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Maurice Joly

Le Barreau de Paris

Étude politique et littéraire


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066329051

Table des matières

AVANT-PROPOS

PREMIÈRE PARTIE.

INTRODUCTION

I

II

III

IV

V

VI

GORGIAS

I

II

III

IV

V

VI

VII

M. DUFAURE

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

M. BERRYER

I

II

III

IV

V

M. SÉNART

I

II

III

IV

V

M. MARIE

M. CRÉMIEUX

SECONDE PARTIE.

DE L’ÉLOQUENCE JUDICIAIRE

I

II

III

IV

V

LAËRTE ()

I

II

III

IV

v

VI

VII

M. MATHIEU

I

II

III

IV

V

M E NOGENT SAINT-LAURENS

TROISIEME PARTIE

DU JEUNE BARREAU

I

II

III

IV

V

VI

VII

M E BÉTOLAUD

M E FAUVEL

M E DELASALLE

M E TROUILLEBERT

M E CLAUSEL DE COUSSERGUES

M E GATINEAU

M E LAURIER

M E LÉON RENAULT

M E OSCAR FALATEUF

M E CRESSON

M E LENTÉ

M E TROLLEY DE ROCQUES

M E ANDRAL

M E CARRABY

M E GUSTAVE CHAIX-D’EST-ANGE

M E ÉDOUARD DUPONT

M E CRAQUELIN

M E RACLE

M E PORTALÈS

M E GRANDMENCHE

M E HUBBARD

M E PHILBERT

M E DELSOL

M E DUVERDY

QUELQUES BIOGRAPHES ET MORALISTES CONTEMPORAINS

M. DE CORMENIN (TIMON)

M. GUIZOT

M. A. DE LAMARTINE

M. SAINTE BEUVE

M. A. DE LAGUÉRONNIÈRE

M. CUVILLIER-FLEURY

M. OS. PINARD

JACQUES RAYNAUD

ERRATA

CATALOGUE DES PRINCIPAUX OUVRAGES


AVANT-PROPOS

Table des matières

Ces portraits ont d’abord été publiés dans différents journaux. L’accueil qui leur a été fait, par un petit nombre d’hommes distingués, a inspiré à l’auteur la pensée de les réunir et de les présenter au public sous la forme d’un volume.

Ce ne sont point des détails biographiques qu’il faut chercher dans des éludes de ce genre, mais des appréciations critiques.

Ce que l’auteur a essayé de peindre chez les hommes éminents dont il parle, c’est leur caractère, la nature de leur talent, le rôle qu’ils ont joué dans les événements contemporains, tâche trop difficile, à coup sûr, pour que l’oeuvre ne soit pas restée fort au-dessous de l’entreprise.

Tous les personnages qui figurent dans cette galerie appartiennent au barreau. C’est là que se retrouvent un grand nombre des hommes considérables qui ont honoré leur pays, et conservé intact le dépôt de la dignité civique.

Aussi bien, les mœurs du barreau, son esprit, ses traditions, ses luttes journalières ont toujours eu le privilége d’intéresser vivement le public, qui ne connaît en général le monde judiciaire que par des écrivains plus voués à la fantaisie qu’au culte de la vérité(). L’éloquence du barreau offre d’ailleurs à la critique une voie assez nouvelle, mais cette matière exige bien aussi quelque compétence.

C’est pour justifier le titre, peut-être trop ambitieux de ce livre, qu’ont été ajoutées les différentes études qui accompagnent ces portraits. Les grands côtés de la profession d’avocat, et la recherche de ses bases fondamentales, se retrouveront notamment dans l’introduction qui va suivre, travail encore incomplet cependant et qui est loin d’être suffisamment approfondi.

Il n’est peut-être pas inutile d’indiquer l’ordre dans lequel ont été classées les autres parties de cet ouvrage: Le barreau de Paris est formé de trois générations, successivement agrégées et confondues dans le sein de cette grande famille. Il y a la génération de 1830, celle de 1848 et celle de 1860(). Dans chacune d’elles nous avons pris un certain nombre d’avocats, en commençant par les plus anciens et les plus illustres, et en terminant par ceux qui, dans l’ordre des dates, ont pris leur rang les derniers.

Parmi ceux qui appartiennent à la troisième génération du barreau, il en est un certain nombre qui ont déjà conquis la notoriété et qui se mêleront quelque jour aux affaires de leur pays. On verra leur nom et le caractère de leur talent dans les esquisses trop rapides que nous leur avons consacrées.

Quant aux notes critiques qui remplissent les pages de ce volume, il en faut dire un mot: elles se composent de cette foule d’observations et de citations que rejette l’unité de la composition littéraire; il ne faut pas trop les dédaigner, elles éclairent et complètent ces études, qui pour la plupart ont été soumises à mille et mille retouches. Elles ne valent sans doute pas ce qu’elles ont coûté, mais l’auteur s’estimera heureux si le public aperçoit seulement la trace des efforts qu’il a faits pour les rendre dignes de son attention.

PREMIÈRE PARTIE.

Table des matières

INTRODUCTION

Table des matières

I

Table des matières

Quand on parle de l’ancienne aristocratie et de sa puissance avant la Révolution, il importe de ne pas se méprendre sur le caractère qui lui était propre et sur le rôle qui lui appartenait dans les institutions de la monarchie.

Il ne faut qu’un instant de réflexion pour reconnaître que la noblesse française ne fut jamais un corps politique et que la position prépondérante dans l’État appartenait en réalité à la bourgeoisie; quelques faveurs de cour, l’éclat des dignités et des richesses, la prééminence du rang, le prestige de la naissance et des manières, tout ce lustre extérieur qui environnait la noblesse n’était que l’illusion de la puissance. Aristocratie essentiellement militaire, récompensée par des priviléges, des services rendus par elle sur les champs de bataille, on n’avait point songé à lui faire une place au sein des institutions politiques.

Il n’y a qu’une manière pour une aristocratie de participer à la vie politiqne, c’est de retenir une portion du pouvoir législatif ou judiciaire et d’être constituée en assemblée délibérante, comme le Sénat à Rome ou la chambre des lords en Angleterre. Or la noblesse de France n’eut point d’assemblée représentative concourant à la confection des lois ou à l’administration de la justice. Ce fut le vice fondamental de son organisation et le secret de sa perte().

Destituée de tout pouvoir, propre sans vocation aux affaires, appelée seulement de temps à autre au gouvernement par le caprice du souverain qui prenait tout aussi souvent pour ministres des hommes sans qualité, n’ayant de voix délibérative que dans les grandes assises de la nation, lors de la convocation exceptionnelle des états généraux, elle se trouva désarmée en face d’un parlement dépositaire d’une grande partie de la puissance publique et expression d’une autre classe de la société à qui devait revenir, tôt ou tard, la direction de l’esprit public.

Aussi, depuis la constitution définitive des parlements, voit-on presque tous les grands mouvements d’opinion préparés ou conduits par des hommes sortis de leurs rangs; il en est ainsi, par exemple de la Ligue et de la Fronde ces coups de tête d’indépendance() donnés avec l’appui des gens de robe; la Révolution Française, cette entreprise d’un si audacieux génie, fut l’œuvre de quelques légistes(); qui dépassèrent le but qu’ils voulaient atteindre en détruisant les parlements().

Le barreau, cette portion encore vivante de ces grands corps en qui semblent revivre son esprit et ses traditions, fut entraîné dans leur chute, mais il se reconstitua sous le premier empire, et c’est un gré qu’il en faut savoir à Napoléon, dont le discernement incomparable s’appliqua tant de fois à rendre la vie aux grandes créations de l’ancien régime. L’importance qu’a conservé le barreau dans l’État et même l’influence dont il s’est accru s’expliquent par des considérations de l’ordre le plus élevé.

II

Table des matières

Le barreau n’est pas seulement une profession, c’est une institution dont la profondeur atteste le génie des peuples et qui se rattache par des liens invisibles à toute leur organisation sociale et politique.

Ainsi s’expliquent l’antiquité de son origine, la grandeur de ses souvenirs et cette circonstance si frappante que cette profession se retrouve chez tous les peuples, avec les mêmes caractères, la même constitution, environnée partout de la même popularité.

Au point de vue de sa conception, n’est-ce pas en effet le chef-d’œuvre de l’esprit humain que d’avoir institué dans l’État une classe d’hommes qui, sans avoir de caractère public, sans être magistrats ni agents de l’autorité, soient intéressés de la manière la plus étroite à l’observation des lois, veillent à la sûreté des citoyens, à la conservation des libertés publiques, portent leur attention sur tous les intérêts, aient les yeux ouverts sur tous les abus et puissent les signaler, sans empiéter sur les droits de l’autorité ; car ils n’ont aucun pouvoir entre les mains, sans porter atteinte à l’ordre public, car ils se renferment dans la limite des intérêts qui leur sont confiés, sans exciter contre eux l’animosité des citoyens, puisque les libertés qu’ils prennent au nom de la défense sont puisées dans le droit commun qui donne les mêmes armes à ceux qu’ils ont pour adversaires().

Mais pour que cette profession rendit tous les services que l’on en devait attendre, il fallait qu’elle fut placée dans des conditions tout exceptionnelles d’indépendance; il ne fallait pas qu’elle fut sous la main du pouvoir, car elle disparaissait à l’instant même pour devenir un effroyable instrument de tyrannie; elle ne devait pas être un monopole, car c’eût été porter une atteinte odieuse au droit naturel de la défense; il fallait pour compléter cette institution si profonde que le ministère d’un avocat ne fût pas même obligatoire devant les tribunaux, car c’eût été encore une atteinte à la liberté, et la confiance qu’inspire l’avocat en eut été ébranlée. Chacun peut se défendre lui-même si bon lui semble, chacun peut revêtir le caractère d’avocat en remplissant les conditions de capacité que cette profession nécessite; point de charge à acheter, point d’investiture à recevoir du souverain, c’est l’affranchissement de tous ces liens qui fait sa force, c’est une vocation de droit naturel, elle tire d’elle-même toute sa puissance, l’avocat n’a qu’un serment à prêter devant la justice et il appartient à son ministère.

C’est par des raisons pareilles que l’ordre des avocats se gouverne lui-même, donnant l’image la plus fidèle, comme on l’a dit tant de fois, d’une république qui s’administre par des chefs temporaires choisis par elle-même dans son sein. Régi par des traditions qui sont le fruit d’une profonde sagesse et dont l’austérité n’accorde rien à l’affaiblissement des mœurs, le côté organique de cette profession est une des choses les plus parfaites qui soient sorties de l’épreuve du temps().

L’État possède ainsi dans son sein toute une classe d’hommes disciplinés et libres, incorruptibles par état, désintéressés par honneur, dévoués aux principes d’ordre, consommés dans la connaissance des lois, en faisant pénétrer partout les notions, appliqués. à l’étude de tous les intérêts, aptes à toutes les fonctions, fournissant des hommes à toutes les carrières, à la magistrature, à l’administration, à la politique, et constituant par là même non pas seulement une corporation, mais une institution, un ordre, ainsi que le beau nom lui en a été donné.

Dans tous les États, il faut qu’il y ait une classe de la société où puissent se former les hommes qui sont appelés au maniement des affaires publiques. Dans les pays aristocratiques, comme l’Angleterre, où la pairie héréditaire prépare au gouvernement dès le berceau, la chambre des lords est la pépinière naturelle des hommes politiques; mais dans les États démocratiquement organisés comme() la France, c’est en grande partie dans le sein du barreau que l’on est conduit à recruter les hommes politiques.

Il n’est point en effet de carrière qui semble capable de mieux préparer à la vie publique; l’application de l’esprit à toutes les affaires, l’étude de toutes les questions, de tous les intérêts, la pénétration de tous les secrets de la vie sociale, l’expérience que donne le contact des hommes aperçus dans toutes les conditions, et dans toutes les classes, étudiés dans leurs passions, montrant à nu leurs caractères, leurs faiblesses, les mobiles cachés qui les dirigent; l’habitude de les conseiller, de les convaincre, d’agir sur leurs déterminations, tout sela semble bien fait, il faut en convenir, pour façonner à la vie politique un esprit d’ailleurs bien doué.

Les Romains comme les Grecs n’avaient qu’un mot pour désigner le place publique et le barreau; il n’est pas en effet jusqu’à la vie du Palais, sorte de Forum où se débattent les affaires privées comme les affaires publiques se débattent dans les chambres, qui ne soit une initiation aux mœurs, aux convenances, aux procédés parlementaires; le barreau, école de l’éloquence, est comme le vestibule de la tribune. Le gouvernement constitutionnel qui veut à sa tête des hommes faits pour parler aussi bien que pour agir; des orateurs en même temps que des hommes d’État, devait prendre naissance dans les pays où le barreau est en honneur; aussi depuis la Restauration, et surtout depuis la monarchie de Juillet, il n’est pas un avocat dont le nom ait figuré avec éclat dans les rangs du barreau que la vie politique n’ait plus ou moins réclamé. MM. Berryer, Marie, Crémieux, Jules Favre, Sénart, Dufaure ont fait tour à tour partie de nos assemblées. Les uns sont montés jusqu’aux sommets les plus élevés du pouvoir, les autres ont été ministres, sous-secrétaires d’État, présidents des assemblées(). C’est dans cette grande armée de l’ordre et de la liberté que le gouvernement de l’Empereur a choisi plusieurs des hommes éminents qui président, à des titres divers, à l’administration de la chose publique!.....

III

Table des matières

Il y a dans la profession d’avocat une grandeur idéale qui s’empare de l’imagination d’une manière toute puissante, et c’est ce qui explique le prestige qu’elle exerce sur les hommes de toutes les conditions; ce que le peuple aime surtout chez l’avocat, c’est son désintéressement, sa haine incarnée de l’injustice, son attitude inébranlable dans la défense des intérêts qui lui sont confiés, la cordialité si franche de ses manières, la hardiesse de son langage devant les adversaires les plus puissants.

Mais, à un point de vue plus général, à quelle hauteur son rôle ne s’élève-t-il pas? Il est chargé de la mission la plus imposante qui puisse être déléguée sur la terre: le droit sacré de la défense; quand il s’agit de l’honneur et de la vie d’un de ses semblables, il n’appartient à aucun pays, à aucune opinion, c’est l’homme de l’humanité ; sollicité par toutes les infortunes, il les accueille toutes avec une égale piété ; il fait entendre le cri de toutes les souffrances, il exhale des douleurs, des tourments, des combats de l’âme humaine, auxquelles il ne manque que l’éloquence pour arracher des larmes; il fait tressaillir la pitié devant des actes qui n’inspiraient, au premier abord, que la vengeance; il explique par quelles gradations terribles l’homme, à travers les misères, est conduit au crime après des tortures sans nom ou par des fatalités d’organisation dont la Providence seule a le secret.

Parler au nom des plus grands intérêts publics et privés, soulever les plus hautes questions de droit, agiter les plus grands problèmes de la vie sociale en s’inspirant aux sources les plus pures de la loi morale, se porter le soutien des faibles, résister à la puissance avec un front sévère, voir chaque jour dans sa main l’honneur, la fortune et la vie des hommes, quel rôle magnifique pour l’avocat! Et cependant qu’est - il? Rien. Il n’a qu’un mandat volontairement donné, il n’a qu’un droit, celui de parler librement dans la mesure des intérêts qui lui sont confiés, mais cela suffit pour imprimer à sa mission un caractère d’incomparable grandeur; pour peu qu’il ait de talent, l’avocat est un être à part qui prend une position exceptionnelle, étonnante, au sein de la société ; obscur et perdu dans la foule, il porte dans sa tête le souci des plus grands intérêts, n’ayant de guide que sa conscience, d’autre loi que celle de son honneur, il apparaît lui-même comme une magnifique personnificateur de la liberté et du devoir.

Appelé à prévenir les procès comme à les suivre, fait pour concilier en même temps que pour combattre, apôtre militant comme ces anciens chevaliers de Malte engagés à la fois dans le sacerdoce et dans l’armée, sa mission participe vraiment de celle du soldat et du prêtre, ces deux grandes figures sociales, à côté desquelles il apparaît sur le même plan.

Dépositaire inviolable des secrets comme le prêtre, il agit comme lui par la persuasion et les conseils, rapprochant les intérêts, apaisant les ressentiments, usant enfin comme lui de son influence personnelle pour faire composer les sentiments mauvais; mais, tandis que le prêtre, renfermé dans le sein de la famille ou du sanctuaire, n’entre point en contact avec le mouvement extérieur de la société, l’avocat s’élance au milieu de la vie, se mêle à toutes les agitations du monde, à toutes les passions de son époque, à toutes les tempêtes; comme le soldat, il s’expose de sa personne et découvre sa poitrine au danger, soit qu’il affronte des adversaires tout puissants, soit qu’il démasque de ténébreuses intrigues, soit qu’il s’oppose aux rancunes du pouvoir en défendant sans ménagement ceux sur qui s’appesantit l’odieuse main de l’arbitraire.

Et, à côté de tout cela, la mission de l’avocat présente un côté austère qui ramène encore une fois les idées de dévouement et d’abnégation, sa profession est trop remplie par de grands devoirs pour qu’il lui soit permis de la concilier avec d’autres occupations, pour qu’il-puisse se mêler, soit au commerce, soit à l’industrie, soit même accepter une position dans l’État; il n’y a que les lettres qui ne le fassent pas déroger; l’idée du lucre est si antipathique à la dignité de cette profession qu’elle ne permet pas à l’avocat de réclamer le prix des services qu’il a rendus, et que par une fiction magnifique elle refuse d’y voir autre chose qu’un don volontaire de la part de ceux qu’elle a servis.

IV

Table des matières

On demandait un jour à Paillet quelles qualités un avocat devait réunir pour être complet; il secoua la tête sans répondre et laissa passer sur ses lèvres un de ces sourires que l’on ne traduit pas: «Donnez à un homme toutes les qualités de l’esprit, donnez-lui toutes celles du caractère, dit-il enfin, faites qu’il ait tout vu, tout appris et tout retenu, qu’il ait travaillé sans relâche pendant trente ans de sa vie, qu’il soit à la fois un littérateur, un critique, un moraliste, qu’il ait l’expérience d’un vieillard, l’ardeur d’un jeune homme, la mémoire infaillible d’un enfant; faites enfin que toutes les fées soient venues s’asseoir successivement à son berceau et l’aient doué de toutes les facultés, et peut-être, avec tout cela, parviendrez-vons à former un avocat complet.»

Voilà ce que disait un jour Paillet, exagérant à dessein sa pensée pour faire comprendre ce qu’est une profession dont les difficultés sont si grandes, qu’elles semblent de beaucoup au-dessus des forces du commun des hommes, en sorte que ce soit un très-grand succès dans cette carrière que de parvenir seulement à la médiocrité.

Quand on dit qu’il faut au moins dix années pour se faire une place au barreau, on exprime une vérité qui se confirme à la première expérience de cette profession; on n’arrive de suite aux grandes affaires ni par la force, ni par l’adresse, ni même par le talent.

La maturité de l’esprit est un fruit tardif qui ne se cueille qu’après le talent, qui n’arrive lui-même qu’après des travaux dont on ne soupçonne point en commençant les effrayantes proportions, car on reculerait devant elles,

La science du droit par elle-même, il ne faut pas songer à en faire sentir les difficutés, c’est peut-être le plus vaste des mondes de l’intelligence, et celui où l’esprit a besoin des facultés les plus pénétrantes et les plus justes, où le jugement doit s’exercer avec plus de rigueur,

Appelé, par la diversité des intérêts qui lui sont confiés, à étudier les questions les plus étrangères en apparence à la science du droit, l’avocat est conduit peu à peu à parcourir l’universalité des connaissances humaines.

Dans la sphère du droit pénal, appelé à mesurer le degré de culpabilité, il doit connaître toute la série des caractères humains, sonder tous les abîmes de la conscience à l’aide de la philosophie et de la morale, en connaître au moins tous les systèmes généraux parce que les actions de la plupart des hommes s’expliquent, non-seulement par leurs passions, mais par les principes moraux, philosophiques ou religieux, qui gouvernent à leur insu leur esprit, et avec lesquels ils excusent intimement leurs fautes.

Mais en supposant à l’avocat toutes les connaissances qui lui sont nécessaires, en lui supposant les plus solides qualités de l’esprit, la nature n’a rien fait pour lui si elle ne lui a donné une faculté, qu’elle donne comme la force du corps ou la beauté, le don de la parole.

L’improvisation est certainement un des phénomènes les plus subtils de l’organisation humaine. Parvenue à son dernier développement, elle donne à la parole toutes les qualités de forme et de fond qui ne s’obtiennent dans les ouvrages d’esprit qu’à force de travail et de patience: la correction et le mouvement du style, la liaison et l’enchaînement des idées et par dessus tout un art de les présenter, qu’aucune préparation ne peut donner. C’est ce que l’on appelle d’un mot merveilleusement expressif: l’inspiration qui suscite à un moment toutes les facultés et les arrache à la pesanteur terrestre pour les faire jouer sans effort tant que durent les causes de surexitation sous l’influence desquelles l’esprit est placé.

Aussi tandis que l’écrivain torturé, par la recherche de la forme, se désespère la plume à la main, l’orateur voit s’envoler avec profusion de ses lèvres les formules faciles qui prennent les contours de sa pensée. Il y a dans les plaidoiries des expressions, des tournures de phrases que l’on ne trouverait jamais en les cherchant, et qui raviraient si on pouvait se les approprier en écrivant.

Mais il ne faut pas songer à dire au prix de quels efforts tout cela s’obtient; les difficultés d’exécution de la plaidoirie sont pour les plus anciens un éternel sujet de doléances. Il en est qui ne sont jamais contents d’eux, qui s’informent toujours avec crainte de la façon dont ils ont plaidé ; c’est une émulation qui fait le tourment et le bonheur de la vie et exalte au delà de toute expression le sentiment de la responsabilité.

V

Table des matières

Un des préjugés les plus injustes qui se soient accrédités, c’est celui qui reproche à l’avocat de plaider tour à tour et indifféremment le pour et le contre. Beaucoup de personnes paraissent croire que dans tout procès, il y a nécessairement une cause qui est bonne et l’autre qui est mauvaise, que d’un côté est le bon droit, de l’autre l’injustice, et que tout cela apparaissant avec la dernière évidence aux yeux de l’avocat, il fausse en quelque sorte sa conscience, quand il prête son ministère à la mauvaise cause. C’est un sophisme d’ignorance qui ne devrait jamais se rencontrer dans la bouche d’un plaideur. Quand deux parties viennent vider leur différent devant les tribunaux, qui donc croit réellement avoir raison? toutes deux. Qui donc a raison? souvent toutes deux. Quand il s’agit de questions de fait, les réticences des parties et la passion qui s’en mêle ne permettent pas toujours de distinguer où est la bonne foi; quand il s’agit de questions de droit, il est souvent aussi difficile de décider dans un sens que dans l’autre; et c’est pour cela que plusieurs tribunaux jugent souvent d’une manière différente ou opposée la même question; c’est pour cela que des jugements rendus de telle manière en première instance sont décidés de telle autre en appel et se trouvent en fin de compte cassés devant la cour suprême, enfin que la divergence s’établit même dans les arrêts de la cour de cassation: jugements contraires en première instance, arrêts contraires en appel, arrêts contraires devant la cour de cassation. Où donc est en pareil cas le fondement des reproches adressés aux avocats de plaider facultativement le pour et le contre? Il faut ne pas oublier que la justice est l’œuvre la plus difficile de l’esprit humain; ainsi le veut la faiblesse de nos facultés qui ne peut s’étendre à toutes les conséquences des principes, des idées et des faits dont la combinaison si compliquée s’offre à tout instant comme une énigme à l’esprit de l’avocat, comme à celui du juge.

Dans les questions qui sont purement de fait, on oublie que par une assimilation providentielle l’avocat s’identifie avec toutes les idées, quelquefois avec toutes les passions de son client; c’est une grâce d’état, c’est la sauvegarde de la défense, c’est une loi providentielle encore un coup.

Si l’on connaissait mieux les secrets de la profession, on serait bien persuadé de cette vérité que l’avocat croit presque toujours à la justice et à la bonté de sa cause. C’est ainsi, par exemple, que dans les affaires criminelles, beaucoup de personnes s’imaginent que l’avocat, quand il plaide pour un infortuné, sait intimement qu’il est coupable et qu’il en impose à la justice par ses dénégations, c’est encore un préjugé déplorable; où serait sa force, où puiserait-il son éloquence? où trouverait-il ses accents, s’il ne parlait qu’avec le sentiment d’une erreur artificieusement combinée. Sans doute il est souvent obligé de jeter un voile sur des faits qu’il n’ignore point, de taire des circonstances qui lui sont connues; il est de pieuses réticences. Mais combien de fois l’avocat lui-même n’ignore-t-il pas la vérité ? Combien de fois les accusés ne la cachent-ils pas à leur défenseur, combien de fois l’innocence aussi n’est-elle pas le seul secret de l’accusation? Et c’est dans ces moments-là que le rôle de l’avocat apparaît dans toute sa grandeur, lui dont le cri d’alarme arrête si souvent le bras de la répression en éclairant la justice, à l’œuvre de laquelle il concourt.

VI

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Voilà ce qu’il y a de vraiment idéal dans la profession d’avocat; nous espérons pourtant à peine en avoir donné une idée, car il est de l’essence des grandes choses de ne point se laisser définir; on ne peut que les affaiblir en y touchant.

Tant de travaux, tant d’épreuves, tant de luttes incessamment répétées, la vue des grandes choses et des plus petites, le spectacle toujours mouvant de la vie humaine, qui passe sans cesse devant les yeux de l’avocat, font que sa profession l’absorbe tout entier; il ne s’appartient pas, il n’a pas une heure pour songer à lui; plus sa profession lui a coûté, plus il l’aime; elle devient un culte pour lui, elle lui apparaît toujours de plus en plus belle, de plus en plus pure. Quand on est entré dans cette carrière, on n’en peut plus souffrir d’autre; c’est qu’aussi cette vie du Palais, ce mouvement continuel qui se fait autour de l’avocat, la diversité des affaires qui partagent son esprit, les visites des clients, les conférences avec les gens d’affaires, l’animation des luttes oratoires, tout cela est plein d’un attrait que rien ne fait oublier. En descendant de toutes les hauteurs du pouvoir, les hommes politiques retrouvent au barreau leurs plus beaux jours et leurs plus vivants souvenirs().

La pratique de cette profession empreint le fond des idées d’un caractère de philosophie exempt d’amertume, l’esprit d’une spontanéité et les manières d’un abandon, qui rendent la compagnie des avocats une des plus polies du monde. Il s’établit dans l’âme une tolérance sans effort pour les opinions et les caractères. Le courroux de l’avocat ne se soulève qu’à l’aspect de l’injustice; alors son front devient intrépide; enveloppé de sa robe, debout devant les magistrats, il est auguste, car il apparaît comme l’incarnation vivante du droit et de la liberté.

Dans le monde, ne relevant que de sa conscience et de sa dignité, il a une liberté d’allure qui lui est propre; homme de tous les pays et de tous les temps, vivant dans le monde des intelligences, placé sur un pied d’égalité avec les plus grands personnages, l’humilité comme l’orgueil, sont deux sentiments qu’il ne connaît pas; il est simple: personne n’est trop petit pour son regard; connaissant les plaies secrètes de la fortune, l’inanité des supériorités sociales et le peu qu’il faudrait aux hommes les plus obscurs pour rayonner dans les plus hautes sphères, il n’admire pas grand chose et il passe à travers la vie, portant sur son front la tranquille dignité de l’homme juste.

GORGIAS

Table des matières

I

Table des matières

Il y a à Athènes un fameux orateur que l’on appelle Gorgias, qui parle dans les assemblées du peuple, sur les affaires publiques, et devant les tribunaux, pour la défense des citoyens.

Comme orateur, Gorgias est le prince des sophistes; comme conseiller du peuple, il n’est pas de beaucoup supérieur à Cléon; mais c’est un de ces hommes auxquels il est donné d’acquérir de l’importance, parce qu’ils ont en eux deux leviers moraux d’une grande puissance: l’opiniâtreté et l’orgueil; aussi, quelqu’opinion que l’on puisse avoir de ses talents ou de ses vertus, il semble difficile de ne pas compter avec lui.

Né à Léonte, dans la 87e olympiade, il exerça tout d’abord dans cette ville la profession de rhéteur. Il avait, à ce qu’il paraît, l’habitude de mêler à ses leçons de violentes déclamations contre la tyrannie, mais, quoique jamais les libertés publiques n’eussent été plus en sûreté qu’à cette époque, ses doctrines démagogiques ne lui attirèrent pas moins beaucoup de partisans et de disciples; cependant le bruit de son nom n’avait pas encore à ce moment pénétré à Athènes, où la célébrité n’arrive quelquefois que vers le déclin de l’âge, tant le pays de l’Attique est fécond en talents de toutes sortes.

Pendant son séjour à Léonte, Gorgias prenait encore en secret les leçons de Plisthènes; c’est par des travaux obstinés qu’il parvenait peu à peu à façonner cette parole qui fait aujourd’hui l’admiration de presque tous ceux qui l’entendent. On prétend que la faculté d’improvisation lui faisait entièrement défaut en commençant, et que, pour s’approprier les secrets du langage, il écrivait ses discours jusqu’à ce qu’il eût épuisé toutes les manières différentes d’exprimer les mêmes pensées, de telle sorte qu’une phrase quelconque étant donnée, il fût en état de la finir dans la forme où elle se présentait. mais, malgré ses efforts, il ne parvint pas à triompher complétement de son organe, qui resta toujours affecté d’une sorte de râle, qui fatiguerait cruellement l’oreille si la magie de son style n’en effaçait à tout instant l’impression.

Il était fixé depuis longtemps à Athènes, où sa réputation d’orateur brillait au premier rang, lorsqu’éclatèrent les discordes civiles qui amenèrent un instant au pouvoir la faction dont il faisait partie; caché derrière Cléon, qui jouait alors un des principaux personnages de la république, il eut occasion de faire pour la première fois l’apprentissage du gouvernement, et il put se convaincre par lui-même qu’il est souvent plus facile de bien parler que de bien agir. On prétend que c’est lui qui rédigea avec la célèbre Aspasie, qui s’est toujours un peu mêlée de politique, le texte de ces fameux décrets qui firent tant crier à la tyrannie et dont les bravades impopulaires rendirent Cléon plus ridicule que redoutable. Après l’ostracisme de ce dernier, il cessa de participer au gouvernement, qui avait passé en d’autres mains; mais il lui succéda comme chef de la démagogie au sein des assemblées populaires. Cléon avait été son chef d’école à la tribune, il paraît procéder également de lui en politique.

II

Table des matières

Mais c’est uniquement comme orateur que Gorgias est envisagé ici, et, à ce titre, il s’est acquis une renommée qui ne périra point, quelques critiques que l’on puisse adresser à son talent. Pourquoi? C’est que chez le peuple du monde le plus épris de la forme, et qui a inventé le mot d’atticisme pour exprimer l’élégance et la pureté du langage, il est resté le maître en l’art du bien dire. Quiconque l’entend, soit devant l’aréopage où sont portées les causes criminelles, soit devant les juges civils délégués par les magistrats, ne peut qu’être frappé de la richesse de son style. Il est prodigieux d’entendre un homme parler d’abondance pendant plusieurs heures avec une correction que les meilleurs écrivains ne trouveraient sous leur plume qu’à force de retouches laborieuses; c’est merveille de voir avec quelle facilité inouïe les phrases se composent et s’enchaînent, avec quelle justesse singulière les termes se placent et se complètent, il a le génie de l’épithète. On ne peut douter qu’il n’improvise ses discours, car on assiste en l’entendant à je ne sais quel exercice périlleux qui rappelle l’impression que l’on éprouve quand on voit un homme en équilibre sur une corde tendue: avec l’espèce de râlement qui entrecoupe son débit, on s’inquiète involontairement pour le mot qui va venir, pour la suite de la phrase commencée, mais à chaque moment, on voit la difficulté vaincue, à chaque suspension le mot arrive avec plus de bonheur, la phrase s’élance et s’achève plus pure; il semble qu’il n’ait qu’à tousser légèrement pour faire tomber de ses lèvres comme des trésors d’expressions. Et voilà précisément ce qui fascine le peuple quand il parle. Rien ne peint mieux d’ailleurs le charme qu’il exerce sur la foule que ce qui lui est arrivé en Thessalie: Étant allé dans ce pays pour défendre un citoyen accusé de crime capital, les rudes habitants de cette contrée furent si ravis de l’entendre qu’ils ont créé le mot de γοργɩαζεɩν, formé du nom de Gorgias, pour exprimer le plaisir que leur font éprouver les beautés de l’éloquence.

III

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Malheureusement toutes ces merveilles oratoires ressemblent trop à des tours de force et d’adresse; c’est un écueil que Gorgias n’a pas su éviter, loin de là : Un jour, on l’entendit déclarer en plein théâtre qu’il était prêt à parler sur quelque sujet qu’on voulût lui proposer, s’offrant de soutenir avec une égale facilité le pour et le contre, le vrai et le faux. Du moins c’est Aristophane qui raconte cette circonstance et l’on n’est pas tenu de l’en croire, car il invente ce qu’il lui plaît pour se jouer des hommes publics.

Quoi qu’il en soit Gorgias semble plus faire état de parler bien que de parler juste, de plaire que de convaincre, d’éblouir que de persuader: aussi quand il plaide devant les tribunaux, quelque ardeur qu’il mette en apparence à défendre ses causes, on dirait qu’au fond il lui est indifférent de les gagner ou de les perdre; on devine qu’il n’est sensible qu’au plaisir de s’entendre parler, qu’il ne s’attache qu’à l’agrément et à la force de ses expressions(), qu’il ne cherche qu’a étonner par l’art avec lequel il sait soutenir les propositions les plus invraisemblables, ébranler les vérités les mieux établies, semant le doute dans les consciences comme le laboureur sème le blé dans les sillons. Aussi, par la logique même des choses, c’est toujours à lui que viennent les affaires les plus bizarres, les plus scabreuses, les plus impossibles(), les procès en désaveu de paternité, en captation de testament, les demandes en divorce fondées sur l’impuissance du mari, et bien d’autres causes dont lui seul a le privilége de glisser dans l’oreille du juge les moyens problématiques ou les détails équivoques, tant il a par excellence l’art de dire les choses difficiles.

Le chef de l’aréopage disait dernièrement de lui, qu’il était l’avocat des causes sans espoir dans les cas les plus désespérés. Il est difficile, en effet de perdre plus de procès que Gorgias: ses plaidoiries sont des oraisons funèbres; mais quel talent et quel style! quelles phrases charmantes n’ont pas vibré dans les airs! quel cygne à sa dernière heure! quel rossignol, au fond des bois, eût fait entendre de tels accents!

IV

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Mais, il faut bien le reconnaître, la pureté de la diction, l’éclat du style et des images ne sont pas les uniques attributs de l’éloquence de Gorgias; il n’a pas que l’élégance et la grâce, il a la puissance et la force, contraste étonnant, qui est un des priviléges de son organisation, comme un des secrets de son influence; on ne peut pas dire de lui comme d’Isocrate qu’il n’est qu’un joueur de flûte, car il suffit de frapper Gorgias pour faire rendre tout à coup à sa poitrine le son de l’airain. Dès qu’on l’attaque, il se transforme d’une manière terrible: il a les bons imprévus du lion, il en a les morsures profondes; il déchire à l’instant même son ennemi. Sa réplique a des retours offensifs que l’on ne soutient pas, des réticences formidables: des réticences, car la mesure ne l’abandonne jamais; il a la colère froide, ce qui lui permet de voir d’un coup d’œil la place où il doit frapper. Cette parole qui, pendant trente ans, a appris à se modeler et à se contenir, est sûre de ses coups comme un glaive dans la main d’un maître d’escrime; sans efficacité pour convaincre, elle a tout ce qu’il faut pour donner la mort. Il est à regretter seulement que ce ne soit pas uniquement pour se défendre que Gorgias fasse usage de ces arme3 dangereuses; il attaque souvent sans provocation. Comme Timon, son confrère, il excelle dans l’art d’insinuer le soupçon, d’évoquer des souvenirs cruels, d’incriminer les intentions; mais il a le courage de toutes ses audaces, il offre sa poitrine à tous les coups, il les provoque, il les attend, il les brave; il ne sait pas ce que c’est que fléchir devant les hautes influences, il arrache les masques quels que soient ceux qui les portent: abrités derrière lui, ses clients, s’ils ne gagnent pas leurs procès, savourent du moins à longs traits le plaisir de la vengeance; ils voient expirer leurs adversaires, ou ils ont la satisfaction de leur avoir fait.des blessures qui ne guériront pas de longtemps. Quels trésors d’ironie! Qui ne l’a vu dans ces moments-là, quand il se tient à la barre de la défense, devant le peuple assemblé, dirigeant vers son adversaire une main accusatrice, secouant sa chevelure, emmêlée, avec sa barbe blanchie qui se retourne en forme de croc, avec sa lèvre qui s’avance toute chargée de sarcasmes, avec ses larges épaules qui se tournent et se retournent comme pour suivre les évolutions de sa pensée! Dans ces moments-là, son style s’élève comme les strophes de Pindare; il monte comme lui jusqu’aux nues, et il y ravit le tonnerre pour le faire tomber aux pieds de son ennemi.

V

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Et cependant comment se fait-il qu’avec de si puissantes facultés, Gorgias laisse toujours froids ceux qui l’entendent? C’est que sous l’appareil du langage, il est lui-même toujours glacé ; c’est que son âme ne connaît pas le véritable enthousiasme; toujours paré, toujours attentif à la correction de sa phrase, il ignore les sublimes désordres de l’éloquence, il ne sait pas le chemin du cœur().

Et puis, comment se fait-il encore qu’avec tant de charmes dans l’élocution, tant de ressources dans l’esprit, une secrète monotonie navre tous ses discours, sur lesquels l’ennui répand insensiblement son voile? C’est qu’au fond, il est plus rhéteur qu’orateur, plus descriptif que démonstratif, plus prolixe que clair, plus incisif que concluant, plus âpre que chaleureux, plus opiniâtre que convaincu; l’intérêt, au lieu d’aller croissant dans ses discours, s’endort, se ranime et languit; il finit par briser tout à fait l’attention à force de la disséminer, et il laisse une impression de lassitude plutôt que de satisfaction quand il a terminé ses harangues. Il n’a pas le don de narrer, ce talent qui, chez l’écrivain comme chez l’orateur, se place au premier rang, parce qu’il se compose à lui seul des qualités les plus précieuses: ainsi sa méthode est faible, il expose imparfaitement, il ne coupe pas bien les parties de son discours, il n’observe pas les pauses, chose si importante pour soulager et soutenir le récit; Laërte est trop comédien, il ne l’est pas assez. Il n’a pas l’art de mettre en scène ce qu’il dit, il manque de geste, et son visage durement réfractaire lui refuse tout jeu de physionomie.

VI

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Gorgias apporte à la tribune les qualités et les défauts qui le distinguent au barreau; mais il sait plier son langage aux formes de la discussion politique; les ornements superflus disparaissent de ses discours; moins fleuri, il est plus nerveux, plus concis. On voit que ce n’est pas sans profit qu’il a lu et copié mainte fois Thucydide, son contemporain, dont le mâle génie sera toujours le modèle des orateurs et des hommes d’État; il lui est resté quelque chose de la forme sévère de ce grand historien; mais il ne sait pas éviter la sécheresse, il divise ses discours en trop de points et son argumentation rappelle trop la méthode du barreau.

Comme on sait qu’il ne monte à la tribune que pour diriger des attaques contre ceux qui mènent la république, un vif mouvement de curiosité se manifeste toujours parmi la foule quand le héraut public annonce à haute voix qu’il va parler; mais il ne se fait jamais écouter avec autant de plaisir que Lysias dans ses spirituelles diatribes contre l’archonte-roi, à propos des embellissements d’Athènes; il n’a pas la souplesse de ce dernier pour dire des choses désagréables; aussi l’âpreté de ses agressions excite souvent des rumeurs au milieu du peuple, dont il ne saisit pas toujours les dispositions du moment, tact indispensable à quiconque veut acquérir du crédit dans les assemblées. Du reste, son opinion paraît n’influer que très-légèrement sur le sort des délibérations publiques; c’est que l’on se défie de son jugement; le fait est qu’il est en général assez médiocrement inspiré quand il ouvre un avis: soit qu’il parle sur les impôts ou sur les colonies, soit qu’il blâme l’expédition d’un généralissime comme dans la dernière guerre contre les Étoliens, il est rare qu’il présente une solution utile, un moyen pratiquable: Lycophron, qui se pique d’être un homme pratique, lui dit un jour qu’il savait mieux arranger les phrases que les affaires.

VII

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Gorgias est ambitieux, on le reconnaît malgré lui à ses formes altières, au soin qu’il prend d’éviter le contact de la familiarité, à la distance calculée qu’il observe même avec ses égaux. Solon disait, de son temps, qu’il y avait dans la république des hommes qui consentiraient à se laisser écorcher vifs à la condition d’exercer, ne fût-ce qu’un seul jour, la plénitude du pouvoir; c’est que le pouvoir a d’irrésistibles fascinations. Mettre la main sur les hommes, imprimer sur eux sa volonté, commander, être obéi, n’est-ce pas, en effet, le plus magnifique attribut de la dignité humaine et le seul prix de leurs travaux que puissent envier les âmes fortes?

Mais Gorgias est-il né homme d’État? a-t-il le sens politique? quel est au juste le tempérament de ses idées? On ne sait pas bien: quoi qu’il en soit sa hauteur lui sert, parce qu’elle est un signe de force et que le peuple aime à voir qu’on porte fièrement son drapeau. Aristophane l’appelle un démocrate qui a l’air de sortir de la cuisse de Jupiter.

Il y a dans son caractère des contrastes étranges: cet homme qui paraît si haut, si ferme, si compacte, a des inconsistances qui étonnent: il a des engouements inexplicables; il se prévient tout à coup pour des hommes, pour des idées ou pour des choses qui ne semblent pas mériter son attention. On le circonvient aisément; son imagination l’attire vers tout ce qui brille. Ses ennemis politiques lui feraient facilement faire des fautes. Il a dans le caractère quelque chose de généreux et de chevaleresque dont tout le monde s’aperçoit; mais ce que l’on croirait moins aisément, c’est qu’il est facile et débonnaire quand on est parvenu à rompre la glace dont il est comme enveloppé.

Gorgias est grand, il a une robuste poitrine et un aspect viril; sa chevelure, habituellement inculte, comme sa mise, retombe mal peignée sur sa nuque et sur son front; son menton, couvert de poils gris s’avance fortement; toute l’expression de son visage est dans sa lèvre inférieure, dont le caractère hautain est frappant; on ne voit pas bien ses yeux, dont le regard dur et pénétrant se cache sous des voûtes profondes; sa figure sans mobilité est comme un masque pétrifié ; droit et d’aplomb, son abord a quelque chose d’inaccessible. — Il est riche().

Paris, le 29 juin 1862.

M. DUFAURE

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I

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S’il est un homme qui contraste avec son époque, c’est assurément M. Dufaure; il n’a gâté sa vie politique par aucune faute capitale; il a apporté aux affaires l’amour du bien public; il n’a point changé avec les événements; il n’a point fait servir le journalisme à ses intérêts et à ses passions. La célébrité, il l’a acquise sans bruit et presque sans la chercher; quoiqu’ambitieux il ne s’est point jeté sur le pouvoir; il a su le prendre quand il est venu à lui et le repousser quand il l’a cru incompatible avec sa religion; dévoué au progrès, il a toujours repoussé les utopies avec horreur et il a su les combattre quand les plus fermes esprits s’abandonnaient à leurs entraînements. Revêtu d’une grande importance à un âge où la plupart des hommes ne commencent qu’à naître à la vie publique, il ne s’est jamais donné la peine de ramasser les titres et les distinctions qui sont comme la menue monnaie des hautes fonctions.

Chose surprenante! il a passé trois fois aux affaires sous trois gouvernements différents et il ne s’est point usé, et il est encore debout quand tous les hommes de son temps sont déjà couchés dans la poussière de l’histoire.

L’intégrité a été le premier secret de sa force; en prenant un soin jaloux de sa réputatation et en ne demandant rien à la popularité, il a rendu son souvenir tout-puissant dans la mémoire des gens de bien.

II

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La plupart des hommes ont des tâtonnements, des incertitudes cruelles au début de leur carrière; une partie de leur jeunesse se perd dans là dissipation ou s’use dans l’adversité ; un hasard heureux les pousse, quelquefois les sauve, quand ils sont sur le penchant de l’abîme; mais quand enfin ils arrivent, ce n’est qu’après avoir longtemps attendu, longtemps souffert et triomphé une à une de toutes les difficultés, trop heureux quand, après tant d’efforts, ils parviennent à s’arracher du néant.

Il n’y eut rien de tout cela dans la vie de M. Dufaure; il n’eut pour ainsi dire pas de jeunesse, et il acquit si rapidement de l’importance que sa fortune politique semble n’avoir pas eu d’origine.

Ce que l’on sait(), c’est qu’il fit ses études de droit à Paris, où il eut, entre autres condisciples, MM. Chaix-d’Est-Ange et Vivien, puis il alla se faire inscrire au barreau de Bordeaux. Il avait à peine trente-deux ans et ne comptait pas encore dix années de tableau lorsqu’il fut élevé, par le choix unanime de ses confrères, au poste de bâtonnier; c’est peut-être l’unique exemple d’une élection faite dans des conditions semblables. Quelles garanties exceptionnelles n’avait pas, dès cette époque, dû montrer M. Dufaure pour que, dans un barreau aussi important que celui de Bordeaux on eût dérogé en sa faveur à toutes les traditions et que, pour remplir une telle fonction, il eût eut été préféré à des hommes d’un âge mûr? Nul doute que dès lors il n’eût fait apprécier en lui cet amour exemplaire du travail, cette sûreté de caractère, cet étroit attachement à ses devoirs, qui gagnent d’autant plus vite la confiance que ces qualités deviennent plus rares tous les jours.

Mais les électeurs de son arrondissement n’avaient garde de se priver des lumières d’un tel homme, et en 1834 ils l’envoyaient siéger à la Chambre. M. Dufaure savait depuis longtemps que la vie politique le réclamerait; il y était préparé, et ce qui l’indique, c’est qu’il quitta immédiatement le barreau pour se vouer exclusivement à ses nouvelles fonctions; c’était à la tribune qu’il lui tardait de mesurer ses forces, car c’est là qu’éclate le triomphe de la parole. Quoi de magnifique en effet comme de parler à toute l’assemblée d’un grand pays, presque devant l’Europe qui écoute! Mais pris de ce point de vue, la tribune ne serait qu’un objet de vaine gloire, et M. Dufaure avait plutôt des appétits de pouvoir que des enthousiasmes: ardemment porté vers l’action sous une apparence flegmatique qui sert merveilleusement bien l’ambition, il aspirait à jouer un des premiers rôles à la chambre.

Il devait y réussir.

III

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Mais il faut remarquer avec quel art il procède à ses débuts, comme il s’achemine par degrés, tout en marchant avec une rapidité surprenante; il se fait d’abord écouter dans les bureaux et y établit son influence; puis il monte à la tribune, sobre d’abord, ne touchant aux questions que par un mot, mais y touchant d’une manière décisive, si bien que tout de suite les regards se portent vers lui et qu’on s’habitue à le regarder comme l’orateur des solutions; puis après il s’étend, il s’accroît, il domine dans toutes les questions; sa prépondérance est établie avant qu’on ait eu le temps de se rendre compte de ses progrès.

Comment donc était-il arrivé là ? Par un labeur opiniâtre, assidu, comme celui de ces insectes qui percent les rocs avec des crocs invisibles, mais toujours en action. Cette inconcevable puissance de travail qui caractérise M. Dufaure semble n’appartenir qu’à ces hommes venus des champs, qu’à ces têtes rustiques à la façon de M. Dupin.

Il étudiait toutes les questions, quelles qu’elles fussent: questions de finances, questions de budget, d’impôts, de travaux publics, questions d’intérêt général ou local, les plus grandes, les plus petites, les plus ardues, les plus techniques; rien n’était trop sec ou rebutant pour lui. C’est le plus prodigieux homme d’affaires qui se soit peut-être rencontré jamais.

Les assemblées politiques ne savent rien refuser à d’aussi indomptables travailleurs, trop heureuses de pouvoir se décharger sur eux d’une partie de leur responsabilité ; aussi toute la besogne de la Chambre ne tarda-t-elle pas à tomber entre les mains de M. Dufaure. On peut dire qu’il fut le rédacteur de presque toutes les lois importantes qui signalèrent cette période de législation dont lès œuvres furent toutes si fortement mûries, tant par le travail des bureaux que par les discussions publiques.

Comment, parmi tant de projets de loi importants dont il fut rapporteur, ne pas rappeler en passant, les projets de loi sur les tribunaux de première instance, sur les patentes, sur l’instruction secondaire, sur l’achèvement des canaux, sur les faillites et banqueroutes, sur l’expropriation pour cause d’utilité publique, sur les chemins de fer: à cette occasion, la grandeur de ses services, fut si universellement appréciée, qu’une médaille commémorative fut frappée en son honneur, sorte de récompense civique digne d’un caractère comme le sien.

En même temps qu’il participait ainsi à la collaboration de presque toutes les lois, on le voyait à tout instant monter à la tribune pour se mêler à la discussion des affaires générales, parlant sur les questions de politique intérieure ou extérieure, sur les amendements, sur les adresses, toujours prêt à toute heure sur toutes les matières. On ne peut consulter dans une sorte d’effroi au Moniteur le dossier qui le concerne, et l’esprit se fatiguerait en s’appesantissant un instant de plus sur l’essor d’une telle activité.

Jusqu’en 1848 l’arrondissement de Saintes, auquel il appartenait, n’avait pas cessé de le réélire, et dans cet intervalle il avait été successivement élevé aux plus hautes fonctions: conseiller d’État sous le ministère Thiers du 22 février, ministre des travaux publics après l’émeute du 12 mai, deux fois vice-président de la Chambre, sous toutes les formes déjà il avait manié l’administration et le pouvoir.

IV

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M. Dufaure n’est pas seulement un grand homme d’affaires, c’est incontestablement un orateur de premier ordre; il figurait avec éclat dans cette pléiade illustre qui comptait des hommes tels que les Mauguin, les Odilon Barrot, les Thiers, les Guizot et tant d’autres élévés à la belle école de 1830; nous n’avons point vu M. Dufaure à la tribune et nous ne savons point comment il y était, mais ses discours sont frappés à un coin qui les ferait reconnaître entre mille.

Quand on cherche des comparaisons parmi les grandes figures du temps passé pour caractériser les hommes modernes, on coure le risque de les écraser, parce que l’autorité des siècles est plus imposante encore que celle des noms. Cependant s’il est à notre époque un orateur qui rappelle, ne fût-ce que de loin, les grands modèles de l’antiquité, il semble que ce soit M. Dufaure. Après l’avoir lu on se rappelle involontairement la manière sobre, serrée, rapide de Démosthènes, courant au fait, au but, tout nourri de raisonnements, n’empruntant rien à l’éclat des images, mais trouvant toujours les expressions les plus justes et les plus fortes: il y a de tout cela dans M. Dufaure; il ne parle pas pour éblouir, mais pour persuader, pour réfuter, pour convaincre, n’abandonnant jamais la solution qu’il a proposée, assiégeant la tribune, revenant à la charge avec de nouveaux arguments jusqu’à ce qu’il ait fait prévaloir son avis, emporté une décision et fait pénétrer ses idées dans l’esprit de ceux qui l’écoutent.

N’est-ce pas là le véritable orateur politique; et combien ne diffère-t-il pas de ceux qui ne voient dans les grandes questions qu’un thème à de brillants discours, et se retirent sous leurs lauriers, quand ils les ont faits, sans se préoccuper autrement de la suite des idées pour lesquelles ils ont combattu?

V

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M. Dufaure est la clarté même; il a par excellence l’art de débrouiller les questions les plus compliquées, les plus chargées de matières indigestes, classant, divisant, simplifiant, jusqu’à ce qu’il amène à toucher du doigt les résultats matériels, ou fasse apparaître les idées sous leur forme la plus sensible; il paraît procéder à cet égard d’une manière aussi simple que forte; il pose de suite sa thèse d’une manière générale, puis il la développe ensuite dans tous les sens, étendant toujours davantage le rayonnement extérieur de ses démonstrations, agissant à la manière de ces foyers pyrotechniques, qui deviennent de plus en plus lumineux en s’agrandissant et en se rapprochant, jusqu’à ce que l’œil ne puisse plus supporter leur éclat.

M. Dufaure possède à la tribune toutes les qualités indispensables à un chef de parlement; il a l’à-propos soudain, la réplique immédiate, un aplomb imperturbable. Quand on l’interrompt il répond de suite à l’interrupteur quel qu’il soit, et réduit vigoureusement l’objection avant de reprendre son discours, sorte de tour de force que connaissent tous les grands polémistes, mais qui fait toujours beaucoup d’effet dans les assemblées et ranime vivement l’attention.

Non moins redoutable que M. Guizot dans sa réplique, il avait de plus que lui, à la Chambre, l’art d’éviter de se faire des ennemis personnels de ceux qu’il avait vaincus; il ne quittait pas la tribune qu’il n’eût guéri les blessures qu’il avait faites, rallié ses partisans et mis de son côté les hommes justes.

VI

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Ce que l’on doit surtout admirer chez M. Dufaure, c’est la loyauté de son langage parlementaire, quand il était ministre, dédaignant toujours de mentir, s’expliquant catégoriquement sur toutes choses, répondant à toutes les interpellations, soutenant les attaques jusqu’à ce qu’elles fussent épuisées. Personne ne se mit jamais avec plus de bonne foi en face de la contradiction, et ne présenta plus noblement la poitrine à ses adversaires.

On se rappelle avec quelle injustice fut attaqué dans le temps ce ministère du 12 mai, dont il faisait partie, et qui n’avait pas hésité à se charger du pouvoir au jour du danger. M. d’Althon-Sée avait qualifié le ministère d’insuffisant. Ce mot était resté sur le cœur de M. Dufaure, qui ne put s’empêcher de monter à la tribune pour répondre au nom de ses collègues aux détracteurs du cabinet:

«Qu’avez-vous à dire contre cette admi

»nistration que nous mettons sous vos yeux,

» leur dit-il, contre ce gouvernement du 8 mai

» dont nous ne cachons aucun détail et sur

» lequel nous appelons les investigations com

» plètes, sérieuses, consciencieuses des deux

» Chambres? Montrez nos actes, je pourrai vous

» répondre alors; mais, au nom du ciel, quand

» vous montez à cette tribune, quand vous

» venez au milieu d’un des pouvoirs de l’État

» adresser au ministère de pareilles accusations,

» caractérisez vos accusations; c’est un devoir

» pour vous, car c’est un droit pour nous de

» nous défendre. Vous dites que nous sommes

» insuffisants à couvrir la couronne; mais en

» quoi? Déclarez-le. Je vous somme de monter

» à la tribune pour le dire.»

Qui ne sent dans ces paroles les accents convaincus d’un homme de bien douloureusement affecté de l’injustice?

On ne reprocha jamais à M. Dufaure d’insulter les causes vaincues. Il savait respecter ses ennemis quand ils étaient tombés. Quelqnes années auparavant, lors de la chute du ministère Molé dont il avait été l’un des plus ardents adversaires, il avait été nommé rapporteur du projet d’adresse, au renouvellement de la législature, et on lui demandait des paroles sévères contre les tendances de la dernière Chambre. Il repoussa cette demande par ces loyales et nobles paroles:

«Je le répète, le projet d’adresse a été rédigé

» dans cette pensée unanime de n’adresser au

» passé ni un éloge ni un blâme... Faut-il que

» la Chambre nouvelle entre dans les divisions

» du passé ? Faut-il qu’elle les soutienne,

» qu’elle les reproduise, qu’elle se condamne

» non-seulement à supporter le poids des divi

» sions qui, pendant sept années, ont éclaté

» dans le sein des pouvoirs législatifs? Nous

» nous le sommes demandés, et l’avis unanime

» de la commission a été. qu’il convenait à une

» Chambre nouvelle de ne pas prendre parti

» dans les affaires du passé et de n’avoir en vue

» que l’avenir.»

Ce n’était pas en lui non plus que s’incarnaient l’égoïsme et les étroites passions de la bourgeoisie. Ce n’était pas à lui que l’on pouvait reprocher de vouloir le maintien de la dynastie au prix de l’humiliation nationale; il eut toujours le cœur essentiellement français, et quand, en 1841, un ministère sans fierté laissait humilier entre ses mains le drapeau de la France, son patriotisme jettait les premiers cris d’alarme.

«La France ne peut pas rester constamment

» étrangère à ce qui se passe en Europe, di

» sait-il à la Chambre, la France ne peut pas

» voir constamment à côté d’elle d’autres puis

» sances disposant du sort des États, abaissant

» les unes, élevant les autres, changeant les

» alliances, brisant tout autour de nous et peut

» être nous-mêmes sans y prendre part...»

Et après avoir indiqué une série de moyens à l’aide desquels la France pouvait ressaisir son influence, il ajoutait en terminant: «Voilà ce

» que lui commandent son honneur et sa di-

» gnité... Nous devons avoir un gouvernement

» qui pourvoie à ce double besoin, qui prépare

» le jour où la France pourra reprendre sa place

» dans les conseils de l’Europe.

VII

Table des matières

La capacité des affaires ne suffit pas à un homme d’État, il faut qu’il ait encore l’art de se conduire lui-même avec une grande prudence, qu’il sache ménager habilement ses forces, son influence et même ses services, de manière à se maintenir aux affaires ou à pouvoir y rentrer, car s’il commet des fautes personnelles, s’il gâte sa position, s’il compromet son caractère, s’il gaspille ses forces ou même s’il ne sait pas entretenir son prestige, il précipite sa chute, il ferme sa carrière et se met hors d’état de reparaître au pouvoir, quand bien même il serait seul capable à un moment donné de rendre à son pays les plus grands services.

Cet art de se conduire est une condition si essentielle de la vie politique que, pour n’avoir pas su l’observer on a vu tomber pour jamais du pouvoir les hommes doués des plus rares talents, et les hommes les plus médiocres s’y maintenir en se conformant avec soin aux indications de la prudence.

Dans ce genre d’habileté il n’est pas un homme d’État contemporain qui puisse entrer en parallèle avec M. Dufaure, et il faudrait remonter jusqu’à Ximenès ou à Sixte-Quint pour en trouver un qui l’ait surpassé().

Mais qu’étaient alors les difficultés de la vie politique quand on les compare à celles de nos jours?

Au temps des Sully, des Richelieu, des Mazarin, un ministre, pour se maintenir au pouvoir, n’avait besoin que de conserver la faveur de son maître, tout au plus avait-il à redouter quelques intrigues de cour qu’il est toujours assez facile de déjouer quand on est tout-puissant. Les actes de son administration n’étaient point livrés chaque jour à la publicité et à la discussion, il n’avait point chaque jour à en répondre et à les défendre par la parole devant des assemblées politiques. Enfin il n’était point obligé de vivre face à face avec la presse qui joue un rôle nécessaire dans les institutions modernes, mais qui dissout avec une activité dévorante ceux qui se mêlent de gouverner.

C’est au milieu de ces écueils de la vie parlementaire qu’un homme d’État doit aujourd’hui se diriger; il n’en est point de si fort, ni de si habile, qui ne soit à ce jeu bientôt usé jusqu’à la corde. C’est à ce point que, parmi tous ceux qui ont eu le maniement des affaires en France sous les gouvernements précédents, il n’en est peut-être pas un que l’opinion publique soutiendrait aujourd’hui une minute au pouvoir. Tous se sont rendus impossibles, tous sont morts avant d’être descendus dans le tombeau.

Il n’en est peut-être qu’un seul qui n’ait pas été réduit en poudre par l’action solaire du pouvoir, c’est M. Dufaure().

On ne connaît que lui qui ait pu accomplir le tour de force de passer trois fois aux affaires sous trois gouvernements différents sans s’annihiler. Avoir pu conserver son prestige dans un pays où les esprits sont aussi mobiles qu’en France, et où l’on se dégoûte si vite et si absolument de tous les hommes publics, n’est-ce pas là l’indice d’une force morale supérieure, et qu’elle science du temps et des hommes cela ne suppose-t-il pas? La ligne de conduite que M. Dufaure a tenue pendant le cours de sa carrière politique peut passer à bon droit pour un chef-d’œuvre d’habileté.

VIII

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Dès ses premiers pas dans la vie publique, M. Dufaure sut montrer ce savoir-faire qui le distingue si éminemment. Arrivé à la Chambre sous le patronage de M. Thiers qui l’avait nommé conseiller d’État en 1836, il prit grand soin de ne pas se confondre avec lui, et, pour accuser son individualité personnelle, il le combattait de temps en temps à la tribune, quoiqu’avec beaucoup de modération, saisissant à propos l’occasion de faire sentir la nuance politique qui les séparait.

Le ministère Thiers du 22 février tombe et fait place au ministère Molé. M. Dufaure ne garde pas un instant de plus sa position de conseiller d’État, quoique, appartenant alors à l’administration, il eût pu ne pas se préoccuper d’un changement de ministère. Mais M. Dufaure avait plus d’une raison pour en agir ainsi: on savait qu’il haïssait M. Molé. Austère dans ses scrupules, il ne voulait pas même que l’on pût lui reprocher, d’avoir gardé une fonction sous un ministre qu’il avait combattu; il montrait par là que rien n’enchaînait sa liberté et que l’intérêt personnel n’aurait jamais de prise sur sa conduite.

Le 12 mai, le complot de Barbès répand l’alarme dans toute la France et fait sentir la fragilité des fondements de la royauté. On a besoin d’un ministère de dévouement, M. Dufaure se présente avec le maréchal Soult pour traverser la crise; il apprenait ainsi à la France à compter sur lui au jour du danger.

Le 20 octobre, M. Guizot est chargé de former un cabinet. M. Dufaure refuse d’y entrer quoique plusieurs de ses anciens collègues n’eussent pas hésité à en faire partie; mais M. Dufaure entendait se séparer de M. Guizot comme il s’était séparé de M. Thiers et de M. Molé ; il avait d’ailleurs trop grandi depuis quelques années pour entrer dans une combinaison ministérielle à côté d’un homme aussi absorbant que M. Guizot. Dès cette époque il pouvait prétendre à la présidence d’un conseil et il n’avait garde, en homme habile qu’il était, d’accepter un poste inférieur à l’importance qu’il avait acquise.

Depuis longtemps déjà il se formait autour de lui un tiers-parti qui allait se grossissant toujours au sein de la Chambre, de ceux qui abandonnaient la fortune des triumvirs(). Son crédit croissait de jour en jour, et tout le monde voyait en lui le ministre du lendemain lorsqu’éclata la révolution de Février, cette incomparable folie que la France paya si cher.

Il est permis de croire que cet événement à jamais déplorable contraria singulièrement les vues de M. Dufaure, qui allait recueillir les fruits de sa patiente ambition en saisissant enfin les rênes de la monarchie de Juillet. Il l’eût sauvée peut-être si Louis-Philippe se fût avisé à temps de remettre le pouvoir à cet esprit ferme et sage doublé d’une conscience si honnête.

M. Dufaure vit venir l’orage qui allait fondre sur le trône et dut prévoir sa chute. Cependant il ne s’associa point à l’entraînement de ceux qui l’ébranlaient comme de mauvais citoyens ou des hommes irréfléchis; si quelqu’un avait pu cependant se livrer à ces tristres écarts, c’était lui, car il n’avait point accepté de faveurs du gouvernement de Louis-Philippe. Il n’était ni pair ni grand cordon; le roi ne l’aimait pas et cependant il l’avait toujours fidèlement servi.

Il s’abstint sévèrement de l’agitation réformiste; il s’en abstint, lui seul, en qualifiant les banquets d’inconstitutionnels, et l’on connaît les rudes paroles qu’il fit entendre à cette occasion: il rentrait à la Chambre au moment où MM. Odilon-Barrot et autres déposaient un acte d’accusation contre les ministres. Cette conduite souleva son indignation; en regagnant sa place il ne put s’empêcher de dire à haute voix: «C’est en laissant faire le banquet que

» les ministres auraient mérité d’être mis en

» accusation.»

IX

Table des matières

C’était le cri du bon sens outragé qui lui échappait ainsi; du bon sens, car c’est surtout là ce qui caractérise son excellent esprit politique; quand toutes les têtes étaient égarées pendant la période socialiste du gouvernement républicain, quand on croyait à la régénération des peuples, à la chute de toutes les tyrannies, quand on écrivait liberté, égalité, fraternité sur le fronton des édifices, lui seul conservait quelque sang-froid au milieu de ce délire de tout un peuple, jouet de tant d’erreurs politiques.

Nommé rapporteur de la commission de Constitution, c’est lui qui combattit avec tant d’énergie dans la Chambre et dans les bureaux l’idée inouïe d’inscrire dans la Constitution la reconnaissance du droit au travail: cette conception folle venait en partie de M. Louis Blanc qui avait fondé un journal intitulé le Bon Sens! de M. Louis Blanc qui, dans son Histoire de Dix Ans, s’arroge le droit de juger avec la hauteur d’un Titan les hommes et les choses de son époque, sans s’apercevoir qu’il est à tout instant lui-même le jouet des plus honteuses erreurs.

Cependant l’idée du droit au travail avait fait fortune et même elle était partagée par un très-grand orateur du gouvernement actuel(); mais dans un mot comme celui-là, M. Dufaure voyait le principe le plus activement destructeur qui ait jamais été formulé. Qui ne se rappelle l’admirable discours qu’il prononça à cette occasion: jamais peut-être il ne s’était élevé si haut dans un aussi beau langage.

«Quoi! s’écriait-il dans cette séance solen

» nelle, au lieu du devoir (songez à ce que ce

» mot a de sacré), au lieu du devoir que la

» société impose vous voulez donner à l’indi

» gent valide, un droit que l’on appelle droit

» au travail! Que signifie ce mot qui n’a jamais

» été écrit nulle part? Puisque vous nous pro

» posez de l’inscrire dans notre Constitution,

» veuillez nous en dire au juste le sens et la

» portée; cela est nécessaire avant de l’inscrire:

» que signifie-t-il?»

M. Dufaure l’emporta: ce mot odieux fut rayé de la Constitution,

Il y a quelque chose qui serre l’âme et qui fait douloureusement douter de l’avenir dans toutes ces aberrations conçues de bonne foi, dans ces ivresses, dans ces exaltations qui s’évanouissent tout à coup pour laisser voir un si dur néant; M. Dufaure paraît avoir partagé quelques-unes des illusions de la République; qui ne les partageait alors?

C’est lui qui fit prévaloir l’idée de placer un préambule en tête de la Constitutton de 1848, et c’est lui-même, si nous ne nous trompons, qui l’a rédigé en entier. Ce document est encore tout pénétré de l’attendrissement républicain qui circulait alors dans les âmes; il est encore comme empreint d’une sorte de moiteur.

M. Dufaure était-il donc de ceux qui ignorent que la morale de l’Évangile est bannie quand on ose faire de ses préceptes l’objet de dispositions législatives()? Non sans doute; dans la pensée de son auteur, ce préambule avait un autre objet, c’était de raffermir les principes constitutifs ébranlés par la révolution, de rassurer la France sur les conséquences qu’elle pouvait entraîner, de réagir contre les doctrines mortelles du socialisme: c’est ainsi que cette Constitution s’inclinait devant l’autorité de la religion en reconnaissant «des droits et des devoirs antérieurs et supérieurs aux lois positives,» rédaction assez ambiguë, mais enfin qui ne pouvait avoir d’autre sens que celui-là ; — qu’elle déclarait que la République avait pour base «le travail, la famille, l’ordre public»: — qu’enfin elle repoussait pour l’État la charge du paupérisme, en avertissant les individus qu’ils devaient s’assurer par le travail «des moyens d’existence et de ressources pour l’avenir»; — le reste n’était que des promesses impuissantes rédigées dans un beau style.

X

Table des matières

Pendant cette seconde période de sa vie politique qui va jusqu’en 1850, M. Dufaure fut appelé deux fois au ministère de l’intérieur: après les journées de juin par M. Cavaignac, après l’élection présidentielle par le prince Louis-Napoléon qui avait su apprécier immédiatement la valeur d’un tel homme. Il fut là ce qu’il avait été toujours, constant avec lui-même; il y avait longtemps qu’il avait déclaré «que sa prétention était de pratiquer au pouvoir les idées qu’il avait eues dans l’opposition;» qui lui reprochera d’avoir soutenu avec fermeté quelques lois de rigueur dans les circonstances critiques où le pays était alors engagé ? Il voulait le maintien de la Constitution, on le savait. Longtemps avant le coup d’État du 2 décembre, le prince Louis-Napoléon l’avait renvoyé avec ses collègues. Après ce dernier événement M. Dufaure n’avait plus rien à démêler avec la politique, il se retira de l’arène sans une seule souillure.

On a souvent attribué à M. Dufaure une prédilection pour la branche cadette: c’est possible; mais dans un pays bouleversé par autant de révolutions, il n’eut peut-être jamais d’attachement exclusif; il chercha toujours de bonne foi ce qui pouvait être le plus utile aux intérêts de la France, et servit tous les gouvernements sans jamais accepter leur servitude; avant tout il est essentiellement libéral, et il était conservateur dans un temps où l’on pouvait l’être.

Nous avons parlé de l’habileté de M. Dufaure: il ne fut peut-être si habile que parce qu’il resta constamment honnête. En y regardant mieux, on voit que le calcul est absent de tous les actes de sa vie politique dans lesquels sa dignité était intéressée. Ainsi il ne rampa jamais devant le peuple, il ne le flatta jamais, il n’épargnait même pas, quand il le fallait, de dures vérités à son pays; il ne sacrifia jamais aucun devoir à son ambition, et tous les partis se sont découverts devant son intégrité : l’âme saturée des dégoûts de ce siècle se repose un peu quand on parcourt la vie d’un tel homme.

XI

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M. Dufaure avait quitté le barreau pendant vingt ans pour se consacrer exclusivement aux affaires publiques; il y est rentré en 1852, et c’est tout naturellement à Paris qu’il est venu porter le siège de ses vastes lumières. Quelle était donc la vigueur de cet homme pour qu’après trente ans de luttes politiques il ait pu retrouver dans l’exercice de cette profession toutes les forces de sa jeunesse? Pareil à ces hommes de l’antiquité qui retournaient aux champs après avoir été les premiers dans la république, il est là, voué aux intérêts de ses clients, ne perdant pas une heure de sa vie, à un âge où les hommes s’enfoncent dans le sommeil avant de descendre dans la tombe. Mais la profession d’avocat ne suffit-elle pas à remplir toute une existence? En est-il une qui donne des jouissances plus pures? On peut se passer de toute ambition quand on a le bonheur de briller dans cette noble carrière.

A peine installé au barreau de Paris, M. Dufaure a vu affluer dans son cabinet les plus hautes affaires: c’était le résultat inévitable de l’immense considération qu’il s’était acquise pendant le cours de sa longue carrière politique; on ne pourrait rappeler la prodigieuse quantité de procès dans lesquels il a plaidé, sans réveiller les plus grands souvenirs judiciaires de ces dernières années. L’affaire Pescatore, l’affaire Michel, celle du duc d’Aumale, de M. de Montalembert, en dernier lieu celle du marquis de Flers, ne sont qu’une faible partie de toutes celles qui lui ont été confiées au nom des plus grands intérêts publics et privés de cette époque.

Au barreau, comme autrefois à la Chambre, M. Dufaure se fait remarquer par l’inimitable netteté avec laquelle les faits, les chiffres, les dates, les matières les plus contentieuses arrivent à s’éclaircir entre ses mains; par l’entente universelle, et pour ainsi dire pratique, qu’il a de toutes les affaires. Quelle autorité ne doit pas avoir en effet au barreau un homme qui a manié si laborieusement pendant sa vie politique les plus grands comme les plus petits intérêts de l’État? Jamais les moyens palpables d’un procès ne lui échappent; à l’audience, il a cette fermeté contenue qui impose l’attention comme une nécessité.

Ce n’est pas que M. Dufaure soit parfait comme orateur, nous imaginons même qu’il devait beaucoup gagner à être entendu à la tribune; son style est souvent terne, il n’a aucun agrément dans sa plaidoirie, dont le mouvement ne s’anime que quand il touche au point culminant des questions qu’il traite; il a un accent monotone et nazillard, son aspect extérieur ne s’allume jamais; la forte vie de son âme, ne se répand point à l’extérieur.

XII

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Les gens qui ont affaire au palais peuvent voir tous les jours M. Dufaure, soit à une Chambre, soit à une autre, portant de lourds dossiers sous son bras, tantôt confondu parmi ses confrères avant l’arrivée du tribunal, tantôt assis sur un banc et rapprochant de ses yeux myopes quelque pièce de procédure. Il arrive à l’appel des causes comme le plus modeste et le plus assidu des avocats, et, certes, celui qui le verrait pour la première fois ne reconnaîtrait guère dans son insignifiante tournure ce même homme qui semble appelé à être le Monck de la monarchie de Juillet.

Sa figure placide est sans aucun relief; la coupe de sa tête blanchie vue par derrière est le seul indice de sa forte capacité ; sa peau, de couleur tannée et légèrement flasque au bas des joues, dénote une rare vigueur de tempérament; son regard, sans aucune expression précise, se tourne avec une bienveillance vague sur tout le monde; un fort pois chiche est attaché au coin de sa bouche qui s’avance en formant des plis nombreux, comme une bourse dont on viendrait de serrer les cordons.

Quand on essaie de dépeindre quelqu’un, il faut toujours lui restituer autant que possible le cachet de son individualité ; il n’y a rien de niais comme ces portraits qui flattent la ressemblance extérieure des hommes parvenus à la célébrité.

A la ville on prendrait M. Dufaure pour un rustique bourgeois, quelque chose comme un homme de la campagne tenu avec une propreté extrême, mais antipathique à toute élégance. Il se jette sur une hanche en marchant et laisse aller ses longs bras dont les mains sont couleur de cuivre().

«C’est un vieillard qui va la tête haute, léger d’allures et jeune de cœur. On dirait que si ses cheveux sont blancs, c’est qu’il les a poudrés et non qu’il a vieilli; il est fort élégant, coquet de mise et de manières. C’est un fin causeur; c’est un sage aimable. Sur son visage, resté franc et conservé rose, se jouent, entre deux sourires, des reflets de vive lumière et des éclairs de printemps.

Sa boutonnière étincelle par l’absence de toute décoration: cet homme qui a été ministre de trois gouvernements, qui a été en contact avec toutes les chancelleries de l’Europe n’a jamais voulu accepter ni croix, ni cordon, ni dignité ; n’est-ce pas là le dernier cachet de cet homme si simple et si pur qui ne connaît de titres de noblesse que les services rendus à son pays?

XIII

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M. Dufaure, inscrit au barreau de Paris depuis 1852, vient d’accomplir depuis quelques mois à peine ses dix années de tableau; il semble que ce soit une coïncidence heureuse au moment où les élections vont avoir lieu pour le renouvellement du Conseil et la nomination du bâtonnier qui doit remplacer l’orateur étincelant qui a représenté avec tant de dignité, depuis deux années, le barreau de Paris().

Les élections ne se sont peut-être jamais préparées sous l’empire de préoccupations plus vives; on voudrait voir se renouveler un Conseil qui n’a cessé de siéger avec infiniment de sagesse, mais dont quelques membres se sont peut-être perpétués plus longtemps que ne le comportent les intérêts communs et la pratique du système électif, cette arche sainte du barreau français; mais c’est dans les limites de la prudence la plus attentive que reste contenu cet effort d’élimination. Peut-il y avoir d’autre parti pour le barreau que de conserver à la tête de l’ordre toutes les illustrations qui s’y trouvaient déjà et d’y faire entrer celles qui y manquent encore? c’est à ce sentiment-là que l’ordre entier paraît répondre, car il ne s’agit en définitive que de représenter la plus grande somme de forces et de principes dans un corps qui a toujours été l’honneur de l’État et le plus fidèle gardien des libertés publiques.

Paris, 20 juillet 1862.

M. BERRYER

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