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Pierre Alexis Ponson du Terrail
Le grillon du moulin

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066330026
Table des matières
CHAPITRE I er
CHAPITRE II
CHAPITRE III
CHAPITRE IV
CHAPITRE V
CHAPITRE VI
CHAPITRE VII
CHAPITRE VIII
CHAPITRE IX
CHAPITRE X
CHAPITRE XI
CHAPITRE XII
CHAPITRE XIII
CHAPITRE XIV
CHAPITRE XV
CHAPITRE XVI
CHAPITRE XVII
CHAPITRE XVIII
CHAPITRE XIX
CHAPITRE XX
CHAPITRE XXI
CHAPITRE XXII
CHAPITRE XXIII
CHAPITRE XXIV
CHAPITRE XXV
CHAPITRE XXVI
CHAPITRE XXVII
CHAPITRE XXVIII
CHAPITRE XXIX
CHAPITRE XXX
CHAPITRE XXXI
CHAPITRE XXXII
CHAPITRE XXXIII
CHAPITRE XXXIV
CHAPITRE XXXV
CHAPITRE XXXVI
CHAPITRE XXXVII
CHAPITRE XXXVIII
CHAPITRE XXXIX
CHAPITRE XL
CHAPITRE XLI
CHAPITRE XLII
CHAPITRE XLIII
CHAPITRE XLIV
CHAPITRE XLV
CHAPITRE XLVI
CHAPITRE XLVII
CHAPITRE XLVIII
CHAPITRE XLIX
CHAPITRE L
CHAPITRE LI
CHAPITRE LII
CHAPITRE LIII
CHAPITRE LIV
CHAPITRE LV
CHAPITRE LVI
CHAPITRE LVII
CHAPITRE LVIII
CHAPITRE LIX
CHAPITRE LX
CHAPITRE LXI
CHAPITRE LXII
CHAPITRE LXIII
CHAPITRE LXIV
CHAPITRE LXV
CHAPITRE LXVI
CHAPITRE LXVII
ÉPILOGUE
I
II
CHAPITRE Ier
Table des matières
Ce Grillon était une jeune fille.
Et cette jeune fille trottinait, les pieds dans la rosée, un peu avant le lever du soleil, dans le sentier qui traverse les prés et va du moulin au village.
Jamais peut-être on ne verra plus joli sentier, et prés plus verts, et moulin plus babillard, et village plus rustique, et jeune fille plus fraîche, plus pimpante, plus adorablement jolie que le Grillon.
Le moulin était dans le pli d’un vallon, à un quart de lieue de la Loire, tout auprès du village qu’on appelle Férolles-les-Prés.
Et on a bien raison de lui donner ce nom, car vous chercheriez en vain du regard un labourage ou un vignoble. Il est entouré d’une ceinture de prairies vertes que bordent de grands peupliers mélancoliques.
Le moulin est tout au fond, derrière le clocher, au pied du premier coteau qui ferme le val. Le cours d’eau qui le fait tourner n’a pas de nom sur les cartes, même sur la carte du département. C’est un ruisseau tapageur qui sort des sables de Sologne, dont l’eau a légèrement le goût de la poix résine, mais qui est néanmoins claire, limpide, et étincelle comme du cristal quand un rayon de soleil parvient à se glisser au travers des saules qui croissent sur ses deux berges.
Le moulin a un nom: on l’appelle Brin-d’Amour. — Pourquoi? — Le magister, qui croit être savant, et le curé, qui l’est un peu, ne vous le diraient pas plus que moi. Les anciens du pays sont aussi ignorants que le magister. Le moulin s’appelle Brin-d’Amour, parce qu’il n’a pas d’autre nom.
Or, en ce temps-là, mettez que c’était il y a huit ou neuf ans, car cette histoire est toute fraîche, la meunière de Brin-d’Amour était une fort belle femme qui n’avait pas tout à fait quarante ans, et aurait bien pu n’en avouer que trente si on ne lui avait pas connu de par le monde un grand fils qui avait déjà tiré à la conscription il y avait beau jour.
Mame Suzon, comme on l’appelait, s’était mariée à quinze ans et elle avait été veuve à dix-neuf. Jamais elle ne s’était remariée.
Et, certes, les amoureux et les prétendants n’avaient pas manqué pourtant, et si on les eût mis à la file les uns des autres, ils auraient fait une jolie procession qui aurait pu aller de Férolles à Châteauneuf en se donnant la main.
D’abord mame Suzon était plus jolie, plus fraîche encore, plus blanche que les plus belles dames de la ville.
Elle avait des yeux bleus qui paraissaient bruns, des cheveux d’un noir de jais, un petit nez retroussé plein de malice et de bonté à la fois, des dents bien blanches et bien rangées, et lorsqu’elle riait, ce qui lui arrivait souvent, on aurait dit que le bon Dieu ouvrait un coin de son paradis et que les anges y jouaient à cache-cache.
Elle avait bien la taille un peu épaisse, mais où est le mal? Les tailles de guêpe ne se trouvent pas aux champs et ne font pas toujours le bonheur des villes.
Et puis, mame Suzon était quasiment une dame sous le rapport de la fortune.
Il y avait quarante arpents de bonnes terres qui ne devaient pas un liard aux hypothèques tout à l’entour du moulin, et le moulin était le premier, comme il était le plus joli de la contrée.
Au bord de la Loire, quand vous demandez à voir un moulin, on vous montre une poivrière en bois qui tourne sur un pivot et que le vent fait marcher. Quand il ne vente pas, il n’y a pas de farine, et sans farine comment faire du pain?
Ce diable de fleuve qu’on nomme la Loire, il ne donne de l’eau que lorsqu’il déborde: ou il vous laisse mourir de soif, ou il vous noie.
Brin-d’Amour était donc une exception.
Brin-d’Amour était un moulin à eau que le petit ruisseau faisait tourner en tout temps; un moulin modèle, qui faisait tic-tac nuit et jour, et broyait plus de grain à lui tout seul que toutes les vilaines baraques perchées sur des fourmilières, et qui ne parviennent pas à égayer le triste paysage qu’elles dominent.
Comment, avec une pareille dot, mame Suzon ne se serait-elle pas remariée, haut la main, si elle en eût eu fantaisie?
On disait même qu’un noble ruiné l’avait demandée.
Mais on dit tant de choses!
Ce qu’il y avait de certain, c’est que mame Suzon était restée veuve, concentrant toutes ses affections sur son fils Laurent et sur sa nièce Noémi.
Noémi avait quatorze ans lorsque Laurent tira au sort.
Laurent était un beau garçon, leste, bien découplé, travailleur et bon enfant.
Il avait les petits pieds, les petites mains, l’œil bleu et les cheveux noirs de sa mère.
Avec un brin de toilette, le dimanche, il était si faraud qu’il eût pu jouer le rôle de coq du village.
Noémi était une petite blonde piquante, alerte, rieuse comme sa tante, si mignonne qu’on eût dit une fée des bois, et en élevant l’orpheline, mame Suzon souriait et se disait:
— Quelle jolie bru j’aurai là quelque jour!
Mais, hélas! mère propose et fils dispose.
Un soir du mois de mars de l’année 185.., Laurent arriva au moulin avec une gerbe de rubans multicolores à son chapeau.
C’était le soir du tirage au sort.
Mame Suzon se mit à rire, et Noémi, l’espiègle petite fille rit plus fort encore, car toutes deux s’imaginèrent que Laurent leur faisait une farce.
En effet, le matin même, il avait amené un bon numéro.
Pourquoi donc jouait-il au conscrit?
Mais après avoir ri, les deux femmes se mirent tout à coup à pleurer.
Laurent était réellement conscrit; il voulait partir à la place d’un autre.
Cet autre était son frère de lait, un assez mauvais garnement dont les parents ne valaient pas cher.
Mais la mère de ce dernier avait nourri Laurent; Laurent aimait son frère de lait, et quand il avait vu le jeune homme tomber au sort, il avait consenti à partir à sa place.
Le mal n’était pourtant pas sans remède, attendu qu’il y avait de beaux écus au moulin, et que marne Suzon ne se ruinerait pas à remplacer son étourdi de fils.
Mais Laurent voulait partir.
Il sauta au cou de sa mère, qu’il prit à part, et lui dit:
— Laisse-moi aller. D’abord, je verrai du pays... Si je m’ennuie loin de toi, je vous l’écrirai, tu me remplaceras. Ensuite, vois-tu, je suis amoureux fou de Noémi, et elle n’a que quatorze ans, et avant deux ans il ne faut pas y penser.
Et, malgré tout, Laurent partit.
Et il y avait déjà deux ans qu’il était sous les drapeaux, ce qui fait que Noémi avait seize ans le jour où commence notre récit.
Et maintenant que vous savez le nom du moulin, celui de la meunière, et l’histoire de son fils, suivons, si vous le voulez bien, le Grillon, c’est-à-dire Noémi, qui s’en allait d’un pas léger à Férolles-les-Prés, un matin de septembre, comme sonnait l’Angelus, et peu soucieuse de mouiller ses petits pieds dans la luzerne qui avait envahi le sentier.
CHAPITRE II
Table des matières
Mais d’abord, pourquoi l’appelait-on le Grillon?
Elle avait environ cinq ans lorsque sa mère mourut.
Sa mère était la sœur de mame Suzon.
La pauvre femme était morte de chagrin, car elle avait épousé un mauvais sujet qui, après avoir tout mangé, était allé se noyer dans la Loire.
Donc, mame Suzon avait recueilli l’enfant et lui avait servi de mère.
La petite Noémi était alors toute malingre, toute chétive, noire comme un pruneau en dépit de ses cheveux blonds, et, quand elle fut installée au moulin, elle choisit pour sa place favorite le coin de la cheminée.
Tout le jour, et bien avant dans la soirée, elle était là, se roulant dans les cendres et écoutant chanter la marmite ou le chaudron sur le feu de bourrées et de javelles, et chantant pareillement des lambeaux de chansons, des fragments de cantiques, tout ce qu’elle entendait, et qu’elle retenait sans peine.
Quand elle prit sa nièce avec elle, mame Suzon était veuve aussi, et elle pleurait encore son homme. Les chansons naïves de la petite lui tombèrent sur le cœur comme un baume.
Pour la première fois peut-être, depuis bien longtemps, la veuve ne pleura plus chaque fois après souper.
Il y avait eu sécheresse, et pendant tout un long été le ruisseau tari n’avait pu faire tourner le moulin.
Du jour où la petite fut au moulin, on vit le ruisseau couler à flots.
Enfin, un vieil oncle du défunt meunier mourut et laissa un beau bien de près de vingt mille écus à son jeune neveu et à sa nièce par alliance.
Or il est une superstition populaire qui est commune à toute la France, c’est que cet insecte presque imperceptible qu’on nomme un grillon, qui s’établit dans les briques d’une cheminée derrière la plaque du foyer, qu’on voit rarement et qu’on entend chanter toujours, est une sorte de dieu lare, de génie familier et protecteur de la maison.
La chaumière qui possède un grillon est bénie de Dieu.
La petite Noémi ne quittait pas le coin du feu; de plus, elle chantait toujours.
En outre, depuis qu’elle était au moulin, le moulin tournait, les pratiques arrivaient, et avec eux les beaux écus, et en plus de tout cela l’héritage de l’oncle.
Pour sûr, Noémi portait bonheur.
Vous comprenez maintenant pourquoi on l’avait appelée le Grillon.
Quand elle fut grande, cependant, elle quitta le coin du feu, renonça à son rôle de Cendrillon et s’en alla comme les autres, à l’école d’abord, puis aux champs.
Mais comme elle chantait toujours et que d’ailleurs le bonheur était toujours à la maison, le nom de Grillon lui resta.
Donc, le Grillon s’en allait à l’aube, par le sentier qui descendait du moulin au bourg.
Un bourg de soixante feux, dans lequel il n’y avait qu’un bourgeois qui était un ancien cuisinier de Paris, et qu’on appelait le père Franval, ni gendarmerie, ni pompiers, ni aucun corps constitué, et qui n’avait jamais fait parler de lui d’aucune manière.
Le maire habitait un château à deux lieues de là.
L’autorité n’était donc représentée à Férolles que par l’adjoint, un bon paysan, le curé, un brave prêtre qui observait, en donnant tout aux pauvres, le vœu de pauvreté qu’il avait fait, et le maître d’école, qui était un vieux brave homme plus versé dans l’arpentage que dans la grammaire, et qui donnait vacance à ses écoliers chaque fois qu’il était en retard pour engranger sa récolte.
Du reste, l’adjoint, le curé et le maître d’école étaient unis comme les doigts de la main, se réunissaient l’hiver au presbytère et jouaient à la bête ombrée, un jeu inoffensif qui a quelque succès aux bords de la Loire.
Les élections n’avaient jamais divisé personne à Férolles-les-Prés. Le conseil municipal ignorait les orages, et quand le feu prenait quelque part tout le monde y courait.
Enfin, la femme de l’instituteur apprenait à lire aux petites filles, et jamais on n’avait eu de dissensions relatives à l’enseignement.
On dit même, mais nous n’oserions l’affirmer, que le préfet passant par là, avait donné à Férolles le nom de Commune-Modèle.
Le facteur qui venait de Jargeau ne passait que tous les deux jours; et encore passait-il de grand matin, ayant rarement une lettre à distribuer, et plus rarement encore une autre lettre à prendre dans la boîte vermoulue qui se trouvait auprès de l’église, tout à côté du maréchal.
En revanche, il portait une demi-douzaine de journaux politiques pour M. le maire, et de journaux de mode pour Mme la mairesse, lesquels étaient dans leur château, à deux lieues de Férolles, au haut du coteau qui ferme le Val, et par conséquent en Sologne.
Or, au château, le comte de S... — car le maire était comte, et son château était un vrai château, ce qui est rare dans le pays environnant — au château, disons-nous, une bouchée de pain, un morceau de fromage et un bon verre de vin attendaient ce modeste fonctionnaire auquel les paysans ont naïvement donné le nom de postillon. Ce qui faisait qu’il s’arrêtait à peine à Férolle, et y passait habituellement le matin, tant le verre de vin lui allongeait le cœur et les jambes.
Quand je vous aurai dit que, dans la poche de son tablier, le Grillon avait une lettre, vous comprendrez pourquoi elle marchait si lestement avant le lever du soleil. Elle voulait arriver à Férolles avant le facteur. Cette lettre portait cette suscription:
A monsieur Laurent Tiercelin,
caporal au 4e bataillon de chasseurs à pied,
à Lyon.
Donc le Grillon arriva à Férolles.
Les quelques maisons qui bordent l’unique rue commençaient à s’ouvrir.
Les hommes outillaient leurs charrues et garnissaient leurs chevaux; les femmes peignaient et décrassaient leurs marmots; le maître d’école battait un brin d’avoine dans sa grange, en attendant l’heure de la classe, et le bon curé sortait de son presbytère pour entrer à l’église et dire sa messe.
— Bonjour, Noémi, dirent les uns en la saluant.
— Bonjour, mamzelle, dirent les autres en souriant.
— Bonjour, Grillonnet, fit le maréchal qui allumait le feu de sa forge.
Le Grillon rendit saluts et sourires, entra dans la forge et dit à Mathurin Baudry, —c’était le nom du maréchal, — en le regardant de son petit air malin:
— On a beau se lever matin, on arrive toujours pour se chauffer chez vous.
— C’est à toi qu’il faut dire ça, ma petite, répondit le forgeron. Pourquoi te lèves-tu de si bonne heure?
— J’apporte une lettre pour le facteur. C’est bien son jour, n’est-ce pas?
— Oui, les mardis, jeudis et vendredis. Tiens, justement, le voici, ma mignonne, là-bas, au bout du grand chemin, auprès de la grange au père Siffet.
— Eh bien, dit la jeune fille, je vais à sa rencontre. Qui sait! il a peut-être aussi des lettres pour nous.
— C’est une lettre pour Laurent, ça, n’est-ce pas?
— Oui-da, et une longue encore... et quand il l’aura lue...
— Eh bien? lit le maréchal en clignant de l’œil.
— Eh bien, je crois qu’il se laissera remplacer et qu’il nous reviendra.
— Petite coquine, dit le forgeron, tu veux donc devenir Mme Laurent au plus vite?
Elle rougit et baissa sa jolie tête.
Le forgeron ajouta:
— Du reste, vous avez raison, ta tante et toi. On dit que nous allons avoir la guerre...
— La guerre! dit la jeune fille avec effroi.
— Je connais ça, moi qui ai été soldat... un malheur est vite arrivé... et quand on a du bien et un joli moulin au soleil, ma mignonne, c’est pas la peine de se rafraîchir la tête d’une prune sans eau-de-vie.
Le Grillon joignit les mains:
— La guerre! dit-elle, la guerre! mais vous me faites une peur affreuse, Mathurin!
Le facteur, apercevant la jeune fille, avait doublé le pas, de telle façon que le Grillon, tout ému du reste des paroles du forgeron, n’eut pas besoin d’aller à sa rencontre.
— Hé ! mamzelle Noémi, j’ai une lettre pour vous.
— Pour moi ou pour ma tante?
— Pour vous.
Et le facteur tendit la lettre.
— Ah! dit le Grillon en s’en emparant, c’est une lettre de Laurent. Quelque chose me disait en chemin qu’elle arriverait aujourd’hui.
— Ça va m’épargner une jolie trotte, fit le facteur.
Le Grillon décacheta la lettre avec une fiévreuse impatience; mais, dès les premières lignes, elle pâlit, ses yeux s’emplirent de larmes, et elle se laissa tomber presque sans connaissance dans les bras du forgeron et du facteur abasourdi.
CHAPITRE III
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Avant de dire ce que contenait cette lettre qui venait de produire une si vive émotion sur le Grillon, disons ce que renfermait celle que la jeune fille portait à la poste.
Elle était de marne Suzon à son fils.
La meunière écrivait:
«Mon cher enfant,
Voici deux années que tu es parti.
Tout le monde me dit que je suis toujours jeune; mais moi je sens bien que j’ai vieilli de dix ans depuis ton départ.
Il faut donc que tu reviennes.
D’abord j’ai besoin de toi. A la vente du pauvre père Bictaud, qui est mort cet hiver, j’ai acheté la petite ferme des Genetières. C’est trente arpents de plus à cultiver. Ensuite le moulin n’a jamais tant tourné, et nous ne pouvons plus suffire.
J’aurais comme une idée d’en construire un second, un peu plus haut.
Il y a bien de l’eau pour deux moulins dans le ruisseau.
Tu t’établirais et tu prendrais celui-là.
Voici que Grillonnet a seize ans; elle s’est faite belle fille et forte. Vous pouvez vous marier, mes enfants, M. le curé et M. le maire vous donneront la permission.
Par conséquent, reviens, mon bon petit homme, les yeux me tombent de te voir.
Je suis allée hier à Orléans et j’ai porté deux beaux sacs de mille francs à l’intendance pour ton remplacement.
En outre, dans cette lettre, je t’envoie cent francs pour ton voyage.
Mais si tu avais des dettes, et si ça ne suffisait pas, écris-nous poste pour poste, on te renverra ce que tu demanderas.
Hier, on disait que nous allions avoir la guerre. Ça me fait peur et j’en ai froid dans tout le corps. Vilain enfant que tu es! Avais-tu donc besoin de te faire soldat, et surtout de partir à la place de ce garnement de Michel qui est bien le plus mauvais sujet de tout le pays!
Ah! si je n’avais pas été si malade quand tu es né, ce n’est pas ces gens-là qui t’auraient nourri.
Il faut que tu sois bon comme le bon pain, mon enfant, pour n’avoir pas sucé de la méchantise avec un pareil lait.
Il n’y a pas dans tout le pays des brigands pareils à ces Brûlart; le fils ne vaut pas mieux que le père. C’est misérable, mais ça n’a que ce que ça mérite; ça vit de rapine et de braconnage, et ils m’en ont tant fait, tant fait, que je leur ai fermé la porte du moulin.
Faut même que je te donne une nouvelle qui te saignera un peu le cœur, car tu es bon, mon pauvre enfant. Ta nourrice, la mère Brûlart, est morte cet hiver. Nous n’avons pas voulu te l’écrire; mais puisque tu vas revenir, autant vaut que tu le saches tout de suite.
Elle est morte après avoir traîné deux mois, elle s’est confessée, ce qui a étonné tout le monde, car jamais elle n’allait à l’église et jurait comme une païenne. Je ne sais pas ce qu’elle a dit au curé, mais il est sorti de chez eux tout bouleversé, et même quand il m’a vue le lendemain à l’enterrement, il n’était pas encore remis.
On dit même qu’il a écrit une lettre sous sa dictée, et que cette lettre qui est adressée on ne sait à qui, a été déposée chez un notaire de Jargeau.
Quand la mère Brûlart a été morte, le père et le fils ont recommencé leur vie de vagabondage et de vol. Ça ne m’étonnerait pas qu’au premier jour ils fussent mis en prison; et c’est un bien mauvais service que tu as rendu à Michel de le remplacer. Le régiment l’aurait peut-être rendu meilleur et remis dans le bon chemin.
Enfin, mon enfant, reviens, reviens vite; Grillonnet n’ose trop rien dire, mais quand on parle de toi, sa petite poitrine se soulève, et en place de chanter, elle soupire, que ça m’en rend le cœur gros.
Nous vous marierons tout de suite, et crois bien, quoiqu’on dise que je suis toujours jolie, que je n’ai pas peur de devenir grand’mère.
Je t’embrasse mille fois et Noémi aussi.
Ta mère qui t’adore,
SUZANNE TIERCELIN.»
Cette lettre avait été écrite la veille au soir, entre la tante et la nièce, la tante souriant, la nièce soupirant de plus belle. Aussi, le lendemain matin, personne n’était encore levé au moulin que le Grillon était en route pour Férolles-les-Prés.
Voyons maintenant ce que contenait cette lettre apportée par le facteur et qui avait si vivement impressionné la jeune fille.
Elle était de Laurent.
Mais elle n’était pas timbrée de Lyon et portait, au contraire, la date de Chambéry.
Elle était adressée à Noémi et ainsi conçue:
«Comme tu es une brave et courageuse petite femme, mon cher Grillon adoré, c’est à toi que j’écris de préférence à ma mère, qui ne manquera pas de pleurer quand tu lui diras la nouvelle.
Nous sommes partis de Lyon à marche forcée, voici trois jours, et nous ne nous sommes arrêtés qu’ici, où, dit-on, nous nous reposerons une nuit.
Comme je pensais à toi, à notre bonne mère, et que j’allais me décider à revenir au pays et à me laisser remplacer, voici que le bruit que nous avons la guerre se répand dans le bataillon; on nous consigne à la caserne, et, quelques heures après, on nous dit que nous allons en Italie.
Pense donc ce qu’auraient dit les camarades si j’avais parlé de me faire remplacer.
On n’aurait pas manqué de prétendre que j’avais peur, et il n’y fallait pas songer.
Mais on dit que la guerre ne sera pas longue, que c’est l’affaire de deux ou trois batailles, et que dans six mois nous serons de retour.
Tu penses bien qu’alors, les camarades dont j’aurai partagé les dangers, les privations et les fatigues, ne pourront plus dire que je suis un poltron, lorsque je leur annoncerai que je retourne au pays pour faire ma petite femme de mon cher Grillonnet que j’aime de tout mon cœur.
Console bien notre mère, dis-lui combien je vous aime toutes deux, et puis n’allez pas vous imaginer qu’il peut m’arriver malheur.
J’ai toujours au cou les deux médailles que vous m’avez données quand je suis parti, et j’ai idée qu’elles me protégeront. Je t’écris sur mon genou. Nous sommes campés hors la ville, et nous sommes si las que la terre sur laquelle nous couchons me rappelle nos bons matelas de plume d’oie du pays.
Adieu, mon cher Grillonnet, au revoir plutôt, car je reviendrai, et bien vite, je te le promets. Tâche que notre mère ne pleure pas trop, et aime bien celui qui se dit pour la vie,
Ton petit mari.
LAURENT.
P. S. Ecrivez-moi: A M. Laurent Tiercelin, caporal au 4e chasseurs à pied. Faire suivre en Europe. Si d’ici là j’ai attrapé les galons de sergent, elle m’arrivera tout de même.
C’est de votre lettre que je parle.»
— Pauvre mamzelle! murmura le facteur en regardant Noémi qui fondait en larmes.
— Qu’est-ce qui arrive donc? demanda le forgeron qui fit sa grosse voix pour ne pas paraître ému.
Le Grillon lui tendit la lettre et continua à pleurer.
— Bah! dit l’ancien soldat, c’est pas une affaire après tout. J’en ai vu bien d’autres, moi, est-ce que je ne suis pas revenu?
Et comme il disait cela, un nouveau personnage entra dans la forge et dit:
— Qu’est-ce qu’elle a donc à pleurer comme ça le Grillon?
Ce nouveau personnage n’était autre que Michel Brûlart, le frère de lait de Laurent, celui-là même dont la meunière avait tracé un si triste portrait dans la lettre qu’elle écrivait à son fils.
CHAPITRE IV
Table des matières
Qu’on nous permette une rapide silhouette de Michel, le frère de lait de Laurent, qui venait d’entrer dans la forge de Mathurin Baudry.
Michel était du même âge que Laurent, puisqu’il était son frère de lait, et il était par conséquent sur ses vingt-quatre ans.
C’était un grand garçon maigre et sec, aux cheveux jaunes, à l’œil gris, à la figure longue éclairée par de petits yeux gris sans chaleur, aux lèvres minces recouvrant de vilaines dents longues et déchaussées.
Son père et lui jouissaient d’une assez mauvaise réputation dans la contrée environnante, et les gens de Férolles s’applaudissaient de ce qu’ils n’étaient pas sur la commune, leur chaumière s’élevant à bord de bois, sur le territoire de Souvigny.
Cultivateurs, ils ne cultivaient rien du tout, pas même les deux arpents de mauvaise terre qu’ils possédaient à l’entour de leur maison.
Les fermiers du voisinage les employaient quand ils ne pouvaient faire mieux, au temps de la moisson.
Les marchands de bois d’Orléans qui achetaient une coupe leur donnaient des bourrées à l’entreprise.
Ce dernier travail leur plaisait plus que tout autre, et la raison en était bien simple.
Tout en cordant du bois, le père et le fils étaient aux écoutes.
Si une meute chassait un lièvre, ils prenaient lestement leur fusil caché sous un fagot, couraient attendre la bête au passage, la tuaient et l’emportaient bien avant l’arrivée des chiens et du chasseur.
Le poulailler de Chàteauneuf leur payait le lièvre trois francs, et leur journée était bonne.
En hiver, ils tendaient des piéges à bécasses.
En été, ils prenaient de jeunes perdreaux au filet.
En toute saison, le bien d’autrui leur payait une dîme.
Arbres à fruits, graines, fourrages, pommes de terre, tout leur était bon.
Mais on les craignait, parce qu’on les savait capables de tout.
Le voyant entrer chez lui, le maréchal le regarda de travers.
— Qu’est-ce que tu veux? lui dit-il.
— Du feu pour allumer ma pipe, répondit le garnement.
Et il tira de sa poche un brûle-gueule tout bourré et se dirigea vers le fourneau, en disant:
— Qu’est-ce qu’elle a donc, le Grillon?
Noémi pleurait à chaudes larmes et n’avait pas même fait attention à lui.
— Ce qu’elle a? fit le forgeron d’un ton bourru, tu ne devrais pas le demander... car si elle pleure, c’est toi qui en es cause.
— Oh! c’te farce!
— A preuve, c’est que Laurent est parti à ta place...
— Ça, c’est vrai.
— Et que s’il lui arrive malheur...
A ces paroles, les larmes de Noémi redoublèrent, et elle leva les yeux sur le frère de lait de Laurent.
Noémi n’aimait certes pas Michel; elle avait même toujours éprouvé pour lui une aversion instinctive.
Néanmoins, en ce moment, elle obéit à un sentiment qui est assez fréquent et qui pousse les gens affligés à rechercher des gens qui partagent leur douleur.
Elle prit la lettre de Laurent et la tendit à Michel.
Michel savait un peu lire, à la condition de lire à mi-voix et même parfois d’épeler un mot.
— Eh bien, mamzelle, dit le facteur, me donnez-vous votre lettre?
— Non... c’est inutile, maintenant... répondit Noémi qui se mit à pleurer de plus belle.
Le facteur partit et les deux jeunes gens restèrent seuls avec le forgeron.
Michel s’était mis à lire la lettre de Laurent à mi-voix. Eut-il une émotion réelle, ou bien sut-il jouer habilement la comédie? C’est ce qu’il eût été difficile de préciser. Tout ce qu’on peut dire, c’est qu’à mesure qu’il lisait, sa voix devenait sourde et que, lorsqu’il eut fini, le forgeron lui vit de grosses larmes dans les yeux.
— Eh bien, ma foi, dit-il, tu es meilleur que je ne croyais.
Et il lui tendit la main.
— Ah! il t’aimait bien, va, Michel, dit le Grillon, que les larmes feintes ou vraies du garnement touchaient pareillement.
Et comme le forgeron, elle lui tendit la main.
— Si j’avais su cela, dit Michel, jamais je n’aurais voulu qu’il partît à ma place.
— Puisque tu n’es pas aussi mauvais qu’on le dit, fit Mathurin Baudry, tu ne vas pas laisser cette jeunesse s’en retourner seule au moulin, n’est-ce pas? Vois comme elle est pâle et toute tremblante.
— Grillonnet, dit Michel toujours ému, venez avec moi, je vas vous reconduire... Pauvre Laurent... Oh! j’ai envie de partir à mon tour...
Et il prit le Grillon par la main et lui dit:
— Venez avec moi... nous ne serons pas trop de deux pour donner cette mauvaise nouvelle à maman Suzon.
Le Grillon avait si grand besoin d’épancher sa douleur, qu’elle accepta ce qu’elle eût refusé en toute autre circonstance. Elle consentit à s’appuyer sur le bras de Michel.
On la vit retraverser l’unique rue du village, non plus rieuse et légère, mais pleurant comme une Madeleine, et sa douleur parut si vive que personne n’osa la questionner.
Seulement, quand elle fut passée, quelques voisins coururent à la forge et trouvèrent Mathurin Baudry tout soucieux; il raconta de quoi il retournait, et on l’écouta en hochant la tête.
Bien qu’elle fût riche, mame Suzon était aimée de tout le monde.
— Pauvre femme, disait-on, pourvu qu’il ne lui arrive pas malheur!
— Moi, disait le forgeron, je ne sais pas pourquoi, mais j’ai de mauvaises idées.
Et tandis que les commentaires allaient leur train à Férolles, Noémi retournait au moulin, soutenue par Michel qui jouait de mieux en mieux son rôle d’homme désolé.
A mesure qu’ils approchaient, les deux jeunes gens ralentissaient le pas.
A la douleur première de la jeune fille s’ajoutait maintenant une vague épouvante.
Comment annoncerait-elle à mame Suzon la terrible nouvelle?
Quand tous deux furent dans le sentier qui traversait le jardin potager planté au midi du moulin, le Grillon s’arrêta:
— J’ai peur, dit-elle.
— Moi aussi, murmura Michel.
Et comme ils faisaient cette réflexion, ils virent un homme à cheval qui s’en venait du moulin, un sac de farine devant lui.
— Ah! mon Dieu, dit Michel, c’est Nicolas Maurey, le charretier de Grangetaine; pourvu qu’il n’ait pas rencontré le facteur tout à l’heure, et que celui ci ne lui ait pas parlé de la chose.
— Eh bien? fit le Grillon étonnée.
— Il est si bête, Nicolas, qu’il aura appris cela sans ménagement à mame Suzon.
Le Grillon se prit à frissonner et doubla le pas.
CHAPITRE V
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Michel Brûlart avait deviné la vérité.
Ce Nicolas Maurey était le type le plus pur du charretier abruti et bestial qui ne sait que deux choses, faire claquer son fouet et maltraiter ses chevaux.
Pas méchant, mais brutal et têtu, et entrant en fureur si on lui disait qu’il ne ménageait pas son attelage.
Trop souvent le charretier croit qu’un cheval lui appartient et qu’il a le droit de l’accabler de coups les plus violents si la pauvre bête n’a pas la force de sortir d’une ornière ou de monter une côte.
Nicolas Maurey était bien cet être à demi sauvage, moitié homme et moitié brute.
Il allait chercher du sable à une marnière qui était au-dessus du moulin et appartenait à mame Suzon.
Celle-ci avait cédé au fermier de Grangetaine l’exploitation de ladite marnière.
Pour s’y rendre, il fallait croiser d’abord le raccourci qui conduisait de Férolles au plateau de Sologne, sur lequel était situé le château du maire, et passer ensuite dans la cour même du moulin.
Les choses étaient donc arrivées à peu près comme l’avait prévu Michel.
Le facteur avait rejoint Nicolas qui pestait, jurait et sacrait après ses chevaux, bien qu’ils ne fussent pas chargés et ne fissent aucun effort impuissant.
Mais l’habitude est une seconde nature, et le charretier ne pouvait faire deux pas sans injurier les bêtes, le bon Dieu, le paradis et les saints.
— Hé ! lui cria le facteur, en passant, t’as pas l’air commode, aujourd’hui.
Nicolas remit son fouet sur son cou et regarda le facteur de son gros œil rond stupide.
— Qu’est-ce que ça vous fait? dit-il.
— A moi, rien, dit le facteur, c’était une manière de te dire bonjour.
— Oh! hue! oh! dia! oh! hue! sacré nom! hurla le charretier.
— Puis, il fit claquer son fouet quatre ou cinq fois, et s’étant ainsi calmé, il regarda le facteur une seconde fois et lui dit:
— Qu’est-ce qu’il y a donc de neuf à Jargeau? On dit que l’avoine est à douze francs l’hectolitre.
— Je ne sais pas, dit le facteur; mais si tu veux du nouveau, je vas t’en apprendre.
— C’est-y que le foin serait r’augmenté ? Oh! dia! oh! hue! sacré nom!
Et il y eut un nouveau claquement de fouet.
— Il y a que nous avons la guerre, dit le facteur.
— La guerre! Oh! c’te farce! Avec ça que les chevaux ne sont déjà pas assez chers comme ça...
— Nous avons la guerre, répéta le facteur.
— C’est-y sur le Journal du Loiret? Faut pas s’y fier, parce qu’il dit un tas de choses qui ne sont pas exactes, ajouta le charretier, à preuve que l’autre jour il a marqué la paille à quarante-neuf francs et qu’elle n’était qu’à quarante-sept. Mais tous ces gribouille-papier, acheva le charretier, ça ne sait seulement pas comment le blé pousse.
— Ce n’est pas sur le journal, dit le facteur.
— Alors, c’est que c’est peut-être vrai...
— C’est Laurent Tiercelin, le fils à mame Suzon, qui vient de l’écrire, à preuve qu’il part de Lyon, où il était en garnison.
— Oh! hu! oh! dia! répéta le charretier, qui était arrivé à la croisière du chemin. Pourvu que le foin ne r’augmente pas encore, ça m’est égal. Bonsoir, postillon!
Le facteur prit le sentier qui montait au plateau, et Nicolas Maurey continua à injurier ses bêtes et à faire claquer son fouet jusque dans la cour du moulin.
Marne Suzon était sur la porte.
— Hé ! Nicolas? dit-elle.
Le rustre ôta son bon net de coton rayé blanc et bleu et dit:
— Qu’est-ce qu’il y a, bourgeoise?
— Avez-vous encore beaucoup de sable dans la marnière?
— Une trentaine de tombereaux.
— Tu diras à Jean Fessu, ton maître, que j’en reprendrai une dizaine, moi.
— Qu’est-ce que vous en voulez faire, bourgeoise?
— C’est pour mettre ici.
Et la meunière montrait la cour du moulin qui était devenue inégale et défoncée, çà et là, pendant la mauvaise saison.
— Vous voulez faire toilette? dit le rustre avec un gros rire.
Pourquoi donc pas? dit mame Suzon. On peut être de noce au premier jour et danser un brin ici.
— Qui donc que vous voulez marier?
— Peut-être bien ma nièce.
— Le Grillonnet?
— Oui-da, mon garçon.
— Et avec qui?
Mame Suzon se prit à sourire.
— Tu ne le devines donc pas, gros rustaud?
— Est-ce qu’on peut savoir?
— Et avec qui donc veux-tu que je marie ma nièce, si ça n’est pas avec mon fils? dit mame Suzon.
— Ah! oui; parlons en, dit le charretier; voilà qu’il est parti pour l’armée de la guerre.
— Il est à l’armée, c’est vrai, dit mame Suzon, mais il va revenir.
— C’est pas ce que dit le facteur.
Mame Suzon tressaillit.
— Qu’est-ce qu’il dit donc le facteur? fit-elle.
— Qu’on a la guerre, qu’on va se battre, et que Laurent est parti... à preuve qu’il l’a écrit...Oh! hue! oh! dia! Bonsoir, bourgeoise.
Et Nicolas fit claquer son fouet.
Mame Suzon, toute bouleversée, s’était assise sur le seuil de sa porte.
Elle avait des bourdonnements dans les oreilles et des titillements dans les yeux.
Que venait donc de lui dire cet homme?
Qu’était-ce que cette lettre dont il parlait?
A qui donc Laurent avait-il écrit?
Il est de certaines émotions qui ne se traduisent ni par des cris, ni par des larmes, mais par une prostration complète.
Les deux garçons meuniers étaient à leur besogne; les gens de la ferme étaient aux champs.
Une servante qui, à l’intérieur, vaquait aux soins du ménage, ne soupçonna même pas ce qui s’était passé.
Mame Suzon, affolée, stupide, les yeux fixés sur le chemin de Férolles, venait d’apercevoir le Grillon qui cheminait lentement en compagnie de Michel, le triste garnement, et son cœur de mère devina sur-le-champ la sinistre vérité.
Quand le Grillon et Michel arrivèrent, mame Suzon, affaissée sur le seuil, étaitcomme morte.
CHAPITRE VI
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Huit jours s’étaient écoulés.
La résignation aux maux sans remède est le propre des gens de la campagne.
Nature patiente et calme, douée d’une âpre énergie, le paysan, habitué à lutter contrelles caprices de la température, l’ingratitude du sol, les inondations et les incendies; le paysan, disons-nous, se soumet assez vite aux volontés d’en haut, si dures soient-elles.
Le rêve de bonheur de mame Suzon et celui de sa nièce Noémi se trouvaient maintenant indéfiniment ajournés et reculés.
Quand reviendrait Laurent?
Et Laurent reviendrait-il?
Telles étaient les deux questions solennelles et terribles que les pauvres femmes se posaient chaque matin et chaque soir.
Elles s’en allaient tous les jours, à six heures, entendre la messe à Férolles, priaient pour le pauvre soldat, et s’en revenaient ensuite au moulin.
Plus de chansons et plus de rires, mais pas de larmes non plus.
Les deux femmes avaient une de ces douleurs calmes et silencieuses qui sont les plus poignantes.
Un nouvel hôte s’était installé au moulin.
Cet hôte, c’était Michel Brûlart.
Le mauvais garnement, le braconnier, le vagabond, avait paru s’amender tout à coup.
Mame Suzon lui avait vu verser d’abondantes larmes, qui paraissaient sincères.
Comme, pendant plusieurs heures, la pauvre meunière avait été dans un état alarmant, Michel était resté auprès d’elle.
Le soir était venu: il avait soupé et couché au moulin.
Le lendemain, il s’était offert à aller à Orléans pour avoir des nouvelles positives de la guerre.
Il y était allé en effet et en était revenu avec cette vague espérance qu’on ne se battrait peut être pas.
C’était du moins ce qu’on lui avait dit à l’intendance.
Cette bonne nouvelle avait fait bien venir le messager.
Il était demeuré au moulin le lendemain encore.
Un des garçons meuniers s’étant pris la main dans un engrenage, s’était trouvé dans l’impossibilité de travailler.
Michel s’était offert à sa place.
— Tu as l’air de vouloir te ranger, lui avait dit mame Suzon. Reste donc, et conduis-toi bien ici, tandis que mon pauvre enfant se bat à ta place.
Deux jours après, on reçut la nouvelle d’un premier engagement entre les troupes franco-italiennes et l’armée autrichienne.
Ce premier engagement était une victoire, et la préfecture fit afficher un supplément au Moniteur des communes à la porte de toutes les mairies.
Le lendemain il arriva une lettre de Laurent. Le jeune homme écrivait du camp de San-Martino. Il avait pris part à la première bataille, il s’était bien conduit, et il était porté pour le grade de sergent. Sa lettre était toute pleine de cette humeur belliqueuse qui fait le fond de notre caractère national et transforme un paysan en héros en moins de huit jours.
Les deux femmes allèrent porter un cierge à l’autel de la Vierge, et, au retour, mame Suzon fit faire une distribution de pain aux habitants les plus nécessiteux du pays.
Michel travaillait avec ardeur, ne quittait plus mame Suzon ni le Grillon, et allait chaque matin au-devant du facteur avec l’espérance d’avoir une nouvelle lettre de Laurent.
Les gens de Férolles eux-mêmes s’étaient émus de cette transformation subite.
Les uns disaient:
— Jamais nous n’aurions cru que Michel fût capable d’un bon sentiment.
Les autres corrigeaient cette opinion par celle-ci:
— Si le père et la mère n’avaient pas été des mauvais sujets et qu’ils l’eussent élevé autrement, cet enfant n’aurait pas mal tourné.
Quant au père Brûlart, depuis que son fils travaillait, il se montrait de temps en temps au cabaret de Férolles et haussait les épaules quand on lui parlait de Michel.
— Puisqu il est au moulin, disait-il, qu’il y reste! c’est un fier débarras pour moi.
On l’avait même entendu formuler des menaces contre son fils; et le bruit en était venu aux oreilles de mame Suzon qui lui avait dit:
— Travaille, mon enfant, et je prendrai soin de ton avenir. Ne t’inquiète pas de ce que dit ton père. Si tu deviens un brave garçon et un bon ouvrier, quand mon Laurent sera revenu, il ne regardera pas à te donner quelques milliers de francs pour t’établir.
Il y avait donc déjà huit jours que Michel était au moulin.
Au lieu de coucher dans le corps de logis principal, et par conséquent sous la même clef que mame Suzon et sa nièce, il s’était modestement installé dans la chambrette attenante à l’écurie et qui était destinée au charretier, en temps ordinaire.
Mais comme le charretier qu’on avait alors était marié avec la servante, il n’occupait pas la chambrette, et Michel s’en était accommodé.
Or donc, ce soir-là, après souper, après une prière faite en commun pour le soldat, Michel souhaita la bonne nuit à la meunière et au Grillon et s’alla coucher.
La nuit était si noire que, pour traverser la cour, il fut obligé de prendre une lanterne, de peur de se jeter dans le trou au fumier qu’on venait de vider.
Seulement, une fois dans son réduit, au lieu de se déshabiller, il se glissa tout vêtu sous ses couvertures, après avoir éteint la lanterne.
Puis il attendit.
Avait-il donc quelque expédition de braconnage en tête, et sa conversion n’était-elle pas complète?
Il attendit environ une heure.
Comme on était dans la belle saison, on pouvait coucher les fenêtres ouvertes.
Michel avait donc laissé la sienne entrebâillée, et il prêtait l’oreille à ces moindres bruits lointains de la nuit qu’un braconnier distingue si merveilleusement.
Les grenouilles coassaient au bord de l’écluse.
Le moulin tournait; au loin, dans les champs, on entendait le houhoulement monotone d’un hibou.
Puis il vint un moment où le houhoulement parut se dédoubler.
Au lieu d’un hibou, Michel en entendit deux.
— Eh! se dit-il, je crois que v’là le moment.
Et il sortit lestement du lit, prit ses sabots à la main, se glissa hors de la chambrette, traversa l’écurie, monta l’échelle du grenier à foin et sortit par la porte de ce dernier endroit.
On entendait toujours chanter deux hiboux.
Michel, toujours nu-pieds, se mit à courir à travers champs.
Quand il fut à cent pas du moulin, il posa deux doigts sur sa bouche, et fit à son tour entendre un cri semblable à celui qu’il avait entendu.
Ce n’était plus deux hibous qu’on entendait, c’était trois.
Puis Michel se remit en route, et ne craignant plus d’être entendu des gens du moulin, il remit ses sabots.
CHAPITRE VII
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Michel Brûlart chemina encore environ un quart d’heure.
Puis il s’arrêta de nouveau.
Un seul hibou chantait maintenant.
C’était celui-là qui n’avait ni rendez-vous, ni consigne, ni mot d’ordre, le vrai hibou, par conséquent, et non point l’homme qui en imitait le son glapissant et monotone.
Michel remit ses deux doigts dans sa bouche et fit entendre un second appel.
On lui répondit du fond d’une sapinière voisine.
Alors il doubla le pas.
La nuit était bien noire; néanmoins, à dix ou douze mètres de distance une silhouette qui s’agitait faiblement au-dessus du sol apparut à Michel.
— Là ! dit-il, qui donc va là ?
— Une belle nuit pour poser des collets, répondit une voix.
Michel reconnut la voix:
— Holà ! père, dit-il, est-ce vous?
La silhouette marcha vers lui et prit forme humaine.
— C’est moi, dit-elle.
Et le père et le fils Brûlart s’abordèrent et se donnèrent la main.
— Vous le voyez, dit Michel, je suis exact.
— J’avais peur que tu ne viennes pas.
— Pourquoi donc ça?
— Je me disais comme ça qu’on ne t’avait pas fait la commission.
— Si fait bien, on me l’a faite.
— Ah!
— La mère Pitache a passé par le moulin, tantôt, avec sa besace et son bâton. Il n’y avait personne; alors elle s’est approchée de moi et m’a dit vivement:
— Tu es un mauvais fils de laisser ainsi ton père tout seul.
— Ah! elle t’a dit cela?
— Oui, mais elle riait...
— Pardine! elle sait nos affaires aussi bien que nous... et puis?
— Alors elle m’a fait votre commission, à savoir que vous m’attendriez ici, et je suis venu.
— C’est bien! dit le père Brûlart.
— De quoi s’agit-il, papa?
— Mais, c’est au contraire pour savoir ce qu’il y a de nouveau que je t’ai fait venir.
— Oh! rien du tout.
— Qu’est-ce qu’on fait au moulin?
— La Suzon pleure toujours un brin, le soir.
— Et la petite?
— Aussi.
— Tu auras un joli bien, mon garçon, dit le père Brûlart.
— Oh! je ne l’ai pas encore...
— Et une jolie petite femme.
— Qui sait?
— Va, la mère Brûlart, en mourant, a arrangé tout ça. Sois tranquille, seulement faut bien gouverner ta barque, mon garçon.
— Oui, papa.
— Tout ira comme sur des roulettes, mon garçon, dit encore le père Brûlart.
— Mais, papa, dit Michel, il y a une chose à laquelle vous n’avez pas songé.
— Laquelle?
— Si Laurent revient de là-bas.
— Je te dis qu’il ne reviendra pas, moi.
— Oh! qu’est-ce que vous en savez?
— La mère Pitache en est sûre.
— Vous croyez donc aux sorciers?
— Aux sorciers, non; mais à la mère Pitâche, oui.
— Elle dit pourtant la bonne aventure.
— C’est justement pour ça.
— Comment donc qu’elle peut savoir l’avenir?
— Je ne sais pas; mais ce que je sais bien, vois-tu, c’est que tout ce qu’elle a prédit est arrivé.
— Ah! c’est-y bien sûr, ça?
— Elle a dit, voici trois ans, que M. Soulary, le notaire de Saint-Florentin, mourrait avant Noël. Le jour de la Saint-Hubert, il s’est tué en passant une haie.
— Bon!
Elle a dit que la femme à Chesneau le cantonnier, qui était mariée depuis six ans et toujours bréhaigne, aurait un enfant.
La femme à Chesneau est accouchée neuf mois après.
Tout ça, tu penses bien, nous a donné confiance, à la mère Brùlart et à moi, et nous avons arrangé ta petite affaire.
— Vous êtes bien bon, papa.
— Mais, reprit le père Brûlart, les bons comptes font les bons amis...
— Ça, c’est vrai.
— Et si je t’ai fait venir, ce n’était pas seulement pour savoir ce qui se passait... c’était encore pour que nous arrangions nos affaires.
— Quelles affaires?
— Les nôtres, donc.
— Hein?
— Tu comprends, mon garçon, poursuivit le père Brûlart, que je suis très-vieux, et que je ne veux plus travailler.
— Oh! vous avez raison, papa, et si la chose arrive, je prendrai joliment soin de vous.
— Je n’en doute pas, je n’en doute pas, mon garçon.
— Vous viendrez vivre au moulin...
— Merci bien! mame Suzon m’y ferait une jolie vie.
— Ou je vous donnerai ce que vous voudrez...
— Non, c’est pas encore ça, mon garçon.
— Ah!
— Vois-tu, continua le vieux braconnier, quand on a cinquante-sept ans, comme moi, faut être à la merci de personne.
— Oh! papa...
— Faut avoir sa petite affaire, du bien et des écus. Qué que t’en dis?
— Voyons, papa, dit Michel, causons peu et causons bien. Qué que vous voulez?
— Je te dirai ça tout à l’heure.
— Pourquoi pas tout de suite?
— Parce qu’on n’est pas bien dans l’obscurité pour parler de ses affaires.
— Où voulez-vous aller?
— A la maison. Nous y serons dans un petit quart d’heure, histoire de traverser la sapinière. La mère Pitache y est, justement.
— Ah! elle y est?
— Sans doute, elle est de l’affaire, elle veut jaser un brin de ses petits intérêts.
— Ah! elle aussi?...
— Elle aussi; et je te vais donner un conseil.
— Parlez...
— Il ne faut pas être regardant avec elle, mon garçon.
— Vous croyez?
— Elle pourrait tout démolir, et c’est pas la peine.
Sur ces derniers mots, le père Brûlart prit son fils par le bras et ils se mirent à suivre un petit sentier qui grimpait en zigzag au flanc du coteau qui recouvrait le sapinière.
CHAPITRE VIII
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En haut du coteau, la Sologne commence.
Adieu la plaine fertile du Val, les bonnes fermes bien grasses, les fortes prairies que la Loire engraisse de son limon! Adieu les villages aux jolies maisons de brique rouge! C’est la pauvre terre qui commence, la terre sablonneuse et maigre, avec ses forêts de sapins et ses landes incultes, et ses habitations clair-semées.
Quand ils furent en haut du coteau, le père et le fils, à qui le pays était familier, se mirent à arpenter le sol sablonneux avec une agilité de véritables maraudeurs nocturnes.
Bientôt, au travers des arbres, ils aperçurent une lueur, et dans le ciel d’un bleu foncé une colonne de fumée noire.
C’était la maison des Brûlart.
Quand nous disons la maison, c’est par pure politesse. C’était une affreuse chaumière, moitié boue et moitié torchis, élevée, au milieu d’un carrefour de forêt, formant une pièce unique, au milieu de laquelle on avait pratiqué un trou pour la fumée.
Deux grabats s’y trouvaient, en compagnie d’une table boiteuse et de quelques rondins de troncs d’arbres convertis en sièges.
Quand les deux Brûlart entrèrent, une vieille femme s’y trouvait installée au coin du feu.
Elle avait superposé sur deux pierres qui servaient de chenets une demi-douzaine de souches qui flambaient comme des allumettes.
Et, accroupie, les mains décharnées exposées à la flamme, elle attendait.
Elle et le père Brûlart ne s’étaient pas vus depuis le matin.
Seulement, il avait été convenu qu’ils se retrouveraient en cet endroit dans le courant de la soirée.
Comme il n’y avait rien à voler chez lui, quand le père Brûlart quittait la maison, il posait la clef sous une grosse pierre auprès de la porte et s’en allait fort tranquille.
Tandis que ce soir-là le vieux braconnier allait à la rencontre de son fils, la vieille était arrivée par un autre côté, s’était installée et avait fait du feu.
— Eh bien! le voilà, dit-elle en voyant Michel entrer derrière son père.
— Oui, la mère.
— Est-il gentil!
Et la vieille, qui était hideuse et ressemblait trait pour trait à une sorcière de Macbeth, la vieille eut un effroyable sourire à l’adresse du jeune homme.
— Il fera ce que nous voudrons, dit le père Brûlart, c’est un bon fils.
— Pour ça oui, ricana Michel.
Le père Brûlart ferma la porte, poussa un des rondins vers le feu, s’assit dessus et dit:
— Maintenant, nous pouvons jaser.
— Je veux que le diable m’emporte, dit Michel, si je sais ce que vous voulez me dire!
Le père Brûlart haussa les épaules.
— Les enfants, c’est toujours pressé, dit-il.
— Alors parlez, dit Michel.
Et il s’assit à son tour.
— Voyons, reprit le père Brûlart, une supposition, petit, tu as ton fusil et tu es à la chasse.
— Bon!
— Je ne suis pas ton père, je suis le premier venu, comme qui dirait un bûcheux. Je te dis: Mon garçon, je sais où il y a un sanglier en bauge; si je te le fais tirer, m’en donneras-tu un jambon?
— C’te bêtise! fit Michel.
— Eh bien, entre nous, c’est la même chose.
— Comment ça?
— Je te mène au bord du coteau, un matin, et je te montre là-bas, sous nos pieds, le moulin de Brin-d’Amour, les bonnes terres qui l’entourent, la jolie fille qui est dedans, et je te dis: «Veux-tu le moulin, veux-tu les terres, veux-tu la fille?»
Naturellement tu signes, et le marché est conclu. Mais qué que tu donnes pour tout ça?
— Ce que vous voudrez, dit Michel.
— Moi, dit la vieille femme, je veux deux mille francs.
— Vous les aurez.
— Et moi dix mille, fit le père Brûlart.
— Ça va, dit encore Michel.
— Mais je les veux tout de suite, reprit la vieille.
— Et moi aussi, fit le père.
Michel se mit à rire.
— Est-ce que vous vous moquez de moi? dit-il.
— Pourquoi donc ça?
— Où donc voulez-vous que je prenne douze mille francs?
— En écus, nulle part.
— Alors...
— Mais tu peux nous faire une reconnaissance. Vois-tu, poursuivit le père Brûlart, comme je te dis, les bons comptes font les bons amis. J’ai pris mes petites précautions.
— Ah!
— J’ai fait un bout de chemin tantôt.
— Où êtes-vous allé ?
— A Jargeau, voir le père Boulay, un brave homme qui vend du tabac, du papier timbré et de bon conseils.
Alors le père Brûlart ouvrit sa blouse, déboutonna la veste qui était par-dessous et en retira deux feuilles de papier timbré noircies chacune de quatre ou cinq lignes.
— Vois-tu, continua-t-il, c’est le père Boulay qui a rédigé ça, et il me l’a lu; c’est bon.
— Comment y a-t-il? fit la vieille femme avec avidité, car elle ne savait pas lire beaucoup plus que Brûlart.
Le braconnier donna lecture du premier:
«Au premier janvier prochain, je payerai à l’ordre de François-Auguste Brûlart, etc..., la somme de dix mille francs.»
— Tu n’as qu’à signer ça, dit-il ensuite.
— Et l’autre? fit Michel.
— L’autre, répondit Brûlart, est de deux mille francs, à l’ordre de Joséphine Pacaud, dite la mère Pitache.
Quand Michel eut pris connaissance des deux billets qui avaient été libellés par le père Boulay, de Jargeau, marchand de tabac, de papier timbré et de bons conseils, Brûlart père alla ouvrir un vieux bahut dans un coin de la chambre, et en retira une fiole d’encre après laquelle pendait une ficelle à laquelle une plume était attachée.
Comment y avait-il de l’encre en cet endroit?
C’est ce qu’il est facile d’expliquer.
Pendant le dernier hiver, un marchand de bois qui avait acheté des coupes dans le voisinage avait employé les deux Brûlart, et s’était installé chez eux une ou deux fois par mois pour faire ses comptes et payer ses ouvriers.
La plume et l’encre étaient restées.
Le père Brûlart posa le tout devant Michel et lui dit:
— Allons, mon garçon, faut signer ça.
CHAPITRE IX
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Michel Brûlart savait lire.
Avant de prendre la plume, il prit les deux billets qui avaient été écrits de la main du père Boulay, le marchand de tabac et de bons conseils, et il se mit à les lire attentivement l’un après l’autre.
— C’est-y bien ça? dit le père Brûlart.
— Parfaitement ça.
— Signe donc alors.
— Un moment, papa, faut songer à tout.
— Plaît-il?
— Une supposition que rien de tout ce que vous me promettez, la vieille et vous, n’arrive...
— Ça arrivera, mon garçon, dit la mère Pitache.
— Je ne dis pas non, mais... enfin... ça peut ne pas arriver.
— Eh bien? fit le vieux braconnier.
— Eh bien, je vous dois néanmoins douze mille francs.
— Imbécile! dit le vieux, qu’est-ce que ça te fait?
— Comment! qu’est-ce que ça me fait?
— Puisque tu n’as pas douze mille sous, tu dois être bien tranquille.
— Savoir; je puis amasser de l’argent par mon industrie.
Le père Brûlart haussa les épaules.
— Oui ou non, dit-il, veux-tu signer?
Michel hésitait toujours.
Alors la sorcière intervint.
— Mon garçon, dit-elle, je suis vieille, je n’ai plus de force, et ça me fatigue beaucoup de me mettre en état de voyance; mais ça ne fait rien, je vas frapper encore une fois à la porte de l’avenir.
— Ah! dit Michel.
La vieille se leva, prit un morceau de bois à demi brûlé et se mit à décrire des signes mystérieux sur le mur avec le bout qui était réduit à l’état de charbon.
— Qu’est-ce que vous faites donc là ? demanda Michel.
— Tais-toi, dit le père Brûlart.
La sorcière en sabots traça plusieurs raies qu’elle croisa, ménageant ainsi des cases d’inégale grandeur.
Puis elle se prit à marcher d’abord de long en large et d’un mur à l’autre en comptant ses pas.
Après quoi elle inscrivit le nombre de ses pas dans une des cases.
Ensuite, elle tourna sur elle-même comme un derviche et, les yeux au ciel, les lèvres frémissantes, elle murmura des paroles que ni le père ni le fils ne comprirent.
De temps en temps elle interrompait son mouvement de rotation, revenait au mur et inscrivait un autre chiffre dans une des cases.
Tout à coup ses yeux se fermèrent, tout son corps fut pris d’un tremblement nerveux, et elle dit:
— Ecoutez-moi!... écoutez-moi!...
En même temps elle se laissa choir sur l’un des rondins qui servaient de sièges.
Son attitude, son visage avaient quelque chose de mystérieux et d’effrayant tout à la fois.
— Regarde et écoute! dit le père Brûlart.
Ce vieil ivrogne qui, le dimanche, dans les cabarets de Férolles ou de Souvigny, se vantait de ne pas croire à Dieu, avait une foi aveugle dans les momeries de la mère Pitache.
— Ecoutez! écoutez! reprit-elle d’une voix inspirée, je vois...
— Que voyez-vous? demanda Michel quelque peu impressionné, lui aussi, de ce rôle de sibylle frémissante sur son trépied.
— Je vois des soldats, beaucoup de soldats...
— Ah!
— Boum! boum! j’entends le canon... je vois de la fumée... Oh! quelle fumée!... c’est une grande bataille...
— Et Laurent y est-il?
— Oui.
Les tremblements nerveux de la sorcière redoublèrent.
— Bing! dit-elle enfin.
— Qu’est-ce que c’est? demanda le père Brûlart.
— C’est Laurent qui est frappé d’une balle.
— Où ça?
— Au milieu du front... il tombe... il est mort...
— Et cette grande bataille, demanda Michel haletant, quand aura-t-elle lieu?
— Approche-toi du mur, dit la sorcière qui avait toujours les yeux fermés.
— J’y suis, dit Michel.
— Combien ai-je tracé de carrés?
— Huit.
— Quel chiffre y a-t-il dans le septième.
— Le chiffre 3.
— Alors, ce sera dans trois jours.
Et, comme si elle eût été épuisée par ce dernier effort, elle glissa du rondin sur le sol et s’y allongea toujours frémissante, toujours agitée par des convulsions, balbutiant des mots sans suite.
Puis, les convulsions diminuèrent; elle cessa de parler et resta comme morte.
Alors le père Brûlart regarda son fils et lui dit avec un accent de triomphe:
— Eh bien! as-tu entendu?
— Oui, dit Michel.
— Y crois-tu?
— Oui.
— Signe alors.
— Ma foi! dit Michel, avec des gens comme vous, faut se méfier, vous seriez capables de tout dire si je ne faisais pas ce que vous voulez.
Et il prit la plume et signa successivement les deux obligations.
La sorcière paraissait évanouie.
— Ne t’en occupe pas, dit le père Brûlart, elle est toujours comme ça lorsqu’elle a dit la bonne aventure; elle va dormir une heure, puis elle ne se souviendra plus de rien.
En même temps il approcha du feu les deux billets pour faire sécher la signature.
Quand ce fut fait, il les plia et les mit soigneusement dans sa poche.
— A présent, dit-il, je crois que tu peux t’en aller; il ne faut pas qu’on s’aperçoive de ton absence au moulin.
— Est-ce qu’il n’y a pas de quoi boire un coup? demanda Michel.
— Il n’y a rien du tout, pas même de l’eau.
— Alors, bonsoir; quand vous reverra-t-on, père?
— J’irai à Férolles demain, peut être que je passerai par le moulin.
— Ah!
— J’ai quelque chose dans l’idée, tu verras.
Michel s’en alla.
Une heure après, il était couché et rêvait qu’il possédait le moulin, et qu’il venait d’épouser le Grillon, le matin même, à l’église de Férolles-les-Prés.
CHAPITRE X
Table des matières
Le lendemain matin, il n’était pas encore cinq heures, lorsque Michel Brûlart se rendit à sa besogne.
Jamais mame Suzon n’avait eu un garçon de moulin plus travailleur.
Le Grillon, lui aussi, était levé.
Seule de la maison, la meunière dormait encore.
Elle avait tant pleuré depuis huit jours, la pauvre femme, elle avait si peu fermé l’œil durant la nuit, que la lassitude physique avait fini par triompher de l’inquiétude morale.
Le Grillon, qui couchait dans sa chambre, la voyant dormir si paisiblement, s’était levée et s’était glissée dehors pour recommander aux domestiques réunis dans la cuisine pour le repas du matin de faire le moins de bruit possible.
Tandis que les gens du moulin mangeaient la soupe, le Grillon traversa la cour et s’en alla jusqu’à la porte charretière.
De là on voyait le sentier qui menait à Férolles se dérouler comme un long ruban blanc au milieu des prés verts.
L’Angelus sonnait.
C’était aussi l’heure où le postillon faisait son apparition matinale.
Or, depuis huit jours, le brave homme avait une consigne: passer par le moulin, quand il aurait une lettre, avant d’aller à Férolles.
Cela l’allongeait d’une grande demi-heure; mais le Grillon lui avait mis une pièce de quarante sous dans la main en lui disant:
— Il y en aura une autre chaque fois.
Or donc, le Grillon s’était assise en dehors de la cour, les yeux fixés sur le sentier que celui qui venait de Jargeau croisait à mi-chemin, et, le cœur palpitant, elle interrogeait l’horizon.
En ce moment, Michel sortit du moulin et vint à elle.
— Grillonnet, dit-il, vous espérez donc que le postillon viendra aujourd’hui?
— Oui, répondit-elle.
— Nous avons eu cependant une lettre de Laurent il y a trois jours.
— C’est vrai.
— Et vous pensez bien qu’il ne peut pas toujours écrire.
— C’est égal, dit-elle, j’ai idée pour ce matin.
— Ah! cher Grillonnet, dit Michel, qui sut donner à sa voix une inflexion émue, si je vous dis ça, ma mignonne, c’est pour que vous ne vous tourmentiez pas trop...
— Ah! s’écria le Grillon, le voilà !
— Qui?
— Le postillon.
Et elle étendait la main vers le sentier qui venait de Jargeau et qui coupait en croix celui de Férolles.
En effet un homme venait d’apparaître au milieu de la double haie qui bordait le sentier.
C’était bien le facteur.
Le modeste fonctionnaire était encore à une centaine de pas de la croisière des deux chemins.
Alors le cœur du Grillon battit plus vite et plus fort, et elle demeura immobile, muette, les yeux fixés sur la bifurcation.
Quand le facteur serait là, s’il faisait demi-tour et descendait sur Férolles, c’est qu’il n’avait pas de lettre. Si, au contraire, il remontait vers le moulin, oh! alors...
Et le facteur, en effet, tourna tout à coup le dos à Férolles et allongea le pas dans la direction de Brin-d’Amour.
Le Grillon n’y tint pas. Elle s’élança à sa rencontre et Michel la suivit.
Cinq minutes après les deux jeunes gens et le facteur s’abordaient.
Le facteur avait une lettre, et cette lettre était adressée à Mlle Noémi.
Le Grillon l’ouvrit avidement.
La lettre commençait par ces mots:
«Ma chère petite femme,
Je continue à me bien porter...»
Le Grillon jeta un cri de joie; puis elle s’assit sur le revers du fossé qui longeait le chemin, et tandis que le facteur s’en retournait, elle se mit à lire, laissant Michel lire aussi par-dessus son épaule.
«Je continue à me bien porter, disait Laurent Tiercelin, et bien que nous nous soyons battus hier pendant trois ou quatre heures, je n’ai pas une égratignure.
L’ennemi se concentre à quelques lieues d’ici, et on nous dit que dans cinq ou six jours nous livrerons une grande bataille.
Si nous sommes vainqueurs, ce dont je ne doute pas, la campagne, dit-on, sera finie.
Ah! si cela était vrai!...
Comme vous me verriez vite arriver à Brin-d’Amour, ma mère et toi, mon bon Grillonnet!
Le cœur me bat de joie rien que d’y penser.
Enfin, ne vous désolez pas trop là-bas. Quelques mois sont bientôt passés.
Et puis n’allez pas vous faire des vilaines idées noires.
Je passe à travers les balles, qui ne me touchent pas.
Je crois que c’est la médaille que tu m’as envoyée qui en est cause.
Embrasse bien notre mère, mon cher Grillon, et tous ceux qui te parlent de moi, Mathurin Baudry le forgeron, et Michel qui, me dis-tu, est devenu tout à fait bon.
Dis-lui bien que je l’aime toujours comme un frère et que, puisqu’il se range, quand je serai de retour, nous verrons à l’établir.
Adieu encore, au revoir plutôt. Je te couvre de baisers.
LAURENT.»
Le Grillon riait et pleurait en lisant cette lettre.
Quand elle eut fini, elle se tourna vers Michel:
— Eh bien, qu’est-ce que tu en penses, toi?
— Moi, dit Michel, je pense que ce qu’il dit est vrai, que ça va être bientôt fini et que dans un mois au plus tard il sera ici.
— Oui... mais... cette grande bataille dont il parle?
— Bah! il en reviendra comme des autres.
— Oh! j’ai peur, dit le Grillon en frémissant.
— Puisqu’il a votre médaille....
— C’est égal, j’ai le frisson, j’ai envie d’aller à Férolles.
— Viens avec moi, Michel.
— Pourquoi faire, mamselle?
— Nous irons brûler un cierge à l’autel de la Vierge.
— Comme vous voudrez, dit Michel.
Et tous deux prirent le chemin de Férolles.
En route, Michel se disait:
— La Pitache est une bonne sorcière, et elle a bien parlé de la grande bataille qui va avoir lieu. Puisqu’elle a deviné pour ça, pourquoi donc qu’elle se tromperait sur le reste?
Et Michel, fermant à demi les yeux, se vit le maître du moulin et le mari du Grillon.
CHAPITRE XI
Table des matières
Tandis que Michel et Noémi s’en allaient à Férolles, une scène d’un autre genre se passait dans le cabaret même du village, lequel était porte à porte avec la forge de Mathurin Baudry.
Il y avait eu la veille une noce.
Les noces ne se font pas à la campagne autrement qu’à la ville.
On mange et on boit avant la danse; au milieu du bal, les mariés s’en vont et les invités se remettent à boire et à manger.
Le soleil avait surpris une vingtaine de paysans des deux sexes dans le cabaret.
Les femmes dormaient debout, les hommes buvaient toujours.
Tout à coup il y eut comme un froid au milieu de cette gaieté avinée.
Un homme qui n’était pas invité, que personne n’attendait, entra dans le cabaret.
Cet homme qu’on estimait peu et qu’on redoutait beaucoup, dont les haillons sordides contrastaient tristement avec les habits du dimanche des gens de la noce, n’était autre que le père Brûlart.
Il avait un sac sur le dos, et dans ce sac une demi-douzaine de lapins pris au collet.
— Il paraît qu’on s’amuse ici, dit-il d’un ton ironique; vous êtes bien heureux d’être de noce, vous autres, cela vaut mieux que de traîner toute une nuit dans les bois.
— Pour colleter les lapins de M. le maire, sans doute, fit Mathurin Baudry, qui était de la noce.
— Le gibier n’est à personne quand il court, répondit Brûlart. Il est à celui qui le prend.
— Ah! tu crois ça, toi?
— Pardi! et c’est la vérité pure. Est-ce que vous n’allez pas m’offrir un verre de vin, vous autres?
— Tiens, bois, vieux coquin, dit Mathurin qui lui tendit un verre plein.
— Tu es honnête avec les camarades, ricana le père Brûlart. A votre santé, vous autres!
Et reposant son verre vide sur la table:
— Voici quinze jours que je suis dans les bois, dit-il, et que je ne sais rien de rien; qu’est-ce qu’il y a de nouveau?
— Pas grand’chose, dit l’un.
— L’avoine augmente toujours, dit le charretier Nicolas Maurey, qui était pareillement de la noce.
— On se bûche toujours là-bas, dit le forgeron.
— Où donc ça qu’on se bûche? fit le père Brûlart avec étonnement.
— En Italie. Tiens, il ne le sait pas!
— Je vous l’ai dit, je ne sais rien de rien. Je n’ai seulement pas vu Michel depuis quinze jours.
— Michel est au moulin.
— Oh! c’te farce!
— Il y est pourtant.
— Alors, fit naïvement le père Brûlart, c’est que l’autre est revenu.
— Laurent?
— Pardi! il n’y a que lui, au moulin, qui aime Michel.
— Laurent n’est pas revenu.
— Il est donc toujours à Lyon.
— Non, il est en Italie.
— Et il doit avoir chaud, dit un des convives, car on se bat rudement.
Comme il entendait ces derniers mots, le père Brûlart fit un brusque mouvement et laissa tomber son verre qui se brisa sur le sol.
— Qu’est-ce que vous avez donc, père? demanda le charretier étonné.
Brûlart ne répondit pas au charretier; mais il prit celui qui venait de parler au collet et lui dit:
— Ce n’est pas vrai, au moins, ce que tu as dit là ?
— Quoi donc?
— Qu’on se battait en Italie!
— Mais si.
— Et que Laurent y était?
— Il y est si bien, qu’on ne dort, ni on ne mange au moulin, tant on a peur qu’il ne soit tué.
Le père Brûlart se laissa tomber sur un banc:
— O mon Dieu! dit-il, c’est y possible!
Et on le vit pâlir et trembler.
Puis tout à coup il prit sa tête dans ses deux mains et demeura immobile et comme absorbé par quelque douloureuse pensée.
Les hommes de la noce le regardaient avec étonnement.
Mathurin Baudry disait:
— Comme ça lui fait de l’effet!
— Qu’est-ce que ça peut lui faire? dit le charretier, c’est pas son fils.
Mais tout à coup le père Brûlart éclata en sanglots:
— Ah! misérable que je suis! s’écria-t-il. Ah! j’ai commis un crime et je suis puni.
Et cet homme s’abandonna à une douleur bruyante, qui acheva de stupéfier les spectateurs.
Jusque-là on n’avait jamais vu le père Brûlart aimer personne, pas même son fils Michel. Et voici qu’il pleurait et sanglotait, s’arrachait les cheveux et criait avec l’accent du désespoir:
— Mon enfant! mon pauvre enfant!
En ce moment, Michel et le Grillon arrivaient à Férolles.
CHAPITRE XII
Table des matières
Les deux jeunes gens étaient obligés de passer devant le cabaret pour se rendre à l’église.
Cependant ils eussent très-certainement passé outre si un homme, qui se trouvait sur la porte, n’eût crié :
— Hé ! Michel?
— Qu’est-ce qu’il y a? demanda le jeune homme.
— Ton père est là qui est en train de devenir fou, répondit l’interlocuteur.
En effet, prêtant l’oreille, Michel et le Grillon entendirent des gémissements et un certain tumulte qui sortait du cabaret.
— Mon père? dit Michel.
Et il entra.
Le Grillon, non moins étonnée, le suivit.
Le père Brûlart, que personne n’avait vu pleurer de sa vie, même le jour où on avait enterré sa femme, le père Brûlart, disons-nous, à demi couché sur un banc, tenait sa tête dans ses deux mains et poussait des cris déchirants.
— Mais qu’est-ce qu’il y a donc? fit Michel qui marcha droit à son père. Qu’est-ce que vous avez, papa?
Le père Brûlart le regarda, et au travers de ses larmes on vit briller un regard de colère.
Michel voulut lui prendre la main.
Le vieillard le repoussa durement:
— Va-t’en, dit-il, je ne te connais pas...
— Mais, papa...
— Je ne suis pas ton père! s’écria Brûlart qui passa tout à coup de la douleur à la colère.
Et il le repoussa durement.
Puis, comme s’il eût regretté d’en avoir dit autant, il se leva du banc où il était et voulut s’élancer vers la porte.
Le Grillon l’arrêta et lui dit avec douceur:
— Mais qu’avez-vous donc, père Brûlart? que vous est-il donc arrivé ? Ne peut-on pas vous venir en aide?
Il la regarda d’un air farouche:
— Non, dit-il, non... laissez-moi, mamzelle, je suis un misérable que Dieu punit...
Et il sortit.
Les gens de la noce se regardaient consternés.
— Ah! ah! pensait Michel, c’est la petite comédie dont il m’a parlé cette nuit... C’est bien... c’est très-bien...
— Je n’aurais jamais cru ce vieil ivrogne si sensible que ça, murmura Mathurin Baudry.
— Mais pourquoi pleure-t-il? demanda encore le Grillon.
— Je vas vous dire ça, mamzelle. On lui a appris que Laurent, votre prétendu et son fils de lait, était parti à la guerre.
— Comment! dit le Grillon tout ému, et il s’est mis à pleurer ainsi?
— Vrai.
— Je crois, dit un autre paysan, qu’il avait bu un coup de trop, ça lui arrive souvent, du reste.
— Oh! pour ça non, dit le forgeron.
— Il n’avait pas bu?
— Ni bu ni mangé.
— Il n’était pourtant pas bien tendre pour Laurent, observa Michel.
— Il ne l’a pas été pour toi non plus, dit Mathurin, à preuve qu’il t’a dit que tu n’étais pas son fils.
— Des bêtises, quoi! fit Michel.
Et il entraîna le Grillon hors du cabaret.
Tous deux s’en allèrent à l’église.
Le Grillon était de plus en plus émue, et Michel jurait qu’il ne comprenait absolument rien aux paroles ambiguës de son père.
Ils allèrent trouver le curé qui venait de dire sa messe et se dépouillait, dans la sacristie, de ses habits sacerdotaux. Le Grillon lui exposa sa requête, et Michel lui fit part du singulier état de son père.
— Ah! dit le prêtre, il pleure?
— Oui, monsieur.
— Il a raison.
Le Grillon regarda le curé avec de grands yeux étonnés. Mais le prêtre ne voulut point s’expliquer.
Il bénit et alluma le cierge et les deux jeunes gens s’en allèrent.
Comme ils sortaient de Férolles, ils virent un groupe arrêté dans le chemin de Brin-d’Amour et formé d’un homme et d’une femme.
L’homme était assis sur une borne, la femme se tenait debout.
— Hé ! dit Michel, c’est mon père.
— C’est ma tante, dit en même temps le Grillon.
C’était en effet mame Suzon.
La meunière en se levant avait demandé où était le Grillon.
Un domestique lui avait répondu:
— Mamzelle s’en est allée avec Michel au-devant du facteur qui avait bien sûr une lettre, car il venait par ici...
Puis ils sont partis tous deux à Férolles.
— Une lettre!
Mame Suzon n’en avait pas entendu davantage.
Une lettre de son fils!
Et elle avait pris le chemin de Férolles, elle aussi, murmurant:
— Cette petite folle! croit-elle donc que je dors jusqu’à midi? Pourquoi donc a-t-elle emporté la lettre?
Comme mame Suzon allait atteindre le chemin qui croise le sentier, elle avait aperçu un homme assis sur une pierre et qui, la tête dans les mains, pleurait silencieusement.
Elle s’était approchée et avait reconnu le père Brûlart.
— Hé ! lui dit-elle, qu’est-ce que vous faites donc là, et qu’est ce que vous avez?
Le père Brûlart la regarda.
— Ah! c’est vous? dit-il.
— Sans doute, c’est moi. Qu’est-ce que vous avez à pleurer?
— Oh! rien, dit-il, ça me regarde.
Et il pleura de plus belle.
— Mais qu’est-ce que vous avez donc? répéta la meunière.
Brûlart ne répondit pas.
Michel et le Grillon arrivèrent.
— Mais qu’a-t-il donc, ton père? dit marne Suzon.
— Il pleure comme ça depuis une heure.
— Pourquoi?
— Parce qu’on lui a dit que Laurent était parti à la guerre.
Marne Suzon tressaillit.
— Comment, dit-elle émue, vous aimiez donc un peu mon fils, père Brûlart?
Les larmes du vieux braconnier redoublèrent.
Il se leva brusquement, regarda mame Suzon et lui dit:
— Vous êtes plus heureuse que moi, vous! Et il prit la fuite.
— Je crois qu’il est fou, murmura Michel, tandis que la tante et la nièce se regardaient avec stupeur.
CHAPITRE XIII
Table des matières
Trois jours s’écoulèrent.
Trois jours de mortelles anxiétés.
La douleur inattendue du père Brûlart avait bien frappé quelque peu la meunière et jeté même un certain trouble inexplicable dans son esprit; mais cet événement n’avait pas laissé de trace.
La préoccupation de tous les hôtes du moulin et même des gens du village, c’était cette grande bataille qui, si on en croyait la dernière lettre de Laurent devait avoir lieu au premier jour.
Un habitant plus huppé que les autres recevait le Loiret. Chaque matin, le brave homme était sur sa porte, à cinq heures, le journal à la main, quêtant mame Suzon et sa nièce, pour leur dire qu’il n’y avait rien de nouveau, qu’on ne s’était livré, en Italie, qu’à des escarmouches sans importance, et que certainement il n’y avait pas de craintes à avoir.
C’était en été, on s’en souvient, car l’heure des moissons est aussi celle des batailles, et le soleil se levait chaque matin dans un ciel d’azur.
Les populations des bords de la Loire ne sont pas plus dévotieuses que beaucoup d’autres, et pendant la semaine le curé dit la messe aux quatre murs de l’église.
Eh bien, cette année-là, il y avait du monde quand le pauvre prêtre de campagne montait à l’autel.
Il y avait des bonnes femmes qui venaient prier pour Laurent Tiercelin, d’autres qui s’intéressaient à Joseph Pichet.
Qu’était-ce que Joseph Pichet?
Un pauvre garçon, né de pauvres parents, des journaliers qui vivaient péniblement en travaillant chez les autres et n’avaient pas de bien à cultiver.
Joseph Pichet était du pays.
Il était parti en même temps que Laurent. Seulement, comme il était grand et fort, au lieu d’être trapu et de taille moyenne, on l’avait incorporé dans la cavalerie.
Mais on savait qu’il était aussi en Italie.
Sa pauvre mère, depuis qu’il était parti, faisait deux grandes lieues tous les matins, car ils habitaient un hameau éloigné, pour venir entendre la messe et prier pour son fils.
Mame Suzon, la riche meunière, et la Pichet, la pauvre femme de journée, avaient fini par se lier, dans leur commune anxiété.
Elles se saluaient à l’église; elles se serraient la main en sortant.
La journalière accompagnait même quelquefois un bout de chemin la maîtresse de Brin-d’Amour.
Elles parlaient de leurs enfants, ça les soulageait.
Depuis trois jours la Pichet était dans la même anxiété que mame Suzon.
Son fils ne lui avait pas écrit; mais elle savait par la lettre de Laurent qu’on s’attendait à une grande bataille.
Ce jour-là, les deux mères sortirent de l’église plus tristes et plus désolées encore.
Il était six heure et demi.
Vainement, avant la messe, avaient-elles attendu le facteur.
Le postillon, comme elles disaient, n’était pas encore arrivé. Jamais il n’était ainsi eu etard.
Pendant la messe, un gamin posé en sentinelle par la meunière devant la boîte aux lettres l’avait attendu vainement.
Quand elles sortirent, le gamin était toujours à son poste.
Mais elles n’eurent pas fait vingt pas dans la rue que le facteur se montra à l’autre bout.
Le Grillon courut en avant.
Les apercevant, le facteur doubla le pas.
Il avait une lettre à la main, une seule.
Les deux amis jetèrent un cri.
Pour qui la lettre?
Hélas! elle n’était pas pour mame Suzon.
La lettre était pour la Pichet.
La Pichet ne savait pas lire, mame Suzon lui prit la lettre des mains.
Peut-être espérait-elle que Joseph Pichet donnerait des nouvelles de son fils.
Elle ouvrit cette lettre en tremblant et lut:
«Mes bons parents,
«Nous nous sommes battus pendant vingt heures au pont de Magenta. La victoire est à nous! Je n’ai pas été blessé et je continue à me bien porter.
La mère Pichet jeta un cri de joie. Mais tout coup elle vit pâlir mame Suzon.
Le fils Pichet ajoutait:
«Je n’ai pas de nouvelles de Laurent Tiercelin. Tout ce que je sais, c’est que son bataillon a été très-engagé.»
CHAPITRE XIV
Table des matières
Rien ne justifiait cependant les angoisses de la pauvre meunière de Brin-d’Amour.
Son fils n’avait pas écrit, comme Joseph Pichet, le lendemain de la bataille; mais qu’est-ce que cela prouvait?
En campagne, on n’écrit pas comme on veut, et puis une armée considérable occupe plusieurs lieues carrées de pays, et il pouvait fort bien se faire que le bataillon de chasseurs dans lequel se trouvait Laurent eût été envoyé en avant, et que sa lettre, s’il avait écrit, eût un jour de retard sur celle de Joseph Pichet.
C’était là du moins le raisonnement que faisait le bon curé de Férolles, chez qui Noémi et la Pichet avaient conduit mame Suzon.
Mathurin Baudry, le forgeron, le maître d’école et l’adjoint disaient la même chose.
Mais la meunière continuait à sangloter.
On la reconduisit au moulin.
Ce fut une triste journée que celle qui s’écoula.
Noémi seule paraissait moins abattue que les autres.
— Moi je suis sûre, disait-elle, que nous aurons une lettre de lui demain matin.
Le lendemain arrive enfin.
Mame Suzon voulut aller elle-même au devant du facteur.
Hélas! le facteur n’avait rien.
Michel lui-même, ce jour-là, se mit à pleurer.
Le Journal du Loiret avait annoncé la victoire de Magenta avec les plus grands détails.
On avait lu tout cela avec avidité à Férolles, et le journal avait passé de main en main.
Le jour d’après, l’espérance du Grillon fut encore déçue.
Pas de lettre.
Ni le lendemain ni les jours suivants.
Mame Suzon ne pleurait plus, ne parlait plus et paraissait absorbée en elle-même.
Michel eut une idée:
— Je vais à Orléans, dit-il.
Noémi le regarda d’un œil interrogateur.
— J’irai à l’intendance, poursuivit l’hypocrite garçon, et il faudra bien qu’on m’y donne des nouvelles de Laurent.
Il partit, en effet, monté sur un cheval de ferme, et ce fut encore une mortelle journée.
Noémi espérait toujours.
Mame Suzon n’espérait plus.
Elle avait vieilli de dix ans en quelques jours.
A Férolles-les-Prés, on commençait pareillement à hocher la tête et à se dire:
— Il pourrait bien être arrivé malheur au pauvre Laurent.
Michel revint.
On ne lui avait rien appris à l’intendance.
Seulement, on lui avait conseillé de s’adresser, par écrit, au ministère la guerre.
Michel, qui paraissait en proie à une vive anxiété, Michel, disons-nous, s’en alla chez le comte de R..., le maire de Férolles; il lui parla, avec des larmes dans les yeux, de la douleur et des angoisses de mame Suzon.
Le comte était un ancien militaire. Il avait conservé des relations au ministère de la guerre, et il se montra touché de l’anxiété de Michel.
C’était un samedi, jour de marché à Orléans.
Presque tous les propriétaires des environs vont en ville ce jour-là.
Tandis que Michel parlait au comte, on attelait le tilbury de ce dernier.
— Mon ami, dit-il à Michel, revenez ce soir, j’aurai des nouvelles, je vous le promets.
Michel s’en alla.
Ce fut une nouvelle journée d’angoisses au moulin.
Noémi espérait toujours, et mame Suzon, sombre et farouche en sa douleur, n’espérait plus.
Enfin le soir vint, et Michel se remit en route pour le château du maire.
Celui-ci n’était pas encore de retour.
Michel attendit plus d’une heure.
Enfin le comte arriva.
Michel tressaillit en le voyant.
Le comte était triste.
— Mon ami, dit-il à Michel, il ne faut pas vous désespérer encore; néanmoins il est possible qu’un malheur soit arrivé.
Et il mit sous les yeux de Michel le télégramme suivant:
«Le nommé . Tiercelin (Laurent), caporal au... chasseurs à pied, disparu.
Peut-être prisonnier, peut-être passé à l’ennemi.
Pas retrouvé corps.»
Michel tremblait en lisant cette dépêche.
Le comte attribua cette émotion à la douleur.
Mais s’il avait pu lire dans l’âme du misérable, il eût été indigné.
Néanmoins Michel garda son masque d’affliction hypocrite.
— Mon garçon, lui dit le comte de R..., je vous le répète, il est fort possible que Laurent ait été fait prisonnier.
Dans ce cas, il est tout naturel qu’il n’ait pas écrit encore.
Mais d’ici huit ou dix jours vous recevrez de ses nouvelles.
S’il est mort, on en aura certainement la preuve dans peu de temps.
Au lendemain d’une bataille, on se compte, on fait l’appel, et il n’est pas rare de voir revenir quelque temps après, un homme que l’on croyait mort.
Par conséquent, retournez au moulin et dites bien que tout espoir n’est pas perdu.
Michel s’en alla.
— Allons! allons! murmura-t-il, je sais bien qu’il est mort, moi, et la Pitache est une bonne sorcière.
CHAPITRE XV
Table des matières
Trois mois s’étaient écoulés.
A la bataille de Magenta avait succédé celle de Solferino, bientôt suivie par la paix de Villafranca.
Pas de nouvelles du caporal Laurent Tiercelin.
Le comte de R..., le maire de Férolles, avait fait tout exprès le voyage de Paris.
Les prisonniers français faits par les Autrichiens avaient été rendus.
Laurent n’était pas revenu.
Donc, il n’était pas prisonnier.
Donc, il était mort.
Cependant son décès n’avait pu être régulièrement constaté.
Le capitaine de sa compagnie, devenu chef de bataillon après la campagne, avait écrit lui-même une longue et touchante lettre à la mère du pauvre caporal.
Laurent Tiercelin était un bon soldat, un brave cœur que tout le monde aimait, et son capitaine avait cru de son devoir de donner à la mémoire du pauvre garçon cette marque de sympathie.
La lettre de l’officier n’était pas plus rassurantes que la dépêche ministérielle; mais elle n’était pas absolument désespérée non plus.
Le capitaine affirmait qu’on avait cherché vainement sur le champ de bataille le corps du jeune soldat.
Il ajoutait que la chose n’était pas sans exemple; que ceu qu’on appelait les gens disparus reparaissaient quelquefois. Que tout en ne se berçant point d’un fol espoir, il ne fallait pas cependant perdre toute espérance.
Marne Suzon, courbée en deux, morne, les yeux secs, avait écouté la lecture de cette lettre avec une impassibilité farouche.
On eût dit que cette malheureuse femme ne fût plus de ce monde et que son âme fût depuis longtemps montée au ciel pour y rejoindre son fils.
Seule, le Grillon disait:
— Moi, je suis sûre que Laurent n’est pas mort.
— Dieu vous entende, Grillonnet! soupirait hypocritement Michel.
Ce dernier donnait aux gens de Férolles un exemple de ce que le repentir peut faire d’un mauvais sujet. Il ne quittait plus le moulin; il avait pour ainsi dire remplacé Laurent.
Travailleur infatigable, plein d’attentions délicates pour cette pauvre mère qui n’avait plus de fils, Michel avait fini par se rallier tous les cœurs.
Mame Suzon elle-même s’oubliait parfois à lui mettre la main sur l’épaule et à lui dire affectueusement:
— Tu veux donc essayer de me remplacer mon pauvre enfant?
Seule, le Grillon ne partageait pas plus cet enthousiasme qu’elle ne partageait la conviction que Laurent fût mort.
Michel lui inspirait une sorte de répulsion dont elle ne pouvait se rendre compte.
On n’avait pas revu le père Brûlart.
Qu’était-il devenu?
Les uns disaient qu’il avait perdu la tête, et s’en était allé dans son pays; les autres qu’il travaillait à Orléans.
D’autres encore, mais c’était le plus petit nombre, affirmaient l’avoir rencontré dans les bois, les cheveux tout blancs, d’une maigreur effrayante, à peine couvert de quelques lambeaux de vêtements, et disant que, puisque Laurent Tiercelin était mort, il ne comprenait pas que le bon Dieu le laissât sur terre.
Il y avait encore une histoire qui était revenue sur l’eau à Férolles, et dont on commençait à jaser depuis qu’il était avéré pour tout le monde que Laurent était mort.
On disait que la mère Brûlart avait dicté une lettre à son lit de mort, et que cette lettre avait été déposée chez un notaire de Jargeau.
. Cette lettre, prétendait-on, renfermait un secret, mais on ne le saurait qu’un an après la mort de la mère Brûlart, et voici qu’il y avait bientôt un an.
Enfin, on avait remarqué que lorsque tout le monde s’était étonné à Férolles de la douleur manifestée par le père Brûlart, une personne en avait paru beaucoup moins surprise.
Cette personne, c’était le bon vieux curé qui avait reçu la confession de la mère Brûlart mourante.
Au moulin, on jasait aussi.
On jasait quand la pauvre mame Suzon était remontée dans sa chambre avec le Grillon qui ne la quittait plus ni jour ni nuit, et lorsque Michel ne s’y trouvait pas.
Les gens de la ferme, les meuniers, les servantes, réunis à l’entour du feu, disaient chacun leur mot.
— Qui est-ce qui aurait jamais cru ça, disait le vieux pâtre en parlant de Michel, que ce garnement-là deviendrait si bon sujet?
Mame Suzon l’aime à présent quasiment comme son fils, observa un bouvier.
— Et moi, dit une des servantes, je sais bien comment ça finira.
— Qu’est-ce que tu dis, toi? fit le vieux pâtre.
— Suffit! je m’entends...
— Tu peux bien parler, dit le bouvier; nous sommes tous de tes amis, ici.
— C’est vrai, dit le pâtre.
— Eh bien, reprit la servante, je vais vous dire mon idée.
Elle baissa la voix:
— Mame Suzon n’en a pas pour longtemps, voyez-vous? peut-être un an... peut-être deux... mais la mort de son fils l’a tuée par avance... c’est comme une lampe qui n’a plus d’huile.
— A qui donc que ça ira tout ce beau bien?
— A mamzelle Noémi.
— Bon!
— Et j’ai dans mon idée que mame Suzon ne mourra pas sans l’avoir établie...
— Ah!
— Elle la marierait avec Michel que ça ne m’étonnerait pas.
Les uns se récrièrent, les autres dirent, qu’après tout, cela n’était pas bien extraordinaire, et la conversation était si animée que personne ne se retourna, que personne n’entendit un pas furtif qui traversait la salle basse du moulin.
C’était le Grillon qui sortait.
Mais la pauvre enfant avait entendu les dernières paroles de la servante, et quand elle fut dans la cour, elle cacha sa tête dans ses deux mains et se prit à fondre en larmes.
CHAPITRE XVI
Table des matières
Le Grillon se mit donc à pleurer.
La nuit était tiède en dépit des premières brises de septembre.
La jeune fille s’en alla droit devant elle, la tête nue, les cheveux au vent.
Elle quitta la cour du moulin, traversa la prairie en marchant toujours droit devant elle; elle arriva ainsi jusqu’à un sentier bordé d’arbres, dans lequel bien souvent, jadis, elle s’était promenée au bras de son grand cousin Laurent.
Quand celui-ci était parti, le Grillon n’était qu’une enfant, mais la jeune fille se souvenait.
Sur le bord de ce sentier, il y avait un tronc d’arbre renversé.
Le Grillon s’assit dessus et continua à pleurer.
Un pas qui se fit entendre auprès d’elle ne l’arracha ni à sa prostration ni à sa douleur.
Cependant une femme s’avançait vers elle par ce sentier qui descendait du plateau.
Cette femme était la Pitache.
— Hé ! dit la sorcière en s’approchant, c’est le Grillon bien sûr?
Noémi leva la tête.
— Qu’est-ce que vous avez donc à pleurer ainsi, la belle demoiselle? demanda la vieille.
Le Grillon tressaillit.
— Puisque vous êtes sorcière, dit-elle, devinez-le donc.
La vieille femme prit la main de la jeune fille.
Il faisait clair de lune et on y voyait presque comme en plein jour.
— Ma petite, dit-elle, je ne dis pas la bonne aventure pour rien.
Tout ce que je prédis arrive, et il est juste qu’on me paye de ma peine.
— Ah! dit le Grillon que la voix de la Pitache impressionna, tout ce que vous annoncez arrive?
— Oui, certes. Demandez à Férolles, à Jargeau, à Souvigny... on vous le dira.
Noémi n’était pas superstitieuse; elle avait de la religion et jamais elle n’avait cru aux sorciers.
Mais, en ce moment, elle était si fort épouvantée de ce qu’elle avait entendu en traversant la cuisine qu’elle s’abandonna complétement à la vieille femme.
Elle tira vingt sous de sa poche et les lui donna.
Alors la Pitache reprit sa main et se mit à en examiner gravement les lignes.
— Ah! chère petite, dit-elle, vous avez bien tort de pleurer.
Noémi tressaillit.
— Pourquoi? dit-elle.
— Parce que je vois dans cette ligne-là un grand bonheur.
— Vrai!
Et les larmes de Noémi se séchèrent comme par enchantement.
— Un mariage, continua la Pitache.
— La voix de Noémi redevint tremblante, et un frisson lui parcourut tout le corps.
— Ah! dit-elle, je me marierai...
— Oui.
— Et avec qui?
— Avec votre cousin.
Noémi jeta un cri.
— Avec Laurent? dit-elle.
— Avec le fils de mame Suzon, dit la Pitache.
Et elle s’éloigna brusquement, pour jouer en conscience son rôle de prophétesse.
Comme mame Suzon n’avait jamais eu qu’un fils, que ce fils c’était Laurent, — Laurent n’était donc pas mort.
Et Noémi revint au moulin le paradis dans le cœur...
En entrant dans sa chambre, qui était auprès de celle de la meunière, elle entendit la pauvre femme qui sanglotait.
Noémi fit irruption chez elle, se jeta à son cou et lui dit:
— Ma tante, ne pleurez pas... ne pleurez pas... Laurent n’est pas mort... j’en ai le ferme espoir.
La meunière ne répondit pas.
En vain la jeune fille essaya-t-elle de faire passer dans l’esprit de sa tante sa propre conviction.
Marne Suzon continua à pleurer; et quand le jour vint, quand la meunière se leva comme à l’ordinaire, ses yeux rouges attestaient que l’insomnie n’avait pas quitté son chevet.
Noémi était encore dans sa chambre, et elle se peignait devant une petite glace suspendue à la fenêtre, lorsqu’on lui entendit jeter un cri.
Un cri de joie qui retentit par tout le moulin et qui vibra dans le cœur de mame Suzon.
Noémi avait aperçu un homme dans le chemin qui venait de Férolles au moulin.
Et cet homme c’était le facteur.
— Ah! dit-elle en s’élançant hors de sa chambre, voilà des nouvelles de Laurent... Laurent n’est pas mort!...
Elle avait-prononcé ces mots d’une voix si vibrante d’espoir, que pendant quelques minutes tout le moulin fut en rumeur.
On se précipita dehors, on porta presque maire Suzon défaillante à la rencontre du facteur.
— Vous avez une lettre? dit le Grillon qui arriva la première.
— Oui, mamzelle, répondit le postillon. La lettre qu’il tendit au Grillon était adressée à marne Suzon, mais la jeune fille en rompit le cachet.
Hélas! toute cette joie, toutes ces espérances devaient s’évanouir, et dès les premières lignes, le Grillon pâlit et ses yeux s’emplirent de larmes.
Cette lettre ne disait pas un mot de Laurent.
Elle portait en exergue ces mots imprimés:
Assistance publique, hospice civil d’Orléans.
Le directeur écrivait:
«Madame,
«Un de nos malades, dont l’état paraît désespéré, ne veut pas quitter ce monde sans vous confier, dit-il, un grand secret.
«Je joins donc mes instances aux siennes pour vous prier de venir à Orléans et vous présenter à l’hospice dans le plus bref délai, car je crois que les jours de ce malheureux sont comptés.
«Il se nomme Brûlart.
«Agréez, etc...
«Le directeur, ***»
— Que peut-il me vouloir? demanda mame Suzon avec un accent de morne indifférence.
Michel, qui se trouvait derrière elle, avait pâli d’émotion.
Nul n’y prit garde.
Nul, excepté le Grillon.
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