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Quatrelles
Voyage autour du grand monde

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066326906
Table des matières
LE PETIT LEVER DU BARON
COMMENT FUT FONDÉE L’ŒUVRE DU CHEMIN DE DAMAS
COMMENT FUT DISSOUTE L’ŒUVRE DU CHEMIN DE DAMAS
PROCÈS-VERBAL
PRÉSIDENCE DE MADAME LA MARÉCHALE PRINCESSE DE TILSITT.
PRÉSIDENCE DE LA COMTESSE O’TEMPORA O’MORÈS.
PRÉSIDENCE DU MARQUIS DE CLÉRY.
PRÉSIDENCE DE LA BARONNE DE SAINT-CLAUDE.
COMMENT FUT RECONSTITUÉE L’ŒUVRE DU CHEMIN DE DAMAS
PROCÈS-VERBAL
NOUVELLES DE LA DERNIÈRE HEURE
CORRESPONDANCE
VENTE AU PROFIT DE L’ŒUVRE DU CHEMIN DE DAMAS
PROLOGUE
I
II
III
ÉPILOGUE
LES MARRAINES
FAISONS NOS FARCES
I
II
III
IV
V
VI
LA VENGEANCE DE LA MARÉCHALE
I
II
III
ÉPILOGUE
UNE JOURNÉE AU CHATEAU
MADEMOISELLE GENEVIÈVE
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
NUIT D’AMOUR
ENVOI
I
II
III
IV
TILSITT’LODGE
UN MORT DE PREMIÈRE CLASSE
A LA BONNE FRANQUETTE
I
II
III
IV
LES VERTUS INTERMITTENTES
L’AMOUR FRILEUX
I
II
III
IV
V
VI
LE JOUR DE LA MASSEUSE
1
II
UNE VISITE OFFICIELLE
LA SAUCE
I
II
III
IV
V
VI
PLAISIR DE ROI
PREMIÈRE PARTIE
DEUXIÈME PARTIE

A MARCELIN
LE PETIT LEVER DU BARON
Table des matières
Le baron a je ne sais quel âge, mais il paraît avoir quarante ans. Il est grand, élégant, rasé et chauve, comme il convient à un homme qui peut être appelé d’un moment à l’autre à l’honneur de sauver son pays. Sa fortune justifie ses ambitieuses visées. Sa noblesse est de bon aloi et le nom qu’il porte vaut à lui seul un héritage.
Il est neuf heures du matin. Le baron, debout devant la cheminée, dans un boudoir attenant à sa chambre à coucher, perfectionne sa toilette. Il choisit l’épingle qui ornera sa cravate, l’essence qui parfumera son mouchoir, les brévas dont il bourrera son porte-cigares, l’or et les billets dont il emplira ses poches. Il a contrôlé le menu que lui a soumis le chef, donné ses ordres au piqueur, parcouru sa correspondance, caressé ses chiens... L’huissier entre.
L’HUISSIER. — M. Weitzer fait demander à monsieur le baron si monsieur le baron veut le recevoir.
LE BARON. — Qu’il entre.
— Bonjour, Weitzer; je ne suis pas fâché de vous voir, j’ai à vous parler.
WEITZER. — Monsieur le baron n’avait qu’à me faire demander, monsieur le baron sait...
— Que vous êtes toujours bien aise dé gagner un peu d’argent, je sais cela.
— Ah! monsieur le baron!... Mon dévouement...
— En voilà assez. Je n’ai pas de temps à perdre ce matin. Je vais publier une brochure.
— Ah!...
— Qui fera sensation.
— Il n’y a pas à en douter.
— Aussi je n’en doute pas. Je traite la question romaine.
— Le sujet est neuf!...
— Et le titre audacieux: «La liberté par le Pape!» J’espère rallier: gauche, tiers-parti et majorité. Je prouverai, vous le verrez, Weitzer, que Rome n’est qu’une république dont le Saint-Père est le président; président issu d’un suffrage un peu restreint peut-être; que l’hérédité est, plus que partout ailleurs, bannie de la constitution dans les États pontificaux; qu’enfin les libéraux sont insensés lorsqu’il s veulent détruire une des deux seules républiques européennes, pour l’offrir à la royauté qui la convoite.
— C’est tout simplement sublime, monsieur le baron.
— N’est-ce pas? — J’ai la conviction que cette brochure mettrad’accord tous les partis et provoquera une hausse!... une hausse!
— 3,000 francs au-dessus du niveau du pair.
— Vous allez, sans perdre une minute, monsieur Weitzer, vous rendre à la Bourse. Vous achèterez tout ce que vous trouverez de mauvaises valeurs, jusqu’à concurrence de cinq cent mille francs, et vous les revendrez fin courant. Vous comprenez?
— Autant que la stupéfaction me le permet.
— C’est aujourd’hui le 23, je parais le 28: le 30 tout a haussé et je gagne un argent fou.
— Fou!
— Ne parlez de cela à personne. Vous pouvez profiter pour vous-même, dans une limite raisonnable, du secret que je vous confie.
— Monsieur le baron peut être tranquille.
— Allez, monsieur Weitzer, et quand vous viendrez le matin, comme aujourd’hui, vous pouvez vous dispenser de porter la cravate blanche.
— Monsieur le baron me comble.
(Exit M. Weitzer.)
L’HUISSIER. — Un monsieur qui a une lettre pour monsieur le baron demande à la remettre à monsieur le baron.
LE BARON. — Qu’est-ce que c’est que ce monsieur?
— Il dit que monsieur le baron ne le connaît pas.
— Est-il jeune, vieux, bien mis?... Est-ce un monsieur? Est-ce un homme?
— C’est un individu. Il a un paletot de velours et un chapeau mou.
— Diable!... Il faut prendre garde par le temps qui court. Faites entrer.
LE BARON. — On me dit que vous avez une lettre pour moi.
L’INDIVIDU. — Oui, monsieur le baron. La voici.
— (Lisant.) — C’est vous qui vous nommez Chaudezon?
— Oui, monsieur le baron.
— Et vous voudriez trouver un emploi?
— Je n’ai pas de plus grand désir.
L’HUISSIER. — M. Leloup vient essayer à monsieur le baron les effets que monsieur le baron lui a commandés.
— Ah! bravo! dites-lui d’entrer. Vous permettez, monsieur, je suis à vous à la minute. (Entre M. Leloup.) Dites-moi, Leloup, il pourrait se faire qu’à la suite d’une brochure que je vais publier... j’eusse à vous commander un fort supplément de livrées... Cela n’a rien de certain, vous comprenez...; mais enfin... j’ai lieu de le penser... et je ne voudrais pas être pris au dépourvu. On ne me prend jamais au dépourvu!... (M. Leloup s’incline.) Je voudrais que vous vous préoccupassiez d’une tenue de suisse, de valets de pied... Je voudrais quelque chose de nouveau pour mes huissiers...; enfin, réfléchissez. Surtout, pas de rouge, cela pourrait passer pour une avance à la gauche; évitez le blanc et le violet; pas de jaune serin, surtout, cela prête à la plaisanterie.
M. LELOUP. — Est-ce que monsieur le baron arrive enfin au port...?
— Je n’en puis pas dire plus long, Leloup; comprenez-moi à demi-mots.
— Ce serait un grand bonheur pour la France, et un bien grand honneur pour notre maison.
— Ce n’est qu’une éventualité ; mais après ma brochure...
L’INDIVIDU. — Je vous serais reconnaissant, monsieur le baron, d’achever la lecture de la lettre que je vous ai remise.
— Tiens, je vous avais oublié. Ne vous impatientez pas, Leloup, j’ai tout de suite fini avec monsieur. Nous disions que c’est un emploi que vous voulez? Ecrivez-vous dans les journaux?
— Non, monsieur.
— Jamais? Jamais?... Vous connaissez du moins quelque journaliste?
— Je n’en connais aucun. Si vous vouliez bien achever de lire la lettre que je vous ai remise, vous verriez...
— Vous connaissez au moins quelque homme de lettres?
— J’arrive de province, monsieur le baron. J’ai été...
— Je regrette beaucoup de ne pouvoir vous être utile, mais mon crédit est des plus minces... Ne vous impatientez pas, monsieur Leloup... Je suis désolé... si vous saviez combien je suis occupé ce matin...
— Pourtant, monsieur, on m’avait dit...
— C’est une erreur, on vous a trompé.
(Il sonne.)
L’HUISSIER. — Monsieur le baron a sonné ?
LE BARON. — Reconduisez monsieur.
(Exit l’individu.)
— Vous m’avez compris, n’est-ce pas, Leloup. Étudiez mon antichambre avec soin. La sagesse des nations dit «Tel maître, tel valet.» Vous voyez quelle importance à l’antichambre d’un homme d’État. C’est la préface d’un ministère.
L’HUISSIER. — Il y a en bas une dame qui désire parler à monsieur le baron.
— Une dame! Quelle dame?
— Personne de l’antichambre ne l’a encore vue à l’hôtel. Elle est restée dans sa voiture devant le perron?
— Est-ce une voiture de maître?
— Non, monsieur le baron, c’est un fiacre.
— Dans ce cas-là on ne dit pas: sa voiture. Ce sont de ces nuances qu’un huissier n’a pas le droit d’ignorer. Est-elle jeune, est-elle jolie, cette dame?
— Mon Dieu!... monsieur le baron..., moi, je ne sais pas...
— Enfin, comment la trouvez-vous?
— Monsieur le baron m’embarrasse. Elle est peut-être un peu maigre...; mais on dit que c’est distingué.
— Allez donc voir cela, monsieur Leloup, ce garçon n’est bon à rien.
(Exit M. Leloup.)
LE BARON, à l’huissier. — Je vous ai dit cent fois d’étudier les allures des gens. Que diable! pour être huissier il faut connaître les femmes...
L’HUISSIER. — Quand on n’a que 1,500 francs par an, monsieur le baron, les femmes sont bien difficiles à connaître.
— Je vous dis que vous ne travaillez pas.
— Oh! monsieur le baron!
— Vous ne travaillez pas. Ah! voilà Leloup. Eh bien?
M. LELOUP. — Une femme ravissante, monsieur le baron. Un chapeau petit, petit... avec une aigrette sur le côté ; deux brides ponceau perdues dans la dentelle; — une robe de velours marron très-légèrement rehaussée de rouge; — la jupe de dessous est à la moldave...
— Dites-moi donc, Leloup, vous me parlez beaucoup de la robe, mais vous ne me dites rien du contenu.
— Monsieur le baron peut le recevoir sans crainte.
— Alors, laissez-moi, Leloup. Vous vous en irez par le petit escalier. (A l’huissier.) Vous ferez monter; mais avant, dites à Joseph de me parler.
(Entre Joseph.)
LE BARON. — Joseph, mettez de l’ordre dans cette chambre; — donnez-moi mon flacon d’eau de pois-de-senteur; — mettez du bois au feu; — placez ces fleurs plus en évidence; — roulez mon fauteuil le dos au jour, la demi-teinte me sied mieux; maintenant qu’on fasse entrer. Je n’y suis plus pour personne.
(Entre une femme jeune, jolie, élégante, parfumée, distinguée, émue.)
LE BARON. — Veuillez prendre la peine de vous asseoir, madame.
LA DAME. — Monsieur le baron, ce que j’ai à vous dire est d’un si mince intérêt pour vous, que j’ai conscience d’accepter cette place que vous m’offrez si gracieusement; j’hésite à vous avouer ce qui m’amène.
— Parlez, madame, je vous en prie. Les choses les plus insignifiantes deviennent palpitantes d’intérêt quand une bouche jeune et rosée les prononce.
— Vous ne me connaissez pas...
— C’est une faute dont je me repens et qui peut se réparer.
— Vous êtes beaucoup trop aimable; je ne mérite pas de votre part tant de bontés.
— Il s’en faut de si peu, que...
— Monsieur le baron, dans une heure je serai morte.
— Hein?... quoi?... que dites-vous?... je n’ai pas bien compris?
— Je vais me tuer en sortant d’ici.
— Comment! comment!... en sortant de chez moi? Mais c’est très-désagréable, cela! On mettra dans tous les journaux de l’opposition que j’y suis pour quelque chose. J’aimerais mieux que vous fissiez quelque autre course avant.
— Je suis confuse de l’intérêt que vous me témoignez, monsieur le baron; je m’y attendais. Je regrette de ne pouvoir pas faire ce que vous me demandez, mais mes instants sont comptés.
— Ah çà ! d’où vous vient cette rage?
— Je suis mariée...
— C’est un malheur, je le déplore, mais enfin que voulez-vous que j’y fasse?
— Je sais que je n’ai aucun titre à votre intérêt; je ne me fais à cet égard aucune illusion. J’allais mourir; un fiacre me conduisait à la rivière qui ce soir me bercera, lorsque, passant devant la porte de votre hôtel, l’idée m’est venue de vous conter mes malheurs. Votre réputation de bonté est universelle...
— Madame, je vous assure qu’on exagère.
— Ce cri du cœur que vous n’avez pu retenir, il y a un instant, en apprenant ma résolution funèbre, m’est une preuve irrécusable du contraire. Je me suis dit que je mourrais plus tranquille après vous avoir ouvert mon âme.
— C’est que j’ai fort à faire ce matin, et...
— Je ne ferai que l’entr’ouvrir.
— Je vous écoute.
— Mon mari était percepteur dans le département du Var. J’ai passé près de lui les deux premières années de notre mariage. Nous nous aimions!.. comme si nous n’avions jamais été mariés. Puisque c’est une confession in extremis que je vous adresse là, je vous avouerai que j’ai un tempérament méridional. On n’est pas de Toulouse pour des prunes. Mon mari me consacra tout son temps d’abord; et j’ose dire que je n’ai rien négligé pour le lui rendre agréable. Mais peu à peu, ses fonctions l’intéressèrent davantage et je perdis du terrain dans son cœur. Le découragement ne tarda pas à me prendre et je résolus de venir à Paris solliciter pour mon mari un avancement qui nous rapprochât d’ici. J’ai frappé à toutes les portes inutilement. Habituée au luxe (mon grand-père était capitoul de Toulouse!) j’aime mieux mourir que végéter auprès d’un mari inerte à trois cents lieues de la capitale. Mais on ne meurt pas à vingt-deux ans sans quelques regrets; d’autant plus que j’ai la conscience de ce que je vaudrais pour l’homme qui saurait me comprendre.
— Madame, je vous remercie de m’accorder la préférence, et suis désolé de ne pouvoir pas répondre à votre politesse. Vous avez tenu à m’ouvrir votre âme, maintenant vous pouvez la refermer. Bien que nous ne nous connaissions que depuis un quart d’heure, nous sommes déjà sur un tel pied d’intimité que vous ne m’en voudrez pas de vous parler tout net. Je compatis à vos malheurs, je rends justice à votre beauté, j’apprécie votre élégance de bon goût; vous avez le pied petit, la main mignonne, les yeux étincelants, le sourire nacré, vous êtes adorable!...
(La dame se rapproche.)
— Oh! monsieur le baron!...
— Mais j’ai perdu beaucoup d’argent au whist cette semaine, et il faut que je fasse des économies.
— Baron!... pour qui me prenez-vous?
— Je ne vous prends pas, voilà tout.
— Vous êtes cruel, en vérité, et je vois bien que je n’ai plus qu’à mourir.
— Je vais faire avancer votre voiture...
— Attendez!... un mot encore et je cours à la rivière... Achèteriez-vous un tableau de Fragonard? J’ai chez moi une Bacchante qui vaut la Cruche cassée...
— Madame, je n’achète pas de tableaux.
— Une de mes amies voudrait aussi se défaire d’un magnifique tapis des Gobelins; elle le donnerait pour un prix fabuleux de bon marché.
— Je n’ai besoin de rien, madame.
— Ah çà ! il n’y a donc rien à faire avec vous!
— Rien absolument.
— Vous ne pourriez pas me faire avoir un bureau de tabac? mon père était commandeur de l’ordre de Sainte-Hélène.
— Je suis absolument impuissant..
— Je crois m’en être aperçue. Enfin vous paierez bien ma voiture? Je n’ai pas le sou et voilà six heu res que je roule sans étrenner.
— Tenez, voilà vingt francs.
— Merci, baron, ce sera pour une autre fois.
(Exit la dame.)
— Ouf!... j’ai cru que je ne m’en débarrasserais jamais. (Il sonne; entre l’huissier.) Faites monter M. Maréchal.
(Au bout de cinq minutes, entre M. Maréchal.)
— Avez-vous corrigé les dernières épreuves?
— Oui, monsieur.
— Pendant que j’y pense, il faut que je vous adresse un reproche.
— Un reproche?
— Vous m’avez fait jouer l’autre jour un fort sot personnage. Vous vous avisez de changer, sans m’en prévenir, une page de ma brochure; lorsque Dentu m’en a parlé, je ne savais pas ce qu’il voulait dire. J’ai soutenu qu’il se trompait; il est allé me chercher les épreuves, et vous jugez de mon embarras. A l’avenir, quand je ferai des changements à mes ouvrages, prévenez-m’en, que diable! c’est bien le moins.
— Je n’y manquerai pas.
— Je veux bien m’occuper de vous, signer votre prose, mais encore faut-il que vous vous en montriez digne.
— Je m’y appliquerai, monsieur le baron.
— Et puis, soignez votre orthographe. Hier encore vous m’avez fait signer une lettre dans laquelle il manquait deux accents. Je ne puis cependant pas employer mon temps à corriger vos boulettes. Enfin, cela passera cette fois encore. Donnez-moi les épreuves que j’y inscrive le bon à tirer. Où cela se met-il?
— Là, monsieur le baron.
— C’est bon, je le savais.
— Je vous ferai respectueusement remarquer, monsieur, que cette fois encore vous avez écrit: «Bon à tirer» avec deux R.
— Comment! comment! où voyez-vous deux R?
— Ici, monsieur le baron.
— C’est ma foi vrai! Cela m’arrive toujours quand je ne prends pas mes lunettes. — Allez à l’imprimerie, monsieur Maréchal, et recommandez qu’on se hâte. Allez, et soignez votre orthographe.
(Exit M. Maréchal.)
(Entre Joseph.)
JOSEPH. — Voilà la réponse que M. le baron attendait.
LE BARON. — Donnez vite! — Il n’est rien arrivé de fâcheux?
JOSEPH. — Non, monsieur le baron. C’est la dame qui m’a ouvert. Elle m’a dit d’attendre en bas. Je suis descendu. Un quart d’heure après, elle est sortie en voiture et a laissé tomber par la portière la réponse que j’ai eu l’honneur de vous remettre.
— C’est bien, laissez-moi.
(Joseph sort.)
LE BARON lisant:
«Gaston, mon cher Gaston,
» Que vous êtes cruel et que votre lettre m’a fait de mal! Vous êtes tous les mêmes, vous autres hommes. »
— Tiens! comment le sait-elle?
«Tant que nous n’avons pas accompli pour vous le dernier des sacrifices...»
— Je trouve sacrifice adorable!
— «Vous ne voulez pas vous croire aimé. Eh bien! soit.....»
— Allons donc!...
«Disposez de moi. Mais vous devez comprendre, mon ami, tout ce que je souffrirais après cela, chaque fois que vous et mon mari seriez en présence. Il y a de ces pudeurs, de ces délicatesses dont une femme, fût-elle la plus misérable des misérables, ne saurait faire bon marché. Noble et généreux comme vous l’êtes, assurément vous me comprenez.»
— Je ne vous comprends que trop, madame, je ne vous comprends que trop.
«Votre Charlotte veut vous aimer sans remords. Je vous en supplie, faites accorder à mon mari une recette générale de première ou, au moins, de seconde classe, dans les environs de Paris. Travaillons ensemble à assurer son bonheur.»
— Une recette générale et de première classe, encore! Charlotte, vous n’y pensez pas. Une inspection dans les assurances contre la grêle fera l’affaire; j’en ai précisément une sous la main.
«Cette union intime de nos deux âmes, ce tendre accord a quelque chose qui m’entraîne. Croyez-moi, Gaston, après que nous nous serons employés à assurer le bien-être de celui que nous trompons, nous serons plus à l’aise pour nous aimer. Et puis, je serais si fière d’avoir pu contribuer, même sans qu’il s’en doutât, à assurer l’avenir du père de nos enfants.
» Je vous aime du plus profond de mon âme, Gaston, et après l’aveu qui vient de m’échapper, il faut que je vous voie. Je passerai ce soir, à quatre heures, Chaussée-d’Antin (côté droit), en revenant de chez ma sœur. Je m’arrêterai devant le n° 29; venez. — Puissiez-vous être aussi heureux en pensant que je vous aime, que, moi, je suis heureuse en pensant que vous m’aimez.
Votre CHARLOTTE.
» P.-S. — J’apprends à l’instant que deux recettes générales de première classe vont être vacantes. Nous en causerons ce soir à quatre heures.»
LE BARON (après avoir reployé la lettre et l’avoir mise dans sa poche).
— Joseph! vous ferez atteler le petit coupé bleu; vous savez? Louis conduira en tenue banale. Qu’il soit à quatre heures Chaussée-d’Antin, à la porte du 29. Il n’avancera que si je fais un signe et me suivra à distance. Je n’ai besoin ni de groom ni de valet de pied. Vous mettrez dans la voiture une boule d’eau chaude et des fourrures. Vous y mettrez aussi un bouquet de chez Barjon, et une boîte de fondants que vous prendrez chez Boissier... comme à l’ordinaire. J’irai a pied au cercle (Le baron sur le perron.) Ouf!.... il est temps que j’arrive au ministère! j’ai besoin de me reposer!

COMMENT FUT FONDÉE L’ŒUVRE DU CHEMIN DE DAMAS
Table des matières
LE Mis DE CLERY. — Je vous dérange?
LA COMTESSE. — Vous!... au contraire, Entrez donc; jamais de votre vie vous n’êtes arrivé plus à propos. Vous allez me donner un conseil.
— Un bon?
— S’il m’en fallait un mauvais je n’aurais pas besoin de vous.
— Tant pis! Ce sera pour une autre fois.
— En attendant, il s’agit d’une œuvre de charité.
— Je ramasse mon cœur et dépose à vos pieds mon porte-monnaie.
— Oh! nous n’en sommes pas encore là, hélas!
— Comment cela?
— Je vais vous faire une énorme confidence: je meurs d’envie d’être dame patronnesse.
— Ah bah!... et d’où vient cette vocation soudaine?
— Il y a longtemps que cela germe dans ma tête.
— Quelle est l’œuvre charitable assez heureuse pour?...
— Aucune encore. En deux mots, voilà le mystère. Mais vous me promettez de ne pas vous moquer de moi?
— Pouvez-vous penser!...
— J’adore la comédie de société. Je ne sais rien de si adorable, de si pimpant, de si éternellement divertissant.
— Je ne vois pas bien le point de jonction.
— Attendez donc. Mon mari ne veut pas entendre parler de théâtre chez lui. Les répétitions l’agacent (et c’est précisément ce qu’il y a de plus charmant). Alors j’ai pensé que si j’étais à la tête d’une œuvre charitable, je pourrais jouer la comédie pour nos pauvres... et sur un théâtre!... un vrai! Comprenez-vous comme ce serait amusant? Et le comte n’aurait aucun prétexte à faire valoir...
— Puisque ce serait pour les pauvres.
— Assurément.
— Votre mari serait hors de lui.
— Grand Dieu!... si cela pouvait être! Je ne lui demanderais plus qu’une chose, c’est de n’y plus rentrer.
— Quels sont les heureux infortunés au profit desquels vous comptez exercer vos talents administratifs et artistiques?
— Je n’en sais rien encore, parce que, pour mieux avoir l’œuvre entre les mains, j’entends la créer.
— Et puis cela a plus de... style.
— Mais le difficile est de trouver une charité nouvelle à exercer. Depuis quinze jours] je me creuse la tête pour trouver un titre piquant; tout est exploité. C’est à se casser la tête contre les murs.
— N’est-ce pas la liste des sociétés de secours en activité que vous consultiez quand je suis entré ?
— Elle-même.
— Voyons cela. «Œuvre des enfants pauvres, — œuvre des pauvres enfants, — des enfants des pauvres, — des pauvres des enfants, — des pauvres petits enfants, — des enfants des petits pauvres...» etc., etc. Cette liste a tout l’air d’être dressée par le professeur de philosophie de M. Jourdain. «Belle marquise, vos yeux me font...»
— En attendant, je ne jouerai pas la comédie.
— Ne vous désolez pas encore. Nous avons le patronage des Saints.
— Le calendrier est envahi, de la circoncision à la Saint-Sylvestre.
— Nous avons les étrangers à protéger.
— Tout est conquis, jusqu’à la Chine.
— Les corps de métiers à soutenir.
— Tous ont leur œuvre protectrice.
— Voilà qui se complique et j’y perds mon latin.
— La belle affaire!... j’y perds bien plus que vous!
UN VALET DE PIED. — Madame la baronne de Saint-Claude demande si madame la comtesse est visible.
— La baronne est de bon conseil. (Au valet de pied.) Faites monter.
— Je vais vous dire adieu.
— Vous allez rester au contraire. Ce n’est pas trop de vos conseils et des siens.
LE VALET DE PIED. — Madame la baronne de Saint-Claude!
LA COMTESSE. — Que vous êtes bonne, chère belle, de vous être rappelée que j’étais chez moi le lundi.
LA BARONNE. — En vérité, chère mignonne, etc.
(Echange de fadeurs.)
LA COMTESSE, présentant ses hôtes l’un à l’autre. — M. de Cléry... La baronne de Sainte-Claude... (Saints.) Venez à notre secours, baronne. Vous voyez deux âmes charitables aux abois. Nous nous cassons la tête pour trouver une bonne œuvre à faire.
LA BARONNE. — Ne vous mettez donc plus en peine; j’ai ce qu’il vous faut: une femme de quatre-vingt-sept ans qui a recueilli les huit enfants de sa bru morte en couches. Le père est en prison et la pauvre vieille...
LE Mis DE CLÉRY. — Vous n’y êtes pas, baronne; de ces misères-là, nous en avons à revendre.
LA BARONNE. — Eh bien, alors?
LA COMTESSE. — Nous voulons monter une œuvre de bienfaisance.
LA BARONNE. — Bravo! j’en suis, et de grand cœur.
LA COMTESSE. — Je savais bien, moi, qu’on ne ferait pas en vain appel à votre excellent cœur.
LA BARONNE. — Et à qui venons-nous en aide?
LA COMTESSE. — C’est là précisément ce que nous ne savons pas.
LA BARONNE. — Comment?
LE Mis DE CLÉRY. — Non, en vérité. Le titre et le but restent à trouver.
LA COMTESSE. — Mais nous n’en comptons pas moins sur votre concours.
LA BARONNE. — Il vous est acquis.
LA COMTESSE. — Vous verrez comme cela sera amusant.
LE Mis DE CLÉRY. — On aura recours à votre talent.
LA COMTESSE. — Vous jouez la comédie à ravir, et nous voulons monter tous les ans une représentation au profit de... de... au profit, enfin, de nos si intéressants protégés.
LA BARONNE. — Comtesse, ma bourse est à vous, mais je ne joue plus la comédie.
LA COMTESSE. — Comment?...
LE Mis DE CLÉRY. — Quel meurtre!
LA BARONNE. — Croyez-moi, organisez plutôt un bal ou des petites boutiques. Le théâtre de société ne produit rien; il est usé jusqu’à la corde.
LE VALET DE PIED. — Madame la maréchale princesse de Tilsitt demande si madame la comtesse veut la recevoir.
— La maréchale! assurément. Faites monter. —
On n’a pas plus d’esprit.
— Plus de verve.
— Plus de...
LA MARÉCHALE. — Bonjour, comtesse, je n’ai jamais été si heureuse de vous voir. Je vous demande asile. On n’a pas idée de ce qui m’arrive. Sommes-nous en 93?
LA COMTESSE. — Que voulez-vous dire?
LA MARÉCHALE. — Ces choses-là ne sont faites que pour moi. Quand vous montez en voiture, vous, comtesse... Tiens, vous étiez là, baronne? je vous demande pardon, je ne vous avais pas vue. Bonjour Cléry, vous allez bien? Je vais vous conter ce qui vient de m’arriver. Je monte en voiture pour venir ici; bon!... une autre serait arrivée tout droit, pas vrai? vous auriez passé sur le pont de la Concorde et la chose était faite. Mon cocher, lui, a trouvé plus court de passer sur une vieille femme qui lui barrait le chemin. La voiture a fait un saut... mou. Vous ne connaissez pas cela, vous? Moi, cela m’est arrivé si souvent que j’ai immédiatement su à quoi m’en tenir. Je me suis dit: Bon! voilà Whattson qui me fait des frais. Je baisse la glace, je passe la tête, je regarde.... je ne m’étais pas trompée.
LE Mis DE CLÉRY. — Pourquoi gardez-vous cet écraseur à votre service?
LA MARÉCHALE. — Comment! pourquoi? Vous n’avez donc jamais vu Whattson?
LE Mis DE CLÉRY. — Jamais vous ne me l’avez présenté.
LA MARÉCHALE. — Si vous l’aviez vu, vous ne me poseriez pas une pareille question. C’est le garçon lé plus gras, le plus rose, le plus frais qui se puisse voir. Il a six pieds quatre pouces, le menton bleu céleste, et la poudre lui sied à ravir. Il est encombré de fossettes et nul ne porte mieux que lui le lampion. Il est imperturbable, et s’il écrase de loin en loin quelques bonnes gens, il faut le lui pardonner, car il vous mène un train d’enfer.
LA BARONNE. — Et la victime?
LA MARÉCHALE. — La victime criait comme si elle avait été écrasée par un porteur de choux. Et vous savez, Cléry, si mon coupé est léger.
LE Mis DE CLÉRY. — Le coupé, oui, mais le cocher?
LA MARÉCHALE. — Toujours est-il que la foule s’est amassée. On a pris «Plus vite que ça» par la bride, et ça l’agace. Il s’est dé mené, Whattson a fouetté, où ? qui? je n’en sais rien. Un sergent de ville est arrivé, puis deux, puis trois; les procès-verbaux allaient leur train! et la foule grossissait de minute en minute. Fort heureusement, un brigadier a reconnu ma livrée. «Bon! a-t-il dit, je sais ce que c’est; laissez passer la voiture de madame la maréchale. » Puis, me saluant avec ce sourire qu’on réserve pour ses meilleures pratiques: «Nous dresserons notre procès-verbal comme à l’ordinaire.» Whattson a piqué des deux et me voilà.
LA BARONNE. — Mais... la victime?
LA MARÉCHALE. — Voulez-vous que je vous dise? Eh bien! la victime se sera jetée sous les chevaux. Il y a des gens qui vivent de cela. J’en sais quelque chose. Tenez: il y a un bon vieux qui demeure rue des Nonnains-d’Hyères, que j’ai écrasé au moins trois fois. J’ai pris le parti de lui faire une rente pour m’en débarrasser. Vous ne sauriez croire combien cela fait perdre de temps.
LE Mis DE CLÉRY. — Est-ce une pratique que vous avez atteinte cette fois-ci?
LA MARÉCHALE. — Non, c’est une recrue. Je n’ai pas encore vu celle-là. Elle prétend qu’elle a la vue basse.
«Portez des lunettes, lui ai-je dit; on n’est plus coquette à votre âge.» Elle assure qu’elle n’a pas de quoi en acheter. Comme si on n’avait pas toujours de quoi acheter des lunettes! En vérité, monsieur Haussmann, qui dépense tant d’argent pour l’entretien des voies publiques, devrait fournir des lunettes aux indigents. Je lui dirai cela.
LE Mis DE CLÉRY, illuminé. — Comtesse, comtesse, bénissez la maréchale.
LA MARÉCHALE. — Me bénir? pourquoi faire?
LE Mis DE CLÉRY. — Vous venez de nous sauver. Comtesse, vous vouliez créer une œuvre charitable, n’est-ce pas? Quel but plus louable, plus utile, plus généreux, pouvez-vous vous proposer, que de prendre sous votre protection la myopie indigente?
LA BARONNE. — C’est tout simplement sublime!
LA COMTESSE. — Cléry, mon bon Cléry, je vous comprends.
LA MARÉCHALE. — Vous êtes alors plus heureuse que moi.
LA COMTESSE. — Nous voulions fonder une œuvre de charité, mais le but manquait à nos bonnes dispositions. L’accident qui vient de vous arriver nous ouvre les yeux. Une institution charitable fait défaut à la France, nous allons combler cette lacune.
LA MARÉCHALE. — Je n’y comprends toujours rien, mais je suis des vôtres.
LA COMTESSE. — Si vous vous en mêlez, nous sommes certains du succès.
LA MARÉCHALE. — Comptez sur moi, mais nous aurons des sermons de charité. Je raffole des sermons de charité, moi!
LA COMTESSE. — Et puis nous jouerons la comédie!
LA BARONNE. — Et puis nous danserons!...
LE Mis DE CLÉRY. — Et puis nous aurons des petites boutiques!
LA COMTESSE. — Vite, Cléry, mettez-vous en campagne, trouvez-nous un local, dans un beau quartier.
LE Mis DE CLÉRY. — Quai des Lunettes, par exemple!
LA MARÉCHALE. — Vous n’êtes jamais sérieux.
LA BARONNE. — Mais quel titre prendrons-nous?
LA COMTESSE. — C’est vrai, le titre est important.
LA MARÉCHALE. — Un si beau monument doit avoir une enseigne irrésistible. Nous n’avons pas besoin d’être clairs, soyons piquants.
LA BARONNE. — Voyons, Cléry, trouvez-nous cela.
LE Mis DE CLÉRY. — Attendez donc!... Nous disons: la vue basse... un chemin... de la... J’y suis! j’ai votre affaire! Merci saint Paul! Nous appellerons notre œuvre: l’Œuvre du chemin de Damas.
TOUTES. — Bravo! bravo! vive Cléry.
(Entre le comte.)
LA MARÉCHALE. — Comment, comte, vous ici?... chez vous?... quelle nouveauté.
LE COMTE. — On m’a dit que vous veniez de monter, madame la maréchale, vous aussi baronne...
LA MARÉCHALE. — Oh! ne vous excusez pas. Je constate seulement que cette maison est la seule où je ne vous aie jamais rencontré. Vous arrivez d’ailleurs fort à propos pour vous associer à notre bonne œuvre.
LA COMTESSE. — Ne parlez pas de cela à mon mari, il a les sociétés de bienfaisance en horreur!
LE COMTE, à la maréchale. — Le premier coup de canon est tiré et vous me rendrez cette justice que ce n’est pas moi qui ai mis le feu aux poudres.
LA COMTESSE. — C’est que vous avez sur la charité des manières de voir.... qui ne sont celles de personne... heureusement!
LA MARÉCHALE. — Oh! dites-nous cela, comte, j’adore ce qui est original, moi.
LE COMTE. — A quoi bon, je ne cherche pas à faire des prosélytes.
LA BARONNE. — Vous avez tort. Si vous avez la foi, vous devez avoir l’ardeur: l’une sans l’autre est inutile.
LE COMTE. — Vous y tenez?
LE Mis DE CLÉRY. — Allez, comte, allez donc. Je me mets de moitié dans vos idées.
LE COMTE. — Eh bien! je hais cette charité factice qui n’a de la charité que le nom; cette mendicité dorée qui n’est qu’un prétexte à flons-flons et à fariradondaines. Autant je respecte les œuvres utiles et fécondes, autant je dédaigne ces mauvaises petites bonnes œuvres qui ne sont que des trompe-l’œil; ces institutions parasites dont les membres, exploitant au profit de leurs plaisirs la charité qui n’en peut mais, blasent les gens les plus enclins à la charité. C’est parce que j’estime, honore, admire et respecte les organisations charitables, solidement basées sur la mutualité, que je déplore, maudis, déteste et méprise les désorganisations de charité qui ne sont que des prétextes à intrigues. C’est parce que je vénère mesdames F..., de Ber..., Open..., endossant chaque matin la robe de laine, quittant en modeste équipage leur hôtel pour visiter des taudis, faisant germer en même temps que le bien-être, l’amour du prochain là où régnaient la haine et la famine; c’est parce que je les vénère que je dédaigne mesdames X., Y., W., etc., qui, après avoir fait adresser à tout l’Almanach Bottin une circulaire autographiée, commençant invariablement par ces mots: «Chargée de quêter pour l’œuvre si intéressante des***» — organisent une fête qui absorbe le produit des quêtes et se croient quittes envers Dieu. Je n’aime pas la vertu par procuration et regrette le temps où l’on faisait son salut soi-même. Les malheureux, au lieu de se trouver en face d’institutions qui leur inspirent ce même respect mêlé de défiance qu’ils ont pour le Mont-de-Piété, se prenaient à aimer ces pèlerins, ces pèlerines bénies qui venaient leur rendre visite les mains pleines d’aumônes, le cœur plein de consolations. Croyez-vous qu’ils s’attendrissent et vous bénissent lorsqu’ils lisent sur tous les murs que vous danserez à leur profit? A tort ou à raison, ils se disent que c’est eux qui payent vos violons. Il se peut que je sois un sauvage, un huron, un yoloff, mais vous avez voulu savoir ce que j’avais sur le cœur, vous le savez.
LA COMTESSE. — Est-ce fini... Alceste?
LE COMTE. Provisoirement, oui, Célimène.
LA MARÉCHALE. — Ma chère enfant, votre mari retarde de cinq cents ans. Mon cher comte, vous n’entendez rien à la pratique de la vie en l’an de grâce 1869. Vous seriez tout au plus bon à faire un capucin. Je me soucie peu, pour ma part, du mobile qui conduit l’or dans la bourse des quêteuses; l’important est qu’il y pleuve. Quitte à vous scandaliser, j’ajouterai même que je fais plus de cas d’une œuvre fructueuse, rondement conduite, que d’une faillite saintement amenée. «Ils chantent, ils paieront,» disait un ministre qui s’y connaissait; nous avons profité de cet avis et transformé ainsi son axiome: «Ils dansent, ils paieront.» Chaque jeté-battu fait tomber un louis dans une mansarde, et tout le monde est content. Nous exploitons au profit des misérables la vanité de toutes les façons, taillant ainsi une bonne petite vertu en plein vice. Nous sommes plus pratiques que vous, mon cher comte, et, ne vous déplaise, nous vous prouverons que vous n’avez pas le sens commun. Votre monologue m’a piquée au jeu. Comtesse, je suis des vôtres avec acharnement.
LA BARONNE. — Et moi, avec frénésie.
LA COMTESSE. — Notre œuvre fera parler d’elle.
LE COMTE. — Elle fera surtout parler de vous, et c’est bien ce que vous voulez.
LE Mis DE CLÉRY. — Lundi, lecture et discussion de la première circulaire, organisation du comité.
LA COMTESSE. — Jeudi, ici, à deux heures, assemblée, — voies et moyens, — choix de l’ouvrage dramatique à mettre en répétition.
LA BARONNE. — Puis après, le bal.
LA MARÉCHALE. — Puis le sermon.
LE Mis DE CLÉRY. — Puis les petites boutiques.
LA COMTESSE. — Allons-nous nous amuser!
LA BARONNE. — Nous ferons enrager, pour le moins, trente oeuvres de bienfaisance.
LA MARÉCHALE. — Nous les écraserons 1
LA COMTESSE. — Nous les pulvériserons!
LE Mis DE CLÉRY. Nous les anéantirons!
LE COMTE. — Vive la charité !

COMMENT FUT DISSOUTE L’ŒUVRE DU CHEMIN DE DAMAS
Table des matières
PROCÈS-VERBAL
Table des matières
DE LA SÉANCE DU LUNDI, 24 FÉVRIER 1869

La séance est ouverte à 2 heures 37 minutes.
PRÉSIDENCE DE MADAME LA MARÉCHALE PRINCESSE DE TILSITT.
Table des matières
LA MARÉCHALE. — Mesdames, je demande à ouvrir la séance en adressant des remercîments à notre ami Cléry. On ne pouvait pas mieux choisir le siège de notre comité ; on ne pouvait pas le meubler avec plus de goût.
LA BARONNE. — Je me joins à notre honorable présidente et vote à Cléry un cotillon hors-tour.
LA MARÉCHALE. — Accordé à l’unanimité.
LA COMTESSE. — La chambre du conseil est du dernier galant.
LA VICOMTESSE. — Cette grande table a tout à fait bon air. On se croirait au conseil d’État.
LA DUCHESSE. — Seulement, Cléry, vous n’avez pas eu pitié de nos jambes.
CLÉRY. — Comment! duchesse, nous sommes au premier.
LA DUCHESSE. — Oui, mais il y a un entresol.
LA MARÉCHALE. — Vous auriez dû choisir un sous-sol pour la duchesse.
LA DUCHESSE. — Vous riez... Eh bien! je suis certaine d’avoir compté vingt marches, pour le moins.
CLÉRY. — Il y en a vingt-deux.
LA DUCHESSE. — Vous voyez!
LA BARONNE. — Je parierais que c’est Duval qui a meublé cela!
CLÉRY. — Et vous gagneriez, baronne.
LA BARONNE. — Il n’y a que lui pour marier le rouge et le vert, le solferino et le pistache.
LA MARQUISE. — C’est charmant parce que c’est sérieux sans être trop sévère. Il y a de l’or partout.
LA MARÉCHALE. — Et nous payons cela?
CLÉRY. — 27,842 fr. 38 centimes.
TOUT LE CONSEIL. — Vous dites?...
CLÉRY. — 27,842 fr. 38 centimes.
LA MARÉCHALE. — Ce n’est pas possible!... 27,800 et tant de francs pour sept fauteuils, une table, un tapis, des rideaux, une pendule...
CLÉRY. — J’ai obtenu un rabais de 215 fr. 12 c.; mais la pendule vient de chez Barbedienne.
LA MARÉCHALE. — Et la glace?
CLÉRY. — De Saint-Gobain.
LA MARÉCHALE. — Et le garde-feu?
CLÉRY. — De chez Denière.
LA MARÉCHALE. — Ah çà, qu’a-t-il donc fourni de si extraordinaire ce M. Duval?
CLÉRY. — Sa note d’abord...
LA DUCHESSE. — Je comprend alors qu’il achète toujours le bœuf gras...
LA MARÉCHALE. — Ce n’est pas le même, duchesse.
CLÉRY. — Nous sommes débiteurs en ce moment de 35,582 fr. 07 c., y compris un semestre de loyer payé d’avance.
LA MARÉCHALE. — Oh! oh!... Il est grand temps de songer aux recettes. Vite, vite, Cléry, dites-nous ce que nous avons à faire. Vous êtes notre guide.
CLÉRY. — Madame la maréchale, je vous demanderai la parole pour la lecture d’un rapport sur le but de l’œuvre que nous fondons.
LA COMTESSE. — Mais nous savons toutes à quoi nous en tenir là-dessus.
LA VICOMTESSE. — Ne vaudrait-il pas mieux nous occuper sans retard des fêtes que nous voulons donner!
LA COMTESSE. — Assurément.
CLÉRY. — Je ferai respectueusement remarquer que dans les assemblées délibérantes, aussi bien à l’étranger qu’en France, on lit quelque chose au début de toutes les séances. Si dès à présent nous rompons avec les traditions...
LA MARÉCHALE. — Allons, Cléry, ne rompez pas... Mais, pour l’amour de Dieu! soyez bref.
CLÉRY, après avoir bu un verre d’eau sucrée. — Mesdames!
LA DUCHESSE. — Est-ce bon ce que vous buvez là ?
CLÉRY. — C’est de l’eau sucrée, duchesse.
LA DUCHESSE. — Vous seriez bien aimable de m’avoir pour la prochaine fois du sirop de coing.
LA BARONNE. — Et pour moi du sirop de cerises.
LA MARÉCHALE. — Nous n’en finirons pas, mesdames, si nous interrompons toujours Cléry. Allez, mon cher ami.
CLÉRY. — Mesdames, je ne vous dissimulerai pas que mon émotion est grande lorsque j’aborde...
LA MARÉCHALE. — Cléry, vous me chercherez un fauteuil plus bas pour la prochaine séance. On est perché sur celui-ci comme sur un prunier.
CLÉRY. — Je ne l’oublierai pas, madame la présidente, et je reprends: Mesdames, je ne vous dissimulerai pas que mon émotion est grande...
LA VICOMTESSE. — Vous nous dites cela avec un petit air dégagé qui n’est pas du tout en harmonie avec vos paroles.
LA MARÉCHALE. — Cléry, puisqu’on vous a interrompu, — ce que je déplore!... — j’en profiterai pour réclamer une sonnette. Une présidente sans sonnette, c’est un clocher sans carillon.
CLÉRY. — Vous aurez un clochette, princesse, une clochette en or...
LA MARÉCHALE. — Il n’est pas nécessaire qu’elle soit en or, en argent cela suffira.
CLÉRY. — Puis-je continuer?
LA MARÉCHALE. — Vous devriez avoir fini.
CLÉRY. — Mesdames, je ne vous dissimulerai pas que...
LA COMTESSE. — Ah! bonté divine!... est-ce que vous allez nous lire tout ce gros cahier?
LA VICOMTESSE. — Où avez-vous pu trouver le temps et la patience nécessaires pour écrire tout cela?
CLÉRY. — Rassurez-vous, mesdames, notre employé a copié mon travail.
LA MARÉCHALE. — Notre employé ?... Nous avons un employé ?
CLÉRY. — Il le faut bien.
LA DUCHESSE. — Ah! c’est charmant!
LA MARÉCHALE. — Est-il jeune, a-t-il de l’esprit, a-t-il l’usage du monde? est-il joli garçon?
CLÉRY. — C’est tout ce que l’on peut avoir de mieux pour 1,200 fr.
LA COMTESSE. — Comment, 1,200 fr.!... il n’a pas que cela pour vivre, j’espère? Il a de la fortune?
CLÉRY. — Mon Dieu, non, comtesse, nous sommes sa seule ressource.
LA COMTESSE. — Alors, il faut lui donner 2,500 fr.
LA DUCHESSE. — 3,000, c’est un chiffre rond.
LA MARQUISE. — 3,600 fr., cela fait 300 fr. par mois.
CLÉRY. — Arrêtez, mesdames, arrêtez!
LA COMTESSE. — Vous lui demanderez s’il sait écrire la musique; parce que, lorsqu’il n’aura rien de mieux à faire, je lui donnerai des partitions à copier.
LA BARONNE. — Je lui confierai l’expédition de mes menus.
LA VICOMTESSE. — Je le chargerai de quelques courses.
LA MARÉCHALE. — S’il est vraiment aussi bien que vous le laissez entendre, je le ferai venir tous les soirs, pour nous lire les journaux après le dîner. Je ne connais rien d’adorable comme de dormir pendant qu’à côté de vous on lit à haute voix.
CLÉRY. — En attendant, mesdames, je vous demanderai la permission de reprendre la lecture de mon rapport.
LA MARÉCHALE. — C’est un droit que vous avez, je veux bien le croire, mais vous en abusez singulièrement.
CLÉRY, imperturbable. — Mesdames, je ne vous dissimulerai pas que mon émotion est grande lorsque...
LA MARQUISE. — Vous ne trouvez pas qu’il fait affreusement froid?
LA DUCHESSE. — En effet, un peu de bois serait bien placé dans ce foyer frileux.
LA MARÉCHALE. — Cléry, mon cher ami, est-ce que vous auriez la bonté ?...
CLÉRY, après avoir mis du bois dans la cheminée. — Je disais donc combien mon émotion est grande lorsque...
LA MARÉCHALE. — Est-ce que vous en avez encore pour longtemps comme cela? — Dites-nous donc tout bêtement la chose, ça n’est pas difficile.
CLÉRY. — Pour vous, je ne dis pas...
LA MARÉCHALE. — Vous êtes encore poli.
CLÉRY. — Pour vous... qui avez la parole facile. Je vous ferai remarquer que j’ai écrit 27 pages et il serait bien dur de me les supprimer.
LA MARÉCHALE. — Vous les ferez imprimer, Cléry, et puisque cela vous gêne de parler, je me donne la parole. En deux mots, voilà la chose: — Nous sommes toutes plus ou moins mariées, or, lorsque la charité nous offre le moyen de faire de saintes fugues dans des régions plus libres, nous serions absurdes de n’en pas profiter. Faire un heureux mélange de plaisir et de charité, fondre dans un touchant concert Strauss et Stradella, danser par vertu, dévaliser par charité, n’est-ce pas, mesdames et monsieur, le but auquel nous devons tendre?... Ma parole d’honneur, je crois qu’on ne m’écoute pas plus que si Cléry avait la parole.
LA MARQUISE. — Je vous demande pardon, nous écoutons.
LA MARÉCHALE. — Merci! la baronne expédie sa correspondance, la vicomtesse dessine ma charge et la duchesse fait des cocottes.
LA COMTESSE. — Si nous arrivions tout de suite au fait.
LE COMITÉ. — Oui, au fait! au fait!...
LA MARÉCHALE. — Comtesse, je vous passe la présidence, j’en ai assez.
PRÉSIDENCE DE LA COMTESSE O’TEMPORA O’MORÈS.
Table des matières
LA MARÉCHALE. — Cela me va d’autant mieux que l’on est fort mal sur le fauteuil présidentiel.
LA COMTESSE. — Mesdames, je rouvre la séance.
LA MARÉCHALE. — Vous pouvez dire hardiment que vous l’ouvrez.
LA COMTESSE. — Nous sommes toutes d’accord sur ce point que nous voulons jouer la comédie.
LA VICOMTESSE. — Il n’y a rien eu de décidé à ce sujet.
LA BARONNE. — J’ai toujours cru que nous commencerions par un bal.
LA DUCHESSE. — Pas du tout, pas du tout.
LA COMTESSE. — Il n’a jamais été question de bal.
LA VICOMTESSE. — Vous voyez!
LA MARÉCHALE. — On devait avoir un sermon de charité. J’ai même tâté à ce sujet le père Balthazar et il m’a promis...
LA MARQUISE. — Moi je n’ai accepté d’entrer dans le comité que parce que l’on m’a parlé de petites boutiques.
LA COMTESSE. — Par exemple!
LA DUCHESSE. — J’ai toujours entendu parler d’une loterie et j’ai même brodé dans ce but...
CLÉRY. — Il faudrait pourtant vous mettre d’accord.
LE COMITÉ. — Bal!... petites!... Balthazar!... boutiques!... sermon!... comédie!... tombola!... indignités!... etc.
LA COMTESSE. — J’en ai assez!... Cléry, je vous passe la présidence.
PRÉSIDENCE DU MARQUIS DE CLÉRY.
Table des matières
CLÉRY, criant. — Mesdames, je ne vous dissimulerai pas que mon émotion...
LE COMITÉ, air des lampions. — Pas d’discours! pas d’discours!...
CLÉRY. — Je demande le silence...
LA COMTESSE. — Je suis certaine de ce que j’ai avancé.
CLÉRY. — Pour ma proposition...
LA DUCHESSE. — Vous prétendez toujours, ma chère, en savoir plus long que les autres.
CLÉRY. — Qui mettra tout le monde d’accord?
LE COMITÉ. — Ecoutez, écoutez!
CLÉRY. — Je propose de tirer au sort le divertissement par lequel nous allons commencer.
LA MARÉCHALE. — Cléry, vous êtes un grand homme.
LA BARONNE. — Cléry est l’égal des dieux.
CLÉRY. — Nous allons tailler des bulletins et voter.
LA MARÉCHALE. Bien dit.
(Chaque membre du Comité réduit en petits carrés tout le papier qu’il a devant lui.)
CLÉRY. — La! la!... c’est trop de zèle, un carré par personne suffisait. Enfin! Nous allons écrire le divertissement auquel nous donnons la préférence..... ployer..... mêler et la personne la plus innocente tirera.
(Un silence imposant succède au tumulte. Chacun écrit avec recueillement. Les papiers sont ensuite reçus par Cléry et déposés dans une corbeille.)
CLÉRY. — Il reste à décider quelle est la main la plus innocente.
LA MARÉCHALE. — La vôtre, Cléry, la vôtre.
CLÉRY. — Qu’en savez-vous?
LA MARÉCHALE. — Il ne peut pas y avoir de doute là-dessus. Règle générale, Cléry, — retenez bien ceci: là où plusieurs femmes et un homme sont réunis, l’homme est le plus innocent.
CLÉRY. — Soit!... je me couronne de fleurs d’oranger et je tire.
(Silence et émotion.)
CLÉRY déploie un bulletin et lit. — «Quel est de tous les héritages le «plus agréable à transmettre?» (Avec désespoir.) Mais ce n’est pas cela qu’on a demandé.
LA DUCHESSE. — Oh! la bonne idée! si nous faisions un tour de secrétaire?
CLÉRY, qui sent son autorité lui échapper. — Mesdames, mesdames, nous ne sommes pas ici pour cela! Pensez aux pauvres myopes,... à saint Paul,... au chemin de Damas...
LA VICOMTESSE. — Cléry, vous êtes trop sérieux.
CLÉRY. — Supprimons ce bulletin et continuons.
«(Lisant.) Demande. — La femme qui a quatre amants
«est-elle plus coupable que celle qui n’en a qu’un?» Encore!...
LA MARQUISE. — Cléry, mon petit Cléry, laissez-nous faire un tour de secrétaire. C’est si amusant! Après cela, nous serons entièrement à vous.
CLÉRY. — L’une après l’autre?
LA MARÉCHALE. — Cléry, vous vous décolletez.
CLÉRY. — C’est à en devenir fou. J’abdique et passe la présidence à la baronne.
PRÉSIDENCE DE LA BARONNE DE SAINT-CLAUDE.
Table des matières
LA BARONNE. — Mesdames, je n’ai pas, comme l’honorable préopinant, la prétention de diriger les masses. J’ai toujours été et serai jusqu’à mon dernier soupir de l’avis de la majorité. Donc, va pour un tour de secrétaire.
LE COMITÉ. — Bravo! à la bonne heure!
(Le Comité se met au travail avec ardeur. Les réponses suivent les questions de près. La duchesse se fait seule attendre.)
LA BARONNE. — Eh bien, duchesse, votre bulletin?
LA DUCHESSE. — Vous me pressez trop; c’est très-embarrassant cette question-là.
LA BARONNE. — Mettez n’importe quoi, mais n’interrompez pas les travaux du Comité.
LA DUCHESSE, tendant son bulletin. — Ma foi, tant pis!
LA BARONNE. — Du silence, mesdames, je vais relever les bulletins et en donner lecture. Ecoutez, Cléry.
CLÉRY. — C’est inutile, baronne, les pièces seront jointes au procès-verbal.
LA BARONNE. — Soit. Je commence.
«Demande: Quel est de tous les héritages le plus
» agréable à transmettre?
» Réponse: La vie.»
LA DUCHESSE. — Oh! oh! voilà qui me paraît léger.
LA BARONNE. — Il me semble que je reconnais l’écriture de...
LA VICOMTESSE. — Vous n’avez pas le droit de reconnaître les écritures.
LA BARONNE. — Cela me suffit. Nous savcns à quoi nous en tenir. Je continue.
«Demande: Quelles sont les eaux les plus désagréables?
» Réponse: Les os de Madame de...» — Faut-il nommer?
LA MARÉCHALE. — Pas devant Cléry. Faites passer le bulletin.
(Le bulletin passe de main en main jusqu’à Cléry exclusivement.)
LA BARONNE. — «Demande: Qu’est-ce qu’il y a de plus désagréable qu’un mari?»
Il n’y a pas de réponse.
LA DUCHESSE. — Dame! c’est une si drôle de question; est-ce que je sais, moi...
LA COMTESSE. — Voilà qui est flatteur pour le duc. Enfin, tout ceci est bien entre nous, n’est-ce pas?
LA BARONNE. — Je continue:
«Demande: La femme qui a quatre amants est-elle
» plus coupable que celle qui n’en a qu’un?
» Réponse: Assurément oui, puisqu’elle en enlève trois aux autres.»
LA DUCHESSE. — Ceci est d’une égoïste.
LA MARQUISE. — N’allez-vous pas défendre la femme aux quatre amants?
LA DUCHESSE. — Non certes, envieuse marquise.
LA BARONNE. — Je reprends.
«Demande: Quel est l’homme que vous aimez le mieux?
» Réponse: L’autre.»
LE COMITÉ, scandalisé. — Oh!
CLÉRY. — Je ferai remarquer que vous êtes toutes scandalisées; toutes, y compris l’auteur de cette réponse désespérante.
LA DUCHESSE. — Vous voulez dire: encourageante.
LA BARONNE. — Si nous reprenions la séance? Cléry, brûlez ces autographes, s’il vous plaît. — C’est cela. — Maintenant, mesdames, nous allons voter. Que chacune de nous inscrive sur un bulletin la fête par laquelle elle désire qu’on commence.
(Le vote se prépare. Toutes les plumes sont déclarées détestables, l’encre est trop blanche.)
LA BARONNE. — Résultat du scrutin. Inscrivez, Cléry.
CLÉRY. — J’y suis.
LA BARONNE, déployant un premier bulletin. — Spectacle.
CLÉRY. — Un pour spectacle.
LA BARONNE. — Bal.
CLÉRY. — Un pour bal.
LA BARONNE. — Petites boutiques.
CLÉRY. — Un pour les petites boutiques.
LA BARONNE. — Sermon de charité.
LA MARÉCHALE. — Voilà qui est trop fort.
CLÉRY. — Un pour le sermon.
LA BARONNE. — Loterie.
CLÉRY. — Un pour la loterie.
LA BARONNE. — Et pour finir: Quête à domicile.
CLÉRY. — Un pour la quête. En présence de ces avis tous différents le résultat du vote est nul.
(Le tumulte est à son comble, on discute, on se querelle.)
LA MARÉCHALE. — Mais, Dieu me pardonne! Cléry n’a pas voté.
CLÉRY. — Comme secrétaire, je ne sais si je dois... Et puis, ma situation est des plus embarrassantes.
LA BARONNE. — Cléry, si vous votez pour un bal, je vous accorderai ce que vous savez bien.
LA MARQUISE. — Cléry, si vous votez pour les petites boutiques, je vous accorde une discrétion.
LA DUCHESSE. — Je n’en aurai pas le démenti! Cléry si vous votez pour une loterie, nous ferons ce que vous m’avez demandé.
LA VICOMTESSE. — Cléry, mon cher petit Cléry...
LA COMTESSE. — Mon bon petit Cléry...
LA MARÉCHALE. — Mesdames! mesdames!... moins d’ardeur, je vous prie, et un peu plus de bonne foi. Tirons au sort.
CLÉRY. — C’est mal, madame la maréchale, ce que vous faites là. Pourquoi m’enlever tous mes petits profits?
LA MARÉCHALE. — Laissez-moi donc tranquille, bon apôtre, qui sait si vous n’avez pas été payé d’avance?
CLÉRY. — Je proteste.
LA MARÉCHALE. — C’est bon, c’est bon. Votons, s’il vous plaît.
LA BARONNE. — Nous n’en finirons jamais. Je passe la présidence à la marquise.
PRÉSIDENCE DE LA MARQUISE DE LA TOUR DE PISE.
LA MARQUISE. — Mesdames, nous allons tirer au sort.
LA VICOMTESSE. — Vous m’excuserez si je m’en vais, mais on m’attend à quatre heures à l’autre bout de Paris.
LA MARQUISE. — Attendez au moins le résultat du vote.
LA VICOMTESSE. — Impossible, ma chère amie, la duchesse votera pour moi.
(Elle sort. — La baronne met son chapeau devant la glace.)
LA MARQUISE. — Est-ce que vous partez aussi?
LA BARONNE. — Worth m’attend à quatre heures moins cinq. Il a promis de m’essayer le costume qu’il me fait pour le bal du ministère de la guerre.
LA MARQUISE. — Oh! dites-nous quel costume vous avez choisi?
LA BARONNE. — Non, non, c’est impossible.
LA COMTESSE. — Nous n’en parlerons à personne, parole d’honneur.
LA BARONNE. — Voyons, j’y consens; mais alors, confidence pour confidence?
LA MARQUISE. — Soit, et je donne l’exemple. J’ai fait choix d’un costume de «Pois de senteurs» rose et violet, avec des enroulements de feuillage autour de la jupe et une frange tout agrémentée de cassolettes.
LA DUCHESSE. — Oh! que je suis donc fâchée de n’avoir pas eu cette idée-là. Ce sera charmant.
LA MARQUISE. — Et vous, duchesse, quel costume porterez-vous?
LA DUCHESSE. — Je m’habille en «berger grec» une espèce de berger Pâris.
LA MARÉCHALE. — Est-ce que ce n’est pas un peu nu, ce costume-là ?
LA DUCHESSE. — C’est nu, oui, mais j’ai entendu dire cent fois que le nu n’est pas aussi inconvenant que le décolleté. Et alors...
LA MARÉCHALE. — Vous vous en donnez à cœur joie
LA COMTESSE. — Moi, je me déguise en «soupir d’amour.»
LA BARONNE. — Juste ciel! qu’est-ce que c’est que ce costume-là ?
LA COMTESSE. — Vous en aurez la surprise. C’est d’un vaporeux! d’un léger!... C’est Marcelin qui l’a dessiné.
LA BARONNE. — C’est tout dire. Eh bien, moi, j’hésite entre un costume de «marchande de mouron...»
LA MARÉCHALE. — Voulez-vous donc exploiter la gourmandise de vos danseurs?
LA BARONNE. — Et un costume de «Mappemonde.»
LA COMTESSE. — Comment entendez-vous cela?
LA BARONNE. — Eh bien, oui: — un plan en relief. Ici des montagnes, là des vallées, des forêts, etc., etc.
LA MARÉCHALE. — Il y aura de quoi se perdre.
LA COMTESSE. — C’est la géographie mise à la portée de tout le monde.
LA VICOMTESSE. — Il faut choisir ce costume, baronne, croyez-moi; vous ne trouverez rien de plus piquant.
LA MARÉCHALE. — Et où placerez-vous les antipodes?
LA BARONNE. — Puisque je vous dis qu’il n’y a encore rien de décidé.
LA MARÉCHALE. — Je vous garantis un succès fou.
LA BARONNE. — Mais vous, maréchale, comment vous costumerez-vous?
LA MARÉCHALE. — Oh! moi je bataille avec Mme Prevost. Elle veut me composer un costume d’«Océan Pacifique,» avec des poissons noyés dans la gaze verte, du corail, des perles, des roseaux, tout le diable et son train.
LA BARONNE. — Mais ce sera tout simplement adorable. Sur quoi pouvez-vous n’être pas d’accord?
LA MARÉCHALE. — Ah! voilà ! Elle veut absolument choisir l’heure de la marée basse et j’insiste pour la marée montante. Nous en sommes là. Mais, mesdames, si nous reprenions le vote? nous voilà, si je ne me trompe, bien plus près de Charenton que de Damas.
LA BARONNE. — Pardonnez-moi de vous dire adieu, mais je devrais déjà être partie.
LA MARQUISE. — Attendez-moi, nous partirons ensemble. Je ne vous demande que le temps de mettre mon chapeau.
LA COMTESSE. — Quoi! vous nous abandonnez? Vous renoncez à la présidence?
LA MARQUISE. — J’en suis désolée, mais mon mari m’attend.
LA COMTESSE. — Qu’il attende.
LA MARQUISE. — C’est pour m’acheter un bracelet.
LA COMTESSE. — C’est différent.
(La baronne et la marquise sortent.)
CLÉRY. — Faut-il inscrire le vote des absentes?
LA COMTESSE. — Assurément, non.
LA DUCHESSE. — Elles ont cependant aussi bien que nous le droit de voter; et puisque nous avons leurs bulletins...
LA COMTESSE. — Elles n’avaient qu’à rester.
LA DUCHESSE. — Je trouve cela abominablement injuste, et si vous procédez ainsi je ne voterai pas non plus.
LA COMTESSE. — A votre aise, ma chère amie.
(La duchesse sort.)
LA MARÉCHALE. — Décidément, tout cela n’est pas sérieux et je m’en vais. Une autre fois, comtesse, quand vous me demanderez mon concours, choisissez mieux votre Comité.
(La maréchale sort.)
LA COMTESSE. — Cléry, c’est votre faute aussi. Vous avez mené tout cela très-mal. Je ne vous reverrai de ma vie.
(La comtesse sort.)
CLÉRY seul. — C’est de la présomption, comtesse; vous savez bien que vous ne pouvez pas vous passer de moi. (il sonne.) Ce que je vois de plus clair dans tout ceci, c’est que j’aurai à payer le loyer, le mobilier.... et le reste.
(Entre l’employé.)
M. DUCLUSEAU. — Monsieur le marquis a besoin de moi?
CLÉRY. — Vous voudrez bien mettre de l’ordre dans ces papiers et les porter chez moi.
M. DUCLUSEAU. — Ils y seront avant une heure.
CLÉRY. — J’ai le plaisir de vous annoncer, que dans la séance de ce jour vos appointements ont été portés à 3,600francs.
DUCLUSEAU. — Oh! monsieur le marquis, que de bonté ; comment reconnaîtrai-je jamais?...
CLÉRY. — Je dois à la vérité de dire que je n’y suis pour rien. Ce sont ces dames que vous aurez à remercier.
(M. Ducluseau ayant ramassé les papiers épars sur la table, se dispose à sortir.)
CLÉRY. — Ah! à propos, je dois en même temps vous prévenir que vos fonctions cessent à partir de ce jour.
M. DUCLUSEAU. — Oh! monsieur le marquis!... pourquoi donc cela?
CLÉRY. — Pleurez, monsieur Ducluseau, sur l’œuvre du chemin de Damas; elle a cessé d’exister.

COMMENT FUT RECONSTITUÉE L’ŒUVRE DU CHEMIN DE DAMAS
Table des matières
Monsieur Marcelin, directeur du journal
la Vie Parisienne.
L’intérêt tout particulier que vous avez paru prendre à l’œuvre si intéressante du Chemin de Damas, me fait un devoir de vous annoncer que le Comité un moment dissous, s’est reconstitué. La nécessité d’accomplir quelques rentrées, ne fût-ce que pour payer nos frais d’installation, a décidé les membres du Comité à oublier leurs dissensions, d’ailleurs plus apparentes que réelles. Tous les amours-propres se sont apaisés, et une nouvelle séance, dont vous trouverez ci-joint le procès-verbal, a eu lieu hier.
Veuillez prêter à nos travaux la bienfaisante publicité dont vous disposez, et, le ciel aidant, non-seulement nous payerons nos dettes, mais la myopie indigente aura de nombreux défenseurs.
Dans cet espoir, je vous prie, Monsieur, de recevoir, avec nos remercîments anticipés, l’assurance de ma considération la plus distinguée.
Le Secrétaire général du Comité de l’Œuvre
du Chemin de Damas,
Marquis DE CLÉRY.
PROCÈS-VERBAL
Table des matières
DE LA SÉANCE DU MERCREDI, 1er AVRIL 1869

La séance est ouverte à 2 heures 3o minutes.
LE MARQUIS DE CLÉRY. — Madame la maréchale, si vous voulez prendre place au fauteuil...
LA MARÉCHALE. — Jamais de la vie!... On y est trop mal assise.
CLÉRY. — Ce n’est plus le même, et je vous prie de remarquer que vous avez une sonnette auprès de laquelle la cloche du Corps législatif n’est qu’un grelot de carton.
LA MARÉCHALE. — Non, décidément, je ne me soucie pas de présider aujourd’hui. J’ai très-mal à la gorge; c’est à peine si je puis parler.
CLÉRY. — Madame la comtesse, voulez-vous, alors, prendre place?
LA COMTESSE. — Pour rien dans le monde je ne présiderais. J’ai une migraine affreuse.
CLÉRY. — Baronne?
LA BARONNE. — Mon cher Cléry, je m’en suis trop mal tirée l’autre jour...
CLÉRY. — Vous vous calomniez, je vous assure.
LA BARONNE. — Et puis j’ai un rhume qui m’absorbe.
CLÉRY. — Marquise, vous allez nous tirer d’embarras. Le fauteuil vous tend les bras.
LA MARQUISE. — Qu’il les tende tout à son aise. Si on se jetait dans tous les bras qui se tendent vers vous!... Je suis d’ailleurs trop fatiguée pour présider, J’ai passé une nuit affreuse.
CLÉRY. — Qui nous présidera alors?
LA VICOMTESSE. — Pas moi. J’ai un mal de dents qui me rend folle.
LA DUCHESSE. — Et moi une grippe qui me rend bête.
LA MARÉCHALE. — Bah! vous devez en avoir l’habitude..., depuis que vous nous parlez de cette grippe.
LA DUCHESSE. — Cela ne fait qu’augmenter tous les jours.
LA MARÉCHALE. — Cela promet! Cléry, mon cher ami, je ne vois que vous qui puissiez nous présider. Nous serons d’ailleurs bien plus à notre aise avec vous qu’avec tout autre. N’est-ce pas, mesdames?
TOUTES. — Assurément.
LA BARONNE. — Cléry ne m’impose pas le moins du monde.
CLÉRY, prenant place et agitant la sonnette à tour de bras. — Je me dévoue.
LA MARÉCHALE. — Holà ! Ho! Cléry, pour l’amour de Dieu, ne carillonnez pas comme cela à toute volée; vous nous fendez la tête.
CLÉRY. — La séance est ouverte. Lirai-je le procès-verbal?
LA DUCHESSE. — C’est inutile. Nous l’avons toutes lu dans la Vie Parisienne.
CLÉRY. — Le procès-verbal est adopté. L’ordre du jour appelle la discussion sur le choix de l’œuvre littéraire que nous allons mettre à l’étude.
LA MARÉCHALE. — Il faut avant tout décider quel local nous adoptons.
LA DUCHESSE. — J’ai pensé toute la nuit à une combinaison adorable qui ferait pleuvoir l’argent dans nos coffres.
CLÉRY. — La parole est à madame la duchesse Candide de la Villette.
LA DUCHESSE. — Mesdames...
LA MARÉCHALE. — Pardon, duchesse, si j’interromps le plus beau passage de votre discours, mais, pour l’amour de Dieu, Cléry, ne donnez pas ainsi la parole devant moi. Chaque fois que j’entends donner la parole à quelqu’un, il me semble que c’est un vol qui m’est fait. L’envie d’interrompre s’empare de moi et alors...
CLÉRY. — Je vous remercie de m’avoir prévenu, madame la maréchale, je modifierai ma formule à l’avenir. — Duchesse, madame la maréchale vous confie la parole. (A la maréchale.) Est-ce mieux?
(La maréchale fait signe que oui.)
LA DUCHESSE. — Je disais donc qu’il m’est venu une idée si ingénieuse que vous me voyez encore étonnée de l’avoir eue.
LA MARÉCHALE. — Ah! mon Dieu! vous m’effrayez.
LA DUCHESSE. — J’ai pensé que si nous donnions nos représentations dans la salle du nouvel Opéra nous ferions sûrement de l’argent.
LA MARÉCHALE, bas à Cléry. — Là !... qu’est-ce que je disais!
LA VICOMTESSE. — Pourquoi pas dans les catacombes?
LA DUCHESSE, froissée. — On ne me comprend jamais, ou plutôt on fait semblant de ne pas me comprendre.
CLÉRY. — Madame la duchesse, je vous en prie, développez votre idée.
LA DUCHESSE. — A quoi bon? il y a un parti pris de tourner tout ce que je dis en ridicule.
LA COMTESSE. — Le Conservatoire est assurément ce qu’il y aurait de mieux.
LA BARONNE. — Oui, mais c’est si petit.
LA MARÉCHALE. — Qu’est-ce que cela fait? nous ferons deux ou trois billets par place.
LA MARQUISE. — Et comment se placera-t-on?
LA MARÉCHALE. — Est-ce que je sais! c’est l’affaire des ouvreuses et de nos commissaires. Quand on veut réussir, ma chère, il ne faut pas voir des obstacles partout.
LA MARQUISE. — Je ne dis pas, mais enfin il faut être honnête, même quand on fait une bonne action.
LA MARÉCHALE. — Tout ce qu’on fait au profit des pauvres est sanctifié. Et puis, enfin, qui veut la fin...
CLÉRY. — Veut les moyens. Est-on d’accord sur le choix du Conservatoire?
TOUTES. — Oui, oui, le Conservatoire.
CLÉRY. — Permettez-moi, mesdames, de vous féliciter. Ce touchant accord abrégera considérablement notre besogne. C’est grâce à ces concessions mutuelles, à ce tact parfait, à ces...
LA MARÉCHALE. — Halte-là ! Cléry. Vous croyez-vous à Notre-Dame, et le carême vous monte-t-il au cerveau?
CLÉRY. — En ce temps de vie ascétique, madame la maréchale, je crois avoir droit à votre indulgence.
LA MARÉCHALE. — Allez, et ne prêchez plus, mon enfant.
CLÉRY. — Donc, la représentation aura lieu au Conservatoire! Il s’agit maintenant de choisir l’ouvrage que nous allons mettre en répétition.
TOUT LE MONDE. — Je demande la parole!... la parole!... la parole!...
CLÉRY. — L’une après l’autre, s’il vous plaît.
LA MARÉCHALE. — Donnez la parole à qui vous voudrez, Cléry; moi je la prends.
LA DUCHESSE. — C’est révoltant.
LA VICOMTESSE. — C’est injuste.
CLÉRY. — Je vais, si vous le voulez bien, procéder par rang d’âge et donner la parole à la doyenne. Que la plus âgée d’entre vous lève la main.
(Personne ne bouge.)
LA MARQUISE. — Nous n’en finirons pas.
LA MARÉCHALE. — Ce serait payer la parole beaucoup trop cher.
CLÉRY. — Procédons en sens inverse. Que la plus jeune lève la main.
(Toutes les mains se lèvent.)
LA MARQUISE. — Qu’est-ce que je disais!
CLÉRY. — Eh bien, tant pis. Je mets la parole aux enchères. Nos pauvres en profiteront.
LA COMTESSE. — Il y a marchand à dix francs.
LA MARQUISE. — Dix francs cinquante.
LA DUCHESSE. — Dix francs soixante-quinze.
CLÉRY. — Pas d’enchères au-dessous de un franc, s’il vous plaît.
LA BARONNE. — Douze francs.
LA MARÉCHALE. — Quinze.
LA COMTESSE. — Dix-huit.
CLÉRY. — La parole à dix-huit francs... Personne ne couvre l’enchère de dix-huit francs?
LA BARONNE. — Dix-neuf.
CLÉRY. — Madame la maréchale, dites-vous le mot?
LA MARÉCHALE. — Eh bien, soit... vingt francs; ça me démange trop.
CLÉRY. — Une fois, deux fois... trois fois. Personne ne couvre l’enchère?
LA BARONNE. — A ce prix-là, j’aime mieux interrompre.
CLÉRY. — Adjugé !... La parole est à madame la maréchale, princesse de Tilsitt.
LA MARÉCHALE. — Voilà mon louis.
CLÉRY. — Vous oubliez mes cinq pour cent.
LA MARÉCHALE. — Je n’ai pas de monnaie, mon brave homme. Et surtout, qu’on ne m’interrompe pas. J’ai payé... c’est sacré.
LA COMTESSE. — Pardon, monsieur le président, un mot avant que la maréchale commence. Combien parle-t-on de temps pour vingt francs?
LA MARÉCHALE.. — Tant qu’on a quelque chose à dire!... Tiens!
CLÉRY. — Assurément.
LA COMTESSE. — Je regrette bien, alors, de n’avoir pas prévenu chez moi que nous ne dînerions qu’à neuf heures.
LA BARONNE. — Si j’avais su cela, j’aurais donné vingt-cinq francs.
CLÉRY. — La chose est jugée et adjugée. Madame la maréchale, vous avez la parole, et je ne reculerai devant rien pour vous la maintenir.
LA MARÉCHALE. — Mesdames!... (Au marquis de Cléry.) Préparez-moi de l’eau sucrée, je vous prie. — Mesdames, ce que j’ai à vous dire peut se résumer en deux mots. — (Au marquis de Cléry.) Beaucoup de sucre, n’est-ce pas? — Une cause comme celle que nous défendons n’a pas besoin de longs commentaires. Je ne veux pas dire de mal des aveugles, Dieu m’en garde! Mais combien leur sort est moins douloureux que celui du myope indigent!L’aveugle, lui, n’a pas la responsabilité de sa vie; une main charitable, un caniche aimable et fidèle le guident. Que lui faut-il pour être heureux? une clarinette...
LA DUCHESSE. — Vous sortez complètement de la question.
LA COMTESSE. — C’est de notre programme qu’il s’agit.
LA BARONNE. — Les caniches sont hors de cause.
LA MARÉCHALE. — Cléry, montrez-nous que vous êtes homme! défendez-moi ou rendez-moi mon argent,
CLÉRY, avec dignité. — L’argent meurt, mais ne se rend pas!...
LA COMTESSE. — Maréchale, je vous achète votre tour vingt-cinq francs.
LA MARÉCHALE. — J’y consens d’autant plus volontiers que je ne sais plus du tout ce que je voulais dire. Je reprends mes vingt francs. Cléry, prenez le surplus pour nos pauvres.
CLÉRY. — La parole est à madame la comtesse O’Tempora O’ Morès.
LA COMTESSE sort une brochure de sa poche. — J’ai apporté une pièce de théâtre qui, j’en suis certaine, plaira à tout le monde. Vous savez combien le costume suisse est joli...
LA VICOMTESSE, qui a les jambes mal faites, le mollet bas, les attaches engorgées. — VOUS trouvez cela joli, cette jupe courte?
LA COMTESSE. — Mes moyens me le permettent.
LA BARONNE. — Comment cela s’appelle-t-il?
LA COMTESSE. — Kettly ou le Retour en Suisse. Cela sort tout à fait du genre que l’on voit partout. C’est sobre, honnête.... Enfin vous verrez. Je vais en faire le résumé et vous citer quelques couplets....
LA MARQUISE. — Il y a des couplets?
LA COMTESSE. — Tous plus adorables les uns que les autres. — Personnages: «Frantz, vieux militaire retiré.»
LA MARÉCHALE. — Retiré de quoi?
LA COMTESSE. — Retiré... enfin! cela se comprend.
LA MARÉCHALE. — Si c’est une vieille bête de culotte de peau, mon mari vous jouera cela comme un ange.
CLÉRY. — Nous nous occuperons de la distribution une fois que la pièce aura été choisie et adoptée.
LA COMTESSE. — C’est ce que j’allais dire. Je continue: «Kettly, sa fille...»
LA MARÉCHALE, vivement. — Sa fille?... La fille de qui?
LA COMTESSE. — La fille de Frantz.
LA MARÉCHALE. — Dame! nous parlons de mon mari, et vous reprenez: «Kettly, sa fille.» J’avais le droit de demander des explications.
LA COMTESSE. — «Madame Werner, riche aubergiste... »
LA BARONNE. — Voilà qui n’est pas naturel: quand on a de la fortune, on ne tient pas une auberge.
LA DUCHESSE, à la vicomtesse. — Est-ce que cela vous plaît, cette pièce-là ?
LA VICOMTESSE. — Pas beaucoup; mais on ne peut pas encore bien juger.
LA COMTESSE. — «Rutly, son fils, amoureux de Kettly.»
LA MARÉCHALE, bas à Cléry. — Je sais bien qui fera ce rôle-là si la comtesse joue la Suissesse.
CLÉRY, bas. — Et moi aussi.
LA COMTESSE. — «Senneville, jeune officier retraité. Henri, domestique de Senneville. — La scène se passe dans les montagnes de la Suisse. Le théâtre représente une gorge.»
LA MARQUISE. — Vous avez dit?
LA COMTESSE. — Le théâtre représente une gorge. — Eh bien?
LA MARÉCHALE. — La Censure ne permettra jamais cela.
LA COMTESSE. — Une gorge à pic, couverte de neige.
LA MARÉCHALE. — Ah! vous me faites froid.
LA COMTESSE. — Au lever du rideau Rutly sonne le Ranz des vaches.
LA DUCHESSE. — Est-ce qu’il y aura des vraies vaches?
LA MARÉCHALE. — Mais non, mais non.
LA COMTESSE. — Des paysans, des paysannes arrivent en dansant, à l’appel de Rutly.
LA BARONNE. — Je croyais que vous nous aviez dit qu’il appelait ses vaches.
LA MARÉCHALE. — Eh bien, qu’est-ce que cela fait? Tous les jours cela arrive. Vous appelez une personne, une autre vient.
LA COMTESSE. — Cela commence par un chœur.
CLÉRY. — Un chœur dans une gorge!...
LA MARÉCHALE. — Président, pas de calembours inconvenants, s’il vous plaît.
LA COMTESSE chante.
A’R: Finale du 2me acte de Léonide.
R’commençons dans la prairie
Et nos travaux et nos chants.
C’est bien servir la patrie
Que de cultiver ses champs.
LA BARONNE. — La Patrie en permettra la lecture à ses abonnés.
LA COMTESSE. — Les paysans partent.
LA VICOMTESSE. — Comment, ils partent? Mais ils viennent à peine d’arriver.
LA BARONNE. — Pourquoi sont-ils venus?
LA MARÉCHALE. — Pour s’en aller. — Comment voulez-vous raisonnablement qu’ils s’en aillent, s’ils ne viennent pas?
LA BARONNE. — Merci, je n’avais pas pensé à cela.
CLÉRY. — Je vous en prie, mesdames, n’interrompez pas la comtesse.
LA COMTESSE. — Dans la scène suivante, Rutly apprend à Frantz qu’il aime sa fille; mais la riche Mme Warner ne se soucie pas de ce mariage. Alors Frantz lui dit:
AIR du vaudeville de Psyché.
Je n‘donn’rai pas, j’te l’jure sur mon âme,
A mon enfant un époux protecteur,
Et qui croirait, en la prenant pour femme,
A ma Kettly faire encor trop d’honneur.
Quel que soit l’éclat dont il brille.
Rien, s’il est fier, rien n’saurait me toucher,
Un laboureur f’ra l’bonheur de ma fille,
Et n’aura pas l’droit d’le lui reprocher (bis).
LA MARÉCHALE. — Comme on voit que ce sont des vers facilement faits!
LA COMTESSE. — Rutly se désole et dit très-spirituellement: «Mon Dieu! (bis) que je voudrais donc être malheureux, pour faire le bonheur de Kettly.» Mais Mme Werner, qui est l’orgueil personnifié, refuse son fils à Frantz. Ce qui fournit à ce brave militaire l’occasion de chanter:
AIR du vaudeville des Frères de lait.
Qui? moi, jaloux? madame et que m’importe,
Que vous logiez le puissant voyageur.
A la richess’ si vous ouvrez vot’porte,
Vous la fermez à l’aspect du malheur (bis).
Oui, j’en suis fier, ma modeste chaumière
Qui n’offre, hélas! aucun riche lambris,
N’attire point l’opulence étrangère,
Mais elle accueil’ l’indigent du pays (bis).
LA MARÉCHALE. — C’est crevant de vertu.
LA DUCHESSE. — Est-ce que cela finit comme cela?
LA COMTESSE. — Oh!non. Senneville revient. C’est lui que Kettly aime. Ils se rencontrent sur l’air: «Ah! si madame me voyait.»
SENNEVILLE.
Belle enfant!... un mot, s’il vous plaît.
KETTLY.
A vous répondre, je suis prête.
SENNEVILLE, à part.
Dieu! quelle gentille fillette!
Quel regard!...
KETTLY, à part.
Il me reconnaît!...
J’en suis sûre, il me reconnaît!...
SENNEVILLE, à part.
Mais, si jeune, hélas! tant de grâce,
Tant de charmes et tant d’appas,
Cachent encore un cœur de glace.
KETTLY, à part.
Ciel!... il ne me reconnaît pas! (bis).
LA MARÉCHALE. — Est-ce qu’il n’y a pas une scène un peu plus... corsée?
LA COMTESSE. — Oh! si fait. Dans la grande scène d’amour...
LA BARONNE. — Arrivez donc là tout de suite.
LA COMTESSE. — Senneville, qui aime Kettly, cherche à lui arracher son secret. La fillette lui répond:
AIR de Y Angélus.
Chaque matin, à mon réveil,
Quand du coq la voix éclatante
Chante le lever du soleil,
Je vais trouver ma confidente (bis).
SENNEVILLE. (Finement.)
Eh quoi! d’un aveu si discret
Une femme est dépositaire?
KETTLY.
Jamais je n’ai dit mon secret
Que sur la tombe de ma mère (bis).
LA MARÉCHALE. — .Grâce!... je demande grâce!
LA BARONNE. — Oh! grand Dieu!... et moi aussi.
LA MARQUISE. — J’étouffe!
LA VICOMTESSE. — Ouvrez les fenêtres; c’est trop de vertu pour une fois!
CLÉRY. — J’avoue que quand on en a perdu l’habitude cela fait un singulier effet.
LA COMTESSE, en colère. — Vous direz tout ce que vous voudrez; moi je vous soutiens qu’on ne fait plus de ces pièces-là.
LA MARÉCHALE. — Le fait est qu’à moins d’en commander dans les prisons..
LA BARONNE, sortant un rouleau de sa poche. — Moi, je vous apporte quelque chose de plus mouvementé.
LA MARÉCHALE. — Ne perdons pas de vue, mesdames, que nous avons à lutter contre le souvenir de Henri III.
LA BARONNE. — Bah! Henri III ne me fait pas peur.
LA MARÉCHALE. — Voyons, de quoi s’agit-il?
LA BARONNE. — D’une comédie de genre que le Vaudeville va recevoir et dont je puis vous offrir la primeur. Cela s’appelle: les Toquées.
CLÉRY. — J’aime le titre.
LA. MARQUISE. — C’est simple et de bon goût.
LA BARONNE. — L’auteur prend corps à corps les mille et une toquades du jour. Il y a des rôles pour tout le monde et des toilettes tapageuses en veux-tu, en voilà.
LA MARQUISE. — A la bonne heure!
LA COMTESSE. — Je crois qu’on peut refermer les fenêtres.
LA BARONNE. — Les trois premiers actes sont très-gais, le quatrième est très-dramatique. Il y a une scène tout à fait inattendue dans laquelle l’héroïne, fille d’un riche fabricant de biberons à musique, qui, lui, a la toquade des décorations étrangères et qui envoie des biberons à tous les souverains pour augmenter sa brochette... Vous voyez comme c’est amusant.. Je ne sais plus où j’en suis...
LA DUCHESSE. — Vous nous annonciez une scène très-dramatique.
LA BARONNE. — Ah! oui... c’est cela! L’héroïne, — un rôle pour Fargueil, vous comprenez?
LA MARÉCHALE. — Pas trop, mais cela viendra.
LA BARONNE. — L’héroïne, qui se nomme je ne sais plus comment, veut enlever un jeune accordeur de pianos qu’elle aime et auquel elle fait accorder deux fois par jour tous les pianos de la maison, ce qui dégoûte le mari de son intérieur.
LA MARQUISE. — Il y a de quoi, franchement.
LA MARÉCHALE. — Et l’héroïne, est-ce qu’elle n’ac corde pas quelque chose à votre héros?
LA BARONNE. — C’est à qui accordera le plus. Mais voilà que tout à coup le jeune homme devient triste, froid, réservé, et il parle de fuir. C’est là qu’arrive la fameuse scène en question. Elle est un peu risquée...
LA MARÉCHALE. — Non, je ne trouve pas.
LA COMTESSE. — Attendez donc qu’on vous l’ait racontée.
LA MARÉCHALE. — Ah ça! croyez-vous, par hasard, que je sois arrivée à mon âge sans savoir ce qui va se passer?
LA BARONNE. — La jeune femme a fermé toutes les portes, et jeté les clefs avec son bonnet, par-dessus les moulins. Les cordons des sonnettes sont coupés, elle a éloigné les domestiques, elle baisse la lampe... Alors commence une scène palpitante.
LA MARÉCHALE. — Hum! hum!... Cléry, fermez les yeux. (A la baronne.) Et alors?
LA BARONNE. — Alors commence une chasse sans pitié ni merci. Les meubles volent, tombent, s’entassent. L’accordeur forcé dans son dernier retranchement, menace de se tuer. Il y a là une très-belle tirade dans laquelle le jeune homme évoque le souvenir de l’époux outragé. — «Il est bien temps!» répond notre héroïne, et la lutte recommence.
LA MARQUISE. — Est-ce qu’elle est déjà reçue, cette pièce-là ?
LA BARONNE. — Pas encore, mais elle le sera. C’est tout à fait ce qu’il faut au Vaudeville.
LA MARÉCHALE. — N’interrompez donc pas. Nous disons que la lutte recommence!... Je suis curieuse de savoir comment ce pauvre accordeur va se tirer de là.
LA BARONNE. — La lampe s’éteint.
LA DUCHESSE. — Aïe!
LA BARONNE. — «Où tu iras, j’irai!» — dit la jeune femme éperdue. — «Suis-moi donc dans la!... » — reprend le malheureux qui, en effet, tombe écrasé par le piano à queue. Avant de mourir il lui révèle qu’il est son frère et que leur mère, trompée indignement par son mari, a mis au monde trois jumeaux de sexes différents...
LA MARÉCHALE. — Comment! comment!... trois jumeaux de sexes différents?
LA BARONNE. — J’ai voulu dire deux, cela va de soi.
LA COMTESSE. — Mais elle n’est pas gaie, votre pièce.
LA BARONNE. — Je vous assure que si.
LA DUCHESSE. — Je n’y ai rien compris du tout.
LA BARONNE. — Tant pis pour vous.
LA DUCHESSE. — Pourquoi tant pis?
LA BARONNE. — Parce qu’elle est admirable.
LA COMTESSE. — Je trouve que ce n’est pas à nous à produire toutes ces turpitudes qu’on nous attribue. Avez-vous jamais vu une femme du monde aimer un homme qui ne fût pas digne d’elle.
LA MARQUISE. — Je vois bien que c’est moi qui vous tirerai d’embarras.
CLÉRY. — Comment cela?
LA MARQUISE, tirant un rouleau de sa poche. — Voila le salut! — C’est frais, pimpant, distingué, neuf, amusant.
LA VICOMTESSE. — Et les costumes?
LA MARQUISE. — S’il y a des costumes, c’est pour dire qu’il y en a.
LA VICOMTESSE. — Comment?
LA MARQUISE. — Cela se compose d’un rien, mais d’un rien adorable.
LA MARÉCHALE. — Enfin, qu’est-ce que c’est?
LA MARQUISE. — Une pièce destinée à écraser «la Belle Hélène,» «Orphée» et «Barbe-Bleue,» rien que cela! Il y a trop longtemps qu’Offenbach a la corde. Halévy et Meilhac n’ont aussi qu’à se bien tenir. Les Variétés, le Palais-Royal, les Folies-Marigny, les Menus-Plaisirs se disputent le trésor en question.
LA MARÉCHALE. — Et cela s’appelle?
LA MARQUISE. — Léda!... C’est un chef-d’œuvre d’esprit et de grâce, de poésie et de musique. Le second acte, dans le poulailler de Tyndare, ferait à lui seul la fortune d’un théâtre. Je ne sais rien de comparable aux couplets que chante l’Eurotas lorsqu’il raconte l’aventure de la fille des Thestius. Quoi de plus joli que ce refrain?
«Et comme elle était bonne fille,
Léda
L’aida.»
La scène dans laquelle Tyndare, sur le point de manger l’œuf qui contient Castor, dit le couplet suivant, est un chef-d’œuvre.
«Par Jupin! le tour est baroque
Et je ne puis y croire encor.
Quoi!... c’est dans un œuf à la coque
Que je retrouve mon Castor.»
C’est dans le même acte que Léda chante la chanson de l’œuf à la coque, qui fera le tour du monde. Jupiter, plus épris que jamais de la femme de Tyndare, lui offre la moitié de son déjeuner, mais à de certaines conditions qu’elle repousse.
«Gardez pour vous votre mouillette,
Moi je garderai mon honneur!»
Le final du second acte ne peut être comparé qu’au célèbre: «Bu qui s’avance.» Les suivantes de Léda voulant la prévenir du retour de Tyndare, entrent effarées, à cheval sur des vélocipèdes et lui chantent:
A dada,
Léda!
A dada,
Léda!
Le roi Tyndare arrive.
C’est une trouvaille!
LA MARÉCHALE. — C’est adorable, merveilleux, unique, je veux bien le croire; mais qui se chargera du rôle de Léda?
LA MARQUISE. — Pas moi!
LA BARONNE. — Ni moi.
LA COMTESSE. — Ni moi.
CLÉRY. — Je me chargerais bien du rôle...
LA MARÉCHALE. — Tout cela est impossible à mettre en scène. Soyez sérieuses pendant quelques secondes si vous le pouvez, et écoutez-moi. Je vais vous dire ce qui fera de l’argent, ce qui sera original, ce qui ne coûtera rien à monter, ce qui fera rire à se tordre, ce qui...
LA DUCHESSE. — Princesse, ne nous tenez pas ainsi le bec dans l’eau.
LA MARÉCHALE. — Puisque nous jouons au profit de la myopie indigente, eh bien! choisissons: «les Deux Aveugles.» Je me charge du rôle de Patachon, la comtesse prendra celui de Girafier. On a bien travesti les «Rendez-vous bourgeois.»
TOUT LE MONDE. — C’est cela!... bravo!
LA COMTESSE. — Oui, mais je ne les connais pas, moi, ces aveugles.
LA DUCHESSE. — Ni moi.
LA BARONNE. — Ni moi.
LA MARQUISE. — Ni moi.
LA MARÉCHALE. — C’est tout simplement adorable. On n’a rien écrit de plus fin depuis «Le jeu de l’Amour et du hasard.»
LA COMTESSE. — Et puis, je ne sais pas chanter.
LA MARÉCHALE. — Ni moi non plus; mais qu’est-ce que cela fait; nous passerons la musique.
CLÉRY. — Ne craignez-vous pas que cela refroidisse un peu l’action?
LA MARÉCHALE. — Nous la réchaufferons.
CLÉRY. — Et puis, Offenbach renoncera-t-il facilement à cette occasion de se faire exécuter au Conservatoire?
LA MARÉCHALE. — Avec cela qu’il a l’air d’y tenir.
LA COMTESSE. — Aurai-je un joli costume?
LA MARÉCHALE. — Ne vous inquiétez donc pas de tout cela.
CLÉRY. — Permettez-moi de vous faire remarquer que cela ne remplira pas la soirée.
LA BARONNE. — Il y aura des trous.
LA MARÉCHALE. — On les bouchera avec de la musique.
CLÉRY. — Est-ce bien entendu?
TOUT LE COMITÉ. — Oui! oui!
CLÉRY. — Je résume les conclusions du Comité. — Il est décidé à l’unanimité que l’Œuvre du Chemin de Damas fera représenter, avant la fin du printemps, au Conservatoire impérial de Musique, au profit de la myopie indigente: «les Deux Aveugles» travestis et sans musique. (Tant pis pour Offenbach!) Madame la maréchale, princesse de Tilsitt, remplira le rôle de Patachon; madame la comtesse O‘Tempora O’Morès remplira celui de Girafier. Le Comité sera très-prochainement convoqué à domicile. Rien n’étant plus à l’ordre du jour, la séance est levée à 6 heures 20 minutes.
Le Secrétaire général,
MARQUIS DE CLÉRY.
NOUVELLES DE LA DERNIÈRE HEURE
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2 avril 1869.
Nous recevons une bien triste nouvelle. Après avoir lu «les Deux Aveugles», tous les membres du Comité, sauf Mme la maréchale, princesse de Tilsitt, ont envoyé leur démission à M. le marquis de Cléry.
L’Œuvre du Chemin de Damas a donc, une fois encore, cessé d’exister. Espérons que l’amour du bien et de la charité triompheront de quelques amours-propres froissés. Non! la myopie indigente ne peut plus être abandonnée; vous avez fait trop ou trop peu pour elle, mesdames. Courage! courage!
CORRESPONDANCE
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Paris, 4 avril 1869.
Monsieur le Directeur,
Dans le numéro d’aujourd’hui de la Vie parisienne, après avoir reproduit le procès-verbal de notre dernière séance, vous annoncez que le Comité de l’Œuvre du chemin de Damas se trouve dissous une fois encore, par suite de l’envoi que nous avons fait de notre démission. Vous faites appel à la concorde, vous parlez de susceptibilités; il importe donc de bien préciser quels sont les sentiments qui nous ont guidées.
Certes, la myopie indigente a nos sympathies, et nous sommes toutes disposées à organiser quelque chose d’amusant à son profit, mais ce n’est pas une raison pour faire bon marché de notre amour-propre.
Rentrées chez nous, nous n’avons rien eu de plus pressé que d’envoyer chercher la brochure des Deux Aveugles. Notre surprise et notre indignation ont été grandes lorsque nous avons vu qu’il ne nous restait à prendre qu’un rôle: celui du monsieur qui jette le sou. Il faut nous connaître bien peu pour supposer que nous accepterons un rôle muet. D’un autre côté, les Deux Aveugles sans musique, c’est une guitare sans cordes, une rose sans parfum.
Nous ne ferons pas à l’immortel auteur d’Orphée, de cet ouvrage merveilleux qui a valu à Mme Viardot tant de triomphes au Théâtre-Lyrique, l’insulte de laisser de côté sa musique. Nous refusons donc de prendre part à une fêté dans laquelle nous ne serions pas en évidence.
A l’exception de ce qu’on nous demande, nous ferons tout ce qu’on voudra; et si, abandonnant ce projet insensé et usé de jouer la comédie, on veut organiser un bal, un sermon de charité ou des petites boutiques, nous sommes prêtes à faire au profit de la myopie indigente le sacrifice de nos justes rancunes. C’est dans ce sens que nous avons écrit à notre secrétaire général.
Vous apprécierez, monsieur, s’il convient de publier cette lettre; nous vous laissons à cet égard toute liberté.
Recevez, monsieur, l’assurance de nos sentiments distingués.
La Comtesse O‘TEMPORA O’MORÈS. — La Baronne DE SAINT-CLAUDE. — La Marquise DE LA TOUR DE PISE. — La Vicomtesse RAMPONNEAU DE SAINT-EMILION. — La Duchesse CANDIDE DE LA VILLETTE.

VENTE AU PROFIT DE L’ŒUVRE DU CHEMIN DE DAMAS
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PROLOGUE
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On chantait ce soir-là les Huguenots. La maréchale, qui n’aime que la musique italienne quand on lui fait entendre de la musique française, et réciproquement, la maréchale s’ennuyait à cœur joie. Il est vrai que sa coiffure ne lui plaisait pas, que le prince de Tilsitt l’avait accompagnée, que madame M... avec tous ses diamants lui portait sur les nerfs. Il n’en fallait pas tant pour la décider à quitter la place. Le maréchal, qui adore la musique de Meyerbeer, dormait avec enthousiasme. Cléry entra dans la loge.
LA MARÉCHALE. — Mon cher ami, vous arrivez avec autant d’à-propos qu’un héros de mélodrame. Voilà le quatrième acte, sauvez l’innocence persécutée.
LE MARQUIS DE CLÉRY. — Est-ce vous qu’on persécute, princesse?
LA MARÉCHALE. — A moins que le maréchal ne vous représente mieux que moi l’innocence... Je m’ennuie à périr!
CLÉRY. — Le fait est que cette...
LA MARÉCHALE. — Cléry, je vous arrête. Il y a en vous un côté insupportable. Vous êtes toujours de notre avis. Vous paraissez ignorer qu’il y a des heures pendant lesquelles on donnerait de grand cœur dix plaisirs promis pour un ennui imprévu. Il me déplaît que vous soyez de mon avis. N’avez-vous donc l’initiative d’aucun sentiment?
CLÉRY. — Vous voulez, je le vois, que je vous ouvre mon cœur.
LA MARÉCHALE. — Non, non, non; pas ça.
CLÉRY. — Vous savez que vous y avez une place réservée.
LA MARÉCHALE. — Merci, je déteste la foule.
CLÉRY. — Je mettrai tout le monde dehors.
LA MARÉCHALE se met à rire en regardant le maréchal qui dormait, la tète appuyée mollement sur un triple rang de mentons. — Et mes devoirs, Cléry, vous n’y songez pas?
CLÉRY. — Ils sont assoupis, princesse.
LA MARÉCHALE. — Cléry, vous sortez complétement de votre rôle, mon ami. Vous avez depuis quelque temps des velléités d’indépendance qui vous perdront. Étudiez le caniche, mon cher ami, étudiez-le. Faites le beau, mais ne présentez la patte que si on vous la demande.
CLÉRY. — Vrai! il y a des moments, princesse, où vous donneriez envie de mordre.
LA MARÉCHALE. — Si vous êtes enragé, Cléry, allez vous faire museler. Tenez, la comtesse lorgne précisément de ce côté avec une persistance de mauvais augure. Nous ferons bien de changer de sujet de conversation. Je retourne chez moi. Si vous n’avez rien de mieux à faire, venez prendre une tasse de thé. J’aurai besoin de vos conseils;... de plus, peut-être.
CLÉRY. — Disposez de moi, princesse.
LA MARÉCHALE. — Faites le tour de la salle et priez la comtesse... cela va sans dire, la baronne de Saint-Claude... les nôtres, enfin, de venir me rejoindre. Il faut que je leur parle, ce soir. Allez de loge en loge, battez le rappel...
LE MARÉCHAL, ouvrant les yeux. — On bat le rappel?... Où bat-on le rappel?
LA MARÉCHALE. — Rassurez-vous, héros. Endossez tranquillement votre paletot et allons-nous-en.
LE MARÉCHAL. — Ah! nous partons? Tiens, Cléry, je ne vous avais pas vu. Je suis si distrait! Vous allez bien?
CLÉRY. — A merveille, monsieur le maréchal.
LE MARÉCHAL, à la princesse. — Vous me laisserez en passant au Cercle-Impérial. Le coupé viendra me prendre à une heure.
LA MARÉCHALE. — C’est entendu. Cléry, je vous attends.
Après quelques petits adieux adressés à droite et à gauche, du regard, de la main, du bout de l’éventail, suivant l’âge et le rang des destinataires, la maréchale s’éloigne au bras du prince de Tilsitt.
I
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Il est minuit.
La comtesse, la baronne, la duchesse, la vicomtesse et Cléry se sont rendus à l’invitation de la maréchale. On cause en prenant le thé. Cléry passe les sandwichs, offre du sucre, recueille les tasses vides avec un empressement qui lui vaut tous les éloges. Quand ce petit service est achevé, la maréchale fait appel à l’attention générale.
LA MARÉCHALE. — Savez-vous pourquoi je vous ai toutes réunies ici, ce soir?
LA COMTESSE. — Si c’était simplement pour prendre une tasse de thé, vous ne nous adresseriez pas cette question.
LA BARONNE. — Il y a quelque chose?
LA MARÉCHALE, mystérieusement. — Oui.
LA DUCHESSE. — Parlez vite, princesse.
LA MARÉCHALE. — Nous sommes ici pour conspirer.
LA VICOMTESSE. — Conspirer!
LA BARONNE. — Oh! quel bonheur!
LA COMTESSE. — Je suis ravie de conspirer, mais je voudrais savoir...
LA MARÉCHALE. — L’hiver est encore bien jeune et déjà il m’ennuie!... il m’ennuie!... comme s’il avait l’âge du maréchal. Suis-je seule à m’ennuyer ainsi?
LA DUCHESSE. — Oh! non.
LA BARONNE. — Je trouve que depuis deux mois il fait atrocement bête.
LA VICOMTESSE. — On ne s’occupe que de politique. Je ne vois rien surgir de neuf à l’horizon.
LA COMTESSE. — Ce que nous avons fait, nous allons le refaire.
LA MARÉCHALE. — C’est intolérable. Si nous ne nous défendons pas, nous sommes perdues. Cléry, donnez-nous un conseil.
CLÉRY. — Moi? un conseil?... tout de suite?... Princesse, je ne puis pas comme cela...
LA BARONNE. — Voyons, Cléry, un éclair de génie, s’il vous plaît.
LA DUCHESSE. — Prouvez que vous avez du bon.
CLÉRY. — Et encore, je parierais que c’est quelque chose d’honnête que vous me demandez.
LA MARÉCHALE. — Sans cela, le beau mérite.
LA COMTESSE. — Si l’ennui que j’éprouve dure huit jours de plus, je ne réponds de rien.
LA MARÉCHALE. — Cléry, vous l’entendez: la comtesse ne répond plus de rien. Eh bien, nous sommes toutes comme elle.
CLÉRY. — Est-ce que ce ne serait pas le moment de faire un peu de bien?
LA MARÉCHALE. — J’ai toujours soupçonné Cléry d’appartenir à la Société de Saint-Vincent-de-Paul.
CLÉRY. — Vous avez une dette à payer.
LA COMTESSE. — Nous?
LA DUCHESSE. — Des dettes?
CLÉRY. — Avez-vous donc oublié les malheureux myopes qui vous tendent les bras? La myopie indigente ne fait-elle plus battre vos cœurs?
LA MARÉCHALE. — Ah! j’y suis. C’est l’œuvre du chemin de Damas qui demande à renaître de ses cendres.
LA BARONNE. — En effet, je l’avais oubliée.
LA VICOMTESSE. — Qui nous empêche de la ressusciter?
LA MARÉCHALE. — Le fait est que nous l’avons bien négligée.
CLÉRY. — Et qu’elle n’a jamais rien rapporté à vos protégés.
LA BARONNE. — Et puis, entre nous, je ne sais pas si vous êtes de mon avis, mais je trouve que ce qu’on a essayé jusqu’ici en fait de vente de charité...
LA MARÉCHALE. — N’a pas le sens commun, je suis de votre avis.
LA VICOMTESSE. — Il doit y avoir quelque chose de plus hardi à tenter.
LA COMTESSE. — C’est que l’on vient précisément de faire une vente, et...
LA MARÉCHALE. — Raison de plus!
LA VICOMTESSE. — Bien dit! nous allons entrer en campagne, et montrer ce dont nous sommes capables.
LA MARÉCHALE. — Il nous faut faire une recette monstre, une recette humiliante pour les vendeuses qui nous ont précédées.
LA COMTESSE. — Dussions-nous tout acheter nous-mêmes, il ne restera rien dans nos boutiques.
LA DUCHESSE. — Je m’expatrie s’il demeure dans le département de la Seine un myope à soulager.
CLÉRY. — Bravo! bravo!
LA COMTESSE. — Où se fera la vente?
LA BARONNE. — C’est là l’embarrassant.
LA VICOMTESSE. — Quelle époque choisirons-nous?
LA DUCHESSE. — C’est là le difficile à décider.
LA BARONNE. — Que ferons-nous qui n’ait pas été fait?...
LA COMTESSE. — C’est là le point capital.
LA MARÉCHALE. — De grâce, un peu de patience.
CLÉRY. — Les grandes et belles choses ne s’improvisent pas ainsi.
LA MARÉCHALE. — Vous êtes toutes bien fermement décidées à faire des petites boutiques, n’est-ce pas?
TOUTES. — Oui, oui.
LA MARÉCHALE. — Prenons rendez-vous pour demain. Trouvons-nous toutes ici à deux heures, et d’ici là, réfléchissons.
LA COMTESSE. — Cléry nous apportera un programme.
CLÉRY. — Permettez!... je chercherai comme vous.
LA MARÉCHALE. — Si nous voulons réussir, il faut que nous prenions tous l’engagement de garder le secret le plus absolu sur le résultat de nos délibérations.
LA BARONNE. — Rien de possible sans cela.
LA DUCHESSE. — Un secret, c’est difficile à garder, mais c’est si amusant.
LA MARÉCHALE. — A demain.
TOUS. — A demain.
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