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Octave Mirbeau

Le Calvaire


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066080112

Table des matières

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

I

Table des matières

Je suis né, un soir d'Octobre, à Saint-Michel-les-Hêtres, petit bourg du département de l'Orne, et je fus aussitôt baptisé aux noms de Jean-François-Marie Mintié. Pour fêter, comme il convenait, cette entrée dans le monde, mon parrain, qui était mon oncle, distribua beaucoup de bonbons, jeta beaucoup de sous et de liards aux gamins du pays, réunis sur les marches de l'église. L'un d'eux, en se battant avec ses camarades, tomba sur le coupant d'une pierre, si malheureusement qu'il se fendit le crâne et mourut le lendemain. Quant à mon oncle, rentré chez lui, il prit la fièvre typhoïde et trépassa quelques semaines après. Ma bonne, la vieille Marie, m'a souvent conté ces incidents, avec orgueil et admiration.

Saint-Michel-les-Hêtres est situé à l'orée d'une grande forêt de l'État, la forêt de Tourouvre. Bien qu'il compte quinze cents habitants, il ne fait pas plus de bruit que n'en font, dans la campagne, par une calme journée, les arbres, les herbes et les blés. Une futaie de hêtres géants, qui s'empourprent à l'automne, l'abrite contre les vents du Nord, et les maisons, aux toits de tuile, vont, descendant la pente du coteau, gagner la vallée large et toujours verte, où l'on voit errer les bœufs, par troupeaux. La rivière d'Huisne, brillante sous le soleil, festonne et se tord capricieusement dans les prairies, que séparent l'une de l'autre des rangées de hauts peupliers. De pauvres tanneries, de petits moulins s'échelonnent sur son cours, clairs, parmi les bouquets d'aulnes. De l'autre côté de la vallée, ce sont les champs, avec les lignes géométriques de leurs haies et leurs pommiers qui vagabondent. L'horizon s'égaie de petites fermes roses, de petits villages qu'on aperçoit, de-ci, de-là, à travers des verdures presque noires. En toutes saisons, dans le ciel, à cause de la proximité de la forêt, vont et viennent les corbeaux et les choucas au bec jaune.

Ma famille habitait, à l'extrémité du pays, en face de l'église, très ancienne et branlante, une vieille et curieuse maison qu'on appelait le Prieuré,—dépendance d'une abbaye qui fut détruite parla Révolution et dont il ne restait que deux ou trois pans de murs croulants, couverts de lierre. Je revois sans attendrissement, mais avec netteté, les moindres détails de ces lieux où mon enfance s'écoula. Je revois la grille toute déjetée qui s'ouvrait, en grinçant, sur une grande cour qu'ornaient une pelouse teigneuse, deux sorbiers chétifs, hantés des merles, des marronniers très vieux et si gros de tronc que les bras de quatre hommes—disait orgueilleusement mon père, à chaque visiteur,—n'eussent point suffi à les embrasser. Je revois la maison, avec ses murs de brique, moroses, renfrognés, son perron en demi-cercle où s'étiolaient des géraniums, ses fenêtres inégales qui ressemblaient à des trous, son toit très en pente, terminé par une girouette qui ululait à la brise comme un hibou. Derrière la maison, je revois le bassin où baignaient des arums bourbeux, où se jouaient des carpes maigres, aux écailles blanches; je revois le sombre rideau de sapins qui cachait les communs, la basse-cour, l'étude que mon père avait fait bâtir en bordure d'un chemin longeant la propriété, de façon que le va-et-vient des clients et des clercs ne troublât point le silence de l'habitation. Je revois le parc, ses arbres énormes, bizarrement tordus, mangés de polypes et de mousses, que reliaient entre eux les lianes enchevêtrées, et les allées, jamais ratissées, où des bancs de pierre effritée se dressaient, de place en place, comme de vieilles tombes. Et je me revois aussi, chétif, en sarrau de lustrine, courir à travers cette tristesse des choses délaissées, me déchirer aux ronces, tourmenter les bêtes dans la basse-cour, ou bien suivre, des journées entières, au potager, Félix, qui nous servait de jardinier, de valet de chambre et de cocher.

Les années et les années ont passé; tout est mort de ce que j'ai aimé; tout s'est renouvelé de ce que j'ai connu; l'église est rebâtie, elle a un portail ouvragé, des fenêtres en ogive, de riches gargouilles qui figurent des gueules embrasées de démons; son clocher de pierre neuve rit gaîment dans l'azur; à la place de la vieille maison, s'élève un prétentieux chalet, construit par le nouvel acquéreur, qui a multiplié, dans l'enclos, les boules de verre colorié, les cascades réduites et les Amours en plâtre encrassés par la pluie. Mais les choses et les êtres me restent gravés dans le souvenir, si profondément, que le temps n'a pu en user l'agate dure.

Je veux, dès maintenant, parler de mes parents, non tels que je les voyais enfant, mais tels qu'ils m'apparaissent aujourd'hui, complétés par le souvenir, humanisés par les révélations et les confidences, dans toute la crudité de lumière, dans toute la sincérité d'impression que redonnent, aux figures trop vite aimées et de trop près connues, les leçons inflexibles de la vie.

Mon père était notaire. Depuis un temps immémorial, cela se passait ainsi chez les Mintié. Il eût semblé monstrueux et tout à fait révolutionnaire qu'un Mintié osât interrompre cette tradition familiale, et qu'il reniât les panonceaux de bois doré, lesquels se transmettaient, pareils à un titre de noblesse, de génération en génération, religieusement. A Saint-Michel-les-Hêtres, et dans les contrées avoisinantes, mon père occupait une situation que les souvenirs laissés par ses ancêtres, ses allures rondes de bourgeois campagnard, et surtout, ses vingt mille francs de rentes, rendaient importante, indestructible. Maire de Saint-Michel, conseiller général, suppléant du juge de paix, vice-président du comice agricole, membre de nombreuses sociétés agronomiques et forestières, il ne négligeait aucun de ces petits et ambitionnés honneurs de la vie provinciale qui donnent le prestige et déterminent l'influence. C'était un excellent homme, très honnête et très doux, et qui avait la manie de tuer. Il ne pouvait voir un oiseau, un chat, un insecte, n'importe quoi de vivant, qu'il ne fût pris aussitôt du désir étrange de le détruire. Il faisait aux merles, aux chardonnerets, aux pinsons et aux bouvreuils une chasse impitoyable, une guerre acharnée de trappeur. Félix était chargé de le prévenir, dès qu'apparaissait un oiseau dans le parc et mon père quittait tout, clients, affaires, repas, pour massacrer l'oiseau. Souvent, il s'embusquait, des heures entières, immobile, derrière un arbre où le jardinier lui avait signalé une petite mésange à tête bleue. A la promenade, chaque fois qu'il apercevait un oiseau sur une branche, s'il n'avait pas son fusil, il le visait avec sa canne et ne manquait jamais de dire: «Pan! il y était, le mâtin!» ou bien: «Pan! je l'aurais raté, pour sûr, c'est trop loin.» Ce sont les seules réflexions que lui aient jamais inspirées les oiseaux.

Les chats aussi étaient une de ses grandes préoccupations. Quand, sur le sable des allées, il reconnaissait un piquet de chat, il n'avait plus de repos qu'il ne l'eût découvert et occis. Quelquefois, la nuit, par les beaux clairs de lune, il se levait et restait à l'affût jusqu'à l'aube. Il fallait le voir, son fusil sur l'épaule, tenant par la queue un cadavre de chat, sanglant et raide. Jamais je n'admirai rien de si héroïque, et David, ayant tué Goliath, ne dut pas avoir l'air plus enivré de triomphe. D'un geste auguste, il jetait le chat aux pieds de la cuisinière, qui disait: «Oh! la sale bête!» et, aussitôt, se mettait à le dépecer, gardant la viande pour les mendiants, faisant sécher, au bout d'un bâton, la peau qu'elle vendait aux Auvergnats. Si j'insiste autant sur des détails en apparence insignifiants, c'est que, pendant toute ma vie, j'ai été obsédé, hanté par les histoires de chats de mon enfance. Il en est une, entre autres, qui fit sur mon esprit une telle impression que, maintenant encore, malgré les années enfuies et les douleurs subies, pas un jour ne se passe, que je n'y songe tristement.

Une après-midi, nous nous promenions dans le jardin, mon père et moi. Mon père avait à la main une longue canne, terminée par une brochette de fer, au moyen de laquelle il enfilait les escargots et les limaces, mangeurs de salades. Soudain, au bord du bassin, nous vîmes un tout petit chat, qui buvait; nous nous dissimulâmes derrière une touffe de seringas.

—Petit, me dit mon père, très bas: va vite me chercher mon fusil ... fais le tour ... prends bien garde qu'il ne te voie.

Et, s'accroupissant, il écarta, avec précaution, les brindilles du seringa, de manière à suivre tous les mouvements du chat qui, arc-bouté sur ses pattes de devant, le col étiré, frétillant de la queue, lapait l'eau du bassin et relevait la tête, de temps en temps, pour se lécher les poils et se gratter le cou.

—Allons, répéta mon père, déguerpis.

Ce petit chat me faisait grand'pitié. Il était si joli avec sa fourrure fauve, rayée de noir soyeux, ses mouvements souples et menus, et sa langue, pareille à un pétale de rose, qui pompait l'eau! J'aurais voulu désobéir à mon père, je songeais même à faire du bruit, à tousser, à froisser rudement les branches, pour avertir le pauvre animal du danger. Mais mon père me regarda avec des yeux si sévères que je m'éloignai dans la direction de la maison. Je revins bientôt avec le fusil. Le petit chat était toujours là, confiant et gai. Il avait fini de boire. Assis sur son derrière, les oreilles dressées, les yeux brillants, le corps frissonnant, il suivait dans l'air le vol d'un papillon. Oh! ce fut une minute d'indicible angoisse. Le cœur me battait si fort que je crus que j'allais défaillir.

—Papa! papa! criai-je.

En même temps, le coup partit, un coup sec qui claqua comme un coup de fouet.

—Sacré matin! jura mon père.

Il avait visé de nouveau. Je vis son doigt presser la gâchette; vite, je fermai les yeux et me bouchai les oreilles.... Pan!... Et j'entendis un miaulement d'abord plaintif, puis douloureux,—ah! si douloureux!—on eût dit le cri d'un enfant. Et le petit chat bondit, se tordit, gratta l'herbe et ne bougea plus.

D'une absolue insignifiance d'esprit, d'un cœur tendre, bien qu'il semblât indifférent à tout ce qui n'était pas ses vanités locales et les intérêts de son étude, prodigue de conseils, aimant à rendre service, conservateur, bien portant et gai, mon père jouissait, en toute justice, de l'universel respect. Ma mère, une jeune fille noble des environs, ne lui apporta en dot aucune fortune, mais des relations plus solides, des alliances plus étroites avec la petite aristocratie du pays, ce qu'il jugeait aussi utile qu'un surcroît d'argent ou qu'un agrandissement de territoire. Quoique ses facultés d'observation fussent très bornées, qu'il ne se piquât point d'expliquer les âmes, comme il expliquait la valeur d'un contrat de mariage et les qualités d'un testament, mon père comprit vite toute la différence de race, d'éducation et de sentiment, qui le séparait de sa femme. S'il en éprouva de la tristesse, d'abord, je ne sais; en tout cas, il ne la fit point paraître. Il se résigna. Entre lui, un peu lourdaud, ignorant, insouciant, et elle, instruite, délicate, enthousiaste, il y avait un abîme qu'il n'essaya pas un seul instant de combler, ne s'en reconnaissant ni le désir ni la force. Cette situation morale de deux êtres, liés ensemble pour toujours, que ne rapproche aucune communauté de pensées et d'aspirations, ne gênait nullement mon père qui, vivant beaucoup dans son étude, se tenait pour satisfait, s'il trouvait la maison bien dirigée, les repas bien ordonnés, ses habitudes et ses manies strictement respectées: en revanche, elle était très pénible, très lourde au cœur de ma mère.

Ma mère n'était pas belle, encore moins jolie: mais il y avait tant de noblesse simple en son attitude, tant de grâce naturelle dans ses gestes, une si grande bonté sur ses lèvres un peu pâles et, dans ses yeux qui, tour à tour, se décoloraient comme un ciel d'avril et se fonçaient comme le saphir, un sourire si caressant, si triste, si vaincu, qu'on oubliait le front trop haut, bombant sous des mèches de cheveux irrégulièrement plantés, le nez trop gros, et le teint gris, métallisé, qui, parfois, se plaquait de légères couperoses. Auprès d'elle, m'a dit souvent un de ses vieux amis, et je l'ai, depuis, bien douloureusement compris, auprès d'elle, on se sentait pénétré, puis peu à peu envahi, puis irrésistiblement dominé par un sentiment d'étrange sympathie, où se confondaient le respect attendri, le désir vague, la compassion et le besoin de se dévouer. Malgré ses imperfections physiques, ou plutôt à cause de ses imperfections mêmes, elle avait le charme amer et puissant qu'ont certaines créatures privilégiées du malheur, et autour desquelles flotte on ne sait quoi d'irrémédiable. Son enfance et sa première jeunesse avaient été souffrantes et marquées de quelques incidents nerveux inquiétants. Mais on avait espéré que le mariage, modifiant les conditions de son existence, rétablirait une santé que les médecins disaient seulement atteinte par une sensitivité excessive. Il n'en fut rien. Le mariage ne fit, au contraire, que développer les germes morbides qui étaient en elle, et la sensibilité s'exalta au point que ma pauvre mère, entre autres phénomènes alarmants, ne pouvait supporter la moindre odeur, sans qu'une crise ne se déclarât, qui se terminait toujours par un évanouissement. De quoi souffrait-elle donc? Pourquoi ces mélancolies, ces prostrations qui la courbaient, de longs jours, immobile et farouche, dans un fauteuil, comme une vieille paralytique? Pourquoi ces larmes qui, tout à coup, lui secouaient la gorge à l'étouffer et, pendant des heures, tombaient de ses yeux en pluie brûlante? Pourquoi ces dégoûts de toute chose, que rien ne pouvait vaincre, ni les distractions ni les prières? Elle n'eût pu le dire, car elle ne le savait pas. De ses douleurs physiques, de ses tortures morales, de ses hallucinations qui lui faisaient monter du cœur au cerveau les ivresses de mourir, elle ne savait rien. Elle ne savait pas pourquoi un soir, devant l'âtre, où brûlait un grand feu, elle eut subitement la tentation horrible de se rouler sur le brasier, de livrer son corps aux baisers de la flamme qui l'appelait, la fascinait, lui chantait des hymnes d'amour inconnu. Elle ne savait pas pourquoi, non plus, un autre jour, à la promenade, apercevant, dans un pré à moitié fauché, un homme qui marchait, sa faux sur l'épaule, elle courut vers lui, tendant les bras, criant: «Mort, ô mort bienheureuse, prends-moi, emporte-moi!» Non, en vérité, elle ne le savait pas. Ce qu'elle savait, c'est qu'en ces moments, l'image de sa mère, de sa mère morte, était là, toujours devant elle, de sa mère qu'elle-même, un dimanche matin, elle avait trouvée pendue au lustre du salon. Et elle revoyait le cadavre, qui oscillait légèrement dans le vide, cette face toute noire, ces yeux tout blancs, sans prunelles, et jusqu'à ce rayon de soleil qui, filtrant à travers les persiennes closes, éclaboussait d'une lumière tragique la langue pendante et les lèvres boursouflées. Ces souffrances, ces égarements, ces enivrements de la mort, sa mère, sans doute, les lui avait donnés en lui donnant la vie; c'est au flanc de sa mère qu'elle avait puisé, du sein de sa mère qu'elle avait aspiré le poison, ce poison qui, maintenant, emplissait ses veines, dont les chairs étaient imprégnées, qui grisait son cerveau, rongeait son âme. Dans les intervalles de calme, plus rares, à mesure que les jours s'écoulaient, et les mois et les années, elle pensait souvent à ces choses, et, en analysant son existence, en remontant des plus lointains souvenirs aux heures du présent, en comparant les ressemblances physiques qu'il y avait, entre la mère morte volontairement et la fille qui voulait mourir, elle sentait peser davantage sur elle le poids de ce lugubre héritage. Elle s'exaltait, s'abandonnait à cette idée qu'il ne lui était pas possible de résister aux fatalités de sa race, qui lui apparaissait alors, ainsi qu'une longue chaîne de suicidés, partie de la nuit profonde, très loin, et se déroulant à travers les âges, pour aboutir ... où? A cette question, ses yeux devenaient troubles, ses tempes s'humectaient d'une moiteur froide et ses mains se crispaient autour de sa gorge, comme pour en arracher la corde imaginaire dont elle sentait le nœud lui meurtrir le cou et l'étouffer. Chaque objet était, à ses yeux, un instrument de la mort fatale, chaque chose lui renvoyait son image décomposée et sanglante; les branches des arbres se dressaient, pour elle, comme autant de sinistres gibets, et, dans l'eau verdie des étangs, parmi les roseaux et les nénuphars, dans la rivière aux longs herbages, elle distinguait sa forme flottante, couverte de limon.

Pendant ce temps, mon père, accroupi derrière un massif de seringas, le fusil au poing, guettait un chat, ou bombardait une fauvette vocalisant, furtive, sous les branches. Le soir, pour toute consolation, il disait doucement:—«Eh bien, ma chérie, cette santé, ça ne va toujours pas? Des amers, vois-tu, prends des amers. Un verre le matin, un verre le soir.... Il n'y a que cela.» Il ne se plaignait pas, ne s'emportait jamais. S'asseyant devant son bureau, il passait en revue les paperasses que lui avait apportées, dans la journée, le secrétaire de la mairie, et il les signait rapidement, d'un air de dédain:—«Tiens! s'écriait-il alors, c'est comme cette sale administration, elle ferait bien mieux de s'occuper du cultivateur, au lieu de nous embêter avec toutes ses histoires.... En voilà des bêtises!» Puis, il allait se coucher, répétant d'une voix tranquille:—«Des amers, prends des amers.»

Cette résignation la troublait comme un reproche. Bien que mon père fût médiocrement élevé, qu'elle ne trouvât en lui aucun des sentiments de tendresse mâle ni la poésie chimérique qu'elle avait rêvés, elle ne pouvait nier son activité physique et cette sorte de santé morale que, parfois, elle enviait, tout en en méprisant l'application à des choses qu'elle jugeait petites et basses. Elle se sentait coupable envers lui, coupable envers elle-même, coupable envers la vie, si stérilement gaspillée dans les larmes. Non seulement elle ne se mêlait plus aux affaires de son mari, mais, peu à peu, elle se désintéressait de ses propres devoirs de femme de ménage, laissait la maison aller au caprice des domestiques, se négligeait au point que sa femme de chambre, la bonne et vieille Marie, qui l'avait vue naître, était obligée souvent, en la grondant affectueusement, de la prendre, de la soigner, de lui donner à manger, comme on fait d'un petit enfant au berceau. En son besoin d'isolement, elle en arriva à ne plus pouvoir supporter la présence de ses parents, de ses amis, lesquels, gênés, rebutés par ce visage de plus en plus morose, cette bouche d'où ne sortait jamais une parole, ce sourire contraint que crispait aussitôt un involontaire tremblement des lèvres, espacèrent leurs visites et finirent par oublier complètement le chemin du Prieuré. La religion lui devint, comme le reste, une lassitude. Elle ne mettait plus les pieds à l'église, ne priait plus, et deux Pâques se succédèrent, sans qu'on la vît s'approcher de la sainte table.

Alors, ma mère se confina dans sa chambre, dont elle fermait les volets et tirait les rideaux, épaississant autour d'elle l'obscurité. Elle passait là ses journées, tantôt étendue sur une chaise longue, tantôt agenouillée dans un coin, la tête au mur. Et elle s'irritait, dès que le moindre bruit du dehors, un claquement de porte, un glissement de savates le long du corridor, le hennissement d'un cheval dans la cour, venaient troubler son noviciat du néant. Hélas! que faire à tout cela? Pendant longtemps, elle avait lutté contre le mal inconnu, et le mal, plus fort qu'elle, l'avait terrassée. Maintenant, sa volonté était paralysée. Elle n'était plus libre de se relever ni d'agir. Une force mystérieuse la dominait, qui lui faisait les mains inertes, le cerveau brouillé, le cœur vacillant comme une petite flamme fumeuse, battue des vents; et, loin de se défendre, elle recherchait les occasions de s'enfoncer plus avant dans la souffrance, goûtait, avec une sorte d'exaltation perverse, les effroyables délices de son anéantissement.

Dérangé dans l'économie de son existence domestique, mon père se décida, enfin, à s'inquiéter des progrès d'une maladie qui passait son entendement. Il eut toutes les peines du monde à faire accepter à ma mère l'idée d'un voyage à Paris, afin de «consulter les princes de la science». Le voyage fut navrant. Des trois médecins célèbres, chez lesquels il la conduisit, le premier déclara que ma mère était anémique, et prescrivit un régime fortifiant; le second, qu'elle était atteinte de rhumatismes nerveux, et ordonna un régime débilitant. Le troisième affirma «que ce n'était rien» et recommanda de la tranquillité d'esprit.

Personne n'avait vu clair dans cette âme. Elle-même s'ignorait. Obsédée par le cruel souvenir auquel elle rattachait tous ses malheurs, elle ne pouvait débrouiller, avec netteté, ce qui s'agitait confusément dans le secret de son être, ni ce qui, depuis son enfance, s'y était amassé d'ardeurs vagues, d'aspirations prisonnières, de rêves captifs. Elle était pareille au jeune oiseau qui, sans rien démêler à l'obscur et nostalgique besoin qui le pousse vers les grands cieux, dont il ne se souvient pas, se meurtrit la tête et se casse les ailes aux barreaux de la cage. Au lieu d'aspirer à la mort, ainsi qu'elle le croyait, comme l'oiseau qui a faim du ciel inconnu, son âme, à elle, avait faim de la vie, de la vie rayonnante de tendresse, gonflée d'amour, et, comme l'oiseau, elle mourait de cette faim inassouvie. Enfant, elle s'était donnée, avec toute l'exagération de sa nature passionnée, à l'amour des choses et des bêtes; jeune fille, elle s'était livrée, avec emportement, à l'amour des rêves impossibles; mais ni les choses ne lui furent un apaisement, ni les rêves ne prirent une forme consolante et précise. Autour d'elle, personne pour la guider, personne pour redresser ce jeune cerveau, déjà ébranlé par des secousses intérieures; personne pour ouvrir aux salutaires réalités la porte de ce cœur, déjà gardée par les chimères aux yeux vides; personne en qui verser le trop-plein des pensées, des tendresses, des désirs qui, ne trouvant pas d'issue à leur expansion, s'amoncelaient, bouillonnaient, prêts à faire éclater l'enveloppe fragile, mal défendue par des nerfs trop bandés. Sa mère, toujours malade, absorbée uniquement en ces mélancolies qui devaient bientôt la tuer, était incapable d'une direction intelligente et ferme; son père, à peu près ruiné, réduit aux expédients, luttait, pied à pied, pour conserver à sa famille la maison séculaire menacée, et, parmi les jeunes gens qui passaient, gentilshommes futiles, bourgeois vaniteux, paysans avides, aucun ne portait sur le front l'étoile magique qui la conduirait jusqu'au dieu. Tout ce qu'elle entendait, tout ce qu'elle voyait, lui semblait en désaccord avec sa manière de comprendre et de sentir. Pour elle, les soleils n'étaient pas assez rouges, les nuits assez pâles, les ciels assez infinis. Sa conception des êtres et des choses, indéterminée, flottante, la condamnait fatalement aux perversions des sens, aux égarements de l'esprit, et ne lui laissait que le supplice du rêve jamais atteint, des désirs qui jamais ne s'achèvent. Et plus tard, son mariage, qui avait été plus qu'un sacrifice, un marché, un compromis pour sauver la situation embarrassée de son père! Et ses dégoûts, et ses révoltes de se sentir, morceau de chair avili, la proie, l'instrument passif des plaisirs d'un homme! S'être envolée si haut et retomber si bas! Avoir rêvé de baisers célestes, d'enlacements mystiques, de possessions idéales, et puis.... ce fut fini! Au lieu des espaces éblouissants de lumière, où son imagination se complaisait, parmi des vols d'anges pâmés et de colombes éperdues, la nuit vint, la nuit sinistre et pesante, que hanta seul le spectre de la mère, trébuchant sur des croix et sur des tombes, la corde au cou.

Le Prieuré se fit bientôt silencieux. On n'entendit plus crier, sur le sable des allées, les roues des charrettes et des cabriolets, amenant les amis du voisinage devant le perron garni de géraniums. On verrouilla la grande grille, afin d'obliger les voitures à passer par la basse-cour. A la cuisine, les domestiques se parlaient bas et marchaient sur la pointe du pied, comme on fait dans la maison d'un mort. Le jardinier, d'après l'ordre de ma mère, qui ne pouvait supporter le bruit des brouettes et le grattement des râteaux sur la terre, laissait les sauvageons pomper la sève des rosiers jaunis, l'herbe étouffer les corbeilles de fleurs et verdir les allées. Et la maison, avec le noir rideau de sapins, pareil à un catafalque, qui l'abritait à l'ouest; avec ses fenêtres toujours closes; avec le cadavre vivant qu'elle gardait enseveli sous ses murs carrés de vieille brique, ressemblait à un immense caveau funéraire. Les gens du pays qui, le dimanche, allaient se promener en forêt, ne passaient plus devant le Prieuré qu'avec une sorte de terreur superstitieuse, comme si cette demeure était un lieu maudit, hanté des fantômes. Bientôt même, une légende s'établit; un bûcheron raconta qu'une nuit, rentrant de son ouvrage, il avait vu Mme Mintié, toute blanche, échevelée, qui traversait le ciel, très haut, en se frappant la poitrine à coups de crucifix.

Mon père se renferma davantage dans son étude, évitant, autant qu'il le pouvait, de rester à la maison, où il n'apparaissait guère qu'aux heures des repas. Il prit aussi l'habitude des foires lointaines, se multiplia aux comités, aux associations qu'il présidait, s'ingénia à se créer des distractions nouvelles, des occupations éloignées. Le conseil général, le comice agricole, le jury de la cour d'assises lui étaient de grandes ressources. Lorsqu'on lui parlait de sa femme, il répondait, hochant la tête:

—Hé! je suis très inquiet, très tourmenté.... Comment ça finira-t-il?... Je vous l'avoue, je crains que la pauvre femme ne devienne folle....

Et comme on se récriait:

—Non, non, je ne plaisante pas ... Vous savez bien que, dans la famille, on n'a pas la tête si solide!

Jamais un reproche, d'ailleurs, bien qu'il constatât, tous les jours, le préjudice que cette situation causait à ses affaires, et qu'il ne comprît rien à l'irritante obstination de ma mère, de ne vouloir rien tenter pour sa guérison.

C'est dans ce milieu attristé que je grandis. J'étais venu au monde, malingre et chétif. Que de soins, que de tendresses farouches, que d'angoisses mortelles! Devant le pauvre être que j'étais, animé d'un souffle de vie si faible qu'on eût dit plutôt un râle, ma mère oublia ses propres douleurs. La maternité redressa en elle les énergies abattues, réveilla la conscience des devoirs nouveaux, des responsabilités sacrées, dont elle avait maintenant la charge. Quelles nuits ardentes, quels jours enfiévrés elle connut, penchée sur le berceau où quelque chose, détaché de sa chair et de son âme, palpitait!... De sa chair et de son âme!... Ah! oui!... Je lui appartenais à elle, à elle seule; ce n'était point de sa soumission conjugale que j'étais né; je n'avais pas, comme les autres fils des hommes, la souillure originelle; elle me portait dans ses flancs depuis toujours et, semblable à Jésus, je sortais d'un long cri d'amour. Ses troubles, ses terreurs, ses détresses anciennes, elle les comprenait maintenant; c'est qu'un grand mystère de création s'était accompli dans son être.

Elle eut beaucoup de peines à m'élever et, si je vécus, on peut dire que ce fut un miracle de l'amour. Plus de vingt fois, ma mère m'arracha des bras de la mort. Aussi quelle joie et quelle récompense, quand elle put voir ce petit corps plissé se remplir de santé, ce visage fripé se colorer de nacre rose, ces yeux s'ouvrir gaîment au sourire, ces lèvres remuer, avides, chercheuses, et pomper gloutonnement la vie au sein nourricier! Ma mère goûta quelques mois d'un bonheur complet et sain. Un besoin d'agir, d'être bonne et utile, de s'occuper sans cesse les mains, le cœur et l'esprit, de vivre enfin, la reprenait, et elle trouva, jusque dans les détails les plus vulgaires de son ménage, un intérêt nouveau, passionnant, qui se doublait d'une paix profonde. La gaîté lui revint, une gaîté naturelle et douce, sans saccades violentes. Elle faisait des projets, envisageait l'avenir avec confiance, et, bien des fois, elle s'étonna de ne plus songer au passé, ce mauvais rêve évanoui. Je me développais: «On le voit pousser tous les jours,» disait la bonne. Et, avec une émotion délicieuse, ma mère suivait le secret travail de la nature, qui polissait l'ébauche de chair, lui donnait des formes plus souples, des traits plus fermes, des mouvements mieux réglés, et coulait, dans le cerveau obscur, à peine sorti du néant, les primitives lueurs de l'instinct. Oh! comme toutes choses lui semblaient, aujourd'hui, revêtues de couleurs charmantes et légères! Ce n'étaient que musiques de bienvenue, bénédictions d'amour, et les arbres eux-mêmes, jadis si pleins d'effrois et de menaces, étendaient au-dessus d'elle leurs feuilles, comme autant de mains protectrices. On put espérer que la mère avait sauvé la femme. Hélas! cette espérance fut de courte durée.

Un jour, elle remarqua chez moi une prédisposition aux spasmes nerveux, des contractions maladives des muscles, et elle s'inquiéta. Vers l'âge d'un an, j'eus des convulsions qui faillirent m'emporter. Les crises furent si violentes que ma bouche, longtemps après, demeura comme paralysée, tordue en une laide grimace. Ma mère ne se dit pas qu'au moment des croissances rapides, la plupart des enfants subissent de ces accidents. Elle vit là un fait particulier à elle et à sa race, les premiers symptômes du mal héréditaire, du mal terrible, qui allait se continuer en son fils. Pourtant, elle se raidit contre les pensées qui revenaient en foule; elle employa ce qu'elle avait retrouvé d'énergie et d'activité à les dissiper, se réfugiant en moi, comme en un asile inviolable, à l'abri des fantômes et des démons. Elle me tenait serré contre sa poitrine, me couvrant de baisers, disant:

—Mon petit Jean, ce n'est pas vrai, dis? Tu vivras et tu seras heureux?... Réponds-moi.... Hélas! tu ne peux parler, pauvre ange!... Oh! ne crie pas, ne crie jamais, Jean, mon Jean, mon cher petit Jean!...

Mais elle avait beau m'interroger, elle avait beau sentir mon cœur battre contre le sien, mes mains maladroites lui griffer les mamelles, mes jambes s'agiter joyeusement, hors des langes dénoués: sa confiance était partie, les doutes triomphaient. Un incident, qu'on m'a conté bien des fois, avec une sorte d'épouvante religieuse, vint ramener le désordre dans l'âme de ma mère.

Elle était au bain. Dans la salle, dallée de carreaux noirs et blancs, Marie, penchée sur moi, surveillait mes premiers pas hésitants. Tout à coup, fixant un carreau noir, je parus très effrayé. Je poussai un cri, et tout tremblant, comme si j'avais vu quelque chose de terrible, je me cachai la tête dans le tablier de ma bonne.

—Qu'y a-t-il donc? interrogea vivement ma mère.

—Je ne sais pas, répondit la vieille Marie ... on dirait que M. Jean a peur d'un pavé.

Elle me ramena à l'endroit même où ma figure avait si subitement changé d'expression.... Mais, à la vue du pavé, je criai de nouveau; tout mon corps frissonna.

—Il y a quelque chose, s'écria ma mère.... Marie, vite, vite, mon linge.... Mon Dieu! qu'a-t-il vu?

Sortie du bain, elle ne voulut pas attendre qu'on l'essuyât, et, à peine couverte de son peignoir, elle se baissa sur le carreau, l'examina.

—C'est singulier, murmura-t-elle. Et pourtant il a vu!... mais quoi?... Il n'y a rien.

Elle me prit dans ses bras, me berça. Maintenant, je souriais, bégayais de vagues syllabes, jouais avec les cordons du peignoir.... Elle me mit à terre.... Marchant de mon pas raide et chancelant, les deux bras en avant, je ronronnais comme un jeune chat. Aucun des pavés devant lesquels je m'arrêtai ne me causa le moindre effroi. Arrivé devant le pavé fatal, ma figure encore exprima la terreur et, tout agité, tout pleurant, je me retournai brusquement vers ma mère.

—Je vous dis qu'il y a quelque chose, s'écria-t-elle.... Appelez Félix ... qu'il vienne avec des outils, un marteau ... vite, vite ... Prévenez Monsieur aussi....

—C'est tout de même bien curieux, affirmait Marie qui, bouche béante, yeux écarquillés, considérait le mystérieux pavé.... C'est donc qu'il est sorcier!

Félix souleva le carreau, le regarda dans tous les sens, creusa le plâtre en dessous.

—Enlevez l'autre; commandait ma mère.... Allons et celui-là, encore, et ... tous, tous. Je veux qu'on trouve.... Et Monsieur qui ne vient pas!

Dans l'emportement de ses gestes, oubliant qu'un homme était là, elle se découvrait et montrait la nudité de son corps. A genoux sur les dalles, Félix continuait de les soulever. Il les prenait une à une dans ses grosses mains, branlait la tête.

—Si Madame veut que je lui dise.... D'abord, Monsieur est dans le fond du parc, en train d'affûter un pic-vert.... Et puis, il n'y a rien du tout ... les carreaux sont des carreaux, censément des pavés, voilà!... Madame peut être sûre.... Seulement, ça se pourrait bien que ça soit dans l'imagination de M. Jean.... Madame sait que les enfants c'est pas comme les grandes personnes, et que ça voit des choses!... Mais pour ce qui est de ces carreaux, c'est des carreaux, ni plus, ni moins.

Ma mère était devenue pâle, hagarde.

—Taisez-vous, ordonna-t-elle, et allez-vous en, tous.

Et, sans attendre l'exécution de son ordre, elle m'emporta. Dans l'escalier et les corridors, ses cris retentissaient, coupés par les claquements de porte.

Elle n'avait pas pensé, la pauvre chère créature, à donner de l'incident de la salle de bains une explication toute naturelle cependant. On lui eût démontré que ce qui m'avait si fort effrayé, c'était peut-être le reflet mouvant d'une serviette sur la surface humide du dallage, peut-être l'ombre d'une feuille, projetée du dehors, à travers la croisée, qu'elle n'eût certainement voulu admettre rien de semblable. Son esprit, nourri de rêves, tourmenté par les exagérations pessimistes, instinctivement porté vers le mystérieux et le fantastique, acceptait, avec une dangereuse crédulité, les raisons les plus vagues, subissait les plus troublantes suggestions. Elle imagina que ses caresses, ses baisers, ses bercements me communiquaient les germes de son mal, que les crises nerveuses dont j'avais failli mourir, les hallucinations qui m'avaient mis, dans les yeux, l'éclair sombre d'une folie, lui étaient comme un avertissement du ciel, et, dans cette minute même, la dernière espérance mourut en son cœur.

Marie retrouva sa maîtresse demi-nue, qui se tordait sur le lit.

—Mon Dieu! mon Dieu! gémissait-elle, c'est fini.... Mon pauvre petit Jean!... Toi aussi, ils te prendront!... Mon Dieu, ayez pitié de lui!... Est-ce que ce serait possible?... Si petit, si faible!...

Et, tandis que Marie ramenait sur elle les couvertures tombées, essayait de la calmer:

—Ma bonne Marie, balbutiait-elle, écoute-moi. Promets-moi, oui, promets-moi de faire ce que je te demanderai.... Tu as vu, tout à l'heure, tu as vu, n'est-ce pas?... Eh bien, prends Jean ... élève-le, parce que moi, vois-tu, il ne faut plus.... Je le tuerais.... Tiens, tu viendras habiter dans cette chambre, tout près, avec lui.... Tu le soigneras bien, et puis, tu me raconteras ce qu'il aura fait.... Je le sentirai là; je l'entendrai ... mais tu comprends, il ne faut pas qu'il me voie.... C'est moi qui le rends comme ça!...

Marie me tenait dans ses bras.

—Voyons, Madame, ça n'est pas raisonnable, disait-elle, et vous mériteriez bien qu'on vous gronde, par exemple!... Mais regardez-le, votre petit Jean.... Il se porte comme une caille.... Dites, mon petit Jean, que vous êtes vaillant!... Tenez, le voilà qui rit, le mignon.... Allons, embrassez-le, Madame.

—Non, non, s'écria violemment ma mère.... Il ne faut pas. Plus tard.... Emporte-le....

Et, le visage contre l'oreiller, épouvantée, elle sanglota.

Il fut impossible de lui faire abandonner ce projet. Marie comprenait bien que, si sa maîtresse avait quelques chances de revenir à la vie normale, de se guérir «de ses humeurs noires», ce n'était point en se séparant de son enfant. Dans le triste état où ma mère se trouvait, elle n'avait qu'une chance de salut, et voilà qu'elle la rejetait, poussée par on ne savait quelle folie nouvelle. Tout ce qu'un petit être met de joies, d'inquiétudes, d'activité, de fièvres, d'oubli de soi-même au cœur des mères, c'était cela qu'il lui fallait, et elle disait:

—Non! non! il ne faut pas.... Plus tard! Emporte-le....

En ce familier et rude langage, que son long dévoûment autorisait, la vieille domestique fît valoir à sa maîtresse toutes les bonnes raisons, tous les arguments dictés par son esprit pratique et son cœur simple de paysanne; elle lui reprocha même de déserter ses devoirs; parla d'égoïsme et déclara qu'une bonne mère qui avait de la religion, qu'une bête sauvage même, n'agiraient pas comme elle.

—Oui, conclut-elle, c'est mal ... vous n'avez point déjà été si tendre avec votre mari, le pauvre homme! S'il faut, maintenant, que vous fassiez le malheur de votre enfant!

Mais ma mère, toujours sanglotant, ne put que répéter:

—Non! non! il ne faut pas!.... Plus tard.... Emporte-le....

Ce que fut mon enfance? Un long engourdissement. Séparé de ma mère que je ne voyais que rarement, fuyant mon père que je n'aimais point, vivant presque exclusivement, misérable orphelin, entre la vieille Marie et Félix, dans cette grande maison lugubre et dans ce grand parc désolé, dont le silence et l'abandon pesaient sur moi comme une nuit de mort, je m'ennuyais! Oui, j'ai été cet enfant rare et maudit, l'enfant qui s'ennuie! Toujours triste et grave, ne parlant presque jamais, je n'avais aucun des emportements, des curiosités, des folies de mon âge; on eût dit que mon intelligence sommeillait toujours dans les limbes de la gestation maternelle. Je cherche à me souvenir, je cherche à retrouver une de mes sensations d'enfant: en vérité, je crois bien que je n'en eus aucune. Je me traînais, tout vague, abêti, sans savoir à quoi occuper mes jambes, mes bras, mes yeux, mon pauvre petit corps qui m'importunait comme un compagnon irritant, dont on désire se débarrasser. Pas un spectacle, pas une impression ne me retenaient quelque part. J'eusse voulu être là où je n'étais pas, et les jouets, aux bonnes odeurs de sapin, s'amoncelaient autour de moi, sans que je songeasse seulement à y toucher. Jamais je ne rêvai d'un couteau, d'un cheval de bois, d'un livre d'images. Aujourd'hui, lorsque, sur les pelouses des jardins et le sable des grèves, je vois des babys courir, gambader, se poursuivre, je fais aussitôt un pénible retour vers les premières années mornes de ma vie et, en écoutant ces clairs rires qui sonnent l'angelus des aurores humaines, je me dis que tous mes malheurs me sont venus de cette enfance solitaire et morte, sur laquelle aucune clarté ne se leva.

J'avais douze ans à peine quand ma mère mourut. Le jour que ce malheur arriva, le bon curé Blanchetière, qui nous aimait beaucoup, me serra contre sa poitrine, puis il me considéra longuement, et, des larmes plein les yeux, il murmura plusieurs fois: «Pauvre petit diable!» Je pleurai très fort, et c'était surtout de voir pleurer le bon curé, car je ne voulais pas me faire à l'idée que ma mère fût morte et que, plus jamais, elle ne reviendrait. Durant sa maladie, on m'avait défendu de pénétrer dans sa chambre et elle était partie sans que je l'eusse embrassée!... Pouvait-elle donc m'avoir ainsi quitté?... Vers l'âge de sept ans, comme je me portais bien, elle avait consenti à me reprendre davantage dans sa vie. C'est à partir de ce moment, surtout, que je compris que j'avais une mère et que je l'adorais. Et toute ma mère—ma mère douloureuse—ce fut pour moi ses deux yeux, ses deux grands yeux ronds, fixes, cerclés de rouge, qui pleuraient toujours sans un battement des paupières, qui pleuraient comme pleure le nuage et comme pleure la fontaine. J'avais ressenti, tout d'un coup, une douleur aiguë aux douleurs de ma mère et c'est par cette douleur que je m'étais éveillé à la vie. Je ne savais de quoi elle souffrait, mais je savais que son mal devait être horrible, à la façon dont elle m'embrassait. Elle avait eu des rages de tendresse qui m'effrayaient et m'effraient encore. En m'étreignant la tête, en me serrant le cou, en promenant ses lèvres sur mon front, mes joues, ma bouche, ses baisers s'exaspéraient et se mêlaient aux morsures, pareils à des baisers de bête; à m'embrasser, elle mettait vraiment une passion charnelle d'amante, comme si j'eusse été l'être chimérique, adoré de ses rêves, l'être qui n'était jamais venu, l'être que son âme et que son corps désiraient. Était-il donc possible qu'elle fût morte?

J'implorai, avec ferveur, la belle image de la Vierge, à laquelle, tous les soirs, avant de me coucher, j'adressais ma prière: «Sainte Vierge, accordez une bonne santé et une longue vie à ma mère chérie.» Mais, le matin, mon père, silencieux et tout pâle, avait reconduit le médecin jusqu'à la grille; et tous deux avaient une figure si grave qu'il était facile de voir qu'une chose irréparable s'était accomplie. Et puis les domestiques pleuraient. Et de quoi eussent-ils pleuré, sinon d'avoir perdu leur maîtresse? Et puis le curé ne venait-il pas de me dire: «Pauvre petit diable!» d'un ton d'irrémédiable pitié? Et de quoi m'eût-il plaint de la sorte, sinon d'avoir perdu ma mère? Je me souviens, comme si c'était hier, des moindres détails de l'affreuse journée. De la chambre, où j'étais enfermé avec la vieille Marie, j'avais entendu des allées et venues, des bruits inaccoutumés, et, le front contre la vitre, à travers les persiennes fermées, je regardais les pauvresses s'accroupir sur la pelouse et marmotter des oraisons, un cierge à la main; je regardais les gens entrer dans la cour, les hommes en habit sombre, les femmes long voilées de noir: «Ah! voilà M. Bacoup!... Tiens, c'est Mme Provost.» Je remarquai que tous avaient des figures désolées, tandis que, près de la grille grande ouverte, des enfants de chœur, des chantres embarrassés dans leurs chapes noires, des frères de charité avec leurs dalmatiques rouges, dont l'un portait une bannière et l'autre la lourde croix d'argent, riaient en dessous, s'amusaient à se bourrer le dos de coups de poing. Le bedeau, agitant ses tintenelles, refoulait, dans le chemin, les mendiants curieux, et une voiture de foin, qui s'en revenait, fut contrainte de s'arrêter et d'attendre. En vain, je cherchai des yeux le petit Sorieul, un enfant estropié, de mon âge, à qui, tous les samedis, je donnais une miche de pain; je ne l'aperçus point, et cela me fit de la peine. Et tout à coup, les cloches, au clocher de l'église, tintèrent. Ding! deng! dong! Le ciel était d'un bleu profond, le soleil flambait. Lentement, le cortège se mit en marche; d'abord les charitons et les chantres, la croix qui brillait, la bannière qui se balançait, le curé en surplis blanc, s'abritant la tête de son psautier, puis quelque chose de lourd et de long, très fleuri de bouquets et de couronnes, que des hommes portaient en vacillant sur leurs jarrets; puis la foule, une foule grouillante, qui emplit la cour, ondula sur la route, une foule, dans laquelle bientôt je ne distinguai plus que mon cousin Mérel, qui s'épongeait le crâne avec un mouchoir à carreaux. Ding! deng! dong! Les cloches tintèrent longtemps, longtemps; ah! le triste glas! Ding! deng! dong! Et, pendant que les cloches tintaient, tintaient, trois pigeons blancs ne cessèrent de voleter et de se poursuivre autour de l'église qui, en face de moi, montrait son toit gauchi et sa tour d'ardoise, mal d'aplomb au-dessus d'un bouquet d'acacias et de marronniers roses.

La cérémonie terminée, mon père entra dans ma chambre. Il se promena quelques minutes, de long en large, sans parler, les mains croisées derrière le dos.

—Ah! mon pauvre monsieur, gémissait la vieille Marie, quel grand malheur!

—Oui, oui, répondait mon père, c'est un grand, bien grand malheur!

Il s'affaissa dans un fauteuil en poussant un soupir. Je le vois encore, avec ses paupières boursouflées, son regard accablé, ses bras qui pendaient. Il avait un mouchoir à la main et, de temps en temps, il tamponnait ses yeux rougis de larmes.

—Je ne l'ai peut-être pas assez bien soignée, vois-tu, Marie?... Elle n'aimait point que je fusse près d'elle.... Pourtant, j'ai fait ce que j'ai pu, tout ce que j'ai pu.... Comme elle était effrayante, toute rigide sur son lit!... Ah! Dieu! je la verrai toujours comme ça!... Tiens, elle aurait eu trente et un ans après demain!...

Mon père m'attira près de lui, et me prit sur ses genoux.

—Tu m'aimes bien, tout de même, mon petit Jean? me demanda-t-il en me berçant.... Tu m'aimes bien, dis? Je n'ai plus que toi....

Se parlant à lui-même, il disait:

—Peut-être vaut-il mieux qu'il en soit ainsi!... Que serait-il arrivé, plus tard!... Oui, cela vaut peut-être mieux.... Ah! pauv'petit, regarde-moi bien!...

Et comme si, à cet instant même, dans mes yeux qui ressemblaient aux yeux de ma mère, il eût deviné toute une destinée de souffrance, il m'étreignit avec force contre sa poitrine et fondit en larmes.

—Mon petit Jean!... ah! mon pauv'petit Jean!

Vaincu par l'émotion et par la fatigue des nuits passées, il s'endormit, me tenant dans ses bras. Et moi, envahi tout à coup par une immense pitié, j'écoutai ce cœur inconnu qui, pour la première fois, battait près du mien.

Il avait été décidé, quelques mois auparavant, qu'on ne m'enverrait pas au collège et que j'aurais un précepteur. Mon père n'approuvait pas ce genre d'éducation, mais il s'était heurté à de telles crises, qu'il avait pris le parti de ne plus résister, et, de même qu'il avait sacrifié sa domination de mari sur sa femme, il sacrifia ses droits de père sur moi. J'eus un précepteur, mon père voulant rester fidèle, même dans la mort, aux désirs de ma mère. Et je vis arriver, un beau matin, un monsieur très grave, très blond, très rasé, qui portait des lunettes bleues. M. Jules Rigard avait des idées très arrêtées sur l'instruction, une raideur de pion, une importance sacerdotale qui, loin de m'encourager à apprendre, me dégoûtèrent vite de l'étude. On lui avait dit, sans doute, que mon intelligence était paresseuse et tardive, et, comme je ne compris rien à ses premières leçons, il s'en tint à ce premier jugement et me traita ainsi qu'un enfant idiot. Jamais il ne lui vint à l'esprit de pénétrer dans mon jeune cerveau, d'interroger mon cœur; jamais il ne se demanda si, sous ce masque triste d'enfant solitaire, il n'y avait pas des aspirations ardentes, devançant mon âge, toute une nature passionnée et inquiète, ivre de savoir, qui s'était intérieurement et mal développée dans le silence des pensées contenues et des enthousiasmes muets. M. Rigard m'abrutit de grec et de latin, et ce fut tout. Ah! combien d'enfants qui, compris et dirigés, seraient de grands hommes peut-être, s'ils n'avaient été déformés pour toujours par cet effroyable coup de pouce au cerveau du père imbécile ou du professeur ignorant. Est-ce donc tout, que de vous avoir bestialement engendré, un soir de rut, et ne faut-il donc pas continuer l'œuvre de vie en vous donnant la nourriture intellectuelle pour la fortifier, en vous armant pour la défendre? La vérité est que mon âme se sentait seule, davantage, auprès de mon père qu'auprès de mon professeur. Pourtant, il faisait tout ce qu'il pouvait pour me plaire, il s'acharnait à m'aimer stupidement. Mais, lorsque j'étais avec lui, il ne trouvait jamais rien à me dire que des contes bleus, de sottes histoires de croquemitaine, des légendes terrifiantes de la révolution de 1848, qui lui avait laissé dans l'esprit une épouvante invincible, ou bien le récit des brigandages d'un nommé Lebecq, grand républicain, qui scandalisait le pays par son opposition acharnée au curé, et son obstination, les jours de Fête-Dieu, à ne pas mettre de draps fleuris le long de ses murs. Souvent, il m'emmenait dans son cabriolet, lorsqu'il avait affaire au dehors, et si, troublé par ce mystère de la nature qui s'élargissait, chaque jour, autour de moi, je lui adressais une question, il ne savait comment y répondre et s'en tirait ainsi: «Tu es trop petit pour que je t'explique ça! Quand tu seras plus grand.» Et, tout chétif, à côté du gros corps de mon père qui oscillait suivant les cahots du chemin, je me rencognais au fond du cabriolet, tandis que mon père tuait, avec le manche de son fouet, les taons qui s'abattaient sur la croupe de notre jument. Et il disait chaque fois: «Jamais je n'ai vu autant de ces vilaines bêtes, nous aurons de l'orage, c'est sûr.»

Dans l'église de Saint-Michel, au fond d'une petite chapelle, éclairée par les lueurs rouges d'un vitrail, sur un autel orné de broderies et de vases pleins de fleurs en papier, se dressait une statue de la Vierge. Elle avait les chairs roses, un manteau bleu constellé d'argent, une robe lilas dont les plis retombaient chastement sur des sandales dorées. Dans ses bras, elle portait un enfant rose et nu, à la tête nimbée d'or, et ses yeux reposaient, extasiés, sur l'enfant. Pendant plusieurs mois, cette Vierge de plâtre fut ma seule amie, et tout le temps que je pouvais dérober à mes leçons, je le passais en contemplation devant cette image, aux couleurs si tendres. Elle me paraissait si belle, et si bonne, et si douce, qu'aucune créature humaine n'eût pu rivaliser de beauté, de bonté et de douceur avec ce morceau de matière inerte et peinte qui me parlait un langage inconnu et délicieux, et d'où m'arrivait comme une odeur grisante d'encens et de myrrhe. Près d'elle, j'étais vraiment un autre enfant; je sentais mes joues devenir plus roses, mon sang battait plus fort dans mes veines, mes pensées se dégageaient plus vives et légères; il me semblait que le voile noir, qui pesait sur mon intelligence, se levait peu à peu, découvrant des clartés nouvelles. Marie s'était faite la complice de mes échappées vers l'église; elle me conduisait souvent à la chapelle, où je restais des heures à converser avec la Vierge, tandis que la vieille bonne, à genoux sur les marches de l'autel, récitait dévotement son chapelet. Il fallait qu'elle m'arrachât de force à cette extase, car je n'eusse point songé, je crois bien, à retourner à la maison, enlevé que j'étais en des rêves qui me transportaient au ciel. Ma passion pour cette Vierge devint si forte, que, loin d'elle, j'étais malheureux, que j'eusse voulu ne la quitter jamais: «Bien sûr que monsieur Jean se fera prêtre,» disait la vieille Marie. C'était comme un besoin de possession, un désir violent de la prendre, de l'enlacer, de la couvrir de baisers. J'eus l'idée de la dessiner: avec quel amour, il est impossible de vous l'imaginer! Lorsque, sur mon papier, elle eut pris un semblant de forme grossière, ce furent des joies sans bornes. Tout ce que je pouvais dépenser d'efforts, je l'employai, dans ce travail que je jugeais admirable et surhumain. Plus de vingt fois, je recommençai le dessin, m'irritant contre mon crayon qui ne se pliait point à la douceur des lignes, contre mon papier où l'image n'apparaissait pas vivante et parlante, comme je l'eusse désiré. Je m'acharnai. Ma volonté se tendait vers ce but unique. Enfin, je parvins à donner une idée à peu près exacte, et combien naïve, de la Vierge de plâtre. Et brusquement je n'y pensai plus. Une voix intérieure m'avait dit que la nature était plus belle, plus attendrie, plus splendide, et je me mis à regarder le soleil qui caressait les arbres, qui jouait sur les tuiles des toits, dorait les herbes, illuminait les rivières, et je me mis à écouter toutes les palpitations de vie dont les êtres sont gonflés et qui font battre la terre comme un corps de chair.

Les années s'écoulèrent ennuyeuses et vides. Je restais sombre, sauvage, toujours renfermé en dedans de moi-même, aimant à courir les champs, à m'enfoncer en plein cœur de la forêt. Il me semblait que là, du moins, bercé par la grande voix des choses, j'étais moins seul et que je m'écoutais mieux vivre. Sans être doué de ce don terrible qu'ont certaines natures de s'analyser, de s'interroger, de chercher sans cesse le pourquoi de leurs actions, je me demandais souvent qui j'étais et ce que je voulais. Hélas! je n'étais personne et ne voulais rien. Mon enfance s'était passée dans la nuit, mon adolescence se passa dans le vague; n'ayant pas été un enfant, je ne fus pas davantage un jeune homme. Je vécus en quelque sorte dans le brouillard. Mille pensées s'agitaient en moi, mais si confuses que je ne pouvais en saisir la forme; aucune ne se détachait nettement de ce fond de brume opaque. J'avais des aspirations, des enthousiasmes, mais il m'eût été impossible de les formuler, d'en expliquer la cause et l'objet; il m'eût été impossible de dire dans quel monde de réalité ou de rêve ils m'emportaient; j'avais des tendresses infinies où mon être se fondait, mais pour qui et pour quoi? Je l'ignorais. Quelquefois, tout d'un coup, je me mettais à pleurer abondamment; mais la raison de ces larmes? En vérité, je ne la savais pas. Ce qu'il y a de certain, c'est que je n'avais de goût à rien, que je n'apercevais aucun but dans la vie, que je me sentais incapable d'un effort. Les enfants se disent: «Je serai général, évêque, médecin, aubergiste.» Moi, je ne me suis rien dit de semblable, jamais: jamais je ne dépassai la minute présente; jamais je ne risquai un coup d'œil sur l'avenir. L'homme m'apparaissait ainsi qu'un arbre qui étend ses feuilles et pousse ses branches dans un ciel d'orage, sans savoir quelles fleurs fleuriront à son pied, quels oiseaux chanteront à sa cime, ou quel coup de tonnerre viendra le terrasser. Et, pourtant, le sentiment de la solitude morale où j'étais, m'accablait et m'effrayait. Je ne pouvais ouvrir mon cœur ni à mon père, ni à mon précepteur, ni à personne; je n'avais pas un camarade, pas un être vivant en état de me comprendre, de me diriger, de m'aimer. Mon père et mon précepteur se désolaient de mon «peu de dispositions» et, dans le pays, je passais pour un maniaque et un faible d'esprit. Malgré tout, je fus reçu à mes examens, et, bien que ni mon père ni moi n'eussions l'idée de la carrière que je pourrais embrasser, j'allai faire mon droit à Paris. «Le droit mène à tout», disait mon père.

Paris m'étonna. Il me fit l'effet d'un grand bruit et d'une grande folie. Les individus et les foules passaient bizarres, incohérents, effrénés, se hâtant vers des besognes que je me figurais terribles et monstrueuses. Heurté par les chevaux, coudoyé par les hommes, étourdi par le ronflement de la ville, en branle comme une colossale et démoniaque usine, aveuglé par l'éclat des lumières inaccoutumées, je marchais en un rêve inexplicable de dément. Cela me surprit beaucoup d'y rencontrer des arbres. Comment avaient-ils pu germer là, dans ce sol de pavés, s'élever parmi cette forêt de pierres, au milieu de ce grouillement d'hommes, leurs branches fouettées par un vent mauvais? Je fus très longtemps à m'habituer à cette existence qui me paraissait le renversement de la nature; et, du sein de cet enfer bouillonnant, ma pensée retournait souvent à ces champs paisibles de là-bas, qui soufflaient à mes narines la bonne odeur de la terre remuée et féconde; à ces coins de bois verdissants, où je n'entendais que le léger frisson des feuilles et, de temps en temps, dans les profondeurs sonores, les coups sourds de la cognée et la plainte presque humaine des vieux chênes. Cependant, la curiosité de connaître me chassait de la petite chambre que j'habitais, rue Oudinot, et j'arpentais les rues, les boulevards, les quais, emporté dans une marche fiévreuse, les doigts agacés, le cerveau, pour ainsi dire, écrasé par la gigantesque et nerveuse activité de Paris, tous les sens en quelque sorte déséquilibrés par ces couleurs, par ces odeurs, par ces sons, par la perversion et par l'étrangeté de ce contact si nouveau pour moi. Plus je me jetais dans les foules, plus je me grisais du tapage, plus je voyais ces milliers de vies humaines passer, se frôler, indifférentes l'une à l'autre, sans un lien apparent; puis d'autres surgir, disparaître et se renouveler encore, toujours ... et plus je ressentais l'accablement de mon inexorable solitude. A Saint-Michel, si j'étais bien seul, du moins j'y connaissais les êtres et les choses. J'avais, partout, des points de repère qui guidaient mon esprit; un dos de paysan, penché sur la glèbe, une masure au détour d'un chemin, un pli de terrain, un chien, une marnière, une trogne de charme; tout m'y était familier, sinon cher. A Paris, tout m'était inconnu et hostile. Dans l'effroyable hâte où ils s'agitaient, dans l'égoïsme profond, dans le vertigineux oubli les uns des autres, où ils étaient précipités, comment retenir, un seul instant, l'attention de ces gens, de ces fantômes, je ne dis pas l'attention d'une tendresse ou d'une pitié, mais d'un simple regard!... Un jour, je vis un homme qui en tuait un autre: on l'admira et son nom fut aussitôt dans toutes les bouches; le lendemain, je vis une femme qui levait ses jupes en un geste obscène: la foule lui fit cortège.

Étant gauche, ignorant des usages du monde, très timide, j'eus difficulté à me créer des relations. Je ne mis pas, une seule fois, les pieds dans les maisons où j'étais recommandé, de crainte qu'on ne m'y trouvât ridicule. J'avais été invité à dîner chez une cousine de ma mère, riche, qui menait grand train. La vue de l'hôtel, les valets de pied dans le vestibule, les lumières, les tapis, le parfum lourd des fleurs étouffées, tout cela me fit peur et je m'enfuis, bousculant dans l'escalier une femme en manteau rouge, qui montait et se prit à rire de ma mine effarée. La gaîté bruyante de ces jeunes gens—mes camarades d'école,—que je rencontrais au cours, au restaurant, dans les cafés, me déplut aussi: la grossièreté de leurs plaisirs me blessa, et les femmes, avec leurs yeux bistrés, leurs lèvres trop peintes, avec le cynisme et le débraillé de leurs propos et de leur tenue, ne me tentèrent point. Pourtant, un soir, énervé, poussé par un rut subit de la chair, j'entrai dans une maison de débauche, et j'en ressortis, honteux, mécontent de moi, avec un remords et la sensation que j'avais de l'ordure sur la peau. Quoi! c'était de cet acte imbécile et malpropre que les hommes naissaient! A partir de ce moment, je regardai davantage les femmes, mais mon regard n'était plus chaste et, s'attachant sur elles, comme sur des images impures, il allait chercher le sexe et la nudité sous l'ajustement des robes. Je connus alors des plaisirs solitaires qui me rendirent plus morne, plus inquiet, plus vague encore. Une sorte de torpeur crapuleuse m'envahit. Je restais couché plusieurs jours de suite, m'enfonçant dans l'abrutissement des sommeils obscènes, réveillé, de temps en temps, par des cauchemars subits, par des serrées violentes au cœur qui me faisaient couler la sueur sur la peau. Dans ma chambre, aux rideaux fermés, j'étais ainsi qu'un cadavre qui aurait eu conscience de sa mort et qui, du fond de la tombe, dans le noir effrayant, entend, au-dessus de lui, rouler le piétinement d'un peuple, et gronder les rumeurs d'une ville. Quelquefois, m'arrachant à cet anéantissement, je sortais. Mais que faire? Où donc aller? Tout m'était indifférent, et je n'avais aucun désir, aucune curiosité. Le regard fixe, la tête pesante, le sang lourd, je marchais au hasard, devant moi, et je finissais par m'écrouler, dans le Luxembourg, sur un banc, sénilement tassé sur moi-même, immobile, pendant de longues heures, sans rien voir, sans rien entendre, sans me demander pourquoi des enfants étaient là qui couraient, pourquoi des oiseaux étaient là qui chantaient, pourquoi des couples passaient..... Naturellement, je ne travaillais pas et je ne songeais à rien.... La guerre vint, puis la défaite.... Malgré les résistances de mon père, malgré les supplications de la vieille Marie, je m'engageai.

II

Table des matières

Notre régiment était ce qu'on appelait alors un régiment de marche. Il avait été formé au Mans, péniblement, de tous les débris de corps, des éléments disparates qui encombraient la ville. Des zouaves, des moblots, des francs-tireurs, des gardes forestiers, des cavaliers démontés, jusques à des gendarmes, des Espagnols et des Valaques; il y avait de tout, et ce tout était commandé par un vieux capitaine d'habillement promu, pour la circonstance, au grade de lieutenant-colonel. En ce temps-là, ces avancements n'étaient point rares; il fallait bien boucher les trous creusés dans la chair française par les canons de Wissembourg et de Sedan. Plusieurs compagnies manquaient de capitaine. La mienne avait à sa tête un petit lieutenant de mobiles, jeune homme de vingt ans, frêle et pâle, et si peu robuste, qu'après quelques kilomètres, il s'essoufflait, tirait la jambe et terminait l'étape dans un fourgon d'ambulance. Le pauvre petit diable! Il suffisait de le regarder en face pour le faire rougir, et jamais il ne se fût permis de donner un ordre, dans la crainte de se tromper et d'être ridicule. Nous nous moquions de lui, à cause de sa timidité et de sa faiblesse, et sans doute aussi parce qu'il était bon et qu'il distribuait quelquefois aux hommes des cigares et des suppléments de viande. Je m'étais fait rapidement à cette vie nouvelle, entraîné par l'exemple, surexcité par la fièvre du milieu. En lisant les récits navrants de nos batailles perdues, je me sentais emporté comme dans une ivresse, sans cependant mêler à cette ivresse l'idée de la patrie menacée. Nous restâmes un mois, dans Le Mans, à nous équiper, à faire l'exercice, à courir les cabarets et les maisons de femmes. Enfin, le 3 octobre, nous partîmes.

Ramassis de soldats errants, de détachements sans chefs, de volontaires vagabonds, mal équipés, mal nourris—et le plus souvent, pas nourris du tout,—sans cohésion, sans discipline, chacun ne songeant qu'à soi, et poussés par un sentiment unique d'implacable, de féroce égoïsme; celui-ci, coiffé d'un bonnet de police, celui-là, la tête entortillée d'un foulard, d'autres vêtus de pantalons d'artilleurs et de vestes de tringlots, nous allions par les chemins, déguenillés, harassés, farouches. Depuis douze jours que nous étions incorporés à une brigade de formation récente, nous roulions à travers la campagne, affolés, et pour ainsi dire, sans but. Aujourd'hui à droite, demain à gauche, un jour fournissant des étapes de quarante kilomètres, le jour suivant, reculant d'autant, nous tournions sans cesse dans le même cercle, pareils à un bétail débandé qui aurait perdu son pasteur. Notre exaltation était bien tombée. Trois semaines de souffrances avaient suffi pour cela. Avant que nous eussions entendu gronder le canon et siffler les balles, notre marche en avant ressemblait à une retraite d'armée vaincue, hachée par les charges de cavalerie, précipitée dans le délire des bousculades, le vertige des sauve-qui-peut. Que de fois j'ai vu des soldats se débarrasser de leurs cartouches qu'ils semaient au long des routes!

—A quoi ça me sert-il? disait l'un d'eux, je n'en ai besoin que d'une seule pour casser la gueule du capitaine, la première fois que nous nous battrons.

Le soir, au camp, accroupis autour de la marmite, ou bien allongés sur la bruyère froide, la tête sur le sac, ils pensaient à la maison d'où on les avait arrachés violemment. Tous les jeunes gens, aux bras robustes, étaient partis du village: beaucoup déjà dormaient dans la terre, là-bas, éventrés par les obus; les autres, les reins cassés, erraient, spectres de soldats, par les plaines et par les bois, attendant la mort. Dans les campagnes en deuil, il ne restait que des vieux, davantage courbés, et des femmes qui pleuraient. L'aire des granges où l'on bat le blé était muette et fermée; dans les champs déserts où poussaient les herbes stériles, on n'apercevait plus, sur la pourpre du couchant, la silhouette du laboureur qui rentrait à la ferme, au pas de ses chevaux fatigués. Et des hommes, avec de grands sabres, venaient, qui prenaient, un jour, les chevaux, qui, un autre jour, vidaient l'étable, au nom de la loi; car il ne suffisait pas à la guerre qu'elle se gorgeât de viande humaine, il fallait qu'elle dévorât les bêtes, la terre, tout ce qui vivait dans le calme, dans la paix du travail et de l'amour.... Et au fond du cœur de tous ces misérables soldats, dont les feux sinistres du camp éclairaient les figures amaigries et les dos avachis, une même espérance régnait, l'espérance de la bataille prochaine, c'est-à-dire la fuite, la crosse en l'air et la forteresse allemande.

Pourtant, nous préparions la défense des pays que nous traversions et qui n'étaient point encore menacés. Nous imaginions pour cela d'abattre les arbres et de les jeter sur les routes; nous faisions sauter les ponts, nous profanions les cimetières à l'entrée des villages, sous prétexte de barricades, et nous obligions les habitants, baïonnettes aux reins, à nous aider dans la dévastation de leurs biens. Puis nous repartions, ne laissant derrière nous que des ruines et que des haines. Je me souviens qu'il nous fallut, une fois, raser, jusqu'au dernier baliveau, un très beau parc, afin d'y établir des gourbis que nous n'occupâmes point. Nos façons n'étaient point pour rassurer les gens. Aussi, à notre approche, les maisons se fermaient, les paysans enterraient leurs provisions: partout des visages hostiles, des bouches hargneuses, des mains vides. Il y eut entre nous des rixes sanglantes pour un pot de rillettes découvert dans un placard, et le général fit fusiller un vieux bonhomme qui avait caché, dans son jardin, sous un tas de fumier, quelques kilogrammes de lard salé.

Le 1er novembre, nous avions marché toute la journée et, vers trois heures, nous arrivions à la gare de la Loupe. Il y eut d'abord un grand désordre, une inexprimable confusion. Beaucoup, abandonnant les rangs, se répandirent dans la ville, distante d'un kilomètre, se dispersèrent dans les cabarets voisins. Pendant plus d'une heure, les clairons sonnèrent le ralliement. Des cavaliers furent envoyés à la ville pour en ramener les fuyards et s'attardèrent à boire. Le bruit courait qu'un train formé à Nogent-le-Rotrou devait nous prendre et nous conduire à Chartres, menacé par les Prussiens lesquels avaient, disait-on, saccagé Maintenon, et campaient à Jouy. Un employé, interrogé par notre sergent, répondit qu'il ne savait pas, qu'il n'avait entendu parler de rien. Le général, petit vieux, gros, court et gesticulant, qui pouvait à peine se tenir à cheval, galopait de droite et de gauche, voltait, roulait comme un tonneau sur sa monture et, la face violette, la moustache colère, répétait sans cesse:

—Ah! bougre!... Ah! bougre de bougre!...

Il mit pied à terre, aidé par son ordonnance, s'embarrassa les jambes dans les courroies de son sabre qui traînait sur le sol, et, appelant le chef de gare, il engagea un colloque des plus animés avec celui-ci dont la physionomie s'ahurissait.

—Et le maire? criait le général.... Où est-il ce bougre-là? qu'on me l'amène!... Est-ce qu'on se fout de moi, ici?

Il soufflait, bredouillait des mots inintelligibles, frappait la terre du pied, invectivait le chef de gare. Enfin, tous les deux, l'un la mine très basse, l'autre faisant des gestes furieux, finirent par disparaître dans le bureau du télégraphe qui ne tarda pas à nous envoyer le bruit d'une sonnerie folle, acharnée, vertigineuse, coupée de temps en temps par les éclats de voix du général. On se décida enfin à nous faire ranger sur le quai, par compagnies, et on nous laissa là, sacs à terre, immobiles, devant les faisceaux formés. La nuit était venue, la pluie tombait, lente et froide, achevant de traverser nos capotes, déjà mouillées par les averses. De-ci, de-là, la voie s'éclairait de petites lumières pâles, rendant plus sombres les magasins et la masse des wagons que des hommes poussaient au garage. Et le monte-charges, debout sur sa plate-forme tournante, profila dans le ciel son long cou de girafe effarée.

A part le café, rapidement avalé, le matin, nous n'avions rien mangé de la journée et bien que la fatigue nous eût brisé le corps, bien que la faim nous tenaillât le ventre, nous nous disions, consternés, qu'il faudrait encore se passer de soupe aujourd'hui. Nos gourdes étaient vides, épuisées nos provisions de biscuit et de lard, et les fourgons de l'intendance, égarés depuis la veille, n'avaient pas rejoint la colonne. Plusieurs d'entre nous murmurèrent, prononcèrent à haute voix des paroles de menace et de révolte; mais les officiers qui se promenaient, mornes aussi, devant la ligne des faisceaux, ne semblèrent pas y faire attention. Je me consolai, en pensant que le général avait peut-être réquisitionné des vivres dans la ville. Vain espoir! Les minutes s'écoulaient; la pluie toujours chantait sur les gamelles creuses, et le général continuait d'injurier le chef de gare, qui continuait à se venger sur le télégraphe, dont les sonneries devenaient de plus en plus précipitées et démentes.... De temps en temps, des trains s'arrêtaient, bondés de troupes. Des mobiles, des chasseurs à pied, débraillés, tête nue, la cravate pendante, quelques-uns ivres et le képi de travers, s'échappaient des voitures où ils étaient parqués, envahissaient la buvette, ou bien se soulageaient en plein air, impudemment. De ce fourmillement de têtes humaines, de ce piétinement de troupeau sur le plancher des wagons partaient des jurons, des chants de Marseillaise, des refrains obscènes qui se mêlaient aux appels des hommes d'équipe, au tintement de la clochette, à l'essoufflement des machines. Je reconnus un petit garçon de Saint-Michel, dont les paupières enflées suintaient, qui toussait et crachait le sang. Je lui demandai où ils allaient ainsi. Ils n'en savaient rien. Partis du Mans, ils étaient restés douze heures à Connerré, à cause de l'encombrement de la voie, sans manger, trop tassés pour pouvoir s'allonger et dormir. C'était tout ce qu'il savait. A peine s'il avait la force de parler. Il était allé à la buvette afin de tremper ses yeux dans un peu d'eau tiède. Je lui serrai la main, et il me dit qu'à la première affaire, il espérait bien que les Prussiens le feraient prisonnier.... Et le train s'ébranlait, se perdait dans le noir, emmenant toutes ces figures hâves, tous ces corps déjà vaincus, vers quelles inutiles et sanglantes boucheries?

Je grelottais. Sous la pluie glacée qui me coulait sur la peau, le froid m'envahissait, il me semblait que mes membres s'ankylosaient. Je profitai d'un désarroi causé par l'arrivée d'un train pour gagner la barrière ouverte et m'enfuir sur la route, cherchant une maison, un abri, où je pusse me réchauffer, trouver un morceau de pain, je ne savais quoi. Les auberges et cabarets, près de la gare, étaient gardés par des sentinelles qui avaient ordre de ne laisser entrer personne.... A trois cents mètres de là, j'aperçus des fenêtres qui luisaient doucement dans la nuit. Ces lumières me firent l'effet de deux bons yeux, de deux yeux pleins de pitié qui m'appelaient, me souriaient, me caressaient.... C'était une petite maison isolée à quelques enjambées de la route.... J'y courus.... Un sergent, accompagné de quatre hommes, était là qui vociférait et sacrait. Près de l'âtre sans feu, je vis un vieillard, assis sur une chaise de paille très basse, les coudes sur les genoux, la tête dans les mains. Une chandelle, qui brûlait dans un chandelier de fer, éclairait la moitié de son visage, creusé, raviné par des rides profondes.

—Nous donneras-tu du bois, enfin? cria le sergent

—J'ons point d'bouè, répondit le vieillard.... V'la huit jours qu'la troupe passe, j'vous dis.... M'ont tout pris.

Il se tassa sur sa chaise et, d'une voix faible, il murmura.

—J'ons ren ... ren ... ren!...

Le sergent haussa les épaules:

—Ne fais donc pas le malin, vieille canaille.... Ah! tu caches ton bois pour chauffer les Prussiens! Eh bien, je vais t'en fiche, moi, des Prussiens ... attends!

Le vieillard branla la tête.

—Pisque j'ons point d'bouè....

D'un geste colère, le sergent commanda aux hommes de fouiller la maison. Du cellier au grenier, ils passèrent tout en revue. Il n'y avait rien, rien que des traces de violence, des meubles brisés. Dans le cellier, humide de cidre répandu, les tonneaux étaient défoncés, et partout s'étalaient de hideuses et puantes ordures. Cela exaspéra le sergent, qui frappa le carreau de la crosse de son fusil.

—Allons, s'écria-t-il, allons, vieux salaud, dis-nous où est ton bois?

Et il secoua rudement le vieillard, qui chancela et faillit tomber la tête contre le landier de fer de la cheminée.

—J'ons point d'bouè, répéta simplement le pauvre homme.

—Ah! tu t'entêtes!... Ah! tu n'as point de bois!... Eh bien, tu as des chaises, un buffet, une table, un lit ... si tu ne me dis pas où est ton bois, je fais une flambée de tout ça.

Le vieillard ne protesta pas. Il répéta de nouveau, hochant sa vieille tête blanche:

—J'ons point d'bouè.

Je voulus m'interposer, et balbutiai quelques mots; mais le sergent ne me laissa pas achever, il m'enveloppa des pieds à la tête d'un regard méprisant.

—Et qu'est-ce tu fous ici, toi, espèce de galopin? me dit-il ... qu'est-ce qui t'a permis de quitter les rangs, sale morveux!... allons, demi-tour, et au pas de gymnastique!... Ta ra ta ta ra, ta ta ra!...

Alors, il donna un ordre. En quelques minutes, chaises, table, buffet, lit, furent mis en pièces. Le bonhomme se leva avec effort, se rencogna dans le fond de la chambre et pendant que flambait le feu, pendant que le sergent, dont la capote et le pantalon fumaient, se chauffait en riant devant le brasier crépitant, le vieux regardait brûler ses derniers meubles, d'un œil stoïque, et ne cessait de répéter avec obstination.

—J'ons point d'bouè!

Je regagnai la gare.

Le général était sorti du bureau du télégraphe, plus animé, plus rouge, plus colère que jamais. Il bredouilla quelque chose, et aussitôt il se fit un grand remuement. On entendait des cliquetis de sabre; des voix s'appelaient, se répondaient; des officiers couraient dans toutes les directions. Et le clairon sonna. Sans rien comprendre à ce contre-ordre, il nous fallut remettre sac au dos et fusil sur l'épaule.

—En avant!... arche!...

Les membres raidis par l'immobilité, la tête bourdonnante, nous heurtant l'un à l'autre, nous reprîmes notre course haletante, sous la pluie, dans la boue, à travers la nuit. A droite et à gauche, des champs s'étendaient, noyés d'ombre, d'où s'élevaient des tignasses de pommiers, qui semblaient se tordre sur le ciel. Parfois, très loin, un chien aboyait.... Puis c'étaient des bois profonds, de sombres futaies, qui montaient, de chaque côté de la route, comme des murailles. Puis des villages endormis où nos pas résonnaient plus lugubrement, ou, par les fenêtres vite ouvertes et vite refermées, apparaissait la vision vague d'une forme blanche, terrifiée.... Et encore des champs, et encore des bois, et encore des villages.... Pas une chanson, pas une parole, un silence énorme rythmé par un sourd piétinement. Les courroies du sac m'entraient dans la chair, le fusil me faisait l'effet d'un fer rouge sur l'épaule.... Un moment, je crus que j'étais attelé à une grosse voiture embourbée, chargée de pierres de taille et que des charretiers me cassaient les jambes à coups de fouet. M'arc-boutant sur mes pieds, l'échiné pliée en deux, le cou tendu, étranglé par le licol, la poitrine sifflante, je tirais, je tirais.... Il arriva bientôt que je n'eus plus conscience de rien. Je marchais, machinalement, engourdi, comme dans un rêve.... D'étranges hallucinations passaient devant mes yeux.... Je voyais une route de lumière, qui s'enfonçait au loin, bordée de palais et d'éclatantes girandoles.... De grandes fleurs écarlates balançaient, dans l'espace, leurs corolles au haut de tiges flexibles, et une foule joyeuse chantait devant des tables couvertes de boissons fraîches et de fruits délicieux.... Des femmes, dont les jupes de gaze bouffaient, dansaient sur les pelouses illuminées, au son d'une multitude d'orchestres, tapis dans des bosquets, aux feuilles retombantes, étoilées de jasmins, rafraîchies par les jets d'eau.

—Halte! commanda le sergent.

Je m'arrêtai et, pour ne point m'écrouler sur le sol, je dus me cramponner au bras d'un camarade.... Je m'éveillai.... Tout était noir. Nous étions arrivés à l'entrée d'une forêt, près d'un petit bourg où le général et la plupart des officiers allèrent se loger.... La tente dressée, je m'occupai de panser mes pieds écorchés, avec de la chandelle que je gardais en réserve dans ma musette et, comme un pauvre chien exténué, je m'allongeai sur la terre mouillée et m'endormis profondément. Pendant la nuit, des camarades, tombés de fatigue sur la route, ne cessèrent de rallier le camp. Il y en eut cinq dont on n'entendit plus jamais parler. A chaque marche pénible, cela se passait toujours ainsi: quelques-uns, faibles ou malades, s'abattaient dans les fossés et mouraient là: d'autres désertaient....

Le lendemain, le réveil sonna, dès le lever de l'aube. La nuit avait été très froide; il n'avait cessé de pleuvoir et, pour dormir, nous n'avions pu nous procurer la moindre litière de paille ou de foin. J'eus beaucoup de difficulté à sortir de la tente; un moment, je dus me traîner sur les genoux, à quatre pattes, les jambes refusant de me porter. Mes membres étaient glacés, raides ainsi que des barres de fer; il me fut impossible de remuer la tête sur mon cou paralysé, et mes yeux, qu'on eût dits piqués par une multitude de petites aiguilles, ne discontinuaient pas de pleurer. En même temps, je ressentais aux épaules et dans les reins une douleur vive, lancinante, intolérable. Je remarquai que les camarades n'étaient pas mieux partagés que moi. Les traits tirés, le teint terreux, ils s'avançaient, les uns boitant affreusement, les autres courbés et vacillants, buttant à chaque pas contre les touffes de bruyère: tous écloppés, lamentables et boueux. J'en vis plusieurs qui, en proie à de violentes coliques, se tordaient et grimaçaient en se tenant le ventre à deux mains. Quelques-uns, secoués par la fièvre, claquaient des dents. Autour de soi, on entendait des toux sèches, déchirant des poitrines, des respirations haletantes, des plaintes, des râles. Un lièvre détala de son gîte, s'enfuit effaré, les oreilles couchées, mais personne ne songea à le poursuivre, comme nous faisions autrefois.... L'appel terminé, il y eut distribution de vivres, car l'intendance avait fini par retrouver la brigade.... Nous fîmes la soupe, que nous mangeâmes aussi gloutonnement que des chiens affamés.

Je souffrais toujours. Après la soupe, j'avais eu un étourdissement, bientôt suivi de vomissements, et je grelottais la fièvre. Tout, autour de moi, tournait ... les tentes, la forêt, la plaine, le petit bourg, là-bas, dont les cheminées fumaient dans la brume et le ciel où roulaient de gros nuages crasseux et bas. Je demandai au sergent la permission d'aller à la visite.

Les tentes s'alignaient sur deux rangs, adossées à la forêt, de chaque côté de la route de Senonches, qui débouche dans la campagne par une magnifique trouée dans les chênes, traverse, à trois cents mètres de là, la route de Chartres, et plus loin, le bourg de Bellomer, pour continuer son cours vers la Loupe. Au carrefour formé par ces deux routes, une petite maison s'élevait, misérable et couverte de chaume, sorte de hangar abandonné, qui servait d'abri aux cantonniers, pendant la pluie. C'est là que le chirurgien avait établi une ambulance improvisée, reconnaissable au drapeau de Genève, planté dans une fente de mur, qui la décorait. Devant la maison, beaucoup attendaient. Une longue file d'êtres blêmes, exténués, ceux-ci debout avec de grands yeux fixes, ceux-là, assis par terre, mornes, les omoplates remontées et pointues, la tête dans les mains. La mort déjà avait appesanti son horrible griffe sur ces visages émaciés, ces dos décharnés, ces membres qui pendaient, vidés de sang et de moelle. Et, en présence de ce navrement, oubliant mes propres souffrances, je m'attendris. Ainsi, trois mois avaient suffi pour terrasser ces corps robustes, domptés au travail et aux fatigues pourtant!... Trois mois! Et ces jeunes gens qui aimaient la vie, ces enfants de la terre qui avaient grandi, rêveurs, dans la liberté des champs, confiants en la bonté de la nature nourricière, c'était fini d'eux!... Au marin qui meurt, on donne la mer pour sépulture; il descend dans le noir éternel, au balancement de ses vagues musiciennes.... Mais eux!... Encore quelques jours, peut-être, et, tout à coup, ils tomberaient, ces va-nu-pieds, la face contre le sol, dans la boue d'un fossé, charognes livrées au croc des chiens rôdeurs, au bec des oiseaux nocturnes. J'éprouvai un sentiment de si fraternelle et douloureuse commisération, que j'eusse voulu serrer tous ces tristes hommes contre ma poitrine, dans un même embrassement, et je souhaitai—ah! avec quelle ferveur je souhaitai!—d'avoir, comme Isis, cent mamelles de femme, gonflées de lait, pour les tendre à toutes ces lèvres exsangues.... Ils entraient un par un dans la maison, et ils en ressortaient aussitôt, poursuivis par un grognement et par un juron.... D'ailleurs, le chirurgien ne s'occupait pas d'eux. Très en colère, il réclamait à un infirmier sa pharmacie de campagne qui n'avait pas été retrouvée parmi les bagages.

—Ma pharmacie, nom de Dieu! criait-il. Où est ma pharmacie? Et ma trousse?... Qu'est-ce que j'ai fait de ma trousse?... Ah! nom de Dieu!

Un petit mobile, qui souffrait d'un abcès au genou, s'en retourna à cloche-pied, pleurant, s'arrachant les cheveux de désespoir. On n'avait pas voulu le visiter. Quand ce fut mon tour de passer, je tremblais très fort. Dans le fond de la pièce, sombre, quatre malades râlaient, couchés sur la paille, en chien de fusil, un cinquième gesticulait, prononçant, dans le délire, des mots incohérents; un autre encore, à demi levé, la tête inclinée sur la poitrine, se plaignait et demandait à boire d'une voix faible, d'une voix d'enfant. Accroupi devant la cheminée, un infirmier présentait à la flamme, au bout d'une baguette de bois, un morceau de boudin grésillant, dont l'odeur de graisse brûlée empuantissait la chambre.... L'aide-major ne me regarda même pas. Il vociféra:

—Qu'est-ce que c'est encore que celui-là?... Tas de flemmards!... Dix lieues dans les guibolles, clampin, ça te remettra.... Allons, marche! demi-tour.

Je croisai sur le seuil une paysanne, qui me demanda:

—C'est-y ben icite qu'est l'sérûgien?

—Des femmes, maintenant! grogna l'aide-major.... Qu'est-ce que vous voulez, vous?

—Pardon, excuse, mossieu l'sérûgien, reprit la paysanne, qui s'avança, très intimidée. J'viens pour mon fi qu'est soldat.

—Dites donc, la vieille, est-ce que je suis chargé de garder votre fils, moi?...

Les deux mains croisées sur le manche de son parapluie, toute craintive, elle examina la pièce, autour d'elle.

—Paraît qu'il est ben malade, mon fi, ben, ben malade.... Pour lors, j'venais vouêr si vous l'aviez point à quant à vous, mossieu l'sérûgien.

—Comment vous appelez-vous?

—J'm'appelle la femme Riboulleau.

—Riboulleau ... Riboulleau!... C'est possible.... Voyez dans le tas, là.

L'infirmier, qui faisait griller son boudin, tourna la tête.

—Riboulleau?... dit-il. Mais il est mort, il y a trois jours....

—Comment qu'vous dites ça? cria la paysanne, dont la figure hâlée, tout à coup pâlit.... Où ça qu'il est mô?... Pourquoi qu'il est mô, mon p'tit gâs?....

L'aide-major intervint, et poussant la vieille vers la porte, d'un geste brutal....

—Allons, cria-t-il, allons, pas de scène ici, hein?... Il est mort, eh bien, voilà tout....

—Mon p'tit gâs! mon p'tit gâs! gémissait la paysanne à fendre l'âme!

Je m'éloignai, le cœur gros, et si découragé que je me demandais s'il ne valait pas mieux en finir tout de suite, en me pendant à une branche d'arbre ou en me faisant sauter la cervelle d'un coup de fusil. Tandis que je regagnais latente, trébuchant, roulant dans ma tête les plus noirs projets, à peine si je fis attention au petit mobile qui, s'étant arrêté au pied d'un pin, avait lui-même ouvert son abcès avec son couteau et, tout blanc, le front ruisselant de sueur, bandait la plaie d'où le sang coulait.

La matinée me fut meilleure que je l'aurais pensé. J'eus la chance de ne faire partie d'aucune corvée et, après avoir astiqué mon fusil, rouillé par la pluie, je goûtai quelques heures de bon repos. Étendu sur ma couverture, le corps tout engourdi dans un demi-sommeil délicieux, où je percevais distinctement les bruits du camp—les sonneries du clairon, le hennissement d'un cheval, au loin—je songeai aux êtres et aux choses que j'avais quittés. Mille figures et mille paysages défilèrent rapidement devant mes yeux.... Je revis le Prieuré, ma mère morte, et mon père, avec son large chapeau de paille, et le petit mendiant aux cheveux filasse, et Félix accroupi dans les plates-bandes, au milieu des laitues, qui guettait une taupe. Je revis ma chambre d'étudiant, mes camarades de l'école, et, dominant le tumulte de Bullier, Nini, grise et défrisée, avec ses lèvres pourpres, son chignon roux, et ses bas roses, sortant, fleurs lascives, des jupes soulevées par la danse. Puis l'image d'une femme inconnue, en robe mauve, que j'avais aperçue un soir, au théâtre, dans l'ombre d'une loge, me revint, obstinée et douce vision!

Pendant ce temps, les plus valides d'entre nous étaient allés rôder dans la campagne, autour des fermes. Ils rentrèrent gaîment, chargés de bottes de paille, de poulets, de dindes, de canards. L'un poussait devant lui, à coups de gaule, un gros cochon qui grognait, l'autre balançait un mouton sur ses épaules; celui-ci traînait au bout d'une hart, tordue en corde, un veau qui résistait comiquement, secouait son mufle en meuglant. Les paysans accoururent au camp pour se plaindre d'avoir été volés: on les hua et on les chassa.

Le général, accompagné de notre lieutenant-colonel qui se tenait à sa droite, très raide, l'œil rond, vint nous passer en revue, l'après-midi. Son regard luisant, son teint de braise, sa voix pâteuse disaient qu'il avait copieusement déjeuné. Il mâchonnait un bout de cigare éteint, crachait, s'ébrouait, maugréait on ne savait contre qui et contre quoi, car il ne s'adressait à personne, directement. Devant notre compagnie, il regarda le lieutenant-colonel d'un air sévère, et je l'entendis qui grommelait:

—Sales gueules, vos hommes, ah! bougre!

Puis, il s'éloigna, pesant de tout le poids de son ventre, sur ses jambes courtes, chaussées de bottes jaunes, au-dessus desquelles la culotte rouge bouffait et plissait comme une jupe.

Le reste de la journée fut consacré à des flâneries dans les auberges de Bellomer. Il y avait partout un tel encombrement, un tel tapage; d'ailleurs, je connaissais trop bien ces prises d'assaut des cabarets, ces poussées violentes de l'alcool qui dégénéraient souvent en mêlées générales, que je préférai m'en aller, avec quelques camarades paisibles, sur la route, loin des bagarres. Justement, le temps s'était embelli, un soleil pâle tombait du ciel, débarrassé de nuages. Nous nous assîmes sur un talus, ployant le dos sous les rayons réchauffants, comme fait un chat sous la main qui le caresse. Des voitures passaient, passaient toujours, lourdes charrettes, banneaux, carrioles coiffées de leurs bâches, tombereaux traînés par des bardots. C'étaient des paysans de la plaine de Chartres qui fuyaient les Prussiens. Affolés par les récits, colportés de village en village, des incendies, des viols, des massacres, des atrocités diverses dont les Allemands affligeaient les territoires envahis, ils avaient emporté à la hâte ce qu'ils possédaient de plus précieux, abandonné champs et maison et, tout effarés, ils allaient droit devant eux, sans savoir où. Le soir, ils s'arrêtaient, au hasard du chemin, près d'un bourg, quelquefois en rase campagne. Les chevaux, dételés et entravés, broutaient l'herbe des berges, les gens mangeaient et dormaient à la grâce de Dieu, à la garde des chiens, dans le vent, dans la pluie, dans la froidure des nuits brumeuses. Puis, le lendemain, ils repartaient. Troupeaux de bêtes et troupeaux d'hommes se succédèrent interminablement. Ils passaient et, sur la grand'route jaune, l'on voyait s'allonger la file noire et dolente des fuyards, jusqu'à la montée fermant l'horizon. On eût dit l'exode d'un peuple. J'interrogeai un vieux bonhomme qui conduisait une voiture à âne au fond de laquelle, dans la paille, au milieu de paquets noués avec des mouchoirs, de carottes et de choux, grouillaient une paysanne à nez camus, deux porcs roses et des couples de volaille, liés par les pattes.

—Vous avez donc les Prussiens chez vous? demandai-je.

—Oh! les brigands! répondit le vieux.... N'm'en parlez point!... Y sont arrivés un matin, eune bande avé des chapiaux à plume.... Ils ont fait un vacarme! Oh! Jésus-Guieu! Et pis y prenaient tout.... D'abord j'ons cru qu'c'étaient les Prussiens.... J'ons su d'pis que c'étaient des francs-tireux....

—Mais les Prussiens?

—Les Prussiens!... Pour ce qui est des Prussiens, j'ons point cor vu d'Prussiens, censément.... Y doivent être cheuz nous, à c'te heure, t'nez!... La Jacqueline crait qu'all en a évu un, l'aut'jou, d'rière eune hae!... Il était haut, haut, et pis rouge, qué disait, rouge comme l'diable.... C'est donc des enragés, des sauvages, des r'venants?... Enfin, quoiqu'c'est au juste?

—Ce sont des Allemands, bonhomme, comme nous nous sommes des Français.

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Дата выхода на Литрес:
21 января 2025
Объем:
280 стр. 1 иллюстрация
ISBN:
4064066080112
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