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Johann Georg Zimmermann
La solitude

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066078782
Table des matières
INTRODUCTION
RÉFLEXIONS PRÉLIMINAIRES
CHAPITRE I DU PENCHANT A LA SOCIÉTÉ.
CHAPITRE II DU PENCHANT A LA SOLITUDE.
CHAPITRE III DES INCONVÉNIENTS GENERAUX DE LA SOLITUDE
CHAPITRE IV. DES INCONVÉNIENTS DE LA SOLITUDE POUR L'IMAGINATION.
CHAPITRE V. DES INCONVÉNIENTS DE LA SOLITUDE POUR LES PASSIONS.
CHAPITRE VI. AVANTAGES GÉNÉRAUX DE LA SOLITUDE.
CHAPITRE VII. DES AVANTAGES DE LA SOLITUDE POUR L'ESPRIT.
CHAPITRE VIII DES AVANTAGES DE LA SOLITUDE POUR LE CŒUR.
CONCLUSION
INTRODUCTION
Table des matières
Brugg est une jolie petite ville du canton d'Argovie, située au confluent de l'Aar, de la Reuss et de la Limat. Je passais là, il y a quelques mois, par une de ces fraîches matinées d'été qui répandent tant de charme sur les riants paysages de la Suisse. Tandis que le conducteur de la diligence faisait une halte à l'hôtel de l'Étoile, je regardais avec une vive curiosité la situation pittoresque de cette cité helvétique, la rivière écumante, fougueuse, qui la traverse, et les vertes prairies et les collines ondoyantes qui l'entourent. «Regardez la nouvelle maison d'école, me disait un honnête professeur de Bâle qui voyageait avec moi; regardez le mur d'enceinte de la ville, où l'on voit un curieux bas-relief représentant une tête de Hun.» Mais je ne songeais ni à la nouvelle école ni aux anciennes sculptures de la bourgade argovienne. Brugg ne me rappelait qu'un nom, le nom de Zimmermann, et je n'étais occupé qu'à associer dans ma pensée l'aspect remarquable de cette ville au caractère distinct du célèbre physiologiste. Qui ne sait l'influence qu'exercent sur nous les lieux où s'est éveillée notre jeunesse, les premiers tableaux qui ont frappé nos regards, les premières impressions qui ont saisi notre esprit? Il y a des siècles que l'on a comparé, dans une image pleine de grâce, l'âme de l'homme à un vase qui conserve la saveur des parfums dont il a été imprégné. Ces parfums sont les conceptions naïves de notre enfance, les songes encore flottants, mais vifs et durables, que la vue du monde ou la contemplation de la nature a fait naître dans notre imagination. Buffon a, dans un de ses plus beaux traités, indiqué l'action diverse des climats sur l'organisation physique et le moral de l'homme. Un sage et respectable écrivain, M. de Bonstetten, a consacré tout un livre à cette même étude[1]. On pourrait étendre la question beaucoup plus loin, et démontrer que ces dispositions déterminées de l'esprit, qu'on baptise du nom de vocation, ne sont souvent que le résultat d'une impression accidentelle, spontanée, énergique, dont les parents les plus clairvoyants et les maîtres les plus habiles ne distinguent peut-être pas même la source. Combien de peintres ont dû la soudaine révélation de leur avenir à la vue d'un tableau qui fécondait, comme un ardent soleil, leurs facultés inertes! Combien de poëtes ont été, comme la Fontaine, émus subitement jusqu'aux larmes en entendant réciter une ode, et ont senti vibrer en eux les cordes d'une lyre jusque-là muette et étouffée! Combien de nobles magistrats ont été, dans les siècles derniers, disposés à la sévère attitude et au grand sentiment des fonctions judiciaires par la contemplation journalière des tableaux de famille, des conseillers en robe noire et des présidents à mortier qui les entouraient! C'est un argument qu'on n'a point assez fait valoir dans la loi sur l'hérédité de la pairie. On a répondu par des objections spécieuses à des raisons justifiées par l'expérience des siècles. Qu'un jeune homme, même dans ce temps d'idées excentriques et d'ambitions confuses, soit dès son enfance élevé en vue d'une dignité héréditaire dans sa famille, avec tous les souvenirs qui se rattachent à cette succession, avec les entretiens dont elle doit être à chaque instant l'objet essentiel, il est, on peut le dire, à peu près certain qu'à moins d'un vice d'organisation radical et incorrigible, le jeune homme saura plus que nul autre comprendre les devoirs que lui impose ce privilége de naissance et les accomplir.
A chaque pas que l'on fait dans l'étude de la nature humaine, on est saisi du rapport constant qui existe entre le monde moral et le monde physique. Telle plante ne dégénère et ne s'étiole que parce qu'elle n'est point placée sur son véritable terrain, et tel cœur n'est mauvais que parce qu'il s'est développé au milieu d'une atmosphère pernicieuse, dont il n'a pas eu le moyen ou la force de vaincre la funeste influence.
En thèse générale, deux sphères d'action exercent surtout un puissant empire sur notre caractère et nos goûts: la vie du monde et la solitude. Voici un homme qui, tout jeune encore, vous étonne par la souplesse de sa parole, par son genre d'esprit, vif, léger, prompt à la repartie, et disposé au sarcasme plutôt qu'à l'admiration. Voyez s'il n'a pas vécu de bonne heure au milieu d'un monde qui l'a façonné à ses mobiles allures, qui, en éveillant son attention sur les idées courantes, l'a habitué à glisser ingénieusement à la surface des choses et l'a détourné des conceptions sérieuses, dont l'étude gênerait la liberté de ses mouvements en absorbant une partie de ses facultés.
En voici un autre, au contraire, qui est grave et rêveur, qui dans les gazouillements variés d'un salon n'échappe qu'avec peine à la préoccupation d'une pensée secrète, qui n'accorde qu'un sourire de complaisance à mainte saillie soudaine dont tout le monde s'égaye autour de lui, mais qui conserve sous de froides apparences une constante ardeur et de nombreuses et faciles admirations. Remontez le cours de sa vie, et voyez si son enfance ne s'est pas écoulée dans le silence de quelque retraite, dans la contemplation de la nature, qui conduit l'imagination à la rêverie et porte le cœur à l'enthousiasme.
Nulle part l'influence de la nature ne se fait plus vivement sentir que dans les contrées montagneuses, où elle produit un effet saisissant et grandiose, et dans les régions du Nord, où les habitations champêtres sont pour la plupart disséminées à plusieurs lieues l'une de l'autre, où l'homme vit solitairement sur les rives d'un lac, aux bords d'une forêt. Nulle part aussi cette influence n'a été dépeinte avec tant d'enthousiasme et dans un si grand nombre de légendes et de croyances superstitieuses; car qu'est-ce que toutes ces histoires de nains mystérieux qui gardent des trésors dans les flancs des montagnes, d'elfes aériens qui dansent le soir dans les prairies, de Stromkarls, qui font vibrer leurs harpes d'argent dans le cristal des fleuves, sinon les vivants symboles de toutes les richesses profondes de la nature, de cette alma Venus si bien chantée par Lucrèce, et de toutes ces magiques harmonies qui sans cesse résonnent à l'oreille et charment la pensée de celui qui en a connu la suave douceur?
Si bienfaisante que soit cette action de la nature, il est possible cependant qu'elle suscite dans l'âme des luttes pénibles, qu'elle éveille des regrets insurmontables, et devienne, selon les circonstances, une cause de malheur. Si elle domine trop puissamment l'homme appelé à vivre dans le monde, elle jette sur son esprit une sorte de teinte nébuleuse qui obscurcit à ses yeux l'aspect des choses réelles; elle provoque dans sa pensée des apparitions mélancoliques qui ne s'accordent point avec la nette et lucide pratique des affaires. De là des combats intérieurs, des combats incessants, où l'on fatigue ses forces et sa volonté; de là un sourd mécontentement de soi-même, et le mécontentement des autres, auxquels on ne peut révéler une plaie si tenace et si indéfinissable, et près desquels on se trouve à tout instant méconnu, incompris; de là une irritation vivace, fréquente, qui, si elle n'est réprimée par une sage énergie, s'accroît avec les années, conduit peu à peu à l'isolement du cœur et aboutit à la misanthropie.
Le beau idéal d'une organisation morale et intellectuelle serait de pouvoir allier ces facultés poétiques, qui naissent dans la solitude par le sentiment de la nature, et ces facultés plus positives, plus actives, qui se développent dans le commerce du monde; de sympathiser avec tout ce qui est vraiment beau et honnête, et d'éloigner de soi toute idée exclusive. Mais il n'est donné qu'à bien peu d'hommes de maintenir en eux ce sage équilibre. On se laisse aller à un penchant qui dans le principe est très-rationnel et très-louable, mais qui peut être dangereux si, au lieu de le maîtriser, on lui laisse prendre tant de développement qu'il finisse par subjuguer notre volonté, et il peut résulter de là qu'on en vienne à faire d'une prédilection, qui était d'abord une qualité réelle, un défaut fatigant pour les autres et fatal pour soi-même. Telle fut la destinée de Zimmermann, et tout le secret de cette destinée est dans l'enceinte des murs et dans les pittoresques paysages de la petite ville de Brugg.
Il y a eu au XVIIe et au XVIIIe siècle plusieurs hommes illustres portant le nom de Zimmermann, et, chose remarquable, ils n'ont tous acquis leur illustration que par quelque idée excentrique. Le plus ancien des Zimmermann est un prédicateur de Dresde, né en 1598, mort en 1665, qui a laissé quinze cents sermons sur les livres de Samuel. Un autre, né en Hongrie, se signala par son zèle ardent pour la controverse théologique; un troisième, originaire du Wurtemberg, se passionna pour les idées mystiques de Jacob Bœhme, parcourut l'Allemagne et les Pays-Bas en prêchant dans toutes les villes, et devint le chef d'une secte exaltée. Il y a eu encore un Zimmermann, de Zurich, qui, après avoir longtemps occupé dans sa ville natale une modeste place d'instituteur, devint professeur de droit naturel, et écrivit en latin, sur toutes sortes de sujets, de nombreuses dissertations. Il y a eu un chevalier Zimmermann, de Livourne, qui, servant comme lieutenant dans les gardes suisses, composa plusieurs hymnes, et écrivit en vers allemands un Essai sur les principes d'une morale militaire. Il y a eu enfin un Zimmermann, simple teinturier du Palatinat, qui, possédé de la passion des voyages, s'enrôla comme matelot sur un des navires que Cook conduisait dans sa dernière expédition, et qui a écrit sur cette fatale exploration et sur la mort du célèbre navigateur anglais un petit livre où l'on trouve des détails généralement peu connus et curieux.
Le plus renommé de tous ces Zimmermann est celui dont nous voulons essayer de faire connaître le caractère et les œuvres: c'est Jean-Georges Zimmermann, auteur de deux ouvrages qui ont eu un succès européen: le Traité de la solitude et le Traité de l'orgueil des nations. Il naquit à Brugg, en 1728, d'une de ces familles patriciennes qui composèrent, dans la liberté des petits États helvétiques, une puissante et souvent très-arrogante oligarchie. Son père était sénateur. Sa mère était la fille de Pache de Morges, avocat au parlement de Paris. Zimmermann tient donc à la France par un des liens les plus étroits du cœur et par une des phases de son éducation. Dès son enfance, il apprit à lire, à parler le français, et ce qu'il y a de plus net, de plus vrai dans ses œuvres, nous pouvons, sans jactance nationale, l'attribuer aux premières impressions françaises qu'il dut recevoir de sa mère, et à celles qu'il éprouva plus tard en séjournant à Paris. Son père, qui était un homme fort instruit et fort éclairé, lui donna d'abord les meilleures leçons, et l'envoya, à l'âge de quatorze ans, terminer ses études à l'université de Berne. Après avoir, pendant cinq années, suivi avidement des cours de philosophie et de belles-lettres, l'âge étant venu pour lui d'entrer dans une carrière déterminée, il choisit la médecine, et les succès qu'il obtint dans la pratique de cette science prouvèrent assez qu'en prenant la résolution de s'y dévouer, il obéissait à un sage instinct. Le nom du célèbre Haller, son compatriote, retentissait dans toute l'Allemagne. Haller, après avoir étudié avec l'ardeur du génie la philosophie, les mathématiques, la botanique et l'anatomie; après avoir écrit un majestueux poëme sur les Alpes, Haller avait accepté une chaire de professeur d'histoire naturelle à l'université de Gœttingen, et Zimmermann voulut commencer ses études médicales sous la direction de ce grand maître. Le professeur comprit de prime abord la distinction d'esprit de l'élève, et l'élève voua au professeur un culte affectueux, dont on retrouve la touchante expression à maint endroit du Traité sur la solitude. Entré à l'université de Gœttingen en 1747, Zimmermann en sortit en 1751, avec le grade de docteur. Tout en consacrant la plus grande partie de son temps à l'instruction spéciale qui était son but, il lisait et relisait sans cesse les poëtes de l'antiquité, et étudiait avec amour la littérature française et anglaise. C'est ainsi qu'il acquit une érudition philosophique, poétique, qui est une des qualités distinctives de ses œuvres. De Gœttingen, il s'en alla faire un sérieux et fructueux voyage en Hollande, en France, et retourna à Berne, où il devait retrouver Haller, à qui une santé délabrée par les travaux de la science ne permettait pas de continuer plus longtemps les pénibles fonctions du professorat. Zimmermann commença, à Berne, sa carrière littéraire par quelques articles insérés dans le Journal helvétique. Il épousa une jeune veuve, parente de son maître, et peu de temps après son mariage, la place de médecin de Brugg étant devenue vacante, le jeune docteur la demanda, l'obtint, et retourna avec un titre officiel dans sa ville natale.
Ici commence pour lui une de ces existences toutes pleines de nobles aspirations et d'amères inquiétudes, une de ces existences qui présentent à l'œil attentif du physiologiste une série d'observations compliquées et une large source d'enseignements utiles.
Dès sa première jeunesse, il avait ressenti le charme de cette nature des bois et des montagnes, qui donne à l'esprit des habitudes rêveuses. L'étude des poëtes détermina en lui un penchant prononcé à la mélancolie, et lorsqu'il revint, après dix ans d'absence, dans sa cité natale, il y fut, dès son arrivée, fortement saisi par les tendres impressions de son enfance, par le vif sentiment d'une contrée toute poétique, et par l'aspect glacial d'une société vulgaire. Il rentrait là avec une rare variété de connaissances, après avoir recueilli les plus hautes leçons de la science, visité les écoles les plus célèbres, et suivi avec amour l'immense mouvement intellectuel de l'Allemagne, de la France, de l'Angleterre. Il se trouvait, avec sa supériorité, enlacé, enchaîné dans un cercle de petits bourgeois, où personne ne pouvait le comprendre, où son savoir et ses idées élevées devaient à tout instant choquer quelque préjugé héréditaire, quelque banale coutume, où le titre de savant n'inspirait aux uns qu'un stupide dédain, et à d'autres une jalouse défiance. Kotzebue et Picard nous ont dépeint, dans deux comédies spirituelles, les mesquines passions, les rivalités inquiètes, les ridicules des petites villes, et ces comédies n'ont eu tant de succès que parce qu'elles représentent malheureusement un état de choses trop vrai, et reconnu de tout le monde. Zimmermann a, dans ses livres, ajouté plusieurs traits à l'œuvre du poëte allemand et du poëte français; mais le tableau qu'il trace des misères intellectuelles d'une petite ville, si comique qu'il soit au fond, ne peut faire rire le lecteur, car on y reconnaît l'empreinte d'une âme qui a douloureusement souffert. C'est, sous la forme d'une esquisse satirique, une plaintive élégie, un accent profond de tristesse.
L'une des plus pénibles situations que l'on puisse imaginer dans ce monde est celle qui condamne un homme à vivre dans une sphère qui n'est pas la sienne, à remplir chaque jour des obligations factices pour lesquelles il ne ressent qu'un insurmontable mépris, à se voir enfin surpris dans sa force et son ardeur, et enveloppé, comme Gulliver, du réseau des Lilliputiens. En d'autres termes, là où il n'y a pas pour les hommes d'un esprit distingué, sympathie de cœur, libre élan de la pensée, attraction et confiance, il y a froissement, et si ce froissement se renouvelle chaque jour, à chaque heure, il est facile d'en comprendre les désastreuses conséquences.
Zimmermann en était là. Après avoir reconnu, comme un voyageur sagace, la froide aridité de la route qu'il était appelé à parcourir, il essaya de trouver dans l'étude une consolation aux souffrances morales qui le menaçaient. Il se remit à lire ses auteurs favoris, et il composa dans la retraite plusieurs ouvrages qui lui firent promptement une assez grande réputation. Quelquefois aussi il s'échappait de la bourgade où il se sentait si souvent humilié, oppressé, et il s'en allait à travers les campagnes respirer, avec la gaieté d'un enfant, l'air libre, le parfum des prairies, et contempler avec l'enthousiasme d'un poëte les vastes sommités des montagnes et la merveilleuse splendeur des Alpes. Dans une des plus belles pages de son livre sur la solitude, il a dépeint en termes touchants les sensations qu'il éprouvait dans ses promenades solitaires. Il raconte qu'il allait s'asseoir sur une colline d'où ses regards et ses rêves planaient sur un immense paysage: d'un côté, le riant vallon arrosé par les flots écumeux de l'Aar et les ondes plus paisibles de la Reuss et de la Limat; de l'autre, les mélancoliques coteaux parsemés de ruines, les vieux murs des châteaux de Habsbourg et d'Altenbourg; çà et là, des bois aux teintes variées, des vignes couvrant les collines de leur feuillage dentelé, et à l'horizon, la magnifique chaîne des Alpes, les neiges éternelles, tantôt blanches et pures comme l'argent, tantôt voilées par un nuage sombre, et tantôt étincelantes aux rayons du soleil, comme des couronnes d'or et des colliers de diamants. Quand le pauvre rêveur avait lentement savouré la magique beauté de toutes ces scènes si douces et si grandioses; quand il avait senti le charme de la nature pénétrer comme un baume vivifiant dans les plaies de son âme, il reportait ses regards vers la monotone cité où il allait passer la meilleure partie de ses jours; dans la salutaire émotion qui le dominait alors, il se reprochait de n'avoir pas eu plus de patience avec ses concitoyens, et quand je rentrais, dit-il, dans l'enceinte de la ville, avec la joie intérieure que je venais d'éprouver, je tendais amicalement la main à chacun de mes voisins, et je saluais respectueusement monsieur le bourgmestre.
Mais cette condescendance ne durait pas plus longtemps que le sentiment du bien-être moral qui dilatait son âme. Bientôt Zimmermann se retrouvait, comme un oiseau captif, à l'étroit dans sa cage sombre, et cette aspiration vers une existence plus large et plus libre, et ce manteau de plomb qui pesait sur sa destinée lui causaient une souffrance mortelle. Ah! combien d'hommes dont le nom est cité avec honneur, dont le sort semble paisible et assuré, dont on envie peut-être la position calme et attrayante en apparence, et qui succombent intérieurement dans ce rude conflit d'un rêve idéal et d'une impérieuse réalité! Un jour arrive pourtant où le regard le moins clairvoyant remarque qu'ils languissent, qu'ils s'affaissent; on se demande alors d'où leur vient ce subit abattement, et l'on ne sait pas que celui dont le visage pâle, l'œil éteint révèlent à tout le monde une si profonde souffrance a épuisé ses forces dans cette lutte incessante contre deux puissances fatales qui le dominaient de côté et d'autre et ne lui laissaient ni trêve ni repos.
Zimmermann passa quatorze années dans cette douloureuse agitation, sur ce champ de bataille où il faut immoler tant de chères pensées et tant de pieuses affections. La mélancolique rêverie, à laquelle il s'abandonnait dès sa jeunesse, prit de jour en jour un plus grand ascendant sur lui. Il s'éloigna des sociétés que sa position lui faisait un devoir de fréquenter, et se jeta avec une sorte de désespoir dans une austère retraite; et plus il s'abandonnait à cette prédilection, plus l'image du monde s'assombrissait à ses yeux.
Cependant ses œuvres avaient eu du retentissement parmi les hommes les plus éclairés. On le citait en Suisse et en Allemagne comme un savant médecin et comme un remarquable écrivain. Une épidémie ayant éclaté en Suisse, il la traita avec une rare habileté, et publia sur cette maladie un livre qui obtint un grand succès dans les facultés médicales.
Trois ans après, on lui offrit la place de premier médecin du roi d'Angleterre à Hanovre, et il l'accepta. A peine arrivé dans cette ville, il regrettait, par une de ces tristes bizarreries de la nature humaine, la morne cité où il avait tant souffert, et qu'il avait tant de fois maudite au fond de son cœur. Bientôt il eut le malheur de perdre sa femme, à laquelle il avait voué la plus tendre affection, puis il vit s'éteindre sous ses yeux, dans une invincible consomption, sa fille, qu'il adorait, et dont il a parlé dans son livre avec un profond attendrissement. Il ne lui restait qu'un fils, dernier espoir de son nom, dernier objet de ses vœux et de ses sollicitudes. Le ciel ne lui accorda pas la joie de le conserver. Ce fils mourut tout jeune, dans l'égarement de la raison, soit par un excès de travail qui avait anéanti ses forces, soit par l'effet d'un vice organique.
A cinquante-deux ans, le malheureux Zimmermann, dépouillé, par ces trois catastrophes, de tout ce qui pouvait encore faire vibrer doucement quelques cordes dans son cœur, essaya de se rattacher aux pures joies de la vie en se mariant de nouveau. Il épousa la fille d'un de ses collègues, et ni ce mariage, qui, malgré la grande disproportion d'âge existant entre lui et sa jeune femme[2], ne lui causa jamais aucun pénible sentiment de jalousie, ni l'honorable position dont il jouissait, ni les témoignages de distinction qu'il recevait de toutes parts, ne purent subjuguer dans son esprit cette mélancolie invétérée qui peu à peu prenait tous les caractères d'une noire misanthropie.
Pour comble de malheur, il se lança dans une polémique ardente, passionnée, où il attaquait un grand nombre de savants d'Allemagne. C'était à l'époque où les premiers symptômes de la révolution française jetaient la surprise et la terreur dans le monde entier. Zimmermann, qui avait tant de fois proclamé dans ses ouvrages les principes de liberté, fut effrayé de cette liberté si violente et si impétueuse. Il accusa toute une secte de philosophes allemands, qu'il appelait les illuminés, d'avoir propagé les idées les plus subversives. Dans son alarme, il en appelait aux rois, aux princes des États germaniques, et les conjurait d'user de tout leur pouvoir pour réprimer les excès d'une prétendue philosophie qui menaçait d'anéantir la religion et de bouleverser les empires. Plusieurs personnages considérables l'appuyèrent dans cette lutte où il s'était jeté si hardiment, et l'empereur Léopold II accueillit ses écrits avec une faveur marquée; mais, bientôt après, ce souverain mourut, et Zimmermann, privé de cette puissante protection, resta en butte aux récriminations, à la colère d'un parti fanatique et implacable.
Cette dernière lutte acheva d'accabler dans sa constante mélancolie le pauvre Zimmermann. Il tomba dans un état de fièvre misanthropique, où il voyait se dresser devant lui les fantômes les plus hideux, où il se sentait à tout instant saisi par des terreurs imaginaires qui le faisaient trembler. «Je cours risque, écrivait-il en 1794 à son ami Tissot, d'être obligé de fuir bientôt comme un pauvre émigré, d'abandonner ma maison, avec la chère compagne de ma vie, sans savoir où reposer ma tête, sans trouver un lit pour y rendre le dernier soupir.»
Il était à cette époque dans un tel état de langueur qu'il avait besoin de recourir aux plus fortes potions de laudanum pour obtenir un peu de sommeil. Il essayait cependant encore d'accomplir ses devoirs de médecin; on le conduisait en voiture chez ses malades, mais il arrivait près d'eux tellement affaibli, que parfois, en s'asseyant à une table pour écrire une ordonnance, il s'évanouissait. Un voyage dans le Holstein, qu'on lui prescrivit comme un moyen de distraction, ne lui procura qu'un faible soulagement. De retour à Hanovre, il tomba dans un marasme où toutes ses facultés s'éteignirent; il se voyait, dans son délire, réduit à la dernière mendicité, condamné à mourir de faim, et ce sage philosophe, qui a exprimé dans ses livres tant de nobles pensées, qui a parlé en termes si touchants de la paix de l'âme, des charmes de la solitude, des salutaires effets du travail; cet homme dont les bienfaisants écrits ont ramené le calme et porté la consolation dans tant de cœurs inquiets et affligés, mourut sans consolation. Étrange et funeste exemple de ces égarements de l'imagination dont il avait si souvent et si dignement dépeint les dangers! Sa mort est comme une dernière page à ajouter à celles qu'il a écrites, un dernier et douloureux enseignement à joindre aux leçons de morale qu'il réunissait avec une intelligence si belle et dans un but si louable.
Zimmermann se rendit aussi célèbre par son expérience médicale que par ses écrits philosophiques. En 1785, Frédéric le Grand, frappé de la maladie dont il devait mourir, l'appela à Sans-Souci, pour avoir ses conseils. En 1789, il reçut l'ordre de se rendre à Londres, pour assister le roi d'Angleterre, qui était aussi très-souffrant; mais cette fois il n'accomplit pas en entier sa mission, car il apprit à la Haye que l'auguste malade était hors de danger. Il a écrit sur la médecine plusieurs ouvrages qui ont été dans le temps fort appréciés des hommes de l'art, et que l'on a traduits en français. Ne pouvant le juger à ce point de vue spécial, nous essaierons seulement de faire connaître ses œuvres de morale, c'est-à-dire son Traité de l'orgueil national et l'Essai sur la solitude. Nous ne parlons pas de deux autres ouvrages sur Frédéric le Grand, qui ne renferment que des réflexions de circonstance, des faits connus aujourd'hui de tout le monde, et des anecdotes qui échappent à l'analyse.
Le Traité de l'orgueil national mérite d'être classé parmi les bons écrits des moralistes modernes. On n'y trouvera ni la mâle et noble concision de Vauvenargues. ni l'intelligente sobriété de la Bruyère, ni la sévérité d'axiomes de la Rochefoucault, mais une teinte douce, unie à une grave pensée, et un ton humoristique soutenu par de nombreuses et piquantes citations.
L'auteur part de ce principe que tous les hommes sont dominés par l'orgueil, enfant de l'amour-propre, amour-propre de naissance, de talent, de fortune, qui se manifeste à tous les âges, et se retrouve dans toutes les conditions. «Est-il bien vrai, demandait, à Londres, un maître à danser français, que M. Harley ait été fait comte d'Oxford et grand trésorier d'Angleterre?—Oui, lui répondit-on.—Je ne conçois pas ce que la reine trouve de merveilleux dans ce Harley. J'ai perdu deux ans avec lui sans pouvoir lui apprendre à danser.»
L'amour-propre, dit Zimmermann, donne à l'homme une fausse idée de sa valeur, et corrompt ses idées sur le mérite des choses. L'oisif se raille de l'homme d'étude; le joueur regarde comme un profond ignorant celui qui ne connaît pas les cartes; le bourgmestre, gonflé de sa vaine importance, demande, avec une orgueilleuse satisfaction de sa propre personne, à quoi peut servir le pauvre être qui a le temps de faire un livre. Même fatuité parmi les savants, et même injustice à l'égard de leurs émules. Le naturaliste affecte un sublime dédain pour les opinions du médecin; le physicien, qui met sa gloire à électriser une bouteille, ne comprend pas que le monde puisse s'amuser à lire de fades discours sur la paix et sur la guerre; l'auteur d'un in-folio méprise celui qui n'écrit qu'un in-douze; le mathématicien méprise tout. On demandait un jour ce que c'était qu'un métaphysicien. «C'est un homme qui ne sait rien, répondit un mathématicien.»
Il en est des nations entières comme des individus dont elles se composent. Chaque peuple s'attribue quelque qualité qu'il refuse à ses voisins. Chaque village, chaque ville, chaque province a son orgueil particulier, et chaque citoyen reçoit, comme par reflet, une partie de l'orgueil général. Dans quelques cités républicaines de la Suisse, on ne regarde que comme de pauvres gens, bien peu favorisés de Dieu, les étrangers. Un jour, on disait à un marchand d'une de ces cités qu'un prince d'Allemagne était amoureux de sa fille.—«Qu'il y vienne! répondit-il fièrement; pense-t-on que je voudrais donner ma fille à un homme qui n'est pas citoyen?»
La même supériorité dédaigneuse que les hommes affectent l'un à l'égard de l'autre, on la retrouve dans l'esprit vaniteux des différentes nations. Le Groënlandais n'a qu'une estime très-modérée pour le Danois; le Kalmouk se croit bien préférable au Russe; le nègre, dépourvu de toute espèce d'instruction, est extrêmement vain. La plupart des peuples ressemblent en ce point à cet Espagnol qui disait que c'était un grand bonheur que le diable, en essayant de tenter Jésus-Christ par l'aspect de toutes les contrées qu'il lui montrait, ne se fût pas avisé de lui faire voir l'Espagne, car assurément le Fils de Dieu n'aurait pu résister à la tentation.
Les fabulistes indiens racontent qu'il existe une contrée dont tous les habitants sont bossus. Un jeune homme beau et bien fait y arrivant un jour fut à l'instant entouré d'une multitude de gens qui, en le regardant, éclataient de rire. L'un d'eux, touché pourtant de l'embarras de l'étranger, prit la parole et leur dit: «Arrêtez, mes amis; n'insultez pas à l'infirmité de ce malheureux. Si le ciel nous a faits beaux, s'il a orné notre corps de cette bosse majestueuse, allons au temple lui rendre grâces de ce bienfait.»
Zimmermann passe tour à tour en revue les diverses prétentions sur lesquelles chaque peuple appuie ses idées de supériorité et ses raisons de dédain à l'égard des autres. Celui-ci vante sa lointaine origine, perdue dans la nuit des temps; cet autre, sa religion, ou sa constitution politique, ou sa bravoure. Les Égyptiens se regardaient comme les plus anciens habitants de la terre; les Arcadiens ne voulaient pas croire à l'astrologie, parce qu'ils prétendaient être nés avant la lune. Les Japonais se croient issus directement des dieux. La première de leurs divinités établit sa demeure au Japon, qu'elle avait créé avant le reste de la terre. Avec ses six descendants, qui gouvernèrent le pays pendant une longue suite de siècles qu'il est impossible d'énumérer, elle composa la première dynastie des esprits célestes; les trois premiers dieux n'avaient point de femmes, ils engendraient par eux-mêmes, et donnaient le jour à ceux qu'ils avaient conçus. Les autres, associés chacun à une femme, se reproduisirent cependant d'une façon incompréhensible. Puis il en vint un qui apprit de l'oiseau Isiatadakki une autre manière d'engendrer, et son union avec les femmes fit perdre la nature divine à ses descendants. Les peuples de l'Indoustan font remonter, au dire de Bernier, l'origine de leur langue sanscrite à des milliers d'années; les habitants du Paraguay disent que la lune est leur mère. Quand elle s'éclipse, ils sortent à la hâte de leurs cabanes, poussent des hurlements affreux, et lancent des flèches en l'air pour épouvanter le chien qui veut la manger.
Le docte auteur de ce livre se trompe pourtant, lorsqu'il ajoute à ces exemples de crédulité populaire à une antiquité fabuleuse, l'exemple de la Suède. C'est Rudbeck seul qui, dans son Atlantica, a conté des fables merveilleuses continuées par quelques-uns de ses adeptes, mais rejetées par le peuple suédois, qui pourtant s'attribue aussi une assez belle et pompeuse origine.
Dans le chapitre sur la religion, Zimmermann exprime ces idées philosophiques du XVIIIe siècle, qui se résumaient en un agréable déisme. «Les hommes, dit-il, ne devraient pas se damner si légèrement. Nous paraîtrons au tribunal d'un Dieu d'amour qui jugera la fidélité et la sincérité de notre conduite. Si l'on ne prend pas le chemin le plus court et le plus aisé, on ne laisse pas d'arriver au but, quand on croit à la nécessité d'une vie pure et vertueuse, et aux promesses de la religion.» Les Turcs sont convaincus que le patriarche Abraham était un vrai musulman. L'Arabe, persuadé de l'infaillibité de son calife, rit de la sotte crédulité du Tartare, qui croit son lama immortel. Une plume d'oiseau, une corne, une coquille, une racine consacrée par quelques mots mystérieux, sont pour les nègres un grave objet d'adoration. Les habitants des montagnes de Bata sont persuadés que tout homme qui mange avant sa mort un coucou rôti est saint, et se moquent de l'Indien, qui croit à la puissante influence de la vache conduite près du lit d'un malade. Les Japonais rendent à leur Daïri des honneurs divins. La terre n'est pas digne de le porter. Le soleil ne mérite pas de luire sur sa tête. On a tant de respect pour la sainteté de sa chevelure, de sa barbe et de ses ongles, qu'on n'ose les lui couper que pendant son sommeil, parce qu'alors le service qu'on lui rend est regardé comme un larcin qui ne peut le souiller. Autrefois, il était obligé de s'asseoir sur un trône pendant quelques heures de la matinée, et de se tenir dans le plus complet état d'immobilité, car on croit que le feu, la guerre et les autres fléaux désoleraient les provinces de l'empire, s'il soulevait seulement les paupières.
Le plus sot orgueil est celui qui naît de l'ignorance. Les Chinois nous en donnent un étonnant exemple. Enfermés dans l'enceinte de leur immense muraille, absorbés dans l'étude de leurs propres lois et de leur propre langue, les lettrés chinois, les mandarins, ne regardent les autres contrées que comme de misérables pays indignes de correspondre avec le leur. Ils se sont fait une géographie d'une nature curieuse. Pour eux, la terre est un grand carré dont la Chine occupe au centre la plus large, la plus belle partie. Les autres empires ne sont que de pauvres régions, jetées çà et là, comme de petites îles créées par hasard. Leur patrie s'appelle Chou-Koui, royaume du Milieu, et Lien Hia, c'est-à-dire royaume qui renferme tout ce qui est sous le ciel. Quant à ces malheureuses îles, que Dieu a dispersées d'une main dédaigneuse autour du Céleste Empire, l'une est, disent-ils, habitée par des nains qui vivent entassés les uns sur les autres, comme les grains d'une grappe, de peur d'être enlevés par les aigles et les vautours; dans une autre, les habitants ont un trou dans la poitrine, on leur met un bâton dans ce trou pour les transporter en différents cantons. Le reste à l'avenant.
Depuis les récentes guerres de la Chine avec l'Angleterre, il est probable que les Chinois ont modifié leurs idées cosmographiques, et ils pourraient bien envisager aujourd'hui cette île britannique, qui leur impose si durement ses lois oppressives, comme un pays assez formidable; cependant, un de nos fonctionnaires, arrivé tout récemment de Macao, nous disait, il y a quelques jours, que le Portugal, avec lequel ils ont eu de fréquentes relations, passait à leurs yeux pour la plus puissante et la plus large contrée du globe, après la leur.
Après avoir ainsi retracé toutes les fausses idées de suprématie qui dominent les différents peuples, soit par un sentiment exagéré de leur propre valeur, soit par un injuste dédain à l'égard des autres peuples, dont ils ne connaissent pas, ou dont ils affectent de ne pas connaître le mérite particulier, le philosophe bernois se plaît à développer tous les sentiments d'orgueil légitime qu'une contrée peut avoir, et qu'elle doit prendre à tâche de conserver: souvenirs d'une gloire nationale, tentatives généreuses, actions d'éclat sur le champ de bataille, conquêtes scientifiques et littéraires. Il engage les peuples à se rappeler sans cesse la sagesse de leurs aïeux, les grandes pages de leur histoire, afin de se fortifier par là contre les adversités présentes, de s'affermir dans une ardente pensée d'étude, d'amélioration sociale, de patriotisme, et de rendre leur avenir digne de leur passé.
Ce livre présente, comme on le voit, les deux faces complètes d'une immense question: critique sévère d'un grave et dangereux défaut, image brillante d'une qualité populaire qui doit avoir la puissance d'une vertu. On lit dans le privilége qui fut accordé, en 1768, à la traduction en français de ce traité de Zimmermann, le passage suivant: «J'ai jugé cet ouvrage d'autant plus digne de l'impression, que l'auteur y montre beaucoup de justesse et de solidité de raisonnement.» Par cette solidité de raisonnement, Zimmermann en était venu à prédire les tempêtes qui devaient bouleverser la France et agiter toute l'Europe. «Nous touchons, dit-il dans ce même livre sur l'orgueil national, à une grande révolution dans ce siècle, où la lumière commence à jaillir une seconde fois des ténèbres. On remarque une sorte de nouvelle résurrection en Europe. Les nuages de l'erreur et de la crainte se dissipent. Fatigué d'un long esclavage, on brise les chaînes des anciens préjugés pour réclamer les droits de la raison et de la liberté. La lumière et l'esprit philosophique répandus de toutes parts, les vices qu'ils font apercevoir, les assauts qu'on livre aux fausses croyances du temps, annoncent, dans les opinions, une hardiesse qui dégénérera en une audace criminelle, qui causera aux uns la perte de leur liberté, à d'autres celle de leur fortune, qui fera abattre des têtes, et substituera malheureusement les sophismes de l'erreur à la saine logique.» Une quarantaine d'années plus tard, la prédiction sinistre de Zimmermann n'était que trop bien vérifiée. Le philosophe avait acquis, par ses sages réflexions, le don de prophétie que les anciens accordaient à l'intuition du poëte.
Le Traité de la solitude date de la jeunesse de Zimmermann. Ce n'était d'abord qu'une dissertation très-restreinte, qu'il composa dans sa petite ville de Brugg, en 1766. Trente ans après, il reprit ce premier travail et en fit quatre gros volumes[3]. Peu de livres allemands ont obtenu en Europe un succès plus populaire que celui-ci. Il a été traduit dans toutes les langues, et reproduit en France plusieurs fois; mais personne, que je sache, ne s'est avisé de le traduire en entier, car c'est une œuvre qui joint, à de remarquables qualités de pensée et de style, tous les lourds défauts qu'on ne remarque que trop souvent dans les productions de la littérature allemande. Il y a là des longueurs fastidieuses, des dissertations infinies qui ne touchent que par un faible côté au sujet que l'auteur a pris à tâche de traiter, des observations répétées jusqu'à la satiété, parfois même, à quelques centaines de pages, des contradictions manifestes. Il semble que Zimmermann, en composant ce livre, se soit laissé aller tout simplement au plaisir d'écrire les réflexions qui lui venaient à l'esprit dans certains moments de retraite et de silence, sans s'apercevoir que quelques semaines, quelques jours peut-être auparavant, il avait déjà dit les mêmes choses, à peu près dans les mêmes termes, ou que, selon une influence accidentelle, il démentait précisément l'opinion qu'il avait exprimée dans une autre disposition d'esprit. Notons encore, en signalant les parties défectueuses de ce livre, que Zimmermann, subjugué par les maximes philosophiques de son temps, se lance à tout propos dans une ardente polémique contre les cloîtres et contre toutes ces vives croyances décorées, par le XVIIIe siècle, du nom de fanatisme. Notons encore qu'en puisant une grande part de ses idées dans le cercle fort restreint où sa vie était enfermée, dans des incidents passagers, il donne par là même fréquemment à son œuvre une couleur trop locale, trop éphémère, et atténue d'autant le caractère de généralité qu'elle devrait avoir.
Les Anglais ont fait des quatre volumes diffus de Zimmermann un joli volume qui figure honorablement dans la collection des British Classics de Walker. Mercier, qui le premier fit connaître cet ouvrage en France, M. Jourdan, à qui nous en devons une traduction qui annonce une parfaite connaissance de la langue allemande, et quelques autres traducteurs ont considérablement abrégé cet ouvrage, et nous croyons qu'il doit être plus abrégé encore.
Il en est de beaucoup de livres allemands comme de ce fruit du cocotier dont le suc est caché sous un épais tissu de membranes filandreuses, et celui-ci est assurément l'un de ceux où l'on trouve le plus de séve et de saveur quand une fois on l'a dégagé des pages oiseuses, des répétitions monotones, des digressions superflues qui en dérobent à tout instant les qualités essentielles.
Zimmermann a écrit ce livre avec une tendre mélancolie et un sage esprit d'observation. Il est l'apôtre fervent de la solitude; mais il n'en représente les avantages qu'après en avoir d'abord signalé les inconvénients. «L'homme est né, dit-il, pour vivre en société; il a des devoirs à remplir dans le monde, devoirs de citoyen, de famille, de relations affectueuses. Il ne doit pas briser la chaîne de ces devoirs pour se retrancher dans la retraite avec un froid égoïsme ou une sauvage misanthropie. Si la solitude calme et apaise les passions les plus fougueuses, il est possible aussi qu'elle les entretienne et leur donne un essor plus impétueux. Il faut, pour en goûter la salutaire influence, y porter des pensées de travail, des idées de raison. Rien de meilleur, en certains moments de la vie, qu'une solitude sage et dignement occupée; rien de plus dangereux qu'une solitude où l'on ne porte que de mauvais penchants, qu'on ne cherche point à corriger, et des habitudes de désœuvrement.»
Après avoir fait ses réserves de morale et de philosophie, l'auteur développe avec un charmant abandon le côté le plus attrayant de son idée favorite, les avantages de la solitude pour l'esprit, pour l'imagination, pour le cœur. Tantôt il dépeint avec un enthousiasme poétique les grandes scènes de la nature qui doivent attirer nos regards et charmer notre pensée, les douces joies de la vie paisible et solitaire; tantôt il évoque tous les souvenirs de ses études et cite l'exemple des hommes les plus célèbres qui ont trouvé dans la retraite un repos et une satisfaction intérieurs qu'ils avaient vainement cherchés dans un tumulte splendide; tantôt enfin, il prend l'accent pénétré d'un père qui parle à ses enfants, d'un maître qui donne une amicale leçon à ses élèves, il enseigne à ses lecteurs l'amour de la solitude, les modestes vertus, les pieux désirs qu'ils doivent y porter, et leur fait un tableau touchant du bonheur qu'ils y goûteront.
Il tombe souvent dans d'injustes exagérations quand il décrit les vices, les périls et les ennuis du monde. On voit que cette image, sur laquelle il revient sans cesse, a été tracée avec une amère pensée, d'après cette société des petites villes, où il éprouva tant de vives souffrances, cette société mesquine, jalouse, qui n'est occupée que de sa sotte importance et de ses misérables rivalités. Mais il n'est personne qui, tout en s'honorant de fréquenter un monde plus élevé que celui dont le pauvre Zimmermann fut presque toujours entouré, qui, tout en recherchant avec empressement les entretiens, le mouvement des salons, n'éprouve aussi mainte fois ce vide douloureux de l'âme, dépeint en termes saisissants dans ce livre sur la solitude, et n'aspire avec une triste ardeur au silence, à la liberté de la retraite. Il n'est personne aussi qui, dans les jours d'adversité, dans les heures de deuil, n'ait compris, comme Zimmermann, que les relations du monde, même du monde le plus noble, le plus choisi, ne brisent point l'aiguillon de la souffrance, et qu'il faut chercher dans la solitude la plante qui guérit les blessures du cœur.
Toutes ces vérités ne sont, sans doute, pas neuves; mais le sage philosophe a su leur donner un nouvel attrait par la vive conviction avec laquelle il les exprime, par les exemples qu'il y joint et les réflexions personnelles qui en sont le développement.
Quand cet ouvrage parut, Catherine II envoya à l'auteur une bague en diamants, une médaille d'or à son effigie, avec un billet écrit de sa main: «A M. Zimmermann, pour le remercier des excellentes recettes qu'il a données à l'humanité dans son livre sur la solitude.»
La puissante impératrice de Russie n'a été, dans cette démonstration, que le splendide interprète des sentiments de tous ceux qui liront ce livre, non point comme on lit un roman, en courant d'une page à l'autre, mais avec une pensée sérieuse et réfléchie. Pour les natures tendres et mélancoliques, c'est une œuvre d'un parfum exquis, pour les gens du monde un utile conseil, pour les hommes d'étude un salutaire encouragement. On aimera à l'avoir près de soi dans ses moments de retraite, et l'on y reviendra surtout dans ses jours de douleur comme on revient à une douce et affectueuse parole.
X. MARMIER.
XXVIII
LA SOLITUDE
RÉFLEXIONS PRÉLIMINAIRES
Table des matières
Dans cette vie inquiète, au milieu de la contrainte des devoirs et des affaires, dans les chaînes du monde, au déclin de mon existence, je veux me rappeler l'ombre de mes joies évanouies, l'ombre des jours de ma jeunesse, où je trouvais mon bonheur dans la solitude, où je n'entrevoyais pas de refuge plus doux que celui des cloîtres, des cellules bâties sur les montagnes, où je m'élançais avec ardeur dans les profondeurs des forêts, dans les ruines des vieux châteaux, et où je n'avais pas de plaisir plus vif que de m'entretenir avec les morts.
Je veux méditer sur une idée importante pour l'homme, sur les dangers et les consolations de la solitude, sur les avantages qu'elle procure, avantages que les peuples les plus célèbres ont reconnus de tout temps, mais qui n'ont peut-être jamais été assez discernés. Je veux réfléchir au secours puissant qu'elle nous offre quand le chagrin dessèche notre cœur, quand la maladie nous énerve, quand le fardeau des jours pèse sur nous, quand nous éprouvons des douleurs que notre âme ne peut supporter.
Ah! je renonce volontiers au monde et à ses distractions, à tout ce que l'on appelle les joies de la vie, pourvu que je puisse avoir quelques heures de loisir et de repos, pourvu que, seul et libre, je puisse dire sur la solitude quelques vérités utiles qui occupent un instant l'homme du monde, et émeuvent les gens de bien.
La solitude est une situation où l'âme s'abandonne à ses propres réflexions: nous jouissons de la solitude, soit lorsque nous prenons plaisir à nous séparer du tumulte humain, soit lorsque nous détournons notre pensée de ce qui nous entoure.
Chacun se livre alors à ses méditations, selon sa nature d'esprit, son développement d'intelligence et ses vues particulières. Regardez les bergers assis à l'écart. L'un d'eux chantera quelque chanson; un autre se cisèlera un vase; un troisième observera la nature; un quatrième fera de la philosophie; un cinquième rêvera; et s'il se trouvait là, sous l'ombre des arbres, au bord du ruisseau paisible, une belle jeune fille, chacun d'eux peut-être serait amoureux. Mais dans la triste absence de tout ce dont le cœur a besoin, lorsqu'on se trouve seul à regret, on n'a d'autres ressources que de s'occuper, comme on peut, de ses propres idées. Chaque homme obéit alors à une impression particulière. Celui-ci recherche le chant du rossignol; cet autre ne veut entendre que le cri du hibou. Il en est à qui l'obligation de rendre des visites inspire un profond dégoût, et l'ennui les retient dans leur demeure.
Le pauvre cœur s'attache à ce qui lui procure plus de satisfaction que ne lui en offre sa situation. Dans le couvent de Sainte-Magdeleine, à Hildesheim, je trouvai un jour toute une volière pleine de canaris, qui récréaient la cellule d'une religieuse. Un gentilhomme du Brabant a passé vingt-cinq ans en parfaite santé dans l'enceinte de sa demeure. Son bonheur consistait à former une collection de tableaux et de gravures, et il ne sortait point de sa maison, parce qu'il craignait l'impression de l'air, et parce qu'il avait pour les femmes l'antipathie que certaines personnes éprouvent pour les souris.
Ceux qui sont condamnés à la prison recherchent également, dans leur solitude forcée, tout ce qui peut les distraire. Le philosophe genevois Michel Ducret, enfermé dans une forteresse du canton de Berne, s'occupait à mesurer la hauteur des Alpes; le baron Trenck ne songeait, dans la citadelle de Magdebourg, qu'au moyen de s'évader, et le général Walrave passait son temps à élever des poules.
On peut signaler toutes ces particularités dans un livre sur la solitude, sans pénétrer très-avant dans la question principale. J'ai cherché à ne point perdre de vue le but que je m'étais proposé, quoique parfois je paraisse m'en écarter, et j'espère pouvoir démontrer, par une assez longue série d'observations, le caractère de la solitude, son action, ses dangers et son heureuse influence. Par solitude, je n'entends point une scission complète du monde ou une vie d'ermite. On peut trouver la solitude dans une ville comme dans un cloître, dans le cabinet d'étude d'un savant, dans l'éloignement temporaire de la foule. On peut être seul au milieu d'une réunion nombreuse. Une femme allemande, imbue des préjugés de la vieille aristocratie, sera seule dans une société où nulle autre femme n'aura, comme elle, l'honneur de compter seize quartiers. Un penseur est souvent seul à la table des grands. Plaçons-nous, dans une assemblée, en dehors de ce qui nous entoure, recueillons-nous en nous-mêmes, nous voilà aussi seuls qu'un moine peut l'être dans sa cellule, ou un ermite dans sa grotte. On peut être seul dans sa maison, au milieu du mouvement le plus bruyant, comme dans le morne silence d'une petite ville, à Londres et à Paris, comme dans le désert d'une Thébaïde.
Un livre sur les résultats de la solitude est un document de plus à ajouter à toutes les recherches qui ont été faites pour assurer le bonheur de l'homme. Moins l'homme a de besoins, plus il s'efforce de découvrir en lui de nouvelles sources de jouissances. Plus il a de facilité à se séparer des autres hommes, plus il est certain de trouver la véritable félicité. Tous les amusements du grand monde ne me semblent point dignes de l'envie dont on les honore. Mais il faut dire aussi que ces systèmes tant vantés de retraite absolue ne sont pour la plupart que des rêves irréalisables. S'il est beau et noble de se rendre indépendant des autres hommes et de se retirer quelquefois à l'écart, il est bon aussi de se rapprocher de la communauté sociale et d'y apporter un esprit amical, car nous sommes, Dieu soit loué! appelés à vivre en société.
CHAPITRE I
DU PENCHANT A LA SOCIÉTÉ.
Table des matières
Il n'est pas bon que l'homme soit seul. Des besoins innombrables, un penchant naturel, inné, forment les liens de la société, et nous voyons par là que nous ne sommes pas faits uniquement pour la solitude. La société est le premier besoin de l'homme. Dieu lui-même a consacré le penchant à la vie sociale par ces paroles: «Il n'est pas bon que l'homme soit seul.» Puis il ajouta: «Je lui donnerai une compagne avec laquelle il vivra.» Dans le monde, on dénature le sens des paroles de Dieu, et l'on s'imagine que, pour que l'homme ne soit pas seul, il faut qu'il se montre chaque jour dans un cercle ou dans un salon. Le penchant à la vie domestique, aux relations intimes, est inné en nous. En le suivant, nous obéissons à notre propre nature. Mais dès que nous sentons s'éveiller le penchant qui nous entraîne vers les réunions du monde, nous devons être sur nos gardes. Le premier est indestructible aussi longtemps que l'homme reste fidèle à sa vocation. Le second est une œuvre d'oisiveté, un besoin factice, une habitude qui naît de l'ennui et de la curiosité.
Il y a dans les relations affectueuses une source indicible de bonheur. En exprimant nos sensations, en faisant avec un ami un sincère échange de nos idées et de nos conceptions, nous éprouvons une sorte de volupté, à laquelle l'ermite le plus indifférent ne reste pas indifférent. Je ne puis faire entendre mes plaintes aux rochers, ni raconter mes joies aux vents du soir. Mon âme soupire après une âme qu'elle aime comme une sœur; mon cœur cherche un cœur qui lui ressemble. Le ciel et la terre disparaissent près de la femme que nous aimons. Loin du monde et de ses liaisons, quel plaisir goûterions-nous dans la plupart de nos connaissances, de nos sentiments et de nos pensées? De même tout semble froid, morne, désert dans les réunions les plus brillantes, s'il ne s'y trouve pas un cœur attaché à nous par l'affection.
Mais si vous renoncez au tourbillon des plaisirs, on vous appelle misanthrope. Si, pour travailler à une œuvre importante que vous ne pouvez accomplir que dans le silence de la retraite, vous vous exemptez des visites monotones, on dit que vous êtes insociable. Si vous fuyez le monde, soit dans une de ces heures de découragement où tout se montre à l'esprit sous les couleurs les plus sombres, soit dans les regrets que vous cause un amour malheureux, dans ces regrets profonds où vous ne voyez plus rien qui vous attire, qui vous satisfasse, et personne qui vous comprenne, on dit que vous êtes un insensé. Cependant vous ne renonceriez point au monde, si vous y trouviez toujours un cœur qui répondît à votre cœur et non point quelques-unes de ces vaines poupées pareilles à celle dont une dame me parlait un jour. Elle était encore presque enfant, lorsque son tuteur lui donna une poupée des plus belles. Le lendemain il voulut voir quel effet avait produit son présent. La poupée était au feu. «Pourquoi, ma fille, dit le tuteur, as-tu anéanti ce que je t'avais donné?» La jeune fille lui dit en pleurant: «J'ai dit à cette poupée que je l'aimais, et elle ne m'a pas répondu.»
Bien des circonstances peuvent nous rendre ou nous faire paraître peu sociables; mais il faudrait être d'une nature vraiment sauvage pour détester tout le genre humain.
Les penchants les plus évidents et les plus secrets, les besoins les plus naturels et les plus incontestables nous portent à nous rapprocher de nos semblables. Nous cherchons avec empressement une personne aimante, avec laquelle nous puissions nous lier de plus en plus, qui nous écoute plus complaisamment que d'autres, et nous comprenne mieux, qui agisse sur nous et qui éprouve en même temps notre influence. Les circonstances ne permettent pas toujours de choisir nos relations selon notre goût, selon les mouvements de notre esprit et de notre cœur. Mais le besoin de nous épancher l'emporte sur toutes ces considérations, et plus d'une belle dame, dans son isolement, peut dire, comme cette cuisinière de Hanovre, à qui l'on reprochait d'avoir eu une quantité de fiancés, et qui répondit: «Il faut qu'une jeune fille ait un ami, ne fût-ce qu'un échalas.»
Plus d'une honnête personne ne peut marcher si l'on ne fait attention à sa marche; mais si vous observez ses pas, si vous la suivez dans ses actions, elle vous embrasse avec reconnaissance. Quelle puissance l'amour n'exerce-t-il pas sur une belle âme! Nous ne voulons pas seulement sentir notre existence en nous-mêmes, nous voulons la sentir dans les objets placés en dehors de nous.
Le germe de l'amour naît quelquefois des émotions d'une âme qui ne se rend pas nettement compte de ses penchants, mais qui éprouve vivement qu'il n'est pas bon d'être seul.
La bonté, la bienveillance, l'affection, le désir d'échanger ses pensées, de partager avec un autre être ses joies et ses souffrances, d'enchaîner son cœur à un autre cœur, de se sentir vivre en lui et de reconnaître qu'il vit en nous, voilà les émotions ravissantes, et si l'homme n'est pas doué par lui-même de cette force d'attraction, s'il n'attire pas les autres à lui, il est du moins attiré par les autres.
Il existe cependant un penchant factice pour la société qui souvent rend l'homme incapable de vivre avec lui-même. Ne trouvant plus aucune satisfaction dans son esprit, il s'éloigne du monde, il lui semble qu'il s'éloigne de toutes les joies de la vie: alors, adieu le bonheur possible, adieu les charmes de la solitude! il faut à cet homme le mouvement, le bruit, l'éclat, les réunions nombreuses.
Jamais l'Allemagne n'a autant aimé les assemblées de salons qu'à présent. Les classes inférieures du peuple imitent les usages du grand monde. Partout on dissipe son temps. Rester seul, vivre seul, est maintenant en Allemagne une chose pour ainsi dire honteuse.
Les enfants qui peuvent à peine marcher connaissent déjà l'étiquette des visites. Ils se font annoncer, et l'on se fait annoncer chez eux. Ces petites marionnettes reçoivent des convives et donnent des collations. Dans nos grandes cités, on vit d'une vie dissipée, comme à Londres et à Paris. Les petites villes imitent les grandes, de même que les pauvres imitent les riches. On voit de pauvres bourgades allemandes où il y a un club et des réunions hebdomadaires.
Les bohémiens ont aussi une espèce de club dans une des belles et riches provinces du nord de l'Allemagne. Chaque samedi, ils se réunissent dans un moulin pour fumer et manger ce qu'ils ont recueilli pendant la semaine, soit en volant, soit en mendiant. Le possesseur du moulin tolère cette réunion, par politique, pour n'être pas volé, et par curiosité, parce qu'il apprend ainsi toutes les nouvelles du pays.
L'Allemagne est peuplée à présent d'une foule d'associations publiques ou secrètes qui ont une grande force. Il résulte de là une vaste communauté d'idées et une puissante action dirigée vers un même but; mais tous ces mobiles de la vie sociale, tous ces moyens employés pour nous rappeler à la vertu, cette inoculation des devoirs d'homme et de citoyen par les lois, par la morale, par des dogmes mystérieux, par la religion, tout ce qui doit élever l'homme au-dessus de l'homme, ne suffit pas encore, si l'on ne pense trouver que des fleurs sur son chemin, si l'on veut moissonner avant d'avoir semé. Nous nous laissons souvent séduire par des chimères ou par de fausses apparences, nous voulons ce que le législateur n'a pas voulu, et c'est ainsi qu'échouent les plus grands projets de ceux qui donnent des lois aux hommes.
Hélas! que de peines inutiles nous nous imposons! Et souvent la première cause de nos mouvements, de notre tentative, de nos actions, c'est la crainte de l'ennui.
L'ennui est une peste à laquelle on croit échapper en sortant de la retraite, et qu'on ne rencontre jamais plus vite que dans la société. C'est un vide de l'âme, un anéantissement de notre activité et de nos forces, une pesanteur générale, une paresse somnolente, une fatigue, et, ce qu'il y a de pis, c'est souvent un coup mortel que l'on porte d'une main polie et avec beaucoup de grâce à notre intelligence et à nos plus douces émotions. Tout ce qu'il y a d'essor dans l'esprit d'un homme, d'élan dans son cœur, est comprimé, paralysé par l'ennui qu'il éprouve ou qu'on lui fait éprouver. Dans cet ennui, on s'assied en silence au milieu d'une assemblée, on écoute d'une oreille indifférente ce qui se dit, on ne s'intéresse à aucun entretien, et souvent on perd soi-même toute espèce de pensées.
Cet ennui nous saisit lorsque nous sommes obligés de rester dans un lieu où l'on ne parle que de choses que nous ne nous soucions pas d'apprendre, ou lorsque quelqu'un s'empare de nous et nous force à écouter des paroles qui n'excitent en nous aucun intérêt. Que de fois un de ces imperturbables causeurs pétille de joie, tandis que son entretien fatigue, tourmente toute une société! En s'abandonnant à sa prolixité, il ne voit pas qu'il répand l'ennui dans le cercle qui l'entoure.
Chaque affaire, chaque livre, chaque entretien qui n'excite en nous ni attrait ni curiosité, est une cause d'ennui. L'ennui entraîne beaucoup de personnes dans le monde, mais il en est que le dégoût de la société ramène dans la solitude. Un être oisif n'éprouve jamais tant d'ennui que lorsqu'il se trouve seul avec lui-même, tandis qu'au contraire l'homme laborieux supporte péniblement chaque heure, chaque instant qui entrave son activité. Le premier, par la raison qu'il ne sait point vivre avec lui-même, cherche des distractions extérieures; le second trouve sa satisfaction dans son propre cœur, après l'avoir vainement poursuivie dans les réunions de salons. L'homme qui n'a aucune occupation sérieuse, aucune habitude de réflexion, éprouve un profond éloignement pour tout ce qui intéresse les natures intelligentes, et, par bonheur pour lui, il n'entend dans le monde, le plus souvent, que des conversations frivoles et vides de sens. L'homme qui aime à étudier et à penser éprouve le même éloignement pour ces fades entretiens qui ne peuvent rien lui apprendre et qui ne lui donnent aucune émotion. Celui qui est doué d'un caractère facile et enjoué se plaît dans la société, parce qu'il domine aisément la volubilité du causeur indiscret. Celui qui est d'une humeur tendre et mélancolique se sent mal à l'aise dans une réunion, parce qu'il est souvent obligé de céder à l'importance d'un étourdi.
Les petits esprits éprouvent rarement de tels ennuis. Ils rencontrent partout des gens de leur espèce, auxquels ils s'attachent de prime abord. Un sot gentilhomme allemand disait avec raison: «Un cavalier tel que moi trouve toujours un cavalier qui le présente dans le monde.»
Oppressé par l'ennui, l'homme cherche naturellement à sortir de cette inaction de l'esprit. Il faut pour cela parvenir à émouvoir ses sens, son intelligence, son corps et son âme.
Il est plus facile de sentir que de penser, de recevoir que de donner, et celui qui ne prend pas l'initiative, aime assez qu'on la prenne envers lui. Voilà pourquoi on s'en va avec empressement là où l'on espère trouver du mouvement, de la gaieté, du bruit. Voilà pourquoi on recherche les soirées, les bals, les salons étincelants de lumière et de diamants, les danses voluptueuses qui éveillent tant de vives sensations; rien de plus facile que de se procurer ces plaisirs factices; quant à ceux de la solitude, on n'en jouit pas toujours sans un certain effort.
C'est la stérilité de l'esprit qui fait fuir les plaisirs de l'intelligence, qui fait que l'on se moque de tout ce qui est vraiment grand et beau, que l'on dédaigne les productions des meilleurs écrivains. Tout ce qu'il y a de meilleur dans les œuvres de la pensée déplaît à ces flegmatiques créatures du monde qui n'ont, comme l'a dit un Anglais, ni la volonté ni le pouvoir de sentir ces belles choses, qui ne cherchent partout qu'un passe-temps léger et qui, dans le vide de leur esprit, le cherchent partout sans le trouver. Si un sentiment irrésistible les arrache à leur froide indifférence ou à leur dédaigneux sang-froid, elles s'imaginent encore que, pour se distinguer du peuple, il convient de réformer toute manifestation de plaisir, d'admiration, et d'affecter dans toutes les circonstances une fière impassibilité.
Un homme bien organisé occupe aisément une place agréable dans la société, surtout lorsqu'il est jeune, gai et bien portant. Celui qui a l'âme portée à la tristesse est plus difficile à satisfaire. Quant aux natures vulgaires, il faut, pour les émouvoir, les impressions vives et grossières. Les plaisanteries triviales, les médisances, le vin, le tabac, le libertinage, forment les liens de leur communauté. La débauche peut seule animer l'indolent Sibérien. Son intelligence est si pauvre, si lourde, que rien de noble ne la frappe.
Plus d'un jeune élégant, plus d'une belle dame périraient d'ennui dans la ville la plus agréable, s'ils ne savaient chaque jour qu'il y a telle maison où ils doivent se mettre à table, jouer et perdre le temps. C'est ainsi que l'on court de semaine en semaine, d'année en année, dans un tourbillon perpétuel, que l'on forme chaque matin de nouveaux projets dont on ne se souviendra plus le lendemain.
Les hommes indolents, quelque goût qu'ils aient pour la société, ne trouvent nulle part le plaisir qu'ils y cherchent. Toujours leur tête est vide et leur esprit embarrassé: ils s'ennuient sans cesse et répandent sans cesse l'ennui autour d'eux. Ils paraissent occupés et n'achèvent rien; ils courent d'un air affairé et se retrouvent toujours au même point. Ils gémissent de la brièveté du temps, soupirent jour et nuit, en songeant à la quantité de papiers qui s'amassent sur leur bureau et oublient que le travail seul pourrait alléger ce fardeau; ils s'effrayent de voir venir la fin de l'année et se demandent chaque matin: Quand viendra donc le soir? En été ils désirent être en hiver; en hiver ils réclament l'été; ces malheureux n'ont qu'un petit nombre d'idées et une impuissante résolution, et toujours ils sont prêts à courir au lieu où il y a une occasion de causer et d'entendre d'inutiles entretiens.
Cependant on ne manque pas toujours son but en fréquentant les réunions du monde. Les relations sociales peuvent être un salutaire délassement après le travail, les soucis de la journée, et en reposant l'esprit, elles lui donnent un nouveau ressort. Ces relations peuvent être aussi d'une très-grande utilité pour les jeunes gens. Elles servent à former leur jugement, leurs manières, et, pour les gens de tout âge, la société est une excellente école: c'est là que l'on apprend à connaître les hommes, que l'on se forme à la complaisance et à la modestie. Les princes, les grands peuvent prendre là aussi des leçons de sagesse et d'humanité en même temps qu'ils y acquièrent la connaissance d'eux-mêmes. Les personnes d'un ordre inférieur doivent se souvenir aussi qu'elles réussiront mieux auprès des dépositaires du pouvoir par l'élégance des manières, par un vrai bon ton que par une basse servilité.
Souvent aussi on recherche les relations sociales pour adoucir une pénible sollicitude, une amère tristesse et pour détourner son esprit de l'appréhension d'un malheur. Hélas! la solitude console rarement le malheureux dont la tombe a enseveli l'unique joie, qui toujours voit devant lui et toujours appelle une ombre adorée, qui donnerait tous les biens de la terre pour entendre une seule fois encore un accent de cette voix chérie qu'il n'entendra plus. Toutes les forces de son âme s'épuisent dans ces regrets; il ne connaît plus rien, il ne sent plus rien que la douleur et le désespoir.
Ceux-là redoutent aussi la solitude qui n'osent interroger leur conscience. Combien il y en a qui tremblent à certains souvenirs! et quel changement il faudrait qu'ils opérassent en eux pour pouvoir retrouver le repos, pour qu'une dissipation continuelle ne fût plus l'unique palliatif au cri de cette voix intérieure qui les poursuit dans l'isolement! D'autres ont trompé le monde par de fausses vertus, et cependant ils ne se sentent nulle part aussi bien que dans le monde. Ils ont pratiqué avec ostentation la philanthropie, répandu des aumônes et fait beaucoup de bonnes œuvres. Ils se sont courbés jusqu'à terre devant les riches et les grands, ils ont loué toutes les extravagances des personnages puissants. A leurs yeux, l'homme influent n'a jamais eu aucun défaut: ils n'ont reconnu de méchancetés ou de sottises que parmi ceux qui ne jouissaient point de la faveur populaire; ils n'ont vu ni préjugés, ni erreurs, ni mensonge, ni esclavage de la pensée dans le lieu qu'ils habitent: aussi ces êtres sans dignité et sans distinction sont-ils bien accueillis partout; aussi sème-t-on des fleurs sur leur passage.
La solitude est souvent, comme la religion, représentée sous des couleurs si sombres, que, rien que d'y songer, beaucoup de gens y perdent leur gaieté. Ils n'ont recours à la solitude que lorsqu'ils sont malades, soucieux, affligés, c'est-à-dire lorsqu'ils peuvent à peine en comprendre l'utilité. Mais il ne faut pas connaître le caractère de la religion et ne pas sentir sa force pour ne pas s'abandonner à elle toujours et dans les temps les plus heureux. Et il faut de même ignorer toute la jouissance qu'on éprouve à rentrer au dedans de soi, toutes les douceurs d'une vie retirée et paisible, pour ne pas comprendre qu'en se réfugiant dans la solitude, dans certaines circonstances, et en sachant employer le temps qu'on y passe, on s'acquiert par là une satisfaction céleste.
On aurait grand tort de se figurer qu'un homme est d'une nature misanthropique et méprise toutes les distractions parce qu'il s'éloigne du monde, parce qu'il ne se précipite pas dans le tourbillon des salons, et l'on aurait grand tort de douter de sa raison parce qu'il se sent heureux et satisfait lorsqu'on le laisse seul avec lui-même.
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CHAPITRE II
DU PENCHANT A LA SOLITUDE.
Table des matières
Le besoin de s'éloigner de tout ce qui nous aigrit, nous entrave, nous fatigue, le désir de trouver le repos et la jouissance de soi-même, voilà ce qui constitue le penchant à la solitude. Les gens du monde n'ont point l'idée de cette jouissance, du moins le penchant à la solitude n'est pas commun. Et il annonce une âme qui ne se laisse point séduire par les habitudes vulgaires. Le chancelier Bacon disait que ce penchant était l'indice d'une sauvagerie extrême ou d'une grande élévation de caractère.
Il est à remarquer que rien ne conduit l'homme indolent dans la solitude; il y reste par l'effet de sa paresse flegmatique. Le goût de la solitude n'est par conséquent pas toujours le résultat d'une vive impulsion: c'est quelquefois celui de la nonchalance. Alors ce n'est plus un élan, c'est une chute de l'âme. La honte et le repentir, les actions insensées, les déceptions, quelquefois une maladie, peuvent blesser si profondément l'esprit, qu'il veuille porter sa plaie dans la solitude et qu'il renonce à tous les plaisirs de la société. En pareil cas, le goût de la solitude est à peu près pour l'âme ce que la propension au sommeil est pour le corps fatigué. La satiété décide aussi beaucoup de personnes à s'éloigner du monde. Le philosophe Héraclite, que la société ennuyait, devint misanthrope: il établit sa demeure dans une montagne et se nourrit de racines, entouré de bêtes sauvages, car il était las de tout le reste. Une telle conduite annonce plus de faiblesse que de force, plus d'indolence que de passion.
Celui qui a joui de tout ce que le monde estime et peut donner, celui qui, après de longs efforts, a obtenu la gloire, la fortune, la puissance, les honneurs, et qui, après tout, se dit que tout est vanité; celui qui, après avoir été aiguillonné par la passion, comme un cheval par l'éperon, en vient à ne plus éprouver aucune passion, celui-là est rassasié. Il ne se réfugie point, il est vrai, au milieu des bêtes fauves, il ne se nourrit point de plantes sauvages, mais la solitude est son dernier asile. Combien de grands personnages j'ai vus dans cette situation! car l'homme, placé dans une situation inférieure, ne tombe pas si bas; leurs cœurs ne ressentent plus aucun désir, ils aimaient encore la vie, le reste n'avait plus de prix à leurs yeux; la solitude était leur dernier asile.
Le penchant à la solitude provient donc d'abord du besoin de fuir tout ce que nous haïssons dans le tumulte du monde, puis du besoin de recouvrer le calme et l'indépendance, puis ensuite, pour un esprit sensé, du besoin de goûter le bonheur non envié que l'on trouve en soi-même. La plus grande félicité est le repos du cœur et la liberté de n'agir que selon sa volonté et son pouvoir. Celui-ci aime la solitude parce qu'il s'y repose sans trouble, celui-là parce qu'il y travaille sans gêne; l'un et l'autre cherchent également la liberté, et c'est cet amour de la liberté qui conduit à la solitude les caractères bizarres, les hypochondriaques, les philosophes et les savants.
On éprouve naturellement le désir de rentrer en soi-même et de se reposer, lorsqu'on a été forcé d'agir malgré soi pour les autres. Sans indépendance et sans repos, on n'aura point la véritable jouissance de soi-même. Il y a des hommes, peut-être, qui n'agissent jamais mieux que lorsqu'ils croient devoir se priver de cette jouissance, lorsqu'ils n'ont pas du matin au soir un instant pour faire ce qu'ils veulent. Il serait cruel de ne pas se réjouir du bien que Dieu nous donne l'occasion de produire; mais le monde demande une foule de choses que la Providence n'exige point de nous, des courses sans but, des obligations inutiles, des œuvres de vaine politesse, qui ne peuvent être considérées comme un devoir sérieux et d'où il ne peut résulter rien de vraiment bon. Peut-être les professeurs des universités allemandes ne vivent-ils si longtemps et en si parfaite santé que parce qu'ils ne sont tenus de faire la cour à personne, qu'ils poursuivent paisiblement, utilement, leurs travaux sans se laisser fatiguer, paralyser l'esprit par de frivoles préoccupations.
Ce que le sage désire dans la contrainte de ses devoirs, dans le tumulte de la société, c'est le repos. Dans les plus grandes, comme dans les plus humbles situations, l'âme aspire toujours au repos comme au bonheur suprême[4]. Pyrrhus considérait ce repos comme le but de ses longues guerres, et Frédéric le Grand s'écriait, après une bataille où il venait de remporter la victoire: «Quand finiront mes tourments?»
L'artisan chargé d'un travail pénible, le ministre qui voudrait rendre un peuple heureux et qui ne peut y parvenir, éprouvent le même désir à la fin d'une longue journée, et demandent le repos; la même espérance soutient, au milieu des tempêtes de l'Océan, le cœur du matelot; toutes les fatigues auxquelles il est condamné sont adoucies par la perspective du calme et du bien-être qui l'attendent au port. Les rois se lassent du trône et de l'étiquette qui les entoure; les grands se lassent de leur pouvoir, et les courtisans de leur brillant esclavage. Tous aiment à échapper, lorsqu'ils le peuvent, au tourbillon où ils sont jetés, et à chercher la tranquillité dans la solitude.
Lorsque Publius Scipion occupait à Rome les premières fonctions de la république, il s'éloignait souvent du monde pour vivre dans la retraite; il n'écrivait pas des livres, comme Cicéron, mais il pesait en silence les destinées de Rome et disait: «Je ne suis jamais moins seul que lorsque je suis seul.» Après avoir atteint le plus haut degré de la puissance humaine, il quitta volontairement Rome et se réfugia dans sa maison de campagne près de Liternum, pour y achever en silence le cours de sa glorieuse carrière.
Cicéron, qui fixait sur lui tous les regards, lorsqu'il gouvernait encore le cœur des Romains, abandonna aussi cette grande cité du monde avec la résolution de vivre seul. Rome n'avait plus pour lui les charmes de ses jardins de Tusculum. Horace oubliait aussi, dans sa solitaire retraite de Tibur, l'orgueilleuse vie des empereurs et les plaisirs tumultueux du premier peuple du monde.
Peu de princes ont terminé leur vie aussi paisiblement que l'empereur Dioclétien. Il régnait depuis vingt-cinq ans, lorsqu'il résolut de renoncer au trône. Les livres n'avaient point fait de lui un philosophe, car il n'en lisait aucun; mais il fut le premier des empereurs romains qui se sentit assez grand pour se dépouiller de la pourpre souveraine. Son règne avait été constamment heureux; tous ses ennemis étaient vaincus et tous ses projets accomplis: à l'époque de son abdication, il n'était âgé que de cinquante-neuf ans; mais une faible santé lui rendait difficile l'accomplissement de ses devoirs, et il voulut remettre les rênes du gouvernement entre des mains plus jeunes et plus fermes que les siennes. Au milieu d'une vaste plaine, près de Nicomédie, il monta sur un trône élevé, et, dans une harangue pleine de raison et de dignité, il annonça au peuple et à l'armée la résolution qu'il venait de prendre; puis, montant dans une voiture couverte pour se dérober aux regards de la foule surprise, il alla s'enfermer dans sa retraite de Salone, en Dalmatie. Là, cet homme, qui, des rangs du peuple, s'était élevé à la dignité impériale, vécut encore neuf ans. Les sciences ne pouvaient charmer sa solitude; mais il avait du goût pour les plus innocentes jouissances de la vie: il construisit un palais magnifique dont on contemple encore avec étonnement les ruines. Il cultivait des jardins. On sait la réponse qu'il fit un jour à son ancien collègue Maximien, qui avait quitté le pouvoir avec lui et qui le pressait de remonter sur le trône: «Si tu pouvais voir, lui dit Dioclétien avec un sourire de compassion, toutes les plantes que j'ai moi-même cultivées à Salone, tu ne me conseillerais plus de renoncer au bonheur que j'éprouve ici pour reprendre le sceptre.»
Zénobie, cette reine célèbre de Palmyre, ingrate élève de Longin, cette femme qui lisait Homère et Platon, qui égalait en beauté les femmes les plus renommées, et qui les surpassait en sagesse et en courage, cette héroïne qui se rendit redoutable aux Arabes, aux Arméniens, aux Perses, et qui remporta même la victoire sur une armée romaine, fut enfin battue par l'empereur Aurélius, et faite prisonnière. Son courage l'abandonna, et ses amis s'éloignèrent d'elle. Elle se retira à Tivoli, dans une maison de campagne dont l'empereur lui avait fait présent, et supporta son malheur avec dignité. Les douces joies de la solitude la consolèrent de la perte d'un trône, et la philosophie lui fit oublier sa grandeur évanouie.
L'empereur Charles-Quint ensevelit dans le modeste et solitaire couvent de Saint-Just, en Espagne, l'ambition et les projets gigantesques qui, pendant un demi-siècle, avaient agité toute l'Europe et menacé tous les peuples.
L'empereur de la Chine Kien-Long, qui fut le père de ses sujets, joignait aux qualités les plus élevées un grand penchant au repos et à la solitude. Il est l'auteur d'une trentaine d'ouvrages. Dans un petit poëme sur le thé, qu'il composa à une partie de chasse hors de la grande muraille, il s'écrie: «Que ne puis-je, comme un ancien sage, vivre des fruits d'une espèce de sapin, afin de pouvoir m'entretenir librement avec moi-même et n'avoir rien d'autre à désirer!»
Il arrive aussi, comme nous l'avons déjà dit, qu'on s'éloigne des hommes par hypocondrie. La situation dans laquelle l'âme tombe est une source intarissable de chagrins qu'on n'aime point à confier aux autres et qu'on garde pour soi. Accablé par un fardeau dont il ne peut se délivrer, et le cœur rempli des sensations les plus pénibles, un hypochondriaque n'ose se montrer dans une réunion joyeuse ni s'associer à aucun élan de gaieté; partout où il va malgré lui, il se sent l'esprit lourd et la tête embarrassée. Toutes les jouissances de la vie sont pour lui empoisonnées, et tous les ressorts de l'esprit anéantis, lorsque, par des instances indiscrètes ou par une fâcheuse politesse, on le force à aller dans un salon. Il y porte la triste conviction qu'il ne convient point aux autres hommes, et que peu d'hommes lui conviennent; qu'on ne le comprend point, parce que l'on n'entre pas dans l'analyse de sa situation, et cette idée suffit pour lui donner l'apparence d'un homme sans savoir et sans facultés intellectuelles. Avec cette souffrance, qui ébranle les plus légers fils de l'imagination, avec cette épine dans le cœur, on n'éprouve que le besoin de rester seul, de se dérober aux regards du monde. Dans sa retraite, on ne trouve pas toujours le repos, mais on peut se dire: Ici, je suis libre et indépendant; ici, je puis faire ce que je veux, je ne serai torturé par aucune politesse importune, par aucun entretien fatigant, par aucune pensée méchante, et l'on reste ainsi pensif et solitaire, tant qu'on ne trouve personne à qui l'on puisse dire ce que l'on sent, personne qui puisse comprendre ce douloureux état de l'âme et l'accepter avec douceur, prudence et affection.
On s'éloigne aussi quelquefois de la société par la répugnance que nous donnent les jugements faux et acerbes qu'on y entend formuler. Celui qui veut s'affranchir de tous les préjugés et de toutes les opinions communes; celui qui ne peut changer sa façon de voir les choses au moindre vent qui souffle sur la ville; celui qui a trop de liberté dans ses idées pour vouloir se laisser conduire par les autres, et trop de raison pour vouloir diriger ceux qui l'entourent; celui qui aime à vivre avec son siècle, qui se réjouit de tous les progrès des connaissances humaines, celui-là s'éloigne volontiers des réunions où l'on ne sait apprécier ni ce qui est grand ni ce qui est beau. Il poursuit ses études en silence, et s'attache à sa retraite chaque fois qu'il observe l'esclavage de l'esprit, les erreurs populaires, et ces gens dont l'âme, comme dit Shakespeare, court toujours sur les grandes routes.
Il ne faut pas considérer comme une preuve du progrès des lumières l'accord général des opinions sur chaque question. La liberté individuelle de penser et de juger selon des vues particulières annonce, au contraire, plus de mouvement, d'intelligence. Si tous les habitants d'une ville sont en tout du même avis et que personne n'ait une opinion à soi, on peut dire qu'il y a dans cette ville une épidémie d'extravagance dans la louange comme dans le blâme.
Le goût de la solitude peut donc naître de la nature même de ces lieux où l'on n'entend formuler que des opinions faites d'avance, où il règne perpétuellement un ton uniforme, qui n'est jamais le meilleur; où la passion donne des ailes à toutes les erreurs, et une influence puissante, une autorité irrésistible à tous les préjugés.
On ne peut pas toujours admettre la croyance des autres. Peut-être a-t-on été élevé d'une manière différente, peut-être a-t-on pris d'autres habitudes. Alors on se trouve mal à l'aise dans ces sociétés où le goût, la littérature, sont dominés par des préjugés absolus où par l'effet de l'orgueil, de l'ignorance de ceux qui se sont établis les oracles de l'opinion publique; tout ce qui n'est pas restreint dans la raison de ces êtres bornés, tout ce qui s'écarte d'un plat niveau, toute œuvre importante, toute action recommandable devient ouvertement l'objet d'une amère critique et d'une affreuse mutilation.
Un homme jaloux de sa liberté ne se courbe point sous ces chaînes d'esclave; il ne peut se soumettre au despotisme de ces prétendus beaux esprits qui, de leur misérable tribunal, répandent des flots de fiel sur tous ceux de leurs contemporains qui ont acquis quelque distinction, sur tous ceux qui se signalent par leur talent ou leur courage: écrivains, philosophes, législateurs, généraux et princes.
Il est, par conséquent, très-facile de comprendre le goût de la solitude, où il est de bon ton de considérer comme une sottise tout ce qui est bien, et où l'on pourrait dire chaque jour, avec mon ami Frédéric de Stolberg: Pour les beaux esprits de notre temps, l'amitié, l'amour, la vérité, la nature, le courage, la patrie et la religion, sont des mots vides de sens, qui affectent désagréablement l'oreille, comme des sons discordants. Là, en effet, les écrivains les plus illustres sont traités, par les gens les plus médiocres, comme des misérables revêtus de haillons. Là, les femmes qui passent leur vie devant une glace, qui ne savent s'entretenir que de gaze et de rubans, parlent avec dédain de tout ce qui a un caractère de vie et d'élévation. Là, on ne se permettrait pas d'exprimer un éloge avant d'avoir consulté l'oracle du lieu, avant d'avoir appris par lui quelle opinion il est convenable de manifester. Là, un écrivain qui ne partage point les idées dominantes est puni de la remarque la plus juste, de l'expression la plus libérale, comme s'il avait voulu attenter à la tranquillité de l'État et porter partout le désordre.
L'arrogance et le faux esprit, l'envie et l'intolérance ont, de tout temps, chez les peuples les plus célèbres, affligé les hommes de bien. David Hume était un homme d'une nature douce et tranquille. Nulle tache n'a, dans le cours de sa vie, souillé sa réputation de vertu. Sa bonté de caractère ne l'abandonnait ni dans le monde ni chez lui. Il conserva sa tranquillité dans le temps même où ses adversaires le livraient aux plus grossières railleries. Il lisait avec un calme imperturbable les affreux libelles lancés contre lui. Les pauvres mêmes de son voisinage, que ses ennemis lançaient contre lui, observaient avec respect et gratitude son humanité et ses actes de bienfaisance. Dans toutes les occasions, sa conduite était ferme, honorable et éloignée de toute vaine pompe et de toute affectation. Il était d'un abord facile, et rien, dans son extérieur et dans son entretien, n'annonçait le pédantisme du savant. Son affabilité n'était que l'épanchement naturel et vrai d'un bon cœur. Hume a, il est vrai, abusé de ses talents en attaquant la religion; mais ses mœurs auraient pu être citées pour exemple dans des temps où le christianisme n'avait rien perdu de sa pureté primitive. Il avait cette force d'âme, cette bonté de cœur qui ennoblit l'homme dans tous les pays, dans tous les temps, et l'élève au rang des plus grands et des meilleurs esprits. C'est ainsi qu'en Angleterre, la postérité impartiale juge David Hume, mais il n'était pas jugé ainsi par ses contemporains. Quel désir ne dut-il pas éprouver de s'enfuir du monde après l'épreuve qu'il en avait faite, et de se retirer dans la solitude! Il vivait cependant à une époque éclairée, au milieu d'un peuple instruit et intelligent.
Le scepticisme de Hume ne fut probablement pas la seule cause de tous les outrages qu'on lui fit subir en Angleterre. La haine nationale contribua sans doute à irriter les Anglais contre lui. Hume était Écossais; mais la rage déchaînée contre lui pénétra jusqu'en Écosse. On ne peut lire sans une douloureuse émotion le récit qu'il a fait lui-même de tout ce qu'il a eu à souffrir comme écrivain en Angleterre, en Écosse et en Irlande.
Hume paya, par ses souffrances, le tribut que tout homme célèbre doit aux esprits faux. Mais les gens raisonnables n'auraient pas dû se laisser gouverner par ces esprits faux. Tous les grands philosophes du continent regardaient les écrits de Hume comme des chefs-d'œuvre d'exposition philosophique, et admiraient à la fois sa finesse, sa profondeur et son élégance. Si je ne me trompe, ce fut Sulzer qui, le premier, révéla aux Allemands le mérite de cet écrivain. Comme historien, Hume a le même talent que Voltaire, avec plus de gravité et de profondeur, et il est vraisemblable que Voltaire a plus profité de Hume que Hume de Voltaire. Avec toutes ces qualités, Hume fit sur ses compatriotes une impression dont ils auraient dû rougir.
On a peine à croire ce qui lui arriva lorsqu'il publia ce livre. Vers la fin de l'année 1738, il fit paraître son Traité sur la nature de l'homme. «Jamais, dit-il, début littéraire ne fut plus malheureux.» Ce traité sortit de la presse mort-né et n'excita pas la plus légère sensation; il fondit la première partie de ce travail dans ses Recherches sur l'entendement humain, qui parurent en 1748, lorsqu'il était à Turin. A son retour en Angleterre, il apprit avec humiliation que cette œuvre n'avait pas éveillé la moindre attention. Une nouvelle édition de ses Essais moraux et politiques qui furent publiés à Londres à peu près à la même époque, n'obtint pas plus de succès. Il considérait ses Recherches sur les principes de la morale comme le meilleur de ses écrits, et cependant elles ne furent pas même remarquées.
Hume comptait sur le succès de l'Histoire de la maison de Stuart, publiée en 1754, et ce fut encore pour lui une nouvelle déception. De toutes parts des cris de reproche, de colère, d'horreur même, s'élevèrent contre lui. Anglais, Écossais, whigs et torys, philosophes et gens religieux, patriotes et courtisans, tous se réunirent dans une même fureur contre l'homme qui avait osé s'attendrir sur le sort de Charles Ier et du comte de Strafford. Et à peine cette violente rumeur était-elle passée, que Hume eut l'humiliation de voir son livre plongé dans l'oubli. Millar, son éditeur, lui assura que, dans le cours d'une année entière, il n'en avait été vendu que quarante-cinq exemplaires. Deux personnes seulement prirent à tâche de défendre cet ouvrage: le docteur Hering, primat d'Angleterre, et le docteur Stone, primat d'Irlande. Ces deux prélats écrivirent à l'auteur de ne point se laisser effrayer par tout ce qui se disait contre lui. Cependant cet écrivain énergique se sentit découragé, et il a lui-même déclaré que, si la guerre n'avait pas éclaté entre la France et l'Angleterre, il se serait retiré, sous un nom supposé, dans quelque province de France, avec la ferme résolution de ne pas rentrer dans son pays. Mais comme ce projet était alors irréalisable, et qu'il avait déjà composé une grande partie de son nouvel ouvrage, il se détermina à poursuivre son entreprise. Son Histoire de la maison de Tudor parut en 1759, et souleva, dans la Grande-Bretagne, tout autant de cris de réprobation que l'histoire des deux premiers Stuarts. Enfin Hume quitta, en 1763, les côtes d'Angleterre, vint à Paris avec le comte de Hertford, et trouva là une réception aussi honorable pour les Français que pour lui. «Ceux qui ne connaissent pas, dit-il modestement, les étonnants effets de la mode, ne pourraient se figurer l'accueil que je reçus à Paris des hommes et des femmes de tout rang et de toute condition. Plus j'essayais de me soustraire à ces excessives prévenances, plus on m'en accablait[5].»
L'histoire de Hume est ordinairement celle des hommes qui aspirent à être prophètes dans leur pays. Quiconque prétend voir un peu plus loin que ses concitoyens, et qui a la folie de vouloir publier ce qu'il a découvert, éveille aussitôt l'animadversion générale. Il n'est pas un écrivain, grand ou petit, qui ne soit entouré de gens plus petits que lui, et tous lui jettent la pierre. Vous trouverez toujours, dans votre ville natale, des personnes qui vous donneront un vêtement, si vous n'en avez point; qui vous nourriront, si vous avez faim; qui vous aideront en mainte occasion, mais qui ne permettront point qu'on vous rende le moindre honneur.
Les Éphésiens disaient, dans leur esprit républicain: «S'il y a parmi nous un savant, qu'il sorte du pays et s'en aille ailleurs.» Moi, je dirai à ce savant: «Ne t'en va pas, reste dans ta demeure, et évite tes concitoyens, non pour les haïr, mais pour les oublier.»
Cessons de vouloir que les hommes soient ce qu'ils ne peuvent être, et prenons-les tels qu'ils sont. Il est vrai que, lorsqu'on porte dans son âme un sentiment idéal de ce qui est beau et noble, on est révolté de voir des misérables s'ériger en professeurs de sagesse et de vérité. On souffre aussi d'entendre formuler une pensée fausse, quand on songe que cette pensée se communique de cercle en cercle, et deviendra en peu de jours l'opinion générale. Mais, puisqu'il est impossible aux beaux esprits de cette époque d'avoir un jugement équitable, puisqu'en matière de littérature, chaque ignorant et chaque folle se croient en droit de donner leur avis, puisque la multitude se fait toujours une idée fausse de ce qu'il y a de plus intime dans le cœur humain, résignons-nous donc à toutes ces sottises et souvenons-nous que rien au monde n'est plus rare que de trouver un bon juge.
Ne nous abaissons pas non plus jusqu'à nous irriter contre ces pauvres gens qui jasent sans cesse sans savoir ce qu'ils disent; ne regardons point ces innocents insensés comme des serpents et des scorpions, ils ne cherchent pas toujours à faire le mal; élevons-nous au-dessus de ces misérables murmures que provoque en tous lieux l'aspect d'un homme qui a éveillé quelque attention. Ne cherchons point à contredire l'opinion de ceux que le raisonnement ne peut convaincre; il est plus facile de gagner leur cœur, et, lorsque leur affection nous est acquise, nous pouvons diriger leur esprit.
Il ne faut pas fouler aux pieds les fleurs que Dieu fait naître sur notre route; il ne faut pas fuir le monde avant de n'y trouver rien de bon. Que chacun juge selon ses petites idées, et que ce jugement soit la règle et la loi d'une ville ou d'un pays, qu'importe, si nous en rions? Ne murmurons pas, lors même que nous ne pourrions surmonter les défauts des hommes, mais apprenons à les supporter.
A la cour, dans les villes, dans les lieux les plus retirés, partout la calomnie a poursuivi celui qui ne s'abandonnait point au torrent de la foule. Voilà pourquoi les hommes sages renoncent au suffrage de la multitude. Ils s'en vont à l'écart, afin de ne plus porter ombrage à personne, mais ils ne sont pas alors exempts de misanthropie. Solon se renferma dans sa demeure lorsqu'il ne fut plus en état de résister à la tyrannie de Pisistrate; il déposa ses armes en disant: «J'ai assez défendu les lois de mon pays.» Et il se mit à faire des vers contre les Athéniens.
Un courtisan n'aurait ni cœur ni entrailles, s'il n'éprouvait parfois le désir de quitter les grandeurs pour la paix des champs. Il est impossible qu'il voie sans chagrin et sans dégoût que souvent on n'obtient de faveur à la cour que par un métier servile, que des femmes perdent leur journée à échanger de vains propos, à rire de toutes les vertus, à ridiculiser le mérite, et n'estiment que celui qui s'élève par des services avilissants. Là, on doit voir aussi d'un œil de pitié les ruses et les subterfuges que l'on emploie pour tromper les princes et souvent pour aveugler les plus clairvoyants. Là, on doit ressentir un profond mépris pour toutes les cabales que les petits ourdissent contre les grands, pour la satisfaction avec laquelle on découvre dans celui dont on envie le pouvoir une tache, un défaut.
Dion était haï, envié et persécuté par les courtisans de Denys le Jeune, parce qu'il ne vivait pas comme eux, parce qu'il ne se montrait pas assez souvent dans leurs réunions, et qu'il n'aimait ni leurs entretiens ni leurs opinions. Ces courtisans donnaient à ses vertus les apparences du vice, ils le calomniaient près de Denys: ils appelaient sa gravité de l'orgueil, sa franchise de l'arrogance et de l'opiniâtreté. Ils l'accusaient de faire des satires quand il voulait donner un bon conseil, et de mépriser leurs désordres quand il ne voulait point s'y associer.
Malgré ces mauvaises passions, il ne faut point haïr les hommes: on peut mépriser les sots et les faux jugements, mais ils ne sont point dignes qu'on les haïsse. La haine est l'extinction de l'amour; et que serait la vie sans l'amour? D'un premier degré d'éloignement à l'égard des hommes, il est facile d'en venir à une affreuse misanthropie. Celui qui s'irrite de toutes les folies et de toutes les faiblesses qu'il remarque, celui qui s'arrête trop longtemps aux choses qui le blessent, hait les hommes dès qu'ils l'offensent. Alors, son caractère s'aigrit, il observe lui-même d'un point de vue faux, et juge mal tout ce qui attire son attention; alors il devient soupçonneux, susceptible, méchant, et lorsque enfin la passion l'emporte, peut-être, dans sa fureur aveugle, en vient-il jusqu'à désirer, avec M. de Saint-Hyacinthe, de pouvoir habiter une île déserte pour y massacrer tous les malheureux que la tempête y jetterait dépouillés de tout et sans défense.
Je me rappelle encore avec horreur un de ces monstres que j'ai été quelquefois obligé de voir en Suisse. Cet ennemi des hommes ne se nourrissait que du venin de la chicane. Quand j'approchais de lui, il me semblait voir des serpents s'agiter sur sa perruque sale et en désordre. Des taches rouges et bleues couvraient son visage; le plus affectueux de ses regards, luisant à travers de noirs sourcils, était comme un regard infernal. A chaque parole, il vous offrait la perspective d'un procès. Le mal était son élément; sa maison était devenue le refuge de tous les esprits turbulents, de tous les ennemis du repos public. Il soutenait chaque injustice, poursuivait tous les honnêtes gens, caressait les méchants, attirait à lui avec empressement les calomniateurs, recueillait précieusement tous les mensonges: c'était, en un mot, l'avocat du diable et le père d'une Furie. Cet être affreux se trouvait fort bien d'un tel genre de vie: chaque jour, il se préparait en silence quelques-unes de ses jouissances misanthropiques, et se disait heureux dans sa solitude.
Le malheureux Timon de Lucien avait des motifs de haine contre les hommes: il n'était pas besoin qu'il eût recours aux sophismes ni à la chicane pour se complaire dans sa sauvage philosophie. «Ce coin de terre, disait-il, sera ma demeure et mon tombeau. J'abhorre tout ce qui porte le nom d'homme, et les relations sociales, l'amitié, la compassion, ne me toucheront plus. Plaindre les malheureux, secourir ceux qui sont dans le besoin, est une faiblesse et un crime. Je veux achever ma vie dans la retraite comme les bêtes fauves, et personne autre que Timon ne sera l'ami de Timon. Tous les hommes ne sont à mes yeux que des fripons ou des scélérats, et je regarde les rapports que l'on peut avoir avec eux comme une profanation ou une sotte plaisanterie. Maudit soit le jour où l'un d'eux se montra devant moi! Je ne veux voir les hommes que comme des blocs de pierre ou d'airain. Point de paix avec eux et point de relation! Que ma solitude soit une barrière infranchissable entre le monde et moi, et parents, amis, patrie, vains noms que les fous seuls respectent. Je méprise tout éloge, et j'abhorre la vile flatterie; je ne veux trouver de plaisir qu'en moi-même; je veux sacrifier seul aux dieux, et seul assister à mes banquets. Je veux être mon unique voisin et mon unique compagnon, passer ma vie tout seul et mourir tout seul. Je veux me distinguer et m'illustrer par mon caractère sombre, par l'étrangeté de mes mœurs, par ma colère cruelle, par mon inhumanité. Si un homme, près de mourir dans les flammes, me supplie de les éteindre, j'y jetterai de l'huile pour en augmenter l'ardeur. Si un homme, entraîné par un torrent, lève ses mains vers moi et implore mon secours, je le prendrai par la tête et je le plongerai dans l'onde pour qu'il y périsse.»
On sait à quelle cause très-naturelle Lucien, l'un des plus spirituels écrivains qui aient jamais existé, attribue l'étrange folie dont nous venons de lire l'expression. Tel est le dernier degré de rage auquel l'injustice et l'ingratitude, et les méchancetés de toute sorte, peuvent conduire un homme qui, dans le principe, aurait été bon et généreux, comme l'était Timon.
Il y a aussi des hommes qui n'ont à se plaindre de personne, qui se retirent à l'écart, parce qu'ils haïssent la lumière, et qui ne sortent de leur retraite que dans l'obscurité. C'est ainsi que se glisse dans l'ombre l'envie, cette hideuse passion. Les Caraïbes disent que l'envie fut la première créature qui parut sur la terre. Elle répandit le mal à la surface du monde, et elle se croyait belle, lorsque tout à coup, apercevant le soleil, elle courut se cacher, pour ne plus se montrer que pendant la nuit.
Mais il existe un grand nombre d'hommes qui recherchent la solitude sans hypocondrie, sans haine, sans le moindre sentiment indigne d'un véritable philosophe; ils la cherchent par le désir d'étudier en paix les œuvres les meilleures de tous les temps et de tous les peuples. Ils poursuivent avec ardeur ce but chéri, et ne haïssent que ce qui les entrave dans leurs pensées de prédilection. Pour une belle âme, la solitude est le contre-poison de la misanthropie. Ceux qui éprouvent le besoin de travailler à leur propre perfection, ceux qui veulent déployer en liberté leurs forces et leurs facultés, ceux qui veulent avoir plus d'action que l'on n'en a ordinairement dans le cours journalier de la vie, ceux qui aspirent à être quelque chose pour les hommes qu'ils ne connaissent pas encore, et dont ils ne sont pas connus, ceux-là peuvent bien éprouver une noble répugnance pour les vaines distractions et les stériles plaisirs des sociétés frivoles.
L'esprit et le cœur s'élèvent alors, se ravivent et se fortifient dans la solitude. Voilà pourquoi la solitude a toujours été si chère aux philosophes, aux poëtes, aux orateurs, aux héros, à tous les hommes enfin qui voulaient s'élever au-dessus de l'horizon vulgaire et accroître leurs connaissances. Homère a peint les lieux solitaires de la Grèce et de l'Italie avec une telle vérité, dit Cicéron, que nous voyons par ses descriptions ce que lui-même n'avait point vu. Démosthène se retire dans une chambre souterraine, loin des rumeurs d'Athènes, s'enferme là pendant des mois entiers, et se fait raser la moitié de la tête pour n'être pas tenté de quitter cette retraite, où il écrivait ses harangues. Épicure passe ses journées dans un jardin. Les héros les plus célèbres de la Grèce et de Rome partageaient leur temps entre les livres et les armes, entre les préoccupations de la guerre et les travaux silencieux, et se distinguaient à la fois par la philosophie et par les exploits militaires. Saint Jérôme écrivit dans un affreux désert ses livres pleins d'une éloquence sublime, et, du fond de l'obscurité, ses œuvres répandaient au loin la lumière. Les druides de l'ancienne Bretagne, de la Germanie et des Gaules fuyaient les villes dès qu'ils n'avaient plus aucun devoir public à y remplir, vivaient dans les forêts, donnaient, à l'ombre des vieux chênes, leurs leçons à la jeunesse. Ils étaient les prêtres, les législateurs, les médecins, les philosophes de leur nation.
Joseph II, le plus grand des empereurs d'Allemagne, et quelques rois qui estimaient le genre humain plus que leur couronne, ont quitté l'étiquette de leurs palais pour vivre d'une vie plus simple qui les rapprochait des autres hommes. Wieland, dont les Allemands aiment à prononcer le nom et à rappeler les œuvres inspirées par les Grâces, écrivit, dans une petite ville de la Souabe, à Biberich, ces livres qui devaient faire l'orgueil de ses compatriotes. Comment les philosophes illustres, les hommes d'État distingués ont-ils acquis leur renommée? Aristote a-t-il écrit ses livres parmi les courtisans du roi de Macédoine? Platon a-t-il fait les siens à la cour de Denys? Non, tous ces hommes d'un esprit si élevé recherchaient le silence de la retraite.
Ajoutons à toutes les raisons qui conduisent l'homme dans la solitude deux causes encore, la religion et le fanatisme. La religion entraîne l'homme dans la solitude par les motifs les plus nobles et les plus élevés, par les convictions les plus profondes, par les besoins du cœur les plus vrais et les plus intimes. Le fanatisme est la dégénération de ces nobles penchants, c'est le fruit d'un faux jugement, d'un zèle outré et d'une folle superstition.
Les âmes vraiment religieuses se sentent entraînées vers la solitude par la crainte que leur inspire l'aspect du monde et de ses dangers. Peut-être ont-elles tort de blâmer parfois, dans l'ardeur de leur dévotion, certains plaisirs innocents. Mais, persuadées que le monde ne peut leur procurer le bien suprême auquel elles aspirent, elles n'aiment point à dissiper leur vie en vaines distractions. Animées par l'espoir de jouir un jour des félicités du ciel, elles s'affranchissent des choses d'ici-bas; elles se font un devoir de renoncer dès la jeunesse à tout ce que nous devons quitter à l'heure de la mort, aimant mieux avoir peur dans le cours de la vie pour être moins effrayées au moment où la vie nous échappe. A chaque regard qu'elles jettent vers l'éternité, à chaque pas qu'elles font vers la tombe, elles éprouvent moins d'attraits pour les jouissances de ce monde. Voilà pourquoi tant de catholiques cherchent un refuge dans les cloîtres, et ce sentiment religieux donne au cœur et à l'esprit une élévation devant laquelle je m'incline souvent avec humilité et avec des larmes de douleur dans le silence de ma retraite.
Les fanatiques fuient le monde parce qu'ils se font une idée outrée de la perfection. A chaque pas, ils se croient plus près du ciel, et maudissent celui qui ne suit point la même voie. Souvent, dès leur jeunesse, ils se séparent des enfants de leur âge comme pour obéir à leur vocation: ils s'éloignent des jeux les plus innocents, et ne montrent au milieu d'une gaieté générale qu'un visage sombre. En grandissant, ils deviennent lourds, grossiers, fourbes et méchants. De leur gîte obscur, ils observent le monde sans comprendre ce qui s'y passe, ou ils le fuient précipitamment, comme cet insensé qui fuyait les hommes, de peur qu'on ne lui cassât son nez de verre. La faiblesse de leur jugement donne une singulière ardeur et une singulière mobilité à leur imagination. Mais, malgré leur folie, ils sont heureux de leur isolement, pourvu que leur tête s'exalte et fermente librement.
D'autres gens se retirent encore dans la solitude pour obéir à la mode. C'est la coutume qu'au commencement de l'été, toutes les personnes de bon ton et toutes celles qui veulent être considérées comme telles, s'en aillent à la campagne et s'imaginent qu'il n'y a plus une âme en ville. Ce n'est ni la fatigue du travail ni le goût de l'étude qui les conduit là; c'est tout simplement le désir de transporter sa paresse sur un autre théâtre et de dormir en paix, au lieu de passer la nuit dans le tumulte des bals. Le plus grand avantage que ces gens de la haute société retirent de la solitude, c'est de ne plus exposer aux regards de tant de témoins leur singulière façon de vivre; mais l'ombre des forêts et les fleurs des vallées ne produisent sur eux aucune heureuse impression. Les dryades ne les rendent pas plus sages: ils n'apprennent pas à mieux penser ni à mieux agir. La plupart de ces personnages distingués qui passent l'été à la campagne ne retirent d'autre fruit de ce séjour que de pouvoir, en rentrant à la ville, parler du bonheur et de la beauté des champs, bonheur qu'ils n'ont point senti, beauté qu'ils n'ont point appréciée.
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