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Marie Maréchal

Un mariage à l'étranger


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066323905

Table des matières

I.

II.

III.

IV.

V.

VI.

VII.

VIII.

IX.

X.

XI.

XII.

XIII.

XIV.

XV.

XVI.

XVII.

XVIII.

XIX.

XX.

XXI.

XXII.

XXIII.

XXIV.

XXV.

XXVI.

XXVII.

XXVIII.

XXIX.

XXX.

XXXI.

XXXII.

XXXIII.

XXXIV.

XXXV.

XXXVI.

XXXVII.

XXXVIII.

XXXIX.

XL.

XLI.

XLII.

XLIII.

XLIV.

XLV.

XLVI.

I.

Table des matières

On ne s’entretenait au ministère des affaires étrangères, – nous parlons des bureaux où les simples employés, séparés dix heures par jour du reste du monde, sont affamés de toute pâture nouvelle pour leur esprit oisif, – que d’un grand événement annoncé d’abord comme possible, puis comme probable, puis comme certain.

«Je vous l’avais bien dit!

– J’en étais sûr!

–Je ne parle jamais qu’à bon escient!»

Voilà ce que l’on entendait, avec quelques variantes dans le camp des optimistes.

Puis, dans le camp des pessimistes au nez bas, – il y a partout de ces deux sortes de gens, – je parle des pessimistes et de leur contraire:

«Qui l’aurait pu penser?

–Qui l’aurait cru?

–Aussi qui diable aurait jamais été imaginer chose pareille?»

Mais oui, il fallait bien y croire, puisque le matin même, en arrivant, chacun avait trouvé à sa place, dans son bureau respectif, une lettre ainsi conçue:

«M. Dailly, sous-chef de bureau au ministère des affaires étrangères, et Mme Dailly, ont l’honneur de vous faire part du mariage de Mlle Isabelle Dailly, leur fille et belle-fille, avec M. le baron Otto de Reichausen, attaché militaire à l’ambassade de Prusse à Paris, et vous prient d’assister à la bénédiction nuptiale qui leur sera donnée le18mai1869, à midi très précis, à l’église de la Madeleine, et à deux heures à l’Oratoire, rue Saint-Honoré.»

«Mariage mixte,» fit observer d’un air refrogné un vieux employé, qui lisait tout haut sa lettre luxueusement imprimée sur superbe papier Bristol. «Je n’aime pas cela!

– Moi non plus,» répondit un de ses collègues, en dépliant la seconde lettre. «Mais il y a des circonstances atténuantes parfois. Tel est le cas aujourd’hui.»

Et il lut à haute voix à son tour:

«M. le baron Otto de Reichausen a l’honneur de vous faire part de son mariage avec mademoiselle…»

«Ah! voilà les circonstances atténuantes,» dit joyeusement un jeune homme qui essuyait consciencieusement sa plume sur le dos d’un de ses camarades. «Il est seul de son espèce, ce noble baron, et la charmante Isabelle Dailly n’aura pas à craindre d’être accueillie à Berlin par une collection de beau-père, belle-mère, beau-grand’père, belle-grand’mère, bel-oncle, belle-tante, sans parler des belles-sœurs et des belles-cousines, qui ne peuvent manquer de haïr cordialement la fleur des pois française que nous leur envoyons, hélas!

– J’ignore si le noble baron est seul de son espèce, et la lettre de faire part ne peut nous renseigner là-dessus. Vous voulez dire sans doute qu’il est orphelin, car rien n’empêche qu’il soit abondamment pourvu de frères et de sœurs; les familles allemandes n’en finissent pas.

– Vous avez raison: les lettres de faire part de mariage ne tiennent compte que des plus proches ascendants; les collatéraux n’y jouent aucun rôle. Quant à votre seconde réflexion, elle est également d’une grande justesse. Aussi la population teutonne augmente-t-elle dans une mesure effrayante. Gare à nos races latines! Ces Gargantuas d’outre-Rhin n’en feront qu’une bouchée dans un avenir plus ou moins éloigné. A propos, irez-vous?

–Où cela?

–A la Madeleine.

–Certainement. Et vous?

–Cela va sans dire. Je pousserai même jusqu’à. l’Oratoire, bien que, pour moi, les cérémonies du mariage protestant soient totalement dépourvues de poésie. On la dit fort jolie.

Qui donc?

– Ah! ça, mon cher, où avez-vous l’esprit aujourd’hui, et de qui voulez-vous que je vous parle, si ce n’est de noire belle fiancée? Je dis notre, parce qu’elle appartient au ministère des affaires étrangères, et que la moitié de sa gloire et de son bonheur nous revient de droit.

– Si la moitié de sa fortune pouvait nous revenir par la même occasion, je dirais amen; mais, comme il est inutile d’y songer, j’aime mieux vous expliquer mes distractions. Elles ne sont d’ailleurs pas si éloignées du sujet qui nous occupe. Je songeais à ce qu’on appelle la destinée pour chacun de nous, et aussi à cet axiome si souvent cité: Non bis in idem.

– Où voulez-vous en venir?

– Ah! c’est à mon tour de vous prendre sans vert. Ignorez-vous donc que ce lot superbe qui va échoir à une jeune fille sans fortune et d’une position modeste, est un retour inattendu des faveurs de la capricieuse déesse?

–Non; comment cela?

– Eh bien, Mlle Isabelle Dailly, l’héroïne du billet de faire part avec lequel vous fabriquez des cocottes depuis un grand quart d’heure, la fiancée actuelle du noble baron prussien, était fiancée, il y a dix-huit mois déjà, avant votre entrée parmi nous, à un jeune attaché d’ambassade de grande famille, d’assez belle fortune, un mariage inespéré encore, celui-là!

–Peste! cette jeune personne a donc eu toutes les fées autour de son berceau.

–Pas trop! Attendez: ils s’aimaient; ils étaient charmants tous deux; ils s’étaient rencontrés à la campagne, chez une riche parente des Dailly, qui sont des gens fort bien nés, au bout du compte. Enfin, le mariage allait se faire, à la grande joie des principaux intéressés, de la famille et des amis, lorsque.

– Ah! mon Dieu! très cher, vous parlez comme un feuilleton, avec des points de suspension qui vous arrêtent jusqu’au lendemain.

– Je ne vous tiendrai pas si longtemps si vous me laissez continuer. A la veille du mariage civil, contrat signé, corbeille de noces offerte, toilettes prêtes, en passant devant une maison en construction, le jeune diplomate reçut sur la tête un moellon, une brique, une ardoise, je ne sais quoi enfin.

– Pourquoi pas une tuile, comme Pyrrhus au siège d’Argos?

– Mon cher, vous n’aurez plus envie de plaisanter, quand je vous aurai raconté la fin de mon histoire, qui est lamentable.

–Il fut tué sur le coup?

–Pis que cela.

–Allons donc!

–Quand je vous le dis. Il devint fou, fou à lier, fou furieux, enfermé dans je ne sais quelle maison de santé, où il mourut après quelques mois de délire sans une seconde de lucidité.

– C’est épouvantable!! Ett Mlle Dailly a pu consentir à se marier dix-huit mois après ce cruel événement?

– Que voulez-vous? On la dit fort malheureuse chez elle: une jeune belle-mère qui ne peut la souffrir, un père faible, esclave de cette seconde femme et n’osant pas marquer son amour pour sa fille; trois ou quatre autres dots à trouver dans l’avenir pour les sœurs cadettes, un fils encore au collège. Comment dire non à une proposition inespérée? D’ailleurs on n’a guère consulté la pauvre enfant.

– Permettez! Nous ne sommes plus au temps où l’on traînait de force à l’autel les tremblantes victimes d’un père barbare et despotique.

–Aussi n’a-t-on exercé contre celle dont je vous parle qu’une contrainte morale. On lui a persuadé qu’il était de son devoir de dire oui, parce qu’un pareil mariage serait la fortune de toute sa famille, qu’elle aiderait puissamment ses jeunes sœurs et ses jeunes frères à faire leur chemin dans le monde, etc…, etc. Bref, elle accepta,–avec larmes au fond du cœur, – avec une physionomie sereine pour l’extérieur; mais, comme cette jeune fille a l’âme aussi belle que le visage, elle crut qu’il était de son devoir de raconter son chagrin, ses regrets, sa cruelle déception à celui à qui elle allait engager sa foi. Elle dit qu’elle ne saurait pas oublier, mais qu’elle s’engageait à faire tous ses efforts pour être une épouse tendre et dévouée.

«Je ne crains pas le culte des morts,» lui fut-il répondu, «et, bien que je sois fort jaloux de ma nature,» – il sourit en disant ces mots, le noble baron, – «je ne le serai jamais d’un pieux souvenir gardé à celui qui n’est plus.» D’ailleurs le baron de Reichausen est veuf lui-même.

–Ah! vraiment?

– Oui, avec deux enfants. Tout étant donc pour le mieux, le contrat a été signé, les bans publiés, voici aujourd’hui les lettres de faire part, et, le18, nous aurons le plaisir d’assister à la cérémonie double à la Madeleine et à l’Oratoire.

–A moins qu’un autre moellon, une ardoise ou une tuile quelconque ne vienne entraver encore une fois les choses. Mais non, et c’est le cas de répéter votre non bis in idem. A propos, n’êtes-vous pas étonné de voir notre chef Dailly donner sa fille en mariage à un protestant? On le disait si bon catholique.

– L’Église tolère les mariages mixtes, à la condition qu’on s’engage à faire élever les en fants à naitre dans la vraie foi, et puis vous savez le mot de saint Paul.

– Ah! oui, la femme fidèle sanctifie le mari infidèle. C’est là le grand argument en faveur de certaines unions qui arrangent les parties intéressées, et on ne manque pas de le répéter à chaque mariage mixte; mais je ne sais si dans la pratique.

– Pardonnez-moi; une de mes sœurs a épousé, il y a cinq ou six ans, un Américain de je ne sais quelle secte. Aujourd’hui le voilà catholique.

– Oh! les Yankees sont moins obstinés que ces Teutons à tête dure. Enfin qui vivra verra!»

II.

Table des matières

Huit jours après cette conversation, le mi-" nistère des affaires étrangères tout entier, depuis Son Excellence le ministre jusqu’à ceux des garçons de bureau qui étaient parvenus à s’échapper, se mêlait dans l’église de la Madeleine, non seulement à la colonie allemande, mais encore à cette foule presque innombrable de curieux désœuvrés qui se font une loi de ne pas plus manquer un grand mariage qu’une première représentation théâtrale.

Ces curieux, qui n’ont rien à faire, sont en vérité les gens les plus occupés du monde. Il leur faut suffire à tout, se montrer partout, aux expositions, aux conférences, aux récitations, aux répétitions, spectacles, concerts, réunions et messes de mariage. Il leur faut suivre le prédicateur en vogue, les vacations de curiosités et de tableaux à l’hôtel Drouot, les ventes de charité, les séances intéressantes de la Chambre, les grands procès plus ou moins scandaleux, et feuilleter suffisamment les livres à sensation pour pouvoir en parler au jour de Mme X…, aux matinées de Mme Y…, aux soirées de Mme Z.

Le mois de mai est à Paris un mois particulièrement occupé. Ce que les Parisiennes et les Parisiens abattent de besogne à cette première apparition du printemps tient vraiment du prodige.

Aussi le baron Otto de Reichausen, pour peu qu’il fût au courant des mœurs et coutumes du grand monde de la grande ville, dut-il être profondément reconnaissant à la foule sympathique, – les journaux s’expriment toujours ainsi au lendemain des cérémonies,–qui se pressait autour de lui et de sa charmante fiancée.

De son côté, il avait fait magnifiquement les choses, et la foule n’eut pas à se plaindre du spectacle qui lui était servi.

Le portique grec de la Madeleine était décoré avec une somptuosité sans égale: riches tentures de velours, crépines d’or, caisses d’orangers et de camellias. Les orangers abondaient principalement. C’était à se croire à Nice ou à Monaco. La fleur virginale se voyait partout en bouquets, en guirlandes, en couronnes, et, charmant symbole, une de ces couronnes, d’une dimension colossale, attachée en haut du portique par des cordes argentées et des flots de rubans blancs, se balançait au souffle de la brise printanière comme pour saluer au passage la jeune fiancée.

Aux abords de l’église, on s’étouffait littéralement pour chercher à voir le cortège de plus près.

A l’intérieur, si les apparences étaient plus convenables, le recueillement n’était pas plus grand en réalité. On chuchotait avec un murmure de bonne compagnie, dont les anges, gardiens du sanctuaire, devaient être peu édifiés; on appréciait d’un coup d’œil une toilette, on discutait tout bas avec sa voisine le mérite d’un chapeau ou d’un costume.

Qui donc songeait à prier, je vous le demande? Qui? si ce n’est la jeune fille, agenouillée sur son prie-Dieu de velours rouge, et paraissant ensevelie dans les flots de tulle blanc qui la dérobaient à tous les regards.

A deux pas d’elle, devant le prie-Dieu jumeau, debout, la tête haute, les bras croisés sur la poitrine, se tenait le fiancé, impatient, semblait-il, d’arriver à la fin de cette longue cérémonie, dont son froid protestantisme ne comprenait pas les touchants mystères.

Mais n’était-il pas bien excusable, lorsque tant de catholiques se comportaient dans la maison de leur Dieu comme ils eussent fait dans une réunion mondaine?

A quelques rangs en arrière des mariés, deux jeunes gens du Jockey-Club causaient comme à leur cercle, non pas chevaux, il est vrai, mais poésie.

L’un disait:

L’Église est en lumière, et l’orgue des grands jours

Prélude avec lenteur. La foule émerveillée

Écoute la voix grave, et s’est agenouillée

Dans un frémissement de soie et de velours.

Les vitraux racontant des scènes hébraïques,

Où sont peintes des fleurs, des moissons et des prés,

Promènent des bluets et des payots pourprés

Sur les dalles du chœur aux riches mosaïques.

Dans les parfums d’encens, de myrrhe et de benjoin,

Je lis discrètement tes plus chères pensées,

Belle prieuse blonde aux paupières baissées

Et les deux mains en croix. Ton pauvre cœur est loin!

Les sons religieux, largement répandus,

Font pleuvoir à torrents leur musique sacrée.

«Leur musique sacrée,» répéta le poète en levant les yeux vers la voûte de l’église pour chercher la rime suivante.

«Ma foi!» reprit-il, «nous nous en passerons, n’est-ce pas, Gaëtan?

Gaëtan fit un signe d’approbation très complète.

«Mais attends un peu, j’ai la strophe suivante tout entière:

C’est un alleluia dont les voix sont en fête,

Pourquoi pâlir avec de longs tressaillements?

L’orgue tient renfermés ses tonnerres dormants

Et rien n’éveillera ses éclairs de tempêtes.

Les montagnes du Cap, fantômes alarmants,

Sont en fuite à l’arrière, et, sur les eaux calmées,

La croix du Sud

Si Gaëtan ne s’était pas souvenu à point qu’il était à l’église, il aurait certainement éclaté de rire.

«Que diable la croix du Sud vient-elle faire là?» se contenta-t-il de murmurer?

«Ah! pardon, j’allais trop loin, emporté par la chaleur.

– De l’improvisation?

– Non; tout simplement de la récitation. Je n’ai jamais composé deux vers dans ma vie. En revanche, j’en ai beaucoup appris et beaucoup retenu. Au lycée, si tu te le rappelles, j’avais toujours le prix de récitation.

– Peut-être bien; mais les souvenirs de lycée sont si loin que je m’étonne de la persistance de ta mémoire.

– Mon cher, les vers que je viens de te dire ne sortent pas de nos vénérables classiques.

– Je m’en doutais,» murmura Gaëtan d’un air ironique.

«Ils sont d’un poète de la jeune génération, et je les ai trouvés si bien en situation, comme on dit au théâtre, qu’ils me sont montés tout naturellement aux lèvres. Cette jeune fille blonde, qui semble recueillie et absorbée dans la prière, dont le front serein cache pourtant, – au su de tous, – un éternel chagrin, me fait penser à la Prieuse dont parle le poète. Prieuse est le titre de la pièce.

– Ah! un nouveau mot, il me semble.

– Nous nous en permettons comme cela de temps à autre, mon cher; il faut bien enrichir la langue.»

La cérémonie touchait à sa fin. L’orgue venait d’entonner une marche triomphale, et ceux des assistants qui n’avaient pas le droit d’entrer à la sacristie sortaient en hâte afin de prendre les meilleures places auprès des voitures de gala. On s’étouffait aux abords de l’église pour tâcher d’apercevoir la mariée. Des groupes se formaient; les connaissances se rejoignaient pour causer, et c’était à qui apporterait son contingent de nouvelles et d’observations au sujet du grand événement qui venait de s’accomplir.

«Ah! mon Dieu! un voile de tulle, comme une simple mortelle,» disait une grande fille, maigre, jaune, pincée, décorée pour le moins autant que la Madeleine des tentures les plus extravagantes.

«Que lui vouliez-vous donc?

–Mais des dentelles! Est-ce la peine de convoquer tant de monde, de faire un si riche mariage?…

– Pour faire voir ce qu’on voit tous les jours?» répliqua une grosse dame, dont le visage souriant exprimait l’intelligence et la bonté, relevée d’une petite pointe de malice. «Ma chère, quand on a pour soi la grâce, la jeunesse, la fraîcheur et la beauté, point n’est besoin de trop riches atours. Si Mlle Dailly était coquette, je dirais que la coquetterie l’a admirablement inspirée; mais elle n’est pas coquette, elle est seulement dirigée en toutes choses par un goût exquis.

– C’est donc la septième merveille du monde?» murmura la demoiselle au teint de citron.

«La huitième,» reprit la dame sans sourciller; «mais, pour en revenir à cette simple toilette, vaporeuse, neigeuse et virginale, je dis qu’il ne peut pas s’en imaginer de plus seyante, de plus attrayante, et qui convienne mieux à cette beauté idéale et poétique.

– Un peu trop pâle, à mon gré.

– Elle n’a pas mis de rouge, pas même de poudre de riz, et, grâce à l’absence de tout cosmétique, ses émotions se lisent sur son visage. Elle est fort émue, en vérité: nouveau charme dans une jeune mariée. Combien en ai-je vu entrant à l’église d’un air vainqueur comme dans une salle de bal ou de concert, et n’ayant l’air de songer ni au sacrement d’institution divine, ni à l’engagement sacré, irrévocable qu’elles vont prendre!

– Dites plus qu’émue, chère Madame; triste serait le mot.

– Mélancolie bien excusable, quand on songe à ses chagrins si récents encore; mais prenons garde, nous allons nous faire écraser.»

La mariée venait de monter en voiture: un splendide landau tout battant neuf. Les chevaux impatients frémissaient sous la main du cocher, qui s’efforçait de les garder au pas, deux chevaux à la robe de neige, fiers et fougueux, secouant leur tête expressive ornée de banderoles et de rosettes blanches, au milieu desquelles fleurissait un camellia blanc, comme à la boutonnière du cocher et des deux valets de pied.

«Quelles admirables bêtes!» s’écria le poète récitateur à son ami Gaétan; «pas un poil de différence.

–Ma foi! je préfère regarder celle qu’ils ont l’honneur de traîner,» répondit Gaëtan. «C’est décidément une beauté accomplie. Quelles lignes charmantes pour dessiner ce charmant visage!

–Des lignes? Où les trouves-tu donc?

–Mais, mon cher, prends la peine de regarder. – Ah! pardon, j’oubliais ta myopie. – Ajuste alors ton monocle ou ton binocle, tout ce que tu voudras, et tu te rendras compte alors de la finesse des arcades sourcilières, des inflexions délicates des tempes, des ciselures exquises des narines. Et avec cela un œil bleu splendide, allongé comme une amande.

– J’y vois, j’y vois,» dit l’ami Gaétann, qui avait fini par retrouver ses yeux d’emprunt, égarés dans son gilet. «Je t’accorde tout cela; mais le bas de la figure?

– C’est juste; les lignes ne sont pas aussi parfaites que dans le haut, un peu vagues, peut-être, mais ce vague a quelque chose de charmant, de presque enfantin, qui va bien avec l’étonnement naïf des yeux.

– On serait étonné pour moins que cela,» murmura la demoiselle au teint de citron, qui s’efforçait de suivre la conversation des deux élégants. «Hier, obscure, pauvre, sans avenir, aujourd’hui grande dame riche et titrée, c’est vraiment un beau rêve qu’elle fait, cette Isabelle Dailly! – Je sais bien,» ajouta-t-elle en manière de consolation accordée à ses sentiments envieux, «qu’on peut faire de plus beaux mariages que celui-là.

– Mais oui,» répliqua gaiement la dame au malin sourire; «il reste encore la fleur du panier, ma chère Coralie; ainsi, en Angleterre, le duc d’Édimbourg est toujours libre; en Russie, en Belgique, dans les pays du Nord, il est bien quelque héritier présomptif à votre disposition, si le cœur vous en dit.

– Je ne vise pas les Altesses Impériales ou Royales, pas même les Sérénissimes,» répondit non sans aigreur la pauvre fille qui avait certainement perdu déjà sous ce rapport plus d’une illusion «Je parle en thèse générale, et je dis que les Prussiens ne sont pas riches comme les Anglais, par exemple.

– Ce Prussien-là, sans faire de comparaison, est d’une richesse fort respectable, ma chère.»

Au même instant, comme si les deux membres du Jockey-Club cherchaient à se mêler à la conversation des deux dames, l’un se mit à dire:

«On prétend, mon cher, que le baron de Reichausen avait épousé en premières noces la fille d’un richissime banquier de Hambourg, une sorte de marquis de Carabas dans le Brandebourg, où ils n’abondent pas d’ordinaire. Il jouit, dit-on, d’une fortune d’un million de revenu.

– Ce n’est rien auprès de certains pairs d’Angleterre dont la fortune territoriale leur rapporte annuellement jusqu’à huit ou dix millions. C’est splendide, n’est-ce pas? Quelle vision pour l’imagination! Vous représentez-vous ce qu’il faut de prés, de champs, de bois, d’étangs, de forêts, de vallons et de montagnes pour arriver à un pareil résultat? Que de gibier et de poissons, que de bêtes à cornes, que de verdure, que d’eaux dormantes et courantes! Tandis que le capitaliste enrichi par les affaires de Bourse coupe deux fois par an avec de grands ciseaux ses petits coupons de chemins de fer, de mines, de gaz et de rentes sur le grand-livre, le lord terrien se dit que pour lui le soleil mûrit l’épi, la rosée quotidienne verdit l’herbe des champs et féconde le gland qui deviendra chêne majestueux. Pour lui, la faucille du moissonneur, la hache du bûcheron, la meute joyeuse, les daims bondissant dans la clairière.»

Combien de temps aurait duré cet accès d’enthousiasme? Nul ne le sait, si Gaëtan n’était pas parti cette fois d’un franc éclat de rire.

«Allons, le vent est aux tirades ce matin,» dit-il. «Tout à l’heure la poésie, maintenant la prose, qu’on ne peut taxer de vile prose; c’est une prose de millionnaire, ruisselante d’or et d’argent.»

La demoiselle couleur citron, qui entendait ce dialogue, n’avait pas, pour sa part, la moindre envie de rire. Chacune des paroles précédentes lui perçait le cœur d’un coup de poignard aigu. Elle se disait que cette Isabelle Dailly, qu’elle ne pouvait absolument pas trouver belle comme on le prétendait généralement, avait bien de la chance, une chance extraordinaire.

«Pourquoi ce baron de Reichausen s’était-il avisé de la choisir préférablement à toute autre?»

Il est certain que, si les droits d’ancienneté avaient pu compter pour quelque chose, Coralie devait être mise en première ligne; mais dans ces questions-là, hélas! tout à l’encontre de bien d’autres, on passe au choix, et l’ancienneté devient un motif de défaveur et de disgrâce.

Au moment où les voitures venaient de disparaître au tournant de la rue de la Paix, Coralie fut abordée par une jeune femme mariée depuis peu:

«Eh bien, qu’en dites-vous?» demanda-t-elle. «Y eut-il jamais une mariée plus idéale que celle-là? Quelle ravissante toilette!

– Je ne trouve pas,» répondit Coralie en se pinçant les lèvres. «Avez-vous donc oublié la toilette de mon amie Mlle de Mairan, la fille d’un président de chambre à la Cour des comptes, qui s’est mariée l’hiver dernier? Voilà un modèle.

– Cela ne m’a pas frappée, ma chère.

– Une robe de faye à longue traine, ornée de point de Venise splendide, comme on en rencontre peu.

– Je défie que votre point de Venise vaille cette frange de boutons d’oranger tremblants, à demi enfouis dans des bouillonnés de tulle d’un vaporeux idéal.

–Je n’y ai pas regardé de si près,» répliqua Coralie.

«Eh bien, ma chère» dit la jeune femme avec un malicieux sourire, «prenez bonne note de cette composition de toilette, à la fois si savante et si simple, pour quand votre tour viendra.»

III.

Table des matières

Il y avait trois semaines environ que le baron de Reichausen et sa jeune femme étaient de retour de leur voyage de noces dans la haute Italie.

On s’était installé à l’hôtel Meurice de la façon la plus confortable: domestiques nombreux, voitures de toutes sortes, appartement réservé d’ordinaire aux Majestés et aux Altesses de passage à Paris.

D’établissement définitif, il n’en avait pas encore été question. Isabelle soupirait après l’at home où elle pourrait se créer une vie selon ses goûts. Mais, malgré l’ardeur de ses vœux, elle n’osait pas s’en ouvrir à son mari.

Le baron était par nature et par tempérament d’une humeur sévère et mélancolique; bien qu’il aimât tendrement sa femme, celle-ci ne s’était jamais plus aventurée à lui exprimer un désir depuis le jour où elle avait été repoussée d’une façon un peu rude.

Il s’agissait de quitter Venise où ils avaient séjourné assez longtemps.

«Vous plairait-il de voir Florence?» avait demandé le baron.

Isabelle répondit affirmativement; mais elle ajouta aussitôt que c’était pour Rome qu’elle réservait ses désirs les plus chers.

«Je ne vous y engage pas, ma chère,» lui fut-il dit.

La jeune femme leva un regard étonné vers lui.

Elle vit une expression de figure froide, sarcastique, presque hautaine, et entendit bientôt les paroles suivantes:

«Je ne vous y engage pas, parce que vous en seriez pour vos désirs. Je n’ai pas l’intention de mettre les pieds à Rome. C’est la ville du monde qui m’est le plus antipathique.»

Isabelle retint un soupir prêt à lui échapper.

C’était sa première déception, depuis le jour où elle avait prononcé devant Dieu le oui solennel qui engageait son cœur et sa foi; et la première déception, quel que soit l’objet mis en cause, apporte avec elle quelque chose de particulièrement amer.

Plus tard, à force de boire au calice, on arrive à s’y habituer peu à peu; mais la lie qui se trouve au fond de toute coupe humaine ne parait pas plus désagréable que cette première goutte de l’amer breuvage.

Dans la circonstance présente, Isabelle était trop raisonnable pour s’affliger outre mesure d’un refus contrariant ses vœux secrets, s’il ne s’était agi que d’elle, mais elle avait fondé mille espoirs sur ce voyage à Rome. Elle s’était forgée par avance mille pieuses chimères.

Il lui semblait impossible que son mari se bornât à visiter en artiste et en poète la ville éternelle, que tant de souvenirs et tant de ruines restassent lettre close pour lui au point de vue chrétien.

En marchant sur des pierres, «qui ont été les dieux de César et de Pompée,» il songerait au Dieu unique qui les a vaincus tous. Il ne respirerait pas impunément cette atmosphère sans pareille au monde; les splendeurs de l’art et de la nature, les grandes lignes de l’horizon romain s’effaceraient pour lui devant les pompes et la majesté du culte catholique; enfin la ville des consuls et des empereurs deviendrait peut-être à ses yeux la ville des pontifes successeurs de saint Pierre.

Elle continua donc son voyage assez tristement, regardant d’un œil distrait, qui lui valut plus d’un reproche, les merveilles foisonnant devant elle.

Florence elle-même, la ville athénienne au nom charmant qui lui souriait dès le début, la laissa presque indifférente.

«Voir Rome et mourir,» opposait-elle tout bas à ceux de leurs compatriotes qui, s’étonnant de leur voir rebrousser chemin, sans aller vers le sud, répétaient sur Naples le dicton tant de fois répété.

A son retour à Paris, Isabelle ne manqua pas de compensations pour lui faire oublier ces premiers mécomptes. C’était un cœur tendre, aimant, toujours prêt à pardonner, et, en même temps, facile à abuser. Elle reçut avec bonheur les caresses de sa belle-mère, sans s’étonner de leur nouveauté, sans se dire que la baronne de Reichausen, descendant de son élégant équipage, escortée de deux valets de pied à sa livrée, et se présentant d’ailleurs les mains toujours pleines, ne pouvait pas être reçue comme la modeste Isabelle Dailly, «une charge, un fardeau, bonne tout au plus à habiller ses petites sœurs, à les amuser et à les instruire.»

C’est ainsi qu’on s’exprimait autrefois à son égard. Mais comme les temps avaient changé! Les petites sœurs pour leur part avaient grand’peine à reconnaître l’aimable Cendrillon de l’année précédente dans cette fée bienfaisante qui savait deviner leurs goûts et leurs désirs.

C’était par son influence, elles ne l’ignoraient pas – qu’on avait quitté le triste entresol, au fond d’une cour passablement obscure, pour aller habiter un joli pavillon entouré d’un frais jardin, voisin du bois de Boulogne. La bonne à tout faire était passée cuisinière, et avait maintenant pour compagne une habile femme de chambre qui savait très bien tailler et ajuster les jolies étoffes sortant à chaque visite de la belle voiture comme d’un coffre magique.

«Isa, que nous apportes-tu aujourd’hui?» demandaient les petites filles, en accourant dans l’avenue, dès qu’elles entendaient le bruit bien connu des trotteurs de la baronne, deux alezans dorés dont s’enorgueillissait fort la belle-mère.

Elles avaient été quelque temps avant d’oser l’appeler Isa comme jadis.

«Il faut dire ma sœur,» avait recommandé leur mère. «C’est plus poli.

– De la politesse avec moi?» s’écria la jeune femme.

Et elle avait attiré sur ses genoux les deux fillettes, qui ne se lassaient pas de contempler la montre microscopique, avec son chiffre de diamants et son agrafe armoriée.

«Isa,» demanda la plus audacieuse des deux sœurs, «nous donnerez-vous bientôt une montre?

– Quand vous ferez votre première communion,» répondit la grande sœur.

Mme Dailly avait ses joies, elle aussi, dans ce surprenant état de choses. Des anciennes inimitiés, des sourdes jalousies, il n’en était plus question. La fortune avait tout changé. Comment la persécutrice se serait-elle souvenue de ses mauvais tours de jadis, quand la persécutée les avait si bien oubliés!

Mme Dailly s’était habituée avec une aisance parfaite à monter dans la belle voiture et à y faire deux ou trois fois le tour du lac, chose insipide à Isabelle, qui détestait la foule. Mais la jeune femme accomplissait ce petit sacrifice avec une telle bonne grâce, qu’il ne vint jamais à l’ancienne marâtre l’idée de la soupçonner seulement.

Elle trouvait que le bois de Boulogne était bon, non pas pour y respirer l’air pur, écouter chanter les oiseaux et voir les feuilles s’empourprer des teintes de l’automne, mais pour étudier les toilettes nouvelles, admirer les beaux équipages et se voir passer elle-même dans le landau découvert, bien à l’abri des premiers froids, sous les riches fourrures et les beaux cachemires fournis par la corbeille de noces.

«Où êtes-vous allée, Isa?» demandait parfois le baron, lorsqu’il retrouvait sa femme au retour de ses promenades.

«Au bois, mon ami.

«En vérité,» disait-il, «ces Parisiennes sont étonnantes. Il semble que la nature commence pour elles avec l’Arc-de-l’Étoile, et finisse au delà de Longchamps. Vos chevaux vont d’une assez bonne allure, ma chère, pour vous mener du côté de Meudon, de Saint-Cloud, de Ville-d’Avray; mais après tout vous êtes libre.»

Le baron, en effet, avait pour habitude de se mêler fort peu des affaires de sa femme. Pourvu qu’il la trouvât chaque matin fraîche et souriante dans le petit salon qui précédait la salle à manger, pourvu qu’elle fût d’une exactitude militaire à l’heure du dîner, et qu’elle lui servit le soir sa tasse de thé, dont il était amateur comme un Anglais, il ne lui demandait compte d’aucune de ses heures.

Isabelle aurait préféré moins de liberté et plus d’intimité.

«Il m’aime certainement,» pensait-elle; «sans cela pourquoi m’aurait-il épousée?»

Et cependant ce n’était pas ainsi qu’elle avait compris le mariage, lorsqu’à l’aurore de sa jeunesse elle avait rencontré cette affection si douce qu’un affreux malheur était venu briser dans sa première fleur.

Mais ce souvenir, elle devait le bannir comme une pensée dangereuse; elle avait promis d’oublier, il le fallait. Oh! comme elle y serait mieux parvenue, lui semblait-il, si elle avait pu mener cette vie d’intérieur après laquelle elle soupirait!

Qu’attendait-il donc pour se fixer? En dehors de ses visites quotidiennes chez son père et de ses courses de charité, Isabelle ne trouvait rien de bien agréable à cette vie oisive, qui arrachait des exclamations enthousiastes à sa frivole belle-mère.

«Que vous êtes heureuse, ma chère!» lui répétait-elle sans cesse.

Pour Mme Dailly, la vie opulente, telle que la menait sa belle-fille, était un ciel tout rose, dans lequel les nuages eux-mêmes étaient roses aussi.

«Vous avez un mari exceptionnel; il donne sans compter. Ce n’est pourtant pas là le genre de réputation qu’on fait d’ordinaire aux Prussiens; mais après cela il est si riche! Combien je me félicite lorsque je songe que c’est à moi pourtant que vous devez un sort pareil!»

Il y avait un peu de vrai dans cette assertion. Un jour de l’hiver précédent, M. Dailly, rentrant chez lui à l’heure du diner, remit à sa femme, d’abord une invitation pour un fort beau bal qui devait se donner aux affaires étrangères, puis une gratification de six cents francs qu’il avait reçue pour un travail exceptionnel dont il s’était tiré avec honneur.

Il exprima timidement l’espoir, en donnant à sa femme le petit rouleau d’or, que la somme suffirait pour lui acheter une jolie toilette et quelque chose de convenable pour Isabelle. Le pauvre homme n’osa pas s’aventurer plus loin que cette épithète, et il eut raison de se montrer prudent.

Mme Dailly répondit d’un ton aigre que les hommes étaient surprenants et tout à fait ridicules quand ils voulaient se mêler de choses auxquelles ils ne comprenaient rien. Six cents francs ne mènent pas loin quand on manque de tout! Mme Dailly avait l’habitude de manquer de tout. S’il fallait habiller deux personnes avec trente pièces d’or de vingt francs, elle préférait y renoncer.

Que M. Dailly choisisse entre sa femme et sa fille.

«Mais,» objecta le timide mari, «il faut si peu de chose pour habiller une jeune fille parée de sa jeunesse, de ses grâces, de sa beauté!»

On ne pouvait choisir pires arguments.

«C’est cela,» riposta la belle-mère, «tandis que moi, fatiguée, vieillie avant l’âge, il me faut essayer de «réparer des ans l’irréparable outrage».

– Non, ma bonne amie, vous vous méprenez étrangement. Je veux dire qu’une beauté complète, épanouie, arrivée à son apogée comme la vôtre…»

M. Dailly sentit qu’à force de barboter, il allait perdre pied tout à fait.

«Enfin, n’en parlons plus,» dit-il, «c’est une affaire finie; à condition, ma chère Louise, que c’est à vous que j’aurai le plaisir d’offrir mon bras au bal des affaires étrangères.

– Mon Dieu, mon ami,» s’empressa de dire Louise, évidemment touchée et flattée tout à la fois, «il y aurait peut-être moyen d’arranger les choses. J’ai ma robe de contrat, vous vous la rappelez, n’est-ce pas?»

M. Dailly sourit galamment.

«Elle est encore bien, mais devenue trop étroite pour moi. Votre fille est si menue, si chétive, la pauvre enfant, qu’il lui sera facile d’en tirer parti. Offrez-la-lui de ma part; avec un peu de vouloir et d’adresse, on en fera une toilette charmante.»

Isabelle se montra d’un avis tout contraire à celui de Mme Dailly: d’abord elle refusa d’aller au bal; puis, quand son père, prenant un air d’autorité dont il s’étonnait lui-même, déclara qu’il exigeait ce sacrifice de son obéissance, elle se résigna, mais à la condition qu’on ne la condamnerait pas à la fameuse robe rose.

Elle la connaissait de longue date pour l’avoir vue, à chaque déménagement, descendre d’un cran dans l’échelle hiérarchique du porte-manteau. Ces fréquents changements de résidence avaient fini par faire tourner en pelure d’oignon la nuance feuille de rose. Or, bien qu’Isabelle ne fût pas coquette et que le deuil de son âme ne lui permit de désirer plaire à personne, elle redoutait fort le ridicule et les regards méprisants attachés sur sa personne.

«Cher père,» dit-elle, «remerciez Mme Dailly de ses bonnes intentions; pour moi, j’aurai tout ce qu’il me faudra sans dépouiller sa garde-robe.»

M. Dailly, avec sa prudence accoutumée, omit la seconde partie du message, et Isabelle, livrée à ses ressources et à ses seules inspirations, put se confectionner, dans sa chambre, une toilette d’une simplicité qui touchait presque à la coquetterie.

Il faut se croire belle d’une beauté irréprochable pour se permettre un si grand dédain de toute recherche.

Tel fut l’arrêt formulé par la belle-mère, lorsque la charmante fille se glissa timidement le soir du bal dans le petit salon en attendant la voiture.

Ces paroles furent accompagnées d’un regard jaloux qui promettait à Isabelle toutes sortes de peines et de difficultés pour les jours suivants. Mais les événements marchèrent si vite que dès le lendemain Cendrillon se fit une place à part à la maison paternelle.

Sans perdre son petit soulier de satin, aussi mignon que celui de l’héroïne du conte, elle toucha dès son entrée au bal le cœur rude du baron de Reichausen.

«Quelle est cette jeune fille, blanche comme un lis et gracieuse comme une nymphe?» demanda-t-il à son voisin, secrétaire général du ministère.

«La fille d’un de nos modestes employés, homme fort honorable, chargé d’une nombreuse famille, et presque sans fortune.

– Tant mieux!»

Ces deux mots sortirent comme un murmure des lèvres serrées de Son Excellence le baron, mais il ajouta plus haut et d’un ton très déterminé:

«Je souhaiterais être présenté aux parents de cette jeune fille.»

M. Dailly s’imagina tomber des nues quand le secrétaire général, l’abordant avec autant de courtoisie que s’il eût eu affaire au chef de division, directeur du personnel, présenta à Mme Dailly l’Excellence prussienne.

Celle-ci, – nous voulons dire la femme du sous-chef, – qui avait fort bon air quand elle voulait s’en donner la peine, vit tout de suite que ses beaux yeux et son aimable sourire n’étaient pour rien dans la présentation. Elle comprit la signification des regards du baron de Reichausen, toujours dirigés sur sa belle-fille; elle pressentit le parti qu’on pourrait en tirer; aussi, quand Isabelle, qui avait refusé jusqu’alors toutes les danses, s’apprêtait à répondre non sans cérémonie au noble présenté, elle lui marcha assez énergiquement sur le pied pour que la jeune fille n’osât formuler un refus.

Elle balbutia timidement quelques syllabes incertaines que Mme Dailly se chargea de traduire

«Ma fille ne valse jamais,» dit-elle; «nous ne l’y avons pas autorisée jusqu’à ce jour; mais avec vous, Monsieur le baron, c’est tout différent; elle vous donnera donc la première valse, comme vous le désirez.»

Le baron valsait comme un Allemand; Isabelle faisait une délicieuse danseuse.

«Quel couple charmant!» s’écria Mme Dailly bien abritée par son éventail, lorsque les deux valseurs, presque seuls à poursuivre la valse un peu longue, passèrent en tournoyant devant elle.

M. de Reichausen ne se douta guère de quelle bouche sortait ce compliment. Ilsourit et regarda sa danseuse à la dérobée.

Isabelle, qui avait reconnu le son de la voix, ne put s’empêcher de rougir, et parut fort mal à l’aise jusqu’à ce qu’elle se vît reconduite à sa place.

Il n’en fallut pas davantage au Prussien, lequel était par nature et par tempérament fort expéditif.

Concevoir et exécuter ne faisaient qu’un pour lui. Le lendemain à midi, comme Mme Dailly essuyait soigneusement avec un linge fin le bord de sa robe caroubier, – un satin magnifique à quinze francs le mètre, – elle vit entrer son mari essoufflé, hors d’haleine, si pâle, si ému, qu’elle s’imagina qu’il venait d’être destitué ou nommé chef de division.

Jamais M. Dailly n’était rentré à cette heure pour déjeuner. Une fois muni de sa tasse de chocolat prise à huit heures, il se contentait pour son lunch d’un petit pain fourré de jambon ou de saucisson qu’il mangeait bravement au ministère derrière un paravent, à côté de sa carafe pleine d’une eau limpide.

«Qu’y a-t-il?» s’écria-t-elle en laissant échapper le satin caroubier qui se répandit en flots pourpres sur le maigre tapis.

M. Dailly s’essuya le front de la main droite, et de la gauche fit signe qu’on lui laissât reprendre la respiration.

«Mais vous me faites mourir. Parlez donc.

–Rien que d’heureux… ma bonne amie… Le baron… sort du ministère… où il est venu… me trouver… à mon bureau… et même… il a poussé la politesse jusqu’à me reconduire dans son coupé.

– Eh bien, voilà tout?» dit Mme Dailly d’un ton dédaigneux.

«Mais non! Ce n’est que le commencement! Pour le reste,… sommes-nous bien seuls?»

Mme Dailly haussa les épaules pendant que son mari allait regarder derrière les deux portes, dont par surcroît de précaution il retira les clefs qu’il mit dans sa poche.

Il vint alors se rasseoir auprès de sa femme, et saisissant énergiquement sa main:

«Il demande Isabelle en mariage,» murmura-t-il. «Il ne veut pas de dot. Il lui reconnaît huit cent mille francs par contrat, et plus tard part d’enfant.»

Mme Dailly était devenue fort pâle, puis le sang lui était monté si violemment au visage que ses joues auraient lutté de vivacité avec la teinte de la robe de satin, toujours gisante par terre.

En un instant, le dépit, la jalousie, lui avaient rongé le cœur, mais bientôt elle avait calculé que de bénéfices la famille pourrait retirer d’une pareille alliance, et s’efforçant de prendre un air d’aimable modération: «Qu’avez-vous répondu?» demanda-t-elle.

– Que j’allais consulter ma femme et ma fille.

– Mon cher, on ne réfléchit pas en présence de propositions pareilles; on commence par dire oui, et ensuite.

– Mais Isabelle? Vous savez bien qu’elle ne veut plus entendre parler mariage depuis la catastrophe terrible qui.

– Bah! bah! laissez donc. Qu’a-t-elle refusé en définitive? Un médecin sans clientèle, un petit employé du ministère qui n’avait pas le sou; mais un baron, riche comme Rothschild, il faudrait voir!»

Mme Dailly prit un air si menaçant que le pauvre homme trembla à la seule pensée des scènes violentes dont sa chère Isa pourrait être victime.

«Je lui parlerai,» murmura-t-il, «j’essaierai de la convaincre.

– A la bonne heure! Montrez-vous enfin un père énergique, un chef de famille, sachant faire respecter son autorité. De mon côté, je tâcherai de vous seconder.»

Le soir même, un premier assaut était donné. Mme Dailly, tout indomptable qu’elle se montrait d’ordinaire, se dit dans la circonstance présente qu’Henri IV avait eu raison, et qu’on prenait plus de mouches avec du miel qu’avec du vinaigre.

Où puisa-t-elle toutes les douceurs, toutes les tendresses emmiellées, toutes les caresses dont elle entoura la jeune fille? Cette femme rapace, égoïste, sut trouver le chemin du cœur d’Isabelle. Hélas! ce n’était pas bien difficile. La pauvre enfant était la bonté même.

Après avoir demandé une nuit de réflexion qu’elle passa en larmes et en prières, elle conclut qu’elle devait mettre de côté ses regrets, s es répugnances pour le bonheur des autres, et quand elle vint s’asseoir auprès de son père, qui prenait sa tasse de chocolat sans trop savoir ce qu’il faisait, émiettant son pain tout autour de lui comme s’il s’agissait de préparer la pâture à une nombreuse couvée, elle répondit à son regard anxieux par ces seuls mots:

«Cher père, qu’il soit fait comme vous le désirez.»

Le soir même, le baron qui allait vite en besogne, venait prendre sa première tasse de thé en qualité de fiancé reconnu, et offrir son premier bouquet.

Ce bouquet était d’une telle splendeur de dimension qu’il n’y eut pas dans toute la maison de vase capable de le contenir; aussi le lendemain la masse énorme de fleurs arriva-t-elle dans une magnifique potiche du Japon, qui semblait toute dépaysée au milieu du modeste ameublement de la maison Dailly.

«En vérité, Isabelle,» disait la belle-mère après le départ de son futur gendre, «vous devriez lui dire qu’il jette l’argent par les fenêtres; il ne laisse pas seulement aux fleurs le temps de se faner.»

Pauvre Isabelle! timide et tremblante auprès de cet inconnu qui lui faisait presque peur, elle n’aurait su comment s’y prendre pour faire la plus légère observation, et acceptait tout par l’impossibilité de refuser.

Quand arriva le moment de la corbeille, ce fut bien pis encore; de véritables folies, murmurait la belle-mère en conviant ses amies et connaissances à venir ouvrir et refermer les écrins.

Là les roses, les jasmins, les muguets, tout ce que Nice avait pu produire de plus frais et de plus blanc se transformait en perles, en diamants, en émeraudes, en saphirs et turquoises, en saphirs surtout.

«Vous êtes faite pour les saphirs, ou plutôt les saphirs sont faits pour vous,» avait dit le baron en offrant à sa timide fiancée un diadème de ces précieuses pierres.

Puis, se retournant vers Mme Dailly, comme s’il craignait d’adresser un compliment trop direct, capable de blesser la modestie de la jeune fille:

«Les yeux de Mlle Isabelle sont limpides et transparents comme l’eau du Rhin, tantôt bleue lorsqu’elle reflète l’azur du ciel, tantôt verte lorsque les arbres de la rive viennent s’y mirer.»

A part ces rares occasions, où son admiration enthousiaste cherchait à s’épancher, le baron se montrait fort silencieux. Le soir, en attendant le thé, pendant qu’Isabelle travaillait à sa tapisserie à la clarté de la lampe, il feuilletait distraitement les livres épars sur la table, parcourait les journaux, – on avait soin d’en placer une demi-douzaine à sa portée,

– et répondait par monosyllabes aux essais de conversation politique de M. Dailly.

«A demain,» disait-il en se retirant, après avoir tendu la main à Isabelle.

Isabelle respirait à l’aise dès qu’il était parti; elle souriait au babillage de ses petites sœurs qui se partageaient les gâteaux frais qu’on ne pouvait garder pour le lendemain, et souriait encore, mais d’une façon toute mélancolique, lorsque Mme Dailly s’écriait avec enthousiasme:

«Quel homme charmant! Qu’il est donc aimable!»

En vérité, ne parlait-il pas d’or, et tous les compliments du monde, en vers ou en prose, auraient-ils valu les témoignages palpables de sa tendresse?

Mme Dailly étalait les cachemires, drapait le velours et la soie, faisait miroiter les pierreries, disposait artistement les dentelles, et parfois attachait à son poignet les bracelets admirables qui lui arrachaient des soupirs d’envie.

«Je voudrais pouvoir vous les donner,» murmurait la jeune fille, honteuse de tant recevoir.

La veille du mariage, et comme conclusion à toutes ces magnificences, Isabelle trouva une somme de dix mille francs en or au fond d’un coffret d’argent ciselé.

«Est-ce bien pour moi?» tout à fait pour moi?» osa-t-elle demander.

Le baron se prit à sourire. Le sourire lui allait bien; il adoucissait sa physionomie sévère et ses traits par trop accusés.

«Alors,» dit-elle tout bas à sa belle-mère, «permettez-moi de vous les offrir pour la dot de mes petites sœurs.»

Elle croyait n’avoir pas été entendue. Une heure après le départ du baron, un chèque de dix autres mille francs arrivait à l’adresse de Mlle Isabelle, pour que la somme n’eût pas besoin d’être partagée entre les deux petites sœurs, disait un court billet.

Pour le coup Mme Dailly n’y tint plus. Elle saisit Isabelle dans ses bras, et faillit l’étouffer à force de caresses.

«Mon Isa, ma fille bien-aimée,» s’écria-t-elle dans un élan de gratitude sincère, «vous êtes l’ange gardien de la famille.»

Isa resta sérieuse.

«Il faut que je l’aime,» murmurait-elle. «Qu’il est bon pour moi! Qu’il est bon!»

Et vingt fois par jour elle répétait ces mots pour échauffer son cœur qu’elle se reprochait de sentir si froid.

IV.

Table des matières

Ce matin-là Isabelle était assise en face du baron dans l’élégante salle de leur appartement à l’hôtel Meurice.

Le baron, contre sa coutume, paraissait gai et animé.

«Votre Célestin est décidément un grand artiste,» dit-il en faisant signe au valet de chambre qui les servait de lui présenter à nouveau un plat qu’on allait faire disparaître. «Voilà des turbans de sole comme Lucullus n’en a jamais dégusté. Ma chère, si je restais ici plus longtemps, je crois bien que je deviendrais gourmand.»

La physionomie d’Isabelle s’éclaira. D’abord, elle était heureuse chaque fois qu’elle voyait l’humeur de son mari tourner à la gaieté, puis les dernières paroles du baron lui donnaient à supposer qu’ils allaient peut-être quitter cette vie d’hôtel dont elle était si lasse.

Comme s’il prenait plaisir à confirmer ses heureux pressentiments, il ajouta aussitôt:

«Pensez-vous que Célestin consentirait à nous suivre, ou plutôt à vous suivre, ma chère enfant, car, dans cette affaire, je reconnais humblement que je passerais par-dessus le marché?»

Ici nous devons ouvrir une longue parenthèse, toute consacrée à présenter Célestin à ceux de nos lecteurs qui ont l’aimable intention de nous suivre jusqu’au bout.

Célestin, qui s’intitulait avec un orgueil attendrissant le frère de lait de Mademoiselle, était un Breton bretonnant de l’ancienne roche, lequel comptait pour le moins dix-sept ou dix-huit ans de plus que notre héroïne.

C’était donc un robuste gars, en état de vider, sans broncher, plus d’un pichet de cidre, lorsque sa mère, Renotte Perric, avait entrepris de mener à bonne fin l’allaitement d’Isabelle Dailly, alors âgée de trois mois.

Enfant mignonne, délicate à l’excès, Isabelle, à peine les yeux ouverts, s’était mise à dépérir heure par heure.

Une bonne nourrice et l’air de la vraie campagne, tel avait été l’arrêt sine quâ non du médecin auquel M. Dailly s’était adressé.

M. Dailly était Breton d’origine; il écrivit dans son pays natal, et n’eut pas de peine à trouver une robuste paysanne qui, moyennant vingt francs par mois, – la Bretagne en était encore à l’âge d’or des petites fortunes, consentait à se charger d’Isabelle.

Isabelle resta en nourrice jusqu’à l’âge de trois ans, et, pendant ces trois années, elle gagna si bien le cœur de Célestin, le fils ainé de la maison, que ce brave garçon se serait fait hacher pour elle avec un plaisir sincère. Quand la mignonne fut rappelée à Paris, il assura qu’il ne pouvait pas vivre sans elle, et, comme il n’avait aucune autre aptitude propre à lui faire gagner sa vie que celle de bêcher, de labourer, de herser et d’ensemencer la terre bretonne, il se fit soldat.

Un colonel de la connaissance de M. Dailly le prit dans son régiment, – un beau régiment de cuirassiers, – se chargea de le dégrossir et se l’attacha comme planton.

Bien lui en prit. On ne tarda pas à découvrir que Célestin, avec toutes les qualités du soldat français, possédait en germe un goût prononcé pour la cuisine.

La femme du colonel cultiva jusqu’à l’excès ces heureuses dispositions, à tel point que des généraux de brigade et même de divisio condescendaient à l’emprunter au colonel Lorsqu’ils avaient quelque grand dîner à donner.

Si Célestin avait été tant soit peu ambitieux, il aurait pu briguer les honneurs du maréchalat, – en tant que maître queux. – Mais Célestin n’avait pas de pareilles visées. Il se bornait, disait-il, à s’entretenir la main pour être en état de devenir le cuisinier de Mademoiselle, lorsque, d’une part, il aurait fini son temps, et, que de l’autre, Isabelle aurait épousé le prince ou le duc qui ne pouvait manquer de lui échoir en partage.

Célestin fit donc deux congés, pendant lesquels il ne se borna pas à la cuisine. La guerre d’Italie et celle de Crimée lui fournirent l’occasion de se distinguer. Il devint maréchal des logis, et rapporta à la paix, outre ses jetons de présence à toutes les batailles de cette période, la médaille militaire.

Pendant ce temps, Isabelle avait grandi, mais rien ne faisait prévoir qu’elle pût un jour offrir au brave cuirassier le poste qu’il ambitionnait. Il fallait gagner sa vie, et surtout ne pas perdre de vue la sœur de lait adorée. Célestin accepta sans se faire prier une place d’aide de cuisine à l’hôtel Meurice. Là, ses aptitudes hors ligne ne tardèrent pas à attirer sur lui l’attention de ses chefs, il fut promu au rang de cuisinier en second, puis en fort peu de temps à celui de cuisinier en premier.

C’est là que nous le retrouvons, s’évertuant à composer pour Mademoiselle, devenue baronne de Reichausen, et pour l’Excellence prussienne, des mets dignes des dieux. A vrai dire, le brave garçon perdait son temps en ce qui était d’Isabelle. La jeune femme préférait à toute chose, pour déjeuner, des œufs à la coque et une tassé de thé à la crème. Là Célestin n’avait pas grand talent à dépenser; mais, comme il lui fallait à tout prix déployer un zèle exorbitant pour sa sœur de lait, il passait un temps considérable à mirer les œufs et à peser la crème.

Il est admis qu’on trouve des taches jusque dans le soleil. Célestin n’admettait pas cette proposition en ce qui concernait les matériaux choisis par lui pour le déjeuner de la baronne. Malheur au fournisseur qui l’aurait trompé en donnant pour excuse cette phrase banale: «Pardonnez-moi, je ne suis pas dedans.»

Alors il devenait terrible. Ses allures martiales se transformaient en férocité; sa charpente carrée, massive, solidement construite, semblait se ramasser pour défier tout adversaire; ses moustaches blondes se hérissaient, sa voix retentissait dans les profondeurs du sous-sol, et les marmitons épouvantés se disaient: «Gare à nous, il va y avoir de l’orage.»

En entendant la question de son mari, Isabelle sourit d’un air d’étonnement.

«Bien entendu,» reprit le baron, «que je lui offrirais des honoraires capables de le dédommager de ce qu’il perdra ici. Mais la gloire d’être chef de cuisine à l’hôtel Meurice, comment la lui rendrai-je?

–Oh! mon ami, ne vous inquiétez pas de cela. Vous n’auriez qu’à lever le doigt et Célestin nous suivrait au bout du monde.

– Nous ne lui ferons pas faire un si long voyage. Berlin n’est pas, que je sache, aux antipodes de Paris.

– Berlin?» s’écria la jeune femme avec un ton de surprise douloureuse.

«Mais oui, Berlin! Qu’y a-t-il de surprenant dans ce nom? Ne pensez-vous pas qu’il est temps enfin de rentrer chez nous?

– Je croyais,» balbutia Isabelle… «Vous m’aviez dit… du moins j’espérais que vous resteriez à Paris.»

Le baron partit d’un éclat de rire qui fit tressaillir sa femme. C’était la première fois qu’elle voyait sa gaieté aller au delà du sourire, et elle en éprouva une espèce de choc intérieur dont elle ne se rendit pas compte.

«Il fallait bien mettre l’oiseau en cage sans l’effaroucher,» répondit-il. «Maintenant que le tour est joué, et que ma captive est apprivoisée, je l’espère, je n’ai plus à lui cacher l’avenir qui l’attend. Cet avenir sera brillant, Isabelle. Le roi vient de me combler en m’appelant à un poste qui dépasse toutes mes espérances. Je puis prétendre à tout désormais. Avant quelques années, mon enfant, il n’y aura peut-être pas une grande dame à la cour qui ne jalouse le sort que je vous aurai fait.»

Ce petit discours, un des plus longs que le baron eût jamais adressés à sa femme, la laissa assez froide. Il pouvait prétendre à tout!

Que lui importait à elle?–Dépourvue de toute ambition, elle n’avait jamais rêvé un avenir aux teintes éclatantes, mais un horizon tranquille, aux douces nuances: la paix, la concorde, la tendresse au foyer domestique, voilà tout ce qu’elle avait entrevu dans ses vœux secrets.

«Ah!» répétait-elle au fond de l’âme avec un aimable moraliste, «si les hommes savaient quelle petite place il faut pour loger le bonheur et combien peu ce logement coûte à meubler!»

Mais elle n’aurait pas osé émettre une semblable hérésie devant le baron. Elle pliait sa serviette en silence, les yeux baissés, pour cacher les larmes qui s’amassaient une à une sous ses paupières.

«Que faites-vous donc là, enfant?» demanda-t-il.

«Je plie ma serviette.

– Habitude bourgeoise qu’il faut perdre avant de rentrer à Berlin. Si nous autres Allemands nous ne possédons pas l’élégance éblouissante de vos compatriotes, nous avons du moins dans nos habitudes intimes certaines recherches que vous ignorez. Là-bas, Isabelle, le linge de table ne sert qu’une fois.»

En finissant cette leçon, le baron, tira sa montree:

«Ne m’avez-vous pas dit que vous alliez à la messe d’une heure à la Madeleine?

–Oui, mon ami.

– Eh bien, hâtez-vous à votre toilette. Pendant ce temps je donnerai l’ordre d’atteler, et je vous accompagnerai. De cette façon je vous aurai sous la main pour une promenade que je projette.

– Je suis toute prête,» répondit la jeune femme. «Mon chapeau et mes gants à prendre, voilà tout.»

Depuis qu’elle était mariée, Isabelle allait chaque dimanche à une messe tardive, dans l’espoir de s’y faire accompagner par son mari. Le matin, de très bonne heure, elle se rendait à une première messe sans le lui dire, puis, après le déjeuner, elle annonçait ostensiblement ses projets, comme pour demander au baron de les ratifier. Il ne manquait guère d’ajouter:

«Eh bien, ma chère, je vous servirai d’escorte.»

Quel espoir Isabelle fondait-elle sur cette courte apparition à l’église? Le baron était protestant zélé dans la théorie plutôt que dans la pratique. Il ne se faisait pas grand scrupule le dimanche d’omettre l’office au Temple. S’il allait parfois à l’église catholique, c’était un acte de courtoisie envers sa femme, rien de plus. Il ne sentait pas sa conscience engagée parce qu’il franchissait le portail de la Madeleine en compagnie d’Isabelle, et que souvent même, par ce qu’il attribuait à une distraction de la part de la baronne, elle lui présentait l’eau bénite du bout de ses doigts dégantés.

Il se tenait convenablement à côté d’elle pendant la messe basse qu’elle entendait toujours avec un recueillement profond; pour lui, il avait tout aussi bonne attitude qu’un grand nombre de catholiques, hommes et femmes, qui portent au pied de l’autel un esprit distrait, lequel n’a pas su faire trêve pour un instant aux occupations laissées derrière eux, aux plaisirs qui les attendent à la sortie de l’église.

Mais il semblait à la jeune femme, dont l’âme pieuse s’exhalait aussi naturellement en prières qu’un vase d’encens donne ses parfums, que personne, fût-il deux fois protestant, ne pouvait voir d’un œil indifférent l’autel où Dieu réside, entouré de la majesté et de la poésie du culte catholique.

Beau rêve, chère illusion à laquelle elle s’abandonnerait, pensait-elle, jusqu’au jour où il lui serait donné de s’agenouiller pour tout de bon avec son mari au pied de ce même autel.

Ce dimanche où nous sommes arrivés, Isabelle, la tête plongée dans ses mains, sans que rien pût la distraire de son recueillement, pria humblement pour implorer le secours de Dieu. Son âme éprouvait un trouble immense. Elle se demandait si elle n’avait pas trop présumé de ses forces en entrant, par cet opulent mariage, dans une voie toute nouvelle pour elle, dans une vie mondaine, où rien ne viendrait l’assister dans ses défaillances.

Quel secours attendre? Celui qui devait être son guide, à qui elle avait promis respect et obéissance, n’adorait pas le même Dieu qu’elle. L’adorerait-il jamais?

Son père qui osait, qui pouvait maintenant lui montrer toute la tendresse de son âme, il allait falloir le quitter pour un exil définitif, dire adieu à ses petites sœurs, à ses jeunes amies de couvent, à ce couvent lui-même où elle avait été tant de fois chercher refuge et consolation dans les difficultés de sa vie.

Et ce saint prêtre que Dieu lui avait envoyé comme un véritable Ananie, il ne serait plus là pour lui frayer le chemin, lui montrer la voie, lui dire de s’y engager résolument.

Isabelle était d’une nature timide non seulement dans les apparences extérieures qui faisaient qu’on la voyait presque au même instant rougir et pâlir comme une fleur que le soleil caresse et délaisse de minute en minute, mais timide au fond de l’âme, timide non par amour-propre, par recherche d’elle-même, timide à la façon de la sensitive, par une délicatesse exquise de sa nature qui ne croyait jamais bien faire.

Moins timide, elle n’aurait sans doute pas épousé le baron, parce qu’elle s’en serait rapportée à ses propres instincts; mais, défiante d’elle-même, elle avait jugé mieux d’obéir à ceux auxquels elle devait obéissance.

«Qui donc me restera?» se demandait-elle avec une véritable angoisse.

Pauvre liane arrachée violemment à ses abris naturels, où s’appuiera-t-elle désormais?

Elle releva alors la tête et rencontra la croix d’or qui surmontait le tabernacle. Elle avait reçu la réponse. – Son regard s’illumina de confiance, ses joues pâles rougirent faiblement, toute sa physionomie prit une expression de candeur si radieuse, que le baron qui la regardait depuis un instant, en se demandant le secret de ses larmes, se demanda alors d’où venait cette illumination subite.

Mais il n’eut pas le temps de creuser ce double problème; en cet instant la messe finissait, et deux personnes qui se trouvaient derrière lui prononcèrent son nom de façon à attirer son attention.

«Quoi! c’est là cette fameuse baronne de Reichausen dont tu m’as tant parlé?» disait une voix jeune et railleuse. «Tu es sûre de ne pas te tromper?

–Que tu es singulière! Je la connais comme je te connais. J’ai été assez longtemps sa voisine au catéchisme de persévérance.

– Eh! mais, elle n’est pas élégante du tout, cette princesse de contes de fées.

– Isabelle est restée simple, ce qui ne l’empêche pas, ma chère, d’avoir une tournure de duchesse.

– Duchesse déguisée, en tout cas, et bien déguisée, car elle est mise comme une institutrice anglaise.

– Voilà qui ne fait pas honneur à ton goût. La toilette d’Isabelle, pour n’être pas à effet, n’en est pas moins charmante et pleine de distinction. Le costume sombre ne vaut-il pas mieux que les nuances caroubier ou mandarine qui tirent l’œil, et sont bonnes, à mon avis, pour les madras dont les négresses aiment à encadrer leur visage noir luisant?

–Je te l’accorde; mais j’aime qu’on fasse aller le commerce quand on est riche comme ton ancienne compagne du catéchisme de persévérance. Après cela, on dit les Prussiens fort avares. Peut-être le riche baron n’aime-t-il pas à délier les cordons de sa bourse.»

Le baron prêta jusqu’au bout une oreille attentive à cette conversation peu édifiante, si bien qu’Isabelle eut besoin de lui toucher deux fois la main pour attirer son attention.

«Quand vous voudrez, mon ami,» murmura-t-elle, «je suis prête.»

Son sourire était doux et charmant. Qu’il y avait d’éloquence dans ces trois derniers mots, dans la façon dont elle les prononça!

Ils voulaient dire: «Soyez tranquille, vous ne verrez pas mes larmes au moment du départ; je saurai bien les empêcher de couler. Me voilà prête à vous accompagner au bout du monde s’il le faut. La femme doit suivre son mari. Le Seigneur l’ordonne ainsi.»

Mais le sourire fut perdu. Le baron négligea même de prendre le petit paroissien de sa femme, pour le mettre dans sa poche, comme il en avait l’habitude. Il ne lui offrit pas le bras pour descendre les degrés de la Madeleine, et laissa le valet de pied la mettre en voiture, sans lui rendre aucun de ces petits soins auquels il l’avait accoutumée.

Son regard suivait deux jeunes femmes qui marchaient hardiment devant eux, le chapeau posé crânement au sommet de la tête, les boucles de leur épaisse chevelure d’emprunt flottant sur leurs épaules, le nez au vent, l’allure déterminée, frappant le sol de leurs hauts talons, sur lesquels elles semblaient perchées comme sur des échasses.

«A l’hôtel,» dit le baron d’une voix brève, quand le valet de pied vint prendre ses ordres avant de fermer la portière.

«Je croyais que vous projetiez une promenade, ,» dit Isabelle surprise.

«Lorsque vous prendrez soin de vous habiller comme votre position le comporte, Isabelle, je me ferai un plaisir de sortir avec vous; mais il m’est pénible d’entendre des critiques comme celles que se permettaient, derrière nous, deux jeunes dévotes qui auraient pu choisir en tout cas un autre lieu pour les exprimer.»

Le visage d’Isabelle exprima une surprise profonde. Elle regarda naïvement tout autour d’elle, et sembla dire: «Il n’y a rien à reprendre en moi, j’imagine.

«On assure, ma chère,» ajouta le baron d’un ton contraint, «que vous êtes mise comme une institutrice anglaise. Mais soyez tranquille; la faute n’en est pas à vous. On l’impute à ces Prussiens si avares, qui n’aiment pas à délier les cordons de leur bourse.»

Le sang monta au visage de la jeune femme.

«En vérité,» murmura-t-elle, «je ne comprends pas, mon ami.

– Les femmes sont d’ordinaire plus perspicaces en ces sortes de choses,» répliqua-t-il ironiquement. «Pour moi, j’avoue mon ignorance et ne saurais vous guider. J’ai à vous dire seulement que, pour l’avenir, je souhaite que vous ne vous fassiez plus remarquer par votre excessive simplicité. Après cela,» ajouta-t-il avec son sourire sarcastique, «c’est peut-être une coquetterie, et la plus habile de toutes.»

Le baron avait été blessé dans son amour-propre. Il blessait à son tour. Mais ce ne fut pas la vanité d’Isabelle qui se sentit atteinte. Elle offrit d’une voix tremblante d’aller se rhabiller, ce que le baron accepta.

«Prenez votre temps, ma chère,» dit-il avec condescendance. «Je vais fumer un cigare en vous attendant.»

La femme de chambre d’Isabelle avait reçu congé de sa maîtresse pour ce jour-là, mais la jeune baronne n’avait pas encore eu le temps d’oublier l’art difficile de s’habiller seule. Elle fit des prodiges de vitesse qui surprirent son mari lorsqu’elle descendit le rejoindre.

«Déjà?» dit-il. Puis, regardant le joli visage fraîchement encadré d’un chapeau de feutre blanc, autour duquel s’enroulait une longue plume blanche:

«A la bonne heure,» ajouta-t-il.

Il tendit alors la main à sa femme en gage de réconciliation, et l’incident fut vidé à tout jamais, car Isabelle se promit de faire désormais, dans la mesure du bon goût, le sacrifice de sa simplicité.

Quinze jours après, le baron et la baronne de Reichausen partaient pour l’Allemagne du Nord, emmenant avec eux le brave Célestin, qui ne s’était pas fait prier.

V.

Table des matières

Le baron de Reichausen portait encore un crêpe à son chapeau lorsque, séduit par la grâce simple et la beauté sans apprêt d’Isabelle Dailly, il l’avait demandée en mariage à première vue.

A vrai dire, il avait peu regretté sa femme, Frédérica Schultzer, qui lui avait apporté en dot avec une fortune royale, – elle était fille unique d’un riche banquier de Hambourg, – tous les défauts d’une enfant mal élevée et gâtée à outrance.

Le baron, rigoureux observateur des convenances sociales, s’était toujours montré envers sa femme d’une courtoisie parfaite. Il ne lui refusait rien de ce qui plaisait à sa nature mondaine et frivole, lui accordant une liste civile qu’aurait enviée plus d’une princesse régnante d’un petit État d’Allemagne, mais, en même temps, il exigeait d’elle des habitudes d’ordre, d’exactitude, qui semblaient antipathiques à l’enfant gâtée, dont le caprice avait été jusque-là la loi unique.

Des tiraillements fréquents et désagréables au baron se produisirent bientôt dans les rapports des deux époux.

La maison marchait mal; l’or, jeté à pleines mains, ne parvenait pas à y faire régner cette bonne administration, cette sage entente, sans laquelle la vie la plus opulente elle-même devient pénible et contrariée par mille froissements.

Le baron accueillit donc avec empressement la proposition que lui fit Mlle Ulrique Schultzer de venir gouverner cet intérieur où régnait l’anarchie.

Mlle Ulrique, sœur aînée du banquier défunt de Hambourg, avait dirigé longtemps la maison de son frère. C’était une maitresse femme, devant laquelle tout tremblait chez le Crésus hambourgeois, depuis le patron lui-même jusqu’au dernier des marmitons, en passant par les commis, caissiers et employés de tout genre.

Elle leur en aurait remontré à tous en arithmétique, et, grâce à la fermeté de son administration, la maison du banquier fut bientôt citée comme une maison unique. L’or semblait y couler à flots, et cependant, derrière ce torrent de prodigalités, on devinait une main habile prête à arrêter le torrent quand et comme elle le voudrait.

Mlle Ulrique Schultzer n’avait qu’une faiblesse: sa nièce Frédérica, dont elle raffolait jusqu’au fanatisme. C’était elle qui avait recherché pour l’enfant qu’elle adorait l’alliance du baron de Reichausen. Elle l’aurait voulue princesse, reine, grande-duchesse ou czarine; mais, faute de mieux, elle l’avait faite baronne.

Les Reichausen d’ailleurs n’étaient pas à dédaigner; bien que les notions de Mlle Schultzer en science héraldique fussent un peu confuses, elle savait que sa nièce aurait le droit d’étaler, sur chaque pièce de son trousseau des armoiries aussi compliquées que glorieuses.

Or, pour la sœur du banquier, le bonheur consistait à se promener dans un grand carrosse, – qu’il fût à huit ressorts, elle ne s’en souciait guère, – dont les panneaux se recouvraient des couleurs du blason et des animaux héraldiques. Si on l’avait laissée faire, l’écu discret du baron, ne dépassant guère cinq centimètres, se serait allongé jusqu’au demi-mètre. Le cocher et les laquais poudrés et galonnés, cela va sans dire, revêtus de leur livrée, dont la couleur amarante remontait à l’origine de la royauté prussienne, voilà ce qui enchantait l’ambitieuse vieille fille.

Tout le monde pouvait prendre du galon d’or et d’argent, à condition d’avoir les moyens de le payer; mais tout le monde pouvait-il se permettre ces bandes de tapisserie, licornes de sable sur fond d’azur, que Mlle Schultzer confectionnait d’un bout de l’année à l’autre de ses longs doigts osseux?

«La livrée de ma nièce!» disait-elle en roulant ses yeux d’une certaine façon.

«La vaisselle d’argent de ma nièce!»

Là encore, jouissances quotidiennes. – Mlle Schultzer, qui tenait fort peu aux plaisirs de la table, se serait contentée de la choucroute la plus aigre, si elle avait dû lui être servie dans ces beaux légumiers d’argent massif, où elle avait fait incruster profondément la couronne au tortil de perles.

Comme tous les avares,–Mlle Schultzer était bien réellement avare,–cette vieille fille aimait passionnément l’argenterie; c’était, il est vrai, de l’argent au repos, complètement improductif, mais on avait le plaisir de le tenir sans cesse sous le regard, et de supputer combien de thalers il représenterait le jour où on s’aviserait de le faire fondre pour l’envoyer à la monnaie.

L’argent de son frère, elle le dépensait assez volontiers, mais le sien propre,– une jolie fortune fort ronde, qui s’arrondissait chaque année, – elle y tenait presque autant qu’à la prunelle des yeux de sa nièce. Pour tout dire, si elle n’avait pas été hébergée somptueusement, d’abord à la table de Lucullus du banquier défunt, puis à celle du noble baron, son neveu par alliance, elle aurait fait de l’argent avec ses dents, suivant l’expression populaire; c’est-à-dire qu’elle aurait jeûné de bon cœur pour avoir à ajouter quelques thalers nouveaux aux thalers précédemment amassés.

Frédérica s’arrangea on ne peut mieux de la présence de sa tante, qui la délivra de tout souci au point de vue de la direction de la maison, et en même temps des réprimandes intimes que lui adressait le baron à ce sujet.

La venue de Mlle Schultzer fut d’autant plus opportune que la jeune femme venait de mettre au monde deux jumeaux. C’était plus que le baron n’avait souhaité; mais enfin il avait un héritier de son nom, un petit Ary, fort, vigoureux, bien constitué, qui promettait déjà de faire un rude soldat, à la façon énergique dont il serrait ses petits poings, quand le lait n’arrivait pas assez vite dans sa bouche avide.

La petite fille, qui s’appela Litta, était au contraire mignonne, presque chétive, aussi blonde que son frère était brun.

«C’est le portrait de ma Frédérica,» murmurait cent fois le jour la grand’tante, qui s’était arrogé tous les droits sur cette enfant.

La nourrice couchait dans une chambre contiguë à la sienne, la suivait comme son ombre et vivait enfin dans un esclavage qui lui faisait trouver ses chaînes bien lourdes, en dépit de la façon généreuse dont le baron avait pris soin de les dorer.

La jeune mère s’arrangeait on ne peut mieux de cet état de choses, et aurait souhaité que le petit Ary partageât à doses égales la tendresse de la vieille fille. De cette façon elle aurait été débarrassée de toutes les entraves de la maternité; non pas que ce fût un mauvais cœur que Frédérica Schultzer, mais elle était restée trop enfant gâtée pour porter avec allégresse le saint joug de la mère. Que les deux enfants fussent bien portants, heureux, choyés, adulés comme elle l’avait été elle-même, c’était tout ce qu’elle désirait, mais à condition de ne pas entendre leurs cris, de ne pas veiller auprès de leurs berceaux, de ne pas avoir à mettre la paix entre les deux nourrices, toujours armées en guerre.

Sur ce dernier point, la seule apparition de Mlle Ulrique, le seul bruit de ses pas, accomplissait des prodiges.

Douée de la taille que le grand Frédéric recherchait pour ses grenadiers, elle faisait marcher à la baguette le nombreux personnel de la maison. Mais, en même temps, elle aurait pu répéter le mot de Périclès:

«Je gouverne la Grèce, mon fils me gouverne, donc mon fils gouverne la Grèce,» en l’arrangeant de cette façon:

«Je gouverne la noble maison de Reichausen, mais Litta âgée de quinze mois me gouverne, donc Litta gouverne sans partage.»

Quinze mois! Tel était l’âge des deux jumeaux lorsque le baron, ennuyé de la demeure conjugale, sollicita un poste à l’étranger. Il fut envoyé successivement en Hollande, en Autriche, et enfin en France, par une faveur toute spéciale du gouvernement. C’est là que vint l’atteindre la nouvelle de la mort de la baronne Frédérica. Elle avait été enlevée en quelques jours par une fluxion de poitrine gagnée dans une fête champêtre. Le baron, retenu lui-même au lit par une chute grave, ne put se rendre à Berlin pour les obsèques de sa femme. Il écrivit à Mlle Schultzer qu’il s’en reposait sur elle des soins de toutes choses: derniers devoirs à rendre à la jeune baronne, administration de l’immense fortune qu’elle laissait à son mari et du patrimoine des Reichausen; enfin, ce qui était bien plus important encore, éducation des deux jumeaux.

A partir de cette heure, le baron sembla prendre à tâche d’oublier une union qui ne lui avait laissé que de désagréables souvenirs. A vrai dire, cela ne lui fut pas difficile. La pauvre Frédérica avait si peu marqué dans sa vie! De temps à autre, il recevait de longues lettres de Mlle Schultzer, rédigées en forme de journal. Il y répondait par des billets laconiques, où il se bornait, après avoir approuvé tout ce qu’elle lui soumettait de projets pour l’avenir et de choses entreprises dans le présent, à lui recommander une grande sévérité à l’égard du jeune Ary, qui annonçait, lui écrivait-on, une nature particulièrement indomptable.

Lorsque Isabelle questionnait le baron sur ses enfants, il répondait d’une façon brève et contrainte.

«N’avez-vous pas leur portrait?» osa-t-elle demander un jour, bien qu’elle vît que ce sujet de conversation lui était peu agréable.

«Je ne sais; je les ai eus peut-être une douzaine de fois en photographie, mais où sont-ils? A Vienne, à Amsterdam, je ne pourrais vous le dire.

– Cela me peine,» murmura la jeune femme. «J’aurais été heureuse de faire leur connaissance, au moins de cette façon.

– Appelez-vous connaître voir sur toile ou papier, retracés par le crayon ou le pinceau, des traits et une physionomie qui n’ont été donnés à l’homme que pour déguiser sa pensée?»

Isabelle fit un geste d’étonnement.

«C’est le mot d’un de vos compatriotes appliqué à la parole. Je l’applique, moi, à la physionomie, à ce miroir de l’âme, le plus trompeur de tous les miroirs.»

Et le baron sourit ironiquement.

Il se rappelait les yeux bleus si doux de Frédérica, pendant qu’il lui faisait la cour, et, en songeant à la ressemblance prodigieuse de Litta avec sa mère, il redoutait cet azur céleste où il avait vu éclater tout à coup tant d’orages puérils, tant de colères enfantines, indignes de sa colère à lui.

Sur le compte de Mlle Schultzer, le baron ne se montra pas plus explicite. Isabelle ne savait donc rien ou presque rien des personnes avec lesquelles elle était appelée à vivre désormais, lorsque, par une belle soirée d’été, la berline de voyage, conduite par le gros cocher à livrée amarante, traversa, au galop de deux forts mecklembourgeois, le petit village de ***, situé seulement à une ou deux portées de fusil du château de Reichausen.

VI.

Table des matières

La demeure baroniale était une vieille maison allemande, qui ne sentait aucunement le moyen âge comme Isabelle se l’était imaginé.

Réduite aux conjectures, en cela comme sur tout le reste, la jeune femme devait voir tomber peu à peu les constructions chimériques auxquelles elle s’était livrée depuis son mariage, et particulièrement pendant le trajet de Paris à Berlin.

Ce voyage s’était fait par les voies rapides, le baron ayant hâte, après tout parti pris, de l’accomplir au plus vite.

Isabelle, pour sa part, redoutait et désirait à la fois l’arrivée. Depuis Berlin, où l’on était resté juste le temps d’aller d’une gare à une autre, elle ne cessait d’avoir la tête à la portière, s’attendant toujours à voir apparaître la majestueuse avenue de chênes dont le baron lui avait parlé plus d’une fois, et sous ces ombrages séculaires deux petits êtres souriants qui lui sauteraient au cou en l’appelant maman.

Mais il y avait dix lieues à faire jusqu’à Lubben, dix lieues dans un vrai désert de sable, par une poussière aveuglante qu’Isabelle avalait héroïquement pour ne pas perdre le premier coup d’œil auquel elle s’attachait par une sorte de superstition.

«Ma vie continuera sans doute telle que sera l’arrivée,» pensait-elle.

Enfin, la voici à l’entrée du domaine.

«Ici commencent nos frontières, ici notre royaume,» a dit le baron.

C’est un tout autre aspect que les sables du Brandebourg. Dans les prés ouverts, dont aucune barrière n’interdit l’approche, de belles vaches rousses et quelques bœufs blancs de Hongrie hument l’herbe remplie de douces senteurs.

De petits sentiers à peine tracés se promènent capricieusement à travers les vertes pelouses. Ils alternent avec d’autres petits chemins, d’eau ceux-là, qui laissent couler sans bruit leurs ondes limpides comme le cristal. Isabelle parait enchantée.

«C’est une oasis,» s’écrie-t-elle.

A l’ouest, cette grande ligne verte qui se prolonge jusqu’à l’horizon, c’est la forêt baignée de pourpre par les derniers rayons du soleil. Isabelle est bonne marcheuse; elle viendra souvent se promener jusque-là avec les deux enfants. On portera le goûter, les livres, l’ouvrage, et on passera de délicieuses journées d’étude et de récréation.

Elle a fait tout un plan pour conquérir ces deux petits êtres, pour les avoir à elle, devenir leur mère par l’adoption, comme elle se la sent déjà par le cœur.

Mais voici l’avenue de chênes; le milieu est sablé ainsi qu’une allée de parc; des deux côtés, un vrai tapis de mousse, où coule un de ces petits ruisseaux argentés qui semblent là tout exprès pour le plaisir des yeux.

Au bout la vieille maison allemande, carrée, massive et lourde. L’écusson des Reichausen, sculpté au-dessus du porche, avertit les passants que là n’habite pas le premier venu. Mlle Schultzer, pour sa part, ne rentre pas une fois au manoir sans lever les yeux sur ce témoignage de la grandeur et de l’ancienneté de la race… de son neveu par alliance.

Pour un peu, elle forcerait les gens du village à soulever leur chapeau quand ils passent devant ce glorieux écusson, et nous sommes bien certains que parmi ces paisibles habitants il ne s’en trouverait pas un de l’audace de Guillaume Tell.

L’aspect général du château est grave, austère, imposant. Un large fossé gazonné, bordé d’une balustrade de pierre, suit les angles rentrants et sortants de la construction, assez simple, du reste. Aucun faste, aucune recherche d’architecture.

Au milieu de la façade principale, un escalier, qui sert à la fois de pont et de perron, enjambe le fossé gazonné et conduit sur une terrasse arrangée en parterre.

Le cœur d’Isabelle bat à se rompre. Sur la marche la plus élevée du perron se tient une femme d’une taille gigantesque, vêtue de noir de la tête aux pieds. C’est comme une sombre et menaçante apparition dès son entrée dans cette maison qui va être la sienne, un oiseau de mauvais augure, aurait dit une âme superstitieuse.

Mais Isabelle ne croit pas aux présages, et, si elle avait de ces faiblesses, elle préférerait se laisser aller à celle que lui inspire la vue des cigognes. Il y en a deux perchées en ce moment sur le toit du château dans leurs poses hiéroglyphiques.

«Ah! des cigognes!» murmure-t-elle avec, une sorte de joie enfantine.

Elle n’en a jamais vu jusqu’à ce jour que dans les gravures, et pour elle l’Allemagne est inséparable de ces oiseaux honnêtes et doux qui reviennent à chaque printemps retrouver le vieux nid des années précédentes, gage de bénédiction, assure-t-on, pour les maisons privilégiées où elles viennent élire domicile.

La voiture, après avoir fait le demi-tour classique, s’arrête devant le perron. La dame noire reste immobile dans ses crêpes. Le baron, qui est descendu le premier, repousse du geste le valet de pied et tend la main à Isabelle.

«Vous voilà chez vous, mon enfant,» dit-il avec un air de bonté inaccoutumée.

Il l’aide à relever la longue queue de sa robe, car il a exigé une grande toilette pour cette entrée solennelle, et lui offre le bras pour l’aider à monter le perron.

La jeune femme sent le besoin de ce puissant appui, car le regard qui se darde sur elle à travers le voile de crêpe noir n’est rien moins qu’encourageant.

«Ma tante, la baronne Reichausen,» dit le baron.

Et il ajoute aussitôt:

«Isabelle, votre tante et la mienne, Mlle Ulrique Schultzer, qui veut bien continuer ses soins à nos enfants.»

Isabelle avait sur les lèvres et dans le cœur un gentil compliment comme sa nature affectueuse avait pu le lui inspirer; mais que dire à une statue de marbre noir qui reste voilée comme une énigme et dont les lèvres s’entr’ouvrent à peine pour laisser passer quelques mots de la rude langue teutonne, encore presque inconnue à la jeune femme?

«Toujours en deuil?» murmure le baron en tendant assez froidement la main à la statue voilée. «Il me semble que, pour aujourd’hui, vous auriez pu quitter ce sinistre appareil.»

Ces paroles n’étaient pas destinées aux oreilles d’Isabelle. Elles y arrivent cependant ainsi que la réponse:

«Aujourd’hui plus que jamais, Monsieur le baron, je dois pleurer ma bien-aimée Frédérica, puisque je suis seule à m’en souvenir.»

Le baron mord son épaisse moustache, et quelque chose comme un éclair de colère, mélangé d’un sourire ironique, passe dans ses yeux sombres.

«Et les enfants?» ajoute-t-il.

«Ils attendent leur père à la porte du grand salon.»

C’est, parait-il, tout un cérémonial réglé d’avance. Les héritiers présomptifs, ainsi le veut l’étiquette, ne viennent pas recevoir leur belle-mère aussi loin que la première marche du perron. A vrai dire, elle ne compte pas dans la réception, cette nouvelle venue.

«Les enfants attendent leur père,» a dit la voix sifflante de Mlle Schultzer.

De la seconde baronne de Reichausen il n’est nullement question. Et pour qu’Isabelle ne l’ignore pas, cette phrase, ainsi que la précédente, a été prononcée à haute voix et en assez bon français.

Dans le vestibule, dont les murs sont couverts d’armes et de trophées de chasse, les laquais se tiennent rangés en deux files, immobiles, au port d’armes, comme des soldats bien disciplinés qui s’attendent à être passés en revue.

Ce sont tous de vrais colosses, de beaux hommes pour la landwher, dit Mlle Ulrique, qui les nomme un à un au baron.

Enfin voici les enfants, deux jolis enfants, charmants surtout par le contraste.

Les yeux d’Ary, noirs et profonds comme du velours, lancent des flammes. Ses dents éclatantes de blancheur éclairent son visage, un peu sombre pour celui d’un enfant. C’est toute la physionomie de son père, avec des traits plus accentués et plus réguliers.

Il semble d’une nature audacieuse, un peu arrogante; cependant il s’avance vers son père avec une sorte de timidité.

Celui-ci abaisse sa haute taille pour l’embrasser au front.

«Votre mère,» dit-il, en le présentant à Isabelle.

Mlle Schultzer tressaille d’une indignation douloureuse, et la petite Litta, dont le joli visage blanc et rosé diparait à moitié sous une profusion de boucles roses, éclate en sanglots.

Bienheureuses larmes de l’enfance! Elles fondent la glace qui paraissait devoir s’établir dès ce premier moment. Isabelle s’agenouille auprès de l’enfant, elle l’embrasse et lui murmure à l’oreille des paroles magiques sans doute, car la petite fille sourit d’un air radieux; elle relève la tête, et laisse voir ses grands yeux bleus, deux vrais bluets, encore baignés par la rosée, et pleins d’innocence et de candeur.

La petite fille s’est accrochée à la main d’Isabelle.

«Non, non,» dit-elle à sa gouvernante qui veut l’emmener. «Je reste avec ma nouvelle maman.»

Ary a fait quelques pas et est venu se poster à côté de sa petite sœur comme pour lui prêter main-forte.

C’est la première fois qu’il voit l’obéissante Litta faire un semblant de résistance, et la révolte est si bien dans ses goûts, à lui, qu’il parait tout à fait dans son rôle.

Litta, vêtue de blanc, est comme une petite colombe blottie dans les plis moelleux de la jupe d’Isabelle. Ary, lui, ressemble à un jeune aiglon. Déjà son nez a des tendances au bec d’aigle, comme tous les Reichausen. Isabelle n’a qu’à lever les yeux pour constater cette ressemblance, un peu effrayante au point de vue de son plan d’éducation.

Au-dessus de la haute cheminée en marbre rouge, se voit, dans un cadre richement sculpté, le portrait du baron Frédéric-Guillaume, feld-maréchal à la fin du dernier siècle; à sa droite, son fils, le baron Christian, adjudant général, son sabre nu à la main; à gauche, un autre guerrier, à l’air farouche. Tous ont le bec d’aigle, la physionomie altière, tous pourraient prendre pour devise: «Qui s’y frotte s’y pique.» Isabelle a embrassé ces portraits d’un coup d’œil, et maintenant elle jette un regard presque timide sur l’audacieux garçon.

Mlle Ulrique, elle, ne craint personne, ni l’enfant révolté, ni son père, ni les farouches barons:

«Litta, Ary,» dit-elle d’une voix brève, «n’avez-vous pas entendu Mlle Dorothée?»

Mlle Dorothée est une mince et longue personne, au teint jaune, à l’air sentimental, aux cheveux couleur de filasse. Elle semble très embarrassée de son rôle, et fixe alternativement ses regards effarés sur le baron, qui paraît ne pas se douter de sa présence, sur l’élève rebelle et sur Mlle Schultzer.

C’est une scène muette, qui n’est pas moins éloquente pour cela.

Mlle Ulrique est pâle de colère; elle se décide à soulever enfin son voile, comptant sur l’effet de son visage d’une laideur remarquable, comme sur une espèce de tête de Méduse, pour terrifier les désobéissants.

Mais elle n’obtient qu’un succès d’éclats de rire fort impertinents de la part d’Ary, auxquels vient se mêler, comme timide écho, le rire argentin de la petite Litta.

Le baron paraît alors sortir d’un rêve, il regarde sévèrement les deux enfants, puis leur grande tante, et ne peut lui-même retenir un sourire:

«Ma tante,» dit-il en allemand, «votre deuil est de mauvais teint.»

Mlle Ulrique jette un coup d’œil à la glace, et se voit alors le visage maculé de taches noires comme si elle s’était amusée à ramoner les cheminées du château.

«Oui, un ramoneur,» dit Ary bien bas à l’oreille de sa sœur, «ou plutôt le vieux charbonnier de la forêt. Elle est trop grande pour un ramoneur.»

Litta ne veut pas écouter ces méchants propos; elle respecte sa tante, elle l’aime, elle lui est reconnaissante de ses soins, mais elle se sent si attirée par les yeux aimants d’Isabelle, par la douceur de sa voix, la grâce de ses gestes, qu’elle résiste à une nouvelle injonction de Dorothée.

«Que dois-je faire?» demandent les regards de Mlle Ulrique, attachés sur le baron.»

«C’est jour de liesse aujourd’hui,» répondit-il. «A son avènement au trône, une reine n’a qu’à toucher du bout de son sceptre la porte des prisons pour rendre la liberté aux captifs. Isabelle, ma chère, usez de votre droit.»

La jeune femme rougit. Depuis son arrivée chez lui, le baron semble avoir pris à tâche de se montrer particulièrement aimable, presque déférent pour la baronne. C’est un nouveau quartier de la lune de miel sur lequel elle ne comptait guère. Mais elle se gardera d’abuser de sa situation.

«Puisque votre père me laisse maltresse d’agir à ma guise,» dit-elle avec un charmant sourire,» je vous demande, mes chers petits, de ne rien changer à vos habitudes, si sagement réglées par votre bonne tante. Il est l’heure pour vous de vous retirer. Suivez donc Mlle Dorothée. Nous nous reverrons demain.

– Ce soir,» demande timidement Litta.

– Ce soir, Madame maman,» répète Ary d’une voix résolue.

«Les enfants ne dînent pas à table,» prononce tout à coup Mlle Schultzer.

«Eh bien,» dit Isabelle, «si vous êtes bien sages, j’irai vous embrasser ce soir dans vos petits lits.»

«C’est une jolie maman,» dit Ary à sa sœur, comme ils se retiraient suivis de Dorothée. «Au moins elle n’a pas l’air d’un soldat comme tante Ulrique; ses mains sont toutes petites, et, quand elle embrasse, sa barbe ne pique pas.

– C’est qu’elle n’a pas de barbe,» reprit Litta en riant. «Les femmes n’ont pas de barbe; la barbe est pour les hommes.

– Et pour tante Ulrique,» répliqua Ary enchanté de sa riposte.

– Fi! Monsieur,» murmura Dorothée, «votre conduite est indigne.

– D’abord, Mademoiselle Dorothée, ma conduite ne vous regarde pas; j’ai un papa, une jolie maman, une grande tante qui n’est pas belle, c’est vrai, mais enfin il faut bien lui obéir, et un précepteur encore plus laid peut-être, le révérend docteur Arminius. En voilà trois fois plus qu’il n’en faut pour un malheureux petit garçon comme moi.»

VII.

Table des matières

Pendant ce temps, Célestin et Cyprienne, la femme de chambre française d’Isabelle, arrivés à la suite de leurs maîtres, commençaient à se mettre au courant des habitudes de la maison.

Célestin avait eu vite fait de défaire sa malle, où tout était casé comme dans un sac militaire. Revêtu du bonnet blanc, de la veste traditionnelle, il examinait la grande cheminée et les différents fourneaux de la cuisine, avec l’œil sévère et clairvoyant d’un juge et d’un critique.

«Ils ne savent même pas tailler la viande ici,» disait-il en tournant et retournant une selle de mouton destinée au dîner des domestiques. «Et ces pommes de terre! Est-ce assez grossier, assez vulgaire, assez prussien pour tout dire! Est-ce que cela leur donnerait plus de peine de les souffler tant soit peu, au lieu de les laisser aplaties comme des punaises?»

Célestin n’aimait pas la Prusse. Son père, qui avait servi sous le premier empire, un vainqueur de Wagram, mais hélas! un vaincu de1814, lui avait légué, avec un patriotisme sans bornes, une haine sans limites contre «ces misérables Allemands, kakoi Niémet,» comme on dit encore en Russie.

Il avait fallu à l’ex-cuirassier l’attachement respectueusement paternel et fraternel tout à la fois qu’il portait à sa sœur de lait, pour la suivre jusqu’au fond de ce détestable pays, dont deux produits seulement trouvaient grâce à ses yeux: la bière allemande et la pipe allemande.

Pour l’instant, ses appréciations anti-prussiennes étaient en pure perte. Le cordon bleu germanique auquel il s’adressait ne comprenait pas un mot de français, et d’ailleurs que lui importait maintenant, à Gretchen Sticker? N’avait-elle pas signifié son congé dès qu’elle avait su qu’il lui faudrait manœuvrer en sous-ordre, et recevoir la haute direction d’un chef français?

Le baron avait apprécié à sa juste valeur les talents de Célestin; aussi sa volonté s’était-elle montrée inexorable, en ce qui concernait la situation sans conteste de l’artiste culinaire. Mlle Schultzer avait baissé pavillon devant une volonté si nettement exprimée, mais elle s’était promis dès lors d’user la patience du dévoué serviteur par une lutte quotidienne, un antagonisme de tous les instants.

Quant à Cyprienne, elle voyageait depuis son arrivée, sans parvenir à s’y reconnaître, dans ces larges corridors qui, suivant la mode allemande, faisaient à chaque étage le tour de la cour intérieure, vaste quadrilatère, planté d’arbustes à chaque angle et faisant songer à quelque austère préau à l’aspect monacal.

«La chambre de Mme la baronne?» demandait-elle sans se lasser, chaque fois qu’elle rencontrait sur sa route un domestique, homme ou femme.

«Can nicht verstehen, répondaient-ils invariablement.

Enfin sa mauvaise chance mit la pauvre fille en présence de Mlle Élisabeth, la camériste particulière, l’âme damnée de Mlle Ulrique Schultzer.

«L’appartement de Mme la baronne?» dit la méchante femme qui parlait passablement le français. «Suivez-moi, ma petite, vous lui tournez le dos.»

Au bout d’une centaine de pas et d’une demi-douzaine de marches et de contremarches, les deux femmes arrivèrent à une porte à deux battants sur laquelle s’ouvrait une double portière.

«C’est ici,» dit la camériste avec un sourire dont l’ironie échappa à l’innocente Cyprienne.

Xavier de Maistre, dans son Voyage autour de ma chambre, conseille à toute personne qui souhaite vivre dans une atmosphère d’idées riantes, d’avoir un lit rose et blanc.

«Il est certain,» dit-il, «que les couleurs influent sur nous au point de nous égayer ou de nous attrister, suivant leurs nuances.– Le rose et le blanc sont deux couleurs consacrées à l’allégresse. – La nature, en les donnant à la rose, lui a donné la couronne de l’empire de Flore; et, lorsque le ciel veut annoncer une belle journée au monde, il colore les nues de cette teinte charmante au lever du soleil.»

Certes l’habitante de cette chambre,–car la chambre avait été habitée, – avait dû, suivant ce principe, se trouver bienheureuse. Tout y était rose, depuis les tentures de soie recouvertes de mousseline, les sièges de satin capitonné, jusqu’aux fleurs semées sur le moelleux tapis à fond blanc, et les rubans de moire qui descendaient du plafond pour retenir la lampe d’albâtre. C’était la dépouille soyeuse d’un flamand rose qui servait de descente du lit. De petits êtres ailés, moitié chérubins, moitié amours, se jouaient autour des miroirs et des glaces dont les murs étincelaient, avec des bouquets et des guirlandes de roses. Les meubles, en bois rose, couverts de vieux sèvres, de cristaux de Bohême et autres fragiles merveilles, offraient de toutes parts des médaillons fleuris. C’était enfin le printemps qui souriait aux yeux dès qu’on entrait dans cette chambre coquette, mais le printemps tel que peut le créer la fille d’un banquier, qui a semé l’or à pleines mains pour y faire germer les fleurs.

Lorsqu’il s’était agi d’aménager au château un appartement pour Isabelle, plusieurs lettres avaient été échangées entre le baron et Mlle Schultzer.

Celle-ci, chez laquelle une économie profonde, réellement prussienne, savait faire taire à l’occasion les questions de sentiment, s’était empressée d’écrire à son neveu qu’il était bien inutile de rien changer à l’appartement de la défunte, que tout y était charmant, délicieux et presque neuf.

Le baron avait répondu par dépêche télégraphique, et sur de nouvelles observations de Mlle Ulrique, d’avoir à faire préparer un appartement tout à nouveau pour la baronne de Reichausen.

«En vérité, murmurait-il tout en composant sa dépêche, «rien ne siérait moins à Isabelle que ce sanctuaire de la frivolité. La rose est la rose, mais le lis est le lis; à chacun son emblème.»

Forcée d’obéir à son despotique neveu, Mlle Schultzer composa un appartement dont l’ornementation n’avait pas le sens commun, mais qui coûtait assez cher pour qu’on ne pût l’accuser cette fois de parcimonie.

Se basant sur une phrase du baron qui avait écrit nettement:

«Isabelle est une femme sérieuse, tout à l’encontre de cette pauvre Frédérica.»

Mlle Ulrique avait fait établir de grands corps de bibliothèque dans le petit salon de la jeune femme, et, sur les encoignures, des sphères célestes, des mappemondes, avec des cartes en relief appendues aux murailles.

Lorsque le baron lui exprima son étonnement de cette singulière manière d’interpréter ses instructions, elle répondit, avec une certaine humilité extérieure, qu’elle était très fâchée de ne pas les avoir bien comprises, qu’avec les laconiques dépêches qu’elle recevait de Paris elle se trouvait souvent fort embarrassée; enfin qu’elle avait consulté une personne compétente, ayant vécu longtemps en France, et que cette personne lui avait dicté mot à mot l’ameublement qui convenait le mieux à un bas-b leu.

«Bas-bleu!» s’écria le baron de plus en plus surpris.

«C’est peut-être blue-stocking qu’il faut dire,» répliqua Mlle Schultzer avec un air d’ingénuité, que sa longue figure de brebis s’entendait parfois on ne peut mieux à prendre. «J’ai traduit littéralement le mot anglais tel qu’on l’a prononcé devant moi, et peut-être qu’en français cette expression vous semble bizarre.

– Isabelle n’est pas plus un bas-bleu qu’un blue-stocking, matante; tenez-le-vous pour dit. Du reste il n’y a que demi-mal à ce que les choses se soient passées ainsi. Ma femme arrangera son appartement à sa guise, et j’ai été un sot de vous en charger.»

Mlle Schultzer avait organisé, en outre, sur les murailles dudit appartement, une sorte de cavalcade historique. On y voyait en peinture, en dessins à la plume et en estampes, tous les chevaliers de l’ordre teutonique qui, de près ou de loin, avaient eu l’honneur d’appartenir à la noble maison de Reichausen et à ses alliances! Ce n’étaient que casques pointus, – avec quelques variantes, le même casque qui coiffe aujourd’hui l’armée prussienne, – cottes de maille, manteaux blancs à croix noire, sinistres couleurs qui composent le drapeau de la Prusse, – enfin, pour couronnement, un immense tableau à l’huile, où était représenté, d’une façon assez grotesque, au milieu du paysage de Marienburg, le burg de Marie, ancien chàteau des grands maîtres de l’ordre teutonique.

Tout cela était peu divertissant pour les regards d’Isabelle. Mais, avant d’arriver à la chambre du bas-bleu, elle avait pénétré dans la chambre rose, conduite par Cyprienne, et n’avait pu s’empêcher de reculer en embrassant d’un coup d’œil ce temple de la coquetterie.

Elle s’arrêta cependant avec curiosité devant un cadre à demi voilé par un crêpe noir. Le crêpe avait été rejeté de côté, de façon à laisser voir un visage de jeune femme, plus remarquable par sa fralcheur et son extrême jeunesse que par la beauté des traits.

«Oh! Madame,» s’écria Cyprienne, «qu’est-ce que cela? Pourquoi un voile noir?»

Et elle lut ou plutôt épela lentement à demi-voix:

«Frédérica, baronne de Reichausen.»

Elle rougit alors, et regardant sa maîtresse :

«Elle n’est pas jolie,» murmura-t-elle; «Célestin disait que c’est un visage de femmelette. Et puis l’air dédaigneux, hautain!

– Chut!» dit Isabelle de la même voix contenue, «on ne parle pas ainsi des morts. Mais comment ce portrait a-t-il été laissé dans ma chambre?» ajouta-t-elle.

Presque aussitôt elle poussa un cri d’effroi. Ce n’était plus une vivante, dans sa robe de légère étoffe rose, garnie de dentelles et de falbalas, mais une morte, avec sa pâleur livide, dans le vêtement blanc qui lui servait de linceul. Là encore même incription, avec ce mot ajouté:

«Première femme du baron Otto de Reichausen.»

«Oh! c’est horrible,» s’écria-t-elle en se voilant la figure de ses deux mains. «Dans ma chambre, dans ma propre chambre! Comment l’a-t-il souffert?»

– Sortons d’ici, Madame,» s’écria à son tour Cyprienne. «Je vais appeler Célestin, pour qu’il enlève ces odieuses choses. Vous ne pouvez coucher là et y dormir en repos.»

Cyprienne avait une foi absolue en son frère Célestin. C’est sur lui qu’elle comptait pour tenir en respect tous ces gens de la cuisine au rude langage. Et, de fait, si elle avait eu recours au bras de l’ex-cuirassier, il aurait eu vite fait de réduire en poudre la morte et vivante, comme disait Cyprienne.

Isabelle heureusement ne la laissa pas faire.

«Tout s’expliquera,» dit-elle à la dévouée femme de chambre. «Et surtout pas d’esclandre; sois douce et polie avec ces gens, dont chaque parole te semble une inj ure parce que tu ne la comprends pas.»

Tout s’expliqua, en effet, par l’arrivée du baron, inquiet de la disparition de sa femme.

Il jeta d’abord feu et flammes en apprenant la cause de l’état d’émotion où il trouvait Isabelle, puis, comme il crut à un malentendu de la part de Cyprienne, malentendu qu’il mit sur le compte de son ignorance de la langue allemande, il se calma et entraîna au plus vite la jeune femme hors de la chambre rose, devenue à ses yeux d’un aspect presque aussi lugubre que le cabinet aux sept femmes de Barbe-Bleue.

Cette nuit-là et les suivantes, jusqu’à ce que des tapissiers venant de Berlin eussent réparé le mal, Isabelle dut dormir sous le regard d’Albert l’Ours et de ses chevaliers teutoniques.

VIII.

Table des matières

Qui donc a parlé «du doux charme de l’accoutumance»? Ne l’a-t-il pas trouvée vraie, cette parole, l’exilé qui s’est vu transplanté tout à coup sous un ciel inconnu, dans une terre où tout est nouveau pour lui, mœurs, paysage, habitudes, où la langue qui résonne à ses oreilles ne lui fait entendre que des sons confus, sans valeur et sans portée?

Isabelle éprouva tout cela, et mit son courage à le cacher. Mais là ne fut pas le plus rude de sa tâche. Dès le premier jour, elle avait compris la haine implacable qui lui était vouée par Mlle Schultzer, et l’impossibilité où elle serait de jamais trouver grâce à ses yeux, en dépit de ses efforts.

Elle savait aussi qu’à son lit de mort, la baronne Frédérica avait tracé de sa main défaillante quelques lignes à son mari, pour lui demander de laisser toujours auprès de ses enfants la tante dévouée qui lui avait servi de mère.

«L’espoir où je suis que vous exaucerez ma prière,» écrivait-elle, «me donne le courage dont j’ai besoin en ce terrible moment.»

En outre, elle avait dicté à sa tante quelques pages destinées au baron, sorte de testament où se révélait pour la première fois chez la jeune femme l’instinct maternel, trop longtemps étouffé par l’amour du monde.

Le baron avait été touché; il s’était cru obligé, d’honneur et d’âme, à entendre favorablement cette voix sortie de la tombe, et il avait promis à Mlle Schultzer qu’elle ne quitterait jamais les enfants de sa bien-aimée Frédérica. Cette promesse, il la renouvela en lui annonçant, en termes très concis, son second mariage.

«La jeune fille que j’épouse,» écrivait-il, «ne pourra vous porter aucun ombrage au point de vue de votre affection maternelle pour Litta et Ary. Elle ne demandera pas mieux que de vous laisser la direction de la maison; il va sans dire que cette jeune fille, élevée dans un milieu plus que modeste, ne pourrait avoir la présomption de vous remplacer. Elle ne sait rien des affaires du grand monde, bien qu’elle doive y tenir admirablement sa place par une distinction naturelle. Je vous l’assure, ma tante, Isabelle Dailly descendrait des Hohenzollern au lieu d’être la fille d’un petit employé français, qu’elle ne ferait pas montre d’une grâce plus patricienne et plus réservée à la fois.

«J’espère que vous vivrez en bonne intelligence. Quant à ce qui est d’elle, je puis vous le promettre. C’est une enfant soumise, qui n’a besoin que d’une parole de moi pour prendre la voie où je souhaite la voir s’engager.»

«Je la hais,» s’écria Ulrique en froissant dans ses mains la lettre du baron. « Oma Frédérica! tu seras vengée,» ajouta-t-elle d’un ton sentimental, en jetant un regard flamboyant vers le portrait où souriait de son éternel et dédaigneux sourire la fille du banquier de Hambourg. «T’avoir remplacée, toi, perle des mers, étoile des cieux, fleur des bois au parfum enivrant! Mais voilà bien les hommes! Pour un visage de poupée, pour une torsade de cheveux blonds, ils sont prêts à perdre la raison.»

Mlle Ulrique, en parlant ainsi, oubliait que le visage de poupée, s’il en était, se trouvait sur la toile placée sous ses yeux. Mais en le choisissant, ce visage, le baron n’avait pas fait acte de déraison. La poupée portait, entre ses deux petites mains inutiles et maladroites, une dot assez forte pour acheter un empire, disait-on à Hambourg.

«Ce qui vient par la Prusse s’en retourne à la Prusse,» ajoutait-on.

Car M. Jacoby Schultzer, le banquier, était d’origine prussienne, ce qui ne l’avait pas empêché de recevoir du vieux roi de Hanovre, déjà aveugle quelques années avant l’annexion de son royaume à la monarchie prussienne, des armes parlantes: six bourses sur champ d’or et d’argent.

Ces armes n’avaient pas satisfait l’ambition d’Ulrique. On y voyait trop leur origine.

«Nous aurons toujours l’air de parvenus,» disait-elle, «de gens qui n’ont eu pour eux que leur coffre-fort.»

– «Bah!» répétait le banquier, «à l’heure qu’il est, ma chère, le coffre-fort, pourvu qu’il soit plein, est devenu le maître du monde.»

Et de fait ce coffre-fort avait obligé plus d’un souverain de la puissante Allemagne.

IX.

Table des matières

Isabelle n’avait pas eu besoin d’yeux bien clairvoyants pour s’apercevoir, d’une part, de l’attitude hostile de Mlle Schultzer, et, de l’autre, du peu de secours qu’elle avait à attendre du baron, si jamais la guerre qui lui avait été déclarée sourdement, dès la première heure, éclatait au grand jour.

Le baron, avec une volonté énergique, une nature généreuse, possédait un certain fonds d’égoïsme qu’Isabelle n’avait pas eu de peine à démêler, en dépit de son respect et de sa reconnaissance pour lui.

Capable de grands sacrifices à certaines occasions, il ne l’était pas dans les détails quotidiens de la vie.

«Arrangez-vous pour être bien avec Mlle Schultzer,» avait-il dit à la jeune femme d’un ton qui ne souffrait pas de réplique. «Je ne me mêle jamais d’affaires de ménage, et, s’il y a quelque contestation entre vous, que je n’en sache rien. J’ai horreur des tracasseries féminines.»

Ces paroles avaient été entendues par les fines oreilles de Mlle Schultzer. Elle avait basé là-dessus tout son plan stratégique: guerre sourde, attaques indirectes, insinuations perfides, artifices voilés, ruses ingénieuses, elle pouvait oser tout cela. La victime, dont elle avait apprécié de prime abord la timidité craintive, ne se permettrait jamais de crier assez haut pour être entendue de son allié naturel. Mlle Schultzer avait carte blanche.

Au lendemain de son arrivée, la jeune baronne avait attendu d’heure en heure qu’on vînt lui apporter les clefs de la maison. Certes, elle n’avait aucun des instincts de la domination, mais elle aimait particulièrement à se rendre utile; la pensée de la tâche qu’elle aurait à remplir envers les enfants de son mari, les soins qu’elle prendrait d’eux et du bien-être matériel de tous, avaient été sa plus puissante consolation dans cet exil inattendu. Mais elle espéra en vain la moindre instruction à ce sujet. Pas un mot d’explication ne fut donné. Les choses marchèrent sans elle, comme elles marchaient avant son arrivée: Litta ne quittait sa tante que pour passer entre les mains de Mlle Dorothée. Quant à Ary, il suivait le révérend Arminius avec la bonne grâce d’un galérien obligé de marcher à côté de son compagnon de chaine.

«C’est un enfant audacieux et sans frein,» avait dit un jour le baron à sa femme, qui intercédait pour Ary mis au piquet au pied d’un mur, pendant de longues heures. «Il a besoin d’être maté. Je veux l’obéissance passive, c’est-à-dire l’obéissance prussienne. On ne connaît pas cela chez vous. Il faudra vous y faire si le ciel nous accorde des enfants.»

Personne ne pouvait mieux s’entendre que le révérend Arminius à dompter un esprit rebelle.

C’était ce qu’on appelle un précepteur à poigne, doué des qualités les plus allemandes possibles: flegme tenace, lourde pédanterie, volonté inébranlable, persévérance infatigable, avec une dose considérable d’indifférence, prêle à tourner en servilisme quand son intérêt l’exigerait.

Il s’était fait, dès son entrée dans la maison, l’esclave dévoué, l’homme-lige de Mlle Schultzer, dont il avait deviné au premier coup d’œil la volonté de fer.

A l’arrivée de la baronne, il ne lui fallut pas de longues études pour voir que de ce côté ne pouvait venir le danger. L’ombre d’une rébellion contre Mlle Ulrique entraînerait le départ immédiat de l’audacieux: pot de terre contre pot de fer.

La résistance envers Isabelle ne compterait même pas. La jeune femme, incapable de transiger avec ses devoirs, l’était presque autant de réclamer ses droits. Du moment où on les lui contestait, elle était prête à céder, quand il n’y avait pas péril pour sa conscience. Arminius se montrait donc d’une politesse respectueuse envers la baronne lorsque le baron était présent. Par-devers Mlle Ulrique, il affectait une indifférence qui aurait pu passer pour de l’impertinence si Isabelle avait eu un grain de vanité de plus.

Mais que lui importaient les questions de préséance quand il lui était interdit d’aspirer à la seule domination qui pût la tenter: l’influence par l’affection sur le cœur des enfants de son mari?

A son point de vue, qui était le seul vrai, le seul juste, ces enfants étaient fort mal élevés.

Tremblants devant leur père, dont les allures froides et sévères leur imposaient, et qu’on avait eu d’ailleurs la fâcheuse habitude de leur représenter comme une sorte de croquemitaine, ils perdaient devant lui le naturel de l’enfance.

Litta devenait timide jusqu’à l’idiotisme, et Ary concentré jusqu’à la sournoiserie, assurait le baron. La petite fille, qui faisait toujours cause commune avec son frère, préférait partager ses disgrâces que jouir seule des faveurs de Mlle Ulrique. Aussi, dès que l’inflexible sablier d’ébène avait laissé écouler sa provision de sable, ce qui annonçait le commencement de la récréation, Litta se mettait à la recherche d’Ary et finissait toujours par le trouver, qu’il fût en prison dans une salle basse décorée de ce nom à cause de la fenêtre étroite garnie de barreaux, ou au piquet au pied d’un mur ou d’un arbre, ou courbé sur sa table à griffonner quelque pensum.

Dans ce dernier cas Litta voulait être de moitié à faire la punition, et son écriture, qui ressemblait beaucoup à celle d’Ary, plus nette et plus soignée seulement, abusait jusqu’aux yeux de lynx doublés de lunettes bleues du révérend Arminius.

Ary consentait à la fraude, car tout lui semblait bon quand il s’agissait de tromper son ennemi naturel; mais, une fois que son père le complimentait sur la beauté d’un pensum, et lui disait en lui tapant presque amicalement sur la joue:

«A la bonne heure, voilà qui s’appelle réparer ses fautes.»

L’enfant répondit en rougissant:

«A vous je veux dire la vérité. Ce n’est pas moi qui ai écrit le pensum.

– C’est donc Isabelle?» s’écria Mlle Schultzer, heureuse de prendre en faute l’objet de sa haine aveugle.

Le baron haussa les épaules.

«Elle non plus,» s’écria Ary. «Elle ne me punirait jamais, je le sais bien; mais, quand je suis puni, elle trouve toujours que mes punitions sont justes.»

Une seule fois Isabelle avait essayé de ramener le précepteur à plus de mansuétude.

«Madame la baronne,» répliqua celui-ci en s’inclinant jusqu’à terre, – il était seul avec Isabelle, – «le Saint-Esprit a dit: Si l’enfant est rebelle, prenez une verge et châtiez-le.»

Il était dans les habitudes d’Arminius d’assommer ses adversaires à coups de citations. Lent et lourd d’imagination, bien que possédant une véritable érudition, ce savant en us n’avait de présence d’esprit qu’à l’aide de sa mémoire. L’imagination seule n’aurait pu lui fournir de riposte; mais il avait la tête si richement meublée d’armes offensives, empruntées aux Écritures, qu’il y puisait, comme dans un arsenal bien fourni, tous ses moyens de défense contre les contradicteurs.

Le révérend Arminius ne s’était pas toujours appelé ainsi. Enfant, il répondait au nom d’Hermann, – homme noble, – qui n’était certes pas à dédaigner; mais, quand il devint étudiant à l’Université de Gœttingue, où l’entretenait à ses frais un oncle maternel, il ne se fit plus appeler qu’Arminius. Dès lors, comme le fils de Sigimer, l’ambition lui vint au cœur, sinon de réunir par lui-même, du moins de voir réunis un jour en un seul faisceau les tronçons épars de l’unité allemande. Ce n’était pas la domination romaine qu’il redoutait comme le chef des Chérusques, mais l’Europe entière qui lui semblait devoir se liguer contre la patrie de l’Allemand. Et cette patrie de l’Allemand, ainsi que le chante Arndt, il la voulait depuis la Baltique jusqu’à l’Adriatique, entre les Carpathes et les Vosges, les forêts de la Pologne et les Marches hollandaises, les Alpes bernoises et les landes juliques.

Isabelle comprit au premier coup d’œil la haine féroce que cet homme de paix, ce ministre de l’Évangile protestant, portait à la France et au catholicisme dont elle est la fille aînée. Chaque jour elle lisait sur ce visage disgracieux, dans l’expression dure et presque rébarbative de cette physionomie, les sarcasmes qu’il n’aurait pas manqué de laisser échapper sans la présence du baron.

«C’est un ennemi pour moi encore,» se dit-elle, «plus redoutable peut-être que Mlle Schultzer, dont il semble le valet, dont il flatte l’orgueil jusqu’au servilisme, et dont il est l’inspirateur cependant.»

Deux ennemis! N’était-ce pas déjà trop d’un pour une jeune femme timide jusqu’à la réserve, réservée jusqu’à la concentration, lorsqu’elle se sentait entourée d’une atmosphère malveillante?

Elle avait certes un puissant protecteur, mais il aurait fallu oser recourir à lui, se plaindre des dangers qu’elle redoutait pour son bonheur, et qu’il aurait traités de craintes puériles, d’imaginations chimériques.

Et d’ailleurs avait-elle vraiment des faits à alléguer? Non. Elle éprouvait seulement ce que doit ressentir l’oiseau fasciné par le serpent ou par le basilic de la légende. Or ces pressentiments, cette clairvoyance qui n’était encore qu’à l’état de seconde vue, n’auraient pas eu cours dans l’esprit de son mari. Cet homme, né dans la terre classique des brouillards et des nuages, était un esprit positif, qui ne se payait ni de mots ni même d’idées.

«Des faits!» aurait-il demandé. «Alléguezen quelques-uns.»

Mais un sourire, une expression de physionomie, un geste, un regard saisi au passage, une allusion à peine transparente: «Chimère que tout cela!» aurait-il dit.

En outre, il détestait autour de lui la mélancolie. Sa conquête avait été bien facile à faire relativement, puisque Isabelle n’y avait pas même songé; elle avait remporté la victoire sans se douter qu’il y avait eu combat, mais cette conquête était difficile à garder.

Le grand roi, à ses heures de revers et de mélancolie chagrine, n’avait pas dû donner plus de peine à distraire à Mme de Maintenon qu’Isabelle n’en prenait pour occuper et intéresser son mari.

«Frau veut dire jolie, ma chère,» lui dit-il un jour qu’il la voyait lire et relire des lettres de France avec des larmes dans les yeux. «Telle est la signification de notre mot allemand de femme. La femme est faite, en effet, pour embellir et égayer le foyer domestique. A nous autres hommes, les soucis et les peines; mais qu’au moins nous trouvions au retour, dans celle que nous avons choisie, l’emblème de la sérénité qui nous manque. Suis-je dans le vrai?» demanda-t-il en se retournant vers Arminius, qui feignait d’être absorbé dans la lecture de la Gazelle d’Augsbourg, mais qui, en revanche, ne perdait pas un mot de la conversation.

«Votre Excellence a raison comme toujours,» répondit le précepteur. «Frouwa (de laquelle la femme a pris son nom frau), gracieuse sœur de Fro, était cette charmante déesse de la mythologie germanique qui présidait aux grâces et à l’élégance. Son culte, ainsi que celui de Holda, protectrice des amours et du mariage, a été remplacé dès le neuvième siècle par le culte de la vierge Marie.

–Notre théogonie a ses grâces comme celle de la Grèce,» reprit le baron. «Tout ce peuple de gnomes qui remplissent nos légendes, sylphes et sylphides, lutins, ondines, farfadets, vient égayer la sombre poésie de notre vieux Nord. J’aimerais à vous faire connaître tout cela, Isabelle; mais le temps me manque, – et la science aussi. – Priez donc le révérend docteur Arminius de vous éclairer dans cette voie. Il vous donnera en même temps quelques leçons d’allemand. Vous vous êtes montrée jusqu’ici assez rebelle à mes invitations à ce sujet. Il est temps de vous y mettre. Je serais honteux de vous produire à Berlin, ignorante de notre langue. Elle vous parait dure, sans harmonie, je le sais, mais quelle richesse! Croyez-moi, enfant, avant peu notre langue sera la maîtresse du monde, et la France elle-même, cette orgueilleuse nation, sera obligée de dire:

C’est du Nord aujourd’hui que nous vient la lumière.

Ainsi, lui aussi, le protecteur, le soutien, l’appui de la jeune Française exilée, il détestait la France. Isabelle lisait clairement cette haine dans le regard railleur, l’accent ironique, la voix incisive, le sourire sarcastique qui avaient accompagné ces dernières paroles. Elle frissonna. N’en viendrait-il pas à la haïr, elle aussi, à regretter la promptitude de son choix, et alors que deviendrait-elle?

Voilà pour l’avenir. Mais pour le présent elle savait, à n’en pouvoir douter, qu’elle devenait l’élève de cet insupportable pédant, valet par méthode, mais despote par nature.

Elle ne réclama pas. Le baron n’admettait pas plus les réclamations que les plaintes. Elle se résigna à subir deux ou trois heures par jour l’odieux tête à tête du docteur Arminius, et le zèle qu’il déployait en faveur de sa nouvelle élève.

«Madame la baronne est douée d’une intelligence prodigieuse,» répétait-il à qui voulait l’entendre. «Quel dommage qu’un esprit si élevé soit rempli de tels préjugés!»

Préjugés de catholique, préjugés de Française!

Le baron fronçait les sourcils quand ces propos arrivaient jusqu’à ses oreilles. Mais à qui en voulait-il? Au maître ou à l’élève? C’est ce qu’Isabelle se demanda plus d’une fois.

Dans le fait, qu’était-elle pour lui? Une jolie, une charmante enfant, douce et soumise, dont il ne se donnait pas la peine d’étudier les goûts, de deviner les désirs. N’était-elle pas trop heureuse d’avoir été sortie par lui de l’obscurité et de la gêne, et de se voir placée dans une position enviée par tant de femmes?

Il lui souriait quand, à la table du déjeuner, elle lui servait le thé de sa petite main adroite; certes, ce thé lui paraissait autrement odorant que lorsqu’il était versé par la grande main osseuse de Mlle Ulrique. Mais s’inquiétait-il de ce que ces grands yeux, aux regards doux et profonds, pouvaient exprimer de supplications anxieuses, de secrètes angoisses?

«Soyez gaie, Isabelle, soyez heureuse,» lui disait-il en la baisant au front avant de quitter le château.

Puis il montait à cheval et s’éloignait pour la journée, sans se demander ce qu’elle allait devenir dans l’isolement de cette grande demeure.

Ary, lui, était le plus heureux des enfants depuis que le docteur Arminius s’était voué à la tâche d’enseigner l’allemand à sa jeune belle-mère.

Pendant ces heures, qui lui semblaient encore trop courtes, et qui paraissaient si longues à la pauvre Isabelle, il se sentait hors d’atteinte de la férule de son maitre détesté. Détesté, oui; mais non pas redouté. Sa nature audacieuse, opiniâtre, farouche, tout en se cabrant sous la discipline draconienne que lui imposait son maitre, n’éprouvait pas cette crainte qui a pour première base le respect. Il se moquait d’Arminius, inventait mille surnoms en son honneur, et la petite Litta se pâmait de rire parfois, en voyant son frère contrefaire le docteur avec un rare bonheur d’imitation, ou en admirant certaines caricatures à la plume ou au crayon, qui dénotaient une verve satirique assez extraordinaire chez un enfant.

Un jour l’album du jeune caricaturiste tomba sous les yeux d’Isabelle. Elle n’eut pas de peine à reconnaître, à côté des nombreux Arminius de face, de profil, de trois quarts, la silhouette anguleuse de Mlle Ulrique. Anguleuse et noueuse, knorrige, comme disent les Allemands.

«C’est mal, Ary,» dit doucement Isabelle.

«Ah! vous les reconnaissez tous les deux,» s’écria le petit garçon en se frottant les mains d’un air de satisfaction. «Tenez, tournez une page, petite maman; vous la verrez encore. Elle joint les mains. Qu’elle est laide quand elle fait sa prière! Tandis que vous, vous ressemblez à ce bel ange qui conduit le jeune Tobie dans la grande Bible illustrée de Kaulbach.»

Isabelle passa doucement la main sur la chevelure de l’enfant, chevelure vivace, indomptée et indomptable, malgré les efforts de Mlle Ulrique, qui aurait aimé la rectitude au point de faire couper les boucles rebelles de son petit-neveu, si le baron y avait consenti.

«Ne dites pas de choses pareilles, enfant,» murmura-t-elle.

«Pourquoi me dire vous toujours? s’écria le petit garçon. «Vous êtes notre maman. N’est-ce pas, Litta, que les mamans disent tu à leur petit garçon?»

Litta était en toute occasion l’écho de son frère, mais cette fois elle aurait voulu le devancer quand elle répondit en rougissant:

«Il faut que notre nouvelle maman nous dise tu comme l’ancienne.

– Je verrai,» dit Isabelle embarrassée, «je demanderai à votre père…»

Ary semblait réfléchir et peser dans son esprit des choses au-dessus de sa compréhension.

«Vous demandez tout à papa,» reprit-il après un grand instant de silence. «Notre ancienne maman ne faisait pas comme vous. Mais nos mamans ne ressemblent pas à celles des autres enfants, n’est-ce pas, Litta?»

Le regard de la petite fille répondit éloquemment. Ses yeux se mouillèrent, sa bouche rieuse se contracta légèrement et elle murmura:

«L’ancienne maman disait toujours que nous la fatiguions, même quand je me tenais sans remuer avec ma poupée auprès de sa chaise longue; celle-ci ne nous renvoie pas, mais elle ne nous appelle pas auprès d’elle. Elle va se promener sansnous dans les jardins, et il faut rester avec tante Ulrique ou avec Mlle Dorothée, ou avec le révérend Arminius, qui est si ennuyeux lorsqu’il me fait apprendre par cœur de grands psaumes et des chapitres de la Bible. Ah!» ajouta la petite fille avec un gros soupir sorti du fond du cœur, «comme Léopoldine et Bettina sont heureuses! Elles ne quittent jamais leur maman, si ce n’est pour le temps des leçons.

– Qu’est-ce que Léopoldine et Bettina?» demanda Isabelle.

«Nos amies de Berlin; elles ont un frère qui s’appelle Frédéric, et qui est le camarade d’Ary. Ils se battaient toujours ensemble.

– Pour jouer à la guerre seulement,» s’empressa de dire Ary, «car nous nous aimons beaucoup. Mais comme nous serons soldats un jour, – c’est-à-dire officiers, – nous nous exerçons à qui sera le plus fort. Frédéric a deux canons Krupp; et moi je n’en ai qu’un, ce qui faisait qu’il renversait vite mes forteresses; mais dans les batailles rangées j’étais le plus fort, n’est-ce pas, Litta?

– Oh! bien plus fort,» dit le petit écho. «Frédéric est pâle et maigre, il a les mains d’une fille; et, sans ses canons, Ary aurait toujours été vainqueur. Et puis Frédéric voulait être général ou feld-maréchal, tandis qu’Ary n’aurait été que colonel. Il a des sabres, des fusils, des pistolets plein sa chambre; mais tante Ulrique ne veut pas. Elle dit qu’il peut y avoir du danger dans ces jeux-là, et qu’il faut qu’Ary garde tous ses membres pour le jour où notre pays.

– Pour quel jour?» demanda Isabelle, que prenait plaisir à ces naïfs babillages.

«Je sais ce qu’elle veut dire,» s’écria Ary; «mais soyez tranquille, ma petite maman, à cause de vous je ne ferai pas de mal aux Français; et, quand nous irons à la conquête de votre pays, j’empêcherai mes soldats de tuer personne.

– Moi, j’aime la France,» murmura Litta. «Je voudrais voir Paris. Léopoldine m’a dit que c’était bien plus beau que Berlin. Petite maman, racontez-nous donc comment les petites filles s’amusent là-bas.

– Et parlez-nous de vos soldats, de leur uniforme, des revues, des généraux, de la musique militaire,» s’écria impétueusement Ary en s’emparant de la main d’Isabelle qu’il entraîna. «Venez avec nous, petite mère, sortons du jardin. Je veux vous conduire dans le bois que vous ne connaissez pas encore. Nous sommes libres aujourd’hui, libres comme les papillons, comme les demoiselles, ’ comme les écureuils. Ils sont tous partis. Papa a pris ses grandes bottes et son meilleur cheval, Odin, qui fait vingt lieues sans se lasser, un buveur d’air, dit papa. Ils rentreront seulement pour souper tous deux et sans paraître plus fatigués que s’ils avaient fait le tour du parterre. Le révérend Arminius est chez un confrère du voisinage pour l’après-midi; tante Ulrique est à Berlin pour trois jours. Il ne reste que Mlle Dorothée, dont je ne fais pas plus de cas que de cela;» – il se baissa, cueillit la houppe floconneuse d’un pissenlit, et d’un seul souffle dispersa au loin les légers duvets. – «Savez-vous, maman, à quoi ressemble Mlle Dorothée?

– A qui, voulez-vous dire, sans doute?

– Non, non, à quoi. Je sais ma grammaire: qui pour les personnes, et quoi pour les choses. Eh bien Mlle Dorothée ressemble à une chandelle russe. Elles sont toutes deux jaunes et longues. C’est Célestin qui me l’a dit, votre Célestin, petite maman, lui qui s’y connaît, puisqu’il a fait la guerre de Crimée.

– Ary, votre précepteur vous a défendu de causer à la cuisine, ou même d’y entrer.

– Je n’y mets jamais les pieds, je vous assure; mais je sais les heures où Célestin va au potager cueillir ses herbes, et je l’y attends. Il me raconte ses guerres; cela m’amuse beaucoup.»

Tout en causant on avait fait du chemin. Les jardins étaient loin déjà, et le château avait disparu au tournant de la route. Ary gambadait comme un jeune faon, dans un petit sentier qui s’en allait capricieusement à travers les prairies. Il cueillait sans rime ni raison tout ce qui lui tombait sous la main, la menthe, les renoncules sauvages, les glaïeuls qui se penchaient au bord du ruisseau; il apportait tout cela à Isabelle, arrachait des lianes fleuries dont il enchaînait sa petite sœur, poursuivait les papillons, donnait la chasse aux insectes pour leur rendre aussitôt la liberté, enfin s’enivrait de courses folles et d’indépendance, comme pouvait le faire à la même heure Odin lui-même, le buveur d’air.

«Il faut retourner,» dit tout à coup Isabelle, qui venait de consulter sa montre.

«Oh! mais non, petite mère,» s’écria Ary. «Je veux vous mener au ruisseau où Célestin va pêcher des écrevisses; j’y ai été avec lui en cachette. Ce sont celles que vous avez trouvées si grosses dimanche à déjeuner. Je riais sous cape pendant que mon précepteur les dévorait de façon à se donner une indigestion. Il ne se doutait pas que j’avais été de la pêche.»

On entrait alors dans la forêt, en suivant un mince cours d’eau qui finissait par s’élargir, de façon à former un petit bassin circulaire entouré d’aulnes, de hêtres et de trembles; leurs racines énormes ressortaient çà et là au milieu des hautes herbes piquées de fleurs sauvages, qui venaient se refléter comme dans un miroir sur le bord du petit lac immobile. C’était’ frais et charmant, silencieux et ombreux. Rien ne manquait à la grâce du tableau, pas même, par delà la clairière, le petit moulin verdoyant, avec son toit moussu, ses murs couverts de plantes parasites, et baignant dans l’eau limpide.

Isabelle, fatiguée de leur longue course, s’assit au bord de l’eau, employant toute son autorité à empêcher Ary de se mettre à la recherche d’un de ces beaux lis aquatiques au calice d’argent et au cœur d’or qu’il avait en vue.

«J’en veux un,» répétait sans cesse le «petit rebelle, un pour vous et un pour Litta.

– Et moi, je vous le défends, Ary,» dit la jeune belle-mère avec autorité.

«Ah! à la bonne heure,» s’écria l’enfant qui vint se précipiter impétueusement aux genoux d’Isabelle. «Une défense, un ordre; je vous suis donc quelque chose, enfin! Savez-vous que c’est dur d’avoir une maman qui ne défend rien, qui n’ordonne rien? Parlez, ma petite mère, ordonnez, que faut-il que je fasse?

– Cueillez-moi ces belles clochettes blanches qui s’enroulent avec leur feuillage autour des reines des prés,» répondit Isabelle, qui éprouvait tout à coup un besoin de silence et de recueillement.

Ary ne se le fit pas dire deux fois. En quelques minutes il avait tout fauché autour de lui, et s’amusait à jeter sur les genoux d’Isabelle sa moisson par trop abondante. Celle-ci le laissait faire sans plus penser à lui. Son esprit était loin; son cœur, qu’elle tenait sans cesse à deux mains depuis plus d’une année, venait de lui échapper pour la première fois.

La ressemblance des sites, la douceur de l’air, ce je ne sais quoi qui invite au souvenir, tout lui avait remis en mémoire la plus belle journée de sa jeunesse, celle où une âme tendre et jeune comme la sienne s’était donnée à elle sous les regards charmés de son père, où les premiers rêves avaient évoqué les plus douces et les plus trompeuses visions, où les plus chastes serments avaient été échangés, serments dont la mort devait, hélas! sitôt la dégager.

Il était poète; il aimait la nature comme elle. Le lendemain de cette belle journée, il lui avait adressé une pièce de vers qu’elle souhaitait chaque jour d’oublier, et dont chaque mot était gravé à jamais dans sa mémoire trop fidèle:

Je sais une vallée, au fond des bois paisibles,

Où la mousse déroule un tapis de velours.

De parfums enivrés par des fleurs invisibles,

Des ramiers à mi-voix s’y content leurs amours.

Des grands hêtres touffus le dôme séculaire

En interdit l’entrée aux regards du soleil,

Ne laissant tamiser qu’un jour crépusculaire

Qui du chevreuil craintif enchante le sommeil.

Dans les ravins ombreux se plaisent les pervenches

Et les myosotis, fleurs d’azur au cœur d’or,

Un nymphæa lustré mire ses roses blanches

Au limpide miroir d’un étang bleu qui dort.

Tous les échos sont pris d’un sommeil léthargique,

Ils gardent le silence aussi profondément

Que les anciens échos de la forêt magique,

Où cent ans a rêvé la belle au bois dormant.

Je n’ai vu qu’une fois cette vallée heureuse.

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Дата выхода на Литрес:
11 октября 2024
Объем:
320 стр. 1 иллюстрация
ISBN:
4064066323905
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Правообладатель:
Bookwire
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