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Robert Louis Stevenson

L'Île au trésor

Traduction par André Laurie


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066316341

Table des matières

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

XV

XVI

XVII

XVIII

XIX

XX

XX

XXII

XXIII

XXIV

XXV

XXVI

XXVII

XXVIII

XXIX

XXX

XXXI

XXXII

XXXIII

XXXIV



I

Table des matières

LE VIEUX LOUP DE MER

On me demande de raconter tout ce qui se rapporte à mes aventures dans l’ile au Trésor, — tout, depuis le commencement jusqu’à la fin, — en ne réservant que la vraie position géographique de l’île, et cela par la raison qu’il s’y trouve encore des richesses enfouies. Je prends donc la plume, en l’an de grâce 1782, et je me reporte au temps où mon père tenait sur la route de Bristol, à deux ou trois cents pas de la côte, l’auberge de l’Amiral-Benbow.

C’est alors qu’un vieux marin, à la face rôtie par le soleil et balafrée d’une immense estafilade, vint pour la première fois loger sous notre toit. Je le vois encore, arrivant d’un pas lourd à la porte de chez nous, suivi de son coffre de matelot qu’un homme traînait dans une brouette. Il était grand, d’apparence athlétique, avec une face au teint couleur de brique, une queue goudronnée qui battait le col graisseux de son vieil habit bleu, des mains énormes, calleuses, toutes couturées de cicatrices, et ce coup de sabre qui avait laissé sur sa face, du front au bas de la joue gauche, un sillon blanchâtre et livide... Je me le rappelle comme si c’était d’hier, s’arrêtant pour regarder tout autour de la baie en sifflotant, entre ses dents; puis fredonnant cette vieille chanson de mer qu’il devait si souvent nous faire entendre, hélas!

Ils étaient quinze matelots,

Sur le coffre du mort;

Quinze loups, quinze matelots.

Yo-ho-ho!... Yo-ho-ho!...

Qui voulaient la bouteille...

Il chantait d’une voix aigre et cassée qui semblait s’être usée à l’accompagnement du cabestan, et frappait comme un sourd à la porte, avec un gros bâton de houx qu’il avait au poing. A peine entré :

«Un verre de rhum!» dit-il rudement à mon père.

Il le but lentement, en connaisseur, fit claquer sa langue, puis revint à la porte et se mit à examiner d’abord les falaises qui s’élevaient sur la droite, puis notre enseigne et l’intérieur de la salle basse.

«Cette baie fera l’affaire, dit-il enfin, et la baraque me semble assez bien située... Beaucoup de monde ici, camarade?...

— Pas trop, malheureusement! répliqua mon père.

— Eh bien, c’est précisément ce qu’il faut!... Holà, hé, l’ami! reprit-il en s’adressant à l’homme chargé de son coffre, débarque-moi ça en douceur et l’amarre dans la maison... Je vais rester quelque temps ici... Oh! je suis un homme tout simple et facile à contenter... Un peu de rhum, des œufs et du jambon, vailà tout ce qu’il me faut, avec une falaise comme celle-là, pour voir passer les navires. Comment je m’appelle?... Appelez-moi Capitaine, si cela peut vous faire plaisir... Ah! ah! je vois ce qui vous chiffonne!... Allons, soyez tranquille, on a de la monnaie. En voilà, tenez...»

Il jeta trois ou quatre pièces d’or à terre.

«Quand ce sera fini et que j’aurais bu et mangé pour ce qu’il y a là, vous le direz!»

Un commandant n’aurait pas parlé plus fièrement. A vrai dire, malgré la grossièreté de ses habits et de son langage, il n’avait pas l’air d’un simple matelot, mais plutôt d’un second ou d’un maître d’équipage de la marine marchande, habitué à parler haut et à taper dur.

L’homme à la brouette nous dit que notre nouvel hôte était arrivé le matin même par le coche au village voisin, qu’il avait demandé s’il y avait une bonne auberge pas trop loin de la côte, et qu’entendant dire du bien de la nôte, apprenant qu’elle était isolée, il l’avait choisie comme résidence. C’est tout ce qu’il fut possible de savoir sur son compte.

C’était un homme extraordinairement silencieux. Il passait toutes ses journées à flâner autour de la baie ou sur la falaise, armé d’un vieux télescope de cuivre. Le soir il restait assis au coin du feu dans le parloir, buvant du grog très fort. En général, il ne répondait même pas quand on lui adressait la parole, ou, pour toute réponse, il se contentait de relever la tête d’un air furibond en soufflant par le nez comme un cachalot. Aussi prîmes-nous bientôt l’habitude de le laisser tranquille.

Chaque soir, en revenant de sa promenade, il demandait s’il n’était pas passé des marins sur la route. Nous pensions d’abord que cette question lui était dictée par le désir de voir des gens de sa profession; mais nous ne tardâmes pas à reconnaître que son véritable but était au contraire de les éviter. Quand un matelot s’arrêtait à l’Amiral-Benbow, comme cela arrivait parfois à ceux qui prenaient, pour se rendre à Bristol, la route de terre, notre hôte ne manquait jamais de le regarder par la porte vitrée avant d’entrer dans le parloir. Et tant que l’autre était dans la maison, il avait soin de ne pas souffler mot.

Personnellement, je savais fort bien à quoi m’en tenir sur cette inquiétude toute spéciale que lui causait l’arrivée d’un homme de mer, et je puis même dire que je la partageais, car, fort peu de temps après son arrivée, il m’avait pris à part et m’avait promis de me donner, tous les premiers du mois, une pièce de quatre pence si je voulais «avoir l’oeil ouvert et veiller au grain.» L’arrivée possible de certain marin à une seule jambe m’était particulièrement signalée; je devais, dans ce cas, courir, sans perdre une minute, avertir le Capitaine de cet événement. La plupart du temps, il est vrai, quand le premier du mois arrivait, j’étais obligé de réclamer mes gages, et je n’obtenais en réponse qu’un bruit nasal accompagné d’un regard qui me faisait baisser les yeux. Mais, avant la fin de la semaine, j’étais sûr que le Capitaine m’apporterait ma pièce de quatre pence, en me réitérant l’ordre «d’ouvrir l’œil et de signaler au plus vite l’arrivée du marin à une seule jambe.»

Je n’ai pas besoin de dire à quel point ce personnage mystérieux hantait ma cervelle enfantine. Par les nuits orageuses, quand le vent secouait les quatre coins de la maison et que les vagues venaient se briser sur la falaise avec un bruit de tonnerre, je le voyais sous mille aspects variés et plus diaboliques les uns que les autres. Tantôt la jambe était coupée au genou, tantôt à la hanche. D’autres fois l’homme devenait une sorte de monstre qui n’avait jamais eu qu’une seule jambe au milieu du corps. Mais le pire cauchemar était de le voir courir et me poursuivre à travers champs en sautant par-dessus les haies. Au total, je payais assez cher ma pièce mensuelle de quatre pence, avec ces rêves abominables.

Mais, en dépit de cette terreur que me causait l’idée seule de l’homme à la jambe unique, j’étais beaucoup moins effrayé du Capitaine lui-même que toutes les autres personnes de mon entourage. Parfois, le soir, il buvait plus de rhum que sa tête ne pouvait en porter, et se mettait à beugler ses vieux chants bachiques ou nautiques, sans faire attention à rien de ce qui se passait dans le parloir. Mais, d’autres fois, il faisait donner des verres à tout le monde et forçait les pauvres gens tremblants à écouter des histoires sans queue ni tête ou à l’accompagner en chœur. Bien souvent j’ai entendu vibrer tous les planchers de la maison au chant des «Yo-ho-ho, Yo-ho-ho, — qui voulaient la bouteille!» Tous les voisins s’y mettaient à tue-tête, car la peur les talonnait; et c’était à qui crierait le plus fort pour éviter les observations.

C’est que, dans ces accès, notre locataire était terrible. Il faisait trembler la terre sous ses coups de poing pour réclamer le silence; ou bien il se mettait dans une colère effroyable parce qu’on lui adressait une question, — ou parce qu’on ne lui en adressait pas, —et qu’il en concluait que la compagnie n’écoutait pas son histoire... Il n’aurait pas fallu non plus s’aviser de quitter l’auberge avant qu’il fût allé se coucher en titubant!... Notez que presque toujours ses récits étaient faits pour donner la chair de poule. Ce n’étaient que pendaisons à la grande vergue, coups de couteau, combats corps à corps, tempêtes effroyables, aventures ténébreuses sur les océans des deux mondes. D’après ses propres dires, il avait certainement vécu parmi les plus atroces gredins que la mer ait jamais portés; et le langage dont il se servait pour décrire toutes ces horreurs était fait pour épouvanter de simples campagnards, comme nos habitués, plus encore peut-être que les crimes mêmes dont ils écoutaient le récit. Cet homme nous glaçait littéralement le sang dans les veines.

Mon père répétait du matin au soir que sa présence finirait par ruiner l’auberge, et que nos plus fidèles clients finiraient par se lasser d’être ainsi brutalisés; sans compter qu’ils rentraient habituellement chez eux les cheveux hérissés de terreur. Mais je croirais volontiers, au contraire, que ces étranges veillées nous attiraient du monde. On avait peur, et pourtant on prenait goût à ces émotions poignantes. Après tout, le Capitaine mettait un peu d’intérêt dans la vie monotone de la campagne. Certains jeunes gens affectaient même de l’admirer, disant que c’était un «vrai loup», «un vieux marsouin,» un de ces hommes qui ont fait l’Angleterre si terrible sur les mers.

Il avait un autre défaut plus dangeureux pour nos intérêts: c’est qu’il ne payait pas ses dépenses. Hors les trois ou quatre pièces d’or qu’il avait jetées à terre en arrivant, on ne vit jamais un sou de lui. Les semaines et les mois s’écoulaient; la note s’allongeait démesurément, et mon père ne pouvait se décider à demander son dû. S’il arrivait qu’il fît en tremblant une allusion lointaine à cette note, le Capitaine se mettant à renifler si bruyamment, que mon père se hâtait de battre en retraite. Je l’ai vu se tordre les mains de désespoir après une rebuffade semblable, et je ne doute pas que la peur et l’inquiétude où il vivait plongé n’aient contribué à abréger sa vie.

Pendant tout le temps qu’il resta chez nous, le Capitaine ne fit aucun changement dans sa toilette. A peine acheta-t-il quelques paires de bas à un colporteur. Une des agrafes de son chapeau à trois cornes étant tombée, il laissa pendre le rebord qu’elle relevait, quoique cela fût très incommode quand il faisait du vent. Rien de misérable comme son vieil habit, qu’il rapetassait lui-même dans sa chambre, et qui avait fini par ressembler à une mosaïque.

Jamais il n’écrivait et jamais il ne recevait de lettres. Il ne parlait qu’aux habitués de l’auberge: encore était-ce uniquement quand il était ivre. Pas une âme vivante ne pouvait se vanter d’avoir vu son coffre ouvert.

Il ne trouva son maître qu’une seule fois. Ce fut vers la fin de son séjour, alors que mon pauvre père était déjà bien avancé dans la maladie qui l’emporta. Notre médecin, le docteur Livesey, venu assez tard dans l’après-midi pour faire sa visite quotidienne, accepta le dîner que lui offrait ma mère; puis il se rendit au parloir pour y fumer une pipe, en attendant que son cheval arrivât du village, car nous n’avions pas d’écurie. J’y entrai après lui, et je me rappelle combien je fus frappé du contraste que présentait le docteur, propre et soigné dans sa toilette, poudré à frimas, rasé de frais, avec les rustauds qui l’entouraient et surtout avec ce dégoûtant, cet affreux épouvantail de pirate, aux yeux rouges, au teint plombé et aux vêtements sordides, ivre de rhum comme à son ordinaire, et lourdement affalé sur la table.

Tout à coup le Capitaine, relevant la tête, entonna son éternel refrain:

Ils étaient quinze matelots,

Sur le coffre du mort;

Quinze loups, quinze matelots.

Yo-ho-ho!... Yo-ho-ho!...

Au commencement, je pensais que le «coffre du mort» devait être celui-là même qu’il avait dans sa chambre, et cette idée s’était longtemps associée à tous mes cauchemars sur le «marin à la jambe unique.» Mais il y avait beau temps que ni moi ni personne ne faisions plus attention aux paroles de cette chanson. Le docteur seul ne la connaissait pas encore. Je remarquai qu’elle était loin de lui faire plaisir, car il leva la tète d’un air assez dégoûté et fut une minute ou deux avant de se remettre à causer avec le vieux Taylor, un maraîcher du voisinage qui lui parlait de ses rhumatismes.

Cependant le Capitaine sortait par degrés de sa torpeur, sous l’influence de sa propre musique, et enfin il donna un grand coup de poing à la table. Nous connaissions tous ce signal, qui voulait dire: Silence! Tout le monde se tut excepté le docteur Livesey, qui continua à parler, de sa voix claire et douce, en tirant de temps à autre une bouffée de sa pipe.

Le Capitaine le regarda d’abord d’un œil flamboyant. Puis il donna un second coup à la table, et, voyant que cet avertissement restait inutile, il cria avec un juron épouvantable:

«Silence, donc, là-bas, à l’entrepont!...

— C’est à moi que vous parlez, monsieur?» demanda le docteur.

Et le sacripant lui ayant répondu affirmativement:

«En ce cas, monsieur, reprit tranquillement le docteur Livesey, je n’ai qu’une chose à vous dire: c’est que si vous continuez à boire du rhum comme vous le faites, le monde sera bientôt débarrassé d’un triste chenapan!...»

La fureur du vieux fut terrible. Il sauta sur ses pieds, tira et ouvrit un coutelas de matelot, et, le balançant dans la paume de sa main, il annonça qu’il allait, sans plus tarder, clouer le docteur à la muraille.

Le docteur Livesey ne sourcilla pas. Il continua à lui parler du même ton, en le regardant par-dessus son épaule, assez haut pour que tout le monde pût entendre, mais avec un calme parfait:

«Si vous ne remettez pas à l’instant ce couteau dans votre poche, je vous donne ma parole d’honneur que vous serez pendu aux prochaines assises...»

Là-dessus, un échange de regards entre eux; puis le Capitaine, s’avouant battu, referma son arme et reprit sa place en grognant comme un chien fouaillé.

«Et maintenant, monsieur, reprit le docteur, que je sais qu’il y a dans mon district un individu de votre sorte, vous pouvez être certain que j’aurai l’œil sur vous. Je ne suis pas seulement médecin, je suis juge de paix; qu’il m’arrive sur votre compte une seule plainte, fût-ce au sujet d’une grossièreté comme celle de ce soir, et je vous réponds que vous ne ferez pas de vieux os chez nous!... A bon entendeur, salut!...»

Le cheval du docteur arriva bientôt. Il se mit en selle et repartit. Ce soir-là, et pour huit jours au moins, le Capitaine se tint coi et ne souffla plus mot.

I

LA COLÈRE DU VIEUX FUT TERRIBLE.


II

Table des matières

CHIEN-NOIR SE MONTRE ET DISPARAIT

Peu de temps après cet incident, survint le mystérieux événement qui devait nous débarrasser du Capitaine, mais non pas, comme on le verra, des conséquences de son séjour. L’hiver était des plus rudes; les fortes gelées succédaient aux tempêtes, et je sentais bien que mon pauvre père ne verrait pas le printemps; il baissait de plus en plus; ma mère et moi, nous avions sur les bras tout le travail de l’auberge et trop de soucis pour penser beaucoup à notre hôte incommode.

Un matin de janvier, il gelait à pierre fendre, et le soleil éclairait à peine le sommet des collines voisines, tandis que, dans la baie, de petites vagues grises déferlaient sans bruit sur les galets. Le Capitaine s’était levé plus tôt qu’à l’ordinaire et se dirigeait vers la falaise, son coutelas pendu sous les basques de son vieil habit bleu, son télescope sous le bras et son chapeau planté en arrière sur la tête. Je me souviens que je distinguais la vapeur de son haleine et qu’en tournant un rocher il renifla bruyamment, comme s’il pensait encore à la leçon que lui avait donnée le docteur Livesey.

Ma mère était occupée auprès de mon père et j’étais en train de mettre le couvert pour le déjeuner du Capitaine, quand la porte du parloir s’ouvrit tout à coup et un inconnu entra.

Ce qui frappait d’abord chez cet inconnu, c’était une pâleur singulière. Je remarquai aussi qu’il lui manquait deux doigts de la main gauche. Il tenait dans la droite un grand coutelas et n’avait pourtant rien de belliqueux dans toute sa personne. Ma première pensée, quand je voyais un étranger, se rapportait toujours au marin à la jambe unique. C’est peut-être pourquoi je notai que celui-ci, sans avoir précisément la mine d’un matelot, avait en lui quelque chose qui sentait l’homme de mer.

Je lui demandai ce qu’il y avait pour son service. Il demanda du rhum. Comme je sortais pour en aller chercher, il s’assit sur le bord d’une table et me fit signe d’approcher Je m’arrêtai, ma serviette à la main.

«Plus près, petit», me dit-il.

Je fis un pas vers lui.

«Ce couvert est sans doute pour l’ami Bill?» demanda-t-il avec un regard où je crus voir de l’inquiétude.

Je répondis que je ne connaissais pas l’ami Bill, et que ce couvert était destiné à un locataire de la maison, que nous appelions le Capitaine.

«Parbleu! dit-il, l’ami Bill peut bien se faire appeler le Capitaine, si cela lui convient!.. Il a une balafre sur la joue gauche, et il ne boude pas sur la bouteille, hein, mon petit?... C’est bien cela, n’est-ce-pas, une balafre sur la joue gauche? Quand je le disais!... Ah!... ah!... Et donc, l’ami Bill est-il dans la maison?»

J’expliquai qu’il était sorti.

«Ah! Et de quel côté est-il allé, mon garçon?... de quel côté ?...»

J’indiquai la falaise; j’ajoutai que le Capitaine ne tarderait pas à rentrer; je répondis à quelques autres questions.

«Ah! dit l’étranger, c’est lui qui va être content de me voir!,..»

L’expression de sa physionomie n’était rien moins qu’affectueuse, tandis qu’il parlait ainsi. Il me parut qu’il n’avait pas l’air de dire précisément ce qu’il pensait. Mais ce n’était pas mon affaire. Et, du reste, qu’est-ce que j’y pouvais?...

L’inconnu restait là, flânant dans la salle, et de temps à autre allant vers la porte, mais sans la franchir, et guettant comme un chat qui attend une souris. A un moment, je sortis, et je fis quelques pas sur la route. Aussitôt, je m’entendis appeler, et, comme je n’obéissais pas assez vite à cet appel, je vis un horrible changement se produire sur la face couleur de chandelle du nouveau venu. Il m’ordonna de rentrer immédiatement, en jurant de telle sorte que je ne fis qu’un bond. Je ne fus pas plutôt revenu auprès de lui, qu’il reprit ses manières à la fois doucereuses et ironiques; il eut même l’obligeance de mettre sa main sur mon épaule en déclarant que j’étais un bon petit garçon et qu’il se sentait pris pour moi d’une véritable tendresse.

«J’ai moi-même un fils de ton âge, ajouta-t-il, et je suis fier de lui. Vous vous ressemblez, ma foi, comme deux frères. Mais la grande affaire pour les garçons, vois-tu, fillot, c’est l’obéissance!... Ah! l’obéissance!... Si tu avais seulement navigué avec l’ami Bill, je n’aurais pas eu besoin de te répéter un ordre!... Non, sur ma foi!... il n’y avait pas à rire avec lui... Eh! ma parole, je ne me trompe pas!... le voici justement, l’ami Bill!... avec son télescope sous le bras, que Dieu bénisse!... Mon petit, nous allons entrer là et nous cacher derrière la porte, pour faire une surprise à l’ami Bill!»

Tout en parlant, l’étranger m’avait poussé dans le parloir et s’était mis avec moi derrière la porte d’entrée. Je me sentais assez mal à l’aise et même quelque peu effrayé ; ce qui augmenta mon inquiétude fut de constater que l’étranger avait peur, lui aussi. Il maniait son coutelas, le faisait jouer dans sa gaîne, et je l’entendais soupirer en avalant sa salive, comme s’il avait eu une boule dans le gosier.

Enfin le Capitaine entra, poussant la porte devant lui sans regarder de notre côté ni remarquer notre présence, et il se dirigea vers la table où l’attendait son déjeuner.

«Bill!» dit alors l’étranger d’une voix qu’il essayait manifestement de faire aussi grosse que possible.

Le Capitaine pivota sur ses talons et nous aperçut. Son visage était devenu subitement livide sous le hâle; le nez seul restait bleu. On eût dit un homme qui se serait trouvé face à face avec un spectre, avec le diable, ou pis encore, si c’est possible. C’était une chose sinistre, et qui me fit peine, de le voir tout à coup vieillir ainsi de vingt ans, et sur le point de défaillir.

«Allons, Bill, tu me reconnais bien, tu n’as pas oublié ton vieux camarade? s’écria l’étranger.

— Chien-Noir! murmura le Capitaine avec épouvante.

— Et certainement! fit l’autre en reprenant son aplomb à proportion du trouble où il voyait notre locataire. Chien-Noir en personne, qui est venu faire visite à son vieux camarade! Mon pauvre Bill, en avons-nous vu et fait ensemble, depuis le jour où j’ai perdu ces deux doigts-là !... ajouta-t-il en levant sa main mutilée.

— Eh bien... puisque tu m’as déniché, dit enfin le Capitaine d’une voix altérée, me voilà ! Parle, au moins, que me veux-tu?

— Ah! je reconnais mon Bill!... toujours droit au but. C’est aussi mon habitude... Je prendrai donc un verre de rhum, si ce cher enfant que j’aime déjà tant, veut me l’apporter, et nous causerons de nos petites affaires, en vieux camarades que nous sommes.»

Quand je revins avec le rhum, ils étaient assis tous les deux à la table dressée pour le Capitaine. Chien-Noir avait eu soin de prendre le côté de la porte et se tenait de biais, de manière à surveiller son vieux camarade et à pouvoir battre en retraite, si c’était nécessaire.

Il m’ordonna de sortir et de laisser la porte grande ouverte, en ajoutant:

«Tu sais, fiston, ce n’est pas moi qu’on pince par les trous de serrure!»

Sur quoi je me retirai dans le comptoir, non sans prêter l’oreille de mon mieux pour essayer de saisir quelque chose de leur conversation. Mais, pendant assez longtemps, j’entendis seulement un chuchottement. Enfin, les voix montèrent à un diapason plus élevé et je distinguai quelques mots. C’étaient principalement des jurons articulés par le Capitaine.

«Non, non, non, et non!... c’est dit, n’est-ce pas? cria-t-il tout à coup. Allez tous vous faire pendre.»

Il y eut alors un vacarme effroyable de jurons, de vaisselle cassée, de tables et de chaises renversées, puis un froissement d’acier, un cri de douleur, et Chien-Noir passa devant moi, l’épaule en sang, le coutelas à la main, fuyant devant le Capitaine qui courait après lui, et qui lança son arme sur le blessé au moment où il venait de franchir la porte. Heureusement le coup fut paré par notre grande enseigne, l’Amiral-Benbow, où l’on en voit encore la trace, car, si Chien-Noir l’avait reçu, il était fait pour le couper en deux.

Ce fut la fin du combat. Le fugitif, arrivé sur la route, déploya une agilité merveilleuse, et, en moins d’une demi-minute, ses talons avaient disparu au tournant du pont. Quant au Capitaine, il contemplait l’enseigne d’un air stupéfait et sans mot dire. Enfin, il passa deux ou trois fois la main sur ses yeux et rentra dans la maison.

«Jim, me dit-il, un peu de rhum....»

Et, comme il parlait, je le vis chanceler, puis se retenir au mur pour ne pas tomber.

«Etes-vous blessé, Capitaine? m’écriai-je.

— Du rhum! répéta-t-il. Il faut que je quitte cette auberge à l’instant!... Du rhum!... du rhum!...»

Je courus en chercher. Mais j’étais tout tremblant et je cassai un verre. Je n’avais pas fini d’en remplir un autre, quand j’entendis le bruit d’une chute dans le parloir. Remontant au plus vite, je trouvai le Capitaine étendu tout de son long sur le plancher.

Presque au même instant, ma mère, attirée par les cris et le vacarme de la lutte, descendait l’escalier. Elle m’aida à soulever le Capitaine. Nous nous aperçûmes alors qu’il respirait péniblement et avec une sorte de râle; ses yeux étaient clos et sa figure livide.

«Mon Dieu!... mon Dieu!... criait ma mère. Quelle honte pour notre maison!... Et le père malade, avec cela!...»

Nous pensions naturellement que le Capitaine avait été blessé, et nous étions assez embarrassés pour le secourir. J’essayai de lui faire avaler un peu de rhum, mais ce fut en vain; ses dents étaient serrées entre ses mâchoires comme dans un étau. Ce fut un grand soulagement de voir arriver, sur ces entrefaites, le docteur Livesey, qui venait faire sa visite quotidienne à mon père.

«Docteur, que faire?... Où est-il blessé ?... disait ma mère.

— Blessé !... quelle plaisanterie!... Pas plus blessé que moi, je vous assure! répondit le docteur. C’est tout simplement la bonne attaque d’apoplexie que je lui ai promise... Remontez auprès de votre mari, mistress Hawkins, et ne lui dites rien de tout ceci, s’il est possible. Quant à moi, je vais faire de mon mieux pour rappeler cet intéressant personnage à la vie... Jim, va me chercher une cuvette...»

Quand je revins, le docteur avait déjà déchiré la manche du Capitaine et mis à nu son grand bras musculeux; de nombreux tatouages en décoraient l’épiderme: «Bonne chance!» — «Bon vent!» — «Le caprice de Billy Bones!» sur l’avant-bras; près de l’épaule, une potence avec son pendu, fort joliment dessinés, à mon estime.

«L’horoscope du sujet! dît le docteur en désignant la potence du bout de sa lancette. Et maintenant, monsieur Billy Bones, — puisque ainsi l’on vous nomme, — nous allons voir la couleur de votre sang... Jim, reprit-il, en s’adressant à moi, as-tu peur de voir une saignée?

— Non, monsieur, répondis-je.

— Eh bien, tiens-moi la cuvette, mon garçon, pendant que je lui fends la veine.»

Il fallut ôter beaucoup de sang au Capitaine avant qu’il ouvrit les yeux. Il parut mécontent en reconnaissant le docteur, mais sa figure se radoucit quand il me vit auprès de lui.

Puis soudain, il pâlit et tenta de se soulever en criant:

«Où est Chien-Noir?

— Il n’y a pas de Chien-Noir ici, si ce n’est celui qui repose sur votre dos, dit rudement le docteur. Vous avez bu trop de rhum, et cela vous a valu l’attaque que je vous avais prédite. Je viens à mon grand regret de vous tirer d’affaire, parce que c’est mon métier. Et maintenant, monsieur Bones...

— Je ne m’appelle pas ainsi! interrompit le Capitaine.

— C’est le cadet de mes soucis, je vous prie de le croire! reprit tranquillement le docteur. Bones est, en tout cas, le nom d’un écumeur qui ne vaut pas mieux que vous, et je ne crois faire injure ni à l’un ni à l’autre en vous appelant ainsi, pour abréger... Ce que j’ai à vous dire, le voici: un verre de rhum ne vous tuera pas; mais si vous en prenez un, vous en prendrez deux, vous en prendrez trois, puis quatre... Et alors vous êtes un homme mort. Mort, entendez-vous?... Et vous irez où vous savez, comme celui de la Bible... Allons, essayez de vous mettre sur pied; je vous aiderai à monter au lit.»

Soutenu par le docteur et moi, le Capitaine parvint à faire l’ascension de l’escalier et à s’étendre sur son lit. A peine sa tête avait-elle touché l’oreiller, qu’elle se renversa comme s’il perdait connaissance.

«Faites bien attention, répéta le docteur. Je m’en lave les mains désormais. Si vous touchez encore du rhum, c’est la mort!»

Et il le quitta pour se rendre auprès de mon père, en me prenant par le bras.

«Ça ne sera rien, me dit-il, quand la porte se fut refermée sur nous. Je lui ai tiré assez de sang pour qu’il se tienne tranquille pendant quelques jours. Et s’il peut rester au lit une semaine ou deux, c’est encore ce qu’il a de mieux à faire pour vous et pour lui. Mais une autre attaque réglerait son compte.»

III

Table des matières

LA MARQUE NOIRE

Vers midi, je remontai chez le Capitaine avec des boissons rafraîchissantes et les médicaments prescrits par le docteur. Le malade était couché à peu près comme nous l’avions laissé, un peu plus haut peut-être sur son oreiller, et il semblait à la fois affaibli et excité.

«Jim, me dit-il, tu es le seul ici qui vaille quelque chose et j’ai toujours été bon pour toi, tu le sais... Chaque mois je t’ai donné une belle pièce de quatre pence... Maintenant que me voilà au bassin de carénage, abandonné de tout le monde, tu ne me refuseras pas un verre de rhum, n’est-ce pas, camarade?

— Vous savez bien que le docteur...» commençai-je...

Mais il me coupa la parole en envoyant le docteur à tous les diables, avec ce qui lui restait de voix dans la gorge.

«Les médecins sont de vieux fauberts, cria-t-il... Et celui-ci, est-ce qu’il peut rien comprendre aux gens de mer, je te le demande?... Moi qui te parle, je me suis vu dans des endroits où il faisait plus chaud qu’au fond d’un four, où tout le monde crevait de la fièvre jaune, où la terre elle-même se soulevait en forme de vagues par l’effet des tremblements de terre; est-ce que ton docteur a jamais rien vu de pareil? Et je me tirais d’affaire grâce au rhum, au rhum tout seul. Le rhum était mon pain, mon vin, mon pays, mon ami, mon tout. Et maintenant que me voilà sur le flanc, comme une pauvre vieille carcasse de navire, on voudrait me priver de rhum!... Si tu prêtais la main à une chose pareille, Jim, ce serait m’assassiner, ni plus ni moins. Mon sang retomberait sur ta tête, tu peux en être certain, et sur celle de ce veau marin de docteur...»

Ici tout un chapelet de jurons assortis.

Puis, sur un ton dolent:

«Vois, mon petit Jim, comme mes doigts tremblent. Je ne puis même pas les tenir en place... non, je ne puis pas... Dire que je n’ai pas encore eu une goutte, de toute la journée!... Ce docteur est un idiot, crois-moi. Si tu ne me donnes pas un coup de rhum, je deviendaii fou, voilà tout. Je sens déjà que ça commence. J’ai des hallucinations. J’ai vu le vieux Flint, dans ce coin, derrière toi... Je l’ai vu comme je te vois... Si cela me prend, dame, je ne réponds plus de rien.— On fera de moi un vrai Caïn, là... D’ailleurs, votre satané docteur a dit lui-même qu’un verre ne me ferait pas de mal... Je te donnerai une guinée d’or pour ce verre, Jim...»

Il se montait de plus en plus, et cela m’effrayait pour mon père, qui était bien bas ce jour-là et avait besoin de repos. D’autre part, le docteur avait bien dit qu’un seul verre de rhum ne ferait pas de mal au Capitaine. J’étais seulement offensé qu’il essayât de me corrompre à prix d’or.

«Je ne vous demande pas votre argent, lui dis-je, hors celui que vous devez à mon père. Quant à du rhum, je vous en donnerai un verre, mais pas plus, entendez-le bien...»

Quand je l’apportai, il le saisit avidement et le vida d’un trait.

«Ah!... fit-il, cela va déjà mieux, je t’assure. Et maintenant, camarade, dis-moi un peu combien de temps le docteur prétend que je reste couché sur ce vieux cadre?...

— Une semaine au moins, lui dis-je.

— Tonnerre!... une semaine!... c’est impossible? cria-t-il D’ici là ils m’auront envoyé la marque noire... Les voilà déjà qui rôdent autour de moi, les marsouins! Tas d’imbéciles, qui n’ont pas su garder ce qu’ils avaient! Il leur faudrait la part des autres, maintenant. Est-ce ainsi que se comportent de vrais lurons, je le demande? Que ne faisaient-ils comme moi? Que ne gardaient-ils leur argent, au lieu de le jeter par les fenêtres!... Mais je leur jouerai un tour de ma façon, ils peuvent y compter. Croient-ils me faire peur? J’en ai dépisté de plus malins...»

Tout en parlant, il s’était soulevé sur son lit, et, prenant mon épaule pour point d’appui, avec une force qui me fit presque crier do douleur, il essaya de faire quelques pas dans la chambre. Mais ses jambes semblaient être du plomb, et sa voix de plus en plus faible était peu en harmonie avec le sens menaçant de ses paroles. Il s’arrêta et s’assit au bord du lit.

«Ce docteur m’a tué, dit-il. Voilà que j’ai des bourdonnements dans la tête. Aide-moi à me recoucher...»

Avant que j’eusse eu le temps de faire ce qu’il désirait, il était retombé sur son oreiller. Assez longtemps il resta silencieux.

«Jim, reprit-il enfin, tu as bien vu ce marin, aujourd’hui?

— Chien Noir?

— Chien Noir... C’est un mauvais gredin, vois-tu; mais ceux qui l’envoient valent encore moins que lui... Écoute-moi un peu, mon petit Jim. Si, pour une raison ou une autre, il m’est impossible de partir, s’ils me prennent au gîte et me remettent la marque noire, rappelle-toi que c’est à mon vieux coffre qu’ils en veulent. Eh bien, alors, ne perds pas une minute. Enfourche un cheval — tu sais te tenir à cheval, n’est-ce pas? — enfourche le premier cheval venu et va-t’en à bride abattue chez... oui! chez lui!... chez ce maudit docteur!... Tu lui diras de rassembler le plus de monde qu’il pourra, — les magistrats, la police, tout le tremblement, s’il veut pincer ici, à bord de l’Amiral-Benbow, la bande entière du vieux Flint, ce qui en reste, au moins, mousses et matelots!... Tel que tu me vois, petit, j’étais son second, au vieux Flint, — et seul je connais la cachette... Il m’en a confié le secret à Savannah, à son lit de mort, — comme qui dirait dans l’état où je suis maintenant, comprends-tu?... Mais pas un mot de tout ceci, à moins qu’ils ne m’envoient la marque noire, ou que tu voies rôder par ici soit Chien-Noir, soit le marin à la jambe de bois, lui surtout, Jim!...

— Mais que voulez-vous dire par la marque noire, Capitaine? demandai-je.

— C’est une sommation de la bande, mon petit. Je t’avertirai s’ils me l’envoient. Mais, en attendant, veille au grain, Jim, et je partagerai tout avec toi, sur mon honneur!...»

Il divagua encore quelques instants. Sa voix devenait de plus en plus faible. Je lui donnai sa potion, qu’il prit comme un enfant, en disant:

«Si jamais un marin a eu besoin de remède, c’est bien moi!»

Puis il tomba dans un sommeil lourd et semblable à un évanouissement; après quelques minutes, je me décidai à redescendre.

Ce que j’aurais fait si les choses avaient suivi le cours ordinaire, je l’ignore. Très probablement j’aurais tout conté au docteur, car je mourais de peur que le Capitaine ne vînt à regretter sa confidence et me fît disparaître. Mais il advint que mon pauvre père mourut ce même soir d’une manière tout à fait soudaine, et ce malheur nous fit naturellement oublier tout le reste. Le chagrin qui nous accablait, les visites des voisins, les arrangements à prendre pour les funérailles, sans compter l’auberge qui allait son train accoutumé, tout cela me surmena si bien, que c’est à peine si j’avais le temps de penser au Capitaine, et encore moins celui d’avoir peur de lui.

Il descendit le lendemain matin, prit ses repas comme à l’ordinaire, quoiqu’il eût peu d’appétit, et but, je crois, encore plus de rhum que d’habitude, par la raison qu’il se servit lui-même au comptoir, tout le long du jour, en grommelant et reniflant comme un phoque. Aussi était-il plus ivre que jamais le soir avant l’enterrement. Et ce fut une chose horrible, dans cette maison en deuil, de l’entendre chanter à tue-tête sa vilaine chanson de matelot. Mais, tout faible qu’il était, il nous inspirait encore trop de terreur pour qu’on osât lui imposer silence. Seul le docteur l’aurait pu. Malheureusement, il venait d’être appelé à plusieurs milles de distance pour un cas urgent, et n’avait pas mis le pied chez nous depuis la mort de mon père.

J’ai dit que le Capitaine était faible. Le fait est qu’il semblait plutôt perdre ses forces que les regagner. Il se traînait dans l’escalier, allait et venait du parloir à la salle commune, mettait le nez dehors pour flairer l’odeur de mer, puis rentrait en s’appuyant aux murs pour ne pas tomber et s’arrêtant à chaque pas pour reprendre haleine. Il ne me parlait pas plus qu’aux autres, et j’ai toujours pensé qu’il avait perdu le souvenir de sa confidence. Mais son caractère était plus bizarre et plus violent que jamais. Il avait pris l’habitude alarmante de tirer son coutelas, quand il était ivre, et de le placer sur la table à côté de lui. Cependant il s’occupait beaucoup moins des allants et venants que par le passé, s’absorbait dans des rêveries sans fin, et au total ne paraissait pas avoir toute sa tête.

C’est ainsi qu’un soir nous l’entendîmes, à notre grande surprise, fredonner un air qu’il n’avait jamais chanté, une sorte de ritournelle pastorale datant peut-être des jours de sa jeunesse et de l’époque où il ne connaissait pas encore la mer.

Les choses allèrent ainsi jusqu’au lendemain des funérailles de mon père. Ce jour-là, vers trois heures, par un temps de brouillard et de gelée, je me trouvais sur le seuil de l’auberge, plein de tristes pensées sur cette perte cruelle, quand j’aperçus un homme qui s’avançait assez lentement sur la route. C’était évidemment un aveugle, car, à chaque pas, il tapait devant lui avec son bâton, sans compter qu’il avait sur les yeux une gigantesque visière verte. Il allait tout courbé par l’âge ou la maladie, sous un grand manteau à capuchon, très vieux et déchiré, qui le faisait paraître encore plus difforme. Je n’ai jamais vu de physionomie aussi effrayante que cette face sans regard. Il s’arrêta à quelques pas de l’auberge et, élevant la voix sur une sorte de psalmodie monotone, s’adressa à l’espace devant lui:

«N’y a-t-il pas ici quelque bonne âme pour dire à un pauvre aveugle, — qui a perdu la lumière du jour en défendant son gracieux pays, — Dieu bénisse le roi George! où, dans quelle partie de ce pays il se trouve en ce moment?

— Vous êtes devant l’auberge de l’Amiral-Benbow, à la baie de Black-Hill, mon brave homme, répondis-je aussitôt.

— J’entends une voix, une voix jeune, reprit-il sur le même ton. Voulez-vous être assez charitable, mon bon, mon cher petit ami, pour me donner la main et me faire entrer?»

Je tendis innocemment la main qu’on me demandait d’une manière si insinuante, et je la sentis soudain prise comme dans un étau par cette horrible créature sans yeux. Ma surprise et ma terreur furent si grandes, que je commençai par me débattre pour essayer de me dégager. Mais d’un seul bras l’auveugle me contint et m’attira tout près de lui.

«Maintenant, garçon, conduis-moi au Capitaine, dit-il.

— Monsieur, je n’ose pas, sur ma parole, je n’ose pas, répondis-je.

— Oh!... oh!... ricana l’aveugle, on veut résister!... Conduis-moi à l’instant, ou je te casse le bras...»

Tout en parlant, il me le tordait de telle sorte que je poussai un cri.

«Monsieur, repris-je, ce que j’en disais n’était que pour vous! Le Capitaine est tout changé depuis quelques jours... il ne se sépare plus de son coutelas, qu’il tient tout ouvert... Un autre gentleman...

II

JE VIS ALORS L’AVEUGLE PASSER QUELQUE CHOSE.


— Assez causé ! Marchons!...» interrompit l’aveugle.

Et jamais voix si dure, si impitoyable, n’avait frappé mon oreille. Je crois bien qu’elle m’effraya encore plus que la torsion de mon bras. Je me sentis dompté. Sans plus de résistance, j’obéis donc et me dirigeai droit vers le parloir, où notre vieux pirate était assis au coin du feu, cuvant son rhum. L’aveugle me suivait de près, serrant toujours mon bras d’une main de fer, et s’appuyant si lourdement sur mon épaule qu’à peine pouvais-je marcher.

«Tu vas me mener tout droit à lui, et, aussitôt qu’il pourra me voir, crie: «Bill! voici un de vos «amis!» Sinon, gare à ton poignet!» ajouta-t-il en me donnant un avant-goût de ce qu’il me réservait.

La douleur et l’épouvante me firent oublier la terreur que m’inspirait habituellement le Capitaine. J’ouvris brusquement la porte du parloir et je répétai les paroles que me dictait l’aveugle.

Le pauvre Capitaine tressaillit et d’un seul regard se trouva dégrisé, en possession de toute sa raison. L’expression de sa physionomie me parut en ce moment moins encore celle de la frayeur que celle d’un dégoût mortel. Il fit un mouvement pour se lever, mais n’en eut pas la force.

«Bill, restez où vous êtes! dit le mendiant. Je n’y vois pas, mais j’ai l’ouïe fine et j’entends si l’on remue le bout du doigt... Les affaires sont les affaires... Tendez votre main gauche... Garçon, prends cette main gauche par le poignet et mets-là près de ma main droite...»

Nous obéîmes tous deux passivement. Je vis alors l’aveugle passer quelque chose, du creux de la main qui tenait son bâton, dans la paume du Capitaine, qui se referma dessus, instantanément.

«Voilà qui est fait!» reprit l’aveugle.

Et, me lâchant aussitôt, il se glissa hors du parloir avec une sûreté de mouvements et une rapidité presque incroyables, sauta sur la route et disparut. J’étais encore immobile de surprise quand j’entendis le tap-tap-tap de son bâton se perdre dans l’éloignement.

Le Capitaine était resté aussi stupéfait que moi. Mais enfin, et presque au même moment, je lâchai son poignet, que je tenais toujours, et il regarda vivement dans la paume de sa main:

«A dix heures! s’écria-t-il. Nous avons six heures à nous!... nous pouvons encore les rouler!...»

Et il sauta sur ses pieds. Au même instant, il chancela, porta la main à sa gorge, puis s’abattit tout de son long sur le sol avec un bruit sourd. Je courus à lui, appelant ma mère à grands cris. Mais il n’y avait plus besoin de se presser... Le Capitaine venait de tomber mort, foudroyé par l’apoplexie. Chose étrange: je ne l’avais jamais aimé, quoiqu’il eût fini par m’inspirer une certaine pitié ; et pourtant, quand je le vis parti pour toujours, je ne pus retenir mes larmes. C’était la seconde fois que je voyais la mort, et la première faisait encore saigner mon cœur.

IV

Table des matières

LE COFFRE DU CAPITAINE

J’informai ma mère, sans plus tarder, de tout ce que j’aurais assurément mieux fait de lui dire plus tôt. Nous nous trouvions placés dans une position difficile et périlleuse, —il ne pouvait y avoir de doute à cet égard. Une partie de l’argent de cet homme — si tant il y a qu’il eût de l’argent —nous était incontestablement due. Mais il était peu probable que les camarades du Capitaine, à les juger par Chien-Noir et l’aveugle, seuls spécimens que je connusse du genre, fussent d’avis d’abandonner leur proie pour payer les dettes du mort. L’ordre que m’avait donné le Capitaine d’enfourcher un cheval et de courir chez le docteur Livesey me revenait bien à la pensée. Mais, pour l’exécuter, il aurait fallu laisser ma mère sans protection dans un pareil moment; il n’y avait pas à y songer.

La vérité d’ailleurs, c’est que l’idée seule de rester une minute de plus dans la maison nous terrifiait tous les deux: la chute d’un charbon dans l’âtre, le tic-tac de la pendule, nous remplissaient d’épouvante. La route noire et solitaire nous semblait à chaque instant pleine de piétinements lointains. L’image du Capitaine étendu mort dans le parloir, l’idée que ce détestable aveugle était peut-être embusqué dans le voisinage et sur le point de reparaître, me glaçaient, comme on dit, dans ma peau. Il fallait prendre un parti immédiat; nous nous arrêtâmes à celui de partir ensemble pour demander de l’aide au village voisin. Aussitôt fait que dit: nous voilà partis nu-tête, courant sur la route dans le cré puscule qui tombait, par le brouillard et la gelée.

Le village n’était heureusement pas fort éloigné, quoique caché par les falaises; il s’élevait à l’extrémité de la baie voisine de la nôtre, et — circonstance qui me rassurait le plus — dans la direction opposée à celle d’où le mendiant était venu et où sans doute il était retourné. A peine fûmes-nous vingt minutes en route, quoiqu’il fallût nous arrêter de temps en temps pour reprendre haleine, en prêtant l’oreille, serrés l’un contre l’autre. Mais on n’entendait aucun bruit inusité, rien que la cadence du flot qui lavait la plage et le croassement des corbeaux dans le bois.

Des lumières brillaient déjà dans les maisons du village, et je n’oublierai jamais le plaisir que me causa la vue de ces portes et fenêtres éclairées. A ce réconfort devait d’ailleurs se limiter tout le secours que nous devions y trouver. Personne ne voulut consentir à venir avec nous à l’Amiral-Benbow. Les hommes, au moins, auraient pu rougir de se montrer si pusillanimes. Plus nous insistions sur nos craintes, plus ils s’accrochaient tous, hommes, femmes et enfants, à l’abri tutélaire de leurs maisons. Le nom du capitaine Flint, qui m’était inconnu quand je l’avais entendu prononcer pas notre défunt locataire, n’était que trop familier par là et portait la terreur avec lui. Quelques paysans, qui avaient travaillé aux champs de l’autre côté de l’auberge, déclaraient avoir remarqué sur la route des étrangers qu’ils avaient pris pour des contrebandiers et s’être hâtés de décamper, dans le but de n’être pas impliqués dans l’affaire. L’un d’eux assurait avoir vu un petit cotre à l’ancre dans une crique que nous appelions le Trou-de-Kitt. Du reste, n’importe qui s’intitulait le camarade du feu Capitaine devenait par cela même suspect. Bref, les volontaires s’offraient en foule pour s’en aller à cheval prévenir le docteur Livesey, dans la direction opposée à l’Amiral-Benbow, mais pas un ne consentait à venir avec nous défendre l’auberge.

On dit que la lâcheté est contagieuse. Mais, d’autre part, la discussion relève souvent les courages. C’est précisément ce qui arriva à ma mère. Quand chacun eut donné son avis, elle prit la parole. Rien ne pouvait l’empêcher, dit-elle, de tenter un effort pour sauver l’argent qui appartenait à son fils orphelin.

«Si nul de vous n’ose venir à notre aide, dit-elle, Jim et moi nous irons tout seuls. Oui, nous retournerons chez nous, comme nous sommes venus, et nous nous passerons de vous, poules mouillées que vous êtes!... Nous ouvrirons le coffre, dussions-nous payer ce devoir de notre vie. Tout ce que je vous demande, mistress Crowley, c’est de nous prêter le sac que je vois là, pour emporter l’argent qui nous appartient légitimement.»

Je déclarai, bien entendu, que j’étais prêt à escorter ma mère, et, bien entendu aussi, on poussa les hauts cris sur notre témérité. Mais n’empêche que pas un seul homme n’eut le courage de partir avec nous. On consentit seulement à me prêter un pistolet chargé, en cas d’attaque, et on promit de nous tenir des chevaux tout sellés, pour notre retour, en cas de poursuite. En outre, il fut convenu qu’un gars serait immédiatement envoyé au docteur Livesey pour demander l’appui de la force armée.

Je puis dire que le cœur me battait de belle manière quand nous partîmes tous les deux dans la nuit noire, maman et moi, pour cette périlleuse aventure. La lune, qui se trouvait dans son plein, se levait à peine et commençait à montrer un bord rougeâtre au-dessus du brouillard. Raison de plus de nous hâter, car il était évident qu’il ferait clair comme en plein jour avant que nous eussions fini, et, dès lors, notre départ serait signalé, s’il y avait des espions en campagne. Nous nous glissions donc rapidement le long des haies, en faisant je moins de bruit possible. Nous arrivâmes ainsi chez nous sans avoir rien vu ou entendu de suspect, et c’est avec un véritable soulagement que nous refermâmes sur nous la porte de l’Amiral-Benbow.

Mon premier soin fut de pousser le verrou. Un instant nous reprîmes haleine dans les ténèbres, seuls dans la maison avec le cadavre du Capitaine. Puis ma mère alluma une chandelle, et, nous tenant par la main, nous entrâmes dans le parloir. Le mort était comme nous l’avions laissé, sur le dos, les yeux grands ouverts et un bras étendu.

«Tire le store, Jim, me dit tout bas ma mère; on pourrait nous voir du dehors... Et maintenant, reprit-elle, quand je lui eus obéis, il s’agit de lui prendre la clef du coffre, ce qui est impossible sans le toucher,» ajouta-t-elle avec un frémissement d’horreur.

A l’instant, je m’agenouillai auprès du cadavre. Par terre, à côté de sa main ouverte, se trouvait un petit morceau de papier, coupé en rond, noirci d’un côté. C’était évidemment la marque noire. Je ramassais le papier, et je vis qu’au revers, resté blanc, il portait ce message laconique, d’une grosse écriture très lisible: «A CE SOIR DIX HEURES.»

«Mère, il avait jusqu’à dix heures!» m’écriai-je.

Et comme je parlais encore, l’horloge se prépara à sonner. Ce bruit inattendu nous fit grand’peur. Mais, après tout, la nouvelle était bonne, car il n’était que six heures.

«Allons, Jim, dit maman, cette clef!...»

Je tâtai les poches l’une après l’autre: quelque petite mon naie, du fil et des aiguilles, un dé à coudre, un couteau, un bout de tabac à chiquer, une boite à amadou, un briquet, une boussole de poche, voilà tout ce que je trouvai. Je commençais à désespérer de découvrir la clef.

«Peut-être est-elle suspendue à son cou,» suggéra ma mère.

Surmontant ma répugnance, j’ouvris vivement son col de chemise, et là en effet, suspendue à un cordon goudronné, que je coupai avec son propre couteau, je trouvai la clef.

III

IL N’ÉTAIT QUE SIX HEURES.


Cette victoire nous remplit d’espoir. Nous nous hâtâmes de monter chez lui, dans la petite chambre qu’il avait occupée si longtemps et d’où le fameux coffre n’avait bougé depuis le jour de son arrivée.

Ce coffre était semblable à toutes les malles de matelot, fait en bois dur, usé aux coins comme s’il avait longtemps servi, et marqué sur le couvercle, au fer rouge, d’un grand B.

«Donne-moi la clef,» me dit ma mère.

Et, malgré la dureté de la serrure, elle eut en un clin d’oeil fait tourner le pêne et rejeté le lourd couvercle en arrière.

Une forte odeur de tabac et de goudron s’exhala aussitôt. Nous ne vîmes rien sur le dessus qu’un costume complet, en fort bon état, proprement plié et brossé. Comme le fit remarquer ma mère, ces vêtements ne devaient même jamais avoir été portés. Ils recouvraient un assemblage assez hétéroclite de menus objets: quarts de cercle, gamelles d’étain, rouleaux de tabac, deux paires de beaux pistolets, une barre d’argent fin, une vieille montre espagnole, divers autres bijoux de peu de valeur et d’apparence exotique, un compas monté en cuivre, cinq ou six coquilles d’Amérique. Depuis combien de temps traînait-il ces coquilles avec lui, dans sa carrière errante, périlleuse et coupable?... Tout cela n’avait pas grand intérêt pour nous, sauf les bijoux et la barre d’argent. Et encore, comment en tirer parti?... Aussi poursuivions-nons activement nos recherches. Le fond du coffre était occupé par un vieux caban de matelot, blanchi par le sel de plus d’une plage lointaine. Ma mère le tira avec impatience, et nous découvrîmes alors les derniers objets que récelait la caisse, un paquet enveloppé de toile cirée et qui nous parut rempli de papiers, puis un sac de toile d’où sortit, quand je le touchai, un tintement d’or.

«Nous allons montrer à ces coquins que nous sommes d’honnêtes gens! dit ma mère. Je prendrai mon dû, et pas un liard de plus... Tiens-moi le sac de mistress Crowley!...»

Et elle se mit à compter des pièces d’or, qu’elle jetait au fur et à mesure dans le sac que je tenais ouvert. Son projet était d’arriver au total exact de la note du Capitaine. Mais ce n’était pas une opération aussi simple qu’on pourrait le croire: car les pièces étaient de tout modèle et de tous pays, des doublons, des louis, des guinées, des onces, que sais-je encore? Le tout pêle-mêle. Encore les guinées étaient-elles les plus rares, et les seules que ma mère sût compter.

Nous n’étions pas à moitié de ce travail, quand je l’arrêtai soudain en posant ma main sur son bras. Dans le silence de la nuit, je venais de percevoir un son qui me glaçait le sang dans les veines, le tap-tap-tap du bâton de l’aveugle sur le sol durci par la gelée... Le son se rapprochait... Nous écoutions, retenant notre haleine... Le bâton frappa le seuil de la porte, et nous entendîmes le loquet qu’on tournait, puis le verrou secoué par le misérable... Il y eut un long silence... Enfin le tap-tap-tap recommença, s’éloigna lentement, à notre joie inexprimable, et finit par se perdre au loin.

«Mère, m’écriai-je, prenons tout et partons!»

J’étais sûr que cette porte verrouillée devait avoir paru suspecte et que toute la bande n’allait pas manquer de nous tomber sur le dos. Et pourtant, que j’étais aise d’avoir pensé à pousser ce verrou! Pour s’en faire une idée, il faut avoir vu ce terrible aveugle.

Si effrayée que fût ma mère, elle ne voulut à aucun prix entendre parler de prendre un sou de plus que son dû. Quand à prendre un sou de moins, elle s’y refusait obstinément.

«Il est à peine sept heures, disait-elle. Je veux tout ce qui m’appartient.»

Elle parlait encore, quand un coup de sifflet très prolongé se fit entendre à une assez grande distance sur la hauteur. Cette fois, il ne fut plus question de rester.

«J’emporterai ce que j’ai là ! dit ma mère en se relevant précipitamment.

— Et moi, je prends ceci pour faire un compte rond! m’écriai-je, en ramassant le paquet de toile cirée.»

L’instant d’après, nous dévalions l’escalier dans les ténèbres, laissant notre chandelle auprès du coffre vide; nous prenions la porte et nous gagnions au pied. Le brouillard commençait à se dissiper et la lune éclairait déjà en plein les hauteurs qui nous entouraient; heureusement pour nous, le chemin creux et les environs de l’auberge se trouvaient encore plongés dans la brume, et une obscurité relative favorisait notre fuite, au moins au début. Mais nous avions à franchir un espace éclairé, à peu près à mi-chemin du village. Et le pis, c’est qu’un bruit de pas nombreux se faisait déjà entendre derrière nous. Bientôt nous eûmes la certitude que ces pas étaient ceux d’une troupe d’hommes se dirigeant vers l’auberge et dont l’un portait une lanterne.

«Mon enfant, dit tout à coup ma mère, prends l’argent et sauve-toi!... Je crois que je vais défaillir.»

C’était fini: nous allions être pris!... Ah! que j’en voulais à nos voisins de leur indigne lâcheté !... Par bonheur, nous touchions presque au petit pont. Tant bien que mal, j’aidai ma mère à marcher jusqu’au bord du fossé. En y arrivant, elle poussa un soupir, et tomba évanouie sur mon épaule. Je ne sais où je trouvai la force nécessaire pour la pousser ou plutôt la traîner jusqu’au fond du fossé, tout contre l’arche du pont. Je ne pouvais faire plus; le pont était trop bas pour me permettre autre chose que de me cacher dessous, mince comme j’étais, en rampant sur les genoux et les mains. Il fallut donc rester là, ma mère presque absolument en vue de la route, et tous deux à portée de voix de l’auberge.

V

Table des matières

LA FIN DE L’AVEUGLE

Chose étrange en pareille situation: la curiosité fut bientôt chez moi plus forte que la frayeur. Au bout de quelques instants, il me devint impossible de rester en place, et, rampant doucement au bord du fossé, j’allai m’abriter derrière un buisson de genêts, d’où je voyais la route et la porte de l’auberge. J’étais à peine installé dans ce poste d’observation, quand l’avant-garde de l’ennemi se montra: c’étaient sept ou huit hommes qui couraient en désordre, précédés par l’homme à la lanterne. Trois de ces individus allaient ensemble, en se tenant par la main, et bientôt, en dépit du brouillard, je reconnus que, dans ce trio, l’homme du milieu n’était autre que l’aveugle 1... Presque aussitôt j’entendis sa voix et m’assurai ainsi que je ne m’étais pas trompé.

«Enfoncez la porte! criait-il.

— A l’instant!...» répondirent deux ou trois voix.

Il y eut une poussée au seuil de l’Amiral Benbow. Puis, les assaillants s’arrêtèrent court, et je les entendis se parler en chuchotant, comme s’ils étaient surpris de trouver le passage libre. Mais ce ne fut pas long, car l’aveugle se remit à donner des ordres. Sa voix s’élevait de plus en plus; il semblait pris d’un accès de rage.

«Entrez donc! cria-t-il. Voulez-vous prendre racine ici?... Qu’attendez-vous maintenant?...»

Quatre ou cinq des premiers arrivés obéirent à cette injonction; deux autres restèrent sur la route avec le terrible aveugle, il y eut un silence, puis une exclamation de surprise, et une voix cria dans la maison:

«Bill est mort!...»

Mais l’aveugle ne fit que les accabler d’injures pour leur lenteur.

«Fouillez-le, tas de lourdauds!... Que les autres montent dans sa cabine et enlèvent le coffre!... Il faut donc tout vous dire?...»

Je les entendis monter notre vieil escalier avec un tel bruit de gros souliers que la maison devait en être ébranlée. Peu après, nouveaux cris de surprise. La fenêtre de la chambre du Capitaine sauta en pièces avec un vacarme de vitres cassées, et un homme s’y montra, éclairé en plein par la lune. Il s’adressait à l’aveugle, qui attendait sous la fenêtre.

«Pew, cria-t-il, nous sommes refaits, on a fouillé le coffre avant nous!...

— La chose est-elle encore là ? rugit l’aveugle.

— L’argent y est.

— Au diable l’argent! Je te parle de la griffe de Flint!...

— Nous ne la trouvons pas...

— Et vous autres, en bas, la trouvez-vous sur Bill?» cria l’aveugle.

A ce moment, un de ceux qui était demeurés au rez-de-chaussée, sans doute pour fouiller le cadavre du Capitaine, reparut sur la porte.

«Bill a sûrement été déjà fouillé, dit-il, il n’y a plus rien sur lui.

— Ce sont les gens de l’auberge!... C’est le petit garçon, bien sûr!... hurla l’aveugle... Que ne lui ai-je arraché les yeux!... Mais peut-être est-il temps encore!... Les gens étaient là tout à l’heure, puisque la porte se trouvait verrouillée quand je suis venu... Dispersez-vous, garçons, et cherchez!...

IV

PEW S’ABATTIT EN POUSSANT UN CRI TERRIBLE.


— Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’ils ont laissé ici leur chandelle allumée! dit l’homme à la fenêtre.

— Cherchez!... Fouillez partout!... Démolissez plutôt la maison pierre à pierre!... reprit Pew en frappant le sol de son bâton.»

Ce fut alors un vacarme infernal dans notre vieille auberge: des pas lourds courant dans les chambres, des meubles défoncés, des portes battant de tous côtés, des fenêtres volant en éclats. Puis, l’un après l’autre, les hommes sortirent en déclarant qu’il était impossible de nous trouver.

En ce moment, le même sifflet qui avait tant alarmé ma mère résonna de nouveau dans la nuit, à deux reprises. J’avais supposé que c’était le signal de l’aveugle pour appeler sa bande à l’assaut. Mais je m’aperçus, par la direction d’où venaient les coups de sifflet et par l’effet produit sur les brigands, qu’il s’agissait plutôt de les avertir d’un danger.

«C’est Dirk! dit l’un des hommes. Et deux coups!... Il va falloir décamper, camarades.

— Qui parle de décamper? cria Pew. Parce que cet imbécile et ce poltron de Dirk a pris peur?... Ne le connaissez-vous pas?... Ne vous occupez pas de son sifflet, cela n’en vaut pas la peine... Il s’agit de trouver ces gens qui ne peuvent être loin... Je gage que vous avez le nez dessus, tas de chiens!... Damnation!... Si j’avais seulement mes yeux!...»

Cet appel produisit un certain effet. Deux hommes se mirent à battre les buissons autour de l’auberge. Mais il me parut que c’était sans entrain et qu’ils n’oubliaient pas le danger possible annoncé par le sifflet. Quant aux autres, ils semblaient indécis et ne bougeaient pas.

«Tas d’idiots, qui n’avez qu’à tendre la main pour ressaisir des millions et qui les laissez échapper! disait l’aveugle. Vous savez qu’un chiffon de papier vous ferait aussi riches que des rois, qu’il est là, près de vous, et vous ne grouillez pas?... Pas un de vous n’a osé seulement affronter Bill!... Il a fallu que ce fût moi, un aveugle!... Et il faut maintenant que je perde une fortune par votre faute!... que je continue à mendier ma misérable vie, au lieu de rouler carrosse, comme ce serait si facile!... Il ne s’agit pourtant que de trouver ces gens, et c’est une entreprise qui demande tout juste autant de courage qu’il y en a dans un ver de biscuit... Eh bien!... ce courage, vous ne l’avez pas!...

— Que veux-tu, Pew? nous avons toujours les doublons! argua l’un des hommes.

— Qui nous dit d’ailleurs que ce bienheureux papier, n’est pas déjà enterré quelque part? reprit un autre. Prends les guinées, Pew, et ne reste pas là à brailler de la sorte...»

Brailler était le mot. Ces objections exaspérèrent l’aveugle à tel point qu’il ne se posséda plus et se mit à donner de grands coups de bâton à ceux qui se trouvaient à sa portée. A leur tour, ils ripostèrent avec des jurons et des menaces effroyables, en essayant, mais en vain, de lui arracher son bâton.

Cette querelle nous sauva, ma mère et moi. Car soudain j’entendis sur la hauteur, du côté du village, le galop d’une troupe de chevaux, et presque aussitôt un coup de pistolet brilla et retentit sur la falaise. Ce fut le signal de la débandade. Les brigands se mirent à courir de tous côtés, les uns vers la baie, les autres à travers champs. En moins d’une demi-minute, Pew était resté seul. L’avaient-ils abandonné ainsi par un simple effet de leur panique ou pour se venger de ses menaces et de ses brutalités, c’est ce que je ne saurais dire; mais le fait est qu’il se trouvait en arrière, tapant frénétiquement la route de son bâton, fuyant à tâtons et appelant vainement ses camarades. Bref, après plusieurs tours et détours, il se trompa de chemin, et se mit à courir vers le village, passant à deux pas de moi, et criant:

«Johnny, Chien-Noir, Dick et les autres, vous n’allez pas abandonner ainsi votre vieux Pew!... Ce n’est pas possible!... »

Au même instant, le bruit des chevaux se rapprochait, quatre ou cinq cavaliers arrivaient en pleine lumière au haut de la côte, et la descendaient vers nous au grand galop. Pew, comprenant son erreur, fit volte-face et courut droit au fossé, dans lequel il roula. Il se releva aussitôt, mais ce fut pour aller, dans son trouble, se jeter sous les pieds mêmes du cheval qui tenait la tête.

Le cavalier essaya de retenir sa monture, mais il était trop tard. Pew s’abattit en poussant un cri terrible; les durs sabots lui passèrent sur le corps. Il resta un instant penché sur le côté, comme il était tombé, puis s’inclina lentement sur la face et ne bougea plus.

J’avais déjà quitté mon abri, appelant les cavaliers, qui s’arrêtaient un à un, frappés d’horreur par l’accident. C’étaient des douaniers montés, que notre messager venait de rencontrer en se rendant chez le docteur Livesey, et qu’il avait eu l’esprit d’avertir du danger que nous courions. Leur chef, l’inspecteur Dance, avait déjà eu quelque nouvelle du cotre mouillé au Trou-de-Kitts, et, à tout hasard, il avait ce soir-là dirigé sa ronde vers ces parages. C’est sûrement à cette circonstance que nous devions la vie, ma mère et moi.

Quant à Pew, il était mort et bien mort.

Un peu d’eau fraîche suffit à ranimer ma mère; elle ne fut pas plus tôt remise de son épouvante et rentrée au village, qu’elle se mit à déplorer la perte des quelques guinées qui manquaient à son compte.

Pendant ce temps, l’Inspecteur Dance poursuivait sa route à toute bride vers le Trou-de-Kitts; mais, avec ses hommes, il dut bientôt mettre pied à terre pour trouver le sentier qui descendait au fond du vallon et se garder contre une embuscade possible; il fut donc un peu surpris en arrivant à la crique de constater que le cotre avait déjà levé l’ancre, quoiqu’il fût encore à portée de la voix. Linspecteur le héla. On lui répondit de ne pas rester au clair de la lune, s’il ne tenait pas à avoir du plomb dans l’aile, et au même instant une balle siffla à son oreille.

Bientôt le cotre dépassa la pointe de la baie et disparut, tandis que M. Dance, selon sa propre expression, restait à la côte comme un poisson laissé par la marée. Tout ce qu’il put faire fut d’envoyer un de ses hommes à Bristol pour signaler le cotre.

«Et à quoi bon, je vous le demande? ajoutait-il. Les voilà hors d’affaire et il n’y a plus à en parler... C’est égal, je suis tout de même content d’avoir écrasé les cors de maître Pew...»

Car il savait maintenant toute l’histoire. J’étais revenu avec lui à l’Amiral Benbow, et l’on ne saurait imaginer une maison dans un plus triste état. Dans leur fureur de ne pas nous trouver, les brigands avaient brisé et jeté à terre jusqu’à l’horloge. Quoiqu’ils n’eussent rien pris que le sac d’or du capitaine et ce qui se trouvait de monnaie dans le comptoir, un pareil désastre équivalait pour nous à la ruine. M. Dance ne comprenait rien à la rage qui avait évidemment animé les misérables.

«Vous dites qu’ils ont pris l’argent? me disait-il. Mais alors, que cherchaient-ils de plus? d’autre argent?...

— Non, monsieur; je ne le crois pas... M’est avis qu’ils cherchaient autre chose, et que cette chose je l’ai ici, dans la poche de ma veste... même je ne serais pas fâché de la mettre en sûreté.

— Bonne idée, mon garçon, excellente idée! Voulez-vous me la remettre?

— J’avais pensé que peut-être le docteur Livesey...

— Parfaitement, reprit l’inspecteur sans manifester la plus légère contrariété. Un gentleman, un juge de paix, est précisément la personne à qui vous pouvez confier ce dépôt. Et, maintenant que j’y pense, je ne ferai pas mal d’aller lui déclarer la mort de ce Pew. On a si vite inventé des histoires contre nous autres officiers de la douane... Si vous voulez, Hawkins, je vous emmène avec moi.»

Je le remerciai de grand cœur de son offre et nous revînmes au village, où les chevaux attendaient. Tandis que je faisais part à ma mère de ces arrangements, les douaniers se mettaient en selle. M. Dance me fit alors placer en croupe derrière celui de ses hommes qui était le mieux monté ; puis il donna le signal du départ, et nous nous mîmes en route au grand trot pour la maison du docteur.

VI

Table des matières

LES PAPIERS DU CAPITAINE

Quand nous arrivâmes chez le docteur, pas une fenêtre de la façade n’était éclairée. Sur l’ordre de M. Dance, je sautai à terre et je heurtai à la porte. Une servante ne tarda pas à paraître et nous informa que le docteur ne se trouvait pas chez lui. Il dînait ce soir-là au château avec le squire Trelawney.

M. Dance décida que nous nous y rendrions sur l’heure. Le château était d’ailleurs peu éloigné ; aussi, sans remonter à cheval, ne fis-je que prendre en main un étrier et trotter à côté des cavaliers jusqu’à la porte du parc et le long de l’avenue. En mettant pied à terre, M. Dance donna son nom. et, me prenant avec lui, fut immédiatement admis. Au bout d’une galerie, le domestique nous introduisit dans une vaste salle dont les quatre murs étaient couverts de rayons chargés de livres et d’une douzaine de bustes en marbre. Nous y trouvâmes le squire et le docteur installés au coin d’un bon feu et fumant paisiblement leur pipe.

Je n’avais jamais vu d’aussi pres le squire Trelawney. C’était un homme de haute taille, plus de six pieds (anglais), fort et large à proportion, avec une bonne figure ouverte et franche, bronzée par de longs voyages. Ses sourcils étaient très noirs et se fronçaient facilement. Cela lui donnait l’air dur, quoiqu’il n’eût pas au fond mauvais caractère et fût seulement très vif et quelque peu hautain.

«Entrez, monsieur Dance, dit-il majestueux et affable.

— Bonsoir, Dance, dit le docteur avec un signe de tête. Et bonsoir aussi, ami Jim. Quel bon vent vous amène?»

L’inspecteur, droit et raide, conta son histoire comme une leçon. Il fallait voir les deux gentlemen se pencher pour l’écouter, se regarder avec surprise et en oublier de fumer. Quand ils surent avec quel courage ma mère était revenue à l’auberge, le docteur Livesey se donna un grand coup sur la cuisse, en manière d’approbation, tandis que le squire criait: «Bravo!» et, ce faisant, cassait net sa longue pipe sur la cheminée... Le récit n’était pas encore terminé que M. Trelawney avait déjà quitté son fauteuil et marchait à grands pas dans la salle. Quant au docteur, comme pour mieux entendre, il avait ôté sa perruque poudrée et il écoutait de toutes ses oreilles, sans s’occuper de la drôle de mine qu’il avait avec sa tête noire et tondue.

Enfin M. Dance arriva au bout de son rapport.

«Monsieur Dance, tous mes compliments pour votre conduite! s’écria le squire. Et mes campliments aussi au petit Hawkins!... Veux-tu sonner, mon garçon?... M. Dance prendra bien un verre de bière...

— Et tu crois, Jim, reprit le docteur, avoir réellement en poche ce que cherchaient si passionnément ces brigands?

— Le voici, monsieur, répondis-je, en lui passant le paquet de toile cirée.»

Le docteur le retourna de tous côtés, comme si les doigts lui démangeaient de l’ouvrir. Mais, au lieu d’en passer son envie, il finit par le mettre tranquillement dans sa poche.

— Squire, dit-il, quand Dance se sera rafraîchi, il va naturellement être obligé de nous quitter pour son service de nuit. Mais j’ai l’intention de garder Jim Hawkins chez moi, pour qu’il se repose jusqu’à demain, et, si vous l’avez pour agréable, je vous demanderai de faire apporter le pâté froid et de lui donner à souper.

— Très volontiers, mon cher Livesey, répliqua le squire... Hawkins a mérité mieux que du pâté froid.»

On apporta une grande tourte aux pigeons et l’on me dressa un couvert sur une petite table. Je fis un souper de prince, car j’avais une faim de loup, tandis que M. Dance, après de nouveaux compliments, prenait congé et se retirait.

«Et maintenant, squire? dit aussitôt le docteur.

— Et maintenant, mon cher Livesey? répéta le squire.

— Procédons par ordre, reprit le docteur en riant. Vous avez, je suppose, déjà entendu parler de ce Flint, dont feu Billy Bones se disait l’ex-lieutenant?

«Si j’ai entendu parler de Flint? s’écria le squire, Je vous crois, docteur. Le plus atroce brigand qui ait jamais existé 1 Le plus redoutable des pirates qui ont jamais écumé les mers. Barbe-Bleue n’était qu’un enfant auprès de lui 1... Les Espagnols avait si grand’peur de lui, qu’il m’est arrivé, sur ma parole, d’être presque fier qu’il fût Anglais!... J’ai vu ses voiles de cacatois de mes propres yeux, moi qui vous parle, au large de la Trinité ; et le fils du chien qui menait notre navire ne les eut pas plus tôt aperçues, qu’il donna l’ordre de virer de bord pour rentrer droit à Port-d’Espagne...

— Ces choses-là sont vues même en Angleterre, répliqua le docteur. Mais la question est celle-ci: Flint avait-il de l’argent?

— De l’argent!... Vous en doutez?... Que veulent les misérables comme lui, sinon de l’argent? Qu’aiment-ils, sinon l’argent?... Pourquoi risqueraient-ils leur sale peau, sinon pour de l’argent?...

— C’est ce que nous saurons bientôt, reprit le docteur. Mais vous vous emportez si vite et vous avez tant d’exclamations à votre service, qu’il n’y a pas moyen de s’expliquer. Voici ce que je vous demande: Supposé que j’aie là dans ma poche quelque indice sur l’endroit où Flint cachait son trésor, ce trésor, à votre avis, peut-il être considérable?

— Considérable, monsieur?... Je ne vous répondrai que ceci: Si vous avez l’indice que vous dites, je m’engage à fréter un navire à Bristol, pour m’embarquer avec vous et le jeune Hawkins ici présent, et aller à la recherche de ce trésor, dussions-nous y passer un an!...

— Parfait, dit le docteur. Eh bien, maintenant, si Jim est de cet avis, nous allons ouvrir ce paquet.»

Et il le déposa sur la table.

Le paquet était cousu sur les côtés. Le docteur tira sa trousse et coupa les points avec ses ciseaux de chirurgien. La toile cirée enveloppait deux objets, un carnet de poche et un papier fermé par des cachets de cire.

«Voyons d’abord le carnet, reprit le docteur.»

Le squire et moi, nous regardions par-dessus son épaule pendant qu’il l’ouvrait, car le docteur Livesey, voyant que j’avais fini mon souper, m’avait dit avec bonté de m’approcher, pour participer à l’enquête.

Sur la première page, il n’y avait que des griffonnages, comme peut en faire le premier venu, une plume à la main, par désoeuvrement ou pour s’exercer. Une autre page portait la même indication que j’avais vue tatouée sur le bras du capitaine: «Le caprice de Billy Bones.» Une troisième portait comme titre: «M. William Bones, second du navire.» Une autre, cette résolution: «Plus de rhum!» Puis: «C’est au large de la Clef de Palmas qu’il l’a attrapé.» Et encore des griffonnages, pour la plupart inintelligibles. Je me demandais qui «l’avait attrapé », et ce que c’était qu’il «avait attrapé.» Un coup de couteau dans le dos, probablement.

«Tout cela ne nous apprend pas grand’chose,» dit le docteur, en continuant à feuilleter le cahier.

v

JE N’Y COMPRENDS RIEN, DIT LE CAPITAINE.


Les dix ou douze pages suivantes étaient remplies d’une étrange série de notes. Il y avait deux colonnes: à un bout de chaque ligne, une date; à l’autre bout, une somme d’argent, comme dans un livre de comptes ordinaire. Mais au lien de renseignements sur chaque article, seulement un nombre de croix plus ou moins grand, entre les deux chiffres. Par exemple, à la date du 12 juin 1745 figurait une somme de soixante-dix livres sterling (environ dix-sept cent cinquante francs); mais la nature de cette recette n’était indiquée que par six croix. Parfois pourtant il y avait un nom de lieu, tel que: «au large de Caracas,» ou même une mention de latitude et de longitude, telle que: «62° 17’ 20”, — 19° 2’ 40”.»

Ces comptes s’étendaient sur une période de près de vingt ans, les totaux inscrits au bas de chaque page allant toujours en augmentant. Après la dernière, il y avait un total général, — résultat de cinq ou six additions, erronées d’ailleurs, — et cette signature: «Bones. Son magot.»

«Je n’y comprends rien, dit le docteur en terminant cet inventaire.

— C’est pourtant clair comme le jour! s’écria le squire, Vous ne voyez donc pas que nous avons en main le livre de comptes de ce scélérat?... Les croix représentent les noms de villes pillées par la bande, ou de navires coulés par elle. Les sommes d’argent représentent les parts de prise du gredin. Quand il craignait de ne pas s’y reconnaître, il ajoutait un détail comme: «au large de Caracas.» Sans doute quelque malheureux navire attaqué dans ces parages. — Dieu ait pitié des pauvres gens qui se trouvaient à bord!

— Vous avez raison, répondit le docteur. Ce que c’est, pourtant, d’avoir voyagé !... Et les recettes augmentent, voyez-vous, à mesure qu’il montait en grade.»

Il n’y avait plus dans le cahier que quelques relèvements nautiques portés sur les pages blanches de la fin, et une table pour réduire les monnaies, françaises, anglaises ou espagnoles, à une valeur commune.

«Le gaillard entendait ses intérêts! s’écria le docteur. Il tenait à ne pas être dupé au change!...

— Et maintenant, dit le squire, voyons le reste.»

Le reste, c’était le papier, scellé de plusieurs cachets de cire, avec un dé à coudre en guise d’empreinte, le même dé peut-être que j’avais trouvé dans la poche du Capitaine. Le docteur ouvrit cette espèce d’enveloppe avec le plus grand soin: il en tomba la carte manuscrite d’une île, avec latitude et longitude, sondage, point d’atterrissage, hauteurs indicatrices, passes et baies, en un mot tous les détails nécessaires pour venir en toute sûreté y mouiller un navire. L’ile pouvait avoir neuf milles de long sur cinq de large; sa forme était à peu près celle d’un gros dragon sur ses pattes de derrière; on y remarquait d’abord deux ports naturels, presque entièrement fermés par les terres voisines, et au centre une colline désignée comme «la Longue-Vue». La carte paraissait assez ancienne, mais portait des indications de date plus moderne; notamment trois croix à l’encre rouge, deux vers le nord de l’île, une au sud-ouest; et tout à côté de celle-ci, de la même encre et d’une écriture fine, bien différente de la calligraphie enfantine du Capitaine, ces mots: «Ici le gros du trésor.»

Au dos de la carte, la même main avait tracé ces indications supplémentaires:

«Grand arbre, sur la croupe de la Longue-Vue; un point au N. de N.-N.-E.

«Ile du Squelette E.-S.-E. par E.

«Dix pieds.

«L’argent en barres dans la cachette du nord. Pour y arriver, suivre la vallée de l’Est, à dix brasses au sud du rocher noir qui porte une figure.

«Les armes et munitions faciles à trouver dans le sable, pointe N. du cap qui ferme le mouillage nord, un point à l’E. quart N.»

C’était tout. Si brèves que fussent ces indications, pour moi parfaitement inintelligibles, elles remplirent le squire et le docteur de la joie la plus vive.

PLAN DE L’ILE


«Livesey, s’écria M. Trelawney, vous allez abandonner dès demain votre misérable médecine. Je pars sans délai pour Bristol. En trois semaines ou même moins, en deux semaines, en dix jours, je frète le plus fin voilier d’Angleterre, avec un équipage de choix... Nous prenons Hawkins comme mousse, et un fameux mousse ça sera que Hawkins!... Vous, Livesey, chirurgien du bord... Et moi grand amiral!... J’emmène Redruth, Joyce et Hunter... Nous tombons sur les vents favorables; après la traversée la plus heureuse, nous trouvons l’île sans la moindre difficulté, et, dans l’île, de l’or en veux-tu en voilà, de l’or à rouler dessus, à en faire des choux et des raves!...»

Tandis que le squire s’abandonnait à ce mirage, la face pensive du docteur s’était subitement rembrunie.

«Vous n’oubliez qu’un point, Trelawney, dit-il tout à coup: c’est que cet or n’est pas notre propriété, et qu’il est d’ailleurs le produit du vol et du meurtre...

— C’est ma foi vrai! Je n’y songeais pas, s’écria le squire avec sa franchise ordinaire. Mais quoi! voulez-vous pour cela le laisser inutile et improductif dans cette île?»

Le docteur semblait réfléchir profondément et peser en lui-même toutes les données du problème.

«Non, je crois que nous n’en avons pas le droit, dit-il enfin. On peut faire trop de bien avec un trésor comme celui qu’il y a peut-être là, réparer trop de crimes et d’injustices; il y a dans le monde trop de misères à soulager! Savez-vous ce que je propose, Trelawney? le voici: Convenons avant tout que nous regarderons ce trésor comme une trouvaille ordinaire de monnaies anciennes, dont la moitié, aux termes de la loi, appartient à celui qui l’a faite et l’autre moitié à l’Etat, c’est-à-dire au roi George.

— Cela me paraît assez sage, dit M. Trelawney, non sans un soupir.

— Quant à cette moitié que la loi nous attribue, poursuivit le docteur, convenons, avant de la répartir entre nous, d’en prélever une importante fraction, le tiers, par exemple, au profit d’une fondation charitable, d’un hôpital, d’un asile pour les vieux marins... Ce sera la part des pauvres!...

— Va pour la part des pauvres! s’écria le squire avec plus d’enthousiasme qu’il n’en avait éprouvé pour le roi George. Ce n’est pas moi qui la leur marchanderai!

— Eh bien, dans ces termes, je m’embarque avec vous, reprit le docteur dont le front s’était rasséréné. Et j’emmène Jim, et je compte que nous ferons tous deux honneur à l’expédition... Mais, s’il faut tout vous dire, il y a un homme dont j’ai peur...

— Et qui est-ce? demanda le squire. Nommez-le, monsieur, s’il vous plaît!

— C’est vous, répliqua le docteur. Car vous ne savez malheureusement pas tenir votre langue, et la discrétion est de toute nécessité pour conduire à bien une entreprise comme celle-ci. Songez donc, mon cher Trelawney, que nous sommes déjà trop de gens à connaître l’existence de cette carte. Ces individus qui ont attaqué l’auberge ce soir, des coquins hardis et prêts à tout, vous pouvez y compter, et le reste de l’équipage du cotre, et d’autres encore peut-être, sont sûrement déterminés à s’emparer de ce trésor, coûte que coûte. Il faut donc à tout prix les dépister... Si vous m’en croyez, pas un de nous ne restera seul jusqu’au moment ou nous prendrons la mer. Jim et moi nous attendrons ici. Vous, prenez Joyce et Hunter pour aller à Bristol. — Et, jusqu’à la dernière minute, pas un mot sur le but de notre voyage, pas l’ombre d’une indiscrétion!...

— Livesey, dit gravement le squire, vous avez toujours raison. Je vous donne ma parole d’être silencieux comme la tombe.»

VII

Table des matières

LE CUISINIER DU NAVIRE

Les préparatifs du départ prirent plus de temps que ne l’avait supposé le squire, et même le projet du docteur Livesey de me garder tout ce temps auprès de lui ne put être mis à exécution. Le docteur dut aller à Londres pour trouver un jeune médecin qui se chargeât de sa clientèle; le squire était à Bristol, s’occupant avec activité de l’armement du navire. Je restai au château avec le vieux Redruth, le garde-chasse, à peu près prisonnier, mais ne rêvant que voyages et aventures, déserts étranges et charmants. Presque toutes mes journées se passaient à étudier la carte de l’île, dont les moindres détails étaient gravés dans ma mémoire. Assis près du feu, chez la femme de charge, j’accostais en imagination notre île par toutes les directions possibles; j’explorais chaque arpent de sa surface; j’escaladais vingt fois par jour la haute colline désignée comme «la Longue-Vue», et du sommet je me délectais à contempler le panorama le plus riche, le plus varié. Tantôt l’ile était pleine de sauvages que nous combattions et mettions en fuite; tantôt elle était remplie d’animaux dangereux qui nous donnaient la chasse. Mais, dans aucun de mes rêves, il ne m’arriva jamais rien de si bizarre et de si tragique que devaient l’être nos véritables aventures.

Les semaines passèrent. Un jour, une lettre arriva, à l’adresse du docteur Livesey, avec cette apostille:

«Pour être ouverte, en cas d’absence, par Tom Redruth ou par le jeune Hawkins.»

Nous l’ouvrimes donc, et nous trouvâmes, ou plutôt je trouvai (car le garde-chasse ne savait guère lire que les caractères imprimés) les importantes nouvelles que voici:

«Hôtel de la Vieille-Ancre, Bristol;

1er mars 1761.

«Mon cher Livesey,

«Ignorant si vous êtes chez vous ou à Londres, j’envoie ceci en double et aux mêmes adresses.

«Le bâtiment est armé et équipé, prêt à prendre la mer. C’est le plus joli schooner qu’on puisse voir, l’Hispaniola, de deux cents tonneaux; si léger et si bien construit qu’un enfant se chargerait de le diriger. J’ai fait cette trouvaille grâce à mon ami Blandly, qui se montre serviable au possible. Le brave garçon s’est mis corps et âme à ma disposition. Tout le monde à Bristol, du reste, est absolument charmant pour moi, surtout depuis qu’on sait quel est le but de notre voyage, j’entends le Trésor....»

«Oh! oh! m’écriai-je en interrompant ma lecture, le docteur Livesey ne sera pas content! Le squire a bavardé, malgré sa promesse.

— N’en avait-il pas le droit? gromela le garde-chasse. Il ferait beau voir que le squire se privât de parler pour complaire au docteur Livesey.»

Je suspendis tout commentaire et repris ma lecture:

«C’est Blandly en personne qui a découvert l’Hispaniola et qui s’est arrangé de manière à l’avoir pour presque rien. Ce qui n’empêche pas les gens de jaser, bien entendu. Le pauvre Blandly a beaucoup d’ennemis, certains vont jusqu’à dire que l’Hispaniola lui appartenait en propre, qu’il me l’a vendu beaucoup trop cher, et autres sottises. Dans tous les cas, ils ne peuvent pas alléguer que ce ne soit pas un excellent schooner, c’est ce qui me console.

«Jusqu’ici tout a marché comme sur des roulettes. Les ouvriers chargés du gréement et des radoubs mettent un temps de tous les diables à faire leur ouvrage; mais enfin nous en sommes venus à bout. Ce qui m’a donné le plus de mal, c’est la formation de l’équipage. Il me fallait au moins une vingtaine d’hommes, pour le cas où nous trouverions des sauvages dans l’ile, ou en mer quelqu’un de ces maudits Français; mais j’avais eu d’abord tout le mal du monde à en recruter une demi-douzaine, quand un coup du ciel m’a fait précisément tomber sur l’homme de la situation. C’est un vieux marin avec qui, par le plus grand des hasards, je suis entré en conversation dans le bassin même du radoub. Il tient à Bristol une auberge de matelots, ce qui fait qu’il les connaît à peu près tous. J’ai appris qu’il voulait se remettre à naviguer, sa santé se trouvant mal de l’air de terre, et qu’il cherchait un emploi de cuisinier sur un bâtiment quelconque. Il se promenait par là pour humer la brise du large, au moment où j’ai fait sa connaissance, et ces détails m’ont beaucoup touché. Vous l’auriez été comme moi; aussi l’ai-je immédiatement engagé en qualité de cuisinier de l’Hispaniola. Il se nomme John Silver, et il a perdu une jambe. Mais cela même lui sert de recommandation à mes yeux, car cette jambe, il l’a perdue au service du pays, sous le commandement de l’immortel Hawke. Et dire que ce pauvre homme n’a même pas de pension, Livesey! Dans quel temps vivons-nous, mon Dieu!...

«Écoutez la fin. Je croyais avoir seulement trouvé un cuisinier. Il se trouve que j’ai en même temps mis la main sur un équipage. Aidé de Silver, j’ai enfin trouvé ce qu’il nous faut. C’est le plus étrange assemblage de loups de mer que vous puissiez imaginer. Pas beaux à voir, c’est certain; mais tous rudes marins, avec des figures tannées, dont l’énergie fait plaisir à contempler. Je vous assure que des gaillards pareils n’auraient pas peur d’une frégate.

«John Silver a renvoyé deux des matelots déjà engagés par moi. Il m’a démontré clairement que ce n’étaient que des marins d’eau douce, plus encombrants qu’utiles dans une expédition comme la nôtre.

Vous allez me trouver de la meilleure humeur du monde. Je dors comme une marmotte; je mange comme un ogre, et pourtant je ne rêve qu’au moment où j’entendrai mes vieux loups marquant le pas autour du cabestan. En mer! quelle ivresse!... Au diable le trésor!... C’est la joie d’être en mer qui me tourne la tête. Ainsi, Livesey, arrivez bien vite, ne perdez pas une minute, si vous avez la moindre amitié pour moi!...

«Que le jeune Hawkins aille tout de suite faire ses adieux à sa mère, accompagné de Redruth, et puis, qu’ils nous rejoignent au plus vite à Bristol.

«JOHN TRELAWNEY.»

«P.-S. J’oubliais de vous dire que Blandly enverra un navire à notre recherche si nous ne sommes pas revenus à la fin d’août. C’est une affaire entendue. Il m’a aussi procuré un maître voilier qui est une vraie perle. John Silver a déniché, de son côté, un officier plein d’expérience, pour nous servir de lieutenant. Il se nomme M. Arrow. Pour maître d’équipage, nous avons un gaillard qui joue du fifre!... Vous voyez, mon cher, qu’à bord de l’Hispaniola, tout va marcher comme sur un vaisseau de guerre.

«J’oubliais encore de vous dire que John Silver est un homme très sérieux. Je sais de source certaine qu’il a un compte courant chez un banquier. Sa femme doit rester ici pour diriger sa taverne en son absence. C’est une femme de couleur, et une paire de vieux célibataires comme vous et moi peut aisément deviner que la femme, plus encore que la raison de santé, le décide à reprendre la mer.

J. T.

«P.-S. Hawkins peut aller passer une nuit chez sa mère.»

On imagine aisément dans quelle excitation me plongea la lecture de cette lettre. Je ne me possédais plus de joie. Quant au vieux Redruth, il ne faisait que grommeler et se lamenter. Je suis bien sûr que tous les autres gardes auraient été ravis de partir à sa place; mais le squire en avait décidé autrement, et le bon plaisir du squire était la loi. Personne, excepté le vieux Redruth, n’eût seulement osé protester.

Le lendemain, dans la matinée, nous partions pour l’Amiral-Benbow, et j’y retrouvais ma mère en bonne santé et belle humeur. Le Capitaine, qui l’avait tant tourmentée, était parti pour le pays où les méchants sont impuissants à mal faire Le squire avait fait réparer notre maison et repeindre à neuf notre enseigne. Il avait aussi fait apporter quelques meubles, entre autres un beau et bon fauteuil où ma mère trônait dans le comptoir. Il n’est pas jusqu’à un jeune garçon qu’il n’eût trouvé pour me suppléer en qualité d’apprenti. Tout était donc arrangé pour que les choses marchassent à merveille pendant mon absence.

Ce n’est qu’en voyant ce garçon à ma place que je compris véritablement ce que j’allais quitter. J’avais tant rêvé à mes aventures futures que j’avais complètement oublié le cher foyer, qu’il fallait maintenant laisser derrière moi. Mais ce jour là, la vue de ce garçon inconnu et maladroit qui tenait ma place auprès de ma mère me fit venir les larmes aux yeux. Je dus mettre ce pauvre enfant au supplice, pendant le temps que je passai chez nous. Comme il n’avait guère l’habitude du service, j’avais cent prétextes pour le réprimander, et je ne me privais pas assez de les saisir.

La nuit se passa, et, le lendemain, après dîner, Redruth et moi nous partîmes à pied. Je dis adieu à ma mère, à la baie, au cher vieux Amiral-Benbow, — moins cher peut-être depuis qu’il avait été repeint. Ma dernière pensée fut, je crois, pour le Capitaine. Je l’avais vu si souvent se promener à grandes enjambées sur la plage, avec son tricorne, sa balafre, sa longue-vue sous le bras!...

L’instant d’après, nous tournions le coin du chemin et la baie disparaissait à mes yeux.

Dans la soirée, nous prîmes sur la route la diligence de Bristol. On me casa sur l’impériale, entre Redruth et un gros monsieur, et, en dépit de l’air frais de la nuit, bercé par le balancement du véhicule, je ne tardai pas à m’assoupir. Je ne me réveillai même pas aux relais, et il fallut, pour me rappeler à la réalité, que Redruth m’allongeât un coup de poing dans les côtes.

«En ouvrant les yeux, je m’aperçus alors que nous passions dans une large rue, devant des maisons plus hautes que celles dont j’avais l’habitude, et qu’il faisait grand jour.

«Où sommes-nous? demandai-je.

— A Bristol, me répondit-on.»

«Presque au même instant la diligence s’arrêta et nous mîmes pied à terre.

«L’hôtel choisi par M. Trelawney se trouvait sur les quais mêmes. Il pouvait ainsi surveiller de près l’armement du schooner. Nous nous y rendîmes sans perdre de temps. On peut imaginer ma joie en voyant des vaisseaux de tout tonnage et de tout pays. Ici les matelots procédaient en chantant à la toilette du pont. Là ils étaient suspendus dans les airs à des cordages qui ne me semblaient pas plus forts que des fils d’araignée. Quoique j’eusse vécu toute ma vie au bord de la mer, il me semblait la voir pour la première fois. L’odeur du goudron et de la marée même me parai sait nouvelle. Je vis de merveilleuses figures de proue toutes dorées, qui avaient sillonné les mers des deux mondes. J’aperçus de vieux marins avec des boucles d’oreille et des favoris en tire-bouchons, des queues goudronnées et leur démarche maladroite. Je crois bien que la vue d’un roi ou d’un archevêque ne m’aurait pas fait écarquiller de plus grands yeux.

Et moi aussi j’allais partir! j’allais m’embarquer sur un vrai schooner avec un maître d’équipage qui jouait du fifre et des matelots à queue goudronnée! en mer, à la recherche d’une île inconnue qui recélait. d’immenses trésors!

Tout en rêvant, nous étions arrivés à l’hôtel. Sur la porto nous trouvâmes le squire Trelawney, revêtu d’un habit en beau drap bleu, galonné comme celui d’un officier de marine. Il vint à nous avec un sourire, et je remarquai qu’il avait déjà pris l’allure balancée des gens de mer.

«Enfin, vous voilà ! s’écria-t-il. Le docteur est arrivé hier de Londres. Nous sommes au complet!

— Oh! monsieur, quand partirons-nous? demandai-je.

— Demain, me répondit le squire.»

VIII

Table des matières

A L’ENSEIGNE DE LA LONGUE-VUE

Quand nous eûmes déjeuné. M. Trelawney me chargea de porter un mot à John Silver, à l’enseigne de la Longue-Vue, ajoutant que je la trouverais aisément en suivant la ligne des quais.

Je partis enchanté de la commission, ravi de pouvoir examiner tout à mon aise les navires et les matelots, et c’est avec délices que je me glissai dans la foule qui encombrait à ce moment les docks, parmi les charrettes et les ballots, car c’était l’heure la plus animée de la journée.

Bientôt, l’enseigne que je cherchais apparut à mes yeux. Elle était nouvellement peinte au-dessus de la baie vitrée d’une petite taverne à rideaux rouges. Je trouvai en entrant un plancher proprement sablé, une salle assez gaie et claire, en dépit de la fumée de tabac, grâce aux larges portes ouvertes sur deux rues latérales.

Les clients étaient nombreux; des matelots pour la plupart. Ils parlaient si haut et faisaient tant de tapage que je m’arrêtai sur le seuil, hésitant à entrer. Comme j’attendais ainsi, je vis s’avancer vers moi un homme qui sortait d’une pièce voisine et dans lequel je reconnus à l’instant John Silver. Sa jambe gauche avait été coupée au niveau de la hanche. Il y suppléait par une béquille dont il se servait avec une habileté surprenante, sautant de côté et d’autre comme un oiseau. C’était un homme de haute taille et très solidement bâti, avec une figure aussi large qu’un jambon d’York, pas belle, mais intelligente et gracieuse. La bonne humeur semblait être sa qualité dominante; il sifflait gaiement en circulant parmi les tables, avec un mot aimable pour chacun, une tape amicale sur l’épaule des plus favorisés.

S’il faut tout dire, je dois avouer qu’en voyant mentionner John Silver dans la lettre du squire, j’avais frémi à la pensée que ce pouvait être le marin à une jambe, si longtemps attendu par moi à l’Amiral Benbow. Mais un coup d’oeil sur John Silver suffit à me détromper. J’avais vu le Capitaine, Chien-Noir et l’aveugle Pew; je savais comment un pirate était fait... Quelle différence entre ces forbans et l’hôtelier souriant à qui j’avais affaire! Je me décidai à l’instant à surmonter ma timidité ; je traversai la salle, et, me dirigeant vers l’homme à une jambe, je lui tendis ma lettre en disant:

«Monsieur Silver, n’est-ce pas?

— Oui, mon garçon, c’est précisément mon nom, répondit-il. Mais vous-même?»

Au même instant, il réconnut l’écriture du squire et je crus le voir tressaillir.

«Oh! oh! dit-il très haut, je vois... Vous êtes notre nouveau mousse... Enchanté de faire votre connaissance...»

Et il me serra cordialement la main.

Au moment même, un des consommateurs se leva brusquement au bout de la salle, et s’élença vers la porte qui était tout près de lui. En deux secondes il se trouva dehors. Mais sa précipitation à sortir avait attiré mon attention, et j’eus le temps de le reconnaître. C’était ce même homme à la face couleur de chandelle et à la main privée de deux doigts, qui était venu le premier à l’Amiral-Benbow.

«Oh!... m’écrirai-je. Arrêtez-le!... C’est Chien-Noir!...

Peu m’importe qui il est, répliqua John Silver. Mais ce qui me fâche, c’est qu’il n’a pas réglé son compte... Harry, cours après lui et tâche de le rejoindre!»

Un des hommes assis près de la porte sauta dans la rue et se mit à la poursuite du fuyard.

«Ce serait l’amiral Hawke en personne, que j’exigerais ce qui m’est dû !» reprit John Silver.

Et lâchant ma main, qu’il tenait encore:

«Comment dites-vous qu’il s’appelle?... Chien quoi!...

— Chien-Noir, monsieur. Le squire Trelawney ne vous a-t-il pas parlé des pirates?... C’est précisément l’un d’eux.

— Vraiment! dit John Silver. Ah! le brigand!... oser venir ici, chez moi!... Ben, cours après lui avec Harry!... Comment, c’est un des requins?... Eh! là bas, Morgan, c’est avec toi qu’il buvait. Avance un peu, je te prie.»

Celui qui s’appelait Morgan était un vieux matelot à tête grise et au teint couleur d’acajou. Il arriva d’un air assez embarrassé, en mâchonnant sa chique.

«Morgan, il faut nous dire la vérité, reprit sévèrement John Silver. Avais-tu jamais vu ce... Noir, ce... Chien-Noir... avant aujourd’hui?

— Non, sur ma parole, répondit Morgan en saluant avec respect.

— Connais-tu son nom?

— Ma foi, non,

— Bien vrai? Morgan, c’est heureux pour toi. Car s’il en eût été autrement, tu n’aurais jamais remis les pieds ici, je t’en donne mon billet!... Que te coutait-il donc, ce gredin?

— En vérité, je n’en sais trop rien, répondit Morgan.

— Tu n’en sais rien?... Est-ce donc une tête que tu as sur les épaules, ou bien un hublot? s’écria John Silver. Tu n’en sais rien? Sais-tu seulement avec qui tu causais tout à l’heure?... Voyons, tâche de te rappeler un peu... Te parlait-il voyages, capitaines, navires?... Qu’était-ce enfin?

— Nous causions punitions à fond de cale, dit Morgan d’un air hébété.

— Vraiment? C’est là de quoi vous causiez? Vous auriez difficilement trouvé un sujet qui vous convînt mieux à tous les deux!... Allons, va t’asseoir, vieux marsouin!...»

Et, tandis que Morgan regagnait sa place, John Silver me dit à l’oreille:

«Ce Morgan est un brave homme, mais quelle huître!... Et maintenant que j’y pense, reprit-il plus haut, ce Chien-Noir... Non, je ne connais pas ce nom, mais j’ai comme une idée que j’ai déjà vu le requin quelque part... Oui, je me rappelle maintenant. Il est venu deux ou trois fois avec une espèce d’aveugle...

— Précisément! m’écriai-je tout ému. L’aveugle en était aussi, de la bande. C’était un nommé Pew.

— Juste! reprit John Silver, très agité. C’est bien ainsi qu’il s’appelait,.. Encore un qui n’avait pas l’air de valoir grand’chose!... Si seulement nous pouvions pincer ce Chien-Noir, voilà une nouvelle qui ferait plaisir au capitaine Trelawney!... Ben court très bien... Peu de marins courent aussi bien que Ben!... S’il nous le ramène, nous allons rire! Ah! il parlait fond de cale?... Eh bien! il en tâtera, du fond de cale.»

Tout en parlant ainsi, il allait et venait dans la salle, en sautant avec l’aide de sa béquille, donnant de grands coups de poing sur les tables, et au total montrant une indignation de bon aloi qui aurait suffi à convaincre un juge de Bowstreet ou d’Old-Bailey. Mes soupçons venaient de se réveiller en trouvant Chien-Noir à la Longue-Vue, et j’étudiais de près notre cuisinier. Mais il était trop malin pour se trahir, ou j’étais trop jeune pour voir qu’il jouait un rôle. Quand les deux hommes partis à la poursuite du fuyard revinrent, hors d’haleine, en déclarant qu’ils avaient perdu sa trace dans la foule, et quand j’eus assisté à la scène que leur fit à ce sujet John Silver, je me serais porté caution pour lui devant tous les tribunaux du monde.

«Convenez, Hawkins, que je n’ai pas de chance! me dit-il en revenant vers moi. Ce qui m’arrive n’est-il pas absurde? Que va penser de moi le capitaine Trelawney? Avoir chez moi, dans ma maison, ce damné fils de Hollandais en train de boire mon meilleur rhum!... en être immédiatement averti par vous!... et le voir me glisser entre les mains!... C’est trop fort!... Mais je compte un peu sur vous, Hawkins, pour porter témoignage en ma faveur auprès du capitaine. Vous n’êtes qu’un enfant, c’est vrai, mais vous avez autant de cervelle qu’un homme. Je l’ai vu d’abord quand vous êtes entré. Mais aussi, à quoi suis-je bon, avec cette vieille béquille? Quand j’étais jeune et que j’avais mes deux jambes, je vous réponds que je l’aurais amarré, le Chien-Noir, et qu’il n’aurait pas été long à se voir orné d’une paire de bracelets!... mais maintenant!...»

Tout d’un coup il s’arrêta, et sa mâchoire tomba comme si quelque chose lui revenait à la pensée.

«Et le compte du brigand! s’écria-t-il. Trois tournées de rhum!... Le diable m’emporte si j’y songeais!...»

Là-dessus il tombe sur un banc en riant aux armes. J’en fais autant, et notre gaieté est si contagieuse que les murs de la taverne en sont bientôt ébranlés.

«Quel veau marin je fais encore! dit John Silver quand il put enfin s’arrêter. Je serai bien surpris si nous ne nous entendons pas à merveille, mon cher Hawkins; car c’est comme mousse qu’on aurait dû m’enrôler et non pas comme cuisinier... Mais voyons, voyons! Il faut en finir. Le devoir avant tout, pas vrai?... Je prends mon vieux tricorne et nous allons ensemble trouver le capitaine Trelawney, pour lui conter cette affaire... car c’est plus sérieux qu’on ne le dirait à nous voir, et il faut convenir que ni vous ni moi n’avons brillé dans cette occasion... Vous non plus, ma foi!... Pas de chance, nous deux, pas de chance! Mais la peste m’étouffe si j’ai autant ri depuis longtemps qu’à propos de ce compte!...»

Et il se remit à rire de si bon cœur, que je dus par politesse partager de nouveau sa gaieté, quoique, à vrai dire, je n’en visse pas bien réellement la cause.

Le long des quais, tout en marchant, il se montra le mieux informé et le plus intéressant des causeurs, me nommant les navires, m’expliquant leur voilure, leur tonnage et leurs pavillons, entrant dans des détails infinis sur tous les travaux du port: celui-ci débarquait sa cargaison; celui-là l’embarquait; cet autre s’apprêtait à appareiller; et puis une infinité d’anecdotes maritimes et des expressions nautiques qu’il me faisait répéter jusqu’à ce que je me les fusse assimilées. Bref, avant d’arriver à l’hôtel, je m’étais déjà dit plusieurs fois qu’il était impossible de tomber sur un plus charmant compagnon de voyage.

Nous trouvâmes le squire et le docteur en train d’expédier un quart d’ale dans lequel flottait un morceau de pain grillé, avant de se rendre à bord pour inspecter toutes choses.

John Silver raconta toute l’histoire avec beaucoup d’animation. Il dit les choses exactement comme elles s’étaient passées.

«C’est bien ainsi, n’est-ce pas, Hawkins?» répétait-il de temps à autre.

Et je ne pouvais que rendre justice à sa véracité.

Les deux gentlemen regrettèrent vivement que Chien-Noir se fût échappé. Mais quoi! il n’y avait rien à faire, et il fallait bien s’en consoler. Après avoir reçu les compliments du squire, John Silver reprit donc sa béquille et partit.

«Tout le monde à bord à quatre heures précises! lui cria M. Trelawney.

— C’est dit, monsieur, répondit le cuisinier.

— Ma foi, squire, reprit le docteur, en général je me défie un peu de vos découvertes, je l’avoue. Mais je suis obligé de convenir que John Silver me revient tout à fait.

— Quand je vous disais que c’est une perle!

— Et maintenant, en route!... Jim peut venir à bord avec nous, n’est-ce pas?

— Je n’y vois aucun inconvénient. Prends ton chapeau, garçon; nous allons donner un dernier coup d’œil au schooner.»

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16 января 2025
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275 стр. 26 иллюстраций
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4064066316341
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