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Paul Saunière

Le capitaine Marius


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066318697

Table des matières

PREMIÈRE PARTIE LE GUET-APENS

I

II

III

IV

V

VI

DEUXIÈME PARTIE COMMENT AIMENT LES PAUVRES GENS

I

II

III

IV

V

VI

VII

TROISIÈME PARTIE LE FOU

I

II

III

IV

V

VI

VII

PREMIÈRE PARTIE
LE GUET-APENS

Table des matières

I

Table des matières

Il y a vingt ans, nos écrivains allaient partout répétant: «Le Français n’est pas voyageur. C’est un animal casanier qui, comme le colimaçon, n’aime guère à sortir de sa coquille, etc., etc.» La comparaison n’était pas juste. On comprend, en effet, que le colimaçon n’aime pas à quitter sa coquille, puisqu’il n’en sort que pour être mangé.

Ce qui est vrai, c’est que le Français d’il y a vingt ans ne connaissait que peu ou point les chemins de fer, dont le réseau n’était pas à beaucoup près aussi étendu qu’il l’est aujourd’hui; mais peu à peu nous nous sommes habitués à cette locomotion facile et rapide. Elle est entrée dans nos mœurs, si bien que le Français est devenu presque aussi vagabond que l’Anglais, qu’on nous citait alors comme un modèle, et qu’on le rencontre partout, errant du Nord au Midi, de l’Est à l’Ouest, suivant que la neige, le soleil ou sa fantaisie le chassent d’un pays pour le pousser vers un autre.

Je n’en veux citer d’autre preuve que l’incroyable mouvement d’émigration qui se produit chaque année, à l’entrée de l’hiver, vers la partie du littoral méditerranéen comprise entre Marseille et Menton.

Certes, on ne m’accusera pas d’exagération si j’affirme que le chiffre des touristes qu’attirent les charmes de ce climat exceptionnel a atteint de nos jours le chiffre de cinq cent mille individus.

Et ce n’est rien encore! Tous les ans ce chiffre s’accroît dans des proportions considérables. Les terrains doublent, triplent, décuplent de valeur: les maisons, les hôtels, les villas surgissent de toutes parts. C’est une fièvre, un délire,–ou plutôt, c’est un besoin nouveau que l’on se crée, un plaisir que s’imposent toutes les bourses, depuis celle de l’archimillionnaire jusqu’à celle du petit rentier, auquel ne coûte aucune privation pour prendre sa part du gai soleil qui illumine ces régions privilégiées de sa généreuse clarté.

Aussi y avait-il un monde fou sur la terrasse du casino de Monte-Carlo le17mars de l’année1872, vers trois heures de l’après-midi.

Non pas qu’il fît beau temps ce jour-là, grand Dieu! Au contraire. Un formidable vent du sud-est soufflait à travers un ciel noir, dont les nuages menaçants couraient dans l’espace avec une vertigineuse rapidité; la mer, ordinairement si bleue et si calme, avait des reflets sombres et métalliques; les vagues se soulevaient à d’effrayantes hauteurs, écumantes, affolées, se brisant les unes contre les autres avec un épouvantable fracas.

Le spectacle était d’une horreur sublime et tel qu’il n’est pas souvent donné aux oisifs de le contempler. Ce qui en augmentait l’attrait, ce qui faisait palpiter de crainte tous les cœurs, c’est qu’on apercevait à deux ou trois milles un navire fuyant devant la tempête, se couchant sous les rafales, et paraissant se diriger vers le port de Monaco.

Tantôt soulevé par les vagues gigantesques, tantôt s’abîmant dans leurs perfides profondeurs, le navire, ballotté par les flots en furie, paraissait et disparaissait tour à tour, jouet misérable de la tourmente. Malgré tout, et bien qu’il fût presque à sec de toile, il s’avançait avec une rapidité surprenante, sans dévier de la ligne droite, guidé certainement par une main sûre, commandé sans aucun doute par un homme qui avait plus d’une fois disputé sa vie aux éléments conjurés.

Bientôt on distingua nettement ses trois mâts, puis on put s’assurer que c’était un navire de grandes dimensions, jaugeant au moins quinze cents tonneaux, élégant de formes, admirablement gréé, excellent marcheur et manœuvrant avec facilité.

Au bout de vingt minutes enfin un immense cri de soulagement s’éleva du sein de la foule qui le dévorait du regard. Il était à cinq cents mètres du port, dans lequel il allait assurément se réfugier.

En effet il y entra presque aussitôt, mouilla ses deux ancres et se laissa bercer par le flot, comme un oiseau de mer qui, sur la crête des vagues, se repose d’un vol trop prolongé.

Ceux qui, parmi les curieux, étaient armés de lorgnettes, purent même lire sur le tableau de l’arrière cette inscription en lettres d’or: Le Roi-des-Mers–Marseille.

A peine les ancres étaient-elles mouillées, qu’un canot descendit des portemanteaux. Deux matelots et un contremaître le parèrent immédiatement, puis on vit apparaître à l’écoutille, un homme de quarante-cinq ans environ, irréprochablement habillé, soigneusement ganté, lequel monta dans le canot et se fit conduire à terre.

C’était évidemment le capitaine du Roi-des-Mers. On fut tellement étonné de voir paraître, si fraîchement vêtu qu’il semblait sortir d’une boîte, cet homme qui venait de lutter contre une semblable tempête, que chacun le suivit curieusement des yeux.

Il mit tranquillement pied à terre et gravit d’un pas nonchalant la rampe qui conduit à Monte-Carlo. A peine s’arrêta-t-il pour contempler son navire d’un air satisfait avant de pénétrer dans le casino.

La carte de visite qu’il tendit au commissaire chargé de surveiller les entrées était ainsi conçue:

LE CAPITAINE MARIUS

45, rue Saint-Ferréol, Marseille.

Puis il traversa le vestibule et entra dans les salons de jeu.

A sa démarche lente et incertaine, aux regards indécis qu’il jetait distraitement autour de lui, il était facile de deviner que le capitaine admirait pour la première fois ces magnificences.

Il s’avançait au hasard, examinant les femmes et les filles dont les salons étaient remplis, un peu étonné de la quantité de diamants et de la magnificence des toilettes qu’elles portaient. Quatre heures avaient sonné, on venait d’allumer le gaz, dont la lumière se reflétait en feux multicolores sur les pierres précieuses et jetait sur les étoffes des lueurs chatoyantes.

Ce spectacle lui plut sans doute, car on l’entendit murmurer:

–C’est très gentil ici!

Alors, sans accorder à ces femmes et à ces filles une plus longue attention, il se dirigea vers les tables de jeu qu’entourait une triple rangée de joueurs.

Il avait entendu parler de la roulette, du trente-et-quarante; mais il ne les avait jamais vus fonctionner de près.

La roulette, avec ses combinaisons multiples, ne lui laissa surprendre aucun de ses secrets. Quant aux joueurs ne comprenant rien à ce qu’ils faisaient, il n’était pas loin de les considérer comme des fous.

Il s’approcha du trente-et-quarante. Ceux qui étaient autour de ces deux tables lui semblèrent un peu plus raisonnables. Cependant tous ces mots : rouge gagne, couleur perd, noir gagne et couleur, tintaient à ses oreilles comme une langue inconnue. Le bruit de l’or, la vue des billets de banque, le mouvement des râteaux, sans cesse manœuvrés en tous sens par les pontes ou par les croupiers, papillotaient à ses oreilles et se croisaient devant ses regards ahuris, comme ces rêves incompréhensibles qui peuplent les nuits agitées.

Il finit cependant par s’apercevoir qu’on jouait sur la rouge et sur la noire.

— Parbleu! se dit-il, ça n’est pas malin. Je puis bien en essayer...

Il prit son portefeuille et en tira au hasard un billet de banque qu’il jeta sur le tapis, à côté d’un petit losange rouge.

— Rien ne va plus ! fit le croupier.

Et il étala successivement ses deux rangées de cartes.

Le billet que le capitaine avait jeté sur la table était plié en quatre. Il croyait n’avoir joué que cinquante francs.

Le croupier annonça :

— Rouge gagne et couleur.

Très habillement, du bout de son râteau, il déplia le billet du capitaine. C’était un billet de cinq cents francs! Marius ne l’avait vu qu’à l’envers, la forme ovale de la vignette l’avait trompé.

On lui paya les cinq cents francs.

–Pardon, fit-il observer, mais je ne croyais jouer que cinquante francs.

–L’avez-vous annoncé? demanda le croupier.

–Non, monsieur... je ne savais pas...

–Alors tout va au billet, répondit le croupier, qui n’avait pas de temps à perdre. Si vous aviez perdu, j’aurais tout pris.

Le capitaine laissa les mille francs.

–Rouge gagne, couleur perd! annonça de nouveau le croupier.

Et, de nouveau, il donna mille francs à l’heureux joueur.

Le capitaine avait de l’estomac, comme on dit en termes de jeu; il laissa tout.

Nous ne décrirons pas coup par coup la série qui se présentait,–ce serait long et fastidieux. La vérité est que cette série de rouges, dont on parle encore à Monte-Carlo, passa dix-neuf fois!

Le capitaine qui se faisait scrupule de ramasser un argent qu’il ne croyait pas avoir gagné, avait laissé sa masse sur le tapis. Au cinquième coup, il avait seize mille francs devant lui.

Comme il les laissait encore, le croupier lui fit observer que le maximum étant de douze mille francs, il fallait retirer de la masse quatre billets au moins.

Le joueur obéit sans trop comprendre. Treize fois de suite il joua donc le maximum et le gagna; treize fois il ramassa les liasses de billets que le croupier lui avait payées.

Il avait cent soixante-dix mille francs dans ses poches, qu’il entassait les uns sur les autres, à droite à gauche, dans sa jaquette, dans son gilet, dans son pantalon, sans savoir au juste ce qu’il gagnait.

Il était le point de mire de tous les regards. Les belles petites l’entouraient et lui souriaient de leur air le plus aimable. De tous les points de la salle les curieux affluaient pour assister aux péripéties inénarrables de cette ncroyable série!

A côté du capitaine, qui était debout à l’extrémité de la table, se tenait un jeune homme de vingt-huit ans, mis à la dernière mode, en exagérant même les ridicules, bien frisé, bien pommadé, bien ganté, qui avait à cinq ou six reprises manifesté son impatience.

Il y avait vraiment de quoi! Il jouait sur la noire et bien qu’il ne risquât qu’un louis à la fois, il n’en perdait pas moins près de quatre cents francs.

Au dix-neuxième coup, le croupier tourna les cartes. La rouge avait amené trente-huit. Enfin!! La noire allait donc gagner!!!

–Ah! pour le coup, s’écria le gommeux en s’adressant au capitaine, vous avez perdu, monsieur!

Celui-ci ne répliqua pas.

Au même instant, le croupier s’arrêta.

La noire avait amené trente-neuf!! Rouge gagnait encore!!!

Un tel cri de désappointement, de colère, de surprise, s’éleva de la foule, qu’on accourut de toutes parts croyant à quelque tragique événement. Les chefs de partie des tables voisines couvrirent leur caisse de leurs deux bras solidement croisés, dans la crainte que quelques coquins hardis ne profitassent du tumulte pour la mettre au pillage.

Heureusement un long silence succéda à cette bruyante clameur.

Le capitaine, un peu ahuri par ce succès inespéré, empocha cette fois encore les douze mille francs qu’il gagnait, et ramassa en même temps la masse qui se trouvait sur le tapis.

–Ah! fit-il avec un geste de dépit, en voilà assez! Il n’y a pas de raison pour que cela finisse!

Et il s’éloigna nonchalamment.

Au même instant, lé croupier annonça:

–Noire gagne et couleur.

La série était finie! Au vingtième coup elle avait sauté. Le capitaine s’était retiré à temps.

Déjà il avait fait quelques pas vers la porte, quand il entendit derrière lui une voix grondeuse qui murmurait:

–Pas possible! Ce veinard-là doit être marié!

Brusquement, il se retourna et se trouva face à face avec le jeune gommeux qui, près de lui, avait plusieurs fois pendant la série, manifesté son mécontentement.

–C’est de moi que vous parlez, monsieur? demanda-t-il avec la plus grande courtoisie.

–Eh! sans doute, monsieur, répondit le gommeux d’un ton de mauvaise humeur. Quel autre veinard que vous a jamais emporté d’ici près de deux cent mille francs?

–Et pourquoi jugez-vous que je doive être marié? interrogea Marius avec calme.

–Parce que vous avez une chance de cocu, parbleu!

Le jeune élégant n’avait pas achevé ces paroles que le bruit d’un soufflet retentit dans le salon.

Tous ceux dont le capitaine était entouré virent le gommeux pâlir sous l’outrage.

–Monsieur, cria-t-il d’une voix que la colère faisait trembler, vous me rendrez raison!

Marius haussa les épaules et tira de son portefeuille une carte de visite qu’il lui tendit.

–Je vous serais très obligé de vous hâter, monsieur, dit-il, car il faut que je parte demain matin pour Marseille.

–Soyez tranquille, fit le gommeux en fureur, sans même regarder la carte qu’il avait prise. Cela ne traînera pas. Où mes témoins trouveront-ils les vôtres?

–A bord du Roi-des-Mers, dans le port de Monaco même, monsieur.

–Très bien, dit le gommeux. Dans un quart d’heure, ils seront à bord.

En même temps, il tendit à son tour sa carte au capitaine et s’éloigna d’un pas rapide.

Marius jeta les yeux sur le vélin et lut:

JULES VARNET

87, Allées de Meilhan.

–Té! c’est un compatriote! fit-il. Après tout... tant pis pour lui!

Et, sans rien perdre du calme apparent qu’il avait conservé, il descendit sur le port et regagna son navire.

Il fit appeler son second et son quartier-maître.

–Dans un instant, deux messieurs vont se présenter, dit-il, de la part d’un individu que je viens de souffleter. Allez à terre pour leur éviter la moitié du chemin. Vous n’avez, du reste, rien à discuter avec eux. Vous accepterez toutes les conditions qu’ils vous imposeront, pourvu que la rencontre ait lieu demain à la première heure.

Ses deux témoins s’éloignèrent sans mot dire.

Quant au capitaine, il s’assit, vida sur la table sans compter, ses poches bondées de billets de banque et laissa tomber sa tête dans ses deux mains.

Il était devenu triste et rêveur.

–Tout de même, si cet animal disait vrai. murmurait-il. Pauvre petite Claire!... Voilà près de quatorze mois que je ne l’ai pas vue. Comme elle a dû s’ennuyer!...

Tout à coup, il secoua la tête et se leva brusquement.

–Allons donc! ce n’est pas possible! dit-il à demi-voix.

Puis, après un instant de silence:

–Pourquoi, diable! cet imbécile est-il venu se jeter sur mon chemin? ajouta-t-il.

Il avait beau faire, rien ne pouvait dissiper la tristesse qui s’était emparée de lui.

Pour distraire son esprit de cette obsession, il se mit à compter ce qu’il avait gagné. Il avait pour cent quatre-vingt-six mille francs de billets de banque.

–Le fait est, murmura-t-il, que si le proverbe est vrai «heureux au jeu, malheureux en femmes...» ce drôle pourrait avoir raison...–Ah! je suis fou! reprit-il. N’y pensons plus! Je suis sûr, au contraire, que Claire m’attend avec la plus vive impatience...! Aussi me suis-je bien gardé de lui annoncer mon arrivée! Chère petite! comme je vais la surprendre!...

Il serra son argent dans une armoire, et monta sur sa dunette, qu’il se mit à arpenter d’un pas fiévreux.

Au même instant, le second et le quartier-maître rentrèrent à bord.

Ils avaient vu les témoins de Jules Varnet et avaient arrêté les conditions de la rencontre.

Le combat devait avoir lieu le lendemain matin, à sept heures. L’arme choisie était l’épée.

–C’est bien! fit brièvement le capitaine, à qui ils rendirent compte de leur mission.

Il passa une soirée très tranquille, fuma deux ou trois pipes, fit sa partie de jacquet avec son second, comme à l’ordinaire, et gagna, toujours avec un bonheur insolent.

–C’est curieux, dit-il, ce Varnet, cet homme que je ne connais point du tout, que je vois pour la première fois de ma vie, je ne peux pas le sentir! Pourquoi? Il n’a voulu certainement faire qu’une mauvaise plaisanterie; mais ses stupides paroles me sont entrées dans l’oreille comme la pointe d’un poignard. Vous me croirez si vous voulez, Jacquier, mais jamais je n’ai éprouvé à m’aligner avec un adversaire, le plaisir féroce que je ressens à me mesurer avec celui-là.

–C’est curieux, en effet, approuva Jacquier.

Et ils se séparèrent.

Le capitaine dormit mal, contre son habitude. Le lendemain matin, il se leva, nerveux, agité. Il se sentait le cœur gros, il poussait des soupirs involontaires, comme s’il avait pressenti l’approche d’un danger mystérieux.

Ce fut dans ces dispositions d’esprit, dont il se garda bien de faire part à ses témoins, qu’il se rendit sur le terrain.

L’endroit était merveilleusement choisi. A travers les oliviers, dont les branches noueuses tamisaient un jour sombre, on distinguait la mer immense que le soleil levant éclairait de ses lueurs argentées et qui miroitait de feux divers au premier souffle de la brise.

Au loin, perdues dans la brume du maatin, on apercevait les côtes d’Italie, les maisons de Bordighiera et de Vintimille. Une tranquillité sereine régnait dans l’atmosphère, qu’embaumait le parfum des orangers et des citronniers en fleurs.

Sans rien voir de ces beautés sublimes, le capitaine se tenait immobile, les yeux obstinément fixés sur la route qu’il venait de parcourir.

Jules Varnet n’avait pas encore paru.

–Est-ce qu’il ne viendrait pas? se demandait Marius.

Son visage s’éclaira d’une joie subite, et ses yeux brillèrent d’une lueur farouche. Sur la route il voyait venir une voiture au galop de deux chevaux vigoureux.

Deux minutes après, Jules Varnet et ses témoins mettaient pied à terre.

–Je vous demande pardon de vous avoir fait attendre, capitaine, dit-il d’un ton délibéré; mais il est de si bonne heure que nous ne trouvions pas de voiture.

Marius s’inclina, mais ne répondit pas.

Les témoins du gommeux, aussi gommeux que lui, et vêtus d’un élégant costume du matin, avaient également apporté des épées.

On tira donc au sort pour savoir desquelles on se servirait. Le hasard, toujours favorable au capitaine, désigna celles que ses témoins avaient apportées.

–Décidément, fit Varnet en riant, vous avez tous les bonheurs, monsieur. Heureusement pour moi, nous ne jouons pas notre vie à pile ou face.

–Tiens, tiens! mais il paraît brave, ce garçon-là! pensa le capitaine.

Et il l’examina curieusement.

Il fut très surpris de remarquer que Varnet était très pâle. Bien plus, quand le gommeux vit se fixer sur lui les regards du capitaine, il se détourna avec embarras.

–Ouais! se dit Marius. Qu’a-t-il donc? Est-ce qu’il a peur? Ne chante-t-il si haut que pour se donner du courage? Qu’est-ce que cela signifie?.

Il n’eut pas le temps d’approfondir cette énigme. Les témoins s’avançaient au-devant des deux adversaires pour les mettre en place.

Ils posèrent habit bas, ne conservant que leur chemise, dont ils ouvrirent le col et le plastron pour bien montrer leur poitrine nue.

Aussitôt Jacquier leur tendit les épées.

–En garde, messieurs! dit-il.

Tous deux se mirent sous les armes, après s’être adressé le salut d’usage.

–Partez! dit alors Jacquier en reculant de trois ou quatre pas.

Immédiatement, les deux combattants engagèrent le fer avec une prudence dénotant chez eux une grande habileté.

Sous le coup de l’indignation qu’il éprouvait, Varnet n’avait songé tout d’abord qu’à venger l’outrage qu’il avait essuyé. Deux de ses amis, qui se trouvaient là et avaient été témoins de cette scène violente, offrirent immédiatement de lui servir de seconds.

Varnet accepta.

–Je vous remercie, dit-il. Donc, allez sur-le-champ à bord du Roi-des-Mers et réglez-moi les conditions d’un duel, qui ne devra cesser que si l’un des deux adversaires est absolument hors d’état de tenir une épée.–Vous me retrouverez à l’hôtel de Paris, où je vous attends.

En effet, il monta dans sa chambre, qu’il parcourut d’abord avec une excessive agitation.

Peu à peu, à mesure que se prolongeait l’attente, l’effervescence à laquelle il était en proie se dissipa. Il se laissa tomber dans un fauteuil avec un geste de mauvaise humeur.

–Moi qui étais venu ici pour m’amuser... fit-il à demi-voix.

Puis, tout à coup:

–Au fait, reprit-il, quel est le nom de ce butor?

Il chercha la carte que lui avait donnée le capitaine et ne la trouva pas tout d’abord, car, dans le trouble qui s’était emparé de lui, en recevant ce soufflet qui lui brûlait encore la joue, il ne se rappelait pas où il l’avait mise.

Il la découvrit enfin, pliée en deux dans le gousset de son gilet.

Quoique la nuit commençât à tomber et qu’il n’eût pas de lumière dans sa chambre, il y jeta les yeux pour déchiffrer le nom qui y était gravé.

Soudain il se leva d’un bond.

–Non, ce n’est pas possible! s’écria-t-il en pâlissant.

Il courut vers la fenêtre, en souleva les légers rideaux et se pencha en avant pour mieux lire, persuadé qu’il s’était trompé.

–Le capitaine Marius! murmura-t-il avec accablement. C’est lui! c’est bien lui!...

Il revint à son fauteuil, dans lequel il se laissa tomber visiblement ému, vaincu par une sorte de découragement subit.

–Voilà qui est étrange! dit-il.

Alors essayant de secouer l’impression fâcheuse que ce nom lui avait laissée:

–Bah! continua-t-il en s’efforçant de sourire. Tôt ou tard cela devait arriver. Autant que ce soit aujourd’hui que demain...

Mais il eut beau faire, il ne conservait plus cette attitude hautaine et indignée qu’il affectait tout à l’heure. Un changement manifeste se produisait en lui et se reflétait jusque sur son visage, dont le front s’était assombri, dont les sourcils se contractaient.

Ce fut sur ces entrefaites que reparurent ses témoins. Ils l’assurèrent que pleine et entière satisfaction lui serait accordée. Les seconds du capitaine avaient, en effet, accepté, sans en discuter aucune, toutes les conditions qui leur étaient imposées.

Jules les remercia d’une voix morne, mais ne leur avoua pas qu’il connaissait de nom le capitaine, ni quand et comment ce nom avait été connu de lui. Evidemment il avait des raisons particulières pour ne pas leur révéler son secret.

Ses témoins furent un peu étonnés de la froideur avec laquelle il accueillit leurs explications et de la tristesse dont ses traits étaient empreints.

–Ah çà! qu’as-tu donc? lui demanda Monléry. On dirait que ce duel t’affecte et te fait trembler.

–Moi! répliqua Varnet d’un ton farouche. Comment peux-tu croire qu’un homme qui a un soufflet sur la figure aspire à autre chose qu’à se venger?

–A la bonne heure! En ce cas, allons dîner et surtout dînons gaiement! Venez, mes amis! C’est moi qui vous traite.

Ils se rendirent au Restaurant de Paris. Monléry combina un menu délicat, qu’il arrosa de Sauterne, de Corton et de Cliquot frappé.

Deux heures après, Varnet, aux trois quarts gris, comme ses deux convives, avait complètement oublié le capitaine Marius, disait autant de sottises et commettait autant de folies qu’à l’ordinaire.

A onze heures, ses amis le reconduisirent jusque dans sa chambre et ne le quittèrent qu’après l’avoir mis au lit.

–Demain matin à six heures, nous viendrons te chercher, dit Monléry.

Varnet dormit d’un sommeil lourd. Lorsque ses témoins vinrent le réveiller, il se leva et montra une gaîté tout à fait insolite.

Ne voulant pas paraître affecté, principalement devant son adversaire, il essaya jusque sur le terrain de faire contre fortune bon cœur; mais, on l’a vu, il ne trompa pas l’œil exercé du capitaine.

Le premier engagement ne donna lieu à aucun résultat. Les deux adversaires se tâtaient, attaquaient ou ripostaient, mais toujours avec prudence et sans se découvrir.

A la seconde reprise, ils s’échauffèrent. Le choc des armes nues, le souvenir de l’affront qu’ils avaient reçu tous les deux, les firent dévier parfois de la ligne droite. Aussi le capitaine reçut-il à l’avant-bras une légère piqûre.

–Ce n’est rien, messieurs, assura-t-il.

Toutefois les témoins s’approchèrent, examinèrent avec soin la blessure et constatèrent qu’elle n’était pas assez grave pour faire cesser le combat.

Tandis que ce premier succès donnait plus d’assurance à Varnet, il rendait au capitaine tout son sang-froid, car il lui prouvait que la victoire ne serait pas aussi facile qu’il se l’était imaginé tout d’abord.

La troisième passe fut plus brillante que les deux autres. Les adversaires s’animaient de plus en plus, mais le jeu de Varnet devenait de moins en moins correct, tandis que celui du capitaine demeurait inexorablement serré.

Sur une feinte du tac au tac qu’avait essayée Yarnet, le capitaine écarta l’épée de son adversaire avec une telle violence, qu’il eut le temps de revenir sur lui par un formidable coup droit, avant que celui-ci pût retomber en garde.

En même temps, Marius, trouvant enfin le jour qu’il cherchait depuis si longtemps, se fendit à fond, de sorte que son épée traversa jusqu’à l’omoplate la poitrine de son malheureux ennemi.

Varnet laissa échapper son épée, battit le vide à trois reprises de ses deux bras étendus, chancela et tomba lourdement en arrière, avant que Monléry, qui s’était précipité à son secours, eût le temps de le recevoir dans ses bras.

Marius salua très correctement les témoins, fit signe à Jacquier et à son contremaître de le suivre et s’éloigna.

Aidés par le cocher qui les avait amenés, les témoins de Varnet transportèrent dans la voiture le corps inanimé de leur pauvre ami et le conduisirent à l’hôtel.

Tandis que le cocher allait chercher un médecin, Monléry déshabilla le blessé, le mit au lit; mais jugeant son état extrêmement grave, il se contenta d’étancher le sang qui s’échappait lentement de sa poitrine.

Fort heureusement Monte-Carlo n’est pas très grand. Au bout d’un petit quart d’heure, le cocher ramena dans sa voiture le médecin qu’il était allé chercher.

Le docteur s’approcha, sonda la plaie, consulta très attentivement le pouls du malade et laissa échapper une grimace de mauvais augure.

–C’est grave, n’est-ce pas? demanda Monléry, qui ne l’avait pas quitté du regard.

–Je le crois bien! le poumon est traversé jusqu’à l’omoplate!

–Mais la blessure est-elle mortelle?

–Je ne puis vous répondre ni oui ni non. Si une hémorrhagie interne se déclare, il peut trépasser d’un moment à l’autre. A-t-il perdu beaucoup de sang?

–Beaucoup, oui, docteur.

–Tant mieux! dans ce cas l’hémorrhagie est moins à redouter; mais, en dehors de cela, mille autres complications peuvent surgir. Ce jeune homme a-t-il des parents, une famille?

–Sans doute, il a encore sa mère.

–Et vous savez où elle habite?

–Oui, à Marseille, boulevard de la Madeleine.

–Eh bien! sans lui dire de quoi il s’agit, télégraphiez-lui de venir à l’instant.

–Mais que lui dirai-je lorsqu’elle arrivera?

–Vous lui direz la vérité.

–C’est-à-dire que.

–Que son fils est à peu près perdu, que dans tous les cas, s’il en réchappe, la convalescence sera longue, et réclamera beaucoup de soins.

–Bien, dit Monléry, très affecté, je cours au bureau du télégraphe.

–C’est cela. Pendant ce temps, je vais poser le premier appareil. Seulement il serait urgent que l’un de vous deux, messieurs, ne le quittât pas avant que sa mère soit arrivée.

–Nous n’y manquerons pas, promit Monléry.

Prévenu par le cocher qu’il s’agissait d’une blessure reçue en duel, le docteur avait apporté tout ce qui était nécessaire pour procéder à un pansement immédiat. Ce pansement, fait avec une grande légèreté de main et une excessive habileté, était à peu près terminé lorsque Monléry rentra.

La dépêche était partie. Il avait calculé que madame Varnet pouvait prendre le train qui part de Marseille à une heure vingt minutes et arriver à Monte-Carlo vers onze heures du soir.

Le médecin s’éloigna, recommanda qu’on l’envoyât chercher aussitôt, s’il se produisait le moindre phénomène inquiétant, et annonça qu’il reviendrait vers cinq heures.

–Va te reposer, dit Monléry à son camarade, tu viendras me relever de faction à midi.

Celui-ci s’engagea à revenir très exactement et sortit.

Monléry prit un volume qui se trouvait sur la table et essaya de le parcourir.

Ce fut en vain. Il ne pouvait détacher ses regards du visage de son malheureux ami, dont les yeux étaient clos, les traits impassibles, le teint livide, et qui ne donnait pas signe de vie.

–Ce maudit capitaine a eu toutes les chances, pensait-il. Quel vent de malheur l’a conduit ici?

Et il se demandait comment il s’y prendrait pour annoncer à la mère affolée, l’épouvantable accident qui menaçait d’emporter son fils unique?

A peine osait-il bouger, de peur que le plus léger bruit arrachât le blessé à sa torpeur et amenât une déplorable catastrophe. Il continuait à feuilleter le livre, mais c’était pour se donner une contenance, bien plutôt que pour se repaître des émotions que la lecture lui aurait causées.

Quand il entendit sonner midi, il se leva et poussa un véritable soupir de délivrance. Aussi, dès que son ami entra, il courut à lui, la main tendue.

–Je reviendrai à quatre heures, dit-il en se précipitant vers la porte.

Il avait hâte de respirer au grand air, de boire le soleil, de renaître à la vie!

Il commença par déjeuner, puis il se lança dans la montagne, grimpa jusqu’à la Turbie pour contempler de plus haut le paysage, dont il éprouvait le besoin d’élargir les horizons. Ce jour-là, pour la première fois peut-être, ce jeune homme, futile et léger, sentit combien la nature était belle!

A cinq heures, le docteur revint.

L’état du malade n’avait pas empiré. La blessure avait encore rendu beaucoup de sang; l’hémorrhagie interne n’était pour ainsi dire plus à craindre. Il procéda à un second pansement et se retira après avoir renouvelé les recommandations qu’il avait faites dans la matinée.

Vers dix heures et demie, Monléry prévint le garçon d’hôtel que madame Varnet allait probablement arriver. Il lui donna l’ordre de le prévenir aussitôt et de ne pas la faire monter avant qu’il lui eût parlé.

Trois quarts d’heure après, le garçon vint lui annoncer que cette dame était là.

Monléry descendit. Avec toutes les précautions imaginables il lui fit part de l’événement douloureux dont Jules avait été victime.

La malheureuse mère versa d’abondantes larmes, mais promit de se montrer forte et de ne pas troubler le repos du blessé.

Alors Monléry lui prit le bras et la conduisit devant le lit de son fils, au pied duquel elle tomba sur les deux genoux.

II

Table des matières

Pendant ce temps, le capitaine Marius avait fait réparer les dégâts insignifiants occasionnés par la tempête dans le gréement de son navire.

Vers huit heures et demie, par une brise du large assez bonne, le Roi-des-Mers avait quitté le port de Monaco et s’était dirigé vers la haute mer.

A la tempête de la veille avait succédé un temps admirable. Pas un nuage ne ternissait l’azur du ciel. Légèrement agitée par le vent, la mer, relativement très calme, prenait à l’horizon les teintes de l’indigo le plus foncé.

Le navire chargé de toile inclinait gracieusement sur tribord et filait par un vent largue sur neuf ou dix nœufs à l’heure.

Le front assombri du capitaine avait fini par se rasséréner. Il subissait l’influence du temps. Le soleil lui faisait oublier peu à peu la scène sanglante par laquelle s’était terminé son court séjour à Monte-Carlo.

–Du train que nous marchons, disait-il à Jacquier, nous arriverons cette nuit à Marseille.

Et à la pensée qu’il allait revoir sa jeune femme, jouir du repos et du bien-être de son intérieur, son visage s’épanouissait en un large sourire.

–Pauvre petite Claire! Y a-t-il longtemps que je ne l’ai vue! pensait-il. Quatorze mois!... Qu’a-t-elle fait pendant mon absence? Comme elle a dû s’ennuyer! Heureusement que sa jeune sœur Léa est auprès d’elle! Va-telle être contente de la surprise que je lui ménage!

Il se frottait les mains. Du regard il interrogeait l’horizon, comme s’il espérait déjà découvrir les rochers du château d’If, ou les hauteurs de Notre-Dame-de-la-Gardc. Mais, hélas! A peine distinguait-il à tribord la côte qui se perdait dans une brume lointaine et rosée.

–C’est égal reprit-il au bout de quelques instants, j’ai eu tort de laisser si longtemps cette pauvre petite. quatorze mois! c’est long!... Et puis, après tout, qu’ai-je besoin d’entreprendre de si longs voyages? Je suis assez riche, Dieu merci! pour qu’il ne soit plus nécessaire d’exposer ma vie. Nous n’avons pas d’enfant. Les deux cent mille francs que j’ai gagnés hier par un hasard inespéré arrondissent encore singulièrement mon capital... Voilà assez longtemps que je trime pour avoir le droit de me croiser les bras. Que ferai-je pour tuer le temps? Je n’en sais rien, par exemple! Bah! Je me consacrerai tout entier au bonheur de Claire. Léa deviendra ma fille; je la ferai élever, je surveillerai son éducation, je la marierai plus tard... que disais-je donc que je n’avais pas d’enfants? J’en ai un, j’en ai deux, j’en ai trois en comptant Georges. Eh bien! voilà de quoi m’occuper ! Oui, c’est dit. Ce voyage sera le dernier. Je renonce à la mer, je me consacre tout entier aux douces joies de la famille...

A la pensée du bonheur qui l’attendait, les yeux du capitaine Marius se mouillèrent d’une larme d’attendrissement, qu’il essuya du revers de sa main bronzée.

Le fait est qu’il avait eu toutes les chances, ce Marius!

Depuis vingt-cinq ans qu’il naviguait, il avait fait tant de chemin que lui-même n’aurait pas été capable de dire combien de milles il avait parcourus.

Seulement à l’encontre du proverbe qui dit: «Pierre qui roule n’amasse pas de mousse,» il avait au contraire fait sa pelote avec un bonheur qui n’avait d’égal que sa hardiesse. On évaluait, en effet, sa fortune à plus d’un million!

Sobre, courageux jusqu’à la témérité, entreprenant, doué d’un rare instinct commercial, il avait commencé par naviguer en qualité de second à bord du Vautour, un des plus beaux bâtiments à voile de la maison Caracasse, de Marseille.

Non seulement il avait obtenu son diplôme de capitaine au long cours à la suite d’examens très brillants; mais encore, pendant les cinq années qu’il avait servi comme second à bord du Vautour, il s’était fait remarquer par son zèle, par sa conduite, et par l’immuable égalité de son caractère.

Aussi, quand mourut le capitaine du Vautour, la maison Caracasse n’hésita pas à en donner le commandement à Marius.

Comme il avait beaucoup observé, comme il avait acquis en naviguant une grande expérience, comme il était surtout l’ennemi déclaré de la routine, il avait signalé à ses armateurs des contrées que les navires de commerce ne fréquentaient pas d’ordinaire, dans lesquelles on pouvait obtenir, par conséquent, à d’excellentes conditions, les plus riches marchandises et réaliser à coup sûr d’énormes bénéfices.

Il avait fini par rallier la maison Caracasse à ses idées, de sorte qu’elle compléta dans ce but une cargaison et qu’elle lui donna toute latitude pour traiter au mieux de ses intérêts.

Marius emporta lui-même pour son compte une petite pacotille et s’en alla.

Sept mois après il était de retour. Les richesses qu’il rapporta de ce premier voyage ne donnèrent pas moins de deux cent mille francs de bénéfices nets. Quant à lui, il en avait gagné quarante mille.

Il devint l’oracle de la maison, qui lui permit de s’intéresser plus largement dans ses affaires. Au bout de dix ans, Marius avait mis cinq cent mille francs de côté.

Alors, il fit construire et équipa à ses frais le Roi-des-Mers, fut son propre armateur et son propre capitaine. N’ayant plus à encourir aucune responsabilité vis-à-vis d’un tiers, il devint de plus en plus entreprenant, osa s’aventurer dans des contrées qu’aucun navire de commerce n’avait osé explorer avant lui et atteignit des résultats inespérés.

A quarante ans, il avait conquis une réputation pour ainsi dire universelle.

A Marseille, où tout le monde le connaissait, il passait pour le capitaine le plus habile et le commerçant le plus adroit qu’il y eût au monde. On le savait riche, humain, généreux, toujours prêt à venir en aide à ses amis.

–A la bonne heure! disait-on. Quand on voit des hommes comme lui s’enrichir, c’est pain bénit.

Le fait est qu’on citait par centaines les traits de courage ou de générosité qu’il avait accomplis. Tous ceux qui l’avaient approché le tenaient en haute estime; son équipage l’adorait et se serait fait hacher pour lui. Lorsqu’il passait sur le port, tous les matelots se poussaient du coude en ôtant leur bonnet et le montraient aux novices en leur disant:

–Tu vois bien c’t homme-là, c’est le capitaine Marius, mon garçon!

Et le novice se découvrait à son tour avec respect, car il avait entendu parler vingt fois de ce personnage presque légendaire.

Quant à lui, ignorant de sa valeur personnelle, simple et bon, comme tous les hommes de valeur, il ne paraissait pas se douter de la vénération dont il était l’objet. Il faisait le bien pour faire le bien, sans forfanterie, sans ostentation, plus riche et plus heureux des bénédictions dont il était comblé que de la fortune qu’il avait acquise. Comment le malheur aurait-il osé frapper un homme si méritant et si merveilleusement doué?

Dirons-nous qu’il avait un défaut? Pourquoi pas? la perfection n’est pas de ce monde.

Mon Dieu! oui. Le capitaine était violent et emporté. Question de sang, absolument indépendante de sa volonté, contraire même à ses habitudes et à son caractère. C’était plus fort que lui! A la moindre contrariété, au moindre obstacle qu’il rencontrait, le sang lui montait à la tête... il voyait rouge.

–Prenez garde! lui avait dit son médecin. Cela pourrait vous jouer un mauvais tour.

Marius prenait garde, en effet, le plus qu’il pouvait, mais il avait beau faire, l’orage éclatait chez lui avant même qu’il s’en fût aperçu.

Et alors, pour réagir contre les conséquences que sa colère aurait pu provoquer, il prenait son sourire le plus doux, sa voix la plus mielleuse. On entendait bien trembler encore cette voix, pleine de menaces sous son apparente douceur, mais pouvait-on lui garder rancune? Ne rachetait-il pas cet instant de vivacité par la plus exquise bonté?

On connaissait le défaut de la cuirasse. Aussi tout le monde filait doux quand il se fâchait, afin de ne pas l’irriter davantage. On savait bien qu’il reviendrait de lui-même à résipiscence et qu’il ferait tout son possible pour effacer ses emportements.

Il était donc vraiment roi sur le Roi-des-Mers. S’il regrettait une chose en ce moment, lui qui était tout-puissant à son bord, c’était de ne pouvoir commander aux éléments. Il aurait voulu que la brise soufflât plus fort, afin d’arriver plus tôt; mais il eut beau couvrir son navire de toile, il n’arriva pas à Marseille dans la nuit, ainsi qu’il l’avait espéré. Il n’entra dans le port de la Jolielte que le lendemain matin, à huit heures et demie.

Laissant à Jacquier le soin de remplir les formalités ordinaires, il sauta dans un canot et se fit conduire à terre.

Il suivit les quais d’un pas relevé, presque fiévreux. Il lui tardait de rentrer chez lui. Et pourtant il éprouvait un serrement de cœur qu’il n’avait jamais ressenti. Quoi qu’il eût fait pour s’en défendre, les paroles de Varnet résonnaient encore à son oreille. La vengeance qu’il en avait tirée ne les lui avait pas fait oublier. Lorsqu’il atteignit la Cannebière, il s’arrêta, tout essoufflé, pour essuyer la sueur qui mouillait son front.

–C’est singulier! fit-il. Comment puis-je avoir si chaud que cela?

Il se dirigea alors d’un pas plus tranquille vers la rue Saint-Ferréol, dont il était peu éloigné.

Quand il y pénétra, quelque chose d’étrange se passa en lui. Cette rue qu’il trouvait si belle hier encore, lui sembla étroite, triste, déserte. Les horizons immenses, auxquels ses regards s’étaient habitués pendant ce long voyage, rétrécissaient tout à coup, jusqu’à lui donner des proportions mesquines, la voie dans laquelle il venait de s’engager.

Cependant il attéignit rapidement le numéro45, franchit l’escalier et gravit trois étages avec l’élasticité de la jeunesse.

Là, il tira de sa poche un trousseau de clefs, en choisit une, qu’il fit tourner lentement dans la serrure, et pénétra dans l’appartement.

Subitement il se trouva en face d’une enfant de huit ans, qui s’écria:

–Tiens! Voilà monsieur Marius!

Et, tout aussitôt, la petite fille lui sauta au cou pour l’embrasser.

–Sœur! Grande sœur! cria-t-elle. Quel bonheur! Voilà M. Marius!

Le capitaine la couvrit de baisers, mais avec une distraction évidente.

Il interrogeait du regard la porte de la salle à manger, celle qui correspondait avec l’appartement et sur le seuil de laquelle il s’attendait certainement à voir paraître quelqu’un.

Par la porte qui donnait sur la cuisine, il aperçut Rosalie, sa domestique, que les cris de l’enfant avaient attirée et qui lui souhaita la bienvenue.

Seulement, au lieu de venir à sa rencontre avec les démonstrations de joie ordinaire, elle se tenait immobile, baissait les yeux et roulait entre ses doigts le coin de son gros tablier.

–Et Claire? demanda enfin le capitaine, surpris de ne pas la voir accourir.

–Je crois qu’elle est dans sa chambre... répondit Rosalie, en se détournant avec embarras.

–Ah çà! qu’est-ce que cela veut dire? murmura Marius.

A ces mots, il déposa vivement à terre l’enfant qu’il portait dans ses bras, ouvrit la porte de communication et entra dans l’appartement.

–Claire! Claire! où donc es-tu? criait-il en traversant le vaste salon.

Claire ne se montrait pas.

Après avoir successivement parcouru toutes les pièces, le capitaine arriva enfin dans une petite chambre, la dernière, la plus éloignée, celle dans laquelle couchait Léa, la sœur de sa femme.

Il s’arrêta, stupéfait.

Claire était assise sur une chaise, la tête penchée, les mains jointes, les yeux baissés vers la terre, ne faisant pas un mouvement.

–Eh bien? Qu’as-tu? lui dit-il. Est-ce que tu ne me reconnais pas?

Il s’approcha d’elle et vit des larmes dans ses yeux.

–Tu es donc malade? reprit-il avec sa plus tendre inflexion de voix.

Claire ne répondit pas. On aurait juré qu’elle n’entendait pas un mot de ce que lui disait le capitaine.

Inquiet, agité du même sinistre pressentiment qui l’oppressait depuis la veille, il s’approcha plus près encore et voulut la prendre dans ses bras.

–Je vous en supplie! Laissez-moi. balbutia-t-elle d’une voix éplorée.

Sans l’écouter, il la saisit et la força doucement à se lever.

Déjà il se penchait vers elle pour l’embrasser, lorsqu’il recula subitement, comme s’il avait marché sur un serpent.

–Ah! misérable!rugit-il en la repoussant.

Elle retomba sur sa chaise, obéissant ainsi qu’une masse inerte à l’impulsion qu’elle avait reçue.

Quant à lui, ivre d’une fureur soudaine, livide de rage, l’œil injecté de sang, il tira de sa poche un revolver et l’ajusta.

–Meurs donc! cria-t-il en lâchant la détente.

Toute joyeuse de revoir celui qu’elle appelait son «bon ami», ne soupçonnant rien du drame que la brusque apparition du capitaine allait provoquer, Léa l’avait suivi et avait pénétré en même temps que lui dans la chambre où sa sœur s’était réfugiée.

Le profond accablement qui s’était emparé de Claire la fureur subite de Marius ne trouvaient dans son esprit naïf aucune explication.

Elle les considérait tous les deux avec un étonnement mêlé de pitié et d’effroi.

Cependant, lorsqu’elle vit le capitaine repousser brutalement la pauvre Claire, son petit cœur se révolta. Elle courut à lui, prête à s’interposer inconsciemment entre la victime et le bourreau.

Au moment où elle vit se braquer sur sa sœur le canon du pistolet, elle se jeta sur le bras de Marius, ne se doutant même pas qu’elle s’exposait à la mort.

–Je ne veux pas que tu fasses du mal à ma sœur! cria-t-elle en pleurant.

Le coup de feu qu’elle entendit redoubla son épouvante et ses cris. Elle se cramponna avec une telle force au bras de Marius, que, pour ne pas blesser l’enfant, celui-ci fut obligé de saisir dans la main gauche l’arme qu’il tenait de la main droite. Rosalie, qui prêtait au moindre bruit une oreille attentive et qui, elle, avait des raisons pour redouter un éclat, accourut de son côté et se jeta au-devant de Claire, à qui elle fit un rempart de son corps.

–Je vous en supplie, monsieur! dit-elle à mains jointes, calmez-vous! Ah! si nous avions su que vous arriviez si tôt.

Quant à la petite Léa, toujours pleurant, toujours criant, toujours suspendue au bras de son bon ami, elle ne cessait de répéter:

–Je ne veux pas que tu fasses du mal à ma grande sœur! Je ne le veux pas!

Le capitaine essaya vainement de se dégager, de tourner l’obstacle vivant que sa domestique opposait à sa fureur. Enfin, voyant que sa vengeance lui échappait, commençant à entrevoir l’horreur et l’inutilité du meurtre qu’il avait failli commettre, il repoussa l’enfant avec une sorte de sauvagerie, quitta la chambre et disparut.

–Oh! la misérable! répétait-il. Après ce que j’avais fait pour elle!...

C’était fini. Le premier mouvement de colère était passé.

Sans se rendre compte de ce qu’elle faisait, Léa venait de sauver la vie à sa sœur. Son faible bras avait eu assez de force pour détourner l’arme meurtrière; la balle qui devait atteindre Claire avait dévié et était allée s’aplatir contre le mur.

Claire ne bougeait pas. Elle était anéantie par la douleur, paralysée par l’épouvante, suffoquée par les sanglots.

La situation était terrible, en effet. La malheureuse, que son mari avait quittée depuis plus d’un an, était enceinte de huit mois!

Lorsqu’elle avait entendu les cris joyeux poussés par Léa, qui lui annonçait l’arrivée soudaine de son mari, la jeune femme avait douté d’abord et prêté l’oreille.

Alors, reconnaissant la voix de Marius, palpitante de terreur, ne pouvant pas échapper à la scène violente qui allait résulter de cette foudroyante apparition, elle s’était enfuie tout au fond de l’appartement. Là, ne trouvant plus d’issue, elle s’était affaissée sur une chaise et attendait.

Quoi? Elle l’ignorait, mais elle était prête à tout subir, même la mort. Elle sentait que de la part de son mari la vengeance était si légitime, qu’elle était décidée à ne rien tenter pour s’y soustraire.

Lorsqu’elle le vit braquer sur elle son revolver, elle n’eut pas un tressaillement. Croyant sa dernière heure arrivée, elle courba la tête et recommanda son âme à Dieu.

Le coup parti, elle fut tout étonnée de n’avoir pas même été atteinte!

Quand le capitaine eut disparu, elle se laissa tomber à deux genoux et prosterna son front dans la poussière.

–Ah! mon Dieu! gémit-elle. Je n’étais pas digne de votre pitié. Pourquoi m’avez-vous fait grâce de la vie? Tout serait fini pour moi maintenant...

Pleurant parce qu’elle voyait pleurer sa sœur, perdue dans la série de scènes inexplicables qui se déroulaient sous ses yeux, Léa s’était approchée de Claire. Avec ses petites mains potelées elle essuyait les larmes qui s’échappaient des yeux de la jeune femme et s’efforçait de relever ses cheveux épars.

–Ne pleure pas, je t’en prie! lui disait-elle. Tu me fais peur!

Claire la serra contre son cœur.

–Pauvre chère enfant! fit-elle dans une étreinte convulsive. Dire que c’est toi qui m’as sauvé la vie!... Ah! si tu pouvais savoir quel funeste service tu m’as rendu!!...

La domestique les contemplait, silencieuse, consternée.

–Restez là, dit-elle tout à coup. Je vais retrouver ce pauvre M. Marius!

Elle avait bien raison de dire: pauvre Marius!

Il avait gagné sa chambre, mais il n’avait pas eu la force de faire un pas de plus.

Suffoqué par la colère, il avait roulé tout de son long sur le tapis, la face injectée, les poings crispés.

Rosalie le crut mort. Elle se pencha sur lui, fit sauter les boutons de son gilet, de sa chemise, dénoua sa cravate, déchira son col, lui souleva la tête, qu’elle appuya sur un coussin, courut chercher de l’eau et du vinaigre, lui bassina le front, les tempes, le creux des mains, avec une activité et une sollicitude que le succès finit par couronner.

Au bout de dix minutes, le capitaine ouvrit les yeux.

Il promena lentement autour de lui ses regards atones, reconnut d’abord Rosalie et parut fort étonné de la voir ainsi penchée sur lui. Il s’aperçut alors que lui-même était couché sur le tapis de sa chambre. Il fit un effort et parvint à rassembler ses idées.

Soudain il se redressa. La mémoire lui était revenue tout à fait. Il fit quelques pas à travers la chambre, chancelant encore sous le poids du coup épouvantable qui le frappait; puis il s’assit dans un fauteuil; sa tête alourdie se pencha, ses bras retombèrent le long de ses jambes et deux grosses larmes sillonnèrent son visage.

Il les essuya tout à coup, comme s’il avait honte du moment de faiblesse que la réaction produisait en lui, et se tournant vers la domestique:

–Du moins, reprit-il, tu vas me dire le nom de l’infâme larron d’honneur...

–Oh! très volontiers, fit Rosalie avec un singulier accent de haine; mais plus tard. quand vous serez plus calme...

–Calme... je le suis à présent; mais je souffre et la vengeance seule me fera du bien. Oh! Claire n’a plus rien à craindre de moi, mais lui!. Allons, dis-moi son nom.

–Eh bien! répondit sans hésiter la servante, il se nomme Jules Varnet.

La figure de Marius s’épanouit aussitôt en un large sourire.

Et, comme Rosalie, stupéfaite, le considérait de ses yeux agrandis:

–C’est vrai, fit-il, tu ne sais pas. tu ne peux pas comprendre... Ah! je m’explique maintenant pourquoi ce misérable m’a inspiré à première vue une haine si violente! Eh bien! pour une fois, Dieu s’est montré juste, au moins, et je respire à présent!

La servante l’écoutait et cherchait à deviner le sens que cachaient ces paroles obscures.

Il lui raconta alors comment il avait rencontré ce jeune homme et quelle avait été l’issue du combat.

–Pourvu qu’il meure. ajouta-t-il les dents serrées. Puis, interrogeant Rosalie du regard:

–A présent, dit-il, raconte-moi tout ce qui s’est passé pendant mon absence.

Il s’était assis devant le bureau qui se trouvait au milieu de la vaste chambre et, les coudes appuyés sur la table, la tête posée sur ses deux mains, il écoutait.

–Vous ne savez évidemment pas que Claire et Jules sont deux camarades d’enfance, commença Rosalie.

Les Lamaroux et les Varnet habitaient jadis côte à côte deux maisons situées à l’entrée du Prado et entourées toutes les deux d’un petit jardinet dans lequel les enfants prenaient leurs ébats.

Claire était fille unique à cette époque, de même que Jules était le seul rejeton de la famille Varnet. Les parents, sans être intimement liés, avaient ensemble des rapports de bon voisinage.

Rien ne les séparait alors. M. Varnet n’avait pas encore fait dans les huiles la grosse fortune qu’il a laissée à sa veuve et à son fils. Votre ami Lamaroux n’était pas riche non plus, vous le savez mieux que personne, de sorte que les deux familles vivaient dans les meilleurs termes.

Il était donc tout naturel que les deux enfants, qu’un simple treillage séparait l’un de l’autre, quand ils couraient dans le jardin, eussent mutuellement envie de jouer ensemble. Qui des Varnet ou des Lamaroux fit le premier pas? Je ne m’en souviens guère, bien que je fusse déjà au service de madame Lamaroux. Ce qu’il y a de certain, c’est que Claire et Jules, qui ont à peu près le même âge, jouaient déjà ensemble, alors qu’ils se tenaient à peine debout sur leurs petites jambes.

Jusqu’à l’âge de dix ans, les deux enfants vécurent ensemble comme frère et sœur; puis, brusquement, on les sépara.

Jules entra au collège, Claire fut mise en pension. Ils ne se voyaient plus que tous les dimanches, mais cela n’avait refroidi en rien leur amitié et c’était le cœur gros qu’ils se quittaient en se promettant de se revoir le dimanche suivant.

A très peu d’exceptions près, en effet, ils se rencontrèrent toutes les semaines. Naturellement l’âge était venu et avait modifié leurs relations.

Tout à coup, M. Varnet, qui commençait à s’enrichir et brassait de grosses affaires, trouva qu’il demeurait trop loin de son magasin, que ces allées et venues lui faisaient perdre chaque jour un temps précieux, et acheta boulevard de la Madeleine le petit hôtel que sa femme habite encore.

Il vint rendre visite à votre ami Lamaroux, exprima le regret qu’il éprouvait à quitter un si bon voisin, l’engagea à venir le voir souvent et quitta le lendemain la maison dans laquelle s’étaient écoulées, disait-il, les vingt meilleures années de sa vie.

A partir de cette époque, Claire et Jules ne se virent plus qu’à de très rares intervalles et seulement quand leurs parents se faisaient mutuellement visite.

Ils étaient âgés tous les deux de dix-huit ans. On songeait déjà à leur avenir, mais jamais, ni dans la pensée des Vernet, ni dans celle des Lamoroux, on n’avait eu l’idée de les marier ensemble.

Sur.ces entrefaites, survint dans la famille de votre ami une grande surprise et une grande joie. Après dix-huit ans de stérilité, madame Lamaroux mit au monde une seconde fille, Léa!

La pauvre dame avait dissimulé de son mieux une grossesse dont elle était fort contrariée et fort gênée en présence de Claire.

–N’est-il pas honteux, me disait-elle, que je me trouve dans une situation semblable, quand j’ai une fille bonne à marier, quand je pourrais être grand’mère!

J’étais bien un peu de son avis, mais qu’y faire? Léa n’y perdit rien. Elle eut deux mères au lieu d’une. Claire, laisser à personne le soin d’amuser et de porter l’enfant. en effet, se mit à l’aimer d’un tel cœur, qu’elle ne voulut

Lorsqu’on voulait le lui enlever dans la crainte qu’elle ne se fatiguât:

–Non, laissez-moi faire, disait-elle en riant. Cela me semble si amusant de rejouer à la poupée!

Le fait est qu’elle l’adorait et ne la quittait pas d’un instant. L’enfant le lui rendait bien, du reste, car elle finit par aimer sa grande sœur d’un amour dont la pauvre mère aurait pu être jalouse, si elle avait été moins bonne.

C’était le bon temps cela! Vous vous en souvenez, vous, monsieur, qui avez été le parrain de Léa, vous qui veniez si souvent dans cet intérieur paisible, pendant les séjours de trop courte durée que vous faisiez à Marseille.

Une grande préoccupation assiégeait déjà pourtant cette pauvre famille. On vous le cachait, monsieur. On ne me le disait pas non plus, à moi, mais j’avais surpris çà et là, sans le vouloir, en allant et venant dans la maison, des lambeaux de phrases qui m’avaient permis de tout deviner.

On commençait à s’inquiéter de voir que Claire avait vingt-deux ans et qu’elle ne se mariait pas. Cela n’avait rien d’étonnant pourtant par le temps qui court, puisque la chère petite n’avait pas de dot.

Quant à elle, elle ne paraissait même pas y penser. Que lui aurait apporté le mariage de plus qu’elle n’avait? Des soucis, pas autre chose. Ne savourait-elle pas, toutes les joies de la maternité? Cette chère Léa, qu’elle aimait d’une tendresse à nulle autre pareille, ne suffisait-elle pas à ce besoin d’affection qui, tôt ou tard, s’empare de notre âme?

Nulle tristesse n’envahissait donc l’heureuse maisonnée. Ses relations avec les Varnet devenaient de plus en plus rares. Jules avait depuis longtemps quitté le collège et était entré dans les bureaux de son père; mais il avait, noué d’autres amitiés en grandissant et n’avait pas reparu chez nous quand arrivèrent les mauvais jours.

Vous savez de quelle horrible mort fut victime M. Lamaroux. Bien que vous ne fussiez pas à Marseille à cette époque, vous avez appris par sa veuve cette fin tragique. La seule chose qu’elle ne vous avoua pas, c’est que, son mari mort, elle restait presque sans ressources.

Alors commença pour elle et pour Claire une vie de labeurs et de privations, dont je vous ai en partie révélé depuis les souffrances. Quoiqu’elles eussent voulu me renvoyer, sous-prétexte qu’elles étaient dans l’impossibilité de me payer mes gages, je n’avais pas voulu me séparer d’elles. J’étais sans famille, je n’avais aucune affection, ou plutôt je n’en avais pas d’autre qu’elles.

Depuis vingt-cinq ans que j’étais dans la maison, je m’étais attachée à la pauvre veuve, à Claire que j’avais vue grandir. Je les suppliai de me garder; elle y consentirent.

Toutes les trois, nous travaillions sans relâche pour suffire à nos besoins et grâce à Dieu, nous y arrivions, quand le malheur vint frapper de nouveau à la porte de notre demeure.

Minée par le chagrin, épuisée par la fatigue, madame Lamaroux mourut à son tour. A cet égard, je n’ai rien à vous apprendre, monsieur; vous avez reçu ses recommandations suprêmes, vous n’ignorez rien de ce qu’il y avait chez la sainte femme de douceur, de sollicitude et d’amour maternel.

Ce que je dois vous dire, c’est que pendant les quinze mois qui s’écoulèrent entre la mort de M. Lamaroux et celle de sa femme, nous n’avions d’aucune sorte et sous aucune forme entendu parler de la famille Varnet.

Toutes les appréhensions que j’avais conçues sur le sort des deux orphelines, dont je me considérais comme la mère, s’évanouirent du jour où, pour lui accorder une protection efficace et légitime, vous proposâtes à Claire de l’épouser.

Pour elle et pour sa sœur, c’était le salut. Pour moi, ce fut une joie immense, car vous consentiez à me garder auprès d’elles et l’avenir des chères enfants ne me causait plus d’inquiétudes.

Tout alla bien, en effet, pendant deux ans. en dépit de vos fréquentes absences. Je me prenais à croire que le mauvais sort était conjuré, lorsque l’année dernière, vers le commencement du mois de juillet, je vis paraître un beau jour M. Jules Varnet!

Il avait rencontré Claire, avait longuement causé avec elle et lui avait demandé la permission de venir la voir.

Cela n’avait rien que de très naturel. Aussi n’en aurais-je pris aucun ombrage, si ses visites n’étaient pas devenues trop fréquentes et ne s’étaient prolongées parfois au point que j’avais cru devoir les interrompre sous un prétexte ou sous un autre.

Ces assiduités m’avaient donné fort à penser. Je m’étais informée par la ville et j’avais appris que Varnet était un franc mauvais sujet,

Son père était mort, lui laissant une fortune évaluée à soixante-dix mille francs de rente, dont sa mère avait la moitié en usufruit. Malheureusement, disait-on, elle avait pour son fils une tendresse tellement aveugle, qu’elle ne savait rien lui refuser, de sorte que ce chiffre énorme de revenus fondait littéralement entre les doigts de ce prodigue.

Je fis part à Claire des renseignements que j’avais recueillis.

–Prenez-garde! lui disais-je. M. Varnet est un jeune oisif sans conscience et sans probité. Il a à Marseille une réputation déplorable; sa présence chez une femme, jeune et jolie comme vous l’êtes, ne peut que la compromettre affreusement.

–Tu es folle! me répondait-elle en riant. Crois-tu que si Jules se permettait la plus petite inconvenance, je l’autoriserais à remettre les pieds ici?

Je connaissais assez Claire pour la croire sur sa parole. Pourtant j’étais tourmentée de cette idée: pourquoi M. Varnet, que nous avons perdu de vue depuis plus de trois ans, vient-il ici juste au moment où Claire est seule et dans quel but surtout vient-il si souvent?

A ces mots, Marius laissa échapper un geste de colère, en même temps qu’un rictus amer crispait ses lèvres.

–Oh! je comprends! fit Rosalie. Ma naïveté vous fait sourire; mais que pouvais-je faire? Je n’avais sur Claire d’autre autorité que mes longs services, je ne pouvais pas fermer la porte au nez de cet intrus. Je me contentais de les surveiller, de troubler leurs entretiens, au risque de déplaire à ma jeune maîtresse. Or, je dois en convenir, pas une fois, pendant les brusques apparitions que je me permettais, je ne surpris une parole, un mouvement, qui fussent contraires aux règles de la bienséance.

Cela même avait fini par m’étonner. Est-ce que vraiment ce Varnet n’ambitionnait auprès de Claire que le titre d’ami? Cela me semblait, malgré tout, fort extraordinaire.

J’avais raison de me défier de lui!

Un soir, pour la première fois, Claire ne rentra pas à l’heure du dîner. Je n’en fus que surprise tout d’abord; mais lorsque je vis la soirée s’avancer, une horrible inquiétude m’envahit; tous mes soupçons se représentèrent à mon esprit. Quand j’entendis sonner dix heures, je me pris à trembler!

Enfin Claire arriva, les vêtements en désordre, le visage en feu.

Sans me dire un mot, elle gagna sa chambre, dans laquelle elle s’enferma.

Au lieu de m’éloigner, je me tins immobile près de la porte et je prêtai l’oreille.

Pendant quelques minutes je l’entendis marcher avec agitation, puis le bruit cessa et la pauvre enfant éclata tout à coup en sanglots.

Je demeurai là, attentive, oppressée, continua Rosalie, espérant qu’elle m’appellerait, qu’elle me ferait la confidence du chagrin inexplicable qu’elle éprouvait. Je me trompais. Toute la nuit se passa ainsi. Enfin, succombant sans doute à la fatigue, à l’excès de sa douleur, elle s’endormit.

Le lendemain, quand je pénétrai dans sa chambre, je la trouvai appuyée sur le coude, les yeux battus, humides encore des larmes qu’elles avait versées. Elle me regardait machinalement, sans me voir, l’esprit évidemment préoccupé de tout autre chose que de ce qui se passait autour d’elle.

J’essayai de lui parler, elle me répondit à peine.

Alors j’eus l’idée de lui amener Léa.

En apercevant sa petite sœur, elle lui tendit les bras, l’enleva, l’assit sur le bord de son lit, la serra convulsivement contre sa poitrine et la couvrit de baisers, tandis que de grosses larmes s’échappaient à nouveau de ses paupières.

Je me retirai et j’emportai les vêtements qu’elle avait quittés. En les passant en revue, je m’aperçus qu’ils étaient en lambeaux. Plus un bouton ne tenait au corsage; le linge de dessous était déchiré et horriblement froissé...

–Mais va donc! interrompit Marius. Que s’était-il passé?

–Je n’en sais rien, monsieur.

–Comment! Claire ne te l’a pas dit?

–Jamais, monsieur.

–Bref, que sais-tu?

–Rien que ce que j’ai observé, monsieur.

–Eh bien! qu’as-tu observé?

–Le lendemain, Jules Varnet se représenta à l’heure ordinaire de ses visites, mais Claire refusa durement de le recevoir. Huit ou dix fois encore, il revint, Claire se montra inflexible. Alors, j’en suis sûre, il lui écrivit, car je remis à la pauvre enfant plusieurs lettres d’une écriture qui m’était inconnue,–toujours la même. Ces lettres, toutes timbrées de Marseille, restèrent sans réponse.

–Qui te l’a dit?

–Personne, mais il ne pouvait en être autrement, puisque Claire ne quittait plus l’appartement et ne pouvait par conséquent pas mettre elle-même à la poste les lettres qu’elle ne m’aurait pas confiées.

–C’est juste. Ensuite?

–C’est tout, monsieur. A dater de ce jour, Claire devint de plus en plus triste, de plus en plus sédentaire. Ce fut moi qu’elle chargea du soin de promener Léa. Je ne m’expliquais pas d’abord cette étrange conduite, mais j’en compris bientôt les motifs, en voyant s’arrondir chaque jour la taille de Claire, bien qu’elle ne portât plus autre chose que des peignoirs longs et flottants.

–Et après avoir découvert cette preuve de son inconduite, tu as eu la lâcheté de te taire!

–Par respect pour ma jeune maîtresse, oui, monsieur. Croyez-vous donc qu’elle a été dupe de mon silence? Détrompez-vous. Elle a bien vu qu’il était impossible de cacher plus longtemps la faute qu’elle avait commise, ou plutôt la violence dont elle avait été victime.

–Tu crois donc qu’elle a été plus imprudente que coupable? demanda le capitaine.

–Je suis convaincue que sa faute, si faute il y a, remonte à cette soirée dont je vous parlais tout à l’heure. Par l’état dans lequel j’ai trouvé ses vêtements, je suis convaincue qu’elle a été attirée par ce Varnet dans quelque lâche guet-apens et qu’elle n’a succombé qu’après une lutte abominable...

Marius hocha lentement la tête, avec un reste d’incrédulité que les explications fournies par Rosalie commençaient à singulièrement ébranler.

–Et de tout cela elle ne t’a pas dit un mot! s’écria le capitaine étonné.

–Pas un. Cependant, il y a quinze jours environ, comme elle venait de recevoir une lettre de vous, encore timbrée d’un pays lointain:

–Est-ce que votre mari va bientôt revenir? osai-je lui demander.

–Il ne me l’annonce pas, me répondit-elle d’une voix sourde.

–Prenez garde! repris-je. S’il survenait à l’improviste, vous avez tout à redouter de sa colère!

–Il me tuerait, n’est-ce pas?... fit-elle en relevant la tête.

–Dame!... qui sait?...

–Ah! s’écria-t-elle. Ce serait la délivrance. Mais non. Je lui épargnerai ce meurtre, dont la justice lui demanderait compte et qui ajouterait un déshonneur de plus à celui...J’y suis résolue. Du jour où il m’annoncera son arrivée, je quitterai cette maison, je m’enfuirai si vite et si loin que sa légitime colère ne saura pas où m’atteindre.

Elle se tut, acheva Rosalie. Un déluge de larmes inonda son joli visage et étouffa sa voix. Ah! ces larmes, mon pauvre monsieur Marius! Si vous saviez combien de fois je les ai vues couler! Si vous aviez été témoin comme moi du désespoir farouche qu’elles trahissaient!... C’est à ce point que je me demande comment elles n’ont pas raviné ses joues, comment elle a pu vivre dans la solitude claustrale à laquelle elle s’est condamnée depuis cette soirée maudite?

–Comment! elle n’est donc pas sortie depuis cette époque? interrogea le capitaine.

–Pas une fois, monsieur. Et vous comprenez bien pourquoi, n’est-ce pas? Elle ne voulait pas afficher sa honte. Elle ne voulait pas qu’il en rejaillît sur vous la moindre parcelle.

Le capitaine se leva, visiblement satisfait de ce qu’il venait d’apprendre.

–C’est bien, dit-il. Laisse-moi seul un instant. J’ai besoin de réfléchir avant de prendre un parti. Toi, va retrouver Claire et aide-lui à se remettre de la terrible secousse qu’elle vient d’éprouver.

Rosalie se retira, en jetant sur son maître un dernier regard.

Marius était plus calme; mais la commotion qu’il avait reçue lui serrait le cœur comme dans un étau. Il demeura ainsi pendant plus d’une heure, continuant à baigner d’eau glacée son front brûlant, cherchant une solution humaine et juste à la situation nouvelle que le malheur lui avait faite, bien décidé à agir sans courroux mais sans faiblesse.

Enfin, il sonna Rosalie.

–Comment va ta maîtresse? lui demanda-t-il.

–Mieux, monsieur, un peu mieux.

–Alors, va la prévenir que je désire lui parler, dit-il en se levant.

III

Table des matières

Un instant après, Rosalie revint.

–Madame vous attend, dit-elle.

Et, comme Marius se dirigeait vers la porte:

–Mais je vous en supplie! reprit-elle en joignant les mains, ne soyez pas trop rude avec elle! Ne l’effrayez pas, vous la tueriez!

–Rassure-toi, elle n’a plus rien à redouter de ma colère. Moi aussi, j’ai failli mourir, mais c’est fini. Je suis homme.

Et il s’éloigna.

Quand il pénétra dans la chambre de la jeune femme, elle était assise dans un fauteuil, le corps plié sous un affaissement général, les yeux rougis, tout gonflés des pleurs qu’elle avait répandus.

–Madame, commença-t-il, j’ai cédé tout à l’heure à un mouvement de vivacité que je déplore, et je m’estime à présent très heureux que le bras de Léa m’ait empêché de satisfaire une vengeance que je considérais comme légitime.

–Ah! plût au ciel qu’elle eût été complète! gémit la jeune femme.

–Non, madame, riposta Marius, car vous auriez cessé de souffrir et cela n’aurait fait qu’aggraver ma situation.–D’ailleurs, reprit-il, mes idées ont changé de cours. L’interrogatoire que j’ai fait subir à Rosalie m’a pour ainsi dire tout appris. Je connais le nom du misérable qui s’est joué de mon bonheur, mais il est certains détails que j’ignore et que je vous serais très obligé de vouloir bien me fournir.

Claire se détourna et fit de la main un geste de profond dégoût.

–Je comprends qu’il vous ait répugné de confier ce secret à une domestique, continua le capitaine; mais s’il est vrai, comme l’affirme Rosalie, que vous ayez su cacher à tout le monde l’état dans lequel vous vous trouvez, si après cette chute horrible, vous voulez encore garder envers moi quelques ménagements, il faut que vous parliez.

De nouvelles larmes coulèrent silencieusement sur le visage de la jeune femme.

–Remarquez, poursuivit-il, que je ne me prévaux pas pour vous attendrir des tortures que m’inflige votre trahison. Cela ne me servirait à rien, n’est-il pas vrai? Avant de commettre la faute, vous saviez combien je vous aimais, quelle confiance j’avais en vous et. cela ne vous a pas arrêtée. Mes angoisses ne plaideraient donc pas en ma faveur.

Elle ouvrit la bouche pour protester; mais elle courba la tête. Que pouvait-elle opposer à ce raisonnement d’une irréfutable logique? Rien que des mots. Or, les faits la condamnaient avec une bien plus éloquente certitude!

–Ce que je veux retenir de votre apparente conduite, dit Marius, c’est que vous avez daigné m’épargner jusqu’ici le ridicule auquel sont infailliblement voués dans notre singulière société les maris trompés. Or, si vous persistez dans ces bienveillantes intentions, nous pouvons, vous et moi, nous tirer de ce mauvais pas sans trop de scandale.

Elle leva sur lui ses yeux étonnés.

–En effet, reprit-il, je n’ai pas à redouter pour le moment les indiscrétions de votre amant. Un bienheureux hasard nous a mis hier matin en présence l’un de l’autre à Monte-Carlo, et, sans savoir encore que ce fût à lui que vous aviez accordé vos... complaisances, j’ai eu la satisfaction de lui fournir en pleine poitrine un coup d’épée dont il ne se relèvera certainement pas avant six mois, –s’il en relève.

Pour le coup elle demeura stupéfaite, terrifiée.

–Oui, madame, poursuivit-il. J’avais été forcé par la tempête de relâcher avant-hier soir à Monaco, où je jouais et gagnais avec une veine impudente. Un jeune homme, M. Jules Varnet, dont mes succès causaient la perte, me plaisanta grossièrement à ce sujet; je répondis par un soufflet; rendez-vous fut pris hier matin et je l’étendis à terre du plus furieux coup de pointe que j’aie donné de ma vie,–ce qui prouve bien que la justice de Dieu ne sommeille pas toujours. Donc de ce côté rien à craindre, vous le voyez. Reste à régler entre nous les dispositions à prendre, pour que votre honneur et le mien souffrent le moins possible de la situation plus qu’équivoque dans laquelle vous les avez mis. Êtes-vous prête à me seconder?

–Vous savez bien, monsieur, que je n’ai rien à vous refuser, répondit Claire d’une voix étranglée.

–Je n’en attendais pas moins de votre complaisance, madame. Il ne me reste donc plus qu’à vous demander le récit bien exact de ce qui s’est passé. En effet, au point où nous en sommes, n’est-ce pas? vous n’avez besoin de rien cacher, de rien atténuer. Nulle hypocrisie ne désarmerait mon inflexible rigueur et ne pourrait amener entre nous un rapprochement, dont vous sentez vous-même, j’en suis certain, la criante impossibilité.

–Je le sens si bien, monsieur, répondit Claire en s’efforçant d’affermir sa voix, que, si votre arrivée ne m’avait pas surprise, vous ne m’auriez pas retrouvée ici.

Un sourire effleura la lèvre du capitaine.

–Vous en doutez? fit-elle. Je comprends cela. Quelle confiance pouvez-vous avoir en moi maintenant? Cependant je puis vous en fournir la preuve.

En disant ces mots, elle se dirigea vers un petit chiffonnier-secrétaire, d’où elle tira un pli volumineux qu’elle lui tendit.

–Voici, dit-elle, la lettre que j’avais préparée et que je comptais vous laisser en quittant cet appartement. Ayez la bonté d’en prendre connaissance. Vous m’épargnerez ainsi des aveux doublement pénibles.

Le capitaine prit la lettre avec une certaine hésitation.

–Soit! fit-il pourtant d’un ton sec. Je conçois que votre cœur se soulève à la pensée de remuer devant moi cette boue. Je vais donc lire cette confession. Vous me permettrez en ce cas de ne vous soumettre, qu’après édification complète, les propositions que je vous apportais.

–Je vous ai dit que j’étais à vos ordres, monsieur.

–Alors, à tout à l’heure! dit Marius en s’inclinant froidement.

Et il regagna précipitamment son cabinet, dans lequel il s’enferma.

Il était un peu surpris de la dignité avec laquelle sa femme lui avait répondu.

Il s’attendait à des sanglots, à des protestations, à une sorte de comédie dramatique, contre laquelle il s’était cuirassé d’avance d’une inébranlable fermeté. Au lieu de cela, il n’avait vu couler que des larmes silencieuses, il avait rencontré une soumission aveugle, une sobriété de gestes et de paroles, qui lui imposaient un peu.

Sans s’attarder cependant à des sentimentalités stupides, il brisa d’une main fiévreuse le cachet de la lettre que lui avait donnée Claire.

Elle était ainsi conçue:

«Cher bienfaiteur,

Ne vous étonnez pas de ne plus me trouver ici. J’ai follement brisé tous les liens qui nous unissaient l’un à l’autre, je ne suis plus digne ni de votre amour, ni de mon propre respect. Je dois disparaître.

Certes, si j’avais été seule au monde, si ma chère petite Léa avait eu sur terre d’autre protecteur que moi, –qui n’ai même pas su pourtant me protéger moi-même1 –je serais déjà morte. Oui, cette pensée m’est venue, elle m’a longtemps obsédée. Si je ne l’ai pas suivie, si je ne vous ai pas confié ma petite Léa, ainsi que j’en avais l’intention, c’est dans la crainte que tout ce qui pouvait vous rappeler mon souvenir ne vous fût odieux et que vous n’eussiez pas pour cette enfant l’amour qu’elle mérite et dont elle est digne,–elle!

Comment en suis-je arrivée à ce degré d’humiliation? je vais vous l’apprendre.

Vous m’aviez laissée seule. Hormis vous, je ne connaissais et ne voyais personne que ma sœur et Rosalie. Je ne me plaignais pas de cet abandon, mais cette vie perpétuelle d’isolement, qui me livrait sans cesse à mes réflexions, me rappelait les malheurs qui avaient assailli ma famille et me plongeait dans une tristesse à laquelle aucune distraction n’apportait malheureusement de remède.

Et alors je me prenais à gémir sur cette longue existence de solitude éternelle à laquelle j’étais condamnée! Quand aurait-elle un terme, en effet? Certes, vous préféez les voyages, les aventures, la richesse, à la banalité e ma présence, de mon affection, de ma reconnais-mce, puisque, déjà possesseur d’une fortune que l’on rétendait considérable, vous alliez sans cesse, en dépit e mes prières, vous exposer à de nouveaux dangers.»

–Elle a raison, murmura Marius. Ce qu’elle a écrit je le pensais hier... Je me promettais de demeurer uprès d’elle... de ne plus entreprendre de nouveaux voyages...

Il reprit la lettre, en poussant un douloureux soupir et ontinua:

«Si vous étiez resté près de moi, je vous aurais raconté ut au long l’histoire de ma jeunesse, dont vous ignoez le premier mot. Cela ne vous aurait certainement as beaucoup intéressé, mais peut-être votre expérience l’aurait-elle mise en garde contre les souvenirs que j’en vais conservés.

Ces souvenirs n’avaient rien d’inquiétant pour votre pos ni pour le mien. Je n’aimais pas d’amour l’ancien mpagnon de mes jeux, celui avec lequel j’avais grandi, ne pendant près de dix ans j’avais considéré comme un ère.

J’hésite à vous dire son nom. Si j’étais sûre que vous ignoriez toujours je vous le cacherais assurément, car connais la vivacité de votre caractère et je tremble que us vous laissiez emporter à des violences qui ne sauient rien réparer! Mais je vous ai promis la vérité tout ntière; j’aurai le courage de vous la dire. D’ailleurs il ffirait d’un mot pour que vous apprîssiez le nom du lisérable que je m’efforcerais vainement de voiler sous anonyme.

Il s’agit de M. Jules Varnet.

Je n’ai pas besoin de m’étendre longuement sur la ature des relations amicales que le voisinage de nos deux maisons provoqua tout naturellement entre nous dès notre plus tendre jeunesse. D’ailleurs, ces relations étaient devenues très rares, il y a déjà huit ans, et avaient complètement cessé à l’époque où mourut mon pauvre père. Je les croyais même brisées sans retour, lorsqu’un jour du dernier mois de juillet que je me promenais au Jardin des Plantes avec Léa, je me trouvai face à face avec Jules Varnet!

Il me salua. Je lui rendis son salut assez sommairement et je continuais mon chemin quand il m’aborda.

–Eh quoi! me dit-il. Vous! C’est vous que je rencontre et nous passons pour ainsi dire à côté l’un de l’autre sans nous reconnaître!

–La faute n’en est pas à moi, monsieur, répliquai-je, vous avez eu à deux reprises pour le moins l’occasion de me revoir, quand j’ai perdu mon père et ma mère, et vous ne l’avez pas fait.

–Je vous jure, protesta-t-il chaleureusement, que je n’ai reçu personnellement aucune lettre.

–Vous, je ne dis pas... mais vos parents ont dû les recevoir chaque fois, puisque c’est moi qui les leur ai adressées, et ils n’ont daigné répondre ni p’ar une visite ni par une simple carte.

–Il ne faut pas leur en vouloir, ma bonne Claire, répondit-il avec feu. Mon père succombait alors sous le fardeau des affaires et ma mère est fort casanière. Ils ne m’ont informé ni l’un ni l’autre de ces déplorables événements. Je ne les ai appris qu’indirectement... par des tiers... et alors qu’il était trop tard pour mêler mes regrets aux vôtres. De même, c’est par hasard que j’ai appris dernièrement votre mariage avec le capitaine Marius. Je me suis informé de lui aussitôt et j’ai su qu’il était en voyage. Malheureusement, aucun de mes amis n’a pu me donner votre adresse, de sorte qu’il ne m’a pas été ossible d’aller vous voir.–Mais, ajouta-t-il vivement, ai hâte de réparer cette inconvenance, et si vous le permettez, j’aurai l’honneur d’aller vous présenter mes resects.

Je n’avais aucune raison pour me dérober devant ne si courtoise insistance. Je lui donnai mon adresse et m’éloignai, bien persuadée qu’il ne viendrait pas.

Je fus donc aussi étonnée que l’était Rosalie quand lle m’annonça le lendemain que Jules Varnet m’attenait au salon.

Je vous l’ai dit, je le considérais comme un frère et étais à cent lieues de supposer que cette visite eût un ut. Rien, du reste, ne pouvait me le faire croire. Le miérable se montra poli, mesuré et aussi convenable que peut être l’homme le mieux élevé du monde.»

Pour le coup, le capitaine tressaillit.

«Le misérable1» Par deux fois, dans les quelques ignes qu’il venait de parcourir, ce mot se trouvait réété!

Qu’est-ce que cela signifiait? Comment Claire traitait-lle de la sorte l’homme qui avait été son amant, qu’elle vait aimé au point de lui tout sacrifier?

Il était réellement très intrigué. Aussi poursuivit-il vec un intérêt croissant la lecture de cette énigmatique confession.

«Il revint souvent, continuait Claire, assez souvent our m’alarmer et faire naître mes défiances, s’il s’était permis jamais, je ne dirai pas la plus légère inconveance, mais même le plus petit propos flatteur.

Il s’en garda bien! Il se montra seulement aimable et enjoué, me parla de notre joyeux passé, m’entretint de sa mère qui l’aimait beaucoup et pour laquelle il avait, disait-il, une non moins vive affection. Bref, il se révéla causeur charmant et observa toujours une si prudente réserve que je me réjouissais d’avoir retrouvé en lui mon ancien et véritable ami d’enfance.

Ces visites fréquentes avaient fini par inquiéter Rosalie. C’était tout naturel. Elle n’assistait pas à nos entretiens et se figurait évidemment que Jules me faisait la cour. Aussi avait-elle battu toute la ville afin de m’apporter sur son compte des brassées de renseignements.

Elle me les communiqua. Ils étaient déplorables. Au fond cela m’importait peu. Varnet n’était pour moi qu’un ami. Et puis, je dois en convenir, je me figurais que Ro-£ salie avait singulièrement exagéré les choses.

Tout autre l’aurait cru comme moi, en voyant l’irréprochable attitude qu’il gardait en ma présence. Je ne fus donc nullement étonnée le jour où il m’affirma qu’il avait parlé longuement de moi à sa mère et qu’elle avait le plus grand désir de me revoir.

N’était-il pas tout simple, en effet, que cette femme, qui m’avait vue naître, grandir, qui avait été l’intime amie de ma famille, manifestât le désir de renouer nos anciennes relations?

J’acceptai avec empressement.

– Alors il faudra venir dîner avec elle à la campagne? me dit-il.

–A quelle campagne? demandai-je.

–A l’Estaque. Connaissez-vous ce petit pays?

–Non, lui répondis-je, en rougissant de mon ignorance. Je n’ai jamais quitté Marseille.

–Sachez donc, ma chère amie, que l’Estaque est située à onze kilomètres de Marseille et desservie par des trains assez nombreux pour qu’il soit facile d’y aller et d’en revenir plusieurs fois dans la même journée. Ma mère y a loué une petite maison, dans laquelle nous passons deux ou trois jours par semaine. Elle y sera demain, voulez-vous venir sans façon dîner avec elle?

–Très volontiers, dis-je avec vivacité.

Je vous l’ai dit, c’était vers la fin de juillet. Il faisait Marseille une chaleur étouffante. Aussi, je me faisais me fête de respirer l’air de la campagne, de voir des leurs, de la verdure, du ciel bleu... J’étais folle de joie, –folle est bien le mot: vous allez le voir...

–Eh bien! fit rondement Varnet, prenez le train de 5heures35minutes, vous arriverez juste à temps pour rous mettre à table.

–Et à quelle heure pourrai-je revenir?

–Je ne le sais pas au juste, mais je vous le dirai de-nain, me répondit-il. N’oubliez pas! répéta-t-il en s’en illant, 5heures35minutes!

Je n’avais garde d’oublier l’heure. Je trouvais même lue c’était un peu tard pour aller à la campagne; mais, omme je ne voulais pas importuner madame Varnet, je l’avais fait aucune observation.

A l’heure dite, j’étais à la gare, tellement contente de ma petite équipée, que je ne songeai pas à la chose lu monde la plus élémentaire: consulter l’Indicateur jour savoir à quelle heure il me serait possible de renrer. Quelques minutes après, j’étais en route, sous l’im-ression d’un plaisir que je ne saurais définir. Fiez-vous donc aux pressentiments!

Varnet m’attendait à la gare. Il me prit le bras et n’entraîna.

Nous marchions depuis un quart d’heure. Les maisons se faisaient de plus en plus rares autour de nous dans la campagne.

– Mais comme c’est loin! m’écriai-je. Où donc alons-nous?

–Là, me répondit-il, en montrant du doigt une maisonnette de peu d’apparence, située à deux cents mètres au moins de toute habitation.

Il me parut singulier, je l’avoue, que la richissime madame Varnet se contentât d’une semblable bicoque, mais je n’osai pas en faire la remarque.

Nous pénétrâmes bientôt dans un jardin fort bien entretenu, puis dans la maison. Le salon dans lequel je me trouvais était petit, mais meublé avec beaucoup de goût. Par une porte entr’ouverte, j’aperçus une étroite salle à manger, qui me parut également fort bien décorée.

–Mais où est donc madame Varnet? demandai-je.

–Elle n’est pas encore arrivée, me répondit-il.

–Y a-t-il donc encore un train avant l’heure du dîner?

–Non, mais ma mère ne prend jamais le chemin de! fer. Elle fait comme moi. Elle vient toujours avec sa voiture, ce qui lui permet de s’en retourner quand bon lui semble.

L’explication était très plausible. Je m’en contentai momentanément et je m’élançai dans le jardin.

Jules m’avait suivie et m’aidait à cueillir des fleurs. J’en avais fait déjà un magnifique bouquet, lorsque l’idée me vint de consulter ma montre. Elle marquait sept heures un quart.

Et madame Varnet qui n’arrive pas! m’écriai-je. Allons! ce sera pour une autre fois. Je vais me rendre à la gare et prendre le premier train qui fera route sur Marseille.

–Ne vous donnez pas cette peine, me dit-il doucement. Le dernier train se dirigeant sur Marseille passe à l’Estaque à sept heures. Il est donc parti depuis dix minutes.

–Mais alors comment férai-je pour rentrer? demandai-je, sérieusement alarmée.

–Ne vous en inquiétez pas, fit-il sur le même ton dégagé. Ma mère m’a promis de venir, elle viendra et: ous reconduira chez vous. Dans tous les cas, si elle me manquait de parole,–ce que je ne peux pas croire eniore,–j’ai mon coupé ici, je vous ramènerais.

–Oh! mais pardon!... fis-je observer. Ce n’est pas la même chose!

–Bah! ne vous alarmez pas d’avance, répliqua-t-il n souriant. Et pour commencer, allons nous mettre à able! Il n’y a pas de meilleur moyen, dit-on, de faire enir les retardataires.

Tout cela était dit avec tant de rondeur et de franhise apparente, que j’en fus la dupe. Ce fut bien pis enore lorsque je vis dans la salle à manger une table dresée, sur laquelle trois couverts étaient disposés.

Cela ne fit pas l’ombre d’un doute pour moi. Certaiement Varnet attendait sa mère. Je me plaçai sur la haise qu’il m’indiqua et il prit place en face de moi. Le ouvert de sa mère absente nous séparait.

Cependant, à mesure que l’heure s’avançait, cette lace éternellement vide me donnait des inquiétudes, inon des soupçons. La domestique venait de servir le ôti; la nuit commençait à tomber; un candélabre chargé le bougies nous éclairait.

Pour me donner une contenance, je promenais mes egards autour de moi. A travers le luxe qui m’environlait, je devinais un certain désordre, je distinguais des aches sur les meubles, sur les rideaux, sur le papier de a tenture. On aurait juré que cette salle à manger conlervait la trace des dîners ou des’ soupers dont elle avait été témoin.

La chaleur des lumières en dégageait peu à peu une deur fade et forte à la fois, composée de toutes sortes l’émanations pénétrantes, comme si plusieurs femmes avaient passé par là et saturé l’atmosphère de leur parum préféré.

Je manifestai l’intention de me retirer et je priai M. Varnet de faire atteler son coupé avant que la nuit ne fût complètement tombée.

–Rien n’est plus facile, me dit-il. Seulement je n’ai ici ni écurie ni remise. Mon cheval et ma voiture sont à l’auberge, où il faut que mon domestique aille les chercher. Je vais lui donner l’ordre de nous servir le dessert avec une bouteille de champagne et, pendant que nous grignoterons un gâteau en buvant un verre de vin, il ira prendre le coupé.

Cela ne me convenait qu’à moitié. Rester seule avec Varnet m’effrayait un peu; mais je ne saurais le répéter assez, il avait toujours agi si convenablement envers moi, que je traitais moi-même de chimériques les appréhensions qui commençaient à m’envahir.

Le domestique s’éloigna. Son maître lui avait donné devant moi, à haute et intelligible voix, des ordres conformes aux désirs que j’avais exprimés, mais il était certainement stylé et avait reçu des instructions contraires. Jugez-en.

Dès qu’il se fut éloigné, Varnet prit la bouteille de Champagne. Elle était débouchée d’avance,

Il craignit sans doute que cette particularité n’éveillât mes défiances, car il s’écria:

–L’imbécile! je lui avais bien dit d’enlever le fil de fer, mais non pas de faire sauter le bouchon.

J’avoue que, sur le moment, je ne fis pas attention à ces paroles; mais j’ai ’compris depuis quel rôle cette bouteille avait joué dans le guet-apens.

Il remplit mon verre et le sien, continuant à manger de bon appétit, alors que, depuis longtemps, je ne touchais à aucun des mets qu’il me servait, arrosant son rôti d’un bourgogne capiteux. Tout à coup, voyant que je ne buvais pas, il se leva et me tendit une assiettée de gâteaux.

–Allons, dit-il. A la santé de ceux que vous aimez!

Je choquai mon verre contre le sien et je bus à peu rès la moitié du champagne qu’il m’avait versé. Alors eulement je m’aperçus que son verre, toujours plein, tait resté sur la table, tandis qu’il vidait presque coup ur coup la bouteille de bourgogne qu’il avait entamée.

Cela me parut singulier. Je gardai le silence cepenant, de peur de manifester des terreurs imaginaires et e lui inspirer des pensées qu’il n’avait peut-être pas.

Un gros quart d’heure se passa. Le domestique ne evenait pas! Je commençais à donner des signes d’imlatience, quand je sentis mes paupières s’appesantir et ne invincible torpeur s’emparer de tout mon être...

Soudainement, je soupçonnai la vérité. Je jetai les eux sur la table. Son verre de Champagne, toujours lein, était encore devant lui.

–Buvez ce verre! m’écriai-je, ou je croirai...

–Que croirez-vous donc? demanda-t-il avec un sourire, en voyant que je n’osais pas achever.

Au lieu de lui répondre, je voulus me lever, gagner jardin, respirer l’air frais du-soir, pour dissiper l’enourdissement par lequel je me sentais envahir... mes mbes fléchirent sous moi... je retombai sur ma chaise! Cette fois, il jugea que le moment de jeter le masque tait arrivé.

Il vint à moi, m’enlaça de ses deux bras.

–Eh bien! croyez tout ce que vous voudrez, me it-il d’une voix frémissante. C’est vrai. Je n’ai pas su réster àtant de charmes naïfs, à tant d’admirable beauté... t’aime, Claire, je t’aime depuis longtemps et j’ai juré ue tu serais à moi.

’essayais de me dégager, mais je n’en avais plus la force.

Il me saisit par la taille, m’emporta dans le salon et me renversa sur le divan. Alors commença entre nous une lutte horrible–d’autant plus horrible, que j’avais conscience du danger qui me menaçait et de l’impuissance où je me trouvais d’y échapper. Vainement, j’essayais de résister, vainement j’appelais à mon secours avec des sanglots dans la voix... je fus vaincue!...

C’est affreux, n’est-ce pas? Vous frémissez en lisant ces lignes, écrites avec autant de sincérité que d’âcre douleur. Que dirai-je donc, moi? Moi pour qui cette chute ignoble a eu des conséquences que j’aurais redouté seulement d’entrevoir!

Oui, monsieur. Je suis mère, mère malgré moi des œuvres de cet infâme! Voilà huit mois que je porte cette croix! Huit mois, pendant lesquels je n’ai pas cessé un instant de pleurer mon honneur et le vôtre, notre bon. heur à jamais perdu!

Certes, j’ai été imprudente, mais ai-je été coupable? Pouvais-je croire que ce misérable userait du saint nom de sa mère pour préparer mon déshonneur? Pouvais-je, dans ma naïve loyauté, supposer que la conduite de ce Varnet n’avait été jusqu’à ce jour qu’une suite de savantes hypocrisies? 1

Non. Aussi quand je revins à moi, quand je vis à mes pieds cet homme, dont les ignobles caresses me poursuivaient encore, je me relevai d’un bond et je courus au dehors. Comme il essayait de me retenir, de s’opposer à ma fuite, je le repoussai, je tirai vivement à moi la porte du salon, dans lequel je l’enfermai, et je mq précipitai dans le jardin comme une folle.

Instinctivement je me dirigeai vers la porte de sortie, Je l’ouvris et je courus vers le village, à travers un chemin rocailleux qui m’était inconnu, butant à chaque pas, déchirant mes pieds aux cailloux, guidée seulement par les lumières qui filtraient à travers les croisées des maions closes. Enfin, j’aperçus une auberge. Je me sentais éfaillir, mais je me hâtais, d’autant plus qu’il me semlait entendre derrière moi un bruit de pas précités.

C’est lui, me disais-je! Il me poursuit... il va m’ateindre...

Cette pensée me donnait des ailes. Aussi quelle joie emplit mon cœur, lorsque j’ouvris la porte de cette auerge et me vis entourée de monde! J’étais sauvée mainmant!

–Vite! une voiture! m’écriai-je.

Et je tombai sur une chaise, comme une masse, halente, à demi morte de honte et de lassitude!

Deux femmes s’empressèrent autour de moi et parnrent à me ranimer, pendant que l’aubergiste attelait a carriole.

Quelques minutes après, je montais en voiture et je onnais au conducteur l’ordre de me ramener à Mareille. En sortant, j’aperçus distinctement la silhouette u misérable qui m’avait perdue. C’était bien lui! Je le connus à la haine qu’il m’inspirait. Il m’avait suivie, ais il n’avait pas eu le courage de pénétrer dans l’auerge où je m’étais réfugiée.

Je me croyais délivrée de lui à tout jamais. Je me ompais. Deux jours après, il eut l’audace de se reprénter chez moi. Je lui refusai ma porte. Trois ou quatre is il osa revenir encore. Je fus inexorable.

Comprenant enfin que rien ne me ferait changer de solution, il s’abstint de toute autre tentative.

Depuis cette époque, je ne l’ai pas revu. Je me suis ondamnée à une réclusion sévère et je n’en sors que our quitter cette maison. Comprenez-vous à présent ue l’idée du suicide m’ait hantée si souvent? Et ne vous demandez-vous pas comment j’ai eu assez d’énergie pour ne pas recourir à ce moyen de suprême délivrance? Ah! sans ma pauvre Léa...

Je vous ai tout dit. Vous savez dans quelles circonstances et dans quelle mesure j’ai failli. Je ne vous demande cependant pas de me pardonner. Je me sens. tellement indigne, que je reconnais l’impossibilité de reparaître à vos yeux. Je pars. Vous ne chercherez pas à me revoir et vous aurez raison. Plus aucun lien ne nous unit l’un à l’autre; je les ai brisés. Je suis morte pour vous. Puissiez-vous m’oublier! C’est la grâce que du plus profond de mon cœur je prie Dieu de vous accorder!»

Ici se terminait la lettre de Claire.

Le capitaine était atterré. Oui, elle avait été bien imprudente, mais était-elle coupable, en effet?

Il comprenait tout ce que la lettre ne disait pas. La maison dans laquelle Varnet avait attiré la jeune femme était sans doute le rendez-vous ordinaire de ses débauches. Le vin de champagne avait été mélangé d’avance d’un narcotique sur lequel comptait le séducteur pour triompher, sans combattre, des résistances de la pauvre enfant. Le domestique avait été prudemment éloigné et avait reçu l’ordre de ne pas revenir avant une certainei heure.

Décidément Rosalie avait pressenti la vérité. Le désordre éloquent des vêtements de sa maîtresse lui avait tout révélé. Sans doute, mais que faire? Pardonner, oublier tout, n’était pas possible. L’enfant qui allait naître de cet crime creusait davantage encore cet abîme de honte dont Marius, pas plus que Claire, n’osait sonder la profondeur. Et puis, est-ce qu’on peut oublier ces choses là? Est-ce que, dans les rapprochements intimes du mariage, l’image odieuse de ce Varnet ne se dresserait pas éternellement entre leurs lèvres au moment de les confondre en un baiser?

Non! Cette seule pensée faisait frissonner le capitaine de la tête aux pieds.

Pourtant il fallait prendre un parti. Marius en comprenait l’urgente nécessité. Il se leva et se rendit dans la chambre de sa femme, tenant à la main, toute grande ouverte, la lettre qu’il venait de lire.

–Maintenant, dit-il, en s’efforçant de conserver un visage impassible, je sais tout. Je ne vous dirai point que cette lecture ne m’a pas déchiré l’âme, vous ne me croiriez pas. Je vous remercie cependant de ne m’avoir rien caché. Si dure soit-elle, la vérité vaut toujours mieux que le mensonge en pareil cas. D’ailleurs, mes idées sont complètement en harmonie avec les vôtres. Vivre ensemble est de toute impossibilité.

Claire porta la main à son cœur, mais ne protesta pas.

–La seule chose qui doive nous préoccuper tout d’abord, c’est la question de convenances sociales. Vous l’avez compris depuis longtemps en vous condamnant à la plus austère réclusion. Je vous en remercie. Il ne s’agit plus que d’en retirer les bénéfices. Voulez-vous donc me permettre de vous dire ce que j’ai jugé le plus raisonnable?

–Quoi que vous ayez décidé, je m’y soumets aveuglément, répondit Claire avec effort.

–Je vais me mettre en quête d’une maison située à quelque distance de Marseille et dans laquelle je vous conduirai. Vous y ferez vos couches et j’aurai soin que vous y receviez tous les soins nécessaires. Du reste, vous n’y serez pas seule. Rosalie et Léa vous accompagneront. Cela vous convient-il?

–Je vous ai dit que j’étais à vos ordres, monsieur, fit la jeune femme.

–De cette façon, continua Marius, ni votre honneur ni le mien n’auront à souffrir. Je paierai le loyer d’avance, je donnerai au propriétaire le premier nom venu. rien n’est moins compliqué. Dès que vous serez rétablie, vous reviendrez à Marseille, vous reprendrez possession de l’appartement que vous occupez et dont je vous abandonne la toute propriété. Enfin, comme je tiens à ce que vous soyez à l’abri du besoin, je vous ferai servir par mon notaire une somme de cinq cents francs par mois...

–Mais, monsieur, je ne vous demande rien, je ne veux rien! interrompit Claire avec vivacité.

–Je vous en prie, ne m’interrompez pas! Vous vous étonnez peut-être un peu que je traite si froidement en apparence ces menues questions de détail. Vous ne sauriez en être plus surprise que moi. Mais il le fallait bien! Pour charger un tiers de les discuter à ma place, j’aurais été forcé de lui faire mes confidences,–et c’est ce que nous ne voulons ni l’un ni l’autre.–Donc voilà qui est bien convenu pour ce qui vous concerne. Reste à résoudre une question bien autrement épineuse: celle de l’enfant.

A ces mots, Claire essuya les larmes qui n’avaient cessé de couler sur son visage et prêta l’oreille.

–Vous n’aurez pas de peine à vous expliquer que je ne veuille pas endosser la paternité de cet enfant, commença Marius. J’en suis légalement le père, j’en conviens, mais il me serait facile de prouver l’impossibilité matérielle du fait, puisque voilà plus de quatorze mois que j’ai quitté Marseille. Aussi, suis-je convaincu que vous n’avez jamais songé à donner mon nom...

–N’en doutez pas, monsieur.

–J’en suis d’autant plus persuadé que toute discussion à cet égard entraînerait un procès, provoquerait un gros scandale,–toutes choses qu’il est de votre intérêt autant que du mien d’éviter.

–Oh! ne parlons pas de moi, monsieur.

–Au contraire, madame, parlons-en, car pas plus que vous ne donnerez mon nom à cet enfant vous ne pouvez lui donner le vôtre.

Claire ne put réprimer un geste d’étonnement.

–Non, madame, continua vivement Marius. Vous êtes ma femme. Votre nom est indissolublement lié au mien par le plus stupide des usages.

–Mais mon nom de jeune fille, monsieur.

–Il ne vous appartient plus, madame, il est à moi. Cela vous surprend. Rappelez-vous cependant que dans tous les actes que nous avons signés ensemble vous êtes désignée sous le nom d’Eugénie-Claire Lamaroux, épouse de François-Achille Marius. Vous ne pouvez donc pas toucher à votre nom sans toucher au mien.

–C’est vrai! gémit la jeune femme avec accablement. Mais alors comment faire!...

–Oh! rien n’est plus simple. L’enfant sera déclaré à la mairie sous le prénom qu’il vous plaira, fils ou fille de père et mère inconnus. C’est triste, je le sais bien, mais c’est fatal. Et, comme je tiens à ce que ces formalités s’accomplissent ainsi que je le désire, c’est moi qui, avec la sage-femme, irai présenter cet enfant à l’état civil, moi qui ferai la déclaration. Vous m’avez assurée que vous étiez à mes ordres. Eh bien! voilà le seul sacrifice que je vous demande en compensation du supplice auquel vous m’avez voué. Je ne suis pas trop exigeant, vous le voyez.

Claire étouffa un sanglot, mais ne répondit pas.

Marius s’imagina qu’elle nourrissait quelque secrète arrière-pensée.

–Et ne vous figurez pas qu’il puisse jamais en être autrement, poursuivit-il. Vous ignorez peut-être que la loi, en vous unissant à moi, vous a placée sous ma tutelle au point que vous ne pouvez, sans mon autorisation, intervenir dans aucun acte authentique, tel que de reconnaître plus tard cet enfant pour le vôtre. Non, madame, cela ne vous est pas possible tant que la mort ne vous aura pas délivrée de moi, ou que le divorce n’aura pas sagement dénoué l’affreuse situation dans laquelle nous nous trouvons,–nous et bien d’autres!

–De grâce, épargnez-moi! supplia Claire.

–Ainsi vous consentez? demanda le capitaine.

–A tout, répondit-elle, brisée par l’émotion et la douleur.

–En ce cas, dès aujourd’hui je vais m’occuper de trouver une maison convenable, fit Marius.

Il se leva et sortit.

Rosalie l’attendait dans la salle à manger en compagnie de Léa.

–Eh bien? interrogea-t-elle avec anxiété.

–Eh bien! tout est arrangé, dit Marius. Allez retrouver Claire. Si paisible qu’ait été notre entretien, je ne serais pas étonné qu’il lui ait causé une certaine agitation.

A ces mots, il ouvrit la porte de l’antichambre et s’en alla.

Claire était, en effet, plongée dans un anéantissement complet.

La sollicitude de Rosalie, les caresses de Léa, eurent toutes les peines du monde à la faire sortir de cette léthargie.

–Ah! je suis maudite! gémissait-elle.

Rosalie ne dit pas le contraire. Vraiment elle commençait à le croire.

Et lui, le pauvre Marius! Quel réveil! Où s’en étaient-ils allés ces beaux rêves qu’il caressait?

–Oh! ce Varnet!... murmurait-il. Pourquoi ne l’ai-je pas tué sur le coup? Mais, patience! Il ne perdra rien pour attendre...

Il marchait, tout droit devant lui, au hasard, ne sachant ni ce qu’il faisait, ni où il allait.

Quand il ouvrit les yeux, quand il parvint à recueillir ses idées, il se trouvait dans un pays inconnu.

Il s’informa. On lui répondit qu’il était sur la route d’Aix. Le faubourg qu’il venait de traverser c’était Sainte-Marthe et la route qu’il suivait le conduisait à Saint-Antoine.

Il promena autour de lui un regard curieux. A sa droite, une colline peu élevée, couverte de verdure et parsemée de maisons de campagne d’une blancheur réjouissante. A sa gauche, au premier plan, d’autres maisons entourées de champs d’oliviers ou de jardins verdoyants, gracieusement étagés sur la pente qui allait, s’abaissant par degrés expirer au bord de la mer; puis, au delà, aussi loin que la vue pouvait s’étendre, la Méditerranée, diamantée de mille feux, unie en apparence comme un gigantesque miroir, dans lequel se reflétaient l’azur du ciel immaculé et l’aveuglante clarté du soleil.

Le panorama était féerique. Sans aller plus loin, le capitaine entra dans une auberge qui se trouvait sur la route et demanda s’il n’y avait pas une maison à louer?

On lui en indiqua deux ou trois. A la grille d’entrée de l’une d’elles était pendu un écriteau ainsi conçu:

«A vendre ou à louer présentement

Maison meublée ou non meublée.»

Cela convenait parfaitementà Marius. Il visita la maison qui lui plut, alla trouver le propriétaire, loua jusqu’à la Saint-Michel sous le nom de Dubois, paya d’avance et se fit donner un reçu. Puis il revint chez lui et appela Rosalie.

–Ma fille, lui dit-il, tu feras les malles de Claire, de Léa et la tienne. Après-demain matin à la première heure, nous parlons. Aie soin de faire savoir aux voisins et aux fournisseurs que ta maîtresse est indisposée, que le médecin lui ordonne de passer quelque temps à la campagne et que j’y vais avec elle. Tu m’as bien compris?

–Parfaitement, répondit la domestique ahurie.

Elle disait qu’elle avait compris, mais elle mentait. Elle ne comprenait pas que le capitaine acceptât si tranquillement les faits accomplis. Comment! Il allait à la campagne avec Claire! Etait-ce possible?

IV

Table des matières

Marius se rendit immédiatement auprès de sa jeune mme et lui annonça qu’il avait trouvé la maison qu’il lerchait.

–J’ai déjà donné mes ordres à Rosalie, dit-il, sans trer dans de plus longues explications. Tenez-vous rête à partir après-demain matin. Je viendrai vous cherer avec une voiture à sept heures et je vous accompalerai.

Claire ne put réprimer un geste d’étonnement.

–Sans doute, reprit le capitaine avec un sourire amer. e faut-il pas que nos voisins nous voient partir enmble pour justifier cette fuite? Nous sommes toujours ari et femme, ne l’oubliez pas!

Il salua légèrement et sortit. Il se dirigea vers le port vec l’intention de rentrer à bord, d’y dîner et d’y passer nuit; mais, arrivé à l’extrémité de la Cannebière, il arrêta court.

–Non, murmura-t-il. Si je retourne à bord, mon cond et mon équipage ne manqueront pas de s’en onner et de se livrer à toutes sortes de commentaires. aissons-leur crôire que je suis en ce moment le plus eureux des hommes...

A ces mots, il fit volte-face, alla dîner chez Isnard, erra pendant deux heures dans les rues et sur les promenades, après avoir retenu une chambre à l’hôtel des Phocéens, où il passa la nuit.

On peut se figurer aisément qu’il ne dormit guère. Le lendemain matin pourtant, quand il se leva, il était plus calme. Il avait eu le temps d’envisager sous toutes ses faces la situation que les événements lui avaient faite.

–Allons, galérien! dit-il. Toi qui parlais de te reposer... te voilà condamné maintenant aux voyages à perpétuité!... En attendant, allons voir ce pauvre Georges, pensa-t-il. Il ne faut pas que mes chagrins me fassent] oublier les engagements que j’ai contractés.

Il se dirigea alors vers le lycée, à la porte duquel il sonna.

Il était environ huit heures du matin. L’heure du premier déjeuner et de la récréation était passée depuis quelques minutes.!

Marius se rendit chez le proviseur.

— Ah ! c’est vous, capitaine? fit le proviseur en l’apercevant. Je commençais vraiment à désespérer de vous revoir.

–Oui, me voici de retour... dit Marius avec embarras. Pas pour longtemps, malheureusement...

–Est-ce que vous comptez repartir bientôt?

–Oui. J’ai une grosse affaire entamée avec le Pérou et je n’ai pas de temps à perdre, si je veux arriver dans! les délais stipulés par mon traité. Permettez-moi donc de liquider dès à présent l’arriéré de la pension de mon protégé.

–Oh! rien ne presse, capitaine, fit le proviseur.

Mais, tout en ayant l’air de protester, il ouvrit un carton, y prit une note et la tendit à Marius. Celui-ci jeta les’ ux sur le total, tira de son portefeuille deux billets de ille francs et les posa sur le bureau.,

–Payez-vous, dit-il, sans faire la plus petite observa-tion.

Le proviseur encaissa les billets, rendit la monnaie et mercia le capitaine par le plus aimable des sourires.

–Maintenant, demanda Marius, comment se porte cher Georges?

–Admirablement, capitaine.

–Vous en êtes toujours content?

–Enchanté! c’est un des meilleurs sujets du lycée.

–Très bien. Et parmi toutes les choses qu’il apprend telle est celle qui paraît lui plaire le plus?

–C’est le dessin, capitaine. Le jeune Dapremont exlle à la vérité dans presque toutes les branches de l’enignement, puisqu’il est toujours le premier de sa classe, ais, pour le dessin, il a des aptitudes qui désarçonnent n professeur.

–Tiens! tiens! fit Marius.

–Oui, capitaine. Vous vous souvenez bien que lors-l’il est entré ici il n’apprenait aucun art d’agrément m’étais aperçu pourtant qu’il avait du goût pour le ssin et je vous fis part de mes observations.

–Eh bien! faites-le lui apprendre, m’avez-vous réndu.

–Je me suis donc conformé à vos désirs et je suis heuux de constater que je ne m’étais pas trompé. Il a fait peu de temps des progrès si rapides qu’il a distancé us ses rivaux.

–Croyez vous que ce soit une vocation réelle?

–Je ne saurais l’affirmer, mais j’incline à le penser. effet, son maître, à bout de modèles, s’est avisé cette née de lui faire apprendre l’aquarelle. Il lui a fourni es pinceaux, des couleurs, du papier, et voilà que Georges s’est mis à laver des aquarelles comme s’il n’a vait fait que cela toute sa vie! C’est à ce point qu’il dé daigne à présent de copier, il imagine, il invente, il créee

–Comment cela?

–Pendant les promenades que nous faisons les jour de congé ou au moment des vacances, il tire de sa poch un album, y prend le croquis du site qu’il a choisi, et le lendemain, reproduit ce site au pinceau avec une pré cision de mémoire et un talent réellement merveilleux

–Diable! mais alors ne pensez-vous pas qu’il serai. bon de le pousser dans cette voie?

–Si fait, mais permettez-moi de vous dire toute m pensée, fit le proviseur.

–Je vous écoute, monsieur.

–Si la vocation est en lui, aucun obstacle ne l’en dé tournera, vous le savez. Si ce n’est qu’un goût passager il serait prudent de lui préparer à tout hasard un autre avenir. Remarquez que Dapremont a déjà seize ans Dans deux ans il aura terminé ses études et conquis son diplôme de bachelier. C’est le pont-aux-ânes, me direz vous? Je suis de votre avis, mais il n’en est pas moin vrai que c’est la clef de toutes les carrières. Si don Georges veut se faire avocat, médecin, entrer dans une école spéciale, rien ne l’en empêchera. S’il ne le veu pas, si sa passion pour l’art l’emporte sur tout, rien ne s’opposera non plus à ce qu’il la satisfasse, car enfin i n’aura que dix-huit ans, et, à cet âge-là, avec les dispo sitions qu’il a, que ne peut-il pas entreprendre?

–En effet, approuva Marius frappé par la justesse de ce raisonnement.

–Et remarquez, ajouta le proviseur, qu’en achevant ses études il continuera à se perfectionner dans le dessir: ou la peinture. Son maître l’a pris en affection et lui en seignera tout ce qu’il saura, soyez-en certain.

–Alors c’est convenu. A présent, voulez-vous me per-Ittre de l’embrasser?

–Comment donc! Très volontiers! Je vais le faire peler.

Quelques instants après, Georges Dapremont parut. s qu’il aperçut le capitaine, il lui sauta au cou et l’emssa.

–Dieu! qu’il y a longtemps que je ne vous ai vu, er monsieur! s’écria-t-il en lui serrant les mains avec ’ce.

Cet accueil cordial, plein d’un spontanéité naïve et chante, mit un peu de baume sur le cœur du pauvre rius.

–Mais, toi-même, dit-il, comme tu as changé1Comme voilà grand1

Il ne se lassait pas de l’examiner. Il avait sous les yeux magnifique adolescent, au visage imberbe, à l’œil ir et velouté, aux cheveux noirs, abondants et frisés, i encadraient un front large et intelligent. Un nez droit, narines mobiles, une bouche un peu grande, bien ublée de dents irréprochables; une peau mate, légèment colorée vers les joues par la fraîcheur de la jeusse et de la santé.

Avec cela de larges épaules, une poitrine robuste, une lle bien prise, cambrée, solidement plantée sur des nbes nerveuses.

Marius l’interrogea, le fit causer, le félicita des succès ’il avait remportés, et lui annonça qu’il avait décidé de laisser achever ses études.

–Mais, ajouta-t-il, cela n’engage en rien ton avenir. [feras ce que tu voudras, je te le promets. Et si tu te as réellement pour la peinture une passion dominante, te pousserai volontiers dans cette voie. Pourquoi pas? is-tu que les grands artistes aujourd’hui ont presque tous leur hôtel et que certains d’entre eux sont millionnai res? Donc, courage! Tu n’as plus que deux ans de bagn à faire pour conquérir définitivement la liberté. Ne va pa faiblir au dernier moment!

–Ne craignez rien, promit Georges. Maintenant dites moi comment va madame Marius?–car enfin vous n m’avez pas encore parlé d’elle.

Le cœur du capitaine se serra, mais il eût la force d se contraindre.

–Je l’ai retrouvée un peu indisposée, répondit-il d’ui ton dégagé. Le médecin que j’ai consulté m’a même con seillé de lui faire respirer l’air de la campagne et je vai l’y conduire dès demain.

–Mais cela n’est pas grave, n’est-ce pas?

–J’espère que non. Cependant il ne me sera guèr possible, quand je te ferai sortir, de te conduire chez elle N’importe, nous passerons notre journée en garçons nous irons dîner au restaurant, nous nous distrairon comme nous pourrons...

–Ah! que vous êtes bon! fit Georges. Comme elle doi vous aimer madame Marius! Je la connnais à peine d vue, mais je suis sûr que ce sont vos longues absence qui l’inquiètent et la rendent malade. Savez-vous ce qu vous devriez faire?

–Non, répondit Marius, dans le cœur de qui ces pa roles entraient comme autant d’épines dans la chair vive

–Vous devriez une bonne fois vendre le Roi-des-Mer et rester auprès de nous.

–Oui... dit tristement le capitaine. J’y avais pensé. mais d’autres affaires importantes... des engagement que j’ai pris pendant mon dernier voyage...

–Vous allez donc bientôt repartir?

–Oui. Dans cinq ou six semaines j’aurai probable ment le regret de vous quitter...

–Encore! s’écria Georges.–Savez-vous, ajouta-t-il d’un ton de tendre reproche, qu’il faut joliment vous aimer pour ne pas vous oublier?

–C’est vrai, fit gravement Marius. Vous êtes meilleurs que moi, vous autres!

–Oh! pouvez-vous dire sérieusement de pareilles monstruosités! Meilleur que vous! Qui donc peut être meilleur que vous, qui semez votre route de bienfaits et qui passez votre vie à faire des heureux? Aussi, comme Dieu vous récompense! Et, si j’en juge par ce que je ressens moi-même, comme vous devez être choyé, aimé, adoré!

–Oui, dit le capitaine, qui sentait de grosses larmes lui venir aux yeux. Je suis bien heureux!...

Puis, changeant brusquement de ton:

–Allons, reprit-il, je ne veux pas te faire perdre un temps précieux. Retourne au travail, mon garçon. Je viendrai te chercher dimanche et nous passerons la journée ensemble.

A ces mots, il serra la main de Georges et sortit. Il souffrait horriblement. L’amitié expansive de ce jeune homme, les allusions naïves qu’il avait faites, ravivaient la blessure qui saignait au fond de son cœur.

Il se rendit à bord de son navire et s’occupa de ses affaires pendant toute la journée. De toutes parts les acheteurs affluaient. Conformément aux instructions qu’il avait reçues, Jacquier avait déjà vendu la veille plus des trois quarts de la cargaison.

C’était pour Marius un bénéfice de cent cinquante mille francs pour le moins.

–J’espère que vous devez être content? lui dit son second.

–Je le crois bien! fit le capitaine.

–C’est que vous n’en avez pas trop l’air! Vous avez une figure à l’envers. Je sais bien qu’on ne revient pas impunément d’un voyage de quatorze mois quand on est marié!

–M. Jacquier, dit Marius, qui mourait d’envie de le souffleter, mêlez-vous de ce qui vous regarde, je vous prie.

Le second fila doux. Il connaissait son homme. Ses intonations de voix n’avaient plus de secret pour lui. Le temps était à l’orage.

Le capitaine vérifia et approuva les marchés conclus. Dans la journée, il reçut de nouvelles offres et les accepta pour ainsi dire sans les discuter.

Il ne restait donc plus qu’à décharger la cargaison,– ce à quoi la surveillance de Jacquier suffisait largement.

Marius quitta son bord, alla retenir une voiture et lui donna l’ordre de venir le prendre à l’hôtel le lendemain matin.

A sept heures précises, il pénétrait chez sa femme. Tout était prêt. On descendit les malles, on les attacha solidement derrière la voiture, dans laquelle s’installèrent Claire, Léa, et Rosalie; puis le cocher fouetta ses chevaux pendant que le capitaine, souriant, saluait de la main ses voisins, accourus pour lui souhaiter bon voyage.

Une heure après, la voiture s’arrêtait devant la maison qu’il avait louée.

Le capitaine surveilla les premiers détails de l’installation, puis s’adressant à Claire:

–Rappelez-vous bien, lui dit-il, que pour le moment vous êtes madame Dubois, que M. Dubois habite Marseille, mais qu’il est surchargé d’affaires et n’a pas le temps de venir ici.

–Je ne l’oublierai pas, promit la jeune femme.

Marius remonta en voiture et revint à Marseille.

Son premier soin fut de se rendre chez une des célébrités médicales de la ville.

–Monsieur, dit-il au docteur, j’aurais besoin de vos services et de votre discrétion.

–L’un et l’autre vous sont acquis d’avance, monsieur. De quoi s’agit-il?

–Voici le fait. La femme d’un de mes bons amis, madame Dubois, est en ce moment dans une position intéressante. Elle estime qu’elle ne sera guère délivrée avant un mois, et, comme elle n’a pas grande ressource en l’absence de son mari, je crains qu’elle ne se prive des soins indispensables en pareil cas. Je tiens cependant à ce qu’ils ne lui soient point épargnés. Je désirerais donc que vous allassiez lui faire visite tous les deux jours, à Saint-Antoine, où elle habite. Je sais bien que c’est un peu loin, mais je suis prêt à vous indemniser de vos peines. Soyez assez bon, dans les circonstances que je vous ai exposées, pour me dire à quel chiffre vous estimez les honoraires qui vous seront dus après guérison totale.

–Voyons. fit le médecin. Un mois de soins; l’accouchement, une douzaine de visites ensuite... A moins de deux mille francs, je ne pourrais m’en charger, monsieur.

Marius porta la main à sa poche, en tira son portefeuille, y prit deux billets de mille francs et les posa sur la table.

–Et je paie d’avance, fit-il, je ne vous demande qu’une chose, docteur...

–Laquelle, monsieur?

–C’est de me tenir au courant de la santé de la malade chaque fois que vous lui rendrez visite et, comme je dois être parrain de l’enfant, de me prévenir bien exactement du jour et de l’heure précise où l’accouchement aura lieu.

–Rien n’est plus facile, monsieur. A qui et où aurai-je l’honneur de faire parvenir ces bulletins de santé?

–A M. Jacquier, second à bord du Roi-des-Mers, au port de la Joliette.

–Très bien, fit le médecin, après avoir écrit sur son carnet les indications nécessaires.

–Sur l’enveloppe de ces bulletins, monsieur, reprit le capitaine, je vous serais très obligé de vouloir bien mettre: de la part du Docteur X...

–Je n’aurai pas cette peine, monsieur. J’ai des enveloppes sur lesquelles sont imprimés mon nom et mon adresse.

–Ainsi, je puis compter sur votre exactitude, docteur?

–En toute confiance, oui, monsieur.

Sur cette promesse, Marius se leva et se retira.

Il se rendit alors à bord de son navire.

–J’ai appris qu’un de mes amis est très gravement malade, dit-il à Jacquier. Je viens de voir son médecin et l’ai prié de me tenir au courant. Seulement, comme je ne voulais pas donner mon nom, j’ai donné le vôtre. Vous aurez l’obligeance de mettre de côté pour moi toute lettre à votre adresse dont l’enveloppe portera le nom du docteur X.....

–Compris! dit Jacquier. Encore une maladie qui ne coûtera pas cher à votre ami, n’est-ce pas, capitaine? Je parie que c’est vous qui payez le médecin! Voilà pourquoi vous n’avez pas voulu donner votre nom. Oh! on vous connaît, allez. ce n’est pas la peine de vous défendre...

Marius haussa les épaules et lui tourna le dos en maugréant. Il s’occupa immédiatement de ses achats. Il passa des marchés et stipula que ses commandes lui seraient livrées dans un délai maximum de cinq semaines. On le voit, il ne perdait pas de temps pour préparer le nouveau voyage qu’il se proposait d’entreprendre.

Ses occupations multiples ne l’empêchèrent cependant pas de tenir le dimanche suivant la promesse qu’il avait faite à Georges.

Vers deux heures, il alla le chercher. Sur le désir qu’en avait exprimé son protégé, il l’emmena à bord et lui fit visiter le Roi-des-Mers depuis la dunette jusqu’à la cale.

Ce lui fut une douce occupation. Son navire était maintenant tout ce qu’il aimait, et, de ce côté du moins, il n’avait pas à redouter de trahison. Cette visite employa en outre une bonne partie de la journée, dont il n’aurait réellement su que faire.

Vers cinq heures, il conduisit Georges au café, lui fit boire un verre de Madère; puis il hêla une voiture, s’engagea sur la route de la Corniche et se fit conduire à la Réserve, où il régala son jeune convive d’une plantureuse bouillabaisse.

Le pauvre garçon rayonnait. De sa vie il n’avait été à pareille fête. Lui qui était toujours enfermé entre les quatre murs du lycée, il était tout heureux de se sentir vivre au grand air, de humer avec les exhalaisons salines de la mer le grand air de la liberté.

Georges avait perdu sa mère en1867, à la suite d’une de ces longues et douloureuses maladies dont les femmes sont si fréquemment atteintes, que la médecine est impuissante à guérir et dont elle parvient à peine à retarder le dénouement fatal.

Son père lui restait. Henri Dapremont était âgé de quarante-cinq ans à cette époque. C’était un ancien soldat de cette vaillante ancienne armée d’Afrique, dont les prouesses sont devenues légendaires.

Forcé de donner sa démission de chef d’escadron de spahis, à cause des innombrables blessures qu’il avait reçues, des fièvres qu’il avait contractées, des douleurs rhumatismales qu’il avait gagnées, il venait de prendre sa retraite au moment où mourut sa femme.

Grâce à ses années de service, à ses campagnes, à ses blessures, à sa croix d’officier de la Légion d’honneur, cette retraite lui avait donné à peu près de quoi faire manger sa famille.

Sentant combien ces ressources étaient insuffisantes, car, en dehors de ce maigre revenu, il ne possédait aucune fortune, il résolut d’employer les loisirs que lui laissait le repos auquel il était condamné.

Il avait bien trouvé à Marseille une place d’inspecteur chez un de nos grands industriels, mais la jugeant indigne de lui, il sollicitait du gouvernement un poste mieux en rapport avec son ancien métier.

Ces sollicitations étaient demeurées sans réponse en 1870. Le commandant désespérait de rien obtenir.

Il communiqua ses craintes à son ami Marius et lui demanda conseil.

–As-tu réellement des amis à Paris? lui demanda le capitaine.

–Certes.

–Alors pars pour Paris, va les trouver, réchauffe leur zèle par ta présence. C’est le seul moyen d’arriver à quelque chose.

Dapremont sentit que son ami avait raison et se mit en route au commencement de juillet. A peine était-il arrivé, que les bruits de guerre avec la Prusse prirent une consistance alarmante.

Au moment où elle éclata, les sollicitations du vieil ofcier n’avaient eu aucun résultat. Tout à coup il reçut une lettre qui l’appelait au ministère.

Il y courut, croyant avoir enfin atteint le but qu’il ambitionnait. Pas du tout! En sa qualité d’ancien officier supérieur, on lui offrit le commandement d’un bataillon de francs-tireurs.

Ce n’était pas précisément ce qu’il aurait voulu, mais comme il se devait avant tout à la patrie, il n’essaya pas de se soustraire au dangereux honneur qu’on lui faisait, –espérant plus que jamais ensuite obtenir ce qu’il demandait.

Dès que son bataillon fut formé et armé, on l’envoya dans l’Est, où grâce à l’incroyable incurie de l’empire, les ennemis faisaient des progrès inquiétants.

Il se trouvait à Briey, tête de ligne d’un tronçon de chemin de fer qui se raccordait, à Conflans-Jamy, avec la ligne principale. On l’avait chargé de défendre les accès de la gare et de ne se replier qu’à la dernière extrémité.

Se replier était un verbe nouveau que les généraux d’alors avaient inventé pour masquer leur impéritie. Dapremont ne le connaissait pas, ce mot-là. En Afrique, où il s’était battu pendant vingt-cinq ans, il ne s’était jamais replié!

Il organisa la défense, s’approvisionna de munitions et fit bonne garde. Ce n’est pas lui qui se serait laissé surprendre au moment de tremper la soupe! Il avait dressé ses hommes à ne compter que sur eux-mêmes et leur inspirait une inébranlable confiance.

L’ennemi ne se fit pas attendre. Les unes après les autres, les sentinelles avancées qu’il avait postées lui-même revinrent au campement et signalèrent la présence d’un corps d’armée de deux ou trois mille Bavarois.

Trois mille! Et ils étaient deux cent trente! Le commandant ne parla pas de se replier. Il disposa une partie de ses soldats le long du talus, fit créneler les murailles et attendit de pied ferme.

Au bout d’un quart d’heure, la fusillade commença. Vingt minutes après, la bataille était engagée et l’artillerie bavaroise faisait tomber sur la gare une grêle de projectiles.

Dapremont, n’ayant pas à son service la plus petite pièce de campagne, ripostait par une fusillade vive et nourrie. Il ne faisait malheureusement pas grand mal aux assaillants, tandis qu’en moins d’une heure il eut le quart de sa troupe hors de combat.

Aussi l’ennemi, certain qu’il n’avait pas affaire à forte partie, continua la canonnade, et fit déployer ses trois mille hommes en tirailleurs.

Dapremont vit bien qu’il allait être enveloppé, mais il tint bon. L’ancien spahi ne connaissait que sa consigne. On lui avait dit de défendre son poste jusqu’à la dernière extrémité. Pour lui, cela signifiait jusqu’à la mort.

En effet, le cercle formé par les Bavarois débordait maintenant la ligne de chemin de fer sur la droite et sur la gauche. Il s’avançait, se rétrécissant de plus en plus, appuyé par son artillerie, ripostant par une fusillade meurtrière, décimant à chaque pas le bataillon réduit à cent hommes, que Dapremont soutenait de son courage et de sa personne.

Il avait pris le fusil et la cartouchière d’un de ses soldats et faisait le coup de feu comme un simple franc-tireur.

–Commandant, lui dit un capitaine, si nous ne battons pas en retraite, nous sommes perdus!

–Monsieur, lui répondit Dapremont, le premier qui lâche pied, je le tue de ma propre main.

Et il regardait de telle sorte le capitaine, que celui-ci n’insista pas.

Au même instant, les Bavarois se ruaient de toutes parts sur la petite troupe, réduite en un clin d’œil à soixante hommes.

Un jeune officier s’avança au-devant du commandant.

–Rendez-vous, commandant, lui dit-il en excellent français. Vous voyez bien que la résistance est impossible.

Pour toute réponse, Dapremont mit en joue et fit feu. Le blond Germain tomba mort.

Aussitôt les soldats qui l’accompagnaient ripostèrent à la fois et le commandant tomba à son tour, criblé de blessures.

Il n’était pas mort pourtant. Il eut la douleur de voir désarmer le peu d’hommes qui lui restait. Lui-même, on le plaça sur une civière, on le transporta au camp bavarois et on le mit entre les mains d’un chirurgien.

–Oh! dit Dapremont, je n’ai plus besoin de votre ministère, major. Si vous voulez faire quelque chose pour moi, pendant qu’il me reste un peu de forces, donnez-moi seulement de quoi écrire.

Le chirurgien avait jugé du premier coup d’œil que le pauvre officier n’en reviendrait pas. Il envoya chercher ce que demandait Dapremont.

Sans perdre un instant, celui-ci prit la plume et écrivit:

«Mon cher Marius.

Décidément le voyage de Paris ne devait pas me porter bonheur. Je n’ai plus besoin de chercher une place: j’en ai une toute trouvée dans le cimetière de Briey. Je meurs avec... je ne sais combien de balles dans le corps.

Cela ne serait rien, car c’est la vraie mort du soldat, si je ne laissais derrière moi mon pauvre Georges, sans fortune et sans appui. Je le recommande à ta vieille amitié. Fais pour lui ce que tu aurais fait pour moi... je ne t’en demande pas davantage.

Les forces me manquent... je ne puis t’en écrire plus long... je t’embrasse...

HENRI DAPREMONT.»

Tout le commencement de la lettre était tracé d’une main assez ferme, mais la fin en était beaucoup moins nette. Les deux dernières lignes et la signature n’étaient pour ainsi dire pas lisibles.

Le commandant fit un dernier effort, glissa la lettre dans l’enveloppe et, après deux ou trois pauses successives, finit par tracer cette adresse;

«A Monsieur le capitaine Marius,

45, rue Saint-Ferréol,

Marseille.»

–Sur-le-champ, cette lettre à la poste! dit-il d’une voix éteinte. Je vous en conjure!

L’aide-major, qui se tenait auprès de lui, jura de la faire parvenir sans retard.

La tête de Dapremont retomba lourdement en arrière et l’agonie commença.

Elle durait depuis cinq minutes à peine quand on le vit se redresser brusquement.

–Vive la France! vive la République! cria-t-il d’une voix forte.

Ce fut son chant du cygne. Il se renversa sur l’oreiller et demeura immobile... Il était mort.

Marius ne reçut guère cette lettre qu’un mois après. L’aide-major qui la lui avait fait parvenir avait cru devoir l’informer en même temps de la façon dont le courageux soldat avait rendu l’âme.

Le capitaine fut très affecté de cette mort. Il se reprochait d’en avoir été l’auteur involontaire, N’était-ce pas lui qui avait conseillé à Dapremont de partir pour Paris? N’était-ce pas à la suite de ce voyage fatal que le commandant avait repris du service? Et dans quelles circonstances, hélas!

Aussi Marius alla trouver le petit orphelin, alors âgé de quatorze ans, et lui apprit quelle mort cruelle avait enlevé son pauvre père.

L’enfant pleura, mais il eut un cri superbe.

–Ah! si j’étais homme!... s’écria-t-il, en menaçant le vide de son poing fermé.

–Oui, mais tu ne l’es pas, fit tout doucement le capitaine. Il faut donc tâcher de le devenir, et c’est de quoi nous nous occuperons ensemble, mon garçon. A dater d’aujourd’hui tu es mon fils et tu peux compter sur moi, comme tu devais compter sur ton brave homme de père. Tu continueras donc tes études, je viendrai te voir; nous causerons ensemble de celui que tu as perdu et nous nous occuperons de ton avenir. Jusque-là, travaille ferme, mon enfant.

Il se rendit chez le proviseur pour l’informer que, à l’avenir, c’était lui qui se chargeait de pourvoir aux besoins du jeune Dapremont; puis il l’emmena chez lui, le garda trois jours, afin de le distraire un peu, et le ramena au collège.

En reprenant la mer, le capitaine avait bien songé à charger Claire de faire sortir Georges, mais quelle distraction une jeune femme peut-elle offrir à un grand garçon de quatorze ans?

–Mieux vaut pour lui le laisser avec ses camarades, s’était dit Marius.

Georges n’avait donc aperçu Claire que deux ou trois fois, à l’heure des repas, pendant le peu de temps qu’il avait passé chez son protecteur.

En revanche, il adorait le capitaine, A mesure qu’il avançait en âge, il était plus capable d’apprécier à sa juste valeur ce que faisait pour lui cet excellent homme. Aussi lui en avait-il une reconnaissance infinie et cherchait-il à la lui témoigner par son travail, afin de lui prouver qu’il était digne des bienfaits dont il était comblé.

Quand il quitta le capitaine, ce soir-là, il était radieux. Aucun jour de fête ne lui avait apporté jusqu’à ce jour les satisfactions qu’il avait goûtées.

Il en remercia son protecteur avec effusion.

–Tant mieux! dit Marius. Puisque cela t’amuse, mon garçon, nous recommencerons cette petite débauche de temps à autre.

En effet, pendant le mois qui s’écoula, Georges et Marius passèrent ensemble quatre longues et bonnes journées, sans que l’adolescent remarquât le moindre changement dans les allures du capitaine.

Il n’était cependant plus le même, ni au physique, ni au moral. Tout le monde l’avait remarqué et, sachant que sa jeune femme était souffrante, tout le monde s’expliquait la tristesse et l’inquiétude auxquelles il paraissait en proie.

–Comme il l’aime! pensait Jacquier.

La vérité est que Marius recevait tous les deux jours le bulletin du docteur X... Or, ces bulletins, les derniers surtout, annonçaient une crise suprême et imminente.

Enfin, le16avril, un nouveau bulletin lui parvint ainsi conçu:

«La délivrance approche. Les premières douleurs se sont fait sentir. Ce soir, ou cette nuit au plus tard, tout sera terminé.»

Vers six heures du soir, le capitaine partit pour Saint-Antoine, où il arriva un peu avant huit heures. Il faisait nuit.

osalie poussa les hauts cris en l’apercevant.

– Vous! s’écria-t-elle. Vous ici en pareil moment?

–Silence! lui dit son maître. Est-ce fait?

–Pas encore, mais cela ne tardera guère.

–Bien, j’attendrai, fit-il.

t il se dirigea vers le rez-de-chaussée de la maison, a dans le salon, où il s’assit.

–Surtout, ne dis à personne que je suis là! recomida-t-il à Rosalie.

u même instant, arrivèrent jusqu’à lui des cris de leur. Il avait beau se boucher les oreilles, il reconnut oix de Claire! Elle retentissait en lui jusqu’au fond cœur, ravivant, élargissant la plaie béante dont il saiit toujours, lui infligeant la plus horrible des tortures.

–Oh! si cet enfant pouvait mourir!... disait-il les ts serrées.

V

Table des matières

Rosalie, qui ne recevait les confidences de persor comprenait de moins en moins ce qui se passait.

Comment! Depuis un mois le capitaine n’avait pas les pieds dans la maison et il revenait juste au mon où... Que voulait-il donc? s’emparer de l’enfant, le f disparaître? Le tuer peut-être...

Elle était réellement effrayée et se promettait de f bonne garde.

Ce fut bien pis encore, quand elle vit son maître s procher du docteur au moment où celui-ci s’en allait

–Eh bien? demanda brièvement le capitaine.

–C’est fini, répondit le médecin.

–Et l’enfant?

–Il vit, il est gros et bien portant. Désirez-vous voir?

–Oh! non, fit Marius avec un geste d’horreur.

–C’est pourtant une jolie fille, je vous assure.

–Ah! c’est une fille... dit machinalement Marius.

–Oui. Elle est entre les mains de la nourrice qui me suis procurée. C’est curieux! elle a pris le sein de suite. Oh! ce sera une gaillarde, vous verrez...

Le docteur, qui croyait réellement faire plaisir à ent, s’arrêta court dès qu’il s’aperçut avec quelle indifence voisine de l’hébétement le capitaine accueillait flux de paroles élogieuses.

–Mais, ajouta-t-il en reprenant aussitôt son air ive, vous m’excuserez si je ne reste pas plus longtemps. se fait tard!... il faut que je rentre à Marseille... j’ai tutres malades qui m’attendent... A demain, monsieur cquier!

Et il sortit.

Le docteur, en effet, n’avait pas été sans se permettre lelques réflexions à propos de ce singulier client, qui yait d’avance et sans marchander.

Or, ce client, qu’il croyait être M. Jacquier, lui avait que madame Dubois était la femme d’un de ses amis, le cet ami était absent, qu’il s’intéressait beaucoup au rt de la malade, qu’il devait enfin être le parrain de enfant. Donc, avait conclu le médecin, M. Jacquier est mant de madame Dubois et il est le père de cet enfant. On conçoit dès lors quelle déconvenue fut la sienne, rsqu’il vit avec quelle froideur le prétendu Jacquier l’éutait.

Marius était consterné quand il rentra dans le salon.

–Elle vit! murmura-t-il avec accablement.

Rosalie, qui n’ignorait rien des circonstances dans squelles le mariage de Claire et de Marius avait été conacté, cherchait vainement à déchiffrer l’énigme que lui ichait le front assombri du capitaine.

Pendant les premières années que la fidèle servante rait passées chez les Lamaroux, la vie de ses maîtres était écoulée dans la plus paisible uniformité; mais puis sept ans que le malheur s’était abattu pour la première fois sur cette famille, il n’avait cessé de la poursuivre avec une sorte de férocité.

D’abord la mort de Lamaroux... puis celle de sa femme... puis le déshonneur de Claire. Tant de calamit en un si court espace de temps, c’était dur!

Claude Lamaroux était un homme grand, supert vigoureux, dans lequel semblait s’être incarné le type cette race opulente du Midi, taillée pour résister à tout les fatigues, pour braver toutes les intempéries.

Cette mâle beauté fut à peu près tout ce qu’il appor en dot à sa femme, qui, du reste, n’était ni moins be] ni moins bien faite que lui.

Quand ils passaient, appuyés tendrement sur le br l’un de l’autre, tout le monde se retournait pour les a mirer.

Au moment où il se maria, Claude était premier con mis dans une raffinerie, aux appointements de quat mille francs par an. Sa femme ne possédait guère qu deux ou trois mille francs d’économies, avec lesquels c loua et meubla la petite maison du Prado, dans laquel ils s’installèrent.

C’était bien le ménage le plus uni que l’on pût voir, jour où la naissance de Claire vint mettre le comble a bonheur dont il jouissait.

Malheureusement, la beauté réellement remarquab de Claude lui fit rencontrer plusieurs bonnes fortune auxquelles il n’eut pas la sagesse de se dérober. Sou prétexte que des travaux urgents réclamaient sa pré sence à l’usine, il lui arriva quelquefois de ne pas rentre chez lui de vingt-quatre heures.

Juliette, sa femme, avait en lui la confiance la pl aveugle. Elle croyait naïvement tout ce que lui disait so mari. De son côté, celui-ci, loin de s’enorgueillir de se succès, les cachait avec la plus louable discrétion restait chez lui le plus tendre et le meilleur père que l’o connût.

Cependant les irrégularités de conduite de Claude n’é ent pas toujours dissimulées avec assez d’art pour ne s attirer à la longue l’attention de certains yeux clairyants. Le bruit de ses infidélités conjugales ne fut entôt plus un mystère pour aucun de ceux qui l’entouient, excepté pour la confiante Juliette, dont la foi roiste n’était pas encore ébranlée.

Cela ne pouvait pas durer éternellement.

Quelques bonnes amies,–traduisez quelques mauises langues,–entreprirent de désabuser la pauvre nme. Et, comme elles n’osaient pas mettre les points r les i, elles procédèrent par insinuation, avec cette rfidie féline des femmes que le bonheur des autres pêche de dormir.

–Est-ce que vous ne vous êtes jamais aperçue de l’efanterie avec laquelle certaines créatures reluquent tre mari? demanda la première.

–C’est qu’il est rudement beau garçon, votre Claude! la seconde,

–Et à votre place, je ne serais pas tranquille, ajouta troisième.

–D’autant plus qu’il découche souvent, insinua la atrième... Et dame!... vous savez... Un coup de canif est entôt donné.

–Ah çà! interrompit Juliette, qu’est-ce que cela gnifie? Est-ce que vous savez quelque chose? Est-ce que suis menacée d’un scandale?

–Il ne manquerait plus que cela! répondit la seconde levant les bras au ciel.

–Mais cela pourrait bien arriver... fit observer la troieme.

–Ah! vous m’ennuyez à la fin! s’écria Juliette. Si vous avez rien à m’apprendre, laissez-moi tranquille et mêlezus de ce qui vous regarde!

Ces mots et le ton sur lequel ils étaient prononcés mirent fin aux commérages de ses bonnes amies. El s’enfuirent comme un troupeau de chouettes effaro chées.

« Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose,» a dit Basile.

Basile a raison. Juliette, qui avait refusé de prê l’oreille aux méchancetés qu’on y glissait, se les rapp dès qu’elle se trouva seule.

–Si c’était vrai pourtant? se demanda-t-elle.

Et, subitement, sa jalousie s’éveilla.

Aussi, lorsque huit ou dix jours après, Claude lui a nonça qu’il allait être obligé encore de passer la n à l’usine, Juliette ne fit aucune observation et le lais partir.

Mais le soir, à onze heures, quand tout son monde couché, elle sortit furtivement de la maison, portant bras un petit panier.

Dans ce panier elle avait mis une tranche de vian froide, un fruit, une bouteille de vin et du pain. Elle pe sait bien que Claude n’avait pas besoin de ces provisio mais dans le cas où elle le rencontrerait à l’usine, e voulait pouvoir donner à sa présence un motif à p près vraisemblable.

Lorsqu’elle arriva, l’usine était plongée dans une ol curité complète. Autour d’elle tout était ténèbres silence. Cependant elle marcha droit à la grille d’entre et sonna à deux reprises.

Le concierge se montra en maugréant sur le seuil la porte bâtarde, tandis que deux énormes moloss aboyaient furieusement derrière la grille.

–M. Lamaroux est-il là? demanda Juliette.

–M. Lamaroux! fit le portier. Ah çà! Est-ce que vo croyez qu’il couche ici?

–Non, mais on m’avait dit que les ouvriers pa ient la nuit et qu’il restait auprès d’eux pour les sursiller...

–Jamais les ouvriers ne passent la nuit ici, et quant ’M. Lamaroux, il s’en va très régulièrement tous les mrs à six heures du soir, dit le concierge en fermant la porte au nez de la pauvre femme.

Elle s’en revint à la maison, fort agitée, comme bien on pense.

— Peut-être est-il rentré... se disait-elle, chemin faisant.

Et elle pressait le pas, très embarrassée elle-même de explication qu’elle allait donner à son mari.

Le cœur lui battait bien fort quand elle pénétra dans la aison et surtout quand elle ouvrit la porte de la chambre. a veilleuse qu’elle y avait laissée brûlait encore et éclaiait suffisamment de sa lumière douteuse les objets envipnnants.

Son premier coup d’œil fut pour le lit... Le lit était de! Claude n’était pas rentré!!

Un coup de poignard en pleine poitrine aurait fait oins de mal à la pauvre femme que cette funeste découerte.

Pas rentré! Ses bonnes amies avaient raison. Claude la rompait!

Il ne reparut que le lendemain, à l’heure du dîner. Sa Bmme ne lui dit pas un mot; mais le concierge de l’uine l’ayant prévenu qu’une inconnue était venue le demander la veille, à onze heures du soir, Claude devina ur-le-champ que, cette inconnue, c’était sa femme. Aussi ésolut-il de courir au-devant des explications qu’elle tait en droit de lui demander.

Il mangea son potage avec plus de plaisir en apparence qu’il n’en éprouvait d’ordinaire.

–Décidément, dit-il en faisant claquer sa lang j’aime encore mieux cela que notre dîner d’hier.

–Quel dîner? demanda Juliette, qui dressa l’oreil

–Ah! c’est vrai. Tu ne sais pas... Il est certain que t’ai fait une cachotterie stupide.

–Quelle cachotterie?

–Eh bien! la vérité est que nous avions organi entre amis un petit dîner pour hier. Et comme le prix était relativement élevé, comme nous ne sommes p assez riches pour que je puisse me permettre souve une semblable dépense, je n’avais pas voulu t’en parl dans la crainte de m’exposer à tes très légitimes observe tions.

–Ah! fit Juliette d’un air incrédule, quoique soulag déjà d’un poids énorme.

–Oui, j’avais prévu en outre que le dîner se prolo gerait fort avant dans la soirée et je t’ai dit que je passa la nuit à l’usine,–uniquement afin de te rassurer.! bien! ma chère amie, je t’ai menti et je m’en accus Nous avons fait ripaille jusqu’à2heures du matin, et, voulant pas te réveiller à pareille heure, je suis allé cou cher chez mon ami Camaret, un vieux garçon dont je t’ parlé quelquefois...

–Vraiment? dit Juliette avec un sourire contraint.

–Je te le jure!

–Bien pour cette fois. C’est possible en effet; ma les autres...

–Quelles autres?

–Allons. Pas de mensonges! Voilà plus de vingt fo que tu passes la nuit dehors et pas une fois tu ne l’a passée à l’usine.

–Tu te trompes... je t’assure...

–Inutile de nier. Le concierge lui-même me l’a a firmé hier.

Claude sentit venir l’orage et courba la tête.

Vois-tu, reprit Juliette d’un ton calme mais résolu, sais maintenant à quoi m’en tenir sur ton compte. Ce que mes amies m’avaient dit, je n’avais pas voulu le roire. Aujourd’hui il m’est prouvé qu’elles avaient raison. u m’as indignement trompée: c’est odieux et c’est che.

Et, comme Claude se redressait brusquement:

–Oui, c’est lâche, reprit-elle, parce que tu sais bien ue je n’userai pas de cet ignoble moyen pour me vener. Si nous étions seuls, toi et moi, je te planterais là ur l’heure; mais nous avons deux enfants, et, pour eux,

ne puis pas, je ne dois pas le faire. Agis donc comme il l’entendras, raconte-moi tout ce qu’il te plaira, peu n’importe! Ma confiance en toi est morte et c’est toi qui ’as tuée. Désormais tu n’es plus rien pour moi. Va où on te semblera et que tout soit terminé entre nous!

Claude était bon. Sous la froideur glaciale que paraissait lui témoigner sa femme, il découvrit une douleur si rraie, si cruelle, qu’il se laissa tomber à genoux.

–Eh bien! oui, dit-il. Tu as raison. Je suis un miséable, un lâche; mais si je n’ai pas su résister à des entraînements coupables, crois bien que mon cœur n’en a jamais été complice et que, pas un instant, il n’a cessé de t’appartenir. Impose-moi toutes les pénitences que tu voudras, fais-moi souffrir, punis-moi, venge-toi, mais ne m’accable pas de ton indifférence! C’est le seul châtiment que je n’aurais pas la force de supporter.

Une grosse larme coulait sur sa joue, en prononçant ces paroles.

Juliette en fut émue et se détourna pour ne pas la voir.

Il s’en aperçut, lui prit les mains, jura qu’il ne le ferait plus, avec des intonations d’enfant qui allèrent droit au cœur de la femme et de la mère.

La paix fut signée.

Un an se passa ainsi; puis, un soir d’été de1867, alors que Juliette était au jardin et attendait impatiemment le retour de son mari, on sonna violemment, vers onze heures, à la porte de la maison.

Elle courut ouvrir, un peu étonnée. Claude ne sonnait jamais! Il avait donc oublié ses clefs?

Quelle ne fut pas sa surprise, quand elle distingua vaguement, dans la pénombre de la nuit, un groupe de quatre hommes immobiles et, au milieu d’eux, une civière, recouverte d’une étoffe de laine sombre, sous les plis de laquelle se profilait d’une manière indécise une silhouette de corps humain!

Au même instant, un brigadier de la police s’avança et lui demanda respectueusement:

–Est-ce bien ici que demeure M. Lamaroux?

–Oui, monsieur.

–Serait-ce à madame Lamaroux que j’ai l’honneur de parler?

–A elle-même, oui, monsieur.

–Madame, dit l’agent, en pénétrant dans le jardin, je suis chargé pour vous d’une communication importante et douloureuse...

–Parlez, monsieur, interrompit vivement Juliette, serait-il arrivé quelque accident à mon mari?

–Précisément, madame. Vous ignorez certainement qu’à tort ou à raison M. Lamaroux passait dans son entourage pour être de mœurs un peu. légères. Or, ce soir, à neuf heures, il était allé voir un de ses amis, qui était absent et dont la femme se trouvait seule à la maison. Que se passa-t-il? Je l’ignore, l’instruction vous l’apprendra. Toujours est-il que le mari de cette dame, rentrant à l’improviste, la surprit, a-t-il affirmé, en flagant délit de conversation criminelle avec M. Lamaroux, tira de sa e un revolver et brûla la cervelle au perfide séducteur. liette écoutait ce récit avec une stupeur profonde.

–Peut-être n’est-ce pas vrai, s’empressa d’ajouter le adier. Peut-être le prétexte invoqué pas ce mari ne il qu’à dissimuler un autre genre de crime... A cet d, soyez rassurée, madame. Le procureur de la Rélique est venu faire immédiatement les constatations les, assisté du commissaire de police. Le coupable a arrêté et mis en prison. Dès demain, le parquet se era à une enquête minutieuse, d’où ressortira forcét la vérité. Il sera donc fait prompte et bonne jus-...

–Ainsi. balbutia Juliette éperdue... ces hommes... e civière, que j’ai entrevue. c’est le cadavre de de que vous m’apportez?

–Hélas! oui, madame. Telle est la lugubre mission m’a été confiée.

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Дата выхода на Литрес:
15 января 2025
Объем:
410 стр. 1 иллюстрация
ISBN:
4064066318697
Издатель:
Правообладатель:
Bookwire
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