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Marcel Schwob
Coeur double

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066300647
Table des matières
PRÉFACE
I
II
III
I CŒUR DOUBLE
LES STRIGES
LE SABOT
LES TROIS GABELOUS
LE TRAIN081
LE FORT
LES SANS-GUEULE
ARACHNÉ
L’HOMME DOUBLE
L’HOMME VOILÉ
BÉATRICE
LILITH
LES PORTES DE L’OPIUM
SPIRITISME
UN SQUELETTE
SUR LES DENTS
L’HOMME GRAS Parabole
LE CONTE DES ŒUFS
LE DOM
II LA LÉGENDE DES GUEUX
L’AGE DE LA PIERRE POLIE LA VENDEUSE D’AMBRE
L’ÉPOQUE ROMAINE LA MOISSON SABINE
QUATORZIÈME SIÈCLE LES ROUTIERS MÉRIGOT MARCHÈS
QUINZIÈME SIÈCLE LES BOHÉMIENS LE "PAPIER ROUGE"
SEIZIÈME SIÈCLE LES SACRILÈGES LES BOUTE-FEUX
DIX-HUITIÈME SIÈCLE LA BANDE A CARTOUCHE LA DERNIÈRE NUIT
LA RÉVOLUTION LES CHAUFFEURS FANCHON-LA-POUPÉE
PODÊR
LES NOCES D’ARZ
POUR MILO
L’HOPITAL
CRÈVE-CŒUR
LE LOUP
FLEUR DE CINQ-PIERRES
INSTANTANÉES
LA TERREUR FUTURE
PRÉFACE
Table des matières
I
Table des matières
LA vie humaine est d’abord intéressante pour elle-même; mais, si l’artiste ne veut pas représenter une abstraction, il faut qu’il la place dans son milieu. L’organisme conscient a des racines personnelles profondes; mais la société a développé en lui tant de fonctions hétérogènes, qu’on ne saurait trancher ces milliers de suçoirs par où il se nourrit sans le faire mourir. Il y a un instinct égoïste de la conservation de l’individu; il y a aussi le besoin des autres êtres, parmi lesquels l’individu se meut.
Le cœur de l’homme est double; l’égoïsme y balance la charité; la personne y est le contre poids des masses; la conservation de l’être compte avec le sacrifice des autres; les pôles du cœur sont au fond du moi et au fond de l’humanité.
Ainsi l’âme va d’un extrême à l’autre, de l’expansion de sa propre vie à l’expansion de la vie de tous. Mais il y a une route à faire pour arriver à la pitié, et ce livre vient en marquer les étapes.
L’égoïsme vital éprouve des craintes personnelles: c’est le sentiment que nous appelons TERREUR. Le jour où la personne se représente, chez les autres êtres, les craintes dont elle souffre, elle est parvenue à concevoir exactement ses relations sociales.
Or, la marche de l’âme est lente et difficile, pour aller de la terreur à la pitié.
Cette terreur est d’abord extérieure à l’homme. Elle naît de causes surnaturelles, de la croyance aux puissances magiques, de la foi au destin que les anciens ont si magnifiquement représentée. On verra dans les Striges l’homme qui est le jouet de ses superstitions. Le Sabot montre l’attrait mystique de la foi échangée contre une vie grise, la renonciation à l’activité humaine à n’importe quel prix, même au prix de l’enfer. Avec les Trois Gabelous, l’idéal extérieur qui nous mène mystérieusement à la terreur se manifeste par le désir de l’or. Ici l’effroi naît d’une coïncidence subite, et les trois contes suivants montreront qu’une rencontre fortuite d’accidents, encore surnaturelle dans le Train081, mais réelle dans les Sans-Gueule, peut exciter une terreur intense causée par des circonstances indépendantes de l’homme.
La terreur est intérieure à l’homme, bien que déterminée encore par des causes qui ne dépendent pas de nous, dans la folie, la double personnalité, la suggestion; mais avec Béatrice, Lilith, les Portes de l’Opium, elle est provoquée par l’homme lui-même, et par sa recherche de sensations–que ce soit la quintessence de l’amour, de la littérature ou de l’étrangeté qui le conduise à l’au-delà.
Quand la vie intérieure l’a mené, par les portes de l’Opium, jusqu’au néant de ces excitations, il considère les choses terribles avec une certaine ironie, mais où l’énervement se traduit encore par une excessive acuité de sensations. La placidité béate de l’existence s’oppose vivement dans son esprit à l’influence des terreurs provoquées, extérieures, ou surnaturelles–mais cette existence matérielle ne semble pas, dans l’Homme Gras ni dans le Conte des Œufs, le dernier but de l’activité humaine, et on peut encore y être troublé par la superstition.
C’est avec le Dom que l’homme entrevoit le terme inférieur de la terreur, qu’il pénètre dans l’autre moitié de son cœur, qu’il essaye de se représenter dans les autres êtres la misère, la souffrance et la crainte, qu’il chasse de lui toutes les terreurs humaines ou surhumaines pour ne plus connaître que la pitié.
Le conte du Dom introduit le lecteur à la seconde partie du volume, «la Légende des Gueux». Toutes les terreurs que l’homme a pu éprouver, la longue série des criminels les a reproduites d’âge en âge jusqu’à nos jours. Les actions des simples et des gueux sont des effets de la terreur et répandent la terreur. La superstition et la magie, la soif de l’or, la recherche de la sensation, la vie brutale et inconsciente, autant de causes des crimes qui mènent à la vision de l’échafaud futur dans Fleur de Cinq-pierres, à l’échafaud lui-même, avec son horrible réalité, dans Instantanées.
L’homme devient pitoyable, après avoir ressenti toutes les terreurs, après les avoir rendues concrètes en les incarnant dans ces pauvres êtres qui en souffrent.
La vie intérieure, objectivée seulement jusqu’au Dom, devient historique en quelque sorte lorsqu’elle suit l’œuvre de la terreur depuis la Vendeuse d’Ambre jusqu’à la guillotine.
On a pitié de cette misère, et on tente de recréer la société, d’en bannir toutes les terreurs par la Terreur, de faire un monde neuf où il n’y ait plus ni pauvres, ni gueux. L’incendie devient mathématique, l’explosion raisonnée, la guillotine volante. On tue pour le principe; sorte d’homœopathie du meurtre. Le ciel noir est plein d’étoiles rouges. La fin de la nuit sera une aurore sanglante.
Tout cela serait bon, serait juste, si l’extrême terreur n’entraînait autre chose; si la pitié présente de ce qu’on supprime n’était plus forte que la pitié future de ce qu’on veut créer; si le regard d’un enfant ne faisait chanceler les meurtriers des générations d’hommes; si le cœur n’était double enfin, même dans les poitrines des ouvriers de la terreur future.
Ainsi est atteint le but de ce livre, qui est de mener par le chemin du cœur et par le chemin de l’histoire de la terreur à la pitié, de montrer que les événements du monde extérieur peuvent être parallèles aux émotions du monde intérieur, de faire pressentir que dans une seconde de vie intense nous revivons virtuellement et actuellement l’univers.
II
Table des matières
Les anciens ont saisi le double rôle de la terreur et de la pitié dans la vie humaine. L’intérêt des autres passions semblait inférieur, tandis que ces deux émotions extrêmes emplissaient l’âme entière. L’âme devait être en quelque manière une harmonie, une chose symétrique et équilibrée. Il ne fallait pas la laisser en état de trouble; on cherchait à balancer la terreur par la pitié. L’une de ces passions chassait l’autre, et l’âme redevenait calme; le spectateur sortait satisfait. Il n’y avait pas de moralité dans l’art; il y avait à faire l’équilibre dans l’âme. Le cœur sous l’empire d’une seule émotion eût été trop peu artistique à leurs yeux.
La purgation des passions, ainsi que l’entendait Aristote, cette purification de l’âme, n’était peut-être que le calme ramené dans un cœur palpitant. Car il n’y avait dans le drame que deux passions, la terreur et la pitié, qui devaient se faire contre poids, et leur développement intéressait l’artiste à un point de vue bien différent du nôtre. Le spectacle que cherchait le poète n’était pas sur la scène, mais dans la salle. Il se préoccupait moins de l’émotion éprouvée par l’acteur que de ce que sa représentation soulevait dans le spectateur. Les personnages étaient vraiment de gigantesques marionnettes terrifiantes ou pitoyables. On ne raisonnait pas sur la description des causes, mais on percevait l’intensité des effets.
Or les spectateurs n’éprouvaient que les deux sentiments extrêmes qui emplissent le cœur. L’égoïsme menacé leur donnait la terreur; la souffrance partagée leur donnait la pitié. Ce n’était pas la fatalité dans l’histoire d’Œdipe ou des Atrides qui occupait le poète, mais l’impression de cette fatalité sur la foule.
Le jour où Euripide analysa l’amour sur la scène, on put l’accuser d’immoralité; car on ne lui reprochait pas le développement de la passion chez ses personnages, mais celle qui pourrait se développer chez ceux qui les voyaient.
On aurait pu concevoir l’amour comme un mélange de ces deux passions extrêmes qui se partageaient le théâtre. Car il y a en lui de l’admiration, de l’attendrissement et du sacrifice, un sentiment du sublime qui participe de la terreur, une commisération délicate, et un désintéressement suprême qui viennent de la pitié; si bien que peut-être les deux moitiés de l’amour se joignent avec une force supérieure là où d’un côté il y a l’admiration la plus effrayée, où de l’autre il y a la pitié qui se sacrifie le plus sincèrement.
Ainsi, l’amour perd son égoïsme exclusif qui fait des amants deux centres d’attraction tour à tour: car l’amant doit être tout pour son amante, comme l’amante doit être tout pour son amant. Il est devenu l’alliance la plus noble d’un cœur plein de sublime avec un cœur plein de désintéressement. Les femmes ne sont plus Phèdre ni Chimène, mais Desdémone, Imogène, Miranda, ou Alceste.
L’amour a sa place entre la terreur et la pitié. Sa représentation est le plus délicat passage d’une de ces passions à l’autre; et elle les soulève toutes deux dans le spectateur, dont l’âme prend ainsi plus d’intérêt que celle du personnage qui joue.
L’analyse des passions dans la description des héros ou dans le rôle des acteurs est déjà une pénétration de l’art par la critique. L’examen que la personne représentée fait d’elle-même provoque un examen imité chez le spectateur. Il perd la sincérité de ses impressions; il ratiocine, discute, compare; les femmes cherchent parfois dans ces développements des moyens matériels pour tromper, et les hommes des moyens moraux pour découvrir; la déclamation rhétorique est vide; la déclamation psychologique est pernicieuse.
Les passions représentées non plus pour l’acteur, mais pour le spectateur, ont une haute portée morale. En entendant les Sept contre Thèbes, dit Aristophane, on était plein d’Arès. La fureur guerrière et la terreur des armes ébranlaient tous les assistants. Puis les deux frères se tuant, les deux sœurs les enterrant, malgré des ordres cruels et une mort imminente, la pitié chassait la terreur; le cœur se calmait, l’âme reprenait de l’harmonie.
A de semblables effets une composition spéciale est nécessaire. Le drame implexe diffère systématiquement du drame complexe. La situation dramatique tout entière est dans l’exposition d’un état tragique, qui contient en puissance le dénouement. Cet état est exposé symétriquement, avec une mise en place rigoureuse et définie du sujet et de la forme. D’un côté ceci; de l’autre cela.
Il suffit de lire Eschyle avec quelque attention pour percevoir cette permanente symétrie qui est le principe de son art. La fin des pièces est pour lui une rupture de l’équilibre dramatique. La tragédie est une crise, et sa solution une accalmie. En même temps, à Egine, un peu plus tard à Olympie, des sculpteurs de génie, obéissant aux mêmes principes d’art, ornaient les frontons des temples de figures humaines et de compositions scéniques symétriquement groupées des deux côtés d’une rupture d’harmonie centrale. Les crises des attitudes, réelles mais immobiles, sont placées dans une composition dont le total explique chacune des parties.
Phidias et Sophocle furent en art des révolutionnaires réalistes. Le type humain qui nous parait idéalisé dans leurs œuvres est la nature même, telle qu’ils la concevaient. Le mouvement de la vie fut suivi jusque dans ses courbes les plus molles. Au témoignage d’Aristote, un acteur d’Eschyle reprochait à un acteur de Sophocle de singer la nature, au lieu de l’imiter. Le drame implexe avait disparu de la scène artistique. Le mouvement réa liste devait encore s’accentuer avec Euripide.
La composition d’art cessa d’être la représentation d’une crise. La vie humaine intéressa par son développement. L’Œdipe de Sophocle est une sorte de roman. Le drame fut découpé en tranches successives; la crise devint finale, au lieu d’être initiale; l’exposition, qui était dans l’art antérieur la pièce elle-même, fut réduite pour permettre le jeu de la vie.
Ainsi naquit l’art postérieur à Eschyle, à Polygnote, et aux maîtres d’Egine et d’Olympie. C’est l’art qui est venu jusqu’à nous par le théâtre et le roman.
Comme toutes les manifestations vitales, l’action, l’association et le langage, l’art a passé par des périodes analogues qui se reproduisent d’âge en âge. Les deux points extrêmes entre lesquels l’art oscille semblent être la Symétrie et le Réalisme. Dans la Symétrie, la vie est assujettie à des règles artistiques conventionnelles; dans le Réalisme, la vie est reproduite avec toutes ses inflexions les plus inharmoniques.
De la période symétrique du XIIe et du XIIIe siècle, l’art a passé à la période psychologique, réaliste et naturiste des XIVe, XVe et XVIe siècles. Sous l’influence des règles antiques au XVIIe siècle, il s’est développé un art conventionnel que le mouvement du XVIIIe et du XIVe siècle a rompu. Nous touchons aujourd’hui, après le romantisme et le naturalisme, à une nouvelle période de symétrie. L’Idée qui est fixe et immobile semble devoir se substituer de nouveau aux Formes Matérielles, qui sont changeantes et flexibles.
Au moment où se crée un art nouveau, il est utile de ne pas s’attacher uniquement à la considération de la floraison indépendante des Primitifs et des Préraphaélites; il ne faut pas négliger les belles constructions des crises de l’âme et du corps qu’ont exécutées Eschyle et les maîtres d’Egine et d’Olympie.
On trouvera dans ces contes la préoccupation d’une composition spéciale, où l’exposition tient la plus grande place souvent, où la solution de l’équilibre est brusque et finale, où sont décrites les aventures singulières de l’esprit et du corps sur le chemin que suit l’homme qui part de son moi pour arriver aux autres. Ils présenteront par fois l’apparence de fragments; et on devra alors les considérer comme une partie d’un tout, la crise seule ayant été choisie comme objet de représentation artistique.
III
Table des matières
Avant d’examiner le rôle que peuvent jouer dans l’art ces crises de l’âme et du corps, il n’est pas inutile de regarder derrière nous et autour de nous la forme littéraire prépondérante dans les temps modernes, c’est-à-dire le roman.
Sitôt que la vie humaine parut intéressante par son développement même, qu’il fût intérieur ou extérieur, le roman était né. Le roman est l’histoire d’un individu, qu’il soit Encolpe, Lucius, Panta gruel, Don Quichotte, Gil Blas ou Tom Jones. L’histoire était extérieure plutôt avant la fin du siècle dernier et Clarisse Harlowe; mais pour être devenue intérieure, la trame de la composition n’a pas changé. Historiola animæ, sed historiola.
Les tourments de l’âme avec Gœthe, Stendhal, Benjamin Constant, Alfred de Vigny, Musset, devinrent prédominants. La liberté personnelle avait été dégagée par la révolution américaine, par la révolution française. L’homme libre avait toutes les aspirations. On sentait plus qu’on ne pouvait. Un élève notaire se tua en1810, et laissa une lettre où il annonçait sa résolution, parce qu’à la suite de sérieuses réflexions il avait reconnu qu’il était incapable de devenir aussi grand que Napoléon. Tous éprouvaient ceci dans tous les rayons de l’activité humaine. Le bonheur personnel devait être au fond des bissacs que chacun de nous porte devant et derrière lui.
La maladie du siècle commença. On voulut être aimé pour soi-même. Le cocuage devint triste. La vie aussi: c’était un tissu d’aspirations excessives que chaque mouvement déchirait. Les uns se jetèrent dans des mysticismes singuliers, chrétiens, extravagants, ou immondes; les autres, poussés du démon de la perversité, se scarifièrent le cœur, déjà si malade, comme on taquine une dent gâtée. Les autobiographes vinrent au jour sous toutes les formes.
Alors la science du XIXe siècle, qui devenait géante, se mit à envahir tout. L’art se fit biologique et psychologique. Il devait prendre ces deux formes positives, puisque Kant avait tué la métaphysique. Il devait prendre une apparence scientifique, comme au XVIe siècle il avait pris une apparence d’érudition. Le XIVe siècle est gouverné par la naissance de la chimie, de la médecine et de la psychologie, comme le XVIe est mené par la renaissance de Rome et d’Athènes. Le désir d’entasser des faits singuliers et archéologiques y est remplacé par l’aspiration vers les méthodes de liaison et de généralisation.
Mais, par un recul étrange, les généralisations des esprits artistiques ayant été trop hâtives, les lettres marchèrent vers la déduction, tandis que la science marchait vers l’induction.
Il est singulier que, dans le temps où on parle synthèse, personne ne sache en faire. La synthèse ne consiste pas à rassembler les éléments d’une psychologie individuelle, ni à réunir les détails de description d’un chemin de fer, d’une mine, de la Bourse ou de l’armée.
Ainsi entendue, la synthèse est de l’énumération; et si des ressemblances que présentent les moments de la série l’auteur cherche à tirer une idée générale, c’est une banale abstraction, qu’il s’agisse de l’amour des salons ou du ventre de Paris. La vie n’est pas dans le général, mais dans le particulier; l’art consiste à donner au particulier l’illusion du général.
Présenter ainsi la vie des entités partielles de la société, c’est faire de la science moderne à la façon d’Aristote. La généralité engendrée par l’énumération complète des parties est une variété du syllogisme. «L’homme, le cheval et le mulet vivent longtemps, écrit Aristote.–Or l’homme, le cheval et le mulet sont tous des animaux sans fiel.– Donc tous les animaux sans fiel vivent longtemps.»
Ceci n’est pas une désespérante tautologie, mais c’est le syllogisme énumératif, qui n’a aucune rigueur scientifique. Il repose en effet sur une énumération complète; et il est impossible, dans la nature, de parvenir à un tel résultat.
La monotone nomenclature des détails psychologiques ou physiologiques ne peut donc pas servir à donner les idées générales de l’âme et du monde; et cette manière d’entendre et d’appliquer la synthèse est une forme de la déduction.
Ainsi le roman analyste et le roman naturaliste, en faisant usage de ce procédé, pèchent contre la science qu’ils invoquent tous deux.
Mais, s ils emploient faussement la synthèse, ils appliquent aussi la déduction en plein développement de la science expérimentale.
Le roman analyste pose la psychologie du personnage, la commente finement et déduit de là une vie entière.
Le roman naturaliste pose la physiologie du personnage, décrit ses instincts, son hérédité, et déduit de là l’ensemble de ses actions.
Cette déduction unie à la synthèse énumérative constitue la méthode propre des romans analystes et naturalistes.
Car le romancier moderne prétend avoir une méthode scientifique, réduire les lois naturelles et mathématiques en formules littéraires, observer comme un naturaliste, expérimenter comme un chimiste, déduire comme un algébriste.
L’art véritablement entendu semble au contraire se séparer de la science par son essence même.
Dans la considération d’un phénomène de la nature, le savant suppose le déterminisme, cherche les causes de ce phénomène et ses conditions de détermination; il l’étudie au point de vue de l’origine et des résultats; il se l’asservit à lui-même, pour le reproduire et l’asservit à l’ensemble des lois du monde pour l’y lier; il en fait un déterminable et un déterminé.
L’artiste suppose la liberté, regarde le phéno mène comme un tout, le fait entrer dans sa composition avec ses causes rapprochées, le traite comme s’il était libre, lui-même libre dans sa manière de le considérer.
La science cherche le général par le nécessaire; l’art doit chercher le général par le contingent; pour la science le monde est lié et déterminé; pour l’art le monde est discontinu et libre; la science découvre la généralité extensive; l’art doit faire sentir la généralité intensive; si le domaine de la science est le déterminisme, le domaine de l’art est la liberté.
Les êtres vivants, spontanés, libres, dont la synthèse psychologique et physiologique, malgré certaines conditions déterminées, dépendra des séries qu’ils rencontreront, des milieux qu’ils traverseront, tels seront les objets de l’art. Ils ont des facultés de nutrition, d’absorption et d’assimilation; mais il faut tenir compte du jeu compliqué des lois naturelles et sociales, que nous appelons hasard, que l’artiste n’a pas à analyser, qui est véritablement pour lui le Hasard, et qui amène à l’organisme physique et conscient les choses dont il peut se nourrir, qu’il peut absorber et s’assimiler.
Ainsi la synthèse sera celle d’un être vivant.
Si toutes les conditions de la vie humaine pouvaient être déterminées ou prévues, a écrit Kant, on calculerait les actions des hommes comme des éclipses.
La science des choses humaines n’a pas encore atteint la science des choses célestes.
La physiologie et la psychologie ne sont malheureusement pas beaucoup plus avancées que la météorologie; et les actions que prédit la psychologie de nos romans sont d’ordinaire aussi faciles à prévoir que la pluie pendant l’orage.
Mais il faut trouver le moyen de nourrir artistiquement l’être physique et conscient des événements que le Hasard lui offre. On ne peut pas donner de règles pour cette synthèse vivante. Ceux qui n’en ont pas d’idée, et qui clament sans cesse à la synthèse, retardent en art, comme Platon retardait en science.
«Quand j’ajoute un à un, disait Platon dans sa République, qu’est-ce qui devient deux, l’unité à laquelle j’ajoute, ou celle qui est ajoutée?»
Pour un esprit aussi profondément déductif, la série des nombres devait naître analytiquement; le nouvel être deux devait être enveloppé dans l’une des unités dont la jonction l’engendrait.
Nous disons que le nombre deux est produit synthétiquement, qu’il intervient dans l’addition un principe différent de l’analyse; et Kant a montré que la sériation des nombres était le résultat d’une synthèse a priori.
Or dans la vie la synthèse qui s’opère est aussi radicalement différente de l’énumération générale des détails psychologiques et physiologiques ou du système déductif.
Il y a peu d’exemples meilleurs de la représentation de la vie qu’un passage d’ Hamlet.
Deux actions dramatiques se partagent la pièce, l’une extérieure à Hamlet, l’autre intérieure. A la première se rattache le passage des troupes de Fortinbras (act. IV, sc. v) qui traversent le Danemark pour attaquer la Pologne. Hamlet les voit passer. Comment l’action intérieure à Hamlet se nourrira-t-elle de cet événement extérieur? Voici; Hamlet s’écrie:
«Comment, je reste immobile,
Moi qui ai, par mon père tué, ma mère souillée,
Des excitations de la raison et du sang,
Et je laisse tout dormir? Quand, à ma honte, je vois
L’imminente mort de vingt mille hommes
Qui, pour une fantaisie et un jeu de gloire,
Vont vers leurs tombes!»
Ainsi la synthèse est accomplie; et Hamlet s’est assimilé pour sa vie intérieure un fait de la vie extérieure. Claude Bernard distinguait dans les êtres vivants le milieu intérieur et le milieu extérieur; l’artiste doit considérer en eux la vie intime et la vie externe, et nous faire saisir les actions et les réactions, sans décrire ni discuter.
Or les émotions ne sont pas continues; elles ont un point extrême et un point mort. Le cœur éprouve, au moral, une systole et une diastole, une période de contraction, une période de relâchement. On peut appeler crise ou aventure le point extrême de l’émotion. Chaque fois que la double oscillation du monde extérieur et du monde intérieur amène une rencontre, il y a une «aventure» ou une «crise». Puis les deux vies reprennent leur indépendance, chacune fécondée par l’autre.
Depuis la grande renaissance romantique, la littérature a parcouru tous les moments de la période de relâchement du cœur, toutes les émotions lentes et passives. A cela devaient aboutir les descriptions de la vie psychologique et de la vie physiologique déterminées. A cela aboutira le roman des masses, si on y fait disparaître l’individu.
Mais la fin du siècle sera peut-être menée par la devise du poète Walt Whitman: Soi-Même et En Masse. La littérature célébrera les émotions violentes et actives. L’homme libre ne sera pas asservi au déterminisme des phénomènes de l’âme et du corps. L’individu n’obéira pas au despotisme des masses, ou il les suivra volontairement. Il se laissera aller à l’imagination et à son goût de vivre.
Si la forme littéraire du roman persiste, elle s’élargira sans doute extraordinairement. Les descriptions pseudo–scientifiques, l’étalage de psychologie de manuel et de biologie mal digérée en seront bannis. La composition se précisera dans les parties, avec la langue; la construction sera sévère; l’art nouveau devra être net et clair.
Alors le roman sera sans doute un roman d’aventures dans le sens le plus large du mot, le roman des crises du monde intérieur et du monde extérieur, l’histoire des émotions de l’individu et des masses, soit que les hommes cherchent du nouveau dans leur cœur, dans l’histoire, dans la conquête de la terre et des choses, ou dans l’évolution sociale.
MARCEL SCHWOB.
Paris, mai1891.
I CŒUR DOUBLE
Table des matières

LES STRIGES
Table des matières
Vobis rem horribilem narrabo... mihi
pili inhorruerunt.
(T. P. ARBITRI, Satirœ.)
Nous étions couchés sur nos lits, autour de la table somptueusement servie. Les lampes d’argent brûlaient bas; la porte venait de se fermer derrière le jongleur, qui avait fini par nous lasser avec ses cochons savants; et il y avait dans la salle une odeur de peau roussie, à cause des cercles de feu par lesquels il faisait sauter ses bêtes grognantes. On apportait le dessert: des gâteaux au miel chaud, des oursins confits, des œufs chaperonnés en beignets de pâte, des grives à la sauce, farcies de fleur de farine, de raisins secs et de noix. Un esclave syrien chantait sur un mode aigre, tandis qu’on passait les plats. Notre hôte effila entre ses doigts les longs cheveux de son mignon, étendu près de lui, se piqua gracieusement les dents avec une spatule dorée; il était ému par de nombreuses coupes de vin cuit, qu’il buvait avidement, sans le mêler, et il commença ainsi avec quelque confusion:
«Rien ne m’attriste plus que la fin d’un repas. Je suis obligé de me séparer de vous, mes chers amis. Cela me rappelle invinciblement l’heure où il faudra vous quitter pour tout de bon. Oh! oh! que l’homme est donc peu de chose! Un hommelet, tout au plus. Travaillez beaucoup, suez, soufflez, faites campagne en Gaule, en Germanie, en Syrie, en Palestine, amassez votre argent pièce à pièce, servez de bons maîtres, passez de la cuisine à la table, de la table à la faveur; ayez les cheveux longs comme ceux-ci, où je m’essuie les doigts; faites-vous affranchir; tenez maison à votre tour, avec des clients comme j’en ai; spéculez sur les terrains et les transports de commerce, agitez-vous, démenez-vous: depuis l’instant où le bonnet d’affranchi vous aura touché la tête, vous vous sentirez asservi à une maîtresse plus puissante, dont aucune somme de sesterces ne vous délivrera. Vivons, tandis que nous nous portons bien. Enfant, verse du Falerne.»
Il se fit apporter un squelette d’argent articulé, le coucha dans diverses positions sur la table, soupira, s’essuya les yeux, et reprit:
«La mort est une chose terrible, dont la pensée m’assiège surtout quand j’ai mangé. Les médecins que j’ai consultés ne peuvent me donner aucun conseil. Je crois que ma digestion est mauvaise. Il y a des jours où mon ventre mugit comme un taureau. Il faut se garder de ces inconvénients. Ne vous gênez pas, mes amis, si vous êtes incommodés. L’anathymiase peut monter au cerveau, et on est perdu. L’empereur Claude avait coutume d’agir ainsi, et personne ne riait. Mieux vaut être incivil que risquer sa vie.»
Il songea encore quelques instants; puis il dit:
«Je ne peux chasser mon idée. Quand je pense à la mort, j’ai devant mes yeux toutes les personnes que j’ai vu mourir. Et si nous étions sûrs de notre corps, après que tout est fini! Mais, pauvres nous, misérables que nous sommes, il y a des puissances mystérieuses qui nous guettent, je vous le jure par mon génie. On en voit dans les carrefours. Elles ont la forme de vieilles femmes, et la nuit elles sont faites en manière d’oiseaux. Un jour, quand je demeurais encore dans la rue Étroite, mon âme m’est montée au nez, de frayeur; il y en avait une qui allumait un feu de roseaux, dans une niche du mur; elle versait du vin dans une gamelle de cuivre, avec des poireaux et du persil; elle y jetait des noix avelines et les examinait. Dieux irrités! quels regards elle dardait! Après, elle prit des fèves dans son sac et les éplucha avec ses dents aussi vite qu’une mésange qui pique du chenevis; et elle crachait les enveloppes autour d’elle comme des cadavres de mouches.
«C’était une «striga», je n’en doute pas; et si elle m’avait aperçu, elle m’aurait peut-être paralysé avec son mauvais œil. Il y a des gens qui sortent, la nuit, qui se sentent parcourus de souffles; ils tirent leur épée, font le moulinet, se battent contre des ombres. Le matin, ils sont couverts de meurtrissures et la langue leur pend au coin de la bouche. Ils ont rencontré les striges. J’ai vu des hommes forts comme des bœufs et même des loups-garous qu’elles mettaient à mal.
«Ces choses sont vraies, je vous les affirme. D’ailleurs ce sont des faits reconnus. Je n’en parlerais pas et je pourrais en douter s’il ne m’était arrivé une aventure qui me fit dresser tous les poils.
«Lorsqu’on veille les morts, on peut entendre les striges: elles chantent des airs qui vous emportent et auxquels on obéit malgré soi. Leur voix est suppliante et plaintive, flûtée comme celle d’un oiseau, tendre comme les gémissements d’un petit enfant qui appelle; rien ne peut y résister. Quand je servais mon maître, le banquier de la voie Sacrée, il eut le malheur de perdre sa femme. J’étais triste dans ce moment: car la mienne venait de mourir –belle créature, ma foi, et bien en chair–mais je l’aimais surtout pour ses bonnes manières. Tout ce qu’elle gagnait était pour moi; si elle n’avait qu’un as, elle m’en donnait la moitié. Comme je rentrais à la «villa», je vis des objets blancs qui remuaient parmi les tombeaux. Je meurs de frayeur, surtout parce que j’avais laissé une morte en ville; je cours à la maison de campagne, et je trouve, en passant sur le seuil, quoi? Une flaque de sang avec une éponge trempée dedans.
«Et à travers la maison j’entends des hurlements et des pleurs; car la maîtresse était morte à la tombée de la nuit. Les servantes déchiraient leurs robes et s’arrachaient les cheveux. On voyait une seule lampe, comme un point rouge, au fond de la chambre. Le maître parti, j’allumai un grand copeau de sapin, près de la fenêtre; la flamme était pétillante et fumeuse tant que le vent agitait les tourbillons gris dans la chambre; la lumière se baissait et se relevait avec un souflement; les gouttes de résine suintaient le long du bois et crépitaient.
«La morte était couchée sur le lit; elle avait la figure verte et une multitude de petites rides autour de la bouche et aux tempes. Nous lui avions attaché un linge autour des joues pour empêcher ses mâchoires de s’ouvrir. Les papillons de nuit secouaient en cercle, près de la torche, leurs ailes jaunes; les mouches se promenaient lentement sur le haut du lit, et chaque bouffée de vent faisait entrer des feuilles sèches, qui tournoyaient. Moi, je veillais au pied, et je pensais à toutes les histoires, aux mannequins de paille qu’on trouve le matin à la place des cadavres, et aux trous ronds que les sorcières viennent faire dans les figures pour sucer le sang.
«Voilà que s’éleva parmi les huées du vent un son strident, aigre et tendre; on eût dit qu’une petite fille chantait pour supplier. Le mode flottait dans l’air et entrait plus fort avec les souffles qui éparpillaient les cheveux de la morte; cependant j’étais comme frappé de stupeur et je ne bougeais pas.
«La lune se mit à briller avec une lumière plus pâle; les ombres des meubles et des amphores se confondirent avec la noirceur du sol. Mes yeux, qui erraient, tombèrent sur la campagne et je vis le ciel et la terre s’illuminer d’une lueur douce, où les buissons lointains s’évanouissaient, où les peupliers ne marquaient plus que de longues lignes grises. Il me sembla que le vent s’apaisait et que les feuilles ne remuaient plus: je vis glisser des ombres derrière la haie du jardin. Puis mes paupières me parurent de plomb et se fermèrent; je sentis des frôlements très légers.
«Soudain, le chant du coq me fit tressauter, et un souffle glacé du vent matinal froissa les cimes des peupliers. J’étais appuyé au mur; par la fenêtre je voyais le ciel d’un gris plus clair et une traînée blanche et rose du côté de l’Orient. Je me frottai les yeux,–et lorsque je regardai ma maîtresse,–que les dieux m’assistent!–je vis que son corps était couvert de meurtrissures noires, de taches d’un bleu sombre, grandes comme un as,–oui, comme un as,–et parsemées sur toute la peau. Alors je criai et je courus vers le lit; la figure était un masque de cire sous lequel on vit la chair hideusement rongée; plus de nez, plus de lèvres, ni de joues, plus d’yeux: les oiseaux de nuit les avaient enfilés à leur bec acéré, comme des prunes. Et chaque tache bleue était un trou en entonnoir, où luisait au fond une plaque de sang caillé; et il n’y avait plus ni cœur, ni poumons, ni aucun viscère; car la poitrine et le ventre étaient farcis avec des bouchons de paille.
«Les striges chanteuses avaient tout emporté pendant mon sommeil. L’homme ne peut pas résister au pouvoir des sorcières. Nous sommes le jouet de la destinée.»
Notre hôte se mit à sangloter, la tête sur la table, entre le squelette d’argent et les coupes vides. «Ah! ah! pleurait-il, moi le riche, moi qui peux aller à Baies par mes propriétés, moi qui fais publier un journal pour mes terres, avec ma troupe d’acteurs, mes danseurs et mes mimes, ma vaisselle plate, mes maisons de campagne et mes mines de métaux, je ne suis qu’un misérable corps–et les striges pourront bientôt venir le trouer.» L’enfant lui tendit un pot d’argent, et il se souleva.
Cependant les lampes s’éteignaient; les convives s’agitaient lourdement avec un murmure vague; les pièces d’argenterie s’entre-choquaient, et l’huile d’une lampe renversée mouillait toute la table. Un baladin entra sur la pointe des pieds, la figure plâtrée, le front rayé de lignes noires; et nous nous enfuîmes par la porte ouverte, entre une double haie d’esclaves nouvellement achetés, dont les pieds étaient encore blancs de craie.

LE SABOT
Table des matières
LA forêt du Gâvre est coupée par douze grands chemins. La veille de la Toussaint, le soleil rayait encore les feuilles vertes d’une barre sang et or, quand une petite fille errante parut sur la grand’route de l’Est. Elle avait un fichu rouge sur la tête, noué sous son menton, une chemise de toile grise avec un bouton de cuivre, une jupe effiloquée, une paire de petits mollets dorés, ronds comme des fuseaux, qui plongeaient dans des sabots garnis de fer. Et lorsqu’elle arriva au grand carrefour, ne sachant où aller, elle s’assit près de la borne kilométrique et se mit à pleurer.
Or la petite fille pleura longtemps, si bien que la nuit couvrait toutes choses tandis que les larmes coulaient entre ses doigts. Les orties laissaient pencher leurs grappes de graines vertes. Les grands chardons fermaient leurs fleurs violettes, la route grise au loin grisonnait encore plus dans le brouillard. Sur l’épaule de la petite montèrent tout à coup deux griffes avec un museau fin; puis un corps velouté tout entier, suivi d’une queue en panache, se nicha dans ses bras, et l’écureuil mit son nez dans sa manche courte de toile. Alors la petite fille se leva, et entra sous les arbres, sous des arceaux de branches entrelacées, avec des buissons épineux piqués de prunelles d’où jaillissaient soudain des noisetiers et des coudriers, tout droit vers le ciel. Et au fond d’un de ces berceaux noirs, elle vit deux flammes très rouges. Les poils de l’écureuil se hérissèrent; quelque chose grinça des dents, et l’écureuil sauta par terre. Mais la petite fille avait tant couru par les chemins qu’elle n’avait plus peur, et elle s’avança vers la lumière.
Un être extraordinaire était accroupi sous un buisson, avec des yeux enflammés et une bouche d’un violet sombre; sur sa tête deux cornes pointues se dressaient, et il y piquait des noisettes qu’il cueillait sans cesse avec sa longue queue. Il fendait les noisettes sur ses cornes, les épluchait de ses mains sèches et velues, dont l’intérieur était rose, et grinçait des dents pour les manger. Quand il vit la petite fille, il s’arrêta de grignoter, et resta à la regarder, en clignant continuellement des yeux.
–Qui es-tu? dit-elle.
–Ne vois-tu pas que je suis le diable? répondit la bête en se dressant.
–Non, monsieur le diable, cria la petite fille; mais, o... o... oh... ne me faites pas de mal. Ne me fais pas de mal, monsieur le diable. Je ne te connais pas, vois-tu; je n’ai jamais entendu parler de toi. Est-ce que tu es méchant, monsieur?
Le diable se mit à rire. Il avança sa griffe pointue vers l’enfant et jeta ses noisettes à l’écureuil. Quand il riait, les bouquets de poils qui poussaient de ses narines et de ses oreilles dansaient dans sa figure.
–Mon enfant, dit le diable, tu es la bienvenue. J’aime les personnes simples. Tu me fais l’effet d’être une bonne petite fille; mais tu ne sais pas ton catéchisme. On t’apprendra peut-être plus tard que j’emporte les hommes: tu vas bien voir que ce n’est pas vrai. Tu ne viendras avec moi que si tu le veux.
–Mais, dit la petite, je ne veux pas, diable. Tu es vilain; chez toi, ça doit être tout noir. Moi, vois-tu, je cours dans le soleil, sur la route; je ramasse des fleurs, et, quelquefois, quand passent des dames ou des messieurs, ils me les prennent pour des sous. Et le soir, il y a des bonnes femmes qui me mettent à coucher dans la paille ou dans le foin, des fois. Seulement ce soir je n’ai rien mangé, parce que nous sommes en forêt.
Et le diable dit: «–Écoute, petite fille, et n’aie pas peur. Je vais te tirer d’affaire. Ton sabot est tombé, remets-le.»
Comme il parlait, le diable cueillait une noisette avec sa queue, et l’écureuil en croquait une autre.
La petite fille glissa son pied mouillé dans le gros sabot, et se trouva tout à coup sur la grand’ route, le soleil levé dans des bandes rouges et violettes à l’Orient, parmi l’air piquant du matin, la brume flottant encore sur les prés! Il n’y avait plus ni forêt, ni écureuil, ni diable. Un charretier ivre, qui passait au galop, emportant une charretée de veaux qui meuglaient sous une bache trempée, lui cingla les jambes d’un coup de fouet en manière de salut. Les mésanges à tête bleue piaillaient dans les haies d’aubépine semées de fleurs blanches. La petite fille, étonnée, se remit à marcher. Elle dormit sous une yeuse, à l’angle d’un champ. Et le lendemain elle continua sa route. De chemin en chemin, elle arriva parmi des landes pierreuses, où l’air était salé.
Et plus loin elle trouva des carrés de terre, pleins d’eau saumâtre, avec des meules de sel qui jaunissaient au croisement des levées. Des culs blancs et des hoche-queue picoraient le crottin sur la route. De larges volées de corbeaux s’abattaient de champ en champ, avec des croassements rauques.
Un soir elle trouva assis sur la route un mendiant déguenillé, le front bandé de vieille toile, avec un cou sillonné de cordes raides et tordues, et des paupières rouges retournées. Quand il la vit arriver, il se leva et lui barra le chemin de ses bras étendus. Elle poussa un cri; ses deux gros sabots glissèrent sur la passerelle du ruisseau qui coupait la route: la chute et l’effroi la firent pâmer. L’eau en sifflotant lui baignait les cheveux; les araignées rouges couraient entre les feuilles de nénuphars pour la regarder; les grenouilles vertes accroupies la fixaient en avalant l’air. Cependant le mendiant se gratta lentement la poitrine sous sa chemise noircie et reprit sa route en traînant la jambe. Peu à peu le cliquètement de sa sébile contre son bâton s’évanouit.
La petite se réveilla sous le grand soleil. Elle était meurtrie et ne pouvait remuer son bras droit. Assise sur la passerelle, elle tâchait de résister aux étourdissements. Puis, au loin, sur la route, sonnèrent les grelots d’un cheval; un peu après, elle entendit le roulement d’une voiture. Abritant ses yeux du soleil avec la main, elle vit une coiffe blanche qui brillait entre deux blouses bleues. Le char-à-bancs avançait rapidement; devant trottinait un petit cheval breton au collier garni de grelots, avec deux plumeaux fournis au-dessus des œillères. Lorsqu’il fut à la hauteur de la petite, elle tendit son bras gauche en suppliant.
La femme cria: «Ma fi, dirait-on pas une garçaille qui chine? Arrête donc le cheval, toi, Jean, voir ce qu’elle a. Tiens bon que je descende et qu’il ne se trotte pas. Ho! ho! allons donc! Voyons voir ce qui la tient.»
Mais lorsqu’elle la regarda, la petite était déjà repartie pour le pays des songes. Le soleil lui avait trop piqué les yeux, et aussi la route blanche, et la douleur sourde de son bras lui avait étranglé le cœur dans la poitrine.
–On dirait qu’elle va passer, souffla la paysanne. Pauv’ ch’tiote. C’est-y une diote ou ben qu’elle a été mordue par un cocodrille ou un sourd, des fois? C’est ben malicieux, ces bêtes-là; ça court la nuit par les chemins. Jean, tiens la carne, qu’elle ne se trotte pas. Mathurin va me donner un coup de main pour la monter.
Et la carriole la cahota, le petit cheval trottinant devant avec ses deux plumeaux qui se secouaient chaque fois qu’une mouche lui chatouillait le chanfrein, et la femme en coiffe blanche, serrée entre les blouses bleues, se tournait de temps à autre vers la petite, encore très pâle; et elle arriva enfin dans une maison de pêcheur, coiffée de chaume; lequel pêcheur était un des plus conséquents du pays et avait donc de quoi faire, et pouvait envoyer son poisson au marché dans le cul d’une charrette.
Là se termina le voyage de la petite. Car elle resta toujours depuis chez ces pêcheurs. Et les deux blouses bleues étaient Jean et Mathurin; et la femme en coiffe blanche était la mère Mathô, et le vieux allait en pêche dans une chaloupe. Or, ils gardèrent la petite fille, pensant qu’elle serait utile pour mener la maison. Et elle fut élevée comme les gars et garçailles des mathurins, avec la garcette. Les bourrées et les taloches descendirent sur elle bien souvent. Et lorsqu’elle prit de l ’âge, à force de raccommoder les filets, et de manier les plombs, et de mener l’écopette, et éplucher le goémon, et laver les cabans, et tremper les bras dans l’eau grasse et dans l’eau salée, ses mains devinrent rouges et éraillées, ses poignets ridés comme le cou d’un lézard; et ses lèvres noires donc, et sa taille carrée, sa gorge pendante, et ses pieds bien durs et cornés, pour avoir passé maintes fois sur les pustules de cuir du varech et les bouquets de moules violacées qui raclent la peau avec le tranchant de leurs coquilles. De la petite fille de jadis il ne restait guère, sinon deux yeux comme des braises et un teint jus de pipe; joues flétries, mollets tordus, dos courbé par les panerées de sardines, c’était une cheminote devenue bonne à marier. Elle fut donc promise à Jean, et devant que les accordailles eussent tinté par tout le caquet du village, il y avait un bon acompte de pris sur les épousailles. Et ils se marièrent tranquillement: l’homme alla pêcher au chalut et boire au retour des bolées de cidre avec des verrées de rhum.
Il n’était pas beau avec sa figure osseuse et un toupet de cheveux jaunes entre deux oreilles pointues. Mais il avait les poings solides: le lendemain des jours où il était saoul, la Jeanne avait des bleus. Et elle eut une trâlée d’enfants accrochés à ses jupes quand elle raclait sur le pas de la porte la marmite aux groux. Eux aussi furent élevés comme des gars et garçailles de mathurins, à la garcette. Les journées se passèrent l’une après l’autre, monotones et encore monotones, à débarbouiller les petits et à raccommoder les filets, à coucher le vieux quand il rentrait plein, et les bons soirs, des fois, à jouer au trois-sept avec les commères, pendant que la pluie claquait contre les carreaux et que le vent rabattait les brindilles dans l’âtre.
Et puis l’homme se perdit à la mé; la Jeanne le pleura dans l’église. Elle fut longtemps, la figure raidie et les yeux rouges. Les enfants poussèrent et partirent, qui par ci, qui par là. Finalement, elle resta seule, vieille, béquillarde, ratatinée, chevrotante; elle vivait avec un peu d’argent que lui envoyait un de ses fils qui était gabier. Et un jour, comme l’aurore poignait, les rayons gris qui entrèrent par les carreaux fumeux éclairèrent l’âtre éteint et la vieille qui râlait. Dans le hoquet de la mort, ses genoux pointus soulevaient ses hardes.
Tandis que la dernière bouffée d’air chantait dans sa gorge, on entendait sonner matines, et ses yeux s’obscurcirent tout à coup: elle sentit qu’il faisait nuit; elle vit qu’elle était dans la forêt du Gâvre; elle venait de remettre son sabot; le diable avait cueilli une noisette avec sa queue, et l’écureuil achevait d’en croquer une autre.
Et elle s’écria de surprise en se retrouvant toute petite, avec son fichu rouge, sa chemise grise et sa jupe déchirée; puis elle s’écria de peur: «Oh! gémit-elle en faisant le signe de la croix, tu es le diable et tu viens m’emporter!»–«Tu as fait des progrès, dit le diable, tu es libre de venir.»– «Comment! dit-elle, ne suis-je point pécheresse et ne vas-tu pas me brûler, mon Dieu?»–«Non pas, dit le diable: tu peux vivre ou venir avec moi.» –«Mais, Satan, je suis morte!»–«Non pas, dit le diable: il est vrai que je t’ai fait vivre toute ta vie, mais pendant l’instant seulement que tu as remis ton sabot. Choisis entre la vie que tu as menée et le nouveau voyage que je t’offre.»
Alors la petite se couvrit les yeux de sa main et pensa. Elle se rappela ses peines et ses ennuis, et sa vie triste et grise; elle se sentit lasse pour tout recommencer.
–Eh bien! dit-elle au diable, je suis damnée, mais je te suis.
Le diable siffla un jet de vapeur blanche de sa bouche violet sombre, enfonça ses griffes dans la jupe de la petite fille, et, ouvrant de grandes ailes noires de chauve-souris, monta rapidement au-dessus des arbres de la forêt. Des gerbes de feu rouge jaillissaient comme des fusées de ses cornes, des bouts de ses ailes et des pointes de ses pieds; la petite pendait inerte, comme un oiseau blessé.
Mais, soudain, douze coups sonnèrent à l’église de Blain, et de tous les champs sombres montèrent des formes blanches, des femmes et des hommes, aux ailes transparentes, et qui volaient doucement par les airs. Or, c’étaient les saints et saintes dont venait de commencer la fête; le ciel pâle en était plein, et ils resplendissaient étrangement. Les saints avaient autour de la tête un halo d’or; les larmes des saintes et les gouttes de sang qu’elles avaient versées s’étaient changées en diamants et en rubis qui parsemaient leurs robes diaphanes. Et sainte Madeleine dénoua sur la petite ses cheveux blonds; le diable se recroquevilla et tomba vers la terre comme une araignée au bout de son fil; et elle prit l’enfant dans ses bras blancs et dit:
–Pour Dieu, ta vie d’une seconde vaut des dizaines d’années; il ne connaît point le temps et n’estime que les souffrances: viens fêter la Toussaint avec nous.
Et les haillons de la petite s’abattirent; et l’un après l’autre ses deux sabots tombèrent dans le vide de la nuit, et deux ailes éblouissantes jaillirent de ses épaules. Et elle s’envola, entre sainte Marie et sainte Madeleine, vers un astre vermeil et inconnu où sont les îles des Bienheureux. C’est là qu’un faucheur mystérieux vient tous les soirs, avec la lune pour faucille; et il fauche parmi les prairies d’asphodèles des étoiles scintillantes qu’il sème dans la nuit.

LES TROIS GABELOUS
Table des matières
Ho, Pen-Bras, n’entends-tu pas un bruit de rames?» dit le Vieux en secouant le tas de foin où ronflait un des trois douaniers gardes-côtes. La grosse figure du dormeur était à demi cachée par son caban, et des brins d’herbe sèche se dressaient sur ses sourcils. Dans l’angle rentrant de la porte de planches clouées, le Vieux éclairait de sa lanterne à flamme vacillante le bat-flanc sur lequel il était étendu. Le vent susurrait entre les pierres du mur, mal noyées dans la boue durcie. Pen-Bras se retourna en grommelant, et continua à dormir. Mais le Vieux le poussa si rudement qu’il dégringola du bat-flanc debout sous la fourchette du toit, les jambes écarquillées, les yeux bêtes.
–Qu’est-ce qu’il y a, Vieux? demanda-t-il.
–Chut!–Ecoute..., dit l’autre.
Ils écoutèrent, silencieux, en regardant de toutes leurs forces dans la bruine noire. Parmi les accalmies du vent qui portait d’ouest on entendait un doux clapotis régulier.
–Enfoncés! dit Pen-Bras. Faut réveiller la Tourterelle.
Le Vieux abrita le haut de sa lanterne avec un pan de caban, et ils longèrent le mur de la cahute, qui s’épatait sur la falaise comme un toit fauché. La Tourterelle était couché de l’autre côté, sous le bout de hangar qui regardait les champs; une cloison de poutres où l’on avait plaqué de la terre sèche, pétrie de chaume, coupait la bicoque en deux. Les trois gabelous, debout sur le sentier sinueux qui court tout le long de la côte, tendirent l’oreille et essayèrent de percer des yeux la nuit épaisse.
–Pour sûr, j’entends nager, murmura le Vieux après un silence; mais c’est drôle–on dirait que les rames sont emmitouflées... c’est du velours– ça ne clapote pas sec.
Ils restèrent là une minute, la main sur leur capuchon pour se garder du vent. Le Vieux était depuis longtemps dans le service; il avait les joues creuses, la moustache blanche, et jutait souvent à droite et à gauche. La Tourterelle était beau gars, et chantait comme pas un, à la brigade, quand il n’était pas de ronde. Pen-Bras avait les yeux enfoncés, de grosses joues, le nez crochu, et une marque de lie de vin lui zébrait la figure du coin de l’œil au pli du cou. Depuis son temps, qu’il avait tiré dans la ligne, le nom de Forte-Tête lui était resté, parce qu’il mangeait de la boîte à l’œil, se moquant du tiers comme du quart; et les pays gallots l’appelaient maintenant Pen-Bras. Ils étaient, ces trois gabelous, de garde à Port-Eau. Port-Eau est une crique longue, découpée dans la côte bretonne, à mi-chemin des Sablons et de Port-Min. La mer vient lécher entre deux murailles de rochers sombres une plage de sable noir sur laquelle dorment des monceaux de moules pourries et d’algues pustuleuses. Les contrebandiers y atterrissent, venant d’Angleterre, souvent d’Espagne, parfois avec des allumettes, des cartes et de l’eau-de-vie où dansent des paillettes d’or. La maison blanche de la brigade pointe au fond de l’horizon, perdue dans les champs de blé.
La nuit couvrait tout cela. Du haut de la falaise on pouvait suivre la longue frange d’écume qui bordait la côte, les lames courtes coiffées d’aigrettes lumineuses. Rien ne tranchait sur la mer brune que le bris de la houle. Épaulant leurs fusils, les trois gabelous dévalèrent le long du sentier pierreux qui descend du haut de la falaise au fond de la plage noire. Leurs godillots s’attachaient dans la boue; les canons bronzés de leurs flingots dégouttaient d’eau; et ils marchaient à la file, trois cabans sombres. A mi-chemin ils s’arrêtèrent, penchés sur le bord–et restèrent pétrifiés de surprise, les yeux fixes.
Par la trouée du Port-Eau ils voyaient, à vingt encâblures de la côte, un vaisseau de forme surannée; un fanal attaché au beaupré se balançait çà et là; le foc rouge, éclairé par moments, scintillait comme une nappe de sang. Une yole était en panne près du rivage, et barbotant à mi-jambes dans la vase, des hommes étrangement accoutrés gagnaient la plage, ployés sous des fardeaux. Quelques-uns, couverts de surcots de bure avec leurs cagoules, tenaient des lanternes dont le reflet était pareil à la flamme du soufre. On ne voyait la figure d’aucun; mais cette lumière verdâtre illuminait un fouillis de sayons, de pourpoints crevés et tailladés de bleu ou de rose, de toques emplumées, de hauts-de-chausse et de bas de soie. Sous les capes à l’espagnole brodées d’or ou d’argent, brillaient par éclairs les plaques d’émail des ceintures ou des baudriers, flamboyaient le pommeau d’une dague, le bout de quillon d’une épée; deux haies d’hommes coiffés de morions, portant rondache, pertuisane, encadraient le convoi. Tous se démenaient et s’agitaient; les uns montraient la falaise du bout de leurs arquebuses; les autres, drapés de manteaux, sanglés dans leurs pourpoints à la marinière, dirigeaient par leurs gestes les hommes qui s’avançaient pesamment, chargés de caisses oblongues à bandes de fer. Et, malgré leurs gesticulations et le cliquetis qu’on aurait dû entendre des brigantines heurtant les cuirasses, des pertuisanes entre-choquées, des salades tintantes, nul bruit ne montait jusqu’aux trois gabelous: les manteaux déployés de ces hommes et leurs chapes semblaient étouffer tout tumulte.
–Ça doit venir d’Espagne, cette racaille, dit Pen-Bras à mi-voix. On va les pincer au demi-cercle par derrière–après on tirera pour avertir la brigade. Faut rien dire maintenant; faut les laisser débarquer leurs ballots.
Se courbant sous les haies de mûriers qui poussent à l’air salé, Pen-Bras, le Vieux et la Tourterelle se glissèrent jusqu’au bout du sentier. La lumière phosphorescente filtrait à travers les branches d’épines. Comme ils arrivaient au ras du sable, brusquement elle s’éteignit. Les trois douaniers eurent beau se tirailler les yeux à chercher la contrebande bigarrée; plus rien. Ils coururent jusqu’à l’eau mourante; le Vieux balança sa lanterne, elle n’éclaira que la traînée d’algues noires et les tas croupissants de moules et de goémons. Tout à coup il vit briller quelque chose dans la vase; il fonça dessus: c’était une pièce d’or,–et en l’approchant du hublot, les gabelous remarquèrent qu’elle n’était pas monnayée, mais frappée d’un signe bizarre.–De nouveau ils tendirent l’oreille, et parmi les pleurs du vent, ils crurent percevoir encore les sanglots des rames.
–Les voilà qui démarrent, dit la Tourterelle: vite le youyou à l’eau. Il y a de l’or là-dedans.
–Faut voir, répondit le Vieux.
Le canot de la douane détaché, ils y sautèrent tous trois, le Vieux à la barre, Pen-Bras et la Tourterelle aux rames.
–Oh hisse! dit Pen-Bras. La coterie, souque ferme!
Le canot vola sur les vagues moutonnantes. La crique de Port-Eau ne parut bientôt plus qu’une échancrure sombre; devant s’étendait la baie de Bourgneuf, peuplée de lames à tête frisée. Au fond, à droite, une lumière rougeâtre s’éclipsait à intervalles réguliers; elle paraissait de temps en temps par les trouées de la pluie fine.
–C’est une nuit, celle-là! dit le Vieux, en se coupant une chique à la lueur du fanal. C’est une nuit sans lune. On aura besoin d’ouvrir l’œil, si on double Saint-Gildas. Ces fraudeurs-là, on ne sait jamais par où ça passe.
–Gare dessous! cria Pen-Bras, la voilà!
Trois encâblures sous le vent, un vaisseau obscur se balançait; la yole semblait rentrée; voiles carguées, il glissait sur l’eau. Le foc seul ballottait, trempant à chaque coup de tangage sa pointe sanguinolente dans la mer. La coque était haute et goudronnée, toute lisse, comme une muraille noire de rempart; par les sabords ouverts, sept gueules de cuivre rouge bâillaient à tribord.
–Mazette! c’est haut, dit la Tourterelle. Ferme, les bras! Nage dur. On va gagner sur eux. N’y a pas trois encâblures.
En v’là déjà-z-une.
Oh! quell’joli’-z-une!
Une s’en va s’en allant
Une vient de s’en aller.
Mais le vaisseau fuyait insensiblement, comme un oiseau de proie, sans battre des ailes. Le château de gaillard d’arrière plongeait souvent sur eux. Le timonier à la barre regardait fixement le tillac. Des figures osseuses, comme des squelettes, aux yeux caves, se penchaient le long des bastingages, avec de longs bonnets de laine. Dans l’habitacle éclairé d’un rouge fumeux, on entendait jurer et tinter de l’argent.
–Nom d’un nom! dit Pen-Bras, nous n’aborderons pas.
–Faut voir, dit tranquillement le Vieux. Pour moi, nous sommes sortis de la Houle à chasser une galiote fée.
–On ne donnerait pas la chasse! cria la Tourterelle. Y a de l’or là-dedans.
–Y a de l’or là-dedans, sûr, répéta Pen-Bras.
–C’est peut-être vrai, tout de même, qu’il y a de l’or,–reprit le Vieux. Quand j’étais au service, les mathurins dégoisaient sur la galiote à Jean Florin–un homme d’attaque qui avait pris dans les temps anciens des millions en or qu’on envoyait au roi des Espagnes. Faut croire qu’il les a pas débarqués. Faut voir, tout de même.
–Ça, c’est des histoires de loups-garous, mon Vieux, dit Pen-Bras. Il a bu la goutte à la grande tasse, ce Florin, depuis le temps des anciens rois.
–Sûr, dit le Vieux, en hochant la tête. Il a dansé sa dernière galipette au bout de la grande vergue. Mais ses copains, faut croire qu’ils se sont terrés quelque part, puisqu’on les a jamais revus. Il y en avait de Dieppe, et de Saint-Malo, et des matelots de tout le long de la côte, jusqu’à des Basques de Saint-Jean-de Luz. Ça se connaît, sur la mé, les matelots, et au pays. Qui sait s’ils n’ont pas pris une île, quelque part? Il y en a, des îles, à prendre.
–Bon Dieu, une île, dit Pen-Bras. Mais c’est leurs petits, alors, qu’est devenus grands-pères et qu’a fait d’autres petits qui sont gabiers. Et c’est eux qui débarquent les millions.
–Peut-être bien; qui sait? ricana le Vieux en clignotant des yeux et en poussant sa chique de la langue. Faut voir. Ça pourrait bien être pour terrer l’or et faire de la fausse monnaie.
–Ma vieille, cria la Tourterelle, de l’huile de bras! souquons, nageons! Ces mathurins du vieux temps, ça ne sait pas les tours de bâton du jour d’aujourd’hui. Nous leur monterons le coup. Ah! quelle noce!
La lune montra par une trouée son orbe lavé. Les matelots nageaient depuis trois heures; les veines de leurs bras étaient gonflées; la sueur leur coulait du col. Par le travers de Noirmoutier, ils aperçurent le gros galion qui fuyait toujours sous le vent, une masse noire avec le fanal et le foc, comme une piqûre de sang. Et puis la nuit se referma sur la lune jaune.
–Bon sang de bon Dieu! dit Pen-Bras, on passe les Piliers de ce coup!
–Va toujours! chanta la Tourterelle entre les dents.
–Faut voir, grommela le Vieux. Sortons le mouchoir; on est dans la grosse mé, à cette heure. Ça va souffler présentement dans la grande largeur; Pen-Bras, nage seul!–la Tourte, largue l’écoute!
La petite chaloupe, toile au vent, fila entre Noirmoutier et les Piliers; un moment les trois gabelous virent tourner le phare à éclipses, et la mer phosphorescente rejaillir sur l’îlot rocheux en crêtes blanches. Puis l’obscurité complète de l’océan noir. Le sillage du galion s’éclaira, comme un ruban d’eau verte à broderies mouvantes; les méduses y flottaient, gelées transparentes qui agitaient leurs tentacules, poches visqueuses et pellucides, étoiles radiantes et diaphanes, monde cristallin d’êtres lumineux et gluants. A l’arrière du galion, un sabord s’ouvrit soudain; une tête grimaçante à bouche édentée, casquée d’un armet couleur d’or, s’inclina vers les trois gabelous; une main décharnée brandit une bouteille noire et la jeta à l’eau.
–Ho! cria Pen-Bras, par bâbord!–Une bouteille à la mer!
La Tourterelle, plongeant la main dans une vague, happa le flacon par le col; bouche bée, les trois gabelous admirèrent la couleur orangée du liquide où flottaient encore des ronds moirés d’or,–toujours d’or. Pen-Bras, cassant le goulot, lampa longuement:
–C’est du vieux tafia, dit-il; mais ça sent fort.
Une odeur nauséabonde s’échappait de la bouteille. Les trois copains burent leur saoul pour se ravigoter.
Et puis le vent se leva; la houle verte roula et tangua la barque; les lames courtes secouèrent les avirons; le sillage du galion s’éteignit insensiblement, et la barque resta seule, noyée en pleine mer.
Alors Pen-Bras se mit à jurer, la Tourterelle à chanter, et le Vieux à marmotter tête basse. Les avirons partirent à vau-l’eau; les trois gabelous ballottèrent d’une joue de la barque à l’autre, tandis que les montagnes d’eau la secouaient comme une coque de noix. Et les douaniers perdus entrèrent dans un rêve merveilleux d’ivresse. Pen-Bras voyait un pays doré, du côté de l’Amérique, où on licherait du vin grenat à pleins pots; et une femme gentille donc, dans une maisonnette blanche, parmi les fûts verdoyants d’une châtaigneraie; et des petits en ribambelle grignotant des oranges sucrées à manger en salade, et le verger des noix de coco avec du rhum. Et le monde vivrait en paix, sans soldats.
Le Vieux rêvait d’une ville ronde, bien emmuraillée de remparts, où pousseraient par allées des marronniers à feuilles dorées et en fleurs; le soleil d’automne les éclairerait toujours de ses rayons obliques; il aurait son petit chez soi de percepteur, et promènerait à la musique, sur les fortifications, la croix rouge que sa ménagère coudrait à sa redingote. L’or lui donnerait cette belle retraite après un long service sans avancement.
La Tourterelle était transportée dans une île frangée par la mer bleue, où les bois de cocotiers venaient baigner dans l’eau. Sur les plages sablonneuses croissaient des prairies de grandes plantes, dont les feuilles avaient l’air de glaives verts; leurs larges fleurs sanglantes étaient éternellement épanouies. Des femmes brunes passaient parmi ces herbages, le regardant de leurs yeux noirs, humides, et la Tourterelle, chantant ses chansons joyeuses dans l’air pur et bleuâtre de la mer, les embrassait toutes sur leurs lèvres rouges: il était devenu, dans cette île, achetée avec son or, le Roi Tourterelle.
Et puis, quand le jour gris se leva, parmi les traînées de nuages noirâtres, au bout de la mer, les trois douaniers se réveillèrent, la tête vide, la bouche mauvaise, les yeux fiévreux. Le ciel plombé s’étendait à perte de vue sur l’immensité gris sale de l’océan; une houle uniforme clapotait autour d’eux; le vent froid leur balayait les embruns dans la figure. Mornes, accroupis au fond de leur barque, ils contemplèrent cette désolation. Les lames troublées charriaient des paquets de goémon; les mouettes voletaient en criant, flairant la tempête; passant de vague en vague, plongeant et se relevant, le you-you pointait au hasard, sans boussole. Un ris fit claquer l’écoute; puis la voile battit longtemps le petit mât, s’aplatissant sous les bourrasques.
Quand il vint, l’ouragan les poussa au Sud, vers le golfe de Gascogne. Ils ne virent plus jamais la côte bretonne, à travers les raies de la pluie fine et les rafales du grain. Ils grelottèrent le froid et la faim, sur les bancs de leur barque, qui pourrissait d’humidité. Peu à peu, ils cessèrent d’écoper l’eau dont les lames déferlantes emplissaient le you-you; la famine leur tire-bouchonna l’estomac et leur fit bourdonner les oreilles; et ils sombrèrent, les trois Bretons, croyant entendre, dans les tintements de leur sang, le glas du clocher de Sainte-Marie.
Et l’Atlantique monotone emporta dans ses flots gris leur rêve doré, le galion du capitaine Jean Florin, qui ne débarqua jamais le trésor du grand Montezuma, flibusté à Fernand Cortès, le Quint royal destiné à Sa Majesté d’Espagne très catholique. Cependant, autour de la quille glissante de la yole renversée, vinrent planer en tournoyant les grandes frégates, et les girandoles de goélands la frôlèrent de leurs ailes, en criant: «Gab-Lou! Gab-Lou!»

LE TRAIN081
Table des matières
DU bosquet où j’écris, la grande terreur de ma vie me paraît lointaine. Je suis un vieux retraité qui se repose les jambes sur la pelouse de sa maisonnette; et je me demande souvent si c’est bien moi–le même moi–qui ai fait le dur service de mécanicien sur la ligne de P.-L.-M.,–et je m’étonne de n’être pas mort sur le coup, la nuit du22septembre1865.
Je peux dire que je le connais, ce service de Paris à Marseille. Je mènerais la machine les yeux fermés, par les descentes et les montées, les entre-croisements de voies, les embranchements et aiguillages, les courbes et les ponts de fer. De chauffeur de troisième classe j’étais arrivé mécanicien de première, et l’avancement est bien long. Si j’avais eu plus d’instruction, je serais sous-chef de dépôt. Mais quoi! sur les machines on s’abêtit; on peine la nuit, on dort le jour. De notre temps la mobilisa tion n’était pas réglée, comme maintenant; les équipes de mécaniciens n’étaient pas formées: nous n’avions pas de tour régulier. Comment étudier? Et moi surtout: il fallait avoir la tête solide pour résister à la secousse que j’ai eue.
Mon frère, lui, avait pris la flotte. Il était dans les machines des transports. Il était entré là-dedans avant1860, la campagne de Chine. Et la guerre finie, je ne sais comment il était resté dans le pays jaune, vers une ville qu’on nomme Canton. Les Yeux-Tirés l’avaient gardé pour leur mener des machines à vapeur. Sur une lettre que j’avais reçue de lui en1862, il me disait qu’il était marié, et qu’il avait une petite fille. Je l’aimais bien, mon frère, et cela me faisait deuil de ne plus le voir; et nos vieux aussi n’en étaient point contents. Ils étaient trop seuls, dans leur petite cahute, en campagne, tirant sur Dijon; et, leurs deux gars partis, ils dormaient tristement l’hiver, à petits coups, au coin du feu.
Vers le mois de mai1865, on a commencé à s’inquiéter à Marseille de ce qui se passait au Levant. Les paquebots qui arrivaient apportaient de mauvaises nouvelles de la mer Rouge. On disait que le choléra avait éclaté à la Mecque. Les pèlerins mouraient par milliers. Et puis la maladie avait gagné Suez, Alexandrie; elle avait sauté jusqu’à Constantinople. On savait que c’était le choléra asiatique: les navires restaient en quarantaine au lazaret; tout le monde était dans une crainte vague.
Je n’avais pas grande responsabilité là-dessus; mais je peux dire que l’idée de voiturer la maladie me tourmentait beaucoup. Sûr, elle devait gagner Marseille; elle arriverait à Paris par le rapide. Dans ce temps-là, nous n’avions pas de boutons d’appel pour les voyageurs. Maintenant, je sais qu’on a installé des mécanismes fort ingénieux. Il y a un déclanchement qui serre le frein automatique, et au même moment une plaque blanche se lève en travers du wagon comme une main, pour montrer où est le danger. Mais rien de semblable n’existait alors. Et je savais que si un voyageur était pris de cette peste d’Asie qui vous étouffe en une heure, il mourrait sans secours, et que je ramènerais à Paris, en gare de Lyon, son cadavre bleu.
Le mois de juin commence, et le choléra est à Marseille. On disait que les gens y crevaient comme des mouches. Ils tombaient dans la rue, sur le port, n’importe où. Le mal était terrible; deux ou trois convulsions, un hoquet sanglant, et c’était fini. Dès la première attaque, on devenait froid comme un morceau de glace; et les figures des gens morts étaient marbrées de taches larges comme des pièces de cent sous. Les voyageurs sortaient de la salle aux fumigations avec un brouillard de vapeur puante autour de leurs vêtements. Les agents de la Compagnie ouvraient l’œil; et dans notre triste métier nous avions une inquiétude de plus!
Juillet, août, la mi-septembre se passent; la ville était désolée,–mais nous reprenions confiance. Rien à Paris jusqu’à présent. Le22septembre au soir, je prends la machine du train180avec mon chauffeur Graslepoix.
Les voyageurs dorment dans leurs wagons, la nuit,–mais notre service, à nous, c’est de veiller, les yeux ouverts, tout le long de la voie. Le jour, pour le soleil, nous avons de grosses lunettes à cage, encastrées dans nos casquettes. On les appelle des lunettes mistraliennes. Les coques de verre bleu nous garantissent de la poussière. La nuit, nous les relevons sur notre front; et avec nos foulards, les oreilles de nos casquettes rabattues et nos gros cabans, nous avons l’air de diables montés sur des bêtes aux yeux rouges. La lumière de la fournaise nous éclaire et nous chauffe le ventre; la bise nous coupe les joues; la pluie nous fouette la figure. Et la trépidation nous secoue les tripes à nous faire perdre haleine. Ainsi caparaçonnés, nous nous tirons les yeux dans l’obscurité à chercher les signaux rouges. Vous en trouverez bien de vieillis dans le métier que le Rouge a rendus fous. Encore maintenant, cette couleur me saisit et m’étreint d’une angoisse inexprimable. La nuit, souvent je me réveille en sursaut, avec un éblouissement rouge dans les yeux: effrayé, je regarde dans le noir–il me semble que tout craque autour de moi,–et d’un jet le sang me monte à la tête; puis je pense que je suis dans mon lit, et je me renfonce entre mes draps.
Cette nuit-là, nous étions abattus par la chaleur humide. Il pleuvotait à gouttes tièdes; le copain Graslepoix enfournait son charbon par pelletées régulières; la locomotive ballait et tanguait dans les courbes fortes. Nous marchions65à l’heure, bonne vitesse. Il faisait noir comme dans un four. Passé la gare de Nuits, et roulant sur Dijon, il était une heure du matin. Je pensais à nos deux vieux qui devaient dormir tranquillement, quand tout à coup j’entends souffler une machine sur la double voie. Nous n’attendions entre Nuits et Dijon, à une heure, ni train montant, ni train descendant.
–Qu’est-ce que c’est que ça, Graslepoix? dis-je au chauffeur. Nous ne pouvons pas renverser la vapeur.
–Pas de pétard, dit Graslepoix–: c’est sur la double voie. On peut baisser la pression.
Si nous avions eu, comme aujourd’hui, un frein à air comprimé... lorsque soudain, avec un élan subit, le train de la double voie rattrapa le nôtre et roula de front avec lui. Les cheveux m’en dressent quand j’y pense.
Il était tout enveloppé d’un brouillard rougeâtre. Les cuivres de la machine brillaient. La vapeur fusait sans bruit sur le timbre. Deux hommes noirs dans la brume s’agitaient sur la plate-forme. Ils nous faisaient face et répondaient à nos gestes. Nous avions sur une ardoise le numéro du train, marqué à la craie: 180.–Vis-à-vis de nous, à la même place, un grand tableau blanc s’étalait, avec ces chiffres en noir: 081. La file des wagons se perdait dans la nuit, et toutes les vitres des quatre portières étaient sombres.
–En voilà, d’une histoire! dit Graslepoix. Si jamais j’aurais cru... Attends, tu vas voir.
Il se baissa, prit une pelletée de charbon, et le jeta au feu.–En face, un des hommes noirs se baissa de même et enfonça sa pelle dans la fournaise. Sur la brume rouge, je vis ainsi se détacher l’ombre de Graslepoix.
Alors une lumière étrange se fit dans ma tête, et mes idées disparurent pour faire place à une imagination extraordinaire. J’élevai le bras droit,–et l’autre homme noir éleva le sien; je lui fis un signe de tête,–et il me répondit. Puis aussitôt je le vis se glisser jusqu’au marchepied, et je sus que j’en faisais autant. Nous longeâmes le train en marche, et devant nous la portière du wagon A.A.F. 2551s’ouvrit d’elle-même. Le spectacle d’en face frappa seul mes yeux,–et pourtant je sentais que la même scène se produisait dans mon train. Dans ce wagon, un homme était couché, la figure recouverte d’un tissu de poil blanc; une femme et une petite fille, enveloppées de soiries brodées de fleurs jaunes et rouges, gisaient inanimées sur les coussins. Je me vis aller à cet homme et le découvrir. Il avait la poitrine nue. Des plaques bleuâtres tachaient sa peau; ses doigts, crispés, étaient ridés et ses ongles livides; ses yeux étaient entourés de cercles bleus. Tout cela, je l’aperçus d’un coup d’œil, et je reconnus aussi que j’avais devant moi mon frère et qu’il était mort du choléra.
Quand je repris connaissance, j’étais en gare de Dijon. Graslepoix me tamponnait le front,–et il m’a souvent soutenu que je n’avais pas quitté la machine–mais je sais le contraire. Je criai aussitôt: «Courez au A.A.F. 2551!»–Et je me traînai jus qu’au wagon,–et je vis mon frère mort comme je l’avais vu avant. Les employés fuirent épouvantés. Dans la gare on n’entendait que ces mots: «Le choléra bleu!»
Alors Graslepoix emporta la femme et la petite, qui n’étaient évanouies que de peur,–et, comme personne ne voulait les prendre, il les coucha sur la machine, dans le poussier doux du charbon, avec leurs pièces de soie brodée.
Le lendemain, 23septembre, le choléra s’est abattu sur Paris, après l’arrivée du rapide de Marseille.
La femme de mon frère est Chinoise; elle a les yeux fendus en amande et la peau jaune. J’ai eu du mal à l’aimer: cela paraît drôle, une personne d’une autre race. Mais la petite ressemblait tant à mon frère! Maintenant que je suis vieux et que les trépidations des machines m’ont rendu infirme, elles vivent avec moi,–et nous vivons tranquilles, sauf que nous nous souvenons de cette terrible nuit du 22septembre1865, où le choléra bleu est venu de Marseille à Paris par le train081.

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