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Richard Cortambert
Un drame au fond de la mer

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066328573
Table des matières
I
II
III.
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
XIX
HISTOIRE DE TROIS CAPSULES
I
II
III
IV
V
VI

A MONSIEUR
FERDINAND DUGUÉ
RICHARD CORTAMBERT.
12 décembre 1876.
UN DRAME AU FOND DE LA MER
Table des matières
I
Table des matières
Une séance de la Société nationale de navigation. — La pose du câble transatlantique. — Discours de M. Diolbourg. — Réponse remarquable de M. Calvet. —M. Henri de Sartène: ses projets.
— C’est tout simplement impraticable, insensé ! Ce projet n’a pas le sens commun. Ils seront bafoués, conspués; — ils engloutiront leurs millions et leur honneur au fond de l’océan, et ce sera bien fait.
— Cher monsieur Calvet, reprenait alors timidement un jeune homme, — ces diables d’Anglais sont bien audacieux!
— Audacieux! bon! Moi, qui vous parle, répondit l’érudit Calvet, je suis l’homme le plus audacieux du monde, — j’ai hasardé cent théories auxquelles je ne crois plus un traître mot. Bagasse! il y a loin de la théorie à la pratique. On peut sans scrupule inventer les systèmes les plus absurdes sur les astres qui gravitent à quelques milliards de lieues d’ici. Si nous nous trompons, ils n’iront pas le dire à Rome! — Mais il s’agit, cette fois, d’opérer chez nous, entendez-vous, sur notre planète, sur notre globe! Et voilà où est la démence! On n’invente pas de folies quand les faits peuvent, d’une minute à l’autre, renverser tout notre échafaudage. Vouloir relier l’Europe au Nouveau-Monde par un fil télégraphique, c’est méconnaître, premièrement, les lois les plus élémentaires du magnétisme terrestre; — deuxièmement, ne pas savoir deux mots des principes de l’électricité ; — troisièmement, ne pas avoir la moindre notion de la topographie sous-marine de l’Atlantique. Je le répète, et ce mot doit suffire, — c’est impossible! Et je suis pourtant Français, — je m’en vante. Au reste, consultez mes écrits.
Les deux causeurs, tout en devisant ainsi, cheminaient sur le pont des Arts; ils passèrent devant le palais de l’Institut, inclinèrent à gauche et se dirigèrent vers une maison du quai Malaquais, au premier étage de laquelle on lisait en grosses lettres: Cercle des sociétés savantes.
— Vous allez m’entendre, reprit M. Calvet en faisant raisonner sa canne à pomme d’argent sur la dalle, vous allez voir comme je vais chapitrer d’importance leur ridicule témérité ! J’ai des faits à leur opposer! des faits accablants. D’abord, leur double insuccès.
Parlant ainsi, — il gravit l’escalier d’un pas assuré, — comme un futur orateur qui a conscience de son mérite et qui médite de porter un grand coup; — il pénétra ainsi que son compagnon dans la salle où la Société nationale de navigation tenait ce jour-là, une de ses séances mensuelles.
La Société nationale de navigation est une des associations les plus célèbres de l’Europe; ce n’est pas pourtant une de ces assemblées turbulentes, un de ces cénacles orageux qui de temps à autre s’attirent les vertes admonitions des gouvernements. Depuis sa fondation, qui remonte à l’an VII, elle a toujours été au mieux avec les gouvernements établis. La liste de ses présidents en est une preuve palpable; ce sont, entre autres, le général Foy, sous Napoléon; Polignac, sous la Restauration; Guizot, sous Louis-Philippe; Ledru-Rollin, sous la République; M. de Persigny, sous le second empire; pas un marin, bien entendu. En politique, on le voit, ses convictions ne sont donc pas bien arrêtées. Peu lui importe! On la compare volontiers à l’Institut. Est-ce un éloge, est-ce une critique? Les plus fins s’y perdent.
Cette remarquable association compte aujourd’hui dans son sein trois ministres, une dizaine de sénateurs, douze membres de l’Institut, trois à quatre savants, etc.
Deux souverains, y compris le roi de Siam, daignent la protéger. C’est un insigne honneur dont chacun a droit d’être fier, — aussi le président n’oublie-t-il jamais, chaque année, de faire ressortir aux yeux de ses membres le bénéfice immense que la Société en retire; et les libéraux sont toujours les premiers à applaudir.
Lorsque nos deux interlocuteurs, M. Calvet et son jeune confrère, pénétrèrent dans l’assemblée, toutes les places étaient occupées; on s’attendait en effet, à quelques communications intéressantes sur la pose prochaine du câble transatlantique. On était au milieu de juin 1866. Le Great-Eastern allait bientôt lever l’ancre.
L’Europe ne prêtait alors qu’une attention distraite aux préparatifs de ce départ. Les événements politiques absorbaient la plupart des esprits, et cependant quelle différence entre les résultats de cette victoire pacifique gagnée par l’Angleterre et les conséquences de la bataille de Sadowa! Pendant que la civilisation mariait l’Europe au Nouveau-Monde, le vieux levain de barbarie moissonnait cent mille hommes en Allemagne!
Seule peut-être en France, la Société nationale de navigation faisait bonne garde; — elle assistait pas à pas à la marche des travaux, —elle les enregistrait, elle les critiquait, elle les discutait, elle les approuvait quelquefois, elle les condamnait plus souvent encore.
De jour-là, 15 juin 1866, la Société comptait une partie de ses notabilités. On apercevait dans une encoignure, et sa canne entre ses jambes, M. Babinet, de l’Institut, qui fut, comme il ne l’ignorait pas, le plus spirituel, le plus érudit, le plus littéraire et le plus illustre des journalistes scientifiques.
M. Philarète Chasles se trouvait placé à côté de Nadar, attiré vers le célèbre aéronaute par un fluide magnétique mystérieux. M. de La Landelle parlait, bien entendu, de l’aviation et de la mécanique, en romancier, avec M. Verne. M. Wilfrid de Fonvielle se lançait à corps perdu dans les nuages avec M. Flammarion. M. Victor Meunier frappait du coude M. l’abbé Moigno, qui causait très-haut avec M. Barrai. M. Figuier était aussi là, puisqu’on y voyait trois de ses nombreux secrétaires. On remarquait également M. André Sanson et M. Félix Hément. L’un songeait à l’avenir de la zootechnie, l’autre à son propre avenir. Plus loin, et assis côte à côte comme d’excellents amis, se trouvaient MM. de Parville, du Constitutionnel, et Arthur Mangin, du Correspondant. J’en passe et des meilleurs.
M. Lamothe, ce modèle des secrétaires, venait de lire le procès-verbal; un petit homme de trente à trente-cinq ans, à la physionomie énergique, demanda la parole. L’honorable membre qui allait parler n’était autre que Diolbourg, ce remuant, cet infatigable Diolbourg, qui tenterait volontiers de déranger la terre de son orbite s’il croyait rendre les hommes plus heureux.
— Messieurs, je viens, articula Diolbourg d’une voix sonore, vous parler au nom de la civilisation de l’humanité et de la gloire nationale!
Ces trois mots ne disent pas grand’chose, mais ils ont cependant un privilége: celui de réveiller les auditeurs les plus somnolents. C’est un coup de fouet qui claque, un sac qui crève et qui détonne. Rien de plus. Mais cela suffit. L’habile Diolbourg le savait bien. Il continua:
Messieurs, il serait superflu de vous entretenir de l’œuvre colossale à la veille d’être mise à exécution par nos voisins d’outre-Manche. Vous savez qu’un fil télégraphique doit relier Valencia, en Irlande, à Trinity-Bay, sur l’île de Terre-Neuve, à quelques degrés de New-York. C’est le mariage du nouveau et de l’ancien monde qui va se célébrer; c’est le plus grand acte de la civilisation contemporaine que deux peuples vont signer. Il ne sera pas dit qu’une nation comme la nôtre demeurera étrangère à un événement aussi capital. — Mon avis est qu’une souscription soit immédiatement ouverte dans notre sein et qu’un marin ou qu’un ingénieur soit envoyé à nos frais personnels sur le Great-Eastern. Il prendra place à côté des officiers anglais. Il faut que la France soit représentée à cette victoire de l’homme sur les éléments!
— Très-bien! Très-bien! A merveille! Approuvé ! Bravo! Bravo! répétèrent quelques voix; —mais beaucoup de membres conservèrent le plus grand silence. Ce diable de mot de souscription avait refroidi l’auditoire sur le point de faire explosion. Quelques minutes après, l’excellent M. Lamothe s’excusait de ne pouvoir assister à la fin de la séance, prenait son chapeau et s’esquivait. Il en fut de même de deux ou trois membres qui se dirigèrent vers la porte, et, libérés, se frottaient les mains en disant: «Nous l’avons échappé belle!» Quant à M. Calvet, il fut intrépide; il trouva l’instant favorable pour lancer à l’ennemi toutes ses batteries. En habile stratégiste, il commença par des feux de peloton, puis déroula ses gros bataillons et finit par une terrible charge de cavalerie.
Il se déchaîna contre le projet des Anglais; puis, frappant du poing la table de l’Assemblée, il finit par cette phrase retentissante:
— Messieurs, les lois du magnétisme terrestre, celles de l’électricité, tout nous démontre que l’entreprise est insensée et que l’échec le plus complet l’attend. Une souscription pour une pareille œuvre! Qui peut y songer sans sourire? Nous n’aurions pas 500 francs! Si vous voulez vous associer à une opération chimérique, vous ne pouvez mieux trouver. Quant à nous, qui respectons notre dignité, nous ne bougerons pas!
Ce discours fit sensation. Mais on vit alors du milieu d’un groupe se lever un jeune homme d’environ vingt-deux ans, à la physionomie réfléchie. Tous les yeux se tournèrent vers lui. On pressentait instinctivement que, si cet inconnu prenait la parole, c’est qu’il avait une importante nouvelle à annoncer. Le plus grand silence se fit; en une seconde, tout l’auditoire embrassa d’un regard curieux ce jeune étranger, dont le visage était empreint d’une douce rêverie et d’une grande énergie.
Ses cheveux, très-blonds, fort abondants, se relevaient gracieusement, mais sans apprêt, autour de son front large et haut. Ses yeux étaient mélancoliques et profonds. Tout en lui révélait la franchise et la résolution. De prime-abord on sentait que l’on avait affaire à quelqu’un, c’est-à-dire à une nature d’élite.
Le jeune homme commença d’une voix faible, qui faisait contraste avec le discours précédent.
— Messieurs, vous allez me juger bien fou, dans quinze jours je partirai de Valencia. Un capitaine américain m’a confié la direction d’un steamer qui naviguera dans les eaux du Great-Eastern, durant la pose du câble transatlantique. Les appareils à plongeur Rouquayrol-Deneyrouse nous permettront d’aller nous-mêmes interroger le lit de la mer. Je souhaite que, par mes soins, l’on puisse retrouver le câble perdu il y a quelques années. Dans tous les cas, nous nous associons à toutes les opérations de nos confrères les ingénieurs anglais, nous partagerons leurs travaux, leurs périls s’il y a lieu, leur insuccès peut-être, mais très-probablement dans un mois leur victoire. La France sera donc représentée là-bas.
— Bravo! Bravo! Très-bien! Très-bien! s’écrièrent MM. Esile, Diolbourg, Moninsin, Drachir, Nevers, Game, tous gens d’initiative, qui adorent leur pays et voudraient le voir au premier rang dans toutes les branches.
Le nom du jeune audacieux fut bientôt connu, et passa de bouche en bouche: — il s’appelait Henri de Sartène.
II
Table des matières
CE QU’ÉTAIT HENRI DE SARTÈNE
La physionomie de l’assemblée, qui s’était singulièrement rembrunie, s’éclaircit tout-à-coup. L’atmosphère devenait moins lourde. L’idée de cette malencontreuse souscription qui, d’une seconde à l’autre, allait peut-être se grossir aux dépens des intérêts privés, inquiétait plus d’un esprit égoïste. On se sentit allégé d’un poids. La souscription n’avait plus, en effet, sa raison d’être. — M. de Sartène était Français, — il voyageait bien, cela est vrai, aux frais de l’Amérique, — mais il allait porter le nom de sa patrie dans la vaste entreprise.
Tout était donc pour le mieux.
«Diable! se dit en lui-même M. Calvet. Voilà un homme! Il faut que je m’en fasse un ami!»
Lorsqu’un peu de calme fut rétabli, il demanda la parole pour un fait personnel. Il l’obtint.
— Messieurs, dit-il sur un ton insinuant, j’éprouve le besoin de féliciter d’abord M. de Sartène sur la noble tentative à laquelle il s’associe, et, sans me rétracter, je reviens sur quelques paroles qui ont pu m’échapper dans la chaleur de la discussion. J’approuve, vous ne l’ignorez pas, tous les grands projets. La gloire de mon pays m’est plus chère que tous les honneurs personnels. J’applaudis de grand cœur à l’expédition de M. de Sartène, et je fais des vœux ardents pour sa complète réussite. En y réfléchissant mieux, je regrette même qu’une souscription, une souscription nationale, n’ait pas été organisée; mais cela est devenu maintenant inutile. Il eût été beau, en effet, de voir une nation entière concourir à une œuvre véritablement grandiose. Il y avait sans doute des obstacles, beaucoup de difficultés. Où n’y en a-t-il pas? On les aurait surmontés, messieurs! Une souscription, je le répète, m’aurait beaucoup souri, en ma qualité d’homme de progrès et de vieux libéral. Encore un mot, un mot que vous allez accueillir avec empressement, — je vous propose de voter des remercîments à notre jeune et aventureux confrère.
Des applaudissements unanimes couvrirent cette remarquable profession de foi.
M. Calvet s’approcha immédiatement de M. Henri de Sartène, et, lui prenant amicalement la main: «Eh bien! cher, vous voyez que je suis votre chaud avocat. Vous pouvez compter sur mon appui. Envoyez-moi vos notes. J’en parlerai dans mes journaux! C’est entendu.»
Et ses doigts allèrent une seconde fois chercher un accord tacite dans le serrement de main amical du futur voyageur.
— Messieurs, la séance est levée, articula le président.
Henri de Sartène était fils d’un vice-consul de France envoyé en 1840 à Limerick. Son père, le baron Villars de Sartène, avait d’abord appartenu à l’armée française. Il eut la faiblesse d’engager sa signature pour un frère dissipateur, qui le ruina à peu près complètement. Aussi accepta-t-il, comme planche de salut, et à l’âge de quarante-cinq ans, le vice-consulat de Limerick.
Dans cette ville, M. Villars ne tarda pas à remarquer une jeune fille de grand mérite, héritière d’un nom très-estimé, mais qui n’avait, comme tant d’Irlandaises, qu’une dot très-minime. Il était homme de cœur. Ce ne fut pas un obstacle; il l’épousa. Il en eut un seul enfant, Henri de Sartène, qui naquit en 1843.
Fort éprouvé par les luttes pénibles qu’il avait eu à soutenir, et, d’ailleurs, d’une santé très-délicate, M. de Sartène père mourut cinq ou six ans après la naissance de son fils. Il laissa une veuve, qui n’eut plus qu’une seule pensée, qu’un souhait unique, faire de son enfant un esprit véritablement distingué.
Peu de personnes étaient, du reste, mieux préparées qu’elle pour accomplir cette tâche. Elle y parvint. Elle fit pénétrer dans l’âme de son fils plus que le goût de l’étude, des principes de morale et de justice, qui ne tardèrent pas à l’élever au-dessus de la plupart de ses jeunes compagnons.
Ajoutez à cela qu’Henri de Sartène était fort bien doué. A l’âge de quatorze ans, il savait déjà quatre langues, l’anglais, le français, l’allemand et le latin. Il se voua de bonne heure à l’étude des mathématiques, de la géographie et de l’histoire. C’était à la fois un esprit souple, docile et résolu. Il suivait avec rigueur la direction de ses maîtres, et en même temps il ne cédait jamais à ses jeunes camarades lorsqu’il croyait être dans le vrai; — il voulait que son opinion primât.
Ayant atteint sa seizième année, il fut envoyé à Oxford pour y compléter ses études. Il vint ensuite en France, entra à l’École centrale et en sortit pour voyager pendant quelques mois en Amérique.
A l’âge de vingt et un ans, il avait son diplôme d’ingénieur, et se mêlait vaillamment aux affaires. Ce fut lui qui lança une brochure très-substantielle sur le percement de l’isthme de Darien, lors des projets plus ou moins heureux de MM. Belly, Kellett et tant d’autres.
Henri de Sartène, malgré ses vingt-trois ans, n’était donc pas un tout jeune homme: — il avait vécu, il avait réfléchi, — il savait beaucoup et bien.
Lorsqu’il revint à Limerick, en 1865, il trouva, installée auprès de sa mère, une jeune personne de dix-sept ans, miss Anna Shield, cousine éloignée, qu’un deuil de famille avait, pour ainsi dire, jetée dans les bras de madame de Sartène.
Miss Anna était appelée à jouir un jour d’une fortune assez considérable. La mère d’Henri, sans attacher un prix immense aux intérêts matériels, avait évidemment conçu l’espoir de l’appeler un jour sa fille.
Deux jeunes gens qui vivent dans la même maison ont eu de tout temps certaines dispositions à se remarquer. Henri ne tarda pas à être fort enthousiasmé des charmes de sa cousine, et miss Anna ne trouvait rien au-desssus de son cousin.
Bref, on passa vite de la simple amitié à une affection qui côtoie un sentiment plus intime, plus vivace et plus profond. Les yeux se rencontraient et l’on rougissait; les mains se touchaient et l’on frissonnait.
Un jour, notre ingénieur lisait devant sa famille une nouvelle de Dickens, — le mot amour se présenta, — il le prononça avec transport; — le lendemain, il prit par hasard le livre, le mot était souligné, — à peine, il est vrai, — mais il l’était. Qui avait passé ce trait de crayon délicat et révélateur? Qui? je vous le demande. Henri le devina, mais il ne pouvait y croire; il courut dans sa chambre, s’enferma à double tour, se mit à pleurer, noircit deux à trois pages, les jeta au feu, écrivit de nouveau fiévreusement une vingtaine de lignes, plia son papier comme un homme qui commet un larcin, et tout en tremblant alla furtivement glisser le billet dans un volume que lisait Anna; puis il se sauva, se barricada une seconde fois dans sa chambre, et se mit à marcher de long en large, comme le prisonnier qui médite une évasion; — il lançait aux murs des interjections lamentables, des phrases incohérentes, de gros soupirs, et se disait:
— Elle ne voudra jamais de moi! Je suis fou!
Le soir, on se revit. On n’osa pas d’abord se parler; Henri rougissait comme une pivoine; Anna baissait les yeux et ne disait mot. Madame de Sartène comprenait tout ce petit manége et souriait malignement:
— Allons, mes enfants, fit-elle, je vois bien que vous êtes brouillés!
— Oh! bien au contraire! s’écrièrent à l’unisson les deux jeunes gens.
— Bien au contraire! qu’est-ce à dire? repartit vivement madame de Sartène avec un fin sourire.
— Oui, mère, reprit alors Henri, qui parvint à maîtriser son émotion, — j’ai mal agi; je me le reprocherai éternellement; je vous ai caché la vérité... j’aime...
— Tu aimes Anna?
— Oui.
— Eh bien!
— Eh bien! je crois que je lui suis complétement indifférent?
— Et qui vous a dit cela, Henri? répliqua timidement la jeune fille, en baissant de plus en plus les yeux.
— Mais personne! Vous devez comprendre, ma cousine, combien je redoute de vous avoir offensée! Combien je crains...
Et pour toute réponse la jolie petite main d’Anna alla se placer dans celle de l’ingénieur.
Dès lors le mariage fut arrêté ; seulement, il fut convenu qu’il ne serait célébré qu’à la dix-huitième année accomplie de miss Shield. Il fallait attendre plus de vingt mois! Rêver, espérer, c’est le bonheur; attendre, c’est la vie!
Les bouquets se mirent à pleuvoir; les attentions délicates à assiéger la jeune fiancée; — et que de charmantes missives lorsqu’on était séparé ! — que de délicieuses fêtes au retour!
III.
Table des matières
DÉPART DE PARIS. — CE QU’ÉTAIENT LES INGÉNIEURS NORTON ET STEVENS.
Le lendemain même de la séance de la Société nationale de navigation, Henri de Sartène quittait Paris; il emportait avec lui une cargaison d’instruments de physique, et trois de ces lampes électriques, d’invention récente, brûlant aussi bien dans l’océan que dans l’atmosphère, et projetent au loin des gerbes étincelantes de lumière.
Trois jours après, à neuf heures du soir, il débarquait à Limerick, se drapait dans son manteau jusqu’au nez, rabattait sa casquette jusque sur ses yeux pour ne pas être reconnu et retardé par quelque connaissance trop empressée; — il marcha d’un pas rapide dans Brunswick street et William street; tourna à gauche, s’engagea dans Cornwallis street, s’arrêta devant une petite habitation d’apparence modeste, fit retomber en maître le marteau sur la porte et salua la servante de cette bonne et amicale expression:
— Bonjour! mère Dicket, tout va bien ici?
— Oui monsieur Henri, répondit la vieille Irlandaise, tout va bien. Nous ne vous attendions pas sitôt. Vous trouverez là sir George Stevens et votre M. Norton.
Les deux dames étaient assises à côté d’une table éclairée par la lumière douce d’une lampe; en femmes qui comprennent le prix du temps, malgré les deux visiteurs, elles travaillaient sans relâche à des ouvrages de couture.
A l’arrivée d’Henri, les deux étrangers se levèrent et lui tendirent amicalement la main, tandis que lui, allant au plus pressé, embrassa avec effusion sa mère et déposa un tendre baiser sur les doigts de sa cousine. Il va de soi que la cousine devint cramoisie, et reprit immédiatement son ouvrage pour dissimuler son trouble.
— Eh! bien! mes amis, dit-il en s’adressant aux deux visiteurs, le grand jour avance; vous savez que dans une semaine on nous attend à Valencia.
— Dans une semaine! reprirent les deux dames avec un sentiment de regret et d’inquiétude.
— Oui, il le faut. Au reste, tout est prêt. Nous avons un petit bâtiment dont nous serons à peu près les maîtres; nous naviguerons dans les eaux du Léviathan. Toi, Norton, la Compagnie te désigne pour me remplacer au besoin; quant à l’ami George Stevens, il occupera le troisième rang. Nos chefs le veulent. Je n’y puis rien. C’est donc une affaire entendue.
— C’est bien, repartit avec rudesse Norton, — je serai là au jour indiqué.
— J’espère, dit Stevens sur un ton insinuant, que je mériterai la confiance que notre cher ingénieur en chef et la Compagnie veulent bien m’accorder.
— Messieurs, reprit vivement Henri, nous ferons tous notre devoir.
— Et notre devoir est de nous soumettre à vos ordres, continua Norton.
— Eh! messieurs, fit Henri, entre nous il n’y a pas d’ingénieurs en chef et d’ingénieurs en second.
— Cependant... c’est tout naturel, balbutia Stevens.
— Non, nous sommes trois confrères qui collaborons à une grande œuvre, et qui n’aspirons qu’à un but: le succès. Il ne faut pas penser à nous, mais à la réussite de l’entreprise.
— Sans doute, répondit sir George Stevens, c’est un véritable honneur que de coopérer à une entreprise aussi belle. Avec un supérieur tel que M. de Sartène, on est heureux d’obéir.
— Ceci est faux! répliqua brutalement Norton, en se levant avec une sorte de fureur et en se promenant à grands pas à travers la chambre. Ceci est faux! Il est toujours fâcheux d’être obligé d’obéir. La nature repousse la soumission. La société a créé la hiérarchie. Je l’accepte, mais elle me déplaît souverainement.
Henri ne répondit pas à cette incartade. Il avait trop de choses à dire.
Stevens se pencha du côté de madame de Sartène et lui glissa cette phrase à voix basse:
— Est-il envieux, ce Norton!
— Oui, je le crains, fit la mère d’Henri, —cependant on le dit honnête homme.
— On le dit!... reprit, sur un ton de doute, Stevens.
— Craignez-vous que mon fils ait à regretter sa présence? continua-t-elle en baissant la voix.
— Oh! non! d’ailleurs, je serai là. Vous pouvez compter sur moi. Je surveillerai.
— Merci! répondit madame de Sartène, je prends acte de cette promesse.
Quelques mots d’éclaircissement sur les deux ingénieurs à la veille d’accompagner Henri de Sartène.
L’Américain Norton, désigné pour avoir le second poste, était un excellent marin, mais un esprit excentrique, mécontent, indocile, fantasque.
Sa chevelure noire, épaisse, crépue, plantée sans ordre, lui venait jusque sur les yeux. Ses sourcils formaient une arcade sombre. Ses regards brillaient d’un feu étrange. Il était laid. Sa lèvre supérieure, très-forte, surplombait la lèvre inférieure, à peine visible. Un collier de barbe encadrait cette physionomie peu sympathique.
Son maintien était empreint d’une inquiétude vague, d’une sorte de mélancolie âpre. Sa parole, généralement rude, très-peu parlementaire, lui avait créé une foule d’ennemis. Il se vantait de dire toujours sa façon de penser, mais il était souvent d’une franchise qui confinait l’impolitesse. Paysan du Danube, il ne sacrifiait rien, absolument rien à sa toilette. Il portait une vareuse, une chemise de couleur, et couvrait sa tête d’une casquette en toile cirée. La galanterie était lettre morte pour lui. Par-dessus tout, il était libéral et démagogue enragé. Les monarchies lui paraissaient odieuses. Il aurait plus volontiers serré la main d’un mendiant que celle d’un roi; d’ailleurs il les mettait sur le même pied.
Ennemi juré des esclavagistes, il s’était fait remarquer dans la guerre civile américaine. C’est lui qui, en pénétrant dans une ville du Sud, s’était écrié :
«Les Confédérés doivent être traités en rois! il faut les jeter à la porte!»
En somme, esprit distingué, travailleur infatigable; malheureusement c’était aussi un cerveau brûlé, et, qui plus est, un brutal. Bien qu’âgé de vingt-huit ans, il était emporté et fougueux comme un étudiant.
George Stevens était la vivante antithèse de Norton.
La nature l’avait fait aussi blond, aussi charmant, aussi recherché dans ses expressions, dans ses manières, que son collègue était brun, peu séduisant, gauche, incorrect et incivil. George Stevens avait une physionomie féminine; des cheveux fins et soyeux, ramenés avec art sur ses tempes; des yeux bleus un peu ternes, ombragés par des cils longs et voluptueux, .de magnifiques favoris, taillés savamment, encadraient un visage aux lignes très-pures. Une ride fortement prononcée déparait seule sa beauté ; cette ride traçait un sillon profond entre les deux yeux. Son nez, quoique bien fait, était cependant un peu pincé ; ses lèvres, quoiques minces, étaient gracieuses, souriantes, parfois spirituelles. Somme toute, c’était un cavalier accompli. Les grâces l’avaient merveilleusement doté ; ajoutez à cela une conversation facile, d’une irréprochable distinction.
Son expérience était nulle; il n’avait jamais navigué. Son instruction, peu profonde, était cependant assez étendue. Il causait de tout avec aisance. Son intelligence, prompte, saisissait les travers, les tendances, le faible de chacun, et savait parfaitement les exploiter. Ambitieux d’honneurs et de fortune, Stevens s’était, jeune encore, faufilé dans le monde élégant, où il espérait parvenir, grâce à de belles relations; sa physionomie heureuse lui avait conquis les suffrages. Les dames l’adoraient, et le camp des hommes le reconnaissait parfait gentleman. En Angleterre et en France, ce dernier titre est le meilleur des passeports; il vous permet l’entrée de tous les salons.
Tels étaient les deux collègues d’Henri de Sartène: — l’un bizarre, excentrique, l’autre la personnification de la mode et du bon ton.
Pour plus de clarté, nous copions sur les registres la page qui les concerne tous trois:
Henri de Sartène, vingt-trois ans, ingénieur hydrographe, chargé de la direction des travaux de l’Argus.
William Norton, vingt-huit ans, ingénieur en second.
George Stevens, vingt-trois ans, ingénieur de troisième classe, appelé en sous-œuvre à dresser les plans sous la direction de MM. Henri de Sartène et William Norton.
IV
Table des matières
A LA VEILLE DU DÉPART. — LE BANQUET DE VALENCIA. — UN AVERTISSEMENT SINISTRE
Valencia, rendez-vous général des officiers, des ingénieurs, des marins, des mécaniciens, des industriels, des banquiers, des journalistes, des curieux de tous les sexes ayant un intérêt direct ou indirect à la pose du câble transatlantique, présentait, à la fin de juin 1866, le spectacle le plus animé, le plus pittoresque, le plus remuant, le plus affairé que l’on puisse voir.
Cette île, placée, on le sait, dans le comté de Kerry, près de la côte sud-ouest de l’Irlande, et qui d’ordinaire n’a qu’une population d’environ trois mille habitants, possédait alors plus de dix mille personnes. Des trains de plaisir avaient été organisés de tous les points du Royaume-Uni; chacun voulait assister au départ du Great-Eastern, emportant avec lui l’anneau nuptial du Nouveau-Monde.
Le fort, la rivière de Valencia, les baies voisines, étaient littéralement couvertes de voiles de toutes grandeurs, de milliers de canots, d’embarcations qui battaient la mer comme des estafettes un champ de bataille quelques heures avant le combat.
Sur les quais de Valencia se croisaient, sans prendre le temps d’échanger un mot, l’officier et le matelot, le capitaliste et l’ingénieur.
Nos trois jeunes gens se trouvaient naturellement au milieu de cette foule ardente sans enthousiasme, passionnée avec calme, fiévreuse sans chaleur.
Quelques jours après leur arrivée, eut lieu le grand banquet. Ce banquet, dans le goût britannique le plus franc, réunissait la majorité des hommes distingués qui se préparaient à prendre une part active dans la grande œuvre.
Cette immense salle avait été spécialement décorée pour cette fête. Ce jour-là, on avait voulu sortir des ornementations banales, et vous allez voir si l’on y était parvenu.
Au-dessus de la table apparaissait, mystérieusement suspendu dans les airs, un globe terrestre emblématique; de ce globe partaient comme des fils conducteurs — des rubans de couleurs variées, enlaçant dans leur réseau les corps célestes qui composent le système solaire. C’était, pour tout dire, un peu recherché, quelque peu difficile à comprendre; mais les Anglais excellent dans le genre indécis — genre habile s’il en fut, — qui donne lieu aux interprétations les plus ingénieuses et qui autorise les speechs les plus pompeusement nuageux. D’ailleurs, on lisait au-dessous, en lettres multicolores, cette inscription: General telegraph Office, et Anglo-American telegraph Company. Ceci était plus positif.
Tout autour de la salle, circulaient les fils télégraphiques, retenus à des poteaux portant des inscriptions philosophiques, plaisantes ou humoristiques, d’un goût souvent douteux. Entre autres: «Les lignes télégraphiques ressemblent aux vieilles femmes.» Devinez pourquoi?
Et plus bas la réponse:
«C’est qu’elles bavardent sans posséder de dents...»
«Les télégraphes et les gens d’esprit se ressemblent lorsqu’ils causent: — Ils étincellent.»
On lisait aussi sur un poteau cette phrase, que nous reproduisons sous toute réserve, et que nous ne voulons pas surtout commenter:
«Si Vénus vivait encore, Vulcain ne serait plus forgeron, — il se ferait employé du télégraphe. »
Plus loin encore, cette réflexion:
«Les fleuves, a-t-on dit, sont des chemins qui marchent; — demain on pourra s’écrier: l’Océan est une route qui parle!»
Le couvert était splendide, — l’argenterie avait été préparée à dessein; — les fourchettes, les couteaux, les cuillères, avaient pour manche des fragments du câble jeté sans résultat en 1858.
Un appareil télégraphique fonctionnait dans un coin de la salle; à chaque côté de tous les convives, se trouvait un bouton qui faisait retentir un timbre indicateur.
La table principale était couverte de pièces de confiserie représentant, au milieu d’emblèmes maritimes et d’électro-aimants en sucreries, les navires qui allaient prendre part à la pose du câble transatlantique, le Great-Eastern, le Neptune, le Terrible, l’Agamemnon, le Niagara, l’Albany, le Medway, l’Argus; ce dernier vaisseau était, on le sait, réservé à nos trois ingénieurs. Après une prière commencée par le révérend Richard Stanton, le festin commença.
Chacun des convives avait sur son assiette deux chefs-d’œuvre de gravure télégraphique: l’une reproduisant les traits de la reine Victoria, l’autre le profil du président Johnson.
Le menu, fort riche, fort bien entendu, avait été imprimé à Valencia, mais le courant électrique était parti de Paris. On avait bien voulu rendre cet hommage à la France. L’ingéniosité culinaire du baron Brisse avait été mise à contribution; l’honorable et grave rédacteur de la Liberté s’était rendu trois fois au bureau de la place de la Bourse, et, après avoir échangé pour plus de huit cents francs de communications, il adressa définitivement un menu que M. Monselet a taxé lui-même de petit chef-d’œuvre. En voici un extrait:
Potage à l’étincelle,
Cabillaud sauce Victoria.
Cromesquis de gibier anglais à la Valencia,
Filets de sole à la reine,
Jambon d’York,
Plumpudding anglais pilé,
Bombe électrique à la vanille anglaise,
Chester.
Le chapitre des toasts fut naturellement réglé à Londres même. Le premier fut porté à la grande reine Victoria, le second au président des États-Unis, le troisième aux ingénieurs, à M. Cyrus Field, le quatrième au capitaine Anderson et à M. Halpin, son second; le cinquième à l’union de l’Europe et de l’Amérique, à la Compagnie du télégraphe, — enfin, le dernier, «aux dames!»
MM. de Sartène, Norton et Stevens occupaient des places séparées par plusieurs convives; —les commissaires du banquet avaient tenu à ce que les officiers et les ingénieurs fussent confondus; — il devait, en effet, résulter de ce mélange des relations utiles pour la réussite des travaux.
Un incident que l’on mit sur le compte d’un loustic sombre, vint néanmoins jeter un léger nuage dans l’esprit de plusieurs des assistants, particulièrement d’un des voisins de M. de Sartène, et, sans qu’il consentît à se l’avouer, de M. de Sartène lui-même.
Voici le fait: ce voisin, en dépliant sa serviette, fit tomber un papier sur lequel se trouvait cette phrase: «Monsieur Henri, défiez-vous de votre collègue Norton!»
Évidemment, il ne pouvait s’agir que de Henri de Sartène. Le lugubre avertissement commençait à circuler, lorsque le jeune ingénieur arrêta par une boutade lancée d’une voix rieuse les chuchotements qui se produisaient.
Malgré toute sa force d’âme, ce billet, qui lui rappelait involontairement un noir épisode de l’histoire des Guises, laissa dans les souvenirs du jeune homme une pénible impression.
«Norton perfide! Norton traître! Cela lui paraissait un non-sens. Il consentait bien à juger son collègue comme un personnage emporté, bizarre, excentrique, — mais il ne pouvait se faire à l’idée que cet homme qui vous serrait la main jusqu’à la briser, pût être un misérable, un fripon, et, pis que tout cela, un traître! Cependant l’avertissement était là, —il l’avait lu, bien lu; — la phrase était précise, indiscutable. D’ailleurs, quel intérêt trouvait-on à le lui adresser? Aucun. Si par hasard il s’était trompé sur les véritables sentiments de Norton? Si, au lieu d’emmener un allié, un ami, un frère, il s’était adjoint un rival, un ennemi? —Et cependant, se disait-il en lui-même, je me trompe, Norton est un camarade de longue date, il m’aime. Arrière le doute! Je n’ai rien appris. Je n’ai rien vu. Loin de moi l’injurieuse méfiance. Norton restera mon second, mon ami!»
V
Table des matières
VOGUE LA FLOTTE!
Quelques jours après cette mémorable réunion, le Great-Eastern partait aux acclamations de la foule.
Le 13 juillet, malgré les prédictions funestes que les fatalistes attachent à cette date néfaste, le 13 juillet, on pratiquait l’épissure entre le câble plongé au fond de la mer et la tête de la ligne destinée à relier les deux mondes.
Semblable à quelque géant à la tête de sa lignée, l’immense vaisseau fendait la mer, suivi d’une dizaine de bateaux à vapeur. C’était un merveilleux spectacle; une grande pensée partait, en effet, du côté de l’Amérique.
Que de réflexions, d’impressions et de sentiments venaient assaillir l’esprit des chefs de l’entreprise, des marins et des assistants!
L’histoire, depuis des milliers d’années, ne rapportait rien, absolument rien de semblable. Un seul fait pouvait être comparé à ce départ: celui de Christophe Colomb. Autrement jamais une flotte n’avait quitté un pays dans le but d’être utile à un autre. Peut-être certains rois ou empereurs ont-ils assuré à leurs sujets qu’en armant des vaisseaux et en se préparant à pourfendre des nations, ils rendaient de signalés services à l’humanité ; mais, si les citoyens les ont crus sur parole, ils ont commis la plus formidable bévue qu’il soit possible d’imaginer. Depuis l’expédition des Argonautes jusqu’à celle du Mexique, j’ai beau regarder, je n’aperçois pas une seule flotte tendant ses voiles au vent sans cacher dans ses entrailles des guerriers ou de simples soldats de la ligne. La seule exception est donc en faveur du Great-Eastern et de ses compagnons. Gloire à lui et à eux!
En effet, qu’emportaient-ils vers l’Ouest? A la place de batteries de canons et de boulets, des fils électriques, des bobines de câbles, des sondes, des appareils à plongeur? A la place de soldats, des ingénieurs, des physiciens, des ouvriers, en un mot, tous ceux que l’on pourrait appeler les missionnaires, les apôtres du progrès, si l’on ne craignait d’offenser les autres. En avant! All right! Hourrah!
Le 14 juillet, l’Argus se trouvait, comme son grand compagnon, par 52° de latitude et 14° de longitude. Le temps était magnifique; le ciel sans nuage. Le câble immergeait déjà à une distance de 135 milles de Valencia. Tout allait à souhait.
Le 22 juillet, le Great-Eastern naviguait déjà à 1075 milles de Valencia, par 50° 48’ de latitude et 39° 41’ de longitude. Le temps continuait à être des plus favorables.
Les jours suivants se passèrent sans incidents remarquables. Tout faisait présager un succès complet. MM. de Sartène, Norton, et Stevens déployaient un zèle et une activité admirables.
A plusieurs reprises, Henri fut complimenté par les savants ingénieurs MM. Willoughby, Smith, Cromwell, F. Warley, Thompson, et par l’agent général de la Compagnie.
«Monsieur, lui avait-on dit, nous ne vous perdrons pas de vue; nous vous promettons honneur et fortune!
— Je ne fais que mon devoir, avait répondu simplement le noble et modeste jeune homme.
Le même personnage s’était approché des deux autres ingénieurs.
«Monsieur Norton, nous sommes satisfaits de vous! L’Argus fera bientôt une autre campagne. Non-seulement vous conserverez votre rang, mais vos appointements seront doublés. »
— Vous ferez bien, répartit l’étrange garçon, ce ne sera que justice.
«Quant à vous, monsieur Stevens, dit l’agent au troisième ingénieur, vous appartenez également de droit à l’Argus. Dans la prochaine entreprise que nous méditons, votre situation sera naturellement la même, mais vous pouvez compter sur notre générosité.»
A cela, G. Stevens répondit avec son plus gracieux sourire qu’il saurait attendre patiemment et qu’il se trouvait suffisamment honoré des félicitations de M. l’agent général.
— Allons donc! s’écria Norton, que cette réponse obséquieuse révoltait, vous êtes pétri d’ambition! N’y revenez pas, collègue, je n’aime pas les gens qui promènent partout leur langue pour s’attirer les caresses de leurs chefs! Vous ne valez peut-être pas mieux que moi! Je suis ambitieux! Je l’avoue. Je ne crois pas que demeurer second à bord de l’Argus soit le comble du bonheur. Chacun aspire à monter! Pardieu!
— Mon ami, reprit Stevens, vous vous trompez du tout au tout. Je ne suis pas le moins du monde ambitieux. La situation que j’ai me convient.
— Ah! par tous les diables, reprit Norton, vous devez mentir effrontément. Sans cela, je vous mets dans une niche et je vous adore.
— Mon cher, repartit Stevens sur un ton d’une douceur parfaite, adorez-moi donc, car je vous jure que je ne conçois nulle envie, nulle jalousie! Mon poste est, il est vrai, relativement infime, et je crois être digne d’en occuper un plus élevé, mais je m’en contente parfaitement.
— En attendant mieux... n’est-ce pas?
— Oh! mon ami, reprit mélancoliquement George, je suis de ceux qui laissent sans inquiétude couler l’eau et qui savent attendre...
— Ce qui est la vertu du sage! voulez-vous dire? Décidément, vous êtes un ange! Moi, je ne vous vaux pas. Je vous déclare que je travaille comme un nègre pour faire une trouée, une percée, et arriver à une situation meilleure. Il me faut deux choses: une belle position et de la fortune!
— Est-ce tout? fit le jeune ingénieur en souriant avec finesse.
— Et quand je désirerais plus encore! riposta Norton; suis-je inférieur à tous ces petits baronnets qui passent leur vie à la chasse et aux courses! J’ai pâli sur les livres pendant qu’ils éperonnaient leurs chevaux et dirigeaient leur meute! Le sort est injuste, la société inepte.
Comment! je me croiserais philosophiquement les bras et ne serais pas courroucé d’anomalies aussi scandaleuses! Qu’arrive-t-il, en effet? Les lords deviennent la nonchalance, la paresse et la nullité incarnées parce qu’ils sont riches; parce qu’ils sont riches, ils sont puissants; parce qu’ils sont puissants, ils nous gouvernent..., et parce qu’ils nous gouvernent, je peste de leur incurie, de leurs bévues et de leur ignorance, moi, homme d’action, qui sais quelque chose. Qu’est-ce que je voudrais? posséder un jour une fortune qui m’accorderait assez de crédit pour jeter les trois quarts de ces gentilshommes à la mer! Voilà tout!
La conversation fut en cet instant interrompue.
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