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Pierre de Lano

Jules Fabien


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066318840

Table des matières

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

XV

XVI

XVII

XVIII

XIX

XX

XXI

XXII

XXIII

XXIV

XXV

XXVI

XXVII

XXVIII

XXIX

XXX

XXXI

PREMIÈRE PARTIE


I

Table des matières

Une grande émotion régnait dans les couloirs du Palais-Bourbon, ainsi qu’aux alentours de l’enceinte législative. Devant la haute colonnade, à l’ombre des piliers, des hommes noirs allaient et venaient, inquiets. D’autres gesticulaient, et des éclats de voix retentissaient et se perdaient en échos confus. La salle d’attente regorgeait de solliciteurs. Les garçons de service étaient sur les dents. Les dégagements, les couloirs du palais étaient encombrés par la foule des représentants. Des gestes de colère, des railleries, des rires, des apostrophes, s’élevaient du sein des différents groupes. On s’amassait, on se bousculait autour d’un orateur écouté; on courait au-devant des ministres, on les interrogeait et toujours l’inquiétude se lisait sur tous les visages. Les bureaux des-commissions, envahis, formaient autant de clubs parlementaires; les huissiers harassés, étourdis par le bruit augmentant sans cesse, n’entendaient plus les appels des sonnettes.–Seule, une grosse voix dominait le tumulte intérieur du palais: «En séance, messieurs, s’il vous plaît!»–C’était celle d’un huissier légendaire, personnage important, auxiliaire précieux du président, qui semble, aujourd’hui encore, avoir le monopole de ces clichés officiels.

Il était une heure et demie et la séance allait commencer.

Dans cette journée, une rude bataille allait se livrer entre l’Empire et tout le clan de la fraction– libérale du Parlement. La loi sur la liberté de la presse était à l’ordre du jour. Les esprits, passionnés, surexcités par une longue attente, par les déclamations des journaux, se tournaient vers ce but unique: la liberté, la liberté à tout prix. On disait que l’Empereur avait résolu de céder aux vœux de l’opposition. On disait qu’au ministère actuel allait succéder un cabinet imprévu; ou citait des noms, et c’étaient des exclamations, des colères, des étonnements.

Au dehors, le spectacle n’était pas moins étrange. Les quais disparaissaient derrière une multitude houleuse et hostile. Le peuple avait quitté les faubourgs; il était là tout entier et il cuisait, rôtissait et se tordait, avec des contorsions de lézard soûl de chaleur, sous le grand soleil de juin. Sur le pont de la Concorde, la circulation était interrompue, et lorsqu’une voiture se présentait, des agents l’arrêtaient; parfois un homme politique en descendait; selon ce qu’il était ou ce qu’on le croyait être, on l’acclamait ou bien on le huait.

Une buée rougeâtre s’étendait au-dessus de la foule; des lueurs jaunes la rayaient; sous l’intense chaleur, on voyait, pour ainsi dire, bouillonner l’air qui, à chaque poussée formidable du peuple, roulait sur toutes ces têtes des bouffées ardentes. Tout au fond, du côté de la Madeleine, montait, en un sourd grondement, la forte respiration de Paris. Les façades grises du garde-meubles et du ministère de la marine, sous les lueurs de fournaise qui tombaient d’en haut, avaient des miroitements de métal chauffé à blanc.

Un brouillard rouge-sale dormait sur les toits élevés de la rue de Rivoli et prenait, en se perdant dans la file continue des cheminées et des mansardes, des tons de boue et de terre brûlée. A droite, les Tuileries flambaient, grésillaient. Les grands arbres se courbaient, haletant, suant toute leur sève, sous cette haleine tropicale, et les pigeons ramiers effarés, voletant de branche en branche, poussaient de petits cris. A gauche, se déroulait l’avenue des Champs-Élysées. La chaussée, poudreuse, était déserte. Tout en haut, l’arc de triomphe, fièrement campé dans cette solitude, présentait au soleil, comme un géant insensible, son front à baiser. Derrière le Palais-Bourbon, jetant à l’espace des éclairs de brasier, le dôme des Invalides resplendissait, étincelait ainsi qu’un bloc d’acier sortant de la forge.

Dans l’encadrement de la place de la Concorde, la masse populaire, les mêmes cris, la même curiosité. On se haussait, pour voir, sur le bout des pieds; on se hissait sur les bornes; des gamins grimpaient après les réverbères; et sur le socle des statues, des groupes d’hommes discutaient et regardaient. On n’apercevait que la façade du palais. parfois, l’un des personnages noirs qui se promenaient derrière les colonnes; alors des «Ah!» des exclamations, des murmuress’élevaient, se heurtaient, s’entrecroisaient et s’éteignaient dans un vague grognement. Auprès de l’obélisque, on riait. On oubliait la température brûlante, la politique, la liberté, tout enfin, on riait. Seul, sérieux et prophétique, un être énigmatique, à longue barbe blanche, gesticulait furieusement. Il parlait, il parlait. Les rires, les apostrophes, les impertinences passaient au-dessus de lui sans le toucher. Il prenait des temps et des poses; il maudissait et, tirant de son sein des papiers imprimés, il les débitait à la foule qui se les arrachait.–Fatigué déjà de ses préoccupations, le peuple avait cherché un bouffon; il l’avait trouvé dans la personne de ce pauvre vieux avocat, ruiné d’argent et d’esprit, que Paris a tant connu, et il s’amusait de lui, en attendant la représentation qu’on lui avait promise en haut lieu, comme le public d’une salle de théâtre s’égaie, avant le lever du rideau, d’un bec de gaz qui s’éteint, ou d’une corde de violon qui casse, sous la main de l’accordeur.

Par intervalles, des estafettes traversaient la foule, venant des Tuileries. On s’écartait alors et, furieux d’avoir été dérangé, le peuple sifflait, .sifflait longuement le malheureux messager qui n’en pouvait mais.

Cette journée, si pleine de lumière, de tumulte et d’attente, avait quelque chose de sinistre. On eût dit que ce peuple était là pour assister à quelque tournoi gigantesque et inconnu, pour voir se lever l’aurore de quelque renouveau. Les gouvernements qui chancellent voient toujours la même foule, le même public, se presser autour de leur lit d’agonie.

Cette journée allait bien vraiment compter dans l’histoire.

Jules Fabien, le grand Fabien, le chef de l’opposition, celui que tous les libéraux avaient porté sur le pavois, chacun le savait, allait parler. Depuis longtemps, il attendait cette discussion irritante de la liberté de la presse, et, ce jour-là, disait-on, il devait terrasser le gouvernement. On le connaissait, on n’ignorait pas qu’au charme de sa voix, il mêlait souvent des accents terribles, pleins d’une éloquence fougueuse et sauvage, et l’on espérait en lui, comme lui avait espéré dans les événements.

Déjà Fabien s’était rendu au palais législatif. Il avait compris qu’il lui eût fallu subir une ovation peu agréable en se montrant à ses admirateurs passionnés et comme il avait horreur, lui, l’orateur populaire, du contact de la rue, comme ses instincts se refusaient à essuyer les acclamations nées dans les faubourgs, il avait devancé l’heure de la séance et, retiré dans un bureau, il avait gardé une prudente réserve.

Il se recueillait là. Étendu sur un divan, la tête à demi renversée, son large portefeuille entre les jambes, il méditait. Parfois un rictus affreux tordait sa lèvre fameuse, cette lèvre satanique sur les bords de laquelle, en même temps que la flamme qui ronge, semblaient courir des baisers; bouche fameuse, oui, qui sut donner une égale place à la haine ainsi qu’à l’amour. De sa main droite, blanche et veinée, comme celle d’une femme, il caressait doucement sa longue barbe brune semée de quelques fils d’argent. D’un mouvement de tête, il rejetait de moment en moment sa chevelure opulente, puis il retombait dans l’immobilité, écoutant vaguement les rumeurs lointaines, bercé voluptueusement par son rêve, par sa puissance, par sa popularité.

Une seule fois, Fabien se leva. Il sortit de sa retraite et se dirigea vers la salle des séances. Il avait son idée. Il voulait voir si son public des grands jours était bien là. Il fut satisfait. Il put glaner plus d’un regard admirateur, plus d’un geste haineux en traversant lentement l’hémicycle. Oui, son public était bien là tout entier. Ambassadeurs, hommes d’État, princes du sang, courtiers d’élections, financiers tapageurs, grandes élégantes, femmes politiques, bourgeoises enthousiastes, courtisanes à la mode, tout cela se penchait vers lui, tout cela lui envoyait des œillades, des sourires, tandis qu’il passait, frôlant la tribune. Il entendait les moindres mots échangés, et sous la pluie des paroles, des regards, il tendait le dos délicieusement, il semblait. dire: «Encore» et des poussées d’orgueil comprimaient son cœur.–Et puis, ces parfums, ces toilettes, ces gorges et ces épaules presque nues, ces femmes dont on sentait comme l’haleine impatiente, dont on voyait la chair palpiter, tout cela encore lui montait au cerveau. Ses narines aspiraient l’odeur de la salle, sa lèvre s’ouvrait devant les sourires comme devant un baiser. Un frisson sensuel s’emparait de lui; il trébuchait en sortant et lorsqu’il rentra dans son cabinet, il s’affaissa avec un soupir, long et profond, sur le divan, et se prit la tête de ses deux mains crispées.–«C’est bon, c’est bon!»–fit-il, doucement, lentement, comme savourant, ses paroles; puis à demi couché, il ferma les yeux.

Tout à coup, la porte du petit bureau s’ouvrit et un huissier s’arrêta sur le seuil. Fabien se dressa.

–Que voulez-vous? dit-il.

Pour toute réponse, l’homme de service, timide, lui remit une carte sur laquelle on avait griffonné à là hâte quelques mots. Fabien la prit et lut:

CHARLES LACROIX

de passage à Paris, prie. son vieil ami Fabien

de lui donner une place à la séance de ce jour.

Fabien tourna et retourna la carte entre ses doigts.

Ses souvenirs lui manquaient.

–Lacroix, Charles Lacroix, murmura-t-il, qui diable est cela?

Puis il relut le billet et sa pensée s’arrêta sur ces mots: «son vieil ami».

–Ah! fit-il, oui, Lacroix, pardieu, je l’avais oublié.

Et se levant il se fit conduire à la salle d’attente.

Lorsque l’huissier jeta son nom, ce grand nom de Fabien, dans l’entrebâillement de la porte, il y eut comme un tressaillement dans la foule des solliciteurs, une poussée en avant, forte et serrée, et des femmes se mirent à crier, tandis que les hommes répétaient à voix très basse, mais distincte et émue:–«C est lui, c’est lui!» De son grand regard froid, Fabien examina ce monde qui se pressait devant lui. S’il eût, là encore, un élan d’orgueil, il sut le cacher. Il fit deux pas et le flot humain recula, espectueux, craintif. Un vide restait autour de lui maintenant; il apparaissait comme un dieu que nul n’ose approcher.–Lentement il promena ses yeux autour de la salle: Lacroix, Charles Lacroix, son vieil ami, ne venait pas.–Soudain, un petit homme blond, à l’air bon enfant, au regard heureux, sorti du fond de la pièce et se dirigea vers lui, en se frayant avec peine un passage au milieu de tous ces gens. Il était suivi par une femme de moyenne taille, richement vêtue, radieusement belle. Parfois, le petit homme se retournait vers elle en lui disant:

–Allons, Louise, serre-moi de près. Tu vois bien que nous n’arriverons jamais.

Puis il lui prenait la main et l’entraînait. Enfin le petit homme et la jolie femme, l’une remorquée par l’autre, débouchèrent dans le vide au milieu duquel Fabien attendait, légèrement impatient.

Alors, ce fut comme un coup de théâtre. Le grand homme et l’homme petit se reconnurent et se précipitèrent dans les bras l’un de l’autre. Il y eut une grande scène d’attendrissement. Fabien, un peu ennuyé, cherchait à mettre un frein aux démonstrations de son ami. Il lui parlait gentiment, comme à un être timide et il s’arrêtait, souriant, écoutant la voix du petit homme, qui, pareille à un gloussement, se faisait entendre, émuee:

–Mon vieux, mon bon Fabien!.

Et le pauvre Lacroix, les larmes aux yeux, tremblant comme un enfant, serrait les mains de son ami, s’accrochait à son vêtement, répétant sans cesse la même phrase, la seule qu’il pût articuler:

–Mon vieux, mon bon Fabien!...

Pourtant, il se remit. La jeune femme restait là, devant cet épanchement, devant cette scène touchante comme une belle statue, immobile et dans l’attente. Lacroix se tourna de nouveau vers elle et. l’attirant encore, il la plaça devant Fabien.

–Voyons, mon vieux, fit-il, je ne t’ai pas tout dit, je ne t’ai rien dit, tu ne sais rien; il y a si longtemps quenous ne nous sommes vus. Je suis marié; voici ma femme; elle te connaît et elle t’aime bien, va. Je lui ai si souvent parlé de toi.–Et il ajouta, comme dans un rêve:–Je suis bien heureux, va, mon vieux.

Fabien, alors seulement, parut remarquer Mme Lacroix. Il la regarda. Son œil profond et doux plongea dans l’œil de la jeune femme et il s’inclina respectueusement et gracieusement devant elle. Elle lui rendit son salut en souriant.

Fabien tira de sa poche deux billets et les tendit à Lacroix; puis, comme se ravisant:

–Au fait, dit-il, je vais vous conduire moi-même. Vous serez mieux placés.

–C’est cela, c’est cela–oh, mon bon Fabien. Tu es bien toujours le même. comme au collège, tu sais. tu te rappelles.

Et s’appuyant sur sa large épaule:

–Tu n’es pas fier, toi, fit-il.

Ces derniers mots tirent le tour de la salle. Le public, curieux, envieux, assistait, muet, à cette scène. Lorsque Lacroix se tut, il y eut un murmure dans la foule.

–C’est vrai, cela, disait-on, il n’est pas fier. Il reconnaît ses amis, celui-là. La fortune ne lui tourne pas la tête. Il ira loin.–Quel homme! Ah! si l’Empereur voulait.

Et toujours, comme un refrain, 0la phrase de Lacroix revenait:

–Il n’est pas fier!

Mais Fabien n’écoutait plus. Il avait offert son bras à Mme Lacroix et bientôt il disparut, avec ses amis, laissant derrière lui une traînée d’admiration et de curiosité enthousiastes.

Tout à coup un frémissement courut dans les galeries. Un long murmure monta dans la salle. Sur le velours grenat des loges, des gorges de femmes se tendaient. L’air était imprégné de l’odeur humide de leur chair. Tous les députés étaient à leurs bancs et, dans le lointain, amorti par l’épaisseur des tentures et des murailles, on entendait un sourd roulement. La voix des huissfers criait:–«Son Excellence monsieur le PPrésident!»–Et les tambours battaient aux champs. –La séance commençait. Le président parut. Il avait revêtu, ce jour-là, ses insignes, et le grand cordon de la Légion d’honneur s’enroulait autour de sa taille. Il prit place au fauteuil, tandis que, derrière lui, obséquieux et félin, un grand vieillard sec, au regard acéré, nez pointu, lèvres minces, se tenait immobile et respectueux.

Au milieu d’un brouhaha confus de voix et de piétinements, la lecture du procès-verbal s’opéra; puis le président se leva et gravement laissa tomber ces mots qui firent sur l’assemblée l’effet d’une étincelle électrique:

–L’ordre du jour appelle la discussion de la loi sur la liberté de la presse. La parole est à monsieur Jules Fabien.

Dans les couloirs, et comme par habitude, l’huissier légendaire criait encore:–«En séance, messieurs, s’il vous plait!»–Puis tout se tut. Un silence de mort régna dans la salle. Tous les yeux étaient braqués sur la tribune.

Fabien y parut.

Sa grande taille dominait l’assemblée. Ses épaules semblaient se mesurer à la largeur de la tribune et la trouver trop étroite. Ses mains, blanches et nacrées, en serraient les bords, crispées. Il jeta son regard sur les bancs garnis de la salle, sur les galeries bondées de spectateurs, puis il se recueillit et avec un accent vibrant d’émotion, il parla.

Longuement et lentement, il aborda cette grande question de la liberté de la presse. Il prit un à un les ministres qui siégeaient en face de lui et il les broya, sur son genou, pour ainsi dire, comme il aurait fait d’une baguette.

Parfois, le rictus qui tordait sa bouche à certaines heures passait sur elle, rapide, et alors des phrases haineuses, violentes, s’échappaient de sa gorge. Il s’exaltait au bruit des applaudissements qui éclataient dans la salle, à gauche. Sa voix devenait plus pressante, plus mordante et il avait des râles affreux pour exprimer toute l’angoisse que lui communiquait la tyrannie, sous laquelle, disait-il, mourait son pays. Puis, le sourire revenait sur ses lèvres; il se faisait railleur et le fouet de la satire remplaçait dans sa main le stylet de la haine. Et de nouveau, il s’élançait à corps perdu dans le domaine de la colère. Il marchait maintenant, il arpentait, de long en large, la tribune qui craquait sous ses pas; ses bras étendus, comme désignant un ennemi implacable, avaient des allures farouches; ses narines se gonflaient, ses paupières s’ouvraient démesurément et sa poitrine haletait, rugissait, comme un soufflet de forge. Un son guttural, rauque, coupait, par intervalles, sa phrase, et la hachait, ainsi qu’un hoquet. Il y eut un moment où il fit peur. Un mouvement de terreur agita la salle.– Fabien, le corps rejeté en arrière, le ventre collé à la tribune, la tête heurtant le marbre du bureau présidentiel, Fabien, la main tendue en avant et menaçante, maudissait les tyrans. On savait ce que ce mot voulait dire dans sa bouche. Sa face s’empourpra; le sang monta à son cou, ses cheveux tombèrent emmêlés, sur son front, et le rictus de sa bouche se changea presque en une convulsion.–Puis il s’affaissa, épuisé, sur lui-même, et il se tuit.–Alors des applaudissements frénétiques éclatèrent, toute la gauche se leva. Des hurlements, des cris, des inj ures, s’élevèrent. –Fabien, seul, restaitmuet. Il fit un geste. Le silence se rétablit. Il reprit son discours.–Soudain, sa tête se tourna vers les galeries.–Il en était à sa péroraison. Non, jamais il n’avait été aussi beau!–Drapé dans sa vaste redingote, il parlait, il s’animait de plus en plus; mais ce n’était plus la colère sombre, la haine qui saigne, qui l’inspiraient. Il abandonnait maintenant le cercle étroit de son sujet, ou plutôt, il généralisait la question et ses accents se faisaient tendres en parlant de la liberté.–Une sorte de volupté coulait de sa lèvre: il caressait la Liberté, comme une maîtressee; il la faisait belle, il la dépeignait sous des aspects séduisants; il avait pour elle le regard du serpent pour le bol de lait. On l’écoutait, surpris.–Soudain Fabien eut un dernier cri; un frisson le secoua tout entier, un spasme voluptueux l’empoigna. Il terminait, et, dans ses suprêmes accents, il y avait comme de la désespérance prophétique, comme des déchirements. Il oubliait la salle, ses collègues; il ne voyait plus que la Liberté. Le peuple pouvait l’écouter, à présent. C’était bien pour lui qu’il parlait; maintenant, il tenait à être grand, à être sublime et il allait, il allait. Il s’inspirait de son sujet, et la Liberté se présentait à lui comme une femme jeune et belle, comme une amante farouche qui le passionnait; les fers dont on l’entourait, il les brisait un à un, et sa main frappait la tribune comme un marteau, et sa voix avait des retentissements métalliques. Puis, quand il se tut définitivement, il demeura là une seconde, rivé, fasciné, par ce je ne sais quoi qui s’était emparé de lui.

Tout à coup, un tumulte se produisit; là-haut, dans les galeries, une femme, pâmée et ardente, assise aux côtés d’un brave petit homme qui semblait étourdi, ne rien voir et ne rien entendre, une femme, les reins tendus et gonflés, applaudissait, et ses deux mains mignonnes, dégantées, s’agitaient avec enthousiasme. Fabien vit cela; un éclair jaillit de sa prunelle; puis sa paupière retomba, lourde et basse, et il regagna sa place.

Alors il y eut une grande rumeur dans la salle; on se levait, on se bousculait. Serré contre sa femme, Lacroix, hébété, ahuri, brisé par l’émotion, murmurait entre ses dents, répondant à sa pensée:

–Mon vieux, mon bon Fabien.

Puis, dans un élan d’affection heureuse:

–Tu l’as vu, hein? dit-il à Louise.–N’est-ce pas qu’il est beau?

II

Table des matières

Dans sa simplicité bête, la vie de Lacroix renfermait un réel roman. Des larmes amères, parties de son bon gros cœur de bourgeois sentimental, lui venaient aux yeux lorsqu’il songeait à la solitude de ses jeunes années. Orphelin, confié aux soins d’un vieil oncle égoïste et avare, il avait poussé tout seul, n’ayant pour horizon que les hautes murailles du collège de Vouzon en Jura. Longtemps, il était resté là, livré à lui-même, à ses propres impressions; car sa nature avait éloigné de lui tout d’abord maîtres et élèves. On le nommait le «sournois» là-bas, et Dieu saitpourtant ce que cachait d’affection et de bonté sincères l’enveloppe épaisse et rude du pauvre diable. Toutes ses tristesses d’enfant planaient encore sur sa vie. Les pensums des maitres, les railleries des élèves, les privations de toutes sortes, les vacances passées à l’étude en compagnie d’une dizaine de Suisses et de Piémontais,–car son oncle ne le faisait sortir que durant huit jours chaque année,–tourbillonnaient dans son air, encore, et, par moment, comme si le temps écoulé eût été là toujours, menaçant, il serrait les poings nerveusement. Trente ans pourtant avaient neigé sur ces souvenirs!

De rares joies avaient éclairé sa jeunesse. Parfois quelque promenade inespérée, aux jours d’été, rompait la monotonie de son existence. Il s’en allait alors, errant, le cœur gonflé d’amertume, rêver au bord de la rivière; il s’enfonçait jusqu’au ventre dans les hautes herbes et seul avec la nature, perdu dans la solitude des champs, à défaut d’affection humaine, il se prenait à aimer les choses inanimées. Son cœur, vide et affamé de tendresses, se nourrissait des senteurs de foin et de froment qu’exhalait la terre et son regard s’envolait, attendri, souriant aux arbres de la plaine qui se courbaient gracieusement, bercés par le vent qui chantait dans leurs branches.

Un jour, il arriva un nouveau au collège. C’était un grand garçon brun, à l’œil doux et profond. Il avait vu l’isolement de Lacroix et, comme mû par une instinctive sympathie, il était allé à lui. Spontanément, leurs cœurs s’étaient unis. Le nouveau était un fort. Aussi, au lieu de railler sa pitié pour l’abandonné, les maîtres et les élèves l’imitèrent. Le pauvre être se laissait faire, surpris et charmé de ce changement rapide. Il tendait ses grosses mains à qui voulait les serrer, ses lèvres épaisses trouvaient des sourires adorables d’enfant aimant et de déshérité recueilli; mais, au fond, il gardait, à son insu, la rancune des tourments endurés; il savait à quoi s’en tenir sur la valeur de toutes ces démonstrations, il savait que sans le nouveau, sans son bon, son vieux Fabien, il eût encore été le paria du collège et toute sa reconnaissance, tous les élans de son âme endolorie, se précipitaient vers lui, éperdument.

Fabien était riche, relativement, et ses parents habitaient une propriété aux environs de la ville. Chaque dimanche, à présent, Lacroix s’y rendait avec lui. La famille de Fabien l’avait accueilli cordialement. Tout d’abord, ses manières malaisées et lourdes avaient provoqué plus d’une plaisanterie contenue; mais quand on avait su la peine de l’enfant, on l’avait aimé, on l’avait traité comme un frère de Fabien. On lui parlait doucement, on l’encourageait; et sous cette pluie de faveurs et de joies familiales qu’il avait toujours ignorées, Lacroix ronronnait ainsi qu’un chat sous la main caressante d’une femme. Il se prenait à chérir son vieux Fabien, ce père et cette mère d’un ami qui lui donnaient l’audace, en le soutenant de leur affection, d’affronter l’avenir et de formér, lui aussi, quelques rêves de bonheur.

Oui, certes, Lacroix aimait Fabien. Ces heures, vécues côte à côte, mettaient dans son âme cette douceur infinie et cette jouissance câline que les faibles ressentent devant les forts. Et aujourd’hui, encore, il ne voyait en Fabien que l’ami des mauvais jours, le sauveur qui s’était jeté pour lui à la nage, au temps où il se noyait, ayant au cou la pierre massive de sa misérable vie. Fabien, homme d’État, pouvait éblouir et courber devant lui bien des gens; Fabien, orateur, pouvait provoquer dans le pays des tressaillements et des réveils farouches; il demeurait, pour lui, le frère du passé, le compagnon de sa jeunesse sombre; et la gloire et la grandeur populaires de son ami n’étaient pour rien dans son attachement. Eût-il retrouvé Fabien pauvre et inconnu, qu’il aurait éprouvé la même satisfaction intime, le même sentiment d’affection qui l’avaient poussé dans ses bras. Et il était heureux de songer qu’en allant à lui, il lui apportait cette sérénité de l’enfance que des années et des années de séparation et de silence ne peuvent détruire.

Bien souvent, ils avaient rêvé, tous deux, dans la solennité froide du collège de Vouzon. Grandis, ils parlaient entre eux de l’avenir. Ils voulaient être avocats; mais Fabien cherchait et demandait des choses impossibles; il disait qu’il serait député, ministre, et Lacroix, entrainé par les discours de son ami, l’approuvait. Cela lui semblait bon à lui, le futur plaideur de province, à lui, l’homme aux horizons barrés, d’écouter une voix qui le portait au delà de la vie qu’il était appelé à subir. Son rêve maladif et glacé se frottait au rêve fiévreux, brûlant et robuste de Fabien, et ce rapprochement fugitif de leurs pensées mettait dans son sang paresseux comme des bouillonnements. Et après des heures de causerie et d’épanchement ils revenaient à des projets moins fous, à des désirs moins bruyants: Fabien disant d’une voix grave déjà et scandée par un hoquet, qu’ils feraient leur chemin tous les deux; lui, en obéissant à sa nature, à cet instinct qui le menait vers l’existence large; Lacroix, en prêtant à son pays natal son expérience d’homme réfléchi.

Le temps des premières études prit fin et ils quittèrent le collège. Ah! comme le grand air fouettait délicieusement leurs visages, comme les arbres, les champs, avaient des couleurs plus claires à mesure qu’ils s’éloignaient de Vouzon! Les parents de Fabien installèrent les deux jeunes gens dans un petit pavil-Ion, au milieu du parc. Ils se reposaient là de leurs fatigues d’écoliers avant de retourner à la ville pour y apprendre le métier d’avocat.

A cette époque Lacroix eut des cauchemars. Il fit part dses tourments à M. et à Mme Fabien; il leur avoua que tous ses rêves, ses pauvres rêves, lentement et péniblement échafaudés, allaient peut-être s’écrouler; il leur dit que peut-être il ne lui serait pas permis d’accompagner Jules à Vouzon, car il ne possédait qu’une fortune restreinte et cette fortune était dans les mains de son oncle. Son oncle se refuserait à lui servir la pension qui lui était nécessaire et cette appréhension réveillait en lui ses souffrances d’enfant.

Contre toute attente, l’oncle céda.

Un matin, il y eut un grand remue-ménage chez Fabien; les cours étaient annoncés et le départ pour la ville était proche. On se rendit à Vouzon pour procéder à l’installation commune. On trouva deux chambres, tout en haut d’une vieille maison, et l’on revint

On se lança alors dans des amusements de toutes sortes; on mit à profit les suprêmes moments de liberté. Puis un soir, on se sentit triste et troublé: le lendemain était le jour marqué pour la séparation. Chaque année à la réouverture des classes on se quittait bien ainsi; mais il sembla que cette fois ce n’était pas de même. Cette vie nouvelle, dans laquelle on allait entrer, mettait au cœur un sentiment qui n’y était pas avant. Ce soir-là l’on s’était assis à la table de famille sans trop oser relever les paupières, car il roulait dessous des larmes qui auraient bien voulu s’échapper. Cependant le repas fut gai; on but à l’avenir, et ce diable de vin qui tombait en pétillant, dans les verres, avec des reflets jaunes, sentait tellement bon, le cliquetis du cristal était tellement guilleret, qu’on avait ri et bavardé. Puis un grand silence succéda tout à coup à lajoie; le père, qui était très religieux, les fit agenouiller et, dans un murmure de mots latins, il les bénit. C’était solennel et simple. Il étendit sur leurs têtes ses deux longues mains ridées et lorsqu’ils se redressèrent et qu’ils virent ses cheveux blancs, ils pleurèrent comme de petits enfants. Les larmes que le vin jaune et le cristal chanteur avaient repoussées tout à l’heure au fond de leur cœur, remontant soudain, débordèrent dans un sanglot.

Dès le premier jour Lacroix s’était appuyé moralement sur Fabien. Aussi, lorsqu’il ouvrit les yeux, au matin, dans sa chambrette d’étudiant, il fut heureux de voir son bon camarade auprès de lui. Sa première pensée, inspirée par Fabien, fut une pensée de force.

–Leur vie de travail dura trois ans; trois ans ils restèrent enfermés dans leur logis, se privant d’air, pour ainsi dire, éloignés de tout plaisir, accrochés à l’espérance que leur donnait l’étude.

Avocats, l’avenir s’ouvrait, libre, devant eux. Mais le pauvre Lacroix devait encore souffrir. Une après-midi, en flânant, Fabien lui annonça qu’ils allaient se séparer. Dans sa quiétude, Lacroix n’avait pas songé à ce moment, marqué d’avance, cependant, de la séparation; il reçut, avec cette confidence, un coup terrible, à la poitrine.

Le matin où il accompagna son ami à la diligence de Paris, dans la dernière poignée de main qu’il lui jeta par la portière, il mit toute son affection, toute son âme, et quand le postillon fouetta ses chenaux, que la voiture s’ébranla, une angoisse atroce l’empoigna. Il lui sembla que dans son mouvement en avant, la lourde patache passait sur son corps, faisait craquer ses os et écrasait ses entrailles. Il resta là, hébété, ahuri, mimant un adieu, dans un geste automatique, puis, il remonta chez lui, où, pris d’un désespoir immense, il pleura abondamment et amèrement, replié sur lui-même, mêlant à ses larmes de petits cris d’enfant; il hoquetait. Sa pensée elle-même l’abandonnait. Elle n’était plus à Vouzon; elle était là-bas, sur la route, qui courait, ainsi qu’un chien, derrière la diligence. Cette voiture, il la voyait, loin, bien loin, dans la poussière du chemin. Il s’arrêtait avec elle aux endroits connus; maintenant elle devait être aux Grands-Chênes; maintenant encore, elle devait avoir franchi le vieux pont qui coupe le ravin du Trou-au-Loup. Fabien et lui aimaient ces lieux, à cause de leur sauvagerie et de leur calme. Ils allaient là, le dimanche, pour mieux causer, pour mieux reposer leur esprit lassé par le travail aride de la semaine. Les souvenirs l’emplissaient et le meurtrissaient.

Un événement vint interrompre ses lamentations. Son oncle, le fameux oncle avare, au moment de lui rendre ses comptes de tutelle, était mort. Comme tous les êtres égoïstes et peureux, il n’avait pas fait de testament et, au lieu d’une petite fortune, Lacroix recueillit un gros héritage. Il ne regretta pas cet homme qui lui avait fait tant de mal, dans son indifférence. Sa pensée assombrie par la désertion de Fabien, s’éclaira de toutes les lueurs de la richesse. Il résolut, ne voulant pas demeurer inactif, de fonder une étude, d’acquérir une situation. Tout entier à l’idée de tra\ ail, il se dit que sa vie ne devait pas être stérile. Ainsi que Fabien, et dans une autre mesure, il voulut être utile à son pays. Et il songeait que, lorsqu’ils se reverraient tous les deux, ils pourraient se regarder bien en face, se sourire bien franchement, se donner une sincère et rude accolade; car ils auraient la conscience d’avoir réalisé leurs espérances d’enfant, au delà même de ces esp érances; ils se retremperaient alors dans leur affection, dans leur bonheur, ayant pour eux, en plus, l’assurance du devoir accompli. Et le plaisir qui l’envahissait était énorme et cette rêverie qui montait en lui, associant tant de souvenirs à tant de joies naissantes, était douce.

Toutefois Lacroix passa de durs instants après le départ de Fabien; il subit des heures terribles d’isolement avant de redevenir un peu heureux. Cette catastrophe l’avait surpris trop soudainement. Elle s’était présentée à lui alors qu’il ne pensait à rien, et, tombant ainsi, après des années de tranquillité et de sérénité, il était naturel qu’il en ressentit cruellement les effets.

Fabien, tout d’abord, écrivit régulièrement à son ami. Puis les lettres se firent moins fréquentes; il y eut des retards, des arrêts dans la correspondance, puis il n’y eut plus rien. Le bon gros cœur de Lacroix se serra devant ce délaissement; toutes ses joies d’antan furent ensevelies sous les décombres de cette amitié qui s’ébréchait. Fabien ne l’aimait donc plus? Il ne l’avait donc secouru, abrité et protégé, que guidé par un sentiment personnel, que pour avoir près de lui un être qui l’approuvât sans cesse, qui reçût ses témoignages d’affection, le récit de ses illusions et de ses déceptions, passivement, sans rien exiger au delà de la camaraderie d’école?–Devant ce silence de l’ami, Lacroix éprouva un grand effondrement; sa chair rosée et grasse eut des affaissements; son esprit paisible entrevit des horizons inconnus et étranges, des choses nées du désespoir. Et pourtant, il excusa son ami Au cours de l’année qui venait de s’écouler, les parents de Fabien étaient morts; peut-être que le fils, dans un grand déchirement du cœur, ne voulait plus entendre parler des lieux où il avait vécu de leur bonheur; peut-être qu’il s’abîmait dans sa peine et pleurait ce père et cette mère qui l’adoraient? Est-ce que cette mort ne l’avait pas terrifié lui-même?

Il y avait bien des larmes dans la vie de Lacroix et maintenant elle était bien changée, cette vie. Il allait de son étroit cabinet d’avocat au Palais de Justice, et vice versa. Le matin, il recevait les clients et tout le jour, il plaidait ou bien épluchait des dossiers.

Il acquit vite une réputation solide grâce au genre d’existence qu’il menait. Les clients venaient, venaient. Mais le bruit, le mouvement du Palais, le tracas des procès, ne tuaient pas en son cœur le souvenir de Fabien; et, le soir, lorsqu’il était seul, il se prenait à songer à ces jours lointains où ce bon, ce vieux camarade, était son appui. Et il oubliait tout, clients, procès; ce réveil du passé mettait en lui des découragements et des douleurs. Il voyait mieux son isolement, sa vie de garçon pesait à ses épaules, elle comprimait sa poitrine et il avait des étouffements et des suffocations, ainsi qu’un asthmatique.

Il vécut ainsi pendant dix ans, ne sortant du travail que pour rentrer dans la rêverie. Un jour était venu pourtant, où son chagrin avait eu moins de violence. Au Palais, il s’était fait des amis. Plusieurs d’entre eux s’étant mariés, il avait été les voir Et là, dans ces intérieurs amoureux où tout sentait bon, où la femme mettait son odeur voluptueuse de chair jeune et son souffle austère d’épouse, il avait éprouvé des tressaillements et des désirs. Il avait trouvé bête alors sa vie de garçon ennuyé. Les délices du chez soi se présentaient à lui dans une vision gourmande et il frémissait sous la caresse de l’ardent espoir qui le prenait. Cela lui paraissait bon de sentir frétiller à ses côtés une femme mignonne et riante. Cela lui paraissait gentil d’être enfermé, le soir, dans une chambre, bien close, de se chauffer les jambes devant un feu pétillant, tandis qu’une compagne, dans sa prévenance d’amante, prépare le thé et le verse doucement, bien doucement, dans les tasses. Alors, la nostalgie du mariage s’empara de lui violemment, tyranniquement.

Comme il n’était pas beau, il voulut être riche, très riche. Ce fut dans une soirée, à la préfecture, qu’il découvrit celle qui devait être Mme Lacroix. Elle était bien belle dans sa grâce naïve de fillette de dix-huit ans. Il ne connaissait que très peu ses parents et il ne l’avait vue qu’une ou deux fois, à l’église, au temps des vacances. Elle était sortie du couvent depuis quelques mois et il se dit qu’il y aurait une grande joie à s’attacher cette âme neuve.

Devant la vision du mariage, la sentimentalité qui dormait en lui se réveilla, l’emplit, le gonfla et il murmura de réelles élégies en échafaudant son avenir d’époux. Et, dans le livre de sa vie, une page se grava, resplendissante etimmaculée: celle qui porta la date de son union. Le prêtre chantant à l’autel, les orgues grondant, là-haut, sous les voûtes du temple, les enfants de chœur avec leurs calottes rouges, le suisse chamarré d’or et enrubanné, les chuchotements, les regards de la foule, l’encens montant en nuages bleuâtres, les cierges flambant, la mollesse des tapis étendus sur les dalles, les froufrous des étoffes, et, tranchant sur le tout, la blancheur éclatante de la robe de Louise, toutes ces choses qui ne vivent qu’une heure, il les contempla, il les mit dans son cœur et, dans un épanouissement d’homme affamé, il s’en gorgea, enfiévré par une sensualité de bourgeois superbe longtemps délaissé.

Voilà dix ans que Lacroix était marié et lorsqu’il considérait les jours écoulés il les trouvait largement remplis. D’une part, le travail, d’autre part, l’amour s’en étaient emparés et ils avaient filé, ainsi qu’une pensée. Le travail, il l’avait mené tambour battant. Quant à l’amour, il l’avait goûté à petites doses, craignant d’en tarir trop tôt lasource, imitant, à son insu, ces enfants gourmands qui ne mordent que du bout des dents, dans les friandises qu’on leur offre. Lacroix s’était, pour lui-même, montré avare de son amour; il en avait fait durer le plaisir tellement et tellement qu’il lui semblait sans cesse n’en être qu’à ses premières bouchées de lendresse.

Il avait rencontré en Louise une femme simplement sage et il était fier de cette beauté calme qui lui appartenait. Elle était bonne et affectueuse avec lui et son exubérante jeunesse semblait se complaire en des austérités sereines. Il n’en demandait pas plus. Et si elle n’avait point de ces élans de passion qu’il avait remarqués jadis chez les compagnes de ses amis, elle se laissait aimer par lui, docilement, elle acceptait, avec son beau et clair sourire froid, toutes ses tendresses. Cela lui suffisait et il la trouvait bien ainsi. Parfois, pourtant, il avait eu en présence de Louise, de ces aiguillonnements d’amour, de ces fièvres du sang, qui hurlent dans la poitrine d’un homme comme des loups, l’hiver, dans les bois. Mais dans ses embrassements les plus violents, il la sentait toujours la même, sagement complaisante. Alors, il rentrait en lui-même, il la caressait avec moins de force, il devenait timide, et, dans une confusion de tout son être, devant ce marbre rosé, devant ce corps qui sentait bon, mais qui ne tressaillait pas, il regrettait son emportement. Et cependant, il avait conscience des désirs inassouvis qui le brûlaient, et il se disait qu’il devait y avoir autre chose dans le mariage que cette paix éternelle de la chair; mais ces pensées inquiètes n’avaient que la durée de l’éclair. Sa femme était bien ainsi et il l’aimait de toute son âme.

Un jour, il dit à Louise: «Nous allons à Pariss; nous verrons Fabien, tu sais, Fabien, mon ami de collège.»–Et tout de suite, ils s’étaient occupés des préparatifs du départ. Louise était très joyeuse. Surprise et charmée, elle avait eu pour lui, en l’entendant ainsi parler, un fugitif élan, et dans un grand débordement de phrases, elle lui avait adressé mille questions curieuses auxquelles, avec un embarras d’homme ignorant, il avait répondu du mieux qu’il avait pu. Et, dans un feu roulant de mots, dans un bavardage enthousiaste, dans un excitement de tout leur être, ils avaient bouclé leurs malles et ils étaient partis.

Et ils y étaient enfin, dans ce Paris. Et il avait retrouvé Fabien; tout son rêve était réalisé. Il était heureux, maintenant, bien heureux.

III

Table des matières

Tout entier à son extase, tout plein du bourdonnement d’éloquence que la voix de Fabien avait mis en lui, Lacroix était rentré, après la séance.

Une tiédeur moite, une nuit claire et légère, avait succédé à la grande chaleur du jour. Enfoncé dans un fauteuil, Lacroix songeait longuement. Il était descendu à l’hôtel de Bade; par la fenêtre ouverte de sa chambre, la rumeur sourde de Paris montait et il avait comme des poussées d’orgueil en se rappelant les événements de cette journée. Cette chose énorme qu’avait traitée Fabien–la liberté de la presse,– n’était rien pour lui. De cette tribune qu’avait occupée son ami, il avait laissé, indifférent, s’envoler les coups d’éloquence et les menaces populaires; il n’avait vu surgir qu’une vision, la figure de Fabien, entourée de tous ses souvenirs d’enfant et d’adolescent, cortège aimé d’un passé banal.

Le cerveau de Lacroix, ordinairement fort paisible, était chauffé à blanc par l’exaltation de son amitié reconquise. Le lointain défilait devant ses yeux et il humait son souvenir ainsi qu’un breuvage bienfaisant.

Cette chambre d’hôtel, habituée à ne recevoir que des fatigués ou des ennuyés, devait être certes très étonnée d’abriter tant d’enthousiasme et tant de naïveté. Si Lacroix eut été un observateur, ces murs qui n’appartiennent à personne et qui sont à tous, auraient mis un frein à sa pensée lâchée, mais il était de ces natures qui rêvent et qui s’endorment là où le rêve et le sommeil s’offrent à elles et, pour être éclose dans une atmosphère tuante, sa rêverie n’en était pas moins vivante. L’odeur de ceux qui avaient passé là ne le gênait pas. Leurs ombres ne venaient pas l’importuner.

Des bouffées d’air chaud s’engouffraient par la fenêtre de la chambre. Le piétinement des promeneurs sur le boulevard mettait un accompagnement d’orchestre à sa méditation. Le gaz des trottoirs et les girandoles des cafés, dont les terrasses regorgeaient de consommateurs assoiffés. jetaient dans l’espace des lueurs d’or sale et se perdaient dans un brouillard poussiéreux, étendu, ainsi qu’un voile, à mi-hauteur des maisons. Le boulevard, dans un flamboiement de lumières, dans un fourmillement de corps, dans un affolement de jouissances, roulait ses séductions ordinaires, et, comme un appel au plaisir, des rires éclataient, s’entrechoquaient, des parfums de fleurs prenaient les passants à la gorge, des froufrous de soie les enlaçaient. Dans un grisement de jeunesse, la foule s’écoulait lentement, paresseusement, coupant la tiédeur de l’air; des voitures couraient au bois, emportant des ombres nerveusement rapprochées. Des bruits d’argent, de mâchoires et de lèvres, clamaient fortement ces trois choses: la vie, la bonne chère et l’amour.

Très lasse, rompue par les émotions de la journée, Louise s’était retirée dans sa chambre, et maintenant, elle reposait. Lacroix était donc libre, et il restait là, béatement, les yeux à demi clos, les mains jointes, posées sur ses genoux. Chaque heure de sa vie se présentait à lui, comme dans un songe. Il l’arrêtait au vol et l’interrogeait. Il la saisissait, l’analysait, la disséquait, pour voir ce qu’elle contenait, et seul, dans la nuit, il palpait son bonheur et l’augmentait par cette évocation muette du passé. Les naïfs et les déshérités font ainsi; en face des joies présentes, ils se hâtent de placer l’image des angoisses ou des désirs lointains. Et les déshérités et les naïfs n’ont pas tort. C’est vivre deux fois que boire à pleines lèvres à la coupe des plaisirs assurés, qu’exhumer une peine ancienne qui ne peut renaître, un désir longtemps inapaisé.

Le boulevard, maintenant, était plus calme; les lueurs s’éteignaient, et, de minute en minute, on entendait les fermetures des cafés qui tombaient avec fracas. Les garçons rangeaient les chaises devant les terrasses, rentraient les tables et les petits bancs et ces choses mettaient dans le soir un bruit de ferrailles et de bois. Les passants devenaient rares, les voitures roulaient lentement, lasses et geignantes; l’air fraîchissait et un vague murmure de vie cachée se levait dans la nuit. Cette paix prêtait à la rêverie de Lacroix une note plus intime. Il goûtait doucement, voluptueusement, ce réveil de son être. Il tendait ses lèvres épaisses aux visions ressuscitées, il aspirait leur souffle, mêlé d’âcreté, ainsi qu’un adolescent qui se pâme sous la morsure amoureuse d’une première maîtresse.

Le silence, à présent, n’était plus coupé que par les cris d’essieu de quelque voiture qui filait, regagnant sa remise; quelque viveur éreinté rentrait à pied, en fumant un cigare, étourdi et saoûlé par l’orgie du cabinet particulier. Devant cette retraite de Paris, Lacroix se sentait plus maitre de soi. Il vivait mieux de sa joie et il se gorgeait de son bonheur gloutonnement. Il se reposait délicieusement dans sa quiétude grasse de bourgeois satisfait.

En effet, son rêve, tout son rêve était réalisé; il était là, palpable et bien vivant. Il était heureux et il se pelotonnait dans son fauteuil, grisé par ses visions.

Le passé, le présent se mêlaient, maintenant, et chatouillaient son crâne dans une caresse commune. Tout cela, présent et passé, ne formait plus qu’une même chose pour lui, et cette chose était énorme, pareille à un bloc gigantesque sur lequel il appuyait sa vie. Et comme un refrain, le souvenir de ce jour, les impressions de la séance revenaient en lui. C’était bien ainsi qu’il avait espéré retrouver Fabien. Il savait bien, lui, que le vieux camarade d’autrefois ne l’avait pas oublié! Avec quel battement de cœur il s’était dirigé avec Louise vers le Palais-Bourbon; avec quel orgueil il lui avait dit: «Fais-toi belle, je vais te présenter à Fabien!.»

Eh bien! elle l’avait vu son Fabien. L’avait-il trompée? Était-il bien ainsi qu’il le lui avait dépeint Elle avait entendu sa voix, sa grande et mélodieuse voi!... Et Vouzon, et leur province, leur terre natale tout entière, le Jura, n’avaient-ils pas le droit d’être fiers du grand homme?. Oui, oui, il était à Paris, maintenant et il allait reprendre avec son ami les douces causeries d’antan. Et ce serait bon autant qu’alors, et ils s’aimeraient davantage, se retrouvant satisfaits.

Et la séance s’accrochait de rechef à sa mémoire et ses oreilles bourdonnaient, son sang le chauffait. –«Je suis bien heureux, va, mon vieux,»–ces mots qu’il avait dits à Fabien, il les répétait dans l’ombre, béatement, machinalement, obsédé par la vision de sa joie, obéissant à la pensée tenace qui l’envahissait, l’assourdissait, criant en lui éperdument et follement.

Un bruit continu et monotone, pareil au frôlement de branches traînées sur le sol, montait à présent du boulevard. Une file de balayeurs s’étendait tout le long des trottoirs; l’on procédait à la toilette de Paris.. Lacroix se leva, ferma sa fenêtre et, comme mû par un désir, il se dirigea lentement et doucement vers la chambre de sa femme.

Une veilleuse l’éclairait de sa flamme vague et troublée. Louise dormait, mollement étendue sur son lit. Elle était découverte; inconsciente dans son sommeil, elle étalait sa nudité superbe; ses bras rejetés en arrière semblaient vouloir retenir les effluves provoquantes qui s’échappaient de son corps. Sa respiration était mesurée et sa chair, humide, distillait une moiteur qui mettait dans la chambre ce parfum âcre de sang d’où naissent l’amour et les rudes entraînements de la volupté. Lacroix vit cela et il eut un éblouissement. Ce spectacle, ajouté à la vision de ses souvenirs, le bouleversait. Il y eut en lui comme un cri des sens, comme un tressautement de tous ses nerfs. Cette luxuriante beauté qui était là, à portée de sa main, c’était sa chose; cette femme qui lui appartenait, l’attirait; et il se laissait caresser par le vertige d’amour qui troublait son cerveau. Il passa plusieurs fois la main sur ses yeux, regardant chaque fois avec plus de fixité, avec plus d’égarement. Il voulait aimer, et, ce corps endormi lui faisait peur tout en le fascinant.–Il eut une secousse et se recula. Non, c’était mal de surprendre ainsi Louise dans sa nuit. Elle ne serait pas contente, s’il la réveillait. Il avait bien le temps de l’aimer, après tout et c’était bête, ce désir qui lui avait brûlé le sang ainsi tout à coup. Louise rirait joliment, si elle le voyait là, dans son rôle d’amoureux transi. Et alors, confus, presque honteux, fuyant le ridicule entrevu, il revint sur ses pas, marchant sur la pointe des pieds; il rentra dans sa chambre et, fatigué, l’esprit surmené, il se coucha en jetant un regard sur les vitres que l’aube blanchissait.

IV

Table des matières

Là-bas, dans la plaine de Boulogne, cent mille hommes étaient massés et grillaient au soleil.

La Grande Revue des «Trois Empereurs» allait jeter dans le monde, en même temps qu’une affirmation de force, le gracieux et magique éclat d’une gloire militaire à son apogée. Magenta, Solférino, quoique loin, mettaient encore dans les clairons des fanfares de victoires, et, sous le ciel en feu, l’or noirci des vieux drapeaux avait des scintillements explosifs de poudre. Toute la Garde était là, ainsi que des régiments entiers venus de tous les coins de la France. Devant les tribunes, où la foule s’entassait, dans un bourdonnement de ruche, la longue file des grenadiers et des voltigeurs s’étendait. Derrière, à droite, vers Saint-Cloud, la cavalerie émergeait, alourdie, et lasse de piaffer sur place, secouant son impatience avec un bruit de ferrailles et de hennissements. Au milieu, immobile, sévère, symétriquement rangée, l’artillerie montrait sa masse noire. A gauche, du côté du moulin, un peu perdue au milieu de ce chaos de chamarrures, de plumets, de casques, de cuirasses, l’infanterie, l’arme au pied, mettait sur cette plaine de Longchamps, pareille, pour un jour, à la palette multicolore d’un peintre, la note sombre et austère des humbles.–A cent mètres des tribunes, la piste étalait son herbe jaune et dure, maculée de boue sèche.

L’amphithéâtre campagnard de Suresnes ressemblait à une vaste fourmilière et la gare, dans des tourbillons de fumée et dans des ronflements saccadés de locomotives, ainsi qu’une écluse ouverte, laissait passer le peuple, comme un courant de fleuve. Tout en haut, énorme et sinistre, perché sur sa falaise étroite et coupée à pic du côté de Paris, le Mont-Valérien ouvrait tout grands ses poumons d’airain pour clamer, au moment convenu, la majesté du maître.

Soudain, il y eut un mouvement dans les tribunes; tous les yeux, quittant, à la fois, le spectacle qu’ils admiraient depuis des heures, se tournèrent vers la loge des députés, et un grand murmure courut dans la foule. Louise, sa chevelure noire tombant sur ses épaules, suivie de Lacroix et de Fabien, venait d’entrer et se dirigeait, guidée par Fabien, vers l’extrémité de la loge. A la vue de l’orateur populaire, le tressaillement des spectateurs devint plus violent. On était surpris de le rencontrer là. Fabien, ordinairement, n’assistait jamais aux fêtes officielles. Pourquoi abandonnait-il ses habitudes au lendemain même de son discours véhément sur la presse?–Et les on-dit, et les racontars allaient leur train. Fabien voulait prouver à l’Empereur qu’il était puissant en se posant en face de lui, dans un jour comme celui-ci. Ou bien encore l’empereur lui avait fait des avances, et il y répondait en venant à sa revue. Il y eut une minute d’arrêt dans les conversations; on écoutait, on se dressait sur la pointe des pieds, on grimpait sur les chaises. Des applaudissements avaient éclaté spontanément danslaloge des députés, ainsi qu’au-dessous, et Fabien étaitmaintenant l’objet d’une ovation. Comme cette ovation sentaitbon, qu’elle était bien habill ée, il l’accueillait voluptueusement, et, de même qu’à la Chambre, il faisait le gros dos pour en mieux jouir. Alors, ayant savouré sa popularité croissante, il devint modeste; il s’assit, s’effaça dans l’ombre de Louise et, lui parlant doucement, en accentuant ses phrases par un geste de main, gracieux et grave, il parut oublier la foule, sa propre gloire et se donner tout entier à ses amis.

Il y avait des frissons dans le peuple, à présent. Chacun regardait sa montre avec un tremblement de joie fiévreuse dans les doigts. On se plaçait, on se rangeait, on assujettissait les chaises. Il était une heure moins dix minutes et la revue allait commencer. Une dispute venait d’éclater, en bas, toutprès de la barrière qui maintenait la foule. Des gens se poussaient, se bousculaient, avides de mieux voir. On criait aux femmes de fermer leurs ombrelles et c’étaient un brouhaha, une confusion de langues, de voix, de rires et de jurons qui montaient dans l’air comme les accords d’un orchestre de théâtre avant le lever du rideau. Tout à coup, un nuage de cendre s’élança vers le ciel, un coup de canon retentit là-haut, au-dessus de Suresnes, et sous le choc de l’air battu par la poudre, toutes les bouches se turent, toutes les poitrines haletèrent. Un grand silence régnait maintenant sur la plaine de Longchamps. Alors, dans un tourbillon, ayant à ses côtés les souverains de Russie et d’Autriche, l’Empereur parut, élégant et rêveur, sur un grand cheval noir étincelant de dorures. Ce fut superbe. Là-haut, lecanon tonnait toujours, crachant àl’air, aboyant ses cent et un coups de gueule, tandis qu’électrisés par un même commandement, les cent mille hommes qui couvraient la plaine présentaient les armes et clamaient des vivats. La peau des tambours se tendait sous les baguettes qui battaient aux champs, les clairons sonnaient leurs notes de cuivre et l’ombre des drapeaux; qui s’abaissaient pour le salut, s’allongeait démesurément sur la terre.–Au grand trot de son cheval noir, l’Empereur passa, rapide, devant le front des grenadiers et des voltigeurs. Il était précédé de spahis qui caracolaient dans un désordre oriental et qui semblaient se mouvoir dans un nuage de neige, fait des plis flottants de leurs burnous. Derrière lui venait l’état-maj or éclatant et grandiose des maréchaux, des généraux et des officiers étrangers. Lorsqu’il arriva devant les tribunes, l’Impératrice qui était dans la loge du milieu, se leva et avec elle, toute la cour. Alors les trois souverains mirent le chapeau à la main et c’est ainsi qu’ils parcoururent le front des troupes. Ces trois hommes, filant sur la plaine, tête nue et penchés, comme dans un hommage, sur le cou de leurs chevaux, n’eurent jamais une plus belle heure. La foule, sceptique et railleuse un moment avant, se dressa tout entière; tous les fronts se découvrirent et des acclamations frénétiques, parties du peuple, vinrent se joindre aux hourras de l’armée. Alexandre et François-Joseph s’effaçaient, se faisaient petits dans l’auréole de puissance et de joie qui naissait sur la marche de l’Empereur. Ils semblaient, tous deux, l’homme du Nord et l’homme du Sud, remorqués par la gloire de ce Napoléon qui, dans un jour de tempête, avait eu l’audace de se jeter à la nage, en plein Océan, et d’aller repêcher son nom au fond des eaux qui baignent et lèchent, de leurs vagues, le rocher de Sainte-Hélène.

Le Mont-Valérien maintenant s’était tu. Il sommeillait avant de reprendre l’hosanna de la guerre. La ligne des troupes frémissait dans une attente muette. L’Empereur, après avoir visité tous les rangs, avait décrit un demi-cercle et était venu se placer au ras de la piste, bien en face de la loge officielle. Un maréchal se détacha de l’escorte et s’approcha de lui; puis, ayant reçu des ordres, il se tourna vers les régiments et dans un élan d’enthousiasme et d’autorité il jeta sur la plaine le commandement du maître. Alors, un grondement volcanique sembla courir sur l’herbe de Longchamps. Les cent mille hommes s’ébranlèrent, las d’immobilité, orgueilleux des victoires inscrites sur les étendards déchirés et heureux de vivre, pour un jour, la vie d’un Napoléon.

Ainsi qu’une pelote de fil, les troupes se déroulaient et s’allongeaient en ruban pour passer devant l’Empereur. Seize grands trotteurs s’avançaient, en tête, montés par les écuyers de Saint-Cyr. Puis venait le bataillon de l’École, dont la marche automatique et admirablement réglée, provoqua des applaudissements. Tout à coup, dans un paquet de poussière brûlante, une rumeur éclata. Un fouillis de turbans, de faces noires et de vestes bleues, faisaient irruption sur la piste et un peu pêle-mêle, dans un désordre de sauvages ou d’enfants, accouraient, en criant, en gesticulant, en jetant à l’air des sons de gosier rauques et barbares. Les turcos, ces gamins de l’Orient, ces enfants gâtés de l’Empire, avaient, ce jour-là, obtenu une place d’honneur et ils prenaient rang immédiatement après les Saint-Cyriens. Et il fallait voir comme ils étaient fiers, ces pauvres échappés du désert sans limite, de promener leur allure libre et indisciplinée sur les vingt mètres en largeur de la piste de Longchamps. On leur avait dit, le matin,

qu’ils allaient voir l’Empereur, qu’ils allaient lui parler et ils se pressaient, ils se pressaient.–Le souverain, très ému de cette joie naïve qui précipitait vers lui ces êtres adoptifs de la patrie française, caressait leur marche tumultueuse de son regard et lorsque, dans un élan de tout leur cœur, ils bondirent en agitant devant lui leurs fusils et leurs bras de suie, il leur envoya un grand coup de chapeau, un coup de chapeau bien large, bon garçon, et, attendri, il suivit un moment des yeux cette cohue infernale qui hurlait son nom: «l’Empereur!... l’Empérour!...»

Là-bas, tout autour de l’enceinte réservée au public privilégié, du côté du peuple, des acclamations jaillissaient aussi. Il y avait des poussées terribles et les gardes étaient obligés de croiser la baïonnette devant la masse envahissante des humbles. Les faubourgs venaient d’apercevoir l’objet de leurs préférences, et, dans un même mouvement de curiosité sympathique, on appelait tout haut, en tendant le cou et les jarrets, le nom de ceux qui arrivaient maintenant, au pas de course.–«Les pioupious! Les pioupious!.»–Et des refrains, et des mots coupaient l’air. On chantait, en accompagnant les clairons et les tambours: «As-tu vu, la casquette, la casquette.» Chacun voulait voir et saluer ces petites culottes rouges que l’enfant de l’ouvrier a rendues légendaires dans Paris. La ligne, en effet, sur un front de bataille qui prenait toute la piste, battait le sol de Longchamps. Muette, elle passait, dans un calme recueilli, recevant les bravos qu’on lui décernait, comme elle eût reçu les balles d’une troupe ennemie, tandis que sur toute la plaine, le ♦ souffle des bêtes et des gens mettait un bruissement continu et irritant, de machines surchauffées.

Là-haut, dans la tribune du Corps législatif, Lacroix, attentif, ne perdait pas un mouvement de l’armée. Louise et Fabien pouvaient causer; ce qu’ils disaient ne l’intéressait guère et tous ses yeux, tout son être, étaient pour le spectacle qui se déroulait devant lui. Une fois, il avait ouvert la bouche et il avait dit à Fabien qu’il était joliment content d’être venu là; que, pour sûr, on ne reverrait pas une pareille chose de longtemps et qu’ils feraient de drôles de mines, là-bas, au cercle de Vouzon, quand il leur raconterait tout cela. C’était une crâne revue et la France avait là de rudes soldats. Les turcos l’avaient positivement enthousiasmé. C’était gentil, ces sauvages, au milieu de tous ces beaux uniformes et de toutes ces élégances. Fabien lui avait répondu que les turcos «avaient du bo» mais qu’ils étaient bien peu de chose auprès des superbes régiments de la Garde qui allaient se montrer tout à l’heure. Et alors Lacroix s’était réfugié dans une attente anxieuse pour mieux contempler cette Garde, dont Fabien lui-même parlait avec admiration.

Louise, un peu étourdie et lassée par le bruit et la poussière, la chair humide et molle, causait de Vouzon avec Fabien. Elle aussi était bien contente d’assister à cette revue. Elle n’avait jamais vu de revue. Ce souvenir lui resterait toujours. Pourtant, elle ne partageait pas le goût de son mari pour les scènes bruyantes et superbes de la vie parisienne. Certes, elle n’aimait pas le calme à outrance, ce calme de la province qui porte l’ennui en soi. Sans détester, de parti pris, les spectacles à effet, elle ne les recherchait pas. Elle était heureuse d’être à Paris, surtout parce qu’à Paris on respire une atmosphère plus intelligente que partout ailleurs. La vie de province est matérielle. Cette existence-là, vraiment, finissait par l’énerver, par l’écœurer. Elle l’avait vécue dix ans et c’était trop. Elle regrettait ces dix ans comme une belle chose perdue et gâtée.

Depuis une semaine qu’elle était à Paris, elle se sentait tout autre et il lui poussait des désirs de connaître, de voir et de comprendre. D’ailleurs, elle n’adressait aucun reproche à son mari. Il avait travaillé beaucoup durant ces années écoulées. Les affaires les avaient tous deux attachés à leurs habitudes; maintenant, ils étaient libres ou à peu près, et elle comptait bien donner une direction plus agréable et plus utile, au point de vue moral, à leur existence. Et dans un rire perlé de femme forte et sensuelle, elle ajoutait avec crânerie et coquetterie, qu’elle était encore assez jeune pour regagner le temps perdu, qu’elle n’avait pas vingt-huit ans et que Lacroix l’aimait assez pour approuver ses projets. Quant à ses projets, elle n’en parlait que vaguement. Elle ne savait pas encore bien elle-même ce qu’elle désirait. Elle voulait quitter Vouzon! Oh! cela, elle le voulait bien; mais, voilà, où irait-elle avec Lacroix? Elle ne pouvait le dire. A Paris? Oui, elle eût bien souhaité l’habiter, ce Paris où elle passait à cette heure, en touriste, en nomade; mais, cette grande ville avec tout son tapage, son luxe et ses secrets lui faisait peur. Elle aurait bien désiré la voir toujours, mais de loin. Elle était devant Paris comme l’enfant en présence d’une chose ignorée; elle aimait à prononcer son nom, à en entendre vanter les attraits ou les mystères; mais elle reculait devant la possibilité de vivre de sa vie, de respirer son air.

Fabien, penché vers Louise, l’écoutait, plantant sa tête dans le souffle qui fuyait de ses lèvres. Il approuvait ses désirs, il riait avec elle, de cette province ridicule et vieillotte, momifiée dans son égoïsme et, avec sa grâce un peu lourde d’homme sérieux, il retraçait les années qu’il avait vécues, là-bas, lui aussi. Les jours lointains, dans leur douceur et leur quiétude renaissaient dans sa bouche, pleins des rêveries et des espoirs de l’écolier. Il était indulgent, presque tendre pour eux. Il ne les regrettait pas; ils lui avaient donné l’amitié de Lacroix, une amitié solide et franche sur laquelle il était en droit de compter à toute heure, qu’il se reprochait d’avoir oubliée depuis vingt ans; mais enfin, cette vie de province n’était pas celle qu’il avait souhaitée. Il lui fallait les grands combats, les aspirations impossibles, les rêves irréalisables, à lui, et c’était pour trouver tout cela qu’il avait abandonné le pays, Lacroix et sa famille; c’était pour assouvir la soif qui le faisait haleter qu’il avait approché ses lèvres de cette immense cuve qui a nom Paris, où bout sans cesse la liqueur enivrante des ambitieux et des lutteurs. Il comprenait, certes, les ennuis de Louise; il la voyait, mourant, faute de l’air et de l’espace qui lui convenaient, là-bas, dans ce coin perdu de Vouzon, entourée de hautes montagnes glacées.–Le charme banal de cette conversation lui chauffait le cerveau. Il avait des mots adorables pour peindre les sentiments qu’il éprouvait et sa voix roulait comme des caresses, lorsqu’il évoquait le souvenir des heures écoulées auprès de Lacroix. Malgré ses imperfections et sa monotonie. Vouzon dormait au fond de son cœur comme un mort aimé. Il ne se défendait pas de l’émotion rétrospective et sincère qui s’emparait de lui, dans ce retour en arrière de sa pensée et tout en s’associant aux plaintes de Louise, il savait couvrir habilement et avec art, de fleurs et de rires, les tristes années d’étude et d’attente qu’il avait supportées.

Tout à coup, Lacroix se leva d’un bond.

–Louise, Louise, cria-t-il, regarde! comme c’est beau!

Puis, touchant l’épaule de Fabien:

–Mon vieux, dis-moi donc le nom de ces régiments-là, fit-il. Tu dois savoir çà, toi.

–Ce sont les guides, dit Fabien, qui, voyant Louise prêter son attention au magnifique défilé de la Garde, se mit à lui donner des explications.

Lacroix avait raison. C’était beau. Les couleurs sombres de la ligne étaient loin; la Garde tout entière voltigeurs et grenadiers, suivis de toute la cavalerie, s’avançait, semant sur la plaine des étincellements de métal et des lueurs de brasier.

Toute la splendeur de l’Empire s’étalait, vivante et frémissante, sur la verdure jaune de Longchamps, ainsi qu’une femme de plaisir sur sa couche. L’Empire montrait au monde entier le plastron flamboyant de sa poitrine et il se carrait, fort des éblouissements qui l’enveloppaient, nerveusement crispé à cet impérieux besoin de joies qu’il avait provoqué. Les femmes allaient aux revues de Longchamps, avec l’air mutin de pensionnaires lâchées et elles en revenaient affolées de désirs incertains, les yeux émaillés des paillettes d’or cousues sur les tuniques des officiers, enfiévrées par le bouillonnement de passions naissantes, aspirant à pleines narines l’inconnu de la vie, battant le pavé, passant, radieuses, au triple galop de toutes les démences. Elles.se préoccupaient peu des victoires inscrites sur la soie des drapeaux. Elles déchiraient leurs gants dans des applaudissements, mais leurs bravos s’adressaient plusaubel uniforme du corps qu’à la renommée de l’armée tout entière. La magie impériale posait là, merveilleusement drapée. Une légende commençait à germer autour de cette Garde magnifique et l’on disait’que là où elle apparaissait le soleil envoyait ses plus éclatants rayons. On disait que l’astre des Bonaparte, endormi au lendemain d’Austerlitz, s’était réveillé tout à coup sous le commandement d’un autre Napoléon et qu’il obéissait au neveu comme il avait obéi à l’oncle. Et devant les hauts bonnets à poils des grenadiers, les vieux avaient des souvenirs et les jeunes des espérances. De la piste de Longchamps où fuyait cette vision, le regard se reportait loin, bien loin, tout là-bas, au-dessus du bois de Boulogne et s’en allait chercher le dôme des Invalides sous lequel on se répétait que «l’autre» dormait son sommeil sans fin. Les fanfares et le tonnerre des grands jours sifflaient et grondaient la charge des batailles aux oreilles des spectateurs; la légende grandissait: elle arpentait la plaine à pas de géant et les hommes, oubliant leurs querelles ou leurs rancunes politiques, accompagnaient sa marche par le rythme de leurs clameurs enthousiastes.

Fabien lui-même disait très bas à Louise que ce spectacle était admirable; que cette armée était la première du monde. Fabien, le grand Fabien, se mettait sans honte à l’unisson de la foule. Quant à Lacroix, un beau zèle patriotique l’emportait. Il était empoigné et il prodiguait avec force ses acclamations, aux voltigeurs, aux grenadiers, aux guides, à tout et à tous. Un besoin d’applaudir, d’épancher le trop-plein de sa joie et de son admiration s’était emparé de lui avec tyrannie, et il hurlait là-haut dans la tribune, empourpré, apoplectique.

Louise avait admiré aussi, debout et haussée sur la pointe de ses bottines.–Maintenant, harassée, un peu nerveuse, émue à la vue de ce peuple délirant, elle s’était assise et demeurait enfoncée’au milieu des spectateurs, fiévreuse et suffoquée. Par instants elle fermait les yeux, comme pâmée, tandis que sa main, agitant machinalement un éventail, envoyait à sa face quelques bouffées d’air remué et rafraîchi. Fabien, pour ne point la laisser isolée, s’était rapproché d’elle et ils causaient lentement et par saccades; elle parlait à Fabien de son discours sur la presse, et naïvement, elle lui disait qu’elle l’avait applaudi. Comme il s’étonnait, en lui apprenant que de telles manifestations sont interdites au public, sous peine d’expulsion, elle partait d’un beau rire et répondait que cela l’aurait joliment amusée d’être mise en prison. Puis ils revenaient encore à Vouzon; ils évoquaient les choses connues et ils échangeaient des questions sur leurs goûts, leurs sentiments, leurs habitudes. Elle aurait aimé, elle, à faire partie du cercle de ces grandes dames dont les journaux s’occupent tant. Pourtant, , elle n’approuvait pas tout à fait le bruit qui s’attache àces préférées de la chronique. Sa vie recluse de province, malgré tout, prenait le dessus sur ses désirs et elle exprimait toute sa répugnance pour les exhibitions à grand tapage que certains écrivains vantaient tant. Elle eût voulu une vie somptueuse de femme enviée et en vue, mais elle n’eût pas souhaité que l’intimité de cette vie passât le seuil de sa demeure. Alors, dans un flux de paroles un peu délayées, elle faisait à Fabien l’aveu de ses aspirations. Une existence toute d’amour, de luxe et de plaisirs, un salon où elle aurait reçu l’élite des hommes éminents, tel était son rêve. Elle voulait aussi, elle, des choses impossibles; mais le sort en avait fait une bonne petite femme de ménage et il fallait se contenter de la place que le sort lui avait assignée.–Et, reprise de son beau rire, elle se raillait sans pitié et disait à Fabien qu’il devait la croire un peu folle.

Il se défendait d’une telle pensée; il ne la croyait pas folle du tout. Tout ce qu’elle disait là, pour rire, pouvait très bien être. Elle n’avait qu’à vouloir. Est-ce que Paris n’était pas là qui lui tendait les bras? Puisqu’elle avait décidé de quitter Vouzon, pourquoi ne viendrait-elle pas à Paris? Ce n’est pas Lacroix, certes, qui s’opposerait à ce projet. Lacroix était trop heureux de vivre dans la capitale depuis quelques jours et, d’ailleurs, il l’aimait trop pour la contrarier. Il ne tenait qu’à elle d’être heureuse selon ses goûts. Elle n’avait qu’à ouvrir les portes de son salon, il était bien sûr, lui, que l’élite de la société solliciterait l’honneur d’y entrer. Il se chargeait, du reste, du soin de lui amener des hommes illustres. Il présenterait Lacroix à ses amis et tout Paris bientôt s’occuperait d’elle comme des autrés.

Mais non, non: ce n’est pas cela qu’elle voulait. Elle sentait bien qu’elle n’était pas faite pour ce genre de bonheur. Monsieur Fabien était bien bon; mais petite bourgeoise elle était née, petite bourgeoise elle resterait.–Et sous l’influence de son incertitude, elle tombait dans une rêverie douce. Le silence s’éta blissait de nouveau entre elle et Fabien, tandis que là-bas, les sourds piétinements de la cavalerie qui galopait, faisaient trembloter les cloisons en planches des tribunes.

Un bruit lourd de fer et de plomb heurtés montait du champ de courses. Il y avait sur la piste des chocs d’essieux et des grincements de roues. Une masse noire, à présent, se montrait de côté de Saint-Cloud. L’artillerie défilait à son tour. Les canons, la gueule béante, et tout enguirlandés de soleil, s’avançaient avec des crépitements de mitraille. Il y avait des attelages tout blancs, d’autres tout bruns. Cette harmonie de couleurs amusait Louise. C’était vraiment là une monstrueuse exhibition de machines meurtrières. Les pièces de cuivre jetaient des reflets roux et semaient derrière elles des traînées sombres de ciel orageux. Les longs écouvillons pendaient sur le flanc des affûts et se balançaient avec des chocs secs de bois brisé. Puis, derrière, venaient les caissons à boulets et à poudre puis encore d’étranges voitures, recouvertes de bâches qu’on dit être, à Lacroix, qui interrogeait à droite et à gauche, des fours de campagne. Tout cela fuyait, rapide, au grand trot des attelages impatients, et disparaissait dans un écroulement de tonnerre.

Il y eut un temps d’arrêt dans le passage des troupes. Le silence qui avait précédé la venue de l’Empereur s’étendit derechef sur toute la plaine. On crut la revue terminée. Déjà l’on s’apprêtait au départ, quand un commandement formidable retentit. Alors, dans le lointain du champ de courses, dix mille cuirassiers s’ébranlèrent et fondirent sur les tribunes dans une charge folle; puis opérant une conversion, ils décrivirent un demi-cercle, et, ainsi qu’un ouragan, passèrent devant l’état-major impérial, avec des bonds farouches de titans. C’était le bouquet de la fête. Un frisson de rêve secoua toute la foule. Tous les nerfs se détendirent et le peuple se rua sur les barrières qu’il franchit, avec des cris de bête. Les tribunes croulaient sous les acclamations, sous les hourras; un monde était là qui contemplait cette charge effroyable en rugissant d’orgueil et de satisfaction. Ces cuirassiers portaient dans les plis de leurs étendards l’âme vraie de la guerre et cette âme, on le sentait, venait de passer sur le peuple en le frôlant. Si les grenadiers avaient éveillé des souvenirs, ceux-ci évoquaient des légendes. Waterloo hurlait toute sa haine, avec eux, et ce nom funèbre était répété comme s’il eût rappelé des chants de victoire. L’épopée impériale revivait entière avec ces régiments d’acier; toute la gloire lointaine se dressait, sanglante et radieuse à la fois, comme sortie soudain du ventre colossal d’une chimère menaçante, avec des cris de métal coupant l’air enfumé et tiède des batailles.

Lorsque la dernière cuirasse eut disparu, l’état-major se rassembla, à son tour, et les trois empereurs, prenant du champ, s’avancèrent au pas de leurs chevaux, à dix mètres de la loge officielle. Dans un salut, ils offrirent l’hommage à la souveraine et tournèrent bride, suivis de l’escorte des princes et des maréchaux, pendant que le canon du Mont-Valérien, avec sa voix de basse profonde, reprenait et achevait l’hymne des combats

Cette fois, c’était fini. La revue avait eu lieu. Il n’y avait plus rien à voir. Grisé de joie, soûlé de gloire et d’enthousiasme, le peuple maintenant, dans un calme contraint, comme à regret, en dépit de sa fatigue, parcourait les avenues aboutissant au chemin de la gare, tandis que les spectateurs des tribunes sortaient lentement et péniblement des galeries, engourdis et éreintés, suant, par tous les pores, leur lassitude de blasés surpris par une heure d’émotion vraie.

V

Table des matières

Fabien est rentré chez lui. Louise et Lacroix l’ont quitté et il est seul, tout seul dans son grand et sévère cabinet de travail de la rue Royale. La froideur et le silence de l’étude pèsent sur lui et pourtant il lui semble qu’il a des bourdonnements de fête dans les oreilles. Pour la première fois de sa vie, peut-être, la solitude recueillie de son appartement lui est à charge et le gêne. Il va, il vient, agité, et ce retour soudain à son existence de chaque jour, ce calme, rapprochés du branle-bas de Longchamps, lui paraissent vides et mornes. Sa chair a des convulsions nerveuses, ses reins se gonflent pleins d’un sang plus chaud et plus vivant. Il aspire l’air avec force et ses narines s’écartent, dans un sensualisme violent, comme si un parfum coulait sur elles avec des caresses. Fabien est seul, tout seul, tandis que là-bas, dans Paris, la fête se continue en fusées d’enthousiasme. Le bruit des voitures qui roulent, affolées, arrive jusqu’à lui, sourd et profond, et le battement des tambours, le piétinement des régiments qui passent sous l’Arc de Triomphe, pour regagner leurs quartiers, mettent dans l’air comme des chocs précipités et joyeux. Ces derniers échos de la journée le troublent, l’agacent. Il voudrait ne pas les entendre. Il est maussade, rêveur, étrange, mécontent, sans bien savoir pourquoi. Il n’aurait pas dû se rendre à cette revue. Tout Paris apprendrait qu’il était à Longchamps et cette nouvelle: Fabien assistant au défilé des troupes, entre une femme coquette et un bourgeois provincial, n’était guère faite pour lui donner du prestige aux yeux de ses électeurs et de ses collègues de la Chambre. Non, décidément, il avait eu tort de commettre un tel enfantillage.–Mais aussi, le moyen de se soustraire aux sollicitations de Lacroix? Le moyen de dire à un ami qu’on n’a pas vu depuis vingt ans et qui vous prie de l’accompagner durant l’espace d’une demi-journée: «Je ne veux pas sortir avec toi; je ne veux pas te donner cette pauvre satisfaction de te conduire là où le monde entier s’en va aujourd’hui.»–En y réfléchissant bien, il était impossible de ne pas reconnaître qu’il n’avait obéi qu’à un sentiment de pure convenance. Tous auraient fait comme lui.–Et puis, enfin, on dirait ce que l’on voudrait. Il se nommait Fabien, après tout, et il ne .levait compte de ses actions qu’à lui-même. Il se moquait des potins, des cancans; il était au-dessus de ces choses mesquines et vulgaires. Il était allé à la revue, eh bien, c’est que cela lui avait fait plaisir. Tant pis pour ceux qui le critiqueraient. D’ailleurs, il n’était pas fâché, au fond, d’avoir été à Longchamps. Il avait donné un peu de joie à son brave Lacroix et il avait vécu là une heure adorable, auprès de Louise, dans l’évocation naïve et banale des souvenirs de Vouzon. C’était une gentille femme que cette Mme Lacroix et son vieux camarade avait eu de la chance de la rencontrer. Sous ses airs un peu gauches de provinciale, elle cachait bien des grâces vraies, et sous son esprit un peu inculte de bourgeoise, il y avait bien des réveils. S’il s’était marié, c’est ainsi qu’il eût souhaité une femme, mais il avait fait vœu de célibat. Dans la vie publique d’homme d’État ou d’artiste, une femme, maîtresse ou épouse, est un obstacle quand elle n’est pas une impossibilité et il avait étouffé en lui les passions naissantes pour se livrer mieux et tout entier à ses espérances, à l’édification de sa puissance. Et cependant, c’était bien quelque chose aussi dans la vie que cette vapeur de sang qui s’échappe d’un corps de femme et que l’on aspire avec des baisers; c’est un bien doux rêve que celui que l’on forme le soir; la tête tranquillement reposée sur le sein d’une amante. Il avait pensé cela bien souvent, à l’époque où il approchait de ses trente ans. Maintenant, ces désirs étaient éteints en lui; c’était fini et il passait indifférent devant toute tête, brune ou blonde. Il avait fui le mariage retranché derrière son principe, mais qui sait pourtant? Peut-être que s’il avait croisé sur son chemin une Mme Lacroix, il l’aurait aimée; peut-être qu’il eût été heureux tout de même; peut-être que sa vie se fût enrichie d’une autre victoire. celle de l’amour; peut-être...–Oui, cette Louise était vraiment belle et son intelligence encore endormie exhalait bien des douceurs, bien des charmes. Ah! Lacroix était bien heureux! Lacroix, mais c’était un âne; il ne comprenait pas sa femme; il la traînait dans les ornières bêtes de la petite bourgeoisie sans voir seulement les élans de son âme, les instincts passionnés qui l’agitaient. Pour avoir passé une heure auprès d’elle, il la connaissait mieux que lui, certes. Était-elle assez jolie, assez désirable, lorsqu’elle lui contait doucement, avec des soupirs tristes de femme ennuyée, qu’elle aurait aimé ceci, cela. Oh! si elle eût été à lui!..–Ah, çà! est-ce qu’il devenait fou, à présent. Qu’allait-il chercher là? Cette Mme Lacroix était comme toutes les femmes, après tout, et vraiment il était bien sot de songer à elle aussi longuement. C’était encore là, sans doute, une de ces rêveuses, une de ces incomprises qui posent, tout inhabiles qu’elles soient, dès qu’elles se trouvent devant une personnalité un peu importante. Elle avait trouvé gentil, intéressant de faire du sentiment, de jouer à la victime, de pleurnicher sur la monotonie de sa vie: allons, allons, celle-là était bien comme les autres. Il avait joliment bien fait de rester garçon. Duchesses Bourgeoises, ou catins, ne valaient pas, selon lui, une heure de popularité, de contentement de soi et de liberté.

Et dans une horreur sincère de la femme, Fabien crispait les doigts, avait des haussements d’épaules et des balancements de tête qui en disaient long. Pourtant, il l’avouait, c’était l’image souriante et jeune de cette Louise qui l’obsédait et qui le rendait maussade. Quoique étranger à tout contact féminin, il avait assez de sens pour reconnaître qu’il s’était trouvé là en face d’une âme neuve, d’un esprit à pétrir, d’une intelligence à former, d’un cœur à satisfaire. Le souffle de cette femme, ce souffle saturé de désirs inassouvis et inconscients peut-être, avait passé sur ses lèvres, et ce chaste sentait qu’il y avait déposé le germe d’une fièvre redoutable. Il était, à son insu, dans une ces heures critiques que l’homme d’étude et de combat traverse à certaines époque de sa vie, et le sentiment de son isolement volontaire, toute la force de ses sens contenus, lui battaientle cerveau, ainsi qu’un lourd bé lier. Il avait des révoltes; mais ce passage la femme–et non d’une femme–sur son chemin, l’inquiétait, l’irritait, en même temps qu’il faisait tomber en lui des jouissances de rêve. Rien dans sa conversation avec Louise ne pouvait provoquer un tel boulever sement de son être, rien dans la banalité même de ses relations avec Mme Lacroix n’expliquait une telle perturbation de sa pensée. Il était surpris lui-même de ce trouble qui l’envahissait: il le raillait, il.le combattait; mais il était forcé de le constater. Il n’avait vu Mme Lacroix que trois ou quatre fois depuis son arrivée à Paris et chaque fois il l’avait quittée indifférent et sceptique. Il en était autrement maintenant. Pourquoi?. Pourquoi?. Il n’aurait su le dire vraiment. Pourquoi tel mets nous paraît-il meilleur aujourd’hui qu’hier; pourquoi préfère-t-on telle couleur à telle autre, un tableau de genre à une toile d’histoire; pourquoi un homme suit-il, dans la rue, cette femme, alors que cent autres plus belles, plus jeunes, mieux mises et plus riches, surgissent sous ses pas? Pourquoi, pourquoi?. mot qui commença le péché d’Ève au Paradis. Fabien en était aux pourquois, ainsi que le premier pauvre diable venu. Et il demeurait songeur, au milieu de son grand cabinet, remuant machinalement des paperasses, les parcourant des yeux sans les lire, étourdi par la fermentation du rêve qui naissait en lui, pris et serré entre la mauvaise humeur qu’il ressentait, le mécontentement de soi qui le faisait maussade, les désirs innommés encore qui l’envahissaient, le bouillement de chair qui lui mettait sur le corps un titillement irritant, et la tension nerveuse qui l’immobilisait. Fabien n’aimait pas; l’amour ne tombe pas ainsi sur le cœur d’un homme comme une douche sur la tête d’un fou. Mais la femme avait mis en lui la démence magnétique de son sexe; elle avait jeté sur sa chair un parfum plus âcre aujourd’hui qu’hier; elle avait soufflé, dans ses narines plus ouvertes, des bouffées, d’haleine plus chaudes et il obéissait à la nature, tout en se cabrant sous ses étreintes, tout en luttant contre ses entraînements. Cette chair qu’il avait si fort maltraitée, qu’il avait faussée, se révoltait soudain et, il le sentait, elle violait tout son être. Elle faisait entrer dans son cerveau cet affolement de bête qui s’empare d’un homme parfois, dans une heure de crime, le jette, inconscient, éperdu sur la femme et n’en fait plus que le mâle de son espèce.

Le soleil s’était couché dans un amoncellement de nuages sanglants. Une pluie fine et tiède avait abattu la poussière qui saturait l’air et la nuit approchait.

Il semblait maintenant à Fabien que la revue, Louise, le bruit de cette journée étaient loin déjà. Il fit quelques pas dans son cabinet et machinalement il se dirigea vers l’une des fenêtres qu’il ouvrit. Un vent doux, imprégné des brumes d’été qui montaient de la rue, pénétra dans la vaste pièce. Dans le ciel, sous les poussées de l’air, couraient de grandes nuées d’orages, toutes noires, qui prenaient des teintes métalliques sur leurs bords lorsqu’un vague rayon de lumière venait les frapper, et entre les nuées, ainsi qu’un fond d’alcôve céleste, apparaissait le bleu de l’infini. Des volées d’oiseauxpassaient, rasant les cheminées des maisons et leurs angles aigus projetaient une ombre imperceptible sur les hauts sommets des édifices. La nuit descendait graduellement. Un brouillard, formé de grosses vapeurs grises, s’élevait des rues et s’étendait sur les toits. Fabien seul, là-haut, ennuyé et rêveur, regardait, aspirant délicieusement l’air mouillé. En bas, sur le pavé, c’était un fourmillement immense et sans fin, le grouillement continu et monotone du peuple. Sur les trottoirs, la foule des oisifs etdes endimanchés revenus de la fête, allait et venait. Les regards des hommes cherchaient ceux des femmes; des filles provoquaient les passants; à présent le gaz des réverbères jetait des lueurs incertaines et mornes sur la chaussée. Derrière les glaces des magasins, des réflecteurs envoyaient en fusées étincelantes l’éclat des flammes et des bougies artificielles. Il faisait bien nuit maintenant et dans la rue, derniers restes de la fête passée, il y avait des rires et comme des frémissements de chair. Des couples, le visage enluminé, les bras enlacés, marchaient à grands pas. Un désir de jouissance et de vie courait les rues et de grands gars s’approchaient des filles avec des mouvements timides et fiévreux. Une odeur de cuisine montait des sous-sols et des restaurants; le cliquetis mouvant d’une assiette et d’un verre, le tintement de couverts parvenaient aux oreilles des promeneurs, et, dans l’enfoncement des maisons, dans l’encadrement des fenêtres, des ombres paraissaient se rapprocher et s’unir. L’odeur du nu et des embrassements ignorés semblait filtrer au travers des habitations et s’épandre dans la rue. Leroulement des voitures étouffait des bruits de baisers et dans le tumulte de la foule qui passait, passait toujours, on eût dit qu’une voix dominait toutes les autres: la voix de la bonne chère et de la volupté. Paris avait dîné; sa nuit commençait et il se préparait à l’amour. Partout, dans l’air, sur le sol un murmure confus grandissait. Le pavé avait des accords de clavier et l’on eût dit que l’hymne de l’union éternelle des êtres et des choses était entonné par un monde. Les souffles se mêlaient et les corps frémissaient comme dans l’attente d’une suprême joie.

Fabien, toujours à sa fenêtre, regardait et écoutait. Il contemplait ce grand Paris; il en voyait s’agiter le mécanisme formidable, il en entendait battre les artères et sa tête se penchait sur ce gouffre rempli de rumeurs; ses bras se tendaient comme pour repousser une vision pénible et fascinatrice, sa bouche se séchait au contact du souffle qu’elle aspirait, ses poumons avaient des sifflements.–Cette poésie brutale qui s’exhalait de Paris, comme un âcre parfum de volupté, le prenait à la gorge et il râlait sous son étreinte, étreinte d’autant plus forte qu’elle lui était plus inconnue. L’amour suintait au travers des pavés de la grand’ville, comme l’humidité au travers des parois d’une cave et il se laissait aller doucement à la nouveauté de ses sensations. Une attraction était là, maintenant, qui le tenait.

Soudain, il se dressa comme réveillé. Dans une montée de colère, le sentiment de son trouble revint en lui.–Décidément, il était fou, bien fou! Et dans une secousse énergique de tout son corps il sembla se débarrasser de l’obsession qui le clouait à sa fenêtre. L’homme fort renaissait en lui, à présent. –Lui, Fabien, n’allait-il pas maintenant devenir amoureux? C’était trop bête, à la fin, d’être là, à rêvasser à son balcon!–Alors, il se recula et, dans le chaos de son être, il songea qu’il n’avait pas dîné. Il avait faim vraiment. Il se mit à table et mangea comme un loup, tandis que les illuminations et les pièces d’artifices qui brillaient et éclataient, là-bas, aux quatre coins de Paris, se reflétaient dans le ciel en clartés de fournaise.

VI

Table des matières

Ils étaient bien une vingtaine, ce matin-là, qui discouraient dans le salon de Fabien. Tous les jours, presque à la même heure, ils se réunissaient chez le grand homme. Chefs de groupes et entraîneurs parlementaires, tous venaient prendre les ordres du maître avant de livrer bataille. Ils sortaient de là, armés de pied en cap, endoctrinés, pétris, soumis, charmés, et, ainsi que l’athlète antique, huilés pour la lutte. Les vieux et les jeunes venaient écouter la parole sacrée; les jeunes, pour donner un nouvel élan à leurs espérances, les vieux pour raffermir leurs convictions parfois chancelantes. Depuis quelque temps, les jeunes avaient envahi le salon de Fabien et les anciens, alourdis par la prison et l’exil, murmuraient tout bas, contre cette invasion de cheveux noirs. Ils disaient que Fabien avait tort de s’entourer d’un tas de fous et de turbulents qui avaient plus de sang dans les veines que d’idées dans la tête. Mais lui, les laissait grommeler à leur aise et il souriait en les entendant. Il savait bien, lui, le philosophe et le fort, que ses vieux amis avaient fait leur temps, que la rouille de la politique rongeait leurs talons et qu’il lui fallait des élèves au cœur plein de sève ardente pour prêcher sa doctrine et développer son école.

Dans ces réunions du matin, de même qu’à la Chambre, on se divisait en groupes, en commissions miniscules et l’on délibérait chacun dans son coin.

Fabien présidait le quatuor des Jules.–Les Jules formaient le bataillon sacré de l’opposition de l’Empire. Ils en étaient comme la jeune garde. Chacun d’eux avait une physionomie différente, un caractère défini.

Jules Raynal par l’élévation de sa pensée, par la poésie de sa parole, par le charme de sa personne et de son geste, se plaçait immédiatement après Fabien. C’était, lui aussi, un orateur de grande envergure et un profond philosophe. Il avait des larmes irrésistibles et des révoltes sublimes au service de toute thèse sociale et humanitaire et la droite le craignait à l’égal de Fabien. Sous son regard onctueux de prélat, il y avait des lueurs de tisons enflammés; sous ses ongles roses de curé parisien, il y avait des griffes. Et c’est cette apparence dévotieuse que l’on redoutait en lui. Nul mieux que lui n’avait le don de maudire et d’étrangler un adversaire, en pleurant sur son rôle de bourreau, d’exécuteur social.

Ensuite, dodu, ventru, joufflu, mais joufflu, ventru, dodu, avec de grands airs austères et froids, la face encadrée d’épais favoris coupés ras, «monsieur» Jules Tracy prenait son rang dans le quatuor. Celui-là avec ses phrases pâteuses n’avait rien de bien remarquable. Pourtant, il avait une réputation de conseiller ou de conseilleur très fort, et il se cramponnait à sa réputation de toutes ses mains, de tout son être. Son existence n’avait guère été bruyante. Il avait toujours préféré la société de quelques bons bourgeois à celle des mâcheurs de cartouches de derrière les barricades; il s’était contenté prudemment de faire de la jurisprudence à outrance et, le moment venu, il s’était promené sur le terrain déblayé par ceux qui sont en blouse, se baissant de temps en temps pour ramasser une faveur du suffrage populaire, une place de député dont les pauvres diables n’auraient su que faire. Il avait l’expérience raisonnée des choses et c’est pour cela que Fabien se l’était attaché.

Quant au troisième, Jules Marroy, on s’étonnait vraiment un peu de le voir trôner au milieu de tant de science, d’éloquence et de philosophie. Son nom lui avait peut-être porté bonheur et l’avait poussé en avant. Cependant, il rendait quelques services au quatuor. D’abord, il était drôle avec sa tête de bon garçon jovial, perchée sur un corps de géant mal ’équarri. Et puis, il était très complaisant et c’est lui qu’on chargeait d’une foule de commissions plus ou moins agréables. Il s’acquittait très bien des corvées qu’on lui confiait et sa souplesse, mélangée d’astuce, plaisait à Fabien.

Le quatuor était souverain, et toute la réunion s’inclinait devant ses décisions.

Ce matin-là donc, la discussion avait été très vive, très animée. On avait parlé d’Émile Duchesne, le rival de Fabien à la Chambre, et l’on avait longuement commenté ses discours et ses actes. Émile Duchesne était ce fils de proscrit qui, après avoir combattu l’Empire, à outrance, venait tout à coup de se tourner vers lui. L’Empire se faisait libéral et Duchesne était de ceux qui l’aidaient à endosser la carmagnole démocratique. Grand, blond, la face fendue par une bouche large et épaisse, les yeux dissimulés derrière les verres de lunettes énormes, sous une apparence fadace et froide, Émile Duchesne cachait des désirs violents et des passions terribles. Il était orateur et lorsqu’il s’emparait de la tribune, on l’écoutait. Fabien le craignait et le haïssait. Pourtant il lui rendait justice et saluait son talent.

Depuis quelques instants il allait de groupe en groupe, laissant dire, tendant l’oreille, ne se mêlant à aucune conversation.

Un petit jeune homme blond, remuant et tapageur, criait que cet Émile Duchesne était la honte du parti libéral. C’était un renégat, un faux bonhomme, un traître. On aurait dû l’exécuter publiquement ainsi qu’un boursier qui manque à ses engagements, lui arracher son masque et le forcer à rendre son mandat. Ah! bien! qu’est-ce que deviendrait l’opposition, à présent, si tout le monde faisait le saut comme ce Duchesne!

Les vieux hochaient la tête tristement; mais ils n’étaient pas surpris. La défection de cet homme les laissait calmes. Dans leur vie d’émeutiers et de tribuns, ils en avaient bien vu d’autres; ils étaient habitués à ne compter que d’une façon très relative sur les hommes, et la trahison de Duchesne leur paraissait presque naturelle.–Ce garçon avait du talent, n’est-ce pas? Il était impatient d’arriver au pouvoir. L’Empire était trop solide pour supposer qu’une révolution pût le renverser. C’était bien simple: Duchesne s’était fait malin et il était allé à l’Empire.

–C’est égal, criait toujours le petit jeune homme blond, on dira ce qu’on voudra, Duchesne est un traître et c’est un lâche!

Devant une telle hardiesse de langage, car malgré tout, malgré son abandon, les libéraux évitaient de trop malmeneer Duchesnne, il y eutdans e salon comme une stupeur. Duchesne un lâche! Le mot était raide, et le petit n’avait pas peur vraiment. Pourtant il allait trop loin, sa haine était trop brutale et par prudence comme aussi par incertitude, tous se taisaient. Soudain, une voix grave s’éleva, nette, ferme et tranchante:

–Duchesne est très fort et il sait ce qu’il fait. En outre, c’est un brave. Tout enfant encore, il s’est battu sur les barricades, tandis qu’on emmenait son père à Mazas.

Le petit blond disparut derrière un groupe: c’était Fabien qui avait ainsi parlé.

Fabien, l’orgueilleux et le superbe, ne voulait pas qu’on rabaissât ses adversaires. Il avait la coquetterie des batailles qu’il livrait et il ne permettait pas qu’en diminuant un rival on amoindrit sa personnalité, le danger ou la gloire de ses luttes. Il était haineux, mais non calomniateur.

Alors il ajouta qu’il n’excusait pas, certes, la défection de Duchesne. Il la déplorait et la condamnait. Mais enfin cet homme avait un passé politique, il poursuivait un but, sans doute, et il n’appartenait pas aux nouveaux venus dans le camp de l’opposition de le juger et de le flétrir. Il fallait attendre encore pour l’absoudre ou pour le maudire. On le verrait à l’œuvre, voilà tout.

Cela fut dit dans un grand silence. Puis un brouhaha emplit le salon. Tous parlaient à la fois. Duchesne avait maintenant des défenseurs. Les plus ardents se contentaient d’affirmer que sa conduite était bien un peu louche, bien incompréhensible. Mais tous déclaraient, comme Fabien, qu’après tout il fallait attendre pour formuler un jugement définitif.

Soudain, au plus fort de la discussion, un bruit de pas précipités, des éclats de voix, arrivèrent de l’antichambre. La porte du salon s’ouvrit brusquement, largement, et un gros garçon brun, la barbe et les cheveux emmêlés, s’élança dans la vaste pièce comme porté parun ouragan. Il comprit de suite de qui l’on parlait.

–Millé Diou, tonna-t-il, ce Duchesne, je voudrais le tenir une heure entre mes mains!

Et disant cela, il tendait en avant, en les ouvrant, ses larges mains de colosse trapu, et il secouait sa crinière avec des allures de fauve irrité.

Fabien l’entendit. Moitié rieur, moitié sérieux, il alla à lui.

–Bonjour, Laurades, fit-il: toujours en colère, donc?

–Eh té! bonjour, monsieur Fabien; toujours en colère, oui. Aujourd’hui plus que jamais. Vous causiez de Duchesne ici. Eh, donc, c’est cette canaille qui me met le cerveau à l’envers. En a-t-il de l’aplomb, celui-là, hein! Il est presque beau d’audace et d’impudeur.

Et alors, il versa sur Duchesne toute une bordée d’injures et de menaces. Il fallait, tout de suite, que la gauche rédigeât une déclaration, un programme, quelque chose enfin, n’importe quoi, pourrépondre à la défection de Duchesne. Il fallait protester contre les procédés de cet homme, le flétrir, lui river au pied le boulet de sa honte. Il n’était pas nécessaire de bavarder des heures et des heures, sur un tel sujet. On se trouvait en présence d’un coquin; il fallait exécuter le coquin. C’était simple, cela.

Et comme Fabien cherchait à le calmer avec des airs paternels, en l’appelant «son cher enfant», Laurades eut un beau geste rageur et, coupant l’air de son poing fermé:

–Monsieur Fabien cria-t-il, je respecte vos conseils; mais dans mon pays, on a du sang dans les veines, voyez-vous, et l’on n’aime pas les lâcheurs!–Pécaïre, moi, je suis de mon pays!

Et dans un flux rapide de phrases il se lança de nouveau contre Duchesne.–Le petit blond jubilait dans son coin.–Laurades tonnait. Oui, Duchesne était une canaille, un traître. D’ailleurs on aurait dû se méfier de lui depuis longtemps. C’était un homme à curés, un calottin; et tous ces écouteurs de messes ne valent pas grand’chose.–Ah bien! si on voulait l’entendre, il allait leur en apprendre de belles sur le compte des bondieusards.

Mais Fabien, sévère, cette fois, l’arrêta. On pouvait attaquer, condamner même Émile Duchesne; mais il ne permettait pas qu’on insultât la religion. Les curés n’avaient que faire dans cette question. On pouvait très bien être croyant et patriote. Lui, Fabien, était un fidèle, un écouteur de messes, et pourtant il avait la prétention d’aimer son pays autant et plus que le premier libre-penseur venu. Non, Laurades avait tort de parler ainsi. Il montrait là des sentiments d’écolier et non des tendances d’homme sérieux. Sans religion, il n’y a rien ici-bas.

Puis, plus doux, il se mit à gronder celui qu’il nommait son cher enfant, avec intérêt, et comme à regret. Laurades l’écoutait, docile et faisant le gros dos. Il recevait cette averse de remontrances avec des airs mutins, avec une mine d’espiègle qui lui attiraient la sympathie du grand homme.

Il l’avouait: eh bien! oui, là, il l’avouait, il avait été trop loin; il avait mal parlé des curés; mais ce sacré coquin de Duchesne l’exaspérait et c’était lui qui était cause de tout cela. M. Fabien pouvait bien le gronder; il en avait le droit; pécaïre, ce n’est pas contre lui qu’il se fâcherait jamais.

Ce Laurades était bien un type vraiment. Parti de son Midi on ne sait quand, on ne sait comment, il était arrivé à Paris, et là, perdu au milieu de la foule, il avait observé et attendu. Jupiter tonnant de brasseries, doué d’un rare talent de parole, il s’était fait une réputation d’homme d’État en herbe, dans les ruelles et dans les hôtels garnis du quartier latin. Par quel effort prodigieux d’audace avait-il réussi à se faire ouvrir les portes du salon de Fabien? Nul n’aurait su le dire. Un beau jour, il s’en était allé dans une réunion électorale; il avait exposé tout un programme de réformes sociales, il avait flatté le peuple de Paris, il lui avait mis de l’encens sous le nez et, sa blague méridionale aidant, il avait affirmé sa candidature à la députationn et il avait été élu. Fabien, le raffiné, avait-il flairé en lui une puissance? Peut-être. Il l’avait reçu chez lui et il en avait fait son élève.

En dépit de sa voix éraillée, de son corps débraillé, on le supportait et on l’aimait dans l’entourage du grand homme. Il était si bon garçon et il était si drôle! Il avait des théories folles au services de ses auditeurs. Lorsqu’on lui reprochait sa mise lâchée, sa vie irrégulière, il partait d’un grand éclat de rire et il disait qu’on avait raison, mais qu’il se trouvait bien ainsi. –Que voulait-on de lui? Il défendait la liberté de toute son âme. Est-ce que cela ne devait pas suffire à ses amis? Est-ce qu’il la défendrait mieux, affublé d’un habit noir? n’allait-on pas maintenant lui demander compte de ses actes les plus intimes? Est-ce qu’il commettait un crime en aimant le tapage des brasseries et les minois des grisettes?.. Et si son regard était railleur et tout plein de chaud soleil, ce n’était pas sa faute, après tout. Il n’était pas responsable de l’œuvre de madame sa mère!..

Il avait des manières à lui de se tenir dans un salon. Il marchait sur le parquet ciré en écartant les jambes, lourdement, pour ne pas glisser. Il criait:–«Té!» –en apercevant un ami ou une connaissance. Il avait de grands gestes familiers. Il vous empoignait les gens à bras-le-corps, en causant; il les secouait rudement et tirait à lui le revers de leur paletot; il leur donnait des tapes sur le ventre ou sur la cuisse. Et lorsqu’il lui arrivait de rencontrer un grincheux ou un formaliste, il avait des finesses imprévues pour le ramener à lui. Il le raccrochait à sa blague, à son intarissable blague de méridional et il se faisait tout pardonner, sottises, inconvenances et mauvais éducation. On ne voyait plus en lui que le «bon garçonn» et l’on oubliait tout.

Et puis enfin, il avait parfois des mots heureux; il se montrait de temps en temps très habile, ce Laurades. C’est lui qui, dans une réunion chez Fabien, avait trouvé ce mot fameux: «Les Irréconciliables» pour désigner la fraction militante de l’opposition; le mot avait fait le tour du pays et il avait assuré sa popularité faubourienne mieux que cent discours.

Avec lui, la bohême était entrée à la Chambre; mais cette bohême-là ne ressemblait en rien à celle du temps jadis; elle ne se nourrissait pas de rêves, ni d’amour; elle n’avait rien de sentimental; c’était la bohème populaire qui grondait par la bouche de Laurades et elle était terrible, cette déhanchée et cette déguenillée, quand il la faisait hurler dans la tribune du Parlement. Elle avait des allures farouches de tricoteuse; toutes les ardeurs, toutes les ivresses et toutes les âcretés de la rue s’échappaient de sa poitrine, comme un essaim de frelons enragés.

Fabien avait peur, au fond, des audaces de Laurades. Il le gardait à vue. Il essayait d’en faire le lion amoureux de sa politique. Il le devinait: tant que ce gros garçon serait entre ses mains, il le charmerait assez pour le retenir. Il aurait tout à craindre de lui le jour où il s’éloignerait. Et c’est parce qu’il pressentait en lui un maître futur, un tribun de race peut-être, qu’il le traitait en enfant gâté. Il le voulait tel qu’il était: avec ses habits râpés, lâchés et effilo-qués, avec ses souliers éculés, avecses crins ébouriffés; il le courbait à son insu, sous le joug de sa volonté; il imposait son aristocratique personne à la gueuserie de ce révolutionnaire; il le choyait, le caressait, parce qu’en lui une voix, plus forte que toutes, lui criait de prendre garde et de défendre contre ce produit de la rue, sa puissance et son autorité.–Laurades, bohême, demeurait un gamin de Paris endiablé et peu redoutable.–Laurades, correct, devenait un rival. Et Fabien avait déjà devant lui Émile Duchesne.

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Дата выхода на Литрес:
16 января 2025
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300 стр. 1 иллюстрация
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4064066318840
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