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Raoul de Navery

Les robinsons de Paris


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066323202

Table des matières

PREMIÈRE PARTIE Les Oisillons hors du nid.

I JEAN, ROBERT ET CRI-CRI

II LA VEUVE

III LE PIGEON

IV LE TESTAMENT D’UN CŒUR BRISÉ

V TROIS BREBIS TONDUES

VI LE MONDE EST GRAND

VII LES SALTIMBANQUES.

VIII L’HOTELLERIE DE LA BELLE-ÉTOILE

IX MARTIN L’AVEUGLE.

X LA VIE DES BÊTES

XI UNE TROUVAILLE.

XII SOUS L’ORAGE

XIII LE CERTIFICAT

XIV LE LAISSER-PASSER DE LA PROVIDENCE

XV ARRIVÉE A PARIS

XVI DÉSAPPOINTEMENT

XVII UNE RENCONTRE

XVIII UN AMI

XIX LE LOGIS

XX LES SOUCIS DES AUTRES

XXI COMMENT S’AIDENT LES PAUVRES GENS

XXII LE POST-SCRIPTUM DE LA LETTRE

DEUXIEME PARTIE Les Alvéoles d’une ruche

I LE MÉNAGE DE L’ORPHELIN

II PANIER-FLEURI

III LE COMMIS DE LA FRUITIÈRE

IV L’ÉCOLE DANS LA MANSARDE

V LES APPRENTIS

VI ROBINSON

VII FRIQUET

VIII LE MUSÉE DU PÈRE GRIMPERAU

IX UN NOUVEL APPRENTI

X UN PETIT MARTYR

XI L’HOTE DU BON DIEU

XII HENRI SE RÉVOLTE

XIII LES ENFANTS TERRIBLES

XIV VISITE D’ANGÈLE

XV UNE LECTURE CHEZ LES ROBINSONS

XVI LA FIN DE L’HISTOIRE.

XVII L’ART DE RENDRE SERVICE

XVIII LES FLEURS

XIX LE BUDGET

XX LE MONDE DES LETTRES

XXI UN JOUR DE PAYE.

XXII BONS PETITS CŒURS

XXIII ON SE PLIE AU JOUG

XXIV CATALOGUE DU MUSÉE GRIMPERAU

XXV PIERRE QUI ROULE

XXVI ANNIVERSAIRE D’ANGÈLE

XXVII L’ENCOURAGEMENT AU BIEN

XXVIII L’HOMME A LA CEINTURE DE CUIR

TROISIEME PARTIE

Les jeunes Ouvriers

II LA POÉSIE DES CHOSES

III JURANDES, PATENTES ET MAITRISES

IV DANS LES CHAMPS

V PAUVRE FRIQUET

VI UNE FIÈVRE BRULANTE.

VII LA MÉMOIRE DES BÊTES

VIII MULOT REPARAIT

IX L’OURS, L’AVEUGLE ET L’ENFANT

X DANS LE DROIT CHEMIN

XI NOUVRLLES ENSEIGNES

XII UN MAUVAIS NUMÉRO

XIII LE POUVOIR D’UNE MORTE

XIV DES GENS ÉTABLIS

XV IMPRIMERIE HALLON ET MARCEL.


PARIS

BLEÉRI T FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS

55, QUAI DES GRANDS-AUGÙSTINS, 5

5

1879

LES ROBINSONS DE PARIS

Table des matières

PREMIÈRE PARTIE
Les Oisillons hors du nid.

Table des matières

I
JEAN, ROBERT ET CRI-CRI

Table des matières

La maison de la mère Jeanne était la plus humble du village, et l’on n’aurait pu trouver aux alentours une misère aussi grande que celle de la pauvre veuve. Par son âge, elle touchait encore à la jeunesse, mais de nombreux chagrins l’avaient prématurément vieillie, et Dieu sait combien Jeanne comptait déjà d’épreuves. Née dans une famille de journaliers honnêtes, elle apprit le travail avant de connaître les jeux de l’enfance. Toute petite, elle ramassait, sur les épines des buissons, la laine abandonnée par les brebis; elle glanait dans les champs quand les moissonneuses achevaient de nouer les javelles; elle cherchait pour sa chèvre les traînées de foin laissées dans les chemins creux par les charrettes remplies d’herbes nouvellement coupées. Lorsque la saison avançait, elle cueillait pour les vendre les prunelles violettes, les fruits rouges et jaunes du cormier, les châtaignes tombées des arbres, tout ce que la main de la Providence répand aux pieds des indigents.

A mesure qu’elle grandissait, elle gagnait quelques écheveaux de lin ou de chanvre, en aidant les fermières à les rouir dans les mares; elle récoltait des pommes de terre pour ses voisins et en rapportait au logis une petite provision.

Lorsque Jeanne compta dix-huit ans, c’était une fille robuste, alerte, au teint bruni par le soleil. Elle ne possédait point de beauté, mais un caractère égal, une bonne humeur souriante, et cette douceur avec les faibles et les petits qui est l’indice d’un bon cœur.

Un honnête homme, la voyant si sage et si laborieuse, la demanda en mariage.

Jeanne se trouvait seule au monde: elle accepta d’être la femme de Maclou, et s’installa avec lui dans une maison modeste. Pendant cinq ans Jeanne fut la plus heureuse des épouses et des mères. Trois enfants lui avaient été envoyés: Robert, Jean et le dernier que ses frères appelaient en riant Cri-cri, parce qu’il chantait toujours comme les grillons de l’âtre.

Robert annonça vite qu’il était un garçon intelligent, brave et bon. Jean un peu mélancolique gardait la touchante douceur de sa mère. Quant à Cri-cri, le moins robuste de tous, il promettait un esprit inventif et de grandes dispositions pour les arts mécaniques. Il n’avait pas trois ans qu’il savait déjà faire un sifflet avec un morceau de tige de blé vert, des bonshommes en moelle de sureau, et des moulins à vent à l’aide d’une noix, d’une ficelle et d’une pomme verte.

Le mari de Jeanne gagnait de bonnes journées, et la petite famille vivait dans l’aisance. Jeanne ne contractait jamais de dettes, ses ènfants portaient des habits simples, mais propres.

La courageuse femme se levait à l’aube pour blanchir le linge de la famille. Tandis qu’elle suivait la route poudreuse, portant aux champs le repas de son mari, elle tricotait des bas pour les petits, car jamais les enfants de Jeanne ne marchaient les pieds nus dans des sabots garnis de paille, comme la plupart de leurs camarades. Il fallait voir en été Jean, Robert et Cri-cri, pimpants sous une blouse de toile bleue, ou en hiver chaudement habillés de futaine, s’en aller faire la récolte du bois. Chacun d’eux ramassait un fagot qui s’entassait en provision sous le hangar.

Dans la maison de Jeanne, Maclou, le brave mari, trouvait, toujours en revenant du travail, sa soupe chaude et son dîner cuit à point. Le bonheur, fruit de l’affection, de l’entente et de l’ordre uni à la prévoyance, régnait dans le jeune ménage.

Malheureusement Maclou tomba malade; les économies de Jeanne passèrent en remèdes; la gêne succéda au bien-être, et la pauvre femme en fut réduite à implorer le secours de ses voisins. Chacun lui vint en aide; mais les paysans ne disposent pas de grandes ressources; Jeanne épuisa bientôt la bonne volonté de ses amis. Maclou, loin de guérir, tomba en langueur, et, deux ans après son premier accès de fièvre, il expira dans les bras de sa femme, en bénissant ses petits enfants.


II
LA VEUVE

Table des matières

Jeanne ne perdit pas courage; elle étouffa ses regrets, se résigna chrétiennement au coup douloureux qui la frappait, et songea à trouver le moyen de faire vivre sa petite famille.

Les meubles vendus pour payer le loyer, Jeanne quitta la maison où elle avait vécu heureuse, et se contenta d’une cabane en pisé recouverte de paille.

Elle s’y installa avec Jean, Robert et Cri-cri.

Malgré leur âge, les enfants comprenaient qu’ils venaient de faire une perte irréparable. Robert surtout, quand il voyait pleurer sa mère à la dérobée, sejetait dans ses bras, et lui disait entre deux baisers: «Tu penses à celui que nous avons perdu1» Alors, la veuve serrait son fils sur sa poitrine pour le remercier de s’associer à sa douleur.

Hélas! la peine qu’elle ressentait à n’avoir plus à ses côtés le compagnon de sa vie, n’était pas la seule. La jeune veuve devait vivre du produit de son métier de fileuse. Les enfants allaient bien comme autrefois moissonner dans les champs, le long des sentiers: mais ce qu’ils rapportaient augmentait peu les profits du pauvre ménage, et Jeanne comprit bientôt avec épouvante qu’elle se verrait forcée d’envoyer ses enfants demander l’aumône de ferme en ferme.

Cette prévision l’attrista profondément. Travailler reléve celui qui exerce un état quel qu’il soit; mendier au contraire est un abaissement. C’est pour cette raison que ceux qui font la charité doivent y mettre une grande délicatesse: le malheureux qui implore redoute toujours le refus et l’affront.

Dieu seul compta les larmes versées par la pauvre Jeanne, tandis qu’elle songeait à cette alternative, ou de voir ses enfants dépérir à force de souffrir du froid et de la faim, ou de les envoyer de porte en porte chercher du pain qu’ils n’auraient point gagné par leur labeur.

Du reste, les trois enfants, comme si déjà un sentiment de dignité leur eût interdit toute démarche de ce genre, préféraient souffrir que d’aller mendier. Jeanne les voyait souvent assis près du foyer, pâles, amaigris, regardant cuire avec une impatience douloureuse les misérables pommes de terre insuffisantes pour satisfaire leur appétit.

Enfin le malheur de Jeanne devint complet; la pauvre créature, clouée dans son lit par d’intolérables douleurs, comprit qu’il ne lui restait plus beaucoup de temps à vivre. Elle regrettait si cruellement son cher Maclou qu’elle se fût rejouie à la pensée d’aller le rejoindre, si l’idée de laisser ses enfants seuls au monde ne l’eût épouvantée.

La façon terrible dont les chers petits avaient été frappés par la mort de leur père faisait redouter à Jeanne de les rendre témoins de sa propre agonie.

Dans sa générosité maternelle, elle résolut de leur épargner ce spectacle navrant, et de devancer volontaiement l’heure d’une séparation prochaine.

Les mères sont capables de tous les sacrifices, quand il s’agit d’épargner un chagrin à leurs enfants, et Jeanne était la meilleure des mères.

Pourtant, avant de rien décider, elle souhaita consulter un homme en qui elle avait une entière confiance, et, appelant Robert, elle lui dit:

–Cours au presbytère, mon enfant, et prie le curé de venir me voir.

–Mon Dieu! demanda Robert avec inquiétude, seriez-vous plus malade?

–Non, mon chéri, au contraire, je respire mieux ce matin.

Jeanne ne mentait pas; depuis qu’elle avait pris une résolution généreuse, elle sentait son cœur allégé d’un grand poids.

L’enfant embrassa tendrement sa mère, et, sans perdre une minute, se dirigea vers le presbytère.


III
LE PIGEON

Table des matières

Robert traversa le jardin rempli de roses que l’on effeuillait chaque année devant le reposoir de la Fête-Dieu, et d’espaliers dont le digne prêtre soignait les fruits avec d’autant plus de zèle qu’il les réservait pour les malades du bourg.

L’abbé Trumelle disait son bréviaire, tout en marchant dans les allées sablées du gravier de la rivière, et, détail touchant, une nuée d’oiseaux, pigeons, moineaux, mésanges, hirondelles, suivaient ses traces, volaient au-dessus de sa tête, agitaient autour de lui leurs ailes avec des cris de joie.

Robert imita les oiseaux; il marcha à la suite du vieux pasteur absorbé par la lecture des psaumes, jusqu’à ce que celui-ci, étant arrivé à l’extrémité de l’allée, se retournât et aperçût en face de lui le petit garçon, qui, les yeux rouges, la voix tremblante, tournant entre ses doigts son chapeau de paille, n’osait plus ni s’avancer ni parler.

–Que souhaites-tu, mon cher enfant? demanda le vieillard.

–Monsieur, répondit Robert, ma mère serait bien reconnaissante si vous pouviez la venir voir. Mais vous êtes occupé, vous ne pouvez peut-être pas?

–Je n’ai rien de plus pressé que de visiter mes paroissiens, mon petit Robert. Ta mère souffre-t-elle davantage?

–Vous le savez, elle ne se plaint jamais, monsieur le curé; mais depuis hier elle garde le lit: vous savez combien elle est vaillante, il faut croire qu’elle souffre beaucoup.

–Oui, oui, c’est une brave et digne femme, tu dois l’honorer et la chérir... Après Dieu, tu ne peux rien aimer davantage... Rentre chez toi, mon enfant, je te rejoindrai dans une heure.

–Merci, monsieur le curé, dit Robert avec l’expression de la gratitude.

Il salua le vieux prêtre et marcha avec précaution dans l’allée, tremblant à l’idée de blesser un des oiseaux qui s’y pressaient. Il avait grande envie d’adresser une question au vieillard, mais il n’osait pas, et il se contentait de regarder, d’admirer le petit bataillon emplumé qui s’ébattait sur le sable et sur les plates-bandes.

–A quoi penses-tu? demanda M. Trumelle qui remarquait la préoccupation de Robert.

–Je me demande comment il se fait que ces friquets, si sauvages d’habitude, soient devenus si familiers? les mésanges vous suivent au vol, et vous avez privé une nuée de pigeons...

–Je les aime, répondit simplement le vieux curé,

–Ah! vous aimez aussi les bêtes?

–Oui, mon enfant, et, en le faisant, je crois accomplir la loi du Seigneur, qui les créa pour l’utilité et l’agrément de l’homme. Celui qui martyrise le plus faible insecte, prive un oiseau de sa couvée, ou maltraite l’animal domestique qui l’aide à gagner sa vie, commet un crime dont il sera puni, sinon par la loi, du moins par les suites qu’entraînent les habitudes de brutalité et de cruauté. Quiconque agit en méchant à l’égard des êtres faibles, irresponsables, s’endurcira le cœur et deviendra mauvais. Toutes ces jolies bêtes emplumées savent que je garde pour elles des miettes de pain et des caresses... Tu le vois, elles m’en témoignent leur reconnaissance à leur manière. Le Seigneur qui a dit: Laissez venir à moi les petits enfants, veut que ceux-ci laissent à leur tour venir à eux les petits oiseaux... Si tu me promettais d’en avoir bien soin, je te donnerais un de ces beaux pigeons au cou bronzé qui roucoulent d’une façon si douce. Il est bon que l’enfance, qui a besoin d’être protégée, s’accoutume à protéger à son tour.

–Il est beau, ce pigeon! dit Bobert avec une expression de naïve convoitise. Je l’aimerai tout de suite...

L’abbé Trumelle appela le pigeon, qui s’enleva de terre et vint se poser sur son bras. Après l’avoir caressé, le vieux curé lui dit en lissant les plumes du doigt:

–Je te donne un nouveau maître, ou plutôt un nouvel ami...

Le pigeon secoua ses ailes, tourna ses grands yeux d’or vers l’enfant, puis, paraissant comprendre le regard du curé, il tournoya autour de Robert et finit par se percher sur son épaule.

–A bientôt, mon enfant! dit l’abbé Trumelle.

Robert salua avec respect et quitta le jardin, tandis que le vieillard achevait sa sainte lecture.

Quand Robert parut dans la cabane, Jeanne eut un sourire de contentement; Jean et Cri-cri s’emerveillèrent de la beauté de l’oiseau, et Robert le leur confia après mille recommandations. Pendant que les deux petits jouaient avec le pigeon, Robert s’occupa du déjeuner; il commençait ses fonctions de chef de famille.


IV
LE TESTAMENT D’UN CŒUR BRISÉ

Table des matières

Une demi-heure après la rentrée de Robert, l’abbé Trumelle parut dans la maisonnette de Jeanne. Un rayon de soleil jouait en ce moment sur le front de ses deux plus jeunes enfants. L’aîné rangeait le ménage, touten surveillant le pigeon, qui avait reçu après mûre délibération le nom de Bijou. En reconnaissant le saint vieillard, le front de Jeanne se rasséréna.

Robert présenta la meilleure chaise de la maison à l’abbé Trumelle; puis Jeanne, attirant Robert sur son cœur, lui dit en l’embrassant:

–J’ai besoin de causer avec monsieur le curé, emmène tes frères.

Robert fit un signe d’obéissance, et sortit avec Jean. Cri-cri portait Bijou perché sur son poing.

La malade prit la parole:

–Monsieur le pasteur, dit-elle, je vous ai fait demander pour implorer de vous un conseil... Je dois achever le testament de mon cœur avant de me préparer à la mort... et, je le sens bien, la mort est proche. Si je n’avais trois enfants, confiante dans la miséricorde du Seigneur qui est le père de tous les souffrants, j’irais vers lui sans crainte et sans regret; mais je laisse des orphelins; je ne veux pas qu’ils assistent à mes derniers moments. Quand leur père expira, je les cachai dans mes bras, afin qu’ils n’eussent point le douloureux spectacle de son agonie... Cette fois, personne ne serait là pour leur enlever l’effroi d’un tel spectacle... J’ai résolu de le leur épargner... Je ne suis pas absolument seule au monde... Il me reste un frère, demeurant à Paris, rue des Moineaux, 17... Je le crois à son aise... Les préoccupations de son commerce lui ont fait oublier sa pauvre sœur, restée journalière au village... mais je ne doute pas qu’il ne réponde à l’appel que j’ai résolu de faire à sa tendresse fraternelle... Son caractère est bien un peu brusque et fantasque; il tient à l’argent, si difficile à gagner, même à Paris... mais, s’il reste un peu égoïste, il n’est pourtant pas un méchant cœur... Je recommanderai à mes enfants de se montrer respectueux, obéissants envers leur oncle Magloire, et Ma Magloire acceptera le legs de sa sœur mourante... On a beau avoir vécu seul, occupé de sa fortune, oublieux des autres: la voix du sang finit par parler haut dans le fond du cœur... Autrefois Magloire n’avait pas approuvé mon mariage avec Maclou: il reprochait à cet honnête homme de n’être pas assez riche; une légère froideur se glissa dans nos relations... Ce n’est point la faute des enfants, et Magloire ne leur en gardera pas rancune... En confiant les orphelins à mon frère, je leur donne un protecteur et je leur épargne un violent désespoir... Si je laisse mes enfants au village, il se passera bien du temps avant qu’ils soient en état de gagner leur vie; vingt métiers leur seront offerts à la ville, métiers intelligents et lucratifs. Mon frère les guidera dans le choix de celui qu’ils devront exercer... Avant de rien décider cependant, avant de rien résoudre, j’ai voulu, monsieur le curé, vous consulter sur mon idée...

–Si j’écoutais l’amitié que je porte à vos enfants, Jeanne, je vous dirais de les laisser au village... Mais leur oncle est seul, riche: mieux vaut les rapprocher d’un parent qui ne manquera pas de leur être utile... Quant à les faire quitter le pays avant que le Seigneur ait disposé de vous, c’est un héroïque sacrifice; je l’approuve, car le Seigneur vous l’inspire...

Jeanne pria l’abbé Trumelle de lui écrire une lettre pour son frère.

Le curé, à qui ses paroissiens ignorants demandaient souvent à l’improviste un service semblable, tira de sa ceinture son bréviaire renfermant une feuille de papier, et de sa poche, une plume et une écritoire de corne. Alors, sous la dictée de Jeanne, il écrivit une lettre touchante, par laquelle la paysanne suppliait son frère d’accueillir avec bonté les orphelins qu’on confiait à sa garde.

Elle ajouta plus loin une autre page adressée à Robert et à ses frères, remettant par ce testament suprême ses deux plus jeunes enfants aux soins de Robert. Elle terminait en les suppliant de s’aimer, comme elle les avait aimés, de se protéger mutuellement, de garder son souvenir et de prier pour elle. «Plus tard, disait-elle en terminant, vous comprendrez quel sacrifice a fait pour vous ma tendresse.»

La voix de la pauvre mère faiblit en prononçant ces derniers mots. Quand sa lettre fut finie, la malade prit la plume, et traça d’une main tremblante une croix inégale au bas de ce testament d’un cœur brisé.

Le curé ajouta rapidement deux lignes, cacheta la lettre, écrivit sur l’adresse: Magloire Reboux, épicier, 17, rue des Moineaux, , Paris; puis, ayant béni Jeanne, il rappela ses enfants.

V
TROIS BREBIS TONDUES

Table des matières

Robert vint se placer debout près du lit de sa mère, qui lui dit en passant la main dans ses cheveux noirs:

–Ecoute-moi comme si, au lieu d’être un enfant, tu étais un homme chargé de pourvoir aux besoins de tes frères... J’ai décidé que vous me quitteriez tous les trois pour un temps, et que vous iriez chez votre oncle... Il vous enseignera le commerce ou il vous mettera en apprentissage, de telle sorte que vous pourrez plus tard exercer un bon métier... Paris est bien grand, mes chers petits, c’est quasiment une ruche immense, avec des maisons plus serrées que les alvéoles d’un palais d’avettes, et des dessous plus curieux que les galeries d’une taupinière... On assure qu’il s’y trouve grand nombre de fainéants et de mauvais sujets, mais on peut bien se conduire partout avec le respect de soi et la foi en Dieu...

–Mère, dit Robert en fondant en larmes, pourquoi veux-tu nous renvoyer de la maison?

–Cette séparation est nécessaire, mon cher enfant... Je suis malade; vous approchez de l’âge où l’on doit se mettre un état au bout des doigts... Non-seulement tu te résigneras, si tu m’aimes, mais tu m’aideras à consoler tes frères... Promets-tu de m’obéir?

–Tes père et mère honoreras, dit doucement Robert en regardant l’abbé Trumelle; si ma mère touve que l’heure est venue de mettre en pratique le précepte que vous m’avez enseigné, monsieur le curé, je lui prouverai mon respect par ma soumission.

–Bien, mon enfant! dit le vieux prêtre.

Robert-ajouta timidement:

–Où irons-nous?

–Chez ton oncle, répondit Jeanne.

–A Paris! s’écria Jean avec un étonnement mêlé de stupeur. Il semblait aux deux petits que, pour aller jusqu’à Paris, il fallait traverser des forêts remplies de loups au poil rouge et aux prunelles de feu, braver des dangers sans nombre, et courir le risque d’être jeté pêlemêle dans la grande hotte au fond de laquelle le géant Croque-Mitaine entasse les petits enfants qui ne ferment pas les yeux assez vite le soir, maraudent dans les vergers voisins, et commettent toutes sortes de méfaits.

Robert ne croyait plus au géant Croque-Mitaine ni à l’homme au sable, mais il était sûr qu’il existait des loups, parce qu’un jour son père lui avait montré, au sortir du bois, une grande bête efflanquée, au poil hérissé, aux oreilles pointues, aux dents longues, espacées, aiguës, et que ce loup avait enlevé un des agneaux du berger Janron.

Aller à Paris, pour Robert et ses frères, c’était affronter des périls d’autant plus grands qu’ils restaient moins définis, et s’offrir, pauvres brebis tondues, à tous les vents froids de l’hiver.

Une secrète terreur s’empara de l’âme des trois enfants. Ils se rapprochèrent du lit de Jeanne; tandis que Jean tremblait d’émotion contenue, des larmes montaient aux yeux de Cri-cri, et Robert contemplait sa mère avec une attention inquiète. Il crut saisir dans son regard une prière mêlée d’angoisse, et, comprenant qu’il était de son devoir d’entrer tout de suite dans son rôle de chef de famille, il pressa la main de sa mère sur ses lèvres et lui demanda d’une voix courageuse:

–Quand devons-nous partir?

–Demain, répondit Jeanne.

Le curé prit deux grosses pièces de cinq francs et les glissa dans la main de Robert, en lui disant avec bonté:

–Voilà pour le voyage.

Vers le milieu de la journée, Jean, Robert et Cri-cri allèrent dans les maisons du voisinage où ils comptaient des amis. Chaque fermière leur donna quelques sous de son épargne. On remplit leur bissac de pain, de lard, de pommes rouges, de noix de la dernière gaulée; puis on les embrassa, en leur souhaitant tout le bonheur que Dieu réserve aux enfants honnêtes et laborieux.

Quand ils rentrèrent dans la cabane, ils trouvèrent Jeanne assise sur son lit:

–Robert, dit-elle, récite la prière du soir avec-tes frères, aide-les à se déshabiller, borde leurs lits comme j’avais coutume de le faire moi-même, et ce que tu vas faire sous mes yeux, continue-le chaque jour à Paris pour l’amour de moi.

Quand ses frères dormirent, Robert s’approcha du lit de Jeanne.

–Agenouille-toi, lui dit-elle, je veux te bénir pour ce monde et pour l’autre...

Robert sentit à la fois tomber sur son front une larme et une caresse.

Le lendemain matin, il se leva avant le jour, rangea le ménage, éveilla Jean et Cri-cri, et quand tous trois eurent pris en commun leur dernier repas, Jeanne remit à Robert la lettre écrite sous sa dictée par l’abbé Trumelle, et lui dit:

–Porte cette lettre à ton oncle, et ne m’oublie jamais, jamais...

–Quand reviendrons-nous? demanda l’enfant.

–Je t’écrirai, répondit Jeanne.

Une étreinte, un baiser, des sanglots contenus avec peine, et ce fut tout...

Les trois enfants quittèrent la cabane de Jeanne, traversèrent le village, envoyant des signes d’adieu aux voisins debout sur leurs portes, et une heure après, les trois brebis tondues, à qui Dieu dans sa providence devait mesurer le vent et l’orage, se trouvèrent sur la route de Paris.

VI
LE MONDE EST GRAND

Table des matières

Jamais les trois frères n’avaient quitté leur village; ils ne connaissaient du monde que l’espace compris entre quatre clochers distants de deux lieues environ. Leur imagination ne leur représentait pas ce que c’est qu’une ville. En dehors des grands bois, d’une petite rivière si peu profonde qu’en été ils la passaient à gué, des champs de froment, des vergers remplis de pommiers et de poiriers, ils n’avaient rien vu.

Tant qu’ils se trouvèrent dans la limite de leur village, ils ne s’effrayèrent pas de la distance. Sur la route ils rencontraient des gardeurs de chèvres qui avaient été leurs compagnons de jeux, des paysans qni répondaient à leur bonjour amical, de grands chiens de ferme qui bondissaient joyeusement vers eux. C’était toujours la campagne, avec ses travaux, ses bruits, son mouvement; tout gardait pour eux un charme, un langage. Ils reconnaissaient chaque borne de champ, chaque échalier, les fourrés des bois taillis, les nids de corneilles dans les hauts peupliers, et les touffes de gui de chêne qui servaient aux enfants pour faire de la glu.

Mais quand ils eurent dépassé le grand Calvaire, ils se trouvèrent sur une terre nouvelle: la campagne changea d’aspect; plate et unie, elle ne leur rappela rien des collines ondulant mollement vers les vallées où se cachait la cabane de Jeanne. Aucune voix bienveillante ne leur souhaitait la bienvenue sur le seuil des maisons; les fermières ne tendaient plus pour apaiser leur soif l’écuelle remplie d’un lait frais et mousseux.

Plus d’une fois même on regarda les trois enfants avec une sorte de méfiance, et un garde-champêtre leur demanda leur passe-port.

–Nous sommes les enfants de Jeanne la fileuse, répondirent-ils. 1

Mais cette affirmation naïve ne pouvait suffire au représentant de l’autorité rurale.

–Vos papiers! répéta le garde champêtre.

–Pourquoi faire? demanda Robert; nous les emportons à Paris, nos papiers.

–Oui-dà! vous allez à Paris comme cela, tout seuls, sans avoir peur des gendarmes?

–Pourquoi en aurions-nous peur? objecta Robert; nous n’avons jamais fait de mal!

–C’est possible! montrez-moi toujours vos papiers.

Robert tira d’un petit sac de toile la lettre écrite par le curé sous la dictée de la pauvre Jeanne, puis les actes de naissance de ses frères, et un certificat du maire attestant qu’ils étaient d’honnêtes enfants allant rejoindre un parent à Paris.

–Ça suffit! dit le garde champêtre; que le bon Dieu vous conduise!

Les enfants poursuivirent leur route, et vers quatre heures du soir ils arrivèrent en face d’une auberge d’assez méchante mine.

Tous trois se sentirent fatigués.

Ils s’assirent sur le tronc renversé d’un arbre, à côté d’un ruisseau dont les bords foisonnaient de cresson. Robert ouvrit le bissac rempli de provisions, coupa un morceau de pain pour chacqn de ses frères, puis une tranche de lard, et, cueillant des brins de cresson au bord de l’eau, tous trois dînèrent en parlant de leur mère qu’ils seraient longtemps sans revoir, et du pays qui leur semblait déjà si loin.

–Est-ce que nous ne ressemblons pas aux enfants du bûcheron dans le conte du Petit-Poucet? demanda Cri-cri.

–Non, dit Robert; le bûcheron et sa femme manquaient de courage pour travailler et nourrir leur famille. Les frères de Poucet étaient eux-mêmes désobéissants, paresseux, et il faudrait bien vous garder de les prendre pour modèles. Poucet, ce malin .qui a toujours un expédient dans son sac à malice, vole les couronnes des filles de l’ogresse... Notre mère ne nous abandonne pas: elle se sacrifie pour nous... Quant à moi, je ne sais si je rencontrerai dans ma vie beaucoup de gens pareils à l’ogre du conte, mais je sais bien que je ne me vengerai jamais de ceux qui me feront du mal.

Au moment où Robert achevait ces mots, Bijou, qui recueillait les miettes de pain tombées à ses pieds, battit des ailes comme pour applaudir aux honnêtes paroles de son ami.

Les trois enfants, ayant terminé leur frugal repas, allaient se remettre en route, quand ils s’arrêtèrent surpris en voyant se diriger vers l’auberge une énorme voiture traînée par deux chevaux.

Du fond de cette voiture s’entendaient des cris effrayants d’animaux, qui n’avaient jamais frappé les oreilles des enfants de Jeanne.

Epouvantés et curieux tout ensemble, Robert et ses frères s’approchèrent de la voiture peinte en jaune, et bientôt, la porte du fond s’ouvrant, ils furent très-étonnés de voir qu’elle était aménagée comme une maison.

Des couchettes se dressaient de chaque côté, une table était posée au milieu; au-dessus d’un fourneau, des ustensiles de cuisine tintaient le long de la cloison.

De cette voiture descendirent un homme barbu, à longs cheveux, à grandes moustaches, vêtu d’un habit vert recouvert de paillettes de cuivre, une femme en jupe rose courte et fanée, puis une fillette de douze ans maigre et pâle, enfin un petit garçon presque décharné, dont les grands yeux bleus exprimaient l’effroi persistant d’un être pour qui la moindre chose devient menace et danger.

Au premier regard, ce petit être inspira aux trois frères un intérêt mêlé de pitié; et Robert, Jean et Cri-cri, curieux de connaître, s’il était possible, les mystères renfermés dans la carriole jaune, restèrent dans un coin de la cour, tandis que l’homme à l’habit vert dételait les chevaux.

VII
LES SALTIMBANQUES.

Table des matières

–Hé! l’aubergiste, cria l’homme, peut-on manger dans votre gargotte?

–D’abord, répondit maître Luc, propriétaire de l’auberge, mon immeuble n’est pas une gargotte; ensuite, lisez l’enseigne, et vous verrez que je loge à pied et à cheval... Seulement, faut vous en prévenir d’avance... Crédit est mort.

–Qu’est-ce que c’était que Crédit? demanda Cri-cri à Robert.

–Un être dangereux, probablement.

–Ah! Crédit est mort! répéta l’homme à l’habit vert avec une grimace; mais la Charité le remplace, car je vois également sur votre enseigne: Ici on donne à boire et à manger.

–Voyez-vous, reprit le père Luc, pas de finasseries: le picotin d’avoine tant... la soupe tant... le cidre tant... que faut-il vous servir?

–Du foin pour le cheval, et ce que vous avez de meilleur pour moi, la femme et la fillette.

–Et le petit que vous oubliez?

–Ilne soupera pas, il a refusé de travailler.

Un hurlement sauvage, un grognement sourd, des cris discordants sortirent en ce moment de la voiture.

–Et les bêtes! s’écria la femme en jupe rose, nous allions oublier les bêtes.

L’homme à l’habit vert se tourna vers le père Luc:

–Avez-vous une chèvre morte, un cheval malade ou poussif à me vendre, pour le loup, la hyène et l’ours...?

Robert et ses frères se serrèrent l’un contre l’autre.

Luc se contenta de répondre:

–J’ai votre affaire... un mouton, mort ce matin de la clavelée; il fera un excellent souper pour vos carnassiers.

Tandis que la femme de Luc prépàrait le repas, l’aubergiste apporta les membres saignants du mouton et les jeta sur le sol.

–Mulot, dit le saltimbanque, sers le dîner de Bouton-de-Rose, Frisette et Nini.

Les dents de l’enfant, que l’homme à l’habit vert appelait Mulot, claquèrent d’épouvante. Il secoua la tête en signe de refus. Le saltimbanque s’avança furieux et, d’un coup de pied, il lança l’enfant sur le pavé.

Robert courut le relever, et vit avec effroi que la figure du pauvre petit était couverte de sang.

Le misérable bourreau poussa un juron formidable, mais il craignait, sans doute, que sa brutalité n’eût des suites graves, car, au lieu d’exiger de Mulot qu’il servît le souper des bêtes, le saltimbanque prit les quartiers de mouton et les porta dans la voiture, sans plus se soucier de sa victime que d’un chien galeux.

Il sortit de la charrette au moment où Luc criait d’une voix formidable:

–Le cidre s’échauffe et la soupe froidit.

L’homme à l’habit vert entra dans la salle d’auberge; et une minute après, les rires de la fillette et les éclats de voix du saltimbanque et de sa femme apprirent aux trois enfants de Jeanne qu’ils faisaient honneur au repas de l’aubergiste.

Pendant ce temps les bêtes enfermées dans la charrette hurlaient, miaulaient et grognaient, tandis que le per-– roquet répétait sur tous les tons:

–Jacquot n’a pas déjeuné! Vive la France! Du rôti! du rôti!

Et que la pie, chargée de dire la bonne aventure dans les foires et les marchés, disait d’une voix de fausset:

–Qui veut savoir sa destinée pour deux sous?

Robert avait conduit Mulot sur le tronc d’arbre où, un moment auparavant, il s’était assis pour dîner avec ses frères. Doué d’un sang-froid au-dessus de son âge, et comprenant bien qu’il devait maîtriser ses émotions de terreur ou de dégoût afin de rendre service, Robert lava la blessure du petit garçon avec l’eau de la source, posa dessus quelques feuilles fraîches, ouvrit son paquet, en tira un de ses mouchoirs qu’il déchira, et banda le front de Mulot.

–Vous êtes bon! lui dit celui-ci.

–On doit toujours être bon, répondit Robert.

–Pourtant Mucidor est mauvais.

–Qui çà, Mucidor? Ton père? demanda Cri-cri.

–Ce n’est pas son père1répliqua vivement Robert; son père ne le traiterait pas de la sorte.

–Non, dit Mulot, c’est le maître. Il veut me faire croire que je suis son fils, mais je me souviens bien de mon vrai père: il m’aimait, il m’embrassait, il travaillait pour me nourrir... Comme il couvrait des maisons, il passait toute la journée sur les toits... Il est tombé... je ne l’ai plus revu... Ma mère est morte... Mucidor m’a ramassé sur la grande route et il m’a gardé...

–Il te batt?

–Tous les jours.

–Tu ne sembles pas méchant, cependant...

–Non, mais je désobéis.

–Pourquoi désobéis-tu?

–J’ai peur des bêtes, répondit Mulot en baissant la voix; si vous saviez comme elles sont effrayantes... Frisette surtout, la hyène, avec ses dents pointues, son poil qui se hérisse sur son dos... Le maître me force à entrer dans sa cage, à lui donner à manger, à jouer avec elle comme avec un chat... et j’ai peur, ah! j’ai peur!

–Pauvre petit! fit Robert avec compassion.

–Et ce n’est pas tout, reprit Mulot; avec Bouton-de-Rose, l’ours brun, c’est autre chose! Il faut que je mette ma tête dans sa gueule, et d’un coup de dent il pourrait me broyer le crâne.––

–Et si tu ne faisais aucun de ces horribles exercices...

–On me laisserait mourir de faim.

–Tu souperas ce soir, du moins, dit Robert; et, ouvrant son bissac, il étala de nouveau ses provisions.

Cri-cri puisa de l’eau dans le gobelet, et Jean cueillit le cresson, tandis que Robert coupait les tranches de pain et de lard dans lesquelles Mulot mordit bientôt avec avidité.

–Pourquoi êtes-vous si bons pour moi? demanda le petit saltimbanque; vous ne me connaissez pas...

–Tu es malheureux, nous te devons protection; c’est la loi de la charité, et notre mère nous a recommandé de n’y jamais manquer.

–Où demeurez-vous? demanda Mulot.

–Notre mère nous envoie chez mon oncle, à Paris.

–Et vous y allez tout seuls.

–Oh! je suis presque un homme! répondit Robert; et puis nous avons des papiers. t

–Le maître parle bien souvent d’aller à Paris, je serais bien heureux de vous y retrouver.

–Moi aussi! répondit Cri-cri en embrassant Mulot.

Une seconde après, le saltimbanque Mucidor sortit en titubant de l’auberge.

–A la niche! cria-t-il à Mulot.

L’enfant se leva tout tremblant.

Apprenez-moi vos noms, dit-il aux enfants de Jeanne, afin que je me rappelle mieux encore ceux qui m’ont consolé et nourri.

–Cri-cri! dit le plus jeune, la sauterelle des blés, le grillon des cendres, la petite bête du bon Dieu.

–Jean, ajouta le cadet d’une voix plus grave.

–Et moi Robert, fit l’aîné... Adieu, pauvre petit... Si nous sommes heureux, nous songerons à toi, pour regretter que tu ne partages pas notre bonheur, et quand nous souffrirons, afin de nous encourager à la patience par cette pensée qu’il est encore des enfants plus malheureux que nous.

–A la niche! à la niche! hurla Mucidor, en faisant claquer une lanière de cuir.

Mulot escalada le marchepied de la carriole, et un moment après, les grognements de Bouton-de-Rose, les glapissements de Frissette et les sanglots de Mulot se confondirent.

VIII
L’HOTELLERIE DE LA BELLE-ÉTOILE

Table des matières

Robert et ses frères, vivement émus, quittèrent le voisinage de l’auberge et de la ménagerie ambulante et recommencèrent à marcher. Le temps était beau, la route superbe, une petite brise leur apportait la bonne odeur des foins nouvellement coupés. Ils marchaient en se tenant par la main, comme si la fatigue s’oubliait mieux en se partageant.

Le spectacle dont ils venaient d’être témoins les avait rendus silencieux. Cri-cri se sentait près de pleurer. Robert songeait, avec un sentiment profond de reconnaissance envers Dieu, qu’il avait cette joie et cette bénédiction de posséder une mère chrétienne, dont chaque parole avait été un enseignement religieux ou moral. Elle leur avait prodigué le pain gagné par son travail avec ses plus tendres caresses. Il comparait sa vie à celle de cet orphelin battu par un maître implacable, qui l’obligeait à risquer sa vie entre une hyène féroce et un ours redoutable, et le fils de Jeanne remerciait la divine Providence de la part qu’elle lui réservait.

Si courageux que fussent les pauvres enfants, la fatigue ne tarda pas à se faire sentir. Ils marchaient depuis le matin, la nuit descendait, il fallait songer au repos.

–Je suis las, dit Cri-cri d’une voix dolente.

–Et bien, répondit Robert, entrons dans l’auberge.

–Je ne vois point de maisons! ajouta Cri-cri.

–Et l’hôtellerie de la Belle-Étoile? demanda Robert, est-ce que tu l’oublies? Tiens, vois-tu au milieu de ce champ de gros meulons de foin? nous allons dormir là plus à l’aise que des princes en campagne... Comme nous aurons chaud! et comme cela sentira bon!

Il prit la main de Jean, enleva Cri-cri qui passa un bras autour du cou de chacun de ses frères, et tous trois se dirigèrent vers la meule de foin.

Cri-cri sauta à terre; Robert creusa trois lits dans l’herbe fauchée, rangea le bissac de provisions, puis, rapprochant près de lui les deux petits confiés à sa garde, il leur dit doucement:

–Nous allons prier, prier sous la voûte du ciel bleu parsemée d’étoiles brillantes comme les regards des anges.

Ensuite, rassemblant dans ses mains les doigts de Jean et de Cri-cri, il récita lentement et avec respect la belle prière commençant par ces paroles: Notre père qui êtes aux cieux...

Quand elle fut achevée, Robert enfonça douillettement Cri-cri dans son lit de trèfle, ramena sur lui une couverture de luzerne rose, en fit autant pour Jean, s’inquiéta de Bijou qui dormait déjà la tête sous l’aile, et se coula dans le troisième lit qu’il avait préparé.

–Hein! dit-il, quand il fut roulé dans sa couche, avais-je tort de vous dire que l’on était bien et à bon marché dans l’hôtellerie de la Belle-Étoile?

–Non certes répondit Jean.

–Moi, ajouta Cri-cri, je regrette de ne pas avoir Mulot près de moi, il serait bien mieux qu’avec cet affreux Mucidor. Grand frère, tu disais ce matin qu’il n’existait pas d’ogres, mais le saltimbanque est aussi cruel que le géant qui voulait manger Poucet et ses frères.

–Il n’y a pas d’ogres, répéta Robert, mais il existe de méchants hommes.

–On peut les tuer comme des chiens enragés?

–Non, Cri-cri, il faut leur conseiller d’agir autrement.

–Tu rendrais service à Mucidor, si tu le pouvais?

–Oui.

–Cependant il ne se montrerait pas reconnaissant!

–On fait le bien pour Dieu, pour soi, et non dans l’espoir de recueillir de la reconnaissance.

Les yeux de Cri-cri se fermèrent,

–Bonsoir, frérot.

Jean l’imita bientôt. Robert seul resta longtemps éveillé. Il songeait à la mission qu’il devait remplir, à la difficulté de la tâche. Il se demandait combien de temps il marcherait de la sorte, avant d’arriver à Paris. Sa responsabilité de chef de famille lui apparaissait dans toute son étendue. Robert supplia son père de veiller sur les trois pauvre brebis tondues, qu’allaient menacer l’orage et les loups, et il s’endormit en regardant les étoiles scintillantes.

IX
MARTIN L’AVEUGLE.

Table des matières

Quand Robert ouvrit les yeux, le jour se levait; le pigeon secouait, en les dilatant, ses ailes aux reflets changeants; Jean et Cri-cri achevaient leurs derniers rêves.

–Debout! dit Robert en les éveillant par un baiser; la route est longue, et le soleil fait honte aux paresseux.

Après une toilette matinale, dont l’eau de la fontaine fit tous les frais, les enfants se mirent en route. Ils allaient allégrement dans les chemins ombragés, admirant les buissons fleuris, s’égayant du chant des oiseaux, s’emplissant le cœur de tous les bons sentiments que nous communique l’étude de la grande œuvre de Dieu.

Ils voyaient déjà poindre la flèche aiguë d’un clocher, quand, en passant devant un fossé, un cri lamentable leur causa une douloureuse inquiétude. Robert tourna vainement les yeux autour de lui, et pour la seconde fois un appel déchirant frappa ses oreilles. Presque au même moment, un homme couvert de haillons apparut sur le talus du fossé voisin.

–Qui que vous soyez, dit-il, venez en aide à un pauvre aveugle!

Ces mots éveillèrent dans le cœur des trois enfants la généreuse pitié du jeune âge; Robert courut au vieillard et lui aida à gagner la route; puis Cri-cri lui demanda avec une curiosité ingénue.

–Vous êtes aveugle, et vous n’avez pas de chien?

–On me l’a volé... s’écria le malheureux d’une voix sourde.

–Volé! qui cela? reprit Jean.

–Des enfants,.. répondit l’aveugle, comme s’il avait honte pour ces jeunes êtres du crime qu’ils avaient commis.

–Oh! fit Robert, pardonnez-leur. Ils n’ont sans doute pas compris la gravité de leur faute.

–De quel côté sont allés ces enfants? ajouta Jean.

–Ils habitent le village voisin, sans aucun doute. Je sais bien que le pauvre Brisque n’est pas beau... Brisque c’est mon chien. Il a de grands poils tordus comme des câbles et qui traînent jusqu’à terre... Il est poussiéreux en été, crotté en hiver... Qu’est-ce que cela me fait, à moi! il est si bon, si doux, si intelligent, si docile!.. Il m’accompagne depuis sept ans, c’est-à-dire depuis que je suis aveugle... Nous couchions ensemble dans les granges, et je partageais avec lui le pain que je reçois de la charité...

–Vous êtes seul au monde? demanda Robert.

–Tout seul. Ma femme est morte... et mon enfant...

–Votre enfant est mort aussi? ajouta Jean.

:–Je ne sais pas, répondit l’aveugle, dont les joues se mouillèrent de grosses larmes; on me l’a pris!...

–On vous l’a pris!

–Oui, une bande de bohémiens, de saltimbanques se trouvait dans le pays un jour de foire. Dans la même journée deux enfants disparurent: mon petit Paul, et Marcelle, la fille d’une de mes voisines.

–Vous n’avez jamais pu retrouver ses traces?

–Jamais. Un mois après la goutte sereine me fit perdre mes pauvres yeux. Brisque me restait seul pour compagnon, pour guide. Il semblait me comprendre, quand je lui parlais du petit Paul qu’il avait porté sur son dos. Il me léchait les mains et il aboyait pour me répondre qu’il s’associait à ma peine. Et sa pitié allégeait mes regrets...

–Ecoutez, dit Robert; nous allons au village, venez avec nous; peut-être aurons-nous des nouvelles de Brisque.

–Prenez ma main en attendant, ajouta Cri-cri, et si cela vous console, parlez-moi du petit Paul.

–Vous êtes des enfants secourables et bons, répondit l’aveugle, Dieu vous bénira... vous aimez les pauvres.

Cri-cri prit l’aveugle par la main, et marcha avec une sorte de fierté!

Le bien accompli communique au cœur un légitime orgueil.

Robert regardait avec attendrissement Cri-cri et l’aveugle, à qui Jean demanda:

–Voulez-vous nous apprendre votre nom? Quand nous serons à Paris, chez notre oncle, nous lui raconterons tout ce qui nous est arrivé en voyage: la rencontre de Mulot et de Mucidor, la perte de Brisque, votre malheur...

–Je me nomme Martin, dit le pauvre homme.

Un moment après, les trois frères et leur compagnon entraient dans le village. Comme ils traversaient une ruelle remplie de fumier et de purin, dans lequel barbotaient des canards, une clameur soudaine, dominée par un cri plaintif, s’éleva du milieu de la place voisine.

Martin devint pâle et tremblant.

–Mon chien! on assassine mon chien!

–Restez là, dit Robert à ses frères

Et s’élançant du côté d’où partaient les cris, le brave enfant se trouva bientôt en face d’un cruel spectacle.

X
LA VIE DES BÊTES

Table des matières

Un malheureux caniche, couvert de sang et de boue, effrayé par les cris d’enfants cruels, les oreilles déchirées, le poil arraché par touffes, et traînant à sa queue un énorme poêlon, bondissait au milieu d’un cercle de bourreaux, les regardant de son grand œil bleu mouillé de pleurs et poussant des hurlements plaintifs. On eût dit qu’un sentiment autre que celui de la douleur causée par ses propres blessures, lui arrachait des plaintes presque humaines. A défaut de la parole qui lui manquait, il avait dans l’expression de ses yeux, dans l’appel de ses aboiements, une angoisse intraduisible.

Les enfants riaient, criaient, l’entouraient d’un cercle infranchissable. A chaque bond que faisait pour s’échapper le malheureux chien, le lourd poêlon attaché à sa queue retombait sur le sol avec un bruit de ferraille, et le caniche, convaincu enfin de l’inutilité de ses efforts, se coucha sur le sol, comme s’il attendait le coup de grâce.

En ce moment des coudes robustes écartèrent les enfants du village, et Robert se trouva subitement au premier rang des curieux. Aussitôt, se penchant vers le chien, il coupa avec son couteau les cordes retenant le poêlon.

–De quoi se mêle-t-il, celui-là? demandèrent les plus méchants de la bande.

–Je vous empêche de commettre une mauvaise action.

–En nous amusant avec un chien?

–Vous appelez cela vous amuser! mais vous torturez, vous tuez cette misérable bête!

–Qu’est-ce que cela te fait? demanda l’aîné des garnements.

–Beaucoup, répliqua résolûment Robert; vous avez volé ce chien à un pauvre aveugle, et j’entends le lui rendre...

–Toi?

–Moi!

–Et de quel droit?

–Du droit que l’on a de venir en aide à celui qui souffre.

–Tu n’es pas du village, répondit le grand Mathurin, et nous ne te permettrons pas de te mêler de nos affaires.

–Il n’y a ni villages ni bourgs qui tiennent, repartit Robert; nous sommes deux enfants en face l’un de l’autre. tu fais le mal, et j’ai résolu de t’en empêcher.

–Faudrait voir çà! fit Mathurin.

–Çà sera d’autant moins long, ajouta Robert, que tu es lâche!

–Moi, lâche! cria Mathurin; répète voir...

–Je dis lâche! dit Robert et je ne retire pas le mot... On est toujours lâche quand on s’attaque à plus faible que soi... Si ce mot te blesse, prouve-moi que je me suis trompé, en me rendant Brisque; je le ramènerai à son maître...

–Te l’abandonner! non pas; te le vendre.

–Combien?

,–Le chien appartiendra à celui qui tombera l’autre.

Robert resta un moment silencieux.

–Tu recules? demanda Mathurin d’un air railleur.

–Je n’aime point les batailles, dit gravement le.fils de Jeanne, et il me répugne d’agir comme un tapageur; ’mais la vie de Brisque est à ce prix, mets bas ta veste, et que le bon Dieu me soit en aide.

Mathurin fut bientôt en bras de chemise; Robert releva ses manches jusqu’à l’épaule: les deux lutteurs se saisirent, et chacun d’eux essaya de renverser son adversaire.

Mathurin était un robuste garçon de quatorze ans. Robert en comptait douze à peine; sa taille paraissait chétive, mais la pensée de rendre service décuplait ses forces. Soutenu par l’idée de rapporter le caniche à Martin, il opposa à Mathurin une résistance à laquelle celui-ci était loin de s’attendre. Robert, plus souple, se montrait plus adroit; il profitait des fautes de Mathurin.

Le grand garçon, aveuglé par la colère, s’exposait à des revanches terribles. Robert commençait à se fatiguer, et déjà ceux qui pariaient pour lui doutaient de sa fortune, quand un aboiement de Brisque ranima son energie; d’un mouvement brusque il enlaça la jambe de Mathurin qui tomba lourdement sur le dos, tandis que le fils de Jeanne lui appuyait un genou sur la poitrine. Un cri de rage s’échappa de la bouche de Mathurin, et, entraîné par sa méchanceté, il mordit cruellement Robert.

–Traître! fit celui-ci; je pourrais me venger, car ce que tu viens de faire n’est pas de franc jeu. Je me contente de répéter devant tous tes camarades, en leur montrant ma main déchirée: Tu es un lâche! lâche d’avoir volé le guide d’un aveugle! lâche d’avoir martyrisé une bête inoffensive! lâche de ne pas être resté dans les conditions de la bataille!

Puis se tournant vers les autres enfants, et secouant ses doigts sanglants:

–L’approuvez-vous? demanda-t-il.

–Non! non! répondirent vingt voix.

–Cela me suffit, dit Robert; il peut se relever. J’ai gagné le chien, et je l’emmène.

Robert se releva, laissant libre Mathurin rouge de honte, furieux de sa défaite, et plus encore de la façon dont ses camarades l’avaient renié.

Les enfants ont naturellement le cœur droit. Ils peuvent un moment se laisser entraîner à mal faire, mais dès qu’on leur montre la vérité, la droiture, ils se rangent tout de suite du côté du bien. Cela est si vrai que la bande des petits bourreaux entoura Robert, lui aidant à laver sous le robinet de la fontaine la boue et le sang qui souillaient le caniche.

Quand l’animal, soulagé par ces premiers soins et revenu de ses terreurs, grâce aux caresses de Robert, tourna vers l’enfant ses yeux remplis de gratitude, le fils de Jeanne le saisit dans ses bras et reprit sa course vers l’entrée du village, où Martin anxieux l’attendait avec Jean et Cri-cri.

XI
UNE TROUVAILLE.

Table des matières

Du plus loin qu’il aperçut Martin et ses frères, Robert leur cria:

–Victoire! victoire!

Brisque, s’élançant de ses bras, bondit vers l’aveugle, le couvrant de caresses, lui léchant les mains, tournant autour de lui avec une joie folle, tandis que Martin, vivement ému, essayait de l’apaiser en répétant:

–Paix donc! Brisque, mon bon chien! Eh bien, oui, nous voilà ensemble! remercie le brave enfant qui t’a sauvé!

Brisque alla de l’un à l’autre. Robert avait une large part de caresses; le chien léchait sa main blessée, il aboyait d’une façon plaintive.

–Tu souffres beaucoup? lui demanda Jean.

–Bah! fit Robert, les vieux soldats sont fiers de leurs cicatrices... Un enfant fait ce qu’il peut... les marques de la morsure de Mathurin me rappelleront le vieil aveugle et le bon caniche.

Après avoir déjeuné en commun, les voyageurs se séparèrent; les trois frères prirent la route de Paris, et Martin un sentier de traverse.

Pendant la première lieue, les enfants s’entretinrent des incidents de leur voyage. Après avoir franchi la seconde, ils durent suivre un chemin encombré de charrettes, de chevaux, d’ânes et de moutons. Une foire importante se tenait dans les environs, et les éleveurs, les cultivateurs, les propriétaires, s’empressaient d’y conduire leur bétail, ou de s’y rendre pour faire leurs acquisitions. La nouveauté de ce spectacle amusa beaucoup les orphelins. Ils écoutaient les chansons des paysans; suivaient du regard les jeunes poulains gambadant auprès des juments, graves et patientes; riaient en voyant les bandes de porcs, roses d’épiderme, blancs de soie, aux oreilles mobiles, à la queue tirebouchonnée, se massant contre la truie fouillant le sol de son groin. Les bandes de moutons pressés, bousculés, montant effrayés les uns sur les autres, tandis que de grands chiens maigres les remettaient en lignes, les intéressaient au moins autant que les ânes chargés de paniers d’osier dans le fond desquels gloussaient les volailles, et que la mine ahurie des veaux heurtant de leur grosse tête lourde le bouvier qui les menait au marché.

Vers le soir, malgré la variété des épisodes, les enfants se sentirent un peu las, et ils se disposaient à coucher comme la veille à l’hôtellerie de la Belle-Etoile, lorsque, à la mourante clarté du jour, Cri-cri aperçut sur la route un objet dont il lui fut impossible de définir la nature.

–Robert, dit-il, vois donc ce que j’ai trouvé.

–Une ceinture de cuir1répondit le frère aîné.

1–Elle est lourde, ajouta Jean.

–Si elle contenait de l’argent! fit Cri-cri.

Robert la soupesa et comprit qu’elle était bien garnie.

–Nous voilà riches! dit Cri-cri en battant des mains.

–Mais cette ceinture ne nous appartient pas, fit observer Robert.

–Cependant nous l’avons trouvée! Un objet perdu est à celui qui le relève. Songe donc, Robert, comme nous serions heureux si nous avions de l’argent! D’abord, au lieu d’aller à Paris, nous rentrerions au village! Plus d’isolement, plus de misère... Notre mère ne manquerait de rien et ferait la charité à nos voisins pauvres... Oui, nous serions tous heureux!

–Tu te trompes, répondit Robert, chaque jour, à toute heure, nous songerions à l’homme inconnu qui a perdu cette bourse... Nous nous dirions: «Faute de cette somme, il n’a pu faire honneur à ses affaires.» Non, mon cher Jean; non, mon petit Cri-cri, il ne faut jamais charger sa concience d’un vol; et garder ce que l’on trouve, sans en chercher le propriétaire légitime, c’est voler.

–Je te demande pardon, dit Jean; tu as raison, grand frère.

–Eh bien! nous rendrons demain la ceinture, ajouta Cri-cri.

–Non pas demain, répliqua Robert; tout de suite; celui qui a perdu cette somme est sans doute en souci, nous devons le tirer de peine le plus vite possible.

–Je suis si las! objecta Cri-cri.

–Aussi, dit Robert, je ne vous oblige point à me suivre. Nichez dans la première meule que vous trouverez; je courrai au prochain village avertir le maire de ma trouvaille, puis je me hâterai de vous rejoindre.

–Non, s’écria Jean; que deviendrions-nous sans toi?

–Vous dormiriez sous la grâce de Dieu, et il ne vous arriverait aucun mal.

–Non! fit Jean résolùment, nous irons avec toi.

Cri-cri était bien tenté de dire que la lune était blafarde, que l’ombre des peupliers s’allongeait énorme sur la route, et que les vieux saules ébranchés ressemblaient à des fantômes noirs; mais, n’osant pas se montrer poltron, il se contenta de se placer entre Jean et Robert dont il saisit les deux mains.

XII
SOUS L’ORAGE

Table des matières

Le temps, qui jusqu’alors avait été magnifique, changea brusquement; l’air devint lourd, étouffant, le tonnerre gronda, et de grands éclairs sillonnèrent les nuages. C’était à la fois un spectacle effrayant et grandiose.

–Courons, dit Cri-cri, nous nous réfugierons sous les arbres.

–Gardez-vous-en bien, répondit Robert; en déplaçant l’air vous pourriez attirer la foudre. Ne te rapelles-tu pas, Cri-cri, qu’on a trouvé mort le fils Bridois sous le feuillard de la mère Flanchu?

–C’est égal, dit Jean, si tu n’avais pas eu l’idée de reporter tout de. suite la ceinture chez le maire, nous serions à cette heure abrités dans une meule de foin, et nous moquant tous trois de l’orage.

–On n’a point de mérite à faire ce qui ne cause ni peine ni dérangement, objecta Robert; quant à moi, je m’estimerai heureux si je retrouve le propriétaire de la ceinture. quand même je devrais marcher toute la nuit. Veux-tu que je te porte, cher petit? J’ai les reins solides, et tu ne pèseras pas trop à mes épaules.

Cri-cri; un peu honteux d’avoir mérité la leçon qu’il venait de recevoir, essaya de réparer sa faute, en répondant résolûment:

–Je ne suis point las; si Jean marche, je marcherai.

Vraiment on pouvait excuser le pauvre enfant; le temps devenait de plus en plus mauvais, le vent chassait la pluie en tourbillons, la foudre roulait avec fracas. Dans les fermes isolées, les chiens aboyaient d’une façon lamentable. Tout autre que Robert aurait renoncé à l’idée de porter si tard chez le maire du village des Ajoncs la ceinture qu’il venait de trouver.

Les trois enfants, mouillés jusqu’aux os, aperçurent des lumières annonçant des habitations assez nombreuses.

Bientôt ils se trouvèrent dans l’unique rue du village, et, avisant une vieille femme qui, sa cotte de drap relevée au-dessus de sa tête én guise de parapluie, regagnait sa cabane, ils la prièrent de leur indiquer la demeure du maire.

–Tout droit devant vous, dit la femme, une maison couverte d’ardoises.

Au bout de cinq minutes, Robert souleva le marteau de la porte qui retomba bruyamment, etune servante, d’aspect revêche, vint ouvrir.

A la vue de ces trois enfants ruisselants d’eau, elle s’imagina qu’ils venaient implorer la charité, et leur dit avec brusquerie:

–La mendicité est interdite dans cette commune; passez votre chemin, vagabonds!

–Madame, répondit Robert en maîtrisant l’émotion que lui causait l’injuste accueil de la servante, nous ne. sommes pas des vagabonds, car nous avons des papiers; nous ne mendions pas, car nous apportons... Pouvons-nous parler à monsieur le maire?

–Parler à monsieur le maire! Vous me la baillez belle! A l’heure qu’il est, et quand on est fait de la sorte! Tirez-vous à la conscription, ou venez-vous faire publier vos bans de mariage, pour être si pressés? Monsieur le maire est en train de dîner.

–Madame, reprit Robert, nous savons que le maire d’un village est le protecteur et le père de ceux qu’il administre... Et nous ne croyons pas avoir tort en gardant bonne opinion de votre maître... C’est ainsi qu’on pensait chez nous, du moins.

–Et c’est de même qu’il faut penser ici, mon enfant! s’écria d’une voix ronde et joyeuse un brave et gros homme qui apparut subitement dans le couloir. Vous ne vous corrigerez jamais, Marianne! Voyons, mes petits, que voulez-vous?

Robert enhardi regarda le maire en souriant:

–Nous voudrions vous parler, monsieur.

Le maire poussa doucement les trois enfants dans la salle à manger. La servante n’avait point menti; le maire dînait, copieusement, lentement, comme un homme ayant grand appétit, beaucoup de temps libre, et assez de revenus pour couvrir sa table de mets plantureux.

Il reprit sa place en face de son couvert, avala un verre de vin, et s’adressant à Robert:

–Qu’apportes-tu donc, petit?

L’enfant releva sa blouse, sous laquelle il avait roulé la ceinture, et la posa sur la table, en disant simplement:

–Ça, monsieur; c’est plein de louis d’or.

–Et tu as trouvé cette ceinture...?

–Sur la grande route

–Sais-tu à peu près ce qu’elle contient?

–Dame! monsieur, une centaine de pièces dans chaque rang, et il y a cinq rangs... ça fait assez pour acheter un village, quoi!

Le maire se sentit profondément ému.

–Approche, dit-il; toi et tes frères, vous êtes de braves enfants! et ça fait plaisir de voir la jeunesse honnête! Mais vous avez soupé, au moins?

–Non, monsieur, pas encore, mais nous avons mangé à midi.

–Eh bien! fit le maire nous souperons ensemble... Je ne sais pas plus que vous qui a perdu cette ceinture, mais je donnerais gros pour que son propriétaire vous récompensât comme vous le méritez.

–Nous sommes payés, monsieur, dit Robert, nous avons rempli notre devoir.

Le maire se fit raconter l’histoire des enfants de Jeanne, commanda à Marianne de mettre des draps blancs dans l’immense lit à colonnes d’une chambre d’amis, puis, sitôt que les enfants seraient couchés, de sécher et de repasser leurs vêtements transpercés par l’orage.

Il souhaita ensuite le bonsoir à ses jeunes hôtes.

XIII
LE CERTIFICAT

Table des matières

Le lendemain matin, le maire du village des Ajoncs s’éveilla tout joyeux. Il venait d’avoir une bonne idée, et rien ne rend heureux comme la pensée d’accomplir une œuvre charitable qui a germé dans le cœur avant de grandir dans l’esprit.

Dès que Marianne eut achevé d’allumer son feu, le maire lui ordonna de préparer trois bols de lait frais, son sucre le plus blanc, sa miche la plus tendre, et lui-même chaussant ses sabots alla dans l’écurie surveiller le déjeuner de la Joliette qu’il attela ensuite soigneusement à une carriole bien bâchée de toile, et au fond de laquelle il étala de belles bottes de paille.

Ces soins pris, il rentra dans la cuisine, où Jean, Robert et Cri-cri l’attendaient. Il fit signe à chacun de prendre son bol de lait, et pendant qu’il savourait son café à petites gorgées, le maire dit aux trois frères:

–Je me suis souvenu que j’ai une commission à faire à la ville voisine... la retarder serait m’exposer à manquer un marché avantageux; je viens d’atteler Joliette, vous ferez avec moi le voyage... ce sera autant de fatigue de moins pour vos petites jambes...

–Quel bonheur! s’écria Cri-cri, c’est si bon d’aller en voiture!

–Je vous remercie bien, monsieur, ajouta Robert; Jean et Cri-cri sont si jeunes...

–Avant de partir, ajouta le maire, je vais vous donner un certificat constatant que vous m’avez, à la date du30juin1871, rapporté une ceinture de cuir, marquée des initiales B A., et renfermant cinq cents louis. La lettre de votre curé témoigne de l’honnêteté de votre famille, mon attestation prouvera que vous savez déjà faire acte de probité...

–Monsieur, dit Jean, dont les joues se couvrirent d’une rougeur ardente, ne mettez pas mon nom sur le certificat.

–Pourquoi, mon petit ami?

–Je ne l’ai pas mérité... J’ai conseillé à Robert de garder la ceinture pour que nous soyons tous riches...

–Tu possèdes du moins une grande qualité, mon petit Jean, et bien à toi celle-là, c’est la franchise... A ton âge on ne se rend pas aussi bien compte qu’à celui de Robert de ce qu’est la propriété; tu l’apprendras en suivant ses conseils.

M. Moniot embrassa Jean, puis il se mit à écrire sur une grande fouille de papier timbré d’une grosse écriture assez inhabile. Il relata le fait arrivé la veille, signa, et apposa au bas de cette pièce le cachet bleu de la mairie.

Robert ouvrit le petit sac de toile dans lequel il enfermait ses papiers, joignit le certificat à la lettre du curé, cacha le tout dans sa poitrine, et suivit M. Moniot, qui criait gaiement:

–En route! en route!

Jean, Cri-cri et Robert s’installèrent sur la banquette, tandis que le maire secouait doucement le licou de Joliette pour activer sa marche.

La matinée était superbe; il ne restait plus dans le ciel aucune trace de l’orage de la veille. Les enfants regardaient de tous leurs yeux la campagne rafraîchie et souriante.

M. Moniot remarqua la physionomie à la fois grave et satisfaite de Robert, et lui dit avec bonté:

–Je parie que ce matin tu te trouves grandi.

–C’est vrai, monsieur, repondit Robert, surpris de se voir si bien deviné.

–Je vais te dire d’ou vient ce sentiment: de la conscience que tu as, toi enfant, d’avoir agi comme un homme. Ayant trouvé une grosse somme d’argent, non-seulement tu n’as point songé à te l’approprier, mais encore tu me l’as rapportée en hâte, afin d’éviter l’angoisse d’une mauvaise nuit à son propriétaire. Tu n’as fait que ton devoir, c’est vrai, mais tu as donné un salutaire exemple à tes frères qui en profiteront. Pour la première fois aussi, tu crois mériter la confiance que ta mère t’a témoignée. Il en sera de même pendant toute ta vie; quand tu feras une bonne action, tu te sentiras satisfait. Le bien accompli ne rapporte souvent que cette joie intime; il ne faut même jamais attendre d’autre récompense en ce monde que le témoignage de sa conscience.

–Je me souviendrai toute ma vie de vos paroles, dit Robert d’une voix émue.

Quelques minutes après, Cri-cri poussa une exclamation:

–Tiens! fit-il, les gendarmes!

–Et un prisonnier, ajouta Jean.

Le maire arrêta Joliette, afin d’échanger quelques mots avec le brigadier.

A mesure que les gendarmes approchaient conduisant un homme marchant la tête basse, les mains prises dans des menottes, le maire reconnaissait le malheureux.

–Brigadier, demanda-t-il, c’est bien Langlumé que vous emmenez?

–Oui, monsieur le maire, la prison est la seule chose qu’il n’aura pas volée. Figurez-vous qu’hier il trouva en plein champ de foire la bourse de peau d’anguille du père Boitel, et une heure après il commençait à en dépenser le contenu dans un cabaret.

–Allons, dit le maire, c’est le premier pas dans la route qui mène au bagne. Sa mère aura bien du chagrin, une si brave femme! Misérable! si tu avais songé comment cette honnête créature a vécu laborieusement et pauvrement pour t’élever, tu n’aurais jamais eu le courage de commettre cette honteuse action. Brigadier, ajouta le maire, comme compensation je vous apprends que les trois petits camarades que voici ont trouvé une ceinture renfermant cinq cents pièces d’or et qu’ils me l’ont rapportée; si vous entendez parler de celui qui l’a perdue, envoyez-le-moi!

–Oui, monsieur le maire, répondit le brigadier en saluant. Adieu, mes petits! vous serez dignes d’être soldats dans une armée d’élite.

Puis s’adressant au prisonnier:

–En avant, canaille!

M. Moniot rendit la main à Joliette, qui prit un temps de galop.

XIV
LE LAISSER-PASSER DE LA PROVIDENCE

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On déjeuna gaiement, non pas en face de l’auberge, en mangeant les minces provisions du bissac, mais dans la grande salle dont la cheminée flambait, à une table sur laquelle un poulet rôti répandait un parfum appétissant. M. Moniot voulait offrir cet adieu aux trois frères. Après le repas, il glissa trois écus de cinq francs dans la main de Robert.

–Ceci est bien à toi, lui dit-il; je ne suis pas très-riche, mais on aide volontiers à un brave enfant... Nous allons nous séparer ici... Embrasse-moi, retiens mon nom et mon adresse, et ne manque pas de me donner de tes nouvelles; car enfin, si l’homme à la ceinture de cuir ne se retrouvait pas...

Le maire embrassa les fils de Jeanne, et les recommanda du fond du cœur à cette mère universelle qui s’appelle la Providence. Elle veilla sans se lasser sur les trois petits exilés du village.

Non-seulement il ne leur arriva rien de fâcheux pendant leur long voyage, mais il semblait que tout le monde s’intéressait à leur situation, à leur infortune.

Grâce aux quinze francs de M. Moniot, ils purent coucher plus d’une fois dans l’écurie d’une auberge, et manger une plantureuse écuellée de soupe. Souvent, pour une faible somme, on les laissait monter dans une voiture allant d’une petite ville à une autre. Ils pesaient si peu! ils avaient l’air si honnêtes!

Du reste, quand il entrait avec ses frères dans une maison, Robert ne manquait jamais de montrer ses papiers.

–Nous sommes de petits voyageurs, disait-il, et non pas de petits vagabonds.,

Le certificat du maire leur portait bonheur; plus d’une mère citait leur exemple à ses fils.

La belle saison leur rendait le voyage agréable, et, grâce aux divers moyens de locomotion qu’ils employaient tour à tour, ils avançaient sans trop de fatigue.

De temps en temps, ils s’informaient de la route à suivre et du chemin qu’ils avaient à parcourir. Quand ils surent qu’ils se trouvaient à vingt lieues de Paris, il leur sembla que, dès le lendemain, ils coucheraient dans la grande ville.

Sans doute, ils ne s’en faisaient pas encore une idée, mais l’aspect des cités qu’ils traversaient leur donnait le pressentiment des choses magnifiques qu’ils allaient voir.

Ils cherchaient ensuite à se représenter quel homme était leur oncle, le frère de cette pauvre Jeanne qui s’en allait mourante, tandis que ses enfants s’acheminaientvers Paris.

Ils se promirent d’écrire à leur mère, dans la prochaine lettre que leur oncle enverrait pour eux, l’histoire désolante de Mulot, celle de Brisque et de Martin, l’épisode de la ceinture de cuir, et de parler de l’hospitaltié de M. Moniot, le maire des Ajoncs.

–Ce sera certainement bien bon à mon oncle Magloire de coucher sur le papier tout ce que nous lui raconterons, dit Robert; mais c’est égal! dès que je le pourrai, j’apprendrai à écrire, afin de dire moi-même à ma mère ce que j’aurai dans le cœur et ce qui surviendra dans ma vie. Avant trois mois je veux moi-même lui envoyer mes baisers par la poste.

–Moi aussi, dit Cri-cri.

La route s’avançait; les enfants se trouvaient à Rueil, quand un gendarme leur demanda où ils allaient. Robert ôta poliment son chapeau, étala le certificat du maire des Ajoncs et attendit tranquillement.

Le brave soldat, qui portait à la boutonnière la croix de la Légion d’honneur, regarda Robert et ses frères avec attendrissement, puis il porta la main à son chapeau.

–Allons! dit-il, on peut bien présenter les armes aux braves gens! Garde ton laisser-passer, mon petit; je ne souhaite qu’une chose, c’est que mes quatre fils te ressemblent!

XV
ARRIVÉE A PARIS

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Entin, les voilà dans Paris!

Leurs sabots se sont usés sur toutes les routes, le bissac est vide; il leur reste une toute petite pièce de dix sous.

Mais ils ne s’affligent ni ne s’inquiètent, ils sont arrivés.

Ils ont su gagner Paris, eux si jeunes; il ne leur sera pas difficile de trouver la maison de leur oncle.

Cependant les rues semblent s’allonger comme des rubans fantastiques; elles se croisent, se mêlent, se confondent. Leur hauteur, leur nombre, les lumières du gaz, la foule qui se presse dans des directions opposées, tout les surprend, les étonne, les confond.

Ils s’informent de la rue des Moineaux, on la leur indique; mais ils se trompent ou ils oublient.

Tout est si nouveau pour les orphelins dans cette ville immense qu’ils restent stupéfaits, interdits.

Pour la première fois ils se sentent perdus au milieu d’une masse d’hommes, au sein de laquelle ils ne connaissent pas un être.

Ils se tiennent tous trois pas la main, dans la crainte de; s’égarer, ils marchent, marchent encore.

Tout à coup un courant de foule les sépare; Cri-cri se trouve seul, la terreur le prend, il court, tombe, et n’entend pas une voiture venant à grand train.

Jean appelle Cri-cri d’une voix désolée; Robert s’élance en avant et voit son frère renversé.

Sans calculer le danger, il se précipite sous les pieds des chevaux, en poussant un cri d’angoisse; puis il enlève son frère dans ses bras.

Cri-cri est évanoui; un rassemblement se forme; le cocher, désespéré de ce qui vient d’arriver, fait monter dans son fiacre les deux enfants valides, étend Cri-cri sur la banquette du fond, puis cherche du regard la boutique d’un pharmacien.

Des bocaux verts et rouges en signalent une dans le voisinage. Le cocher arrête les chevaux, les enfants descendent, etun moment après, grâce à des soins intelligents, Cri-cri rouvre les yeux.

–Rien de cassé? demanda le cocher.

–Rien du tout! répondit le pharmacien.

–Vous n’êtes pas de Paris, mes petits agneaux? demanda le cocher.

–Non, monsieur, répond Robert, nous venons y trouver notre oncle.

–Et où demeure-t-il, votre oncle?

–Rue des Moineaux, 17.

–Eh bien! reprend le cocher, quoiqu’il n’y ait pas de ma faute dans’ l’accident, je ne vous laisserai pas sur le pavé... Ça ne me retardera pas beaucoup de vous mener rue des Moineaux. Acceptez-vous une voiture?

–Avec grande reconnaissance, répondit Robert.

Une seconde après, les trois enfants s’y trouvaient installés.

Il ne s’agissait pas cette fois d’une charrette à montants de bois, d’une carriole garnie de paille, mais d’une voiture assez bien suspendue, doublée de satin, et qui avait connu de meilleurs jours.

Les trois frères, le visage collé aux vitres des portières, regardaient en ouvrant de grands yeux, s’étonnant, admirant, se réjouissant de la vive allure du cheval, qui semblait vouloir à sa manière prendre sa part d’une bonne action.

Robert s’émerveillait de la largeur des places, du nombre des voies coupées dans tous les sens par les voitures, de la foule houleuse se pressant sur les trottoirs, des cris des cochers, des chansons des gens trop gais, des appels des gamins, des cris des petits marchands..

Enfin la voiture s’arrêta; le gros cocher descendit de son siège, et ouvrit en riant la portière:

–Vous êtes arrivés, mes petits bourgeois!

Les enfants descendirent; le cocher tira le cordon, et, tandis que les fils de Jeanne attendaient qu’on leur vînt ouvrir, le brave Nicolas caressa les flancs de sa bête d’une mèche de fouet effiloquée, et Cocotte partit de sa plus belle allure, laissant les enfants à la porte du numéro17 de la rue des Moineaux.

XVI
DÉSAPPOINTEMENT

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Le porte s’ouvrit enfin devant les trois frères, et sans qu’ils vissent paraître personne, absolument comme dans les contes de fées.

Robert s’avança le premier, tenant la main de Jean qui ne lâchait point celle de Cri-cri.

Au moment où les orphelins passaient dans le couloir, le vasistas d’une porte vitrée s’ouvrit, et la figure d’une femme rougeaude, coiffée de cheveux gris ébouriffés, mal contenus sous une marmotte de cotonnade déteinte, s’y encadra; puis une voix rude demanda aux enfants:

–Que voulez-vous?

–Madame, répondit Robert, nous venons de Bretagne à Paris, avec une lettre du curé de notre village pour notre oncle Magloire. *

–Magloire qui?

–Magloire Reboux,

–Eh bien! mes amours, répondit la portière avec un sourire qui sonnait faux dans sa bouche édentée, vous pouvez vous vanter d’avoir mis la main sur un bon numéro à la loterie en vous lançant à la recherche d’un oncle pareil. Pour une fière chance, c’est une fière chance! Et venir du fond de la Bretagne, un pays de loups, pas vrai, pour s’entendre dire que l’oncle, à qui l’on venait demander une part de son magot, est parti...

–Parti! mon oncle Magloire est parti? répéta Robert.

–Il y a six mois, répondit la portière.

–Est-il allé loin?

–Dame! ça dépend; j’ignore ce qu’il faut de lieues pour faire le tour du monde.

Robert, de plus en plus surpris et désolé, ajouta d’une voix tremblante:

–Notre oncle va faire le tour du monde?

–Que voulez-vous! il avait des affaires un peu embarrassées, cet homme! L’épicerie, ça ne va pas toujours, et il y a de la chicorée dans l’existence autant que dans le café... C’était un brave homme, mais il ne soignait pas assez sa devanture... Il croyait qu’il suffit de vendre de bonne marchandise pour attirer les chalands, et il négligeait l’enseigne... Pour lors, il est venu en face s’établir un ancien garçon de chez Potin... dame! vous comprenez, les étiquettes dorées, les boîtes en cartonnage, les bocaux de forme bizarre, tout cela a fait arrêter les curieux, puis entrer les consommateurs. La clientèle de Magloire s’est tournée du côté de la boutique neuve. Faut être juste, c’était assez naturel: le petit mirliflor d’épicier faisait merveille. Voyant ça, votre oncle a eu le cœur pris d’un gros chagrin; il a cédé son fonds pour une somme modeste, et s’en est allé au Havre... Quand reviendra-t-il? Après avoir fait fortune, probablement... Il compte vendre là-bas du poivre et de la muscade, avec de l’indigo et des clous de girofle. Si vous regrettez aujourd’hui de ne pas rencontrer à Paris Magloire Reboux, peut-être serez-vous plus tard bien contents de vous trouver à la tête d’un oncle d’Amérique premier numéro.

–Mon Dieu! mon Dieu! répéta Robert d’une voix désolée.

En ce moment le cordon fut tiré avec violence. La portière se précipita du côté de la fenêtre, en criant aux enfants:

–Vous connaissez le chemin de la rue, mes petits amours.

–Madame, demanda Robert avec angoisse, qu’allons-nous devenir?

–Ce n’est pas mon affaire! répondit-elle brusquement.

Le locataire pressé poussa les trois enfants, entra comme un tourbillon dans la loge, et Robert, serrant la main de ses frères, sortit de la maison de la rue des Moineaux.

Il comprenait qu’il ne devait rien attendre de cette femme bavarde et sans cœur.

XVII
UNE RENCONTRE

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Quand les fils de Jeanne se trouvèrent dans la rue, il pouvait être dix heures; la soirée était belle, et l’aspect du ciel bleu consolait des tristesses de la terre.

–Où allons-nous, Robert? demanda Jean.

–La Providence nous guidera, répondit le jeune garçon.

Il avait entendu répéter par le curé que la Providence est la mère des malheureux. En ce moment, il souffrait d’une façon si cruelle qu’il éprouvait le besoin d’implorer le secours de cette divine puissance émanée de Dieu.

Il savait qu’elle avait désigné du doigt, à Agar désespérée et perdue dans le désert, la source d’eau pure à laquelle pouvait se désaltérer son fils; que plus tard elle avait pris pour messager le corbeau nourrissant Elie dans la grotte des Prophètes; que la veuve de Sarepta lui avait dû la multiplication de sa farine; et qu’enfin, dans les temps où l’Evangile était annoncé aux hommes par le Seigneur Jésus, elle avait centuplé par ses mains, pour ceux qui le suivaient, les cinq pains et les poissons séchés.

Il se fiait, l’honnête enfant, à cette Providence qui veille sur l’orphelin, protège le faible, adoucit la souffrance du malade, et se fait toute à tous pour les abandonnés.

Dans le fond de sa jeune âme, il l’invoqua plein de ferveur et de confiance. D’ailleurs, si l’insuccès de son voyage à Paris et l’angoisse causée par l’incertitude du lendemain lui poignaient le cœur, il croyait devoir le cacher à ses frères, moins capables que lui de supporter un gros chagrin. Il était l’aîné, le père, le tuteur de Jean et de Cri-cri; il leur devait, il devait à Jeanne de rassembler ses forces pour lutter contre le découragement. A cet âge d’ailleurs, Robert comptait douze ans, on se rend à peine compte des grandes difficultés de la vie. Il avait quitté, pour la grande route, la campagne où chacun le connaisait, l’aidait et l’aimait.

Le long du chemin, il avait rencontré des paysans parlant son langage; il ne comprenait pas encore bien quelle différence distingue l’existence d’un ouvrier de celle d’un laboureur. Il portait d’ailleurs sur sa poitrine deux talismans suffisants, croyait-il, pour triompher de tous les obstacles: la lettre de l’abbé Trumelle et le certificat de M. Moniot, maire des Ajoncs.

Sans savoir de quel côté il se dirigeait, Robert traversa la rue des Moineaux et marcha tout droit, sans but, s’attendant à voir apparaître devant lui la Providence lui tendant les bras.

Il descendit de la sorte jusqu’à la Seine. Les petits commençaient à être fatigués.

–Robert, dit Jean, dans la ville de Paris il n’y a donc pas de meules? où dorment les enfants pauvres?

–Bah! fit Robert, s’il n’y a pas de meules, il doit y avoir autre chose.

Et Robert prit la rue des Saints-Pères. En sortant de la rue de Tournon, les orphelins se trouvèrent un quart d’heure après devant le jardin du Luxembourg.

–Des arbres! dit Cri-cri; entrons-là.

Il ne savait point qu’à Paris on enclôt les arbres entre des murs et des grilles, et que nul ne peut dormir à leur ombre.

A défaut du jardin du Luxembourg restait le boulevard Saint-Michel. Des bancs s’offraient aux promeneurs; les trois enfants s’assirent sur l’un d’eux.

–Nous coucherons encore ce soir à l’hôtellerie de la Belle-Éloile, dit Robert.

Jean et Cri-cri appuyèrent leur front sur son épaule, tandis que Bijou, blotti dans la poitrine de Jean, roucoulait un affectueux bonsoir.

–Robert, demanda Jean, que ferons-nous demain?

Robert ne voulait point mentir, en annonçant avec certitude des choses irréalisables; il répondit simplement:

–Nous avons quitté le village avec quatre écus dans notre poche; en chemin, le maire des Ajoncs nous en a donné trois; grâce à l’aide des âmes charitables, nous avons pu arriver jusqu’ici... Pour l’avenir, Dieu nous inspirera ce que nous devons faire.

Depuis un moment, de l’autre côté du banc occupé par les trois frères, avait pris place un jeune garçon d’un quinzaine d’années.

D’une façon d’abord inconsciente, puis avec un naissant intérêt, il écouta l’entretien des enfants de Jeanne.

Voyant l’embarras des pauvres petits et pensant pouvoir leur être utile, il se tourna vers Robert et lui demanda d’une bonne et franche voix:

–Voulez-vous que je vous parle en ami? Nous sommes à peu près du même âge, et vous semblez de bons enfants; je serais heureux de vous rendre service.

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16 января 2025
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4064066323202
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