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Marc Monnier
Un détraqué

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066318871
Table des matières
I CLAUDE BERNARD
II LES ANTÉCÉDENTS
III L’ATAVISME
IV LES DOCUMENTS HUMAINS
V L’ÉDUCATION NATURALISTE
VI PREMIÈRE EXPÉRIENCE
VII L’EXPÉRIENCE CONTINUE
VIII L’EXPÉRIENCE TOURNE MAL
IX FIN DE L’EXPÉRIENCE
X L’ÉDUCATION ROMANTIQUE
XI LA MORALE NATURALISTE
XII SECONDE EXPÉRIENCE
XIII L’EXPÉRIENCE CONTINUE
XIV L’EXPÉRIENCE SE COMPLIQUE
XV CENT-HUITIÈME ÉDITION
XVI RETOUR AU ROMANTISME
XVII LETTRES D’UNE PETITE FILLE
XVIII LA COURONNE D’ITALIE
XIX LA GROTTE BLEUE
XX CATASTROPHE
XXI FIN DES VINGT-DEUX VOLUMES
ROMAN EXPÉRIMENTAL
PAR
MARC-MONNIER

PARIS
CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY, FRÈRES
3, RUE AUBER, 3
1883
Droits de reproduction et de traduction réservés
UN DÉTRAQUÉ
Table des matières
I
CLAUDE BERNARD
Table des matières
–Nous sommes à l’hôpital, dit don Ruf au jeune Francisquiel qui le suivait. Regarde bien, car il faut voir; la solennité de l’escalier monte au milieu du silence. Par la haute fenêtre, le soleil entre en nappe d’or qui, déchirée aux barreaux, mystérieusement s’effrange et pend comme un paquet de charpie pour s’attacher aux viscosités des murailles lubrifiées par le mucus de la nuit. Des puanteurs traversent d’un frisson les grands rayons jaunes, comme des fumées chaudes.
Don Ruf parla ainsi pendant dix minutes, parce qu’il y avait cent vingt-cinq marches à gravir et qu’il s’arrêtait à chaque pas. C’était un homme de cinquante ans, sans barbe, aux cheveux encore noirs et coupés courts, aux traits réguliers, quoique plus forts que fins, d’une belle prestance, marchant avec lenteur et né pour le pontificat; il ne lui manquait qu’une toge pour draper ses gestes. Francisquiel, un grand jeune homme, pétillant, l’œil en feu, la bouche béante, admirait don Ruf.
Quand ils furent devant la porte qui s’ouvrait sur la première salle, celui qui parlait reprit:
–On n’arrivera jamais à des généralités vraiment fécondes et lumineuses sur. les phénomènes vitaux, qu’autant qu’on aura expérimenté soi-même et remué dans l’hôpital, l’amphithéâtre et le laboratoire, le terrain fétide et palpitant de la vie. Qui a dit cela? C’est Claude Bernard. Et il ajoute textuellement, retiens ceci, Francisquiel: «La vie est un salon superbe, tout resplendissant de lumières, dans lequel on ne peut parvenir qu’en passant par une longue et affreuse cuisine.» Tu es averti; maintenant entrons.
Ils entrèrent et, réveillant un huissier assoupi sur un bahut, dans l’antichambre, don Ruf lui demanda le docteur Scharf. L’huissier bondit sur son séant, se frotta les yeux, poussa un de ces bâillements qu’on n’entend guère que dans les couvents de Naples. Puis, sans se lever ni ouvrir la bouche, il balaya l’air de la main, en indiquant un corridor. Le docteur Scharf, en tablier, était assis dans son cabinet, l’œil sur un microscope. Un homme monumental touchant à la soixantaine, mais vert encore, alerte et dispos, capable de travailler dix-huit heures de suite, tous les jours de la semaine, y compris le dimanche qu’il ne chômait point. Un sceptique jovial, très savant, très sincère, sans respect pour le bon Dieu qu’il ne trouvait ni Dieu ni bon, se moquant volontiers du genre humain qui lui paraissait moins méchant que bête, et agitant sur la puissante rotondité de sa poitrine une tête de lion qui riait toujours.
Cette hilarité rebondissante et retentissante secouait violemment de la tête aux pieds, le colosse de chair et de science. On ne comprend qu’à moitié Rabelais si l’on n’a pas vu rire le docteur Scharf.
–Tiens, c’est vous? dit-il à don Ruf qui venait d’entrer. Mes amis, ajouta-t-il en s’adressant aux assistants qui travaillaient avec lui, j’ai l’honneur de vous présenter un écrivain naturaliste.
Les assistants levèrent les yeux pour voir le nouveau phénomène qui leur était offert. Après une crise de rire, le docteur continua:
–Oui, Messieurs, écrivain naturaliste, à cela près que, pour être naturaliste, il faut avoir étudié la nature, et que, pour être écrivain, il faut avoir écrit un volume ou deux. Il n’a encore fait ni l’un ni l’autre, mais…
Le docteur ne put achever, le rire le suffoquait. Don Ruf en profita pour placer un mot:
–En attendant, dit-il, j’expérimente.,
–Il expérimente! cria le docteur, dont le rire devint un glapissement. Parions qu’il va nous parler encore de Claude Bernard.
–Précisément, répondit don Ruf, sans se départir de sa dignité. Claude Bernard estime que le douteur est le vrai savant; il ne doute que de lui-même et de ses interprétations, mais il croit à la science.
–Cela est vrai, dit le docteur en devenant tout à coup sérieux.
Quand il devenait sérieux, son visage s’étirant changeait aussitôt d’expression et commandait le respect aux vieux comme aux jeunes.
–Le savant n’admet donc pas qu’on s’appuie sur l’irrationnel et le surnaturel. Il ne faut rien accepter d’occulte; il n’y a que des phénomènes et des observations de phénomènes.
–Eh bien? demanda le docteur.
–Eh bien! poursuivit don Ruf, il faut donc commencer par l’observation. Après l’observation, l’expérience. Qu’est-ce que l’expérience en effet?… C’est une observation provoquée, dans un but de contrôle, voilà tout. L’expérimentateur est le juge d’instruction de la nature.
–Tout cela, c’est du Claude Bernard, passons maintenant à vous.
–Moi? s’écria don Ruf.
–Prenez garde, mon cher, vous allez dire une sottise.
–Moi, je cherche le déterminisme des phénomènes sociaux.
–La bêtise est dite.
–Je travaille à la grande œuvre, poursuivit don Ruf en s’échauffant, à la grande œuvre qui est la conquête de la nature, la puissance de l’homme décuplée!.
Le docteur partit d’un second éclat de rire, au grand ébahissement de Francisquiel qui trouvait très beau ce qu’avait dit don Ruf… L’explosion calmée, le savant reprit:
–Mon cher, vous déraillez toujours dans l’éloquence, voilà pourquoi je ne pourrai jamais vous prendre au sérieux.
–Insulter n’est pas raisonner, repartit don Ruf, avec l’adhésion de Francisquiel.
–Soit, raisonnons, fit le docteur, en tâchant d’étirer son visage, mais il n’y arriva pas tout à fait. Vous voulez provoquer des observations, faire des expériences, de la vivisection morale, et cela pourquoi? Pour écrire ce fameux roman que nous n’avons jamais vu…
–Que vous verrez un jour.
–Soit encore. Mais un roman, mon pauvre homme, est une œuvre d’art. Et dans une œuvre d’art la personnalité domine tout.
–Erreur profonde.
–C’est Claude Bernard qui l’a dit. Un artiste est un homme qui réalise dans son œuvre une idée ou un sentiment qui lui est personnel.
–Claude Bernard a dit cela?
–En toutes lettres. Il s’agit là d’une création spontanée de l’esprit, et cela n’a rien de commun avec la constatation des phénomènes naturels dans lesquels notre esprit ne doit rien créer.
Francisquiel devint rêveur; don Ruf, un moment abattu, releva la tête:
–J’aurais donc le droit de vous représenter marchant la tête en bas, et je ferais ainsi une œuvre d’art! si tel était mon sentiment personnel, je serais un fou, pas autre chose.
Le docteur haussa les épaules, mais Francisquiel trouva l’argument très fort.
–Réfutez-moi cela, fit triomphalement don Ruf.
–Je connais beaucoup de gens, répondit le docteur, qui marchent la tête en bas: ce sont les théologiens, les métaphysiciens et autres aliénés qui mettent la cime à la base. Vous êtes un peu de la famille, mon pauvre homme, avec votre atavisme vos autres théories d’halluciné. Mais laissons cela, parlons de vos expériences. Faites-en si vous voulez, mais notez-les telles quelles. Si vous y mettez de l’art, c’est-à-dire du vôtre, si vous ajoutez un mot, un seul, pour l’effet ou pour la phrase, aux yeux de tous les savants vous serez un misérable, et aux yeux de tout le public, un charlatan.
E!, disant cela, le docteur fit partir deux coups de feu de ses beaux yeux gris qui avaient gardé toute leur jeunesse. Puis il ôta son tablier et changea une vingtième fois de visage en tendant la main à don Ruf avec un sourire bon enfant.
–Vous voulez voir l’hôpital, lui dit-il, c’est moi qui vous conduirai. Passons d’abord dans ma chambre et frottons-nous d’acide phénique.
En entrant dans la chambre du docteur, le naturaliste eut un étourdissement et dut se retenir au fer du lit.
–Oui, je vous comprends, ’soupira l’excellent Scharf en lui serrant la main, vous vous rappelez cette horrible nuit… Il y a de cela cinq ans… Ah! la pauvre femme!…
Cela dit, il emmena don Ruf et le promena de salle en salle. Francisquiel les suivait un peu pâle, avalant sa salive et tâchant de montrer du cœur. Peu à peu, remis de son émotion, le naturaliste s’efforça d’observer, mais l’esprit tourné en dedans, chargé de réminiscences littéraires et préoccupé de changer en phrases tout ce qu’il voyait. Ce qui l’intéressait par dessus tout, c’était l’éclairage et l’olfaction; il notait sur les voûtes, sur les parois, sur les lits, tous les caprices du soleil, et mettait les odeurs en musique. Le docteur, qui l’examinait avec une certaine inquiétude, avait l’air de se demander si le bonhomme vendait de l’orviétan, ou s’il en mangeait.
Ils arrivèrent ainsi dans la petite salle où sont déposés les morts attendant la fosse commune. Là, devant un corps caché sous un suaire, un prêtre agenouillé priait. En se retournant au grincement de la porte, il reconnut le docteur Scharf qui reconnut l’abbé Simplice; l’aumônier et le médecin qui se rencontraient chaque jour au chevet des malades, s’entr’aidaient souvent dans une œuvre commune et bonne, mais bien malgré eux, parce qu’ils ne pouvaient se souffrir. Ils croisèrent deux regards froids, et l’abbé, qui s’était levé, serait sorti sur-le-champ, s’il n’avait pas craint d’abandonner le cadavre au diable. Don Ruf qui le connaissait, le tira de peine en lui tendant la main.
–Oh!! lui dit-il, bien trouvé! (ben trovato).
–Bienvenu, répondit Simplice. En quoi puis-je vous servir?
–M’obliger toujours.
–Je suis à vos ordres.
–A mes prières.
Les compliments durent longtemps à Naples, et l’abbé Simplice était le Napolitain le plus aimable avec tout le monde, excepté pourtant avec le docteur Scharf. Il ne fallait pas lui parler de ce «tudesque». On avait beau lui répéter: C’est une vaste intelligence et un grand savoir, de plus, un homme de bien, très bon pour les indigents, très doux pour les malades.
–Oui, répondait Simplice, mais c’est un protestant.
Pareillement, quand on vantait la chasteté, la candeur, l’obligeance, l’abnégation de l’abbé qui vivait de lésine en donnant tout son bien, toute sa vie aux autres, le docteur répliquait obstinément:
–Oui, mais c’est un jésuite.
A la vérité, l’un n’était en rien protestant, car il en voulait à Luther qu’il appelait «ce moine», autant qu’à Jésus-Christ qu’il appelait «ce juif». L’autre était si peu jésuite, qu’il avait été persécuté par les Révérends Pères, au temps des Bourbons. Mais on n’y regarde pas de si près quand on a des idées fixes. La science et la foi ne s’entendront jamais, parce qu’elles ne se connaissent pas.
Cependant le docteur avait découvert la face du cadavre; don Ruf à ce spectacle, poussa un cri d’admiration.
–Stupéfiant! (stupendo) des pustules qui se touchent, une bouillie informe, un tas d’humeur et de sang, une pelletée de chair corrompue jetée sur une planche de peuplier peinte en noir. Un œil a sombré dans le bouillonnement de la purulence. Et quelle odeur! et quelle lumière! Approche, Francisquiel, flaire et vois!
Mais Francisquiel, hors de lui, venait de se sauver dans le corridor. Don Ruf continua plein d’enthousiasme:
–L’expérimentateur est le juge d’instruction de la nature. Claude Bernard.
–Encore! grommela le docteur.
–Claude Bernard reconstruit tout un monde avec le nerf ou le muscle qu’il observe; moi, je découvre toute une vie dans cette chose informe: oui, toute une vie, y compris les réactifs, les modificateurs, les milieux perturbants.
–Le voilà parti! s’écria le docteur.
–Nous avons sous les yeux une victime de l’alcoolisme. Cette femme, jeune encore, eut pour parents des êtres abjects, poussés fatalement au delirium tremens. Elle a grandi dans le vice; elle s’est livrée, tout enfant, au premier venu. Elle s’est montrée sur les planches dans une opérette ignoble. Cette exhibition l’a mise à la mode, elle a eu pour amants un banquier, un chambellan, un prince royal. C’était logique: ainsi le veut le déterminisme des phénomènes sociaux. Mais elle n’eût pu rester dans ces hautes sphères: l’hérédité l’a reprise, détraquée par la nostalgie de la boue et la griserie de l’égoût. Cela devait être. Elle est retombée de plus en plus bas, s’abandonnant à la rudesse alcaline du guano natal… Elle ne pouvait que finir ainsi, putréfiée…
–Doucement! objecta le docteur: ce qui l’a emportée, c’est la petite vérole, une maladie que peuvent attraper dans la rue les plus honnêtes gens. Il suffit d’un tapis secoué d’une fenêtre.
–Et cette pauvre âme, ajouta l’abbé, s’adressant à don Ruf, parce qu’il ne voulait pas avoir l’air d’appuyer le docteur, cette pauvre âme était une jeune fille, la plus sainte de Naples; je suis resté près d’elle hier, toute la journée; dans les intermittences du délire, elle ne m’a parlé que de son père et de Dieu.
Le docteur fronça les sourcils, don Ruf poussa un che! toscan qui voulait dire: Allons donc! Vous me la baillez belle!
–Son père, elle le connaissait à peine, poursuivit doucement l’abbé. Elle ne le voyait que de temps à autre et n’était jamais allée chez lui, ne sachant même pas où il habitait. Quant à Dieu, elle le connaissait bien, car elle était élevée dans une sainte maison.
Le docteur, impatienté, s’approcha de la fenêtre ouverte et plongea ses yeux dans la rue.
– …Dans une sainte maison tenue par des sœurs.
Don Ruf pâlit.
–Par des sœurs qui se sont adressées à moi l’autre hier. La pauvre fille était tombée malade chez elles, tout à coup, on ne sait comment: un ange de douceur et de dévotion; elle voulait se faire religieuse… Les bonnes sœurs qui l’aimaient bien, l’avaient soignée de leur mieux, tout en cachant sa maladie. L’envoyer à son père? impossible; il n’avait pas donné son adresse, alléguant qu’il n’habitait pas le pays. Bref, comme on craignait la contagion, je fus prié d’accueillir la malade à l’hôpital.
Don Ruf tremblait de tous ses membres.
Il ne put que bégayer, avec le claquedent de l’effroi:
–Des sœurs, dites-vous, quelles sœurs?. Des sœurs françaises?.
–Précisément, répondit l’abbé, mais qu’avez-vous donc?
La porte se referma violemment; don Ruf s’était élancé dehors. Le docteur, se retournant au bruit, se trouva seul avec l’abbé. Il eût bien voulu lui demander ce qui était advenu, mais n’aurait consenti pour rien au monde à interroger un jésuite; l’abbé, de son côté, avait grande envie de consulter le docteur sur cette étrange escapade, mais il lui répugnait d’adresser la parole à un protestant. Ils échangèrent encore un regard froid et se quittèrent sans rien se dire.
Cependant don Ruf, oublieux de sa dignité, avait descendu en courant les cent vingt-cinq marches de l’escalier monumental. Dans sa précipitation, il ne prit point garde à Francisquiel qui l’attendait, encore tout pâle et le visage défait, assis sur une borne et qui se mit à trotter derrière lui dans la rue. Une carrozzelle accourut; les cochers de fiacre, à Naples, vous voient venir d’un mille et viennent droit à vous, au grand galop, en faisant claquer leur fouet, que vous les vouliez ou non, mais il faut que vous les vouliez, car ils vous barrent le passage. Don Ruf monta dans la carrozzelle et Francisquiel voulut s’élancer à côté de lui, mais une voix de tonnerre lui cria: «Va-t’en!» Le pauvre enfant s’éloigna, fort penaud, et le cocher repartit, sans demander où on allait, car on va toujours, pour commencer, à la rue de Tolède, aujourd’hui rue de Rome; après quoi, le cheval tourne de lui-même à gauche, vers Saint-Ferdinand, à moins qu’un fort coup de bride ne le tire à droite vers le Mercatel. Don Ruf cependant fit signe au cocher de ne prendre ni à droite ni à gauche, mais d’aller tout droit, par une ruelle montante, au Corso. Le cocher poussa un bras en l’air et secoua la tête, indiquant par là que c’était raide; à quoi don Ruf répondit en levant sa canne et en la pointant vers la ruelle, geste menaçant et impératif.
C’était raide en effet: une mince entaille noire entre deux pâtés de maisons hautes de cinq étages; cinq étages de Naples, qui chez nous en feraient dix; une pente abrupte, pavée de dalles humides que ne visitaient jamais les balayeurs ni le soleil. Le cocher descendit de son siège en maugréant et en se vengeant sur son cheval qu’il rouait de coups; la pauvre bête, exténuée, la tête basse, gravissait la montée en haletant; ses sabots ferrés glissaient à chaque pas dans la boue. A un coup trop fort qui lui ensanglanta la croupe, elle se retourna vers son maître, avec un regard très doux; comme pour lui dire: «Vous voyez bien que je fais tout ce que je peux.» Le pommeau du fouet lui remit la tête en avant et le cheval s’évertua encore à piétiner les dalles gluantes, mais il glissa sur une écorce de pastèque et s’abattit, se coucha sur le flanc, cassant le brancard. Des femmes avaient jailli des sous-sols pour voir le spectacle, les balcons étaient couverts de monde, des enfants riaient; l’un d’eux, plus hardi, donna un coup de pied à l’animal qui s’agitait, tâchant de se relever, et râlait d’angoisse. Don Ruf, irrité, mais honteux, descendit de la voiture et paya le cocher, qui, étonné de cette munificence, fit une caresse au cheval.
Qu’avait donc le naturaliste? Où allait-il avec tant de hâte, et pourquoi s’était-il obstiné à couper court par cette ruelle escarpée où les fiacres ne passaient jamais? Ah! cette morte, défigurée, méconnaissable, le récit de l’abbé Simplice, le pensionnat, les sœurs françaises, le père inconnu qui n’avait pas donné son adresse et laissait mourir sa fille à l’hôpital, toutes ces images, toutes ces idées l’obsédaient, non plus comme des documents humains qu’on peut consulter à froid, pour la Science, avec une S majuscule; c’étaient des émotions vivantes qui le bouleversaient. Il continua sa route à pied, rare effort chez un Napolitain, même naturaliste, et, après vingt minutes de marche, arriva essoufflé, ruisselant de sueur, devant une grande maison blanche, sans balcons, aux fenêtres grillées, qui ressemblait à un couvent. Une corde pendait à la porte; don Ruf la tira fiévreusement et entendit à l’intérieur un son de cloche: ce glas, qu’il connaissait pourtant, lui fit peur. Il attendit une minute ou deux qui lui parurent deux siècles, et, pendant ces deux minutes, il sonna dix fois; enfin une vieille fille vint lui ouvrir.
–La petite vérole est-elle à la maison? lui demanda-t-il sans préambule.
–Hé! Jésus-Marie, c’est le signor don Ruf, s’écria la portière en joignant les mains.
–Je vous demande si la petite vérole est à la maison?
La portière se signa, le croyant fou, et voulut refermer sur lui le guichet; mais il entra résolument; alors la pauvre fille s’enfuit appelant au secours. En tout autre moment, don Ruf eût admiré une aile de cloître au pavement bossué, gonflé de dévotion, les arcades crevant de soleil; en face, une éruption de myrtes, de cactus, de citronniers, de lauriers roses, qui mettaient dans le silence un spasme bariolé; dans un coin, le poulailler, d’où sortait la tiédeur fétide des lapins et de la volaille. Mais il n’avait pas la tête aux phrases; aussi suivit-il, sans rien regarder, la portière, qui le conduisit, en criant toujours, au premier étage de la maison. Une sœur française, une Bourguignonne, pleine de vie et de joie, montrant dans toute sa personne la santé, la gaieté du bien, lui demanda ce qu’il voulait. Il répéta la question qui avait si fort effrayé la portière.
–Est-ce que la petite vérole est à la maison?
La Bourguignonne rit de franc cœur, mais don Ruf murmura si tendrement, avec un air de supplication si lamentable: «Dites-le moi, je vous en prie!» que la bonne sœur se hâta de le rassurer.
–Non, lui dit-elle, et encore non. Est-ce qu’on peut être malade ici?
–Mais Romaine?
–Elle se porte bien.
–Je veux la voir.
–Ce n’est pas jour de visite.
–Je le veux! commanda don Ruf en haussant la voix.
Et comme la sœur le regardait sans sourciller, de ses yeux placides, il reprit doucement:
–Je vous en prie! La voir seulement et je m’en vais.
La sœur ouvrit une porte et appela Romaine. Une tète brune apparut dans le couloir; don Ruf prit cette tête dans ses deux mains et la baisa, au front, puis il fouilla dans son portefeuille et tendit une carte à la sœur.
–Voici mon adresse, lui dit-il. Si elle est malade, n’est-ce pas, je le saurai tout de suite. Je vous en prie, ne l’envoyez pas à l’hôpital.
Et il sortit les yeux déjà rouges. La portière persistait à le croire fou, mais la bonne sœur sentait bien qu’il ne l’était pas.
II
LES ANTÉCÉDENTS
Table des matières
Don Ruf était le fils unique d’un employé à la douane appelé Scopone, homme très actif qui se contentait d’un traitement modique: l’État lui donnait12ducats (51fr.) par mois, mais il y avait un casuel payé par les négociants et gagné par d’utiles services. Le système de Scopone était fort simple: quand il avait à examiner les marchandises débarquées sur le port, il fermait un œil et l’autre voyait trouble; cette infirmité lui valut beaucoup d’argent. Quand il en eut assez, il en voulut davantage et donna sa démission de douanier, mais continua de soutenir le libre échange; à cet effet il imagina des procédés de débarquement grâce auxquels la bijouterie suisse et les livres français arrivaient tout droit chez lui sans passer par la douane; cette lutte obstinée contre le protectionnisme lui mit en quinze années un million dans chaque main. On lui payait la moitié des droits, et il se chargeait de tout en galant homme; il avait d’ailleurs des mœurs austères, ne mangeait que du vermicelle à peine cuit, sans beurre, et ne buvait que de l’eau. Son métier eût été dangereux partout ailleurs, mais à Naples on n’inquiétait pas trop les gens de bien; Scopone avait des amis partout, même à la police, et les gros bonnets de la douane, dont il savait par le menu tous les secrets, se gardaient bien de le dénoncer. Un évêque, auquel il passait clandestinement des livres prohibés, l’abritait du côté de l’Église. C’est ainsi que Scopone était devenu une puissance, et, quand il mourut, en1847, le commerce, une partie de la banque, un groupe de gens de lettres, la maison de l’évêque étaient au service, sans compter la confrérie et les pauvres de Saint-Janvier. Il défila plusieurs centaines de cierges que portaient des hommes vêtus et coiffés de linges blancs; on eût dit des fantômes; près des céroféraires marchaient des gamins qui recueillaient les gouttes de cire dans des cornets de papier; la bière ou plutôt le catafalque ambulant disparaissait avec les porteurs sous une draperie rouge brodée d’or; c’était superbe. Le roi, qui croisa le cortège, fit arrêter sa voiture et salua.
Scopone avait épousé, en1830, une petite fille assez laide ne possédant rien: c’était un acte de charité, car il n’avait pas de temps à perdre en amourettes. Il croyait du reste que Persiquelle, ayant toujours été pauvre, apporterait en dot un revenu d’économie, erreur qui, Dieu merci, ne tend pas à s’acclimater chez nous. A peine mariée, la petite fille voulut faire la grande dame et se crut de noblesse plus vieille que les Avalos; elle exigea un carrosse avec un cocher et un chasseur en livrée: comme elle était fort sotte, et par conséquent fort têtue, elle obtint tout ce qu’elle voulait. Depuis lors elle se fit voiturer tous les jours, trois heures durant, de Tolède à Mergelline: c’est toujours dangereux pendant les grossesses, aussi mourut-elle en donnant le jour à un fils, c’est ce qu’elle pouvait faire de mieux. Le petit Ruf, ainsi nommé parce que son parrain, percepteur des contributions directes et bon latiniste, avait les cheveux roux, fut élevé solitairement, dans la maison veuve, sous les yeux d’une bonne et d’un portier. La bonne, qu’on nommait Rose, bien qu’elle fût noire, bavardait toute la journée à la fenêtre; le portier, vrai Suisse de Fribourg, apprit à l’enfant à lire en français. Or, il y avait beaucoup de livres dans la maison; ces livres, tous prohibés, venaient de France; les caisses n’allaient pas tout droit aux librairies où la police aurait pu les surprendre et les confisquer, mais étaient déposées chez Scopone qui les ouvrait lui-même et en livrait peu à peu le contenu. Aussi avait-il toujours les poches de son paletot, des poches célèbres, bourrées de littérature: il n’en usait pas lui-même, faute de temps et aussi de goût, car il savait à peine lire, ou du moins ne comprenait, dans les manuscrits et les imprimés, que ce qui pouvait lui rapporter de l’argent. Si bien qu’à dix ans, le petit Ruf ne savait qu’Alexandre Dumas, Eugène Suë et le patois de Naples; le parrain latiniste trouva cette instruction insuffisante, et, sur son conseil, l’enfant fut envoyé à l’école, où il s’ennuya beaucoup.
Les maîtres, tous en soutane, malpropres et ennuyés, lui donnaient des coups de règle sur les doigts ou le tenaient à genoux une heure durant dans un coin, le bonnet d’âne sur la tête. Aussi, l’écolier prit-il en horreur les langues mortes dans lesquelles toutes les choses sensées ont été dites clairement. Pour se remettre en joie, il montait sur l’astrico (terrasse supérieure) de sa maison qui commandait Naples et la mer, du Vésuve au fort de l’Œuf; tout ce bleu qui, jaunissant ou rougissant au coucher du soleil, devenait verdàtre ou violet, donnait à ses yeux un régal de couleur et de lumière; il lisait alors Monte-Cristo ou les Mystères de Paris, et se trouvait parfaitement heureux.
Un soir, au théâtre des Florentins, où son père l’avait conduit et laissé (Scopone avait à voir des commis-voyageurs dans une auberge voisine) Ruf, alors âgé de quatorze ans, se trouva assis au parterre entre un homme chauve et un homme chevelu qui se disputaient. Ce dernier se disait romantique. Ce fut pour l’adolescent une révélation. Il apprit l’existence de quantité d’auteurs anglais, allemands, français même qu’il ne connaissait pas, et dès le lendemain, ayant trouvé chez son père les œuvres complètes de Victor Hugo, dans la contrefaçon compacte de Méline et Cans, il sauta sur cette proie avec une furie vorace. Au bout de huit jours il avait tout lu. La semaine suivante, il devint amoureux d’une jeune modiste française qui travaillait chez Cardon. Au bout du mois, la rencontrant dans la rue un carton sous le bras, il lui glissa cette strophe:
Hier la nuit d’été, dans sa blancheur de brune,
Était digne de vous, tant elle avait de lune;
C’est vous qui la rendez plus belle que le jour;
Fée aux savantes mains, sur le front des matrones,
Mêlant la paille aux fleurs, vous posez des couronnes,
Et dans mon cœur l’amour.
Un an après, il perdit son père qui lui laissa cinq cent mille ducats en rente de Naples; aussitôt la modiste, qui jusque-là s’était moquée de lui, le prit au sérieux; mais Ruf, ou plutôt don Ruf (car depuis lors on lui attribua le don), avait changé d’avis: il voulait voir le Nil jaune tacheté d’îles, Stamboul aux mille flèches se berçant dans la mer, comme une flotte à l’ancre qui dort; il voulait voir Erzeroum aux chemins pavés, les lis pâles de Damanhour, la molle Setiniah qu’en leur langage impur les Barbares nomment Athènes; il voulait aller de Janina à Tebelen sur les chevaux d’Ali-Pacha, visiter lady Esther Stanhope à Palmyre et traverser l’Hellespont à la nage comme Léandre et lord Byron. Mais Ali-Pacha était mort en1822, lady Stanhope en1839, l’Hellespont très houleux ne se prêtait point aux exercices de natation, don Ruf, au pied du Parnasse, fut dévalisé par des Klephtes à l’œil noir et il prit une ophtalmie au pied des Pyramides. Il alla se faire soigner au Caire où un habile praticien le retint trois mois dans un cabinet obscur. A quelque chose malheur est bon: il échappa ainsi aux événements de1848, et ne revint à Naples que le20mai, cinq jours après la mitraillade. On le mit bien en prison, parce qu’en ce temps-là on y mettait tout le monde et que la police ne s’expliquait pas bien pourquoi ce jeune homme avait voyagé. Mais il n’y resta que six mois; après quoi, sans l’avoir interrogé, on le relâcha par grâce. Il avait alors dix-sept ans.
Ce fut dans la prison qu’il connut l’abbé Simplice, enfermé avec lui pour avoir crié un jour: «Vive Pie IX!» Ce pontife passait alors pour un jacobin. L’abbé prit don Ruf en amitié, parce que le romantisme était encore dans de bonnes idées: il lui fit lire les Hymnes sacrées de Manzoni, la Morale catholique du même auteur et quelques ouvrages de dévotion. Le jeune homme devint tout à fait croyant; quand il fut rendu à la liberté, il alla tous les matins à la messe, et chaque soir à la brune il passait devant la prison pour voir l’abbé, toujours détenu, qui lui envoyait sa bénédiction à travers les barreaux. Vers la fin de1849, le doux prêtre fut relâché à son tour, parce qu’il était désormais permis de crier: «Vive Pie IX!» Le pontife ne passait plus pour jacobin. Depuis lors don Ruf ne quitta plus son père spirituel et songea très sérieusement à se faire prêtre.
Ce qui l’empêcha de donner suite à ce projet, ce fut une caisse de livres venant de Livourne et adressée à lui par un ancien client qui le prenait apparemment pour le successeur de son père. Cette caisse contenait les œuvres de Leopardi. Don Ruf lut dans une matinée les deux volumes, et courut les porter à l’abbé Simplice qui n’en comprit pas le premier mot: ce fut l’élève qui dut les expliquer au maître. Depuis ce moment le pauvre ecclésiastique fut dénimbé. Don Ruf se dit avec consternation:
«Comment ai-je pu me livrer si longtemps à un esprit si médiocre?» Et, s’enfermant dans la maison de son père qu’il habitait encore, il passait tout seul des journées entières, étendu sur un divan, à épeler les vers du sublime désespéré, tout en buvant des verres de limonade. Il faisait chaud, et don Ruf était très paresseux. Petit à petit, il s’enfonça dans des idées noires: «Je suis, se dit-il, donc je souffre.» Or, il se portait à merveille et n’était nullement, comme son poète, phtisique, hydropique et bossu. Il se disait encore: «La vie est un mal; la création, visiblement mauvaise, ne peut être l’œuvre d’un être intelligent et bon. C’est une force inconsciente et fatale qui l’a faite. Appelons cette force nature ou destin, peu importe, il n’existe rien au monde que la douleur et entre deux souffrances, une seule halte possible, l’ennui. La société est une ligue de coquins contre les honnêtes gens. Sers-la par dévouement, tu es un fou; sers-la par intérêt, tu seras une dupe, à moins d’être aussi misérable qu’elle, auquel cas tu ne mérites que le gibet. Que faire donc? Te tuer? Non pas. C’est indigne d’un philosophe. Jette sur la création un regard de mépris et attends en silence, dans une immobilité dédaigneuse, l’heure de rentrer dans le néant.» Sur quoi don Ruf allumait un cigare.
L’idée lui vint alors d’écrire un livre; il y pensa jusqu’au7septembre1860, le jour où entra dans Naples avec une poignée de chemises rouges, Garibaldi. Ce jour-là, don Ruf fit comme tout le monde: il descendit dans la rue et acclama l’Italie une, le roi national, le dictateur, etc.; il eut alors, comme il dit maintenant, son coup de folie. Cela dura quelque temps, il parla dans les meetings et apprit de beaux gestes en demandant Rome, Venise, Malte, la Corse, la Suisse italienne et le Tyrol. Ce qui le calma bientôt, ce fut la baisse de la rente et la hausse des taxes: on a beau être patriote, expessimiste et même ex-romantique, on n’aime pas à perdre son argent. Un jour qu’il s’en plaignait dans un café, un homme robuste qui l’écoutait, attablé devant une bouteille de bière, se mit à rire démesurément. Don Ruf fit un haut-le-corps; avec la barbe très noire qu’il avait laissé pousser et le chapeau calabrais qu’il portait sur l’oreille assez crânement, il ressemblait alors à un brigand d’opéra-comique.
–Est-ce de moi qu’on rit? demanda-t-il avec hauteur.
–Allons! ne vous fâchez pas, répondit l’homme robuste, et buvons ensemble: c’est le seul moyen de se connaître, et quand on se connaît, on ne se bat plus.
–Pourquoi? demanda don Ruf, encore fâché, mais déjà gagné par la cordialité de l’homme robuste qui, toujours allègre, lui répondit:
–Parce qu’il faut beaucoup s’estimer pour se battre. Asseyez-vous donc et buvez.
Don Ruf, qui n’avait jamais bu de bière, trouva cette potion détestable; le docteur, qui vit sa grimace, fit venir une bouteille de Falerne blanc, petit vin du pays, mêlé de sucre et d’alcool, qui délie la langue, Au troisième verre, les deux buveurs causaient amicalement de Leopardi.
–C’était un infirme et un difforme, dit l’homme robuste, et les femmes se moquaient de lui: de là son pessimisme. Il a découvert, après les anciens, que la vie ne vaut pas grand’chose, en quoi il n’a pas tort. Aucune philosophie n’a le sens commun, mais la plus folle est celle qui attriste. Le grand point est d’avoir un dada dans ce monde; moi, j’ai le mien, l’ichthyologie, qui me console de tout. Sur ce, vidons la bouteille.
C’est ainsi que don Ruf avait fait la connaissance du docteur Scharf. Le savant arrivait d’Allemagne, où il s’était lié très intimement avec un proscrit italien qui, vers1861, devint ministre de l’instruction publique. Appelé alors en Italie par l’ancien émigré, qui lui offrait une chaire, un hôpital, un laboratoire et le très peu qu’il faut, au pays du soleil, pour ne pas mourir de faim, le docteur s’était empressé d’y venir et avait choisi Naples à cause de la mer d’où il espérait tirer quantité de bestioles inconnues. Il y trouva tous les instruments voulus, un lit de fer, du macaroni qui ne le maigrit pas, et des pêcheurs gais qui, tout en le croyant fou, plongeaient pour lui jusqu’au sable. Le soir, il buvait de la bière qu’on vendait chez Kaflisch et qui était plus sure que celle de Munich. On ne lui a jamais connu qu’un ennui et un chagrin: l’ennui, c’était le voisinage de l’abbé Simplice, aumônier de l’hôpital; le chagrin, ce fut la guerre de1870qui le mit en colère. Aussi comme tous les Allemands honteux, depuis lors, s’est-il donné pour Alsacien, et il en a le droit, car il est originaire de Landau.
Don Ruf s’attacha fortement au docteur dont il lut les livres, ceux du moins qu’il put comprendre, et dont il adopta les opinions, celles du moins qui ne lui coûtaient aucun effort. Le docteur estimait qu’un homme valide doit se lever matin et travailler de dix à quinze heures par jour; don Ruf, qui sortait du lit vers dix heures, et qui n’écrivit jamais son livre, ne pouvait être de cet avis. Le docteur pensait qu’un galant homme doit manger tout son bien; don Ruf, qui craignait toutes les fatigues, même celles du plaisir, n’aurait jamais su comment dépenser en un an la moitié de ses rentes. En revanche, le disciple entra dans toutes les théories du maître sur le bon Dieu, la création, l’évolution, la sélection, particulièrement sur le célibat, recommandé par l’excellent Scharf à tous ceux qui n’avaient pas de temps à perdre. Don Ruf avait beaucoup de temps à perdre, il n’en fut pas moins un véhément apôtre du célibat. Tous les soirs, dans le café qui le retenait trois heures, il criblait les maris d’épigrammes et jurait ses grands dieux qu’il resterait garçon jusqu’au jour du jugement. Il ne croyait alors à aucun dieu ni à aucun jugement; mais ce sont des manières de dire. L’abbé Simplice, qu’il voyait quelquefois par habitude, et aussi par esprit de contradiction, car il s’efforçait de le scandaliser avec ses théories, l’exhortait également à ne pas se marier. «On vole au prochain, disait cet homme obligeant, les heures qu’on donne à la famille.» En quoi il était d’accord avec le docteur, ce qui arrivait souvent, bien que ni l’un ni l’autre ne voulussent l’avouer.
Cependant, don Ruf avait eu, vers1865, une faiblesse de cœur. Le cabinet de toilette où il passait une heure ou deux tous les matins, ouvrait sa fenêtre sur la terrasse d’une maison basse habitée par de pauvres gens; les locataires changaient d’année en année. Le4mai–c’est le jour où l’on déménage à Naples,–don Ruf assista de son observatoire à l’installation d’une lavandière très laide, accompagnée d’une jolie fille, qui, le jour même, sur la terrasse, se mit à repasser en chantant; aussi prolongea-t-il un peu sa toilette, et, comme la vieille était sourde, et par conséquent, parlait fort, il apprit bientôt que la jeune fille, appelée Mariannine, était sage, malgré sa bouche fraîche et ses dents blanches, mais qu’elle ne mangeait pas à sa faim. Il n’y avait guère au logis que du grain turc et des fèves. Le panier aux provisions, vidé en un clin d’œil, était resté sur la terrasse et avait l’air de demander l’aumône; don Ruf, qui avait bon cœur, y jeta le soir, sans être vu, un pain blanc, des oranges et quantité de petits gâteaux, puis, fermant sa fenêtre, à travers le trou du rideau, il épia gaiement la surprise de Mariannine. Il y eut à ce sujet une dispute; la vieille déclara que ce ne pouvait être qu’une tentation du diable, et peut-être n’avait-elle pas tout à fait tort, mais la jeune fille préféra croire que ces bonnes choses lui tombaient du ciel; elle les mangea donc avec beaucoup d’appétit et en toute innocence. Le miracle se répéta plusieurs fois (il s’en fait beaucoup à Naples); enfin, un soir, la vieille surprit le diable en flagrant délit de tentation: aussitôt elle lui cria des injures d’autant plus véhémentes qu’elle ne pouvait entendre les réponses, très douces, adressées à Mariannine par le mystérieux inconnu, dont la voix tombait du ciel.
–Qu’est-ce qu’il te dit? demanda la mère avec une rage de sourde.
–Il dit qu’il veut vous donner son linge à blanchir.
Ce n’était pas vrai; mais que celles qui n’ont jamais menti lui jettent la première pierre! Cette inexactitude fit tomber la colère de la vieille et inaugura des relations régulières entre la terrasse de la maison basse et la fenêtre de la haute maison. Don Ruf avait alors trente-deux ans et le cœur très chaud; Mariannine lui voulait du bien et acceptait volontiers, parce qu’elle était très gourmande, les sfogliatelle et les mustaccioli qu’il lui offrait journellement; mais elle ne consentit jamais à lui apporter son linge; c’était la vieille qui se chargeait de ce service avec un louable empressement.
–Mais elle n’entend pas mes ordres, objectait don Ruf.
–Donnez-les moi de là-haut, répondait Mariannine.
Des semaines, des mois se passèrent ainsi, tranquillement, gaiement; les causeries se prolongeaient souvent entre la terrasse et la fenêtre. La jeune fille chantait des chansons, contait des histoires, mangeait des gâteaux, mais ne permettait pas à don Ruf de l’appeler gioja mia (mon joyau ou ma joie). Elle se laissait tutoyer parce qu’elle était repasseuse, lui, patron et galant homme; mais elle ne lui aurait point donné sa main à baiser.
–«Cheste no nun cunvene (cela non, ça ne convient pas)», disait-elle. Un jour, en passant à Sainte-Lucie, devant la boutique du corallaro, il eut l’idée d’acheter pour Mariannine un gros chapelet en grosses boules de corail bien rouge (le corail rose, plus rare, était pour les étrangers). Elle le refusa tout net et quitta la terrasse.
–Mariannine! cria don Ruf.
–Allez-vous-en.
–Tu es en colère?
–Oui, Monsieur.
–Qu’est-ce que je t’ai fait?
–Vous me prenez pour une mauvaise femme.
–Parce que je t’offre un chapelet?
–Vous savez bien que nun cunvene.
–Il est béni par le Pape.
–La méchante idée ôte la bénédiction.
–Tu acceptes bien des petits gâteaux.
–Ce qui entre dans la bouche n’est pas péché, dit-elle avec énergie.
Don Ruf devint amoureux comme un écolier de seize ans. Dans un accès de désespoir, il alla pleurer chez le docteur Scharf, qui se moqua de lui intérieurement, mais s’efforça de ne pas trop le laisser paraître.
–Eh bien! dit-il à don Ruf, puisque vous aimez cette fille, il faut l’épouser.
–Mais le célibat que vous prônez tant?
–C’est l’état des sages. On ne prescrit pas de douche aux hommes qui se portent bien. Mais quand on a perdu la tête, il en faut passer par là. Le mariage est le remède indiqué contre l’amour… D’ailleurs, ajouta-t-il en prenant son air sérieux, c’est la seule chose à faire avec une honnête fille.
Don Ruf parut consterné du conseil; l’idée ne lui était pas encore venue d’offrir son nom à Mariannine.
Dans son trouble, il voulut avoir l’avis de l’abbé Simplice qui lui dit sans hésitation:
–Épousez-la. Le célibat est pour les saints, vous êtes un pécheur. A tout péché il faut une pénitence; le mariage est la pénitence de l’amour. D’ailleurs, ajouta-t-il comme le docteur Scharf (ces deux hommes, on l’a vu, arrivaient souvent aux mêmes conclusions), il n’y a pas d’autre chemin à suivre avec une fille honnête.
Don Ruf ne trouva rien à répondre; toutes ses théories étaient emportées par un coup de vent. Ne sachant que résoudre, il monta dans une carrozzelle et se laissa conduire où le cheval voulait, jusqu’à la pointe de Pausilippe. Alors seulement le cocher se retourna en disant:
–Signo’, addo’ jammo? (Monsieur, où allons-nous?)
–A la maison, répondit don Ruf, qui s’aperçut non sans étonnement, qu’il s’était laissé conduire à une lieue de la ville. Quand il fut rentré, il ouvrit sa fenêtre; Mariannine, sur la terrasse, repassait et chantait.
–Que dirais-tu, lui demanda-t-il, si l’envie me prenait de t’épouser?
Elle partit d’un grand éclat de rire.
III
L’ATAVISME
Table des matières
Mariannine eut beaucoup de peine à prendre au sérieux la proposition de don Ruf; elle lui dit vingt fois: «Vuje da vero dicite (dites-vous bien vrai)?» Puis elle se remettait à rire, un peu de joie, parce qu’au fond elle avait sa petite vanité de plébéienne, et qu’après tout n’ayant pas encore trouvé, bien qu’elle eût déjà seize ans, un homme selon son cœur, elle ne détestait pas le galantuomo (le monsieur) qui lui offrait sa vie, mais l’idée lui paraissait curieuse (curiusa), c’était son mot qui voulait dire bizarre et drôle. Elle demanda cependant à réfléchir et elle réfléchit un bon quart d’heure, gaiement, avec des éclats de rire qui lui auraient valu bien des questions si sa mère avait pu les entendre. D’un côté, sans doute, elle serait une dame et n’aurait plus à repasser que ses propres hardes; elle irait à la messe avec une belle robe et des souliers de satin. Puis elle mangerait à sa faim du macaroni tous les jours et de la pâtisserie. Quand elle aurait soif dans la rue, elle trouverait toujours dans son porte-monnaie (elle aurait un porte-monnaie) un demi-sou pour se payer en plein air un verre d’eau glacée blanchie par une larme de sambucine, ou encore une limonade, et elle y mettrait du sucre: elle en aurait toujours dans sa poche, c’est si bon! Oui, mais don Ruf avait deux défauts: il portait toute sa barbe et n’allait pas à la messe. Sur quoi elle s’endormit, et fit des rêves friands.
Le lendemain soir, Mariannine, qui n’avait pas consulté sa mère, de peur d’avoir la main forcée, posa ses deux conditions.
–D’abord, dit-elle, vous couperez votre grosse barbe.
–Je couperai ma barbe, répondit don Ruf qui comptait bien la laisser repousser au prochain hiver.
–Et puis vous irez à la messe…
–Mais je n’y crois pas…
–Qu’est-ce que ça fait?
Don Ruf pensa qu’il y avait plus de trois cents églises à Naples, et que d’ailleurs, quand il aurait rasé sa barbe, on ne le reconnaîtrait pas. C’est pourquoi il céda aussi sur l’article de la messe, et obtint le consentement de la fille et celui de la mère; ce dernier ne fit pas un pli. Il lui fut permis de descendre sur la terrasse et de serrer autant qu’il voulut les mains de Mariannine, rien de plus, car on est très convenable en ce pays de soleil, au moins avant le mariage; après, je ne sais pas.
Oui, mais le monde! Don Ruf avait tant parlé, dans les lieux publics, contre le plus sacré des liens, le trouvant médiocre et bourgeois, bien plus: garde national,–c’était son épithète la plus sarcastique, –qu’il craignait les railleries de ses amis. Puis la mésalliance indignerait tous les oncles, les tantes, les cousins, les cousines surtout, particulièrement les vieilles, du côté paternel. Que faire?
–Je serai pendant six mois, se dit don Ruf, la risée de Naples. Tout le café me fera les cornes, toute la famille me tournera le dos.
Il lui vint une idée et il la soumit adroitement à l’abbé Simplice.
–Le mariage, lui demanda-t-il, est un acte religieux?
–Assurément, répondit l’abbé.
–Donc l’acte religieux suffit devant le ciel.
–Indubitablement, mais devant la loi civile…
–Ce n’est pas votre affaire. Voulez-vous gagner mille ducats pour les pauvres?
–Pour les pauvres, de bien grand cœur, si je les gagne honnêtement.
–Mariez-nous, Mariannine et moi, dans une petite chapelle domestique. sans que le gouvernement en sache rien., /
–Mais c’est un délit.
–Ce n’est pas un péché…
–Et il y a des peines…
–Puisque le gouvernement n’en saura rien.
–Vous tenez donc à vous cacher?
–Nullement, je tiens à éviter les cérémonies. Tous ces papiers qu’il faut, c’est l’ire de Dieu, Notre âge est impatient, abbé très cher; vous ne comprenez pas cela, vous qui êtes un saint, mais vos pénitents et vos pénitentes ont dû vous le dire. Enfin voici mon dernier mot: Si vous ne nous aidez pas, vous l’aurez sur la conscience; mais nous nous passerons de l’Église comme de l’état civil. Est-ce que je m’explique bien?
L’abbé, qui vit encore, a un défaut, grâce auquel il a commis beaucoup de sottises et gardé toute sa foi, il n’aime pas à réfléchir. S’il avait réfléchi un moment, il n’eut pas contenté don Ruf, mais il fut peut-être devenu schismatique. Il ne vit d’emblée dans le service qu’on lui demandait, qu’un crime abominable à empêcher et mille ducats à donner aux besoigneux; or, il y a toujours eu beaucoup de misère à Naples. C’est ainsi que, par dévotion et par charité, il maria religieusement un athée qui esquivait la loi. On voit d’étranges choses dans ce monde!
Mariannine et sa mère, ignorant les lois civiles, acceptèrent cette bénédiction quasi-clandestine dans une chapelle fermée au public, et don Ruf qui avait coupé sa barbe, alla cacher son bonheur à Vico, entre Castellamare et Sorrente: il y a là un château couché dans la verdure au frais de l’ombre et de la mer. Mariannine y fut bien heureuse: elle y trouva des fruits, des huîtres, du poisson plus qu’on n’en pouvait manger, des ânes surtout, oh! les ânes! Cela dura trois mois: c’est rare, trois mois de plein bonheur. Puis les feuilles tombèrent et les pluies de novembre défoncèrent tous les chemins; il fallut revenir à Naples et se cacher dans un quartier éloigné autour de Santa-Maria in Portico, au fond d’une impasse, car don Ruf tenait toujours à dissimuler son bonheur. L’abbé seul le savait, et l’abbé avait intérêt à se taire. Alors Mariannine s’ennuya. Dans le voisinage elle ne connaissait personne; sa famille et ses amis logeaient près du port. Elle fit venir sa mère auprès d’elle et peu à peu la vieille, qui se disait sacrifiée, devint la maîtresse de la maison. Quand sa fille riait avec don Ruf, elle fondait en pleurs, prétendant qu’on se moquait d’elle; on était tenu de causer à tue-tête pour ne pas l’exclure de la conversation. Le soir elle ne voulait pas aller se coucher, et elle exigeait qu’on lui tînt compagnie. Mariannine lui passait tous ses caprices: le sentiment filial, à Naples, est une dévotion. Un à un, les parents, les amis revinrent, des pêcheurs, des portefaix, avec leurs femmes et leurs sœurs; c’était un peu loin, mais tous voulaient faire honneur au sort de Mariannine. Un marmiton, frère cousin (cousin germain) de la jeune femme, s’établit comme cuisinier dans la maison. Dès lors table ouverte; don Ruf trouva l’emploi de son argent; il le donna sans murmurer, parce qu’il n’était pas ladre, mais avec étonnement, parce qu’il n’était pas habitué à dépenser. En compensation, il laissa repousser sa barbe et n’alla plus à la messe. Petit à petit, il devint étranger dans sa famille; tout le monde lui disait vous, même Mariannine; on l’appelait le signor et le patron. Quand il rentrait le soir, il trouvait quelquefois vingt personnes attablées chez lui; on l’invitait alors à souper, en lui disant en toscan napolitain: favourichque! D’où il résulta qu’il reprit sa vie de garçon et se réinstalla dans son ancien logis qu’il avait gardé, en y laissant les meubles: c’était toujours son domicile légal. Le soir, au café, il pérorait, p rèchant l’athéisme et se vengeant sur le bon Dieu de ses mésaventures, puis il allait bâiller une heure au théâtre Saint-Charles, et retournait dans sa solitude en fumant un douzième cigare; le matin, de son cabinet de toilette, il regardait mélancoliquement la terrasse, où Mariannine ne chantait plus. De loin en loin, les jours de pluie, il lui faisait une visite, espérant la trouver seule, parce que les Napolitains, même ceux du peuple, ne sortent pas quand il pleut. La vieille était toujours là, mais il l’endormait avec du rosolio, liqueur douce. Il disait alors à sa femme, d’une voix tendre: «Me veux-tu du bien?» Et elle répondait avec soumission: «Oui, Monsieur.»
Don Ruf était très paresseux, très pacifique, la vieille lui faisait peur et il voulait la tranquillité dans la maison. Tout ce qu’il avait d’audace et d’énergie était dans sa tête. Aussi devint-il féroce, en paroles, quand éclata la guerre de1866: Ah! si c’était lui qui eût commandé à Custozza et à Lissa. Les généraux, les amiraux étaient des traîtres; il fallait détrôner Victor-Emmanuel. Pour le calmer, on lui donna Venise, mais il voulut Rome. Et comme une petite fille lui naquit le jour même où les Autrichiens durent quitter les lagunes:
–C’est Rome, s’écria-t-il, qu’il faut l’appeler.
L’abbé Simplice fit des objections: le nom de Rome n’était pas sur son almanach: pourquoi pas Romaine?
–Va pour Romaine, dit don Ruf, sans penser que ce nom-là était catholique beaucoup plus qu’italien. L’enfant, que le père et la mère accueillirent avec transport, eût pu resserrer entre eux le lien relâché, sinon rompu, mais l’enfant fut pour la vieille. Elle le tenait dans ses bras du matin au soir et ne permettait pas à don Ruf de l’approcher. Si bien que le pauvre homme déserta de nouveau la maison, sans se plaindre, mais devint au dehors si hargneux dans la discussion, qu’il inspira des inquiétudes au docteur Scharf.
–Mon ami, dit le savant, vous me faites de la peine. Est-ce que vous seriez marié par hasard?
–Moi? quelle idée! bougonna don Ruf qui ne voulait ni dire vrai, ni mentir.
–Si vous n’êtes pas marié, reprit le docteur, vous êtes malade d’oisiveté. J’ai connu bien des gens qui en sont morts. Faites donc quelque chose: où en est votre livre?
–Il est là, répondit don Ruf en se frappant le front.
–Il y restera toute votre vie, puisque vous êtes trop paresseux pour écrire, essayez donc d’une autre distraction: voyagez.
–Où voulez-vous que j’aille?
–A Paris, si vous voulez; il y aura cette année une exposition.
Don Ruf partit pour Paris au printemps de1867. Comme il craignait de passer par Rome, où le pape, qui régnait encore, ne devait pas l’aimer, il s’embarqua pour Marseille, en quittant sa femme qui lui souhaita bien tranquillement un bon voyage et un heureux retour, et son enfant qui jeta les hauts cris quand il voulut l’embrasser. Quant à la vieille, elle se contenta de lui dire: Salute a nuje, ce qui ne signifie pas absolument «tant mieux pour nous!» mais quelque chose comme: «ça nous est bien égal». L’abbé Simplice était chargé d’apporter de l’argent à Mariannine (il avait à cet effet un crédit ouvert chez un banquier); comme elle ne savait pas écrire, il écrirait pour elle.
A Marseille, don Ruf prit un train du matin et monta dans un wagon où une vieille femme l’empêcha de fumer, ce qui lui donna le mal du pays; pourquoi diantre avait-il quitté Naples? cette mélancolie dura jusqu’à la gare de Plassans. Là, un groupe de jeunes gens allègres, verbeux, qui tous fumaient, monta dans une voiture de troisième classe. Don Ruf descendit en toute hâte et alla s’asseoir au milieu d’eux. C’étaient des hommes de lettres dont les uns n’avaient pas fait d’études, et les autres avaient manqué leur baccalauréat; ils partaient pour Paris dans l’intention de refaire l’éducation du public; ils comptaient de plus gagner beaucoup d’argent et devenir célèbres. Ils disaient entre eux quantité de polissonneries entremêlées de considérations sur l’atavisme; leur intention évidente était «d’épater» don Ruf, qui les «épata» eux-mêmes en entrant sans discussion dans leurs idées; il prit feu pour leur atavisme et leur offrit du vin de l’Ermitage (il y en avait encore) à la gare de Lyon. A Paris, il descendit avec eux dans un petit hôtel du quartier Latin et les suivit dans leurs recherches, en fiacre, car il ne savait pas aller à pied; c’était lui qui payait. Que cherchaient-ils donc? Le Louvre, Notre-Dame, la Sorbonne ou le palais de l’Exposition qui venait de s’ouvrir? Point du tout; comme Diogène, ils cherchaient un homme. Ils allèrent d’abord le demander à Montparnasse, puis aux Batignolles, dans un pavillon au fond d’un jardin; on ne les reçut pas, on leur dit: «Il travaille.» A la treizième visite, on leur dit: «Il vous attend.» Dès la première poignée de main, don Ruf sentit que c’était fini, que sa vie était prise.
Cependant l’abbé Simplice et le docteur Scharf se rencontraient tous les jours au chevet des malades et se gardaient bien d’échanger le moindre mot. Le docteur n’en était pas moins inquiet, ne sachant à qui demander des nouvelles de don Ruf, qui ne donnait pas signe de vie. Il pria un jour un assistant de questionner l’abbé sur ce point, «mais adroitement, sans me nommer, ajouta-t-il, prenez-y bien garde!» L’abbé ne savait rien, ne recevant jamais que des billets d’affaires; il ne put fournir d’autre indication que l’adresse de l’absent. Cela suffisait au docteur, qui se hâta d’envoyer à Paris quelques points d’interrogation. Plusieurs mois après il reçut la lettre suivante:
«Mon cher, je tiens mon livre. J’ai un beau sujet, l’atavisme, et je suis définitivement enrôlé dans l’école naturaliste. J’avais trop trempé dans la mixture romantique; je plantais des plumets au bout de mes phrases, je me drapais dans la chinure brouillée des oripeaux. J’avais l’effarement et le détraquement des coups de folie. Aujourd’hui je n’admets qu’une chose, la Science; je cherche le document humain. A cet effet, je visite les Halles dont les toitures ont un aspect saisissant: on dirait un entassement de palais babyloniens empilés dans le grandissement de la nuit tombante. L’esprit humain a passé successivement par le sentiment, la raison et l’expérience, le moment est venu d’expérimenter. Je rêve une immense nature morte. L’atavisme est l’explication de tout. C’est la fatalité du sang qui s’affirme. Tout ce qu’on appelait autrefois péché originel, prédestination, etc., n’est plus surnaturel et irrationnel; cela suinte de génération en génération, de veine en veine; il n’y a ni vertu, ni vices, il n’y a qu’une hérédité de tempéraments. Voilà mon livre. Le temps est doux; la Seine qui coule au bas de ma maison sort de là-bas, du rêve, pour venir à moi, dans son gonflement puissant, qui s’épanouit. Un gros bateau de charbon trop chargé dort lourdement sur l’eau noire.»
Le docteur répondit courrier par courrier:
«Mon pauvre don Ruf, vous subissez en ce moment l’influence d’un homme d’esprit qui vous tient pour une bête. Votre atavisme est un lieu commun. Les maladies héréditaires étaient connues avant le déluge; la pire de toutes est la vie, dont tout le monde mourait déjà cent ou mille siècles avant le père Adam. Vous expliquez tout par l’hérédité, ce n’est pas bien neuf; il y a longtemps qu’on a dit que l’homme est une résultante. Le difficile est de déterminer scientifiquement de quoi on résulte, sans tomber dans les conjectures et les imaginations. Là-dessus vous ne trouverez de documents ni dans les toitures des Halles, ni dans les bateaux de charbon; tâchez d’abord de vous étudier vous-même. C’est encore dans cette étude que vous vous tromperez le moins, si vous y mettez de la bonne foi. Votre père, m’avez-vous dit, était un négociant très actif; votre mère, une femme d’humble naissance qui aimait à se mettre in fiocchi, vous êtes très paresseux, point marchand du tout, vous n’avez rien de plébéien et vous ne tenez pas à faire figure; ce qui vous a fait tel que vous êtes, ce n’est donc pas la fatalité du sang. Auriez-vous eu quelque aïeul dans un hospice d’aliénés? C’est une recherche à entreprendre; cependant, moi qui vous parle, j’en ai eu deux, complètement fous, un bisaïeul paternel et une tante maternelle qui vit encore, cependant j’ai l’esprit sain, relativement à vous. Croyez-moi, mon ami, ne vous lancez pas dans cette physiologie où vous n’entendez rien; la physiologie des gens de lettres, c’est encore de la métaphysique, c’est-à-dire du doigt dans l’œil. Et par saint Ruf, votre patron, ne dites plus: la Science. La Science, je n’ai jamais su ce que c’était. Je ne connais que les sciences; il ne suffit pas de toute une vie pour en étudier une seule et la faire avancer un peu; c’est bon pour nous qui ne perdons pas notre temps à décrire la Seine sortant du rêve. Je vous parle tout franc, parce que je ne vous tiens pas pour un sot; ce qui vous a détraqué, comme vous dites, ce n’est pas l’hérédité, ce ne sont même pas les milieux, car, sauf l’abbé Simplice, qui ne vous a mystifié qu’un instant, et moi qui n’ai pu vous remettre d’aplomb, vous n’avez connu presque personne. Ce sont les livres, plus dangereux qu’on ne croit: les romantiques d’abord, puis les pessimistes, aujourd’hui les naturalistes; tâchez de ne plus lire pendant quelques années; c’est le meilleur moyen pour vous de revenir à la raison.»
Cette lettre ébranla don Ruf qui alla pourtant la montrer à qui de droit. Il lui fut répondu:
–Ce docteur Scharf est un érudit; il n’entend donc rien à la Science.
Depuis lors, et pendant plusieurs années, on n’eut plus de nouvelles de don Ruf. L’abbé Simplice lui écrivit de loin en loin, à une nouvelle adresse inconnue au docteur, mais ses lettres n’obtenaient plus de réponse. Un soir, l’excellent Scharf, qui aimait le peuple, le trouvant bon et gai, buvait en plein air à Pausilippe un verre d’Asprino, avec un pêcheur qu’il employait, quand un cri perçant lui fit tourner la tête. Une jeune femme se débattait en proie à une crise de nerfs. Il lui jeta cavalièrement à la tête le contenu d’un pot d’eau qui la calma sur-le-champ, puis il lui demanda pardon de la liberté grande. Cette femme était Mariannine qui soupait à la taverne avec sa famille; elle venait de voir Romaine debout sur un des montants de la tonnelle et elle avait pris peur.
Elle se calma si l’on veut, mais sa langue allait grand train, battait un peu la breloque. En moins d’un quart d’heure, le docteur sut tout ce que nous savons et même beaucoup de choses que nous ignorons encore: les conséquences du changement de vie, surtout depuis le départ de don Ruf. Mariannine avait cessé de travailler et, par conséquent, de chanter: elle se levait tard, se couchait après minuit, se nourrissait de sucre et de fortes épices, engraissait à vue d’œil et ne dormait pas bien. Elle avait des cauchemars, surtout dans la matinée, se réveillait en sursaut avec des cris qui agitaient le voisinage; sa mère, à cinquante ans, avait eu des attaques d’épilepsie; elle-même des convulsions quand elle faisait ses dents. La moindre chose l’effrayait, elle croyait toujours que c’était le diable. Le soir elle regardait sous son lit avant d’y monter. Son humeur, si égale autrefois, changeait d’heure en heure; tantôt, sans raison, d’une gaieté folle, elle avait aussi, Dieu sait pourquoi, des crises de larmes et pleurait sans chagrin comme elle riait sans plaisir. Un jour elle mangeait l’enfant de caresses, le lendemain elle ne la regardait même pas. Souvent, à l’église, elle avait des extases muettes. Un soir, en pleine rue, elle avait pris tout à coup le grand galop, affirmant que derrière elle quelqu’un était sorti de dessous terre et marchait sur ses talons. Cependant (le docteur le lui fit dire) elle était restée sage, non seulement parce qu’elle avait peur du diable, mais aussi parce que les hommes lui déplaisaient.
–J’ai compris, pensa l’excellent Scharf, il faut que le mari revienne..
Et très doucement, il parla de don Ruf à la jeune femme, insinuant que si ce brave homme prolongeait son absence, tous les torts n’étaient peut-être pas de son côté; qu’une femme devait aussi quelque chose au père de son enfant: avant tout lui rester fidèle et aussi faire un pas vers lui pour qu’il revînt. De plus, elle devait travailler, se lever tôt, se promener à pied et prendre des bains d’eau douce. Mariannine ouvrit de grands yeux; c’était à peu près ce que lui avait dit une heure auparavant le bon Simplice. Seulement l’abbé parlait au nom de la foi, le docteur, de la bonne foi; voilà pourquoi ils ne pouvaient pas se souffrir.
Le lendemain, les deux hommes, chacun de son côté, écrivirent à don Ruf pour le rappeler à Naples, l’un invoquant la religion, l’autre la sagesse. mais tous les deux s’appuyant, en somme, sur les mêmes raisons d’honnêteté. Tous les deux invoquèrent, de plus, des motifs de prudence: c’était en1870, et Paris allait être cerné par «les barbares», écrivait le docteur Scharf; l’abbé Simplice écrivait: «par les païens». Tous deux étaient d’accord même en ceci qu’ils détestaient la Prusse. Les deux lettres arrivèrent ensemble deux jours trop tard et furent envoyées à Berlin, où on les lut sans intérêt. Pendant le siège, le docteur et l’abbé pensèrent souvent ensemble, en soignant les mêmes malades, à don Ruf, qui devait souffrir du froid et de la faim, mais ils ne se parlaient pas. Mariannine aussi, grâce à eux, finit par s’intéresser à son mari; tous les deux, séparément, allaient la rassurer plusieurs fois par semaine, et, pendant le bombardement, tous les jours.
IV
LES DOCUMENTS HUMAINS
Table des matières
Après le siège, l’abbé écrivit de nouveau à Paris, pas de réponse; le docteur, très inquiet parce qu’il s’était attaché à Mariannine et voulait lui faire du bien, se rendit chez elle un soir et lui annonça qu’il partirait le lendemain pour la France. Le lendemain, en effet, il prit le premier train de Rome: on pouvait passer par là sans craindre de tracasserie, parce que le pouvoir temporel du Pape était depuis plusieurs mois confiné au Vatican. A peine installé dans le compartiment qu’il avait choisi, le docteur y vit entrer l’abbé Simplice.
Aussitôt trois Napolitains quittèrent la voiture: on sait que tous les prêtres ont le mauvais œil et qu’il faut les éviter en voyage; le moindre malheur qu’on puisse craindre en leur compagnie, est un déraillement.
Le docteur suivit le mouvement, bien qu’il ne crut pas à la jettature. Il remonta dans le wagon le plus éloigné en se disant:
–Patience! Cet intrigant doit ce soir s’arrêter à Rome, où il baisera la mule de son chef.
Le docteur se trompait, il retrouva son homme à la gare de Florence. Le pauvre abbé, très myope et cherchant son chemin, ahuri par l’émotion du premier voyage, assourdi par le roulement des roues, le hoquet, le sifflet de la machine, effaré par le tumulte, l’encombrement du quai, tâtonnant, trébuchant, se heurtant contre les ballots et les brouettes, finit par se glisser entre les jambes du docteur qu’il prit à bras-le-corps, non sans lui marcher sur les pieds.
Alors seulement il le reconnut et, reculant d’horreur, alla se cacher dans un fourgon entre deux caisses: on ne l’y retrouva qu’à Bologne où on le prit d’abord pour un voleur.
Les deux voyageurs se rencontrèrent encore à Turin, à Modane, où le hasard les mit l’un près de l’autre pendant l’inspection des douaniers; à Culoz, où ils furent forcés d’échanger quelques mots parce qu’au buffet l’abbé, par mégarde, s’était assis sur le chapeau du docteur. On dîna le soir assez tard, à Mâcon; le bon Simplice ne parut pas à la table commune.
–A la bonne heure! pensa l’autre, il est donc arrivé à sa destination, m’en voilà délivré!
Et le docteur, qui jouait de la fourchette, arriva lestement à l’omelette soufflée dont le buffet de Mâcon régalait volontiers les voyageurs. Tout à coup un homme éperdu, ruisselant de sueur, vint s’asseoir auprès de lui: c’était l’abbé qui depuis une demi-heure au moins, son sac à la main, son parapluie sous le bras, avait couru en tous sens, d’un bout à l’autre de la gare. Il ne savait pas le français; pourquoi donc les employés n’entendaient-ils pas l’italien?
Enfin à Paris, où il arriva de grand matin, le docteur poussa un cri de délivrance. En passant devant l’abbé, qui était en conférence avec un portefaix, il surprit un seul mot de la conversation: rue de la Condamine. Il héla aussitôt un cocher qui accourut:
–Savez-vous, lui demanda-t-il, où est la rue de la Condamine?
–Oui, bourgeois, répondit le cocher.
–Eh bien! conduisez-moi vite à l’autre extrémité de Paris.
Le cocher partit pour l’Observatoire; il y avait alors, non loin de ce monument, une petite auberge où un homme peu exigeant pouvait coucher. Une heure après le docteur battait le pavé de Paris à la recherche de don Ruf. Il eut l’idée d’entrer chez un libraire auquel il demanda une adresse.
–Rue de la Condamine, répondit le libraire après avoir consulté un dictionnaire volumineux.
–Rue de la Condamine! s’écria le docteur en pâlissant. Est-ce qu’il y aurait vraiment des puissances occultes?
Il alla pourtant à l’adresse indiquée; le pavillon était désert et le jardin fermé; un voisin lui apprit qu’avant le siège on était parti pour Marseille. Il télégraphia aussitôt à Marseille, la réponse quoique payée se fit attendre plusieurs jours et n’arriva pas de Marseille, mais de Bordeaux: elle apprit au docteur que don Ruf allait s’établir à Castelsarrasin, comme chef de cabinet à la sous-préfecture. Les hommes d’esprit se trompent aussi souvent que les badauds, parce qu’ils n’admettent que les choses vraisemblables. Le docteur crut donc à une mystification et il eut tort. Don Ruf avait bien effectivement émigré à Marseille avant le siège; il y était devenu le principal actionnaire d’un petit journal à un sou, la Marseillaise, tiré d’abord à dix mille exemplaires, puis, faute d’outillage, réduit à languir et à périr. Après le siège, il s’était transporté à Bordeaux où il avait déjeuné, dîné même, avec un délégué du gouvernement de la Défense nationale, et il venait bien réellement d’être attaché, comme chef de cabinet, au nouveau sous-préfet de Castelsarrasin.
Le docteur resta donc à Paris où, tout en poursuivant ses recherches, il visitait nos établissements scientifiques et donnait des bons conseils aux directeurs. Comme il se disait Alsacien (et il l’était historiquement), il se fit beaucoup d’amis, malgré son accent de Bavière rhénane, et il étonna tous ses confrères, un peu par sa science, beaucoup parce qu’il n’était pas décoré. Cependant ses recherches n’amenaient aucun résultat, car habitué à se tirer d’affaire tout seul, il n’avait pas voulu s’adresser à la légation d’Italie, encore moins à la police. Enfin, un jour que, trépignant d’impatience, il usait ses bottes sur le boulevard, il aperçut deux hommes qui descendaient la Chaussée-d’Antin et qui avaient l’air de se disputer. C’était lui et l’autre. L’autre, l’intrigant, le jésuite, l’ennemi, l’abbé, lui partout, lui toujours.
Comment donc le doux Simplice avait-il retrouvé son ami? Mon Dieu! le plus simplement du monde. De la rue de la Condamine, où avait logé don Ruf, on avait envoyé le prêtre à Marseille, et le prêtre y était allé, bien qu’il n’eût plus d’argent: les gens d’Église, les Napolitains surtout, en trouvent toujours. De Marseille on l’avait renvoyé à Bordeaux, où, dès son arrivée, en passant sur le port, il entendit partir à trois pas de lui un de ces jurons qui n’ont pas de sens et qu’on n’entend qu’à Naples:
–All’aria toja! criait don Ruf.
Ils tombèrent aussitôt dans les bras l’un de l’autre: les Napolitains s’embrassent partout. Puis ils commencèrent à se disputer; don Ruf ne voulait pas revenir à Naples. Il s’était fait naturaliser Français, et se devait à sa patrie nouvelle. Dans ce moment surtout, après l’année terrible, elle avait besoin de lui.
–Je veux porter ma méthode, dit-il à l’abbé, dans un nouveau champ d’observation. Cette politique, antre obscur où grouillent tant d’ambitions visqueuses, dans l’enténèbrement du chaos, pourquoi n’y pas épandre à flots l’irradiation de la Science? Ou la république sera naturaliste ou elle ne sera pas. Je vais à Castelsarrasin; je suis chef de cabinet à la sous-préfecture.
Don Ruf n’alla pourtant pas à Castelsarrasin, parce que le sous-préfet avait changé d’idée, et revint à Paris avec l’abbé Simplice qui le sermonna tout le long du chemin.
–Vous avez une femme et un enfant, lui disait-il.
–Je me dois à la Science.
L’abbé cependant, tenace comme sa foi, revint tous les jours à la charge, et la discussion, commencée à l’avenue de Clichy, avait continué jusque sur le boulevard, le jour où le docteur s’y promenait tout seul en trépignant d’impatience.
–Non, non, encore non! criait don Ruf en tournant à droite…
–Mais écoutez, ami cher…
–Je vous ai dit que non. Suffit à présent!
–Votre femme, votre enfant…
–Allez vous faire frire!…
Cela dit, don Ruf tourna le dos à l’abbé et se trouva face à face avec le docteur qui marchait derrière eux.
–Ah! vous voilà, lui dit-il. Vous venez à propos. Délivrez-moi de ce maudit crabe.
Et embrassant le docteur en plein boulevard, il l’entraîna dans un café. Il ne se doutait pas que le savant était venu à Paris pour lui, comme le prêtre, avec l’intention de le ramener au bercail. Aussi répétait-il avec tendresse:
–Cet excellent Scharf! Que je suis heureux de vous revoir.–
–Vous n’avez donc pas reçu ma lettre?
–Quand donc m’avez-vous écrit?
–Avant le siège. Je vous disais, mon ami, que je sais vos petites affaires de famille. J’ai vu votre Mariannine et votre Romaine…
–Vous aussi! cria don Ruf, qui voulut se sauver; mais le docteur le retint, et le docteur était le plus fort, d’esprit comme de poigne; acculé au mur, le naturaliste ne trouva bientôt qu’une objection désespérée: les documents humains.
–Et pardieu! des documents humains, vous en trouverez partout, même à Naples.
–Il n’y en a qu’ici, déclara don Ruf.
Pour le prouver, il fit venir une voiture et conduisit le docteur rue de la Condamine, à la fenêtre d’une maison d’où l’on voyait un pavillon et un jardin contenant un grand arbre et plusieurs petits. Dans ce jardin, un homme vêtu d’un tricot et. d’un pantalon couleur de terre, était en train de construire une cabane pour ses poules et ses lapins.
–Voilà, dit don Ruf, en montrant l’homme, la cabane, les lapins, les poules, le pavillon, le grand arbre et les petits, voilà où on trouve des documents humains, pas ailleurs.
Le docteur haussa les épaules et se mit à regarder le logement du Napolitain. Il y avait une grande table couverte de livres ouverts: un de ces livres était un Traité du Sublime, où il était question de liqueurs fortes; un autre était un Dictionnaire de la langue verte; un autre était l’Imitation de Jésus-Christ. Le docteur vit encore un Traité de l’hérédité naturelle, une Histoire du coup d’État, plusieurs catalogues de plantes rares, une Dissertation sur les fromages, une Liturgie romaine, les Souvenirs d’un valet de chambre, des planches d’anatomie, des menus de grand dîner, un prospectus de parfumeur, un missel, des photographies gaillardes. Le docteur se mit en colère et, avec ce froncement de sourcils qui faisait peur à tout le monde:
–Voilà donc, rugit-il, vos documents humains!
Pendant ce temps, à Naples, Mariannine s’agitait beaucoup, et la none (la grand’mère) prenait la petite fille en grippe. Autrefois, avant que l’enfant pût marcher, la none l’avait regardée comme un chef-d’œuvre, qu’elle tenait empaqueté l’hiver dans un ballot de linges multicolores: toutes les vieilles nippes y avaient passé. En été, elle la montrait nue aux amis: on n’avait jamais rien vu de si blanc, de si dodu, même au Palais-Royal. Et quelle intelligence! La petite faisait à tout le monde de ces grimaces convulsives qu’on appelle des risettes; elle avait alors une fossette à la joue gauche; c’était à pleurer d’admiration. Un jour, miracle! elle eut aussi une fossette à la joue droite: toutes les perfections et un cœur! Quand elle venait de grignoter un biscuit, elle le tendait, encore tout mouillé, à la none. Elle criait bien quelquefois et tâchait d’égratigner, mais c’étaient les dents. Puis elle montrait déjà du goût pour les arts: quand on lui chantait la Nina-Nonna (la berceuse que savent toutes les nourrices), elle accompagnait le chant d’une plainte continue sur une seule note, toujours juste, qui petit à petit allait s’assoupissant (comme eût dit don Ruf), et bientôt rompue, trémulante, en vibrations de plus en plus molles, vaguement, expirait. C’était superbe. La vieille se pâmait d’aise; quant à la mère, elle n’était là que pour faire la nourrice, occupation qui dura vingt-cinq mois; à la fin, la petite quittait le sein pour monter sur la table et vider les plats et les verres. Elle s’était ainsi sevrée toute seule; on n’avait jamais rien vu de pareil.
Elle n’en était pas moins devenue insupportable, surtout avec la none qu’elle méprisait. Ce sentiment éclata le jour où elle put faire preuve d’indépendance. Jusque-là, vers son quatorzième mois, elle avait été menée à la lisière par la none, mais la none, hélas! n’était plus forte, et Romanelle, comme on l’appelait encore (ou Manelle, ou Nelle, ou Nelloutche) tirait, tirait!… Un jour elle tira tant que la none, en poussant un grand cri, laissa échapper la lisière. Nelloutche tomba sur ses pattes de devant, mais se releva bientôt, en se tenant aux pieds d’une chaise, puis, se lançant dans le vide, fit quatre ou cinq pas toute seule, jusqu’au bras d’un fauteuil qu’elle atteignit triomphalement. La none, épouvantée, se précipita sur elle et voulut la reprendre, mais l’enfant, poussant des cris qu’on entendit jusque dans l’église, se débattait comme si on eût voulu l’étrangler. Et, en se débattant, elle répétait des mots que lui avait appris la none:
–No, no, aaaté (non, non, va-t’en).
A partir de ce jour, elle ne voulut plus de lisière et ne permit à personne de la porter. Si on l’eût laissée faire, elle serait allée se promener toute seule à la Villa Reale. Un dimanche, en revenant de la messe, Mariannine la surprit à plat ventre sur l’escalier, s’évertuant à descendre; la vieille dormait dans un fauteuil, s’étant accordé le matin un petit verre de rosolio. Il s’ensuivit une querelle où la none, chargeant sa fille d’invectives, répétait éperdument:
–Tu avais bien besoin d’aller à la messe!
On acheta le lendemain une cage d’osier en forme d’entonnoir renversé, prison mobile où l’on enferme les marmots qui veulent courir trop vite et trop tôt; ils sont forcés alors de marcher comme les escargots, en traînant leur coquille. Mais Nennelle–on l’appelait aussi Nennelle–ne voulut jamais entrer dans ce meuble, et la none lui donna raison. Depuis lors on n’eut de repos au logis que lorsque l’enfant dormait, encore fallait-il la veiller, parce qu’elle avait des réveils brusques. Mais de jour en jour elle devenait plus forte et plus agile, si bien que la none ne put bientôt plus la retenir ni la rattraper. Nelloutche alors, ayant appris à monter sur les chaises, et par conséquent à ouvrir les portes, descendait dans la rue quand sa mère était chez le marchand de gâteaux ou le marchand d’épices; l’enfant s’amusait surtout les jours de pluie, quand elle pouvait mettre les mains dans la boue et les pieds dans le ruisseau. Mariannine, qui avait du jugement pour trois les jours où elle n’en manquait pas pour elle-même, s’avisa que sa fille était mal élevée et s’en plaignit à l’abbé Simplice, qui visita toutes les écoles des environs. L’une de ces écoles était tenue par une Allemande, qui tâchait de germaniser les citoyens par la méthode Frœbel; mais comme il est impossible de germaniser les petits Napolitains, cette école ne faisait pas de mal et valait mieux que la rue. L’Allemande voulut montrer à l’abbé les talents variés de ses élèves: ils savaient frapper ensemble dans leurs mains avec une rare précision, assembler des morceaux de bois de forme ovoïde et danser des rondes en prenant un air gai qu’on leur avait appris, mais du coin de l’œil ils disaient à l’abbé qui semblait assez satisfait de son inspection:
–Si vous saviez comme ça nous embête!…
–L’enfant est un créateur; l’aider à créer, c’est tout, conclut l’Allemande qui était aux anges. Par malheur l’abbé la consulta sur le chapitre de la religion. Elle dut avouer qu’elle était luthérienne. Le bon Simplice agita devant lui ses mains frémissantes, et se sauva.
Après quoi il visita une école municipale. Le maître, un jeune homme barbu, n’était pas sans talent. Il y avait contre les murs des écriteaux portant de grosses lettres qui n’étaient point rangées suivant l’ordre alphabétique; l’enfant devait les chercher, les montrer du doigt, les assembler du geste pour composer des mots désignés par le visiteur. L’abbé indiqua Immacolata (Immaculée). Un marmot de quatre ans dont les yeux lançaient des fusées, leva la main pour tenter l’épreuve: il était vêtu tout entier du pantalon de son père qui lui montait jusqu’au cou (les poches lui servaient de manches) et ne fréquentait l’école que depuis trois mois.
–Pas toi, dit le maître, tu es trop petit.
Mais l’enfant avait déjà montré toutes les lettres à la file.
Émerveillé de ce résultat, l’abbé demanda s’il y avait une école de filles aussi bien dirigée; l’instituteur en indiqua une très proche où sa propre femme enseignait.
–Et en religion qu’apprenez-vous à ces enfants? demanda le prêtre.
–Absolument rien, ni saints, ni vierge, ni dieu mort. Pas de mythologie.
Le bon Simplice n’agita pas les mains devant lui, en signe d’horreur, mais les leva au ciel avec un soupir d’affliction.
–Allons! se dit-il, pas d’école possible en ce temps de protestantisme. J’irai tous les jours chez Mariannine et je donnerai des leçons à son enfant.
Et tous les jours, il trouva du temps pour faire deux fois à pied la belle lieue qui séparait l’hôpital de Santa-Maria in Portico. Les leçons allèrent bien et la petite y prit goût; il se trouva que l’abbé, qui était un homme fort ignorant, avait le génie pédagogique. Il n’y a qu’un bon système d’éducation, c’est d’aimer les enfants. Le bon Simplice avait fini par s’attacher très fortement à Tetelle–il l’appelait Tetelle. Les choses en étaient là, quand le saint homme partit pour Paris à la recherche de don Ruf.
Après son départ, la petite, abandonnée à elle-même, montra en même temps plusieurs goûts qui ne paraissaient pas d’accord. D’abord la lecture: elle ne pouvait voir un livre sans le dévorer avidement. Puis la musique et surtout la musique triste. Quand la none qui avait gardé, quoique sourde, un filet de voix fraîche et juste, fredonnait la chanson populaire:
Te souvient-il de l’heure
Où nous étions ensemble,
Où sur ta main qui tremble
Mes pleurs coulaient ainsi.
Romaine, sur sa petite chaise restait longtemps les coudes sur ses genoux, le menton sur ses poings et les yeux mouillés. D’autre part, elle avait des instincts de clubiste et montait des chaises sur la table, de la table sur les rayons du buffet et des rayons sur la corniche, où assise les jambes ballantes, elle tirait la langue à la none qui ne pouvait l’attraper.
Mais quand Nelloutche était attrapée, on la fouettait–pas bien fort–et on la gâtait tout de même.
Quant à Mariannine, elle n’avait plus de crises nerveuses depuis qu’elle suivait les conseils du docteur, et ses lubies d’imagination avaient cessé depuis qu’elle éprouvait une inquiétude réelle. Très sérieusement, elle pensait à don Ruf. Le docteur et l’abbé lui avaient rappelé fort à propos qu’elle était en pouvoir de mari. «C’est vrai, pourtant,» pensait-elle. Elle ne se rappelait plus bien exactement ce qui était arrivé: quand était-ce? Une terrasse, au temps où on avait faim, un panier mystérieux où l’on jetait de bonnes choses, un collier de corail refusé, puis une belle chapelle dans un grand palais, un grand festin à la campagne, où il y avait des pêches énormes, et de longues parties à âne, des tchiouchiate, comme elle les appelait; en y pensant, elle sautait encore. Tout cela lui revenait assez nettement, mais après? Plus rien. Il était parti, bon voyage! De là elle sautait à la guerre, et voyait un homme enfermé dans une ville assiégée et mourant de faim, tandis qu’à la maison il y avait tous les biens de Dieu. Elle devint ainsi rêveuse et dit deux ou trois fois à Nennelle qui ne la comprenait pas:
–C’est pourtant ton père.
Rêveuse et peureuse: cet affreux siège dont lui avait parlé l’abbé, l’effrayait. Elle ne dormait plus guère et s’éveillait en sursaut, comme si elle entendait les Prussiens bombardant Naples. Le soir, avant de se coucher, elle regardait sous son lit. Et ni le docteur, ni l’abbé n’écrivait; le pauvre homme était mort sans doute. Une nuit enfin, plus troublée que jamais, elle ne put, c’était son mot, piglià sonno, prendre sommeil. Elle entendait des bruits partout, sous les carreaux de la chambre, jusque dans les murs, les volets battaient. Elle se mit à la fenêtre, un coup de vent referma les volets sur elle: c’était donc le sirocco qui avait fait tout ce vacarme; elle se recoucha bientôt, rassurée pour elle, et pensa aux pauvres gens qui étaient en mer. Un quart d’heure après, il y eut dans le corridor un bruit de pas étouffés, comme de pieds nus qui venaient. Et la porte, sans verrou, n’était fermée qu’au loquet, la clef en dehors. On est confiant à Naples. Était-ce le marmiton, qu’elle avait chassé et qui venait régler ses comptes? Jésus, Marie! un coup de couteau est bien vite donné! Effarée elle regarda la Madone accrochée au mur et sous laquelle jour et nuit brûlait une lampe. Puis ses yeux se fixèrent sur la porte dont le loquet luisant sous la lampe de la Madone se leva tout à coup.
Elle poussa un cri.
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