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Jules de C...

Chasses et voyages


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066324735

Table des matières

PRÉFACE

LES QUALITÉS DE MA MAITRESSE.

LA VIE A TRIESTE.

CHASSES EN AUTRICHE

I

II

III

IV

V

CHASSES A MALLORCA

I

II

III

IV

V

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

XV

XVI

XVII

XVIII

XX

CHASSEUR ET DUELLISTE

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

ÉPILOGUE


PRÉFACE

Table des matières

Paris, octobre 1862.

A MONSIEUR GODDE, RÉDACTEUR EN CHEF

DU Journal des Chasseurs.

MON CHER GODDE,

En vous offrant ce recueil de chasses et voyages, je vous prie de dire à ceux qui voudront bien y jeter les yeux, que je n’ai point eu l’intention de faire un livre, ce que pourraient d’ailleurs attester mes anciens lecteurs.

Expliquez-leur bien que, depuis seize ou dix-huit ans, j’envoie à différents journaux et revues les impressions de mes courses vagabondes et les résultats de mes triomphes ou de mes déceptions cynégétiques, accompagnés parfois du récit de quelque aventure dont j’ai été le spectateur ou l’acteur, mais que je me suis toujours borné à raconter.

Toutes ces miettes de littérature sans prétention, je les avais conservés comme un doux souvenir de ma jeunesse et de ma vie de chasseur. Je les réunis aujourd’hui pour les feuilleter plus à mon aise avec les albums de mes dessins, pendant ces jours de la vie où, fatigué des labeurs de l’existence, l’on éprouve le besoin, dans un moment de lassitude, de s’arrêter en chemin pour jouir du repos et du passé.

Je confie donc, mon cher Godde, ces lambeaux épars de différents âges à votre indulgence et à celles de nos confrères.

J. DE C......

LES QUALITÉS DE MA MAITRESSE.

Table des matières

Depuis treize ans, chiffre fatal, mais qui m’a servi à merveille, puisqu’aujourd’hui 15 août, j’aime et je suis encore un des plus heureux de ce monde, je suis fasciné, chers lecteurs, par la plus adorable, la plus aimable, la plus passionnée, la plus belle et la plus gracieuse des maîtresses.

Quelle audace, allez-vous peut-être penser, de consacrer tout un chapitre à pareil scandale! Je vous répondrai d’abord, qu’il ne faut jamais se fier aux premières impressions; car tel début tant soit peu vif, a souvent amené le plus moral dénouement; attendez donc la fin pour me juger. Et puis, le Journal des Chasseurs n’a jamais, n’est-ce pas, été absolument dédié aux timides pensionnaires du Sacré-Cœur, comme loisirs des longues veillées des vacances au château paternel. Il est bien là, ce charmant journal, lu, relu et feuilleté par tous ceux qu’anime la noble passion, timidement effleuré, peut-être, par ces innocentes brebis séparées du troupeau, qui peuvent y puiser, je le jure, de fort bonnes leçons; car elles y apprendront à favoriser un jour, chez leurs maris, des goûts qui les sépareront bien un peu, mais sans danger pour le bonheur du ménage, et qui, s’ils éloignent parfois ceux-ci du toit conjugal, leur feront oublier des tentations d’autant plus dangereuses et séduisantes, qu’il ne leur sera plus permis d’y songer.

Oui, Mesdemoiselles, étudiez notre journal; entrez franchement dans cette éducation cynégétique qui vous effraye... de loin; instruisez-vous à cette source de bonheur comme vos frères, et vous y trouverez, tout aussi bien qu’eux, de sages conseils; parfois aussi quelque historiette badine. Mais, bah! passez outre, ou bien, si vous êtes comme beaucoup de jeunes filles que je pourrais nommer, qui ont lu, — en cachette, bien entendu, — les Mystères de Paris, le Juif Errant, Mathilde, et les chefs-d’œuvre de Dumas, de la Dame de Monsoreau à Ange Pitou, vous nous trouverez, en comparaison, d’une vertu et d’une timidité dignes de la réputation très-usurpée des temps antiques.

Je ne fais rien sans réflexion: cette digression m’était nécessaire; car justement, dans un château où je suis souvent invité, on a jeté les hauts cris quand on a su que j’allais parler publiquement des Qualités de ma Maîtresse. Les jeunes filles ont rougi, les frères m’ont poussé du coude, les mamans ont détourné la conversation, et le père, mon ami, grand veneur, bon vivant et homme d’esprit, m’a mis au défi de tenir ma parole. Inutile de vous dire que j’ai accepté, que j’ai juré même de lire à haute voix, le soir, aux chasses de septembre prochain, ce portrait physique et moral de la plus adorable créature du bon Dieu.

Je partis jeune pour l’Espagne, libre et gai, avec une position et un nom qui me promettaient entrée et bon accueil partout, trop peu d’argent pour me permettre le demi ou le quart de monde; je m’en tins donc au monde entier, au vrai monde.

La mantille me tournait la tête, l’éventail me donnait des attaques de nerfs, les courses de taureaux, les danses, les gracieux costumes, tout cela m’enflamma si bren, que je devins fanatique de l’Espagne et que je jurai de ne jamais quitter ce charmant pays.

A vingt-cinq ans, on se trouve en face des plaisirs de tous les pays, comme le chasseur qui a passé douze heures sans boire ni manger, devant le dîner et le petit vin du garde-chasse. En est-il de meilleurs?

Un jour de mai 1849 je partis pour la campagne. J’abandonnais les plaisirs de la capitale pour aller, en compagnie de quelques amis, chercher le repos et le calme à la Grande-Chartreuse de Valdemosa, veuve de ses fondateurs, aujourd’hui propriété des acheteurs des biens nationaux et de ceux du clergé.

Quel air! quelle eau! quels fruits! quel confort! dans ces cellules neuves et coquettes, avec leurs jardins couverts d’orangers, de citronniers et de grenadiers, et quelle vue surtout! quand un beau clair de lune illumine la vallée, le vieux couvent et les palmiers plantés sur les hauteurs.

La commission chargée de me faire les honneurs du couvent et de m’accompagner ce jour-là, pour me faire visiter en détail ces superbes débris de l’ancienne puissance monastique en Espagne, se composait d’un notable du pays, du curé, du sacristain, de l’apothicaire, du maire et d’un prêtre, grand seigneur sauvage de l’endroit, le meilleur, le plus saint homme du monde, et un des plus rudes enfants de saint Hubert que ma vie de chasseur m’ait fait connaître.

Qui m’eût dit, le jour où le digne abbé faisait arrêter ma voiture au milieu des paysans attroupés pour m’en voir descendre, où, chapeau bas, il me traitait de Seigneurie, d’Excellence, et me prodiguait tous les titres et qualités, que je me trouverais, au bout d’un mois, arpentant les montagnes, sautant les ravins, à la poursuite des bartavelles et des lièvres, et que moi, la Seigneurie, l’Excellence, je me trouverais vraiment trop heureux d’écouter respectueusement les leçons de mon nouveau maître? Car l’abbé Lorenzo Bruno, — tel était le nom de ce vrai et digne religieux, — fut mon maître; ce fut lui qui me mit le fusil à la main. Pendant dix ans il a été mon compagnon, et il restera toujours mon ami.

Après toutes les prodigalités cérémonieuses de la commission d’honneur, les ovations du village, les visites aux familles qui habitaient la Chartreuse de Valdemosa et tous les coins des anciennes et nouvelles construction; après la distribution aux pauvres et un repas champêtre, je m’installai enfin dans mes deux cellules réunies en une seule habitation, et, ce dernier tribut payé aux ennuis du monde et aux obligations de ma première journée à la campagne, je m’enfermai afin de rester quinze jours, littéralement, sans sortir de ma cellule et de son jardin, ne me lassant point du spectacle splendide qui s’offrait à mes yeux.

C’est bien, comme dit George Sand:

«Une de ces vues qui accablent, parce qu’elles

«ne laissent rien à imaginer. Tout ce que le

«poëte et le peintre peuvent rêver, la nature l’a

«créé en cet endroit. Ensemble immense, détails

«infinis, variété inépuisable, formes confuses,

«contours accusés, vagues profondeurs,

«tout est là, et l’art n’y peut rien ajouter. L’esprit

«ne suffit pas toujours à goûter et à comprendre

«l’œuvre de Dieu, et s’il fait un retour sur

«lui-même, c’est pour sentir son impuissance à

«créer une expression quelconque de cette immensité

«de vie qui le subjugue et l’enivre.

«Quant à moi, je n’ai jamais mieux senti le néant

«des mots, que dans ces heures de contemplation

«passées à la Chartreuse. Il me venait bien des

«élans religieux; mais il ne me venait pas d’autres

«formules d’enthousiasme que celle-ci: Bon

«Dieu, béni sois-tu, pour m’avoir donné de bons

«yeux!»

Je n’ai pu résister au plaisir de répéter à une autre époque, et lors de ma première publication sur les chasses d’Espagne, tout ce que dit Georges Sand de ce charmant pays que j’ai habité après elle, ou après lui, comme vous voudrez.

Le livre de Sand sur Majorque renterme, à mon avis, les plus belles pages de l’illustre écrivain, les tableaux les plus sublimes, l’esprit le plus fin.

Hélas! on se fatigue des plus belles choses. Je reçus un jour la visite d’un ancien moine qui avait longtemps traîné sa longue robe blanche sur les dalles polies de la belle chapelle et dans les longs couloirs sonores du couvent: je lui faisais presque un reproche d’avoir accumulé tant de confort, tant de beautés et de jouissances autour de ceux dont le royaume n’est pas de ce monde.

— On a fait, me dit-il, le même reproche au Prieur, lors de l’achèvement du nouveau couvent. Le moraliste était un grand personnage qui lui était recommandé et qui venait passer deux jours à la Chartreuse; il assurait qu’avec une pareille vue, il comprenait qu’on ne pensât plus au monde.

Le prieur, homme d’esprit, ne répondit pas; mais, après déjeuner, il proposa à son hôte de retournera la «vue».—Très-volontiers, dit celui-ci, et, comme le matin, il la trouva splendide. On fit un tour dans la montagne; après, on retourna encore contempler la fameuse «vue». Le personnage y revint cette fois d’un pas indifférent. — On dîna, et on le pria de nouveau de jouir du magnifique spectacle; il y alla de mauvaise grâce.

On fit la sieste, et après, encore la «vue» ! Ah! pour le coup, s’écria-t-il, j’en ai assez de votre «vue» ! — Et nous aussi, fit humblement le prieur. Vous voyez bien, Excellence, que la plus belle vue du monde ne peut suffire, et que nous avons quelque sacrifice à offrir à Dieu, quand nous avons passé quarante, cinquante ou soixante ans de notre vie dans ces murs, même en face d’un si beau spectacle, à prier, à soulager les pauvres, à instruire le peuple et prêcher l’Évangile.

Pour mon compte, après deux semaines de cloître, je m’ennuyais, je l’avoue, suffisamment, et je commençais à m’éloigner insensiblement, chaque jour davantage, de mon campement. Nos excursions devinrent incessantes et se prolongeaient, tantôt jusqu’à la mer, tantôt jusqu’aux sommets splendides des pics qui l’environnent.

Pour avoir une idée de cette partie de l’île, ouvrez encore le livre de George Sand, et vous n’aurez plus qu’un désir, celui de contempler cette nature que la plume brillante et toute pensante du meilleur écrivain ne peut rendre que très-imparfaitement.

J’arrivai un jour dans un site horrible, près de Soller. Un rocher à pic de deux mille pieds domine la mer; une simple petite balustrade en bois vous sépare de l’abîme, et, quand vous vous penchez pour contempler cette immensité effrayante, vous avez froid aux jambes, vos membres se crispent, la vue se trouble, vous restez anéanti et penché sur la rampe: en un mot, vous avez le vertige; et cela arrive à neuf voyageurs sur dix.

Eh bien, c’est là que le marquis de la Romana, m’a-t-on raconté, faisait ses exercices gymnastiques et s’élevait sur les mains, la tête penchée sur le gouffre. On m’a cité à ce sujet une anecdote assez curieuse, et qui, comme tant d’autres traits, devrait rehausser à nos yeux la race méconnue des valets de grande maison; car, en général, j’ai remarqué qu’ils sont bêtes pour nous plaire, pour laisser mieux briller notre esprit et, peut-être aussi, pour mieux nous voler.

Le fait est que le marquis de la Romana, après avoir servi de passe-temps à son laquais ébahi, lui dit tout à coup:

«— Ah ça! mais, drôle, tu me regardes faire;

«voyons, tu vas essayer un peu. — Monsieur est

«bien bon, mais j’aimerais mieux passer huit nouvelles

«années au service de l’État. — Comment,

«tunante, je t’aurais servi de pantin! il faut immédiatement

«faire ce que j’ai fait.»

A cette époque on rouait encore de sa canne la valetaille, ou on la jetait par la fenêtre; c’est ce dont fut menacé notre homme, après une discussion qui devenait un peu vive et avait passé les bornes de la plaisanterie; le général marquis, conseillé par son mauvais génie sans doute et par sa colère, saisit le laquais et voulut, de gré ou de force, le mettre au moins à califourchon sur la rampe; le malheureux se débattit comme un possédé. Il y allait avoir mort d’homme infailliblement.

Une idée, mais une de ces idées qui mériteraient d’être transmises à la postérité, surgit dans la cervelle du pauvre Frontin.

«— Eh bien! Excellence, dit-il, d’un air décidé

«et résigné, j’obéirai à sa Seigneurie, et puisque

«elle l’exige, je lui donnerai cette nouvelle preuve

«de soumission et d’attachement. Mais que sa Seigneurie

«ait pitié de moi et daigne au moins me

«montrer le tour une dernière fois; après, je jure

«par la madone del Pilar de l’exécuter, non pas

«avec autant d’adresse, mais avec autant de bonne

«volonté.

«— Tu promets, drôle?

«— Oui, Monseigneur.»

Et le marquis, cramponnant ses mains de fer sur la rampe, lança ses jambes, droites comme la hampe de Don Quichotte, et se suspendit au-dessus de l’abîme.

Que fit le valet? Il lui suffisait de pousser son maître et il s’en fût débarrassé pour toujours. Non, il le contempla un instant, et, comme si le feu s’était emparé de tous les bois qui couvrent ces rochers, il ne fit qu’une course échevelée jusqu’au village voisin, franchissant murs, précipices ettorrents, après avoir, en laquais bien élevé, pris congé et quitté le théâtre de ses angoisses en criant de tous ses poumons: — Bonjour, monsieur le marquis, au revoir!

Voilà la légende qu’on ne manquera jamais, dans les siècles futurs, de raconter à nos petits-fils qui visiteront en touristes ce pittoresque rocher de Majorque.

Après avoir passé un mois à voir et revoir toutes ces merveilles, rempli deux albums, couvert plusieurs toiles, je commençais à être blasé et à avoir besoin d’autre chose. Un instinct secret se révélait en moi.

On me proposa quelques chasses au filet près d’une source, quelques affûts aux pigeons. Que faire? je n’avais pas encore chargé un fusil.

Ce fut dans une de ces expéditions que je rencontrai pour la première fois cette créature généreuse et magnifique qui fait, depuis treize ans, mon bonheur. Je devrais dire douze ans, car j’ensuis resté un à lui faire une cour assidue sans aucun succès, sans en obtenir autre chose qu’un baiser furtif, un serrement de main et des promesses de l’amour que je commençais à entrevoir, de la fidélité à laquelle, de mon côté, je ne croyais encore que du bout des lèvres, Mais du moment que je la compris, je ne m’appartins plus, et je ne me trompe pas en affirmant qu’elle est, depuis ce moment, la maîtresse absolue de mon existence.

Fille des montagnes, elle est grande, forte, robuste, au teint hâlé, au sourire franc, violente dans sa passion, et cependant naïve et tendre, fière et heureuse du bonheur sans mélange qu’elle me donne depuis si longtemps, jalouse de tout ce qui peut m’éloigner d’elle et me distraire de ses charmes.

Je ne tardai pas à me ranger sous ses lois et à exclure, en effet, tous les plaisirs qui pouvaient amener une querelle ou un refroidissement entre nous deux.

D’un courage et d’une force sans égale, elle m’a suivi partout, dans mes pérégrinations en Espagne, sous un soleil brûlant, à travers les sables arides et sans horizon, au milieu des dangers et des privations d’une vie errante, dans les lagunes pestilentielles et malsaines des Grandes Albuferas; mais elle a partagé aussi ma bonne fortune et le confort des brillants châteaux de France et d’Allemagne, toujours bien accueillie avec moi, toujours fêtée, me procurant les plus beaux triomphes et me faisant oublier de son mieux tous ces plaisirs du Sport, l’escrime, les chevaux, qui avaient, jusque-là, rempli mes heures d’oisiveté. Car, raisonnable et sage, elle a été constamment un motif de succès dans ma vie intellectuelle; ne prenant jamais l’heure du travail et retrempant mon âme au lieu de l’affaiblir; donnant toujours à mon esprit plus de force, de lucidité et d’indépendance; lui inspirant, en un mot, cette verve originale qu’on ne puise que dans la société d’une compagne aussi pure de sentiments, aussi éloignée des petitesses de notre monde. Par son ignorance de nos vices, son horreur de l’envie et la jalousie, elle a su me rendre plus grand de caractère et plus généreux envers mes ennemis; c’est elle, je m’en souviens, qui m’a conseillé de mépriser, pour me défendre de haïr.

Bien certainement, sans un contact aussi pur, sans une amie d’une délicatesse aussi élevée, j’aurais franchi plus péniblement cette longue partie de mon existence qui me sépare aujourd’hui du moment où je la vis, pour la première fois, sous les ombrages des palmiers semés çà et là dans les environs de la Grande-Chartreuse.

J’ai encore présent à l’esprit le charme qu’elle exerça sur moi. Elle avait le sourire sur les lèvres, ce doux sourire qui ne m’a jamais fait défaut, et qui toujours, depuis, est venu me consoler de mes peines, me reposer de mes travaux, me donner du courage les jours de lassitude, et compléter ma vie de succès. Elle semblait me connaître depuis longtemps et paraissait m’attendre, étonnée que je ne lui eusse pas encore tendu la main pour rendre, comme je le lui jurai ce jour-là, nos existences inséparables.

J’ai dû attendre une année et mériter, par un dévouement à toute épreuve, le bonheur de lui appartenir; puis, certain de moi, je proclamai notre union à la face de l’Europe que nous courons ensemble depuis lors. Mes serments et mon amour constant n’ont cessé d’être au niveau de sa passion et de sa fidélité ; c’est vous dire que treize ans d’épreuves et de bonheur sans nuages répondent de l’avenir; que l’âge ne pourra jamais affaiblir des sentiments si beaux, et qu’un jour, mon exemple guidera mes fils dans le chemin où j’ai trouvé tant d’innocents plaisirs.

— Mais quel est donc le pays qui a vu naître cette merveille?

— Ne vous l’ai-je pas déjà dit? on la trouve partout, plus ou moins généreuse, plus ou moins séduisante.

— Et vous l’appelez?

— N’avez-vous pas deviné, mes amis et frères en saint Hubert? C’est la Déesse de la chasse.

LA VIE A TRIESTE.

Table des matières

Une femme charmante, à force d’esprit et de grâce, à laquelle j’avais communiqué mes voyages et mes chasses en Espagne et en Allemagne, publiés à Paris, me faisait l’autre jour un reproche affectueux accompagné de la plus délicieuse moue.

Son amitié la rendait indulgente, même partiale et exagérée, dans le jugement de ces pages, auxquelles je n’attache pas la moindre importance: elle me disait donc:

«J’ai lu avec beaucoup d’intérêt vos récits émouvants

«sur l’Espagne et sur l’Allemagne, publiés

«à Paris; mais franchement vous êtes trop exclusifs,

«vous autres hommes de sport; vous ne parlez

«toujours que d’aventures, de brigands, de chevaux,

«de triomphes cynégétiques ou de déceptions

«amusantes. Il faudrait nous mêler davantage

«à vos écrits, puisque vous êtes si heureux,

«dites-vous du moins, de nous voir unies à votre

«existence et même à cette vie du château du mois

«de septembre, qui sert souvent de base à vos récits

«de chasse.

— Madame, lui répondis-je, c’est toujours «par

«timidité, respect ou amitié que nous n’osons animer,

«colorer nos bavardages de vos charmants

«portraits.»

Mon adorable accusatrice persista:

— Prétexte, prétexte, disait-elle; ainsi vous,

«par exemple, vous voilà depuis longtemps hébergé,

«choyé et fêté ici; vous allez peut-être encore

«écrire votre dernier voyage, livrer nos noms à

«la publicité, et qui mieux est, à Paris, et nous vous

«verrons bien sûr encore une fois chevauchant sur

«nos grands chemins, gravissant les montagnes,

«sautant nos torrents au risque de vous casser le

«cou: ce que, pour mon compte, je regretterais

«vivement; tuant par milliers, perdreaux, lièvres,

«bécasses, etc., etc., faisant même de charmants

«portraits que vous dites ne pas flatter, ceux de

«vos compagnons en saint Hubert; mais vous ne

«parlerez pas de nous, de nos salons, de notre société ;

«vous ne direz rien, en un mot, de ce que

«nous appelons le monde.

— Ah! Madame, puisque vous accusez si bien,

«laissez-moi me défendre. Il y a deux raisons excellentes

«pour cela. La première, c’est que j’écris au

«premier journal de sport cynégétique de Paris,

«je pourrais dire d’Europe, et que nos lecteurs, en

«effet, un peu exclusifs de leur nature, notre rédacteur

«en chef le premier, n’admettent rien,

«aucun bon mot, aucune aventure amoureuse,

«aucun détail d’élégance, qui n’ait trait plus ou

«moins à la chasse. La seconde, c’est que, entre

«nous, j’adore la chasse et les voyages qui me procurent

«ce plaisir, et qu’enfin j’ai horreur du monde.

— «Vous êtes bien ingrat, Monsieur, répliqua

«mon interlocutrice.»

— «Ah! Madame, pour le coup, le mot est trop

«aimable pour ne pas le répéter à Vienne où je vais,

«et le dire à Paris, où je me rends ensuite, Paris

«si bon juge en fait d’esprit. Je suis vaincu, je n’ai

«plus rien à vous répondre, je vous écoute, j’obéis,

«je me rends à discrétion.

— «A la bonne heure! Monsieur, vous auriez dû

«commencer par là. Comment vous, l’homme du

«monde, qu’on voit partout, et qui, avouons-le, se

«donne tant de peine pour plaire; qui avez su vous

«faire de vrais amis dans ce monde que vous recherchez,

«vous n’aimez pas le monde? C’est impossible,

«vous vouliez vous soustraire à ma demande

«par un subterfuge; vous n’avez pas réussi,

«mais vous êtes pardonné puisque vous vous exécutez

«de bonne grâce.

— Mais, Madame, permettez: je suis obligé

«de voir ce monde, où tant de déceptions ou d’ennuis

«nous attendent, et où toujours un peu de

«fiel et souvent de poison se mêlent à nos jouissances;

«où toujours il faut payer d’un regret,

«d’une contrariété ou d’une souffrance, les plaisirs

«qu’il vous donne. Je ne puis, vous le savez, me

«retirer encore, comme je le voudrais, au fond de la

«Bretagne; et, en attendant cet heureux moment,

«je paie de mon mieux mon tribut à cette partie de

«mon existence qui sera probablement la plus longue.

«Je tâche d’ennuyer les autres le moins possible

«et d’accumuler de mon côté la plus grande

«somme des jouissances terrestres. Voilà le mot de

«l’énigme; j’ai l’esprit assez heureux et assez bien

«fait pour me contenter de la part qui m’est échue

«dans la loterie de la vie, sans exiger plus, sans

«consentir à moins, et je remplis mon rôle de

«bonne grâce; c’est tout simple et n’ai-je pas

«raison?

— Si fait! ajouta madame..... vous avez raison

«et tort; mais vous m’avez promis une obéissance

«aveugle, j’ai donc gagné mon procès et je clos

«les débats. Voilà qui est bien décidé, Monsieur.

«Je pourrais, en continuant, non pas y perdre,

«mais remettre les choses en question; et je vous

«lirai, pour terminer, la sentence que je prononce:

«Vous êtes condamné, Monsieur, à la suite

«des différents articles publiés à Paris, commençant

«et finissant, comme vous le savez fort bien,

«vous êtes condamné, dis-je, à méditer, écrire et

«envoyer audit journal ou à un autre de votre

«choix, trois... ou trois cents pages, comme vous le

«voudrez, sur Trieste; mais sur le Trieste social et

«sociable. Entendons-nous cependant, je ne veux

«pas offenser les héros de vos premiers écrits en

«demandant quelques mots sur le Trieste social et

«sociable; je ne fais, soit dit en passant, aucune

«allusion à vos hommes de sport. «J’en ai vu

«de fort civils,» comme disait Talleyrand; je n’exclus

«personne, mais je veux le portrait de chaque

«individu esquissé à mon point de vue.»

Cette condamnation prononcée je me retirai en songeant à tenir ma promesse, et voici comment j’ai payé ma dette.

Je voulais d’abord intituler ces lignes Un hiver à Trieste; mais depuis ce fameux hiver de George Sand, ce livre sublime de moquerie, de méchanceté, de tableaux dignes de Poussin ou de Salvator Rosa, il est devenu difficile sinon impossible de donner à quelque écrit que ce soit, un nom qui rappelât le ravissant ouvrage de l’illustre écrivain; j’ai donc bien fait, je crois, de réduire le titre proportionnellement à la valeur comparative de l’ouvrage, et d’ailleurs j’ai eu assez d’un mois pour connaître Trieste et pouvoir décrire ses salons, ses réceptions, ses fêtes, ses femmes et son esprit: ce qu’on appelle enfin le monde d’une grande ville.

Presque tous les comptes-rendus des sociétés de tous les centres civilisés qui me sont tombés sous les yeux débutent comme les contes d’enfant: «Il était une fois un roi et une reine.»

En effet, le roi des fêtes existe toujours et partout: célibataire d’état et de profession, sans quoi, par politesse, il serait mis à l’écart, comme toujours. On s’occuperait de sa moitié, de la partie du genre humain la plus agréable; désignation qui convient beaucoup mieux que l’autre, car elle n’est pas malheureusement toujours la plus belle. Cet heureux roi, ce célibataire, fortuné selon les uns, malheureux selon les autres (c’est là une grande question sociale qui s’agite tous les jours sans jamais avoir de solution), est en général un grand seigneur par son nom ou sa position et infailliblement par sa fortune. Il a le bon esprit et la générosité de recevoir, d’héberger et de fêter ses amis: voilà le motif qui lui donne la couronne du bon ton, la plus facile etla plus agréable à porter.

La reine est presque toujours belle et spirituelle, d’une éducation incontestable et de manières parfaites; riche enfin, et sachant adroitement se faire pardonner le luxe, le bien-être dont elle est entourée, en faisant prendre part à cette existence dorée ceux qui ont été moins comblés des caprices de la nature ou de la fortune.

Aujourd’hui, sur le terrain où le hasard m’a placé, le roi est facile à trouver, et n’ayant point de rivaux qui réunissent les mêmes conditions d’indépendance et de splendeur dont j’ai parlé, je ne lui créerai pas d’envieux en lui donnant le sceptre.

Mais la reine! Ah! pour le coup, voilà qui dépasse mes forces et tout mon talent oratoire; allez donc donner la palme de l’esprit, de la beauté, de l’élégance et de la générosité à une seule femme, dans un pays où l’on en rencontre tant de charmantes qui se partagent cette royauté en vraies princesses du sang, sans mesquinerie, sans jalousie, sans envie, avec modestie, et sans se déchirer comme cela arrive dans tant de villes de province.

Je vais entourer cet heureux monarque d’une foule de reines, j’orientaliserai non pas sa vie privée, mais son existence de salon et de fêtes, le seul point de vue sous lequel il soit permis à un critique qui se respecte d’envisager les autres.

Le roi des fêtes, de la splendeur et de l’opulence, enfin celui qui a le plus bel hôtel, les plus beaux services, les plus belles serres, et qui se plaît à semer avec intelligence les millions, celui enfin qui réunit toutes les conditions nécessaires pour les plus belles fêtes, quel est-il donc à Trieste? Je n’ai pas prononcé son nom, et cependant je l’ai nommé ; il est dans toutes lés pensées de ceux qui lisent ces lignes comme il est dans toutes les bouches de ceux qui n’ouvriront pas les feuillets de ce volume. M. R*** enfin, d’une naissance obscure, comme tous les grands noms de notre société moderne, s’est élevé par son travail et d’heureuses spéculations aux dignités de chevalier et commandeur, a été anobli et en outre est, dit-on, devenu millionnaire; c’est le marquis de Carabas, le Médinacœli de Trieste.

Partout son nom est prononcé là où il y a un grand bienfait, un grand progrès dans la prospérité de Trieste, une grande œuvre, un grand monument.

Il a le plus beau palais — la seule merveille artistique de la ville, — bâti, à ce qu’il paraît, pour devenir le musée d’arts qui manque à Trieste. C’est là qu’il passe sa vie tout aussi bien que les plus grands seigneurs de Gênes, de Milan et de Florence dans leurs demeures de marbre et d’or.

Une fête chez lui ne le cède en rien sans contredit à la plus belle fête d’Europe. Il faut tout admirer chez M. R... La salle à manger avec ses candélabres et ses lustres géants, ses services d’argent gigantesques, qui servent à produire les chefs-d’œuvre de la science culinaire, lesquels sont aussi chez lui des objets d’art; les groupes ciselés argent et or que l’on pourrait placer dans un musée de sculpture, et qui, par un charmant caprice, vous présentent à côté de tous les produits de la mer et des rivières préparés merveilleusement, des coupes de cristal remplies d’êtres vivants étonnés de se trouver sous l’éclat de tant de lumières, bondissant, sautant et disparaissant dans leur lac en miniature alimenté par un jet d’eau qui traverse le plancher, la table, les groupes d’argent et retombe dans les coupes de cristal; la salle de bains, ornée des meilleurs tableaux, dont les sujets, soit dit en passant aux mères de famille rigides, sont toujours en rapport avec le lieu dont ils sont l’ornement. Tout est splendide: les salles de billard, la bibliothèque, les antiquités, les albums de voyages; c’est là un palais complet, dont l’aspect, un jour de bal, est véritablement merveilleux. Mes chers Parisiens, qui disent avec leur esprit moqueur et exclusif que «la civilisation finit à la barrière du Trône,» ouvriraient ce jour-là, ou plutôt cette nuit-là, de grands yeux à Trieste, tout aussi bien qu’à Paris.

M. R... a créé le Yeguer, auquel on arrive en voiture et au trot en vingt minutes par des chemins excellents.

La route des piétons est distribuée de telle manière, qu’à chaque tournant vous voyez la file d’équipages, qui, tous les soirs, l’été, se donnent rendez-vous dans ce lieu charmant et prennent ces montagnes boisées pour but de promenade.

C’est là que M. R... a son chalet, où il a dépensé habilement des sommes énormes; où il reçoit l’été comme il reçoit l’hiver chez lui, c’est-à-dire en prince, et en prince généreux et de bonne compagnie. Les serres de ce chalet sont les plus belles du pays; elles ont cela de commun avec toutes les autres fantaisies de M. R... qui, en ce moment a le caprice de construire une magnifique chapelle, où il va installer un prêtre catholique et dont le caveau central doit être son tombeau. Il apporte à ces travaux les soins et la simplicité d’un grand philosophe.

Enfin, partout où il y a du bien et du beau à signaler, le nom de R... est inscrit aujourd’hui, comme il le sera toujours, en lettres impérissables dans le souvenir de ses compatriotes.

Et maintenant je passe aux reines. Me voilà ému comme un tout jeune homme qui se rend à un duel, à un premier rendez-vous d’amour ou à un récitation quelconque sur un théâtre de société.

Diable! diable! je dois commencer.....

Commencer, aidez-moi donc, et comment feriez-vous? J’ai déjà été assez.... adroit, assez juste, je me trompe; ne gâtons pas la situation impartiale où je me suis placé en ne choisissant pas de reine, et n’allons pas soulever des torrents de jalousie ou de rancunes.

Il y a plusieurs reines d’esprit et de luxe à Trieste, c’est convenu; mais encore quelle est celle que je dois placer en première ligne ou nommer la première? Me voilà donc, avec la meilleure intention possible dans le meilleur des mondes, en face d’une terrible difficulté, et je retombe dans le même embarras: celui de me créer des inimitiés dans un pays que j’aime et où je ne suis peut-être pas exécré.

Comment faire, Mesdames, vous n’en savez rien, n’est-ce pas? Eh bien, alors, pardonnez-moi de m’en tirer à ma manière, et songez que sans être égales en beauté et en esprit, vous toutes, entendez-vous bien, vous toutes que je choisis pour représenter cette aristocratie du bon ton, vous compensez un petit défaut par une qualité qui le fait disparaître; vous êtes aimées et vous devenez sœurs par le bon goût, par vos qualités physiques ou intellectuelles, par vos sentiments du cœur et de l’esprit, par tout ce qui, en un mot, charme vos admirateurs; vous êtes sœurs et aimables au même degré dans cette famille du sang et de la distinction.

Mais enfin, nommons la première. Choisissons au hasard, on ne me croira pas. Procédons par ordre alphabétique: Bah! cela rappelle le collége, et, quoique charmantes, nos reines n’en ont plus besoin d’abord, et ensuite, disons la vérité, quelques-unes en sont sorties depuis longtemps. Par rang d’âge, fi donc! je ne me le pardonnerais jamais et on me le pardonnerait encore moins, et puis cela sent la classification consulaire; triste privilége, qui confère avec l’avantage des premières enjambées dans des réceptions officielles, le monopole des discours.

Comment feriez-vous? Après avoir cherché avec vous comme l’auditoire de Christophe Colomb devant son œuf, voilà que je trouve cela tout simple.

Le plus beau salon après celui de M. de R... est, sans contredit, celui de madame M***; qu’il soit convenu que là où il y a une femme, surtout si elle est charmante et spirituelle, on ne parle pas des maris. En effet, quel intérêt offrent-ils dans le sujet qui m’occupe? leur rôle, dans un traité sur la situation politique ou financière du pays, prendrait certainement de l’importance; mais nous faisons de l’économie mondaine et nullement socialiste.

Le salon de madame de M*** vient donc immédiatement après celui de M. de R..., et ce qui en constitue le plus grand charme, c’est la grâce exquise avec laquelle cette femme aimable en fait les honneurs.

C’est dans ce salon qu’ont lieu tour à tour des fêtes splendides et des réunions artistiques; c’est là que des personnes de la société jouent les comédies de notre répertoire parisien, avec cette distinction native que les meilleurs acteurs doivent étudier à bien rendre par un travail de plusieurs années, et quelquefois même avec tout le talent d’un artiste.

Un service de maison organisé comme nulle part, — disons-le, puisque c’est juste et vrai,— rend agréables les abords du buffet somptueux, dont on s’éloigne dans bien des maisons pour éviter une cohue insupportable et ne pas revenir bousculé, heurté et sali au milieu de ces mêlées grotesques où il faut combattre avec ardeur pour obtenir une maigre pitance. Devant ce buffet, on trouve l’ordre, la profusion et une bonne direction. L’hiver dernier, le bal costumé de madame de M... présentait à ce moment solennel le spectacle le plus pittoresque, et j’observais à côté d’un critique célèbre, ces groupes de brillants costumes portés par des femmes superbes, riant et oubliant avec gaîté les épines de la vie au milieu de ces flots d’élégance, de parfums, de parures, de lumières, de champagne et d’esprit.

Il était curieux et piquant à la fois de voir assis à la même table tous les siècles en face de tous les caprices du goût.

La maîtresse du logis, vraie reine de la nuit, avait eu le tact de choisir un costume très-simple, rehaussé par sa beauté. Il était orné d’un croissant en pierreries et d’étoiles de gros brillants jetées sur son voile noir.

Deux Marie Stuart comblaient d’attention une charmante Élisabeth. Buridan, dont le costume était d’une parfaite exactitude, rappelait la scène du festin de la tour de Nesle.

Il y avait, en outre, une ravissante Marie-Antoinette de l’époque où elle était encore heureuse et entourée d’amis.—A côté d’elle, une reine charmante qui éprouva aussi des malheurs, — la pieuse et résignée Marie-Thérèse,— daigna parcourir avec moi quelques pages d’histoire, et porta sur d’autres époques un jugement si sûr, que je ne pus m’empêcher de lui dire qu’avec tant de talent, elle aurait bien certainement ramené à elle son infidèle monarque et arrêté ses écarts.

A côté d’elle, Anne d’Autriche était servie par une nuée de mousquetaires, au milieu desquels figurait un colossal et magnifique Portos, tel que l’a peint Alexandre Dumas, brillant de stature, d’estomac et d’ampleur.

Un chef maure se trouvait aussi là, d’un type et d’une exactitude tels, grâce à sa physionomie et à ses armes, qu’on aurait douté de son origine, s’il n’avait pas, en face des truffes, des hures de sanglier et du moët, foulé aux pieds les préceptes de Mahomet.

Je n’oublierai pas une capucine, charmante fleur costumée, recevant les confidences d’un papillon aux mille couleurs et orné de plusieurs espèces emblématiques groupées certainement par un artiste de talent.

La reine du chant avait cédé aux instances de ses amis et portait la couronne de la musique que personne ne songeait à lui contester. Notre amour-propre national était tout flatté de reconnaître en cette charmante déesse une compatriote. Sa robe,—quelle idée ingénieuse! — était brodée d’un de ses plus beaux triomphes.

Cette fête était si belle et si animée, qu’on n’aurait certes pas pensé, pendant toute cette nuit féerique, aux émotions du tapis vert, devant lequel on vide trop souvent sa bourse, si l’on n’avait vu passer, majestueuse et belle, la reine du jeu, dont le costume sombre et sévère était parfaitement compris. Aimable et recherchée, elle était une preuve vivante du tort qu’ont les amateurs de trente-et-quarante et de la roulette, de passer tristement leurs nuits devant une table de lansquenet, de baccarat ou de la rouge et noire.

Plus d’un galant cavalier l’avait si bien compris, que la Dame de Cartes était entourée d’une foule de Toreros espagnols, d’Espadas, de Chulos, de Banderilleros et de Picadores dont les costumes étaient d’une exactitude parfaite. Ceux qui les portaient avaient tant de distinction, qu’ils auraient pu descendre dans l’arène à Madrid, points de mire d’une «mantille» hardiment relevée pour mieux les observer, et abritée derrière par un éventail dont les lames auraient rempli leurs fonctions.

Enfin, des costumes hongrois, russes, rapportés de Hongrie et de Russie, encombraient les salons de la belle madame de M....

Une élégante dame espagnole portait en vraie Castillane, avec la dignité et la noblesse de son pays et de sa race, un costume de ses aïeux, du temps de Philippe IV, d’une exactitude remarquable.

Une dame russe s’était composée en artiste son costume national; car cette femme, d’un esprit remarquable et modeste, comme le vrai mérite, est tout à la fois un bon littérateur, un bon musicien et un grand artiste.

A côté d’elle, une femme qui réunit tous les dons de la nature, bonne, douce, vertueuse, charitable, simple, modeste et riche, en même temps une des plus belles créatures de tout ce monde, portait un costume de chasse, tout aussi élégamment que nos lionnes de Compiègne, de Rambouillet et de Fontainebleau. Son partenaire avait eu le bon goût de prendre les mêmes couleurs, et ce petit tableau cynégétique était certes un des plus beaux et des plus riches de cette fête.

Une bohémienne parcourait la foule avec grâce, son costume était d’autant plus mutin qu’elle avait supprimé et la crinoline et la queue traînante des toilettes d’aujourd’hui. Si toutes les bohémiennes étaient aussi séduisantes, elles feraient certes fortune, en nous disant l’avenir. Ce serait, en tout cas, une bonne aventure que de leur demander «la nôtre.»

Au milieu de toutes ces têtes de femmes gaies et enjouées, s’élevait et se distinguait une physionomie pâle, un peu empreinte d’une de ces tristesses mélancoliques qui ont tant d’attrait et de grâce, car elles semblent dire qu’elles viennent du fond du .cœur ou de l’intelligence, et ce calme rêveur allait si bien à son brillant et sévère costume d’épouse des Doges, qu’il en était, de l’avis du fameux critique qui causait avec moi, comme le complément obligatoire. Elle ne rappelait pas la vaine, l’orgueilleuse ou la vindicative reine de l’Adriatique, mais l’épouse noble, digne et aimée de Foscari, resplendissante et ornée des trésors des Doges. Je ne sais même pas si ces riches dames vénitiennes ont jamais porté plus beau diadème de brillants, semé et avec autant de profusion les rubis et les perles sous leur manteau royal. Le fait est, qu’à un second bal masqué, au Grand-Théâtre, la foule encombrait les loges de cette belle Dogaresse, remplissait les couloirs et le vestibule, et que chacun devait attendre son tour pour examiner de près une des merveilles du bal de madame de M....

Enfin, en signalant quelques belles jeunes filles en costume de la Turquie et de l’Andalousie, j’aurai, je le crois du moins, passé une revue assez exacte de ces personnages qui figuraient en première ligne dans ce «songe d’une nuit d’hiver,» qui, au réveil, m’a laissé les plus doux souvenirs mêlés d’un seul regret: celui de ne pas rêver ainsi plus souvent, ou de n’avoir pas la puissance de prolonger plus longtemps de si beaux songes.

A cinq heures du matin, les heureux invités se retiraient pleins de reconnaissance et d’admiration pour la reine de la nuit.

Un grand nombre de salons s’ouvrent encore, chaque année, à Trieste, pour l’élite de la société. Quels charmants lundis que ceux de madame et mademoiselle H*** que nous avons laissées sous les costumes de Marie-Thérèse et de Marie-Antoinette! Quel joli bal a donné aussi cette femme qui semble réunir toutes les conditions de bonheur et toutes les qualités, celle que j’ai présentée tout à l’heure dans son costume de chasse!

Une femme dont la réputation d’élégance est grande et méritée à Trieste, manquait à cette fête costumée dont j’ai parlé. On la regrettait, car on est tellement habitué à la voir partout au premier rang, que son absence laissait un vide. Elle eût été, certes, comme toujours, une des plus admirées. Par quel motif était-elle absente? Un deuil, une grippe, un caprice, un moment de lassitude, que sais-je, c’est un mystère. Le salon de cette charmante dame a un aspect tout spécial. A Trieste, qui est la réunion de tant de nationalités, la langue est italienne, les opinions le sont aussi, et enfin le- parti italien est aujourd’hui généralement le parti de tout le monde.

Ce qui prouve que les gens bien élevés de toutes les sociétés se ressemblent partout, c’est que l’élégant salon de madame R..., dont les éléments cette fois sont plutôt allemands, est d’une distinction et a un cachet aristocratique digne du faubourg Saint-Germain.

Tous ces employés allemands, ces officiers de l’armée, quelle que soit leur position, leur nom ou leur fortune, ont, malgré leur mérite, une tenue et une modestie d’autant plus appréciables, qu’elles sont rares chez d’autres peuples. Les soirées semblables à celles de madame R... seraient une bonne fortune pour la Chaussée d’Antin.

Un autre célibataire de mes amis, M. L., donne aussi chaque hiver un bal dans un appartement bonbonnière, qui, pour la grandeur et la capacité, le bon goût de l’ameublement et le luxe, est la copie de ceux des rues Laffitte, Saint-Lazare, de Provence ou de la Madeleine. Je n’ai rien vu de plus parisien que ces réceptions.

Un avocat célèbre a des salons immenses consacrés aux réceptions et présidé par les statues des dieux et des divinités de l’Olympe tant soit peu décolletées et toujours plus qu’il n’est permis de l’être à nos beautés modernes malgré toutes les facilités que leur donnent nos costumes d’aujourd’hui.

Enfin plusieurs fêtes dans trois cercles (casinos), jointes à toutes ces réceptions privées, laissent pendant le carnaval bien peu de temps pour le repos.

Il faut aller de temps en temps aux bals masqués des grands théâtres, et alors on a changé de monde et de plaisirs deux et trois fois dans la même nuit.

Les réunions officielles et privées de M. le baron de B.. peuvent être considérées comme résumant tout ce que je viens d’énumérer, en fait de luxe et de monde, tous les plaisirs, toute la société. Aristocratie d’argent, aristocratie de naissance, armée, administration, marine: tout est représenté chez un des hommes les plus capables de l’Autriche, d’une finesse d’esprit, d’une sagesse, d’un tact, d’une instruction et d’une intelligence claire et calme, qui auraient fait de lui dans la diplomatie une célébrité pour la postérité et pour l’histoire.

Les théâtres, enfin, laissent peu à désirer: le grand opéra, le ballet, la comédie italienne, allemande et française sont représentés par des troupes, sinon de premier ordre, du moins de bon choix, pour lesquelles on fait souvent de grands sacrifices.

Si l’on passe à sept heures à Saint-André, on y trouve, non pas notre Bois de Boulogne d’aujourd’hui, mais celui d’il y a quinze ou dix-huit ans.

Il ne faut pas oublier non plus, en venant à Trieste, de visiter le château de Miramar, ce bijou féodal de l’archiduc Maximilien, une vraie merveille d’art et de bon goût. Toute la direction en est due à l’archiduc et à la princesse Charlotte, et c’est un chef-d’œuvre qui, par son ensemble et ses moindres détails, pourrait être signé des noms les plus illustres. Il existe certes, de par le monde, des monuments, des parcs plus grandioses; mais nulle part on ne peut trouver rien de plus beau, de plus gracieux, de plus coquet. L’on s’aperçoit que l’artiste émérite qui a présidé à ces travaux superbes a su leur donner ce cachet qui révèle à chaque pas le goût délicat d’une femme distinguée, d’un esprit supérieur.

Les rois du sport, comme équipages, chevaux de selles, voitures, harnais, tenues des hommes et livrées, sont MM. K. et B.

Leurs landaus, leurs breaks, leurs dogcarts, leurs Daumont peuvent se présenter à Londres et à Paris. Eux seuls attellent à quatre chevaux: voilà par quelle raison, comme ils se distinguent des autres, je suis amené à les citer plus particulièrement dans une revue locale; car autrement je devrais mentionner ici des centaines d’équipages d’une parfaite tenue.

Si vous arrivez à Trieste aux approches du Corso, non-seulement vous pourrez admirer les deux mille voitures de luxe qui défileront devant vous, mais il vous sera loisible de prendre part à cette vie animée de Trieste, dont j’ai essayé d’esquisser à grands traits les points les plus dignes de l’intérêt que nous portons généralement à tous les grands centres de civilisation et de plaisirs.

Je ne veux pas terminer ces notes sans rendre hommage à un grand talent, à un artiste hors ligne, d’une simplicité, d’une modestie et d’une conscience dans ses œuvres, qui sont l’apanage du vrai génie, et contribuent à immortaliser l’homme qui a souvent lutté pauvre et parfois méconnu pendant une existence de labeurs et de privations.

Je passais ma soirée chez madame ***, artiste émérite, bon peintre, grand amateur de littérature et de musique. Son salon annonce dès le premier abord quel est l’esprit de cette femme distinguée. Là un bronze d’un grand maître, plus loin un plâtre, un marbre d’un goût parfait; sur les tables des albums remplis de vrais trésors. Que de vrais chefs-d’œuvre terminés à la mine de plomb, à l’aquarelle, au fusain, à l’encre de Chine! Plus loin voici un chevalet supportant une peinture à l’huile, achat récent qui attend sa place et la cherche avec inquiétude dans cette demeure déjà remplie et où si bon accueil est fait au mérite; des étagères plient sous le poids de cahiers de musique française, allemande et italienne; de divers instruments et d’ouvrages de toutes littératures d’un choix parfait. Enfin, en entrant chez madame ***, on respire le bon goût, l’esprit et l’art dans ces soirées intimes d’un cachet tout spécial. De beaux tableaux, quoiqu’ils ne soient pas toujours signés de noms connus, mais qui devraient l’être, attirent l’attention du connaisseur. Si l’artiste a pris place dans le monde, madame *** lui a demandé, non pas la page qui a fait le plus de bruit, mais la meilleure peut-être et la plus achevée. S’il n’est pas encore classé, elle lui a tendu la main, et, connaissant le pouvoir d’une femme gracieuse et intelligente sur notre société, elle a présenté cet oublié de la fortune à la mode et au caprice de la vogue, en le couvrant d’une protection d’autant plus puissante qu’elle découle d’un pouvoir immense aujourd’hui: celui qui a pour base la charité et les bienfaits.

Nous devions un soir entendre une lecture; j’arrivai de bonne heure, et après avoir feuilleté plusieurs cartons, tourné et retourné ces mille riens d’un salon qui composent le luxe et sont autant d’objets d’art, mes regards se portèrent vers l’un des angles du salon, où reposait modestement, adossée à deux chaises et n’ayant pas même encore trouvé place sur les chevalets, une toile d’un mérite qui me fit pousser une de ces exclamations inaccoutumées, je l’avoue, en pareil lieu.

Ceci me rappelle qu’un jour, profondément ému de la lecture de Jocelyn et absorbé par une des plus douces rêveries amoureuses de Lamartine, mon compagnon de chambre, étudiant comme moi au Quartier Latin, lança une exclamation qui retentit encore aujourd’hui à mes oreilles.

— Qu’avez-vous, m’écriai-je, vous m’avez fait peur!

— Je le crois bien, répondit-il, un homme vient de se jeter du troisième dans la maison en face.

Le fait est que, pour mon compte, j’étais certainement ce jour-là aussi ému que mon ami, en découvrant le nouveau tableau.

Je regardai la signature et je vis le nom de Pizzolato, nom inconnu à Paris, à Turin et très-peu répandu à Vienne et en Italie.

J’admirai cet ouvrage et je restai longtemps silencieux devant ce chef-d’œuvre, riche de coloris, sévère, admirable de lignes et de perspective, vrai, brillant, profond, étudié et consciencieux d’une telle façon, que j’étais tout émerveillé. Quel paysage plein d’harmonie! comme ces ombres et ces fourrés représentaient bien la nature! comme c’était bien là une de nos belles forêts touffues de France, et comme l’on sentait, en contemplant ces détails des premiers plans, s’exhaler ce doux parfum d’aromes humides de nos bois embaumés!

Pizzolato ne rappelle personne, il est lui-même, il a approfondi la nature et ne veut rendre que la nature; on voit que son âme pénétrante a eu le don de sonder les palpitations du cœur de cette mère splendide, belle de ses seules formes, riche de sa seule parure.

Je voulus immédiatement connaître ce professeur, et je fus tout étonné de trouver en lui non-seulement un peintre, mais aussi une capacité littéraire et un excellent musicien.

Pizzolato n’a qu’un défaut, c’est d’être né trop artiste.

Quand son imagination capricieuse s’est adonnée au chant — il est sans contredit un des premiers maîtres d’aujourd’hui, de l’avis des juges les plus intelligents, — quand il est connu et commence à faire fureur, — c’est le mot, — son cœur éprouve d’autres besoins; sa fibre lui parle peinture et il s’enferme, se cache au monde pour produire une de ces pages que je viens de vous esquisser.

Lorsqu’il a des commandes et des travaux, sa plume de poëte ou de critique se révolte, lui reproche ses oublis, et le voilà devenu littérateur.

Ah! Pizzolato, vous êtes un trop grand artiste; vos intelligences ne se nuisent pas, mais elles vous nuisent; il vous faudrait, pour vivre dans notre monde, trois fois plus de temps qu’à un homme ordinaire; trois existences pour satisfaire vos admirateurs et nous donner ce que voudraient produire votre rare organisation et votre mérite incontestable.

CHASSES EN AUTRICHE

Table des matières

A MONSIEUR CHARLES GODDE.

Trieste, 25 janvier 1862.

Vous avez eu la bonté de me rappeler, en termes pleins d’indulgente cordialité, quelques extraits d’un ouvrage que j’ai écrit, il y a plusieurs années, sur Majorque et ses chasses; extraits publiés dans le Journal des Chasseurs, et, si j’en crois les encourageantes assurances de la direction, accueillis favorablement par vos abonnés, mes confrères en saint Hubert: vous me demandez, cher Directeur, de nouveaux détails sur mes chasses depuis mon départ d’Espagne.

Un voyage en voiture découverte, en revenant de quelques excursions de chasse en Istrie, m’ayant affligé d’un refroidissement dont les conséquences se font sentir depuis plusieurs jours et doivent encore me contraindre à une inactivité que je déplore vivement, le moment me semble tout à fait opportun. Aussi, pour tromper les ennuis d’un repos involontaire, je vais prendre la plume et satisfaire au désir que vous m’avez exprimé, en vous adressant ces quelques lignes sous le titre pompeux de «Chasses en Autriche,» bien que je sois établi à résidence fixe et jusqu’à nouvel ordre dans la bonne ville de Trieste.

«Bonne ville de Trieste!» Ce mot est presque le même que celui par lequel je commençais mon premier essai sur l’Espagne: — Il est de par le monde un pays délicieux, etc., etc. Cet exorde peut, en effet, s’appliquer aussi bien à la contrée que j’habite maintenant, s’il ne s’agit que du confort, du luxe, du bien-être, toutes choses fort appréciables, sans aucun doute, et que tout fervent disciple de saint Hubert troque volontiers contre les jours de privations, dans des contrées sauvages et sans ressources matérielles, mais libres, giboyeuses, sans limites et sans entraves.

Avant d’entrer en matière, permettez-moi de vous prouver que les impressions et les conseils que vous avez bien voulu accueillir dans le temps, étaient ceux d’un chasseur rustique et d’un praticien, mais non d’un théoricien amateur et fantaisiste, comme notre confrérie en renferme beaucoup, — sans pour cela contester à ces messieurs leur mérite et leur utilité. — Je vous ai donné le relevé du résultat des huit dernières années de mes chasses en Espagne, les seules dont j’aie pris note.

Ces belles hécatombes, réalisées dans des conditions de difficulté, d’inattendu et d’indépendance, sont loin de moi déjà ; trois ans me séparent de ce temps-là et ce n’est pas sans un sentiment de douloureux regret, mélangé pourtant de doux souvenirs, que je jette un regard en arrière sur ces beaux jours de ma jeunesse qui furent aussi ceux de mes plus beaux succès cynégétiques.

Dans la dernière campagne de 1859 à 1860, vous verrez figurer quelques faisans, gibier inconnu aux Baléares; c’est que, pendant cette année-là surtout, je fus chasseur cosmopolite dans toute la force de l’expression, tantôt en Espagne, à Majorque; tantôt à Paris, chez M. Moïana, le plus beau tireur, l’amphitryon le plus aimable et le plus grand seigneur qu’il soit possible de rencontrer; tantôt sur le littoral italien de l’Istrie et du Frioul appartenant à l’Autriche, et spécialement chez les comtes Zanuto, Atems et Swardy, qui m’accueillirent avec la générosité franche et familière propre aux vrais gentilshommes chasseurs qui reconnaissent un des leurs. J’ai chassé aussi dans l’Autriche proprement dite, aux environs de Gratz, le seul endroit de ces contrées où j’aie vraiment trouvé du gibier. Qu’il me soit permis de nommer ici un fervent disciple de saint Hubert, qui conservera toujours, dans mes souvenirs de chasses et de voyages, une large part de ma reconnaissance, le baron Washington, un des plus remarquables types des veneurs allemands; jeune, beau et bon garçon, plein de vigueur et d’entrain, bon tireur, intrépide et excellent écuyer, homme de cheval parfait, enfin brave et aimable, dont l’amitié est une bonne fortune pour celui qui est appelé à faire partie des élus de Wildon.

Quoique grand chasseur lui-même, il jouit moins de ses succès personnels que de ceux de ses invités, et, comme il prend des mesures et fait des dépenses considérables pour que le gibier ne manque jamais chez lui, il n’est content que lorsqu’on a beaucoup tué et qu’on a ruiné sa chasse; l’année suivante ses soins intelligents auront tout réparé.

Lorsque j’arrivai à Gratz, où je ne connaissais personne, son aimable initiative fut ma première joie sur cette terre généralement hospitalière. Ce fut dans ses vastes et beaux domaines que je trouvai, avec les plus grandes ressources cynégétiques, les jouissances les plus complètes.

Quand le baron Washington ne pouvait nous accompagner lui-même dans nos longues journées de chasse, il venait en voiture avec sa charmante et aimable compagne, la baronne Washington, née Élisabeth-Marie-Frédérique Oldembourg, assister à nos distractions; gourmandant les gardes, si la chasse était languissante, et me recommandant surtout de ne pas épargner son gibier. Le baron a mis le comble à ses attentions, en abandonnant, la veille de mon départ, son château somptueux et confortable, pour venir souper avec moi dans la petite et modeste auberge de Wildon, où, après une causerie prolongée fort tard, nous passâmes la nuit sous le même toit. Ce fut avec un vrai regret que je me séparai le lendemain matin de cet aimable gentilhomme, le type le plus complet de l’élégant sportsman que mes voyages m’aient fait rencontrer.

Me voilà entraîné sur la route des souvenirs et de la reconnaissance envers l’hospitalité ; il me faut rebrousser ce chemin qui me conduirait trop loin en Allemagne, et je me borne à ces quelques lignes dictées par le cœur.

J’ai chassé enfin, cette dernière année dont je vous parle, dans tous les environs de Trieste accessibles aux hommes, poursuivant mes recherches sur le gibier, cette pierre philosophale, cette quadrature du cercle de l’Illyrie. Je suis arrivé, non sans difficulté, je puis le dire, eu égard au terrain ou au climat, sur tous les points où parviennent et résident la chèvre, le chevreuil, le chamois, l’ours, le lynx et le coq de bruyère.

Du 15 juin 1852, ouverture, au 30 février 1860, fermeture, j’ai atteint le chiffre de 2,572 pièces, savoir:

Faisans, 4. — Perdreaux rouges, 874. — Lièvres, 58. — Lapins, 119. — Cailles, 972. — Bécasses, 128. — Courlis, 1. — Pluvier, 1. — Vanneau, 1. — Bécassines, 127. — Canards, 10. —Sarcelles, 5. — Macreuses, 16. — Poules d’eau, 15. — Râles, 23.— Diverses, 212. — Total, 2,572.

Tout cela tué devant le chien, bien entendu, sans affûts, ni surprises, ni battues; sans assister à aucune de ces tueries que nous connaissons en France et en Allemagne. C’était du gibier loyalement tué, dans les conditions de difficulté et de hasard qui font le charme de la chasse au chien d’arrêt. Je suis obligé d’ajouter, pour mieux faire comprendre le mérite de ce chiffre, que pendant ces huit ans de séjour, aucun amateur, aucun de mes compagnons n’a atteint les deux tiers de cette quotité, et que la majorité même est au-dessous de la moitié.

I

Table des matières

UNE CHASSE A PARIS

J’ai quitté l’Espagne en 1860, et, je vous avoue, mon cher Directeur, que ce fut à mon grand regret; car si je suis un peu Espagnol d’origine, je le suis beaucoup par mes goûts et entièrement par mes relations de famille et d’amitié. Après seize années de séjour consécutif, j’y ai laissé en outre de rudes et braves compagnons de sport cynégétique, — je parle de la chasse à tir et au chien d’arrêt. — Et puis, j’aimais ces grandes solitudes, ces steppes s’étendant à perte de vue, où parfois l’œil ne saurait découvrir ni un homme, ni une maison, ni un troupeau, aucun vestige de la race humaine; je me plaisais à ces courses infinies, libres de soucis sans contrainte et sans procès-verbaux, toujours attrayantes par l’inattendu qu’offre seule la nature primitive, là où la main habile et prévoyante de l’homme n’a pas encore accumulé les ressources des réserves artificielles. J’aimais cette chasse d’Espagne, toute rude qu’elle est dans ses plaines rocailleuses, chasse qui devient une chasse de géants dans les montagnes, chasse à laquelle bien des constitutions robustes ne pourraient résister, et où quatre ans d’école sous un maître habile m’ont pourtant appris à considérer comme un jeu toutes les expéditions qualifiées de terribles. J’aimais jusqu’à son soleil des mois de juillet, août et septembre, foudroyant souvent les pauvres disciples de saint Hubert et les moissonneurs au travail, et qui a tué parfois sous mes yeux nos pauvres chiens, sans qu’il nous ait été possible de trouver la goutte d’eau qui aurait pu les sauver. En voici quelques exemples:

Dans une chasse au bord de la mer, un de nos bons tireurs, M. Salom, avait vu périr le pointer de son ami; son propre chien était à l’agonie; lui-même ne respirait qu’avec peine et sentait que le moindre effort pouvait lui donner le vertige; il eut pourtant le courage de prendre son chien à demi mort sur ses épaules, de sortir du bois de pins où il chassait, de faire une demi-lieue à pied pour aller le baigner dans la mer, puis il traversa le bois avec son fardeau, et rentra, une heure après, dans une ferme portant toujours l’animal. Il tomba alors épuisé et on eut toutes les peines du monde à introduire un peu d’air dans sa poitrine embrasée.

Moi-même, je chassais, un jour du mois d’août, en compagnie de mon frère et d’un ami. Pris de suffocation, je suis obligé de m’arrêter avec eux. La circulation se rétablit, la passion l’emporte, je les quitte: le perdreau abonde et. sans trouver un arbre, un abri, je m’enfonce dans les steppes, où je m’arrête enfin étourdi et haletant de chaleur; ma chienne, celle dont j’ai esquissé le portrait dans le Journal des Chasseurs, malgré sa force et sa résistance connues, m’abandonne; je veux appeler du secours, aucun son ne peut sortir de ma poitrine; tout tourne autour de moi: je suis prêt à tomber. La pensée de périr seul et de n’être retrouvé qu’après plusieurs jours de recherches, rôti comme un perdreau mis au four, c’est-à-dire mal rôti, noir et sec, réduit à l’état de charbon, soutient pourtant mon courage. Je m’oriente, tant bien que mal, vers la petite tour de la ferme où je logeais, et que je voyais danser dans le lointain devant mes yeux éblouis, comme dans l’hallucination d’un mauvais rêve: je mets deux heures à franchir le chemin que j’aurais dû faire en quarante minutes, et j’arrive épuisé et à peu près sans connaissance, dans le réduit sale et étouffant de paysans qui me reçoivent épouvantés. Après deux heures de souffrances et d’égarement, j’en étais quitte: je ne m’en portais que mieux, et j’étais...— comment diable exprimer ma pensée? —dans l’état d’une pipe qui a fait longtemps ses preuves et n’a plus rien à craindre du feu. En effet, à partir de ce jour, je n’ai jamais souffert le moindre accident, et j’ai passé pour un des plus solides dans le pays des braves.

Je rends justice à l’Espagne! c’est le pays où j’ai trouvé le type achevé du chasseur à tir rustique, infatigable et habile, sous tous les rapports. J’en ai vu de toutes les provinces d’Espagne, et celui qui occupe une des premières places entre eux est le chasseur majorquain. De là je conclus, après avoir vu de grandes réputations et bien des pays, que les chasseurs des Baléares, si on faisait un choix parmi eux, pourraient être comptés au nombre des meilleurs.

J’aimais donc tout cela: ces rudes enfants de saint Hubert, ces dangers, ces hasards, ces lieux sauvages, ces campagnes cynégétiques: l’on partait à deux, avec quinze jours devant soi, logeant chez un pauvre fermier ou dans la cabane d’un charbonnier, partageant sa soupe aux fèves cuite en plein vent, quelquefois même ne logeant pas du tout et n’ayant d’autre ressource que le mulet portant du pain, du vin et du riz sec. Le gibier devait pourvoir au reste.

Un jour, il m’en souvient, pendant une de ces belles expéditions que je ne ferai plus peut-être, car me voilà courant le monde de nouveau; ou que je ferai si tard, si je recommence, que l’âge, les douleurs qui ne peuvent manquer de venir, ou bien le cœur plus froid m’empêcheront d’y trouver les mêmes charmes; un jour, dis-je, qu’il y avait disette de pain et de riz, on prit les ailes et les blancs de douze perdreaux rouges: le reste, accompagné de deux lapins dont nous avions levé délicatement les filets, fut donné aux chiens. Le lendemain, nous sortîmes à jeun pour aller aux vivres. Dans le canton, où la veille j’avais tué quatorze pièces et mon compagnon huit, gaspillées dans un repas trop splendide et en cadeaux, double et imprudente prodigalité, nous ne. vîmes rien jusqu’à deux heures. L’estomac criait, les jambes n’allaient plus; nous nous regardions, mon camarade et moi, avec une mine accompagnée de réflexions qui eussent fait pitié à l’immortel chevalier de la Manche au moment de ses plus tristes mésaventures. Contrairement au dicton espagnol, nous faisions «de corazon fripas.»

Enfin, à deux heures, mon chien tomba en arrêt; jamais la main ne m’avait tremblé autant, jamais mon cœur n’avait éprouvé d’aussi cruelles secousses, conséquences probables de la poltronerie de mon estomac frémissant à l’idée de rester, par ma faute, sans un misérable repas, qui devait, par suite de l’éloignement où nous étions, servira la fois de déjeuner, de dîner et de souper.

J’attends, j’essaie de me remettre, j’appelle mon compagnon «de glorias y fatigas,» comme disait un fameux homme d’épée; j’essuie les sueurs qui me couvrent le front et les yeux, je m’efforce même de sourire pour me donner un peu de contenance. Inutiles efforts! le vieux renard était pris au piège de la faim, de l’épuisement et de la fatigue. Furieux contre moi-même, voulant au moins mourir avec gloire, si mort devait s’ensuivre, et ne pas subir l’affront de manquer au gîte, je lance un énorme coup de pied dans le... massif du lapin, car c’en était un; il part et je tire à trois pas. Mon coup porte quoique faisant balle, la patte gauche de derrière était broyée. Je me baisse pour ramasser ma victime, qui repart de plus belle et disparaît! nos yeux épouvantés. Ce moment suprême me rend mes sens et mon sang-froid, j’attends une éclaircie et, de mon second coup, je roule cette fois pour de bon mon sot et malheureux fugitif. Jamais vieux bouquin, dur et coriace, ne fut savouré avec plus d’appétit; quelques heures plus tard j’aurais été capable de le dévorer sur place; j’eus cependant la force d’attendre le retour au logis et cette unique ressource, accompagnée d’un plat de riz copieux et de pain dur, fit les frais du repas. Pour dessert j’eus la gaieté et la jeunesse, pour lit un manteau et la fatigue de huit heures de marche. Le lendemain nous étions plus frais et plus dispos que jamais.

Nous changeâmes de canton: on envoya à la ville la plus proche chercher du pain frais, de l’excellent vin de Benisalem et des fruits, aussi le soir, notre Vatel n’avait que l’embarras du choix: dix-huit perdreaux, deux lièvres, quatre lapins, onze cailles et un pigeon lui étaient présentés par trois gaillards armés de mâchoires disposées à faire honneur au repas.

Mais, sous le prétexte de vous entretenir de mes chasses en Illyrie, je ne vous ai parlé jusqu’à présent que de celles de l’Espagne, sans être même encore arrivé à ma chasse à Paris, par laquelle je dois cependant vous faire passer. Cette digression était nécessaire pour vous faire comprendre de quelles émotions, de quel genre de vie je tombais, en me trouvant tout à coup transporté dans ces chasses toutes faites de France et d’Allemagne.

Toujours est-il que j’aimais ce que je laissais, et que je laissais à regret ce que j’aimais, par instinct plutôt que par raison, car j’ignorais ce qui m’attendait ailleurs, ayant toujours chassé en Espagne et rien qu’en Espagne. De graves études d’abord, ensuite les débuts d’une carrière que j’abordais avec ardeur et conscience, m’avaient conduits jusqu’à l’âge de vingt-sept ans en 1850. sans que j’eusse encore tiré mon premier coup de fusil. Ce fut donc un peu plus tard que je connus les douceurs de ce charmant passe-temps. Mais la passion et un peu de disposition naturelle aidant, j’ai rattrapé le temps perdu.

J’arrivai à Paris, après treize années d’absence, me comparant, au point de vue cynégétique, à cet Indien de la tribu des Ioways, amené un beau jour dans la salle du grand Opéra, et qui m’assurait, par l’entremise de son interprète, que lorsqu’il serait de retour dans sa tribu, il se garderait bien de raconter ce qu’il avait vu, dans la crainte d’être pris pour un mauvais plaisant et de servir d’entremets au roi «l’Ours-Courageux,» ou à la reine «l’Ourse-Magnanime,» ou à la princesse héréditaire «l’Ourse-Tendre.» C’est bien ainsi, n’est-ce pas, que l’histoire doit les désigner à la postérité ? Le premier ministre, le «Léopard,» qui avait l’honneur de marcher devant «l’Ourse-Femelle,» me l’assura du moins, et je devais le croire, car de l’avis de toute la bande Ioway, c’était le plus véridique, le plus doux et le plus patient des sauvages passés, présents et futurs; il n’avait assassiné que dix-sept personnes pour venger un grand-oncle et n’avait perdu qu’un œil; quant à la dix-huitième victime qu’il réservait pour se distraire un jour de pluie ou de mauvaise humeur, elle avait quitté le pays, au grand désespoir d’une jeune beauté qu’on appelait la «Tigresse-Flamboyante,» et qui faisait aussi partie de la ménagerie de M. Catlin.

Me voici donc à Paris. Quelle fut ma surprise et ma joie de recevoir une invitation pour une des plus belles chasses des environs, chez un des hommes les plus aimables parmi nos meilleurs tireurs!

Je prends pour la première fois le chemin de fer qui doit me conduire au rendez-vous de chasse, et je fais route avec les autres invités de MM. M** et R., qui tous descendaient à la même station. Mon costume un peu hibérique et mes guêtres pur sang espagnol, attirèrent souvent les regards de mes compagnons. — A la station de L..., d’élégants omnibus nous attendaient pour nous conduire à notre destination.

Enfin, à dix heures du matin, nous arrivions au magnifique château d’H..... où des sommes énormes, employées avec discernement, ont enfanté un parc ravissant, des prairies, des bois, des rivières dans un pays jadis sans eau, et, mieux encore, d’innombrables volées de perdreaux et de faisans qui viennent prendre leurs ébats jusque sous les fenêtres du château. Un splendide déjeuner nous donne la gaieté, l’espoir et la forcé ; vers onze heures seulement nous entrons en chasse, sans chiens, puisqu’ils marchent derrière et ne doivent servir qu’à rapporter, contraints, pendant cette séance d’un genre nouveau pour moi, au supplice d’assister à la tuerie sans avoir aucune part aux succès. On entoure un massif, les gardes et les rabatteurs font vider l’enceinte à tout ce qu’elle renferme et la fusillade commence. Je chassais le faisan pour la première fois. J’entendais de toutes parts un feu de peleton continu, sans pouvoir trouver moi-même l’occasion de mettre le fusil à l’épaule; enfin un magnifique oiseau vient droit à moi, j’épaule, je suis prêt à lâcher la détente. — Ne tirez pas, ne tirez

«pas! s’écrie-t-on derrière moi: poule, poule,

«poule!» Et chaque fois que je mettais en joue, c’étaient les mêmes cris de mes voisins, le même désespoir de ma part.

Fatigué de ces avertissements répétés, je mets mon fusil au repos et je m’abandonne à de douces rêveries sur l’Espagne; déjà j’étais au milieu de mes steppes, arpentant, tuant et empochant sans contrôle tout ce qui partait à l’arrêt de mon pauvre Perro de Muestro, quand je m’entends dire, d’un ton un peu dur pour l’oreille du zouave des chasses, comme on m’appelait quelquefois: «Comment, Monsieur! un si beau coq, et vous ne tirez pas?» — Pour le coup, c’était trop fort.

Nous changeons d’enceinte; mon chien, peu fait à ce rôle passif, semblait aussi ahuri que son maître. — Un lièvre s’élance sous son nez, — belle occasion de rattraper le temps perdu, — et le voilà parti, se déraidissant les jambes, au grand scandale de ses confrères, habitués, je l’avoue, à plus de soumission.

— Eh quoi! dit l’un de ces Messieurs qui ne soupçonnait pas mon oreille de sauvage; c’est donc là ce fameux chasseur, cette fine lame tant vantée? A Paris, nous sommes plus forts! Chacun de ces Nemrods, en effet, avait tué trois ou quatre pièces, ce qui faisait déjà un total de trente ou quarante. Je ne pus retenir un de ces énergiques caramba, si! expressifs en Espagne, et je me postai pour la seconde fois sur un des fronts de l’enceinte que nous devions battre avant la rentrée au château. Madame Saint-A. M. avait eu la bonté de me prêter un charmant Lefaucheux lequel, entre mes mains, faisait toujours merveille; j’allais le lui rendre vierge et déshonoré ?

Le démon de la mauvaise chance me poussait au crime. Fatigué de l’inaction à laquelle j’étais depuis si longtemps condamné, j’envoie deux coups à un lapin et à un lièvre débuchant à cent cinquante pas et je les manque, comme de juste! Il paraît que ma réputation avait un peu mis sur le qui-vive, et que j’étais surveillé, car j’entends, répété deux fois, ce fameux «MANQUÉ » qui exaspérait, à si juste titre, un de vos spirituels collaborateurs du Journal des Chasseurs, à l’époque où il chassait les oiseaux de la haute mer. Le mot me pique; je me prépare à la vengeance, envoyant à tous les diables poules et poulets; puis j’adresse une courte invocation à saint Hubert!... et j’attends.

On allait rentrer au château, j’étais bredouille; à ma place, qu’eussiez-vous fait? — Sept oiseaux et deux vieux gros bouquins passent successivement à ma portée, et j’abats sept volatiles et deux lièvres coup sur coup. J’entends des cris, des imprécations. — Ma foi, tant pis! m’écriai-je à mon tour, dans la fureur de l’action, vous les mangerez où vous les donnerez aux chiens; peu m’importe! Neuf fois mon brave Lefauclieux fit parler la poudre et neuf fois on entendit ce mot: apporte! —J’étais cependant bien sûr, dans le nombre, d’avoir vu choir une superbe queue. Guignon des guignons! le seul coq que j’eusse démonté tomba dans un ruisseau, disparut sous un roncier, et fut enfin perdu; six poules magnifiques étaient devant moi sur le gazon. Vous parlerai-je des mines que faisaient mes compagnons à la vue de ce carnage! elles me poursuivent encore aujourd’hui sur la terre étrangère, semblables aux spectres du remords.

Je suis pardonné, je l’espère, à cette heure, et maintenant que j’ai l’œil assez exercé pour distinguer un faisandeau au milieu de vieilles poules, j’obtiendrai certainement à mon premier voyage une entière réhabilitation.

II

Table des matières

CHASSES A TRIESTE.

Après cette belle échauffourée, je partis pour l’Allemagne. Un long voyage, par suite de séjours prolongés et forcés dans plusieurs villes d’Italie, et des travaux qui m’occupèrent constamment, ne me permirent aucune distraction pendant plusieurs mois, malgré quelques invitations. Enfin, le temps, les circonstances et les hommes n’y mettant plus d’obstacles, je commençai à saisir les occasions qui se présentaient. Je débutai dans les marais de Monfalcone, où, à l’exception de quelques rares journées de passage, on ne trouve parfois, pendant six ou huit heures de marches et contre-marches, qu’une bécassine assez folle pour s’être oubliée dans ces parages, un râle assez imprudent pour folâtrer étourdiment dans une touffe de joncs, échappé, comme par miracle, aux piétinements des myriades d’enragés que le démon de la chasse promène dans ces endroits fétides, du premier janvier au trente-un décembre. En général donc, on revient de là, — après s’être embourbé deux ou trois fois jusqu’aux oreilles, et s’être, du reste, baigné à l’eau fraîche dans quelque rigole autant de fois qu’il faut franchir ou passer sur une poutre, — avec deux ou trois, ou quatre bécassines, quelques râles ou canards et des alouettes à discrétion. Cependant, un chasseur de ma connaissance prétend avoir tué dans ces environs, et dans un endroit réservé, quarante pièces en un seul jour: c’est la seule fois peut-être que cela soit arrivé, et, à ce qu’on m’a assuré depuis, le miracle fut si complet qu’elles étaient le soir même en état de continuer leur voyage.

Je poussai plus tard jusqu’aux marais d’Aquilesa, plus éloignés, plus dangereux encore; mais il fallait toujours attendre le passage: il n’y avait rien de stable. Il faut vivre là, si on n’y meurt de la fièvre, y devenir vieux à quarante ans, pour profiter des bonnes occasions; car il est des jours où un seul fusil peut abattre cinquante ou soixante pièces. La nouvelle du passage est portée de tous côtés aux chasseurs touristes: chacun part, bousculant femmes, enfants, domestiques, cochers, conducteurs, passeurs de rivières, et on arrive dans ce lieu enchanté. Mais la belle ou la mauvaise nuit, le froid ou le chaud, le changement de vent ont fait tout déguerpir et il ne reste que l’agréable ressource de pêcher à la ligne.... des grenouilles. Voilà pour Aquilesa.

Dans la vallée des Busé, en Istrie, grâce à la nature du terrain, vous revenez du moins sans boue, sans ablutions et sans rhumatismes, et vous échappez surtout à cette angoisse nerveuse de six ou huit heures, produite par l’appréhensiou perpétuelle où vous êtes, à Monfalcone et à Aquilesa, de vous noyer dans une rigole ou de disparaître sous terre comme Bertram au cinquième acte de Robert. Toujours peu de gibier, à l’exception des jours de passage, mais un tirer facile et un terrain propice au pied du chasseur.

A Pordenone, en Vénétie, on parle des grandes destructions de macreuses et de canards effectuées à l’aide de tonneaux; mais se rendre là c’est tout un voyage: autant aller au Mexique.

La chasse au marais est donc, en Illyrie, un problème fort difficile à résoudre, ce qui n’empêche pas qu’il y ait de beaux endroits, de bons et persévérants chasseurs qu’une heureuse journée récompense de temps à autre de leurs peines, leur faisant oublier fatigues et dangers. Moi-même, qui y ai eu des jours heureux et quelques succès à la bécassine, je m’y laisse encore prendre, — nos passions l’emportant souvent sur notre raison.

Après m’être livré pendant un certain temps à ces exercices aquatiques, je demandai enfin s’il ne serait pas possible de «peloter» quelques perdreaux et de «rouler» quelques lièvres.

Une amabilité parfaite répondit à ce désir, et je fus admis dans la société des chasseurs du Carso, c’est-à-dire des terrains fermes; bien fermes, en effet, et que dans une traduction plus libre on pourrait appeler les «chasseurs des rochers.»Au reste, l’Espagne m’avait fourni en ce genre d’amples connaissances et une pratique telle de tout ce qu’il y a de plus mauvais en fait de Carso, que je me crus transporté dans des chasses d’Espagne en miniature, lesquelles ne présentaient ni les difficultés ni les. dangers des montagnes escarpées des Béléares, où, parfois, mes souliers dans le carnier, le fusil en bandoulière, j’atteignais les cimes, les pieds et les mains ensanglantés. C’était pendant mes premières années d’école et d’inexpérience, car depuis j’ai toujours préféré les plaines et les steppes rocailleux des bords de la mer, où le gibier tient moins, mais où le pied et la main sont plus sûrs et les résultats plus certains.

J’ai rencontré au Carso de grands marcheurs, de bons tireurs et d’excellents compagnons; infatigables, persévérants, bien faits à ce genre de chasse sérieux et difficile. Le petit nombre de ceux que je renferme dans cette catégorie soutiendrait la comparaison avec les chasseurs, si justement vantés, de l’Espagne.

Au Carso, on trouve du gibier, sinon en abondance, du moins en quantité à peu près égale et constante, ce qui permet à un bon disciple de saint Hubert, sûr de son coup, de tuer presque toujours de cinq à dix pièces par jour, l’un dans l’autre, pendant les mois d’août, de septembre et une partie d’octobre. C’est peu; mais c’est du gibier, c’est de la chasse, et c’est, du reste, autant qu’on en peut espérer en Espagne après le mois d’octobre, ou même ailleurs dans les chasses qui ne sont pas réservées. Hors des réserves ou du féodalisme cynégétique, si vous tuez dix ou douze pièces soyez très-satisfait? abattez-en cinq ou six, la journée n’aura pas encore été mauvaise.

Les lièvres abondent au Carso, et il s’y fait des battues de dix ou douze chasseurs, qui donnent un résultat de trente, quarante et cinquante lièvres tués en un seuljour.

Le perdreau gris, et le rouge, appelé «cotorne», qui n’est que la perdrix de Grèce, espèce de bartavelle, y vivent en bandes assez nombreuses. A Castelnuovo, Nacle, Marcosina et dans la zone de Sagrado à Gorizia, on trouve du perdreau en abondance comme à Nabresina, Nacle et Reifenberg: ces deux derniers pays sont les meilleurs pour la perdrix rouge. — Du reste, tous ces oiseaux sont à peu près de passage au Carso; ils partent vers la Dalmatie quand arrivent les grands froids, laissant seulement. quelques couples pour l’espoir de l’année suivante, de sorte que dans les mêmes endroits, que vous détruisiez ou ne détruisiez pas, vous rencontrez toujours à peu près le même nombre de compagnies. Au Carso, on trouve aussi, à l’automne et au printemps, des bécasses dont le passage dure peu et est rarement considérable; cette année, je crois être un de ceux qui en ont tué le plus, et je n’ai atteint que le chiffre de quarante-trois. Mais d’autres chasseurs, à diverses époques, en ont fait, m’a-t-on dit, de grandes tueries: sic est, non vidi.

Si j’ajoute aux perdreaux gris et rouges, au lièvre et à la bécasse en son temps, qui sont le fond de cette chasse, quelques pigeons, des tourterelles, une caille qui a fait une fausse route, je n’aurai rien oublié.

En somme, le Carso, pendant les premiers mois d’ouverture, est donc une chasse ingrate, mais elle procure parfois d’agréables journées au véritable chasseur.

III

Table des matières

CHASSE AU CHEVREUIL.

Je n’aime que la chasse au chien d’arrêt, en marchant devant moi, seul ou en société d’un compagnon rustique et robuste. J’évite toujours de me trouver le quatrième d’une partie, quelque agréables que promettent d’en être les résultats; cela est si vrai, que j’ai négligé, pendant mon séjour en Styrie, de bien belles chasses de chevreuils, de chamois et de cerfs, et cela pour plusieurs motifs. J’ai voulu surtout connaître à fond les chasses de plaine de la Styrie, tant vantées, et je n’ai pas eu lieu de m’en repentir; puis au moment où j’allais céder peut-être aux instances d’amis, dont les récits brillants m’avaient enfin séduit, des occupations nombreuses et des travaux sérieux m’ont empêché d’y consacrer le temps nécessaire.

J’avouerai donc que je suis un peu trop exclusif dans mes goûts et que je ne me suis jamais laissé aller à la fantaisie et aux aventures. Les grandes battues, traques, affûts, pièges, chasses au chevreuil, renard, cerfs, chamois, loups, coqs de bruyère et les chasses à courre n’ont eu pour moi qu’un attrait médiocre; j’ai toujours repoussé les plus belles invitations, préférant tuer une douzaine de cailles ou quelques perdreaux. Je n’ai jamais bien pratiqué que la modeste chasse au chien d’arrêt, mais dans toute son extension et avec ses charmes, sur la plus grande échelle.

Cependant, venir en Autriche sans voir un coq de bruyère, un chamois ou un chevreuil, eût été tomber dans une originalité tellement singulière que je résolus de profiter de la première belle occasion.

Elle se présenta, dès que j’eus exprimé le désir de tuer un chevreuil aux aimables veneurs qui, depuis plusieurs mois, m’initiaient aux pratiques cynégétiques de l’Illyrie.

Je reçus un certain jour une invitation pour une battue aux chiens courants. La chasse où elle devait avoir lieu, propriété de M. Mayer, est située près de Prevalt, au pied du Nanoz, dernier versant des Alpes. On m’assurait que la chasse de M. Mayer était une des plus riches en chevreuils de toute la province et que le maître se comportait magnifiquement envers ses hôtes. Ces éloges étaient au-dessous de la vérité ; car, en effet, il prodigue sans jalousie et sans regret un gibier rare partout et partout recherché. En outre, on me promettait toutes les facilités possibles et beaucoup de chances de succès. C’était encore la vérité ; car, partir le matin au nombre de huit chasseurs, trouver chacun une, deux ou trois fois l’occasion de tirer, et être de retour chez soi le même jour, c’était vraiment merveilleux. Il n’en fallait pas tant pour me décider.

Je quittais Trieste à quatre heures du matin; arrivé à huit, je déjeunais au pied des Alpes, dans le charmant village de Prevalt, en compagnie d’une nombreuse réunion d’invités, de gardes et de traqueurs, tous revêtus du costume gris et vert et portant le chapeau tyrolien, à la cocarde de barbe de chamois et de plumes de tétras. Nous étions en novembre et le vent soufflait fort à Trieste, un vent échevelé, désordonné, impétueux, qui bouleverse, renverse, culbute et se livre à des excès inconnus à tous ses pareils les plus furieux, les plus bizarres, les plus extravagants.

Avez-vous entendu parler de la Bora? — Oui. — Eh bien! vous ne soupçonnez pas encore la réalité, et, si vous ne l’avez éprouvée vous-même, sachez que rien ne peut vous en donner une idée.

Vous allez chez un ami, tranquillement, en fumant votre cigare; pendant la route, il prend à la Bora le caprice de vouloir rire un peu; elle transporte votre chapeau en pleine mer, vous prend par les jambes et vous fait voyager sur le dos et les mains avec une grâce et une perfection telles que le clown le mieux constitué n’a jamais atteint pareille vélocité. Si vous êtes voisin du canal, elle vous y plonge avec le sourire sur les lèvres, à moins qu’elle trouve plus drôle de vous lancer sur l’autre rive. Une femme adorée vient de vous quitter, à votre grand regret; du balcon, votre œil suit la fugitive qui, au détour de la rue, vous lance un tendre et dernier regard. Tout à coup un mouvement étrange se manifeste, et, avant même que vous ayez pu vous en rendre compte, la Bora, l’impétueuse Bora, a enlevé votre amoureuse et, la crinoline aidant, l’a transportée au premier étage, chez votre rival, où elle s’introduit par la fenêtre, en enfonçant force carreaux: heureux encore si l’indiscrète Bora a respecté les mystérieux trésors dont vous êtes jaloux. Tout cela s’est vu et bien d’autres choses encore; à moins que ce soit le Sirocco, qui règne en maître à Trieste. Qui dit Sirocco, dit pluie, humidité. Souvent, alors, toute la maison, hommes, femmes, enfants et bêtes, est en proie à des attaques de nerfs, qui produisent sur la raison des uns et sur l’instinct des autres les bouleversements les plus incroyables. De sorte que le jour où la maison entière bat la campagne et se livre à des contorsions étranges, vous désirez la Bora, et quand la Bora vous brise bras et jambes, vous soupirez après le Sirocco.

Hors de la bonne ville de Trieste, la Bora s’est choisie quelques lieux de prédilection où elle se livre à des écarts si prodigieusement excentriques, que, partout ailleurs, on les prendrait, je le déclare, pour des contes inventés à plaisir. Sur la route de Fiume, par exemple, à un certain endroit nommé Porticello, elle aime à surprendre un convoi et à coucher sur le flanc, sans plus de façons, une ou deux douzaines de voitures; elle choisit de préférence celles qui font le service des troupes, pour les provisions de foin. Le courrier n’a pas trop à s’en plaindre; heureusement pour les dépêches il n’a été mis en pièces que trois fois et culbuté cinq ou six. Un des plus doux passe-temps de la Bora est de transporter sur les collines qui avoisinent cet endroit, fameux dans ses annales, les aimables bergères qui apportent en ville leurs fruits et leurs charmes, les postillons à pied et les douaniers dans l’exercice de leurs fonctions, tout ce monde voltigeant pêle-mêle comme autant de papillons d’une nouvelle espèce; aussi, à Trieste, les autorités prévoyantes, ont-elles placé dans les rues, à tous les douze pas, des bornes où, par un jour de bon vent, la population se cramponne et lutte avec avantage contre son impétueuse ennemie.

Nous étions à Prevalt, c’est-à-dire à la source même de cet étrange phénomène. Après une très-légère collation, — de ce jour j’appris à me prémudir contre une pareille faute, — nous sortions de Prevalt vers dix heures et à pied; à un quart d’heure du village, nous étions en chasse et postés en ligne au-dessus de la première enceinte où devaient être découplés les six chiens courants qu’on emploie seuls en pareille occasion.

La chasse de M. Mayer se trouve vis-à-vis des Alpes; elle se compose de plusieurs collines boisées et séparées du Nanoz par une immense vallée, où les chevreuils viennent s’abriter des grands froids et plus encore des vents dont j’ai déjà parlé. Ils descendent quelquefois par troupeaux, lorsque l’hiver est rigoureux, et il est souvent arrivé, m’a assuré M. Mayer, d’en faire lever deux et trois cents dans une. battue de quelques heures; mais il faut pour cela une bonne journée, c’est-à-dire de la glace et de la neige aux Alpes, avec accompagnement d’une belle Bora bien franche.

A cette époque, nous n’avions aucun passage semblable à espérer; toutefois, nous ne pouvions pas nous en plaindre, car on nous déclarait, au rapport, trente à quarante bêtes qui s’étaient établies dans la vallée à résidence fixe. C’était fort beau et, pour mon compte, je n’en demandais pas davantage. Je me serais contenté de la moitié, tant je suis habitué à rabattre des promesses dans ces cas-là et tant je crains les déceptions; cette fois, pourtant, j’aurais eu tort, j’aurais perdu au change; car M. Mayer est une de ces natures droites, franches et vraies qu’on peut croire sur parole; il connaît, en outre, parfaitement son terrain, et dirige les manœuvres en général habile et expérimenté.

Nous nous plaçâmes à nos postes. Le temps avait été assez beau jusque-là ; mais à peine chacun fut-il a sa place, avec la recommandation expresse du plus grand silence et d’une immobilité complète, que dame Bora se déchaîne et nous apporte un de ces froids pénétrants dont on n’a aucune idée; j’étais vêtu, il est vrai, un peu légèrement, et je ne sais comment je n’ai pas payé plus cher mon imprudence.

On découpla les chiens dans la vallée; aussitôt le vacarme commença. Je n’avais jamais assisté à pareille fête, et, malgré mon peu de goût pour ce qui n’est pas chasser seul et au chien d’arrêt, j’avoue que mon cœur battait à me rompre la poitrine, que la respiration me manquait presque, lorsque j’entendis la chasse se rapprocher de moi, et que, prêtant l’oreille au moindre bruit, le doigt sur la détente, j’attendis avec anxiété l’apparition de l’animal de meute. Vaine espérance! Les coups retentirent à droirte à gauche, au-dessus de moi, sans que j’eusse la chance de brûler une amorce.

Le vent et le froid continuaient de plus belle; j’étais transi.

La première battue procura un chevreuil, sur cinq ou six que l’on avait tirés; les chasseurs allèrent se placer plus loin. J’observais depuis un quart d’heure, à mon nouveau poste, la même consigne de silence et d’immobilité, sans être pour cela plus favorisé par la chance; le froid m’avait gagné, je me sentais au cœur une douloureuse suffocation; la tête s’en allait, et j’éprouvais un étourdissement qui avait tellement alourdi et absorbé mes facultés, que les coups de fusil ne parvenaient plus à mes oreilles que comme un son mat, tel que celui que produirait une masse de fer tombant sur du plomb. J’avais eu le courage, ou la faiblesse, de résister trop longtemps; l’esprit voulait encore, mais la matière était vaincue; je sentais bien cet état dangereux, et j’employais toute ma force à résister encore; je m’accroupis à terre, le dos au vent, mon fusil sur mes jambes, et j’attendis, pour ne pas troubler le plaisir des autres, qu’on vînt me relever mort ou vif de cette affreuse faction.

Je ne saurais dire combien de minutes je demeurai dans cet état de torpeur. La mort par le froid n’est pas, dit-on, très-douloureuse; mais j’affirme que si, pour la subir, il faut nécessairement passer par les tortures que j’éprouvai ce jour-là, je ne conseillerais pas ce genre de trépas aux amateurs du suicide. Toujours est-il que j’étais dans un état d’engourdissement semblable au sommeil, et que cela tournait fort mal pour moi, quand saint Hubert prit sans doute pitié de son fervent disciple. A dix pas de moi, la sublime musique de six chiens donnant de la voix à pleine gorge, me réveilla comme en sursaut. Je vis le fourré s’ouvrir, et, à vingt pas sur ma droite, une bête superbe bondit avec la rapidité de la foudre. Mes membres se tendirent comme le ressort d’une lame d’acier, en une seconde je me trouvai debout; je visai au moment où l’animal m’apparut sous bois, et je le tirai au juger, je puis dire au vol, franchissant en l’air le ehemin étroit où j’étais, peu de secondes avant, presque anéanti. Aussitôt après mon premier coup de feu, je me jetai en dehors de la fumée, pour voir si le bois s’agitait encore, afin de doubler, si c’était possible.

Rien ne bougeait. Je m’élançai alors à l’endroit où j’avais tiré, et je trouvai, étendu sans mouvement, un magnifique brocard. La violente sensation de joie que j’éprouvai à ce spectacle me rendit toutes mes forces; je traînai sur le chemin ma victime, qui, après quelques instants, reprit assez de vie pour m’obliger à employer toute ma vigueur à la maintenir: si un de mes amis, attiré par les cris aigus qu’elle poussait, n’était arrivé, je ne sais ce qui en serait advenu. Mais, à nous deux, l’affaire fut vite expédiée: je glissai mon couteau-poignard derrière l’oreille de l’animal... et le drame eut son dénouement.

L’émotion, le plaisir, cette lutte d’un moment, avaient puissamment réagi sur moi et opéré assurément mieux que ne l’auraient fait les frictions les plus énergiques. Le fait est que je ne ressentais plus aucun mal, et que le soir, quand nous fûmes tous réunis autour d’une table splendidement servie, dans une salle à manger bien chaude, je fis largement honneur au magnifique dîner ainsi qu’à l’excellent vin qui nous furent offerts.

Vingt et un chevreuils avaient été attaqués, onze avaient été tirés, je crois; un de nous avait eu l’occasion de tirer ses deux coups sur trois animaux qui lui passaient ensemble, à vingt pas, dans une éclaircie. Trois pièces seulement avaient été abattues et rapportées en triomphe au village.

A neuf heures du soir, on reprenait la route de Trieste, où nous rentrions vers une heure du matin, les uns avec la joie du triomphe, les autres avec le regret de ne pas avoir réussi, tous gais et nous promettant le plaisir d’une nouvelle campagne.

Elle eut lieu, en effet, quelques mois plus tard, et fut encore plus heureuse que la première; on tira moins, mais on tira mieux.

Le premier jour, tout en nous attendant, on voulut tâter le terrain et on tua quatre chevreuils.; le second, nous en tuâmes trois, et je fus encore cette fois parmi les heureux, et cela sans mauvais temps, sans Bora; il faisait froid; mais j’avais pris mes précautions en conséquence, et j’eus la jouissance d’abattre un chevreuil sans avoir à repasser par les douloureuses épreuves dont j’ai conservé le souvenir.

IV

Table des matières

CHASSE AUX COQS DE BRUYERE

J’avais goûté le plaisir de la chasse à peu près sous toutes ses formes. J’attendais pourtant avec impatience l’occasion de faire connaissance avec ces fameux coqs de bruyère dont on m’avait tant parlé. Il me restait à éprouver encore cette émotion tant vantée par quelques chasseurs touristes, amis du merveilleux et de l’inconnu; et puis, être venu en Allemagne, avoir exploré l’Illyrie, l’Istrie, le Frioul, les Alpes et la Styrie, sans avoir tué au moins un Auerhahn, c’eût été honteux; c’eût été égaler en insouciance un de mes amis à la disposition duquel le gouvernement avait mis, pour une longue traversée, un bâtiment de l’État, et qui fit tout le voyage sans s’informer une seule fois du nom du navire qui le portait.

Je me fis donc inscrire au nombre de quelques «passionnés» qui devaient faire partie de la première expédition qui eut lieu au mois de mai suivant. Le terrain était on ne peut plus propice; des gardes intelligents nous secondaient, et le gibier abondait cette année-là.

Un matériel assez considérable pour résister, pendant deux ou trois nuits à la belle étoile, aux glaces et aux neiges des Alpes, fut transporté par un nombre non moins considérable de porteurs, avec assez de vivres pour nourrir les chasseurs et tout ce monde.

Après avoir réuni tous les éléments convenables pour nous garantir un plein succès, nous partîmes d’Aiduchina un matin, vers les dix heures, après avoir passé la nuit chez MM. Samengo, deux chasseurs émérites, qui nous firent l’accueil le plus aimable et nous prodiguèrent, avant le départ et au retour, tous les soins de l’hospitalité la plus cordiale. Nous commençâmes l’ascension en voiture, sur un beau chemin, lentement, mais à notre aise. On mit pied à terre au bout de deux heures, et il fallut alors grimper à pied, par des sentiers impraticables, à travers les forêts de sapins où la main de l’homme n’a encore rien détruit, pour nous rendre au sommet des montagnes où devait s’établir notre bivouac.

Cette ascension dura encore cinq heures. Elle fut pénible et dangereuse par moments, car nous passions des températures presque douces des bas-fonds aux âpres froids des sommets. Le sentier que nous suivions était, dans certains endroits, couvert de neige, dans d’autres obstrué de troncs d’arbres abandonnés et qui devaient, comme leurs aïeux, former de leur poussière ce terrain que nous foulions aux pieds et que l’on ne trouve que dans de pareils sites, terrain composé des détritus de ces géants arrachés de leurs bases par les ouragans ou tombés de vieillesse, et formant un lit doux et moelleux où les coqs de bruyère, les gelinottes et les francolins trouvent leur nourriture; les chevreuils, les ours et les lynx le repos.

Je n’avais pas idée encore d’une nature semblable et, en passant par ces sombres forêts de sapins séculaires, je me sentais comme écrasé par cette nature formidable et primitive. L’impression que me produisit ce spectacle grandiose et sublime, fut certes ce que ce voyage pittoresque a eu pour moi de plus émouvant.

Je marchais depuis trois heures au centre de la file tantôt joyeuse, tantôt silencieuse, sans avoir aucun soupçon du temps écoulé, tant mes regards étonnés transmettaient, à chaque pas, en traversant ces scènes changeantes, d’impressions variées à mon imagination émerveillée et de réflexions à mon esprit absorbé !

Enivré par cette nature, le cœur palpitant, le front couvert de sueur, je fus tiré des nuages de mes rêveries par un singulier incident. Je suivais, à quarante pas en arrière, mon chef de file. Un sapin obstruait le chemin: je mesurai des yeux ce géant que le temps et les orages avaient vaincu. Pour continuer ma route, je prends mon élan sur la gauche, je franchis l’arbre et je plonge au milieu d’une fondrière couverte de neige amollie par quelques rayons de soleil. J’y étais enfoui jusqu’à la cocarde de mon chapeau styrien et, qui plus est, j’enfonçais encore; on accourut à mes cris de détresse, je fus tiré de là par un ami qui me tendit la crosse de son fusil. C’est ainsi que je fus brusquement ramené, pour le reste de la journée, à la réalité prosaïque et aux difficultés de la route.

A peine étais-je sorti de mon trou, transformé en statue du commandeur et en butte à force quolibets et bons mots dont je prenais ma part, qu’un de mes compagnons, le plus farceur, celui qui riait le mieux de ma mésaventure, se retourna.

— Eh! comment diable, me dit-il en pouffant de rire, avez-vous pu!...

Il n’avait pas achevé que, la tête la première, il disparaissait dans une seconde fondrière, d’où nous eûmes quelque peine à le retirer, et cette fois les railleries ne s’arrêtèrent que lorsqu’un troisième plongeur eut pris sa place.

Enfin, notre bande, — semblable au serpent qui se replie sur lui-même, — après avoir franchi vingt fois ces magnifiques ravins qui nous séparaient du dernier sommet et formaient les vagues gigantesques de cette mer immense de collines boisées, atteignit la hauteur où nous devions attendre les premières lueurs du jour pour nous mettre en chasse.

Une baraque formée de planches et de branches d’arbres nous servait d’abri; c’était un hangar dont le toit était adossé à la colline et dont les murs, reposant sur le sol, étaient soutenus par de la neige battue. Nos guides coupèrent deux sapins et allumèrent, en face de nous, un incendie qui eut pour résultat de réchauffer un médiocre souper, de nous griller le visage et de faire déguerpir tout ce que les environs renfermaient de gibier de toute espèce.

Les gardes envoyés au rapport, nous signalèrent trois coqs. Bonne nouvelle! On soupa gaiement et on tâcha de dormir, en attendant les heureux moments qui devaient récompenser tant de labeurs.

Le matin arriva enfin, et chacun reçut du garde qui devait l’accompagner les instructions nécessaires, très-nécessaires; car voici comment se passèrent les choses:

A cette époque de l’année, les mâles s’accouplent et, avant de descendre de l’arbre où ils ont élu domicile et avant d’aller au gagnage, appellent leur femelle, qui répond à leur chant et va, en épouse obéissante, se soumettre à leur désir amoureux: bel exemple, assez généralement suivi, du reste, dans l’ordre de la nature. Toujours est-il qu’au moment où le coq chante et lance ces trois ou quatre notes saccadées, il bat des ailes, allonge son beau cou, baisse la tête; le sang afflue alors à ses yeux, et c’est le cas de dire que la passion l’aveugle au point de ne plus ni voir ni entendre. Dans ce moment, qui dure quelques secondes et qui se renouvelle sept ou huit fois, vous pouvez avancer sans crainte; mais aussitôt que le coq ploie les ailes et s’arrête pour écouter, fussiez-vous englouti dans la neige, renversé sur le dos, accroché à une branche ou tombé sur le ventre, ne faites pas un mouvement! Attendez sans bouger, quelque fâcheuse que soit la position, un nouvel appel et, prompt comme l’éclair, avancez trois pas en avant, puis restez encore et subitement dans la même immobilité. Par des rapprochements successifs, vous parvenez enfin près de l’objet désiré ; vous tâchez de le découvrir, et pendant qu’il chante de nouveau, vous l’abattez, si l’émotion, l’obscurité ou le guignon ne remettent pas tout en question jusqu’à l’année suivante.

Pour mon compte, j’avais fait comme les autres, j’étais parti derrière mon guide. On n’y voyait pas à quatre mètres, ce qui me mettait fort en peine de savoir comment je distinguerais, au milieu des branches, un coq perché sur un sapin de deux cents pieds de haut. Mon conducteur entendit chanter l’oiseau et se précipita en avant; je le suivis.

Chemin faisant, je glissai sur le dos — expression délicate et timide — et je m’arrêtai enfoui à moitié dans un tas de neige. Mon corps, aidé des mains et des pieds, formait trois angles aigus; j’étais dans une de ces positions que le plus beau. coq du monde ne pourrait faire conserver plus de trois minutes. — «Chut! ne bougez pas, ne bougez pas! me dit mon guide à l’oreille.» Je résistai à la douleur une minute ou deux; la sueur perlait sur mon front je n’en pouvais plus.

Pour comble de disgrâce, je sentais un éternuement qui allait tout perdre me monter au cerveau. Je luttais de mon mieux, me mordant, me pinçant; vains efforts, peine inutile! le bruit du nez retentit en me renversant sur le côté gauche, où je restai de nouveau dans l’immobilité d’une position un peu moins contractée. — En route! me cria enfin mon guide; je sautai en avant trois ou quatre pas, bras et fusil en l’air, pour conserver l’équilibre sur un terrain en pente et glissant. Le coq avait cessé de chanter, et le garde, levant les deux mains en face de moi, me lança, pour la seconde fois, le fameux «silence!» J’attendis, ou plutôt nous attendîmes dans ce singulier tête-à-tête, nous regardant le blanc des yeux, pendant un temps plus ou moins long. Tout à coup un coup de feu, suivi d’un second coup, se fait entendre. — «Il est trop tard!» me dit alors le garde.

En effet, je revins Gros-Jean comme devant, éreinté, moulu, transi et courbaturé de mes horribles contorsions du matin.

Un seul de mes compagnons avait été l’heureux tireur. Arrivé à portée de son coq, comme il ne distinguait pas grand’chose, son garde l’avait pressé, excité de la voix et du geste, menacé même de tirer. Il fut troublé tant et si bien, que le coup partit et l’oiseau aussi; son garde, ce bouillant enfant des Alpes, l’avait manqué de même au vol, et de là la double détonation qui mit fin aux rêves de gloire de la bande, joyeuse quelques instants auparavant, et revenant comme moi l’oreille basse au logis.

Le soir, on fit une tentative semblable à celle du matin, malgré la pluie fine et froide qui commençait à nous assaillir. J’eus l’unique satisfaction, au milieu de tant de péripéties, de voir venir dans ma direction un magnifique coq à deux cents pas. Je me préparais à faire feu, lorsque j’entendis sur ma droite le sifflement de ses ailes et... j’attends encore l’occasion de rèaliser un bonheur si difficile à atteindre.

La pluie augmenta, la nuit nous apporta des rafales glacées; la position sous notre toit improvisé devenait, à chaque moment, plus critique. L’ouragan se déchaîna enfin, et la tristesse la plus morne succéda à la gaieté de la journée et du départ. Chacun se blottit de son mieux dans sa pelisse de fourrure; les paletots imperméables, dont il ne resta plus vestige le lendemain, furent étendus sur notre cabane, afin d’empêcher les torrents dont nous étions entourés de nous atteindre et de nous verser une douche assez désagréable en pareil lieu et à pareille heure, et nous attendîmes les événements. Pour mon compte, j’étais à un des angles du réduit; quand la fatigue et l’inaction m’eurent forcé au sommeil, je fus assailli par des songes d’une bizarrerie et d’une originalité inconnues aux rêveurs les plus excentriques. Croirez-vous, mon cher directeur, qu’entre autres fantaisies, je me figurai un moment qu’une troupe de diables, contrairement à toutes les règles des contes infernaux dont on a bercé notre enfance, essayait, en punition de quelques peccadilles de jeunesse, de me frapper à la glace, comme une simple bouteille de Cliquot.

Dans ma lutte désespérée avec les démons, j’empoignai mon voisin de droite qui, de son côté, se croyait au moment de servir de nourriture à une famille d’ours dont on avait constaté la présence dans les environs, l’année précédente. M. de B... et moi, nous nous réveillâmes en sursaut et dans la position de deux hommes qui s’étranglent.

Nos sensations et les tableaux drolatiques que nous eussions offerts au crayon de Daumier s’expliquent de la sorte: M. de B... dormait sur le côté gauche, sous le poids écrasant de deux pelisses et de trois ou quatre couvertures, tandis que moi, qui étais à la limite des terres abritées, je recevais, d’un makintosh formant gouttière au-dessus de ma tête, un ruisseau glacé qui, s’introduisant par ma cravate, avait pris tranquillement son cours le long de mon corps et creusait son embouchure à mes talons.

Nous nous regardâmes un moment, M. de B... et moi, avec des yeux effarés; nous nous racontâmes nos sujets de terreur et nous partîmes d’un formidable éclat de rire. Je me mis néanmoins sur mon séant, résolu à prendre une mesure quelconque de consérvation, dussé-je réveiller tout le dortoir pour en gagner le centre. J’allais me livrer à cet acte de désespoir, quand j’aperçus au dehors, en face du feu, accroupi contre un énorme sapin, un de nos gardes, le plus gros et le plus joufflu, profondément endormi sous un immense parapluie, le seul qui fit partie de notre bagage et que l’un de nous avait emporté par une mesure de précaution dont je m’étais permis de rire très-fort. J’avais été puni comme je le méritais; car, grâce à ce meuble modeste et utile, je devins à mon tour, le lendemain, l’objet de l’hilarité générale.

J’aperçus donc le bienheureux garde, le teint enluminé par le feu, le souper, le vin et le sommeil, sans souci de la pluie ou du beau temps, jouissant en paix de la chaleur que lui apportait notre immense foyer, et gardant encore sur son visage l’expression de la pensée qui avait dû l’accompagner dans le royaume des songes.

Je m’approchai bien doucement et je commis un larcin, barbare en toute autre circonstance, mais excusable par l’état déplorable de ma personne. Je lui enlevai donc, le plus doucement possible, le manche qu’il tenait à deux mains, et laissant mon homme en plein vent, sous une averse diluvienne, je courus me retrancher dans mon coin, partageant ma maison de cotonnade avec mon compagnon de lit, qui dormait déjà de plus belle et dans les bras duquel l’aurore du lendemain me trouva tendrement enlacé.

Les fusils étaient mouillés; on entreprit néanmoins une nouvelle expédition, qui eut le même résultat que celle de la veille. En rentrant, il fallut décharger les armes pour faire une dernière tentative le soir et le lendemain, avec quelques chances de succès. Des Lefaucheux nous eussent peut-être sauvés de la «bredouille,» mais tout devait conspirer contre nous dans cette désastreuse expédition. On fit un tapage infernal capable d’éloigner poil et plume jusqu’à l’année suivante, d’où il advint qu’une troisième nuit augmenta de plus en plus le triomphe de dame bredouille. Le sarcasme aux lèvres, elle nous accompagna en ricanant jusqu’au pied des montagnes, que nous franchissions, au retour avec moins d’entrain qu’au départ, nous faisant glisser parfois dans quelque fondrière et poussant l’ironie jusqu’à lancer l’un de nous, les pieds en l’air, au beau milieu d’une compagnie de francolins, qui prirent leur vol et allèrent se remiser sur l’autre versant. Enfin nous retrouvâmes nos voitures, et le soir seulement, le dos au feu et le ventre à table, la gaieté et l’espérance, accompagnées de quelques bouteilles d’excellent vin, nous revinrent avec la philosophie qui fait supporter les revers. En consolation de sa misère présente, chacun raconta ses victoires passées et se promit de brillants triomphes pour l’avenir. En effet, grâce au bienheureux saint Hubert qui ne nous avait abandonnés qu’un moment, nous ne tardâmes pas à cueillir de nouveaux lauriers.

V

Table des matières

UN DERNIER SACRIFICE A LA RENOMMÉE

Je joins ici un chapitre supplémentaire à mes chasses en Autriche, pour compléter ce que j’appelle mes excentricités cynégétiques. J’aime, d’ailleurs, à rompre mes habitudes de chasseur au chien d’arrêt;

Or, comme j’ai commis une chasse au chamois, je joins ici quelques lignes écrites déjà dans ma pensée, sur les frontières de la Carinthie, pendant une de ces nuits infernales que tout chasseur ou voyageur doit affronter dans le courant de son existence agitée.

J’avais chassé toute la journée, et je cherchais en vain le sommeil bienfaisant qui, réparant les fatigues du jour, m’eût préparé à celles du lendemain; je dus pourtant y renoncer et, acceptant l’épreuve, me mettre à songer en mon triste gîte, car,

Que faire en un gîte, à moins que l’on ne songe.

Je me retraçai mon voyage, les péripéties de la journée, les déboires de cette nuit incroyable, et je conçus le projet de tuer quelques heures à mon retour, en écrivant tout cela; de sorte que je me mis à écrire ces lignes entre deux chamois: l’un que j’aurais voulu voir, l’autre que j’aurais souhaité tirer.

Expliquons-nous, et, pour procéder avec ordre, commençons par le commencement.

— Ayez-vous chassé le chamois? me disait dernièrement un de ces chasseurs que j’appelle fantaisiste, ami du merveilleux, grand coureur et chercheur d’aventures.

— Non, lui répondis-je; et je n’ai point envie d’essayer.

— Comment, vous! le chasseur passionné ! le fameux tireur! vous ne savez pas ce que c’est qu’une! chasse au chamois?

— Non, lui dis-je de nouveau, je ne la connais pas et n’en ai point de regret. J’ai chassé le cerf, le chevreuil, le loup, le renard, à pied et à cheval, avec soixante et quatre-vingts chiens, j’ai gravi les Alpes à la recherche des coqs de bruyère, j’ai chassé sur la plus grande échelle au chien d’arrêt, et j’ai parcouru, en vrai chasseur de profession, depuis les vertes allées de nos parcs, depuis les charmantes prairies de France et d’Allemagne, jusqu’aux terrains les plus inaccessibles, jusqu’aux montagnes les plus escarpées de l’Espagne. Je me suis convaincu qu’il n’y a qu’une chasse au monde, une seule capable d’inspirer une passion irrésistible et plus entraînante que le démon du jeu lui-même: c’est la chasse au chien d’arrêt, la seule vraie, la seule où le principal mérite, à mon avis du moins, appartient à l’homme, et qui donne les plus grandes jouissances, les plus douces, les plus heureuses émotions, le bonheur le plus vrai.

Il y a dans ces excursions rustiques, dans cet isolement du monde, sans bruit, sans apparat, en compagnie d’un bon chien, tant de plaisirs Variés, tant d’incidents curieux, inattendus, tant de charmants épisodes, que l’existence paraît toujours délicieuse, pendant ou après ces heures de fatigues, de privations et parfois de souffrances oubliées au premier succès. Dans la chasse au chien d’arrêt, l’homme est tout entier à son plaisir, il se concentre en lui-même et ne rêve que gloire, indépendance et liberté ! Eussiez-vous les plus noirs chagrins, cette vie-là les effacerait.

Vous entrez en plaine ou au bois; votre chien tombe en arrêt, plus de soucis! Une compagnie de perdreaux se lève et s’éparpille au loin, décimée par votre plomb; vous courez à la remise. En chemin, votre compagnon fidèle s’arrête comme frappé de la foudre, son regard étincelle, sa queue se raidit; vous êtes dans le doute, une douce émotion vous agite; un beau lièvre part, il est roulé. Puis c’est une caille ou un roi de caille qui fait mille détours avant de se lever, un lapin qui tient l’arrêt aussi longtemps que vous le voulez; un pigeon, une tourterelle, un courlis passent sur votre tête; plus tard, ce seront les bécasses, les bécassines, les râles, les canards, les sarcelles, les grands et petits échassiers; la nature enfin est votre infatigable pourvoyeuse et remplace sans cesse les richesses perdues. Le repas même, partagé avec votre chien, au milieu de la journée, à l’ombre d’un gros arbre, tout est délice et jouissance dans ce charmant plaisir.

Après avoir ainsi battu le bois et la plaine, gravi les collines, le front baigné de sueur, la poitrine dilatée par l’air pur, comme le chez soi, l’intérieur dont on était las, les soins de la famille qu’on n’appréciait plus, le dîner qu’on mangeait sans appétit, le lit déserté par le sommeil, comme tout cela paraît bon! Comme ce foyer, médiocre la veiHe, est devenu, au retour, un trésor des plus doux, et comme dans votre joie vous savez l’égayer!

Voilà la vie du chasseur au chien d’arrêt; avouez que c’est la meilleure.

Après elle, je vous concède la chasse à courre, pourvu qu’elle soit intelligente comme on la fait en France; mais je ne l’admets que pour varier les plaisirs, ou pour celui qui ne se sent ni assez robuste ni assez bien portant pour chasser à pied.

Mais gravir des rochers, se trouver suspendu sur des abîmes, être, pendant sept ou huit heures, à chaque pas, entre la vie et la mort, à plusieurs milliers de mètres d’élévation; dormir sur la neige, franchir des précipices sur des planches qui vacillent au-dessus du vide, et dépenser des sommes énormes pour avoir l’occasion douteuse de tirer un coup de fusil; partir enfin en se demandant si, pendant ces fatigues et ces horribles luttes contre la nature, on verra une pièce de gibier, si on la partira à distance, si en l’apercevant à portée on pourra la tirer, et si en la tirant on la tuera; voilà, sur ma parole, une singulière façon de s’amuser! Pour mon compte, je vous l’abandonne. Au diable les chasses excentriques et les chasseurs fantaisistes!

— Mais, qu’entendez-vous donc par cette catégorie de nos confrères en saint Hubert? reprit mon interlocuteur.

— Parbleu! j’entends, lui répondis-je, qu’il y a différentes «espèces» de chasseurs avant d’arriver à la bonne, à celle des classiques.

Nous avons d’abord le grand fantaisiste; le chasseur errant qui rêve toujours l’inconnu et qui, comme Don Quichotte, est toujours préparé à combattre les moulins. A celui-là, il faut du nouveau, du rare, du merveilleux, de grands exploits enfin. C’est un chasseur à effet; il songe, en tirant, à l’impression que produira son coup de fusil sur son futur auditoire; cet homme ferait vingt lieues et dépenserait mille francs pour tuer une chauve-souris à deux têtes.

Vient ensuite le chasseur amateur, qui a des armes et des chiens comme on a une voiture, des tableaux et des meubles; des chevaux de selle, sans aimer le cheval, et des rasoirs en portant la barbe longue. Il va à la chasse tous les ans, comme on va faire un voyage, mais sans en avoir envie; parce que enfin, un homme de naissance doit avoir une existence bien montée, comme il a sa maison. Il n’en est pas plus maladroit pour cela, mais il chasse sans goût et sans passion, par hasard et par contenance.

Après celui-ci, on pourrait citer encore le chasseur élégant, pour lequel la chasse est un moyen de plaire; il n’existe pas au point de vue cynégétique, mais, comme il prend sa place au château parmi nous, parle comme nous de ses aventures et avec tout autant d’esprit, se faufile au milieu de nous, en chasse, de temps à autre, il faut bien le classer. C’est un individu qui chasse à pied ou à cheval, pour chausser, suivant l’occasion, la guêtre ou la botte molle, qui court le steeple-chase pour montrer sa culotte et ses bottes à revers. Enfin, ce fashionable, cet élégant, c’est l’homme, c’est le chasseur aux costumes. Ces gens-là me font, dans une partie, l’effet de figurants d’opéra comique et me rappellent la triste figure d’un monsieur de ma connaissance qui, à la frontière d’Autriche, étalait, de par la loi, tout son attirail de campagne et de sport, quand le douanier lui dit, de l’air le plus naïf du monde: «Monsieur est du théâtre?»

Un matin, en Espagne, dans une baraque de bergers, au milieu des montagnes, où nous étions claquemurés par une tempête effroyable, un de mes amis, fort spirituel, s’amusait à classer par ordre tous les genres et sous-genres de chasseurs qu’il avait connus. Il y avait le chasseur voleur, le chasseur à histoires, le chasseur blagueur, le chasseur colère, le critique, l’envieux, le farceur, le chasseur... qui, suivant un joli mot d’un de nos collaborateurs au journal, confond le temps de la chasse avec celui des amours; enfin, le mécontent, le chasseur à regrets, le tendre, le cruel, le fou, le paresseux, le loustic, le grave, le romantique. Tout le monde pouffait de rire, ce qui était fort amusant; mais cela n’a aucune espèce de rapport avec la chasse au chamois que je dois vous raconter.

— Avez-vous chassé le chamois? me répéta avec acharnement mon entêté confrère.

— Non!... m’écriai-je avec une voix non moins vibrante que la sienne.

— Alors, reprit-il, en continuant la gamme, à chaque instant de plus en plus élevée, «vous ne pouvez ni en parler ni en juger, puisque vous ne savez pas ce que c’est.»

— Eh bien, morbleu! je veux la connaître, votre chasse au chamois, ne fût-ce que pour avoir le droit de ne plus en entendre parler. Quand vous le voudrez, je suis des vôtres; mais que la partie soit complète, pour que je n’aie plus à y revenir.

Trois jours après ce beau débat, je partais de Trieste, à six heures du soir, par le chemin de fer de Gorizia, où j’arrivais à huit heures et demie pour y passer la nuit.

J’étais muni d’une excellente carabine à un coup, achetée à Gratz, il y a deux ans, lors de mon voyage en Styrie, au fameux armurier Cajetan Dasch, la vraie carabine pour le chamois.

Nous fîmes nos préparatifs; nous convînmes, avec nos compagnons de Gorizia, de l’heure du départ, des voitures à prendre, etc., etc.

Le lendemain matin, nous quittions Gorizia, à cinq heures et demie, pour arriver seulement le soir à Flitsch, notre rendez-vous de chasse, au pied des Alpes Juliennes.

Cette route de Gorizia à Flitsch par la vallée de l’Isonzo, fleuve limpide, qui serpente, sur la droite, entre des rochers, se perd plusieurs fois et reparaît frais et clair pour animer un ravissant paysage, est tour à tour gaie, triste, jolie, sévère, riante, verte ou désolée, toujours gigantesque et sublime.

J’avais été occupé jusqu’au dernier moment qui précéda le départ. Une fois transporté sur cette route féerique, en face de cette nature si variée dans ses détails et dans son ensemble, emporté subitement au grand trot d’excellents chevaux du Frioul, il me semblait, par moment, être le jouet d’un de ces songes fantastiques qui nous font parcourir, dans leurs caprices, tous les plus beaux sites de l’Univers; tant la pensée a peu de temps pour s’arrêter devant chacun de ces tableaux mouvants.

Au pied des montagnes, des prairies toujours vertes, et plantureuses, des vergers, des pâturages, des troupeaux; à droite et à gauche les Alpes apparaissant dans toute leur majesté.

Après Canale, ces géants, qui surplombent la vallée, commencent à se révéler dans toute leur puissance; mais c’est seulement à Caporeto, après avoir franchi un pont qui tourne sur l’Isonzo, qu’ils semblent se dresser soudainement, pour prendre leur attitude colossale: l’effet est magique.

La nature, à partir de cet endroit, est écrasante. A nos pieds, la plaine et les villages; au-dessus de nous, suspendus sur nos têtes, les versants pittoresques et fertiles des montagnes; des bois, des rocs inaccessibles, des ruines, tout un monde lointain qui semble menacer et anéantir de sa grandeur tout ce qu’il domine.

Tantôt c’est une suite de bois qui, par leur essence, ou des effets de lumière, reflètent toutes les nuances; puis des nappes immenses de verdure, et, entre ces bois, ces prés, cette végétation luxuriante, un bouleversement de la nature qui a fait une brèche monstrueuse, a dépouillé des pics formidables, lesquels apparaissent par ces coupures soudaines, blancs, gris, tristes et blafards de stérilité. Vous avez là, dans un même cadre, la nature tranquille et douce, grande, formidable, riche et pauvre, boisée, désolée, verte, nue, décharnée; de l’eau, un ciel changeant, et le tableau est complet.

Tout ce qui appartient à l’homme, tout ce qui est son ouvrage, devient petit au pied de ces géants; tous ces villages, avec leurs clochers, ces cabanes éparses, ces fermes, ces ponts sur les t or paraissent des jouets d’enfants; et de loin on croirait volontiers que ces maisons adossées aux flancs des montagnes ne peuvent contenir un homme ordinaire, tant l’œil est peu fait à de semblables disproportions.

A Canale, première étape, nous avons admiré le pont d’une seule arche, sous lequel ont été fusillés de pauvres déserteurs italiens, pris avant d’avoir pu rejoindre l’armée de leur patrie, et le château du duc de Blacas, où l’on arrive au second étage... en voiture.

Après avoir fait arrêter nos chevaux à Wolschak, pour y boire son eau merveilleuse et plonger nos têtes dans la fontaine glacée dont les eaux bruyantes jaillissent sans relâche du rocher placé au milieu du village, nous avons laissé à droite Santa-Lucia et Folmino; Folmino, qui est à quelques mètres de la route et dont on n’aperçoit même pas les clochers. tant il est bien enfoui et dissimulé au voyageur par un pli du terrain.

Ensuite nous avons rencontré sur notre gauche Civitale et la Vénétie, et enfin nous sommes arrivés à Caporeto, où l’on ne dîne ni trop bien ni trop.mal, mais où l’on commence à «parler chamois».

C’est véritablement là que je me suis souvenu du but de mon voyage, absorbé que j’avais été par cette nature nouvelle et pour ainsi dire unique. Le pont de Caporeto, dont je vous ai parlé longuement, est véritablement fait pour produire une vive impression sur l’imagination d’un artiste.

On passe ensuite successivement par Terra-Nuova, village suisse, par Serpiniza, dont les toits de bois apparaissent au détour d’un chemin et sur lesquels on croit rouler; car le toit, c’est la maison; le mur qui le soutient n’est pas aussi haut qu’un homme, parfois qu’un enfant; en outre, le chemin est plus élevé que le village construit dans un bas-fond, au milieu de champs de maïs, et qui représente un hangar irrégulier suspendu sur les blés.

Serpiniza se compose de mansardes au rez-de-chaussée. Tous ces villages, de constructions différentes et recouverts, tantôt de chaume, tantôt de briques ou de bois, sont, par leur aspect varié, les décors curieux de cette scène que l’on parcourt tout le jour sans fatigue. Ils se ressemblent si peu qu’on les croirait transportés là de divers pays.

Après une autre heure de marche les voitures s’arrêtent; tous les yeux se tournent vers la gauche, pour admirer la chute de Zaga, laquelle mérite bien ces quelques minutes d’attention.

Enfin, après une journée de voyage, nous voici à Flitsch. On fait les présentations d’usage, on se promets monts et merveilles — c’est le cas de le dire — pour les jours suivants. Les conscrits reçoivent des anciens les instructions nécessaires, les plus rigoureuses recommandations, car une faute, une imprudence, peuvent tout compromettre, et, après un médiocre souper, on va rêver gloire et triomphes. — Tel est, d’ordinaire, le rêve de la première nuit, mais de la première seulement; car, pour les autres, l’imagination en délire ne se retrace plus qu’abîmes sans fond, précipices béants au-dessus desquels le dormeur exécute les exercices gymnastiques les plus extravagants, s’il ne s’y sent rouler pour l’éternité.

Il y a deux manières de chasser le chamois à Flitsch; l’une est commode et offre beaucoup de chances de réussite, si le temps ou si un accident quelconque ne vient pas y mettre obstacle; l’autre est effrayante, et il y a cent contre un à parier qu’on reviendra les mains vides et la tête fendue. Je conseillerai seulement la première, même à mon ennemi le plus intime.

Les meilleures chasses se donnent sur les monts qui occupent la partie gauche du chemin, en partant de Flitsch. Des villages, on peut distinguer les endroits où se tiennent habituellement les troupeaux ou par lesquels ils doivent passer. L’empereur d’Autriche fait, deux ou trois fois par an, sur sa cassette, les frais de ces chasses. L’Intendant des forêts impériales, tout plein d’amabilité et de prévenances pour les étrangers, dirige et accompagne l’expédition, et tout se passe à souhait. La veille, on prévient les chasseurs de chamois des villages voisins; quelques-uns se trouvent au rendez-vous, tandis que d’autres battent le terrain à plusieurs lieues autour du centre.

Les voitures vous prennent à quatre heures du matin et vous déposent, après une heure de route, sur les bords de l’Isonzo, qu’on traverse sur une mauvaise planche; ce passage effectué, il faut encore environ deux heures de marche pour arriver, sans trop de fatigue, à une espèce de vallée pierreuse située dans la montagne même et entourée d’immenses murailles à pic, formant amphithéâtre, où viennent converger lès chamois traqués depuis les premières lueurs du jour.

Quand ces animaux arrivent à moitié chemin de ces murs, qui dominent le cercle des chasseurs échelonnés au bas, ils hésitent d’abord; mais quelques pierres détachées du sommet par des hommes intrépides, véritables enfants des montagnes, postés exprès dans ces endroits dangereux, quelques coups de fusil même, les épouvantent à tel point qu’ils descendent comme la foudre, franchissant précipices et abîmes, s’arrêtant pour écouter, reprenant leur course, et venant ainsi prés des chasseurs embusqués sur la seule route qu’il leur soit possible de suivre.

Si le chasseur est adroit, il arrête sa victime au passage par une balle bien placée; sinon, la troupe, en dépit des coups de feu, franchit l’étroite vallée et gravit les revers opposés, où nul homme ne peut la suivre. C’est vraiment un spectacle curieux que celui de ces animaux escaladant par bonds des murailles perpendiculaires qui ressemblent à un immense édifice. La moindre corniche, le moindre point saillant suffit pour leur élan, dès qu’ils peuvent y poser leurs quatre pieds réunis.

Ces chasses, habilement conduites, sont agréables et sans danger. Vous êtes bien placé, les rabatteurs font tout le travail; on vous amène les chamois, vous tuez ou ne tuez pas, vous voyez ou ne voyez pas; mais enfin, la peine n’est pas grande, la dépense non plus, et vous n’avez pas à vous plaindre. Pour mon compte, je m’accommoderais volontiers une ou deux fois encore de ces chasses; mais je crois qu’il me suffirait, pour n’en plus vouloir, d’un seul jour de réussite.

C’est à Mogenza que devait avoir lieu cette chasse facile, le surlendemain seulement de notre arrivée; force nous fut donc de prendre patience et d’attendre, un peu désappointés.

On nous proposa pour le lendemain, afin de tuer le temps — on eût mieux fait de dire pour nous tuer nous-mêmes — une chasse plus rustique, celle des paysans — comme l’appelle M. l’Intendant des forêts. — L’autre est la Chasse Impériale. C’est là que nous attendaient nous, modestes chasseurs de perdreaux, les malins de l’endroit, avec l’espoir sans doute de rire un peu à nos dépens. Toujours est-il que ce premier essai avait furieusement l’air d’une mystification. Loin de refuser, et sans savoir du reste à quoi nous nous engagions, nous acceptâmes avec empressement une partie de chasse pour le lendemain dans les montagnes boisées, à droite de la route, derrière le village.

Le matin, nous étions réunis: paysans, gardes et amateurs; car, ce jour-là, il ne s’agissait pas d’attendre tranquillement le gibier. Nous étions tous et tout à la fois chasseurs et rabatteurs, et tous nous allions chercher le chamois.

La première heure se passa gaiement à donner ou à recevoir des conseils, à préparer les armes et à s’encourager mutuellement aux fatigues de la journée. Ce temps écoulé, nous arrivâmes en face d’une espèce de muraille à pic, haute de deux ou trois cents mètres.

— Par où passe-t-on? me demanda un de mes amis qui marchait devant moi.

— Ma foi, mon cher, lui répondis-je, je n’en sais pas plus que vous. Interrogez votre voisin.

Nous étions à la tête de la colonne, et nous avions suivi un petit sentier qui nous avait conduits littéralement au pied du mur; un garde passa devant, mit sa carabine en bandoulière et, à l’aide des mains et des pieds, commença l’ascension verticale.

J’ai une grande habitude des montagnes rocailleuses et des endroits dangereux, puisque j’ai chassé la perdrix rouge en Espagne, dans les terrains les plus difficiles, et souvent avec mes souliers dans le carnier, bien heureux d’en être quitte pour de cruelles blessures aux pieds.

Je jetai un coup d’œil à ce rocher qui se dressait devant nous, et je me rendis compte aussitôt des difficultés qui nous attendaient, difficultés plus grandes pour nous, qui nous trouvions en chasse la première fois de l’année, après un printemps et une partie de l’été doucement passés dans de moelleux fauteuils, ou à rouler dans de bonnes voitures, sur le sable des allées de parc. Sûr de moi cependant et sachant par expérience ce que j’étais capable de faire, je me sentis plein de confiance, et je m’élançai lestement sur le premier roc à l’exemple de mon guide.

Nous nous suivions tous, la marche ascendante commença en riant, chacun faisant bon marché des obstacles. Bientôt les difficultés augmentèrent, les efforts devinrent plus fréquents, et le silence fut général; puis, quand on se trouva suspendu, en ligne perpendiculaire, à deux cents mètres au-dessus du sol, dans des endroits où un seul faux pas, la moindre glissade, pouvaient devenir mortels, les poitrines battirent et les forces commencèrent à diminuer. Il fut facile de lire une émotion profonde sur plus d’un visage.

Il y eut un moment où je fus vivement impressionné pendant cette première ascension, qui n’était pourtant que le prélude de toutes nos imprudences, ce fut celui où un de mes amis, bon marcheur, bon chasseur, mais qui n’avait pas encore fait le métier de couvreur ou de danseur de corde, ne pouvant trouver une place pour sa main et ayant regardé au-dessous de lui, fut saisi de vertige à l’aspect du vide qui l’attirait, et s’arrêta en me disant:

— Je ne puis plus aller: j’ai peur!

Il m’avoua plus tard que, dans ce moment, lui, un vieux chasseur, il avait eu envie de pleurer. Au surplus, ces effets nerveux du vertige au-dessus des abîmes ne peuvent ni se calculer ni se vaincre, certaines constitutions y sont particulièrement sujettes. Le lendemain, moi-même, dans un endroit moins dangereux peut-être, à Mogenza, voulant passer sur une planche jetée au-dessus du fleuve, qui coule dans un espace large d’une coudée, au milieu de rochers à pic, je fus saisi d’un tremblement et d’une émotion qui durèrent plusieurs minutes, et tels, que j’eusse été sans doute précipité sur le roc, si le passage avait duré plus longtemps. Mais n’anticipons pas sur les faits.

Les gardes prirent nos fusils et, pourtant alourdis comme ils l’étaient,—il faut leur rendre justice,—ils passèrent avec aisance aux endroits les plus dangereux.

Enfin, nous arrivâmes à mi-côte du sommet le plus élevé, couverts de sueur, nos habits transpercés. On nous plaça à l’ombre, dans un ravin glacé, où nous devions attendre le résultat d’une première battue faite par une partie de la troupe occupée à décrire un circuit d’une demi-heure, pour nous amener les chamois s’il y en avait.

Nous restâmes ainsi trois quarts d’heure immobiles et transis, cachés derrière un massif, le genou en terre, le doigt sur la détente, comme on a l’habitude de le dire ou de le faire. Pour mon compte, je puis être prêt à faire feu, mais jamais, en aucune circonstance, aucune situation, je n’ai le doigt sur la détente.

Rien n’avait paru, quand nous entendîmes les gardes revenant vers nous en foulant le bois.

Les chamois n’étaient pas là, ils devaient se trouver plus haut. Il fallait atteindre le nouveau poste, et l’ascension recommença. Le terrain, quoique moins rocailleux, était enchevêtré d’arbres tombés ou entrelacés; la marche fut peut-être encore plus fatigante. La pente était si rapide, qu’un moment je ne vis plus au-dessus de ma tête que les pieds de mon guide, des pieds peu mignons, je vous l’assure, et garnis de crampons capables de traverser le crâne d’un bœuf.

«S’il glisse, me disais-je, il m’écrasera comme «une mouche.»

Au moment où je faisais cette réflexion, le pied lui manqua un peu; je plongeai instinctivement, comme pour piquer une tête en pleine eau, et le coup me descendit agréablement sur les épaules.

«— Eh! eh! mon gaillard! lui criai-je; attention! il y a du monde là-dessous!»

Il se retourna, me regarda d’un air étonné, et continua de plus belle, à l’aide de ses crampons et de son bâton ferré ; il m’avait peu ou ne m’avait pas compris,

La même glissade s’étant renouvelée aux dépens d’une de mes épaules, je le pinçai légèrement au-dessus du mollet, et je lui décrivis de mon mieux l’opération du trépan, qui consiste, comme on le sait, à enlever la partie supérieure du crâne.

Un geste plein de dédain fut sa seule réponse, et nous nous remîmes en route.

Enfin, après des efforts surhumains et d’autant plus pénibles qu’on les faisait à froid, sans attrait, sans passion, sans chasser enfin, nous parvînmes au second emplacement. L’eau ruisselait à travers nos habits mis en lambeaux par des fourrés inextricables. Passant d’une chaleur extrême à un froid excessif, nous attendîmes de nouveau qu’on nous amenât... quoi? Deux chamois, qui firent à merveille de prendre plus bas que nous, le chemin le plus long leur ayant paru le plus sûr. Chamois ou autre, qui n’en eût fait autant en pareil cas? Le fait est qu’ils passèrent sur ma gauche, au-dessous de moi, et que je ne vis rien.

Ce n’est pas tout de boire: il faut sortir d’ici,

a dit Lafontaine,

On donna le signal de la retraite. Je récitai à mon voisin — celui du vertige — ce vers peu consolant, et nous entreprîmes la descente.

Je remarquai la facilité avec laquelle mon guide marchait sur des terrains qui croulaient sous mes pieds et dans des endroits où un homme pouvait à peine se maintenir en équilibre, tandis que moi, je roulais à mes risques et périls.

Nous étions, je le répète, nous autres simples amateurs en fait de chamois, dans les conditions les plus difficiles. Je me suis trouvé, en chassant le perdreau rouge, dans d’aussi mauvais endroits, et je n’y pensais pas; j’avais une compagnie ou une remise à atteindre, ou bien mon chien était en arrêt, la passion entraîne, on oublie tout; mais dans cette maudite journée — qui eût dit jamais que j’appellerais maudite une journée de chasse? —rien ne faisait oublier le labeur du moment.

Toujours est-il que je demandai à mon guide, en italien, de me céder ses crampons, qui valaient quelques sous, et que je lui présentai un florin.

Il me répondit, en slave probablement, qu’il ne comprenait pas, ou qu’il en avait besoin pour lui.

On nous pressait, disant que nous arrêtions la queue qui était sur nos talons; je pensai qu’au lieu de perdre un temps précieux en signes inutiles, le plus simple était d’agir: je fis en conséquence lever une jambe à mon guide, puis l’autre; je détachai ses fers, que j’adaptai à mes souliers, je lui mis un florin dans la poche et j’essayai mon nouveau moyen de locomotion.

Je fus surpris de la facilité avec laquelle on marche, muni des crampons dont se servent les montagnards des Alpes. Le fait est que, pour les ajuster, j’étais resté le dernier de tous, et pourtant j’arrivai le premier en bas; non plus en marchant, mais en courant sur les rebords de l’étroit sentier qui ne donnait place qu’à une seule personne. Une fois en bas je regardai venir les autres. Au dernier tournant, qui se trouvait à une certaine élévation du sol, je compris tout le danger de ces expéditions aériennes pour ceux qui n’en ont pas l’habitude. Mon compagnon de chasse, celui qui avait eu le vertige le matin, arrivait, autant poussé que retenu par devant et par derrière; il s’appuyait contre le rocher, ne voulant plus regarder au-dessous de lui et porté, pour ainsi dire, par les chasseurs, qui avaient déjà bien assez d’eux-mêmes. C’est qu’en effet, dans cet endroit, le mur est à pic; un léger rebord permet à peine de placer le bout des pieds, pour contourner, pendant cinq ou six secondes, le rocher uni et perpendiculaire. Il n’y a pas de prise pour les mains et en bas se trouve le vide.

Ce moment passé, tout devint facile; la descente était achevée, le danger fini, la chasse de même. Nous revenions éreintés, moulus et pensifs au village de Flitsch.

On soupa à la hâte et chacun gagna le lit détestable de la veille. J’avais besoin de repos, moins pour me refaire de mes fatigues, que pour oublier cette déplorable journée sans résultat et sans plaisir; mais l’homme propose et l’administration nocturne de Flitsch dispose.

A peine commençais-je à goûter les douceurs du premier sommeil, qu’une sorte de voix en trompette se mit à mugir à tue-tête quelques notes bizarres, qui me réveillèrent en sursaut. — Je pensai au serenos d’Espagne, et je me dis: c’est une chance, il changera de maison tout à l’heure, rendormons-nous.

Ah! bien oui! mon compagnon de chambre ronflait à faire écrouler la maison. — Le plus joli, c’est qu’avant de consentir à me recevoir chez lui, il m’avait demandé à plusieurs reprises si j’avais ce défaut, qui, poussé à un certain degré, devient une infirmité véritable. N’avez-vous pas remarqué déjà, que les plus intrépides ronfleurs sont justement ceux qui redoutent le plus cette musique nocturne? On pourrait croire que l’habitude a émoussé la sensibilité de leurs oreilles, ou qu’au moins ils excusent chez les autres une licence qui leur est familière. Pas du tout, le ronfleur est l’ennemi juré de son semblable.

Je luttais de mon mieux, les yeux fermés, et j’étais arrivé peu à peu à cet état d’engourdissement qui va devenir le sommeil, quand la formidable voix du sereno allemand me fit de nouveau bondir sur ma couche. La gamme qui sortait de cette espèce de trompe se réduisait à trois notes qui, par une plaisanterie atroce, formulait très-nettement, pour un Parisien, les mots suivants: L’ami, l’ami. ne dors, dors, dors, l’ami!

Quant à mon compagnon de chambre, il n’en prenait nul souci et ronflait comme une toupie de l’endroit.

— Monsieur, lui criai-je à tue-tête, auriez-vous la bonté de me dire ce que chante cet animal qui est dans la rue?

— Il chante, s’écria mon voisin, réveillé en sursaut, en se dressant sur son lit, il chante qu’il fait beau, que tout va bien et que vous pouvez dormir tranquille.

— Bien obligé, cher Monsieur, mais c’est que vous ronflez affreusement.

— Mille excuses, cher Monsieur, c’est que probablement j’étais couché sur le côté gauche.

Là-dessus mon voisin se tourna sur le côté droit, et, en moins d’une minute, il recommença à ronfler plus fort que jamais.

Une troisième, une quatrième fois, la voix du crieur de nuit retentit avec le même éclat. Je voulus essayer de la conciliation, je me levai et j’ouvris la fenêtre, pour faire à mon persécuteur les gestes les plus gracieux pour l’inviter à se taire; il s’éloigna et je me crus sauvé.

— L’ami, l’ami, ne dors, dors, dors, l’ami! Pour la cinquième fois la redoutable trompette retentit dans les tenèbres.

La rage s’empara de moi: je me levai de nouveau, j’ouvris la fenêtre tout doucement et, saisissant un pot plein d’eau, je le versai tout entier sur la tête du représentant de la loi, qui se mit à jurer comme un païen.

Mais soit vengeance, soit fanatisme du devoir, le crieur maudit revint chaque demi-heure me hurler sa complainte; il la chantait encore, quand on frappa à ma porte pour me prévenir qu’il était temps de me préparer à la seconde journée.

Après avoir pris le café, nous montions en voiture et, au bout d’une heure, nous passions le pont de la fameuse Chiusa, construit sur cet horrible précipice un moment comblé, sous le premier Empire, pendant la guerre du Frioul, par les cadavres de tant de milliers de braves de la Grande Armée qui, trompés par les guides et marchant en colonne serrée, par une nuit obscure, allèrent tête baissée se jeter dans l’abîme. Le cœur se serre à l’aspect de ce gouffre où tant de soldats français ont trouvé une mort obscure et sans défense. Après avoir dépassé en route le pic Mahart, qui s’élève à plus de trois mille mètres, nous mettions pied à terre et nous franchissions l’Isonzo sur une planche mal assujettie, qui causa à plusieurs d’entre nous plus d’émotion que les dangers de la veille.

A neuf heures, comme je l’ai dit au commencement de ce chapitre, nous étions échelonnés dans la vallée de Mogenza, en face de l’amphithéâtre gigantesque. La bande circulaire des rabatteurs, qui devait converger vers notre centre, poussait devant elle les chamois, effrayés de ce tumulte inaccoutumé.

Nous attendîmes encore une heure; enfin les hommes qui devaient aider à la conclusion de cette fête cynégétique, parurent, armés de leurs bâtons, de leurs carabines et d’une lorgnette, à l’aide de laquelle ils reconnurent le terrain une dernière fois et cherchèrent à découvrir les animaux, acculés déjà sur ces remparts à perte-de vue.

Le chef de cette petite armée, un nommé Giovanni Wosnick, gaillard bien bâti, dont la figure respirait le courage, contempla de sang-froid son champ de bataille et disposa l’attaque.

Chacun de nous prit un guide qui devait l’accompagner jusqu’à la place qui lui avait été désignée; on me donna, par une faveur spéciale, une des meilleures sans contredit, celle où, l’année précédente, le même chasseur avait tiré huit coups de fusil.

Chemin faisant, j’interrogeai Wosnik au moyen d’un interprète. J’appris que son père était mort en chassant le chamois, que son grand-père avait été précipité des mêmes rochers sur lesquels il allait se hasarder lui-même, et en dirigeant, comme lui, cette même chasse qu’il allait conduire à son tour, et cela à une telle élévation que, tout en l’ayant en face, pendant toute une journée, et en entendant rouler vers nous les pierres qu’il lançait dans l’espace ou qui se détachaient sous ses pieds, nous ne pouvions pas distinguer sa forme.

J’arrivai enfin au terme de ma course, et j’attendis les événements.

Tout promettait une magnifique journée: une quinzaine de chamois étaient signalés, le temps était superbe, la manœuvre des gens partis pendant la nuit admirablement combinée: nous devions tirer tous, selon les probabilités.

En ce moment, et au milieu du plus grand silence indispensable en pareil cas, un mauvais roquet, croisé de chien courant, commença à donner de la voix et mena sans discontinuer un renard qui, pour comble de malheur, se mit à randonner dans les bois qui nous entouraient. Un peu plus tard, lorsque l’heure solennelle approchait, un vacarme affreux commença sur un des versants des montagnes au pied desquelles nous nous trouvions.

Dans ces endroits, quand une coupe de bois a été faite, comme le transport est impossible, on précipite du haut des monts les sapins: amoncelés sur les sommets; les arbres arrivent au bas avec des roulements semblables à des coups de tonnerre, répercutés par les échos de ces solitudes. La fatalité voulut qu’il en fût ainsi ce jour-là.

Au moment où nous touchions au port, cette tempête vint tout bouleverser et rendre notre succès impossible.

Les chamois arrivèrent jusque sur nos têtes; moi-même j’entendis sur ma gauche le roulement des graviers, indice de leur approche, et j’aperçus une ombre glisser derrière un monticule boisé. Hélas! je n’eus pas même le temps de porter le fusil à l’épaule.

Quatre heures d’attente sous un soleil de plomb, un voyage de deux jours, une absence de cinq et des frais considérables étaient devenus inutiles ou à peu près.

Les chamois, au lieu de prendre leur route accoutumée, forçaient la ligne des traqueurs. Ceux-ci, ne pouvant les maintenir devant eux, tirèrent une douzaine de coups de feu qui retentirent douloureusement à nos oreilles.

Un seul de nous, un fameux chasseur, un tireur renommé, se trouva en présence d’un chamois arrêté devant lui à cinquante pas; il le manqua du premier coup, s’approcha encore et, lorsqu’il en fut tout près, il le manqua du second.

Son pied, nous dit-il, avait glissé au moment de faire feu. Pour moi, je suis porté à croire que l’émotion qu’on appelle dans les Alpes la fièvre du chasseur, s’était emparée de lui, et qu’à sa place j’en aurais probablement fait autant.

Enfin, au moment où nous allions nous retirer, un dernier coup de feu retentit, et nous entendîmes crier: «Victoire!» Un chamois était mort.

Nous rapportâmes au village ce maigre trophée, meurtri, disloqué, brisé ; car l’animal était tombé au fond d’un abîme dans lequel il fallut descendre, au moyen de cordes, les hommes téméraires qui allèrent s’en emparer dans ce gouffre.

On m’a assuré depuis que plusieurs animaux avaient été abattus par les paysans et cachés par eux dans la montagne, pour être vendus le lendemain en secret. Ce qu’il y a de sûr, c’est que, pour notre compte, nous n’avions qu’un spécimen unique à rapporter.

Un incident curieux et qui me donna quelque espérance pour la prochaine expédition, à laquelle je fus assez fou pour me laisser prendre, eut lieu au moment où on tuait ce chamois. L’affreux roquet qui menaçait, non - seulement de gâter la chasse du jour, mais encore de la rendre impossible pour longtemps, continuait sa poursuite désordonnée.

— Qui donc tuera cette vilaine bête? s’écria l’intendant de l’Empereur, furieux. Il avait donné cet ordre le matin, mais alors on avait craint que le remède fût pire que le mal. Cette fois tout était perdu, on n’avait plus rien à ménager.

Le chien, pris flagrante delicto, passait à ce moment à une grande distance. A la voix de l’autorité. on se regarda en hésitant.

— Faut-il tirer! dis-je en me retournant.

— Sans doute, me répondirent plusieurs voix, tuez-le... si vous le pouvez.

J’épaulai ma carabine styrienne, je fis feu, et le criminel tomba foudroyé à deux cents pas, au bruit des applaudissements unanimes.

Ce fut le dernier épisode de cette journée, non pas de désappointement, — je m’y attendais, —mais de peines inutiles.

Grâce à la complaisance de l’aimable intendant, on organisa, pour le lendemain, une autre battue aussi commode que facile; les ordres furent donnés en conséquence, puis après nous nous séparâmes des bandes de paysans que nous devions retrouver le jour suivant.

Nous revînmes au pont maudit que je franchis sans sourciller pour la seconde fois. Mais, comme cela m’était arrivé déjà le matin, j’éprouvai, quelques minutes après, un tremblement convulsif qui me glaçait de la tête aux pieds. Ce péril d’un moment n’était pourtant rien, comparé aux dangers se renouvelant sans cesse de la journée précédente; mais j’avais senti sous moi le vide dans toute son horreur, et mes nerfs ne pouvaient dompter leur pénible surexcitation. D’ailleurs je ne fus pas seul à éprouver cette impression; car un vieux chasseur, un chasseur de profession, passé-maître en fait de marches difficiles et périlleuses, arrivé au milieu de la planche suspendue, se vit contraint de se mettre, comme on dit, «à quatre pattes,» et de garder cette posture grotesque jusqu’à ce qu’il eût gagné l’autre bord.

Enfin nous atteignîmes le village de Flitsch. Plusieurs d’entre nous en avaient assez et renoncèrent à faire partie de l’expédition du lendemain; quant à moi, je tins bon avec un de mes compagnons. J’étais là, je voulais en avoir lé cœur net et épuiser toutes les chances. Le hasard, la mauvaise fortune, la bonne peut-être, en décidèrent autrement. Une tempête affreuse se déchaîna pendant la nuit, une pluie torrentielle inonda le pays, rendant impratiquable pour plusieurs jours les sentiers, je devrais dire les «perchoirs» des montagnes; car il semble impossible à qui n’a pas vu cela, que des êtres humains puissent parvenir jusqu’à ces pics rocailleux où se tiennent les chamois, et que gravissent cependant les hommes intrépides qui habitent ces contrées sauvages.

Enfin, le cinquième jour, je rentrais à Trieste,

Jurant, mais un peu tard,

Qu’on ne m’y prendrait plus.

Avez-vous chassé le chamois? dis-je, en rentrant en ville, à mon compagnon de misère; oui! Eh bien moi aussi maintenant. Mais, si vous voulez croire un ami, chaque fois qu’on vous proposera de nouveau une de ces chasses à l’ours, au lynx, au chamois, voire même au coq de bruyères, partez, mon cher, partez immédiatement... pour une chasse au chien d’arrêt.

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16 января 2025
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4064066324735
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