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Samuel White Baker

L'enfant du naufrage


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066307769

Table des matières

PRÉFACE

CHAPITRE I.

CHAPITRE II.

CHAPITRE III.

CHAPITRE IV.

CHAPITRE V.

CHAPITRE VI.

CHAPITRE VII.

CHAPITRE VIII.

CHAPITRE IX.

CHAPITRE X.

CHAPITRE XI.

CHAPITRE XII.

CHAPITRE XIII.

CHAPITRE XIV.

CHAPITRE XV.

CHAPITRE XVI.

CHAPITRE XVII.

CHAPITRE XVIII.

CHAPITRE XIX.

CHAPITRE XX.

CHAPITRE XXI.

CHAPITRE XXII.

CHAPITRE XXIII.


PRÉFACE

Table des matières

Depuis la publication de l’Albert N’yanza et des Tributaires du Nil en Abyssinie, j’ai reçu des lettres nombreuses de jeunes gens qui me sont connus seulement par leur correspondance. Encore sous l’impression des livres où je racontais toutes les difficultés de mes courses en Afrique, ils m’ont écrit pour m’exprimer leur juvénile admiration.

Comme preuve du prix que j’attache à ces témoignages d’un intérêt enthousiaste, je dédie aujourd’hui à la jeunesse de huit à quatre-vingts ans un récit où la fiction se combine avec des faits réels. Peut-être ces aventures feront-elles passer agréablement quelque longue soirée d’hiver. J’ai fait tous mes efforts pour rester dans les limites de la vraisemblance; mais, je le confesse ici, et j’en demande pardon, j’ai pris avec l’astronomie une liberté un peu grande, car on trouvera dans cette histoire une éclipse de soleil qui ne se rencontre pas dans l’almanach.

S. W. BAKER.

CHAPITRE I.

Table des matières

Le naufrage.

Sur la terrible côte de Cornouailles, au milieu de cette falaise inhospitalière contre laquelle l’Atlantique vient briser ses flots furieux, on voyait, à la fin du siècle dernier, un petit hameau formé de deux ou trois groupes de huttes presque toutes construites avec des barques hors de service et simplement sciées par le milieu. La quille, recouverte d’une couche épaisse de goudron, abritait maintenant ceux qu’elle avait portés sur les eaux pendant leur vie aventureuse de pêcheurs et de contrebandiers.

L’emplacement était admirablement choisi: une fissura profonde s’ouvrait dans le mur à pic qui se dressait à plus de cent mètres au-dessus des flots, et par cet étroit passage, large de quelque cent cinquante pieds, on pénétrait dans une crique de très-petite dimension, le diamètre du fer à cheval ne dépassant pas deux cents mètres.

Cette petite baie, entourée de roches abruptes, formait un amphithéâtre caché au reste du monde, et son existence ne se révélait au voyageur que sur le bord même du précipice; le paisible bassin sommeillait à ses pieds, et, par la brèche taillée dans la falaise, son regard contemplait le vaste horizon de la mer. Le reflux découvrait les sables sur une grande étendue; mais, à l’heure de la pleine eau, le clapotis des vagues retentissait sur les cailloux de la berge où étaient rangées les barques du petit port, tandis que les filets et les divers engins pour la pêche des crabes et des homards séchaient étalés sur les pierres.

De tous côtés la grève était jonchée de nombreuses épaves, lugubres débris que le flot apportait dans la baie: douves et cercles de tonneaux, éclats de planches et restes de bordages attestaient que plus d’un bon navire était venu se perdre avec sa cargaison contre la ceinture de fer de Cornouailles. Bien peu de personnes échappaient au naufrage pour en raconter l’histoire. Sur une longueur de plusieurs lieues, aucun autre port que l’Anse aux Sables ne s’ouvre dans la redoutable falaise. Certaines portions de l’immense muraille, plus exposées que les autres à l’action des flots, avaient croulé dans la mer, et par le beau temps, et à marée basse, ces roches glissantes, couvertes d’une longue chevelure d’algues et de varechs, offraient un dernier et périlleux refuge au nageur que sa lutte avec la tempête jetait sur ce cruel rivage. Mais de sourdes rumeurs accusaient les mariniers d’être encore plus barbares que leur inhospitalière demeure; on se disait tout bas qu’à la pêche et à la contrebande ils ajoutaient encore la sinistre profession de naufrageurs.

Le village de l’Anse aux Sables se composait d’une vingtaine de huttes, semées çà et là, au hasard de la convenance de leurs propriétaires: la plupart de ces cabanes, placées à vingt ou vingt-cinq mètres du niveau de la haute mer, sur les plateaux étroits formés par les éboulis de la falaise, s’appuyaient contre le roc puissant dont la cime se dressait à bien des centaines de pieds au-dessus de leur toit. Devant la porte, un petit jardinet clôturé de débris de bordages témoignait presque toujours des soins et du goût de la famille, et les brillantes fleurs qui s’épanouissaient dans ce coin chaud et abrité, contrastaient singulièrement avec la teinte noire du vieux bateau devenu maisonnette.

Autour de chaque cabane, des bâtons fourchus plantés en terre et blanchis par un long usage soutenaient des lignes de chanvre d’où flottaient au vent les vareuses bleu foncé, les chemises de laine, les bas gris des pêcheurs, entremêlés avec les cottes des femmes et les jupons bleus s’arrondissant à la brise.

Toutes ces demeures se dissimulaient si bien sous l’abri de la falaise, qu’une pierre jetée d’en haut pouvait tomber d’aplomb sur leurs toits; le village n’avait avec le reste du pays d’autres voies de communication que les petits sentiers serpentant en zigzag sur la roche escarpée. Une seule habitation, située à quelque distance, ne paraissait pas chercher l’ombre et montrait au voyageur que la côte n’était pas absolument déserte: à soixante mètres environ du niveau de la baie, sur une terrasse naturelle qu’on ne pouvait atteindre que d’en bas, et par un étroit chemin taillé dans le roc vif, s’élevait une jolie maisonnette construite en poutrelles goudronnées, arrachées à quelque vieux navire, et dont les interstices étaient remplis d’argile soigneusement passée au lait de chaux; elle s’adossait à la haute falaise de marbre rouge qui la dominait encore de plus de trente mètres; la verveine de Louisiane en tapissait les murs, et d’épais buissons de myrte embaumaient le jardin.

De ce poste avancé, le regard, franchissant le goulet de la baie, se perdait sur l’immensité sans bornes de l’Océan ou revenait plonger bien au-dessous du mur de l’enclos, sur le petit port et ses bateaux amarrés au rivage. Au milieu de ces embarcations, on distinguait du premier coup d’œil la Jeune-Marie, joli lougre tout neuf d’environ quarante tonneaux.

C’était le 19 août 1791: une lourde et chaude soirée succédait à la plus accablante des journées d’été, un silence de mort régnait sur les eaux, et une brume jaunâtre assombrit l’horizon au moment où le soleil disparut derrière les vagues; de longues et minces stries de nuages pommelés, nuancées encore de pourpre par ses derniers rayons, prirent soudain des teintes d’un noir livide. Les hirondelles rasaient le sol et les mouettes poussaient des cris sauvages en suivant les marsouins qui chassaient le maquereau à l’entrée de la baie. Il ne pleuvait plus depuis bien des semaines, et une température torride avait desséché le pays.

La nuit allait commencer, la mer et l’atmosphère se confondaient tellement dans ce morne crépuscule qu’on ne pouvait rien distinguer sur les flots; un calme effrayant s’étendait sur ces ténèbres croissantes.

Une très-vieille femme, aux allures masculines, essayait pourtant de pénétrer de son regard la. brume mystérieuse qui cachait l’horizon. Accroupie sur la muraille basse qui dominait la mer, elle se dodelinait à cette vertigineuse hauteur, son menton pointu et semé de poils blancs appuyé sur ses genoux, pendant que, pour assurer sa position, ses mains longues et nerveuses se rejoignaient autour de ses chevilles. Sans bas ni souliers, elle portait un jupon de serge bleue tout en loques, et une grande vareuse de même étoffe; un vieux surouâ, bonnet de marin en peau huilée, couvrait sa tête et descendait sur ses maigres épaules, laissant échapper des mèches de cheveux gris que le peigne ne connaissait plus depuis bien des années; sa figure, brunie par la vieillesse, le hâle et la bise, était décrépite, cadavéreuse et n’avait plus rien de féminin; un nez osseux, long, mince et recourbé descendait jusqu’à ses lèvres serrées; il eût été difficile de dire son âge qui paraissait flotter entre soixante-quinze et quatre-vingt-dix ans. Dans le silence du soir, elle fixait un regard intense sur les flots sombres, en murmurant a voix basse: «Sud-ouest! sud-ouest! La bonne chance vient du sud-ouest. Ha! ha! ha! Voici la tourmente!»

L’obscurité croissait toujours; la noire silhouette de la vieille sorcière disparaissait dans les ténèbres; sa pré sence ne se révélait plus que par un gloussement joyeux à chaque bouffée du vent, qui se levait par intervalles, quoique l’air fût encore calme comme la tombe.

Une lumière brilla derrière la vitre de la maisonnette à une vingtaine de pas du mur.

L’intérieur de cette demeure offrait un singulier mélange de soin et de désordre. Les filets de pêche étaient suspendus au plafond; des morceaux de liége et des plombs de rechange, enfilés sur des cordes minces, retombaient en festons des chevilles fichées dans les parois. En travers des soliveaux, des rames et des gaffes soutenaient des planches formant une sorte de grenier où s’empilaient confusément nombre d’engins de pêche ou d’objets de ménage; une couche de fin sable blanc recouvrait le pavé de briques, et des géraniums plantés dans des vases vernissés en rouge égayaient les fenêtres en treillis. Une grande horloge de bois, au-dessus de laquelle le roi Georges s’étalait dans son cadre noir, occupait la première place sur la cheminée, garnie en outre d’une jolie collection de coquillages et surmontée d’un grand sabre et d’une demi-douzaine de mousquets. Plusieurs portraits de navire décoraient les murailles; un seul d’entre eux, flanqué de pistolets d’abordage, avait les honneurs d’une resplendissante monture de cuivre: c’était un lougre toutes voiles dehors et filant vent arrière; on y lisait en lettres dorées: «La Jeune-Marie, quarante tonneaux.»

L’habitation se composait d’une salle à manger d’une chambre à coucher et d’une petite arrière-cuisine dont la falaise formait le mur d’appui. La pendule vint à sonner.

«Est-ce neuf ou dix heures? demanda une voix mâle et fortement accentuée, sortant de la pièce voisine.

— Je n’avais guère le cœur à compter, répondit une femme; mais je le vois, il est dix heures.»

Un instant après, un homme jeune encore, type magnifique du marin anglais, entrait dans la chambre et s’approchait de la table où était assise celle qui venait de parler.

«Ne sois donc pas si triste, ma bonne Marie, dit-il d’une voix rude quoique sympathique; c’est un malheur, mais qu’y pouvons-nous faire? Tes sanglots ne le rappelleront pas à la vie! Il faut se résigner et attendre de meilleurs jours. Pauvre enfant! bien des nuits de tempête lui seront épargnées!»

Loin de consoler la pauvre femme, ces paroles causèrent une nouvelle explosion de larmes; elle ensevelit sa figure dans ses mains, et, le front appuyé contre une vieille Bible ouverte sur la table, elle s’abandonna sans réserve à sa douleur.

Fille d’un bon fermier du voisinage, mariée depuis un an à Paul Grey, dont les manières franches et la fière tournure avaient emporté le prix couru par bien d’autres amoureux plus riches ou mieux posés, Marie, avec sa taille élégante et admirablement bien prise, son teint éblouissant, ses grands yeux profonds, sa chevelure blonde, simplement tordue derrière la tête, tombant en lourdes masses au-dessous de sa ceinture, pouvait certainement passer pour une des plus jolies fleurs des beautés rustiques de son pays. Depuis le jour de ses noces, elle s’était trouvée heureuse entre toutes les femmes; et la joie indicible de la mère, pressant son premier-né sur son cœur, avait mis le comble à sa félicité. Mais la mort venait de passer dans cette demeure; elle avait emporté le petit enfant; à peine ce fils, image charmante de son père, avait-il appris à sourire, qu’il s’endormit du froid sommeil de la tombe!

«Pourquoi si vite reprendre, ô mon Dieu! ce que tu m’avais donné ?»

Et vainement la jeune mère cherchait la réponse dans sa Bible, elle ne savait que pleurer!

Paul Grey regrettait son enfant, mais sa rude vie de mer luttait victorieusement en lui contre un chagrin trop prolongé ; l’avant-veille, il avait porté lui-même le petit cercueil au cimetière, et les larmes qu’il laissa tomber dans la fosse furent les dernières qu’il versa pour son fils. «Nous aurons peut-être meilleure chance une autre fois!» répétait-il à sa femme avec la philosophie optimiste du marin.

Paul était, nous l’avons dit, d’une beauté remarquable; il avait vingt-huit ans tout au plus, mais son teint bronzé par le soleil et les tempêtes lui en aurait fait donner davantage; sa taille, bien au-dessus de la moyenne, ne paraissait cependant point trop haute, tant elle était proportionnée à la largeur herculéenne de ses épaules. A son mariage il avait employé toutes ses ressources, voire même emprunté quelque peu, pour faire construire le lougre neuf, maintenant amarré dans le port; ce petit navire était la perle de ses yeux, et, avec celle dont il portait le nom bien-aimé, il occupait la première place dans le cœur du marin. Sur toute la côte de Cornouailles, on n’eût pu trouver embarcation plus coquette ou femme plus jolie que les deux Maries de Paul Grey.

Le lougre ne naviguait que depuis une année, et il s’était déjà fait une réputation de fin voilier; mais de vagues rumeurs, se rattachant à ses soudaines disparitions ou a ses rapides retours, excitaient les méfiances des gardes-côtes, et dans le village voisin plus d’un pêcheur insinuait que la Jeune-Marie était une rusée commère qui la baillait belle à la douane. Certes les mariniers de l’Anse aux Sables méritaient leur double renommée de contrebandiers et de pilleurs d’épaves; on les accusait même d’aider la mer dans son œuvre sinistre et d’attirer le navire en perdition sur les rocs où il venait se briser, mais personne n’aurait pu prouver la connivence directe de Paul. Les matelots du petit lougre se recrutaient tous parmi les gens du lieu, et telle était l’influence du jeune capitaine et le respect qu’il savait inspirer, que bien peu d’agents du fisc se seraient aventurés à lui faire l’insulte d’une visite domiciliaire. Du reste, disait-on, il comptait parmi les gardes-côtes des amis qui fermaient volontiers les yeux sur les allées et venues de la Jeune-Marie. Le commandant du poste, placé à huit kilomètres de là, lieutenant de vaisseau qui avait perdu le bras gauche dans un combat contre une frégate française, se trouvait être un ancien camarade d’école de Paul Grey. Joe Smart, comme le nommait familièrement celui-ci, était un brave marin, à la physionomie franche et ouverte. Agé de trente ans environ, et possesseur d’une fortune assez rondelette en dehors de ses appointements, il avait soupiré pour la jolie fermière, et quoique les refus de Marie Dale eussent déchiré son cœur honnête, il se consolait en songeant qu’elle avait fixé son choix sur son ancien ami. Sur un simple billet, il lui avança même cinq mille francs pour armer son navire, et comme cette transaction n’était connue que des parties contractantes, les visites du capitaine Smart à la maisonnette blanche équivalaient pour Paul à un certificat de bons rapports avec la douane. Ce jour-là même, le commandant, descendu à l’Anse aux Sables pour embrasser le petit matelot qui devait être son filleul, venait d’apprendre la triste nouvelle, et, voyant la douleur de la jeune mère, il n’avait su que lui presser la main avec une profonde sympathie et s’en retourner au poste presque aussi désolé que si cette perte lui eût été personnelle.

La soirée s’avançait: Paul, assis près de sa femme, soutenait sa tête charmante sur son épaule et essuyait les larmes de ses grands yeux bleus, lorsqu’un coup sec fut frappé sur la fenêtre; ils se tournèrent vers la croisée, et aperçurent la face hideuse de la vieille mégère qui venait de quitter sa faction sur le parapet du jardin. — Son nez mince s’aplatissait sur la vitre, et une expression de joie féroce éclairait sa physionomie sinistre.

«Viens donc! criait-elle. Il fera bon cette nuit. Entends-tu la cloche?

— Bah! répondit Paul. Il ventera grand frais, je le sais bien! mais la Jeune-Marie est en sûreté, mouillée sur deux ancres, et ne risque pas de chasser dans le port!»

L’instant d’après la figure avait disparu, et la vieille, ouvrant la porte, clopinait sur le plancher.

«Ah! la belle nuit! nuit noire comme le goudron, brume épaisse sur la mer! pas un souffle de vent au large, mais là-haut, écoutez-le râler comme un agonisant. Ce sera la dernière nuit de quelques-uns; mais pour d’autres, ah! quelle chance! Encore la cloche!

— Que dites-vous là, mère Lie? Du bas de la falaise on ne peut entendre la cloche de l’église!

— De l’église! Ha! ha! ha! La cloche de l’église! C’est le glas qui tinte pour les trépassés de cette nuit. L’église, c’est le brouillard de mer! Ils sonnent leur cloche! et le navire vient se jeter à la côte. Ah! la belle, nuit! Alerte, Paul! tu auras les bons morceaux!»

Mère Lie était la veuve d’un certain Étienne pendu quelque cinquante années auparavant pour crime de piraterie: d’aucuns prétendaient qu’elle aurait mérité le même sort, et, de mémoire du plus ancien habitant du village, elle avait été le mauvais génie de l’Anse aux Sables. Vivant d’aumônes, s’affublant au hasard des guenilles abandonnées par ses voisins, elle couchait dans un vieux bateau renversé et se chauffait l’hiver avec des débris de naufrages. De longues et patientes observations l’avaient tellement familiarisée avec la marée, les vents, les courants et autres phénomènes locaux, que les ignorants pêcheurs du village avaient la plus grande confiance dans ses pronostics et la croyaient en relation avec les puissances de l’enfer: ils lui attribuaient le pouvoir de soulever les tempêtes et de jeter un sort sur le navire poussé vers les côtes. — Un «bon» naufrage étant pour eux une bénédiction suprême, la vieille prophétesse devenait, naturellement, un personnage de première importance, et toute haïe qu’elle était, nul n’aurait eu la hardiesse de lui rien refuser. Marie Grey seule osa manifester hautement son incrédulité complète, mais les imprécations que la sorcière murmura contre elle ayant été bientôt suivies de la mort de l’enfant, on ne manqua pas d’y voir une preuve nouvelle de la puissance occulte de mère Lie. En dépit de la violente répulsion de la jeune femme, la mégère avait maintenant choisi pour observatoire le jardin de Paul Grey, et là, comme un vautour en sentinelle, elle perchait des heures entières sur le mur de la terrasse, sans souci du précipice qui s’ouvrait sous ses pieds à une profondeur de plus de soixante mètres.

Paul n’ignorait pas que l’horrible joie de la sorcière annonçait la tempête; se levant de son siége, il écarta doucement sa femme, qui se suspendait à son bras, comme fascinée par le regard fixe de la vieille, et ouvrit la porte pour regarder la mer: une bouffée soudaine éteignit la lumière, et Marie, seule dans les ténèbres, se sentit glacée jusqu’à la moelle des os en écoutant le sinistre refrain de la sorcière qui marmottait sur le seuil: «La chance vient du sud-ouest! le glas des trépassés tinte dans le brouillard!»

Une nouvelle rafale ébranla la maisonnette: un pâle éclair illumina l’obscurité brumeuse; la profonde basse du tonnerre se fit entendre et une violente bourrasque d’air froid balaya la falaise; puis succédèrent quelques instants de morne silence pendant lesquels le bruit de la cloche frappa distinctement l’oreille du marin. Plus de doute! un navire égaré dans les ténèbres, fuyant devant la tempête qui venait du sud-ouest, était entraîné hors de sa route par le fort courant; il portait droit sur le dangereux promontoire qui, s’avançant au loin dans les eaux, formait un rempart de fer, à moins d’un kilomètre de l’Anse aux Sables. La cloche tintait toujours: la brise soufflait de mer, et, d’après l’intensité du son, Paul put juger que le bâtiment était encore éloigné de près de deux kilomètres. — Les terribles coups de vent, interrompus par des accalmies plus effrayantes encore, furent bientôt suivis d’une rafale violente qui fit voler le sable et les petits cailloux contre les vitres où la lumière brillait de nouveau. Un long roulement de tonnerre résonna dans le lointain comme une décharge de grosse artillerie; le rugissement de la tempête et la colère des vagues grondant sur la berge rocheuse finirent par dominer tous les autres bruits.

Paul rentra chez lui et ferma promptement la porte.

«Où est cette femme? demanda Marie, encore toute tremblante; certes, je crois bien plus à sa méchanceté profonde qu’à son pouvoir surnaturel, mais tout mon sang se fige quand elle me regarde comme elle l’a fait ce soir!

— Elle est en train de déguerpir de la falaise; comment? je ne m’en soucie; mais bien habile elle sera, si elle ne se laisse pas enlever comme une plume et jeter en bas par la bourrasque qui m’a presque renversé. Mais elle ne se trompait point, Marie: un navire est en perdition tout près d’ici, et un miracle pourrait seul le sauver, par ce terrible ouragan qui le pousse à la côte!

— Oh Paul! c’est affreux! Pauvres créatures, elles vont être broyées sur les rochers! Si nous allumions un fanal pour les avertir!»

Marie Grey ne savait point encore quelle fête c’était qu’un naufrage pour les pêcheurs de l’Anse aux Sables; elle n’eût guère compris la joie cruelle qui les animait en ce moment. Paul lui-même, endurci par une longue habitude, ne considérait plus ces terribles sinistres que comme la suite naturelle et inévitable de l’imprudence ou des fausses manœuvres de l’équipage.

«Nos voisins te seraient médiocrement reconnaissants de ta pitié, Marie. Il n’arrive pas souvent que la mer leur jette une si belle curée. Tout n’est qu’heur et malheur, et la perte du navire sera pour eux une fameuse aubaine. Mais tu tiens à ton idée? Soit, allumons un feu. Cela donnera peut-être au pilote une dernière chance de salut. Apporte une brassée de copeaux pendant que je roule le vieux baril de goudron qui est sous le hangar: nous aurons bientôt une belle flambée. Bien, voilà l’affaire. N’approche pas du mur! C’est à peine si je puis moi-même résister aux coups de vent. Assieds-toi sur la pierre, près de la fenêtre. Je vais chercher le feu.»

Peu d’instants après, une flamme vive et claire, activée par le souffle puissant de la brise, s’élançait par l’ouverture de la futaille et montait fièrement dans les airs, illuminant la blanche maisonnette et la falaise qui la surplombait. Le marin s’occupait sans relâche à l’entretenir en y jetant des éclats de planches goudronnées.

«Si seulement, dit-il, le brouillard voulait bien s’élever! Du reste, il ne résistera pas longtemps à une semblable tempête!»

Une lueur subite brilla sur la mer, et fut bientôt suivie d’une forte détonation.

«Ils ont vu notre feu! s’écria Marie. Grâce à Dieu! ils pourront encore se sauver!

— C’est un signal de détresse! Ils sont entraînés vers les rocs. Le feu les a avertis, mais il n’y a d’autre espoir pour eux que dans leurs câbles et leurs ancres.»

Le rideau de brume se déchira soudain: la lune, voilée jusqu’alors, étincelait par intervalles entre les nuages noirs qui passaient sur elle, menaçants et rapides. Un magnifique navire, serrant au plus près le vent, les huniers au bas ris, essayait de lutter contre la tempête et le courant, dont les forces réunies le poussaient à la côte. La flamme brillante allumée sur la falaise venait de révéler aux marins l’imminence du péril; en toute hâte, ils avaient jeté deux ancres, et, le navire tourné maintenant vent debout, ils serraient les voiles et filaient les câbles jusqu’à leur plus grande longueur.

La violence de l’orage augmentait toujours; le rugissement de la mer furieuse se brisant contre les rochers, le bruit des galets qu’elle roulait dans ses vagues le cédait à peine au fracas du tonnerre, dont les sourds grondements se répercutaient sur les eaux: le puissant navire n’était plus que le jouet des ondes déchaînées. Les lames gigantesques s’avançaient vers la baie, menaçant d’ensevelir le noble vaisseau sous leurs cataractes écumantes; chaque coup de mer en balayait les ponts, mais il se relevait vaillamment et reprenait son équilibre assez tôt pour résister à la vague suivante.

La tempête devenait ouragan; les flots énormes battaient sans relâche sur la falaise, lançant leurs blanches fusées à une centaine de pieds au-dessus du niveau de la mer. Il était environ deux heures. Paul et sa femme avaient longtemps contemplé cette terrible scène, et alimenté le feu jusqu’à ce que leur provision de combustible fût à peu près épuisée: la flamme jetait encore quelques mourantes lueurs.

«Va te reposer, Marie, nous n’avons plus rien à faire maintenant; si les ancres tiennent quelques heures encore, la mer se calmera peut-être et le navire pourra échapper.»

Une ombre passa sur le mur de la maisonnette; on entendit le ricanement de la mère Lie; elle s’approcha du feu et réchauffa ses vieilles mains ridées.

«Ha! ha! ha! marmottait-elle. La chance vient du sud-ouest! Quelle corde de chanvre pourrait résister à nos braves rochers de Cornouailles! Tout cassera avant le matin! Au lit, au lit, Paul! tu t’éveilleras frais et dispos pour la récolte! Au lever du soleil, il y en aura pour tous.»

Frappée d’horreur à cette sinistre prophétie, Marie rentra chez elle pour fuir la présence de la sorcière, se jeta tout habillée sur sa couche et, en dépit de son anxiété, s’endormit bientôt d’un lourd sommeil. Paul, à tout événement, faisait provision de câbles et de cordages. La vieille, rassemblant les braises fumantes, y jeta le peu de copeaux qui restaient encore et s’assoupit auprès de la flamme, sans souci de l’ouragan qui à chaque rafale jetait des ondées d’étincelles contre le mur de la maison.

Cette nuit-là, il y eut à l’Anse aux Sables bon nombre de veilleurs. Mère Lie avait fait sa ronde et annoncé partout «la chance du sud-ouest».

Il était cinq heures du matin, Paul venait de terminer ses préparatifs et se laissait aller au sommeil, lorsqu’il fut réveillé en sursaut par la vieille qui ouvrait la porte en criant:

«Debout! debout! et vivement! Un des câbles a cassé ; le mât se brise; viens vite!»

Il s’élança au dehors, suivi de sa femme qui jetait à la hâte son manteau sur ses épaules.

«Que Dieu leur soit en aide!» murmura-t-elle en arrètant ses yeux sur la mer bouleversée.

Le navire n’était plus dans la même position; il avait chassé sur ses ancres et se trouvait maintenant à moins d’un kilomètre de la côte, juste à l’entrée de la petite baie dont le goulet étroit, mesurant tout au plus cinquante mètres d’ouverture, avait échappé à l’attention des malheureux marins. Le bout du câble, scié par le roc aigu, traînait paresseusement dans les eaux, pendant que l’aussière, encore solide, se tendait comme une barre d’acier à chaque coup de mer qui venait frapper les bossoirs. Les chaînes de fer, qui depuis ont sauvé tant de bâtiments et d’équipages, étaient fort rares alors, et les cordes de chanvre se limaient bientôt sur ces roches tranchantes. La situation du navire, secoué par la mer furieuse à l’extrémité d’un seul câble, devenait toujours plus désespérée. C’était un beau trois-mâts de douze cents tonneaux, appartenant sans doute à la Compagnie des Indes. Son mât de misaine, rompu à quelques pieds du pont, flottait maintenant sur les eaux, et les marins se hâtaient de couper le grand mât pour alléger le navire et diminuer la tension de l’aussière.

Cette manœuvre irritait au plus haut point la fibre nautique de Paul Grey.

«Imbéciles! criait-il, frappant du pied la terre et gesticulant aux malheureux matelots comme s’ils avaient pu le voir ou l’entendre, carguez donc le grand foc! filez le câble et mettez le cap sur la rive; dégagez la voile de misaine et droit sur l’Anse aux Sables.»

Certes, si les excellents marins qu’employait la Compagnie des Indes eussent soupçonné l’existence de ce havre, il ne leur aurait pas été difficile d’y pénétrer et de sauver ainsi leur navire; mais ils ne connaissaient pas la côte et ne pouvaient distinguer l’étroit passage au milieu des brisants qui heurtaient sur les rocs leurs crêtes blanchissantes. La petite baie, si paisible d’ordinaire, était elle-même une mer houleuse. Les grandes lames, arrêtées dans leur élan, balayaient le goulet et venaient rouler sur la grève, inondant d’écume la proue de la Jeune-Marie; mais les écoutilles en étaient soigneusement fermées, et, mouillé sur un câble long, le joli lougre n’avait rien à craindre.

Les matelots continuaient leur œuvre désespérée. L’un après l’autre, les derniers mâts tombèrent à la mer. Paul suivait avec son télescope toutes les opérations, et les expliquait à sa tremblante compagne.

«Ils font un radeau avec les espars, dit-il, mais comment s’en servir au milieu de ces brisants! Ah! il y a des enfants et des femmes! Pauvres malheureux! Ils sont là, sur l’arrière, se serrant les uns contre les autres!

— Ah Paul! cher Paul! ne pouvons-nous plus rien pour eux?» s’écria Marie en proie à la plus douloureuse émotion. Son deuil récent éveillait dans son cœur une indicible sympathie pour les mères et les enfants qui sous ses yeux allaient être séparés pour toujours!

Le marin abaissa sa longue vue:

«Le câble vient de casser; ils sont perdus!»

En effet, le navire, qui jusque-là avait sa proue vent debout et sa poupe dirigée vers la côte, bondit soudain sur le flot, et, malgré un coup de mer qui l’ensevelit quelques secondes sous une avalanche d’écume, commença à tourner sous l’effort de la tempête, et, précipité dans l’entre-deux des lames, présentait maintenant le flanc à la rafale. Une vague monstrueuse, déjà prête à déferler, arrivait sur lui; à peine se relevait-il pour la rencontrer, que le terrible flot le couchait sur le côté et balayait ses ponts sous son écroulement formidable; un instant, on ne vit plus qu’une masse confuse d’écume bouillonnante, roulant quelque chose de noirâtre au milieu de ses tourbillons, puis la carcasse désemparée se montra de nouveau; seulement le tillac, jusque-là encombré par la foule, était presque désert: plusieurs matelots se cramponnaient vigoureusement aux cordages encore solides; un autre coup de mer en diminua le nombre, et maintenant, couché sous chaque lame, le malheureux navire, jouet du courant et de la tempête, était entraîné au large du goulet de l’Anse aux Sables, vers la Roche de Fer, l’écueil redouté qui, à trois cents mètres environ du rivage, montrait de temps à autre sa tête menaçante au-dessus des flots qui venaient se briser sur elle en formant un épouvantable ressac.

Paul pointa son télescope sur le navire naufragé, il était maintenant à peu de distance du récif.

«Ils mettent le canot à la mer! Quelques femmes sortent des cabines. Bien! le canot est paré ; on les y descend! Au large! Bravo! Nage ferme vers le goulet! Attention, voici une lame! Couchez-vous tous à l’arrière! Ah! malheur! la barre se brise! Mon Dieu! ils sont perdus! »

Une vague furieuse s’effondrait sur l’embarcation, qui disparut dans l’abîme après avoir o cillé quelques instants: Marie sanglotait.

Le pauvre navire, tantôt soulevé par le flot, tantôt enseveli dans le ressac, dérivait pesamment vers la Roche de Fer. Une lame puissante l’entraîna enfin dans sa course irrésistible, et, le chargeant sur sa croupe énorme, le laissa soudain retomber sur l’écueil avec un fracas qui retentit au loin sur la côte; il y resta fixé, gisant par le travers, la vague déferlant sur lui comme s’il eût fait corps avec le récif, et l’embrun rejaillissant en fusées, pendant que la mer roulait entre ses ponts.

Il n’était plus possible d’espérer que personne eût survécu au naufrage. Paul voulait renvoyer sa femme à la maison, mais elle ne pouvait se résoudre à quitter ce terrible spectacle, et prit avec son mari le sentier en lacets qui conduisait à la berge. Hommes, femmes, enfants, tout le village était rassemblé, attendant que la mer démolît le navire et en jetât la cargaison à la côte; par une semblable tempête, on ne songeait pas à descendre au pied des falaises battues par l’Océan furieux, mais la marée basse allait bientôt découvrir un étroit ourlet de grève, où échouerait sans doute une bonne partie des épaves; pour le moment on attendait celles que les flots ne pouvaient manquer de pousser dans la petite baie.

Pendant une heure environ, la coque du navire soutint les assauts de la mer qui s’acharnaient sur elle, mais à mesure que chaque vague se retirait, d’immenses cascades retombaient de ses bordages disjoints; puis le roufle tout entier se détacha de l’arrière; la poupe, soulevée par une lame énorme, fut broyée sous la chute de cette montagne d eau; il ne restait plus que l’avant, encore fixé au milieu des rochers; la mer était désormais souveraine maîtresse de l’épave: ballots de marchandises, caisses, boîtes de thé, barils, colis de toutes sortes flottaient dans les tourbillons d’écume. Un long cri d’allégresse s’éleva des groupes qui couvraient le rivage, et, quelques minutes après, deux grandes futailles portées sur la crête d’une vague franchirent l’entrée du goulet; elles voguaient de conserve, et paraissaient amarrées l’une à l’autre. Par un mouvement instinctif, la foule entière se précipita vers la mer, et les naufrageurs les plus redoutés de la côte s’élancèrent les premiers au milieu des brisants pour se saisir de cette proie; mais telle était la violence du ressac que, renversés aussitôt par les puissantes volutes des lames, ils se sentaient entraînés vers la pleine mer par le retrait de la vague; ils ne purent regagner le rivage qu’avec l’assistance des villageois qui, formant une chaîne en se donnant la main, réussirent à les ramener sur la terre ferme.

Paul Grey avait pu franchir la ligne des brisants, et, une longue corde mince enroulée sur ses épaules, il luttait virilement contre la mer furieuse. — Souvent il disparaissait sous le flot, d’autres fois il plongeait à travers la masse liquide au moment où elle s’inclinait sur sa tête pour l’emporter dans sa course.

«Bravo! criaient plusieurs voix de femmes.

— Il doit y avoir du fameux trois-six là dedans, ou ils ne flotteraient pas si bien! grommelait un coquin à mine rébarbative que le ressac avait forcé de reculer.

— A Paul l’aubaine! mais gare à lui s’il ne partage pas!

— Bah! répondait un autre pêcheur; il ne pourra les haler à terre, et si nous lui donnons un coup de main, il faudra bien qu’il partage! Là ! enfin il les tient!»

En effet, le nageur avait pu se saisir de l’épave, il y fixa prestement le crochet attaché au bout de sa corde, puis se tourna vers le rivage, tenant entre ses dents l’autre extrémité du rouleau qu’il jeta loin de lui.

Marie contemplait avec orgueil ce vigoureux combat avec les brisants, que seul le brave marin avait vaincus ce jour-là ; elle frappait des mains avec enthousiasme et courut la première en tête de tous ceux qui s’avancèrent pour soutenir son mari aussitôt qu’il prendrait pied sur les galets roulants. Sa chevelure avait rompu ses liens et flottait au vent en longues boucles confuses; l’émotion rosait ses joues et illuminait ses grands yeux; jamais Paul Grey ne l’avait vue si belle que lorsque, tout ruisselant d’eau salée, il pressa sa main sur la grève.

«A toi mon butin, chère Marie! quoi que ce soit, je te le donne!

— Part à deux! rugit celui qui avait déjà parlé et qui, se saisissant du filin, commença à le haler vers le bord avec l’aide empressée de plusieurs camarades.

— Arrière tous! s’écria Paul, écartant des épaules deux ou trois pêcheurs sans plus de cérémonie que s’il avait eu affaire à des gamins. La corde est à moi, et nous verrons si vous me la casserez!» Puis, avec le plus grand soin, brassée après brassée, il ramena le câble jusqu’à ce que les barils fussent près des brisants; une lame plus forte les poussa vers la berge, et une douzaine de marins se précipitèrent dans l’eau pour les tirer sur la grève. A peine les eurent-ils soulevés qu’ils se regardèrent désappointés. — «Nous sommes volés! Les futailles sont vides.»

Marie s’approcha aussitôt. Deux poinçons à rhum, d’une contenance de cinq cents litres environ, étaient fixés côte à côte au milieu d’un cadre solide formé de rames brisées. Derrière ce radeau, et probablement arrangée pour soutenir une personne au-dessus de l’eau, se trouvait une forte corde sur laquelle s’entortillaient encore quelques mèches de cheveux soyeux et blonds; sans doute ils avaient dû s’emmêler autour de mains trop faibles pour rester longtemps cramponnées au câble sauveur. Une caisse recouverte d’un morceau de prélart cloué sur les bords, de manière à en préserver l’intérieur de l’invasion des vagues, était soigneusement amarrée entre les deux futailles. Là peut-être se trouvait la proie si convoitée.

«J’en aurai ma part!» cria le même bandit, poussant Marie de côté et s’emparant de la caisse; mais le poing fermé de Paul s’abaissa sur sa tête et l’envoya rouler sur les cailloux.

«Holà ! vous autres! ceci m’appartient; je ne refuse pas de partager, mais je veux d’abord savoir ce que c’est. A bas les grappeurs jusqu’à ce que Marie ait choisi son lot!»

Paul Grey était de taille à se mesurer à la fois avec les deux plus solides gaillards du village. Aussi personne ne souffla mot, et on attendit l’ouverture de la caisse mystérieuse. Le marin abattit avec une pierre la tête des clous, puis arracha la toile goudronnée et les traverses de bois qui la soutenaient. Un magnifique cachemire était déployé au-dessous; puis venait un carré de flanelle rose. Avec la plus vive curiosité, Marie enleva ce dernier voile et recula aussitôt en poussant un cri de surprise répété par tous les assistants: pâle comme l’albâtre, et sans doute endormi du suprême sommeil, reposait un petit enfant de deux mois environ, la parfaite image de celui qu’elle venait de perdre. Était-ce bien possible? Un miracle leur rendait ce fils tant pleuré ?

«Je ne l’entends pas respirer!» dit-elle, tremblante d’émotion comme si son cher petit mort lui eût apparu soudain.

«L’air lui aura manqué ! répondit Paul, touché lui-même de cette merveilleuse ressemblance. L’eau n’a pas pénétré dans la caisse: ces étoffes sont humides seulement. Je te l’ai dit, Marie, mon butin est à toi; j’emporte donc ceci là-haut, nous verrons ce qu’il y a à faire.»

— «La chance vient du sud-ouest,» marmotta une voix cassée, et la figure ridée de mère Lie se baissa sur l’enfant; elle fit entendre un gloussement sinistre, et posant ses doigts desséchés sur sa poitrine: «Ha! ha! Marie Grey! la chance vient du sud-ouest, mais tu n’auras jamais d’autre fils que celui que vient de te jeter le naufrage! Ha! ha!

— Va-t’en, misérable sorcière! cria Marie, blessée au cœur, va-t’en épouvanter tous ceux qui te ressemblent, mais laisse en paix moi et les miens?»

La figure de la vieille prit une expression diabolique, elle gronda sourdement, cracha par terre, et croassa de sa voix rauque: «Qui vivra, verra!»

«Viens, Marie, reprit Paul, qui avait détaché la caisse et la chargeait sur son épaule, laisse-la en repos. Et vous, la mère, si vous essayez d’attirer malheur sur elle, je vous jetterai aux crabes la prochaine fois que vous monterez là-haut. Tenez-vous-le pour dit!»

Ils quittèrent la foule, et atteignirent bientôt la maisonnette. Marie posa avec précaution la caisse sur le plancher, enleva les couvertures, et, enveloppant l’enfant de flanelle chaude, le pressa contre sa poitrine et lui frictionna vigoureusement l’épine dorsale: les membres étaient encore souples; elle commençait à espérer. La fenêtre et la porte, largement ouvertes, laissaient entrer la fraîche brise qui soufflait de mer, et Marie épiait avec anxiété quelque signe de retour à la vie. Au bout de quatre ou cinq minutes, les lèvres s’agitèrent faiblement, et, après une heure de soins assidus, elle avait la joie de l’entendre crier à pleins poumons; elle lui choisit des vêtements dans la petite layette mise de côté naguère, et, le serrant doucement contre elle, se trouva heureuse encore, en le voyant presser avidement son sein, comme s’il eût retrouvé sa propre mère. Elle regardait cette créature charmante reposer dans ses bras, et ne se rappelait plus ses larmes passées; elle se sentait l’esprit troublé et vivait maintenant comme dans un rêve: tant de scènes différentes s’étaient succédé sous ses yeux! son deuil, la tempête, le naufrage, et ce mystérieux enfant, vivante épave que la mer venait de jeter sur son cœur!

CHAPITRE II.

Table des matières

L’enfant sauvé.

Toute la journée suivante, l’Océan fournit une ample récolte aux habitants de l’Anse aux Sables. Le navire était entièrement démoli, et ses débris mêlés à la cargaison couvraient au loin le rivage des deux côtés du port.

Paul Grey était sorti dès l’aube; quand il revint déjeuner, il trouva sa femme plus sereine qu’il ne l’avait vue depuis bien des jours; elle mettait le couvert; le nouveau petit hôte dormait chaudement dans son berceau, rose et frais, comme si rien d’extraordinaire ne lui fût arrivé ; l’orage avait passé, la journée était belle, le soleil brillait dans la chambre à travers la fenêtre ouverte.

Après le repas, Paul prit son télescope et s’assit sur le parapet qui dominait la mer. Son attention fut bientôt attirée par un objet flottant sur les eaux, et par intervalles soulevé par la vague, ou submergé dans les remous.

«Viens donc voir, Marie, dit-il; n’était la blancheur, on jurerait une longue traînée d’algues.»

Mais ni l’un ni l’autre ne pouvaient clairement distinguer l’objet en question; ils descendirent sur la grève, et, prenant un canot, ramèrent hors de la baie et tournèrent la pointe qui formait à l’entrée un brise-lames naturel. Plus de doute, c’était le corps de quelque malheureuse victime du naufrage; deux ou trois coups d’aviron les portèrent tout auprès.

«C’est une femme! s’écria Marie qui tenait le gouvernail; tu peux l’atteindre avec la rame; aide-moi à la sortir de l’eau.»

Leurs efforts réunis ramenèrent bientôt le cadavre à bord; ils avaient pris de loin sa longue chevelure pour des herbes marines; ils la couchèrent dans le fond du bateau et appuyèrent sa tête sur le banc. C’était une splendide créature, âgée de vingt-deux ans tout au plus; elle n’avait d’autre vêtement qu’une robe de nuit; en outre de son anneau de mariage, ses doigts étaient chargés de bagues de diamants et de rubis; une rivière de brillants étincelait à son cou; quelques boutons de la robe avaient cédé, et laissaient voir sa blanche poitrine.

«Elle nourrissait un enfant! soupira Marie. Et qui sait? peut-être celui que nous venons de sauver!

— C’est très-probable; les cheveux que j’ai trouvés sur le câble fixé au radeau ressemblent tout à fait à ceux qui s’entortillent sur ses jolies mains, et vois, la paume en est tout écorchée, sur la corde sans doute; la pauvre femme n’aura pas eu assez de force pour s’y tenir longtemps! »

Les traits de la morte avaient une expression de sérénité calme; Marie étendit ses membres gracieux, embrassa ses joues pâles, et fit en elle-même le serment de ne jamais abandonner l’orphelin, puis elle ôta son man teau et en couvrit doucement le corps.

«Allons, Marie, prends les bijoux avant que nous touchions terre, s’écria Paul avec vivacité. Il faudra les serrer tous; ils pourront un jour être utiles à l’enfant, et si les gens du village voyaient seulement cet or et ces pierres fines!...»

Elle obéit à la hâte, ouvrit le fermoir du collier et retira, non sans quelque difficulté, les anneaux des doigts raidis de la pauvre noyée.

La grève était déjà envahie par la foule; la nouvelle du naufrage avait rapidement couru le pays, et de tous côtés on se rendait sur le lieu du sinistre. Le docteur Jones, pasteur du village voisin, venait d’arriver avec son excellente femme, portant dans son cabriolet une bonne provision de vêtements et de cordiaux. Hélas! tout secours était désormais inutile à ceux qui la veille se sentaient si joyeux de revoir la terre natale: un petit enfant avait seul échappé !

«Que nous apportez-vous? dit le docteur, comme le canot abordait. C’est fini sans doute, monsieur Grey? Oui, c’est fini! continua-t-il d’une voix lente et triste en regardant la morte dont Marie découvrait le visage. Pauvre créature! si jeune et si merveilleusement belle!»

Paul raconta ce qui venait de se passer; mais il ne parla point des bijoux et se contenta d’ajouter que sa femme voulait nourrir et adopter l’enfant.

Peu de jours après, un modeste convoi entrait dans le cimetière de Stoke; Paul Grey était au premier rang des pêcheurs qui portaient le cercueil. Nombre de femmes et d’enfants suivaient le corps de celle qu’ils n’avaient jamais connue, mais dont le sort cruel excitait leurs sympathies; Marie tenait dans ses bras le petit qui. souriait pendant qu’on enterrait sa pauvre mère. Le bon docteur paya les frais des funérailles et fit plus tard ériger sur la tombe une croix de pierre avec cette courte inscription: «Une dame inconnue, âgée de vingt-deux ans, jetée par la mer à l’Anse aux Sables, 21 août 1791.»

La cérémonie terminée, le marin avait ramené sa femme chez elle; une pensée le frappa soudain.

«Marie, dit-il, n’y avait-il autre chose dans la caisse que le châle et la couverture de laine?

— Je n’ai vu que la couche de ouate sur laquelle reposait l’enfant; personne n’y a touché du reste, et la caisse est encore là.»

Elle la prit et en sortit le contenu par grosses poignées; tout au fond, ses mains s’arrêtèrent sur un petit sac de toile, étiqueté à l’encre: 200 guinées (4200 fr.).

«Oh! Paul! c’est de l’or! il nous portera malheur, j’en suis sûre. Que faire? Et je ne vois aucun papier, aucun écrit qui nous aide à trouver le nom de la personne!

— C’est sans doute la pauvre dame qui l’avait placé là ; serre-le soigneusement avec les bijoux. Un jour peut-être nous en saurons davantage. C’est bien heureux que nous n’ayons pas vidé cette caisse devant la foule, à l’Anse aux Sables: le sac aurait eu bon nombre d’amateurs. »

Un coup frappé à la porte termina brusquement l’entretien: Paul se hâta de cacher sa trouvaille, et Marie, toute troublée d’avoir à dissimuler quelque chose, ne se décida à ouvrir qu’à la seconde sommation. Le docteur Jones entra.

«Bonjour, mes amis, je craignais que vous ne fussiez absents, ce qui m’aurait fort désappointé ; je viens vous parler de votre jeune pensionnaire. Comment va le petit naufragé ?

— Aussi bien que possible, monsieur; il prospère à merveille et n’aura pas souffert de son changement de nourrice.

— Il est pourtant étrange, continua le docteur, qu’on ne puisse trouver d’autre renseignement que les lettres C. N. brodées sur la robe de nuit de la mère; avez-vous bien examiné la caisse? Êtes-vous certains qu’elle ne renfermât aucun papier?»

Marie ne pouvait cacher sa confusion; sa droiture répugnait au moindre détour, et volontiers elle eût tout dit à M. Jones, sans un rapide coup d’œil par lequel son mari lui enjoignait le silence.

«Non, monsieur, nous ne savons absolument rien; et parmi les débris du navire que la mer jette sur les côtes, on n’a pu découvrir aucun indice satisfaisant; les embarcations ont été sans doute brisées sur les rochers; mais la nature de la cargaison, les ballots de soie surtout, nous font présumer que le bâtiment revenait des Indes; certains endroits de la berge sont couverts de feuilles de thé.

— Il ne nous reste donc qu’à noter soigneusement dans notre mémoire toutes les circonstances du naufrage: cela aidera peut-être plus tard à constater l’identité de l’enfant. Il appartient, je pense, à quelque riche famille; la seule vue du cadavre de la mère ne m’a laissé ancun doute à ce sujet. Pauvre femme! mourir si jeune et si tristement....

— J’ai coupé sa longue chevelure, reprit Marie, et je l’ai soigneusement mise de côté avec le.... le cachemire et la robe de nuit.»

Elle avait été sur le point de parler du collier de diamants, et encore une fois elle regarda son mari pour obtenir la permission de révéler son secret: un signe de Paul lui ferma les lèvres.

«Vous avez eu là, madame, une très-heureuse idée; conservez précieusement tous ces objets. — Dieu merci, l’enfant est tombé en bonnes mains, et quand vous aurez accompli votre part de cette œuvre de charité, je réclamerai mon tour, et me chargerai de surveiller ses études.»

M. Jones, le pasteur de Stoke, en était en même temps le maître d’école. Très-aimé de ses paroissiens et possédant une fortune indépendante, il avait voulu se donner le luxe d’élever les garçons du village d’après ses idées sur l’éducation; aussi, tout en admettant comme pensionnaires les enfants de familles aisées, il prenait des externes de toutes les classes. — Les pauvres du voisinage le considéraient comme un père; à toutes ses bonnes qualités, le docteur joignait un jugement sûr, et cette chose si rare qu’on appelle pourtant le sens commun. Il connaissait Marie depuis son enfance, et quoiqu’il eût un moment regretté qu’elle préférât Paul Grey, l’aventureux pêcheur, à tous les riches fermiers qui l’avaient demandée en mariage, il s’était résigné à célébrer lui-même la cérémonie, et depuis avait fait dans son cœur une large place au jeune couple. L’enfant jeté par le naufrage préoccupait vivement son imagination, et certes il ne pouvait désirer que cette petite créature eût trouvé une meilleure mère que la bonne Marie Grey.

CHAPITRE III.

Table des matières

La mère Lie.

Douze ans s’étaient écoulés depuis la tempête du mois d’août 1791; à peine aurait-on pu remarquer quelques changements dans le village de l’Anse aux Sables: les gamins d’autrefois étaient devenus des hommes, les fillettes connaissaient les tracas de la famille, mais, sauf quelques décès parmi les vieillards, la population adulte se trouvait à peu près la même. — Les myrtes du jardin formaient d’énormes touffes autour de la maisonnette du rocher, et Marie, aussi charmante que jadis, mais avec une physionomie plus soucieuse, était assise devant sa porte, tricotant un cache-nez, et jetant de temps à autre un long et anxieux regard sur la mer. — Le profond silence qui régnait sur la terrasse, l’absence d’une foule de petites bagatelles montraient bien qu’il n’y avait pas d’enfants dans la maisonnette, et les matrones du village se rappelaient l’imprécation de mère Lie:

«Tu n’auras jamais d’autre fils, Marie Grey, que celui que vient de te jeter le naufrage!»

Le soleil descendait sur l’horizon, la petite baie était déserte: on voyait bien quelques canots tirés à sec sur la grève, auprès des filets étendus, mais pas une barque ne ridait de son sillage les belles eaux bleues, et nulle part on n’apercevait le joli lougre de Paul Grey. —Soudain Marie tressaillit en entendant rouler les cailloux du petit sentier; un homme au teint hâlé, à la tournure martiale, entra dans le jardin; il portait l’uniforme de la douane, et sa manche gauche était épinglée sur l’épaule.

«Bonsoir, madame; êtes-vous seule? Je voudrais vous dire deux mots.

— Ah! mon bon ami, c’est vous! Je suis heureuse de cette visite, je me sens toute triste ce soir; mon mari devrait être de retour depuis hier; le vent est bon, et cependant je ne vois point le lougre! Paul m’avait promis de rentrer le lendemain, et voici le troisième jour!»

Le capitaine Smart paraissait préoccupé.

«Chère madame, dit-il, pardonnez-moi de vous alarmer, mais, comme je suis votre plus vieil ami, j’ai voulu vous dire de quoi il s’agit: un croiseur de la douane est chargé de saisir la Jeune-Marie, et à cette heure-ci donne la chasse à Paul ou l’a déjà capturé : on accuse votre mari de faire la contrebande. Je l’ai souvent averti: ce qui, vous me permettrez de le dire, est passablement contraire à mon devoir d’officier des douanes; mais, je vous en supplie, s’il échappe cette fois, empêchez-le de recommencer: il court vers sa ruine.»

Marie hocha la tête.

«Hélas! capitaine, ai-je bien sur lui la même influence qu’autrefois? Il est toujours bon et affectueux, mais je sens que je ne suis plus de moitié dans tous ses secrets. Je vous remercie de vos conseils; mais si Paul est déjà pris, à quoi peuvent-ils lui servir? Dites-moi ce que vous savez.

— Eh bien! nous sommes en guerre avec la France, mais les contrebandiers des deux nations ont su conserver la paix et se rencontrent en mer pour échanger leurs marchandises; les Français emportent nos produits, tandis que nos soi-disant pêcheurs introduisent dans le pays les eaux-de-vie, les étoffes de soie, les dentelles et autres articles sujets à des droits énormes. Depuis longtemps on soupçonnait Paul Grey, mais la semaine dernière on a eu des données positives, et le croiseur vient de recevoir l’ordre de poursuivre le lougre et de le saisir s’il porte des objets prohibés.»

Ce que disait le garde-côte n’était pas précisément une nouvelle pour Marie. A cette époque, nombre de personnes ne voyaient rien de déshonorant dans la profession de contrebandier, et l’amour-propre de la jeune femme se révolta en entendant considérer comme probable la capture du petit navire.

«Vous en parlez bien à votre aise, capitaine, mais ce ne sont point vos mauvais cotres qui peuvent atteindre la Jeune-Marie; il n’est pas encore sorti du chantier celui qui la vaincra à la course! Et d’ailleurs qui oserait mettre la main sur Paul?»

Joe Smart sourit de sa vivacité, et se leva pour prendre congé.

«Rien ne vaut un vieil ami, chère madame Grey; j’ai cru bien faire de vous prévenir. A Dieu ne plaise maintenant que votre mari me force à agir contre lui! Adieu, et puisse-t-il avoir bonne chance!»

Il disparut, et Marie se reprit à interroger l’horizon du regard, tout en réfléchissant aux paroles de son visiteur. La fraude opérée sur une petite échelle lui inspirait juste autant de remords qu’une dame en éprouve à passer à la frontière une douzaine de paires de gants; mais les avertissements du capitaine venaient de lui montrer que son mari était lancé dans la contrebande beaucoup plus sérieusement qu’elle ne l’avait cru. Se livrant peu à peu à son goût pour les aventures, Paul se laissait en effet engager très-loin dans ce trafic illicite, et, scrupuleusement honnête pour tout le reste, il ne pensait pas commettre un bien grand crime en empêchant quelques écus de tomber dans les caisses du fisc. — Sa connaissance parfaite des côtes et son entente de la manœuvre, jointes aux qualités nautiques de la Jeune-Marie, en faisaient le plus habile contrebandier de Cornouailles; il avait restitué la somme empruntée au capitaine et se trouvait maintenant le seul propriétaire de son lougre, que montaient huit matelots choisis.

Marie n’était pas dans le secret de ses courses, mais de temps à autre elle le voyait revenir portant des ballots qu’il disait simplement avoir achetés dans les bateaux français sans en payer les droits; il déposait ces marchandises dans une profonde caverne creusée dans le rocher, et où l’on pénétrait par la cuisine. — Un des bahuts placés le long de la falaise qui formait le mur d’appui en masquait parfaitement l’ouverture; mais on n’avait qu’à tirer un verrou pour que le meuble tout entier tournât sur une charnière, ouvrant ainsi l’accès de la galerie. L’entrée de celle-ci avait juste la dimension de l’armoire, mais s’élargissait peu à peu, jusqu’à former, à une distance d’une dizaine de mètres, une chambre de vingt pieds carrés. C’est là que Marie conservait la caisse renfermant le cachemire et les bijoux, le sac de guinées et un petit médaillon passé dans une mince chaîne d’or qu’elle avait trouvé en déshabillant l’enfant.

Le soleil plongeait déjà à moitié derrière les flots qu’il embrasait de ses rouges lueurs; bien loin sur la mer, une voile s’illumina un instant aux clartés de cet incendie, puis la teinte brillante se changea en gris sombre et tout s’évanouit, pendant que l’épouse inquiète interrogeait encore l’horizon ténébreux et se demandait si ses yeux n’avaient pas été dupes d’une illusion. La brise soufflait de mer, une nuit sans lune ni étoiles venait de succéder au crépuscule.

Marie alluma sa lampe, la suspendit à la croisée et posa deux chandelles sur la table. «Il les verra de loin, pensait-elle, l’entrée du goulet ne sera pas facile ce soir.»

Les heures se traînaient lentement, la grande voix de la houle montait au milieu du silence, le vent sifflait par intervalles, et on entendait passer dans les airs comme des plaintes étouffées. Tout, jusqu’au lugubre retentissement de la vieille horloge, reportait Marie à douze ans en arrière, à la nuit terrible si profondément gravée dans sa mémoire. Les rafales se succédaient plus pressées; la mer brisait sur les rocs avec une furie sauvage. Onze heures sonnèrent: vivement agitée, elle se leva pour ouvrir la fenêtre; les ténèbres étaient aussi épaisses que jamais, et les clameurs plaintives du vent annonçaient une tempête du sud-ouest; vaincue par l’anxiété, elle se rassit à sa table et ensevelit sa tête dans ses mains en demandant à Dieu de protéger tout ce qu’elle aimait. Elle se redressa soudain et un cri d’effroi expira sur ses lèvres. Mère Lie était debout devant elle et répétait de sa voix rauque son refrain d’autrefois: «Ha! ha! la chance vient du sud-ouest!

— Que me voulez-vous à cette heure? Qu’est-il donc arrivé ? Vous avez sans doute quelque mauvaise nouvelle pour moi? s’écria Marie, oubliant dans son effroi sa répulsion pour la sorcière!

— C’est comme tu l’entendras, ma mie! Mes compliments à Paul Grey, pour la gardienne qu’il laisse dans sa maison. Jolie femme de marin, qui pleure sur sa Bible pendant que la tempête s’amasse et que le mari court devant les croiseurs. Tu as donc des yeux de taupe, que tu n’aies rien aperçu? Viens voir si la vieille n’a pas bien travaillé. Éteins-moi ces stupides lumières!» Et avant que Marie fût revenue de sa surprise, elle avait elle-même soufflé la lampe et les chandelles, et s’éloignait à grands pas dans l’obscurité.

Instinctivement Marie suivit la sorcière; à peine parvenait-elle à se tenir debout par ce terrible vent: mère Lie lui montrait en triomphe deux feux énormes allumés sur les pointes qui formaient le goulet de la baie; au loin sur la mer, elle put voir comme une étoile qui disparaissait de temps à autre; une longue courbe de feu s’éleva tout à coup vers le ciel et s’éteignit après avoir lancé une multitude d’étincelles rouges.

«Attention, grommela mère Lie, comme un nouveau signal montait de la mer sombre; regarde vers l’orient et tu comprendras ce que cela veut dire!»

En effet, à six ou sept kilomètres environ, sur la haute falaise occupée par le poste des gardes-côtes, une troisième fusée s’élança vers les nuages et se termina par une pluie d’étoiles bleues.

«Maintenant, Paul Grey, charge-toi de mener la danse! mets le cap entre les feux! cria joyeusement la sorcière; je les éteindrai quand tu auras passé, et s’il ose te suivre, ce cotre de malheur, comme il se rompra les os! Ha! ha! toujours la chance nous vient du sud-ouest! La vieille a un ou deux bons tours dans son sac!»

Puis avec une célérité incroyable elle dévala le chemin escarpé, et Marie se retrouva seule dans les ténèbres. Elle s’était sentie blessée en apprenant que la sorcière en savait bien plus long qu’elle sur les démarches de son mari, mais son cœur fidèle oublia tout pour ne penser qu’au double péril que Paul Grey courait en ce moment: le cotre de l’État venait d’échanger des signaux avec les gardes-côtes; si le patron de la Jeune-Marie réussissait à échapper au croiseur, il trouverait sans doute, en débarquant à l’Anse aux Sables, une escouade de douaniers envoyés pour visiter son navire.

Une demi-heure s’était écoulée; l’inquiétude de Marie allait croissant; soudain une nuée d’étincelles s’éleva de chacun des feux qui brillaient sur les deux promontoires, ils s’éteignirent l’un après l’autre. Le vent et les flots rugissaient avec frénésie; elle rentra dans la maison et ralluma sa lampe, mais il lui eût été impossible de s’asseoir; elle marchait de long en large, dévorée d’anxiété : que se passait-il sur mer? La rage de la tempête empêchait tous les bruits de parvenir jusqu’à elle.

Une heure sonna, la vibration de l’horloge n’avait pas encore cessé, que des pas précipités se firent entendre devant la maison: la porte s’ouvrit avec fracas; un immense ballot sur ses robustes épaules, Grey entra dans la chambre suivi d’un jeune et beau novice, chargé lui aussi d’un lourd paquet qu’il lança sur le plancher, pour courir au plus vite dans les bras de Marie.

«C’est bon! on s’embrassera une autre fois,» cria Paul; la besogne presse! Vite, ouvre l’armoire, il me tarde de mettre ma cargaison par terre. Elle pèse joliment, je puis le dire; lestement! vous autres, continua-t-il, en s’adressant à six marins qui arrivaient, pliant sous leurs fardeaux; jetez cela dans la chambre, et bonsoir!»

Ils restèrent seuls, Marie fit jouer le ressort de l’armoire; en moins de dix minutes, les ballots étaient en sûreté dans la galerie.

Mme Grey étendit une nappe sur la table de chêne et y plaça un bon morceau de bœuf froid, un pain bis et un grand pot de bière.

«J’ai toutes mes paroles collées dans la gorge: il me faut une bonne lampée d’abord; mais Ned, mon garçon, tu dois être aussi altéré que moi,» dit Paul, en versant une rasade au jeune garçon. Tous deux burent avec avidité.

«Ah! maintenant on peut causer, reprit le marin, respirant à pleins poumons en reposant sur la table la cruche à demi vidée. Nous avons fait une jolie course tout de même; qu’en dis-tu, Ned? Mais il n’y a pas sur mer de coquille qui puisse lutter avec la Jeune-Marie, surtout par une brise comme celle de cette nuit.

— Ah mère! dit l’enfant, j’aurais bien préféré me battre avec le cotre: je déteste de voir le lougre s’enfuir comme un voleur!»

Ses yeux bleus étincelaient, une vive rougeur s’étendait sur ses joues.

«Non, mère, je ne serais pas humilié d’avoir le dessous dans un combat loyal, mais pour rien au monde je n’aurais voulu être pris par le croiseur. J’espère que nous ne faisons pas de mal, mais, je ne sais, ce soir, il me semblait que nous n’agissions pas très-bien.»

Paul but une nouvelle gorgée pour se dispenser de répondre.

«Raconte-moi tout ce qui s’est passé, mon enfant, dit Marie, qui rapprocha sa chaise et sépara les belles boucles blondes qui retombaient sur le front d’Édouard. Comme il a chaud! comme il est fatigué, le pauvre garçon! Pourquoi revenez-vous si tard? Ah! que j’ai trouvé le temps long depuis que ton père est parti!»

Édouard Grey avait à peine douze ans; on lui en eût donné quatorze à première vue. C’était un garçon gracieux et fort, admirablement découplé ; ses traits auraient paru trop parfaits et presque féminins, si la bouche petite, la lèvre merveille, le nez délicat n’eussent été relevés par un front énergique et de grands yeux profonds où s’allumait parfois une flamme virile. Sa physionomie expressive, où rayonnaient la franchise et l’honnêteté, le marquait dès l’abord comme une âme d’élite, et presque tous ceux qui l’approchaient devenaient promptement ses amis.

«Eh bien! ma mère, voici toute l’histoire. En quittant le port l’autre jour, la Jeune-Marie se rendit en premier lieu à la côte de France; en revenant, nous accostâmes un lougre étranger auquel le père acheta les ballots que nous avons portés ce soir, et une douzaine de barillets d’eau-de-vie. A peine les marchandises étaient-elles transbordées, qu’un autre navire parut à l’horizon et nous donna la chasse. Le Français n’est pas si fin voilier que la Jeune-Marie. Le brick de guerre s’attacha à le poursuivre, et nous pûmes échapper; mais le vent sauta au nord, et nous ne marchions pas vite. Hier matin, vers l’aube, nous rencontrâmes une barque de la côte: le patron dit à mon père que le cotre de la douane était à notre recherche. En effet, nous l’aperçûmes bientôt courant après nous sous pavillon anglais; il tira à poudre un coup pour donner à la Jeune-Marie l’ordre de s’arrêter; puis, nous voyant peu disposés à obéir, il pointa encore sur nous; cette fois, l’écume rejaillit sous le boulet, qui ricochait sur la mer; mais nous étions à deux kilomètres au moins de la portée du canon.

«Le vent mollit tout à coup; il vint une accalmie qui dura plusieurs heures; nous restâmes à peu près dans la même position, puis la brise du sud-ouest se leva, soufflant de terribles grains par intervalles. La course commença tout de bon. Le cotre marche bien: à peine si nous pouvions conserver notre avance; mais dès que la mer devint dure, le lougre eut le dessus. Le cotre embarquait des lames à chaque coup de temps, et la Jeune-Marie filait comme un oiseau, son pont à peine mouillé par les vagues. La nuit tomba; par moments nous distinguions de loin le fanal allumé sur le croiseur. La tempête augmentait, et le vent nous poussait à la côte: ce n’était pas le plus beau de l’affaire; nos rochers ne sont pas commodes, nous le savions de reste. Deux grands feux assez rapprochés l’un de l’autre ont paru successivement vers le nord. Le croiseur et le poste de douaniers ont échangé des fusées.

«Pas de temps à perdre en bagatelles, nous a crié

«mon père. Mais la vieille a préparé ses lampes.

«Hourrah pour mère Lie!» Avec la vitesse d’un cheval de course, le lougre filait vent arrière sur la mer. Les deux lumières s’espaçaient à mesure que nous avancions. «Voilà le goulet, dit le père, gare à la Roche de Fer»

«Il tenait la barre, et personne ne soufflait mot. La distance entre les feux s’accroissait toujours: «Brisants

«à tribord!» cria la vigie. Nous passâmes à une encablure de l’écueil sur lequel bouillonnait l’écume, et une minute après la Jeune-Marie était en sûreté dans la baie. A peine avions-nous franchi le goulet, qu’on éteignait les feux; le lougre a jeté l’ancre; deux matelots ont coulé les barils d’eau-de-vie pendant que nous descendions dans le canot les balles de marchandises. Comme j’ai été heureux de revoir la lumière de votre lampe, et vous, mère chérie, nous attendant au logis! Mais, je vous le répète, notre besogne de ce soir ne me plaît pas du tout!

— Calme-toi, mon garçon; personne ne te forcera à ecommencer, dit Paul. Mais quel mal faisons-nous, je te prie? J’achète et je revends, et si la Jeune-Marie a les jarrets plus solides que ceux qui lui courent après, eh bien! elle y gagnera pour elle une rechange de belle toile neuve! Je ne me mêlerais de rien, que les toiles entreraient tout de même; et s’il y a un pauvre sou à récolter, autant vaut qu’il tombe dans ma poche que dans celle d’un Français.»

La conversation s’interrompit brusquement. Une décharge d’artillerie, paraissant venir de très-près, se répercuta sur la falaise et fit trembler les vitres dans leurs châssis. Ils se précipitèrent vers la fenêtre: les fusées sifflaient dans les airs. Le canon gronda de nouveau; les deux marins coururent sur la terrasse: dans la clarté bleue d’un fanal qui en illuminait jusqu’au moindre cordage, on voyait le malheureux cotre affalé en plein sur la Roche de Fer. Une lame gigantesque déferla sur le navire et éteignit le signal de détresse; un craquement terrible se fit entendre; le mât venait de se rompre. Un nouveau falot allumé sur le pont montra bientôt les affreuses avaries produites en quelques minutes. Le cotre était entièrement désemparé, le tillac masqué par les voiles et les agrès; l’immense bout-dehors du mât gisait par le travers du gaillard d’arrière: l’équipage essayait de se sauver sur les espars. Quelques marins se cramponnaient au mât. Une seconde vague vint se briser sur le pont; elle emporta la lanterne et le matelot qui la tenait. L’obscurité était complète; mais, en dépit du tumulte des vents et de la mer, on entendait encore les cris de détresse qui montaient de l’abîme.

Sans perdre une seconde, Paul et son jeune compagnon s’emparaient de deux rouleaux de corde, et, prenant le sentier qui longeait le précipice, se dirigèrent vers le promontoire où le soir même avait brillé un des feux de Mère Lie. Cette pointe domine la Roche de Fer, et le vigoureux nageur qui serait parvenu à l’atteindre, pouvait encore être jeté dans les eaux plus calmes de l’Anse aux Sables; mais si par malheur il en manquait la passe, il devait infailliblement se broyer contre la redoutable falaise. Paul Grey prévoyait que le mât dériverait dans cette direction; il comptait jeter sa corde aux matelots qui s’y trouveraient encore cramponnés, et s’était muni d’un crampon dans le cas où il aurait à descendre lui-même. Ned portait une lanterne, ils avançaient avec les plus grandes précautions sur cette route dangereuse.

Sur l’extrémité de la pointe, juste en face de la Roche de Fer, Mère Lie veillait dans les ténèbres. La sorcière se repaissait du désastre auquel elle avait travaillé de toutes ses forces. Elle se doutait bien que le cotre acharné à la poursuite de la Jeune-Marie, et n’ayant plus pour le guider les feux qu’elle s’était hâtée d’éteindre, irait inévitablement se briser contre l’écueil sur lequel mugissait la tempête. La souffrance d’autrui faisait sa plus douce joie; mais elle portait surtout une haine infernale aux gardes-côtes, qui avaient autrefois capturé son mari le pirate. Sans la profonde obscurité, on eût pu la voir, blottie comme un hibou parmi les pierres croulantes, la tête penchée de côté, une main concentrant les sons autour de son oreille, épiant avec avidité tous les bruits .qui venaient de la mer. Tout à coup elle tressaillit. C’était bien une voix humaine s’élevant distincte sur les vagues furieuses, à deux cents pieds au-dessous d’elle.

«Courage, mes amis! et les pieds en avant quand nous rangerons la côte!

— Je n’en puis plus! Oh! ma pauvre Sarah!» répondit un des malheureux.

A ce moment le mât, qui portait encore le capitaine et cinq matelots, était jeté précisément contre la pointe au sommet de laquelle perchait la vieille sorcière. Il se présentait en travers du promontoire, en inclinant un peu vers l’entrée du goulet; si les hommes résistaient au terrible ressac qui frappait sans relâche le roc perpendiculaire, ils avaient quelque chance d’être poussés dans la baie où pouvait se trouver le salut.

«Qui parle de mourir? Tenez bon, les enfants! reprenait la voix mâle qu’on avait déjà entendue.

— Que Dieu nous aide! au secours!

— Courage, courage!» s’écriait le capitaine; mais la force des brisants fit dévier le mât et le lança dans toute sa longueur contre la falaise avec la grappe d’hommes qu’il soutenait encore.

Mère Lie s’était redressée sur ses pieds, et penchée sur l’abîme, écoutait cette lutte suprême.

«Au secours! Mon Dieu! au secours!

— Attends! c’est moi qui va t’en porter du secours, tout juste comme mon Étienne en a trouvé chez vous! Voici du secours! en voici pour vous! Ah! ah! Celui-ci ne s’est pas trompé d’adresse! En veux-tu, en voilà ! Et beaucoup plus encore!»

Et la vieille furie, avec une incroyable vigueur, soulevait frénétiquement de gros blocs de pierre et les faisait rouler sur les infortunés matelots. Un quartier de roc, du poids de plusieurs livres, tomba avec un bruit sourd sur la tête du brave capitaine; ses mains lâchèrent le mât, et il disparut dans l’abîme; un second, un troisième marin eurent le même sort; deux autres avaient été écrasés contre la falaise; un seul survivait encore, et se cramponnait désespérément à son soutien, en dépit de la terrible grêle qui faisait rejaillir l’écume autour de lui.

Paul et son fils arrivaient en ce moment; la sorcière soulevait une pierre énorme pour la jeter par-dessus la falaise: dans sa cruelle surexcitation, elle ne les avait pas entendus s’approcher. La pierre roula dans le vide, un long cri de détresse s’éleva... A la sinistre expression des traits de Mère Lie, Paul comprit tout de suite ce qui venait de se passer.

«Diablesse maudite!» dit-il en la saisissant par la taille, et, l’enlevant comme un enfant, il la balança au-dessus de sa tête et l’aurait précipitée au milieu des brisants si Ned n’eût arrêté son bras: il la jeta sur le roc derrière lui, et cria de toutes ses forces: «Ohé ! là-bas!

— Au secours, Massa! moi presque fini!

— Un peu de courage, l’ami, tiens ferme; on y va!»

Un coup de mer, en se retirant, avait ramené le mât en arrière, la. vague suivante le poussa droit vers l’entrée du goulet, tout contre l’autre bord de la falaise. Paul, armé de sa lanterne, se pencha sur le précipice.

«Presque fini, Massa! répétait l’infortuné.

— Deux minutes seulement, et tu es sauvé !» lui cria le marin, fixant par quelques vigoureux coups le crampon de fer dans une fissure du roc; il y passa une corde, puis avec le bout forma un nœud coulant qu’il passa entre les jambes de Ned.

«Maintenant, mon garçon, montre-moi que tu es un homme, prends la seconde corde et quand je t’aurai descendu, attache-la solidement autour de ce pauvre malheureux. Attention surtout, et prends garde de no pas te faire écraser entre le mât et la falaise. Tu me héleras aussitôt que ta besogne sera finie.»

Sans une seconde d’hésitation, Ned, se mettant à quatre pattes sur le sol, se traîna vers l’arête du rocher, il se saisit de la corde et oscilla bientôt dans les airs, suspendu au câble que Paul filait rapidement.

Le bruit des vagues augmentait à mesure qu’il se rapprochait de l’eau.

«Courage, je suis là !» criait-il à l’infortuné qu’il commençait à distinguer comme une masse noire cramponnée au traversin du mât.

L’immense pièce de bois, ballottée par les vagues, venait à tout instant battre contre la falaise; il eût été presque impossible au jeune marin de saisir le naufragé au passage; aussi, arrivé à quelques pieds de la mer, héla-t-il Paul pour lui dire de s’arrêter, puis, jetant au pauvre naufragé le bout du second câble, il lui recommanda de passer sa jambe dans le nœud coulant et de ne plus lâcher prise. Par trois fois, le malheureux manqua la corde.

«Paré ! cria enfin Édouard à son père! Halez maintenant sur l’autre amarre!»

Presque immédiatement un corps sombre, enlevé du milieu du ressac, commença à se balancer dans les airs; il vint même frapper contre Ned qui lui donna une petite tape d’encouragement, et tout joyeux le regarda hisser sur la falaise par l’étonnante vigueur musculaire de Paul.

Ned sauve Tim du naufrage


«Gare les pattes! cria enfin celui-ci; nous voilà au port. Je vais vous débarquer en un tour de main.»

Il le saisit par les poignets et le déposa sur le sol.

«Merci à Dieu, à vous! balbutia la masse noire en embrassant les genoux du marin.

— Bigre! s’écria Paul, promenant sa lanterne devant la figure du nouveau venu, c’est un nègre que nous avons là ! Pauvre malheureux! il paraît transi de froid. Holà, mon garçon, relève-toi et viens m’aider à haler le jeune homme; c’est lui qui t’a sauvé la vie, entends-tu? Ohé, Ned! et tiens bon!»

Quelques minutes après, le courageux enfant mettait le pied sur le sommet de la falaise, et donnait une chaude accolade au négrillon.

Celui-ci était un jeune et vigoureux matelot, âgé de quatorze ans à peine. Il saisit la main que lui tendait Édouard, la pressa sur ses lèvres épaisses en essayant d’exprimer sa reconnaissance par quelques phrases que l’émotion rendait presque inintelligibles.

«Pauv’ nègre..., entendait massa crier..., nèg prier Dieu, et tenir bon comme un diable; — grosses pierres rouler d’en haut, — pauv’ capitaine, — tête cassée près du pauv’ nèg. — Oh! mon pauv’ capitaine. — Li seul aimer le pauv’ nèg. — Li seul le père et la mère du nèg.»

Il éclata en sanglots, et, s’avançant sur le bord de la falaise, voulait la redescendre pour aller chercher le corps de son maître.

«C’est inutile, mon ami, lui dit Ned tristement; la mer a tout emporté ; mais, calmez-vous, mon père et ma mère vous aimeront autant que votre capitaine!...

— Allons! reprit Paul Grey, en marche et vivement; les larmes ne servent de rien; mais, continua-t-il, en regardant Mère Lie s’éloigner, en voilà une qui, pour sa besogne de ce soir, mériterait de danser au bout d’une bonne corde de chanvre! Si tu ne m’en avais pas empêché, Ned, je la jetais par-dessus le rocher, et cette mort eût encore été trop douce pour elle 1»

Ils retournèrent au logis, où Marie les attendait tout inquiète. Elle s’empressa de donner des soins au nouveau venu, qui, bientôt après, ronflait sur sa couche de paille fraîche, devant le foyer de la cuisine.

Les douaniers commandés par le capitaine Smart arrivèrent à l’Anse aux Sables deux heures avant le lever du soleil. Ils avaient, en route, entendu le canon et aperçu les signaux de détresse, mais on ne voyait plus trace du cotre déjà démembré par la mer. Aux premières lueurs de l’aube, ils prirent une yole pour accoster la Jeune-Marie, mouillée dans la baie et roulant sur ses amarres. Les ponts venaient d’être lavés; chaque cordage se trouvait à sa place, les recherches les plus minutieuses n’amenèrent aucun résultat; il n’y avait à bord que de l’eau et des provisions, et les saumons de fer qui leur servaient de lest.

«Vous me faites l’effet de ne pas trop souvent employer vos dragues, dit le capitaine Smart à un des matelots; vos ponts sont aussi propres que ceux d’un vaisseau de guerre.

— Vous aimeriez mieux les voir sales sans doute? Chacun son goût! Vous n’avez qu’à venir à la pêche avec nous!

— A la pêche? Je m’imagine que vous n’y allez guère! Tous les trente-six du mois peut-être.

— On vous enverra quérir là-haut. Comptez-y, reprit le matelot, fort peu satisfait de cette visite. C’est pas l’embarras: pour le quart d’heure, il fait meilleur ici que sur le cotre de Sa Majesté.

— Je ne dis pas non. Comment ce pauvre navire s’est-il laissé ainsi affaler sur l’écueil?

— Avec ça que c’est difficile par un surouàt comme celui de cette nuit! Pas besoin d’avoir fait ses études pour venir s’écraser sur la Roche de Fer! Un officier de votre marine en sait toujours assez pour ça!

— Mais aussi, pourquoi s’approcher de la côte? reprit le capitaine, espérant apprendre quelque chose du matelot.

— Eh! sans doute qu’il était poussé par le même vent que nous! mais il a bien ce qu’il mérite, tant pis s’il est venu se rompre les côtes! sa conduite est ce que j’appelle une conduite fort incivile! Voyez! la Jeune-Marie attendait un bon vent pour pêcher dans un joli endroit que nous connaissons; ce satané cotre arrive sur nous sans nous prévenir, il nous flanque un boulet qui passe entre le capitaine et moi, enlève son chapeau, et coupe en deux mon brûle-gueule. «Ça, c’est de la politesse pure, que je dis, il a été éduqué en France.» Paff! un autre coup qui nous manque, par bonheur. «Il n’y a que les Français pour avoir de si mauvaises manières, que le capitaine dit; c’est un corsaire sans doute; aussi nous allons lui montrer le dos sans façon et rentrer chez nous; il trouvera des vaisseaux de guerre à qui parler.» La Jeune-Marie se mit à courir, il fallait voir! Il ventait une de ces brises carabinées qui font la joie de notre lougre; nous filions dans la nuit noire comme le goudron, mais la Jeune-Marie connaît son chemin. Et voilà que le cotre était anglais, après tout! il est allé se fourrer dans la nasse, et tant pis pour lui. Tirer le canon sur nous comme si nous étions des Français!»

Après ce véridique récit, Dick Stone reprit son brûle-gueule, apparemment remis du choc du boulet, il battit le briquet, s’appuya contre le mât, et tomba dans un mutisme absolu.

Au fond du cœur Joe Smart était enchanté que sa perquisition n’eût amené aucune découverte. Il retourna à terre, renvoya les douaniers, et suivit le petit sentier qui montait à la maisonnette. Un nuage de fumée s’élevait déjà sur le toit, Paul Grey était devant sa porte.

«Bonjour, Joe, te voilà sur pied de bonne heure; mais tous, tant que nous sommes, nous n’avons guère dormi non plus.

— Tout l’équipage a péri! dit le capitaine.

— Nous avons pu sauver un négrillon,» et il raconta ses aventures de la veille; il faut bien l’avouer, son récit ne s’accordait guère avec celui de son matelot.

Ils s’assirent tous deux sur le banc du jardin; Marie préparait le déjeuner. Joe Smart parla des ordres sévères qu’on venait de recevoir, il supplia son ami de réfléchir à la position dangereuse qu’il faisait à sa femme en continuant de pratiquer la contrebande. Mais Paul avait là-dessus une opinion bien arrêtée. Toute taxe de douane était selon lui un acte d’oppression, et le libre échange n’avait pas de défenseur plus convaincu. — Il ne nia aucun des faits que lui reprochait Smart, il écouta patiemment toute son argumentation, mais, d’après ses idées, chacun avait le droit d’acheter ses denrées où il les trouvait à meilleur compte; un impôt quelconque levé sur un objet devenu la propriété d’un Anglais lui paraissait un vol manifeste.

«Ne vous mettez pas en peine à notre égard, continua-t-il; ami ou non, si vous trouvez des articles prohibés sur la Jeune-Marie, n’hésitez pas à les saisir. Faites votre devoir, à moi d’être plus fin que vous. — Pour aujourd’hui, le déjeuner vous attend. Marie va vous verser une tasse de thé comme vous n’en buvez guère, et qui, soyez-en sûr, n’a jamais payé un liard de taxe au gouvernement.»

Le couvert était mis, les soles de la baie, du beurre frais et une énorme pièce de bœuf froid pouvaient aisément satisfaire l’appétit excité par l’air vif de la matinée.

Les boucles blondes et les yeux bleus de Ned contrastaient étrangement avec la tête laineuse et les noires prunelles du jeune nègre. Tom, comme on l’appelait, n’était plus le malheureux noyé de la nuit; paré des habits de Ned, et fourbi à l’eau de savon jusqu’à ce que sa face eût pris le luisant d’une botte bien cirée, il regardait avec admiration les mets qui couvraient la table: une grimace de bonheur montrait ses trente-deux dents blanches, et pour le moment il oubliait la mort de son bon capitaine.

A la fin du siècle dernier, les Indes Orientales étaient encore la perle des colonies anglaises; dans toutes les Antilles, on ne connaissait d’autre travail que celui des esclaves importés d’Afrique. On allait les chercher sur diverses stations des côtes où les rassemblaient les marchands indigènes qui les achetaient aux chefs de l’intérieur pour des verroteries, des armes à feu, des pièces de coton. L’Afrique centrale est habitée par de nombreuses tribus, toujours en guerre les unes avec les autres, et leurs prisonniers sont réduits à l’esclavage ou offerts en sacrifice au fétiche du vainqueur. Plus la marchandise noire trouve de débouchés, plus le prix s’en élève: aussi la chasse à l’homme, cette institution naturelle de l’Afrique, n’a-t-elle jamais mieux prospéré qu’à l’époque où les nations européennes lui demandaient des esclaves pour leurs colonies. — Les côtes de Sénégal et de Guinée étaient le grand marché des possessions anglaises, françaises, portugaises ou espagnoles de l’Amérique, et le plus infime des roitelets indigènes n’avait d’autre occupation que d’aider à le fournir. —On faisait des razzias jusqu’au cœur même du continent, dans le seul but de voler des esclaves et de les échanger contre des marchandises; on se les passait ensuite de tribu en tribu; arrivés à leur destination, le trafiquant de la côte les parquait dans ses étables jusqu’au départ d’un navire négrier.

Ces malheureux parcouraient ainsi des distances presque incroyables, marchant constamment, longues chaînes vivantes, attachés les uns aux autres par des colliers de cuir. La plupart d’entre eux n’avaient pas la moindre notion des immenses étendues qu’ils traversaient et à peine si, arrivant à la côte, ils auraient pu donner sur la patrie lointaine d’autre renseignement que le nom du hameau natal, perdu dans les solitudes de l’Afrique. Pendant ces marches forcées, les souffrances de ces malheureux étaient épouvantables. Si quelque pauvre femme, les pieds ensanglantés et pliant sous le fardeau dont on la chargeait parfois, se refusait à avancer, on la frappait cruellement, et quand, exténuée de fatigue, elle tombait sur la route, on la tuait d’un coup de lance ou de massue; les enfants malades étaient jetés dans les jungles épaisses, où les bêtes sauvages terminaient bientôt leurs misères.

Tom (abréviation de Tombouctou) avait été pris à l’âge de douze ans; vigoureux et solidement charpenté, il avait survécu à ce pénible voyage, et, à son arrivée à Sierra Leone, on le trouva en assez «bon état» pour en offrir un prix relativement élevé. Embarqué pour la Jamaïque, il fut vendu à un riche planteur, homme d’un caractère doux et bienveillant, mais qui ne s’occupait guère de ses nègres après les avoir mis sous la garde de son surveillant. Celui-ci n’eut pour le jeune esclave que coups de fouet et punitions de toute espèce. Tom travaillait de son mieux, mais bien souvent, caché derrière les hautes tiges de canne à sucre, il pleurait à chaudes larmes en pensant à son village, à la hutte lointaine qu’il ne devait jamais revoir; il se rappelait sa mère, et la forêt natale, et le troupeau de chèvres qu’il gardait le jour où les chasseurs d’hommes s’étaient jetés sur lui; son cœur se gonflait et il aurait voulu mourir. Il s’enhardit un jour jusqu’à s’adresser au maître, et le maître réprimanda le surveillant, mais désormais la cruauté du tyran s’était changée à son égard en haine positive.

— L’idée de la fuite traversa son esprit. Où irait-il? —Le jeune nègre ne s’en inquiétait guère. Un beau soir, il quitta la plantation, et, courant et marchant par intervalles, il se trouva, au lever du soleil, harassé et les pieds meurtris, sur le quai de Port-Royal. Le canot d’un navire de guerre s’éloignait du rivage; Tom se jeta dans l’eau, atteignit l’embarcation et implora les secours du lieutenant qui la commandait; celui-ci l’accueillit avec bonté et le prit à bord de sa frégate, qui ce jour-là faisait voile pour l’Angleterre. Pendant son année d’esclavage, le négrillon avait été souvent employé à la cuisine; et il sut se rendre si utile sur les ponts et aux fourneaux du maître coq, qu’il devint bientôt le favori de son protecteur et de l’équipage tout entier.

Peu de jours après son départ de la Jamaïque, la frégate fut attaquée par un navire français. L’ami de Tom fut dangereusement blessé pendant le combat; et jusqu’ à sa guérison le jeune nègre le soigna avec un dévouement absolu. Aussi, lorsque le lieutenant obtint le poste de capitaine du cotre, il emmena avec lui son garde-malade, qui se mit bien vite au courant de la manœuvre et devint un des meilleurs matelots de cet équipage dont il était le seul survivant.

La simple histoire du négrillon lui gagna tout de suite le cœur de Marie; les yeux de Ned étincelaient à la description de ses aventures, à celle surtout du combat où le courageux lieutenant avait été blessé. Tom faisait maintenant partie de la famille. Parfois il aidait Marie de ses talents culinaires; le plus souvent il suivait Paul dans ses courses lointaines ou l’accompagnait à la pêche, lorsque les chaloupes sortaient du port avec leurs grands filets à la poursuite des bancs de mauereaux.

Tom n’oublia jamais son ancien maître. Il se sentait heureux, mais il avait encore des accès de tristesse quand ses pensées revenaient sur la nuit fatale où, cramponné au mât poussé par la tempête, il entendait son brave capitaine crier au milieu des vagues furieuses:

«Tenez bon mes enfauts! Qui parle de mourir?»

CHAPITRE IV.

Table des matières

Ned Grey.

Ned Grey avait eu sa bonne part d’aventures pendant les sept semaines de vacances, qui venaient de finir: il avait fait plusieurs voyages aux côtes de Normandie, échappé à deux ou trois croiseurs français après une course marquée par d’émouvantes péripéties, et voilà qu’à cette série d’événements venaient s’ajouter encore la perte du cotre et le sauvetage du «négrillon», comme on l’appelait à l’Anse aux Sables.

Notre jeune héros était le premier du village pour tous les exercices du corps. Il eût fallu aller bien loin sur la côte pour trouver parmi ceux de son âge plus vigoureux nageur, matelot plus intrépide ou plus habile pêcheur. Marie aimait son fils adoptif avec une tendresse toute maternelle, et certes elle en était bien récompensée par l’affection profonde de son jeune pupille. Elle le garda près d’elle jusqu’à sa dixième année, et lui apprit à lire et à écrire; mais, il faut l’avouer, son jeune disciple s’occupait de son ardoise et de ses cahiers avec beaucoup moins d’enthousiasme que lorsqu’il s’agissait de tendre des lignes ou de fabriquer des filets et des engins pour pêcher les homards et les crabes, qui fourmillent sur ces côtes rocailleuses. Son adresse faisait grand honneur aux leçons de Paul Grey. Marie dut reconnaître qu’il fallait songer à de plus sérieuses études: le temps était venu de remettre Édouard au docteur Jones, et de se résigner désormais à la solitude de sa petite maison.

La mère ne se sépara pas de son enfant sans le préparer, par quelques enseignements simples et graves, à la nouvelle existence qui s’ouvrait devant lui. Elle voulait, disait-elle, que son fils eût trop de fierté pour mentir ou commettre une action honteuse, qu’il fût scrupuleusement honnête dans sa conduite, et lui recommanda de n’être point fanfaron et batailleur, mais aussi de ne pas «se laisser marcher dessus» par de mauvais camarades.

Ned quitta donc pour le toit du pasteur Jones ceux qu’il croyait encore ses parents. La douceur et l’affection de ses nouveaux hôtes ne l’empêchèrent pas de sentir la différence entre l’école et la paisible demeure où il avait été élevé. Il soupirait après la maison blanche; parfois il lui semblait sentir les bras de sa mère autour de sa taille, et ses chauds baisers sur sa joue.... Tous ses tendres avis lui revenaient alors à la mémoire, et il se remettait à sa tâche avec une nouvelle ardeur.

Quatre ans s’écoulèrent ainsi. Ned était devenu le meilleur élève du docteur Jones, et, même parmi les écoliers plus âgés, il n’avait aucun rival à la course ou au criquet. Tous ses condisciples l’aimaient, à l’exception pourtant de James Stevens, fils du plus riche propriétaire de l’endroit. Les efforts de Ned pour gagner son affection échouèrent successivement devant la basse jalousie de son camarade; celui-ci, en effet, ne lui pardonnait pas d’être le premier à tous les jeux qui demandent la force ou l’adresse. M. Jones ne s’abusait pas sur le compte de James, et depuis longtemps le connaissait pour un fieffé menteur: il l’eût déjà chassé sans la crainte de déplaire à M. Stevens, l’homme influent du pays.

Stoke est situé non loin de la mer, à deux lieues environ de l’Anse aux Sables. Le jour de la rentrée des classes, Paul Grey, qui partait pour la pêche, offrit à Ned de le prendre à son bord et de le déposer sur la côte, vis-à-vis de la maison du docteur. Le jeune homme embrassa tendrement sa mère, et, avec l’aide de Tom, descendit sa malle sur la berge; il la plaça dans le canot que le lougre prit à la remorque, puis, par une jolie brise, ils sortirent du port, faisant force signes d’adieux à Marie, qui les regardait de sa terrasse.

En trois quarts d’heure ils étaient arrivés. Un matelot chargea la malle sur ses épaules, et Ned prit le sentier bien connu qui grimpe la barrière de rochers derrière laquelle se trouve le village tapi dans le creux d’un petit vallon, son antique clocher dominant seul la sombre verdure des bois. Du haut de la falaise, Ned regardait çà et là étinceler au soleil le joli ruisseau où il pêchait des truites les après-midi de congé ; il le voyait disparaître parfois entre les roches de calcaire gris ou rouge, aux cimes frangées de taillis épais parsemés de chênes énormes; ailleurs, l’eau, unie comme une glace, s’endormait dans les profonds et noirs bassins, où, à chaque détour de sa route, le torrent s’était creusé un lieu de repos. Franchissant le pont rustique formé d’un arbre couché en travers, Ned passa par la prairie qui longeait la grande route, et arriva à l’église, près de laquelle était bâtie la cure, ancien édifice à pignons, à volets en treillis et tout revêtu de lierre, si ce n’est dans les endroits où le bignonia et le myrte tapissaient les murailles. Dans les jardins, entretenus avec le plus grand soin, un ruisselet babillard courait au milieu de vertes pelouses encadrant des massifs de fleurs; sur le bord de l’eau, les ondulations primitives du sol s’aplanissaient en terrasses gazonnées. Ned s’était approprié un des siéges rustiques placés à l’ombre des vieux mûriers; c’est là qu’il venait lire pendant la chaleur du jour, lorsque M. Jones permettait aux élèves l’entrée de son jardin réservé. Le matelot fit le tour de la maison pour sonner à la petite porte, mais son compagnon ouvrit la barrière afin d’arriver plus vite en traversant la pelouse. Ce bruit fit tressaillir une charmante jeune fille assise sur le banc favori de Ned; elle laissa tomber le livre qu’elle lisait.

«Ah! comme vous m’avez fait peur! J’en étais précisément à l’histoire du Prince Noir, Édouard Plantagenet, et je me demandais si on l’appelait aussi Ned quand il était de notre âge!

— Je suis désolé de vous avoir effrayée, Édith! Pardonnez-moi, je vous prie.

— Oh! oui! reprit-elle en riant; votre crime n’est point bien noir! Papa et maman vont être tout heureux de votre retour; vous savez combien ils vous aiment! Venez avec moi, nous trouverons sans doute mon père dans son cabinet.

Édith Jones était née un mois après la nuit terrible où Ned Grey fut jeté sur le rivage. On avait souvent parlé devant elle de cet événement extraordinaire, et dès son enfance elle ressentait une profonde sympathie pour le héros de cette histoire. M. et Mme Jones traitaient Ned comme leur enfant, et leur fille unique, Édith, l’avait toujours regardé comme un frère. Lorsqu’ils marchaient côte à côte, on eût certes pu les croire jumeaux. Édith était fort grande pour son âge; la chevelure ondée qui flottait sur ses épaules en masses épaisses présentait les teintes dorées de celle de son jeune compagnon; comme lui, elle avait les yeux grands et bleus, les traits délicats, la peau éblouissante, mieux encore, le cœur honnête, l’âme généreuse.

«Voici Ned revenu, papa; regardez-le: il est bronzé comme un vrai bohémien!

— Ah! mon garçon, dit le professeur, nous étions tous tristes sans vous! jusqu’au canari qui ne veut plus chanter quand vous prenez vos vacances! Comment se portent vos parents?»

Ned lui transmit les messages de sa famille, et raconta le sauvetage de Tom. Les yeux d’Édith brillaient de plaisir.

«Où est-il? Oh! Ned, comme je voudrais voir un nègre! Et vous aime-t-il bien, vous qui l’avez sauvé ?

— S’il m’aime? ah certes! J’ai entendu assurer que les nègres n’ont pas de cœur, mais nous n’avons Tom que depuis quelques jours, et il aime mon père et ma mère comme un chien.

— Comme un chien! Ned, pouvez-vous parler ainsi?»

A ce moment, la porte entrebâillée fut poussée avec violence: elle s’ouvrit toute grande; un énorme terre-neuve, au poil noir, bondit dans la chambre, sauta sur Ned et faillit le renverser en lui plaçant ses pattes sur les épaules pour lui lécher la figure.

«A bas, Néron! à bas! cria Édith.

— Mon pauvre chien! dit Ned, lui rendant caresse pour caresse, et passant sa main sur sa tête et son cou. Ne le chassez pas! Néron! mon vieux! d’où sais-tu que je suis arrivé ? Je voudrais, Édith, que tous les hommes fussent bons comme ce chien. Tom est bon, j’en suis sûr, et Tom et Néron sont noirs; seulement celui-ci n’a pas le poil laineux.»

Édith souriait, à moitié convaincue.

Mme Jones entra précipitamment dans la chambre. C’était une femme de trente-huit ans environ. Elle paraissait en proie à une violente émotion, et ne put que serrer la main de Ned, tout en disant à son mari:

«Mon ami! il se passe de terribles choses dans la salle d’étude: ce misérable Stevens! je t’en prie, mets-le immédiatement à la porte! il a tué Norris, ou peu s’en faut: il vient de lui donner un coup de couteau!»

Ils s’élancèrent dans l’école où les élèves se pressaient autour du blessé, étendu par terre, sans connaissance, tout pâle, la tête soutenue par un maître d’étude. On avait envoyé chercher le médecin, mais l’eau froide et l’alcali suffirent pour ranimer le jeune homme. James Stevens, désarmé par ses camarades, les bras garrottés derrière le dos, regardait d’un air sombre. Lourd et mal bâti, quoique d’une taille élevée, le teint blafard, les traits grossiers, la peau tachée de rousseurs, les cheveux jaunâtres et crépus, c’était en somme un assez vilain garçon; ses lèvres très-minces, sa bouche largement fendue, rendaient encore sa physionomie plus repoussante.

Le docteur arriva; l’hémorragie avait alarmé les assistants; mais en réalité la blessure ne présentait guère de danger. La lame du couteau, en pénétrant dans l’épaule, s’était arrêtée sur un os.

«Maintenant, dit le médecin après avoir soigneusement réuni les lèvres de la plaie au moyen de taffetas gommé, assez joué du couteau comme ça, ou, comme dit Virgile dans le premier vers de l’Énéide, arma cano, je m’arme de ma canne, virumque, et nous verrons!»

M. Jones avait rarement recours aux punitions corporelles, d’un usage si général clans les écoles d’Angleterre; mais dans cette circonstance ses hésitations ne furent pas longues. Il ordonna au coupable de s’avancer au milieu de la chambre.

«Ce n’est pas ma faute, balbutia-t-il lâchement. Je taillais un bâton, Norris a voulu me le prendre, et il est tombé sur le couteau.»

C’était un insigne mensonge, et la canne du docteur, rendue encore plus lourde par la colère, allait s’abattre sur les épaules du criminel, lorsque le blessé lui-même se leva pour intercéder en sa faveur. Édith arrêta le bras de son père.

«James Stevens, dit celui-ci, vous êtes la honte de l’école et le désespoir de votre famille; j’ai pardonné quelquefois, j’ai puni souvent, espérant que vous vous corrigeriez un jour. Et à cinq ans de patience vous répondez par un acte à la fois lâche et cruel que vous couronnez encore par un mensonge! Voyons, je vous laisse à choisir: voulez-vous vous soumettre au châtiment, demander pardon à votre camarade et essayer de vous mieux conduire à l’avenir, ou dois-je vous chasser à l’instant de ma maison?

— Je hais l’école, grommela James Stevens; je préfère m’en aller!»

Un murmure de mépris s’éleva de la foule des élèves; le docteur Jones, pâle d’émotion, réfléchissait avec douleur au triste résultat de toutes les peines qu’il avait prises pour ce misérable enfant.

«Détachez ses bras! dit-il enfin. Montez dans votre chambre, Stevens, et faites votre malle pendant que j’écris à votre père.»

Le coupable quitta la salle au milieu des huées de ses camarades; Ned Grey et le petit Norris seuls s’abstinrent de prendre part à cette manifestation. Édith se retira et M. Jones retourna tristement dans son cabinet.

James empila ses effets à la hâte, et, décidé à ne faire d’adieux à personne, il descendit au jardin pour attendre le cabriolet qui devait l’emmener. Édith le vit sortir, et, dans l’espoir de toucher ce cœur de pierre, elle suivit Stevens pour l’engager encore à demander pardon et à se réconcilier avec Norris.

De son côté, le généreux Ned avait quitté la classe pour tenter un dernier effort auprès de celui qui toujours s’était montré son ennemi; il voulait le supplier de faire des excuses et de recevoir en homme de cœur la punition méritée. En coupant au plus court pour atteindre son camarade qui venait de disparaître dans les arbres, il aperçut Édith: évidemment elle aussi cherchait James Stevens.

«Que vient-elle faire ici? Pourquoi prend-elle tant d’intérêt à ce gredin? murmura-t-il, toute sa compassion se changeant maintenant en colère.»

Il entendit des voix derrière un massif d’arbustes. Stevens répliquait rudement:

«Je voudrais que ce couteau eût traversé les côtes de Ned Grey!»

En quelques secondes, il avait franchi tous les obstacles et se trouvait devant eux sur la pelouse.

«Les côtes de Ned Grey? lâche animal que tu es, criait-il en jetant sa veste et son gilet. Essaye un peu, pour voir 1 Ah! c’est bon pour le petit Norris, mais tu n’oses pas me toucher, capon! Aligne-toi, et vite! Et vous, Édith, mettez-vous de côté, dit-il d’un ton si éloigné de la douceur avec laquelle il lui parlait toujours, qu’elle sentit ses yeux se remplir de larmes. A bas la veste!» cria-t-il à James qui ne paraissait pas trop impatient d’en venir aux mains; une minute après cependant, ils se trouvaient vis-à-vis l’un de l’autre, tout prêts à commencer le combat.

Stevens avait certainement pour lui la vigueur et la masse du corps; mais son adversaire était plus souple et plus leste; tous deux méritaient leur réputation de boxeurs de première force.

La lutte fut longue et savante: malgré toute sa colère, Ned ne perdait pas son sang-froid; il tournait lentement autour de son adversaire en guettant l’occasion favorable. Se couvrant de la main gauche, la main droite prête à l’action, calculant chacun de ses pas, pendant que son adversaire se tenait encore sur la défensive, il fit soudain de sa main gauche une feinte que James essaya de parer; mais il reculait bientôt en chancelant sous l’énorme coup de poing que la main droite de Ned venait de lui décocher en pleine poitrine. Sans perdre une seconde, la main gauche lui tombait à son tour entre les deux yeux, et envoyait Stevens rouler sur le gazon. Tremblant de rage, il se releva tout à coup, et sans aucun souci des règles de la lutte, la tête baissée et protégée par son bras recourbé, il s’élança sur son adversaire, el sa main droite se détendant comme un ressort lui détacha un horion qui l’atteignit à l’oreille et le jeta de coté à moitié étourdi. Mais, avec une rare présence d’esprit, Ned fit quelques pas en arrière, et ses deux mains à la hauteur de sa tête, il se contenta de parer jusqu’à ce qu’il fût un peu remis et que les bourdonnements eussent cessé.

«Arrêtez! cria Édith. Ned! Stevens! cher Ned! arrêtez! C’est moi qui vous en prie!»

Ému de cet appel, Ned se retourna un instant vers la jeune fille. Stevens en profita pour lui assener un coup terrible sur la figure.

«Pas un mot, Édith, jusqu’à ce que je donne à ce brutal une leçon de politesse!»

Ses joues brûlaient, ses forces étaient doublées par la colère; il repoussa une attaque, et, levant à la fois ses deux poings fermés, il les laissa retomber comme une massue sur James, qui recula de plusieurs pas. Celui-ci se préparait à essayer encore de la botte qui lui avait si bien réussi une première fois; mais Ned se détourna soudain et l’atteignit au-dessus du nez, puis, passant à gauche avec la même agilité, le lança sur la pelouse par un coup bien appliqué sur l’oreille. James resta gisant par terre.

«Lève-toi! criait Ned. Recommençons, je suis prêt!»

Stevens se mit sur son séant avec effort; les gouttes de sang tombaient de son nez meurtri.

«Ned! c’est assez, il est vaincu!» dit Édith.

Mais à ces paroles l’orgueil de James l’emporta sur sa lâcheté habituelle, et tête baissée, comme un taureau furieux, il se jeta sur son adversaire. Ned eut le temps de faire un saut de côté, et, lui entourant le cou du bras gauche, le maintint un instant dans une position des plus désagréables, compliquée encore par une grêle de bourrades sur la figure.

«Je me rends!» cria Stevens d’une voix faible.

Ned lâcha son antagoniste. Le combat était fini. On entendait le bruit des roues de la voiture qui venait chercher James.

La lutte, il faut le dire, n’avait pas embelli nos deux adversaires: le savon et l’eau fraîche devaient suffire pour en enlever les traces du visage de Ned, mais la figure de Stevens était parsemée de taches qui, de jaunes, rouges ou bleues, allaient en quelques heures passer au noir.

«Faisons la paix, Stevens! et Ned s’avançait pour lui offrir la main. Nous nous étions battus déjà, et j’espérais que vous étiez réconcilié avec moi; vous quittez l’école, ne nous séparons pas en ennemis.

— Bien, Ned, dit Édith, qui ramassait sur le gazon la veste et le gilet de son jeune ami; une bonne poignée de main, et que tout soit oublié, puis vous irez vous laver la figure. Stevens! il en est temps encore, demandez pardon à mon père!»

Pendant quelques secondes, James arrêta ses yeux sur la jolie Édith: il paraissait hésiter, mais son détestable caractère l’emporta sur ce bon mouvement.

«Non, Édith, reprit-il d’une voix boudeuse; je vous aime, vous, mais je déteste l’école, et vous, Ned Grey, je vous détesterai toujours,» ajouta-t-il en jetant un mauvais regard sur la belle figure de son vainqueur.

Ned eût été moins blessé d’avoir eu le dessous dans la lutte que d’entendre son rival repousser ainsi ses avances.

La lutte.


«Venez, Édith, venez! votre père va être bien mécontent! mais je prends tout sur moi. Vous êtes témoin que Stevens a refusé de faire la paix.»

Mais Édith ne voulut pas le suivre; elle ne renonçait pas encore à tout espoir d’adoucir cette nature revêche. James lui serra la main.

«Adieu, Édith; je hais tout le monde, excepté vous, et même je ne puis vous souffrir, quand il m’arrive de penser que vous préférez Ned Grey!

— Adieu, Stevens, répondit-elle froidement; j’espère que vous deviendrez meilleur.» Et toute triste d’avoir échoué, elle retourna à la maison, pendant crue James montait dans la voiture qui le ramenait chez lui.

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15 января 2025
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336 стр. 11 иллюстраций
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4064066307769
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