Читать книгу: «Werther»
Johann Wolfgang von Goethe
Werther
(Avec "Hermann et Dorothée")

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066317539
Table des matières
PRÉFACE
DEUXIÈME PARTIE
L’ÉDITEUR AU LECTEUR
HERMANN ET DOROTHÉE POEME EN NEUF CHANTS
CALLIOPE
CHANTI LE MALHEUR PARTAGÉ
TERPSICHORE
CHANT II HERMANN
THALIE
CHANT III LES BOURGEOIS
EUTERPE
CHANT IV LA MÈRE ET LE FILS
POLYHYMNIE
CHANT V LE COSMOPOLITE
CLIO
CHANT VI LE SIÈCLE
ERATO
CHANT VII DOROTHÉE
MELPOMÈNE
CHANT VIII HERMANN ET DOROTHÉE
URANIE
CHANT IX LA PERSPECTIVE HEUREUSE
PRÉFACE
Table des matières
Werther est un des livres qui ont eu le plus d’influence et qui ont le plus excité la curiosité publique en tout pays. On en sait maintenant l’histoire, et l’on démêle la double part de vérité et d’invention dont il se compose, presque aussi bien que l’auteur lui-même. Il est vrai que c’est par l’auteur qu’on le sait et de plus par ceux des principaux intéressés qu’il y a fait entrer tout vifs. Ils se sont plaints, ils ont réclamé, on a leurs lettres; l’auteur seul n’aurait pas tout dit: «Préparé à tout ce que l’on pourrait alléguer contre Werther, a dit Gœthe en ses Mémoires, je ne me fâchai pas de toutes les contradictions; mais je n’avais pas pensé qu’une souffrance insupportable me serait réservée par des âmes bienveillantes et sympathiques: car au lieu de me dire d’abord sur mon petit livre quelque chose de non désobligeant, on voulait savoir avant tout ce qu’il y avait de réel dans les faits; ce que je ne me souciais pas du tout de dire, et je m’en expliquai hautement d’une manière très peu aimable: car pour répondre à cette question, il m’aurait fallu remettre en pièces l’opuscule auquel j’avais si longtemps pensé pour donner à ses nombreux éléments une unité poétique, et j’aurais dû en détruire la forme de telle sorte que les véritables éléments constitutifs eux-mêmes, là où ils n’auraient pas été complétement anéantis, eussent été au moins défaits et dissous.»–Il se compare encore à l’artiste grec qui composa sa Vénus de traits divers empruntés à diverses beautés; et c’est ainsi qu’il a fait dans Werther, dit-il, tout en y laissant à sa Charlotte le caractère dominant du principal modèle. Quant à nous, aujourd’hui, qui venons de lire la Correspondance de Gœthe avec la vraie Charlotte et avec Kestner son époux, et qui avons en même temps relu Werther, il nous semble (pour emprunter aussi une image à la Grèce) que nous pourrions dessiner la ligne sinueuse qui unit l’épaule d’ivoire de Pélops au reste du corps vivant, c’est-à-dire séparer les parties artificielles et factices d’avec celles qui étaient la vérité même. Nous serions étonné si de ce simple exposé il ne ressortait pas pour tous une leçon d’art et de goût. Essayons un peu.
Gœthe, âgé de vingt-trois ans, dans la plénitude et le vague d’un génie qui est à la veille de produire, mais qui hésite encore, le front chargé de nuages et de pensées qui vont en tous sens, le cœur gonflé de sentiments et ne sachant qu’en faire (sera-ce une passion? sera-ce un poëme?), Gœthe docteur en droit, beau, noble, aimable, après de fortes et libres études commencées à Leipzig, continuées à Strasbourg, et ayant su résister dans cette dernière ville à l’attraction vers la France, est rappelé à Francfort sa cité natale, et delà il est envoyé par son père à Wetzlar en Hesse pour se perfectionner dans le droit et y étudier la procédure du tribunal de l’Empire; mais en réalité, et sans négliger absolument cette application secondaire, il est surtout occupé de lire Homère, Shakspeare, ou de se porter vers tout autre sujet «selon que son imagination et son cœur le lui inspireront.»
Et en effet, dans cette période d’entreprise encore confuse et de méditation ardente où il se trouvait, il s’était dit, pour un temps, de s’affranchir par l’esprit de tout élément et ascendant étranger, de donner un libre cours à sa faculté intérieure, à ses impulsions et à ses impressions, de se laisser faire naïvement à tous les êtres de la nature, à commencer par l’homme, et d’entrer par là dans une sorte d’harmonie et d’intimité avec tout ce qui vit. En parlant de Gœthe, il faut nous défaire de quelques-unes de nos idées françaises par trop simples, et consentir à nous mettre avec lui dans cet état, pour ainsi dire, d’enthousiasme prémédité, qui ressemble un peu dans l’ordre de la poésie à ce que Descartes a fait dans la sphère. philosophique. La préméditation, d’ailleurs, n’était pas aussi nette pour lui dans le moment même qu’elle lui a paru depuis et qu’il nous l’a exprimé lorsqu’il y est revenu avec la supériorité du critique contemplateur dans ses Mémoires. Quoi qu’il en soit, il se fit Werther, ou, si vous aimez mieux, il se laissa être Werther pendant quelques saisons, sans l’être au fond véritablement. Ce n’était qu’une forme de la vie, la forme la plus exaltée et la plus fougueusement expansive qu’il avait à traverser avant d’arriver à l’équilibre définitif et à cette activité sereine qui comprendra tout.
Gœthe était donc à Wetzlar dans l’été de1772. Après les premiers ennuis de l’installation et un premier coup d’œil peu favorable donné à la ville, il cherche à se distraire par des promenades solitaires dans la charmante vallée de la Lahn; il emporte avec lui son Homère, l’Odyssée qu’il lisait beaucoup alors, tout occupé de revenir à la nature, et il croit voir des tableaux approchants et des idylles dans ce qu’il observe à chaque pas. Les premières lettres de son Werther expriment cette disposition enivrée et enchantée avec un feu, une vie, un débordement d’expression que rien n’égale et que lui-même, vieilli, se reconnaissait impuissant à ressaisir: «En vérité, disait-il en écrivant ses Mémoires, le poëte invoquerait vainement aujourd’hui une imagination presque éteinte; vainement il lui demanderait de décrire en vives couleurs ces relations charmantes qui autrefois lui firent de la vallée qu’arrose la Lahn un séjour si cher. Mais, par bonheur, un Génie ami a depuis longtemps pris ce soin, et l’a excité, dans toute la force de la jeunesse, à fixer un passé tout récent, à le retracer et à le livrer hardiment au public dans le moment opportun: chacun devine qu’il s’agit ici de Werther.» Observation bien juste et sentie! il est des fruits (et ce sont ceux de l’imagination et de la fleur de l’âme), qui ne se cueillent bien qu’à l’heure unique et désirée. Attendez, laissez passer la saison, allez vous figurer qu’ainsi, selon le vieux précepte, vous les laisserez mieux mûrir et que vous saurez les perfectionner en les retardant: erreur et oubli de la fuite rapide des Heures, de ces Heures qui s’appellent aussi les Grâces! Vous aurez peut-être d’autres fruits, mais vous n’aurez plus les mêmes, et si ce sont ceux d’autrefois que vous voulez après coup cueillir, ils n’auraient jamais plus pour vous ni pour d’autres leur duvet, leur saveur et leur parfum.
Werther est le livre et le poëme de sa saison. L’auteur d’abord place exactement son héros dans la disposition où il était lui-même. Werther est artiste; au milieu de toutes ses expansions et ses abandons, il a souci de son talent: en face de cette belle vallée, par une matinée du printemps, il ne songe pas seulement à en jouir, il songe à en tirer quelque parti comme peintre, et, s’il reste inactif, il a du regret. On entend la plainte profonde du talent; et lorsque ce talent réussit à se faire jour et à trouver des sujets tout préparés qui se détachent au milieu de ces exubérantes images, l’ivresse est complète, et il semble qu’il ne manque rien à la jouissance du promeneur. Lire Homère, s’asseoir sous les tilleuls d’une cour d’auberge rurale, y dessiner le pêle-mêle d’un devant de grange et l’enfant de quatre ans qui, pendant que la mère est absente, tient entre ses jambes son petit frère âgé de six mois, qu’il appuie doucement contre sa poitrine,–voilà une journée délicieuse: «Et au bout d’une heure je me trouvai avoir fait un dessin bien composé, vraiment intéressant, sans y avoir rien mis du mien. Cela me confirme dans ma résolution de m’en tenir désormais uniquement à la nature: elle seule est d’une richesse inépuisable; elle seule fait les grands artistes.»
Ce que Werther dit là de la peinture, il l’entend également de la poésie: «Il ne s’agit que de reconnaître le beau et d’oser l’exprimer: c’est, à la vérité, demander beaucoup en peu de mots.» Et il cite en exemple une rencontre qu’il a faite, le jeune garçon de ferme amoureux de la fermière veuve, et amoureux tendre, timide, passionné: «Il faudrait te répéter ses paroles mot pour mot, si je voulais te peindre la pure inclination, l’amour et la fidélité de cet homme. Il faudrait posséder le talent du plus grand poëte pour rendre l’expression de ses gestes, l’harmonie de sa voix et le feu de ses regards. Non, aucun langage ne représenterait la tendresse qui animait ses yeux et son maintien; je ne ferais rien que de gauche et de lourd.» Dans toutes ces premières pages de Werther, on se sent dans le vrai, on est avec Gœthe tel qu’il était alors; et toute la première partie de la relation avec Charlotte produit le même effet.
Gœthe, après quelque temps de séjour à Wetzlar, avait fait connaissance avec la famille de M. Buff, bailli de l’Ordre allemand, et il avait été frappé tout d’abord de la beauté, de la dignité virginale, de l’esprit de sa fille Charlotte, âgée de près de vingt ans, qui, sans être l’aînée de la maison, servait de mère depuis près de deux ans à ses frères et sœurs, et n’en était pas moins aimable dans la société, où elle déployait une gaieté vive et naturelle. Ce fut le9juin1772qu’il la rencontra pour la première fois à un bal champêtre à Wolpertshausen; et peu auparavant, tout près de là, au village de Gauubenheim, il avait fait la connaissance de Kestner, sans savoir sa liaison avec Charlotte. Les circonstances de la rencontre du bal, telles qu’elles sont consacrées dans Werther, ne diffèrent du vrai que par de légères variantes. Ainsi le village de Gaubenheim est devenu Wahlheim. Il n’est pas exact que durant le bal, entendant prononcer le nom d’Albert, c’est-à-dire de Kestner, Gœthe ait demandé qui il était, et que Charlotte ait répondu: «Pourquoi vous le cacherais-je? c’est un galant homme auquel je suis promise.» Le lien qui unissait alors Charlotte et Kestner était tout moral et tacite, et Charlotte n’en aurait point parlé ainsi à première vue. Il n’est pas exact non plus que, dans le jeu innocent, improvisé pendant l’orage, Charlotte ait donné si lestement des soufflets à ceux qui ne devinaient pas juste; ces soufflets sont un enjolivement et un ressouvenir de quelque autre scène arrivée ailleurs et avec une autre, et ils ne s’accordent point avec le caractère de gaieté sans doute, mais non de folâtrerie, de la véritable Charlotte.
Comment savons-nous si bien tout cela? C’est que Kestner, l’Albert du roman, a écrit et donné tous les éclaircissements désirables sur Werther. Kestner, né à Hanovre, âgé en1772de trente et un ans, résidait depuis quelques années, en qualité de secrétaire d’ambassade, à Wetzlar; il y avait été introduit de bonne heure dans la famille de M. Buff, et il avait contracté avec Charlotte un de ces liens de cœur purs, respectueux, patients, que le mariage devait couronner. Il y devint l’ami de Goethe, qu’il eut le mérite d’apprécier du premier jour à sa valeur; et ce qui est vrai encore, c’est que pendant toute cette belle saison de1772, Gœthe, accueilli par lui, adopté par Charlotte et par toute la famille, mena une vie d’exaltation, de tendresse, d’intelligence passionnée par le sentiment, d’amour naissant et confus, d’amitié encore inviolable, une vie d’idylle et de paradis terrestre impossible à prolonger sans péril, mais délicieuse une fois à saisir. Il eut, en un mot, une saison morale toute poétique et divine, quatre mois célestes et fugitifs qui suffisent à illuminer tout un passé. Voilà ce qu’il a peint admirablement dans son Werther, ce qui en fait l’âme, et qui en reste vrai pour nous encore, à travers toutes les vicissitudes de la mode et des genres.
L’orage toutefois était imminent et s’amassait en lui, un orage qui n’éclata point. L’idylle resta pure. Gœthe, sage et fort jusque dans ses oublis, s’éloigna à temps. Il avait fait la connaissance de Charlotte le9juin1772, et il partit brusquement de Wetzlar le11septembre. Sauf une courte visite de trois jours qu’il revint y faire du6au10novembre de cette même année, il ne revit plus Charlotte que bien tard, lorsqu’il avait soixante-dix ans, et elle plus de soixante, et qu’elle était la respectable mère de douze enfants.
Goethe ne songea point à faire tout aussitôt un roman et un livre de cette liaison qui n’avait rien pour lui d’une aventure. Ses Mémoires sont un peu vagues sur ce point et ne suivent pas les événements d’assez près. On y voit qu’il fit, au printemps de l’année suivante probablement (car les dates précises n’y sont point marquées), un voyage près de Coblentz pour s’y distraire, et qu’il y devint légèrement amoureux d’une des filles de madame de La Roche: «Rien n’est plus agréable, dit-il à ce sujet, que de sentir une nouvelle passion s’élever en nous lorsque la flamme dont on brûlait auparavant n’est pas tout à fait éteinte: ainsi à l’heure où le soleil se couche, nous voyons avec plaisir l’astre des nuits se lever du côté opposé de l’horizon: on jouit alors du double éclat des deux flambeaux célestes.» Cela nous apprend du moins que l’amour qu’il pouvait avoir gardé pour Charlotte n’avait rien de furieux ni d’égaré.
Les lettres qu’on a de Gœthe, adressées à Kestner pendant les mois qui suivent l’instant de la séparation, nous le prouvent aussi, tout en nous donnant assez bien la mesure de cette espèce de culte d’imagination et de tendresse idéale, mystique, pourtant domestique et familière, mêlée de détails du coin du feu. Il a beau souffrir, il ne regrette point l’emploi qu’il a fait de ses derniers mois: non, ce n’est pas un mauvais Génie qui l’a conduit à ce bal où il a fait la connaissance de Charlotte: «Non, c’était un bon Génie, s’écrie-t-il, je n’aurais pas voulu passer mes jours à Wetzlar autrement que je ne l’ai fait; et pourtant les Dieux ne m’accordent plus de tels jours, ils savent me punir et me Tantaliser.» A Francfort, où il est revenu vivre près de sa famille, il a dans sa chambre la silhouette de Charlotte attachée avec des épingles au mur; il lui dit le bonsoir en se couchant, et le matin, il prend plus volontiers ces épingles-là que d’autres pour s’habiller. Il a (comme dans Werther) le nœud de ruban rose qu’elle portait au sein la première fois qu’il la vit; il est fort question à plusieurs reprises d’une certaine camisole à raies bleues dans laquelle elle est adorable en négligé, et qu’il regretterait de loin de lui voir quitter. Pourtant, dans tout cela rien de sensuel, et quand il dit à Kestner que ce n’est jamais dans le sens humain qu’il la lui a enviée, on le croit. Seulement sa Laure et sa Béatrix ont le costume et le déshabillé d’une idylle des bords du Rhin; on a quelque peine à s’y faire. Comprenons l’amour vrai sous toutes les formes et dans tous les costumes avec ce qu’il a de désintéressé. Saint-Preux, chez Jean-Jacques, n’a-t-il pas dit: «Assis aux pieds de ma bien-aimée, je teillerai du chanvre, et je ne désirerai rien autre chose, aujourd’hui, demain, après-demain, toute la vie.» Gœthe, qui cite ce mot du cœur en se l’appliquant, le renouvelle par une légère variante: «Avec vous (Charlotte et Kestner), je désirais autrefois de cueillir des groseilles et de secouer des pruniers, demain, après-demain, et durant toute ma vie.»
J’ai dit qu’après les avoir quittés, il ne se mit pas tout aussitôt à écrire Werther. En effet, s’il le médita et le couva dès auparavant, il ne dut point commencer à l’écrire avant le mois de septembre 1773, c’est-à-dire un an après son départ de Wetzlar, et lorsqu’il eut publié son drame de Gœtz. Dans l’intervalle, il s’était passé deux événements. Le jeune Jérusalem, fils d’un théologien connu, et secrétaire de légation, qui se trouvait à Wetzlar en même temps que Gœthe, jeune homme romanesque et lettré, épris d’une passion malheureuse pour la femme d’un de ses collègues, se tua d’un coup de pistolet à la fin d’octobre1772. Sans être très lié avec Kestner, c’était précisément à celui-ci qu’il avait emprunté des pistolets sous le prétexte d’un voyage. Gœthe, comme tout le jeune monde allemand d’alors, fut très frappé de cette mort sinistre, et il s’enquit très curieusement des détails auprès de Kestner, qui les lui donna par écrit. C’est alors qu’il conçut l’idée d’identifier bientôt l’histoire de ce Jérusalem avec celle d’un amoureux comme lui-même l’avait été ou aurait pu l’être, et de faire du tout un personnage romanesque intéressant, et qui aurait pour le vulgaire le mérite de finir par une catastrophe. Mais l’idée sommeilla en lui environ dix mois avant qu’il la mît en œuvre. Un second événement, qui dut lui donner de l’aiguillon dans l’intervalle, fut le mariage de Kestner avec Charlotte, qui s’accomplit vers Pâques1773; non pas qu’il eût du tout, à cette occasion, l’envie de se brûler la cervelle; il a soin dans sa Correspondance, de rejeter bien loin une pareille pensée, et je crois fort que c’est sincère. Cependant, il dit dans ses Mémoires que «la mort de Jérusalem, occasionnée par sa malheureuse passion pour la femme d’un ami, l’éveilla comme d’un songe et lui fit faire avec horreur un retour sur sa propre situation.» Mais, dans ses Mémoires, il entendait ceci d’un commencement de passion plus récente qu’il croyait éprouver pour la fille de madame de La Roche, la même personne qu’il avait vue il y avait peu de temps à Coblentz, et qui venait de se marier à Francfort. L’idée de ces relations fausses et de ces engagements sans issue lui fut donc vivement retracée par la mort de Jérusalem. Quoi qu’il en soit, tout se passa dans le domaine de l’imagination. S’il souffrait, il le dissimule bien dans ses lettres d’alors à Kestner et à Charlotte, qui, tout à fait fiancés, n’attendent que le prochain printemps pour s’épouser. Dans ce qu’il leur écrit durant cet hiver de1772-1773, qui précède le mariage, il paraît gai, heureux ou du moins libre, et tourmenté du besoin d’aimer et du vague de la passion plutôt que d’aucune particulière blessure. Il a sur la fête de Noël une lettre à Kestner pleine de joie, de cordialité, de sentiment pittoresque, et aussi de sentiment de famille:
«Hier (veille de Noël), mon cher Kestner, j’ai été avec plusieurs braves garçons à la campagne; notre gaieté a été bruyante: des cris et des rires depuis le commencement jusqu’à la fin. Ordinairement ce n’est pas de bon augure pour l’heure prochaine; mais y a-t-il quelque chose que les saints Dieux ne puissent pas accorder s’il leur plaît! Ils m’ont donné une joyeuse soirée; je n’avais pas bu de vin, mon œil était sans trouble pour jouir de la nature. La soirée était belle; lorsque nous rentrâmes, la nuit survint. Il faut que je te dise que mon âme se réjouit toujours quand le soleil a disparu depuis longtemps, la nuit occupant l’horizon entier, de l’orient jusqu’au nord et au sud, et qu’un cercle demi-obscur seulement luit du côté de l’occident; la plaine offre un spectacle magnifique. Quand j’étais plus jeune et plus ardent, j’ai regardé souvent, pendant mes excursions, ce crépuscule durant des heures entières. Je me suis arrêté sur le pont: la ville sombre des deux côtés, l’horizon brillant silencieusement, le reflet dans le fleuve, ont produit sur mon âme une impression délicieuse que j’ai retenue avec amour. Je courus chez les Gerock, et demandai un crayon et du papier, et je dessinai, à ma grande joie, le tableau entier aussi chaud qu’il se représentait dans mon âme; tous partagèrent ma joie sur ce que j’avais fait, et leur approbation me rassura. Je leur proposai de jouer aux dés mon dessin; ils ne voulurent pas, et me demandèrent de l’envoyer à Merck. Il est maintenant suspendu au mur de ma chambre, et me fait aujourd’hui autant de plaisir qu’hier. Nous avions passé ensemble une belle soirée comme des hommes auxquels le bonheur vient de faire un grand cadeau, et je m’endormis en remerciant les Saints dans le ciel pour la joie d’enfants qu’ils ont voulu nous accorder pour la nuit de Noël.»
Telle était sa disposition trois mois après avoir quitté Charlotte, sept semaines après la mort du jeune Jérusalem, et quand il avait déjà en idée le germe de Werther.
Gœthe, on le sait, aimait à patiner; on n’a pas oublié son plus beau portrait de jeunesse, tracé par sa mère même:
«–Mère, vous ne m’avez pas encore vu patiner, et le temps est beau; venez donc, et comme vous êtes, et tout de suite.–Je mets, disait la mère racontant cela depuis à Bettine, je mets une pelisse fourrée de velours cramoisi qui avait une longue queue et des agrafes d’or, et je monte en voiture avec mes amis. Arrivés au Mein, nous y trouvons mon fils qui patinait: il volait comme une flèche à travers la foule des patineurs; ses joues étaient rougies par l’air vif, et ses cheveux châtains tout à fait dépoudrés. Dès qu’il aperçut ma pelisse cramoisie, il s’approcha de la voiture, et me regarda en souriant très gracieusement.– Eh bien! que veux-tu? lui dis-je.–Mère, vous n’avez pas froid dans la voiture, donnez-moi votre manteau de velours.–Mais tu ne veux pas le mettre, au moins?–Certainement que je veux le mettre.–Allons, me voilà ôtant ma bonne pelisse chaude; il la met, jette la queue sur son bras, et s’élance sur la glace comme un fils des Dieux. Ah! Bettine, si tu l’avais vu! il n’y a plus rien d’aussi beau, j’en applaudis de bonheur! Je le verrai toute ma vie, sortant par une arche du pont et rentrant par l’autre: le vent soulevait derrière lui la queue de la pelisse qu’il avait laissé tomber.»
On a le portrait par la mère; or, voici le glorieux pendant par Gœthe lui-même. N’oublions pas que dans ce temps il lisait continuellement Homère, et qu’il était plein de ces magnifiques images de l’Olympe. On était au mois de février1773; il écrit à Kestner dans une espèce d’hymme triomphal:
«Nous avons une glace superbe pour patiner en l’honneur du soleil. J’ai exécuté hier des rondes de danse. J’ai encore d’autres sujets de joie que je ne puis pas dire (ne serait-ce point l’idée de Werther qui déjà remue et qui veut sortir?); ne vous en inquiétez pas. Je suis presque aussi heureux que deux personnes qui s’aiment comme vous; il y a en moi autant d’espérance qu’il y en a chez des amoureux; j’ai même depuis pris plaisir à quelques poésies et autres choses pareilles. Ma sœur vous salue, mes demoiselles vous saluent, mes dieux vous saluent, nommément le beau Pâris à ma droite et la Vénus d’or de l’autre côté, et Mercure, le messager, qui se réjouit des courriers rapides, et qui attacha hier à mes pieds ses belles et divines semelles d’or, qui le portent avec le souffle du vent à travers la mer stérile et la terre sans limites. Et ainsi les personnages chéris du ciel vous bénissent.»
Admirable élan et salut vraiment divin! C’est peut-être ce même jour où il comparait ses rapides patins aux semelles d’or de Mercure, que sa mère aussi le comparait, lui, à un fils des dieux. Nous reconnaissons là le souffle des premières et belles parties de Werther, de celles où l’auteur se répand sympathiquement par toute la nature et voudrait s’en emparer «Ah! pour lors, combien de fois j’ai désiré, porté sur les ailes de la grue qui passait sur ma tête, voler au rivage de la mer immense, boire la vie à la coupe écumante de l’Infini!…» Ce sera aussi le cri de René: «Levez-vous, orages désirés!…» Ce sera celui de Lamartine: «Que ne puis-je porté sur le char de l’Aurore!...» Mais chez ces deux poëtes il s’y mêle une teinte de sombre ou do mélancolique que n’a pas le Werther du début.
Car on l’a très justement remarqué, et les lettres de Gœthe, écrites dans le cours de cette inspiration, nous le confirment; ce n’est pas le désespoir, c’est plutôt l’ivresse bouillonnante et la joie qui président à la conception de Werther; c’est le génie de la force et de la jeunesse, l’aspiration, douloureuse sans doute, mais ardente avant tout et conquérante, vers l’inconnu et vers l’infini. Tout ce qui est sorti de cette source élevée et débordante y est sincère, et a jailli de l’imagination et de la pensée de Gœthe. Voilà le vrai du livre et son cachet immortel; le reste, désespoir final, coup de pistolet et suicide, y a été ajouté par lui après coup pour le roman et pour la circonstance: c’est ce qui ressemble le moins à Gœthe, et qui se rapporte à l’aventure de ce pauvre Jérusalem, le côté faux, commun, exalté, digne d’un amoureux d’Ossian, non plus d’un lecteur d’Homère.
Gœthe (et il l’a dit) s’est guéri lui-même en faisant Werther; il s’est débarrassé de son mal en le peignant, mais il l’a en même temps inoculé aux autres; et alors pourquoi leur a-t-il indiqué un faux remède? Là est le vice de Werther. La vraie conclusion de Werther pour les artistes (car Werther est un artiste ou veut l’être), ce serait la conclusion qu’a choisie Gœthe lui-même, s’occuper, produire, se guérir en s’appliquant ne fût-ce qu’à se peindre; et si tous, dans cqtte tâche, n’atteignaient pas aussi haut qu’un Gœthe le peut faire, ils y gagneraient du moins de sortir de leur mal, de le traverser, et de se rattacher bientôt derechef aux attraits puissants de la vie.
La différence des impressions du lecteur à celles de l’auteur est ici par trop forte et trop criante; elle n’est pas juste. Quoi? Werther une fois fait, et même à mesure qu’il le conçoit et le compose, Goethe retrouve sa sérénité; il a triomphé de ses sentiments puisqu’il les a magnifiquement exprimés. Il est comme Neptune dans la tempête de Virgile, lequel, bien que fortement ému au dedans (graviter commotus), lève un front tranquille et pacifique à la surface des mers: summa placidum caput extulit unda. Voilà pour l’auteur.–Mais les lecteurs, au contraire (je parle des premiers lecteurs, de ceux de1774), qui trouvent dans le prodigieux petit livre tous leurs sentiments, jusque-là confus, exprimés au vif et en traits de feu, s’y prennent, ne s’en détachent plus, passent, sans s’en apercevoir, du Worther-Gœthe au Werther-Jérusalem, et sont ainsi conduits, par cette contagion du talent et de l’exemple, à l’idée du suicide. Il y a là, si je l’ose dire, moins encore un tort peut-être qu’une inexpérience chez Gœthe. Eût-il conclu de même s’il avait prévu tout l’effet de son roman, cet effet qu’il a comparé à celui d’une allumette qui met le feu à une mine? Il est difficile à un artiste de résister à l’à-propos, et de renoncer à un grand succès. Gœthe, averti à l’avance, eût donc bien pu ne vouloir rien changer, sans compter qu’un autre dénoûment n’était pas si aisé à offrir. Ce qui est certain, c’est que toute la jeunesse allemande fut à l’instant et profondément atteinte et ébranlée. L’artiste sain, vigoureux, généreux, avait substitué à sa propre méthode de guérison dont il gardait le secret, une solution maladive et banale à l’usage du vulgaire. La fin de Werther laissait en vue et livrait aux regards du public un faux Gœthe au lieu du vrai, un fantôme creux et trompeur après lequel la foule allait courir, comme Turnus dans le combat s’acharne à poursuivre le fantôme d’Enée qui l’égare, tandis que le véritable héros est ailleurs et dans le lieu de l’action. Aujourd’hui, pour le jugement définitif du livre et le rang qui lui est dû dans l’ordre des œuvres de l’art, cette fin de Werther nuit aux parties principales, et quand on considère le caractère si opposé de l’auteur, et des destinées en un sens si inverse, elle a peine à ne pas nous faire l’effet d’une mystificatiou.
Mais de fait, et même chez un artiste de tout temps si réfléchi, si maître de soi dès sa jeunesse, les choses se passèrent plus au hasard et plus confusément. Pour revenir à la Correspondance de Gœthe avec les époux Kestner, dont le mariage se fit en avril1773, on y suit assez bien les traces du projet et de la composition, jusqu’au moment où toute la pensée prend flamme. Ce mariage, en s’accomplissant, dut lui donner l’idée du désespoir qu’il n’avait pas, mais qu’un autre aurait pu avoir. Pour lui, qui s’est chargé d’envoyer de Francfort les anneaux d’alliance et qui y a joint toutes sortes de bons souhaits, il se contente, pour punir à sa manière les nouveaux mariés, de leur écrire: «Je suis vôtre, mais, pour le moment, je ne suis guère curieux de voir ni vous, ni Charlotte. Aussi sa silhouette disparaîtra de ma chambre le premier jour de Pâques, qui sera probablement le jour de votre mariage, ou même dès après-demain, et elle n’y sera de nouveau suspendue que quand j’apprendrai que Charlotte est mère. Une nouvelle époque commencera alors, et je ne l’aimerai plus, mais j’aimerai ses enfants,–un peu, il est vrai, à cause d’elle, mais cela ne fait rien…» Et même cette menace amicale, il ne l’exécute pas; la silhouette reste là suspendue comme par le passé. Qui plus est, une amie qui revient de la noce lui apporte le bouquet de mariage de Charlotte, et il s’en pare. Cependant la grande consolation intérieure, l’occupation poétique dure et augmente: il publie son Goetz de Berlichingen; il écrit des drames, des romans, dit-il, et autres choses de ce genre (juin1773); et en septembre il commence sa confidence couverte de Werther aux jeunes époux désormais installés à Hanovre: «Je fais de ma situation le sujet d’un drame que j’écris en dépit de Dieu et des hommes. Je sais ce que dira Charlotte quand elle le lira, et je sais ce que je lui répondrai.» Et encore: «0 Kestner, je me trouve bien heureux! quand ceux que j’aime ne sont pas près de moi, ils sont pourtant toujours devant moi. Le cercle des nobles cœurs est la plus précieuse de mes acquisitions.» –«Vous êtes toujours près de moi quand j’écris quelque chose. Je travaille maintenant à un roman, mais cela va lentement. Encore une confidence d’auteur: mon idéal grandit et embellit de jour en jour, et si ma vivacité et mon amour ne m’abandonnent pas, il y aura encore beaucoup de choses pour ceux que j’aime, et le public en prendra aussi sa part.»
Lorsqu’il a fini son Werther et qu’il s’apprête à le publier, il a une crainte, c’est de blesser les jeunes époux: il glisse dans ses lettres toutes sortes de précautions à cet égard, des précautions mystérieuses et pour eux obscures, mais qui avaient pour but de les prévenir et de les empêcher de se trop choquer. Lorsque Charlotte est mère pour la première fois, mère d’un garçon dont il est parrain, ou du moins dont il a choisi le nom, il écrit à Kestner: «Je ne puis pas me la figurer comme une femme en couches; c’est décidément impossible. Je la vois toujours telle que je l’ai quittée; ainsi, je ne te connais pas en ta qualité de mari; je ne connais d’autres relations que nos anciennes, auxquelles j’ai associé dans une certaine occasion des passions étrangères. Je vous en avertis pour que vous ne vous en fâchiez pas.»–«Adieu, mes amis (que j’aime tant que que j’ai été forcé de prêter et d’accommoder la richesse de mon amour à la représentation fictive du malheur de notre ami). Vous saurez plus tard le sens de cette parenthèse.» Ceami, c’est Werther. En juin1774, dans une lettre à Charlotte, il l’annonce positivement sous ce nom: «Adieu, ma chère Charlotte, je vous enverrai bientôt un ami qui me ressemble beaucoup, et j’espère que vous le recevrez bien. Il s’appelle Werther, et vous expliquera lui-même ce qu’il est et ce qu’il a été.» Et le27août, avec ce tutoiement sentimental ou poétique qui nous étonne un peu, mais qui probablement n’a rien de choquant de l’autre côté du Rhin: «OCharlotte!… je t’enverrai prochainement un livre, appelle-le comme tu voudras, des prières ou un trésor, pour te rappeler matin et soir les bons souvenirs de l’amitié et de l’amour.» Que ce soit à Charlotte qu’il parle ainsi et qu’il semble adresser particulièrement son livre, on le conçoit: il espère plus d’indulgence et de grâce auprès d’elle qu’auprès de Kestner.
Il a raison. Le livre paraît: un des premiers exemplaires arrive à Hanovre. Or, jugez de l’impression pénible qu’il dut faire à une première lecture sur les deux jeunes époux, qui y voyaient toute leur liaison de ces quatre divins mois dans la vallée de la Lahn divulguée en même temps et comme profanée par un mélange avec d’autres événements et des circonstances étrangères, moins délicates et moins pures. A une seconde et troisième lecture, ils purent toutefois s’apaiser un peu, Charlotte surtout, j’imagine, qui, dans le secret de son cœur, sentait qu’au fond elle était l’âme et la divinité d’un beau livre. Mais Kestner supportait plus difficilement cette publicité et le rôle qui lui était fait, ce rôle d’Albert froid, flegmatique et médiocre. On a sa première lettre de plainte à Gœthe: «La ressemblance (avec Albert) ne porte, il est vrai, disait-il en terminant, que sur le côté extérieur, et, grâce à Dieu, seulement sur l’extérieur; mais si vous teniez à l’y introduire, était-il donc nécessaire d’en faire un être aussi apathique? Peut-être était-ce dans l’intention de vous placer fièrement à côté de lui et pour pouvoir dire: Voyez quel homme je suis, moi!»
Gœthe s’empressa de répondre, d’expliquer, de se justifier, de demander un répit à ses amis irrités et alarmés pour qu’ils puissent juger de l’effet général avec plus de sang-froid et au vrai point de vue: «Il faut, mes chers irrités, que je vous écrive tout de suite pour en débarrasser mon cœur. C’est fait, c’est publié; pardonnez-moi si vous pouvez. Je ne veux décidément rien entendre de vous avant que le résultat ait démontré l’exagération de vos craintes, avant que vos cœurs aient mieux apprécié dans ce livre l’innocent mélange de vérité et de fiction» (octobre1774).
Et ici, pour ne faire tort ni injustice à personne, établissons nettement les deux aspects de la question, les deux points de vue. Il y a celui de la vie régulière et de la famille, de la morale domestique et sociale, ce qui saute aux yeux tout d’abord pour peu qu’on se place en idée dans la situation. Imaginez le désagrément et la peine pour un honnête homme comme Kestner, heureux d’épouser celle qu’il aime depuis des années, l’emmenant comme en triomphe de Wetzlar à Hanovre, la présentant avec orgueil à tous les siens, et remplissant avec considération un emploi honorable, imaginez-le, après dix-huit mois de mariage, recevant de son meilleur ami, en cadeau, ce petit volume, où il est crayonné d’une manière assez reconnaissable sous les traits d’Albert; ou sa fiancée paraît à bien des moments près de lui échapper; où elle n’est plus guère retenue que parce qu’elle est supposée déjà liée à lui par un engagement positif. Ajoutez, pour combler le désagrément, que l’aventure de Jérusalem se confondant dans le roman avec l’amour de Gœthe, et Kestner ayant réellement prêté ses pistolets à Jérusalem, qui s’en était servi pour se tuer, on ne savait plus comment séparer à temps l’Albert de la fin du roman d’avec celui de la première moitié. Kestner recevait donc des lettres de condoléance, et à demi curieuses, par lesquelles on le plaignait de son accident, d’avoir eu un ami si entreprenant, si malheureux, et qui avait dû troubler étrangement sa lune de miel et son bonheur. Il répondait par des explications et des éclaircissements qu’on a, et qui sont précieux pour nous, en ce qu’ils déterminent exactement la part de vérité et de fiction dans Werther, et le procédé de composition. On trouvera même, en les lisant, que Kestner n’est pas aussi blessé au fond qu’il aurait droit de l’être: «Vous voyez, écrit-il à un ami, que vous n’avez pas eu raison de me plaindre. C’est malgré nous que ce livre nous met dans les conversations du public; mais nous avons la satisfaction de savoir que c’est sans raison et sans motifs. Grâce à Dieu, nous avons vécu et nous vivons encore ensemble heureux et contents. «Il n’est que bien modéré quand il s’échappe jusqu’à dire: «Un de mes amis m’écrivait dernièrement: Sauf le respect pour votre ami, il est dangereux d’avoir un auteur pour ami. Il a bien raison.» Il est assez disposé, d’ailleurs, à excuser Gœthe auprès de ceux qui le blâmeraient trop: «Vous comprendrez qu’il ne m’a pas rendu un service,–sans dessein, il est vrai, et dans l’exaltation d’auteur ou par étourderie,–en publiant les Souffrances du jeune Werther. Il y a dans ce livre beaucoup de choses qui nous fâchent, moi et ma femme; son succès nous contrarie encore davantage. Pourtant je suis disposé à lui pardonner; mais il ne doit pas le savoir, pour qu’il soit plus circonspect dorénavant.» Excellent ami! il était dans le vrai en pardonnant: pourtant il ne se rendait pas tout à fait compte du procédé de Gœthe, quand il l’attribuait à une légèreté de jeunesse. En effet, ce n’était, de la part de celui-ci, ni étourderie, ni vague exaltation: c’était un acte de conquérant et de grand-prêtre de l’Art, qui prend ce qui est à sa convenance et met en avant je ne sais quel droit supérieur et sacré. Gœthe en a fait une doctrine.
C’est le second point de vue; et, tel qu’il nous est exprimé par Gœthe, on conviendra qu’il ne se présente ni sans beauté, ni sans grandeur. Gœthe a senti bien vite, même à travers les premières irritations des deux amis, qu’ils ne lui en veulent pas mortellement, et il s’empresse de profiter de la disposition pour les remercier, pour les ramener et les entraîner, s’il le peut, dans le sens de son œuvre:
«Oh! si je pouvais me jeter à ton cou, écrit-il à Kestner (21novembre), me jeter aux pieds de Charlotte pendant une minute, une seule minute, et tout ce que je ne pourrais expliquer dans des volumes serait effacé et expliqué!–Oh! m’écrierais-je, vous manquez de foi, ou du moins vous n’en avez pas assez!–Si vous pouviez sentir la millième partie de ce qu’est Werther pour des milliers de cœurs, vous ne regretteriez pas la part que vous y avez prise. Au péril de ma vie, je ne voudrais pas révoquer Werther; et crois-moi, tes craintes, tes gravamina disparaîtront comme des spectres de la nuit, si tu prends patience: et ensuite je vous promets d’effacer, d’ici à un an, de la manière la plus charmante, la plus unique et la plus intime, tout ce qui pourrait encore subsister de soupçon, de fausse interprétation dans ce bavard de public qui n’est qu’un troupeau de pourceaux. Tout cela disparaîtra comme du brouillard devant un vent pur du nord.–Il faut que Werther existe, il le faut! Vous ne le sentez pas, lui; vous sentez seulement moi et vous: et ce que vous croyez y être seulement collé y est tissé, en dépit de vous et d’autres, d’une manière indestructible. Oh! toi, crie-t-il à Kestner, tu n’as pas senti comment l’Humanité t’embrasse, te console!»
Kestner, dans son modeste intérieur, fut quelque temps à se remettre de cette brusque invasion et de cette embrassade en masse de l’Humanité. Mais certes, on n’a jamais plaidé avec plus de hauteur et de passion le droit qu’a l’œuvre, fille immortelle du génie, d’éclore à son heure, de jaillir du divin cerveau, et de vivre, dût-elle, en entrant, heurter quelques susceptibilités même légitimes.
Gœthe revient en un autre endroit sur cette promesse mystérieuse qu’il n’a pas exécutée, d’inventer je ne sais quoi, je ne sais quel nouveau roman ou poëme, qui, par un coup de son art, placerait les deux époux au-dessus de toutes les allusions et de tous les soupçons: «J’en ai la puissance, dit-il avec l’orgueil de celui qui est dans le secret des dieux et qui tient le sceptre de l’apothéose, mais ce n’est pas encore le temps.»–S’il ne réussit point tout à fait à entraîner avec lui Kestner dans cette marche en triomphe vers l’idéal, celui-ci, du moins, n’était pas indigne de sentir ce qu’il y avait d’élevé dans de telles paroles, et il répondait à ceux qui le questionnaient sur cet étrange et assez dangereux ami: «Vous ne vous imaginez pas comment il est. Mais il nous causera encore de grandes joies, quand son âme ardente se sera un peu calmée.»
Ces joies ne furent que lointaines et telles que les peut procurer un ami, homme de génie, à ceux qui, séparés par les situations et les circonstances, se sentent avec lui un nœud étroit dans le passé. Il est impossible de ne pas remarquer que, Werther fait et publié, la correspondance se ralentit aussitôt et ne consiste plus qu’en billets de plus en plus rares. Gœthe reste avec les Kestner et avec la famille de Charlotte dans des termes affectueux et intimes, mais à distance; et l’on se dit involontairement: Qu’avait-il affaire d’eux désormais? Il en avait tiré l’usage principal qu’il en désirait, l’œuvre!–Tantôt c’est sa mère, tantôt c’est sa sœur, qui écrivent pour lui et qui l’excusent. Moins de deux ans après la publication de Werther, la vie ducale de Gœthe a commencé: «Vous êtes sans doute étonné du silence du docteur (Gœthe), écrit sa mère à un frère de Charlotte (février1776). Il n’est pas ici; il est depuis trois mois à Weimar chez le duc, et Dieu sait quand il reviendra. Mais il apprendra avec plaisir que j’ai écrit à son cher ami, car je ne saurais vous dire combien il a toujours parlé de vous et de votre famille. Il a toujours considéré le temps passé dans votre famille comme le plus heureux de sa vie.» Sur ce point, Gœthe est invariable. Il a dans le passé, dans le souvenir des jours qu’il a vécus à Wetzlar, au sein de la famille allemande, entre Charlotte et Kestner, sa saison d’âge d’or, un cercle pur et lumineux que rien n’éclipsera: «Vous avez été pour moi jusqu’ici, écrira-t-il à Kestner des années après, l’idéal d’un homme heureux par l’ordre et par la modération des désirs.»–«J’apprends avec plaisir, lui dit-il encore, ce que vous m’écrivez de vos enfants. Celui qui a son univers dans sa famille est heureux. Reconnaissez bien votre bonheur, et sachez que des positions plus brillantes ne sont guère à envier.» De telles paroles sont faites pour se joindre désormais à la lecture de Werther et pour en corriger la moralité finale par un témoignage qu’on ne saurait récuser.
Croirait-on, quand on n’a lu de Gœthe que Werther, qu’à un moment c’est lui, l’enthousiaste d’hier, qui va donner à Kestner, à l’ancien Albert lui-même, le meilleur conseil de vie pratique? et il le lui donne dans des termes à la Franklin: «Vous me demandez un conseil (septembre1777); c’est difficile de loin. Le meilleur conseil, et à la fois le plus loyal et le plus éprouvé, est: Restez où vous êtes. Supportez maints désagréments, chagrins, passe-droits, etc., parce que vous ne vous trouverez pas mieux quand vous aurez changé de séjour. Restez fidèlement et avec fermeté à votre place. Dirigez vos efforts sur un seul but. Vous êtes l’homme pour cela, et vous avancerez en restant, parce que tout ce qui est derrière vous recule. Celui qui change de position perd toujours moralement et matériellement les frais de voyage et d’établissement, et reste en arrière. Je te dis cela en ma qualité d’homme du monde, qui apprend peu à peu comment les choses se passent.» Ce sont là les suites réelles de Werther, du vrai Werther guéri et calmé, et qui sont à opposer, en bonne critique et en saine morale, à la catastrophe romanesque.
Une autre conclusion également imprévue qui s’y rattache, c’est que dans l’année qui suivit celle de la publication de Werther, Gœthe devint l’ami du jeune duc de Saxe-Weimar, et bientôt son principal conseiller, son ministre. «Mes chers enfants, écrivait-il de Weimar le9juillet1776à Kestner et à sa femme, il y a tant de choses qui m’agitent. Autrefois, c’étaient mes propres sentiments; maintenant ce sont en outre les embarras d’autres personnes que je dois supporter et arranger. Apprenez seulement ceci: je demeure ici et je puis y jouir de la vie à ma façon et de façon à me rendre utile à un des plus nobles cœurs. Le duc, avec lequel j’ai, depuis neuf mois, des rapports d’âme les plus sincères et intimes, m’a attaché aussi à ses affaires. Que Dieu bénisse nos relations!» Et le23janvier1778: «J’ai, en outre de mes fonctions de conseiller intime, la direction du département de la guerre et des chaussées, avec les caisses. L’ordre, la précision et la promptitude sont des qualités dont je tâche tous les jours d’acquérir un peu.» Au milieu de cela, des voyages en Suisse, en Italie, l’étude dans toutes les directions, la comparaison étendue dans toutes les branches des beaux-arts et des littératures; bientôt les sciences naturelles qui vont s’y joindre; une vie noble, assise, bien distribuée et ordonnée, occupée et non affairée, à la fois pratique et à demi contemplative («Je demeure hors de la ville, dans une très belle vallée où le printemps crée dans ce moment son chef-d’œuvre»); tout ce qui, enfin, devait faire de cette riche organisation de Goethe le modèle et le type vivant de la critique intelligente et universelle. Un moment, dans les premières années de cette existence nouvelle à Weimar, il a l’idée de se plaindre de son esclavage; un reste de misanthropie werthérienne s’est glissé sous sa plume, mais il a le bon esprit aussitôt de s’en repentir: «Que le style de ma dernière lettre ne vous fâche pas, écrit-il à Kestner (mars1783). Je serais le plus ingrat des hommes, si je n’avouais pas que j’ai une meilleure position que je ne mérite.» Il sent que dans ce monde de luttes et où si peu arrivent, ce serait offenser Dieu et les hommes que de se plaindre pour quelques ennuis passagers, quand il a trouvé un cadre si orné et si paisible à son développement et à toutes les nobles jouissances de son être.
En1783, il eut l’idée de faire quelques changements à Werther: «J’ai repris dans des heures calmes mon Werther, et, sans toucher aux parties qui ont fait tant de sensation, je pense le hausser de quelques degrés. J’avais l’intention de faire d’Albert un caractère que pouvait bien méconnaître le jeune homme passionné, mais pas le lecteur; cela produira un effet excellent et longtemps désiré. J’espère que vous en serez satisfait.»–Albert-Kestner, à qui Gœthe écrivait cela, prit la nouvelle avec feu, et il revint sur son désir d’obtenir les modifications qu’il avait à cœur. J’ignore s’il les obtint toutes; il faudrait pour cela comparer entre elles les diverses éditions de Werther, comme nous le faisons aujourd’hui en France pour nos Manon Lescaut et nos La Bruyère.
Je l’ai dit: s’il est permis de conjecturer, je crois que Kestner dut toujours garder quelque chose de pénible sur le cœur à l’occasion de Werther, mais Charlotte au fond n’en fut point offensée: je me la figure plutôt tacitement enorgueillie et satisfaite dans son silence. Puis, les années s’écoulant et la mort achevant d’épurer et de consacrer les souvenirs, le quatrième de ses douze enfants à qui elle avait transmis plus particulièrement sans doute une étincelle de son imagination et de sa douce flamme, s’aperçut qu’après tout il y avait là, mêlé à de l’affection véritable, un de ces rayons immortels de l’art que le devoir permettait ou disait de dégager, que c’était un titre de noblesse domestique, même pour son père, de l’avoir emporté sur Gœthe, et que de la connaissance plus intime des personnes il allait rejaillir sur les plus modestes un reflet touchant de la meilleure gloire. Il s’est donc mis à réunir toutes les lettres et les pièces qui se rapportent à cette liaison de Gœthe avec ses parents et qui éclairent la composition de Werther, et il les a fait précéder d’une Introduction. Au moment de les publier lui-même, ce fils de Charlotte mourut, mais les autres membres de la famille ont voulu accomplir son vœu, et c’est ainsi que l’ouvrage a paru en Allemagne en1854. Il me semble cette fois que l’Ombre de Kestner lui-même y a souri, et qu’il a pardonné enfin sans aucune réserve à ce glorieux ami dont il devient, bon gré mal gré, le compagnon dans l’immortalité. Et n’est-ce pas Gœthe qui lui écrivait un jour sur la première page d’un poëme de Goldsmith dont il lui faisait cadeau: «N’oublie pas celui qui de tout son cœur t’a aimé et a aimé avec toi?»
SAINTE-BEUVE
WERTHER
Table des matières
J’ai rassemblé, avec soin, tout ce que j’ai pu recueillir de l’histoire du malheureux Werther: je vous offre ce récit et je sais que vous m’en remercierez. Vous ne pourrez refuser votre admiration à son esprit, votre amour à son caractère, et vos larmes à son sort. Et toi, âme sensible, oppressée des mêmes peines que lui, puise de la consolation dans ses souffrances, et que ce livre soit ton ami, si le destin ou ta propre faute ne te permettent pas d’en trouver un plus proche de toi!
4mai.
Que je suis donc aise d’être parti! Ah! mon ami, qu’est-ce que le cœur de l’homme! Te quitter, toi que j’aime, toi dont j’étais inséparable, et être encore gai! Tu me pardonnes, je le sais. Toutes mes autres liaisons n’étaient-elles point préparées par le destin même, pour tourmenter un cœur comme le mien? La pauvre Léonore! et je n’étais cependant point coupable! Etait-ce ma faute, à moi, si, pendant que les attraits piquants de sa sœur me divertissaient agréablement, une funeste passion s’allumait dans son sein? Mais cependant suis-je entièrement innocent? n’ai-je pas nourri ses sentiments? ne me suis-je pas amusé de ses expressions si vraies, si naïves, qui nous faisaient si souvent rire, quelque peu risibles qu’elles fussent? n’ai-je pas. Oh! qu’est-ce que l’homme d’oser se plaindre de lui-même! Je veux, mon ami, je te le promets, je veux me corriger; je ne veux plus, comme je l’ai fait jusqu’ici, exprimer la lie du peu de mal que nous envoie la fortune. Je veux jouir du présent, et le passé sera pour moi passé sans retour. Certes, tu as bien raison, cher ami! Les hommes éprouveraient moins le poids des peines, si. (Dieu sait pourquoi ils sont ainsi faits)! s’ils ne s’occupaient pas avec une imagination si active à se rappeler le souvenir des maux passés, plutôt qu’à se rendre le présent supportable.
Dis à ma mère, je t’en prie, que je ne néglige point ses affaires, et que je lui en donnerai sous peu des nouvelles. J’ai parlé à ma tante, cette femme que l’on fait chez nous si méchante: il s’en faut de beaucoup que je l’aie trouvée telle; elle est vive, ardente même, mais elle a un cœur excellent. Je lui ai communiqué les plaintes de ma mère, sur la part de succession qu’on lui retient. Elle m’a détaillé ses raisons d’en agir ainsi, et elle m’a fait connaître les conditions sous lesquelles elle était prête à tout rendre, et même plus que nous ne demandions. Bref, je ne m’étendrai pas plus aujourd’hui sur ce sujet; dis à ma mère que tout ira bien. J’ai encore remarqué dans cette affaire si minime, que les malentendus et la négligence causent peut-être plus de troubles dans ce monde, que la ruse et la malice mêmes. Au moins ces deux dernières sont-elles assurément plus rares.
Au reste, je me trouve ici à merveille; la solitude, dans ce pays enchanteur, est un baume précieux pour mon cœur. Il frissonnait souvent: cette saison où tout rajeunit vient y répandre sa douce chaleur. Chaque arbre, chaque haie est un bouquet de fleurs; on souhaiterait devenir hanneton, pour se plonger à loisir dans cette mer de parfums, pour s’en pénétrer, pour s’en nourrir.
La ville même est désagréable. Autour d’elle, au contraire, la nature étale tant d’inexprimables beautés! C’est ce qui engagea le feu comte de M. à planter un jardin sur une de ces collines, si belles, si riches, si variées, qui forment les vallées les plus délicieuses. Le jardin est simple, et l’on sent, dès l’entrée, que le plan n’en a pas été tracé par une main savante, mais par un cœur sensible qui voulait y jouir de lui-même. Déjà j’ai versé bien des larmes en sa mémoire, dans un pavillon en ruines, qui était sa retraite favorite, et qui est devenu la mienne. Bientôt je serai le maître du jardin; je ne suis ici que depuis peu de jours, et le jardinier m’est déjà tout dévoué: il ne s’en trouvera pas mal.
10mai.
Semblable à ces douces matinées du printemps, qui font épanouir tout mon cœur, une étonnante sérénité règne dans mon âme entière. Je suis seul, je me réjouis de la vie dans cette contrée qui fut créée pour des âmes comme la mienne. Je suis si heureux, mon ami, je suis tellement absorbé dans le sentiment d’une paisible existence, que mon talent en souffre. Pas un trait ne pourrait aujourd’hui sortir de mon crayon, et jamais cependant je ne fus plus grand peintre qu’à présent. Lorsque les vapeurs de mon cher vallon s’élèvent autour de moi, et que le soleil au plus haut de son cours, lance ses feux sur les cimes de la forêt impénétrable et obscure, et peut à peine darder quelques rayons dans ce sanctuaire; lorsque, étendu sur la terre, près de la chute du ruisseau, je découvre dans l’épaisseur du gazon mille petites herbes inconnues; lorsque mon cœur sent de plus près ce petit monde, qui fourmille parmi les plantes, cette innombrable multitude de vermisseaux et d’insectes de toutes formes, je sens en même temps la présence du Tout-Puissant, qui nous créa tous à son image, et le souffle de l’amour divin, qui nous soutient flottants dans un océan de délices éternelles. Mon ami, quand l’infini commence à poindre devant mes yeux, quand le monde repose autour de moi, et que je porte le ciel dans mon cœur, comme l’image d’une bien-aimée, alors je soupire et m’écrie: «Ah! si tu pouvais exprimer, fixer par un souffle sur le papier ce qui a dans toi une vie si forte et si ardente, si ton œuvre pouvait devenir le miroir de ton âme, comme ton âme est le miroir d’un Dieu infini!» Mon tendre ami... mais je me perds, je succombe sous l’imposante majesté de cette vision.
12mai.
Je ne sais si les génies trompeurs planent sur ces contrées, ou si un céleste délire remplit mon cœur, mais tout autour de moi me semble un paradis. A l’entrée de la ville est une fontaine… une fontaine à laquelle je suis fixé par enchantement, comme Mélusine et ses sœurs. Au pied d’une petite colline se présente une voûte; on descend vingt marches, et l’on voit l’eau la plus pure jaillir des quartiers de marbre. Le petit mur qui forme l’enceinte, les grands arbres qui recouvrent tout de leur ombre, la fraîcheur du lieu, tout cela a quelque chose qui vous attire, qui vous saisit. Il ne se passe point de jour que je ne vienne m’y reposer une heure. Les filles de la ville viennent y chercher de l’eau; occupation innocente et paisible que ne dédaignaient pas autrefois les filles des rois. Quand je suis assis là, je me sens comme au milieu de la vie patriarcale; je me rappelle que c’était au bord des fontaines que nos pères faisaient connaissance avec leurs bien-aimées; que c’était là qu’ils venaient les entretenir de leur amour; qu’autour des sources limpides voltigeaient sans cesse des génies bienfaisants. Oh! jamais il n’a savouré la fraîcheur au bord d’une fontaine, après une route pénible sous un soleil ardent, celui qui ne ressent pas ici ce que j’éprouve.
13mai.
Tu demandes si tu dois m’envoyer mes livres? Mon ami, au nom du ciel, ne les laisse pas approcher de moi. Je ne veux plus être guidé, animé, enflammé; ce cœur brûle assez de lui-même; j’ai bien plutôt besoin de chants qui me bercent, et dans mon Homère j’en ai trouvé en abondance. Combien de fois n’ai-je pas à calmer mon sang prêt à bouillonner! Tu n’as rien vu d’aussi inégal, d’aussi inquiet que ce cœur; mais ai-je besoin de te le dire, mon ami, à toi, qui as si souvent souffert en me voyant passer du noir souci à l’extravagance, de la douce mélancolie aux fureurs de la passion? Aussi gouverné-je mon petit cœur comme un enfant; je lui passe tous ses caprices. Ne va pas le redire, mon ami; il y a des gens qui m’en feraient un crime.
15mai.
Les bonnes gens de l’endroit me connaissent et m’aiment déjà, particulièrement les enfants. Dans les commencements, quand je les approchais, que je leur faisais amicalement quelques questions, ils s’imaginaient que je voulais me moquer d’eux, et me répondaient brusquement, presque brutalement. Je ne m’en offensai point, mais je ne sentis que plus vivement la vérité d’une remarque que j’avais déjà faite. Les gens d’un certain rang se tiennent toujours à une froide distance de leurs inférieurs, comme s’ils craignaient de perdre, en se laissant approcher; il y a même des étourdis, des mauvais plaisants qui s’amusent à feindre de descendre jusqu’au pauvre peuple, afin de lui rendre leur mépris plus sensible.
Je sais bien que nous ne sommes pas tous égaux, que nous ne pouvons l’être; mais je soutiens que celui qui se croit obligé de s’éloigner de ce qu’on appelle le peuple, pour le maintenir dans le respect, ne vaut pas mieux que le poltron qui se cache devant son ennemi, de peur de succomber. Dernièrement je vins à la fontaine: je trouvai une jeune fille qui avait posé sa cruche au bas de l’escalier, et regardait autour d’elle s’il ne se trouvait pas une compagne qui pût la lui mettre sur la tête. Je descendis, et la regardai.–«Vous aiderai-je, belle enfant? lui dis-je». Elle devint plus rouge que le feu.–«Oh! monsieur»...–«Allons, sans façons». Elle arrangea son coussinet, je posai la cruche, elle me remercia, et remonta.
17mai.
J’ai fait des connaissances de toutes les espèces, mais je n’ai pas encore trouvé de société. Je ne sais ce que je puis avoir d’attrayant pour les hommes; beaucoup me prennent en affection, s’attachent à moi, et je suis toujours peiné de voir que nos chemins viennent bientôt à se séparer. Si tu me demandes comment sont les gens de ce pays-ci, je te répondrai: comme partout! C’est chose monotone que le genre humain. Presque tous travaillent la plus grande partie du temps pour vivre, et le peu qui leur reste de liberté, leur pèse tellement, qu’ils courent après tous les moyens de s’en débarrasser. Odestinée de l’homme!
Mais c’est vraiment une bonne espèce de gens! Quelquefois je m’oublie moi-même, je vais jouir avec eux des rares plaisirs qui sont accordés aux hommes. Soit que je m’asseye à une table bien servie, où la joie règne et la cordialité, soit que nous fassions une promenade en voiture, ou que que nous organisions au bon moment un petit bal sans apprêts, cela fait sur moi le meilleur effet. Seulement, alors, il ne faut pas que je me souvienne qu’en moi repose et languit une foule de facultés, que je suis forcé de cacher avec soin. Ah! cela oppresse tellement le cœur! et cependant! n’être pas compris, c’est le sort de nous autres!
Ah! pourquoi l’amie de ma jeunesse n’est-elle plus! ou pourquoi l’ai-je jamais connue? Je me dirais: «Tu es fou, tu cherches ce que tu ne trouveras nulle part ici bas». Mais je l’ai eue, cette amie, mais j’ai senti ce cœur, cette grande âme, en présence de laquelle je me semblais à moi-même plus que je n’étais, parce que j’étais tout ce que je pouvais être. Grand Dieu! y avait-il alors une seule faculté de mon âme qui restât oisive? ne pouvais-je pas devant elle développer ce merveilleux sentiment avec lequel mon cœur embrasse la nature? Notre commerce n’était-il pas un échange continuel des sensations les plus délicates, des traits les plus subtils de l’esprit le plus raffiné, dont toutes les modifications, jusqu’à la malice même, portaient l’empreinte du génie? Et à présent. à présent, hélas! les années qu’elle avait de plus que moi l’ont entraînée au tombeau avant moi. Jamais je ne l’oublierai, jamais je n’oublierai son sens ferme et droit, moins encore sa divine indulgence.
Je rencontrai il y a quelques jours le jeune V. Sa physionomie est ouverte et parfaitement heureuse. Il sort justement de l’université et s’il ne se croit pas précisément un sage, il est bien persuadé d’en savoir plus que bien d’autres. Je le sondai sur beaucoup de questions, il se défendit bien; en un mot, il a de l’instruction. Lorsqu’il apprit que je dessinais beaucoup, et que je savais le grec, deux phénomènes dans ce pays-ci, il s’attacha à mes pas, et m’étala tout son savoir depuis Batteur jusqu’à Wood, depuis de Piles jusqu’à Winkelmann. Il m’assura qu’il avait lu toute la première partie de la théorie des beaux arts de Sulzer, et qu’il possédait un manuscrit de Heyne, sur l’étude de l’antique. Je lui en fis mon compliment, et passai outre.
Un bien brave homme encore, dont j’ai fait encore la connaissance, c’est le bailli du prince, personnage franc et loyal. C’est une vraie joie de l’âme, dit-on, que de le voir au milieu de ses en fants; il en a neuf. On parait faire un cas particulier de sa fille aînée. Il m’a invité à l’aller voir; j’irai au premier jour. Il demeure dans un pavillon de chasse du prince, à une lieue et demie d’ici. Après la mort de sa femme, il obtint la permission de s’y retirer, le séjour de la ville et la vue de sa maison ne faisant qu’irriter sa douleur. D’autre part, j’ai trouvé sur mon chemin quelques caricatures originales; tout en elles m’est insupportable, et leurs marques d’amitié plus que tout le reste. Adieu! Voilà une lettre faite pour toi, elle est tout en récit.
22mai.
La vie humaine n’est qu’un songe; c’est ce que beaucoup ont pensé et cette idée ne cesse de me poursuivre. Quand je considère les étroites limites dans lesquelles sont circonscrites les facultés actives et intellectuelles de l’homme; quand je vois que tous leurs efforts s’épuisent a satisfaire des besoins, qui n’ont d’autre but que de prolonger notre malheureuse existence; que toute notre tranquillité, sur certains points de la science, n’est qu’une résignation fondée sur des rêves, produite par cette illusion qui couvre les murs de notre prison de peintures variées et de perspectives lumineuses; tout cela me rend muet, mon ami; je rentre en moi-même, et j’y trouve un. monde! mais un monde fantastique, créé par des pressentiments, de sombres désirs et qui n’a aucune vivante action. Couvert d’un nuage épais, tout nage, tout flotte devant moi, et je m’enfonce en souriant dans ce chaos de rêves.
Gouverneurs, pédagogues, instituteurs, tous sont d’accord que les enfants ne savent ce qu’ils veulent. Mais que nous autres, grands enfants, parcourons ce globe en chancelant, sans savoir d’où nous venons, où nous allons; que, comme les petits, nous agissons sans but; que, comme eux, nous nous laissons mener par des gâteaux, des bonbons et la verge, c’est ce que personne ne veut croire volontiers, et à mon avis cependant cela crève les yeux.
Au reste, je t’accorde bien volontiers (car je sais ce que tu vas me répondre), que ceux-là sont les plus heureux qui, comme les enfants, vivent au jour la journée, trainent leur poupée çà et là, l’habillent, la déshabillent, passent et repassent avec grand respect devant le tiroir où la maman tient les sucreries, et quand elle leur en donne, les dévorent avec avidité et se mettent à crier: encore, encore! Oui, voilà de fortunées créatures! Heureux aussi ceux qui donnent un titre imposant à leurs futiles occupations ou même à leurs passions, pour les présenter au genre humain comme des œuvres de géant, entreprises pour son salut et sa prospérité. Encore une fois, grand bien leur fasse, à eux et à qui peut penser comme eux. Mais celui qui dans son humilité reconnaît le néant où toutes ces vanités viennent aboutir; celui qui voit le bourgeois aisé arranger son petit jardin comme un paradis; qui voit le malheureux sous le fardeau qui l’accable, se traîner sur le chemin sans se rebuter; et tous deux enfin également intéressés à contempler une minute de plus la lumière du soleil; celui-là, dis-je, est tranquille, il crée son univers en lui-même, il est aussi heureux d’être homme. Quelque limité que soit son pouvoir, il entretient toujours dans son cœur le doux sentiment de la liberté; il sait qu’il peut quitter cette prison quand il lui plaira.
26mai.
Tu connais d’ancienne date ma façon de m’arranger; tu sais comme j’aime à me préparer une chaumière dans un endroit retiré où je puisse vivre dans la plus grande simplicité; eh bien! j’ai trouvé ici un petit coin qui m’a tout à fait séduit.
A une lieue de la ville environ, est un village nommé Wahlheim. Sa situation sur une colline est très pittoresque; en montant le sentier qui y conduit, on embrasse toute la vallée d’un coup d’œil. Une bonne femme, serviable, et vive encore pour son âge, y tient un petit cabaret, où l’on trouve vin, bière et café. Ce qui surpasse tout à mes yeux, sont deux tilleuls, qui de leurs branches touffues couvrent la petite place devant l’église; des maisons, des granges, des cours en forme d’enceinte. Je chercherais vainement ailleurs un lieu qui sourît davantage à mes penchants: j’y fais porter une petite table, une chaise, et là je prends mon café, je lis mon Homère. La première fois que le hasard me conduisit sous ces tilleuls, c’était une belle après-midi: je trouvai l’endroit solitaire, tout le monde était aux champs. Je n’aperçus qu’un petit garçon de quatre ans; il était assis à terre, et tenait entre ses jambes un petit enfant de six mois, assis de même, qu’il pressait de ses petits bras contre sa poitrine, de manière à lui servir de siège. Malgré la vivacité qui brillait dans ses yeux noirs, il restait parfaitement tranquille. Cette vue me charma: je m’assis sur une charrue placée vis-à-vis, pris mes crayons, et me mis avec délices à copier ce tableau fraternel. J’y ajoutai un bout de haie, une porte de grange, quelques roues brisées, tous ces objets pêle-mêle, comme ils se rencontraient, et au bout d’une heure, je me trouvai avoir fait un dessin bien entendu et vraiment intéressant, sans y avoir rien mis du mien. Cela me confirma dans ma résolution, de m’en tenir désormais uniquement à la Nature; elle seule a des richesses inépuisables, elle seule forme les grands artistes. On peut beaucoup dire en faveur des règles, à peu près ce que l’on peut dire aussi à la louange des lois sociales. Un homme qui se conforme à elles, ne produira jamais rien d’absurde ou de décidément mauvais, de même que celui qui se conduit d’après les lois et les bienséances, ne deviendra jamais un voisin insupportable, et moins encore un insigne scélérat; mais en revanche, toute règle, qu’on dise ce que l’on voudra, étouffera le vrai sentiment de la nature et sa véritable expression! Cela est trop fort! t’écries-tu? La règle réprime, élague les branches gourmandes. Mon bon ami, écoute une comparaison: il en est ici comme de l’amour. Un jeune homme, au cœur neuf et sensible, se passionne pour une fille aimable et jolie. Il passe toutes ses heures à ses côtés, prodigue toutes ses facultés, toute sa fortune, pour lui prouver à tout instant qu’il s’est donné à elle sans réserve. Survient un cuistre en robe, un homme revêtu d’un ministère public, qui lui dit: «Mon beau jeune monsieur, aimer est de l’homme, aimez donc en homme: partagez les heures de votre journée; consacrez les unes au travail, et les autres à votre maîtresse; faites un calcul exact de votre revenu: de ce qui vous restera de superflu, après avoir pourvu à tout le nécessaire, je ne vous défends pas de lui faire quelques petits présents, mais rarement, et à époque fixe: par exemple, le jour de sa fête, etc.» Notre jeune homme s’il suit les préceptes du pédant deviendra un très utile personnage, et je conseillerai moi-même à tout prince de l’employer dans sa chancellerie; mais quant à son amour, il aura disparu, et s’il est artiste, son talent aura fui. Omes amis! pourquoi le torrent du génie se déborde-t-il si rarement? pourquoi si rarement ses flots impétueux viennent-ils ébranler vos âmes émerveillées? Mes très chers, c’est que sur les deux rives habitent des gens graves et réfléchis, dont les maisons de plaisance, les planches de tulipes, et les potagers seraient inondés et ruinés; et ces prudents personnages ont grand soin d’élever des digues, de faire des saignées, pour détourner le danger qui les menace.
27mai.
Je me suis, comme je le vois, perdu dans l’enthousiasme, les comparaisons, la déclamation, et j’ai complétement oublié d’achever ce que j’avais commencé à te dire des enfants. Entièrement plongé dans ces méditations sentimentales sur la peinture, dont ma lettre d’hier ne t’a donné que des parties décousues, je restai deux grandes heures assis sur ma charrue. Vers le soir, arrive une jeune femme, un panier au bras; elle s’avance à grands pas vers les enfants qui n’avaient pas bougé, et crie de loin: «Philippe, tu es un bon garçon»! Elle me fait un salut, que je lui rends; je me lève, m’approche, et lui demande si elle est la mère de ces enfants. Elle me dit que oui, donne à l’aîné la moitié d’un gâteau, prend le petit dans ses bras, et l’embrasse comme une mère seule peut embrasser.–J’ai donné, me dit-elle, le petit à tenir à Philippe, et j’ai été à la ville avec mon aîné, chercher du pain blanc, du sucre et un poëlon de terre. –Je vis tout cela dans son panier, dont le couvercle était tombé. Je veux ce soir faire une panade à mon petit Jean (c’était le nom du dernier né); hier mon espiègle d’aîné à cassé le poëlon, en sebattant avec Philippe pour le gratin de la bouillie.
Je demandai à voir le plus grand, et à peine m’avait elle répondu qu’il courait après les oies dans le pré, qu’il revint en sautant, et apporta une baguette de noisetier au cadet. Je continuai à m’entretenir avec la femme; j’appris qu’elle était fille du maître d’école, que son mari fait un voyage en Suisse, pour recueillir la succession d’un cousin. –Ils ont voulu le tromper, me dit-elle, ils ne répondaient pas à ses lettres: il y est allé voir lui-même; pourvu qu’il ne lui soit point arrivé d’accident!Je n’en reçois point de nouvelles.–J’eus de la peine à me détacher de cette femme; je donnai un kreutzerà chacun des enfants, et un autre à la mère, pour acheter un gâteau au petit, quand elle irait à la ville: nous nous séparâmes.
Je te le répète, mon bon ami, quand mes esprits s’agitent avec violence, c’en est assez pour calmer leur effervescence, que la vue d’une telle créature. Dans un heureux abandon, elle parcourt le cercle étroit de son existence, passe sans autre souci que de trouver le nécessaire d’un jour à l’autre, voit tomber les feuilles, et n’en conclut autre chose, sinon que l’hiver approche.
Depuis ce temps-là, je vais souvent chez cette brave femme. Les enfants sont entièrement faits à moi; je ne prends pas de café qu’ils n’aient leur sucre, et le soir, ils partagent avec moi mes tartines et mon lait caillé. Le dimanche, ils reçoivent régulièrement leur kreutzer; et si je ne suis pas là à l’heure des offices, la cabaretière a ordre de leur en faire la distribution.
Ils sont confiants, me font des contes de cent façons; rien ne me réjouit plus que leurs petites passions et la naïveté de leur jalousie, quand plusieurs enfants du village se rassemblent autour de moi.
J’ai eu beaucoup de peine à rassurer la mère qui, disait-elle, craignait tant qu’ils n’incommodent monsieur.
30mai.
Ce que je te disais dernièrement de la peinture, peut certainement aussi s’appliquer à la poésie. Il s’agit seulement de reconnaître d’abord le vrai beau, et ensuite d’oser l’exprimer franchement; c’est, à la vérité, dire beaucoup en peu de mots. J’ai été aujourd’hui témoin d’une scène, qui, bien décrite, fournirait le sujet de la plus belle idylle du monde; mais que font ici poésie, scène et dylle? Faut-il sans cesse travailler selon les règles de l’art, dans les entraves de la règle, pour prendre part à un effet de nature?
Si, d’après ce début, tu attends quelque chose .de grand et de sublime, tu es dans l’erreur la plus complète; ce n’est qu’un simple garçon de village qui a produit mon émotion si vive. Selon ma coutume, je raconterai mal, et selon la tienne, tu me trouveras outré. C’est encore Wahlheim, et toujours Wahlheim, qui enfante ces merveilles.
Une société était rassemblée sous les tilleuls, pour prendre le café; comme elle n’était pas absolument de mon goût, je restai en arrière sous un prétexte.
Un jeune paysan sortit d’une maison voisine, et vint raccommoder quelque chose à la charrue, que je dessinai ces jours-ci. Sa tournure me plut, je l’accostai: je lui adressai quelques questions sur son état. En un moment la connaissance fut faite; et, comme il m’arrive ordinairement avec cette espèce de gens, nous en fûmes bientôt aux confidences. Il me raconta qu’il était en condition chez une veuve, et qu’elle le traitait avec beaucoup de bonté. Il me parla tant d’elle, en fit tellement l’éloge, que je découvris bientôt qu’il lui était dévoué corps et âme.–Elle n’est plus jeune, me dit-il; elle a été maltraitée par son premier mari, et ne veut point se remarier.–Tout son récit dénotait si vivement combien elle était belle, ravissante à ses yeux, avec quelle ardeur il souhaitait qu’elle daignât le choisir pour effacer le souvenir des torts du premier époux qu’il faudrait te répéter mot à mot tout ce qu’il me dit, pour te peindre la pure inclination, l’amour et la fidélité de cet homme. Oui, il faudrait que je possédasse les talents des plus grands poëtes, pour te représenter au vif tout à la fois l’expression de ses gestes, l’harmonie de sa voix, et le feu concentré de ses regards. Non, point de mots pour rendre la délicate tendresse qui régnait dans tout son être, comme dans chacune de ses expressions; je ne produirais rien que de gauche et de lourd. Je fus particulièrement touché de ses craintes, que je n’interprétasse mal ses rapports avec elle, et que je ne doutasse de sa bonne conduite. Combien je fus ravi de l’entendre parler de sa figure, de sa personne, qui malgré la perte des charmes de la première jeunesse l’enchaînait si fortemen! Mais ce plaisir je ne le ressens distinctement que tout au fond de mon cœur. De ma vie je n’ai vu désirs plus ardents, passion plus véhémente, accompagnés de tant de pureté: je puis même le dire, je ne l’avais jamais imaginée, rêvée, cette pureté. Ne me gronde pas, si je t’avoue qu’au souvenir de cette naïve innocence, mon âme s’exalte; l’image de cette tendresse, si vraie, si dévouée me poursuit partout; et moi, comme embrasé des mêmes feux, je brûle, je languis, je meurs dévoré.
Je vais chercher à voir au plus tôt cette femme. Mais non, si je ne me trompe, je l’éviterai! Je la vois par les yeux de son amant, cela vaut mieux: peut-être ne paraîtrait-elle pas aux miens telle qu’elle est à présent devant moi; et pourquoi chercher à gâter cette belle image?
16juin.
Pourquoi je ne t’écris pas? tu peux me le demander, toi un des savants de la terre! Tu devais deviner que je me trouve bien, très bien; bref, que j’ai fait une connaissance qui touche à mon cœur de plus près. J’ai… j’ai… je ne sais pas. Te raconter par ordre et avec détail, comment je suis venu à connaître une des plus aimables créatures de l’univers, serait une tâche difficile. Je suis content et heureux, par conséquent mauvais historiographe.
Un ange! fi! chacun en dit autant de la sienne, n’est-ce pas? Et pourtant, je ne suis pas en état de te dire comment elle est parfaite, pourquoi elle est parfaite. Il suffit, elle asservit tous mes sens. Tant d’ingénuité avec tant d’esprit! tant de bonté avec tant de force de caractère, et le repos de l’âme au sein de la vie la plus active!
Tout ce que je dis là d’elle, n’est qu’un babil incohérent, que de pitoyables abstractions, qui ne rendent pas un seul de ses traits. Une autre fois… non pas une autre fois, tout de suite, je vais te le raconter. Si je ne le fais pas sur l’heure, je ne le ferai jamais; car, entre nous, depuis que j’ai commencé à écrire, j’ai déjà failli trois fois jeter ma plume, faire seller mon cheval, et aller courir le pays, quoique je me fusse promis ce matin de ne pas sortir. A tout moment je vais voir à la fenêtre, si le soleil est encore bien haut.
..........................
Je n’ai pu y tenir, il a fallu que j’allasse chez elle. Me voilà de retour, mon cher Wilhelm! Je vais souper en t’écrivant. Quelles délices pour mon âme de la contempler au milieu du cercle de ses huit petits frères et sœurs, gais et charmants.
Si je continue sur ce pied, tu n’en sauras pas plus à la fin qu’au commencement: écoute donc, je vais m’efforcer d’entrer dans des détails.
Je te mandai dernièrement comment je fis connaissance avec le bailli S***; comment il m’avait prié de l’aller voir dans son ermitage, ou plutôt dans son petit royaume. Je négligeai cette invitation, et je n’y aurais peut-être jamais répondu, si le hasard ne m’eût découvert le trésor enfoui dans cette retraite.
Les jeunes gens de la ville donnaient un bal à la campagne; j’étais de la partie. J’offris la main à une jeune personne douce, jolie, mais d’ailleurs insignifiante. Il fut réglé que je conduirais ma danseuse et sa cousine en voiture au lieu du divertissement, et que nous prendrions en chemin Charlotte S***.–Vous allez connaître une bien jolie femme, me dit ma partenaire, quand nous fûmes dans la superbe avenue qui conduit au pavillon. –Prenez garde de devenir amoureux, ajouta la cousine.–Pourquoi donc?–Elle est déjà promise à un galant homme, qui est absent pour mettre ordre à ses affaires après la mort de son père, et solliciter un emploi avantageux.–La nouvelle me fut assez indifférente.
Le soleil allait se cacher derrière les montagnes, quand nous arrêtâmes à la porte de la cour. L’air était étouffant; des nuages grisâtres et épais s’amoncelaient à l’horizon. Les femmes témoignaient leur appréhension d’un orage; je la dissipai par une prétendue connaissance du temps, quoique je commençasse moi-même à prévoir que la fête allait être bientôt troublée.
J’avais mis pied à terre: une servante parut à la porte, et nous pria d’attendre un instant mademoiselle Charlotte qui allait descendre. Je traversai la cour, montai le perron de la jolie maison, et dès l’entrée du vestibule, mes yeux furent frappés du plus ravissant spectacle dont j’aie jamais été témoin. Six enfants de deux ans jusqu’à onze se pressaient autour d’une jeune fille de taille moyenne mais bien élancée. Elle avait une simple robe blanche avec des nœuds couleur de rose aux bras et au corsage. Elle tenait un pain bis, dont elle coupait un morceau à chacun de ces petits êtres en proportion de son âge et de son appétit: elle donnait avec tant de grâces, et chacun criait merci! si naïvement!Toutes les petites mains étaient en l’air avant que le morceau fût coupé; et à mesure qu’ils le recevaient, les uns s’enfuyaient en sautant; les autres, plus posés, se rendaient à la porte de la cour, pour voir les étrangers et le carrosse qui allait emmener leur Charlotte.–«Je vous demande pardon, me dit-elle, de vous avoir donné la peine de descendre, et je suis honteuse de faire attendre ces dames. Ma toilette, toute sorte d’ordres à donner dans la maison pour le temps de mon absence, m’ont fait oublier de distribuer aux enfants leur goûter et ils ne veulent pas qu’un autre que moi leur coupe leur pain.»– Je lui fis un compliment insignifiant, et mon âme tout entière était saisie de sa figure, son ton, son maintien. J’avais eu à peine le temps de me remettre de ma première surprise, lorsqu’elle alla dans une chambre voisine prendre son éventail et ses gants. Les enfants restaient à distance, me regardaient de côté; j’avançai vers le plus jeune, doué de la figure la plus heureuse: il se retirait effarouché, quand Charlotte entra et lui dit: «Louis, donne la main à monsieur ton cousin». Ces mots enhardirent l’enfant, il vint à moi; et malgré sa petite mine barbouillée, je ne pus m’empêcher de l’embrasser de bien bon cœur.–«Cousin? répétai-je, en tendant la main à Charlotte, croyez-vous que je sois vraiment digne du bonheur de vous appartenir»?–«Oh! reprit-elle avec un sourire malin, notre parenté est si étendue, et je ne pense pas que vous soyez le moins bien de la famille.»–En partant, elle chargea Sophie, celle de ses sœurs qui la suit, âgée d’environ onze ans, d’avoir bien l’œil sur les enfants, et d’embrasser son papa, qui était allé faire un tour à cheval. Elle dit aux petits: «Vous obéirez à votre sœur Sophie comme à moi-même». Quelques-uns le promirent expressément; mais une petite blondine de six ans dit d’un air suffisant: «Ce ne sera cependant pas toi, Lolotte! nous t’aimons bien mieux». Les deux aînés des garçons étaient montés derrière la voiture: à ma prière, elle leur permit de faire route avec nous jusqu’au bois, pourvu qu’ils promissent de ne pas se faire de niche, et de se bien tenir.
On prend ses places, on part. A peine les dames s’étaient elles saluées, s’étaient-elles rapidement communiqué leurs remarques sur leur toilette, et particulièrement sur les chapeaux; à peine avait-on convenablement épluché la société qu’on s’attendait à trouver, que Charlotte fit arrêter, et ordonna à ses frères de descendre. Ils demandèrent à baiser sa main; l’aîné y mit toute la tendresse qu’on a à quinze ans, le second beaucoup de vivacité et de légèreté. Elle les chargea encore de mille caresses pour les petits, et nous repartîmes.
La cousine lui demanda, si elle avait achevé le livre qu’elle lui avait envoyé.–«Non, dit Charlotte; il ne me plaît pas, vous pouvez le reprendre: le précédent ne valait pas mieux».–Je voulus savoir quels étaient ces livres; je fus fort étonné d’apprendre que c’étaient les œuvres de ***. Je trouvais tant de caractère dans ses jugements, tant de sens dans tout ce qu’elle disait! je découvrais de nouveaux charmes dans chacune de ses paroles, je voyais briller de nouveaux rayons d’esprit dans les traits de son visage où peu à peu se peignait la joie de sentir que je la comprenais.– «Quand j’étais plus jeune, dit-elle, je n’aimais rien tant que les romans. Dieu sait quel plaisir c’était pour moi, que de passer tout un dimanche dans un coin solitaire, à prendre part au bonheur et aux infortunes d’une miss Jenny! Je ne nie même pas que ce genre n’ait encore quelques attraits pour moi; mais ayant rarement aujourd’hui le temps de prendre un livre, il faut du moins qu’il soit entièrement de mon goût. L’auteur que je préfère est celui dans lequel je retrouve mon monde et tout ce qui m’entoure, celui dont les récits sont aussi intéressants à mon cœur, que ma vie d’intérieur, qui, sans être un paradis, est cependant en somme pour moi une » source d’inexprimable félicité».
Je m’efforçai de cacher l’émotion que me causaient ces paroles, mais ce ne fut pas pour longtemps; car en l’entendant parler du Vicaire de Wakefield, de ***avec une vérité touchante, je fus transporté hors de moi, et me mis à discourir avec enthousiasme.
Ce ne fut que quand Charlotte adressa la parole à nos deux compagnes, que je m’aperçus qu’elles étaient là, les yeux ouverts, mais comme si elles n’y étaient pas. La cousine me regarda plus d’une fois d’un air narquois; j’y fis peu d’attention.
La conversation tomba ensuite sur le plaisir de la danse.–«Cette passion serait-elle un défaut? dit Charlotte, je vous avouerai franchement que je ne connais rien au-dessus de la danse. Quand j’ai quelque chagrin qui me tracasse, je n’ai qu’à jouer une contredanse sur mon clavecin, qu’il » soit d’accord ou non, tout est dissipé».
Comme je dévorais ses yeux noirs pendant notre entretien! comme ses lèvres de rose, ses joues fraîches et animées, charmaient mon âme entière! Perdu d’extase dans l’admiration de ce qu’elle disait de sublime et d’exquis, souvent je n’entendais pas les mots par lesquels elle s’exprimait. Tu te fais l’idée de ce qui se passait en moi, toi qui me connais! Bref, je descendis de voiture comme un somnambule, quand nous arrêtâmes devant la maison du rendez-vous. Je marchais, comme un égaré, dans un monde de rêveries: tellement que je remarquai à peine le son de la musique qui retentissait dans la salle de bal brillamment illuminée. Les deux messieurs Audran etun certain N. N. (comment retenir tous ces noms?) qui étaient les danseurs de la cousine et de Charlotte, nous reçurent à la portière, s’emparèrent de leurs dames, et je conduisis la mienne en haut.
On commença un menuet; nous nous entrelacions les uns les autres; j’invitai une danseuse, après l’autre; je m’impatientais devoir que précisément les plus laides ne pouvaient se déterminer à donner la main pour finir. Charlotte et son danseur commençèrent une anglaise: que je fus aise, comme tu penses bien, quand elle vint à son tour figurer avec moi! Il faut la voir danser! Vois-tu, elle y est de tout son cœur, de toute son âme: tout son corps est en harmonie, tous ses mouvements sont si libres, si dégagés, qu’elle semble ne penser à rien, ne ressentir rien autre chose au monde; sans doute, en ce moment, tout le reste s’évanouit devant elle.
Je la priai pour la seconde contredanse; elle me remit à la troisième, et m’assura avec la plus aimable aisance, qu’elle dansait très volontiers les allemandes.–«C’est ici la mode, continua-t-elle, que pour les allemandes, chacun conserve sa danseuse; mais mon cavalier valse mal, et me saura gré si je l’en dispense. Votre dame est peu au fait de cette danse, et ne s’en soucie pas non plus: j’ai remarqué, dans les anglaises, que vous valsiez bien; proposez donc à mon cavalier qu’il vous cède son tour de valse, et je vais faire la même demande à votre danseuse.»–Je lui donnai la main en signe d’engagement, et il fut bientôt arrangé que pendant la valse son danseur entretiendrait ma danseuse.
On commença; nous nous amusâmes d’abord à mille passes de bras. Quelle grâce, quelle souplesse dans tous ses mouvements!Lorsqu’on en vint aux valses et que nous commençâmes à tourner les uns autour des autres comme des sphères célestes, ce fut d’abord, peu de danseurs étant au fait, une confusion assez grande. Prudemment, nous les laissâmes se démêler, et les plus gauches renonçant à la partie, nous nous emparâmes du parquet, et reprîmes avec une nouvelle ardeur. Audran et sa danseuse furent les seuls qui continuèrent avec nous. Jamais je ne me sentis pareille agilité. Je n’étais plus un homme. Tenir dans ses bras la plus aimable des créatures! voler avec elle comme le tourbillon qui annonce la tempête! voir tout passer, tout s’éclipser autour de soi! sentir… ! Mon ami, pour être franc, je fis alors le serment, qu’une fille que j’aimerais, sur laquelle j’aurais des droits, ne valserait jamais avec un autre homme, dussé-je cent fois périr! Tu me comprends.
Nous fîmes quelques tours de salle en marchant, pour reprendre haleine. Elle s’assit ensuite. Je lui offris deux oranges que j’avais heureusement mises de côté; il n’en restait plus au buffet. Elles firent merveille au milieu de cette chaleur; j’étais ravi, mais une indiscrète voisine me donnait un coup de poignard à travers le cœur, à chaque quartier d’orange qu’elle acceptait de la main de Charlotte.
A la troisième contredanse anglaise, nous étions le second couple. En descendant toute la colonne, Dieu sait avec quelles délices je suivais tous ses pas, comme je m’enivrais deses yeux noirs, où brillait le plaisir dans toute sa pureté! Nous vînmes figurer devant une femme, qui, sans être de la première jeunesse, m’avait frappé par l’aménité de sa physionomie; elle regarda Charlotte en souriant, la menaça du doigt, et prononça deux fois en passant le nom d’Albert, d’un ton significatif.
–«Quel est cet Albert, dis-je à Charlotte, s’il n’y a point d’indiscrétion à le demander»? –Elle allait répondre, quand il fallut nous séparer pour faire la grande chaîne; et il me sembla voir sur son front un air pensif, en repassant devant elle.–«Pourquoi vous le cacherais-je? me dit-elle, en m’offrant la main pour la promenade, Albert est un galant homme, auquel je suis promise».—Ce n’était point une nouvelle pour moi, puisque ses amies me l’avaient dit en chemin; mais à présent que quelques instants avaient suffi pour me la rendre si chère, ces paroles me saisirent comme la chose la plus inattendue. A ce fatal ressouvenir, le trouble s’empara de moi, je m’oubliai, je manquai la figure, je portai la confusion partout; il fallut que Charlotte avec toute sa présence d’esprit me menât, me tirât pour rétablir l’ordre.
Le bal n’était pas encore fini, que les éclairs, qui brillaient depuis longtemps à l’horizon, et que j’avais toujours donnés pour de simples éclairs de chaleur, commencèrent à devenir beaucoup plus forts; le tonnerre couvrait la musique. Trois femmes s’échappèrent de la contredanse, leurs cavaliers les suivirent; bientôt le désordre fut général, et l’orchestre se tut. Il est naturel, lorsqu’un accident ou une terreur subite survient au milieu d’un plaisir, que l’impression en soit plus vive qu’en d’autres circonstances; d’abord à raison du contraste qui se fait si violemment sentir, et puis, parce que tous nos sens étant plus activés, plus impressionnables que d’ordinaire, reçoivent plus facilement une émotion rapide. C’est à ces causes que je dois attribuer toutes les grimaces que je vis faire à plusieurs femmes. La plus sensée se mit dans un coin, le dos tourné à la fenêtre, et se boucha les oreilles. Une autre, à genoux devant elle, cachait sa tête dans son sein. Une troisième se glissa entre ces deux-ci, et embrassait sa petite sœur en fondant en larmes. Quelques-unes voulaient retourner chez elles; d’autres, qui savaient encore moins ce qu’elles faisaient, n’avaient plus assez de présence d’esprit pour réprimer la hardiesse de nos jeunes étourdis, qui semblaient fort occupés à recueillir, sur les lèvres des belles éplorées, les ardentes prières qu’elles adressaient au ciel. Une partie des hommes était descendue pour fumer tranquillement. Le reste de la société suivit l’hôtesse, qui s’avisa, fort à propos, de nous conduire dans une chambre qui avait des volets et des rideaux. A peine y étions-nous réunis, que Charlotte fit un cercle de toutes les chaises. Tout le monde s’étant assis à sa prière, elle proposa un jeu général.
A ce mot, je vis plus d’un de nos agréables, dans l’espoir d’un doux gage, pincer d’avance les lèvres comme pour prendre un baiser.–«Nous allons jouer à compter, dit-elle. Faites attention! je vais toujours tournant de droite à gauche; il faut que chacun nomme le nombre qui lui tombe, cela doit aller comme une traînée de poudre. Qui hésite ou se trompe, reçoit un soufflet, et ainsi de suite, jusqu’à mille».–C’est là qu’elle était charmante à voir! Elle tournait en rond les bras tendus: Un, dit le premier; deux, le second; trois, le suivant, etc. Alors elle commença à aller plus vite, toujours plus vite. L’un manque: paf! un soufflet. Le voisin rit, manque aussi: paf! un soufflet, et elle de doubler de vitesse. J’en reçus deux pour ma part, et crus remarquer, avec une joie secrète, ’qu’ils étaient plus forts que ceux qu’elle appliquait aux autres. Un rire et un vacarme universels mirent fin au jeu, longtemps avant que l’on en fût à mille. Chacun se rapprocha de l’objet qui le charmait; l’orage était passé: moi, je suivis Charlotte dans lasalle. Elle me dit en chemin: «Les soufflets leur ont fait oublier le temps, et tout». Je ne pus lui répondre.–«J’étais une des plus peureuses, continua t-elle; et en faisant la brave, pour rassurer les autres, je suis vraiment devenue courageuse».–Nous nous approchâmes de la fenêtre. Le tonnerre se faisait encore entendre dans l’éloignement; une pluie bienfaisante avait ranimé la nature; un air pur et rafraîchissant nous apportait les parfums qui s’exhalaient de toutes les plantes. Elle était appuyée sur son coude; ses regards parcouraient la campagne: puis elle regarda le ciel, puis moi; je vis ses yeux remplis de larmes, elle posa sa main sur la mienne, et dit: ô Klopstock! Je me rappelai sur-le-champ cette ode divine, qui occupait alors sa pensée, et je fus entraîné par le torrent de sensations exquises dont ce mot seul venait de m’accabler. Je succombais; je me penchai sur sa main, et la baisai en la mouillant de larmes délicieuses. Je contemplai ses yeux encore. Klopstock! noble poëte! génie sublime! que n’as-tu vu ton apothéose dans ces regards! et moi, puissé-je de ma vie ne jamais plus entendre prononcer ton nom, si souvent profané!
Бесплатный фрагмент закончился.
