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TABLE DES MATIÉRES
Préface Thierry Courvoisier et Jürg Pfister
La suisse Un pays de naturalistes Patrick Kupper et Bernhard C. Schär
A l’aube de l’âge de glace Jean de Charpentier, pionnier tragique d’une révolution scientifique Tobias Krüger
Comment la nature investit la ville Augustin Pyrame de Candolle et la création des musées d’histoire naturelle en Suisse Flavio Häner
Le temps en tableaux Christian Gregor Brügger et l’institutionnalisation de la météorologie Franziska Hupfer
Evolution, sexe et race On the Origin of Species de Darwin dans la traduction de Clémence Royer Bernhard C. Schär
Au service de la science et de leur ville Fritz et Paul Sarasin à Ceylan Serge Reubi
«Perdu dans les Alpes» La réforme bibliographique de Herbert Haviland Field Patrick Kupper
Par les prairies du Jura et les décharges Les «contributions» de Rudolf Probst à la flore soleuroise Tobias Scheidegger
La révolution après le travail 1905 – l’annus mirabilis d’Albert Einstein Alexis Schwarzenbach
Zurich, laboratoire de la science raciale Rudolf Martin, Otto Schlaginhaufen et l’anthropologie physique Pascal Germann
«Après nous les employés!» Alfred de Quervain et les débuts du Service sismologique suisse Remo Grolimund
Des déchets des abattoirs au laboratoire Tadeus Reichstein et l’avènement de la chimie des substances naturelles Lea Haller
De la diplomatie au lieu de l’héroïsme Robert Haefeli, la recherche polaire suisse et la Guerre froide Lea Pfäffli
La science durant la Guerre froide Hedi Fritz-Niggli et la radiobiologie Sibylle Marti
A la recherche de Boukary Porgo Fragments d’une histoire du savoir suisse en Afrique de l’Ouest Lukas Meier
Biographie d’un réseau SystemsX et la recherche en sciences naturelles au XXIe siècle Alban Frei
A la découverte de la Suisse et du monde Patrick Kupper et Bernhard C. Schär
«Une organisation simple et sans prétention» A propos de l’histoire de l’Académie suisse des sciences naturelles Patrick Kupper et Bernhard C. Schär
La Suisse, une nation scientifique Johann N. Schneider-Ammann, conseiller fédéral
A propos des auteurs
Remerciements des éditeurs
PRÉFACE
Le monde est en pleine mutation. Les pôles politiques, économiques et scientifiques se déplacent et se multiplient. Certains défis qui se posent à l’échelle planétaire, tels que le changement climatique ou les limites des ressources naturelles, obligent en outre les sociétés à se réinventer dans une large mesure, partout dans le monde. Il ne faut donc pas s’étonner que, dans cette phase de mutation, un pays comme la Suisse se demande quelles sont ses racines et quels sont ses atouts effectifs. Qu’est-ce qui, au fond, fait de la Suisse ce qu’elle est?
Au sein de l’Académie suisse des sciences naturelles, qui a été fondée en 1815 et est ainsi la plus ancienne organisation scientifique nationale du pays, on avait très fortement l’impression que la Suisse était peu consciente de ses racines scientifiques. Dans la perspective de son Bicentenaire, l’Académie a donc décidé de partir à leur recherche.
Les historiennes et les historiens impliqués révèlent, dans le présent ouvrage, des racines d’une extrême richesse. Les chercheurs en sciences naturelles – les naturalistes de l’époque moderne – ont non seulement marqué la Suisse de manière décisive sur le plan politique, économique et scientifique, mais ils ont aussi établi des réseaux et positionné notre pays à l’échelle internationale. Ces puissantes racines scientifiques, ainsi que l’ont découvert ces historiennes et ces historiens, sont pour la plus grande part encore inexplorées et, force est de constater qu’il manque d’ouvrages de synthèse sur le paysage scientifique suisse. Le présent ouvrage constitue donc, dans ce sens, une ébauche et ouvre un vaste champ de recherches.
La Suisse va se transformer de manière considérable au cours des prochaines décennies. L’Académie suisse des sciences naturelles accompagnera la société dans cette mutation. Entre autres tâches, elle devra, d’une part, agir à l’intérieur de ses propres frontières, et apporter son soutien à la branche des sciences naturelles, afin que celle-ci s’organise. D’autre part, l’Académie regroupe les compétences en la matière et joue le rôle d’interlocuteur dans la discussion avec le monde politique et la société. En dehors de l’expertise qu’elle affiche à propos de thèmes comme le climat, l’énergie ou les ressources, l’Académie s’engagera pour que les historiennes et les historiens puissent intégrer leurs découvertes dans le débat sur l’avenir de la Suisse. Car notre société doit pouvoir tirer parti de ses atouts effectifs dans cette mutation qui s’annonce.
Prof. Dr Thierry Courvoisier,
président de l’Académie suisse
des sciences naturelles
Dr Jürg Pfister,
secrétaire général de l’Académie suisse
des sciences naturelles
PATRICK KUPPER ET BERNHARD C. SCHÄR
LA SUISS
Un pays de naturalistes
La Suisse est incontestablement l’une des principales nations scientifiques de notre époque. Dans le classement international des hautes écoles, ses universités occupent régulièrement les premières places. Sa recherche industrielle est aussi considérée comme extrêmement compétitive. Les contributions des chercheurs suisses dans le domaine des sciences naturelles et de la médecine sont, en particulier, très fréquemment citées et récompensées par des distinctions internationales. La liste des lauréats des Prix Nobel de physique, de chimie et de médecine indique qu’il ne s’agit pas, en l’occurrence, d’un phénomène nouveau. Depuis le début du XXe siècle, le Comité du Prix Nobel à Stockholm a décerné cette prestigieuse distinction scientifique à plus de vingt chercheurs suisses.1 Toutefois, les traces d’une nation scientifique helvétique sont beaucoup plus anciennes. Dès 1873, le botaniste et historien des sciences genevois Alphonse de Candolle constate que, en comparaison avec d’autres pays, les naturalistes suisses affichent une présence exceptionnelle. Bien avant que les classements internationaux soient à la mode, il utilise une méthode quantitative pour déterminer la qualité des diverses places scientifiques et les comparer. Il procède notamment à une évaluation des listes des membres d’honneur des académies scientifiques les plus renommées et jouissant de la plus longue tradition – l’Académie des Sciences en France, la Royal Society en Angleterre et la Königliche Akademie der Wissenschaften zu Berlin en Allemagne. Son analyse révèle qu’au XVIIe siècle, le nombre des chercheurs suisses distingués par ces trois sociétés savantes était déjà supérieur à la moyenne. Mais ce n’est pas tout: en comparant le nombre des nominations à celui des habitants, il se rend compte que la Suisse arrive clairement en tête de son classement par pays.2
Le succès international constitue, certes, l’image de marque de la Suisse en tant que pôle de recherche. Mais il ne s’agit là que d’un petit épisode d’une plus longue histoire. Car, dès l’avènement des sciences naturelles modernes en Suisse, au XVIIe siècle, l’étude de la nature a toujours compté un groupe plus large de passionnés, pour la plupart des «amateurs» – au sens propre du terme. Au fil des siècles, on y trouve des magistrats, des patriciens et des pasteurs, des médecins, des professeurs et des militaires, des cadres supérieurs, des hauts fonctionnaires ou des industriels. En Suisse, la recherche en sciences naturelles reposait sur un vaste mouvement social, ainsi qu’en témoigne notamment le fait qu’entre 1600 et 1800, pas moins de 150 sociétés savantes furent fondées. La grande majorité des amateurs pouvaient y échanger leurs idées avec les quelques rares chercheurs spécialisés.3 La première association nationale des naturalistes verra le jour en 1815, avec la création de la Société helvétique des sciences naturelles – l’actuelle Académie suisse des sciences naturelles (SCNAT). Elle comprend, aujourd’hui encore, de nombreuses sections cantonales ainsi que des sociétés spécialisées dans certaines disciplines (telle la Société entomologique suisse qui se concentre sur l’étude des insectes de notre pays) et leurs ramifications cantonales. Aujourd’hui encore, d’innombrables naturalistes continuent de s’engager, pour des raisons professionnelles ou privées, dans ce réseau d’associations très étendu.4 Jusqu’à la fin du XIXe siècle, être membre d’une société savante était toutefois un privilège exclusivement réservé aux hommes. Les sociétés étaient, en outre, surtout ancrées dans les cantons protestants du Plateau suisse. Il est toutefois permis de penser que les épouses, les filles et les sœurs de leurs membres ainsi que les habitants des régions alpines participèrent à l’étude de la «nature de leur patrie».5 Les unes et les autres faisaient office de guides locaux pour les collectionneurs de papillons venus de la plaine ou aidaient à répertorier et préparer correctement les plantes recueillies conservées dans le cabinet d’un médecin, d’un professeur ou d’un pasteur.
On peut donc affirmer à juste titre que la Suisse est un pays de naturalistes. Mais elle n’en est pas consciente. Les récits historiques qui essaient de décrire ce phénomène et de l’expliquer sont rares.6 Le présent ouvrage se propose de combler cette lacune. Il raconte quinze histoires sur la place scientifique suisse. Les différents articles se basent sur des personnalités qui ont marqué l’histoire des sciences naturelles de notre pays: des naturalistes célèbres, d’autres un peu moins, et certains qui devraient même être inconnus des historiens spécialisés et des scientifiques. Nous avons demandé à leurs auteurs de ne pas relater l’histoire de ces personnages sous forme de biographies classiques. Nous les avons au contraire encouragés à adopter une approche largement répandue dans l’espace anglo-américain, à savoir utiliser ces personnages comme des instruments ou des sondes pour jeter un éclairage sur les périodes historiques durant lesquelles ils ont vécu, agi et pensé.7 Une telle approche permet en effet de replacer la science dans un contexte plus large – par exemple, de mettre en relief le rôle des réseaux et des institutions scientifiques, mais aussi le lien étroit entre les conceptions et pratiques scientifiques et l’époque qui les a vu naître. On y découvrira également comment les hiérarchies sociales se manifestèrent dans l’étude de la nature, notamment au niveau des frontières sociales, sexuelles ou «raciales», et dans quelle mesure les naturalistes suisses exploitèrent leurs recherches pour critiquer ou consolider de telles hiérarchies et contribuèrent ainsi à façonner la société de notre pays. Enfin, cet ouvrage aborde aussi la question des relations que les naturalistes suisses établirent, pour les motifs les plus divers, avec d’autres scientifiques en Suisse, en Europe et au-delà. Les personnages ainsi décrits nous apparaissent sous un jour plutôt inhabituel. De grandes personnalités que l’on prétendait bien connaître (tels Louis Agassiz ou Albert Einstein) sont présentées sous un nouvel éclairage, tandis que d’autres, jusqu’à présent négligées (comme Clémence Royer ou Boukary Porgo), sortent de leur marginalité, voire de leur anonymat, et que leur importance pour le développement des sciences naturelles en Suisse est mise en évidence.
Se concentrer sur les conditions qui régnaient durant ces périodes au cours desquelles ces scientifiques ont vécu nous permet de nous interroger sur le rôle joué par le contexte national dans la production de connaissances scientifiques. Qu’est-ce qui caractérisait la place scientifique suisse, et comment se présentait-elle aux différentes époques? La singularité de notre pays ou les particularismes de l’Etat fédéral ont-ils inspiré, favorisé ou, au contraire, empêché les efforts en matière de recherche? Et à l’inverse, comment l’étude de la nature, largement répandue dans la société, a-t-elle influencé la Suisse? En quoi consistait cette singularité helvétique? S’agissait-il de conditions sociales, politiques, économiques et scientifiques propres à ce pays ou d’une identité suisse spécifique, à savoir une certaine image de la Suisse en tant que nation? Et comment a-t-on pu concilier les contraintes politiques et le credo scientifique du libre-échange d’idées, mais aussi les différents modes d’organisation sur le plan national et les exigences d’un universalisme scientifique?
Les quinze textes rassemblés dans ce volume ne constituent pas une histoire exhaustive ou représentative de la place scientifique suisse, mais sont des voyages de reconnaissance dans un vaste domaine, dont de nombreux aspects nous sont encore inconnus. Les auteurs de ces textes évoluent aux limites des faits historiques importants et en repoussent les frontières. Leurs textes mettent en scène des événements décisifs, révélant une étonnante diversité historique, et ce, aussi bien sur le plan individuel que dans leur ensemble. Ainsi, au fil des pages, se dessine une image de la Suisse qui ne nous est guère familière, celle d’un pays de naturalistes, d’une nation en contact avec le monde, qui a appris à se définir par le biais des activités politiques, économiques, mais aussi scientifiques, de ses habitants.
TOBIAS KRÜGER
À L’AUBE DE L’ÂGE DE GLACE
Jean de Charpentier, pionnier tragique d’une révolution scientifique
Aujourd’hui, chacun sait que, durant les différentes périodes de glaciation, de vastes pans de l’Europe étaient recouverts de glaciers. Au début du XIXe siècle, en revanche, une telle idée n’aurait effleuré l’esprit de quiconque. Jean de Charpentier (1786-1855) fut l’un des personnages qui jouèrent un rôle déterminant dans la découverte et l’étude des glaciations. Nous nous proposons de retracer ici l’histoire de sa participation à l’une des découvertes géologiques les plus sensationnelles du XIXe siècle, sans omettre la dimension tragique qu’elle eut pour lui sur le plan personnel.
Au premier abord, on pourrait supposer que Jean de Charpentier était Suisse romand ou Français. Cependant, il est né en Saxe. Son nom lui vient de ses ancêtres normands. Probablement ces derniers s’étaient-ils jadis réfugiés en Saxe, fuyant les persécutions religieuses qui frappaient les protestants français. Cadet d’une famille de sept enfants, Jean de Charpentier est venu au monde dans la petite ville minière de Freiberg. Son père, qui était professeur à l’Académie des mines locale, réalisa, entre autres, l’une des premières cartes géologiques, en 1778.1 Il y signale les types de roches au moyen de couleurs différentes, ce qui constituait à l’époque une innovation. En 1802, le père de Jean de Charpentier sera promu au poste d’inspecteur général des mines et restera jusqu’à sa mort à la tête du Service des mines et de la métallurgie dans ce qui était alors l’Electorat de Saxe.2 Ce contexte familial semble avoir fortement influencé le jeune garçon. A l’école, il reçoit une formation humaniste classique. Puis, suivant l’exemple de l’aîné de ses frères, Toussaint, il fait des études d’ingénieur des mines à l’Académie de Freiberg. Après avoir travaillé pendant une courte période sous les ordres de son frère dans une mine de charbon à Waldenbourg, en Silésie (aujourd’hui Walbrzych en Pologne), il accepte un poste dans les Pyrénées françaises. Une société minière envisage en effet de s’y lancer dans l’extraction du cuivre. Le projet ayant échoué, Charpentier reste sur place et se consacre à l’exploration des Pyrénées pendant quatre ans. A partir de 1812, il suit des cours de chimie et d’histoire naturelle à Paris. L’année suivante, il voyage en Auvergne et dans le Vivarais. A cette époque, on lui propose, grâce à l’entremise d’un de ses amis étudiants, l’inspecteur cantonal des forêts et géologue vaudois Charles Lardy (1780-1858), de reprendre la direction des Mines de sel de Bex.3 L’entreprise était en difficulté, car les coûts de production y étaient trop onéreux et les résultats de l’exploitation insatisfaisants. Jean de Charpentier relève le défi et réussit à répondre aux attentes que l’on nourrit à son égard. Au lieu de rechercher des sources d’eau salée en creusant, il réussit à détecter les couches de roches salines au moyen d’investigations géologiques et de calculs ciblés. Il pourra ainsi poser des bases nouvelles, économiquement saines, pour l’extraction du sel à Bex et multiplier la production par quatre.4 Pour lui témoigner sa reconnaissance, le Gouvernement vaudois lui fera cadeau de la Villa Solitaire, une demeure de style néo-classique rappelant vaguement l’architecture régionale, construite en 1825/26 aux Dévens par l’ingénieur cantonal Adrien Pichard (1790-1841).5

Ill. 1: La Villa Solitaire de Jean de Charpentier aux Dévens, près de Bex, construite dans un style néo-classique en1825/26.
Grâce à son activité professionnelle et son engagement personnel en tant que naturaliste, Charpentier établit rapidement des contacts avec des chercheurs suisses. En 1815, le pharmacien et fabricant d’eau minérale genevois Henri-Albert Gosse (1753-1816) fonde la Société helvétique des sciences naturelles – la SHSN –, l’actuelle Académie suisse des sciences naturelles.6 Parmi les 36 membres fondateurs invités, on trouve le directeur des Mines de sel de Bex, Jean de Charpentier, alors âgé de 29 ans. Celui-ci s’avérera être un chercheur passionné et polyvalent au cours des décennies qui suivront. Durant son séjour dans les Pyrénées françaises, il avait déjà étudié leur structure géologique. L’Académie des sciences lui décernera pour ces travaux le Prix de statistique en 1822.7 Sur ce, il enverra les notes qu’il avait prises concernant les us et coutumes et la langue du Pays basque au spécialiste prussien des langues et réformateur de l’éducation, Wilhelm von Humboldt (1767-1835).8 Ce dernier les utilisera pour ses recherches sur la langue basque. A Bex, dans le canton de Vaud, Charpentier n’étudie pas seulement les gisements de sel, mais la géologie des Alpes en général. Ainsi pourra-t-il prouver avec Charles Lardy, en 1814, que les Alpes sont nées beaucoup plus tôt qu’on ne l’avait supposé jusqu’alors.9 Au fil des ans, Jean de Charpentier constituera un herbier de 26 000 plantes, devenant ainsi l’un des meilleurs herboristes de Suisse.10 Mais la plus grande passion du directeur des salines était toutefois les escargots. Le catalogue de sa collection de gastéropodes terrestres et d’eau douce recensait au total, outre les lieux de découverte, 3707 espèces illustrées par 37 570 exemplaires.11 Ce sera son dernier grand travail scientifique.
JEAN DE CHARPENTIER SÉDUIT PAR L’IDÉE DES GLACIATIONS
Aujourd’hui, cet éminent naturaliste est surtout connu comme pionnier de la recherche sur les glaciations. Ce n’est pas sans ironie d’un point de vue historique. Certes, depuis de nombreuses années (avant même qu’il ne commence ses propres recherches), il était confronté à des questions qui allaient préoccuper les futurs glaciologues. Toutefois, dans un premier temps, il refusera l’idée d’un climat qui aurait été jadis plus froid et de glaciers alpins plus étendus, car il partait du principe que le climat avait été plus chaud au cours des premières ères géologiques.
C’est sans doute à l’été 1815 que Jean de Charpentier entendit parler pour la première fois de la croissance des glaciers. A l’époque, il entreprend une excursion au val de Bagnes en Valais. Quelqu’un lui suggère alors que les énormes blocs de pierre éparpillés dans la nature pourraient y avoir été transportés par des glaciers. Bien des années plus tard, en février 1840, il évoquera cette rencontre dans une lettre privée au géologue bernois Bernhard Studer: «La personne qui m’a parlé pour la première fois des glaciers comme étant la cause du transport des débris erratiques [sic] était un paysan de Lourtier dans le val de Bagne, du nom de Perotin, qui est sans doute mort aujourd’hui. C’est en juillet 1815, lorsque j’ai fait un voyage dans cette vallée, que j’ai passé la nuit chez lui. Il prétendait dur comme fer qu’autrefois, le val de Bagne et le val d’Entremont étaient complètement remplis par un glacier qui s’étendait jusqu’à Martigny et y avait déposé les gros blocs de granit. Il va de soi que je rejetai complètement cette idée.»12 Le «Perotin» mentionné ici n’était autre que le charpentier et chasseur de chamois Jean-Pierre Perraudin (1767-1858). Contrairement à ce que suppose Jean de Charpentier lorsqu’il écrit cette lettre, ce dernier n’était pas encore décédé; l’alerte vieillard siégeait même au Grand Conseil valaisan! Sans doute considéra-t-il les réflexions du montagnard dignes d’être publiées, car ce dernier s’appuyait sur des observations vérifiables et faisait valoir que les blocs erratiques étaient trop gros et trop lourds pour avoir été charriés par les eaux. Ainsi Perraudin appliquait-il intuitivement le principe de l’actualisme, déjà répandu parmi les géologues du XIXe siècle, selon lequel des phénomènes observés dans le passé s’expliquent à partir de faits encore observables à l’époque présente. Des hypothèses comme celle de Perraudin étaient effectivement fort répandues parmi les habitants des régions alpines, et des savants en avaient fait état à différentes reprises.13 Quelques mois plus tard, Charpentier se retrouvera à nouveau confronté au mystère de l’origine des blocs erratiques, alors qu’il assiste à la conférence d’Henri-Albert Gosse sur ce thème à l’occasion de la création de la SHSN à Genève, en octobre 1815.14

Ill. 2: Photographie présumée de Jean-Pierre Perraudin (1767-1858), qui a sans doute été prise après 1850.
L’année suivante, une autre question qui intéressera les futurs glaciologues préoccupera Jean de Charpentier. Lors de la deuxième assemblée annuelle de la SHSN à Berne, il présente les résultats des recherches effectuées par l’ingénieur cantonal valaisan Ignaz Venetz (1788-1859), assurant ainsi à ce dernier son admission au sein de la Société. Venetz se demandait notamment comment des objets prisonniers des glaciers pouvaient être transportés.15 Nous ne savons pas quand et comment Charpentier et Venetz firent connaissance, mais ce qui est sûr, c’est qu’ils eurent des contacts professionnels à partir de 1818. Cette annéelà, le glacier du Giétroz s’effondre. La chute des séracs provoquera la constitution d’un nouveau glacier en contrebas, créant un lac de retenue. Le 16 juin, le barrage de glace cède et l’eau accumulée déferle dans la vallée. Pour vérifier les mesures de protection prises par Venetz, le gouvernement cantonal du Valais avait mandaté, entre autres, Charpentier à titre d’expert.16 Plus tard, les deux hommes se rencontreront de temps à autre, participant notamment à la correction et à l’endiguement du Rhône. 17
En 1821, Venetz soumet à la SHSN un mémoire dans lequel il cherche à répondre à la question mise au concours en 1817, à savoir si le climat se refroidissait. Se fondant sur l’état des anciens glaciers, des blocs erratiques et des moraines, l’ingénieur cantonal vaudois soutient que le climat s’est dégradé à l’aube de l’époque moderne. Il lui est toutefois plus difficile d’expliquer les traces d’anciennes moraines qui se trouvent à une distance considérable de la langue glaciaire – parfois même jusqu’à cinq kilomètres et demi!
Par l’intermédiaire de Jean de Charpentier, Venetz demandera, probablement à la fin août 1822, qu’on lui renvoie son manuscrit afin qu’il le révise en vue de la mise sous presse.18
Jusque-là, le monde scientifique de Charpentier était en ordre. Tout allait changer au printemps 1829, lorsque Ignace Venetz rendit visite au directeur des Mines de sel de Bex. Selon Charpentier, Venetz lui expliqua «que ses observations le portaient à croire que, non seulement la vallée d’Entremonts, mais que tout le Valais avait été jadis occupé par un glacier, qui s’était étendu jusques au Jura et qui avait été la cause du transport des débris erratiques».19 Charpentier n’était pas vraiment convaincu de ces thèses audacieuses. L’idée d’une glaciation aussi formidable lui semblait, comme il le reconnut ultérieurement, «réellement folle et extravagante».20 Lors de la prochaine assemblée générale de la SHSN, qui eut lieu au Grand Saint-Bernard en juillet 1829, Venetz présenta ses réflexions dans une conférence. Il y expliquait que les amas de roches alpines répandus dans les Alpes et au Jura, mais aussi les blocs erratiques du nord de l’Europe étaient dus à «l’existence d’immenses glaciers qui ont disparu depuis lors».21 Les réactions à cette conférence furent très critiques. L’origine des blocs erratiques semblait en effet déjà suffisamment expliquée par les théories, alors fort répandues, des éboulis et des flots de boue. Les savants de l’époque voyaient dans les plantes tropicales fossilisées la preuve éclatante d’un climat autrefois nettement plus chaud en Europe. La plupart des géologues du XIXe siècle supposaient donc qu’au cours de son histoire, la Terre s’était lentement refroidie. Pour la plupart des chercheurs présents, Venetz était un autodidacte provincial mal informé, d’autant plus que ses observations se limitaient aux zones à proximité des glaciers valaisans.22 Jean-de Charpentier faisait aussi partie des détracteurs de Venetz. Pour dissuader son ami de persister dans cette prétendue erreur, il entreprit de vérifier ses thèses et de les réfuter.23 Ses études sur le terrain durèrent tout juste quatre années. Elles le conduiront toutefois à un résultat bien différent de celui auquel il s’attendait. Il arriva en effet à la conclusion que ce n’était pas Venetz, mais lui et les autres naturalistes qui étaient dans l’erreur. Aussi, le directeur vaudois des salines se ralliera-t-il peu à peu aux vues de l’ingénieur cantonal valaisan. Charpentier évoque ce revirement au cours d’une conversation qu’il a avec le futur médecin Hermann Lebert (1813-1878) lors de sa visite, en automne 1833.24 L’année suivante, Charpentier présente pour la première fois son nouveau point de vue à un public scientifique lors de l’assemblée générale de la SHSN à Lucerne. Sa conférence s’intitule Annonce d’un des principaux résultats des recherches de Mr. Venetz, ingénieur des ponts et chaussées du Canton du Vallais, sur l’état actuel et passé des glaciers du Vallais.25 Dans son exposé, Charpentier essaie de prouver que le glacier du Rhône s’étendait jadis jusqu’au Plateau suisse. Il est possible qu’il se soit senti conforté dans ses thèses audacieuses par une expérience faite quelques jours plus tôt, en se rendant à Lucerne. Le directeur des salines relate dans la lettre à Bernhard Studer mentionnée plus haut comment, marchant avec le manuscrit de sa conférence dans sa poche, il rattrapa un bûcheron de Meiringen en haut du col de Brüning et fit un bout de chemin avec lui: «Celui-ci prétendait, sans que je le lui aie demandé, que les blocs de granit que nous voyions sur notre route avaient été transportés du Grimsel jusqu’ici par le glacier qui s’étendait encore un peu plus loin que Berne. Comme à cet instant, j’avais mon mémoire dans ma poche[,] pour le lire à Lucerne, cette remarque me réjouit tellement que je donnai un bon pourboire à cet homme.»26

Ill. 3: Ignaz Venetz à l’âge de 38 ans. Ce portrait qu’il fit faire en 1826 le montre sous les traits d’un ingénieur plein d’assurance. Par la fenêtre, sur la gauche, on aperçoit à l’arrière-plan le glacier du Giétroz. Grâce aux mesures qu’il avait prises, Venetz réussit à empêcher une catastrophe plus grande lorsqu’il s’effondra. Peinture à l’huile de Lorenz Justin Ritz (1796-1870).
Conformément aux théories sur la formation de la Terre propagées à cette époque, Jean de Charpentier partait du principe que la planète s’était continuellement refroidie au cours de son histoire. S’appuyant sur les théories du soulèvement des montagnes, il supposait que, des forces dites plutoniennes, agissant dans les profondeurs de la Terre, avaient soulevé les Alpes et le territoire environnant. De la vapeur d’eau s’était alors échappée des fentes et des abîmes du nouveau massif. Les Alpes étant, peu après leur formation, nettement plus élevées qu’aujourd’hui, des chutes de neige persistantes entraînèrent une croissance exceptionnelle des glaciers. C’est ainsi qu’un gigantesque glacier alpin s’étendra bientôt jusqu’au Jura, traversant le Plateau suisse. Une fois le nouveau massif montagneux stabilisé, les Alpes étaient tombées à leur niveau actuel, provoquant un réchauffement des régions alpines et la fin de la glaciation. Dans son interprétation, Charpentier considérait la vaste expansion des glaciers des Alpes comme un phénomène régional provisoire. Il croyait ainsi pouvoir concilier ses observations et celles de Venetz avec les théories de l’histoire de la Terre qui prévalaient alors. Globalement, l’approche de Charpentier ressemblait à celle du botaniste suédois Göran Wahlenberg (1780-1851) qui, s’étant intéressé à l’origine des blocs erratiques en Scandinavie en 1818, supposait un refroidissement régional temporaire et une glaciation des montagnes scandinaves.27 Jean de Charpentier fera paraître son article en 1835 dans les Annales des Mines, une revue scientifique française prestigieuse.28 Le public germanophone prendra connaissance de son contenu un an plus tard, notamment grâce à une notice de Karl Büchner (1806-1837) parue dans la Literarische Zeitung.29 La même année, une revue allemande et une revue anglaise publient une traduction du texte légèrement remanié.30 Un deuxième article, dans lequel Charpentier place sa théorie glaciaire dans un cadre historique plus vaste, paraît en français et en anglais en 1836. Enfin, en 1837, la principale revue géologique allemande, Neue Jahrbuch für Mineralogie, Geognosie und Geologie, publiera en même temps ses deux articles.31 Jean de Charpentier était manifestement convaincu de sa théorie et soucieux de la diffuser et de l’introduire dans le débat scientifique.

Ill. 4: Portrait de Louis Agassiz réalisé de son vivant, en 1844, sur lequel le scientifique, alors âgé de 37 ans, est mis en scène en tant que spécialiste des glaciers et des glaciations. Les rochers figurant sur sa droite représentent sans doute les surfaces polies des blocs charriés par les glaciers. A l’arrière-plan à droite, on peut voir un paysage de montagnes comportant un glacier et une moraine médiane, nettement reconnaissable. Peinture à l’huile de Frédéric Zuberbühler (1822-1896).
UNE RENCONTRE LOURDE DE CONSÉQUENCES
En 1836, l’assemblée générale de la SHSN à Soleure en 1836 lui fournit l’occasion de discuter de ses réflexions. Il y rencontre alors le naturaliste allemand Karl Friedrich Schimper (1803-1867) et son ami d’études, le spécialiste des fossiles et titulaire de la chaire d’histoire naturelle de l’Académie de Neuchâtel, Louis Agassiz (1801-1872). Charpentier entretenait une correspondance avec ce dernier depuis 1833.32 Comme il avait coutume de le faire avec d’autres naturalistes, il l’invite à passer ses vacances avec sa famille à Bex. Agassiz accepte. Au cours de l’été, Charpentier réussira à le convaincre du bien-fondé de sa théorie des glaciations, bien que Louis Agassiz se soit montré réticent au départ.33 Finalement, Agassiz demandera à Schimper de venir les rejoindre à Bex. En 1833, ce dernier avait déjà supposé un passage d’une phase chaude à une phase froide durant l’histoire de la Terre.34 Durant l’hiver 1836/37, Schimper et Agassiz élaboreront leur propre théorie des glaciations à Neuchâtel. C’est à Karl Friedrich Schimper que l’on doit la métaphore de l’«âge glaciaire» qui résume cette nouvelle théorie.35
En juillet 1837, l’Assemblée générale de la SHSN se tient à Neuchâtel. Elle est présidée par Louis Agassiz, qui profite de l’occasion pour exposer dans son discours d’ouverture la nouvelle théorie développée avec Schimper. Après s’être référé aux enseignements de Venetz et de Charpentier, expliquant que les glaciers suisses étaient jadis beaucoup plus étendus, il fait part de ses propres observations concernant les énormes blocs erratiques, aux arêtes aiguës, que l’on rencontre dans le Jura. Il en conclut que ce massif devait, lui aussi, avoir été jadis recouvert par les glaces. Au contraire de Charpentier, il rejette toutefois l’idée que ces blocs aient pu y être transportés par un gigantesque glacier alpin. Agassiz avance plutôt la thèse selon laquelle l’Europe aurait été couverte d’une couche de glace du pôle Nord jusqu’à la Méditerranée. Lorsque les Alpes se soulevèrent, elles auraient percé cette couche et des débris de roches auraient glissé jusqu’au Jura. Contrairement à Charpentier, Agassiz ne considérait pas que l’augmentation momentanée de l’altitude des Alpes avait joué un rôle décisif dans le refroidissement du climat, 36 mais qu’à la fin de chaque ère géologique, une chute soudaine de la température du globe avait entraîné «un froid glacial», éteignant toute vie sur la planète.37 Celle-ci se serait réchauffée ultérieurement, grâce à des réactions chimiques au niveau du noyau terrestre, et aurait été repeuplée à la suite d’une nouvelle création. Ainsi, des formes de vie primitives, plus anciennes, auraient disparu, laissant la place, selon Agassiz et Schimper, à de nouvelles formes de vie plus développées. Le spécialiste des fossiles Agassiz et le botaniste Schimper rejetaient l’idée d’une transformation des espèces, et donc, il ne leur restait qu’une solution: supposer des catastrophes planétaires pour expliquer la succession toujours plus complexe de formes de vie, selon eux plus développées, au cours de l’histoire de la Terre. Avec la découverte des glaciations, ces catastrophes semblaient identifiées.38 Vingt-trois ans avant la parution de l’ouvrage de Charles Darwin, On the Origin of Species, qui ouvrait de nouvelles perspectives, Agassiz et Schimper croyaient avoir trouvé dans les glaciations une explication à la succession des espèces dans l’histoire de notre planète. Cette explication, influencée par la philosophie de la nature romantique, était, certes, hautement spéculative, mais, aux yeux des deux hommes, elle aurait mérité qu’on s’y intéresse de plus près. Agassiz devait être frustré que le thème de la succession des espèces soit relégué au second plan et que l’on mette plutôt l’accent sur la question d’une glaciation durant la Préhistoire, déjà traitée par Charpentier et Venetz. Peut-être est-ce la raison pour laquelle il n’a pas particulièrement mis en exergue la contribution de Charpentier à sa théorie et à celle de Schimper, et qu’il s’abstiendra, dans les publications suivantes parues dans la Bibliothèque universelle de Genève, de remercier le directeur des salines de l’avoir instruit à ce sujet. Au contraire, Agassiz se démarquera de la théorie de Venetz et de Charpentier. Il se fondait, certes, sur l’observation précise des moraines et des blocs erratiques, mais affirmait néanmoins qu’il n’avait pas l’intention de défendre les réflexions théoriques de Venetz et de Charpentier.39

Ill. 5: Reconstitution de l’extension du glacier du Rhône à l’ère glaciaire proposée par Charpentier en 1841. La surface en bleu représente la région couverte par le glacier.
L’ESSAI SUR LES GLACIERS ET LA FIN D’UNE AMITIÉ
Alors qu’Agassiz et Schimper s’appuyaient sur les observations de Charpentier pour étayer leur propre théorie, le Genevois Jean-André Deluc (1763-1847) fera, quant à lui, une critique véhémente de sa théorie des glaciations au cours de la même assemblée générale.40 Ainsi que Charpentier le déclare lui-même, cette situation l’incitera à exposer de manière plus précise sa théorie glaciaire dans un livre dont il commencera la rédaction à l’automne 1839.41 A ce moment-là, les choses semblaient évoluer en sa faveur. Ses articles sur l’existence d’un gigantesque glacier alpin avaient suscité un écho international, et il put concilier ses propres réflexions avec les théories du soulèvement des montagnes qui dominaient alors. De plus, deux chercheurs n’appartenant pas au secteur des sciences de la Terre – Schimper et Agassiz – avaient repris sa théorie, même si leur interprétation était un peu particulière. Toutefois, cette situation réjouissante ne devait pas durer.
Entre-temps, Louis Agassiz avait entrepris ses propres recherches et commencé à présenter également sa théorie des glaciations dans un livre qui paraîtra à l’automne 1840. Dans cet ouvrage rédigé à la hâte, il néglige de parler, comme il l’admettra lui-même, de l’apport de Schimper à la théorie des glaciations. Il devancera de quelques mois Charpentier qui travaillait encore à son livre, ce qui lui permettra de s’attribuer le mérite d’avoir publié le premier essai sur ce thème. En formulant la théorie des glaciations comme un phénomène global et en la resituant dans le contexte de ses considérations scientifiques, il lui imprimera sa propre empreinte.
Jean de Charpentier en ressentira de l’amertume. Il s’était apparemment attendu à ce que le jeune professeur lui laisse la priorité. N’était-ce pas lui qui avait initié Agassiz à la recherche sur les glaciers et les glaciations? Finalement, son Essai sur les glaciers et sur le terrain erratique du bassin du Rhône paraîtra en 1841. Il se concentre sur la question de l’origine des blocs erratiques, les mettant en relation avec les régions formées par l’érosion glaciaire et les moraines, qu’il désignait en employant le terme générique de terrain erratique. Dans son ouvrage, il contredit systématiquement les suppositions ou objections des représentants des différentes théories des coulées de boue et d’éboulis. Il réfute également la thèse d’Agassiz et de Schimper, selon laquelle les Alpes seraient nées après la formation d’une calotte polaire. Charpentier démontre que la répartition des blocs erratiques suit le cours des grandes vallées alpines. Cela ne serait pas le cas si les Alpes naissantes avaient dû, à l’instar du pissenlit qui perce l’asphalte, d’abord percer une calotte polaire existante. Il cite en outre ses prédécesseurs, l’Ecossais John Playfair (1748-1819) ainsi que Johann Wolfgang von Goethe (1781-1832), qui, avant lui, avaient fait la relation entre le transport des blocs erratiques et la glace. Apparemment, Charpentier ne connaissait pas Jens Esmark (1763-1839). Le géologue dano-norvégien avait déjà publié en 1824 une théorie des glaciations qui partait du principe de plusieurs phases de refroidissement global, avec à chaque fois une croissance massive des glaciers et des champs de glace, causée par les fluctuations de l’orbite terrestre.42

Ill. 6: Jean de Charpentier vers la fin de sa vie. Lithographie.
Malgré des observations minutieuses et des illustrations d’excellente qualité dues à un dessinateur de l’entourage de Charpentier, l’ouvrage ne connaîtra pas la même notoriété que celui d’Agassiz – ce n’était pas le premier sur le sujet. De plus, il paraît à Lausanne, ce qui allait être un obstacle pour sa diffusion internationale. Il est possible qu’un certain attachement au canton de Vaud ait joué un rôle dans le choix du lieu de publication, ainsi que celui de ses autres objets de recherche et ses publications le suggère. Le fait que Charpentier fit parvenir au gouvernement cantonal un exemplaire spécial avec une dédicace plaide en faveur de cette hypothèse.43 De plus, il n’était pas du genre à veiller à sa publicité au moyen de conférences et d’articles dans les journaux, comme son collègue plus jeune. L’aristocrate saxon n’avait, apparemment, aucune ambition sociale.44 Mais surtout, son activité de directeur des salines devait lui prendre la plupart de son temps.
Après la publication de son Essai, Charpentier continuera de s’engager dans la recherche sur les glaciations. En 1842, il publiera un essai sur l’applicabilité de «l’hypothèse de Venetz», ainsi qu’il la nommait, à l’Europe du Nord.45 Ce faisant, il intégrait désormais dans ses réflexions des régions situées hors de l’espace alpin et continuait de se rapprocher des idées proposées par Venetz. Lors d’un congrès à Milan en 1844, il contestera la thèse d’un géologue piémontais, selon laquelle les blocs erratiques des Pyrénées auraient été déposés par des raz-de-marée.46 En 1846 et 1847, Charpentier réfutera encore une fois cette hypothèse dans deux essais qu’il enverra à la Société géologique de France à Paris.47 Ensuite, il semble que, pour lui, la question de l’origine des blocs erratiques était résolue. Dans les années qui suivirent, il se consacrera à nouveau aux gastéropodes terrestres et d’eau douce.
CHARPENTIER, PIONNIER DE LA RECHERCHE SUR LES GLACIATIONS
Naturaliste et savant dont l’activité s’étend sur presque toute la première moitié du XIXe siècle, Jean de Charpentier eut, en outre, le mérite d’avoir dirigé avec succès une mine de sel, cultivé des intérêts scientifiques d’une grande diversité et entretenu des contacts avec des chercheurs du monde entier. La SHSN, dont il est l’un des cofondateurs, servira de plate-forme à cet homme très sociable et aimant voyager pour présenter ses observations et ses nouvelles théories et échanger ses idées avec d’autres naturalistes. Il utilisera également les Actes de la SHSN pour y publier les résultats de ses recherches. Et lorsqu’il souhaitait une diffusion internationale, il les faisait paraître dans d’autres revues scientifiques.
Son rôle de pionnier dans la recherche sur les glaciations présente un caractère quelque peu tragique. Bien que Jean de Charpentier ait été confronté, au plus tard dès 1815, à la question de l’origine des blocs erratiques, il ne l’étudiera qu’à partir du début des années 1830. Il était pourtant parfaitement au courant des théories de son époque concernant l’histoire de la planète. Il essaiera systématiquement de concilier ses observations et celles de Venetz avec l’état de la recherche à son époque. Avec le recul, on peut dire qu’il ne sortait pas des sentiers battus. Ses réflexions ne présentent, pour la plupart, aucune nouveauté conceptuelle. De ce point de vue, les idées non conventionnelles de son ami Ignace Venetz concernant une ère glaciaire en Europe du Nord ou les causes astronomiques48 d’un refroidissement global du climat vont plus loin. Mais aurait-on accordé quelque attention à sa thèse d’un gigantesque glacier alpin sans ces concessions au cadre d’interprétation qui dominait alors dans la recherche de l’époque? Les travaux réalisés auparavant par Esmark n’auraient sans doute eu pratiquement aucun écho dans les pays germanophones et francophones sans de telles références.
En définitive, Charpentier aura vécu une cruelle expérience – Louis Agassiz lui avait volé en effet la vedette en publiant son ouvrage avant le sien. Cela lui permit de formuler la théorie des glaciations selon ses propres conceptions en matière d’histoire naturelle et de l’associer à sa personne. On peut se demander, à ce propos, dans quelle mesure les pratiques de recherche et l’attribution des découvertes scientifiques sont équitables. Jean de Charpentier faisait preuve d’un haut degré d’intégrité et veillait scrupuleusement à saluer les mérites d’autres naturalistes. Il soulignera même parfois le rôle de son ami Venetz, qui lui avait inspiré ses recherches, dans les titres de ses publications. Il exerçait en outre son activité de chercheur en procédant à de minutieuses observations et études sur le terrain.
Dans l’espace anglophone, Jean de Charpentier contribuera au positionnement de ce thème. Ainsi, les vers pathétiques de son ami, le géologue Arnold Escher von der Linth (1807-1872) sonnent-ils parfaitement juste: «Il tourna notre regard vers ces temps lointains où la haute masse de glace atteignait la terrasse des Alpes […] Ce qui au départ semblait présomptueux, il le rendit clair et lumineux à tous.»49
FLAVIO HANER
COMMENT LA NATURE INVESTIT LA VILLE
Augustin Pyrame de Candolle et la création des musées d’histoire naturelle en Suisse
Au début du XIXe siècle, de nouveaux lieux et édifices dans lesquels les habitants pouvaient étudier la nature sans être obligés de quitter la ville furent aménagés ou construits non seulement en Suisse, mais dans toute l’Europe. C’est le cas des jardins botaniques et des premiers musées d’histoire naturelle. Les naturalistes y apportaient les objets qu’ils avaient collectés dans la nature, leur donnaient un nom, les classifiaient et les mettaient en scène. Dans les espaces spécialement créés à cet effet, on s’efforçait de représenter la nature comme un système ordonné. Toutefois, l’aménagement de tels établissements n’allait pas sans difficultés. Tout d’abord, un grand nombre d’objets devaient être transportés de la campagne à la ville. Ensuite, les chercheurs devaient convaincre le grand public, mais aussi les politiciens et la société dans son ensemble, de l’utilité et du sens qu’il y avait à collectionner et à exposer des objets pris dans la nature. En même temps, il s’agissait d’établir l’histoire naturelle comme une science à part entière.1
En Suisse, l’une des principales personnalités à s’engager pour la création de jardins botaniques, de musées d’histoire naturelle, et donc, pour une modernisation des sciences naturelles, sera le célèbre botaniste genevois Augustin Pyrame de Candolle (1778-1841). Dans l’histoire des sciences, il est surtout connu pour avoir développé un nouveau système de classification des plantes auquel Charles Darwin recourra également.2 Dans cet essai, nous nous efforcerons de mettre en lumière le rôle de Candolle dans le développement d’une infrastructure moderne en matière de sciences naturelles en Suisse. Lui et ses contemporains se battront pour que l’histoire naturelle, qui était jusque-là un agréable passe-temps auquel s’adonnaient les familles de patriciens et de magistrats aisés durant leurs loisirs, se transforme en un projet soutenu par le public et l’Etat.
LA SUISSE, JARDIN DE L’EUROPE
Dans le contexte du romantisme et de l’essor de la philosophie de la nature, la Suisse allait devenir, au XVIIIe siècle, l’une des destinations les plus appréciées des amoureux de la nature de toute l’Europe. Ses montagnes difficilement accessibles et leurs glaciers n’étaient plus considérés comme un sujet d’épouvante ou comme des contrées inhospitalières. Le paysage de la Suisse, avec ses vallées profondes, ses collines couvertes de forêts et ses innombrables rivières, ruisseaux et lacs, ainsi que ses plaines alluviales et leurs rives, était peu à peu considéré comme une sorte de paradis sur terre. Vers la fin du siècle, le médecin et géographe allemand Johann Gottfried Ebel note dans son journal de voyage: «Il n’est certainement aucune contrée, aucune partie de notre Globe, qui soit, à tant de divers égards, aussi remarquable et aussi intéressante que la Suisse. […]. Tout ce qu’il y a de grand, de majestueux et d’étonnant, tout ce qu’il y a de plus propre à inspirer l’effroi et même l’horreur, tout ce qu’il y a de beau, de suave, d’attrayant, de douceurs pures et revivifiantes, qui se trouve épars dans la Nature entière, semble ici s’être réuni dans un petit espace, et avoir composé de ce pays le jardin de l’Europe, où tous les adorateurs de la Nature devroient se rendre en pélérinage, sûrs d’y recueillir, pour prix de leur dévotion, une ample moisson de satisfactions et de récompenses.»3

Ill. 1: La nature suisse, sauvage et romantique. Gravure d’un livre du voyageur allemand Christian Hirschfeld en 1776.
La réputation de la Suisse comme paradis naturel se renforcera surtout dans les grandes métropoles européennes. A Paris, par exemple, en 1794, un parc arboré et paysagé récemment ouvert, comprenant des enclos où l’on pouvait voir des animaux, et donc l’un des premiers jardins zoologiques publics du monde, est tout simplement baptisé «la vallée suisse».4 Toutefois, en Suisse également, même les bourgeois aisés apprennent à voir leur pays avec d’autres yeux. Les cabinets des curiosités joueront là un rôle particulier, ainsi que l’explique l’humaniste allemand Christian Cajus Lorenz Hirschfeld en 1777:
«On ne peut pas ne pas louer les Suisses de s’être intéressés non seulement aux curiosités de leur pays, mais de les avoir aussi présentées avec plaisir aux étrangers. Dans des régions montagneuses reculées, de nombreux prédicateurs commencent même à faire de la collection et de l’étude de curiosités naturelles de leur pays une occupation aussi utile qu’agréable.»5
Les voyageurs érudits découvrent des cabinets de curiosités dans les grandes villes comme Bâle, Berne, Zurich, Genève, Lausanne, Neuchâtel ou Lucerne, mais aussi dans des localités plus modestes telles que Schaffhouse, Soleure, Yverdon, Altdorf, Glaris ou La Ferrière. Leurs propriétaires étaient des professeurs, des médecins, des pharmaciens ou des pasteurs, des maîtres d’école ou des artistes. Des banquiers ou industriels fortunés de la région possédaient une petite collection de naturalia.6 Certains se spécialisèrent même dans le commerce de ces objets naturels ainsi que des curiosités. La collection, le commerce et l’échange de naturalia n’était pas simplement un passe-temps agréable. Ces collections constituaient une base indispensable pour l’étude de la nature. C’est ce qu’il ressort de l’entrée sur les cabinets d’histoire naturelle figurant dans l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert en 1752:
«La science de l’Histoire naturelle fait des progrès à proportion que les cabinets se complètent; l’édifice ne s’élève que par les matériaux que l’on y employe, & l’on ne peut avoir un tout que lorsqu’on a mis ensemble toutes les parties dont il doit être composé. […] Ce n’a guère été que dans ce siècle que l’on s’est appliqué à l’étude de l’Histoire naturelle avec assez d’ardeur & de succès pour marcher à grands pas dans cette carrière. C’est aussi à notre siècle que l’on rapportera le commencement des établissements les plus dignes du nom de cabinet d’Histoire naturelle.»7
Les innombrables cabinets de naturalia qui furent créés au XVIIIe siècle en Suisse, la plupart du temps dans les régions urbanisées, appartenaient à des particuliers. Généralement, ils étaient réservés à l’usage de leurs propriétaires.8 Néanmoins, rendre les collections accessibles à un vaste public était une mesure nécessaire, ainsi que la femme de lettres et poétesse Helen Maria Williams (1761-1827) le fait observer lors de son séjour de six mois en Suisse en 1794:
«Parmi les curiosités de la Suisse qui méritent l’attention des voyageurs, les cabinets d’histoire naturelle sont, de l’avis des autochtones, d’un rang particulier. […] ces collections pourraient conduire un jour à un musée d’une importance considérable et très précieux, si elles étaient rassemblées et mises au service du public.»9
COLLECTIONNER ET ÉTUDIER – IMPULSIONS DE L’ÉTRANGER
Aux alentours de 1800, ce n’est toutefois pas l’inaccessibilité des collections d’histoire naturelle qui faisait obstacle à une modernisation de la recherche en sciences naturelles. Il manquait également de possibilités de formation pour les futurs naturalistes. En effet, en Suisse, à la différence des autres pays européens, les sciences naturelles n’étaient même pas enseignées dans les universités, et, jusqu’au XIXe siècle, aucune chaire de sciences naturelles ne sera créée, que ce soit dans les académies de Genève, de Lausanne et de Berne ou à l’université de Bâle.10 Seule la botanique était représentée dans l’enseignement scientifique et la recherche, en tant que section de la médecine, toutefois, les médecins s’intéressaient plus à l’utilisation des plantes comme remèdes qu’à leur classification, leur physiologie ou leur taxinomie. Ce n’est que vers 1778 que l’on trouve les premiers indices prouvant la constitution de collections d’histoire naturelle dans les établissements universitaires suisses. A Bâle, le gouvernement achète notamment l’important cabinet d’antiquités et de curiosités de Daniel Bruckner (1707-1781). L’un des arguments motivant cette acquisition était qu’il pouvait être d’une grande utilité pour la ville et l’Université, au cas où «l’histoire naturelle y serait, avec le temps, publiquement enseignée».11 La collection fut installée dans la Bibliothèque publique et universitaire de Bâle, toutefois, il fallut encore attendre plusieurs décennies jusqu’à ce qu’elle puisse remplir ses fonctions scientifiques. A Genève, Henri Boissier (1766-1845) réclama en 1794 la création d’un cabinet d’histoire naturelle pour faciliter l’enseignement dans cette discipline. Sur ce, le Gouvernement genevois vota un crédit pour l’acquisition d’instruments de physique et du cabinet de naturalia du pharmacien Pierre-François Tingry (1743-1821). Les professeurs ne firent toutefois guère usage de ces collections et, les rémunérations prévues n’ayant pas été versées, la collection dut être rendue à son propriétaire.12 La première chaire de sciences naturelles sera créée à l’Académie de Berne, nouvellement constituée, en 1805, et occupée par le naturaliste Karl Friedrich Meisner (1765-1825).
La majeure partie de la recherche en sciences naturelles avait toutefois lieu loin des établissements universitaires, dans des «sociétés savantes» qui avaient été créées dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle. C’est le cas notamment des sociétés de physique et de sciences naturelles à Zurich (fondées en 1746), de la Societas Physico-Medica Basiliensis (1751-1787), de la «Société privée des amis des sciences naturelles» de Berne (fondée en 1786) ou la Société des Naturalistes Genevois (fondée en 1791, qui devint Société de physique et d’histoire naturelle de Genève à partir de 1799). Certaines géraient aussi leurs propres collections et cabinets de naturalia, pour lesquels elles aménagèrent des locaux spécialement à cet effet, comme la Société de physique à Zurich. Toutefois, il fallut encore quelques années pour que d’autres cercles puissent profiter des intérêts privés des naturalistes et de leurs collections.13 Les circonstances politiques n’étaient pas vraiment favorables. Avec l’entrée des troupes françaises sous Napoléon en 1798, les villes-républiques helvétiques tombent sous le contrôle de la France. Durant cette période de troubles, les activités des établissements universitaires suisses seront pratiquement interrompues. Quiconque souhaitait faire des études sérieuses en médecine, en histoire naturelle ou en botanique et disposait des moyens financiers nécessaires partait étudier dans une université à l’étranger. Les universités de Göttingen, de Paris ou de Leyde étaient particulièrement renommées. Dans ces établissements modernes, les cours n’avaient pas seulement lieu dans les auditoriums; pour l’enseignement académique et la recherche, ils disposaient déjà de leurs propres musées, jardins botaniques et de vastes collections provenant de tous les domaines des sciences naturelles. Le programme d’études comprenait également des excursions et des voyages de recherche.14 Les étudiants venus de Suisse apprenaient ainsi à connaître les avantages des collections scientifiques. On n’y collectionnait pas pour l’usage privé, mais dans un but «plus élevé», celui de servir la science. Après leur séjour d’étude, les étudiants rapportèrent, outre leurs connaissances, l’idée d’un nouveau genre de formation en Suisse.
L’ÉTUDE DANS LA NATURE – AUGUSTIN PYRAME DE CANDOLLE
Le Genevois Augustin Pyrame de Candolle fut l’un de ces étudiants qui purent bénéficier pleinement de ce nouveau type de formation au Muséum, au Jardin botanique ou lors d’excursions, et apprirent à les apprécier.15 Sa biographie, qu’il rédigea luimême et que son fils achèvera à sa mort, donne un aperçu de la vie d’un naturaliste aux alentours de 1800. Elle montre aussi quels étaient ceux qui pratiquaient la recherche en sciences naturelles à cette époque et dans quels lieux ils le faisaient.16 Augustin Pyrame de Candolle est né à Genève le 4 février 1778, d’une famille de banquiers aisés. Après des études au collège, il suit ses premiers cours à l’Académie de Genève, la future Université. Il s’intéresse avant tout à la littérature, jusqu’à ce qu’il assiste, au printemps 1794, à un cours de botanique donné «dans un très modeste jardin» de la Société de physique et d’histoire naturelle.17 Cette société avait été fondée par le pharmacien et naturaliste Henri-Albert Gosse, sous le nom de Société des Naturalistes, dans le but d’encourager les sciences naturelles. Dans sa biographie, Candolle écrit que, lors des randonnées qu’il entreprit pendant les vacances d’été dans les montagnes du Jura, il avait remarqué qu’il ne connaissait le nom d’aucune plante. Il prit alors la décision d’étudier au moins le nom des plantes. Il partagera sa nouvelle passion pour la flore locale avec son camarade d’école, Jean-Pierre Pictet (1777-1857), fils du géographe et astronome Jean-Louis Pictet, ainsi que le futur professeur d’histoire et statisticien Jean Picot (1777-1864), lui aussi intéressé par les sciences naturelles. Tous deux habitaient dans le voisinage de la maison familiale des Candolle et étaient également issus de familles aisées. Leur statut social privilégié permettra aux jeunes chercheurs de satisfaire leur curiosité et de poursuivre leurs intérêts sans perspectives professionnelles concrètes – la recherche en sciences naturelles n’était pas, en effet, un métier avec lequel on pouvait gagner de l’argent.
En 1797, le géologue français Déodat Gratet de Dolomieu (1750-1801) se rend à Genève. Les parents de Pictet et de Picot le prient d’emmener leurs fils avec lui à Paris. Ils invitent Candolle à participer, lui aussi, à ce voyage. En novembre, ils atteignent Paris. Les cours de botanique n’étant pas dispensés en hiver, les trois amis suivront divers cours de physique, chimie, minéralogie, anatomie et zoologie. A leur retour à Genève en 1798, Candolle décide d’étudier la médecine. Il avait le choix, comme il le rapporte dans ses Mémoires, entre Göttingen et Paris, mais il se décida pour cette dernière ville en raison de son ignorance de la langue allemande. De Paris, il entreprend dès l’automne 1798 une excursion en Normandie. Se rendant pour la première fois sur la côte atlantique, Candolle collecte le plus de matériel zoologique et botanique qu’il put trouver. Son projet de ramener à Paris dans une barrique remplie d’eau-de-vie toute une collection de poissons qu’il avait achetés à des pêcheurs échouera toutefois, car d’autres prédateurs s’étaient attaqués aux poissons et les avaient entièrement dévorés.18 Entre-temps, sa ville natale avait été annexée par la France. De retour à Paris, Candolle apprend que le nouveau Gouvernement français songe à installer une école centrale à Genève, chef-lieu du département du Léman. On prévoyait de nommer le jeune homme, alors âgé de 20 ans, au poste de professeur de sciences naturelles. Pour le cours, il devait créer son propre musée en se servant pour cela des doublons du Muséeum d’histoire naturelle de Paris. Il se lancera dans cette tâche avec beaucoup d’enthousiasme et rassemblera une abondante collection qu’il expédiera à Genève. Cette collection d’une valeur scientifique inestimable qui était, certes, arrivée à bon port, ne devait jamais remplir sa fonction. Comme le projet tout entier, elle fut finalement victime des remous politiques qui agitaient l’Helvétie, et fut pillée et dispersée. Lorsqu’il retournera à Genève, vingt ans plus tard, il ne trouvera qu’un zèbre empaillé en fort mauvais état.19
Durant les guerres napoléoniennes, après 1803, Candolle fera d’autres séjours d’études en Hollande et en Angleterre. En 1807, il est appelé comme professeur de botanique à l’Université de Montpellier. Il y constituera une collection systématique et exhaustive à l’intention des étudiants. Dans le domaine de la recherche en sciences naturelles, il ne manquera pas grand-chose dans son pays natal. Entre 1800 et 1815, à l’exception de Berne, seules des activités indirectement liées à cette discipline seront pratiquées dans les établissements universitaires suisses. Les professeurs étaient plus préoccupés par les débats politiques sur la réforme de l’enseignement dans le pays ou, plus généralement, du fonctionnement de l’Etat suisse.
RESTAURATION ET ACTIVITÉS SCIENTIFIQUES
En 1814, la ville-république de Genève adhère à la Suisse et devient la capitale du canton du même nom, nouvellement créé. La situation politique s’étant apaisée, les activités scientifiques purent reprendre. La fondation de la Société helvétique des sciences naturelles en 1815 par Henri-Albert Gosse, que nous avons mentionnée plus haut, mais aussi la présence du théologue et naturaliste bernois Samuel Wyttenbach joueront un rôle important pour les scientifiques.20 Désormais, il existait pour la première fois une organisation dans laquelle les naturalistes du pays pouvaient échanger leurs idées dans toute la Suisse. La SHSN ne s’adressait toutefois pas seulement aux experts, mais elle permit à des néophytes et des amoureux de la nature d’y adhérer et de participer aux recherches scientifiques.21 Candolle profita également de l’essor général des sciences naturelles dû à la SHSN. L’année même de la fondation de la société, il fut sollicité pour un poste de professeur d’histoire naturelle à Genève. Il accepta, à la condition qu’un jardin botanique soit mis à sa disposition pour le cours. Lors de son déménagement à Genève en 1816, son plus gros souci fut le transport de sa collection de Montpellier en Suisse. A la vue des quarante voitures chargées de matériel qui furent livrées en septembre devant l’entrée de sa maison, les voisins s’inquiétèrent de sa santé mentale. Comment allait-il caser tout cela dans un si petit appartement? Toutefois, Candolle avait préparé très minutieusement sa collection, l’avait systématiquement classifiée et avait numéroté chaque caisse, si bien que, dès le surlendemain, sa collection privée était disponible pour ses étudiants.22

Ill. 2: Le professeur dans son jardin. Portrait d’Augustin Pyrame de Candolle datant de 1822. Peinture de Pierre-Louis Bouvier (1766-1836).
Avant même le début des cours, il commence à aménager le Jardin botanique. Le gouvernement de Genève accède à ses désirs et met à sa disposition un champ près des Bastions ainsi qu’une somme non négligeable.23 Dès novembre 1817, les cours purent commencer. L’auditorium se trouvait au centre du Jardin botanique. L’année suivante, Candolle lancera un appel au soutien public du Jardin botanique, auquel de nombreux bourgeois fortunés de la ville répondirent positivement. Ils firent don d’un montant considérable pour la construction des serres ainsi que de plusieurs centaines de plantes de leurs propres jardins. Inspiré par le succès du Jardin botanique, Henri Boissier reprit son idée de 1794, à savoir la création d’un muséum académique. Il avait l’intention d’ériger un bâtiment dans lequel les disciplines scientifiques telles que la physique, la chimie, la minéralogie et la zoologie pourraient être enseignées et étudiées à partir de ces collections. Boissier avait déjà fait don de son cabinet d’histoire naturelle et de sa collection d’antiquités à l’Académie de Genève dès 1811. Toutefois, celle-ci n’avait toujours pas trouvé de lieu d’exposition et d’utilisation approprié. Avec Candolle, il put convaincre d’autres membres du gouvernement et de l’Académie de soutenir ce projet. En 1818, le Sénat de l’Académie de Genève décida de nommer une Commission du Muséum. Elle était composée de professeurs de physique, de chimie, de minéralogie, de botanique, de zoologie et d’archéologie. On trouva une salle libre pour le Muséum dans un bâtiment qui avait servi de logis aux représentants du Gouvernement français durant l’occupation de Genève. En 1819, les premiers cours eurent lieu dans le Muséum académique. En mai 1820, le gouvernement adopta une nouvelle décision, grâce à laquelle la propriété du Muséum et des collections qu’il renfermait était transférée à la Ville. Le Muséum reçut alors non seulement un budget de fonctionnement annuel, mais aussi une gestion administrative et un règlement qui fixait les heures d’ouverture pour le grand public. Ainsi, le premier Muséum d’histoire naturelle de Suisse fut-il officiellement inauguré. La collection s’accroîtra rapidement grâce à de nombreux dons et cadeaux de collectionneurs privés et de bourgeois aisés.24
La fondation de la SHSN, la nomination d’un professeur d’histoire naturelle à Genève et l’ouverture du Jardin botanique ainsi que du Musée académique encourageront le développement des sciences naturelles dans d’autres villes suisses. En 1816, le mathématicien et astronome Daniel Huber (1768-1829), qui était depuis longtemps directeur de la Bibliothèque publique et universitaire de Bâle, participe à la deuxième Assemblée générale de la SHSN. De retour à Bâle, il commence non seulement par fonder une section locale, mais il s’engagera aussi énergiquement pour la création d’un Musée d’histoire naturelle. Avec l’ingénieur, physicien et naturaliste bâlois Christoph Bernoulli (1782-1863) et Peter Merian (1795-1883), qui vouait une passion à la géographie et était bien introduit dans les milieux politiques et académiques, il réussira à convaincre le gouvernement, la direction de l’Université, mais aussi d’autres cercles de personnages influents, de l’utilité des sciences naturelles.25 En 1818, l’Université de Bâle crée une chaire d’histoire naturelle ainsi qu’une chaire de chimie et de physique. Christoph Bernoulli et Peter Merian sont nommés professeurs. Juste après leur entrée en fonctions, Huber, Bernoulli et Merian s’adressent au Gouvernement bâlois pour expliquer qu’ils ne pourront donner des cours de sciences naturelles, de physique et de chimie adéquats que si ce dernier met à leur disposition les collections et les infrastructures correspondantes, ainsi qu’un laboratoire de chimie et des instruments de physique pour les démonstrations.26 En 1821, le Musée des sciences naturelles ouvre ses portes et deviendra bientôt, comme celui de Genève, un centre d’enseignement et de recherche scientifique.27 A partir des années 1820, des développements comparables auront lieu dans d’autres villes suisses. Dès 1819 des sections locales de la SHSN furent créées à St-Gall et à Lausanne. Le Jardin botanique de Lausanne, comprenant également une collection d’histoire naturelle, sera aménagé en 1824. En 1830, le Jardin botanique de Porrentruy, qui avait été fondé dès 1792 par les Français, sera restructuré et complété par un Musée d’histoire naturelle. D’autres musées d’histoire naturelle et jardins botaniques ouvriront leurs portes au cours des années suivantes, à Berne en 1832, à Zurich en 1833, et à Neuchâtel en 1835.

Ill. 3: Flâner dans la nature – le Jardin botanique de Genève en 1824.
COLLECTIONNER POUR UNE NOBLE CAUSE
Dès les années 1820, des collections privées de naturalia entrèrent en possession des universités de presque toutes les grandes villes de Suisse qui disposaient d’établissements académiques spécialisés et furent également utilisées pour les cours. Ainsi le modèle de la collection comme instrument de recherche et matériel pédagogique finira-t-il par s’imposer. Les musées scientifiques n’étaient toutefois pas encore des institutions de formation publiques, tels qu’on les connaît aujourd’hui. Au début, on ne pouvait visiter les collections que certains jours, le mardi après-midi à Genève et le dimanche après-midi à Bâle. Le reste du temps, elles étaient réservées aux professeurs et aux étudiants. Mais on était tout à fait conscient du potentiel que recelaient les musées pour la formation publique. Le botaniste Karl Friedrich Meisner décrit le but du Musée d’histoire naturelle de Berne de la manière suivante:
«Les cabinets d’histoire naturelle ne peuvent avoir – comme les collections en tout genre – qu’un seul objectif pertinent: encourager l’étude des objets collectionnés et l’instruction. On rassemble une quantité d’objets recueillis dans la nature, on les expose les uns à côté des autres dans un certain ordre, on indique leur nom, le lieu où on les trouve et où ils ont été découverts, etc. Pourquoi? On ne peut imaginer un but plus raisonnable que celui-ci: en conservant et en classifiant une série d’objets naturels, éveiller ici et là l’amour des sciences naturelles qui sommeille en chacun de nous et lui donner pour ainsi dire le premier choc qui l’incitera à se manifester; offrir la possibilité au profane comme au savant de corriger leurs conceptions grâce à l’observation et la comparaison et d’enrichir ainsi leurs connaissances.»28
Avec le regroupement des collections et leur intégration dans l’enseignement et la recherche scientifiques, les nouveaux centres de recherche en sciences naturelles virent le jour. Il ne s’agissait pas seulement pour eux de générer des connaissances sur la nature et de les sauvegarder, mais de les rendre aussi accessibles à un plus vaste public. Les musées et les jardins botaniques jouèrent à cet égard un rôle capital, en tant qu’établissements de recherche et d’enseignement, pour l’ancrage de disciplines telles que la biologie, la géologie ou l’anthropologie dans le paysage universitaire suisse. Des naturalistes comme Augustin Pyrame de Candolle essayaient, avec leurs modèles de classification et leurs nomenclatures, sur lesquels ils se basaient pour exposer les naturalia, de «mettre de l’ordre» dans la nature, au sens propre du terme. Les musées scientifiques servirent par ailleurs à faire connaître à un public plus vaste les phénomènes naturels et à les illustrer au moyen des objets exposés.29 Grâce ces nouveaux espaces de connaissance, la nature entrait directement au centre de la vie bourgeoise, à savoir dans les villes. Les expositions incitaient à réfléchir sur le rapport entre l’homme et la nature. En regardant les objets exposés dans les musées d’histoire naturelle et les jardins botaniques, les scientifiques et les visiteurs se trouvaient confrontés à des questions existentielles: comment est apparue la Terre? comment se sont développées les différentes espèces? d’où vient l’homme? L’ouverture croissante des collections au public, au milieu du XIXe siècle, permit aux citoyennes et aux citoyens de participer plus activement aux discussions concernant ces questions, non seulement en mettant à la disposition des établissements de recherche leurs collections, mais aussi en communiquant leurs propres observations ou points de vue sur la nature.30 Désormais, la recherche en sciences naturelles n’est plus l’affaire privée de quelques bourgeois aisés; elle s’ouvre aux citadins et à un public cultivé. Ils n’étaient pas obligés d’entreprendre de longs périples pour cela: la nature leur était, en quelque sorte, présentée devant leur porte, et qui plus est, sous une forme ordonnée. Les musées ou les jardins botaniques constituaient une plate-forme visant à générer et à traiter les nouveaux savoirs sur la nature.31 Et avec ce savoir qui était mis sous leurs yeux, loin de la nature, les habitants commencèrent à regarder celle-ci d’un autre œil.
FRANZISKA HUPFER
LE TEMPS EN TABLEAUX
Christian Gregor Brügger et l’institutionnalisation de la météorologie
«Un disciple des sciences naturelles […] a entrepris depuis quelques années, de sa propre initiative, de couvrir notre Réthie alpine, très ramifiée, d’un réseau de stations pour l’observation du temps et de la nature», annonçait un journal grison en 1859.1 Ce «naturaliste assidu» s’appelait Christian Gregor Brügger (1833-1899). Trois ans plus tôt, il était rentré dans son canton natal des Grisons, après avoir terminé ses études à Munich et à Innsbruck, et, de sa propre initiative, il avait mis en place un réseau d’observation météorologique. Le jeune homme, qui n’avait alors que 23 ans, est convaincu qu’une observation empirique et comparée du temps permettrait d’identifier les lois régissant les phénomènes météorologiques. Il veut comprendre comment ces derniers sont influencés par les «mouvements des masses d’air terrestres» et quels sont leurs effets sur la végétation.2 Depuis le XVIIIe siècle, les rapports d’observateurs de différentes contrées faisaient partie des méthodes typiques de la recherche en sciences naturelles.3 Il essaie donc de trouver des observateurs bénévoles dans le plus grand nombre possible de localités du canton des Grisons. Il leur remettait un tableau et des instructions leur enjoignant de noter deux fois par jour la température, le type de précipitation, le degré de couverture nuageuse et la direction du vent.4 A la fin de chaque mois, ses correspondants lui envoyaient leurs tableaux.
Afin de pouvoir comparer les résultats de ces mesures, Brügger demande aux observateurs d’acheter un thermomètre du même type. Certains s’équiperont également d’un baromètre pour mesurer la pression de l’air ou d’un ombromètre qui leur permettait de mesurer les précipitations. Les différents instruments devaient être calibrés, ceux de Brügger servant d’étalon. Des connaissances préalables n’étaient pas nécessaires pour participer au projet. Brügger recrute ses collaborateurs – pour la plupart, des hommes – par le biais de contacts personnels. Il sera soutenu dans cette tâche par un particulier, le châtelain Carl Ulysses von Salis-Marschlins (1795-1886), un éminent érudit qui procédait, lui aussi, à des mesures météorologiques et le mettra en relation avec de nouveaux observateurs. D’autres contactent directement Brügger, proposant de collaborer à cette entreprise «afin de pouvoir servir la science».5 Les observateurs, qui n’avaient, à quelques exceptions près, aucune formation en sciences naturelles, considèrent leur intégration dans un tel projet scientifique comme une grande preuve de confiance. Le pasteur de Zernez, Otto Guidon, remerciera ainsi Brügger de l’«honneur» qu’il lui a fait en l’engageant comme collaborateur.6 Aux yeux du naturaliste, les pasteurs semblaient particulièrement doués pour cette tâche. Ils constituent en tout cas le groupe professionnel le plus fortement représenté parmi les observateurs. Le réseau météorologique sera très vite connu dans le canton des Grisons, car les journaux publient les comptes rendus des résultats de ces mesures. La Bündner Zeitung fait paraître au début de chaque mois un tableau présentant les températures du mois précédent. Le nombre de stations, qui était encore de dix en avril 1857, s’accroît, passant à 37 en juillet 1858.7 Les tableaux comprenaient les températures moyennes mensuelles, le jour où le thermomètre atteignait son niveau le plus bas et le plus élevé, la plus forte fluctuation de température journalière ainsi que les valeurs maximales et moyennes de fluctuation de température journalière, la direction du vent, et enfin, le nombre de jours de neige, de pluie, de brouillard ou de nébulosité.

Ill. 1: Avril 1858: dans le village de Martina aux Grisons, le douanier Andreas Bärtsch notait trois fois par jour la température, le type de précipitations, le degré de couverture nuageuse et la direction du vent. A la fin du mois, il envoyait ses relevés à Brügger.
LES DONNÉES MÉTÉO DANS LE JOURNAL: «DES PERLES JETÉES AUX POURCEAUX»
Pour atteindre son objectif, Brügger suit la conception de l’explorateur allemand Alexander von Humboldt, selon lequel le but final «est surtout la détermination numérique des valeurs moyennes».8 Il s’efforce donc d’effectuer un relevé statistique des conditions météorologiques sur le long terme, afin d’étudier plus à fond le climat des Grisons. Brügger recevra pour son projet le soutien de scientifiques renommés. Le physicien et météorologue allemand Ludwig Friedrich Kämtz – il est considéré comme le cofondateur de la météorologie moderne – fera un voyage en Suisse en 1858 et parlera en termes élogieux du réseau grison.9 Bernhard Studer, professeur de géologie à Berne, promit également à Brügger que son réseau météorologique se verrait «attribuer les plus hauts honneurs».10 La statistique climatique, telle que la pratiquait Brügger, était l’orientation scientifique qui prévalait dans la météorologie des années 1850. La diffusion de prévisions météorologiques ne devait s’imposer qu’une vingtaine d’années plus tard.11 Brügger s’occupe donc exclusivement des phénomènes climatiques déjà survenus. Dans le journal grison de langue allemande Die Rheinquellen, il publie quotidiennement ses propres mesures de la température de la veille.12 En juin 1858, le journal accepte de tenter une expérience, à savoir publier les mesures de la température de 20 stations le jour suivant.13 Les observateurs y participant recevront pour cela des cartes postales qu’ils rempliront après avoir effectué leurs mesures à midi et enverront à Coire par le «courrier de l’après-midi».14 Bien que la transmission des données ait réussi dans la plupart des cas, ces «rapports journaliers des stations bénévoles servant à l’étude de la météorologie dans et pour les Grisons» seront abandonnés. La collaboration avec le Bündnerisches Monatsblatt ne s’avérera pas non plus durable. Brügger avait promis à ses correspondants que les observations envoyées à temps seraient publiées dans ce mensuel.15 A partir de janvier 1858, un compte rendu des relevés météorologiques paraît chaque mois sur une pleine page sous la rubrique «Chronik». Toutefois, au bout de six mois, ces tableaux seront, là encore, supprimés. Agostino Garbald, directeur de la douane à Castasegna, à la frontière italo-suisse, et observateur météorologique, en attribue la cause au manque d’intérêt de la part des lecteurs:

Ill. 2: «Des perles jetées aux pourceaux»: l’intérêt du public pour les données fournies par Brügger sur la météorologie restera limité. Tableau tiré du Bündnerisches Monatsblatt, 5 mai 1858.
«Quiconque n’est pas à moitié ou au quart météorologue ne s’intéresse nullement à la chose; il n’est pas rare que des gens tout à fait raisonnables et ayant une bonne formation demandent à quoi servent de telles observations, et, à leur sourire moqueur et leur haussement d’épaules compatissant, vous vous rendez compte qu’ils vous prennent, au moins à cet égard, pour un demi-fou. Comment s’étonner dès lors que de telles personnes ne savent pas apprécier les observations météorologiques et regrettent chaque ligne qui les éloignent des ragots colportés par les journaux. Nous avons jeté des perles aux pourceaux.»16
Le journal n’avait donc pas réussi à convaincre ses lecteurs de l’importance des observations météorologiques. L’argument de Brügger, selon lequel l’agriculture profiterait des informations recueillies sur le climat local, ne suscitera pas un regain d’intérêt de leur part.17 Avec un enthousiasme édifiant, il continue toutefois d’espérer que chaque «Saül devienne encore un saint Paul de la météorologie».18
LA MÉTÉOROLOGIE AU SERVICE DE LA PROMOTION DU TOURISME
Dans la branche du tourisme, les données météorologiques susciteront nettement plus d’enthousiasme que chez les lecteurs des journaux. La mesure des températures et des précipitations permettait de prouver de manière scientifique les agréments du climat local et ouvrait ainsi un potentiel économique. Brügger s’intéressait surtout aux particularités climatiques du canton des Grisons. Dès 1858, il collabore avec la Société des sources thermales de St-Moritz. Cette société privée gérait les sources minérales de la station thermale en pleine expansion. Le climat local avait toutefois mauvaise réputation dans la «littérature touristique la plus récente». A tort, comme Brügger l’expliquera à l’aide de ses mesures.19 En 1860, la Société des sources thermales le chargera d’écrire un article sur la climatologie pour compléter un ouvrage de médecine thermale sur St-Moritz.20 Il rédigera un autre article qui lui sera rémunéré 275 francs pour les thermes de St-Moritz et de Bormio.21 Les sources minérales de la station italienne de Bormio appartenaient depuis 1859 au conseiller national Andreas Rudolf von Planta, qui occupait en même temps la fonction de président de la Société des sources thermales de St-Moritz. A St-Moritz comme à Bormio, les employés des établissements de cure enregistreront chaque jour, selon les instructions de Brügger, les données météorologiques et les lui enverront régulièrement afin qu’il les corrige et les traite. Dans un ouvrage sur les thermes de Bormio «destiné à toute sorte de public», Brügger fournit la preuve, à l’aide de ces mesures, que les températures locales sont supérieures à celles de diverses stations thermales européennes situées à la même altitude et qu’il pleut relativement peu à Bormio.22 Eduard Killias, président de la Société grisonne des sciences naturelles, fait alors l’éloge de la climatologie comparée de Brügger, comme étant «très instructive».23 Selon lui, c’était grâce à leurs conditions climatiques que les stations grisonnes n’avaient pas à redouter «la concurrence avec des stations thermales mondiales depuis longtemps célèbres».24 De même que les naturalistes, ceux qui profitaient de la manne du tourisme médical prétendaient que dans leur canton, la nature avait un caractère spécifique. L’argumentation de Brügger, basée sur des données quantifiées, faisait de cette prétention sans preuve du climat excellent des Grisons un fait scientifiquement établi.

Ill. 3: L’article réalisé à la demande de la Société des sources thermales en 1860 devait prouver que la Haute-Engadine offrait, «comme nul autre pays» d’Europe, des «températures agréables» à une altitude de 1800 mètres au-dessus de la mer. Vue de St-Moritz vers 1885.
DE L’ENTHOUSIASME DES DÉBUTS AU «JOUG» DE L’OBSERVATION QUOTIDIENNE
Pour pratiquer une statistique climatique scientifiquement reconnue, il était essentiel de disposer de séries de mesures ininterrompues. Au XIXe siècle, de nombreux réseaux de mesures échouèrent toutefois à cause du manque de fiabilité des observateurs auxquels ce travail pénible était devenu insupportable. Pour Brügger également, la discipline parmi ses collaborateurs bénévoles allait poser problème.25 Il considérait les observateurs météorologiques comme un «corps franc» qui avait suscité l’enthousiasme scientifique dans tout le canton, mais était menacé par les «esprits hostiles de la léthargie et de l’inertie qui rodaient».26 Noter précisément chaque matin, à l’aube, et à midi les observations météorologiques et organiser un remplaçant à chaque absence, constituait pour la plupart des participants une tâche fastidieuse. Certains s’accrochaient et remplissaient consciencieusement leur devoir, tandis que d’autres interrompront leurs relevés par manque de temps ou de motivation. Süsette Gyger, fille de pasteur, qui travailla comme observatrice pendant trois ans, annonce, après un changement de domicile, qu’elle est heureuse d’avoir pu «se débarrasser du joug» des relevés météorologiques.27 D’autres observateurs justifieront l’interruption des mesures en indiquant qu’il y avait longtemps qu’ils n’avaient rien entendu sur «l’avancement des travaux».28 L’observateur de Sankt Antonien, à la frontière de l’Autriche, avait même l’impression que Brügger ne s’intéressait «pas particulièrement» à son travail.29 N’ayant pas la possibilité d’assurer un encadrement intensif, Brügger essaiera de motiver ses collaborateurs en soulignant l’importance scientifique de leur tâche et en leur promettant que «ce fruit récent de l’arbre de la connaissance scientifique»30 leur apporterait bientôt une reconnaissance sociale. Jusque-là, ceux-ci devaient persévérer «sans se soucier des avantages personnels, pas plus que des compliments ou des critiques de la foule». Brügger leur présentait en outre l’activité scientifique comme un service patriotique rendu à la région des Grisons, en les appelant «à dédier leurs forces aux idéaux élevés de la patrie et de la science».31
En 1859, Brügger devra limiter sérieusement son propre «service» dans les Grisons. Ayant accepté le poste de conservateur des collections botaniques à l’Ecole polytechnique de Zurich, il ne pouvait plus s’occuper des calculs et de la rédaction des tableaux.32 Auparavant, il avait fait savoir à ses correspondants qu’il n’avait pas réussi à trouver de successeur. Il les exhortera à poursuivre leurs mesures et à conserver les tableaux remplis, afin qu’il puisse les recueillir plus tard.33 «Nous chanterons un Alléluia si tous ceux qui procèdent à ces descriptions météorologiques restent à leurs postes jusqu’à votre retour», commentera Agostino Garbald.34 Cet ami de Brügger, observateur à Castasegna, craignait que, sans direction, le réseau météorologique ne se «désagrège» rapidement. Le Bündner Tagblatt jugeait également que les chances de survie de ce projet étaient faibles sans Brügger.35 Le journal appela la Société grisonne des sciences naturelles à fournir un soutien financier. La société répondit à cet appel en commençant, à partir de 1860, à publier les tableaux d’observation du réseau météorologique dans ses rapports annuels. Cette rubrique sera constamment élargie et, bientôt, elle représentera plus d’un tiers du contenu. C’est ainsi que les relevés pluriannuels d’environ 50 stations y seront publiés. Mais, seules quelques rares stations fournissaient des séries d’observations continues depuis 1856, soit parce que les observateurs avaient interrompu cette tâche, soit parce qu’ils avaient égaré les tableaux remplis. Un observateur de la Haute-Engadine fit savoir qu’il n’avait pas escompté que ses relevés soient publiés, et que c’était la raison pour laquelle ces derniers étaient quasiment illisibles.36
CRÉATION DU RÉSEAU NATIONAL: NOUVELLES NORMES ET HIÉRARCHIES
L’intérêt croissant pour les observations météorologiques à l’intérieur de la Société grisonne des sciences naturelles était lié à un projet en cours depuis 1860, dont l’objectif était de créer un réseau d’observation national. Avec le soutien de la Confédération, la Société helvétique des sciences naturelles (SHSN) installera 88 stations dans tout le pays et créera le Bureau central météorologique suisse à Zurich, qui collectera les tableaux à partir de décembre 1863, les contrôlera et les publiera. Au fond, les organisateurs du réseau suisse poursuivaient le même but que Brügger: réaliser une statistique climatique pour une certaine région sur la base de mesures synchrones sur plusieurs années au moyen d’instruments étalonnés. La SHSN y voyait là une chance de disposer d’un grand nombre de données qui soient comparables. Les résultats des observations des 88 stations devaient permettre d’étudier les effets de la topographie, en particulier des Alpes, sur le climat.37 La coordination de projet et la gestion des données étaient entre les mains du Bureau central qui devait gérer plus d’un millier de tableaux mensuels par an. Les données météorologiques locales y devenaient les pièces d’un puzzle complet – le climat suisse. Cette représentation de l’espace naturel helvétique était considérée comme une contribution à la création d’une identité nationale. C’est ainsi que la SHSN qualifiait son projet météorologique de «véritablement patriotique» et parlait d’une «grande entreprise pour la patrie».38 Brügger voyait aussi son projet comme une action patriotique, toutefois, son cadre de référence n’était pas la nation, mais son «cher canton natal des Grisons».39

Ill. 4: Le Bureau central météorologique suisse, qui fut hébergé au 2e étage de l’Observatoire de Zurich jusqu’en 1880, était le centre stratégique du réseau national. Chaque année, il recevait plus d’un millier de tableaux d’observation en provenance de toute la Suisse. Photographie non datée.
Ce projet national constituait pour les Grisons une opportunité de se profiler comme pionnier, car, en dehors de ce canton, seuls la Thurgovie, Berne et Soleure avaient déjà mis en place des réseaux d’observation météorologique.40 En 1862, Brügger écrivait à ses observateurs que la publication de tous les tableaux du réseau grison était «dans l’intérêt de notre canton natal», qui avait «précédé de manière exemplaire les autres cantons et la Confédération».41 Les organisateurs du réseau national lui reprochaient toutefois de nombreux défauts. Les observations organisées par Brügger ne pouvaient «fournir que des résultats d’une portée très limitée et conditionnelle», car ils ne comportaient aucune mesure de la pression et de l’hygrométrie et que les relevés n’avaient pas été faits aux mêmes heures de la journée.42 De plus, les thermomètres utilisés étaient qualitativement insuffisants. La SHSN fournit donc aux observateurs grisons qui travaillaient désormais dans le réseau national des équipements complètement neufs.43 Dès lors, Brügger ne remplissait pas les nouvelles normes du réseau national, définies par une commission de professeurs. La Centrale météorologique considérait son travail comme scientifiquement inutilisable et lui reconnaissait seulement le mérite d’avoir éveillé «l’intérêt pour les observations météorologiques et les expériences climatologiques».44 Bien que les organisateurs du réseau national taxent son travail de «non scientifique», ils en profitaient toutefois. Les 19 observateurs grisons choisis comme collaborateurs du réseau d’observation national disposaient déjà d’une longue expérience, à la différence de la plupart des responsables des 88 stations nationales. Le directeur du Bureau central n’écrivait-il pas à Brügger que l’on remarquait que, dans le canton des Grisons, on avait «déjà éduqué des observateurs depuis des années».45 Si l’on compare les tableaux mensuels de la station d’observation du Julier à ceux de Marchairuz, les observations grisonnes sont du Rosoli (une liqueur), tandis que les données vaudoises ne sont que du Charesalb (cambouis).
La plupart des observateurs du réseau national ne bénéficiaient toujours d’aucune formation scientifique. Sur les 88, la moitié d’entre eux étaient des professeurs ou des pasteurs.46 Aux yeux des 19 observateurs grisons qui, désormais, effectuaient leurs relevés pour le réseau national, leur activité était revêtue d’une nouvelle importance et auréolée de prestige, même si elle ne leur était toujours pas rétribuée. Pour les autres stations que Brügger avait mises en place, il était devenu inutile de poursuivre les relevés, car ils ne correspondaient plus aux nouvelles normes, et étaient donc devenus obsolètes. Le fait d’enregistrer les données climatiques pour le compte du Bureau central à Zurich ne changera pratiquement rien au travail quotidien des observateurs grisons, sauf qu’ils obtiendront de nouveaux instruments et que les heures d’observation seront légèrement repoussées. Toutefois, les consignes étaient désormais plus méticuleuses et les contrôles plus sévères. Le Bureau central comparait les résultats envoyés avec ceux de localités proches ou situées à la même altitude et rappelaient à l’ordre les observateurs en cas d’écarts notables. Alors que Brügger, en tant que directeur du réseau grison, s’était toujours considéré comme un «coobservateur», dans le réseau national, le rapport de force entre les scientifiques professionnels de Zurich et les observateurs – leurs auxiliaires – était clairement défini. Pour Brügger, qui n’était ni un néophyte ni un spécialiste, il n’y avait dans la nouvelle hiérarchie ainsi créée entre l’institution nationale et les observateurs amateurs plus aucune fonction qui corresponde à son ancienne activité de coordinateur.

Ill. 5: Dans le prospectus «Alpen-Kurort Churwalden», Brügger présentait les conditions idéales pour le tourisme thermal: des températures estivales douces, peu de pluie, et rarement des orages.
«LA LOGIQUE RIGOUREUSE DE CES CHIFFRES»: BRÜGGER SPÉCIALISTE DES QUESTIONS CLIMATIQUES
Dans sa fonction de rédacteur auprès des stations thermales, Brügger profitait du fait qu’il disposait, grâce au réseau suisse, de données météorologiques plus largement reconnues. Il pouvait donc prouver les atouts climatiques du canton en s’appuyant sur les résultats de la Centrale météorologique. La référence à l’institution nationale garantissait en quelque sorte la validité des méthodes appliquées et l’exactitude des résultats obtenus. De plus, le réseau d’observation mis en place facilitait les comparaisons climatologiques à l’intérieur de la Suisse. Brügger recourt à cette nouvelle possibilité en 1865, lorsqu’il aide son village natal de Churwalden à attirer les touristes. Ce village de 600 habitants, situé à huit kilomètres de Coire, sur la route du col de la Lenzerheide, avait essayé de se profiler comme destination de tourisme médical dans les années 1860. L’un des deux hôtels de Churwalden appartenait à un parent de Brügger, Johann Georg Brügger. Il rédigera pour ce dernier un prospectus ainsi qu’une annonce intitulés: «Alpen-Kurort Churwalden».47 L’élément principal de cette publicité était un tableau dans lequel Brügger comparait les températures mesurées à Churwalden avec celles de neuf autres localités de Suisse.
D’après les chiffres que Brügger avait puisés dans la publication officielle du Bureau central, au cours des mois de juin, juillet et août 1864, il avait plu moitié moins à Churwalden qu’à Beatenberg, dans l’Oberland bernois; les orages y étaient trois fois plus rares qu’à Zurich, et la température moyenne y était plus élevée qu’à Chaumont, près de Neuchâtel, pourtant située 200 mètres plus bas. Brügger commente alors le tableau comparatif par ces mots: «Rien ne peut être plus persuasif et convaincant que la logique rigoureuse de ces chiffres.»48 Le professeur genevois Emile Plantamour proposera d’autres arguments imparables pour les «conditions exceptionnelles régnant à Churwalden» dans une analyse des températures hivernales du réseau suisse.49 Il avait calculé la moyenne à différentes altitudes. Or, Churwalden dépassait ces valeurs de 2,83 degrés Celsius et présentait ainsi la plus importante anomalie positive parmi 69 stations comparables.50 Les décimales après la virgule (2,83) donnaient une impression d’exactitude qui n’aurait pas pu être atteinte par un réseau météorologique d’observateurs humains. Pour Brügger, il ne s’agissait pas de relativiser les résultats: ces chiffres fournissaient la preuve scientifique des conditions climatiques idéales régnant à Churwalden. Le climat doux des régions alpines sera de plus en plus considéré comme un facteur essentiel pour la convalescence des malades. Dans l’âpre lutte à laquelle se livraient les destinations suisses, Churwalden pouvait donc se positionner comme station climatique d’altitude.

Ill. 6: De 1870 à 1898, Brügger travailla comme professeur à l’Ecole cantonale de Coire. Dans le domaine de la recherche en sciences naturelles, il était considéré comme «le meilleur connaisseur» du canton des Grisons. Portrait non daté.
Brügger met en outre les connaissances climatologiques au cœur du débat dans la question de la construction des tunnels. Durant les longues années de controverses à propos du meilleur endroit pour percer un tunnel transalpin, où les partisans du tunnel du Gothard finiront par s’imposer, Brügger essaiera, au début de 1864, de présenter les avantages du Lukmanier. Il analyse pour cela la diffusion des plantes dans les deux régions, qui lui permet d’en déduire les conditions climatiques. Selon lui, la comparaison entre leur végétation montrait que le Lukmanier était, d’un point de vue climatologique, clairement privilégié «par la nature».51 Etablir le lien entre la botanique et la climatologie était une démarche typique de la part de Brügger. Son intérêt pour la météorologie était né de sa passion pour la botanique, sur laquelle il concentrera ses recherches sa vie durant. Brügger partait du principe que les modifications dans la végétation conduisaient à des changements climatiques, et non l’inverse. Il critiquait donc sévèrement la déforestation dans le canton des Grisons. Lorsque, en mai 1858, de grosses chutes de neige se produisirent, il fit le lien avec la déforestation. L’abattage des forêts de montagne était selon lui la cause directe «du climat dont l’équilibre a été détruit, auquel on a porté atteinte jusque dans ses rouages internes, et qui est donc devenu irrégulier et excessif».52 Qu’il s’agisse de projets de tunnels ou de questions concernant l’industrie forestière, Brügger prenait activement part à de nombreux débats dans le canton des Grisons. Pour lui, ses analyses scientifiques étaient l’expression de son «attachement indissoluble et de son enthousiasme» à l’égard de son «cher canton d’origine, les Grisons».53
ÉTUDES LOCALES LOIN DES CENTRES SCIENTIFIQUES
Après un séjour de dix ans à Zurich, Brügger retournera dans son canton natal en 1870, où il enseignera pendant les 28 années suivantes comme professeur d’histoire naturelle et de géographie à l’Ecole cantonale de Coire. A cette époque, il est un membre actif de la Société grisonne des sciences naturelles, dont il sera le vice-président de 1873 à 1879. Il prononcera plus de 50 conférences lors des assemblées de la société.54 Les thèmes abordés, qui allaient des espèces botaniques rares du Musée d’histoire naturelle aux criquets migrateurs, du foehn et de la pêche aux gisements de houille, témoignent de son champ d’intérêt très vaste.55 En raison de son activité scientifique polyvalente, Brügger était considéré comme appartenant à «la vieille école des naturalistes».56 Le président de la Société grisonne des sciences naturelles écrira à l’occasion de son décès, en 1899, que le défunt avait été «le meilleur connaisseur de notre beau pays des Grisons» et «connu comme tel, souvent cité et consulté loin à la ronde».57
La «vieille école» des naturalistes n’était guère représentée dans les nouvelles institutions scientifiques. Les chercheurs des centres académiques comme Zurich se démarquaient de plus en plus de ceux qui n’étaient pas rattachés à un établissement universitaire. Alors que les articles sur la flore publiés par Brügger, auxquels il avait travaillé durant des années, suscitaient un vaste écho dans les Grisons, le jugement des botanistes des universités était fort différent. La plupart de ses descriptions de la flore étaient considérées comme erronées par les milieux académiques.58 Cette violente critique ne fut pas sans laisser de traces chez Brügger. Il vivait retiré et continua, inébranlablement, à rassembler du matériel botanique, zoologique, climatologique et historique sur le canton des Grisons pendant ses loisirs. Il ne terminera jamais l’ouvrage qui devait être la synthèse de sa vaste collection de plantes, La flore du canton des Grisons. En revanche, il achèvera avec succès un projet qui combinait ses intérêts historiques et météorologiques. De 1876 à 1888, il publiera à compte d’auteur les six volumes de sa Natur-Chronik der Schweiz insbesondere der rhätischen Alpen, un répertoire des événements météorologiques ayant eu lieu dans les Grisons du XIe au XVIIIe siècle. La devise mise en exergue dans le premier volume dit ceci: «Le météorologue n’est rien d’autre que l’historiographe des conditions climatiques: il ne s’agit donc pour lui que d’examiner les lois des événements passés.»59 Tandis que le Bureau central à Zurich élargissait, à la fin des années 1870, son principal domaine de travail, la statistique climatique, en y intégrant les prévisions météorologiques, Brügger abordait désormais la météorologie sous la forme d’une histoire naturelle. A Zurich, on rendra hommage aux recherches inlassables qu’il avait effectuées pour sa chronique de la nature, mais en même temps, on lui reprochera de ne pas avoir poursuivi l’analyse scientifique du matériel rassemblé.60 Les pratiques de la «vieille école des naturalistes», qui consistaient avant tout à collectionner, décrire et répertorier, ne suffisaient plus pour être reconnu dans les grands centres scientifiques. Le processus d’institutionnalisation conduira finalement, à la fin du XIXe siècle, à une scission entre, d’une part, la recherche académique, et, d’autre part, l’histoire naturelle pratiquée comme un passe-temps.
BERNHARD C. SCHÄR
ÉVOLUTION, SEXE ET RACE
On the Origin of Species de Darwin dans la traduction de Clémence Royer
Toute politique devrait se baser sur le principe suivant: «Les hommes sont inégaux par nature».1 C’est ce qu’écrivait Clémence Royer en 1862 dans la préface de sa traduction de l’ouvrage de Charles Darwin On the Origin of Species (en français: De l’origine des espèces). Dans cet ouvrage paru en 1859 et qui fera date, le naturaliste anglais expose pour la première fois sa théorie de l’histoire de la nature. Selon lui, les animaux et les plantes n’ont pas été créés par Dieu, mais par la «sélection naturelle». Dans la concurrence à laquelle ils se livrent pour les ressources naturelles limitées, seules les espèces les mieux adaptées à leur environnement survivent. De ce fait, elles se développent et se transforment constamment.2
C’est à la Bibliothèque municipale de Lausanne que la philosophe française Clémence Royer (1830-1902) a traduit le livre de Darwin, y ajoutant non seulement de nombreux commentaires sous forme de notes en bas de page, mais aussi une préface de 60 pages. Celle-ci allait susciter presque autant de remous dans le monde francophone que la théorie de Darwin elle-même. La raison en était que la traductrice se hasardait à «beaucoup d’hypothèses», 3 comme elle l’explique dans sa préface, «beaucoup plus que M. Darwin»:
«La loi d’élection naturelle appliquée à l’humanité, fait voir avec surprise, avec douleur, combien jusqu’ici ont été fausses nos lois politiques et civiles, de même que notre morale religieuse.»4
La morale de «notre ère chrétienne», poursuit-elle, se distingue par une «exagération de cette pitié, de cette charité, de cette fraternité» à l’égard des plus faibles, des malades et des pauvres. Ceux-ci «pèsent de tout leur poids sur les bras valides» et «prennent à eux seuls plus de place au soleil que trois individus bien constitués!»5
«Que résulte-t-il de cette protection exclusive et inintelligente accordée aux faibles, aux infirmes, aux incurables, aux méchants eux-mêmes, à tous les disgraciés de la nature? C’est que les maux dont ils sont atteints tendent à se perpétuer et à se multiplier indéfiniment; c’est que le mal augmente au lieu de diminuer, et qu’il tend à s’accroître aux dépens du bien.»6
En 1862, bien avant que le terme d’eugénisme ne soit inventé, 7 Clémence Royer est l’une des premières intellectuelles à formuler de telles conclusions sur la théorie de Darwin. Bien qu’elle ne l’écrive pas explicitement, ses remarques suggèrent que dans cette «lutte pour l’existence», on ferait peut-être mieux de laisser mourir les faibles, les malades et les personnes à charge ou de les empêcher de se reproduire.

Ill. 1: La Bibliothèque de Lausanne vers 1900.

Ill. 2: Page de titre de la première traduction du livre de Darwin. Pour la deuxième édition française de 1866, Clémence Royer remplacera, à la demande de Darwin, le terme de «progrès» par celui de «transformation» dans le sous-titre. La troisième édition, parue en 1869, sera publiée sans l’autorisation de Darwin.
L’attitude de Clémence Royer reflétait, d’une part, l’une des caractéristiques fondamentales de la pensée scientifique de son temps. A une époque où, en Europe, les femmes n’avaient pas le droit d’exercer des charges politiques et n’étaient pas non plus admises dans les universités, Clémence Royer constituait cependant une exception. C’était l’une des rares femmes du monde francophone à se mesurer intellectuellement sur un pied d’égalité avec les plus grands théoriciens de son temps. Dans ces débats, elle défendait un point de vue clairement féministe8 qui se distingue des nombreuses théories de ses contemporaines (et à plus forte raison de celles des hommes de science de son époque), mais aussi des théories féministes des générations suivantes. Tandis que sa compatriote, Simone de Beauvoir, presque un siècle plus tard, proclamera que l’on ne naît pas femme, mais qu’on le devient à cause de la société, 9 Clémence Royer soutient que les êtres humains sont nés soit hommes, soit femmes, et sont «inégaux par nature». Ce qu’il y a d’original dans son argumentation, c’est que cette inégalité naturelle serait la raison pour laquelle les femmes (tout au moins celles de la «race blanche», comme nous le verrons) doivent bénéficier des mêmes droits et chances que les hommes. Elle développera cette opinion dans une théorie de l’évolution féministe. Ses collègues masculins ignoreront en tout cas largement ses positions, ce qui vaudra à Clémence Royer de tomber rapidement dans l’oubli après sa mort.10 Au XXe siècle, sa mémoire sera régulièrement évoquée, tout d’abord dans les revues féministes.11 A partir des années 1980, l’histoire des femmes et des genres finiront par s’établir, et une première biographie scientifique de Clémence Royer paraîtra bientôt, celle de la philosophe Geneviève Fraisse, suivie en 2002 par celle de l’historienne des sciences américaine Joy Harvey.12
L’objectif principal des deux biographes était de reconstituer la contribution de la naturaliste à la formation de la théorie féministe et à la biologie, et de lui rendre hommage. Dans le présent article, nous mettrons en avant un autre aspect de la pensée de Clémence Royer, qui n’a, certes, pas été ignoré dans la littérature, mais qui a été traité accessoirement, à savoir le racisme. C’était l’un des principaux piliers de son féminisme, mais aussi de sa réception de Darwin, qui en était imprégnée.13 En même temps, nous donnerons un aperçu du rôle de la Suisse comme plaque tournante entre les communautés scientifiques française, allemande et anglaise. Des théories du XIXe siècle qui jouèrent un rôle crucial et ont eu jusqu’à ce jour de l’influence sur nos sociétés, ont transité par la Suisse. Il s’agit de la théorie de l’évolution, des races et des sexes.
POURQUOI CLÉMENCE ROYER?
A l’origine, rien ne prédisposait Clémence Royer à devenir traductrice de Darwin.14 Née à Nantes en 1830, son père, qui était officier, soutenait la monarchie française. Sa mère était également issue d’une famille d’officiers. En 1832, la famille se réfugie en Suisse, le père ayant été condamné à mort pour son soutien aux forces antirévolutionnaires. Les Royer s’installeront pour trois ans au bord du Léman, avant de retourner à Paris en 1835. Peu après, le père de Clémence sera jugé et acquitté. Par la suite, ils déménageront en province, où la jeune fille fréquentera un internat catholique – une expérience qui semble avoir été traumatisante. Elle décrira plus tard cet endoctrinement religieux comme un «viol» intellectuel, ce qui explique ses futures attaques virulentes contre le catholicisme.15 Petit à petit, elle s’émancipera de la religion. Pendant la révolution de 1848, Clémence Royer vit à nouveau à Paris, ce qui la conduira à adopter les idées républicaines. Elle perfectionne dès lors sa formation et devient professeur. Entre 1853 et 1855, elle part en Grande-Bretagne, où elle enseigne le français et la musique. Elle en profite pour apprendre l’anglais, une initiative qui lui permettra, une dizaine d’années plus tard, de traduire l’ouvrage de Darwin. A peine rentrée à Paris, le nouveau gouvernement conservateur promulgue des lois contre l’éducation des filles et des institutrices. La jeune femme voit ses perspectives professionnelles s’amenuiser. «Comme une autre Jeanne d’Arc, […] mais n’ayant qu’une plume pour épée, j’étais partie de France en déclarant la guerre à cette Eglise romaine …», écrira-t-elle plus tard.16 Elle s’établit dans un premier temps à Lausanne, cité protestante, en 1856, mais s’installera peu après à dix kilomètres de là, dans le village de Cully.
Elle louait une chambre de quatre mètres carrés dans une petite ferme. C’est là, au-dessus du Léman, que commencera finalement «l’époque héroïque de ma vie», constate-t-elle rétrospectivement: «C’est alors que s’est décidée ma destinée. C’est la rencontre que j’ai faite de la Bibliothèque de Lausanne qui l’a rendue possible.»17

Ill. 3: Cully aujourd’hui: c’est dans cette ferme que Clémence Royer vécut entre 1856 et 1859. La plaque sous la fenêtre de son ancienne chambre fut apposée par l’Association vaudoise des Libres Penseurs en 1912. On peut y lire: «A la mémoire de Clémence Royer 1856. Ici s’éveilla son génie.»
UN BOUQUET DE FLEURS DU CHAMP DE LA CONNAISSANCE
La Bibliothèque de Lausanne, qui appartenait à l’Académie – la future Université –, était très bien fournie. Pendant environ trois ans, Clémence Royer lira systématiquement les principales théories des sciences sociales et naturelles de son temps. Elle se fait envoyer les ouvrages à Cully par la poste. Parfois, elle parcourt à pied les onze kilomètres qui la séparent de Lausanne. En 1859, elle explique ce que pouvait signifier la lecture d’ouvrages scientifiques pour les femmes du XIXe siècle:
«Il y a plus de dix mille mots dans la langue que les femmes n’ont jamais entendu prononcer, dont elles ignorent le sens, […]. Moi-même, durant un temps, j’ai été fort effrayée de la science, je lui ai trouvé cet air maussade et ennuyeux […]; et sous cette impression je me persuadais facilement qu’elle m’était inutile. Il a suffi de quelque pages convenablement écrites, de quelques heureuses explications de personnes sagement instruites, qui vinrent comme des éclairs illuminer cette nuit de mon esprit, pour que je m’aperçusse que les savants, en effet, ont entouré le champ de la science d’une haie d’épines, mais qu’au-delà il est plein de fleurs. Dès lors, j’ai résolu de faire une trouée dans cette clôture ou de sauter par-dessus, s’il le fallait.»18
Ce passage provient d’un des premiers cours publics pour les femmes que Clémence Royer donnera à partir de 1859 à l’Académie de Lausanne. Recourant à la métaphore du jardin, elle déclare à ses auditrices: «Je suis entrée dans le champ, j’ai ramassé un bouquet de fleurs. C’est ce bouquet que je viens vous offrir.»19
L’une des auditrices de Clémence Royer était, ainsi que le suppose sa biographe Joy Harvey, Marie Forel, femme instruite issue d’une famille de célèbres naturalistes romands. Elle tenait un salon que fréquentaient les élites cultivées de la ville. On y trouvait de nombreux exilés républicains français qui enseignaient à l’Académie de Lausanne, notamment l’économiste et homme politique Pascal Duprat (1815-1885), qui allait être le grand amour de Clémence Royer. Duprat était déjà marié, mais ils vécurent en concubinat avec leur fils du début des années 1860 jusqu’à sa mort, en 1885. Dès 1858, Clémence commence à écrire des recensions, et plus tard, des articles, pour le journal Le Nouvel Economiste, publié par Duprat. En 1860, le canton de Vaud lance un concours, en collaboration avec ce dernier. Les candidats doivent traiter de la question suivante: comment réformer l’impôt sur le revenu? Le travail de Clémence Royer obtiendra le deuxième prix et sera publié sous forme de livre. Ainsi devient-elle célèbre à l’étranger. Elle sera invitée à participer à des congrès scientifiques et à prononcer des conférences dans plusieurs villes de Suisse, en France et en Italie.20
«…ONE OF THE CLEVEREST AND ODDEST WOMEN IN EUROPE …»
Ainsi que le suppose Joy Harvey, Clémence Royer aurait entendu parler pour la première fois de l’ouvrage de Darwin, On the Origin of Species, en 1860 à Genève, où elle avait accompagné Duprat et où elle donnait des cours. A la différence de leurs confrères parisiens, les naturalistes romands réagissaient assez positivement à l’ouvrage de l’Anglais.21 Mais le plus enthousiaste était l’émigrant allemand Carl Vogt (1789-1861). Le futur fondateur et premier recteur de l’Université de Genève, qui était aussi le représentant de la ville au Conseil des Etats, deviendra l’un des partisans les plus radicaux du darwinisme.22 Si les circonstances qui ont amené Clémence Royer à devenir la traductrice de Darwin n’ont pas été éclaircies, on sait en revanche que ce dernier avait des relations familiales à Genève. Il est possible que son nom ait été évoqué dans ce contexte. Darwin avait cherché jusque-là, en vain, à faire traduire son ouvrage. Les connaissances de l’anglais de la jeune femme, mais aussi le fait qu’elle avait un éditeur français (il avait publié son ouvrage consacré à l’impôt sur le revenu et était disposé à publier sa traduction de l’ouvrage de Darwin) plaidaient en sa faveur. En outre, elle avait non seulement lu, dans le domaine des sciences naturelles, les ouvrages de référence sur lesquels reposaient les thèses de Darwin, mais aussi le livre de l’économiste britannique Thomas Robert Malthus (1766-1834), qui joua un rôle important pour la théorie darwinienne. Darwin fit parvenir à Clémence Royer une copie de son ouvrage le 10 septembre 1861. Elle le traduira rapidement. Darwin reçoit la version imprimée à peine douze mois plus tard, à l’été 1862. Amusé, mais aussi impressionné par le style de sa traductrice, et en particulier par sa préface et ses nombreux commentaires dans les notes en bas de page, Darwin parle d’elle en ces termes à un ami américain: « … Madlle [sic] Royer, qui doit être l’une des plus intelligentes et des plus originales femmes en Europe: […] Elle envoie quelques sarcasmes curieux et intéressants qui portent […]».23 Lui-même aurait écrit qu’il eût été un «homme perdu» s’il avait tiré des conclusions aussi explicites que cette dernière.

Ill. 4: Portrait de la jeune Clémence Royer, datant vraisemblablement des années 1860.
La collaboration entre Clémence Royer et Darwin durera jusqu’en 1869. Puis, elle se terminera sur un éclat. Auparavant déjà, certaines difficultés étaient survenues. Le fait que, étant femme, elle n’avait pas pu suivre une formation universitaire classique constituait un problème. Cette théoricienne autodidacte avait certaines lacunes, notamment au niveau des expériences pratiques, comme la dissection d’animaux dans un laboratoire. Cela conduira à des malentendus dans la traduction. Afin de les limiter le plus possible, Clémence Royer se fera conseiller par le zoologue romand Edouard Claparède (1832-1871), qui s’était illustré par une recension très favorable et bien documentée de l’ouvrage de Darwin.24 Claparède était toutefois de santé fragile, et, comme il l’écrira à Darwin après la publication de la première édition française, il ne réussit pas à juguler le besoin de Clémence Royer d’ajouter des commentaires et des développements de son cru.25
Qu’une traductrice ne se contente pas de transposer les textes d’une langue dans une autre, mais qu’elle y ajoute sa propre interprétation et sa vision du monde n’avait cependant rien de curieux au XIXe siècle. Le même phénomène s’était produit avec la première traduction allemande de Darwin.26 Ce qu’il y avait, toutefois, de particulier dans le cas de Clémence Royer, c’est qu’elle considérait avant tout l’ouvrage de Darwin comme une confirmation empirique de sa propre philosophie de l’évolution – une philosophie qui se fondait sur un anticléricalisme radical et qu’elle avait élaborée à la Bibliothèque de Lausanne, notamment grâce à la lecture des ouvrages du naturaliste Jean-Baptiste Lamarck (1744-1828), quelque peu tombé dans l’oubli entre-temps. Elle voyait par conséquent en Darwin un allié, dont elle voulait faire mieux connaître la théorie au plus grand nombre possible de lecteurs français au moyen de sa préface et de ses commentaires. Ainsi que ses deux biographes l’ont fait ressortir, la lecture de Clémence Royer s’écarte de la théorie de Darwin sur deux points. Le premier concerne la filiation à Lamarck. Effectivement, ce dernier avait déjà parlé de la possibilité qu’avaient les espèces animales de s’adapter à leur environnement et de se transformer au fil des générations. Mais les idées de Lamarck étaient d’ordre purement spéculatif. Et surtout, Clémence Royer négligeait le fait qu’avec sa conception de la sélection naturelle, Darwin introduisait un mécanisme fondamentalement nouveau, qui non seulement postulait et décrivait l’évolution des espèces, mais pouvait aussi l’expliquer – d’une autre manière que Lamarck. La deuxième différence par rapport à Darwin était que, comme bien d’autres intellectuels de son temps, elle considérait la théorie de l’évolution comme une loi (naturelle) du progrès, ainsi qu’en témoigne sa traduction du sous-titre de l’ouvrage – des Lois du progrès chez les êtres organisés. Dans la conception de Darwin, le processus de l’évolution n’avait toutefois pas d’orientation clairement définie.27
Pour la deuxième édition française, Darwin exigera de nombreuses adaptations, notamment, de renoncer au terme de progrès dans le sous-titre, et il supprimera l’un des commentaires de la traductrice. Mais il conservera la préface. Bien qu’il redoute que cela ne nuise à la réception, déjà difficile, de sa théorie en France, il appréciait que Clémence Royer ait remarquablement saisi les principaux éléments de sa théorie, non seulement sur le plan stylistique, mais au niveau du contenu, ainsi que des amis français le lui avaient assuré. Pour la troisième édition, Clémence Royer commettra toutefois, selon les termes de Joy Harvey, «l’énorme faute»28 de rédiger une nouvelle préface, dans laquelle elle attaque directement Darwin. Sa critique ne concerne pas L’Origine des espèces, mais sa toute nouvelle théorie des lois de l’hérédité. Dans une perspective historique, il ne s’agit là que d’un élément secondaire.29 Pour Darwin lui-même, ce nouvel élément constitutif de sa construction théorique était toutefois très important, et ce sera la raison pour laquelle il se montrera particulièrement irrité par la critique de Clémence Royer. Le fait qu’elle ait en même temps négligé d’intégrer dans sa traduction les rectifications et les compléments apportés dans les éditions anglaises les plus récentes renforcera sa colère. Darwin refusera de donner son aval pour la troisième édition de la traduction de Clémence Royer et il chargera quelqu’un d’autre de réaliser une nouvelle traduction de l’ouvrage.

Ill. 5: Lausanne dans les années 1860: la promenade du lac et l’Hôtel Beau-Rivage. Peinture de Rudolf Dickmann.

Ill. 6: Vue sur les villages du vignoble de Lavaux, Pully (au premier plan) et Cully (à l’arrière-plan) au bord du Léman, avec, au loin, les Alpes valaisannes. Peinture de William-Henry Bartlett, 1835.
Malgré la fin de cette collaboration, Clémence Royer reste sans doute la plus influente médiatrice de la théorie de Darwin en France. En 1869, elle s’installe à Paris avec son compagnon, Pascal Duprat. Elle sera la première femme admise dans la Société d’anthropologie – la seule société savante française qui s’intéressait sérieusement au darwinisme. A sa direction, on trouvait un groupe d’intellectuels radicaux rassemblés autour de Paul Broca (1824-1880), dont Carl Vogt, qui habitait Genève. Grâce à l’influence de Clémence Royer, les anthropologues français acceptèrent peu à peu la théorie de Darwin. Avec sa traduction, elle marquera également la réception de Darwin en Italie, en Espagne et en Amérique latine, où le français était la principale langue scientifique.30
MÂLES ET FEMELLES, FEMMES ET HOMMES DANS LA THÉORIE DE L’ÉVOLUTION
Un problème central, qui mettra en conflit Clémence Royer non seulement avec Darwin, mais aussi avec Broca et les autres théoriciens français, concerne le rôle des femelles dans le monde animal, et celui des femmes chez les humains, dans le processus de l’évolution – une question qui est omniprésente dans l’œuvre philosophique de Clémence Royer. C’est d’ailleurs à cause de ce débat que le personnage reste d’une actualité brûlante, mais aussi problématique.31
Pour comprendre la position de Clémence Royer, il est important de rappeler que les naturalistes du XIXe siècle contribuèrent largement à légitimer la discrimination sociale et politique des femmes. «A de nombreux égards, le caractère des scientifiques est antiféminin», prétendait notamment en 1874 le neveu de Darwin, Francis Galton, l’un des plus grands chercheurs de son temps dans le domaine de l’hérédité.32 Son contemporain genevois Alphonse de Candolle, un éminent botaniste, s’exprime dans le même sens: «Le développement [intellectuel] de la femme s’arrête plus vite que celui de l’homme […]. En outre, l’esprit féminin est primesautier.»33 De tels points de vue, qui remontent jusqu’au XVIIIe siècle, se voyaient scientifiquement confortés par la conception de la «sélection sexuelle» de Darwin. Elle lui servait à expliquer l’accouplement des espèces animales et végétales. Il partait du principe que les hommes jouent un rôle actif dans la conquête de la femelle ainsi que dans la compétition qui les oppose à d’autres mâles, tandis que les femelles adoptent un comportement passif lors de l’accouplement ainsi qu’un rôle protecteur dans l’éducation des jeunes animaux. Ce mécanisme aurait eu pour conséquence, prétend Darwin dans son ouvrage sur l’«origine des hommes», que les sexes s’étaient de plus en plus éloignés les uns des autres, physiquement et intellectuellement: «Finalement, l’homme devint supérieur à la femme.»34

Ill. 7: Des contemporains de Clémence Royer: Charles Darwin (en haut à gauche), Paul Broca (ci-dessus) et Carl Vogt (ci-contre).
Clémence Royer s’élève contre de tels propos de manière originale. Elle partage, certes, avec ses contemporains, l’idée d’une «infériorité acquise»35 des femmes par rapport aux hommes. Sur certains points importants, elle s’écarte toutefois de ses contradicteurs masculins. Alors que ceux-ci considéraient cette inégalité biologique comme irréversible et catégorielle, elle n’a pour Clémence Royer «rien de fatal, rien d’absolu».36 Cette opinion a quelque chose à voir avec sa lecture lamarckienne de Darwin. Elle croyait que les êtres humains et les animaux pouvaient retransmettre à leurs descendants des qualités physiques ou mentales qu’ils avaient seulement acquises après leur naissance. Elle en tirait une théorie de l’évolution et des sexes qui comprenait trois phases. Chez les ancêtres les plus anciens de l’homme, les mâles et les femelles étaient quasiment identiques, physiquement et intellectuellement. Seule la raréfaction des ressources, en accroissant la pression de la concurrence entre les premiers hommes, a conduit à une différenciation sexuelle. Durant cette deuxième phase du processus d’évolution, une répartition des tâches entre les deux sexes visant à protéger leur propre descendance, et, partant, le maintien de leur espèce comme un avantage sélectif, s’est produite. D’un point de vue physique, on assiste à une régression des glandes mammaires masculines, alors qu’inversement, les femmes se spécialisent dans l’allaitement de leur progéniture.37 La recherche de nourriture et la lutte contre la concurrence auraient alors incité les hommes à élargir leur rayon de déplacement, ce qui aurait entraîné un accroissement de leur force physique et de leur intelligence. Les femmes, quant à elles, auraient développé leurs instincts maternels et domestiques. L’ironie féministe de cet argument est que l’asymétrie naturelle entre les sexes n’est pas une caractéristique primaire de l’espèce humaine, mais une caractéristique sociale acquise, secondaire. Dans cette optique, les différences biologiques entre les sexes ne sont pas statiques. Soumises à l’évolution de l’histoire naturelle, elles pourront à nouveau se transformer à l’avenir, à savoir se résorber. C’est précisément ce que visait l’argumentation de Clémence Royer. Les «races civilisées» sont, selon elle, au seuil d’une troisième phase du processus d’évolution, dans laquelle les asymétries sexuelles ne seront plus nécessaires, et seront même contre-productives. Au lieu de la force physique et de la dureté chez les hommes, et au lieu du caractère domestique et prudent chez les femmes, la vie dans les sociétés industrielles modernes demandera de plus en plus le développement de facultés intellectuelles et sociales de la part des deux sexes. Pour concevoir une vie harmonieuse dans les villes, les hommes devront donc conjuguer force physique, intelligence et émotivité, tandis que les femmes devront associer la beauté à la force et la tendresse à l’intelligence.38 Biologiquement, la conception de Clémence Royer était concevable, car les fillettes et les garçons héritent des caractéristiques de leurs mères, mais aussi de leurs pères. De ce point de vue, les hommes avaient aussi des dispositions féminines (d’où, par exemple, les mamelons des seins), et vice versa. Pour que les deux sexes puissent pleinement déployer leurs dispositions masculines et féminines, il fallait toutefois supprimer les discriminations juridiques et sociales des femmes. Ainsi pourraient-elles, en concurrence avec les hommes, développer leurs dispositions masculines potentielles en matière d’intelligence, de courage et d’activité, et les retransmettre à leurs filles. Les asymétries biologiques des sexes étaient donc, pour Clémence Royer, largement enracinées dans la nature. Elles n’avaient toutefois rien d’originel, il s’agissait là d’un phénomène d’histoire naturelle secondaire, qui était nécessaire pour atteindre l’état de civilisation dans lequel elles devaient être désormais amenées à disparaître.
LA FEMME BLANCHE GARDIENNE DE SA «RACE»
Clémence Royer considérait le sexe humain comme quelque chose d’androgyne et de transformable – une idée qui trouve un écho dans l’actuelle théorie des genres.39 Toutefois, sa théorie présentait un aspect problématique. Pour elle, la vérité profonde sur la nature de l’être humain résidait en effet dans la hiérarchie entre les «races» humaines. «Le premier regard que nous jetons sur l’ensemble de l’humanité vivante», écrit-elle dans son ouvrage principal sur la théorie de l’évolution, Le premier regard, publié en 1869, «nous la montre divisée en grandes races, très-inégales par leurs aptitudes, leur ordre social, leurs caractères physiques, leur prépondérance sur la surface du globe et par l’aire géographique qu’elles y occupent; […]. Au sommet de la série, et la dernière née sans nul doute, se dresse la race blanche, dite aryenne ou indo-européenne […].»40
Clémence Royer n’était pas la seule à émettre des théories raciales. Dans le contexte suisse, elle peut être considérée comme la représentante d’un racisme sécularisé radical, que prônait également son collègue genevois Carl Vogt. Cet athéiste avéré était, lui aussi, un fervent défenseur de l’évolutionnisme. A la différence de Clémence Royer, il ne croyait pas que toutes les «races» étaient issues d’une même «souche», mais qu’elles provenaient de racines différentes (polygénisme). Comme elle, il considérait les races dans un rapport profondément hiérarchique. Les Africains lui faisaient, par exemple, «irrésistiblement […] penser à des singes».41 D’autres naturalistes partageaient, certes, la thèse de Darwin selon lequel les espèces évoluaient, mais ils tenaient à l’idée de la création divine, pour des raisons religieuses. Ils divisaient l’humanité en différentes «races», qui n’étaient toutefois pour eux que des variations d’une seule et même espèce. Ils s’exprimaient avec plus de retenue et s’engageaient surtout pour la «protection» des «peuples primitifs» menacés d’extinction.42 Louis Agassiz, le maître de Carl Vogt, constitue un cas à part. Il rejette le darwinisme pour des motifs religieux, mais défend, à l’instar de ce dernier, un racisme polygénique qu’il ne propagera pas, à la différence de Clémence Royer et de Carl Vogt, dans ses publications, mais lors de propos tenus en privé.43
Pour Clémence Royer, la hiérarchie entre les «races» était, à la différence de celle entre les sexes, non seulement fondamentale et insurmontable, mais beaucoup plus grande qu’aux yeux de ses contemporains. Alors que ces derniers mettent surtout en exergue la proximité phylogénétique des «races primitives» et des primates, Clémence Royer souligne:
«On peut même dire, sans crainte, que [au point de vue intellectuel] un Mincopie, un Boschmen, un Papou ou même un Lapon est plus proche parent, non-seulement du singe, mais du kangouroo, que d’un Descartes, d’un Newton, d’un Goethe ou d’un Lavoisier.»44
Si l’on combine la théorie des genres prônée par Clémence Royer et sa théorie raciale, on peut considérer sa position comme une sorte de «racisme féministe» ou de «féminisme raciste». Sa pensée s’oriente toujours sur le «progrès» de la «race» blanche. Toutefois, à la différence de ses collègues masculins, pour elle, les femmes ne jouaient pas un rôle passif et accessoire, mais un rôle actif, et même capital, ainsi qu’elle l’explique dans un passage sur les relations sexuelles («mélanges du sang») entre différentes «races»:
«La répugnance au mélange du sang se manifesta d’abord chez les races supérieures et chez les femelles plus encore que chez les mâles. De nos jours, c’est un fait universel que, si des croisements s’opèrent entre la race blanche et les races inférieures, l’union, à moins qu’elle ne soit le résultat de la violence, s’opère entre le blanc et la nègresse, l’indienne ou l’australienne; et ce n’est qu’exceptionnellement que l’on trouve des exemples de métissage entre la femme blanche et l’homme d’autres races.»45 Les raisons pour lesquelles les relations sexuelles entre des Européens et des femmes de couleur étaient plus fréquentes que l’inverse étaient d’ordre politique et culturel: les puissances coloniales s’efforçaient de limiter les contacts entre femmes blanches et hommes de couleur dans les plantations et dans les comptoirs commerciaux d’outre-mer afin de protéger l’hégémonie revendiquée par les Blancs.46 Clémence Royer s’expliquait néanmoins cet état de choses comme un phénomène biologique, à savoir une «répugnance» prétendue innée des femmes blanches à l’égard des hommes de couleur. Selon elle, la femme blanche veillait donc à la «pureté» et à la prétendue supériorité de sa «race».

Ill. 8: A un âge avancé, Clémence Royer reçut plusieurs récompenses en France. Ce portrait a été réalisé en 1902, peu avant sa mort. Elle porte le ruban rouge de la Légion d’honneur.
CONCLUSION
Ainsi, Clémence Royer s’avère-t-elle être une philosophe à la fois fascinante et ambivalente. Elle s’élève de manière originale contre la justification scientifique de la discrimination des femmes. Mais, contrairement aux futures générations de féministes, elle ne dénonce pas les différences prétendues biologiques et les hiérarchies entre les sexes comme étant l’expression du pouvoir culturel dans une société dominée par les hommes. Elle essaye plutôt d’esquisser une biologie féministe alternative. Son racisme, qui n’était pas un élément accessoire de sa philosophie, mais plutôt un élément constitutif de son féminisme, constitue le revers de la médaille. Sa conception de l’émancipation n’incluait pas tous les êtres humains, mais, avant tout, les femmes européennes instruites, comme elle. Elle voyait l’histoire de l’humanité comme une lutte pour la survie entre la «race» européenne «civilisée» et toutes les autres «races». L’émancipation des femmes européennes constituait pour Clémence Royer une nécessité, d’un intérêt vital pour la «race blanche». Car elle seule pouvait préserver la «civilisation» européenne, et en même temps, sa supériorité sur toutes les autres. Pour cela, il était toutefois nécessaire de lutter aussi contre les menaces internes que représentaient «les faibles, les malades, les incurables et les personnes malveillantes», comme elle le suggère dans sa préface à la traduction de l’ouvrage de Darwin.
Clémence Royer ne développera pas ses théories dans l’isolement de son bureau. Elle échangeait ses idées avec des scientifiques de Suisse et de l’étranger. Son cas éclaire ainsi un pan de l’histoire de la Suisse intellectuelle et cultivée. Il illustre le fait que les théories raciales et eugéniques n’ont pas été «importées» de l’étranger, mais que la Suisse elle-même, véritable carrefour au sein de réseaux scientifiques largement ramifiés, fut un lieu où de telles théories virent le jour.
SERGE REUBI
AU SERVICE DE LA SCIENCE ET DE LEUR VILLE
Fritz et Paul Sarasin à Ceylan
Lorsque les cousins Fritz et Paul Sarasin se trouvent à Ceylan au début des années 1880, ils poursuivent un vaste projet d’enquêtes zoologiques, fruit de leurs échanges avec leur maître Karl Semper à Würzburg et de leur confrontation au terrain. Ils souhaitent à la fois étudier l’embryologie des pachydermes, mais aussi examiner des limaces d’eau douce, des oursins, des batraciens, ainsi qu’une population indigène qu’ils jugent primitive: les Weddas. Vaste, ce programme n’est pas aussi hétérogène qu’un regard porté depuis le début du XXIe siècle pourrait laisser penser. Il est au contraire symptomatique d’une certaine conception et d’une certaine pratique de la recherche, qui sont, en général, largement diffusées à la fin du XIXe siècle et animent, en particulier, les travaux des deux cousins. Il reflète également la portée, sur les pratiques naturalistes suisses de la fin du XIXe siècle, d’enjeux propres aux milieux socio-économiques dont sont issus les savants qui les mettent en œuvre. Ces pratiques que les historiens appellent savantes par habitude, par convenance ou par fidélité à l’institution dans laquelle ont servi ces acteurs, peuvent et doivent ainsi être considérées selon différentes perspectives et les multiples fonctions qu’elles servent. Les pratiques de recherche des Sarasin s’articulent en effet à la fois à des injonctions scientifiques, qui se retrouvent à l’identique dans des configurations disciplinaires transnationales, et à des dispositions sociales, culturelles ou économiques, qui ont un caractère local. C’est de cela qu’il sera question ici. Il s’agit à la fois d’examiner les conditions sociales, politiques, économiques et savantes de possibilité de production de collections savantes exotiques dans le cadre de la science bâloise de la fin du XIXe siècle et d’identifier les modalités selon lesquelles l’articulation des unes aux autres ont pu contribuer à établir la légitimité d’un type d’enquête.
PATRICIENS, SAVANTS GÉNÉRALISTES ET NATURALISTES
Nés en 1856 et 1859, Paul et Fritz Sarasin sont à la fois des membres du patriciat bâlois avec lequel ils partagent leur conception de la politique de la science, et les héritiers tardifs d’une certaine tradition humboldtienne de la recherche, dont la trace s’observe dans leurs pratiques savantes fondées sur les expéditions exploratoires et les collections. Cette double tradition dans laquelle ils s’inscrivent marque profondément leurs activités savantes et citoyennes.
Fondé sur un ensemble restreint d’anciennes familles bourgeoises dont l’homogénéité procède de stratégies matrimoniales endogames et des fortunes importantes, le patriciat est une structure qui s’appuie sur des critères économiques et sociaux, et qui domine de jure la vie politique bâloise jusqu’en 1874; il persiste cependant plus avant dans le siècle et continue à dominer de facto la politique, bien sûr, mais également la vie juridique, économique et culturelle au moins jusqu’à la Première Guerre mondiale.1 Or la famille Sarasin compte parmi les plus importantes de celles qui composent le patriciat. Active dans le domaine textile depuis son arrivée à Bâle au XVIIe siècle, cette famille de réfugiés huguenots connaît un succès économique et commercial très important, et voit bientôt certains de ses membres accéder aux charges honorifiques de la gestion de l’Etat. Petit-fils de conseiller d’Etat et de membre de la Diète fédérale, fils du bourgmestre de Bâle et également membre de la Diète, Fritz Sarasin s’inscrit ainsi, tout comme son cousin Paul, dans une ancienne tradition qui leur octroie non seulement une très importante aisance financière, mais également, grâce aux stratégies matrimoniales de leur famille, une place privilégiée dans le réseau de solidarités familiales qui domine le pouvoir bâlois.2 Leur inscription dans le réseau patricien bâlois leur octroie ainsi un capital économique inépuisable, qui leur permet de mener leurs recherches avec une indépendance institutionnelle et financière totale, mais également un capital symbolique qui leur offre, et les oblige à occuper diverses charges honorifiques dans les institutions culturelles et savantes de la ville qu’ils peuvent, de ce fait, orienter en fonction de leurs intérêts.3

Ill. 1: Fritz et Paul Sarasin, étudiants, en Zofingiens, sans date.
Naturalistes, demi-darwiniens, 4 matérialistes5 et surtout inductivistes, comme l’atteste leur adhésion modérée au darwinisme, les deux cousins, à l’exception d’une escapade genevoise de Fritz Sarasin auprès de Carl Vogt, suivent la même formation en sciences naturelles avec une spécialisation en zoologie. Paul entame ainsi ses études à Bâle, où il n’apprécie guère que les cours du naturaliste Ludwig Rütimeyer et de l’anthropologue Julius Kollmann avant de rejoindre, suivi par Fritz, l’université de Würzburg où ils fréquentent les meilleurs naturalistes allemands, parmi lesquels le grand zoologue Karl Semper sous la direction duquel ils rédigent leurs thèses.6 Ce dernier marquera considérablement leurs modes d’enquête. Qu’on en juge: Semper a travaillé pendant près de dix ans aux Philippines sur des questions géologiques, zoologiques, météorologiques et anthropologiques, 7 alors que les Sarasin poursuivent des études zoologiques, anthropologiques et météorologiques à Ceylan pendant plus de trois ans. De fait, tous trois valorisent les études de terrain contre l’activité des savants de salon, privilégient l’histoire naturelle exotique à l’exploration de l’Europe et se concentrent sans doute sur la zoologie, mais multiplient les objets d’études.
Ce panachage d’objets d’étude que nous plaçons aujourd’hui dans des disciplines distinctes ne doit pas surprendre. Pour trois raisons. Tout d’abord, les domaines de recherche ne sont alors considérés que comme de spécialisations lesquelles ne diffèrent les unes des autres que par leur objet et non par l’opération de l’esprit qu’elles réclament.8 Ces recherches parallèles sont du reste courantes dans le dernier quart du siècle, comme l’attestent les cas d’Alfred C. Haddon qui mène tout à la fois des études ethnographiques et zoologiques à Torres Strait ou de Franz Boas qui se consacre à l’anthropologie, la cartographie et la météorologie de la terre de Baffin.9 Plus précisément, «l’opération de l’esprit» que suppose la spécialisation se réduit à la statistique naturaliste humboldtienne qui engage les savants à observer le réel pour le décrire jusqu’à son épuisement.10 Voilà qui circonscrit simplement l’objet de recherche, tout en autorisant, en bonne logique, d’examiner plus particulièrement l’un de ces items. Ensuite, les Sarasin défendent, au même titre que Rütimeyer, une acception large de la zoologie qui inclut, puisque l’être humain est aussi un animal, l’anthropologie. Enfin, ils adoptent comme la plupart des anthropologues allemands de la fin du XIXe siècle une conception de l’anthropologie comme science naturelle plutôt que comme science philologique.

Ill. 2: Fritz et Paul Sarasin et leur pratique de la zoologie à Ceylan, sans date. L’étude des embryons de pachydermes réclame bien entendu de les abattre, ce que le protecteur de la nature Paul Sarasin dira regretter plus tard. Le cliché de présentation du trophée identifie cependant cette pratique savante à une pratique de loisir.
Rentrés en Europe après trois ans de travaux, les deux hommes s’installent à Berlin pour examiner les collections de zoologica et d’ethnographica qu’ils ont emportées avec eux. Intégrés à la vie savante berlinoise, ils voient leurs travaux accueillis de manière différenciée. Si leurs enquêtes zoologiques sont favorablement reçues par les savants du Naturhistorisches Museum, 11 cela est moins vrai des travaux anthropologiques et ethnographiques qu’ils présentent devant le cercle du maître de l’ethnographie allemande Adolf Bastian et la réputée Berliner Gesellschaft für Anthropologie, Ethnologie und Urgeschichte (BGAEU).12 Ils iden tifient du reste rapidement eux-mêmes certaines limites de leurs travaux et lorsque Rudolf Virchow, l’un des plus importants anthropologues de la fin du 19e siècle, les enjoint personnellement à retourner sur l’île pour accroître leurs collections, ils mettent sur pied en 1890 une deuxième expédition pour recueillir culture matérielle, photographies et squelettes, sur la base desquels ils rédigeront leur grande étude sur les Weddas.13 C’est dire que tout se passe comme si leur projet se fondait sur deux origines hermétiquement séparées: d’une part, un programme de recherche qu’ils héritent de leur formation auprès des savants reconnus à travers l’Europe entière et qu’ils adaptent en fonction des conseils que leur prodiguent les meilleurs spécialistes; de l’autre, leur disposition familiale à s’offrir un long séjour de recherche de plus de sept années partagées entre Ceylan et Berlin. Pourtant, le fait qu’ils ne fréquentent pas la crème des savants européens uniquement du fait de leurs mérites, mais également de leur fortune, bien qu’ils fassent valoir, dès leur retour à Bâle, l’origine savante de ces relations pour mieux établir un système qui est aussi patricien, signale que la situation n’est sans doute pas si simple. De fait, un examen attentif des pratiques dessine des frontières plus floues.
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