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Paul Féval
L'homme de fer

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066315382
Table des matières
L’HOMME DE FER
PREMIÈRE PARTIE LA CHATELAINE
I LA RANCE
II LA QUINTAINE
III FIER-A-BRAS L’ARAIGNOIRE
IV LE DINER
V OU FIER-A-BRAS L’ARAIGNOIRE TIENT LE DÉ DE LA CONVERSATION
VI OU FIER-A-BRAS CONTINUE D’ÊTRE UN NAIN D’IMPORTANCE
VII L’EGLISE ET LE CIMETIÈRE
VIII COMPÈRE GILLOT
IX CHARLES ET ANNE
X COMME QUOI FRÈRE BRUNO TROUVA DES NOMS MACÉDONIENS POUR LE CHIEN DU JOUEUR DE FLUTE ET DIFFÉRENTS AUTRES PERSONNAGES.
XI OU LE NAIN SIFFLE MIEUX QU’UN MERLE
XII OU FIER-A-BRAS SE MONTRE GOURMAND
XIII OU LE FAUX PIERRE GILLOT CONFESSE QU’IL N’EST PAS UN VÉRITABLE OLIVIER LE DAIN
DEUXIÈME PARTIE A LA PLUS BELLE
I LE LOGIS DE BERTHE
II A LA PLUS BELLE!
III RIVALES
IV LA CAVALCADE
V LA FÈTE
VI OU L’ON COMMENCE A TIRER LA GRENOUILLE
VII OU L’ON CONTINUE A TIRER LA GRENOUILLE
VIII OU L’ON ACHÈVE DE TIRER LA GRENOUILLE
IX MESSIRE OLIVIER
X TEUFELGAU
XI LA FIN DE L’HISTOIRE
XII L’INCENDIE
XIII LE RENDEZ-VOUS
XIV LE LUTIN
TROISIÈME PARTIE LA CITÉ FANTOME
I DEUX JEUNES FILLES
II LE RÉVEIL
III LA PROMENADE
IV CONSEIL DUCAL
V CONSEIL ROYAL
VI LA SALIÈRE DU ROI
VII OU LE FAUCON DE DAME JOSÈPHE MONTRE QU’ON PEUT FAILLIR A TOUT AGE
VIII AVANT LA PASSE D’ARMES
IX COURONNE PARTAGÉE
X COMMENT FINIT LA PASSE D’ARMES DE SAINT-SULPICE
XI LA COURSE
XII FRÈRE TOURIER
XIII PORTE OUVERTE
XIV LES CHEVALIERS DE SAINT-MICHEL
XV LE CAVEAU
XVI L’ERMITE
XVII L’ÉCHAFAUD
OEUVRES
DE
PAUL FÉVAL
SOIGNEUSEMENT REVUES ET CORRIGÉES
L’HOMME DE FER
NOUVELLE ÉDITION

SOCIÉTÉ GÉNÉRALE DE LIBRAIRIE CATHOLIQUE
PARIS
VICTOR PALMÉ
Directeur Général
25, rue de Grenelle-Saint-Germain
BRUXELLES
G. LEBROCQUY
Directeur de la succursale
pour la Belgique et la Hollande
5, place de Louvain, 5
1877
L’HOMME DE FER
Table des matières
PREMIÈRE PARTIE
LA CHATELAINE
Table des matières
I
LA RANCE
Table des matières
J’avais un frère aîné qui était un saint ici-bas. Il marchait doux et ferme dans la vie. Dieu lui avait donné d’amères tristesses. Il adorait la volonté de Dieu. Que de fois pourtant je vis sa tête, chauve avant l’âge, s’incliner sous le poids des découragements mystérieux!
J’étais enfant lorsqu’il pensait déjà, c’est-à-dire, hélas! alors qu’il souffrait. Je m’étonnais de voir la gaîté vive succéder en lui brusquement à de longs silences où son regard distrait s’était baigné dans le vide. Il riait de si grand cœur! Un homme peut-il être triste et gai? heureux et à la fois malheureux? Pauvre frère! ami si cher! la mort l’a pris et je ne l’ai pas vu à sa dernière heure.
Je vins, une nuit d’hiver, à Saint-Malo, la ville lugubre et parcimonieuse où pas une goutte d’huilen’est dépensée à éclairer le passant qui s’égare: je vins, cherchant dans les ténèbres la maison de mon frère. Jadis, quand j’arrivais, savais-je si la ville avare et marchande était ou non éclairée? mon frère était là qui m’attendait et qui me conduisait au logis.
Cette fois, personne!
Et je pense que j’étais complice du hasard qui m’égarait dans les rues. Je fuyais d’instinct la maison où il n’était plus.
Oh! notre mère en larmes, mes sœurs pâles et les pauvres enfants habillés de deuil! Dans le salon, quand on me vit, ce fut un grand gémissement.
Auguste, notre pauvre ami! notre frère bien-aimé! l’honneur et la joie de la famille!. Ma mère m’embrassa et me montra le Ciel.
Sur ces bords de la Rance, la rivière enchantée, nous allions tous deux bien souvent. C’était un marcheur intrépide. Il aimait la grande route, et je ne le vis jamais si heureux que les matinées de voyage, quand nous tournions le dos à Saint-Malo, ce lourd paquet de maisons marchandes où manquent l’eau douce et l’air libre.
La Rance et les grèves du mont Saint-Michel, la route de Châteauneuf et la digue de Dol, c’étaient ses amours. Quand il était là, tête nue, les souliers poudreux, la sueur au front, il revivait. Sa gaîté revenait toute jeune.
Ces pages, inspirées par les lieux qu’il aimait: les belles rives de la Rance, le splendide horizon des grèves; ces pages où passeront les impressions qui nous étaient communes, sont à lui plus qu’à moi.
C’est pour cela que son nom chéri est tombé malgré moi de ma plume sur la première de ces pages.
La rivière de Rance a sa source vers le bourg de Saint-Jacut-en-Terre, dans les Côtes-du-Nord. Au-dessus de Dinan, ce n’est guère qu’un ruisseau. Au-dessous de Dinan, elle s’élargit brusquement. A la plaine de Saint-Suliac, elle devient si grande, que la Loire et la Seine passeraient ensemble dans son lit sans trop se coudoyer.
Il est vrai de dire que la plaine de Saint-Suliac est déjà plutôt une grève qu’une rivière, car la marée s’y fait sentir comme en rade.
A mer haute, c’est un beau lac entouré de collines harmonieuses, et dont les vagues viennent baigner les haies blanches du rivage. Du côté de l’Ille-et-Vilaine, la rive s’encaisse et se festonne, creusant au fleuve des réduits profonds que surplombent les falaises rocheuses.
Il n’est pas rare de trouver sous ces hautes murailles calcaires des habitations, grises comme la coquille d’une huître, qui se collent au roc, derrière l’abri d’une petite jetée en pierres sèches. On ne les aperçoit point des bords de la falaise, mais le feu de tourbe et de bois charrié qui brûle lentement dans l’âtre envoie sa noire fumée et révèle l’existence de ces amphibies humains.
Çà et là un moulin, aménagé pour tourner au flux et retourner au reflux, chante ses trois notes plaintives. Dans le petit parc marneux qui l’entoure, des oies fouillent la fange et laissent leurs restes aux canards, ces parias de la race palmipède.
Au milieu de la rivière, il y a une île verte habitée par les alouettes de mer. Cette île, jolie comme une jolie page de Bernardin de Saint-Pierre, donne raison à la poésie du XVIIIe siècle. Néanmoins il y manque les chers peupliers, la grotte et le tombeau d’un sage, ami de l’Être suprême, mais ne connaissant pas le bon Dieu.
De nos jours, cette belle et sereine rivière est sillonnée de mille embarcations. Les gabares des riverains, sortes de barges à quille non pontées, mettent leur voile brune au vent dès qu’il y a une corde de bois, trois douzaines d’œufs et une couple de poulets à la ferme. Les bateaux de plaisance, louvoient et jouent; les barques de pêcheurs traînent le lourd chalut au fond de l’eau; enfin, par un gai soleil, le paquebot le Dinannais déroule les longs anneaux de sa fumée sombre ou bleue, agite ses deux nageoires dans l’écume, et glisse, rapide comme une flèche, emportant pleine cargaison d’Anglais ennuyés. Là-bas, à l’arrière, voici miss Anna, la poétique enfant, qui trempe son quatorzième biscuit dans son huitième verre de madère. Encore préfère-t-elle le sherry, cette diaphane et frêle créature!
Au temps où va se passer notre récit, il n’y avait sur la Rance ni bateaux à vapeur, ni Anglais. Quant à miss Anna, elle n’était pas encore poitrinaire. Miss Anna n’est poitrinaire que depuis l’époque où John Johnson de Johnson-House, son daddy, (papa) a cessé de labourer la terre ou de porter la balle, pour gagner une douzaine de millions à fabriquer des petits couteaux.
John Johnson, esq., sa fille Anna, son fils sir John Johnson, M.. P.., lady Bridget Johnson, femme de sir John, et l’honorable Johnnie Jonhson, leur enfant de quatre ans, tout cela sent le Strand à plein nez, le Strand moderne, le gaz, la houille, la vapeur, l’apoplexie, le thé-panacée, le caoutchouc, le spleen, l’horrible odeur de Londres au XIXe siècle.
La Rance est la rivière des Anglais. Depuis Saint-Servan jusqu’à Dinan, vous ne voyez que blancs cottages où Johnson, esq., Davidson, esq., Stevenson, esq., Anderson, esq., etc., engraissent, rougissent et dorment auprès de miss Anna, qui maigrit et pâlit.
J’ai vu inscrit sur la porte d’un cabaret ce brutal témoignage de la conquête: INGLICHE SPAUQUIRE (English spoken here).
Miss Anna donne des bibles presbytériennes aux petits enfants. John Johnson, esq., a appris au postillon de Châteauneuf ces contorsions bizarres de l’écuyer anglais qui semble souffrir de la colique incurable. Lady Margaret Fitfullikankrie, du château de Screw, auprès de Clackgmannan, trouvant ce nom de Châteauneuf trop difficile à prononcer, l’appelle Tchêtiouniou, et sourit comme savent sourire les Anglaises qui avaient toutes leurs dents lors de la jeunesse du dieu Wellington.
La Rance est une rivière perdue.
En1469, la Rance était une rivière bretonne de la source à l’embouchure. Elle était aussi belle qu’aujourd’hui, avec les grandes forêts de ses coteaux, les manoirs sombres, demi-cachés derrière les chênes et les flottilles qui glissaient au reflux pour approvisionner le marché de Saint-Malo.
Le manoir du Roz était situé à l’extrême sommet de la montagne qui suit immédiatement Châteauneuf dans la petite chaîne formant comme l’arête des côtes bretonnes. Cette colline est plus haute que celle de Châteauneuf. Sa croupe méridionale descend à la Rance. Du côté du nord-est, son autre pente ondule au loin et va rejoindre le marais de Dol, au-dessus de la mare Saint-Coulman.
Au XVe siècle, depuis le sommet de la montagne jusqu’au pays plat, c’était comme une forêt, tant les arbres de haute venue abondaient alentour. Le manoir s’élevait au centre d’une esplanade découverte, terrain de lande, formant une pelouse maigre et rase comme un tapis.
Le manoir était une grande maison de structure irrégulière, basse d’étage, avec des toits énormes. Le corps de logis se flanquait de deux ailes inégales, dont l’angle rentrant était armé de deux tourillons symétriques, placés comme des gonds à l’articulation d’une porte. Trois autres petites tours, une à droite, deux à gauche, terminaient la saillie des ailes.
Cette disposition pittoresque et en quelque sorte fanfaronne exagérait, de loin, l’importance du manoir du Roz, et lui donnait une physionomie de place forte. Mais, en réalité, à part les murs de la cour et les meurtrières de parade percées aux flancs des tourillons, il n’y avait aucun moyen de défense. L’esplanade, presque circulaire, était fermée par une haie de houx taillés qui valait trois fois la meilleure des grilles. Elle s’étendait surtout vers le nord, où son plan fléchissait en une sorte de ravin pierreux et nu.
De ce côté, au-delà des houx robustes qui formaient la haie centenaire, c’était un pêle-mêle d’arbres de toute taille et de toutes essences, venus là comme le hasard les avait semés. Le pin agitait ses branches poilues au vent vif de la rivière, entre les chênes tordus et les magnifiques châtaigniers. Le hêtre arrondissait ses attaches fermes, dont les contours réveillent l’idée de la beauté humaine, parmi les troncs flexibles des frênes. L’écorce blanche des bouleaux tranchait çà et là dans l’ombre. Le tremble frissonnait comme un vieillard frileux dont les cheveux grisonnent. Le charme au feuillage opulent cachait ses branches cagneuses sous sa verdure et jetait un brillant manteau de feuillée sous ses pousses difformes. Tout cela était riche, vigoureux,prodigue.
En tournant vers l’est, on trouvait des guérets qui descendaient au vallon de Châteauneuf. Au sud, une autre forêt, coupée de champs et de prairies, étageait ses groupes d’arbres qui se détachaient vivement et semblaient bondir sur la pente. A l’ouest, enfin, s’étendait la lande montueuse où passe maintenant la route de Saint-Malo.
La vue était libre aux quatre aires de vent Rien ne la bornait, sinon la ligne lointaine et parfaitement circulaire de l’horizon, ce qui est rare en Bretagne, où les aspects tendent partout à se concentrer. On voyait le cours de la Rance avec ses îles riantes et la dentelle capricieuse de ses rives; on voyait Dinan, la ville charmante, et Châteauneuf, Je site qui n’a pas son pareil à dix lieues à la ronde. Saint-Jouan des Guérets montrait à l’opposite sa flèche lourde. Du côté du Marais on découvrait Saint-Méloir des Ondes, l’Islemer, Dol, Pleines-Fougères, vingt-autres bourgs et villages, le profil de Cancale, et, à perte de vue, derrière des vapeurs légères, le fantôme voilé du mont Saint-Michel.
En cette année1469, François II régnait en Bretagne, Louis XI gouvernait la France, Edouard IV tenait le trône d’Angleterre, et Charles Je Téméraire avait succédé depuis deux ans à son père Philippe, duc de Bourgogne. Il y avait huit ans que Louis XI était roi; les premiers obstacles de son règne glorieux à force d’être laborieux étaient surmontés. Louis XI avait brisé la ligue du Bien public; Louis XI était sorti sain et sauf du château de Péronne, où la lourde main du Bourguignon avait pesé un instant sur son épaule; Louis XI avait réduit à l’obéis sance le duc de Berry, le comte de Charolais et le duc de Bourbon; Dunois, vieillard, cherchait un refuge à la cour de Bretagne; Edouard IV, payé, restait en paix; la Castille et l’Aragon envoyaient à Paris des gages d’alliance; l’Allemagne, occupée à ses discordes intestines, restait neutre
Louis XI respirait. Son repos n’était pas un sommeil. Louis XI, en reprenant haleine, taillait de la besogne à ses voisins. Il regardait à l’est la Bourgogne, à l’ouest la Bretagne, deux nobles contrées, et il se disait: «Tout cela est à moi, parce que tout cela est la France.»
Le duc de Bourgogne était un prince de méchante humeur, qui rendait trois coups de massue pour un coup de gaule: Louis XI le laissa de côté jusqu’à voir; François de Bretagne, au contraire, avait un tempéramment pacifique, Louis XI se tourna un matin vers le Mont-Saint-Michel, cette abbaye-forteresse qui domine la côte de Bretagne; il se souvint à propos d’une grande dévotion qu’il gardait depuis son enfance à l’archange vainqueur du dragon, et d’un vœu qu’il avait pu faire autrefois.
Il dit à maître le Dain, son barbier, au château du Plessis, où il faisait sa résidence:
–Je partirai demain pour le pays normand. La renommée affirme qu’on voit chaque année cent mille pèlerins agenouillés devant l’image de saint-Michel archange; le roi de France en veut grossir le nombre.
Le roi de France voulait surtout regarder de plus près la Bretagne. Le roi de France avait aussi l’idée de placer sous l’invocation de saint Michel son nouvel ordre de chevalerie, une machine de guerre qu’il avait inventée pour serrer le mors aux vassaux trop fougueux.
Laissons le roi Louis XI quitter les bords enchantés de la Loire et chevaucher le long des guérets normands. Allons l’attendre en Bretagne, en ce bon manoir du Roz, qui avait une si belle vue et qui faisait face au mont Saint-Michel.
C’était au mois d’août. Le cadran solaire aux lignes presque effacées, qui présentait son triangle pointu au midi du manoir, marquait dix heures. Au beau milieu de l’esplanade se dressait une quintaine ou mannequin de bois, tournant sur un pivot. Cette quintaine figurait grossièrement un Anglais qui tenait à la main un fort bâton de cormier. Le bois du mannequin était lourd et massif; le pivot, fraîchement huilé, jouait le mieux du monde, en sorte que le moindre effort faisait tourner la quintaine, qui lançait à l’aveugle de beaux coups de bâton.
Deux cavaliers étaient là qui s’escrimaient contre elle: un soldat qui avait atteint l’âge viril, et un adolescent dont la lèvre s’ombrageait à peine de ce duvet follet, précurseur de la moustache.
L’adolescent était gracieux de visage et de corps. Sa taille souple et un peu frêle ondulait aux bonds du généreux cheval de guerre qu’il montait. Il portait déjà l’armure comme il faut; des bords de son casque s’échappait une abondante chevelure brune à reflets châtains; ses grands yeux bleus pétillaient d’audace et de gaîté.
L’homme d’armes qui semblait diriger ses exercices était remarquablement beau; il paraissait avoir trente et quelques années; son teint était brun, ses cheveux blonds, presque aussi épais que ceux de l’enfant, se frisaient en boucles plus courtes. Une moustache blonde aussi et fine comme de la soie rabattait ses deux longues mèches en passant pardessus la mentonnière du casque.
Quand l’or efféminé de ces molles chevelures encadre un visage mâle bruni par le soleil des batailles, c’est un effet imprévu, un contraste étrange; cela produit une beauté riche et fière qui fait rêver aux récits chevaleresques. Grave et un peu triste qu’elle était, la figure de l’homme d’armes exprimait une franchise naïve, une bonté sans bornes et cette simplicité loyale qui accompagne, bien plutôt qu’elle n’exclut la véritable intelligence.
Il était plus grand que l’adolescent. Sous l’armure, tous ses mouvements avaient une si merveilleuse aisance, que le fer de ses brassards semblait élastique et doux comme la moëlleuse étoffe du vêtement des châtelaines. Il s’asseyait d’aplomb sur son robuste cheval, trouvant la grâce sans la chercher, et offrant à son insu, peut-être, le plus admirable type de ces superbes combattants que le canon naissant et déjà vainqueur allait réduire à l’impuissance.
Les exercices de l’adolescent et de l’homme d’armes avaient deux spectateurs, quatre spectateurs, dirions-nous, s’il était permis d’appliquer ce substantif à de nobles animaux comme Ferragus et Dame-Loyse, lévriers de race.
Ferragus et Dame-Loyse gambadaient sur le tertre, le lévrier était fauve, avec une croix blanche entre les deux oreilles: la levrette était noire, sans tache; elle avait un père illustre, Maître-Loys, lévrier noir du pays de Saint-Brieuc, qui avait fait autrefois l’admiration de la cour de Bretagne.
Les deux autres spectateurs, ou mieux spectatrices, n’étaient point sur l’esplanade. A la façade du château qui regardait cette partie du tertre et que le soleil ne frappait point encore, on voyait deux fenêtres ouvertes. A chacune de ces fenêtres une femme se tenait.
La posture d’une femme n’est jamais un détail indifférent. C’est en général quelque chose d’éloquent, à ce point que dix pages d’explications n’en pourraient dire si long qu’un simple croquis. La première et la plus âgée de ces femmes était franchement accoudée sur le petit balcon de fer qui défendait la croisée principale; celle-là n’avait rien à cacher. Mais l’autre femme, femme tout au plus, enfant plutôt, et jolie! se reculait dans l’ombre de son embrasure et donnait toute son attention à une belle broderie de laine à fils d’or, qu’elle avait sur le métier.
La dame du balcon était jeune encore et charmante: un visage doux, fier et mélancolique; mais les cheveux abondants qui tombaient en bandeaux renflés à la berthe, le long de ses joues un peu amaigries, étaient tout blancs. On disait que les beaux cheveux de madame Reine avaient ainsi blanchi en une seule nuit, la nuit où elle reçut la nouvelle de la mort de messire Aubry de Kergariou, son chevalier.
La jeune fille à la broderie avait au contraire des cheveux de jais sur un front blanc comme le col des cygnes.
Madame Reine contemplait l’adolescent de tous ses yeux et souriait de ce sourire à la fois triste et heureux des mères veuves.
Jeannine, la gentille brunette, s’occupait bien sage ment de sa broderie, et c’était d’un œil sournois et malin qu’elle regardait le bel adolescent chevauchant sur la pelouse.
II
LA QUINTAINE
Table des matières
L’homme d’armes et son élève avaient déjà fait nombre de passes, car les cheveux de l’adolescent étaient baignés de sueur.
–Allons, messire Aubry, dit l’homme d’armes, voici madame Reine qui vous regarde! N’avez-vous point de honte? vous n’avez touché l’Anglais que deux fois… encore l’Anglais vous a-t-il appliqué deux bons coups de gaule!
Messire Aubry rougit un peu. Il envoya de la main un baiser tendre et respectueux à sa mère, qui lui souriait et qui était trop loin pour entendre ce que l’homme d’armes disait à voix basse.
Jeannine, la brunette, devint toute rose.
Je ne sais comment le baiser respectueux et tendre s’était divisé en chemin, mais Jeannine la brunette baissa vivement sa jolie tête sur sa broderie, comme si elle en eût reçu la moitié.
–Mon ami Jeannin, répliqua Aubry d’un ton presqu’aussi obéissant que s’il eût parlé à son père, quand vous aviez dix-huit ans, vous valiez déjà mieux que moi, j’en ferais la gageure; mais vous ne portiez pas la lance comme aujourd’hui. J’ai idée, d’ailleurs, que si ce coquin était un Anglais de chair et d’os, je serais moins maladroit de beaucoup.
Ils revenaient au pas, côte à côte, pour prendre du champ. Jeannin, l’homme d’armes, se prit à rire.
–Quand j’avais dix-huit ans, messire Aubry, dit-il, je ne portais point de lance. J’avais un long bâton avec une corne de bœuf au bout pour pêcher dans les sables –du mont Saint-Michel. Au lieu de cuirasse, j’avais une peau de mouton pelée et un petit bissac: on disait que j’étais plus poltron que les poules!… et je ne devins brave que le jour où Simonnette, ma femme, qui est une sainte au paradis maintenant, me dit: Jeannin, je t’aimerai si tu deviens un homme de cœur!
A la dérobée, messire Aubry jeta un regard vers la fenêtre où était la brodeuse.
–Donc, ajouta Jeannin sérieusement, ne vous réglez pas sur moi qui suis un vassal, mon jeune sire; vous avez d’autres exemples à suivre. A dix-huit ans, le chevalier Aubry de Kergariou, votre cher et digne père, était déjà la meilleure lance de Porhoët: voilà ce qu’il ne faut point oublier.
La figure du jeune homme se rembrunit. Il fit volteface brusquement au bout de la carrière et mit sa lance en arrêt.
–Gronde-moi, Jeannin, gronde-moi, murmura-t-il; je suis un homme par la taille et j’ai des bras d’enfant! Il faudra bien pourtant que mon père soit vengé!
Ses talons s’écartèrent pour piquer. Jeannin l’arrêta.
–Messire, dit-il, vous avez le cœur et le bras d’un gentilhomme; mais Dieu vous a donné un pauvre instituteur.
–Qui? toi, Jeannin? s’écria Aubry en le regardant avec ses yeux brillants; un pauvre instituteur! Sur mon Dieu! Je t’ai vu à la besogne, ami, et je ne connais pas un chevalier, tu m’entends bien, un chevalier! que je voulusse prendre pour maître à ta place!
Il parlait avec chaleur.
–Ta main, mon ami Jeannin! reprit-il. Gronde-moi, va, gronde-moi, mais ne me dis plus que j’ai en toi un pauvre instituteur, car je me fâcherais!
L’homme d’armes serra avec émotion la main qu’on lui tendait.
Aux fenêtres, madame Reine et la fillette aux cheveux noirs regardaient curieusement cette scène. Madame Reine agita son mouchoir.
–Ferme sur les étriers! commanda Jeannin; tenez la lance lâche jusqu’à ce qu’elle ait pris l’équilibre, et serrez au moment de l’attaque. Faites bien attention que le coup baisse toujours et tourne en dehors par le mouvement de la hanche. Visez au col pour la poitrine et au sein gauche pour le creux de l’estomac… Allez, messire!
Aubry piqua des deux. Pendant que son cheval prenait le galop, madame Reine souriait et l’admirait; car il avait, en vérité, belle mine. Jeannine avait quitté sa broderie et se haussait un peu pour mieux voir.
Aubry avait la lance couchée, la tête inclinée sur la crinière de son cheval, la main gauche à la bride, les jambes roidies sur les étriers.
–Allez! allez! criait Jeannin qui suivait au trot; préparez-vous à volter, car vous allez manquer votre coup!
–Et pourquoi manquerait-il son coup, le cher enfant? se disait madame Reine. Jeannin est trop sévère!
–L’Anglais va lui donner un maître coup de gaule! pensait la brunette. Pauvre messire Aubry!
La quintaine renversait légèrement son pivot en arrière, afin de rendre possible ce beau coup de lance, qui consistait à enlever le mannequin à la course et à le jeter hors des gonds comme un chevalier désarçonné. Cette inclinaison faisait que les coups de bâton portaient généralement à la tête du coureur; le casque, en ces occasions, n’était pas inutile.
Sur la peinture sombre du mannequin, une ligne blanche était tracée qui partait du front, suivait le nez et descendait jusqu’au bas du torse en coupant partout le centre de gravité. Si la lance du coureur touchait cette ligne blanche, le mannequin restait immobile. Mais si la lance portait à droite ou à gauche de la ligne, le mannequin virait tout naturellement avec d’autant plus de force que le coup s’écartait davantage de la ligne et pesait sur un levier plus long.
Au dernier commandement de Jeannin, Aubry retint la bride d’instinct et trop tôt. Son cheval obéit au mors et dévia. La lance d’Aubry vint frapper la quintaine en dedans. La quintaine vira, et la gaule sonna sur l’acier de son casque.
Aubry chancela, tout étourdi, tant le coup était bien , appliqué.
–Es-tu blessé? cria madame Reine qui trembla.
La brunette reprit sa broderie en haussant les épaules. Aubry la vit et ce fut un grand crève-cœur, car il devint tout pâle.
–Non, non, ma mère, répondit-il, je ne suis pas blessé. Ce n’est pas le coup de bâton de l’Anglais qui m’a fait le plus de mal!
–Qu’est-ce donc, enfant? dit madame Reine.
Aubry ne répondit pas cette fois Son regard rencontra l’œil noir de Jeannine qui se levait sur lui furtif et repentant.
–Allons! messire! s’écria l’homme d’armes; prenez du champ et fournissez une autre course!
Aubry était piqué vivement. Il lui fallait sa revanche. Certes, son grand désir de toucher juste lui venait en partie de la présence de sa mère. Mais une bonne moitié de ce désir, soyons franc, les trois quarts et peut être un peu plus, se rapportaient à la gentille brodeuse.
Une moqueuse pourtant, qui avait haussé les épaules sans pitié!
Une sournoise, qui se cachait, pour rire, derrière l’épais rideau de laine drapé au coin de la croisée!
Oh! que messire Aubry la détestait!
–Jeannin, mon ami, dit madame Reine à sa fenêtre, songez, je vous prie, que mon fils relève des fièvres, et ne le fatiguez pas.
–Je suis à vos ordres, noble dame, répliqua l’homme d’armes en saluant; quand vous me direz: Assez! nous finirons.
–Eh! Jeannin, mon ami! s’écria la châtelaine avec un mouvement d’impatience, nous savons bien que vous ne donnez point ces leçons à messire Aubry pour votre plaisir!
Jeannin la regarda étonné.
–Vous vous trompez, noble dame, dit-il avec respect; c’est bien pour mon plaisir que je suis à cheval auprès du fils de mon maître!
Il salua une seconde fois et rejoignit l’adolescent qui était déjà loin.
Madame Reine était toute pensive.
Reine de Maurever, veuve de messire Aubry de Kergariou, chevalier, seigneur du Roz, de l’Aumône et de Saint-Jean des Grèves, n’était point une tête légère tournant à tous vents et ne pouvant donner aux petits mystères de sa conduite d’autre explication que sa fantaisie. C’était un excellent et digne cœur. Elle avait été le modèle des épouses; elle était la meilleure des mères.
Dix-huit ans auparavant, au temps où le duc François de Bretagne expiait par la mort le meurtre de son frère Gilles, Reine de Maurever avait au front tout ce que la poésie et la beauté peuvent mettre de couronnes. La jeunesse de Reine avait été un roman hardi et pieux; son père et son fiancé, proscrits tous deux, lui avaient dû tous deux leur salut. Elle allait, dans ce temps, aimante et bien-aimée, du cachot où languissait son fiancé au rocher désert où le vieux chevalier Hue de Maurever avait faim. Les bonnes gens du mont, la voyant seule contre tous braver la mer, les sables mouvants des tangues et les hommes d’armes qui faisaient la chasse humaine avec des lévriers cruels, les bonnes gens disaient qu’elle glissait, la nuit, sur un rayon de lune, comme la Fée des Grèves, dont ils lui avaient donné le nom.
Reine avait alors seize ans, elle était plus vaillante encore que jolie.
Plus tard, elle devint dame de Kergariou, et quel charme nouveau lui apporta le sourire des jeunes mères!
Maintenant, le fils de Reine porte la lance. Reine est jeune encore; elle est toujours jolie, et cette neige légère qui couronne son front sans rides adoucit l’azur foncé de ses yeux. Est-ce bien cependant la Reine d’autrefois?
On dit que dans les pays du soleil certains arbres portent en même temps leur fleur naissante et leur fruit mûr, mais rien de pareil ne se voit en notre Bretagne. On y est fleur ou fruit.
Quand Reine eut suivi un instant de l’œil la retraite de Jeannin, le beau et vaillant soldat, son regard se tourna rapide, presque méchant, vers la partie de la façade où s’ouvrait cette seconde croisée, la croisée de la brodeuse aux yeux noirs.
–On ne la voyait nullement, la gentille Jeannine. Elle tait bien cachée pour madame Reine. Mais madame Reine la devinait à travers l’épaisse saillie de pierre. Et les sourcils délicats de madame Reine se fronçaient malgré elle, parce que le fils unique du chevalier Aubry ne [pouvait pas épouser une vassale.
Voilà pourquoi Mme Reine avait parfois des mouvements d’impatience lorsqu’elle parlait à ce bon, à ce lloyal, à ce brave Jeannin.
Jeannin, qui s’appelait alors le petit Jeannin, pêcheur de coques dans les sables, avait été le bras droit de Reine au temps où elle était la Fée des Grèves, Jeannin avait aidé messire Aubry de Kergariou, le père, à vivre et à mourir. Depuis lors, Jeannin veillait sur l’orphelin comme une seconde providence. Mme Reine savait tout cela; elle n’était point ingrate. Elle aimait Jeannin; elle aimait aussi Jeannine, la gentille fillette. Mais elle était mère et vous ne trouverez point de femme qui garde ce facile cœur de seize ans après sa trentième année.
Saurait-on, cependant, assez excuser et chérir ces femmes esclaves de leur admirable devoir, qui sont mères jusqu’au bout des ongles et s’isolent dans l’égoïsme du. sentiment maternel? Nous les suivons dans la vie, d’un œil attendri; elles ont en effet tout oublié, excepté la grande passion de la famille; elles sont mortes au moi humain, pour s’incarner en autrui; elles veillent, exagérant le zèle, prenant tout caillou pour une montagne, toute fondrière pour un abîme, au-devant des pas de l’enfant trop aimé.
Ne sont-elles pas, ces femmes, ces mères, l’expression la plus touchante de la providence de Dieu?
Seulement la pauvre Jeannine n’en pouvait mais. Il faut être juste envers chacun. Avoir seize ans n’est pas non plus un crime.
Ces mères veuves, à qui la mort a imposé la plus sérieuse de toutes les responsabilités, dépassent le but par fois. Jeannine n’était pas cause d’être belle.
Ce que Mme Reine avait deviné par la puissance de sa seconde vue maternelle, Jeannine n’en savait trop rien. Messire Aubry ne s’en doutait guère non plus.
Et Jeannin, ce bon Jeannin. le plus innocent de tous, et le plus malmené par Mme Reine, Jeannin fût tombé de son haut si on lui en avait dit seulement le premier mot!
Le vrai, c’est que les mères sont sorcières!
Cette fois, messire Aubry, notre jeune gentilhomme, se disait en prenant du champ:
–Scélérat d’Anglais! tu vas voir si je te manque!
Le sourire moqueur de Jeannine! chose terrible! et l’effroi humiliant de Mme Reine! Le traitait-on. assez comme un enfant! On avait peur pour lui du bâton du mannequin!
–C’est la main gauche qui a fait des siennes, messire Aubry, dit Jeannin avec douceur; il ne faut jamais serrer la bride au dernier moment… Si Mlle Berthe de Maurever, votre noble cousine, vient au manoir, comme on le dit, elle voudra voir votre adresse…
–Ah! par exemple! s’écria Aubry, je m’embarrasse bien de mademoiselle Berthe de Maurever!
Jeannin sourit malignement..
–C’était donc le soleil qui vous faisait rougir l’autre matin, quand nous passions sous ses balcons, en la ville de Dol, messire Aubry?
Bon Jeannin! ce n’était pas le soleil, non. Mais vis-avis de l’hôtel habité par messire Morin de Maurever et sa fille Berthe, il y avait une boutique de mercière, tenue par dame Fanchon le Priol. Dame Fanchon le Priol était la grand’mère de Jeannine, qui allait la voir de temps en temps. Ce jour-là, Jeannine avait été voir dame Fanchon le Priol, et Aubry avait aperçu la gentille brunette à travers les carreaux de la boutique.
Madame Reine savait bien, elle, que si son fils Aubry, pâlissait ou rougissait parfois à l’improviste, Berthe de Maurever ni le soleil n’avaient rien à faire là-dedans. Elle eut donné beaucoup pour qu’il n’en fût point ainsi.
–J’ai fait bien des lieues à pied et à cheval dans notre Bretagne, reprit Jeannin, mais je n’ai vu nulle part une demoiselle qui soit plus noble et plus avenante que [Berthe de Maurever. A votre âge, il est permis de chérir sa dame. Ne vous défendez point: personne ne songe à vous blâmer.
Aubry fit présent d’un double coup d’éperon à son beau cheval. Le cheval, piqué à l’improviste, bondit sur place, puis se lança. Ferragus et Dame-Loyse, éveillés tout à coup par ce mouvement, au milieu de leurs ébats paresseux, détalèrent à la suite du cheval. On eût dit, à voir cette course soudainement précipitée, que le jeu s’était changé en furieuse bataille.
Par le fait, le choc fut rude, mais la victoire demeura encore au scélérat d’Anglais. Messire Aubry qui, sans doute, était un peu distrait par la réflexion inopportune du bon Jeannin, donna de sa lance à tour de bras dans J’épaule gauche de la quintaine, qui vira et lui rendit par derrière un coup de bâton généreux. Si généreux, qu’Aubry passa par-dessus la tête de son cheval et mordit la poussière.
Mme Reine joignit les mains; sa voix s’arrêta dans son gosier. Jeannine laissa tomber sa broderie et poussa un cri de terreur.
Derrière la haix de houx, un éclat de rire aigre se fi entendre, et une voix qui n’avait rien d’humain lança joyeusement ces mots:
–Voilà messire Aubry qui s’est cassé le cou!. ah ah! ah!
En même temps, parmi le vert sombre du feuillage, une figure étrange se montra presque au ras de terre.
III
FIER-A-BRAS L’ARAIGNOIRE
Table des matières
Le bizarre personnage qui avait semblé applaudir à la chute de messire Aubry ne montrait encore que sa tête. Sa tète seule était assez remarquable pour mériter une description particulière.
Il faut se figurer une boule parfaitement ronde dans laquelle on aurait sculpté mollement un visage, suivant les règles élémentaires et naïves qui servent aux enfants pour dessiner sur leurs cerfs-volants monsieur le Soleil ou madame la Lune. Le nez ne saillait point. La bouche était une fente droite. Les yeux, à fleur de crâne, ressemblaient aux deux moitiés d’une fève. Les sourcils, fauves et très-touffus, étaient plantés sur le front.
De nos jours, quand une maison se bâtit et que les murailles encore humides étalent au soleil la splendeur sans tache de leur plâtre tout neuf, Panotet, gamin de Paris, vient avec un charbon. La blanche robe de l’édifice adolescent a une tache. Panotet, ami des arts, trace un profil caricatural et muni d’une pipe sous lequel il écrit le nom d’un ennemi qu’il a, et puis il s’en va, léger de cœur, à ses affaires.
Cet étrange visage qui se montrait dans la haie de houx, ressemblait aux œuvres de Panotet. Seulement, le personnage à qui appartenaient ces rudiments de traits n’avait pas de pipe. On n’avait encore inventé que la poudre.
Sa chevelure était la partie la plus importante de son individu. A cette chevelure il devait probablement ce sobriquet de l’Araignoire, qui s’ajoutait à son surnom de Fier-à-Bras.
Le mot araignoire ne se trouve point dans le dictionnaire de l’Académie. Il désigne la brosse hémisphérique et emmanchée de long, à l’aide de laquelle on détruit les toiles d’araignée. Fier à-Bras était une araignoire emmanchée de court.
Le poil qui couvrait sa tête ronde était dru, roide, crépu, rouge comme du feu. Cette nuance ardente faisait [ressortir la pâleur bouffie de sa face, qu’on aurait prise [pour une ébauche mal réussie et jetée au rebut.
Et pourtant, sur cette pauvre face qui semblait être un oubli du Créateur ou une raillerie du hasard, il y avait de l’intelligence, bien plus, de la volonté. Dans quel trait résidait l’éclair latent qui donnait la lumière à ces difformités? on ne savait. Mais la lumière était là.
La tête rouge de Fier-à-Bras s’agita comme si son torse, embarrassé dans la haie, eût fait effort pour en sortir. Ce torse devait être celui d’un géant, si on en jugeait d’après le volume de la tête chevelue. Mais Fier-à-Bras était véritablement un être fantastique Sa tête, que nous avons montrée au ras de terre, se trouvait là dans sa position naturelle et normale. Fier-à-Bras était un nain de l’espèce la plus exiguë. Il n’avait que trois pieds de haut.
. Son costume était celui d’un gentilhomme. Il portait les couleurs de Coëtquen, son seigneur, et un petit écus son, brodé sur son pourpoint, donnait ses propres armoiries, qui étaient d’or ’au dindon de gueules,
Comme on voit, Fier-à-Bras était dans les idées de Louis XI, roi de France. Il se moquait volontiers de la noblesse.
Et vraiment on le laissait faire, en ce pays de Bretagne, où la noblesse fut toujours si grande et si respectée. Pourquoi empêcher les nains de rire?
–En quel siècle voulut-on comprendre que le rire des nains est justement la chose qui tue?
Si toute grandeur a sa décadence en ce monde, si tout est menacé tour à tour, c’est que les nains rient. Chaque fois que les nains rient, quelque grande chose tombe.
Fier-à-Bras l’Araignoire sortit de la haie au moment où le jeune sire Aubry de Kergariou touchait rudement le sol. Il se secoua et rajusta son costume, dérangé par les piquants du houx.
–Hé! hé! dit-il, j’arrive bien. Ce gentilhomme de bois vaut mieux qu’un fils de preux en chair et en os, à ce qu’il paraît. Bonjour, Ferragus! boujour, Dame-Loyse!… bonjour, les autres!
Les autres, c’étaient Mme Reine de Kergariou, Aubry, Jeannin et Jeannine. Fier-à-Bras ne daignait nommer que les chiens.
Jeannin lui fit un signe de tête amical. Mme Reine, rassurée sur le sort d’Aubry, lui envoya gaiement le bonjour, et Aubry lui-même inclina sa lance en cérémonie,
S’il restait quelque inquiétude à Mme Reine, cette inquiétude n’avait plus trait à la chute de son fils. Une petite voix, bien douce pourtant, lui demeurait dans l’oreille comme la piqûre importune d’un insecte. Quand elle avait crié, un autre cri de frayeur avait répondu au sien. Jeannine était là; Reine le savait.
Soit malice, soit étourderie, le nain se chargea d’envenimer la piqûre.
–Comme vous voilà pâlotte ce matin, derrière votre rideau, ma belle demoiselle Jeannine! s’écria-t-il, messire Aubry, dites-lui donc que vous n’avez pas eu de mal!
Le jeune homme rougit; Jeannine détourna la tête. Reine se mordit la lèvre.
Jeannin eut un bon rire franc et naïf.
–Tiens! tiens! dit-il; tu étais là, toi, fillette?
–Eh bien! ajouta-t-il en se tournant vers Aubry; représentez-vous à la place de Jeannine qui n’est point de conséquence, votre belle cousine, Berthe de Maurever, et voyez quelle figure vous auriez faite, messire!
Cette fois Jeannine baissa la tête et Aubry regarda son ami Jeannin de travers.
Mme Reine se disait, l’excellente mère et la femme injuste:
–Voyez comme ce Jeannin cache son jeu!
Le brave homme d’armes ne cachait assurément rien du tout.
–Qu’avons-nous donc? reprit Fier-à-Bras jouissant de l’embarras qu’il avait fait naître; sommes-nous à l’enterrement? Il n’y a de gaillard ici que moi et messire l’Anglais. Soyez tranquille, Kergariou, avant qu’il soit un mois vous coucherez votre lance devant des quintaines de chair et d’os, car le roi de France est en colère!
–Tu sais des nouvelles, enfant? demanda vivement Mme Reine.
Il faut vous dire que Fier-à-Bras avait bien une quarantaine d’années. Mais, ceci est encore un trait de caractère, Mme Reine, la charmante femme, ne riait jamais et s’entourait d’un haut rempart de dignité un peu empesée. Appeler le nain Fier-à-Bras ou l’Araignoire, c’eût été déroger à sa gravité, c’eût été presque rire.
Mme Reine avait si grand’frayeur de tomber dans le péché de frivolité, que l’ennui suintait autour d’elle comme l’humidité glacée aux parois d’une cave. Elle appelait cela tenir son rang.
La chose terrible, il faudra bien vous le dire une fois ou l’autre, la chose terrible, c’est que Jeannin, le pauvre bon Jeannin, était beau comme Apollon. Mme Reine avait des yeux, des yeux charmants, même, sous ses cheveux blanchis en nuit de torture.
Des yeux perçants surtout, des yeux jaloux! Elle regardait sans cesse autour d’elle pour voir si quelqu’un pouvait éclipser son fils Aubry.
Or, Jeannin était trop beau; il faisait tort à messire Aubry. Auprès de Jeannin, messire Aubry ne brillait pas assez. Qui ne connaît la coquetterie des mères?
D’un autre côté, ce Jeannin avait une fille qui était aussi trop belle pour le repos et l’intérêt du même messire Aubry, vous sentez que cela devenait intolérable!
Encore, si on avait pu se débarrasser de ce Jeannin et de sa fille! Mais ce Jeannin, derrière sa douce modestie, était un homme important dans le pays. Plus d’un chevalier eût envié l’estime où le tenait François II, duc de Bretagne. D’ailleurs, c’était un si vieil ami! Jeannin avait vu naître l’héritier de Kergariou, Jeannin avait eu le dernier soupir de messire Aubry, qui avait laissé autrefois à sa garde Mme Reine et son enfant.
Jeannin aimait Mme Reine à la fois comme sa suzeraine et comme sa sœur. Pour elle et pour l’héritier de Kergariou, il eût donné mille fois sa vie. S’il avait su que sa fille était un danger pour Aubry, il eût pris sa fille en croupe et se fût enfui avec elle au bout du monde.
Mme Reine ne voulait pas voir cela. Elle se défiait. Elle était mécontente d’elle-même et mécontente d’autrui. Il lui fallait des victimes.
–Oh! oh! dit le nain, vous me demandez des non-velles, noble dame? Il est bientôt onze heures et j’aimerais mieux dîner… Des nouvelles! saint Jésus! Il en manque bien des nouvelles! Ne savez-vous pas que le mangeur d’enfants a volé les deux filles d’Haynet Beauieu, du bourg de la Rive?
–Est-il possible! s’écria Mme Reine: deux pauvres anges qui n’avaient pas dix ans!
Jeannine avait quitté sa broderie pour écouter. Le nain s’était approché jusque sous le balcon où s’accoudait la châtelaine.
–Dix ans, onze ans, ça va jusqu’à douze ans, reprit-il; mais il enlève aussi les demoiselles de dix-huit ans, ajouta-t-il tout à coup en se tournant vers la fenêtre de Jeannine; c’est un ogre à marier. gare à celles qu’il épouse!
–L’as-tu vu, toi, enfant, ce monstre abominable? demanda Mme Reine.
–Oui, oui, répliqua le nain; c’est un beau cavalier. grand et fort, qui est noble comme vous et moi. Il a nom le comte Otto Béringhem; il est venu d’Allemagne avec les pèlerins du mont. Si je connais l’Homme de Fer! Dieu merci! je connais tout le monde!… Holà! reprit-il en s’interrompant, voilà maître Jeannin qui va montrer à messire Aubry comment on pique un Anglais de droit fil! Voyez, voyez, noble dame, quel homme d’armes fait ce Jeannin! Vous iriez à Paris, la grande ville, avant de trouver son pareil!
Mme Reine fronça le sourcil et tourna la tête.
Jeannin avait pris, en effet, du champ et venait au galop sur la quintaine. Il était incliné sur le garrot de son cheval, et tenait sa lance de manière à frapper le mannequin de bas en haut, afin de faire ce beau coup qui consistait à enlever l’Anglais, le Sarrasin, ou tout autre coquin de son pivot et à le lancer sur le sable.
Messire Aubry suivait, attentif.
Fier-à-Bras avait raison, il était impossible de voir un cavalier plus parfait que Jeannin: force, grâce, adresse tout était en lui. Son corps souple suivait les mouvements du cheval, comme si les quatre jambes du vigoureux destrier eussent été la base naturelle de ce torse harmonieux et robuste.
Le vent de la course prenait ses cheveux blonds, dont les anneaux se jouaient sur l’acier étincelant du casque.
Mme Reine avait la tête tournée en sens inverse, mais, néanmoins, elle voyait tout cela. Personne n’ignore que le regard des dames se moque de toutes les lois de l’optique. Mme Reine haussa les épaules.
En ce moment, la lance de Jeannin toucha la quintaine sous le menton, juste au centre de gravité, l’enleva à dix pieds du sol et la jeta au loin.
–Bravo! cria Fier-à-Bras.
–Bravo! cria Aubry.
Jeannine frappa ses deux petites mains blanches l’une contre l’autre.
–Merci Dieu! dit Mme Reine avec impatience; voici un bel exploit, maître Jeannin! Vous sied-il bien à votre âge de faire montre de votre force pour humilier mon pauvre fils Aubry!
Jeannin ne répliqua point, mais il changea de visage.
Fier-à-Bras leva sa houssine, et se prit à fustiger d’importance l’Anglais renversé.
–Tiens, scélérat, tiens! s’écria-t-il; tiens! tiens! tiens!. tiens encore!
Il frappait à tour de bras et de si grand cœur qu’il en perdait haleine. Il s’arrêta quand le souffle lui man qua tout à fait, et dit en essuyant son front baigné de sueur:
–Maugrebleu! voilà comme nous sommes, moi et Mme Reine! Nous frappons sur les gens qui ne nous le rendent point!
IV
LE DINER
Table des matières
Fier-à-Bras l’Araignoire était un nabot de beaucoup d’esprit. En frappant l’Anglais à terre, il faisait la critique sanglante des colères folles de Mme Reine. Mais Jeannin ne l’entendait point, le pauvre Jeannin. Il se désolait de tout son cœur et se disait comme toujours:
–Qu’ai-je donc fait à Mme Reine pour qu’elle me dé-este ainsi maintenant?
Et il ne se révoltait pas plus que l’Anglais de bois contre les coups de houssine de Fier-à-Bras.
Le cadran solaire marquait onze heures. Dans la cam-agne, derrière les futaies et parmi les clairières qui descendaient à la Rance, on entendit des huchées. Les routes montant au manoir s’emplirent de bestiaux et de pas-tours. C’était une belle et bonne terre que le Roz. A l’heure du dîner il y avait bien trente gars et servantes autour de la table de la cuisine.
La cloche tinta. Le nain fit une pirouette à cet appel de bon augure.
Au nord au sud, à l’orient, au couchant, ces refrains monotones et mélancoliques qui se ressemblent tous et qui sont comme l’éternelle chanson de la campagne bretonne, se répondaient et alternaient. C’était un concert. Tantôt le vent mêlait tous les couplets; tantôt une voix rauque et gémissante s’élevait en solo parmi le mugissement des vaches grasses et le bêlement des brebis qui faisaient orchestre,
Pelo le bouvier chantait à tue-tête:
Perrine, ma Perrine,
Lon li lan la,
La deri deri dera!
Perrine, ma Perrine,
Où sont tes veaux allés?
Où sont tes veaux allés? (bis.)
Y sont dans la grand’prée,
Lon li lan la,
La deri deri dera.
Et la petite Jouanne, qui gardait les oies, lui répondait en fausset suraigu:
L’mien en bel équipaige
Venait me voir au jour
O’ tous ses biaux atours.
Si les chiens du villaige
No l’auriont point connu,
L’auriont, ma fâ, mordu!
Qu’il a d’un’ chemisette
Marquetée d’au pougnais,
D’un veslaquin d’drougnais,
Des ganaches grisettes,
Gilet o’ des ribans,
Li pendant par davant.
A quoi Mathelin, le pasteur des gorets, répliquait, racontant ses premières aventures:
Da, mâ, d’auprès ed’ma cocotte
J’las point bâlant
Je li faisâs de toute sorte
De quimplimens,
Sapergouenne!
Je li faisâs de toute sorte
De quimplimens!
Je li parlâs de nos chairettes
Et de nos bœufs
Et j’li jurâs que nos poulettes
Pôna’nt des œufs,
Sapergouenne! etc.
Tous ces chants, dont les paroles sont si moqueuses, si gaies, se disent sur des airs modulés en mineur, rhythmés selon la coupe lente et triste, particulière à la Bretagne, et finissent sur une cadence pleurarde, toujours la même.
Peu à peu bestiaux et valets envahirent la plate-forme. Les valets venaient prendre leur repas; les bestiaux allaient passer les heures du grand soleil à l’étable.
Les maîtres étaient déjà dans la salle à manger.
La salle à manger du Roz était une grande pièce, pavée en ardoises plates, froide malgré l’ardent soleil du dehors, et montrant à ses murailles nues l’humidité qui incessamment perlait. Un énorme buffet de chêne noir ouvré, formé de deux bahuts superposés, tenait tout le fond de la salle, dans le sens de sa longueur. Vis-à-vis du buffet, un dressoir où les assiettes de terre brune se mêlaient fraternellement aux plats d’argent, allait du sol à trois pieds du plafond.
Au-dèssus de la porte d’entrée, un artiste indigène avait peint des pommes horriblement rouges et des raisins dont le renard se serait privé avec plaisir. Au beau milieu de cette œuvre d’art, les écussons de Maurever et de Kergariou, accolés sous le même cimier de chevalier, unissaient leurs émaux amis. Çà et là aux murailles pendaient des andouillers de cerf.
C’était tout.
Ajoutez une énorme table, pliant sous le poids du bœuf, du porc et de la venaison, des chaises de bois sculptées et un paillasson, épais de quatre doigts, pour la châtelaine, vous aurez une idée parfaitement exacte de la salle à manger du Roz.
Il y avait eu là de nobles festins, du temps de M. Hue de Maurever, et encore du temps de feu messire Aubry de Kergariou. Mais ils étaient morts tous les deux, et les festins ne vont pas bien sous le toit d’une veuve.
Mme Reine n’était, croyez-le, ni avare ni insociable. Seulement, elle se tenait à sa place.
Personne dans le pays n’était plus honoré qu’elle. A tous égards, elle le méritait, la bonne dame. Les défauts qu’elle avait ne nuisent point aux. étrangers indifférents. Ses jolis ongles griffus n’écorchaient que les proches et les dévoués..
Longtemps, la Bretagne avait gardé ces belles mœurs des aïeux insulaires que Walter Scott a si souvent magnifiquement décrites; longtemps, maîtres et teurs s’étaient assis à la même table, dans la commune hospitalité du manoir.
Au XVe siècle, il n’en était plus ainsi. La tab maîtres n’appartenait qu’aux hôtes nobles et à ce sionnaires privilégiés qui s’appelaient la maison.
Chez les grands seigneurs, la maison était composée de gentilshommes.
Chez les simples nobles, la maison formait une classe intermédiaire qui prenait au-dehurs le pas sur la bourgeoisie, et qui, en réalité, empruntait quelque importance aux armes qu’elle portait.
C’étaient l’écuyer, le page ou les page, les hommes d’armes. C’étaient encore l’intendant, l’aumônier, parfois le maître veneur.
Au manoir du Roz, il n’y avait point d’hommes d’armes à demeure. Toute la maison, fors dom Sidoine, le chapelain, prenait, à l’occasion, l’épieu ou l’épée. Jeannin faisait office d’écuyer. Il y avait un petit farfadet nommé Marcou de Saint-Laurent, qui était page. L’intendant avait nom maître Bellamy; il cumulait cet office avec celui de majordome.
Ces divers officiers, avec Jeannine, fille de l’écuyer qui était en même temps chargé de l’éducation militaire du jeune Aubry, avaient seuls le droit de s’asseoir à table.
Dom Sidoine servait de précepteur à Aubry.
Fier à-Bras avait sa petite table particulière auprès de madame Reine, qui conciliait ainsi sa gravité un peu vaniteuse et le faible qu’elle avait pour le nain.
On prit place.
Marcou de Saint-Laurent le page, laid petit coquin, fort peu semblable à ces enfants ennuyeux et langoureux qui lèvent leurs yeux blancs vers le ciel sur la couverture de nos romances, Marcou trouva moyen de frotter les cheveux rouges de Fier-à-Bras. Il avait quinze ans, ce Marcou; il tirait la langue à Jeannine et ne se doutait pas que le XIXe siècle ferait sur lui soixante mille couplets idiots, mais romantiques, avec accompagnement de piano.
Il n’aimait guère que le brelan, le vin nantais, qui n’est pourtant pas nectar, et le noble jeu de la gre-mouille, dont il sera parlé plus tard.
Fier-à-Bras lui rendit sa politesse en lui pinçant le mollet, qu’il avait maigre, jusqu’au sang.
Sur ces entrefaites, chacun se recueillit, et dom Sidoine prononça le Benedicite.
–Amen! dit Fier-à Bras, qui pinça le mollet du page Marcou de Saint-Laurent, pour la seconde fois.
Le page voulut lui rendre son espièglerie, mais madame Reine toussa sec et dit à Jeannine:
–Je vous prie de tenir votre croisée close le matin, ma fille. le soleil d’août est malfaisant.
–Il suffit, madame, répondit Jeannine.
–Non, ma fille, cela ne suffit pas! à votre croisée close, vous voudrez bien attacher des rideaux et les tenir fermés.
–Je le ferai, madame.
–Oh! oh! se dit Marcou, messire Aubry ne courra plus si souvent la quintaine!
Aubry regardait Jeannin à la dérobée pour voir s’il manifesterait de la surprise ou du mécontentement, mais Jeannin était à cent lieues de deviner les motifs de madame Reine en prononçant ces mots: «le soleil d’août est malfaisant;» et l’idée des rideaux lui sembla une attention délicate.
D’ailleurs le bon Jeannin avait gagné grand appétit en courant la quintaine. Il mangeait sérieusement une honnête tranche de bœuf entrelardée, et ne cherchait point malice en ce qui se disait à l’entour.
–Je le connais, le soleil d’août! s’écria le nain; tout à l’heure je chevauchais sur les grèves, et le soleil d’août s’amusait à me gâter le teint.
–Tu chevauchais, toi, l’Araignoire? interrompit Marcou.
–Pourquoi non, sire fainéant?
–M’est avis que pour chevaucher il faut des jambes.
–Ou des pattes, maître fallot, puisque les singes et toi vous enfourchez la selle! moi, il ne me faut ni jambes ni pattes; Huguet l’homme d’armes, m’assied sur le pommeau de sa selle, ou bien Catiolle, la maréyeuse, me met dans un des paniers de sa bourrique… Ah! maître Marcou, voilà une bête encore plus paresseuse que toi, la bourrique de Catiolle!
Le page chercha en vain une réplique, fit la grimace et regarda son assiette. Chacun avait envie de rire, mais personne ne riait, à cause de la jolie madame Reine, qui faisait à elle seule un effet plus dolent que cinquante aunes de serge noire semée de larmes d’argent.
Fier-à-Bras, vainqueur, but rasade d’un air satisfait.
–Donc, noble dame, reprit-il, puisque votre page veut bien donner la paix aux hommes raisonnables, je vais vous dire ce que j’ai appris là-bas de l’autre côté du Couesnon sur les choses de l’État. Le sire de Coëtquen, mon seigneur, auprès de qui je tiens charge noble, étant à la cour de François II de Bretagne, j’ai du bon temps que j’occupe à mes affaires et à mes amours.
Cette fois Marcou éclata, et tout le monde l’imita, sauf madame Reine et la pauvre Jeannine, qui était rose depuis le front jusqu’aux épaules de la semonce détournée qu’on lui avait faite.
–Et quelles sont tes amours, Fier-à-Bras, mon mignon? demanda messire Aubry.
–S’il vous plaît, mon cher sire, répliqua le nain, ce sont les tourtes d’Ardevon, au bord de la grève normande. Dame Lequien, la boulangère, y met des raisins de Gascogne, des fleurs d’oranger, du miel et bien d’autres douceurs. Je suis fidèle de cœur et constant comme un vrai chevalier doit l’être. Depuis que je porte l’épée, j’aime les tourtes d’Ardevon. Quoi qu’il arrive, je fais serment sur mon blason de les adorer toujours!
–La gourmandise est un péché mortel, fit observer dom Sidoine.
–Et je te prie, enfant, ajouta madame Reine, choisis ailleurs tes sujets de plaisanterie. A ma table, tout ce qui regarde la noblesse et l’honneur des chevaliers doit être respecté.
Fier-à-Bras s’inclina d’un air confus et répondit:
–Il sera fait suivant votre volonté, noble dame. Je vais vous parler sans rire de l’Homme de Fer, le comte Otto Béringhem, qui ouvre l’estomac des petits enfants par curiosité scientifique et sans songer à mal.
–Prends garde!… commença madame Reine.
–Vous ne voulez pas? répliqua encore le nain, exagérant l’humilité de sa posture. Eh bien! je vais vous entretenir du premier chevalier qui soit en cet univers, du roi Louis de France, lequel fait dessein d’envoyer un mortel maléfice à son cher cousin, François de Bretagne, notre seigneur.
Toutes les têtes se dressèrent attentives.
Le nain, cachant son sourire narquois, feignit de se méprendre.
–Vous ne voulez pas? ajouta-t-il pour la troisième fois, alors je vais boire, manger et me taire.
V
OU FIER-A-BRAS L’ARAIGNOIRE TIENT LE DÉ DE LA CONVERSATION
Table des matières
Fier-à-Bras s’emplit la bouche de venaison et fit mine de se donner tout entier à son appétit. Il avait éveillé l’attention, excité l’impatience; il pouvait manger à son aise. Autour de la table on attendait. Jeannin surtout fixait sur le nain ses grands yeux où la curiosité se montrait franchement.
Le nain tenait rigueur.
–Que parlais-tu du roi Louis de France, enfant? demanda enfin madame Heine?
–Ah! répliqua l’Araignoire, on dit ceci et cela, vous savez bien, noble dame. Il y a tant de bavards ici-bas! Je pense que le soleil d’aujourd’hui va hâter la moisson, n’est-ce pas vrai?
–Tu disais?…
–Oui, oui!… Quant à dire, voyez-vous, il y en aurait pour jusqu’à demain! Tous ces pèlerins qui viennent on ne sait d’où, d’Italie, d’Allemagne, de Bohême, pour s’agenouiller dans la basilique de Saint-Michel, tous ces pèlerins étrangers ont chacun deux ou trois histoires… Et figurez-vous que les hôtelleries d’Avranches et de Pontorson regorgent, mais ce n’est rien: On voit des tentes le long de la côte depuis le Couesnon jusqu’à la Sée. Le vieux père Bruno prétend que le nombre de ces errants s’élève à trente mille.
–Trente mille! répéta madame Reine; voilà une belle dévotion!
–Ce n’est pas trop pour la gloire de Monseigneur saint Michel archange! dit le chapelain dom Sidoine.
–Ce ne serait pas assez s’ils venaient pour le saint archange, repartit Fier à-Bras; mais, sur trente mille pèlerins, il y a bien vingt milliers de taupins, égyptiens, zingares, baladins et autres, sans compter les chrétiens comme le chevalier comte Otto Béringhem, qui est venu, lui aussi, de bien loin, et non point pour le grand saint Michel.
–Mais le roi Louis onzième… insista encore madame Reine.
–Eh bien! c’est justement l’Homme de Fer qui doit jeter pour lui le maléfice. Personne n’ignore que le comte Otto est initié aux sorts napolitains et versé dans les mystères de la magie noire. Les enfants qu’il enlève et qu’on ne revoit plus, servent à ses terribles pratiques. M. de Coëtquen, mon seigneur, m’a conté comme quoi on avait mis à mort jadis le maréchal Gilles de Laval, baron de Raiz, pour les enfants, jeunes garçons et jeunes filles qu’il avait poignardés dans son château de Tiffauges. Le Malin hurla pendant quinze nuits dans les forêts de Pousauges et de Château-Morand, pleurant son fils, décapité par le glaive. Si on coupe la tête du noble comte Otto, vous verrez que le Malin hurlera pendant un mois!
–Et, demanda Jeannin qui écoutait tout cela fort attentivement, pourquoi le roi Louis onzième veut-il jeter un maléfice à notre seigneur le duc?
–Voilà! fit l’Araignoire avec emphase; voilà ce que bien des clercs et même bien des gentilshommes ne sauraient pas vous dire. Mais moi, quand je voyage, cela profite à mon instruction. Ne vous impatientez pas, noble dame.
Le nain venait de surprendre un vif mouvement d’impatience échappé à la digne et grave madame Reine. Mais il se faisait trop d’honneur en se l’attribuant, on ne songeait point à lui. Madame Reine avait intercepté un regard que messire Aubry lançait à certaine adresse; elle avait vu en outre deux larmes qui roulaient sur la joue de Jeannine. La jeune fille les avait bien vite essuyées, ces deux larmes. Mais l’œil de madame Reine était agile.
Il n’y eut du reste que madame Reine à voir le regard de messire Aubry et les larmes furtives de la fillette. Jeannin était tout entier à sa tranche de bœuf presque achevée, et à l’histoire du nain qui commençait. Marcou cherchait une espièglerie à faire. Dom Sidoine épurait, en idée, un texte obscur de certain manuscrit du IXe siècle. Maître Bellamy se demandait combien Binic, le fermier. du Moulin-Dernier, moudrait de sommes à un denier tournois la double, pour parfaire deux écus qu’il redevait sur son bail.
–Tant il y a, reprit le nain, qu’après avoir mangé deux tourtes chez la mère Lequien, et les deux tourtes étaient bonnes, j’ai poussé jusqu’au Mont-Saint-Michel pour voir le roi…
–Le roi est donc au Mont-Saint-Michel? demanda encore Jeannin.
–Eh! s’écria madame Reine avec un peu d’aigreur, si vous ne laissez pas parler l’enfant il n’achèvera jamais!
–Maître Jeannin, dit Fier-à-Bras, vous êtes un soldat vaillant, mais du diable si vous savez d’où vient le vent aujourd’hui!… Le roi est arrivé au Mont-Saint-Michel pour installer son nouvel ordre de chevalerie. Voilà qui sera beau, la fête de consécration! Tubœuf! messire de Coëtquen me donnera sa vieille cape pour me faire un pourpoint neuf, et je marcherai derrière les deux filles d’honneur de madame Jeanne, sa femme, pour donner ainsi du relief à la maison… Donc, quand je suis entré au monastère, la grève était pleine de soudards français qui chantaient vêpres d’enfer, de pèlerins étrangers avec leurs enfants et leurs femmes. Tout cela grouillait sur le sable; les soldats poussaient les pèlerins qui maudissaient les soldats; les femmes faisaient semblant de frémir et regardaient par dessous les casques luisants; les enfants criaient comme un millier de pies! Moi, je mangeais le reste de ma deuxième tourte sans rien dire: un homme n’a que faire de se mêler à ces piailleries. Voilà donc qu’on m’ouvre la porte et que je dis au tourier, qui est de mes amis:
–Bonjour, frère Étienne, je viens voir un peu le roi.
–Eh bien, Tranche-Montagne, me répondit frère Étienne (il a l’habitude de m’appeler Tranche-Montagne), tu n’as qu’à attendre au bas de l’escalier de la salle des gardes; le roi va passer.
J’avais fini ma seconde tourte, qui était bien la meilleure des deux. J’allai m’asseoir sur la dernière marche de l’escalier. Les soudards me regardaient. Vous savez que tout le monde me regarde. Pourquoi? Demandez aux innocents pourquoi ils mirent la lune!
J’enlendis des pas derrière moi sur le pavé de la salle des gardes. Je me retournai. Je vis un bonhomme à l’air malade, habillé de drap brun, avec un bonnet à visière comme les coquetiers montois. A son bonnet pendaient des amulettes d’étain. Il portait, attaché à une chaîne d’orfèvrerie, au beau milieu de la poitrine, un Saint-Michel en argent, gros comme la moitié de ma tête. Il était tout seul avec le prieur claustral. Mais à ce moment-là, des trompettes cornèrent au dehors, et il se fit un grand remue-ménage. La porte du couvent s’ouvrit à deux battants. Un seigneur doré, empanaché, un beau seigneur, celui-là, entra dans la courtine avec une escorte superbe.
–Ah! ah! me dis-je, voici, bien sûr, le roi!
–Non, non, me répondit frère Étienne, qui était à côté de moi: c’est Jean d’Armagnac, comte de Comminges, qui a été envoyé en mission près du duc de Bretagne.
La courtine s’emplissait de gentilshommes et de soldats. Je cherchais toujours le roi. Quand le comte de Comminges aperçut le bonhomme habillé de drap brun, il s’approcha et lui baisa la main. Après quoi, il lui parla en l’appelant: Sire et Votre Majesté. Le bonhomme était bel et bien le roi Louis onzième!
Quelle que soit l’opinion du lecteur sur la façon de conter de Fier-à-Bras l’Araignoire, il est certain qu’il obtenait un énorme succès d’attention.
Il poursuivit: Le roi dit:
–Eh bien! monsieur de Comminges, notre beau cousin de Bretagne est-il content de nous?
Il paraît que ce Comminges s’était rendu auprès du duc François pour lui offrir, de la part du roi, le cordon du nouvel ordre de Saint-Michel.
–Par mon patron! s’écria Jeannin, j’ai entendu parler des statuts de ce nouvel ordre et du serment des chevaliers. Si notre seigneur le duc a accepté, autant valait faire hommage-lige pour le duché de Bretagne, et se reconnaître sujet du roi.
–C’était bien ce que le roi voulait! dit le chapelain Sidoine.
Il y avait, à cette époque, en Bretagne dans toutes les classes sociales, une si profonde horreur de la domination française, que chacun, autour de la table, se sentit le cœur serré comme à la dernière passe d’une partie décisive.
–Si le roi voulait cela, continua Fier-à-Bras, le roi avait compté sans son beau cousin, car voici ce que Comminges lui a répondu:
–Sire, le duc François rend grâce à Votre Majesté, mais il ne peut accepter l’honneur que votre bonne affection lui destinait.
A cette nouvelle le roi est devenu vert, mais vert! Puis il a souri tout doucement. Puis encore il a baisé avec bien de la dévotion sa grosse image de Saint-Mi-hel.
Frère Étienne m’a glissé à l’oreille:
–J’aime mieux être dans mes chausses que dans celles du duc François, Tranche-Montagne!
Je vous ai déjà dit qu’il avait l’habitude de m’appeler Tranche-Montagne; comme je descendais la rampe pour m’en retourner, j’ai entendu les hommes d’armes qui disaient qu’on donnerait mille écus d’or à l’Homme de Fer pour qu’il jette un maléfice à François de Bretagne.
Le nain se tut. Un assez long silence se fit.
–Nous vivons dans un temps de malheur, dit madame Reine; que peut faire une pauvre femme qui n’a plus d’époux?
Il y avait des larmes dans ses yeux. C’était le souvenir de l’homme véritablement aimé qu’elle avait perdu.
Et ce souvenir la fit tout à coup ce qu’elle était autrefois: tendre et bonne.
–Serrons-nous les uns contre les autres, mes amis, reprit-elle; Jeannin, veille sur l’enfant de ton seigneur; fais-en bien vite un homme fort et redoutable aux méchants comme tu l’es toi-même; Jeannine, chère petite, ne soyez plus triste. Parfois, ce que je crains et ce que je souffre conduisent ma parole au-delà de ma pensée. Venez m’embrasser, ma fille.
Jeannine courut à madame Reine et lui baisa les mains avec une ardeur passionnée. Madame Reine l’atira sur son cœur.
Aubry se cachait pour sourire et ses yeux étaient humides.
Jeannin ne comprenait point trop ce qu’il y avait au fond de cet attendrissement subit, mais il en était bien heureux.
–Dom Sidoine, dit madame Reine, veuillez nous réciter les Grâces.
Tout le monde se leva. Le chapelain prononça l’oraison latine à haute voix.
–Je vous prie, dom Sidoine, reprit la châtelaine, ajoutez un verset à notre prière du soir pour le salut de notre seigneur le duc en ce monde et dans l’autre.
–Noble dame, dit maître Bellamy, l’intendant, vous plaît-il recevoir aujourd’hui mes comptes?
Madame Reine s’appuya sur le bras maigre de maître Bellamy et sortit de la chambre. De même qu’une odeur d’ambroisie restait sur le passage de Vénus, de même une douce musique de clés vibra encore dans l’air un instant après le départ de la jolie châtelaine.
Quand la porte fut retombée derrière elle, dom Sidoine regagna sa retraite, afin de donner un coup d’œil à ce certain manuscrit du IXe siècle.
Marcou de Saint-Laurent prit sa volée, sans songer à tirer les cheveux de Fier-à-Bras.
Aubry releva ses yeux sur Jeannine qui baissa les siens.
Fier-à-Bras s’approcha du bon écuyer.
–Maître Jeannin, lui dit-il, si vous voulez, votre fille sera la femme d’un chevalier!
Jeannin, étonné regarda le nain en face. Il eût mieux fait de regarder du côté de messire Aubry, qui disait à sa fillette:
–Jeannine, je vous en prie, ne me refusez pas; il faut que je vous parle!
Le nain riait à la barbe du bon Jeannin.
–Oui, oui, ajouta-t-il en songeant tout haut, et cette fois sans railler, oui, certes, et si tu avais autant de finesse que tu as de vaillance et de loyauté, mon ami Jeannin, ce ne serait pas une mésalliance pour le chevalier qui épouserait ta fille!
Jeannin étendit la main pour le saisir.
–M’expliqueras-tu les billevesées que tu viens me chanter depuis un mois, méchant lutin?… commença-t-il.
Mais Ficr-à-Bras, se retournant soudain, lui glissa entre les jambes comme une couleuvre, passa sous la table et s’enfuit en riant.
VI
OU FIER-A-BRAS CONTINUE D’ÊTRE UN NAIN D’IMPORTANCE
Table des matières
Dans la cuisine, on n’avait pas encore fini de dîner. La cuisine était, sans contredit, beaucoup plus gaie que la salle à manger. D’abord il y avait le cuivre brillant des chaudrons et bassins qui reluisaient allégrement à gauche de l’énorme cheminée. Ensuite le soleil de midi jetait deux larges rayons par les fenêtres à barreaux de bois, et mettait en lumière des myriades d’atômes qui joyeusement tourbillonnaient. Sous la cendre du foyer quelques tisons fumaient. Le soleil se glissait oblique, détachait la grande crémaillère de son fond de suie diamantée, et donnait à la spirale de fumée qui montait avec lenteur des tons de perle et d’azur.
Ferragus et Dame-Loyse, placés symétriquement aux deux coins du foyer et dormant du même sommeil dans une posture semblable, eussent révélé au plus naïf des grammairiens l’étymologie frappante et authentique du mot chenet
D’autres chiens de races mêlées gagnaient leur vie sous la table, entre les jambes des convives, ou bien se disputaient un fond d’écuelle sur la terre battue et montueuse qui faisait office de plancher.
A la tête des serviteurs du Roz se plaçait un vieux couple Mathurin et Goton, le mari et la femme. Mathurin était pour les bœufs de labour et les chevaux de trait; Goton tenait la lingerie. On les regardait comme deux époux modèles: il y avait quarante ans qu’ils se battaient avec fidélité en s’aimant de même.
Venaient ensuite Pelo le bouvier-engraisseur, Mathelin, le pasteur des gorets, et la petite Jouanne qui gardait les oies à la mare.
Puis Josille le bûcheron, puis Bertrade la grosse trayeuse, puis maître Andoux le reboutoux (Rebouteur, chirurgien villageois.)
Maître Andoux soignait d’un zèle pareil les chrétiens et les bêtes.
–A tout coup! dit Josille, si c’est qu’on l’a vu, bien vu, vraiment vu, v’la qu’est drôle, ma foi jurée! Quoique tout ce qu’on dit ne sont point paroles d’Évangile!.
–Boute-mâ un p’tit d’galette, Mathelin, cria Bertrade; et quant à c’qu’est d’ça qu’on l’a vu, qui qui l’a vu?
–Qui qui l’a vu? répéta Josille de cet air qu’on prend pour faire une réponse péremptoire et foudroyer l’incrédulité; à tout coup, la Bertrade, ah! dame, je ne sais point qui qui l’a vu, mais sûr et certain, on l’a vu, aussi vrai que t’as un petit-z-yeu et un grand-z-yeu… que ton petit ergarde à Dol, et que ton grand, ergarde à Plédihen… Bédame!
Cette plaisanterie était du calibre voulu pour faire rire l’assistance. Bertrade, qui louchait, répliqua rondement:
–Oh! là, là, mon Dieu donc, José, mon pauv’gars! Quand c’est que j’ergardais tout dret d’vant mé, j’veyais toujou ta goule…et doucettement, pour ne plus l’voir, ton bec, qu’est d’traviole, j’m’ai habituée à ergarder gauchà!
–Mon doux Jésus sauveur! s’écria la vieille Goton; v’là comme les filles parlent més’hui! hayen! hayen! t’es t’une défrontée, la Bertrade!
–Qu’a n’a pourtant point commencé! fit observer Mathurin, mari de la préopinante.
Goton secoua sa tête grise.
–Tu vas la soutenir, est-ce pas vrai, bonhomme? demanda-t-elle avec menace.
–Tu m’en empêcherais-ti, la bonne femme?
On avait vu des querelles, entamées moins vivement, aboutir à d’affreux combats entre Baucis-Goton et Philémon Mathurin. Heureusement que le paysan breton est tenace de sa nature et ne se laisse pas distraire volontiers de l’objet qui occupe sa pensée. Personne n’avait envie de voir les deux époux se livrer bataille. On voulait savoir.
Qui qui l’a vu? Voilà quelle était la grande question
Car il s’agissait d’un être étrange et terrible, de l’Homme de Fer, du comte Otto Béringhem, le tueur d’enfants, l’ogre à la barbe bleue, le mécréant, etc. Tous ces noms étaient à lui.
–Allons! allons! vieille Goton! dit Pelo le bouvier; allons! Mathurin sans dents, la paix!
Suivant l’usage éternel, Mathurin et Goton allaient s’unir pour tomber, à bras raccourcis sur le médiateur, lorsque la petite Jouanne, que sa langue démangeait depuis une heure, remit sur le tapis la question brûlante.
–Y en a plus d’un qui l’a vu, dit-elle, sans compter Yvon, le pâtour du Presbytère.
–Yvon l’a vu! s’écrièrent à la fois cinq ou six voix.
Et personne ne s’occupa plus du vieux couple batailleur.
Jouanne rougit d’orgueil et de plaisir devant l’attention excitée par elle.
–Oui! oui! répondit-elle; je ne suis pas pour m’épouser avec Yvon, mais, dame! on se rencontre par les chemins; il a ses brebis, j’ai mes oies…
–Mais l’ogre! l’ogre!
–On y vient. Y a donc qu’Yvon m’a trouvée hier au carrefour de la Croix-Marion, et comme je lui disais: «Bonjour à vous, Vonic, et chez vous?» j’ai vu qu’il était blanc comme un linge. «Quoi donc vous avez, Vonic?» j’ai fait. Il m’a dit, dit-il avec une voix cassée: «Jouanne, ma fillette, j’ai les fièvres aussi dur qu’on les a pour aller en terre.»
–Et depuis quand, mon Vonic que vous l’s avez?
–Depuis avant-z-hier ménuit, ma fillette Jouanne, que j’ai vu le démon dans les bois de la Gouesnières, qui courait, qui courait!… avec des chiens garesqui soufflaient du feu par les nasilles, et des hommes rouges sur des chevaux noirs.
–Oh! j’ai fait disant: Mon Vonic, t’avais ben les fièvres d’avant ça. Et c’est les fièvres qui t’ont bouté l’mauvais rêve!
–Non fait, non fait, qu’il m’a fait disant: J’étais en bon état, par ma fâ, dame oui! Que j’avais été voir ma bonne femme de mère à Saint-Méloir, et que j’avais mangé de la cœurée de veau fricassée dans du saindoux, bravement bon que c’était. En tournant o’l’vade la Gouesnière j’ai ouï les pas des chevaux… et à tout coup, j’n’ai pas tant seulement pu me détourner, qu’ils sont passés roquant la montée au galop!
V’là ce qu’il m’a dit, disant: Pour un clos tout paré et semé je ne voudrais pas mentir, mes amis! Et qu’il a ajouté, faisant:
–Ma Jouanne; le maître à tous avait une plume noire à son chaperon… et un pauvre pptit enfant couché en travers sur le pommeau de sa selle!
Jouanne se tut.
Pendant le silence qui eut lieu, le petit éclat de rîre sec et strident que nous avons entendu déjà derrière la haie de houx, sur la plate-forme, se fit ouïr du côté de la porte Tout le monde tressaillit. La porte s’ouvrit brusquement, et la tête rouge du nain Fier-à-Bras se montra au ras du seuil.
Ils s’élança, fit une gambade, sauta sur les genoux de dame Goton scandalisée, et de là sur la table où il s’accroupit dans un plat vide.
–Oh! qu’on apprend de bonnes histoires, petite Jouanne, ma mignonnette, dit-il, quand on court la pretentaine avec les pâtours!
–Je ne cours pas la pretentaine!… s’écria Jouanne en colère.
Mais les rieurs étaient déjà du côté du nain. On ne songeait plus à trembler. Fier-à-Bras reprit:
–Jouanne, ma mignonnette, ne te fâche pas. et quand tu rencontreras Vonic au carrefour de la Croix-Marion, ou ailleurs, dis-lui qu’il a eu grand tort de prendre les fièvres pour si peu. Ce n’est pas l’Homme de Fer qu’il a vu sous le bourg de la Gouesnière, c’est Huguet, le vieil homme d’armes de Châteauneuf, avec ses quatre archers qui allaient boire du cidre doux à Sain-Benoît des Ondes. Et Vonic a vu trouble, ma petite Jouanne, car Huguet, le pauvre bonhomme, n’a ni chaperon, ni plume noire. Il porte une salade rouillée qui n’a pas été fourbie depuis le temps du duc Jean. Quant à la malheureuse créature qui était couchée en travers de la selle, ce n’était pas un enfant, c’était un homme!
–Et qu’en sais-tu, quart de damné? dit Jouanne.
–Oh! mignonnette, te voilà bien marrie! Ce que j’en sais? Par ma foi, c’était moi qui allais aussi boire du cidre doux à Saint-Benoit des Ondes et qui étais en travers de la selle du bonhomme Huguet. A preuve que j’ai vu ton Vonic qui s’enfuyait en brayant comme un âne.
Un éclat de rire général accueillit cette conclusion. Jouanne se mit à pleurer, la pauvre enfant. Fier-à-Bras triomphait. Non pas que ce fût un méchant nain; au contraire, c’était un bon nain. Mais c’était un nain.
Il sortit de son plat et fit deux ou trois tours sur la table, les mains derrière le dos, marchant à pas comptés avec beaucoup d’importance. Son caprice était de changer maintenant la gaîté revenue en frayeur, comme il avait changé naguère la frayeur en gaîté.
Il glissa un coup d’œil vers la fenêtre et vit qu’un gros nuage allait passer sur le soleil.
Fort de cette observation, il tourna le dos à la lumière, attendit un instant, et s’écria tout à coup:
–Ce soleil me gêne! je le chasse!
L’ombre se fit comme par enchantement. Le nuage était sur le soleil. Les gens du Roz se regardèrent ébahis.
Le nain, apaisé par l’obéissance du roi des astres, reprit avec bonhomie:
–A la bonne heure! je le laisserai revenir bientôt.
Le nuage était épais et les petits carreaux de la cuisine avaient une honnête couche de poussière. Tous les objets, éclairés naguère si vivement, se plongeaient dans un demi-jour obscur. Le feu rougissait sous la cendre. On ne riait déjà plus.
–Si Vonic, le pâtour, avait vu le Maudit en personne, reprit encore le nain d’une voix sombre, ce n’est pas les fièvres qu’il aurait eues, c’est le mal dont on ne guérit point, les gars et les filles: le mal d’enfer, qui tue!
Dame Goton fit le signe de la croix. En ce moment, Mathurin, son époux, aurait pu l’appeler vieille sorcière sans qu’elle lui jetât son écuelle au visage, tant elle était réduite par la terreur!
Personne ne souffla mot.
–Il passe, de nuit, sur la grève, continua Fier-à-Bras en scandant chacune de ses paroles; il va tout seul. Son cheval est noir comme un charbon éteint, noir avec un triangle blanc entre les deux yeux. Il est grand. On voit sa tête au-dessus du brouillard comme la cime du mont Saint-Michel. Il est muet. Dans la forêt d’Andaine, j’ai vu les feuilles des arbres se tordre en pétillant et tomber désséchées, parce qu’il avait respiré!
Vous eussiez trouvé autour de la table toutes les figures pâles, tous les yeux agrandis ou baissés. Les hommes cherchaient dans leur pochette la croix bénite de leur chapelet. Le nain poursuivait, debout au milieu de la table, les bras croisés sur sa poitrine, et rythmant sa parole comme un chant:
–Entre Poritorson et Avranches, le sol est couvert de cabanes et de tentes. Les étrangers sont venus de tous les pays chrétiens pour honorer monseigneur saint Michel dans sa basilique.
Chaque jour la grève ouvre et referme ses sables sur bien des cadavres.
Car les étrangers ne savent pas les dangers des grèves.
Mais tous les cadavres qui se cachent sous le sable ne sont pas les victimes des tangues mouvantes.
L’homme de fer, le mécréant, l’ogre d’Allemagne, le comte Otto Béringhem, vient en aide aux tangues et à la mer.
On sait bien cela, les gars et les filles, mais qui oserait s’attaquer au comte Otto Béringhem, l’Homme de Fer?
Souvent la pauvre étrangère, qui a traversé tant de contrées pour arriver au terme du pèlerinage, s’endort sous sa tente avec son enfant à ses côtés. Quand l’aube vient, elle s’éveille. Son enfant n’est plus là, son enfant chéri.
C’est le comte Otto qui a glissé sa main damnée sous la toile de la tente.
Le fiancé a dit à sa fiancée: A demain!
Et les beaux rêves qu’il fait en attendant le jour!
Le jour se lève. Où est la fiancée?
Le comte Otto saurait le dire.
Voici un jeune garçon qui aura quatorze ans viennent Pâques fleuries. On lui apprend le catéchisme afin qu’il fasse sa première communion comme le fils d’un chrétien. Son père et sa mère ont épargné sur le nécessaire de chaque jour, pour lui donner un beau vestaquin de toile grise, feutrée de laine, et des sandales pointues en bon cuir tanné.
Oh! l’enfant heureux!
Les cloches sonnent à la paroisse. On sent les feuilles de roses et le buis coupé menu, comme un jour de Fête-Dieu! Qu’il vienne, l’enfant, avec ses habits neufs et ses cheveux blonds peignés par sa mère attendrie. Mais qu’il vienne! on l’attend.
Hélas! Seigneur! l’enfant ne viendra pas! Le comte Otto avait marqué d’une croix la pauvre porte de son père!…
On eût dit que le nain s’était transfiguré au feu d’une inspiration étrange et soudaine. Son visage pâle ressortait sous ses cheveux sanglants. Ses yeux brillaient. Sa voix avait de l’harmonie. Les gens du Roz étaient sous le coup d’un charme.
–S’il marche seul, le comte Otto, la nuit, sur son cheval noir, poursuivit encore le nain en changeant de ton, ce n’est pas qu’il manque de serviteurs.
Il a cinquante hommes d’armes mieux équipés que les gardes écossais du roi de France.
Il a un chapelain habillé en évêque, quoique notre Saint Père ne l’ait point mitré.
Il a douze chanoines hérétiques pour sa chapelle, qui est une cathédrale, quoique de croix sur l’autel point il n’y aît, vraiment.
Il a douze pages et douze damoiselles suivantes plus belles que des fées.
Il a de l’or, de l’or et des rubis, et des diamants et des perles!
Trois sorciers: un Sarrasin, un Napolitain et un Juif cherchent pour lui, le jour et la nuit, dans les grimoires, la science de l’immortalité.
Où dort-il?…
Écoutez! quand le ciel est clair, avez-vous vu, du rivage, ces points sombres qui tachent la mer embrasée?
Loin, bien loin, si loin que l’œil se fatigue à deviner ce qu’il voit.
Ce sont des îles.
Dans la plus grande de ces îles, le comte Otto a son palais, dont les colonnes sont d’or et de porphyre.
C’est là qu’il verse le sang des enfants et des femmes dans des vases de jaspe et de cristal.
C’est là!
Pour se défendre, il a la grande mer et l’aide du démon.
Il a ses hommes d’armes, sa lance et ses maléfices. Et cependant, il sera tué.
Allons! soleil! reviens si tu veux!
Fier-à-Bras avait guetté de l’œil le passage de la nuée. Le soleil, docile, inonda la vaste cuisine et fit danser de nouveau la poussière dans ses. rais larges et dorés.
Fier-à-Bras n’était plus un nain, c’était un géant.
Les bonnes gens du Roz avaient envie de s’agenouiller autour de lui et de baiser la poussière de ses sandales usées.
VII
L’EGLISE ET LE CIMETIÈRE
Table des matières
Fier-à-Bras l’Araignoire était évidemment satisfait dei l’effet produit par son éloquence. Il avait grand’peine à garder sa gravité. Des gens moins complétement subjugués que les braves paysans assis dans la cuisine du Roz auraient découvert, à des symptômes infaillibles, que la nature espiègle du nain allait bientôt prendre le dessus, et que tout ce lyrisme devait finir en comédie.
Par le fait, Fier-à-Bras était en équilibre entre deux fantaisies.
La première le poussait à prolonger cette solennelle épouvante qui serrait le cœur de son auditoire. La seconde l’excitait à faire jaillir brusquement le rire du beau milieu de cette terreur.
La chose était malaisée. Mais le nain n’était point modeste.
Eût-il été nain sans cela?
La première fantaisie cependant l’emporta. Il préféra le drame à la comédie. Seulement il changea encore une fois de ton et abaissa un peu le vol de son Pégase
–Mes amis, poursuivit-il en prenant cette voix de conteur sans emphase qui n’exclut point le mystère et appelle l’intérêt, l’Homme de Fer sera tué, devinez par qui? Voyons, devinez! Personne ne répond? je vous ai fait peur avec ce soleil? Oh! oh! je sais bien d’autres rubriques! Mais il ne s’agit ni du soleil ni de moi, ni des relations que nous pouvons avoir ensemble. Parlons du Maudit.
Le comte Otto Béringhem qui a la barbe bleue sera tué, non point par un tribunal de hauts barons et d’archevêques, comme Gilles de Laval, baron de Raiz;
Non point par les soldats du roi Louis de France;
Non point par les hommes d’armes de François de Bretagne;
Non point par la lance d’un chevalier;
Non point par la foudre de Dieu tout-puissant:
Le comte Otto Béringhem, l’Homme de Fer qui a la barbe bleue périra par la main d’une femme!
–D’une femme! répéta tout d’une voix l’assistance, réveillée à ce coup.
–D’une jeune fille, reprit Fier-à-Bras; et ce n’est pas moi qui le dis. Je ne suis pas sorcier, quoique vous en ayez, mes braves gens. Je ne suis pas non plus assez saint pour que Jésus ou la Vierge me révèle l’avenir… Avez-vous entendu parler d’Enguerrand le Blanc, l’ermite du mont Dol?
–Si nous avons entendu parler du bienheureux Enguerrand! s’écria dame Goton.
–Femme, retiens ta langue! fit Mathurin.
–De quoi! Tu m’empêcheras peut-être de dire que c’est le bienheureux Enguerrand qui a béni mon rosaire!
–Je dis que tu ferais mieux d’écouter!
–Et toi, tu ferais mieux de te taire!
–Patience des anges! s’écria Mathurin sans dents en serrant les poings. J’ai envie.
–De quoi? de quoi as-tu envie, l’homme? riposta la bonne femme en prenant sa posture de combat.
–La Goton, prononça Fier-à-Bras d’un ton sévère, les chapelets que bénit le saint ermite du mont Dol se changent en couleuvres dans la poche des méchantes femmes!
–Oh! gronda Mathurin,la femme doit avoir une couleuvre sous son tablier, alors, pour sûr!
–La paix! Le matin de la Noël dernière, le bienheureux Enguerrand était sur le pas de son ermitage avec sa vache blanche qu’il appelle Alba. L’Homme de Fer chassait à courre dans le marais. L’ermite faisait ses oraisons devant sa croix de pierre. La chasse était au pied du mont Dol. Une belle petite chevrette grimpa la bruyère et vint se cacher derrière la vache qui broutait à côté du saint homme. L’ermite étendit la main. Les chiens courants passèrent au loin, sans plus flairer la trace de la chevrette.
Mais un cavalier monta tout droit à l’ermitage, un cavalier à la barbe bouclée, noire avec des reflets bleus comme la mer.
–Je suis le comte Otto Béringhem, dit-il, fais retirer ta vache, vieillard, afin que je mette l’épieu dans le ventre de mon gibier.
–Tant pis pour toi, si tu es le comte Otto Béringhem, répondit l’ermite; ton gibier est à moi, puisqu’il est à l’ombre de ma croix de pierre. Passe ton chemin, et je prierai Dieu qu’il t’envoie des pensées de pénitence.
L’ogre se prit à rire.
–Moi, cagot, s’écria-t-il, je prierai le diable qu’il t’envoie de bonnes pensées d’amusette… Fais retirer ta vache!
Comme l’ermite ne répondait point, Otto leva l’épieu qui s’enfonça jusqu’au manche dans les flancs d’Alba, la vache blanche. L’ermite tendit encore la main. L’épieu sortit de la blessure et tomba à terre. Il n’y avait pas une seule goutte de sang au fer. La vache blanche continuait de brouter; la, chevrette s’était couchée et soufflait.
Le comte blasphéma et tira son épée.
Le saint ouvrit son livre d’évangiles.
L’épée du comte se courba au vent et se balança. Elle s’était changée en glaïeul.
–Oh! là, la! fit Josille. Ah! mon Dieu donc!
–Ah dame! ah dame! s’écria Pelo; c’est-i possible!
Et tout le monde d’ouvrir les yeux, la bouche et les oreilles! Mathurin et Goton s’étaient mutuellement oubliés, ce qui était le nec plus ultra de l’allégresse dans leur ménage.
–En glaïeul! répéta le nain; et qui fut penaud? je vous le demande! Le comte Otto jeta son épée et voulut s’élancer sur la chevrette. Le saint étendit la main pour la troisième fois. Otto recula en chancelant, comme si sa tête eût rebondi contre un mur de granit.
Il n’y avait pourtant rien, les gars et les filles, rien que la volonté du saint homme, qui était la volonté du Seigneur.
Le comte Otto voulut alors frapper l’ermite lui-même. Son bras retomba, inerte et paralysé, le long de sa hanche.
–Allons, dit-il, tu es plus avancé que moi dans la science magique, vieillard! Je te salue comme mon maître, et je te fais hommage. Si tu veux venir avec moi, dans mon palais des Iles, tu seras honoré, choyé, adoré! Tu boiras les vins d’Italie, de Grèce et d’Espagne dans des coupes d’or. De belles jeunes filles, blanches comme la fleur des lis ou dorées comme les topazes du sceptre de Salomon qui dort au fond de la mer Persique, dénoueront les cordons de tes sandales. A un signe de ta main, cent hommes d’armes se lèveront. La musique d’Orient bercera ton sommeil. Quand tes yeux s’ouvriront, ce sera pour admirer la danse enchantée des filles de Ptolémaïs ou de Tyr… Tu seras mon seigneur, si tu veux!
L’ermite lui répondit:
–Va-t’en!
Et comme l’Homme de Fer insistait, énumérant les joies païennes de son palais des Iles, l’ermite lui dit encore:
–Tu perds ta peine, réprouvé! J’ai mieux que cela: j’ai la croix de mon Seigneur Dieu!
Le comte Otto mit un genou en terre.
–Vieillard, dit-il, saint vieillard! je confesse ma faiblesse devant toi… oublie mes menaces; exauce ma prière: dis moi quelles seront ma vie et ma mort.
Le bienheureux Enguerrand ferma ses paupières et se recueillit.
Pendant cela l’Homme de Fer restait à genoux sur la terre mouillée.
–Je le veux, répliqua enfin le saint; je te dirai ta vie et ta mort.
–Or, c’est ici qu’il faut écouter, mes amis, dit Fier-à-Bras l’Araignoire en s’interrompant, ouvrez l’oreille et ne soufflez!
Dieu sait que les bonnes gens du Roz n’avaient pas besoin de ce stimulant nouveau. Le nain reprit:
–Voici ce que le saint Enguerrand, ermite du mont Dol, dit au comte Otto Béringhem: «Tu t’appelles Othon, du nom de ton grand-père qui est aux pieds de Dieu et n’ose plus prier pour toi; tu es réprouvé trois fois, puisque ton aïeul est un juste. Ta vie a été et sera: blasphémer le fort, écraser le faible. Tu es Satan sur la terre. Quand la Vierge Marie regarde du haut des cieux, Satan foudroyé retombe au plus profond de l’abîme… Homme de Fer, bourreau des femmes et des enfants, tu mourras de la main d’une jeune fille!»
C’était une pauvre petite église au clocher gris et pointu, levant son coq au-dessus des ifs du cimetière. A l’heure où le nain éblouissait les bonnes gens du Roz en leur faisant accroire qu’il commandait au soleil, la porte latérale de l’église s’ouvrit. Une femme entra.
Elle traversa la nef à pas lents et vint s’agenouiller devant l’autel.
A part cette femme, l’église était complétement déserte.
Le nuage opaque et noir qui couvrait le soleil jetait dans la nef modeste de mystérieuses obscurités. L’air humide rendait ces austères senteurs des églises: parfums perdus d’encens, sueurs des dalles, haleine des vieux saints dans leurs niches de pierre.
Reine de Kergariou, car c’était elle, resta un instant prosternée, puis elle fit le tour de l’autel et gagna le chœur.
Au milieu du chœur, il y avait deux pierres tombales. Sur la première se lisait le nom de Messire Hugues de Maurever; sur la seconde le nom d’Aubry de Kergariou.
Entre les deux tombes, il y avait un coussin, affaissé par le fréquent usage.
C’est que Reine venait là tous les jours depuis cette nuit où vint le messager de deuil qui lui dit: «Messire Aubry est mort!»
Mort, l’épée à la main, comme un noble homme, avec un coup de lance à travers la poitrine.
Oh! c’est que ç’avait été une belle, une fidèle tendresse entre Aubry et Reine, depuis les jours de leur enfance: une de ces tendresses que le danger relève et qui grandissent devant l’idée de la mort.
Reine se souvenait ici. Une nuit Aubry, prisonnier, était dans la cage de granit, sous les fondements du couvent de Saint-Michel; Reine vint, malgré la mer et les sentinelles, pour lui tendre la lime qui devait couper ses chaînes, et le bout de ses doigts à baiser.
Que de souffrances, mais que d’espoirs! souffrances guéries, espoirs couronnés par la bénédiction du mariage.
Et l’enfant que la bonté de Dieu leur avait donné plus tard, autour de son berceau que de larmes douces et que de chers sourires! Il avait les grands yeux de Reine et les beaux cheveux d’Aubry. C’était le fils de l’amour chrétien; c’était l’héritier; c’était le trésor!
Reine venait ici parler du cher enfant à la tombe de l’époux tant pleuré.
Hugues de Maurever, lui, le père de Reine, était mort dans son lit, le crucifix sur la bouche. En mourant, il avait dit: «Dieu sauve la Bretagne!»
Et parmi les amertumes de son agonie, le voile de l’avenir s’était soulevé. Il avait pleuré d’avance la Bretagne morte, lui, le vieux Breton, à l’heure de mourir.
Reine était agenouillée sur le coussin entre les deux dalles. Le temps s’écoulait; l’église restait déserte. Reine priait et songeait tour à tour.
Au dehors, parmi les tombes vassales du cimetière, il y avait une. croix en granit noir de Fréhel. Sur la croix on lisait:
Priez pour Simonnette Le Priol, femme de Jeannin, écuyer.
Et des fleurs, et une couronne toute fraîche, pieux ouvrage de Jeannine, qui ne laissait point passer une seule matinée sans visiter le tombeau de sa mère.
Comme l’église, le cimetière avait un hôte, un seul: Jeannin, le mari veuf de Simonnette.
Elle s’en était allée, toute jeune et toute belle, la pauvre Simonnette, un soir de printemps, exhalant son dernier soupir avec les premiers parfums des fleurs de mai. Elle avait été femme dévouée et tendre.
Jeannin se tenait debout, sous le feuillage sombre de l’if. Sa tête était découverte; ses cheveux blonds, que le casque ne comprimait plus, enflaient leurs boucles lustrées autour de son front pur et ferme, où pas une ride ne se montrait. La beauté singulière de Jeannin n’avait rien d’efféminé; sa chevelure, il est vrai, eut paré même un front de femme, mais le bronze de son mâle visage dessinait fièrement les grandes lignes de ses traits.
Franchise, force, vaillance, douceur, simplicité par trop naïve, peut-être, telle était l’expression de sa figure.
Lui aussi tournait un long et mélancolique regard vers le passé heureux.
Les mille bruits de la campagne venaient à lui sans troubler sa méditation. Il était immobile: une larme se balançait aux cils baissés de sa paupière.
Le soleil s’inclinait à l’horizon, lorsqu’il s’éveilla de ce rêve triste et bien-aimé. Il baisa le pauvre nom de Simonnette sur la croix de granit.
A ce moment, madame Heine sortait de l’église. Elle venait de baiser le nom d’Aubry sur la pierre tombale. Elle tendit la main au bon écuyer.
–C’était une bonne et digne créature! murmura-t-elle.
–Et qui vous aimait, noble dame, ajouta Jeannin d’une voix tremblante, du meilleur de son cœur!
Reine regarda la croix; elle retira sa main, où l’écuyer mettait respectueusement ses lèvres.
–Jeannin, dit-elle avec une émotion soudaine; ne crois pas que je déteste ta fille…
–Oh! noble dame! qui pourrait penser cela…
–Ne me juge pas, poursuivit madame Reine comme si elle ne l’eût point entendu, n’essaye pas de me juger! Ils sont heureux ceux qui sont là, bien heureux!
Elle montrait du doigt la terre du cimetière. Sa tête s’inclina sur sa poitrine; quand elle se redressa, l’expression de sa figure avait changé complétement.
–Écoutez, ami Jeannin, reprit-elle avec sécheresse; il faut marier Jeannine à quelque honnête homme de sa condition. Il est temps. Je le veux!
VIII
COMPÈRE GILLOT
Table des matières
Le mont Saint-Michel était comme un géant sombre au milieu des grèves inondées de lumière. Sur le rocher noir, les hautes et fortes murailles se dressaient, surmontées par les édifices du monastère, au-dessus desquels l’église s’élançait hardiment. Au-dessus de l’église, la Merveille tenait en équilibre son campanile fier, couronné par la statue d’or de l’Archange.
Les vitraux de l’église brillaient comme autant d’étincelles au milieu de cette masse d’ombre, et la statue ailée de saint Michel s’enflammait de tous les rayons de midi.
Il y avait au dernier étage des bâtiments qui servaient de retraite aux religieux, une petite cellule dont la fenêtre étroite s’ouvrait sur la baie. On voyait de là Cancale, la Houle, les côtes de Cherrueix, Tombelène et les îles, quand le jour était clair. Cette cellule était si haut montée qu’elle atteignait presque la base du campanile. Un pauvre vieux moine convers l’habitait.
Un moine qui avait été soldat dans sa jeunesse, car il contait de bonnes histoires de guerre. Ses jambes de soixante ans devaient peiner grandement, quand il montait les centaines de marches qui conduisaient à son réduit. Mais il était encore vert et il avait du courage. On l’appelait frère Bruno. Ses ennemis (qui n’a pas d’ennemis en ce monde méchant?) l’avaient sur nommé Bruno la Bavette.
Ce sobriquet faisait allusion au flux de paroles qui était la maladie chronique, incurable de l’excellent moine convers.
C’était à peu près l’heure où s’achevait le dîner des maîtres au manoir du Roz. Frère Bruno était seul dans sa cellule, ce qui ne l’empêchait point de causer très activement.
–Oui, oui, bien! disait-il en arrangeant les draps de sa dure couchette; oui, oui, oui… oui, oui… oui! C’est moi qui me trompais, j’en conviens; c’est tout ce que peut faire un homme!… Et en voilà assez, n’est-ce pas? Puisque j’avoue que je me suis trompé, c’est fini! Errare humanum, comme dit le prieur; perseverare autem diabolicum! Quoiqu’on se trompe souvent de bonne foi! Et alors… mais voilà! Je croyais que c’était en l’an vingt huit, et je me rappelle bien à présent que c’était avant ma querelle avec Benoît de Gévezé, qui me donna un coup de cisaille à couper les haies, pour ce que j’avais crié à sa ménagère en sortant de vêpres: Dieu vous garde! ma jolie Catiche! Et ça me fait souvenir de son frère. le frère de Catiche, s’entend, qui était pour lors le beau-frère de Benoît et qui s’appelait… qui s’appelait…
–Bernard, pardienne, mon vieux!
–Non, mon fils, ce n’était pas Bernard…
–Mais si…
–Que nenni! que nenni! Je n’ai pas la berlue!
–Est-il entêté, ce vieux baudet!
–Bon te voilà parti! Tu te mets en colère pour rien! on discute et on ne se fâche pas! C’est ma manière à moi. Si tu veux te fâcher, je n’en suis plus.
L’interlocuteur à qui frère Bruno avait avoué loyalement qu’il se trompait était frère Bruno la Bavette. L’homme à qui frère Bruno reprochait avec modération ses emportements était pareillement frère Bruno.
Le bonhomme était arrivé à cette suprême perfection de la science bavarde qui se passe de la réplique ou plutôt qui se la donne. Narcisse s’admirait dans le cristal des fontaines. Le bavard, parvenu au summum de son art, n’a même pas besoin d’un écho pour prolonger son ingénieuse et solitaire causerie.
Il cause, il discute, il prouve, il refute. On a vu des bavards, dédaignant le duo monotone, se lancer dans le trio et aborder même les difficultés de la partie carrée. Entre tous les mortels, ces bavards sont heureux.
La chaleur que frère Bruno mettait dans sa discussion avec lui-même, l’empêcha d’entendre un bruit provenant de la marche d’un homme qui furetait avec précaution dans le corridor. Cet homme n’était ni un moine ni un habitué du couvent, car il semblait aller un peu à l’aventure.
Ce pouvait être un des nombreux pèlerins qui affluaient au Mont depuis quelques semaines. Ce pouvait être aussi un vassal de la suite du roi de France.
En admettant cette dernière hypothèse, le costume de notre homme ne faisait, en vérité, point d’honneur à la magnificence du plus puissant monarque de ce siècle. Il portait des chausses étriquées en futaine grise, qui accusaient un long usage et se pelaient aux jointures de ses jambes maigres. Son surcot de drap brun affectait au contraire une certaine ampleur. Sa coiffure était un bonnet à bateau, dont lesbords repliés carrément formaient cette visière tombante qui caractérise encore de nos jours les devantières des pêcheurs montois.
Sur sa poitrine, entre les plis de son surcot, on apercevait pourtant les deux bouts d’une chaîne dorée, qui devait soutenir un objet caché dans son sein.
Ce personnage avait dans son allure quelque chose de particulièrement mystérieux.
Quinze ou vingt cellules donnaient sur le corridor, Notre homme au surcot brun marcha de porte en porte, lisant les noms de religion écrits sur chacune d’elles.
–Frère Pacôme, frère André, frère Hilaire…
Il passait. Ce n’était ni à frère Pacôme, ni à frère André, ni à frère Hilaire qu’il voulait présentement parler.
Enfin, il lut sur une des dernières portes: Frère Bruno.
Il s’arrêta, et sa main sortit des larges manches de son surcot pour tirer la petite corde qui pendait au dehors, et qui communiquait avec la targette intérieure.
Mais sa main hésita au moment d’ouvrir, et il se prit à écouter.
–Allons! grommela-t-il, voilà je ne sais combien de centaines de marches raides montées en pure perte! le bonhomme n’est pas seul!
–Non, disait-on dans la cellule; non, moi je ne comprends pas ça! Entre amis, pourquoi se disputer?
–Mais qui songe à se disputer avec toi, mon cher camarade?
–Toi! c’est clair!
–Pas du tout! c’est toi! ton caractère est insupportable!
–Ah ça! se dit notre homme au surcot brun, qui avait déjà fait deux ou trois pas pour se retirer: ces gens se querellent avec une seule voix!
Il revint et mit son œil au trou de la ficelle. Quand il se redressa, son visage bilieux et jaune, où brillait une remarquable intelligence, était éclairé par un rire silencieux. Il tira la ficelle sans plus hésiter et entra dans la cellule.
–Oh! oh! s’écria frère Bruno en interrompant brusquement la dispute commencée; bonjour, l’homme! Vous auriez pu frapper avant d’entrer.
–Mon digne frère. commença l’étranger.
–Bon! bon l’ami! vous paraissez avoir la langue bien pendue. Mais, je n’aime pas beaucoup les bavards.
–C’est ce qu’on dit, mon frère.
–Pour ça, je suis bien connu! Donc, réglez-vous là-dessus, je vous prie. Soyez bref, concis et précis.
–Je tâcherai, mon frère.
–Comment vous appelez-vous? Qui êtes-vous? Que voulez-vous?
–Mon frère, répondit doucement l’étranger que ce ton important du moine servant ne semblait offenser en aucune manière, je m’appelle Gillot du nom de mon père, taillandier de fer à Tours en Touraine, et Pierre sur les fonds du saint baptême. Je suis valet de maître Olivier le Dain, barbier juré du roi, et je viens de la part dudit maître Olivier pour vous demander des renseignements.
–Maitre Olivier le Dain et maître Tristan Lhermite! murmura le moine; le rasoir et la corde! Et pourquoi maître le Dain n’est-il pas venu lui-même!
–Le service de Sa Majesté…
–Bien! bien! l’homme! vous devriez dire à votre honoré maitre de vous faire un peu le poil, car vous l’avez long et rude.
Pierre Gillot eut un humble et honnête sourire.
–Mon cher frère Bruno, dit-il, vous êtes d’un caractère joyeux et tout aimable. C’est le prieur claustral qui vous a indiqué à mon maitre, lui disant que vous connaissiez par le menu toutes les familles des pays dolois, dinannais et malouin, sachant les chroniques…
–Ah! la langue! la langue que vous avez, notre ami! s’écria Bruno; mes oreilles en tintent! Quant à savoir de bonnes aventures, oui, oui! Et des chroniques, passablement! Pourquoi? Parce que j’ai porté l’épée avant de grener le rosaire…
–Vraiment! interrompit Pierre Gillot.
–Pour Dieu! laissez-moi souffler un pauvre mot! Vous me rappelez, pour la figure que vous avez citron et pour la voix que vous avez doucette, le pauvre Alary de Tréguier, qui fut pendu en l’an trente-six, pour le vol d’un encensoir à la chapelle de Saint Gabin.
Pierre Gillot se signa.
–Le vol d’un encensoir, mon frère! s’écria-t-il.
–Oh! fit Bruno mécontent; croyez-vous être meilleur chétien que moi, l’homme? Cela me fait souvenir…
Pierre Gillot lui prit la main d’une façon toute insinuante.
–Souffrez que je m’acquitte de mon message, dit-il, je ne suis qu’un pauvre serviteur, et si je tardais à revenir, on me gronderait. Parmi les familles de la frontière bretonne, j’entends les familles nobles, mon maître voudrait en trouver une, ou plutôt un membre de cette famille-là, qui fût en situation de tenter un coup hardi pour acquérir une fortune nouvelle ou pour reconquérir une fortune perdue.
–Oui-dà! et c’est maître Olivier qui tient cette fortune dans sa main?
–Maître Olivier. ou le roi de France.
–Oui-dà! répéta frère Bruno, eh bien, Pierre Gillot, mon ami, toutes les familles bretonnes, de même que toutes les familles des autres pays, aiment assez à faire fortune quand elles sont pauvres. Quand elles sont riches, elles ne répugnent pas beaucoup à augmenter leurs domaines. C’est donc une question de hardiesse…
–Précisément.
–Ou d’honneur! acheva le moine convers qui regarda son interlocuteur en face.
Celui-ci baissa les yeux.
–Et peut-on savoir, mon ami Pierre Gillot, de Tours en Touraine, reprit Bruno, à quoi maître Olivier le Daim compte employer la susdite hardiesse?
–A une œuvre loyale, mon frère, qui rapprochera le roi de France et le duc de Bretagne.
–Ah! que tu parles bien pour un valet de barbier, mon ami Gillot, que tu parles bien! Alors, c’est une famille honorable qu’il te faut?
–Très-honorable.
–Et dont le chef soit un peu prêt à tout? Car c’est un homme que tu demandes?
–C’est un homme.
–Un chevalier?
–S’il se peut.... En tous cas, un gentilhomme qui ait ses entrées auprès du duc François.
–Ah? que je vois bien ton affaire, mon Gillot! Un trop grand seigneur ne te vaudrait rien?
–C’est vrai.
–Tais-toi, mon homme! ta langue te perdra! un trop grand seigneur ne se risquerait pas assez, n’est-ce pas? Mais un pauvre chevalier, brave comme un lion, ambitieux comme on l’est quand on a un fils de dix-huit ans qu’on voudrait mettre sur un trône, tant on l’adore, cet enfant-là!… Un chevalier connu personnellement du duc François… chéri de ses pairs, idolâtré de ses vassaux…
–Où est-il ce gentilhomme? demanda Gillot vivement.
–Où il est, mon compère Gillot, de Tours en Touraine? dit Bruno avec un sourire sec. Il est là où nous irons tous, sur la semaine ou bien le dimanche, comme disait le greffier Rocher, qui était en même temps marguillier de l’église de Fougères. Il est au cimetière, là-bas, en la paroisse du Roz, qui était de son domaine.
Pierre Gillot avait froncé légèrement le sourcil.
–Ah! mais! s’écria le moine, voilà qui faisait un chevalier, ce messire Aubry de Kergariou! le petit Jeannin, du bourg des Quatre-Salines, que j’appelais autrefois Peau-de-Mouton (à cause qu’il en portait une trouée en guise de surcot, mon compère) et qui est aujourd’hui un homme d’armes aussi robuste que Dunois ou Pothon, mais je parle du temps passé, le petit Jeannin m’a conté la mort de messire Aubry. Ah! mon compère Gillot, de Tours en Touraine, sa mort fut celle d’un héros et d’un saint! Ce fut devant Montlhéry, cette nuit où le roi Louis abandonna son camp et son armée pour se sauver en Normandie.
Pierre Gillot se détourna et fit mine de regarder la mer par la petite croisée de la cellule.
–Messire Aubry, continua Bruno, avait été séparé de ses bonnes lances, il était entouré par les Français qui ne donnaient guère merci aux Bretons, vous le savez bien; messire Aubry était seul avec maître Loys, son grand lévrier noir, qui ne le quittait jamais et qui était déjà vieux. Ce maître Loys a laissé une chienne, Dame-Loyse, qui est au logis là-bas. Donc, la lance de messire Aubry se brisa, son épée se rompit, sa hache d’armes tomba en morceaux avant qu’il eût une seule blessure. Mais quand sa main fut désarmée, on le perça tout à loisir. Le petit Jeannin courait les champs à la recherche de son maître; il le trouva au milieu d’une demi-douzaine de Français morts. Maître Loys, éventré, baignait dans son sang et ne respirait plus. Messire Aubry leva la tête et dit:
–Ma vie à mon seigneur le duc, mon âme à Dieu, ma dernière pensée à madame Reine et à mon cher enfant.
–Ah! ah! fit Pierre Gillot qui écoutait avec résignation, il y a un enfant?
–Un beau jeune gentilhomme.
–Quel âge a-t-il?
–Attendez, mon compère…
Frère Bruno se mit à compter sur ses doigts.
–C’était en l’an cinquante, murmura-t-il; cinquante, je dis bien; le vieux seigneur Hue de Maurever avait ajourné notre duc François Ier à comparaître dans quarante jours devant le tribunal de Dieu, pour répondre du meurtre de son frère, Monsieur Gilles de Bretagne. Le duc François avait mis à prix la tête de Monsieur Hue. Le coquin de Méloir voulait épouser Reine, fille du vieux chevalier; il se mit aux trousses du père pour avoir la fille. Comment trouvez-vous cela? Les soudards de Méloir incendièrent le village de Saint-Jean et les vassaux de Maurever, quittant leurs maisons brûlées, vinrent se réfugier au rocher de Tombelène avec leur maître… Ah! ah! j’y étais aussi, car je m’étais échappé du couvent pour aller me battre… de quoi, mon compère, Gillot, de Tours en Touraine, j’ai dû faire pénitence, c’est vrai, mais je m’en étais donné! ah! glorieux archange! nous élevâmes un rempart en une nuit. C’est là que je vis bien que Jeannin, le petit coquetier, deviendrait un fier homme d’armes; je lui disais: Peau-de-Mouton, mon ami… Mais s’il fallait répéter tout ce que je lui dis cette nuit-là, nous resterions ici jusqu’à demain matines. Il y eut de bons coups. Le chevalier Méloir mourut ensablé dans les lises, parce que Peau-de-mouton, qui avait les cheveux blonds comme une fillette, s’était déguisé en fée des Grèves pour tromper sa poursuite. Mon compère, entendîtes-vous parler quelquefois de la fée des Grèves?
–Non, jamais, répondit Pierre Gillot sans défiance.
–Eh bien! reprit frère Bruno la Bavette, je vais vous conter par le menu dix ou douze bonnes aventures qui vont nous mener tout doucement jusqu’à L’heure du souper. Asseyez vous là, mon compère.
–Mon bon frère, répliqua Gillot, je veux bien m’asseoir, car je me plais singulièrement en votre compagnie, mais j’écouterai une autre fois vos aventures. Aujourd’hui occupons-nous des ordres de mon maître.
–A votre volonté, mon ami: Dieu merci, je n’aime pas beaucoup raconter des histoires. Où en étions-nous? à l’âge de l’enfant que vous vouliez connaître. Eh bien! l’enfant qui s’appelle Aubry, comme son père, peut avoir dix-sept ans et demi.
–C’est trop jeune.
–Il s’agit donc d’une bien importante besogne!
–Une affaire d’État.
–Aïe! mon compère! s’écria le moine; une affaire d’État menée par le Dain le barbier! ça doit être noir comme sac à charbon! Je ne suis pas encore descendu plus bas que l’église depuis l’arrivée du roi de France au monastère, car mes pauvres jambes n’en veulent plus, mais j’ai ouï dire que cet Olivier le Dain était l’âme damnée de son maitre.
–Si vous connaissiez le roi, mon bon frère… commença Pierre Gillot.
–Je le connais de renommée, mon compère…
–Écoutez, interrompit Gillot; le prieur m’a affirmé que vous étiez un homme de grand sens et de bon conseil.
–C’est donc pour me tenir en humilité chrétienne que le prieur me dit toujours à moi que je suis un vieux fou!
–Le temps me presse et mon maître m’attend. Avec vous je ne veux pas aller par quatre chemins; je suis venu parce que je sais que vous avez d’anciennes relations d’amitié avec ce Jeannin dont vous avez prononcé le nom.
–Jeannin des Quatre-Salines?
–Jeannin l’homme d’armes, qui sera chevalier demain, si vous voulez.
–Merci Dieu! s’écria le moine, si je le veux! Jeannin est la meilleure lance du monde entier, mon compère! et son cœur vaut dix fois mieux que sa lance! mais.
Il s’arrêta et regarda pour la seconde fois en face son mystérieux visiteur.
–Mais depuis quand, acheva-t-il, les valets de barbier, mon compère Gillot, de Tours en Touraine, peuvent-ils conférer le noble ordre de chevalerie?
IX
CHARLES ET ANNE
Table des matières
C’est uniquement parce que Pierre Gillot, de Tours en Touraine, était valet de barbier que nous avons mis une sorte de négligence à peindre sa personne. Pourquoi faire un portrait en pied d’un si pauvre hère, quand les pages de ce livre fourmillent e noms nobles? quand nous aurons sans doute à nous occuper de son illustre maître, Olivier le Dain, comte de Meulon? et même du maître d’Olivier le Dain, Louis de France?
Il est bien vrai que l’art ne tient pas compte des grades. Callot, mis en face d’une armée, néglige le général pour dessiner l’humble goujat, dont les loques se drapent mieux sous le crayon.
Charlet, l’Appelles de notre Olympe soldatesque, ne quitte le caporal que pour la cantinière, et la cantinière que pour le conscrit.
Nonobstant ces exemples, nous sommes bien résolus à ne point vous dire combien de rides Pierre Gillot avait sous l’œil droit quand son sourire félin et un peu sournois éclairait son bilieux visage. Nous vous tairons cette circonstance qu’il croisait volontiers ses jambes l’une sur l’autre, alors qu’il était assis. Nous ne vous apprendrons même pas que, devançant les âges, il tournait ses pouces bellement comme nos oncles poudrés, amis de l’Encyclopédie et guillotinés par elle.
Et pourtant Pierre Gillot n’était pas le premier venu. Mais nous aurons à vous reparler de lui.
A cette question du bon frère convers: «Depuis quand les valets de barbier confèrent-ils le noble ordre de la chevalerie?» Pierre Gillot baissa les yeux et frotta du revers de sa manche une tache qu’il avait à ses chausses.
Avez-vous vu les chats lisser leurs poils quand va tomber la pluie?
Frère Bruno le regardait en homme qui vient de frapper un grand coup.
–Eh! eh! mon digne frère, murmura Gillot tout doucement, vous devez être un peu clerc, puisque vous portez le froc depuis longtemps. Voici une anecdocte que vous avez pu lire dans l’historien Trogue Pompée, abrégé par Justin: Philippe, roi de Macédoine, père d’Alexandre-le-Grand avait un ministre qui avait une femme, qui avait un cousin, qui avait un joueur de flûte, qui avait un chien. Le chien devait avoir un philosophe, mais l’histoire garde le silence à cet égard. Un Illyrien qui s’appelait Philopator ou Philométor, suivant qu’il avait empoisonné son père ou sa mère, eut fantaisie de gouverner une ville de Cappadoce… A qui pensez-vous qu’il s’adressa?
–Au roi? répondit frère Bruno.
–Non pas.
–Au ministre?
–Du tout.
–A la dame?
–Point.
–Au cousin alors?
–Pas davantage.
–J’entends, il alla au joueur de flûte.
–Vous n’y êtes pas encore, mon frère! il alla au chien, après s’être muni d’un bon morceau de viande qu’il lui offrit avec respect. Le joueur de flûte était fou de son chien, le cousin écoutait le joueur de flûte, la dame avait confiance dans le cousin, le ministre aimait la dame, le roi détestait le ministre: l’Illyrien, de fil en aiguille, eut son gouvernement.
–Ah! par exemple! s’écria le frère Bruno, voilà une bonne aventure! Voulez-vous me la redire pour que je puisse la conter couramment?
Pierre Gillot répéta son ancedocte avec une parfaite obligeance.
Et la date? demanda le moine; car j’aime à dire: C’était en l’an.
–C’était en l’an340avant Jésus-Christ, mon frère.
–En l’an340avant Notre Seigneur, grommela Bruno, qui faisait son travail mnémotechnique: Fillot-Patte-d’or d’Arménie qui achète de la viande au levrier du joueur de vielle du cousin de la femme du ministre de Philippe, père d’Alexandre-le-Grand… Est-ce bien cela?
–Parfaitement.
–Le chien devait avoir un nom? Et le joueur de musique aussi? c’est égal, ma foi, compère, vous êtes un camarade de joyeux déduit, et je serai bien aise de vous rendre service. C’est donc de mon ami Jeannin que vous avez besoin?
–Pas moi, mais bien mon maître.
–Alors que signifie l’histoire du levrier?
–Pasques-Dieu! murmura Pierre Gillot, voici un vieux retors!… L’histoire du chien, mon frère, vient comme il faut, en ce sens que Jeannin aura affaire à moi.,
–Et que lui direz-vous?
–Mon frère, il y a de riches et nobles héritières à la cour de France; ce Jeannin est-il marié!
–Il est veuf.
–Sans enfants?
–Il a une fille belle comme les amours.
–A la cour du roi de France, mon frère, il y a de nobles et riches jouvençeaux.
–J’entends bien, mon compère, mais ce que je veux savoir…
–C’est le secret d’État, n’est-ce pas?
–Juste!
Pierre Gillot rapprocha son siège. Il eût fallu être plus expert que le frère Bruno pour découvrir le travail soudain et rapide qui se faisait dans la tête de cet homme. Son visage ne changeait point. Sa parole restait douce et tranquille.
–Aimez-vous les Anglais! demanda-t-il en fixant sur le moine ses regards subitement relevés.
Le moine crut le voir pour la première fois.
–A peu près comme le chaud-mal, mon compère.
–Eh bien! ce qu’on veut faire a trait aux Anglais.
–Voyons un peu cela.
–’C’est une négociation prise de très loin, et qui se rapporte encore pour un peu à l’anecdocte de Trogue-Pompée, car enfin on pourrait aller tout droit à M. Tann’eguy du Chastel, sinon au duc de Bretagne, mais on a le temps, tout le temps, puisque madame la reine n’est encore enceinte que de trois mois.
–La reine de France! interrompit Bruno qui ouvrit de grands yeux.
–Oui, mon frère, la reine de France, et cette fois, maître Coictier le médecin du roi, a dit que madame Anne de Beaujeu aurait un petit frère, un dauphin, par Notre-Dame du Plessis!… Et maître Coictier n’a jamais fait erreur en sa vie!
–Ça me rappelle, dit Bruno en riant, l’aventure de Michel Savon, le vétérinaire de Rohan. Il devinait, rien qu’à peser un œuf frais, s’il y avait dedans un cochet ou une poule. Michel Savon est mort en l’an quarante-deux, au lieu de la Grand’Lande, sous Miniac-Morvan. Sa veuve est borgne d’un œil, et sa fille aînée a épousé le messager du vieux bourg de Miniac, qui avait trois enfants de sa première, Yvonne Le Seiche, de Janzé, d’où viennent les poulardes. Ce fut Joson Pillioux, le premier mari de cette Yvonne là, qui mit le feu au clocher de Bécherel en revenant ivre de la noce de son frère, Hervé Pillioux, corroyeur de son état, maintenant trépassé… Mais dites-moi vos secrets d’État, mon compère Gillot, de Tours en Touraine: vous voyez bien que je ne suis pas bavard! On me hacherait menu comme chair à pâté avant de m’en arracher une parole!
Pendant que Bruno parlait, l’homme au surcot brun souriait d’un air bien honnête, ce qui ne l’empêchait point de réfléchir.
–Vous devez être discret comme un saint de bois, mon bon frère, dit-il, cela se voit du reste! et je n’hésite pas un seul instant à vous confier les destinées de la France.
Frère Bruno se redressa et prit l’attitude qui convient à un homme dont les oreilles vont entendre un oracle.
–Entre la Bretagne et l’Anglais, reprit Pierre Gillot, Dieu a mis la grande mer; entre la France et la Bretagne, Dieu n’a mis qu’un ruisseau: qui userait prétendre que Dieu fait les choses à l’aveugle ou à la légère? La Bretagne est à la France comme le fleuve est à l’Océan, comme le bras est au corps. Cela doit être; cela sera!
–Mon compère, dit Bruno, vous m’avez ouï parler tout à l’heure de M. Hue de Maurever, seigneur du Roz, de l’Aumône et de Saint-Jean des Grèves?
–Celui qui ajourna le duc François Ier au tribunal céleste?
–Précisément. Si j’en reviens à lui, c’est que Jeannin, mon ami, était son serviteur, et que M. Hue songeait bien souvent à ce que vous dites.
–Il était de mon sentiment? demanda Gillot avec rivacité.
–Comme le patient est de l’avis du bourreau qui lui crie: Il faut mourir! Non, non, mon compère! Celui-là tait un Breton du vieux sang! Mais ce que vous désirez, le redoutait et cela me frappe. Vous plaît-il que je vous récite la manière de prophétie que M. Hue nous fit à on lit de mort?
–Cela me plaît! répondit Gillot sans hésiter.
Frère Bruno n’était point habitué à pareil empressement. Il se sentait véritablement grandir devant cet homme qui lui confiait, des secrets d’État et qui ne demandait pas mieux que de l’écouter.
–C’était au manoir du Roz, reprit-il, là-bas, de l’autre côté de la mare Saint Coulman. Je me trouvais là pour une visite d’amitié que je faisais à la pauvre Simonnette. Le Priol, la défunte femme de Jeannin. M. Hue tremblait son agonie depuis le matin. Quand le soir tomba, il dit au prêtre:
«Appelez mon fils Aubry, ma fille Reine et le petit Aubry leur enfant; appelez monsieur mon cousin Morin de Maurever, seigneur du Quesnoy, appelez Berthe sa fille; appelez Jeannin, le brave homme… et tous, et toutes, car je vais rendre mon âme à Dieu, mon créateur.»
Ils vinrent tous. Et ils étaient beaucoup qui pleuraient, parce que Maurever avait vécu en gentilhomme et en chrétien: doux aux faibles, dur aux forts. Messire Aubry et madame Reine lui donnèrent la main. Il me semble encore entendre la voix du vieillard lorsqu’il se leva sur son séant pour la dernière fois.
«Mes amis, dit-il, mes serviteurs et mes enfants, voici l’heure de ma mort. Je vais prier pour vous dans un meilleur monde. Ne me regrettez pas. J’ai trop vécu.
» Aubry Ier, mon gendre et mon ami, tu me suivras de près; Reine, ma fille, économise tes larmes: tu souffriras cruellement et longtemps sur cette terre.
» Aubry II, mon petit fils, tu verras la Bretagne mourir.»
Pierre Gillot tressaillit comme on fait à un choc violent.
–Si vous voulez, mon compère, fit Bruno, je n’en dirai pas davantage.
–Si fait mon frère, si fait! mes nerfs ont cinquante ans bientôt. Ils ne me demandent plus licence pour tirailler mes membres.
–Vrai Dieu, compère, moi j’ai vingt années de plus que vous. Mes nerfs ne se tiennent que trop en repos! Mais je continue, puisque c’est votre bon plaisir. M. Hue dit donc ceci:
«Aubry, mon petit-fils, tu verras la Bretagne mourir!»
Il fit un silence, pendant quoi on n’entendit que le bruit des sanglots contenus, il regardait le ciel de son lit où deux lévriers brodés soutenaient l’écusson de Bretagne. Ses yeux éteints revivaient et s’inspiraient.
Honte à nous, reprit-il d’une voix changée; malheur à nos enfants!
Honte à nous, qui avons péché contre Dieu! malheur à nos enfants qui subiront Je joug étranger et qui perdront le nom de leur pays!
Écoutez! nos pères sont venus de Galles et de Cornouailles. Mais ce sont des Saxons et des Normands qui sont maintenant aux pays de Curnouailles et de Galles. Ne vous faites pas Anglais!
Le Français vient. Bretons! ô vieux fils de Murdoch! où sont vos lances?
Ne vous faites pas Français!
Mettez plutôt votre sang dans la rivière de Couesnon qui s’élargira comme une mer pour séparer les Français des Bretons!
Écoutez! voici les lances de Bretagne; voici les épées le Léon et les épées de Tréguier! Voici les chevaliers de Kerne! Voici les hommes d’armes de Quimper! Nantes! Rennes! Vannes! Saint-Malo! Dol et Pontivy! bonnes villes, soldats vaillants! Fougères, Vitré, Morlaix, Lannion, Guingamp, Redon, Monfort, Lamballe, Moncontour, Hennebon! La France a-t-elle plus de cités que nous et le plus fortes? car j’oublie Châteaulin, Combourg, Lou-déac, Saint-Pol, Paimpol, Brest, le grand port de mer; Pontorson, Quimperlé, Châteaubriand, Ploërmel et Guérande! C’est un ancien royaume que notre Bretagne! Combattez et mourez: ne vous faites pas Français!
Mes parents, mes enfants, mes vassaux, je suis content de mourir, puisque ceux qui vivront vivront déshonorés.
Écoutez! les années ont passé. La France a reculé devant le jeu de l’épée. Louis XI est mort, mais son esprit cauteleux lui survit…»
–Eh bien! mon compère! s’écria ici Bruno, qu’avez-vous donc!
Les dents de Pierre Gillot avaient claqué à ce mot «Louis XI est mort,» et il était tout blême.
–Allez toujours! dit-il.
Et il ajouta tout bas:
–Les rois sont mortels, je le sais bien.
–C’est vous qui le voulez, reprit Bruno, remarquant son trouble avec étonnement; je continue. Il disait donc tout cela, le vieux seigneur à l’agonie. Il disait… Mais vous m’avez coupé le fil de mon inspiration et je ne sais plus comment le renouer. En un mot comme en mille, M. Hue nous annonça très-clairement qu’après le décèsde Louis XI, il y aurait du nouveau; que la Bretagne ne serait point conquise par le fer, mais bien escamotée, qu’un mariage se ferait…
–Un mariage! répéta Pierre Gillot dont l’émotion était extraordinaire; et, par hasard, a-t-il dit le nom des fiancés?
–Oui bien, il les a dits répliqua Bruno.
Pierre Gillot tira un petit parchemin de la poche de son surcot.
–Mon bon frère, prononça-t-il d’une voix tremblante, une sainte recluse des bords de la Loire a fait une pareille prédiction. et les noms qu’elle a dits sont sur ce parchemin bénit. Répétez ceux que prononça M. Hue: nous verrons si ce sont les mêmes.
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