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Madame de Stolz

La famille Coquelicot


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066325084

Table des matières

CHAPITRE I

CHAPITRE II

CHAPITRE III

CHAPITRE IV

CHAPITRE V

CHAPITRE VI

CHAPITRE VII

CHAPITRE VIII

CHAPITRE IX

CHAPITRE X

CHAPITRE XI

CHAPITRE XII

CHAPITRE XIII

CHAPITRE XIV


LA FAMILLE COQUELICOT

Table des matières


CHAPITRE I

Table des matières

CE QUI MANQUAIT A M. COQUELICOT

«Heureux?... Vous croyez que je suis heureux, maître Corbin?

— Beaucoup d’autres le seraient à votre place.

— Beaucoup d’autres, c’est possible; mais moi, Coquelicot, je ne le suis pas.

— Que vous manque-t-il? Je sais bien qu’on n’a jamais assez de ce qu’on a et qu’il faudrait toujours un peu plus. C’est une condition de notre pauvre nature; mais enfin votre part est assez belle, me semble-t-il, pour que vous ne vous trouviez pas malheureux?

— Pas malheureux précisément, mais ennuyé, contrarié, inquiet, irrité, que sais-je?

— Voyons, monsieur Coquelicot, analysons ensemble la situation. Par votre habileté, vous avez su découvrir et saisir l’occasion d’acheter, à bas prix, cette magnifique propriété,..

— Magnifique? Vous voulez dire en ruines!

— D’accord. On l’avait laissée se détériorer sur tous les points; les murs étaient dégradés....

— Dégradés?... Tombés sur une longueur de cent vingt mètres d’un côté et cent cinquante d’un autre.

— Admettons: mais ces arbres, dont quelques-uns, peut-être, ont fourni aux anciens druides le gui sacré....

— Le gui sacré ? Belle avance! J’ai trouvé de beaux arbres, c’est vrai; mais ce parc! Dans quel état me l’a-t-on vendu? Ces potagers? Ces allées, dont l’herbe couvrait presque entièrement la trace?

— Tout cela pouvait être réparé, et vous l’avez fait admirablement, monsieur Coquelicot. Vous êtes assurément un des plus grands propriétaires de notre vieille Bretagne. La terre de Kérouët est superbe; vos fermes sont en plein rapport. De quoi vous plaignez-vous?

— Vous trouvez que j’ai tort, je vois bien cela.

— Je ne dis pas que vous avez tort, monsieur Coquelicot; mais peut-être ne vous rendez-vous pas bien compte de tous les avantages dont vous jouissez.

— Franchement, je vous l’avoue, je ne jouis pas de grand’chose.

— C’est fâcheux. Vous êtes entouré de tout le bien-être imaginable; vous avez même eu l’heureuse chance de trouver ici, il y a dix ans et plus, les anciens serviteurs de la pauvre baronne: de braves gens, qui ne vous volent pas, qui prennent vos intérêts. Cette femme de charge qui conduit tout, sans bruit et avec sagesse, c’est une personne, non seulement sûre, mais fort distinguée....

— Ne m’en parlez pas; je n’aime pas les femmes; et pourtant il faut bien qu’on s’occupe de la lingerie. Tout ce que je demande, c’est qu’elle ne soit pas sur mon chemin, ni elle, ni sa petite fille surtout! Je déteste les enfants. Ils sont ennuyeux, importuns, gourmands, capricieux, entêtés, bavards, bruyants; ils ne font et ne disent que des sottises.

— Ah! monsieur Coquelicot! C’est un vieux garçon qui parle! Vous ne savez pas combien, malgré leurs défauts, nos enfants nous donnent de bonheur.

— C’est possible. Vous jugez la chose en patriarche, et je la juge en célibataire; mais revenons à la question: je ne suis environné que de chaumières; eh bien, sous le chaume, ces paysans bretons sont tous plus heureux que moi.

— Vraiment? qui pourrait le croire? Vous êtes millionnaire, ils sont pauvres...

— Ils sont pauvres sans s’en douter, il leur faut si peu de chose! De la farine de blé noir, comme ils appellent le sarrasin, et puis danser aux Pardons; avec cela, les voilà contents. Les Coquelicot ne sont pas gens à se trouver si facilement satisfaits.

— Il est évident qu’une autre éducation et un autre milieu rendent cent fois plus exigeants; mais aussi, la fortune aplanit bien des difficultés. Si vous aimez les voyages, rien ne vous empêche de partir demain pour l’extrême Orient, ou pour les Montagnes Rocheuses, ou pour le cap Horn...

— Grand merci, mon cher monsieur, je me passe très volontiers du cap Horn et de tout ce qu’on va chercher bien loin, au risque de se casser le cou, si l’on n’a pas l’occasion de se noyer. Sachez que je tiens à mon vieux château breton, à mon parc, à mes bois, à mes plaines, comme vous tenez à votre étude de notaire.» »

Maître Corbin sourit. Il tenait bien effectivement à l’étude que lui avait laissée son honorable père, et il ne sentait point le désir de la quitter Bien décidé à mettre en lumière toutes les raisons qu’avait M. Coquelicot de ne pas se plaindre, il continua:

«Si vous n’avez pas le goût des pérégrinations, libre à vous. Il peut vous être agréable de grouper autour de vous quelques amis; rien n’est plus simple que de les réunir.

— Des amis? On se soucie bien du pauvre vieux Coquelicot! Je n’ai d’amis que vous et mon curé ; cela fait deux, c’est bientôt groupé.

— Vous êtes, par goût, un peu solitaire, il est vrai.

— Vous voulez dire un peu sauvage? dites-le; ne vous gênez pas. Je déteste le monde, ce qu’on appelle les connaissances, qu’on va visiter sans savoir pourquoi, à qui l’on ne sait que dire, et qui viennent chez vous parce que vous êtes allé chez elles.

— Admettons qu’il y ait du vide dans ces relations. Pourquoi n’iriez-vous pas à Paris, passer quelques mois d’hiver?

— A Paris? C’est de Paris que je suis parti, saturé d’ennuis, pour me reposer indéfiniment à la campagne.

— Mais deux ou trois mois seulement? On se distrait. Deux millions d’hommes qui circulent en tous sens....

— Je déteste la foule.

— On entend d’excellente musique.

— Je suis un peu sourd.

— On visite les musées.

— Mes yeux sont très fatigués. Non, non, je ne désire aucune distraction. La meilleure est encore ma partie de billard à nous trois, le dimanche, après le dîner, quand vous voulez bien, vous et mon curé, vous asseoir à ma table.

— Nous répondons bien volontiers à votre invitation, monsieur Coquelicot. On est si bien dans cette belle salle de billard! Beau feu, belle lumière, et beau joueur!

— Oui, on est bien là ; c’est mon lieu de prédilection; quand je suis, comme en ce moment, dans mon grand fauteuil vert, bien tranquille, en face des armoiries que je me suis données, je suis pour un instant presque heureux.»

M. Corbin ne put s’empêcher de laisser une pointe d’ironie plisser sa lèvre. Sous les lunettes fixes qui semblaient faire partie de sa tête, on aurait pu voir un regard furtif chercher et fuir à l’instant le superbe cartouche entourant les armes parlantes dont M. Coquelicot avait jugé à propos de se doter.

Depuis dix ans, M. Corbin ne s’était pas encore habitué à cette ornementation de la salle de billard; mais enfin c’était la faiblesse du bonhomme. Pas un descendant des croisés ne pouvait être plus fier de son nom que M. Coquelicot ne l’était du sien. Un jour, il s’était dit que, possesseur d’un bien d’une valeur considérable, et parfait gentilhomme à ses propres yeux, il lui manquait un écusson résumant le passé de sa lignée. Sur ce, il avait lui-même, à la suite de longues réflexions, fait peindre, sur champ d’azur, un beau coquelicot bien rouge au milieu d’une gerbe de blé. Cela lui avait fait un immense plaisir, aussi bien que le cachet sur lequel avaient été gravées ces armes, cachet qu’il ne manquait jamais d’apposer, ne fùt-ce que sur un simple billet.

Le notaire avait trop d’esprit pour ne pas être indulgent à l’égard de ce vieillard, dont la bizarrerie était extrême et la vanité ridicule. Il lui passait ses travers et son orgueil de race, se traduisant par une fierté comique; et il tâchait de garder son sérieux devant les armes parlantes, car le sourire eût été une offense mortelle; or il importait de ne pas aigrir ce singulier personnage qui, par le fait, était à la tête du pays, et se trouvait, par position, pouvoir être utile à tous.

Ce soir-là, le tête-à-tête tendait à devenir presque intime. M. Coquelicot était triste, rêveur, disposition qui porte à l’abandon. Le notaire, méthodique en toute chose, avait la même mesure de patience; il écoutait avec résignation, et pour la centième fois, les plaintes du propriétaire mécontent. De part et d’autre, on devait arriver à un épanchement.

«Ah! monsieur Corbin, s’écria tout à coup le bonhomme, ce qui fait le bonheur, ce n’est pas la fortune, croyez-le bien.

— Monsieur, on l’a toujours dit, pour la consolation de ceux qui n’en ont pas. Néanmoins la fortune aide puissamment à supporter, à diminuer, parfois à éviter les tracas et vicissitudes de ce monde.

— Je n’en sais trop rien, mon cher ami; j’ai le cœur si malade, moi qui vous parle! Tenez, ce bûcheron qui est à l’entrée de mes bois, je le crois plus favorisé du sort que je ne le suis moi-même.

— Quoi! ce pauvre diable de Mathurin, avec ses huit enfants?

— Oui, ce pauvre diable, comme vous dites. Je lui porte envie tous les jours.

— Mais vous ne connaissez donc pas sa pénible existence? Vous n’avez donc pas remarqué la maigreur, l’épuisement de sa femme? la pâleur de ses enfants qui végètent?... Ah! monsieur Coquelicot, vous ne voudriez pas être injuste? Eh bien, je comptais précisément recommander ce soir à votre générosité cette pauvre famille.

— Vraiment?

— Oui; Mathurin travaille d’un bout de l’année à l’autre; mais les bras d’un homme ne suffisent pas à l’entretien d’une femme et de huit enfants. Un accident, une maladie, et voilà la misère, si le secours ne vient pas de plus haut. En ce moment, ils sont malheureux, je le sais, et je ne doute pas que vous ne soyez bien aise de connaître leur situation pour l’améliorer.

— Vous avez raison», répondit gravement le bonhomme en regardant ses armoiries. Il allait dire: «noblesse oblige!» mais il ne le dit pas.

Maître Corbin, bien qu’il le vît souvent et avec plaisir, le gênait un peu. Il lui semblait que le notaire manquait absolument d’enthousiasme sur le chapitre des aïeux. Il demeurait froid, tandis que le châtelain se passionnait à la seule pensée des ancêtres qu’il ne connaissait que par supposition, et des neveux et arrière-neveux qui lui faisaient entièrement défaut.

C’était vraiment une passion malheureuse que cette recherche incessante touchant la généalogie des Coquelicot. On n’avait pas trouvé grand’chose en remontant plus haut que le grand-père; mais Le patient chercheur enveloppait d’un filial respect tous ces Coquelicot mystérieux, qu’il entrevoyait dans les ombres du passé. Il attribuait à sa naissance toutes ses qualités, bonnes et mauvaises, disant volontiers: «Nous autres, nous sommes comme cela, de temps immémorial!...»

Et le pauvre M. Corbin gardait son sang-froid, c’était tout ce qu’il pouvait faire.

Il s’efforça de ramener la conversation sur Mathurin, ce brave père de famille qui, malgré son courage, succombait sous le fardeau.

«Oui, cet homme est intéressant, il mérite d’être plaint.

— S’il faut que je le plaigne, dites-moi donc ce qui lui est arrivé.

— Son fils aîné, un garçon de treize ans, qui commençait à l’aider un peu, s’est cassé la jambe. Il a gardé le lit pendant trois mois; il a fallu faire des frais; et, comme je vous le disais tout à l’heure, dès qu’il survient aux pauvres gens un accident, une maladie, les voilà arriérés pour longtemps.

— Voyons, un coup d’épaule! Qu’est-ce qu’il faut leur donner pour les remettre à flot?

— Monsieur, je pense que quarante ou cinquante francs tombant dans ce ménage y rétabliraient à peu près l’équilibre.

— A peu près? Les Coquelicot n’aiment pas les à peu près, mon cher monsieur. Nous autres, nous faisons les choses grandement. Je donnerai cent francs; cela remontera leurs affaires. Qu’en pensez-vous?

— Je pense que vous agissez en maître comme le premier et l’unique protecteur de cette population si pauvre. D’ailleurs, voilà dix ans que je constate votre générosité envers les malheureux. Les braves gens vous seront très reconnaissants.

— Surtout qu’ils ne me le fassent pas dire par leurs enfants; huit à la file! Cela me donnerait des malaises nerveux. Je ne puis pas supporter les enfants.

— Je le sais, monsieur, et eux le savent aussi. Leurs enfants ne viendront pas; ils se contenteront de vous bénir dans leur chaumière.

— Qu’ils me bénissent tant qu’ils voudront, c’est à merveille.

— Franchement, monsieur Coquelicot, est-ce que ce n’est pas bien doux au cœur de pouvoir si facilement rendre le repos à un homme accablé de tracas? Voyons, direz-vous encore que ce bûcheron est plus heureux que vous?

— Oui, je le dis encore.

— C’est à n’y rien comprendre! Peut-on vous demander sur quoi vous vous basez?

— Écoutez-moi, monsieur Corbin; chacun tient à sa famille; moi peut-être plus que personne. Voir se perpétuer ses traditions parmi ceux dont le nom est le vôtre, voilà, selon moi, le premier besoin d’un homme riche et bien posé. Ce bûcheron, il sait à qui il laissera sa hache, sa scie, sa serpe et les autres outils de son métier. Il sent qu’il revivra dans ceux qui lui succéderont. Voilà pourquoi je l’estime heureux, tandis que moi, millionnaire, comme vous dites toujours, je sortirai de ce monde, et bientôt, hélas! sans laisser après moi un seul Coquelicot!... Je vous confie là le secret de ma peine, de mes profonds ennuis. Ah! moi aussi, je mérite d’être plaint, et je ne le suis pas.

— Mon pauvre monsieur Coquelicot, comment avez-vous pu demeurer célibataire?

— Je n’aime ni les femmes, ni les enfants, et je n’ai jamais eu envie de voir tourner personne autour de moi. Ce qu’il me faudrait, ce serait de trouver, n’importe où, un Coquelicot. C’est à la race que je tiens, bien plus qu’aux individus. Je ne demanderais pas à le voir, mais à savoir qu’il existe; que je ne suis pas le dernier de mon nom: c’est si dur!

— N’avez-vous jamais fait aucune démarche, monsieur, pour éclairer la question?

— J’ai bien écrit à droite et à gauche, il y a trois ou quatre ans; mais cela n’a rien éclairé du tout. Ah! mon cher Corbin, si vous pouviez me découvrir un membre de ma famille, soit en France, soit au bout du monde!

— Le bout du monde est un peu loin, monsieur; quant à faire des recherches sur le territoire français, je me mets à votre disposition. Mais il faudra du temps, de la patience.

— Sans doute; néanmoins, en écrivant, de tous les côtés à la fois, aux autorités principales, on arriverait aux maires, qui connaissent tous les noms de leurs localilés, n’est-il pas vrai?

— Nous ferons ce qui sera possible.

— C’est cela, mon cher ami; si vous ne réussissez pas, je mourrai malheureux, mais reconnaissant de vos démarches.»

M. Coquelicot, qui, d’ordinaire, n’était pas démonstratif, tendit vivement la main au notaire et il y eut un moment d’effusion. Le visage ridé du vieillard avait pris une expression qu’on ne lui connaissait pas. Les paroles de M. Corbin lui faisaient concevoir une forte espérance, car il était homme à ne pas lâcher prise; et le propriétaire, embarrassé de ses richesses, croyait déjà voir une pluie de lettres inondant le sol français, et par suite les préfets, sous-préfets, maires et commissaires de police cherchant sans relâche, et trouvant, bien entendu, un Coquelicot.

M. Corbin, quoique très positif, ne pouvait lutter contre une sorte d’émotion. Jamais mission de ce genre ne lui avait été confiée; mais le cas était rare et par conséquent revêtait un certain intérêt. Il assura de sa constance le singulier bonhomme et lui promit de consacrer aux démarches convenues six mois, s’il le fallait.

Il était tard; on se quitta; et M. Coquelicot ne put s’endormir que longtemps après minuit. Son imagination, calmée sur tous les points par soixante-quinze ans de vie, ne l’était pas sur celui-là. Parmi les fantômes de la nuit, il entrevoyait son héritier, l’homme qui portait son nom, et qui le préserverait de l’oubli, cette incurable plaie des illustrations.

Cet être pressenti, il le caressait de la pensée, il lui prêtait une forme, il le voyait sauver Kérouët d’une vente qui l’eût fait passer en des mains étrangères, et vulgaires peut-être. Il trouvait moins dur de disparaître de la scène du monde depuis qu’il avait l’espoir, presque la certitude, qu’un acteur de son nom continuerait son rôle.

La semaine n’était pas achevée que l’original commençait à s’étonner du résultat tardif des premières démarches. Mais M. Corbin, toujours impassible, lui renouvela ses promesses, et tâcha de lui faire entendre qu’il faudrait du temps pour éveiller les échos d’un bout de la France à l’autre.

M. Coquelicot se résigna donc à l’attente, non sans peine, car il lui prenait parfois des crises de doute qui le désolaient. Si l’on n’allait rien découvrir? Si les autorités ne donnaient pas aux démarches une attention suffisante? Si MM. les maires portaient la négligence jusqu’à mettre au panier, sans les lire, les avis concernant la recherche d’un Coquelicot?

Tout cela trottait dans cette pauvre vieille tête et l’empêchait de dormir. Le bonhomme devenait plus que jamais irascible. L’héritier entrevu dans ses rêves ne paraissait pas; il en jaunissait, il en maigrissait, il en dépérissait.



CHAPITRE II

Table des matières

LE TESTAMENT DE M. COQUELICOT

Depuis qu’il était sérieusement question de trouver un héritier, M. Coquelicot était devenu impatient à l’excès. Il ne se fâchait pas contre M. Corbin, et lui était au contraire fort obligé ; mais il en voulait à toutes les autorités qui ne se pressaient ni de chercher, ni de répondre. Son humeur aigrie s’en prenait tour à tour au cocher, au jardinier à qui il adressait sans cesse des reproches à propos de mille riens. Il est vrai que les braves gens ne s’en tourmentaient guère, mettant. tout sur le compte de la bizarrerie du vieux maître.

La personne sur qui le bonhomme eût le plus volontiers fait peser sa mauvaise humeur, c’eût été Mme Sylvain, la femme de charge; mais elle évitait soigneusement toute rencontre et tout rapport. Habituellement retirée dans la lingerie, elle s’y occupait consciencieusement, et entretenait le plus bel ordre dans tout ce qui était de son ressort. Cette veuve, à l’extérieur digne, au visage calme et triste, aurait certainement triomphé de la sauvagerie du vieillard s’il avait consenti à étudier son caractère noble et désintéressé : mais il la fuyait, parce que, comme il ne cessait de le dire, il détestait les femmes, et surtout les enfants. Or Mme Sylvain, dans son honorable pauvreté, possédait un trésor, la petite Marie-Thérèse, enfant de neuf ans, dont les traits rappelaient ceux de son père, et dont l’âme ingénue s’ouvrait aux sentiments les plus délicats.

De ce trésor, la pauvre mère était presque entièrement privée. La condition absolue de son admission au château de Kérouët avait été qu’elle n’y attirerait pas son enfant, alors âgée de quatre ans seulement. Mme Sylvain, n’ayant personnellement que des ressources insuffisantes, avait dû consentir à cette dure condition dans l’intérêt même de sa fille, qu’elle avait d’abord confiée à une parente âgée, et qu’elle venait de placer dans une maison d’éducation pour y commencer, un peu tardivement, ses études.

Mme Sylvain, la femme de charge.


La complexion nerveuse de Marie-Thérèse exigeait qu’on lui épargnât la fatigue. Son esprit était donc en retard; mais son cœur était en avance; et sa pauvre mère souffrait d’autant plus de la voir très rarement que c’était un grand bonheur d’être aimée par Marie-Thérèse.

M. Coquelicot passait entre ces choses sans même s’en douter. Il se frottait les mains, signe de réussite, en se félicitant de n’avoir jamais aperçu cette petite fille, et ne se reprochait nullement la tristesse de la mère qui, veuve, isolée, malheureuse, n’avait d’autre consolation que son enfant.

Ce n’était point un méchant homme, pourtant; mais la fortune, en lui souriant, lui avait injustement persuadé que ses goûts et ses répugnances devaient être les seuls mobiles de sa conduite, et que les autres n’avaient qu’à plier sous son autorité.

Pour le moment, M. Coquelicot est assis commodément sur sa terrasse, car l’hiver a fait place au printemps, et le soleil de mai permet de jouir de la campagne dans le milieu du jour.

Que fait-il? Ses mains indifférentes ont laissé glisser son journal. Est-ce le fréquent sommeil de la sénilité qui vient interrompre le cours de ses impressions politiques? Non, son regard embrasse vaguement l’horizon; il ne se fixerait que sur un point. Ce point, il ne le découvre pas encore; il l’espère, on le cherche, il l’attend. C’est un héritier.

M. Corbin ne se lasse pas de poursuivre l’enquête. Des renseignements lui parviennent de plusieurs départements. Il en fait part à qui de droit; mais jusqu’ici le propriétaire, s’il reconnaît le nom, ne reconnaît pas les alliances. Ce sont évidemment d’autres familles, absolument étrangères à la sienne. Les individus qui portent son nom et lui sont désignés ne sont pas bons Coquelicot.

La porte-fenêtre qui, du salon, donne accès sur la terrasse, vient de s’ouvrir. L’obligeant M. Corbin ne se fait pas annoncer. Depuis longtemps il a ses entrées; à plus forte raison depuis qu’on l’attend toujours.

«Vous voilà, mon cher ami? Vous êtes venu hier, vous venez aujourd’hui. Certes je ne m’en plains pas! Mais y aurait-il du nouveau?»

Le notaire, malgré son impassibilité naturelle et acquise, avait laissé éclairer son visage immobile par une lueur de contentement, qui n’échappait pas au maître de céans. Néanmoins il s’assit aussi lentement qu’à l’ordinaire, après avoir mis en sûreté son chapeau et sa canne, s’informa poliment de la santé du vis-à-vis, et finit par où il aurait dû commencer.

«Oui, il y a du nouveau.»

Le propriétaire ne respirait plus. Cette fois, il touchait au port.

«Mon cher Corbin, dites-moi vite ce que vous savez.»

Malheureusement, il n’était pas dans la nature de l’interlocuteur de parler vite, et surtout de parler sans avoir entre les mains un papier, qu’il consultait à chaque instant, de peur qu’une expression imprudente ne tombât de ses lèvres. Il tira donc de sa poche un portefeuille, et de ce portefeuille une lettre, timbrée du point le plus septentrional de la France. Il ouvrit avec précaution cette lettre, et dit:

«Monsieur, il ne faut pas se faire illusion. Mes démarches ont produit, depuis six mois, ce qu’elles devaient produire. Celles qui sont demeurées sans réponse jusqu’à présent n’en recevront pas; celles qui m’ont valu des renseignements précis vous ont prouvé que nous tombions à faux. La lettre que je tiens est la dernière que nous puissions attendre et elle contient....

— Un Coquelicot?

— Un Coquelicot.»

Le bonhomme fut si content qu’il en manqua pleurer; mais les alliances lui revinrent en mémoire.

«M. Corbin, vous le savez, ma mère était Avoine; ma grand’mère paternelle était Grandchamp.

— Précisément, lisez, monsieur.»

Il fallut mettre ses lunettes, et prendre en mains le message. Le propriétaire de Kérouët eut alors la jouissance de lire Grandchamp, Avoine et enfin Coquelicot.

Il tressaillit; jamais, depuis qu’il habitait la Bretagne, il n’avait ressenti pareille émotion. Les termes lui manquaient pour exprimer ce qu’il éprouvait; il ne pouvait que répéter d’un ton pénétré : Avoine! Grand champ! Coquelicot!

«Monsieur, reprit le notaire, qui seul gardait, comme à l’ordinaire, tout son sang-froid, j’ai lieu de croire ma mission terminée. Quelles sont à ce sujet vos instructions? dois-je écrire?

— Gardez-vous en bien! Mon héritier me tomberait sur le dos; je ne saurais qu’en faire. Il prétendrait sans doute faire connaisance; c’est tout ce que je redoute le plus. Que ce monsieur soit brun ou blond, petit ou grand, peu m’importe. Il est Coquelicot, bon Coquelicot, c’est tout ce que je lui demande; mais surtout, qu’il reste chez lui! Vous, ayez l’obligeance de m’envoyer, aujourd’hui même, une feuille de papier timbré, afin que je fasse mon testament, comme je l’entends, et sans retard. Je vous le remettrai en mains propres; il demeurera dans votre étude tout le temps qu’il me reste à vivre; et, après moi, vous aurez le soin d’écrire à mon héritier, et de lui apprendre qu’il est le maître de Kérouët; mais à une condition, c’est de ne rien changer à l’état actuel, ni par vente, ni par achat. Le domaine est, je crois, assez vaste, assez beau, pour qu’on s’en contente. Une campagne admirablement boisée, entrecoupée de cours d’eau, à proximité de la ville, et mêlant aux âpres beautés de la Bretagne légendaire les grâces toutes modernes que j’y ai introduites par ce grand parc dessiné à l’anglaise.

— Assurément, monsieur, ce sera une belle et forte surprise pour votre parent qui, me dit-on, se croit le dernier de sa famille, et ne soupçonne même pas votre existence. C’est un savant, paraît-il.

— Cela m’est fort égal. Pourvu qu’il ait la science d’entretenir mon bien et de ne pas le morceler, je serai satisfait.... Hélas! s’il n’était pas fidèle au mandat, je ne le saurais pas! Ah! mon cher ami, quand nous disparaissons, quel effondrement!

— C’est évident, répondit M. Corbin qui n’en doutait pas, chacun fait son temps ici-bas; on ne peut pas être et avoir été. L’essentiel est de mettre en ordre ses affaires, afin de préserver le plus possible son patrimoine; et puis, il faut ne plus s’en tourmenter, ce serait empoisonner ses dernières années.

— Vous avez raison, mon cher, vous avez toujours raison. Mais ne pas se tourmenter, c’est plus facile à dire qu’à faire.... Vous n’oublierez pas ma feuille de papier timbré, n’est-ce pas?

— Non, non, je vous l’enverrai dans une heure.» Le notaire, voyant que son original de client était pressé, ne prolongea pas sa visite, et le propriétaire lui en sut gré.

Quand il fut seul, il resta sur sa terrasse ensoleillée, et se mit à lorgner dans l’avenir ce beau Kérouët aux mains de son héritier. Il commença par prêter une forme indécise à ce personnage inconnu, presque aérien. Cette absence complète de contours le gênait. Il pensa que ce Coquelicot du Nord devait tenir, non seulement de son père, mais des Avoine et des Grandchamp.

En conséquence, il admit que son héritier, un peu voûté par l’âge et par l’étude, était de haute taille, comme les Avoine, et d’une extrême maigreur. Cependant, comme il participait probablement à la pureté de traits des Grandchamp, son extérieur était revêtu de distinction, et la franche bonhomie des Coquelicot, brochant sur le tout, achevait le portrait en tempérant la fierté naturelle imposée à l’individu par la haute stature et le profil grec.

Ainsi fait, l’héritier posa devant le châtelain et fut l’objet de toutes ses préférences. A lui de préserver de la dégradation ces tourelles qu’on avait si soigneusement réparées; à lui de faire tailler ces arbres, faucher ces pelouses, entretenir cette superbe allée de cintre; à lui de continuer à protéger les pauvres habitants d’alentour, car il devait être bienfaisant, ce monsieur, les Avoine l’étaient, les Grandchamp aussi; il avait de qui tenir.

M. Coquelicot le regardait avec satisfaction. Sa présence lui eût été, il est vrai, insupportable d’autant qu’il aurait pu avoir des habitudes toutes contraires aux siennes; mais à cette distance, et sous ces reflets d’alliances qui avaient décidé la question, l’héritier était ce qu’il fallait; il ressemblait à une pâte malléable, dont le bonhomme pouvait faire absolument ce qu’il voulait: c’était très commode.

Cependant, le petit clerc, ambassadeur ordinaire de M. Corbin, n’apportait pas la feuille tant désirée. L’impatience allait saisir le testateur; mais il se souvint que son dévoué voisin ne faisait pas les choses cinq minutes trop tôt, mais juste à l’heure. Effectivement, au bout de soixante minutes bien comptées, on vit apparaître le petit clerc, et M. Coquelicot, prenant de sa main la feuille timbrée, rentra en hâte dans son cabinet pour donner à ses ardents désirs la forme positive qu’il avait arrêtée.

Une fois assis devant son bureau, le vieillard réfléchit un moment. Il savait parfaitement ce qu’il voulait; néanmoins il s’agissait de le faire entendre clairement, afin qu’on ne s’y trompât point. L’immobilité morale qu’il prétendait imposer à son héritier ne lui serait-elle pas à charge?... Non; les Grandchamp étaient d’humeur tranquille; les Avoine avaient toujours passé pour avoir l’esprit tant soit peu paresseux; le dernier des Coquelicot, tout en évitant ce défaut capital, devait se plier facilement à l’unique condition que lui imposât la fortune venant à lui tout à coup; oui, plus de doute, il serait enchanté, ce savant dont le bagage littéraire était probablement le seul trésor.

Il prit la plume, et d’une main que la volonté rendait ferme, il écrivit deux pages, dont les lignes très rapprochées disaient à l’inconnu, en termes fort précis, qu’il allait être seigneur et maître de Kérouët. Les restrictions du bonhomme remplissaient à peu près les deux pages, et pas un malentendu n’était possible.

Quand M. Coquelicot eut signé son testament, il apposa son cachet armorié, et se reposa de ce long et minutieux travail, tout en espérant que le papier deviendrait poudreux à force de rester dans l’étude de M. Corbin.

Le notaire, par discrétion, attendit d’être appelé au château pour y retourner. Dès le lendemain on l’envoya chercher pour lui donner lecture du testament, qu’il trouva fait en bonne forme et ne prêtant à aucune équivoque. L’idée du testateur était bien un peu bizarre; mais qu’attendre d’un original de cette force?

M. Corbin emporta la pièce et tout fut dit. On remarqua que la physionomie du propriétaire avait changé d’aspect; son esprit chagrin n’errait plus dans le vague; il était fixé. Autour de lui, tout se ressentait du calme qu’il éprouvait, par la satisfaction de ses désirs. Il se mit à causer longuement avec son jardinier, lui faisant dessiner, ici et là, des corbeilles de roses, reprenant intérêt à tout et rêvant encore des améliorations et des embellissements.

Comme le testament devait rester secret entre le vieillard et le notaire, on ne savait à quoi attribuer la bonne humeur de M. Coquelicot. Il poussa la bienveillance jusqu’à arrêter un jour Mme Sylvain au passage, à lui demander des nouvelles de la petite Marie-Thérèse, et à lui dire que, si cela lui était agréable, il consentait à ce que l’enfant vînt, aux vacances prochaines, passer huit ou dix jours près de sa mère; et comme deux larmes d’attendrissement tombèrent soudain des yeux de la veuve, il en fut touché, lui si froid, et ajouta avec bonhomie:

«Qu’elle passe donc ici les vacances tout entières; cela vaudra mieux pour elle et pour vous.»

Mme Sylvain ne savait que penser d’un pareil changement d’idées. Elle témoigna sa gratitude à celui qui l’avait rendue si malheureuse, sans peut-être s’en apercevoir, et dès lors l’attente remplit sa vie, devenue moins triste.

Le caractère singulier du châtelain avait éloigné à peu près toute relation de voisinage. A peine faisait-il aux alentours quelques rares visites. Il lui sembla que c’était le cas. Il alla donc avec ses chevaux faire une tournée en ville, et son cocher lui-même en fut tout étonné.

Ces visites en attirèrent au château. La cour d’honneur était sillonnée par les roues des carrosses, et l’on eût pu présumer qu’un événement mystérieux modifiait les plans du solitaire. Il était aimable, souriant, et prenait un souverain plaisir à montrer aux étrangers les plus beaux endroits de sa propriété. Surtout il ne manquait pas de les introduire dans la salle de billard, et de diriger leurs regards sur les armes parlantes.

On était trop poli pour faire autre chose qu’admirer, et le vieillard se pavanait tout à son aise.

Mais est-on jamais à l’abri des vicissitudes de ce monde! Un jour, c’était précisément un jour nébuleux, les heures pesaient lourdement, les nuages s’amoncelaient à l’horizon, on s’attendait à une pluie torrentielle. Elle arriva, et en même temps, sous un grand parapluie, M. Corbin, ne marchant pas plus vite que de coutume, bien que la pluie lui fouettât le visage, en dépit de sa tente de soie.

«Est-ce possible, mon cher Corbin? Vous ici, par ce temps?

— C’était mon devoir.

— Votre devoir? Comment pourrait-il y avoir entre vous et moi un devoir qui vous jetât dans la rue quand il survient une pareille trombe?»

Le valet de chambre s’empressait autour du notaire qui ruisselait, et faisait trace d’arrosoir partout où il passait. On fit ce qu’on put pour adoucir sa position; mais il paraissait importuné par ces soins officieux, et bientôt il entra gravement dans le cabinet de son client.

«Mon cher ami, ayez la bonté de me dire le sujet de votre visite en un pareil moment, car c’est, non pas seulement l’orage, mais la tempête.

— Un mot suffira, monsieur, pour vous donner l’explication de ma démarche; un seul mot....

— Quel mot?

— Coquelicot.

— Coquelicot? Quoi! Il y en a deux?

— Oui, monsieur. Voici la lettre qui en fait foi, timbrée de Marseille; elle renverse tous vos projets. Une fausse direction a causé ce retard; on se l’est renvoyée de tous les coins de la France: mais la voilà, cette malheureuse lettre.

— Quoi! Avoine? Grandchamp?

— Oui, monsieur; Avoine, Grandchamp.

— Les imbéciles! Ils auraient bien dû, tant qu’à faire, enfouir cette lettre au bureau des rebuts.»

Le visage pâle de M. Coquelicot avait subi une contraction effrayante; ses petits yeux s’étaient subitement dilatés; ce qu’il éprouvait était plutôt de la colère que de l’impatience. Modifier ses plans? Jamais! Son entêtement était celui de la borne, qui résiste quand même. Il demeura un instant silencieux, puis s’écria:

«S’ils sont deux, tant pis! Je ne changerai rien à mes dispositions. C’est fait, cela restera; je ne veux plus en entendre parler.

— Mais, monsieur, je suppose que....

— Point de suppositions, je vous prie, je suis maître de mon bien. J’ai deux héritiers, je leur laisserai Kérouët; mais avec les mêmes clauses, et ils s’y conformeront. J’entends être obéi! Tout ce que je pourrai faire, c’est de mettre dans mon testament le pluriel au lieu du singulier et de justifier les ratures.»

M. Corbin ouvrit la bouche cinq ou six fois de suite, mais en vain. Son interlocuteur, ayant pris une voix criarde, lui imposait silence en répétant toujours les mêmes paroles; il n’y avait rien à faire. Le notaire le reconnut et se tut forcément.

«J’avais pourtant rapporté le testament, dit-il enfin, grâce à un accès de toux convulsive du bonhomme.

— Laissez-le-moi, répondit le propriétaire, non pas pour le refaire, mais pour y ajouter un nom et une s partout où besoin sera.»

M. Corbin, résigné, déposa le testament sur le bureau, et bien que le vent soufflât et que la pluie tombât, il choisit de se remettre en route plutôt que de supporter plus longtemps la mauvaise humeur de M. Coquelicot qui, se fâchant pour la première fois contre son propre sang, répétait:

«A-t-on jamais vu! Je cherchais un homme qui portât mon nom et fût de ma lignée; et maintenant en voilà deux! Tant pis! Ils s’arrangeront comme ils pourront; mais je ne changerai rien, sauf le singulier. Ils vivront ensemble; s’ils ne s’accordent pas, c’est leur affaire.»

M. Corbin regagna son gîte, et se mit à tousser à son tour, car il s’était enrhumé, au lieu de décider le client à changer ses dispositions..

De ce jour, M. Coquelicot, fort ennuyé de sa famille, reprit son air renfrogné, sa voix grondeuse, et redoubla sa sauvagerie; au point de se dire malade dès qu’il apercevait de loin sur la route une voiture se dirigeant vers le château. On avait dit devant la bonne humeur: que s’est-il donc passé ? On le dit encore, et personne ne se douta du résultat des recherches faites au nom du millionnaire.

Cependant il ne pouvait raisonnablement revenir sur certaines décisions qu’il avait prises. Les corbeilles de roses embellirent les abords du château; un kiosque élégant s’éleva, et toutes sortes d’améliorations se produisirent presque spontanément dans la propriété, en vertu des ordres qu’avait donnés le maître quand il croyait n’avoir qu’un héritier.

Les vacances vinrent comme à l’ordinaire réjouir la gent studieuse, et l’on vit Mme Sylvain tendre les bras à la gentille Marie-Thérèse, charmant oiseau de passage, convié, pour la première fois, à chanter sous les bocages de Kérouët.

Elle arrivait toute contente, supposant que rien ne l’entraverait dans la manifestation de sa joie; cependant, en mère prudente, Mme Sylvain exigea d’elle la plus entière discrétion, car elle avait compris, à certains signes, que le bonhomme subissait, plutôt qu’il n’acceptait, les innovations de tout genre que lui-même avait admises, dans un moment de contentement inexpliqué, suivi de l’irascibilité habituelle.

Maître Corbin ayant été remis en possession du testament, il n’en fut plus question entre lui et le châtelain. Celui-ci évitait toute allusion à ses deux héritiers, et le notaire, bien qu’il fût l’ami du foyer, connaissait trop la ténacité du testateur pour tenter de modifier ses idées. Lui seul appréciant exactement la situation, il appréhendait le temps où il lui faudrait donner au nord et au midi la nouvelle d’un héritage à recueillir, en vertu du plus singulier testament dont lui, notaire, eût jamais entendu parler.

Et M. Coquelicot s’en allait tout doucement par ce sentier où tout homme passe. On lui pardonnait sa bizarrerie parce qu’au fond il était non seulement honnête homme, mais généreux, et persuadé que le devoir du riche est de faire travailler l’ouvrier et de secourir le malade et le pauvre. S’il fatiguait son entourage par ses nombreuses manies, il n’en avait pas conscience, et faisait du bien à sa manière, tout en se fâchant, tout en grondant. On le craignait plus qu’on ne l’aimait et pourtant on n’avait à lui reprocher aucune injustice volontaire.

Mais combien souvent les paysans bretons se demandaient les uns aux autres:

«A qui donc ira ce vieux château?»

Nulle voix ne répondait, c’était le secret de M. Corbin.



CHAPITRE III

Table des matières

UN HÉRITIER

Côme-Pantaléon Coquelicot était, contrairement aux suppositions de l’aîné de la famille, un petit homme assez replet, ne rappelant les Avoine que par la myopie et par une timidité native qui le portait à s’isoler. Quant au profil grec des Grandchamp, il s’était, en sa personne, converti en un gros nez et un menton de galoche.

Évidemment, à aucun âge Pantaléon n’avait dû poser pour la beauté virile; mais à l’approche de la soixantaine il avait achevé de perdre la touffe de cheveux qui figurait encore au sommet de sa tête, touffe qu’il ramenait d’ailleurs assez heureusement jusqu’à la naissance du front. Au moment où il se présente à nous, il est absolument chauve, assez lourd d’allures et ennemi-juré du mouvement.

De petites circonstances décident souvent de la vocation d’un individu. Côme-Pantaléon, craintif par caractère, peu favorisé de la nature, n’aimant ni le bruit, ni l’animation, et ne voyant pas plus loin que son nez, qui encore n’était pas long, se trouva disposé par ces causes à chercher, non dans les hommes, mais dans les livres, un entourage qui convînt à son esprit studieux et patient.

En conséquence, il s’était livré à l’élude; et l’amour de l’étude étant devenu chez lui une passion, le Coquelicot du Nord avait tourné en savant, mais en savant exclusif, ne tenant ni aux usages reçus, ni aux modes adoptées par ses contemporains, ni aux satisfactions de la vanité.

Toujours absorbé par les graves pensées que lui inspirait la science, il se moquait des appréciations du vulgaire, et méprisait le qu’en-dira-t-on? On le voyait passer dans les rues de Dunkerque, avec un paletot luisant, déchiré aux poches, et privé d’une partie de sa doublure. Son chapeau, de quatre années en retard sur les autres chapeaux, était d’un ridicule achevé. Il faisait fi de la toilette et trouvait que tout était bien, pourvu qu’il eût sous son bras quelque bouquin traitant des faits et gestes oubliés depuis trois mille ans, ou des premières notions des peuples anciens sur une foule de procédés, aujourd’hui bien connus.

Le savant, dans sa jeunesse, avait fui la société des jeunes gens, et son existence exceptionnelle l’avait soustrait aux plaisirs de son âge, dont il ne se souciait point. La maturité n’avait fait qu’augmenter cet éloignement de la vie commune; mais la vieillesse exagérant encore cette disposition, le bon monsieur trouvait fastidieux, irritants, insupportables les habitants de Dunkerque qui, à toute heure, passaient dans les rues où il passait lui-même. Ces gens bien mis, bien portants, causant souvent entre eux, et ne s’intéressant en général qu’aux actualités, lui semblaient ridicules. Il les plaignait; il en vint à les prendre en grippe, et à souhaiter passionnément le repos de la campagne, le silence des bois, le chant. des oiseaux, le doux bourdonnement des insectes et ces senteurs embaumées que nous envoie la nature dans la corolle de ses fleurs.

Au lieu de tout cela, Pantaléon voyait Dunkerque, avec ses vingt-quatre mille habitants et sa population flottante; avec sa rade magnifique, son port marchand, ses fabriques, son collège, son école navale, ses allées et venues perpétuelles dues à son commerce, à sa situation; c’était insoutenable. Il en gémissait tous les jours, et ses nerfs s’agaçaient au point de ne plus le laisser travailler sept ou huit heures de suite comme autrefois. Le calme lui manquait. Où le rencontrerait-il?

Dans les profondeurs de l’étude et les révélations de la science, il avait recueilli assez de lumières, assez de satisfactions intellectuelles, pour que son esprit fût saturé de jouissances; mais il faut convenir que le bien-être matériel n’avait jamais été son lot.

Jeune étudiant, il avait d’abord habité volontiers à Paris une mansarde, toute peuplée de livres et de papiers sur lesquels il déposait des notes et des observations. Déjeunant et dînant chez un petit traiteur, il n’avait excédé en rien les dépenses les plus modestes; cependant aucune épargne n’avait pu se faire; ou plutôt, dès que le jeune savant avait dans son secrétaire quelques économies, on voyait des dictionnaires, des in-folio, des livres de toute grandeur disparaître de la vitrine des libraires; et le logis étroit du pauvre Pantaléon s’enrichissait de jour en jour aux dépens de son maître.

Les rares amis du savant, le voyant vieillir et s’attrister, lui conseillaient de quitter Dunkerque, de se fixer dans un village, d’habiter une maison isolée et d’y finir tranquillement sa paisible carrière. Il souriait à ce projet et ne répondait pas; car il ne voulait pas convenir, devant l’amitié, de la pénurie où il se trouvait. Effectivement, s’il pouvait vivre dans les conditions médiocres qui lui suffisaient, il lui aurait été impossible de modifier sa situation et de pourvoir à une installation nouvelle.

Les choses ne devaient donc jamais changer, à moins qu’un événement tout à fait extraordinaire ne se produisît, au moment le plus inattendu, sur le chemin de ce brave Côme-Pantaléon Coque licot.

Et pourtant!... Ah! certes! il ne s’y attendait pas. Un jour qu’il était plongé, depuis deux heures, dans une lecture des plus intéressantes, au détriment de ses yeux fatigués, il reçut une lettre de Bretagne. Écriture absolument inconnue.

«De qui cela peut-il venir? Je ne connais personne en Bretagne, ni même ce Kérouët que porte le timbre de la poste; qu’est-ce qui vient me déranger? moi qui me suis à peu près affranchi de toute correspondance, parce que c’est une perte de temps.»

Pendant ce monologue, Pantaléon déchirait l’enveloppe, bien décidé à ne pas même se donner la peine de répondre, à moins d’urgence. Mais voyez combien nos facultés se modifient, selon l’usage auquel nous les appliquons. Ce savant, si accoutumé à déchiffrer des manuscrits presque indéchiffrables, cet homme d’expérience et d’étude, cet infatigable chercheur, Pantaléon enfin, ne fit d’abord que parcourir le message, n’y comprit rien, en recommença trois fois la lecture, et, en définitive, fut sur le point de le mettre au panier, croyant à une mystification de très mauvais goût.

Il y était question d’un individu nommé Gilles Coquelicot, qui venait de mourir au château de Kérouët, en Morbihan. Ce M. Gilles était cousin éloigné de M. Pantaléon, et le désignait comme héritier, conjointement avec un autre cousin, nommé Leu-Ildefonse Coquelicot.

«Mais... qu’est-ce que cela? disait Côme en se frottant les yeux pour mieux voir. Je ne connais ni Gilles, ni Leu-Ildefonse,... rien ne me dit que nous soyons cousins. Y a-t-il un de nous trois qui soit fou? serait-ce moi, par hasard?»

Il relut encore cette écriture désespérante, vulgairement appelée «pattes de mouche», et demeura convaincu que cette lettre, partant d’une étude de notaire, l’avertissait qu’un héritage lui tombait du ciel, comme tombent, dit-on, les cailles toutes rôties, ce qui n’est pas vrai du tout.

M. Corbin, consciencieux en toute circonstance, était, en outre, fort obligeant. Il avait cru bien faire en entrant dans quelques détails sur le genre de fortune de feu M. Gilles Coquelicot. Le cousin savant recevait commotion sur commotion en relisant ces mots: campagne boisée,... charmilles,... ombrages,... vastes champs,... plaines,... collines, etc., etc. Tout cela voulait dire que, dans ce séjour inconnu, on pouvait enfin trouver l’éloignement des hommes, le silence, la cessation de tout bruit, de toute agitation. Le solitaire en fut tellement ému, qu’il eût souhaité faire part à toute la terre de ce qui lui arrivait.

il prit son vieux paletot, son vieux chapeau, et s’en alla chez un petit rentier, son voisin, qui s’occupait volontiers des découvertes scientifiques, pourvu qu’elles fussent faites, car ce n’était pas un génie chercheur. Entré d’un air mystérieux, il déplia la lettre et la mit sous les yeux du voisin.

Celui-ci la lut attentivement, non sans pousser quelques exclamations, et dit:

«Mon cher Coquelicot, pendant que vous ne pensiez qu’aux labeurs de l’esprit, la fortune vous cherchait. Soyez donc heureux dans votre vieillesse. Parlez, allez en Bretagne, vous y serez riche....

— Peu m’importe; je sais me passer des richesses; mais je vous avoue que vivre en paix, sous les voûtes silencieuses d’un château gothique; respirer les parfums des champs; me sentir délivré du bruit que font les hommes; pouvoir travailler à mon aise, sans obstacle, sans dérangement, cela me paraît la traduction la plus vraie du bonheur sur la terre. Qu’en pensez-vous, mon cher?

— Je pense que nous retournons au temps des fées.... Cependant je regrette pour vous qu’un autre Coquelicot partage ces biens. Il se pourrait que certaines nuances de caractère vous empêchassent de marcher de front, et alors....

— Non, non, ne craignez rien. Je suis homme à m’arranger de tout; je n’ai besoin de personne, et je compte bien vivre à ma guise, comme vivra à la sienne mon cousin Leu, ou Ildefonse, comme on voudra. Ces deux noms se trouvaient d’ailleurs dans la famille de ma grand’tante Coquelicot, née Avoine.

— Ainsi, vous ne redoutez pas cet autre héritier?

— Pas du tout. J’ai toujours vécu seul; je continuerai; et je serai parfaitement content, pourvu que Leu me laisse tranquille.

— Allons, c’est bien.

— Il faut convenir que la chose est singulière. Je ne connaissais de Coquelicot que moi; et voilà qu’il en arrive deux, l’un mort, l’autre vivant; Gilles qui me laisse sa fortune et Leu qui la partage avec moi. Par exemple, je ne veux pas de casse-tête, c’est le notaire qui prendra soin de gérer la propriété, Je ne m’entends qu’aux affaires d’autrefois.

— Vous allez répondre?

M. Coquelicot était entré d’un air mystérieux.


— Aujourd’hui même. Le notaire attend ma lettre pour m’envoyer une copie du testament. Il a voulu sans doute s’assurer d’abord de mon existence.

— C’est probable.

— Mais comment a-t-on pu découvrir un Coquelicot à Dunkerque? Moi qui tiens si peu de place, qui suis si parfaitement inconnu! Ah! quel coup! J’en suis malade.

— Ce n’est pas le moment, mon cher. La fortune vous tend les bras, courez vous y jeter.»

Pantaléon rentra chez lui en toute hâte, écrivit quelques lignes à M. Corbin, y joignant son acte de naissance, comme pièce justificative, et sortit une seconde fois pour aller à la poste.

Sa démarche était déjà toute changée. Il commençait à prendre plus d’assurance par l’effet de ce Kérouët qui tombait dans ses mains. Ce n’était pas l’impudence du riche orgueilleux et égoïste. Loin de là, c’était le naïf contentement d’un homme qui enfin va respirer l’air des champs et des bois, et surtout va trouver, dans une ntique demeure, un lieu de repos parfait où, entouré d’Assyriens, d’Égyptiens, à l’état de génies peu encombrants, il pourra les interroger à son aise.

Le voisin n’avait pas promis le secret, que d’ailleurs on ne lui avait pas demandé. Il dit donc simplement un mot à l’un, un mot à l’autre, et la nouvelle se répandit comme une traînée de poudre. M. Pantaléon Coquelicot, le petit savant original, héritait d’un château breton. Trois ou quatre personnes le saluèrent la première fois qu’il les rencontra.

Deux jours plus tard, M. Corbin envoyait une copie du testament. L’héritier fut bien un peu surpris en lisant ce que son riche cousin avait si minutieusement élaboré.

«C’était un drôle d’homme que ce Gilles! se dit-il à lui-même. Mais faut-il s’en étonner? Les Grandchamp étaient des originaux de la grande espèce; et parmi les Avoine, j’en ai connu que leur bizarrerie avait rendus maniaques. Il est tout naturel que les Coquelicot s’en ressentent. Au fait, moi aussi, je suis un drôle d’homme, je ne vois personne qui me ressemble. Bah! qu’a-t-on besoin d’être comme tout le monde?»

Par la lettre qui accompagnait la copie du testament, M. Corbin demandait à l’héritier de fixer lui-même l’époque de son arrivée à Kérouët.

C’était là une grosse question. Il s’agissait de déménager. Cela ne voulait pas dire, comme de coutume, faire passer son ménage d’un lieu dans un autre; mais retirer de leur vénérable poussière ces volumes qui n’avaient pas remué depuis si longtemps. Le très petit appartement de M. Coquelicot s’était peu à peu transformé en bibliothèque. Il avait fait mettre des planches de bas en haut, tout autour de sa chambre, sauf l’emplacement du lit; et là il avait peu à peu installé ses précieux et poudreux trésors. Les déplacer, les épousseter, les envoyer en Bretagne, ce n’était pas une petite affaire.

Le pauvre Pantaléon eut un moment de découragement devant cette besogne; mais, ayant appris des anciens à lutter et à triompher patiemment des obstacles les plus redoutables, il regarda bien an face cette multitude de volumes, et se dit que lui, Pantaléon, par son sang-froid, par sa persévérance, lutterait, sans auxiliaires, sans alliés, centre leur nombre et leur poussière et les transporterait de Dunkerque à Kérouët. Même il ajouta chez moi, tant se prend facilement l’habitude d’être riche.

On a beau avoir du courage, l’âme la mieux trempée a besoin d’être secondée par l’être physique qui lui est uni pour la servir, et qui, parfois, la sert très mal. M. Coquelicot, en entreprenant seul son déménagement, n’avait compté ni avec sa myopie héréditaire, venant des Avoine, ni avec sa fort petite stature, ni avec la faiblesse de son tempérament, usé de bonne heure par l’excès de l’étude et la privation d’air et d’exercice.

Il lui fallait, à chaque instant, monier à l’échelle, changer de place cette échelle, avoir recours à son lorgnon pour relire, du moins en passant, les titres qu’il avait oubliés. Ceci n’était pas une nécessité, mais un plaisir irrésistible. Tout se fatiguait en même temps: les pieds par les échelons, les yeux par le lorgnon, les bras par le plumeau. Mais il arriva quelque chose de pire, et l’on ne s’y attendait pas. C’est que le savant, passé de l’état de chercheur à l’état de déménageur, était, à son insu, invinciblement entraîné vers sa première profession. Il se retrouvait, tout étonné de la chose, assis sur le coin d’une chaise, dans l’embrasure de sa fenêtre, feuilletant un volume, y rencontrant au passage des lignes tellement intéressantes que le plumeau et l’échelle retombaient dans l’inaction et que Côme-Pantaléon, au lieu de déménager, étudiait encore, en dépit de ses bonnes résolutions.

Les affaires n’avancent pas quand on les fait ainsi. Les Assyriens le savaient bien. Côme le savait aussi, mais quand le cœur est pris!... Enfin, il eut la force de se surmonter lui-même, et d’aller demander au petit rentier son ami d’avoir la bonté de venir l’aider. Ce n’était ni pour transporter l’échelle, ni pour faire usage du plumeau, mais seulement pour l’empêcher de feuilleter et de lire. Il vint, le bon monsieur, et la bibliothèque finit par descendre tout entière au milieu de la chambre, entrer dans des caisses, et prendre le chemin de fer, petite vitesse.

Cette grande œuvre achevée, M. Coquelicot avait à se transporter lui-même en Bretagne. Tout homme tient à la ville qu’il a longtemps habitée. Quel ne fut pas l’étonnement de l’héritier quand, au moment de dire à Dunkerque un éternel adieu, il se sentit ému, mais ému jusqu’à jeter sur tout ce qui l’entourait un regard de tristesse. Quand on est troublé, on a besoin de parler à quelqu’un, de trouver pour ainsi dire un déversoir où tombe le trop-plein. C’est pourquoi l’héritier disait à son complaisant voisin:

«Mon cher ami, j’éprouve un sentiment nouveau et pénible. Après trente-cinq ans passés dans celte ville, car je n’avais guère plus de vingt-neuf ans lorsque j’ai quitté Paris et le quartier latin, je me prends à regretter tout ce que j’y laisse: vous d’abord; et puis cette superbe rade, cette mer du Nord, sillonnée par une si grande quantité de bateaux, cette....

— Allons, allons, répondit le voisin, qui avait le rare talent de voir les choses comme elles sont, il y a là beaucoup d’imagination, ce qui me surprend de votre part, car vous êtes un homme sérieux. Ne pensez pas à moi; nous serons toujours amis, de loin comme de près. Quant à cette rade superbe, cette mer du Nord, ces bateaux qui la sillonnent,... avez-vous oublié, mon cher Pantaléon, que vous êtes myope?»

L’héritier, brusquement replacé dans le positif, répondit modestement:

«Vous avez raison; je n’ai jamais joui de ces biens que je regrette. Je me suis plaint de tout. Et pourtant, à l’heure du départ, il me semble faire un sacrifice.

— C’est toujours comme cela. On tient au sol par quelques fils, et l’on souffre quand ces fils se brisent. Ne vous tourmentez pas; une fois installé dans votre beau Kérouët, vous ne penserez plus guère à nous.»

Pantaléon lendit la main au voisin, et l’assura que l’air des champs et les délices de la retraite ne lui feraient pas perdre la. mémoire. Puis il surmonta sa sensibilité intempestive et fit ses malles, ce qui n’était pas un grand travail, car le savant avait toujours traité légèrement la question des vêtements et de la lingerie.

Quand vint le jour fixé, M. Coquelicot crut partir pour les Antipodes. Il était affairé, embarrassé comme un homme qui n’a guère voyagé que des yeux, tenant en main un allas. Il était venu autrefois de Paris à Dunkerque et n’avait plus bougé, aussi se prépara-t-il au voyage comme à une affaire de haute importance.. Son obligeant voisin le conduisit à la gare et lui prit son billet, pensant qu’il ne s’en tirerait pas, car il y avait foule au guichet; el les contemporains réunis en grand nombre faisaient toujours perdre la tète à ce bon M. Coquelicot. Il eût été capable de prendre un billet pour tomber dans le Finistère, au lieu du Morbihan.

Cela fait, on se dit adieu, et la vapeur emporta l’héritier vers la vieille Armorique. Les premiers instants se passèrent à s’installer, et, comme c’était le soir, le pacifique Pantaléon ne trouva rien de mieux à faire que de dormir.

De quels doux rêves ne fut-il pas bercé ! Tantôt c’était une belle solitude qui s’offrait à lui, avec son silence et sa fraîcheur. Nulle voix humaine n’y pénétrait. On n’entendait, car c’était l’automne que le bruit des feuilles gémissantes, foulées par les pieds du maître. Tantôt il voyait des plaines sans limites, des ruisseaux limpides, un moulin, une ferme, tout un paysage enchanteur. Puis la scène changeait. Il était assis dans une chambre spacieuse et bien éclairée; il y avait autour de lui des livres à profusion; et il apercevait, dans la pénombre, des Assyriens, des Égyptiens, des Pélasges, des Mèdes, des Perses, des Grecs, des Romains, tous lui racontant un peu de leur histoire. Un des bienfaits de l’héritage était de lui rendre tout facile; il avait une clef d’or à laquelle rien ne résistait.

Il est vrai qu’à chaque station le voyageur se réveillait au milieu des compagnons de route, des couvertures, des sacs et des paquets; mais il se rappelait délicieusement son rêve, et fermait les yeux pour en faire un autre.

Ce voyage fut heureux, et l’héritier fatigué, mais fort aise, finit par se trouver en face de la terre antique et seigneuriale de Kérouët, naguère tombée si à propos dans les mains du cousin Gilles.


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15 января 2025
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4064066325084
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