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Jocelyn Sernhac
Le crédit gaulois
Histoire d'une femme nue

Publié par Good Press, 2021
EAN 4064066307257
Table des matières
CHAPITRE II CORPUS DOMINI
CHAPITRE III STOP!… MACHINE ARRIÈRE!… EN AVANT!…
CHAPITRE IV DU CAPITOLE A LA ROCHE TARPÉIENNE
CHAPITRE V EXPLICATIONS NOCTURNES
CHAPITRE VI P.-L.-M. 42.517. RÉSERVÉ
CHAPITRE VII SOUS LA COUVERTURE
CHAPITRE VIII LA SOCIÉTÉ D’EMPRUNTS A L’AGRICULTURE
CHAPITRE IX LES TENTATIONS D’UN DÉPUTÉ
CHAPITRE X LE MÉCANISME DU MOUVEMENT
CHAPITRE XI NUIT D’INSOMNIE
CHAPITRE XII LI BIOOU
CHAPITRE XIII JUSTICE HUMAINE
CHAPITRE XIV SUITE DE LA RÉCLAME
CHAPITRE XV PAR TÉLÉGRAMME
CHAPITRE XVI TOUJOURS PAR TÉLÉGRAMME
CHAPITRE XVII LA PEAU DE L’OURS
CHAPITRE XVIII ENTRE DEUX DRAPS
CHAPITRE XIX LES ÉLECTIONS
CHAPITRE XX CLAIRE ET RAOUL
CHAPITRE XXI BREDOUILLE
DEUXIÈME PARTIE LE LUCRE
CHAPITRE PREMIER LE CRÉDIT GAULOIS
CHAPITRE II SUITE DU MÉCANISME
CHAPITRE III A SAINT-BRÈS-EN-LANGUEDOC
CHAPITRE IV IDYLLE
CHAPITRE V APOGÉE
CHAPITRE VI C’EST LE MOMENT
CHAPITRE VII L’ÉCHÉANCE
CHAPITRE VIII TENUE OFFICIELLE
CHAPITRE IX LES ÉPATEMENTS D’UN DIRECTEUR GÉNÉRAL
CHAPITRE X LE MASCARET DES ÉCUS
CHAPITRE XI LA SAINTE-BARBE
CHAPITRE XII LE GOLGOTHA
CHAPITRE XIII LE COMBLE DU GACHIS ET DE LA DÉCONFITURE
CHAPITRE XIV RETOUR A SAINT-BRÈS-EN-LANGUEDOC
CHAPITRE XV PLUS DE ÇA, LISETTE
CHAPITRE XVI L’ONCLE D’AMÉRIQUE
CHAPITRE II
CORPUS DOMINI
Table des matières
Ce dimanche-là, le jour du Seigneur fut riant.
Fin de printemps, qui confine à l’été, avec un renouveau de sève et de verdure dans le Midi, est toujours, pour Paris, cet éternel camaïeu grisaille qui peint ’hiver.
Par exception, il ne pleuvait pas, et la boue, moins détrempée que de coutume, se dispensait de moucheter les pieds mignons des Parisiennes, dont la marche légère et gracieuse est un triomphant «Tu n’iras pas plus loin», que ce flot noir n’ose jamais franchir.
Les abords de Saint-Sulpice étaient mouvementés. Une foule empressée, sinon recueillie, s’engouffrait sous le porche de cette église.
On chuchotait sous le péristyle, sous le tambour, sous les hautes arcatures, où les femmes choisissaient leur place, au gré de leur caprice, les plus mûres dans les pans d’ombre faite de majesté et de mystère, les plus jeunes dans une volée de rayons qui leur faisaient des auréoles où scintillaient l’or, les perles et le jais.
Des mains délicates tapotaient la soie, pour lui imprimer des plis gracieux et la préserver des accidents de la jalousie voisine.
Les têtes étaient houleuses; les aigrettes, secouées par des mouvements contraires, avaient ce frémissement de la feuillée sous la brise.
Un parfum mixte, fait de benjoin, de lubin, de musc et d’encens, flottait dans l’air et composait cette atmosphère voluptueuse qui plane sur toute foule aristocratique où l’élément féminin domine, et où la religion met sa note, pour compléter cette gamme des parfums, et la faire sienne.
Une clochette tinta; le prêtre s’avança, précédé des enfants de chœur, entre lesquels il s’agenouilla pour faire son adoration.
Ce fut le signal d’un silence subit, suivi du cliquetis des chaises et des accoudoirs que chacun, au gré de ses infirmités, arrangeait de son mieux.
Le prêtre avait gravi les degrés de l’autel et disposait symétriquement le calice et l’Évangile, avec la lenteur voulue, pour que sa première génuflexion concordât avec le commencement du silence.
La voix aiguë de la sonnette apaisa les dernières rumeurs, et l’office commença.
Les têtes s’inclinèrent; des signes de croix mignons furent ébauchés, tandis que des mains, lourdes comme des pieds d’éléphant, construisirent le signe de la rédemption.
C’est une justice à rendre au parisien, il a le respect du lieu qui l’abrite, et même pour celui qui s’y glisse, poussé par le désœuvrement, une église est un motif de décorum, alors qu’il s’y ennuierait mortellement.
In illo tempore… La lecture de l’Évangile commença au milieu du recueillement général.
Le suisse, solennel comme tous les gens nuls, heurtait le sol de sa hallebarde, distribuant force faveurs sur sa route et faisant respecter l’alignement du milieu, pour bien marquer le passage.
En cet instant, il tournait irrévérencieusement le dos à l’abside, avec le sans-gêne d’un croque-mort, auquel l’habitude permet de manipuler des cadavres comme nous le ferions d’une jolie femme bien vivante.
Tout à coup, oubliant sa solennelle raideur, il se précipita, plutôt qu’il ne marcha, vers un groupe attardé qui faisait son entrée sous la nef.
Ce mouvement intempestif eut pour résultat de faire retourner toutes les têtes qui faisaient face au policier du saint lieu, et de mettre ce nouveau groupe en butte à l’attention de la moitié des fidèles.
C’étaient: Rubignard, confus d’être en retard pour la première fois de sa vie, Rosalinde, sa femme adorée, et Claire, sa maîtresse de la nuit.
Il y eut des chuchotements étouffés et des remarqu es obligeantes sur la toilette de ces dames; mais ce qui parut le plus frapper l’attention, ce fut l’embarras de Rubignard, l’épanouissement de sa femme et les yeux battus de sa belle-sœur.
Le suisse, plus solennel que jamais, précéda les nouveaux venus à leurs places réservées, où il les aida à s’installer avec tous les honneurs qui sont dus à un marguillier de première classe et à deux dames patronnesses de bonnes œuvres.
C’était une messe dite de communion, une messe de trente à quarante minutes, vite absorbée, à la grande joie des mondains qui déjeunent en ville ou qui veulent partir pour la campagne.
La sainte-table fut, au moment psychologique, bordée de têtes de tous âges.
Rubignard fit un signe à ces dames et prit la tête du trio.
Sa femme le suivit immédiatement; mais Claire eut un moment d’hésitation que Rubignard prévoyait ou devina, car il se retourna vivement et lança à sa belle-sœur un regard significatif qui eut pour résultat de la galvaniser. Elle les suivit.
Tous les trois, agenouillés dans l’ordre hiérarchique apparent, faisaient l’édification des fidèles.
L’officiant, un jeune abbé, arrivé à ce groupe important, sembla se grandir d’une coudée, et ce fut d’une voix solennelle qu’il prononça le Corpus Domini nostri Jesus-Christi, en posant l’hostie sur la langue du député, qui reçut ce pain céleste sans broncher.
Rosalinde, foncièrement pieuse, mit toute son âme dans cet acte, qui ne s’était point transformé pour elle en habitude, quoiqu’elle le répétât tous les dimanches.
Le prêtre, fasciné sans doute par la beauté de Claire, mit une grave lenteur dans l’exercice de ses saintes fonctions, et son regard, attiré vers la jeune fille par une force invincible, se riva à ses yeux de pervenche, si bien que ce fut en la fixant, plus que ne le comportait son ministère, qu’il lui tendit l’hostie, en prononçant le sacramentel: Corpus Domini.
Mais il n’alla pas plus loin.
Claire, qui pâlissait visiblement, et en qui toutes les terreurs de jeune pensionnaire se réveillaient soudain, à la pensée du sacrilège qu’elle allait commettre, Claire, malgré le regard foudroyant que lui lança Rubignard, lâcha la nappe de la sainte-table et s’affaissa sur les marches, le corps ployé, mais à demi retenue par la rampe.
Il y eut tumulte. Plusieurs hommes se précipitèrent à son secours, Rubignard en tête, visiblement effaré, mais ne pouvant réprimer un léger haussement d’épaules, de ces robustes épaules qui avaient l’air de dire: aucun fardeau ne nous fait peur.
L’événement, connu des premiers rangs des fidèles, alla en grossissant jusqu’au tambour, où il prit les proportions d’un sacrilège avéré.
Dans leur ignorance des lois de l’Église, certains allèrent jusqu’à dire que le prêtre avait refusé la communion à une de ses pénitentes qui avait osé se présenter à la sainte-table, malgré son refus d’absolution de la veille.
Le corps de Claire, porté par deux hommes qui paraissaient enchantés de cette corvée, et suivi de Rubignard et de sa femme, traversa ce scandale qu’il apaisa; car on savait fort bien, dans cette noble paroisse, que l’officiant n’était pas le confesseur de Claire, et du reste, la réputation du député de l’extrême droite, la clé de voûte politique du parti clérical, suffisait à fermer toutes les bouches et à mettre fin aux suppositions les plus malveillantes.
Le tumulte s’apaisa, l’ordre se rétablit, et le prêtre, que cet incident avait médusé, reprit ses sens et continua les soins de son ministère, distrait, et se demandant fort sérieusement si son regard, un peu trop mondain, ne venait pas de précipiter cette belle âme du ciel sur la terre.
Pendant ce temps, la voiture de Rubignard emportait sa belle-sœur qui commençait à se remettre, sa femme qui ne pouvait en revenir, et lui, qui craignait qu’une sottise n’en amenât une plus forte encore.
Lorsque le coupé s’arrêta devant la porte cochère, Claire, qui refléchissait depuis un bon moment, parut reprendre la plénitude de ses sens.
Elle se frotta les yeux consciencieusement et n’oublia pas le réglementaire: «où suis-je?» des drames et des comédies.
–Ma sœur… qu’as-tu donc?
–Ah! je me souviens. Suis-je donc sotte!
–Assez! grommela Rubignard.
Les yeux de Claire eurent une lueur fugitive, réprimée fort à propos.
Cela a été plus fort que moi. J’ai fait des rêves. cette nuit. J’étais au couvent. ma première communion. et cela m’est revenu à la sainte-table, et j’ai été tout émue.
–Bon, pensa Rubignard, heureusement que la duplicité s’en mêle!
Et ce fut dans un large soupir qu’il répliqua:
– Ce n’était pas la peine de se donner ainsi en spectacle.
– Par exemple le fit Rosalinde, presque scandalisée.
– Que voulez-vous, mon frère? – elle l’appelait ainsi; le rêve était peu, mais doublé de la réalité qui l’a suivi, je n’ai pu le chasser de mon souvenir. Je serai plus forte une autre fois.
– Je l’espère bien, fit Rubignard. Notre situation dans le monde ne nous permet pas de nous donner le luxe de ces exhibitions qui font jaser.
Pendant ce temps, le valet de pied avait ouvert la porte cochère, et le coupé, en roulant sur le pavé de la cour, interrompit ce dialogue.
Claire, tout à fait remise, demanda la permission de se retirer dans sa chambre, où elle éclata en sanglots sitôt que le verrou en fut poussé.
Rubignard accompagna Rosalinde dans ses appartemements et l’aida à se débarrasser de sa toilette, afin d’être plus libre d’effacer, dans l’esprit de sa femme, la fâcheuse impression qu’aurait pu y laisser ce pénible incident, ce que la présence de la femme de chambre l’eût empêché de faire.
Il improvisa un nouveau discours dans lequel la famille et la religion ne furent oubliés qu’au moment où, parvenu à certains colifichets intimes de sa moitié, le tableau de la nuit se représenta à ses yeux, si bien que sa péroraison se perdit dans le bruit de ses baisers. Sa femme, toute interloquée, y répondit avec la froideur de son tempérament de blonde grassouillette.
Mais, pour cette fois, Rubignard, servi par la faiblesse d’une place qui n’était défendue que par une fragile et transparente batiste, resta vainqueur et paracheva, dans ses vingt-quatre heures, les douze travaux d’Hercule, y compris le discours pour la Chambre des députés, le discours pour la chambre de Claire et le discours pour la chambre de sa femme; ce qui portait à neuf la somme des autres travaux, total fort, raisonnable pour ses quarante ans.
Raisonnable, étant pris d’une certaine façon, s’entend.
CHAPITRE III
STOP!… MACHINE ARRIÈRE!… EN AVANT!…
Table des matières
Il en est, de la machine humaine, comme de toutes les autres. Lorsqu’elle se cogne à un obstacle, le premier mouvement qui suit le heurt est rétrograde.
Harassée de fatigue, étourdie par le choc de cette attaque nocturne, Claire s’était endormie sur-le-champ et s’était réveillée dans un état voisin de l’hébêtement.
Levée fort tard, son premier soin fut pour sa toilette qu’elle acheva à la hâte, préoccupée seulement de ne point mettre une note insolite dans le concert de la maison.
Ensuite, elle avait machinalement suivi sa sœur et son beau-frère, ainsi que l’eût fait un automate, sans que sa pensée se fût réveillée.
Bercée par les cahots de la voiture, elle dormait encore, brisée au moral autant qu’au physique; elle dormait les yeux ouverts, ne voyant rien, n’entendant rien.
Le parfum capiteux de l’église l’avait grisée un peu plus; et, lorsqu’elle avait quitté sa chaise pour aller prendre place à la sainte-table, ce n’avait été qu’avec un simple soupçon d’hésitation.
Mais, quand elle avait eu devant elle ce prêtre qui lui présentait l’hostie en dardant son regard dans le sien, en l’espace d’un éclair, elle s’était cru devinée et avait pensé que le mot «sacrilège» était écrit sur son front en lettres de feu. Comme dans un tourbillon fantastique, elle avait revu le couvent, sa jeunesse sans tache, ses compagnes, les religieuses au visage placide sous leur cornette blanche: en un mot, toute la pureté de sa vie passée et toute l’infamie de sa vie présente.
Le prêtre hésitait, c’était visible. Elle avait bien remarqué sa dextérité, lorsqu’il offrait l’hostie à sa sœur. Et pour elle, sa main tremblait, son regard lui retournait l’âme.
En l’espace d’un éclair, tout cela et bien d’autres choses encore lui vinrent à l’esprit.
Et son cœur défaillit, et son corps s’affaissa.
Pauvre abbé, qui avait cru se mortifier en se croyant coupable! Et cependant, il n’avait vu que l’enveloppe séduisante de cette créature; il n’avait vu que la face au profil correct de cette médaille dont le revers était fruste déjà.
Et maintenant qu’elle était dans sa chambre, seule en face de sa conscience, le verrou poussé, Claire se faisait horreur et pleurait à chaudes larmes; de ces larmes énormes qui pèsent comme des brillants, qui roulent en rebondissant d’obstacle en obstacle sans se déformer, et qui viennent s’écraser sur ce qui les reçoit, comme ces larges gouttes de pluie qui précèdent les orages formidables.
L’orage vint.
Claire était brune, elle avait des nerfs irritables, un sang généreux qui traçait des sillons bleuâtres sous sa peau blanche. Sa lèvre était carminée, et sa prunelle, bleutée, faisait une marge harmonique à sa pupille indigo, zébrée de rayons noir corbeau.
Ses narines, mobiles comme les pensées d’une femme, se gonflèrent tout à coup, et une crise épouvantable s’empara de son corps qui frémit des pieds à la tête, pendant que ses bras et ses jambes glissaient sur les côtés de la chaise longue sur laquelle elle s’était jetée.
Qu’avait-elle donc?
Que signifiait ce remords tardif?
Était-ce bien du remords?
Pour qu’une jeune fille qui sort du couvent se jette toute nue sur son lit, en pleine lumière, un livre d’amour à la main, il faut qu’elle ait perdu toute pudeur. Et les flammes internes ou externes qui peuvent lui brûler la peau n’excusent pas ce déshabillé, tout au plus bon, jadis, au paradis terrestre.
Était-elle vierge avant l’attentat de Rubignard? Assurément non, car la virginité est un bien qu’une jeune fille perd dès qu’elle sait qu’elle le possède.
Or, Claire savait qu’elle était vierge de corps le jour d’avant, puisqu’elle pleurait sa virginité, maintenant.
Voilà pourquoi certaines jeunes filles sont encore vierges, après qu’elles ont été victimes d’un satyre.
Ce n’était donc pas du remords?
C’était du dépit.
C’était de l’horreur.
C’était du calcul.
Dépit d’avoir été surprise bêtement, de s’être ensuite livrée bestialement, en cédant aux injonctions d’un sang trop tumultueux.
Horreur de s’être donnée à cet homme, sans beauté, sans caractère, sans talent, tandis que, cette orgie, elle l’avait perpétrée en rêve plus d’une fois avec un Adonis paré de toutes les qualités qu’invente une jeune fille.
Calcul, car elle supputait qu’en un instant elle avait perdu le seul bien matériel que possède une fille pauvre,–car elle. était pauvre,–et que, désormais, à moins de s’exposer à une vie de recluse, elle devait opter entre deux bagnes: l’adultère à perpétuité, ou la promiscuité à vie avec un mari imbécile.
Non, ce n’était point du remords; et si elle s’était affaissée, vaincue en présence du sacrilège qu’elle allait commettre, c’était moins par pudeur que sous le coup de cette loi superstitieuse qui régit les anges déchus, lesquels, selon leur degré d’abaissement, tremblent devant l’inexplicable, depuis le prêtre jusqu’à la tireuse de cartes.
Sa conscience parlait, mais elle lui tenait un langage intéressé.
Ce n’était point la crainte de la maternité; car Rubignard lui avait bien assez dit, avec un gros rire bête, qu’il croyait fort spirituel, que les imbéciles seuls font des enfants à leurs maîtresses.
Et cet ingénieux mécanisme de la stérilité expliqué, il pensa que tout devait être au mieux dans le meilleur des ménages possible à trois.
A cette heure même, où Claire voyait un formidable inconnu se dresser à côté de ce connu encore inexploré et lui livrer une bataille gigantesque, lui, n’avait retenu, de son infamie de la veille, que le tableau érotique qui l’avait tenté et dont un sosie inconscient de sa complicité lui livrait le pendant, avec cette satisfaction de plus, qu’aucune réserve n’était utile, le cas étant légitime.
Mais la crise s’apaisa, le calme se fit, la vierge folle disparut, et la femme surgit, droite, fière, dure et résolue.
Il y a, comme cela, dans la vie d’un être, de ces transformations subites et formidables, qui laissent, sur le physique, la trace indélébile de leur ongle d’acier.
Claire s’était couchée jeune fille rêveuse; elle s’était réveillée vierge folle; elle s’était affaissée ange déchu; elle se redressa femme-démon.
– Hé bien! soit. Mon choix est fait, je serai sa maîtresse, puisque le sort en est jeté. Si mon rêve se fût accompli avec un jeune homme, j’eusse été sauvée de tout; avec lui, c’est ma chute, c’est notre chute à tous. Malheur à lui!. Rubignard, tu seras mon esclave et tu ramperas à mes pieds, tremblant de peur comme j’ai tremblé d’infamie. Cette vie de bien-être, que j’avais rêvée, tu me la donneras, somptueuse, et tu seras entre mes mains comme la cire que l’artiste modèle au gré de sa volonté.
–Ah! ah! ricana-t-elle, me prends-tu donc pour une de ces niaises pensionnaires que le couvent jette, tout épeurées, sur le pavé de nos villes?… Non, non! mille fois non. Tu n’es pas mon premier amant; je suis la prostituée de l’archange de la nuit, et toi, l’ange des ténèbres, tu seras mon instrument.
Alors, avec une impudeur diabolique, elle se dépouilla de tous ses vêtements; puis, nue, devant sa psyché, frappant son sein de marbre, elle s’écria:
– Voilà où fut mon cœur, et tout le reste est ton carcan.
Alors elle se para avec une science infernale, mettant une impudeur savante dans ses vêtements de jeune fille, accrochant mille désirs au moindre de ses atours, échancrant, sans le secours des ciseaux, son corsage trop montant, dans l’hiatus duquel saillaient des trésors inestimables.
Et, ainsi transformée en femme du monde qui sait tout, elle jeta sur son visage, comme suprême condiment de ces amorces, un masque d’ingénue qui n’a pas conscience de son impudeur.
Ainsi métamorphosée, ainsi armée pour la lutte gigantesque qu’elle allait entreprendre, elle tira le verrou, et ce fut droite, fière, resplendissante de beauté, qu’elle alla prendre place à table, lorsqu’on vint l’avertir que le déjeuner était servi.
Son esprit n’avait pas stoppé longtemps et n’avait reculé d’une brassée que pour pouvoir avancer sans fin, jusqu’au fond de l’abîme.
Rubignard fut ébloui, Rosalinde fut surprise. Rubignard se dit:
–C’est étonnant comme l’esprit vient vite aux filles!
Et il se félicita d’être son professeur, tandis que son amour-propre faisait la roue.
Rosalinde pensa qu’il faudrait songer à marier sa sœur.
Claire lut, sur leur visage, ce qui se passait au fond de leur pensée, et feignit de n’en rien voir.
Le déjeuner, d’ordinaire assez froid, fut fort gai; car la belle-sœur dépensa beaucoup d’esprit, un esprit endiablé, imprévu.
Et le beau-frère, mis à l’aise par ces allures, et n’ayant plus à ménager la naïveté de l’échappée du couvent, abandonna le thème favori de la famille et de la religion, pour se lancer dans des dissertations badines dont il accrochait la gaze à chaque mot.
Un moment, il crut être allé trop loin, car il sentit un pied se poser sur le sien et le presser vivement.
Il regarda sa femme, pensant que c’était un rappel à l’ordre; mais sa femme souriait mollement, en grignotant une tranche de pâté froid, pendant qu’elle se demandait si ceregain imprévu allait durer longtemps-
Alors il comprit, et se mit à savourer cette pression en fin gourmet, qui juge d’un bon mets sur son odeur.
Ceci présageait un pardon et constituait une foule de promesses dont il saurait bien réclamer la réalisation.
Et voilà que, tout d’un coup, par le fait d’une double infamie, cet intérieur revêchement pot-au-feu prit des allures riantes, dans lesquelles chacun sembla trouver son compte.
L’équilibre du ménage avait été rompu par l’intrusion de ce zéro, qui était d’abord placé à gauche et restait sans valeur.
Un simple déplacement de gauche à droite, et cette non-valeur, entrant dans le concert du ménage, devenait nombre et lui apportait la gaieté de la lune de miel.
Overtu! ne serais-tu qu’un mot? J’y songe parfois lorsque je contemple ces ménages réguliers selon l’Église et les hommes, et dont les bâillements répondent à chaque pulsation de deux cœurs étonnés de se trouver accouplés.
CHAPITRE IV
DU CAPITOLE A LA ROCHE TARPÉIENNE
Table des matières
Soyez un génie, dévouez-vous à votre patrie, sauvez la République et la chose publique, la vile multitude vous écrasera.
Il est si doux de trouver un prétexte pour jeter par-dessus bord le lest de la reconnaissance qui vous expose à sombrer au fond de l’abîme de la récompense à décerner.
Mieux vaut planter des choux qu’être pape, roi, empereur ou dictateur.
En ce temps-là, un homme de cœur, un grand patriote, un génie politique, prévoyant le résultat des menées gouvernementales, qui, de Jules Simon, avaient conduit la France à M. de Broglie et au gouvernement personnel, mettant au service de la cause qu’il défendait sa parole chaude et entraînante, monta à la tribune de la Chambre des députés, et, avec un accent d’autorité et de prophétie, déclara au maréchal de Mac-Mahon, qu’il devait choisir entre se soumettre et se démettre. Dans une improvisation majestueuse, il esquissa la situation qui venait d’être faite à la France par le décret de prorogation annoncé, prélude d’une brutale dissolution, et organisa le formidable groupe, désormais historique, des363, dont le manifeste est encore dans toutes les mémoires.
C’est enfin dans cette séance mémorable que Léon Gambetta sauva la République et qu’il gravit les derniers degrés du Capitole.
Hélas! la roche Tarpéienne l’a récompensé.
Quelques années plus tard, on le trouvait trop gras et on le faisait tuer.
Combien de temps encore parlera-t-on de lui?
Ce qui prouve que ce qu’il y a de plus sûr et de plus vrai dans le dictateur, c’est la charrue.
Ce n’est pas sans raison que nous avons rapidement rappelé ces faits politiques, nous montrant le peuple, vrai Saturne, dévorant ses propres enfants; car, si du Capitole on peut rouler à la roche Tarpéienne lorsqu’on est un homme de génie, on peut, lorsqu’on n’est qu’un imbécile, une outre gonflée de vent, opérer le même voyage en sens inverse, de la roche Tarpéienne monter au Capitole.
Rubignard, bouffi de toutes les manières, avait songé qu’il était temps, pour lui, de tenter cette ascension.
C’est pourquoi nous l’avons vu, dans la nuit de l’avant-veille, préparer ce discours colossal dont il était si content et sur lequel il fendait sa fortune à venir.
Ce discours, , il le rugit, il le vociféra, en assénant de rudes coups de poing sur la tribune, de ces poings massifs de portefaix, noueux comme des branches d’aubépine.
Les droites, qui n’avaient que ce talent de chrysocale à leur dévotion, organisaient une claque nourrie, tandis que les gauches, qui venaient d’applaudir la parole incisive et éloquente de leur chef, riaient de grand cœur, et soulignaient, de leurs interruptions gouailleuses, certains passages de ce discours insensé.
Claire et Rosalinde étaient dans une des tribunes réservées et suivaient les péripéties de cette bataille de nain à titan se disputant le sol français.
Lorsque Rubignard arriva à sa péroraison et qu’il apostropha les gauches en leur parlant de boue et de sang, de fange sociale, d’abîmes, ce fut un tolle général, une grêle d’apostrophes se croisant et s’entre-croisant, lui jetant à la face toutes les infamies connues de la royauté et de l’empire.
Ce fut un tumulte indescriptible.
Mais Rubignard tint bon; il en avait vu bien d’autres, et, profitant d’un moment où chacun reprenait haleine, il lança sa dernière phrase, celle sur laquelle il comptait édifier son succès final: «Vous nous demandiez, messieurs, ce qu’on ap-prend à nos filles, chez les épouses du Seigneur?… On leur enseigne la religion, la famille et la vertu,»
Ici, fidèle à son programme, il descendit de la tribune en s’épongeant le front, et ses mains, comme il l’avait prévu, furent mises aux enchères par ses collègues de la droite, tandis que les gauches, comme obéissant à un mot d’ordre, tournèrent leurs regards, vers la tribune où était la belle-sœur de Rubignard, qu’on savait être sortie du couvent depuis peu.
Claire vit fort bien cela et fronça les sourcils, tandis qu’elle murmurait tout bas:
– L’imbécile! le tartufe!
On venait de subir deux discours, ceux des principaux orateurs, et comme au théâtre, un entr’acte s’imposait aux esprits.
Les conversations particulières s’engagèrent:
– Dis donc, Gontran, elle a du chien, la petite religieuse à Rubignard.
–Et des yeux rudement culottés.
Vingt monocles ou binocles se braquèrent sur elle.
–Je ne sais pas dans quel bénitier elle trempe ses doigts, pour chanter nones et matines; mais elle me produit l’effet d’avoir plus de dévotion pour dame Vénus toute seule que pour tous les saints du paradis réunis.
–Silence, de Sade moderne, vous êtes dégoûtant.
– Mais pas dégoûté, car je me ferais volontiers prieur du couvent où serait telle nonnette.
– Et la femme à Rubignard, a-t-elle assez de galbe!
– C’est moi qui ne souffrirais pas une religieuse de ce calibre, dans mon ménage, si j’étais à sa place.
– Ça tournera mal; on dit que Rubignard est un terrible.
Des rires bruyants couvrirent ces mots. Il était évident que Rubignard ne passait pas pour un Adonis, quoiqu’il fût réputé fort pour la chose.
– La petite lui riverait ses clous. Il lui faut de la chair fraîche, comme à l’ogre du Petit-Poucet.
– Dis donc, Raoul, toi qui n’as que trente-deux ans, qui as du chic et qui es un peu de son Midi, tu devrais pousser une pointe de son côté.
–Grand merci de l’offre!… Pas un rotin!
–Pratique, le jeune homme! il fera son chemin.
–Parbleu! avec des pièces de cent sous en guise de roues, l’on va loin.
– Et Rubignard ne peut guère voyager dans cet équipage, on le dit fort pauvre.
– Rat!
– A poils?
– Rapé!
Heureusement, le président de la Chambre appuya le pied sur la pédale de la sonnette; sans quoi, nos graves honorables auraient lâché une série de fredaines peu en harmonie avec la solennité du lieu.
La séance fut reprise, mais n’obtint pas le succès d’attention qui en avait marqué le début.
Chacun savait que la première bataille était perdue pour les gauches et que le décret de prorogation, suivi du décret de dissolution, serait l’épilogue de cette nouvelle phase des affaires politiques.
Aussi, fut-ce avec une indifférence marquée qu’on vota les divers ordres du jour déposés sur le bureau, et lorsque, après avoir proclamé le résultat du scrutin, le président leva la séance, il n’y avait plus que quelques groupes dans la salle; et le sacramentel «levée» tomba sur ce refrain:
Bon voyage, cher Dumollet,
Nous reviendrons pour la session prochaine,
que le jeune Raoul chantonnait à mi-voix, tout en lançant un dernier regard à Claire et en disant à Gontran:
– Décidément, si elle n’était pas si à droite, je me ferais présenter.
En ce moment, Claire lui lança un regard qui le fit chanceler.
– Dis donc, Raoul, je croi que le discours de Rubignard t’a grisé.
– Nom d’un tonnerre, j’ai failli me casser le nez! Décidément, je me ferai présenter.
Et comme il manquait la porte, Gontran lui cria:
– A gauche, animal!
– Non, au centre.
Et sur cette ineptie, Gontran et Raoul firent battre la porte du tambour sur leurs talons.
Rubignard, triomphant, radieux et content de ce treizième travail qui eût bien étonné Hercule, se frottait vigoureusement les mains dans son coupé, pendant qu’il louchait vers la serviette qui reposait sur ses genoux, et sur laquelle il lisait déjà: «Présidence du conseil. Intérieur.»
En fait d’intérieur, il allait avoir désormais à compter avec le sien.
C’était, du moins, ce que disaient clairement les yeux de sa belle-sœur, pendant qu’elle lui pressait le genou et que Rosalinde, douillettement pelotonnée dans son coin, n’avait pas même la force de songer à quoi que ce fût:
– Hein, mon discours?… épatant?…
Dam, on se taisait au lieu de le féliciter.
Il n’y a que dans le ménage que ces petites misères-là vous arrivent.
Le moyen d’être un grand homme pour sa femme et ses enfants! Et je ne puis songer, sans en rire, au tête-à-tête de deux majestés, mâle et femelle, s’envoyant réciproquement promener au moment de souffler la bougie conjugale, comme le feraient deux vulgaires bourgeois.
Ce «hein» de Rubignard était gros de reproches.
Rosalinde le comprit et répondit:
–Bon effet, tu seras ministre.
–Et nous, ministresses, fit Claire en manière de conclusion, – et soulignant ce nous, qui, pour la première fois, sortait de sa bouche avec tant d’autorité.
Rubignard eut comme une vague éclaircie de ce qui l’attendait, mais il sourit béatement en se disant:
– La gloire, voilà le meilleur piège à tendre aux fillettes. Enfoncés tous ces jeunes étourneaux!
Et il haussa imperceptiblement les épaules.
Rosalinde n’était déjà plus au trio et avait fini par trouver un suj et de réflexion: elle pensait que son matou devait bien s’ennuyer sans elle.
Et le coupé roulait toujours.
Rubignard bâilla.
Claire se renversa dans son coin, et commença l’exécution de son plan, qui consistait à faire sentir à son beau-frère toute la nullité de sa sœur et toute sa valeur à elle.
Lorsque le coupé entra sous la porte cochère, Rosalinde se réveillait, Claire avait l’air de se pâmer, et le député, qui était en face d’elle, rouge comme la crête d’un dindon, avait toutes les peines du monde à dégager ses jambes des jupes de sa belle-sœur, qui se mit à sourire, dès qu’il eut tourné le dos pour mettre le pied sur le sol, ce qui imprima une oscillation à la voiture.
Et le trio gravit solennellement les marches qui le conduisaient à ses appartements: l’ordre moral les regardait passer, en la personne de monsieur le concierge
CHAPITRE V
EXPLICATIONS NOCTURNES
Table des matières
Les Chambres prorogées, le décret de dissolution promulgué, Rubignard était rendu aux douceurs de la vie privée, du moins rien que pour un temps, il l’espérait bien.
Cependant, ce n’était pas sans un certain ennui qu’il songeait à la nouvelle tournée électorale qu’il lui faudrait entreprendre, pour disputer son siège, fort branlant déjà, au candidat républicain, présenté aux électeurs par le comité radical de Saint-Brès-en-Languedoc.
Déjà, aux dernières élections, il ne l’avait emporté sur son concurrent que de quelques centaines de voix, au second tour de scrutin, et Dieu seul pouvait prévoir ce qui allait résulter de cette nouvelle lutte.
Or, il fallait réussir à tout prix; car le pauvre Rubignard, sans fortune, sans héritages à l’horizon du moindre cimetière, n’avait, pour toutes ressources, que ses émoluments de député et les maigres revenus de Rosalinde.
Aussi, songeait-il à se mettre bientôt en route pour le Midi, afin d’aller réchauffer l’ardeur un peu engourdie de ses fidèles, et s’enquérir, auprès de ses électeurs les plus influents, des progrès que la démocratie avait faits dans Saint-Brès-en-Languedoc, depuis les dernières élections.
Ce maudit décret, qui venait de le renvoyer devant ses électeurs, dérangeait tous ses plans, et au lieu du portefeuille qu’il rêvait de pêcher dans le trouble général, il craignait, il redoutait même un de ces blakboulages qui font époque dans la vie politique.
Et cependant, plus que jamais, il fallait réussir; réussir per fas et nefas, dût-on s’arranger pour livrer les urnes à des émules de Bosco.
Oui, réussir; car, non-seulement il avait à soutenir sa fortune, sa réputation politique, mais il fallait revenir à la Chambre, avec une nouvelle et solide consécration, y conquérir la présidence du conseil et déposer ce trophée glorieux aux pieds de Claire qui, désormais, devenait le but réel, sinon avéré, de toutes ses entreprises.
Claire était jolie, ardente, voluptueuse, docile aux leçons de l’amour, dans lequel elle promettait déjà de surpasser son maître.
Il ne pouvait penser à elle sans sentir un frisson érotique lui rider la peau, des pieds à la tête. Cette fille le tenait bien, le tenait par toutes les fibres de son. corps, trapu et velu comme celui d’un orang-outang, et dont les allures et les aspirations semblaient vouloir confirmer la généalogie des ancêtres que Littré daigne assigner à l’homme.
C’était en frémissant de volupté qu’il songeait aux ondulations de ce corps de marbre, qui brûlait le sien et lui procurait des picotements aigus dans la moelle épinière et dans le cervelet.
Une espèce de femme torpille, galvanique, mais que l’on peut approcher, enlacer, pétrir dans se-mains, avec des rugissements de bête fauve, des élans de chimpanzé; mais à côté de laquelle, la crise passée, on retombe foudroyé, après avoir laissé, dans ses bras, la moitié de son-existence future.
Une de ces femmes qui vous plient au moindre de leurs caprices, en vous laissant croire que vous leur imposez les vôtres; de ces femmes qui vous abaissent au dernier des niveaux, et vous amènent, insensiblement, à rendre à leur chair impudique les mêmes hommages que vous rendriez à Dieu; mieux que cela, que vous vous refuseriez de rendre à Dieu lui-même.
Il est donc aisé de comprendre que, la série des discours à la Chambre étant épuisée, il fallait songer à justifier des veilles quotidiennes.
Alors, ce furent les discours aux électeurs qui lui fournirent le prétexte cherché.
Assurément, lorsqu’il les leur débita, plus tard, aucun d’eux ne s’avisa de penser que, des préceptes aux actes du candidat, il y avait un abîme, et que cet abîme tenait dans les quelques pas qui séparaient son cabinet de travail de la chambre de sa belle-sœur, où nous le retrouvons, vers trois heures du matin, quelques jours après la dissolution.
Pour les amateurs de contrastes, le lit de Claire eût été une bonne fortune. Du côté de la ruelle, semblable à une grotesque ombre chinoise, la silhouette de Rubignard esquissait son profil sur le transparent des rideaux.
Il était assis, les cheveux ébouriffés, la chemise déboutonnée, laissant voir sa poitrine velue et la naissance d’un abdomen qui faisait rêver d’accouchement.
Sa face était rubiconde et bestialement épanouie.
Le coude droit dans l’oreiller, pour soutenir son encombrante personne, il était tourné vers Claire, pendant que sa main gauche, enfouie sous les draps, accusait une agitation qui semblait nécessiter une oraison à saint Antoine de Padoue.
Claire, mollement allongée sur le dos, avait un bras arrondi sous la cascade de ses cheveux qui coulaient à fiots sur ses rondeurs modelées, comme sur le rebord d’une vasque de marbre cascadent les ondes cristallines d’une source.
Son autre bras, perdu dans le lit, semblait vouloir rendre inefficace les propriétés de l’oraison à saint Antoine de Padoue.
Elle se trémoussait comme un poisson dans l’eau, avec de petits éclats de rire, étouffés par rapport à la madame Rubignard du vrai contrat, qui aurait pu entendre les éclats de sa voix.
Le député, lui, riait de son gros rire bête, qui ressemblait assez au bruit d’un tombereau chargé de sable, dévalant dans les ornières d’une route à rampe accentuée, avec des hoquets analogues aux soubresauts imprimés aux roues qui grippent sous la pression du frein.
Claire avait aussi sa chemise entr’ouverte sur la poitrine; et dans l’angle aigu, formé par les deux bandes de dentelles qui bordaient le surah, saillait un sein ferme, qui semblait défier la foudre du ciel, comme ces paratonnerres qui se dressent ainsi qu’un défi de l’homme à la divinité.
Mais la poitrine était blanche, le sein aussi, finement veiné, et le paratonnerre de ce gracieux édifice, rose de la base au sommet, semblait plutôt destiné à attirer l’orage des baisers qu’à l’en préserver.
Tel était le tableau: au dernier plan, la gaze, découpant ses dentelles entre le bleu du transparent et le bistre de la silhouette rubignardesque; au second plan, le mastodonte à forme humaine; enfin, au premier plan, toute la grâce et la beauté féminines, réunies en un corps de déesse faisant rêver
De Vénus tout entière à sa proie attachée.
Enfin, la main qui furetait parut avoir porté juste, et celle qui défendait dut arriver trop tard à la parade, car la brune fille des nuits se récria:
– Finis donc, polisson, tu me chatouilles!
Pour toute réponse: un gros rire, et un orage qui paraissait s’amonceler sur le paratonnerre rose.
–Ah! mais non!… Ah! ah! ah!…
Et l’édifice de s’agiter, et l’orage d’éclater en une vraie grêle de baisers, de ces gros baisers plantureux, lippus, visqueux, qui semblent avoir été créés comme antidote de ce poison qu’on nomme l’amour.
Tout à coup Claire fit, avec son corps, ce qu’en escrime on nomme un battement dégagé.
Pour ceux qui ignorent l’art de tuer son semblable,– elle se serra contre Rubignard, qui crut être vainqueur et fut fort étonné de l’avoir dans le dos, en tre la ruelle et lui, pendant que ses bras battaient le vide.
–Mon petit chien-chien, il n’est pas question de cela, pour le moment.
Le député, peu leste à la parade, voulut passer de sixte en quarte,–autrement dit: faire face à l’ennemi qui tombait ainsi sur son arrière-garde, – mais tout gémit sous lui; il gémit lui-même en se retournant, et y apporta cette grâce et cette dextérité qui caractérisent l’éléphant, et qui lui eussent valu, sous les armes, au moins vingt coups de bouton.
Ici, il en fut quitte pour un rire moqueur, et, comme il espérait avoir un complice avec le mur, il joua jeu serré; mais Claire, rompue à toutes les feintes, dégagea de nouveau, et se trouva droite, de l’autre côté, sur la descente du lit, les deux coudes plongés dans la couche, le menton aux mains, penchée en avant, et faisant saillir sous sa chemise, qui plaquait sur le rose de sa peau, les formes luxuriantes de sa croupe rebondie, tandis que sa poitrine se creusait un double étui dans la plume du lit.
Pour le coup, Rubignard, au risque de tout casser sous lui, oubliant la majesté de sa personne, roula sur lui-même comme un simple et vulgaire tonneau, et vint s’accoter au menton de sa maîtresse, qui reçut le choc sans broncher d’une ligne.
– Mon petit, je ne veux pas; voilà, tu vas te rendre malade, avec tes idées. Et puis, je veux te causer sérieusement.
– Tu es folle. Recouche-toi donc, tu vas prendre froid.
– A une condition… c’est que tu resteras tranquille… bien sage.
– Le moyen?
– Tu fermeras les yeux… et moi, je cacherai tout ça.
Alors elle superposa les dentelles qui formaient un angle sur sa poitrine, et rentra dans le lit, où elle se pelotonna contre son amant, lui faisant une cravate de ses bras, et paralysant tous ses mouvements par une manœuvre savante.
– Tu m’étouffes… lâche-moi donc.
– Parbleu, la belle proposition… Mon cher, j’ai préparé un discours, et tu vas me faire le plaisir de l’écouter jusqu’au bout.
– Un discours? fit l’autre, hébété!… Tu es bien savante, ma bibiche.
– Peuh!… ne dirait-on pas!… parce que monsieur a été député!
Ce passé porta. On le voulait ainsi, du reste,
– On le sera de nouveau.
– Pour cela, j’y compte bien, par exemple. Mais ce n’est pas assez.
– On sera ministre.
– Pour ce qui est de ça, j’y compte moins, mais je l’espère cependant… Vois-tu, mon gros loulou adoré, je ne te cacherai pas que la vie extraordinairement uniforme que nous menons ici, depuis tantôt quatre mois…
–Uniforme?…
–Je parle des journées…
–Ah!
–Que cette vie me pèse, et que je rêve mieux pour ma jeunesse et ma beauté, car je suis jeune et belle, n’est-ce pas, mon petit mari?
– Certainement, mais.
– Oh! pas de mais. C’est chiche, tout plein chiche, par ici: nous avons un coupé, un cheval, un cocher, une femme de chambre et une cuisinière, tout cela, je te l’accorde; mais nous devons le retrancher sur notre loyer, sur nos toilettes, sur nos bijoux, et sur nos dîners et nos bals, que nous ne donnons pas.
Moi, j’adore le bal, et j’enrage de ne pouvoir en donner.
– Mais, petite…
– Tais-toi, tu ne peux pas comprendre ces rages-là. Donc, je veux donner des bals, des dîners, des soupers, des concerts. Or, il faut de l’argent pour tout cela, beaucoup d’argent…
– Et nous sommes pauvres!
– Mille francs par mois, en totalisant tes revenus, les miens et ceux de Rosalinde.
Tandis que si tu étais ministre…
– Oui, mais je ne le suis pas.
– Il faut l’être, l’être à tout prix, ne fût-ce qu’un ou deux mois.
– La belle avance: tu t’ennuierais bien davantage, après avoir goûté de cette vie.
–Tu n’es pas fort. Tiens, il y a des moments où je me demande si je n’ai pas été une niaise de tout donner à un homme si. si. si.
– Si-do-ré?
– Oh! non, pas doré, par exemple!
– Si quoi, alors?
– Eh bien, si… bémol.
– Je ne connais pas la musique; traduis-moi ça.
– Si mou, parbleu! le bémol est un demi-ton plus bas. que les autres notes, et.
– Et moi, plus bas d’un demi-ton que les autres hommes?… Tu vas bien, merci!
– Oh! mon chéri, ne te fâche pas, voyons.
Et elle se serra davantage contre lui, au point que son sein lui entrait dans la graisse qui recouvrait ses côtés. Il en sentait distinctement le mamelon, et cela fit tomber toute son énergie.
– Va pour bémol. Mais tu me dois un béjaune pour ce bémol-là, et tu le paieras.
– Je paierai, mon chéri, pourvu que tu m’aimes et que tu veuilles m’écouter.
Vois-tu, nous autres les femmes, les vraies femmes, nous voyons loin, bien loin; et les hommes qui nous écoutent font leur chemin.
Moi, je veux que tu fasses le tien; je te donnerai des idées.
– Tu ne m’en donnes que trop.
– Taisez-vous, polisson; vous ne savez pas causer sérieusement dix minutes.
–C’est que… tu choisis mal ton temps.
–Je choisis, je choisis!… il fait beau voir. Tu dois savoir si je peux te parler ainsi devant Rosalinde.
– Cela est vrai.
–Hé bien! alors, écoute-moi: il faut que tu sois ministre, ne fût-ce qu’un mois.
–Bon; mettons que je le sois. Et après?
–Après?
–Oui, après?
–Ah! ah! que tu es bête! tiens, tu me fais rire, en voyant que tu n’y as pas songé, que tu ne devines pas encore, tandis que moi.
– Tandis que toi?
–Tandis que moi. Tiens, nigaud, je vais te mettre sur la voie. Tu sais bien, M. de Toutmilliard; le prince de Toutmilliard?
– Oui, je sais, mais… je ne sais pas.
–Que t’es bête, mon Dieu, que t’es bête!… Eh! bien, il a été ministre, lui…
– Pendant huit jours.
–C’est suffisant pour un homme intelligent.
–Un crétin!
– A tes yeux; pas aux miens.
– Explique-toi donc.
– Parbleu, il a fait une réclame de son nom et de son titre d’ancien ministre des finances. Voilà!
–Ah!… bah!
–Ah! tu comprends, à la fin?
–Comment… et tu veux?…
–Parbleu! un crédit quelconque; tiens, le Crédit Gaulois, par exemple; cela sonnerait bien. Avec la présidence du conseil…
– D’administration, fit Rubignard avec une grimace.
– Voyez donc le dégoûté! avec des jetons de présence, des pots-de-vin, des actions, des billets de mille… que sais-je, moi?
– Qui diable t’a si bien instruite? Tu étais encore au couvent, il n’y a pas plus de quatre mois, et déjà tu parles finances comme un banquier.
– C’est le prince qui m’a appris tout cela.
Haut-le-corps de Rubignard:
– Le prince? par exemple! Est-ce que?…
– Que t’es bête, mon Dieu, que t’es bête! Ah! ah! ne vas-tu pas être jaloux du prince, à présent, nigaud?… Je l’ai entendu causer avec un membre de son conseil d’administration, le soir que nous étions à son bal. J’étais derrière une draperie, pour arranger un cordon qui me lâchait, et je les ai entendus se raconter un tas de choses: ils parlaient de virements, de comptes de carottage, de pots-de-vin, et paraissaient fort contents de leur situation… Du reste, ils mènent un train!
– Oui, qui pourrait les conduire rapidement en correctionnelle.
– Lorsqu’on est un crétin, comme lui.
– Alors, tu en conviens?
– A merveille; pour te faire remarquer qu’un homme intelligent comme toi peut arriver à la fortune en passant à côté de la correctionnelle.
–Décidément, tu es forte, petite.
–Alors, tu consens à faire ce que je te dis.
– Heu!… dam!… Je ne puis dire ni oui ni non… Tu sais, il faudra que je m’informe.
Je n’entends rien à ces affaires, moi. Je ne veux pas me blouser.
– On te formera… Tu prendras des amis au courant.
– Dans ces conditions, on peut essayer.
– Alors, tu me le promets?
Baiser provocant de Claire sur le cou de Rubignard.
– Certainement… certainement.
– Alors je t’aime, mon gros chéri.
– Et moi aus…
Il n’acheva pas. Claire, leste comme une panthère, bondit vers lui, et il la reçut dans ses bras, la pressa sur sa poitrine, pendant que la chanson des baisers faisait entendre ses notes, alternativement rudes ou perlées, absolument comme lorsque le corbeau et le rossignol se répondent.
Puis, sous le drap, devenu houleux, on eût pu voir la forme de deux mains noueuses s’agiter fiévreusement et pétrir des courbes arrondies.
Enfin, quelques soupirs surgirent de ce chaos, et Claire retomba mollement à côté de son amant, qui venait de recevoir la suprême récompense de ses promesses.
Car c’était, pour ce monument humaîn, le comble de la volupté que de pouvoir permuter les rôles.
Le Crédit Gaulois était fondé.
CHAPITRE VI
P.-L.-M. 42.517. RÉSERVÉ
Table des matières
La maison de Rubignard était sens dessus dessous. Des valises, des chapelières, des vêtements, du linge, des chaussures, des nécessaires de toilette, tout cela traînait, pêle-mêle, sur le tapis, sur le lit, sur les fauteuils, sur tous les meubles.
Claire et Rosalinde allaient et venaient, d’une pièce à l’autre, stimulant le zèle des serviteurs, qui ne se pressaient guère,–car ils avaient leur congé, hormis Clorinde, la cuisinière, qu’on avait amenée du Midi à Paris, où elle avait troqué son titre de nourrice de Claire contre celui de cordon-bleu.
Rubignard pensait qu’il n’y a pas de petites économies, et il profitait des vacances forcées que lui infligeait le gouvernement, pour retourner à Saint-Brès-en-Languedoc, où la vie était bien moins chère qu’à Paris. Ce voyage, du reste, ne lui coûtait rien, vu qu’il profitait de son titre de député ministériel pour se faire délivrer un permis de circulation pour sa famille et pour lui.
La Compagnie P.-L.-M. est coulante, sur ce chapitre: avec certains journalistes, qui propagent ses obligations et font le silence sur le nombre des victimes de son incurie; et avec certains députés, qui. dans les questions des chemins de fer, émettent des votes qui lui soient favorables.
Adorable compromis, dont le public fait tous les frais, et dont il se plaindrait en vain, des voix plus puissantes que la sienne étouffant ses cris de juste indigné.
Rosalinde, toute épanouie à la pensée de ce déplacement, qui était un des événements les plus importants de sa vie depuis le dernier voyage, avait une teinte rosée sur les joues, et sa démarche, plus vive que de coutume, accusait une véritable fièvre de mouvement.
A peine vêtue, dans un désordre charmant, ses cheveux dorés tombant sur ses épaules, comme des épis mûrs sur le rebord du sillon, son embonpoint, accusé par les jupes molles et le cache-corset de fine toile de coton, ondulant à chacun de ses gestes ou de ses mouvements, elle était gentille à croquer.
Cela lui arrivait, du reste, chaque fois que son visage jetait son masque placide, et que ses yeux noirs, contraste charmant de sa chevelure dorée, s’emplissaient d’un peu de flamme.
Claire, non moins déshabillée que sa sœur, peut-être davantage, quoiqu’elle n’eût pas’, sur le corps, un pouce d’étoffe de moins, semblait prendre à tâche d’annihiler l’impression que la beauté de Rosalinde pouvait produire sur les sens de Rubignard.
Aussi, accaparait elle ce dernier, l’appelant dans sa chambre pour lui réclamer des services insignifiants, inattentive, en apparence, aux regards que son amant coulait vers sa femme, mais fort inquiète, au fond, de l’attention que, , depuis un instant, il semblait prêter à ses charmes.
C’est que, pour Rubignard, fort chasseur devant l’Éternel de la beauté plastique, sa femme commençait à prendre la forme du fruit défendu, et, quelques jours encore, il en aurait toute la saveur.
Cela venait de ce que Claire, encore trop peu expérimentée, trop jalouse de ce qu’elle appelait son bien, avait le tort de prodiguer ses charmes et de mettre en quarantaine ceux de sa sœur.
Celle-ci, étonnée d’une sobriété si brusquement introduite dans le programme conjugal, avec lequel elle jurait furieusement, demanda, un jour, à son mari, s’il se sentait indisposé.
Lui, assez confus, répondit que non. que oui, que peut-être… que le travail… et crut devoir offrir une compensation à l’arriéré qui, en sa qualité d’arriéré, fut accueillie avec un peu plus de faveur que de coutume, soit désirs comprimés, soit instinct de noyé qui se raccroche aux branches.
A dater de ce jour, le député, mis en goût par ce regain impromptu, et aiguillonné par les défenses de Claire, trouva une douce volupté à faire l’infidèle en partie double.
Mais à ce jeu, quoique de robuste complexion, il ne pouvait que perdre beaucoup.
Aussi finit-il par maigrir et se sentir épuisé.
Claire, le voyant visiblement faiblir, le surveilla, et, dès lors, ce fut, dans le couloir solennel, une vraie chasse à l’homme, où la chemise courte de Rubignard mit toute la science du peau-rouge à éviter la chemise longue de sa belle-sœur.
C’était à ce point, que Claire se demandait si la conscience timorée de son amant n’avait pas pris peur en face du Crédit Gaulois, et si elle n’avait pas compromis la campagne entreprise, en démasquant trop tôt ses batteries.
On en était là, le jour du départ.
La nuit précédente, la bacchante avait déjoué les ruses du peau-rouge qui, traîné en prisonnier de guerre, avait dû subir les conditions du vainqueur.
Conditions fort dures, à en juger par la marche pesante du député, par ses bâillements réitérés et ses yeux rougis.
Voilà pourquoi il semblait tenir pour la légitimité, ce jour-là, et rester, en tout, fidèle à ses principes.
Rosalinde, ainsi que cela a toujours lieu, n’y voyait que du feu, depuis que son mari avait en partie repris ses habitudes.
– Il travaille tant… se disait-elle! et puis, il ne sort jamais le soir!.
Et son amour-propre se calmait; car, en somme, l’amour n’y était pour rien.
Comme toujours, quoique la plus intéressée dans la question, et quoiqu’elle eût la solution du problème sous la main, elle en était moralement à mille lieues.
Voilà pourquoi Rubignard était fatigué, Claire était nerveuse, et Rosalinde était calme dans son agitation, tout à la surface, et due à ce mouvement inusité.
Les effets s’empilaient dans les coffres de voyage, dans les valises, dans les chapelières; car, à en juger parla tournure que prenaient les affaires, le maréchal retarderait le délai de convocation des collèges électoraux jusque dans les extrêmes limites du droit, et peut-être au delà.
On parlait même d’un coup d’État organisé; et il ne fallait pas être pris, à l’improviste, parjes misères de la vie réelle.
Aussi, moins les meubles, était-ce un véritable déménagement qui s’organisait chez le député.
C’étaient des interpellations qui se croisaient:
– As-tu mis tous mes madras?
– Oui, mon ami.
– Claire, as-tu pris toute ta musique?
– Non, ma sœur, mais j’y songerai.
– Clorinde, où avez-vous donc mis ma robe lilas?
– Mademoiselle, elle est dans la grande malle grise.
– Bon! pourvu qu’elle n’aille pas se chiffonner; vous auriez dû attendre le dernier moment pour l’enfermer.
–Elle est tout au-dessus, mademoiselle.
–Ah! fort bien.
–Justine! où diable sont mes pantoufles?
–Monsieur les a aux pieds.
–Ah! tiens, c’est vrai; je suis terriblement distrait. Tenez, enveloppez-les et trouvez-leur un coin dans ma malle en cuir, dans celle qui est cerclée en cuivre.
–Oui, monsieur; donnez.
–Voilà.
En cet instant même, Rubignard, pris d’un souvenir subit, alla dans le cabinet de toilette, et se livra à des recherches consciencieuses, mais qui demeurèrent sans résultat.
Alors il passa dans la chambre de sa femme, et se penchant sur son épaule ronde, qui se rosait sous un rayon de soleil, il lui parla à l’oreille.
Claire, qui le surveillait sans cesse, tomba sur ses talons et crut à une tentative folâtre, mais elle fit aussitôt la grimace et se retira en haussant les épaules, presque de dégoût.
– En peau de daim, avec la plaque à crochet? demanda Rosalinde.
– Non, l’autre, celle qui se boucle, avec une boule en caoutchouc.
– Ah! je me souviens, dans la table de nuit, troisième tiroir.
En effet, Claire le savait aussi bien que Rosalinde, – peut-être mieux qu’elle, – le député était atteint d’une de ces infirmités dégoûtantes, pour lesquelles on vous interdit l’exercice de l’équitation, ce qui n’empêche pas certains hommes, fort imprudents, de chevaucher, durant des nuits entières, des montures autrement dangereuses que les quadrupèdes.
Il faut le dire, c’était surtout cette infirmité qui rabaissait Claire à ses propres yeux.
Elle, le marbre de Paros, sculpté comme par les mains de Praxitèle, se livrer à ce grotesque, à cette potiche!… c’était dégoûtant.
Vienne le portefeuille de ministre et la présidence du conseil du Crédit Gaulois, et le magot, transformé en tire-lire colossale, paierait royalement cette infamie.
Une colère sourde agitait cette prostituée du calcul, et des projets de vengeance roulaient dans son cerveau, tumultueux comme un torrent, qui bondit de roche en roche, et comme lui, s’élançaient d’une atrocité à une autre.
Pendant ce temps, Rubignard, ne soupçonnant même pas l’existence de l’orage qui était près de crever sur sa tête, cherchait son bandage et le serrait dans une de ses valises, après l’avoir retrouvé.
Quelques heures plus tard, après un dîner sommaire, le quatuor était sur le quai de la gare de Lyon, en face d’un compartiment de1re classe, portant les mentions P.-L.-M. 42,517. «Réservé».
– Cela ferait bien notre compte, fit Claire, si c’était pour nous.
– Ce doit être pour nous, fit avec aplomb le député, qui allait cependant au théâtre fort rarement, et ne devait pas avoir vu jouer les Saltimbanques. Montons.
Ils montèrent.
A peine étaient-ils installés, que Raoul de Beauprofil, un billet de ire classe au galon de son chapeau, une petite valise d’une main, et un parapluie et une couverture de l’autre, la boutonnière fleurie d’un ordre quelconque, correctement mis et ne ressemblant, en rien, à un député de la gauche, se mit à inspecter toutes les voitures de première classe.
Claire le vit, la première, et se pencha à la fenêtre d’une manière indifférente, en regardant du côté opposé à celui par lequel se rapprochait Raoul. Celui-ci aperçut aussitôt la jeune fille, et parut avoir désormais fixé son choix. Il ouvrit la portière et monta dans le compartiment.
– Pardon, monsieur, fit Rubignard, «Réservé», service parlementaire.
Le ton faisait la chanson.
– Pardon, mon honoré collègue, fit Raoul, en s’inclinant courtoisement; Raoul de Beauprofil, député. de la Gascogne.
Il en avait bien l’air.
– Enchanté, en ce cas, fit l’autre, en ébauchant une grimace qui pouvait, à la rigueur, passer pour un sourire.
C’est que Raoul, sur un regard de Claire, venait de prendre place en face d’elle, à l’autre bout du compartiment où Rubignard faisait vis-à-vis à sa femme: position qu’il aurait abandonnée au cours du voyage, quand le sommeil aurait eu raison de sa compagne légitime et terrassé la vieille Clorinde.
Faisant contre fortune bon cœur, le député de l’extrême-droite, confiant en son habileté et comptant sur la fougueuse inexpérience de son collègue, lui tendit un piège:
– Vous êtes de la gauche, je crois?
– A peu près, à la Chambre. De la droite, ici, fit-il en riant, et vous, de la gauche. On nous accusera d’avoir tourné casaque.
Rubignard se mordit les lèvres; cela lui était arrivé.
Raoul ne paraissait pas disposé à mordre à l’hameçon.
– Vous êtes fichus, cette fois! fit Rubignard, espérant beaucoup de ce coup droit.
–Peuh! 363, 380… 400au moins!
– Oh! oh!
–C’est ma conviction et celle de notre chef. Or, vous savez qu’il juge tout d’un œil sûr.
– Quand on n’a que celui-là, fit Rubignard, furieux de voir Raoul parer sans riposter, et s’enfouir dans son coin, avec une visible sensation de sybaritisme.
– Mieux en vaut un bon que deux mauvais. Mais, dites donc, mon cher collègue, nous allons faire bâiller ces dames, surtout mademoiselle. Si nous parlions d’autres choses?… d’autant plus que nous voilà en route.
En effet, le train était en marche.
– Oh! ne vous gênez pas; ces dames y sont habituées, même mademoiselle. elle est fort passionnée pour la politique.
Un regard de Raoul à Claire sembla lui dire. qu’il la croyait passionnée pour autre chose.
– Comment donc? mais c’est vous!… J’en fais ces dames juges.
– Vous avez raison, monsieur, fit Rosalinde; la politique finit par endormir.
– Et énerver, ajouta Claire.
– Bon, que vous disais-je, monsieur Rubign ard?
– Ah! vous savez!…
– Comment donc, mon cher collègue! il faudrait avoir dormi à vos discours; or, fit-il avec une légère ironie, vous avez le talent de tenir tout le monde éveillé.
L’autre s’inclina, fort satisfait du coup d’encensoir qu’il recevait en plein nez, sans remarquer le parfum de gasconnade qui faisait allusion à sa voix discordante et criarde, ainsi qu’à ses coups de poing vigoureux.
Désormais convaincu que son collègue n’abandonnerait pas le coin qu’il avait conquis, Rubignard laissa tomber la conversation, fort difficile, du reste, à cette distance, à cause du bruit des roues sur les rails et des chocs des voitures tirant sur les chaînes, et les mille autres bruits qui font le tout infernal d’un train express.
De la sorte, Rubignard fut obligé de faire tête à sa femme, tandis que Claire et Raoul commençaient un dialogue banal, sur un ton assez élevé, lequel ton s’abaissa graduellement, au point qu’il eût été bien difficile, à Rubignard qui enrageait, mais n’en voulait et n’en pouvait rien faire paraître, d’en saisir le moindre mot à la volée.
En apparence, du reste, la conversation devait être sur le terrain des futilités, car les deux jeunes gens avaient l’air fort tranquille.
Cependant, à un moment donné, le député de l’extrême droite eut une véritable inquiétude: ce fut lorsque son jeune collègue de l’extrême gauche, déployant sa vaste couverture de fourrure, offrit à Claire de la partager, – ce qu’elle accepta volontiers, les nuits étant très fraîches encore.
Pour le coup, ceci devenait plus grave. Désormais un voile impénétrable dérobait à ses yeux toute la situation; Claire et Raoul, l’un près de l’autre, avaient remonté la couverture jusqu’à leur menton.
Cependant, chacun d’eux, s’étant bien accoté dans l’angle du capiton, envoya à l’autre un «bonsoir bonne nuit» et ferma les yeux.
Rubignard n’était pas plus rassuré; car il savait, par expérience, tout le parti que l’on tire, en pareil cas, d’une couverture de voyage, d’une jolie femme et d’un sommeil simulé.
Qu’y faire?
Rongeant son frein, il s’accota aussi, bien décidé à veiller et à surveiller; mais il avait trop discouru, la nuit précédente, à l’intention de ses électeurs, et, le balancement de la voiture se mettant de la partie, une heure après il ronflait dans son coin, tandis que sa femme et Clorinde, exténuées par les préparatifs du voyage, dormaient déjà depuis trente bonnes minutes.
CHAPITRE VII
SOUS LA COUVERTURE
Table des matières
En fermant les yeux, le premier soin de Raoul avait été de chercher, avec son pied, le pied mignon de Claire, et il l’avait rencontré sans force difficultés.
Une conversation muette s’engagea dès lors, entre ces deux pieds, qui se dirèîit des choses charmantes.
– Je vous trouve jolie, disait celui de Raoul.
– Et moi beau et distingué, répondait l’autre.
–Je vous aime ardemment.
–Je ne vous déteste pas.
–Si nous croisions?. nous serions mieux et plus rapprochés.
– Croisons.
Et les jambes de Claire s’écartèrent légèrement, pour donner passage à celles de Raoul, qui prit entre les siennes celles de sa voisine.
Dès lors, le contact était plus immédiat, et Raoul exerça sur la jambe de sa voisine une pression qui n’avait rien d’électoral.
A ce jeu il constata, en fin connaisseur qu’il était, que Claire avait la cheville mince, le mollet ample et galbeux, le genou rond et grassouillet, le jarret nerveux, et la naissance de la cuisse adorablement modelée.
Il aurait bien voulu pousser plus loin ses investigations; mais la crainte d’une révolte subite, qui lui ferait perdre tout le terrain déjà conquis, le rendit prudent.
Certes, il avait fait du chemin et ne se dissimulait pas qu’une femme qui livre tant doit livrer tout; toutefois il voulait donner le temps aux sens de Claire de s’éveiller, afin que toutes ses hardiesses fussent admises.
Ce fut, alors, un déploiement de diplomatie machiavélique, telle que Raoul de Beauprofil, s’il eût été ambassadeur près la cour de Berlin, n’en eût jamais dépensé pour le service de sa patrie.
D’abord, il avait une difficulté matérielle à vaincre, un obstacle à franchir: les jupes de Claire, quoique un peu amples, selon la mode du jour et les nécessités du voyage, s’opposaient aux entreprises plus avancées. Impossible de pousser une reconnaissance en un pays entouré de telles murailles.
Or, ces murailles, ce n’était point par l’assaut ni par la sape, qu’on pouvait les franchir; il fallait creuser une galerie souterraine, et les vaincre dans le royaume des taupes, pour entrer dans la place, le royaume de la volupté.
L’attaque commença, sourde, lente, tortueuse, avec les ondulations du serpent sous la mousse, de façon à n’imprimer aucun mouvement à la couverture, que Rubignard surveillait attentivement, – puisqu’il ne s’endormit qu’au bout d’une heure de marche.
Raoul arriva à ce premier résultat: que sa jambe avait passé le Rubicon jusqu’à mi-mollet. 11sentait même, déjà, la moite tiédeur d’une atmosphère chauffée à plusieurs degrés de plus.
Et cela l’attirait invinciblement.
Il glissait, s’insinuait, combinant le moindre de ses mouvements avec les heurts de la voiture, qui les balançait rudement; ce qui l’eût fait maugréer contre la Compagnie P.-L.-M. en toute autre circonstance, mais l’enchantait en celle-ci.
Avec une patience de forçat qui s’évade, et mettant dans sa jambe celte sensibilité de rétine que les aveugles mettent dans le bout de leurs doigts, il chercha le bord de la robe et des jupes, finit par les trouver, et avec une lenteur de pick-pocket qui se glisse dans une poche, il s’insinua assez pour sentir contre son pantalon de drap fin, le tissu plus fin encore du bas de Claire.
Une halte était nécessaire; il était prudent de bivouaquer sur les positions conquises et de reconnaître le terrain.
Le terrain était ferme, quoique élastique, finement modelé, ample sans exagération, et une douce chaleur, une chaleur enivrante s’en dégageait.
Raoul avait dépensé une heure pour arriver à ce résultat.
C’est alors que Rubignard fit entendre son premier et sonore ronflement, car il ronflait comme une locomotive à l’arrêt.
A ce bruit, les deux amoureux entr’ouvrirent leurs paupières, à travers lesquelles quatre éclairs jaillirent. Raoul était pâle, et sa poitrine battait la charge. Claire était cramoisie, et le souffle lui manquait.
Ils refermèrent les yeux aussitôt. C’était si bon, cette nuit!
Raoul abusa un peu plus de la situation; monta, descendit, et remonta toute la gamme de cette jambe voluptueuse: mais lorsqu’il voulut aller plus loin, il s’aperçut que son genou ne passerait jamais.
La robe se tendait sous sa pression et lui faisait une jarretière, qui devenait un vrai nœud gordien pour le malheur de ses succès à venir.
Cependant, il fallait dénouer cette situation, la trancher étant impossible, fût-on Alexandre.
Claire, depuis que Raoul enlaçait sa jambe presque nue, sentait un feu dévorant courir dans ses veines. Toutes ses visions de jeune fille lui revenaient en foule, et elle sentait de nouveau les atteintes de cette volupté artificielle qui avait rempli ses nuits de jeune fille.
Elle reprenait, en pleine réalité, le songe que Rubignard avait brutalement interrompu, et le dernier anneau de cette chaîne brisée se soudait naturellement en suivant, absolument comme s’ils n’eussent point été séparés par une solution de continuité de plusieurs mois.
Cette fois encore, c’était la réalité, mais une réalité aimable, jeune, vigoureuse, lente, progressive, savante, passant par toutes les phases du désir.
Elle frémissait au contact de Raoul, et, loin de s’opposer à ses tentatives, elle les subissait, les encourageait par de légères pressions, et lorsque l’obstacle se mit de la partie, comme pour la narguer, elle fut furieuse contre sa robe, et désira ardemment qu’elle fût vaincue.
Mais Raoul s’épuisait dans cette lutte souterraine, et l’obstacle tenait bon.
Alors Claire eut un éclair de génie: profitant d’une pression plus hardie, elle redressa son corps qui avait lentement glissé sur les coussins, et comme si
elle avait voulu protester contre cette tentative plus effrontée; mais, tandis que Raoul croyait avoir tout compromis, sans que le moindre mouvement des mains et des bras la trahît, elle avait relevé l’obstacle jusqu’aux genoux.
Raoul ouvrit les yeux en même temps qu’elle. Ils se regardèrent.
Raoul était suppliant.
Claire était bouleversée.
Elle s’affaissa de nouveau.
Une douce pression la remercia.
Mais l’obstacle avait disparu.
Alors, ce furent des enlacements de couleuvres, des étreintes d’athlètes, des voluptés inénarrables.
Ce n’était plus le bas finement tissé que le jeune homme étreignait, mais le doux tissu de la peau rosée de la jolie Claire, qui glissait de plus en plus, s’affaissant sous le poids de sensations énervantes, et se livrant davantage à chaque heurt du wagon, dont la marche express semblait désormais régler celle de cette aventure.
En express on va vite, on va loin et on arrive.
L’arrêt est un obstacle, l’arrêt est un choc.
Tout choc n’est pas choquant.
Le train volait toujours, mais Claire était arrivée. Elle était arrivée au comble de la volupté; et dans ce dernier spasme, qui brûla le genou qu’elle enlaçait de toutes ses forces, oubliant tout danger, elle se retourna vers Raoul, jeta ses bras au cou du jeune homme, colla ses lèvres aux siennes et retomba sur le capiton, à demi évanouie, pendant que Raoul réparait le désordre de la couverture et se renversait à son tour.
Il en était temps. Rubignard, rêvant que Claire le trompait, ouvrait des yeux hagards et s’écriait:
– Je t’y prends, gueuse!
Raoul ronflait.
Claire sommeillait paisiblement.
A la vue de ce tableau calme et serein, de cette couverture qui ne gardait pas la moindre ride de la tempête qu’elle avait abritée, Rubignard soupira bruyamment et grommela:
– Sacré butor que je suis! Heureusement, ils dorment tous. Ces jeunes gens, il semble qu’ils vont conquérir le monde, et puis ils s’endorment sur le rôti.
Il haussa les épaules.
Ce sommeil de deux heures l’avait reposé.
Il s’étira, bâilla, alluma un cigare et se mit à fumer consciencieusement, en regardant dormir les jeunes gens.
Mais les jeunes gens ne dormaient pas, et, mus par des sentiments divers, mais comme s’ils s’étaient donné un mot d’ordre, ils trouvèrent plaisant de donner une deuxième édition de leur roman au gros Rubignard, dont le réveil subit ne leur avait pas permis d’abandonner les positions mutuellement conquises.
Cette fois, Raoul était aussi cramoisi que sa voisine, et un double évanouissement eut lieu, sous les yeux du député de l’extrême droite, qui tenait la chandelle sans s’en douter, et qui, pour la deuxième fois, haussait les épaules en murmurant tout bas:
– Pas fort, mon petit! Il nous faut d’autres concurrents pour nous battre.
Mais alors, il n’y eut rien de factice dans le sommeil de Claire et dans celui de Raoul.
Rubignard finit par se rendormir aussi, et le quintuor fut à l’unisson jusqu’au petit jour.
Claire se réveilla la première, fraîche et rose, riante, adorablement jolie; jolie comme elle ne l’avait jamais été.
En voyant l’aube qui blanchissait déjà l’horizon, elle se secoua et se mit à contempler les deux hommes endormis.
Alors, le souvenir de ses voluptés nocturnes lui revint.
Elle se mit à établir un parallèle entre les deux amants qui l’avaient possédée, parallèle qui ne fut pas à l’avantage de Rubignard, et duquel elle conclut qu’elle était toute à Raoul qui n’avait fait que-l’effleurer, tandis qu’elle n’était rien à son beau-frère qui avait pétri son corps dans ses mains de porte-balle.
Elle supputa la profondeur de l’abîme qui la séparait de son premier amant, au moral, et, pour la première fois, elle frémit à la pensée de celui-que la destinée creusait, au physique, entre elle et le second.
Dans cette contemplation muette, elle eut la vision nette d’un amour violent et légitime, avec un être beau, jeune, adoré, auquel on peut se livrer sans crainte des remords, sans crainte de souillure, sans crainte du blâme de la vindicte publique, d’autant plus terrible et inexorable en ses jugements, que ses juges sont plus corrompus.
Et deux larmes, les premières qu’elle eût versées sur sa chute, tracèrent un sillon brillant sur ses joues veloutées.
Mais elle les sécha bientôt.
Le sort en était jeté, il fallait être infâme jusqu’au bout; ainsi l’exigeait sa destinée.
Et si elle voulait goûter à la coupe du bonheur, il fallait qu’elle consentît à faire paroli, dans cette immense et décevante partie de baccarat qu’on appelle la vie.
Il fallait, en d’autres termes, être doublement infâme, pour être à demi heureuse.
Et tout cela résultait d’un rêve, de la mort de ses parents qui l’avait jetée chez Rubignard, de l’ardeur de ses sens, de tout, sauf de sa volonté.
C’était à douter du ciel. Elle le nia.
Elle revit le couvent, son arrivée chez le député de l’extrême droite, ses allures austères, ses discours sur la religion et la famille, ses pratiques religieuses, pleines d’ostentation, l’attentat, le sacrilège consommé sans hésitation, sa chute finale, son impudeur de la nuit qui fuyait à l’horizon, et elle haussa dédaigneusement les épaules, en murmurant:
–Il a raison. Siècle d’apparences. Les apparences, voilà toute la vertu du genre humain. Au fond, la boue, l’abjection… Et encore, qui nous prouve que ce soit la boue?.
– Eh! les dormeurs! Il fait grand jour, et j’ai furieusement faim. Eh! fit-elle de nouveau, en tapant ses petites mains l’une contre l’autre.
On se réveilla dans tous les coins, sauf Rubignard, qui s’était promis de veiller, et qui dormait, la mâchoire ouverte, la lèvre pendante, la pituite aux commissures de la bouche, le chef couvert d’un madras à carreaux, dont les deux bouts lui mettaient deux magnifiques cornes sur le front.
– Oh! eh!… fit Claire en lui donnant une pichenaude sur le nez, et en riant aux éclats.
Vous dites?… la famille, la religion…
Eh! nous ne. sommes plus à la Chambre, mon cher collègue; nous retournons vers nos électeurs, qui en éliront peut-être d’autres.
– Ah! oui… non… parbleu, fit Rubignard en se frottant les yeux; vous avez interrompu mon plus beau dis jours.
–Vous en êtes seul juge, fit malignement le gascon; ce n’est pas moi qui vous contredirai.
– J’ai faim, vous dis-je. Où sont les provisions? repiqua Claire.
–A la bonne heure!
–Dans le sac de voyage.
– Bon.
On mit le sac au pillage.
– Un poulet, du jambon, etc… peste!
– A votre service, mon cher collègue, c’est surtout la que les extrêmes se touchent.
–Volontiers, d’autant plus que je n’avais fondé quelque espérance que sur le premier buffet abordable.
–Acceptez ces présents.
–Qui ne me feront pas rééditer le vieux proverbe: Timco Danxos et dona ferentes; car, puisque vous êtes Cicéron, je serais mal venu à vous traiter en grec.
Sur cette flatterie, on fit honneur aux victuailles, et les gobelets circulèrent, entre temps.
C’était un touchant réveil, un peu pot-au-feu, si l’on veut; mais le moyen d’éviter le pot-au-feu dans la vie réelle, surtout en wagon?
L es appétits calmés, les cigares allumés, sur la demande de ces dames, on conversa de tout et de rien.
On échangea des réflexions, des remarques, sur la ville où l’on retournait; on supputa le nombre des voix, les chances possibles; en un mot, on épuisa l’arsenal des lieux communs, et, à court d’aliment pour la conversation, on se mit à casser du sucre sur la tête de son prochain.
Le train filait toujours, ne stoppant qu’aux gares importantes, où, grâce à la plaque portant le mot magique «Réservé», nul n’osa tenter de s’introduire dans le compartiment qu’occupaient la famille Rubignard et Raoul de Beauprofil.
Et comme on revenait à parler de Paris, de la prochaine session, Rubignard, décidément réconcilié avec son collègue, crut devoir ébaucher une invitation au thé hebdomadaire qu’il offrait à quelques amis.
– Tout à fait en famille.
– Volontiers, ripostait Raoul, j’aime cela. La famille, voyez-vous, c’est encore ce qu’il y a de meilleur. Et c’est à tort qu’on nous accuse, tous ceux de l’extrême gauche, d’en vouloir faire litière. Et la preuve, c’est que nous sommes presque tous mariés.
–Ah! vous êtes?…
–Pardon, je parle pour les autres; mais j’y viendrai bien, parbleu, fit-il, en esquivant un regard de Claire.
Désormais mise sur ce thème, la conversation fut générale, et Dieu sait si Rubignard était à même de discourir sur cet important sujet!
Dela sorte, le temps passa, et le train s’étant arrête à Saint-Brès-en-Languedoc, des poignées de mains furent échangées, des promesses faites de part et d’autre, et ce fut sur les mots: «A nous revoir,» qu’on se sépara, Rubignard et sa famille, fort entourés par les notables venus pour le recevoir, et Raoul de Beauprofil continua sa route, non sans avoir lancé un dernier salut de la main à celle qui l’avait enivré.
Une fois seul, Raoul se paya le luxe d’un monologue imagé:
–Délicieuse, la petite, et très forte, par exemple. Ce vieux finaud de Rubignard a dû passer par là. Et du galbe, cadédis! un galbe a faire chuter cinquante saint Antoine. Et une vigueur dans les cuisses, per Diou! j’en suis rompu. C’est du salpêtre, cette petite! dynamiteuse, ma parole! Elle est à moi, ou à nous, peu m’importe, et, sur cette question, je me résoudrai à voter comme le papa Rubignard… Et sa femme, de celui-là, est-elle assez veule? Elle mérite bien de l’être. C’est le courage renversé, et renversant. Avec tout cela, je suis éreinté. Dix nuits comme celle que je viens de passer, et je pourrais aller solliciter les voix des électeurs d’outre-tombe. Elle débute bien, ma tournée électorale! sans compter que me voilà obligé de désirer les succès d’un candidat de la droite. Bast! un de plus, un de moins, nous serons toujours assez pour la besogne que nous faisons. Stupides, les électeurs! C’est moi qui t’en fourrerais, des voix, mon petit Raoul, si j’étais électeur!… Dynamiteuse, cette petite, dynamiteuse.
Et, là-dessus, il s’arrêta et s’endormit.
Il l’avait bien gagné.
Quelques jours après, il battait la campagne et organisait des réunions électorales, pour y démontrer péremptoirement, à la bonne bête peuple, qu’il était le meilleur des candidats dans la meilleure des circonscriptions électorales possibles.
Prenez mon ours, citoyens!
Elle peuple, bon pacha digne de toutes les queues, prenait l’ours, le trouvant bien léché.
CHAPITRE VIII
LA SOCIÉTÉ D’EMPRUNTS A L’AGRICULTURE
Table des matières
Un matin, les paisibles Saint-Bressois furent fort surpris, et étonnés en même temps, de voir s’étaler, sur toute la longueur de la façade de la maison Potinard, une des plus belles de la cité, vingt mètres de calicot, portant en lettres gigantesques l’enseigne provisoire suivante:
SOCIÉTÉ D’EMPRUNTS A L’AGRICULTURE
CAPITAL: 150MILLIONS
SIÈGE SOCIAL A PARIS, 137, RUE DE BOSTON
INCESSAMMENT OUVERTURE DE LA SUCCURSALE
S’adresser au directeur, M. Casserol, hôtel des Princes, de9à11et de3à5.
Et, sur un des entre-deux des fenêtres, cette autre pancarte, sur calicot toujours:
ÉMISSIONS
PRÊTS
DÉPOTS
CHÈQUES
COMPTES-COURANTS
ORDRES DE BOURSE
TERME ET COMPTANT
ESCOMPTE
ASSURANCES
etc…, etc…, etc…
Les Saint-Bressois ouvrirent de grands yeux: ils n’avaient jamais, en dehors de Rothschild, osé rêver un tel monceau de millions en une seule caisse.
Du coup, le plus gros banquier de la place, à qui la confiance publique accordait, peut-être à tort, un bon million bien rondelet, se trouva éclipsé et tomba dans le151e dessous de l’admiration publique.
Cent cinquante millions. C’était à rendre fous les gens les plus sensés. Fous à lier.
Et l’on entendait quelques exclamations comme celles-ci, avec l’accent du cru, et les contractions abréviatives et les corruptions chères au Midi, et dues au patois:
– BON DIOU (bon Dieu), cent cinquante millions!
– PARDI (parbleu), c’est affiché.
– Ah! VAÏ (va), c’est une blague; le peintre s’est trompé, il a oublié la virgule.
– TÉ, VÉ! (tiens, vois!) la virgule! c’est Bichaud qui a peint l’enseigne, et Bichaud ne se trompe pas.
–SAÏQUE! (peut-être!)
– TÉ, VÉ! et cette petite affiche, sur la porte, QUESQU’YA (qu’est-ce qu’il y a) dessus?
«On demande des employés, bons appointements. »
«Adresser les demandes écrites au directeur.»
– Çafera l’affaire de mon Gustave; justement, il n’est pas content de son patron.
Et les commentaires allaient leur train.
150000000! c’était tout ce qu’on voyait sur ce calicot, qui aurait pu faire d’honnêtes chemises d’honnête homme.
Cent cinquante millions! Cela faisait une énorme tache noire sur la façade superbe de la maison Potinard, cela semblait l’amoindrir, l’écraser, comme si ses fondations eussent conscience de leur faiblesse sous un tel fardeau. Et ce chiffre, colporté de café en café, de cercle en cercle, prenait les proportions d’un événement, et alla troubler, dans leur grasse quiétude de banquiers gavés, les Rothschild de Saint-Brès-en-Languedoc, qui sentirent bien qu’une ère de déveine s’ouvrait devant eux et contre eux.
Car ils la connaissaient bien, par ses circulaires abracadabrantes, la Société d’emprunts à l’Agriculture.
Ils eurent comme le flair d’une débâcle de leurs affaires, et il leur sembla sentir craquer leur clientèle dans leurs mains.
Eux aussi répétaient mélancoliquement, avec une rage sourde:
–Cent cinquante millions! Qui voulez-vous qui lutte contre un tel capital?
Il allait falloir abaisser le taux de l’escompte, du change, de l’agio, augmenter celui des dépôts à vue, rogner les courtages et écorner sensiblement ces gras bénéfices de100p.100auxquels ils étaient accoutumés, et baisser pavillon devant tous ceux à qui ils parlaient en maîtres, – sous peine de voir les bureaux déserts, le coffre et le portefeuille vides.
Cent cinquante millions! c’était à crever!
On remplirait les arènes, avec cette somme en monnaie de billon; et les arènes de Saint-Brès-en-Languedoc sont grandes, quoique vieilles, parce que, même, peut-être.
Et une vraie cohue défila devant la maison Potinard, regardant, éblouie, flamber ce chiffre colossal de150000000, que la moindre petite virgule ne venait pas amoindrir.
C’était donc vrai? le peintre n’avait commis aucune erreur?
C’était bien vrai, –au moins sur le calicot, qui valait bien cinquante francs, peinture comprise.
Puis une nuée d’ouvriers de tous les états s’abattit sur l’immeuble Potinard, et, à la grande stupéfaction des Saint-Bressois qui le trouvaient fort beau, on se mit à démolir, à bâtir, à gratter, à déboiser, à reboiser, à potasser, à repeindre, à replafonner, à reparqueter, en un mot, à tout bouleverser de fond en comble, la Société d’emprunts à l’Agriculture ne trouvant rien d’assez beau pour sa succursale.
Des grilles argentées se dressèrent sur des boiseries de noyer sculpté, formant des séparations, des cages avec des guichets et des plaques en cuivre au-dessus: CAISSE, COUPONS, TITRES, ESCOMPTE, SOUSCRIPTIONS, COMPTES-COURANTS, ORDRES DE BOURSE, ASSURANCES, ABONNEMENTS, RENSEIGNEMENTS, CHÈQUES, COMPTABILITÉ, douze guichets en tout.
Et ces plaques flamboyaient, reluisaient sous la lumière tamisée par les verres mousseline des fenêtres et des portes.
Après les ouvriers, le tapissier, la compagnie du gaz, etc…, etc…, etc…
Des tapis partout, des peintures partout, des meubles partout, de l’or partout; le sac de cent cinquante millions éventré, effondré dans ces cages et dorant tout cet ensemble de ses reflets fauves et métalliques.
Et le public, étonné, ahuri, escrapouchiné, suivant une expression imagée et intraduisible du pays, passait devant cette sarabande de luxe, avec de gros points d’interrogation dans les yeux, avec une vague crainte de tout ce qui allait sortir de là, mais attiré, fasciné par ce chiffre obélisqual de150000000 qui, maintenant, s’étalait sur la façade en gigantesques chiffres d’or qui lançaient des rayons aveuglants et des poudroiements d’or, comme le soleil en plein midi.
Et Dieu sait si le soleil, en plein midi, a la moindre pitié des habitants de Saint-Brès-en-Languedoc, à Saint-Brès-en-Languedoc.
Au milieu de tout ce tohu-bohu des corps d’états, venus là pour faire un blason à ce magot crevant de toutes parts et suant les billets de banque, ce qu’on avait le plus remarqué après les cent cinquante millions, c’était M. le directeur.
M. le directeur, un grand personnage assurément, devant être fort riche à coup sûr, une espèce de satrape, sans doute, était un homme tout petit, brun, assez beau garçon, de trente à trente-cinq ans, mis comme un prince, ayant l’accent parisien très accentué, mais le visage gâté par un regard un peu fuyant, pas rectiligne, aurait dit un mathématicien, et par-dessus tout, projetant sur le mur, à la lueur criarde du gaz, une silhouette rappelant exactement le profil d’une tête de pie voleuse.
Mais qui donc faisait attention à cela?
Cent cinquante millions! Est-ce qu’on regarde aux yeux et à la silhouette du directeur d’un tel magot?
Cent cinquante millions! Cela rectifiait bien des regards louches et bien des silhouettes, fussent-elles de vautour.
Du reste, M. Casserol, le directeur, dès les premiers jours s’était imposé à l’admiration de la foule. Il fallait le voir, en veston anglais, pantalon mi-collant, bottines peau-de-gant, chapeau gris haut de forme, le seul qu’il y eût dans tout Saint-Brès-en-Languedoc, les mains finement moulées dans des gants jaune serin, donner des ordres de sa voix brève, incisive, cassante comme un marteau de cantonnier, et gourmander la paresse des ouvriers, et trouver tout mal, tout affreux, tout gâché:
– Si c’était à Paris, nom d’un petit bonhomme! faudrait voire comme ça marcherait!…
Quinze jours, et tout serait fini. Tandis que dans ce sale Midi, on crevait de lenteur. On n’en finissait plus.
Et il lui tardait d’ouvrir sa succursale, de faire des affaires, des affaires, des affaires; de faire rouler les millions, les milliards, les émissions.
Et les pauvres ouvriers, qui gagnaient là péniblement de quarante sous à quatre francs par jour, se disaient que, pourtant, il n’était pas juste qu’il y eût comme ça dans le monde des môcieux si bien mis, si riches et si insolents.
Mais ils le pensaient tout bas et ne disaient rien autre que: «Oui, môcieu le directeur, non, môcieu le directeur,» car ils sentaient, là-bas dans un taudis, toute une famille qui crevait de faim, et le patron les aurait flanqués à la porte, s’ils avaient osé faire la moindre observation ou relever les impertinences de ce mal-appris qui parlait du Midi absolument comme… un auteur du Midi auquel nous ne voulons pas faire de la réclame.
C’est qu’il devait gagner lourd, le patron, sur cette entreprise! et les cent cinquante millions de l’affiche pouvaient s’apprêter à lui payer un rude béjaune.
On paya; on paya grassement, royalement; et ce fut la deuxième réclame de la Société d’emprunts à l’A riculture.
Mais ce n’était rien encore: un matin, chaque habitant de Saint-Brès-en-Languedoc, même celui qui ne recevait de missives qu’au jour de l’an, même celui qui n’en recevait jamais, se vit apporter, par la poste, une magnifique lettre circulaire, blanche comme la neige, sous enveloppe de papier anglais vergé, une grande feuille double, format ministre, toujours de papier anglais vergé, avec les armes britanniques incrustées dans la pâte, et la devise: «Honni soit qui mal y pense», une réponse prématurée, sans doute, aux critiques possibles des récalcitrants, un avant-goût.
La circulaire était gravée sur acier et imprimée sur la planche même.
Un luxe inouï.
Tout le monde la reçut, même le petit épicier du coin, le charbonnier, le vidangeur; et le propriétaire, en passant devant la loge de son concierge, la voyait étaler sa blancheur de neige sur la table crasseuse, à côté du chat qui ronronnait et des épluchures de légumes qui traînaient sur cette table de pipelette.
Tout le monde la reçut, même ceux qui ne savaient pas lire.
Ce jour-là, les facteurs furent sur les dents; ils sortirent de l’hôtel de la poste avec une heure de retard et furent les premiers à envoyer au diable cette boutique, tout en mettant dans leur poche la circulaire qui leur était destinée.
Le guide de la localité avait été mis au pillage.
C’est qu’elle était rudement bien troussée, cette circulaire! et comme on y démontrait clairement aux bons Saint-Bressois que, jusqu’à ce jour, ils n’avaient été que des imbéciles, des jobards ne sachant pas faire fructifier leur argent!
Et on y étalait des promesses d’intérêts, de divi dendes de15, 20p.100. Des promesses à tenter Harpagon.
Puis ce furent tous les journaux Saint-Bressois qui chantèrent les louanges de la Société d’Emprunts à l’Agriculture.
On vous empruntait, soit; mais pour centupler votre capital, vous faire riches.
Ignares, vous ne le voyez donc pas?
C’est votre bien-être que l’on veut, votre fortune. Ils disaient vrai: on ne voulait pas autre chose. Restait à s’entendre sur le sens des mots.
Et ce furent des tartines à cent sous, à six francs, à dix francs la ligne.
Une débauche de littérature où papillonnaient les millions de Jancigny, de Soleil, de Marceau, d’A. Mignot, avec leurs reflets azurés et leur bruissement cotonneux.
Un ruissellement d’or et de banknotes.
Et puis ce furent de grandes affiches jaune serin, comme les gants de M. le directeur.
Des affiches colossales, où les cent cinquante millions, comme sur la façade, sur les circulaires, sur les journaux, s’étalaient à faire crever les marges du papier.
Enfin, le public était chauffé, chauffé à blanc, chauffé à entrer en fusion, et la succursale s’ouvrit.
Une nuée d’employés, grassement payés, à la tenue obligatoirement correcte, le sourire aux lèvres, l’espoir dans le cœur, grattait le papier des gros registres, ouvrant les comptes généraux, mettant les titres, les numéros d’ordre, classant, allant, venant d’une cage à l’autre, encore tout étonnés de ce luxe neuf qui les gênait un peu, comme les bottines ou les vêtements que l’on met pour la première fois, et ayant l’air de se demander si tout cela était bien arrivé.
Dans le hall immense, des garçons de recette, des grooms, sanglés dans leur tenue d’ordonnance toute galonnée d’or, avec des boutons d’or, portant, sur leur casquette ou leur plaque brillante, les cent cinquante millions qui leur écrasaient la poitrine comme un fardeau, ou leur faisaient courber la tête comme une avalanche de lingots.
Cent cinquante millions! vous ne pouviez faire un mouvement sans les voir partout, flamboyants, ruisselants. On crevait de millions, dans cette boîte, on y étouffait.
Les millions y aspiraient l’air, qui finissait par manquer aux poumons des gens.
La succursale ouverte, ce fut une prise d’assaut, un étouffement, un écrasement.
L’or arrivait là par pelletées, les billets de banque par légions, et le grand coffre, un grand coffre superbe, un coffre Fichet à deux battants, comme une armoire à linge, à secret, béant, pneumatique, tentaculeux, absorbait, absorbait, absorbait toujours.
Il sortait de l’or de partout: des vieux cabas éculés des cuisinières, du coin des mouchoirs des portefaix qui avaient des mouchoirs, des vastes portefeuilles des gens de commerce, de la saquella (sachette) crasseuse du paysan, qui venait porter là le montant de sa dernière cuvée d’ayant le phylloxéra.
Il y avait des pièces de cent sous qui conservaient une vague odeur du vieux bas dans lequel on les avait serrées, tout au fond de l’armoire, de peur des voleurs, là-bas, bien au coin, sous des piles de drap de grosse toile.
Cela n’y faisait rien: le coffre, cet immense coffre, n’avait pas d’odorat. Comme tous les gouffres, il engloutissait, engloutissait, engloutissait toujours.
Et l’on venait là les mains pleines d’or, d’argent, de billets de banque, et on les y troquait gaiement contre un petit rectangle de papier, un reçu, sur lequel encore, comme une dernière amorce en cas de regrets, miroitaient les cent cinquante millions.
Et le coffre, cette admiration du public, le coffre, qu’on laissait ouvert à desssin, regorgeait de numéraire et menaçait d’effondrer, sous son contenu, la réputation de solidité de la vieille maison Fiche t.
Et il s’en dégageait comme un parfum de sueurs atroces, de veilles sans fin, d’aiguilles passant dans l’étoffe, de sucre et de poivre faisant basculer la balance, de fer écrasé par le marteau ou creusant la pierre; un parfum de terre déchirée par le soc de la charrue, fumant sous les rayons de la canicule; il s’en échappait un bruit sourd de roues colossales sur le pavé, de volants des usines, de lime qui mord le fer, qui crie et grince.
Un concert épouvantable de toutes les sueurs du genre humain venait s’engloutir là.
Et comme ce n’était pas encore assez, on eut recours aux courtiers interlopes, aux agents véreux, gens de sac et de corde, mis comme des marquis, parlant de millions comme on parlerait de gros sous.
Ils se répandirent dans les faubourgs, dans la campagne, dans les communes, dans les hameaux, et commencèrent le drainage des capitaux et de l’épargne péniblement amassée.
Les paysans, éblouis, grisés par ces bénéfices insensés auxquels la vigne les avait habitués, et dont le phylloxera les avait sevrés, les paysans, qui voulaient racheter leur luxe et leur sottise, qui n’avaient pas su garder leur fortune, fruit de leurs sueurs, les paysans versèrent dans les mains gantées de ces courtiers les quelques écus qui leur restaient du dernier regain, du dernier bœuf vendu.
Bref, tout y passa: le fumier de l’étable, les poules, les lapins, et s’ils avaient pu vendre leurs femmes et leurs filles, ils l’auraient fait pour entrer dans les spéculations éblouissantes qu’on leur proposait.
Auri sacra fames.
La sacrée faim de l’or; tout y passa.
Et le directeur se frottait les mains, et les courtiers s’enrichissaient, et le personnel voyait ses appointements augmentés, et le comptable du journal, lorsqu’il faisait les balances, jetait des centaines de millions à la tête du comptable du grand-livre.
Et lorsque parmi les centaines de millions se glissait une erreur de vingt-cinq centimes, ces gens qui s’asseyaient sur des piles de billets de banque, venaient travailler jusqu’à minuit, une heure du matin, pour retrouver cette erreur de vingt-cinq centimes, – amour de l’exactitude!
Et les gens qui passaient par là, en revenant du cercle, se disaient:
–Fichtre. comme ça travaille! de jour, de nuit. En voilà une boîte! c’est solide, ça! nom de Dieu!
CHAPITRE IX
LES TENTATIONS D’UN DÉPUTÉ
Table des matières
Rubignard arriva à Saint-Brès-en-Languedoc juste au moment où la SOCIÉTÉ D’EMPRUNTS A L’AGRICULTURE était en pleine curée.
Cet oiseau de proie parisien, qui venait de s’abattre sur le Midi, se gorgeait, se gorgeait, se gorgeait sans cesse.
On ne parlait plus que de lui, et M. Casserol, son directeur, reçu dans la meilleure société, coté dans le high-life de Saint-Brès-en-Languedoc, voyait toutes les mains se tendre vers lui.
Chose curieuse, on parlait de la société, de son directeur, de ses cent cinquante millions, des sommes folles que ses guichets engloutissaient, et nul ne songeait à avoir des craintes.
Ce chiffre de150000000semblait être la clé de voûte de cet édifice monumental, et quoique nul n’en eût vérifié l’existence, il n’y avait pas une voix, pas une seule, dans toute la ville, pour émettre le moindre soupçon sur l’authenticité de ce capital fabuleux.
Alors, les émissions se succédèrent: ce furent des actions industrielles sur LES MINES D’OR DE LA PLANÈTE VÉNUS; sur LES PAILLETTES D’OR DU GARDON; sur LES TINETTES INODORES ET PORTATIVES; sur LE DÉGRAISSAGE DES CHIFFONS; sur LES MOULINS A VENT DES BUTTES MONT. MARTRE; puis des actions d’assurances: L’AMIRAUTÉ, LE CANARD, LA CAISSE DES GRANDS-PÈRES, LE VAUTOUR, L’ ÉCLIPSE, LE FEU GRÉGEOIS, toutes contre l’incendie, les accidents, sur la vie, viagères, mixtes, à fonds perdus, à fonds perdus, surtout.
Et enfin, sur les sociétés de banque où l’on n’avait que l’embarras du choix.
En tête, figuraient, comme bien l’on pense, les actions de la SOCIÉTÉ D’EMPRUNTS A L’AGRICULTURE, après quoi on vous proposait celles du CRÉDIT PATA GON ET ARAUCANIEN; DE LA BANQUE DES PAYS CONQUIS; DE LA SOCIÉTÉ DE PRÊTS AUX OUVRIERS; de LA BANQUE DU NÉGOCE; qui sait quoi encore?
Pour un peu, si on avait fait une émission sur un CHEMIN DE FER DE LA TERRE A LA LUNE, on aurait trouvé des souscripteurs, – pourvu que l’illustre Jules Verne eut prêté son nom à cette turpitude.
Mais Jules Verne est un honnête homme, et le chemin de fer de la terre à la lune n’eut pas les honneurs de l’émission, car ces choses-là ne peuvent réussir que sans honnête homme. S’entend, du côté du manche.
Et tout le monde venait là, gaiement, sans arrière-pensée, sans crainte aucune, troquer des espèces sonnantes et trébuchantes, des billets de banque authentiques, contre des monceaux de papier de toutes les couleurs, de tous les formats, avec une multitude de coupons, exactement numérotés, qui écrasaient la vignette des actions, et représentaient, comme une fantasmagorie, les dividendes et les intérêts fabuleux que ces actions extraordinaires devaient rapporter à leurs titulaires.
Là encore, les millions s’étalaient par dizaines, vingtaines, trentaines, cinquantaines, centaines.
C’était le kaléidoscope des millions, les trésors des Mille-et-une-Nuits.
Et l’on emportait ces titres, par brassées, dans des paniers, dans des sacs, dans des fiacres.
Et ceux-là mêmes qui n’auraient pas prêté cent francs à un ami, sur bonne et première hypothèque, venaient engloutir des mille francs dans ce coffre, dans cette machine pneumatique qui faisait le vide dans toutes les bourses, depuis les plus rondes jusqu’aux plus plates, car le drainage était organisé à la portée de tout le monde.
Tout le monde avait sa part dans cette danse des millions, et la musique, infernale, macabre, était le petit rire sec et satisfait de monsieur le directeur qui, entre deux clients, se disait:
Les jobards!… Tas de gogos, va! Il n’y a que le Midi pour produire des poules semblables.
Et il commençait à se réconcilier avec le Midi, lui le délicat, le fashionable.
Et on le voyait, dans sa main blanche, serrer avec effusion les mains noires et calleuses de ses clients, de robustes ethonnêtes ouvriers, de naïfs paysans que son bagout de parisien grisait, lorsqu’il leur disait:
Excellente affaire! 15, 20, 25pour0/0de revenu, ce titre: Dans trois mois, de150à200fr. de plus-value. Une fortune! nom d’un petit bonhomme! et vous hésitez?
Et l’on n’hésitait plus. On achetait. Mais ceci était peu, ce n’était rien encore: par ce moyen, qui constituait les opérations au comptant, on ne soutirait guère que l’argent disponible, la fortune roulante.
Il fallait tout avoir, tout engloutir.
Alors les bons Saint-Bressois qui, pour leur malheur, ne connaissaient que trop le cercle, le baccarat et les femmes, eurent une passion de plus; le jeu de bourse, LA SPÉCULATION A TERME.
Sublime invention, qui devait aboutir à ce résultat pratique: faire entrer dans le coffre de la Société d’emprunts à l’Agriculture la superbe maison Potinard et tant d’autres; la maison de campagne, la villa, le mazet, l’humble mazet, ce cabanon des Saint-Bressois; le grand pré, dans lequel s’agenouille et rumine le gros bœuf roux; l’étable, la ferme, la vigne, le champ de luzerne; le champ de navets, le champ de carottes, troc pour troc.
C’était si commode, ces gentilles petites opérations à terme!
Il ne fallait, pour cela, que peu d’argent, DES COUVERTURES, comme on appelle ce nantissement, et moyennant10, 15ou200/0du capital exploité, on achetait25, 50, 100, 500, 1,000titres, de ceci, de cela, du reste, mais surtout des actions de la Société d’emprunts à l’Agriculture, vers lesquelles, suivant un mot d’ordre de monsieur le directeur, l’employé des ordres de bourse vous poussait tout doucettement, quand le directeur n’avait pas l’obligeance de vous y conduire lui-même, ce qu’il ne faisait plus que pour les clients de haute volée.
Alors, ce fut une fièvre, un prurit de jeu, un coït messalinien du million avec la populace.
A force de voir flamboyer ces millions partout, on finissait par être pris de l’envie d’être un jour millionnaire, tout d’un coup, en se réveillant, par un hoquet de la bourse.
Et les plus riches Saint-Bressois n’étaient plus que des mendiants.
Et comme il y a toujours des habiles partout, il y en eut qui gagnèrent réellement, sur les SUEZ, sur les LYON-LOIRE, sur l’UNION GÉNÉRALE, et ces quelques fortunes, publiées à son de trompe par les insolents joueurs qui avaient réussi, allèrent troubler la vieille honnêteté des modestes boutiquiers, des commis, des pères de famille, des officiers ministériels, du clergé, de l’armée, de tout le monde.
Alors, comme pris de délire, le boutiquier joua sa boutique; le commis, ses appointements; le père, le pain de sa famille; les avoués, les notaires, les huissiers, leurs études; les vieux brisquards de Constantine, leurs galons, leurs pensions et jusqu’à leur croix d’honneur.
Sa Grandeur joua sa crosse et sa mitre; le curé, sa cure; le chanoine, sa prébende; le vicaire, ses messes; et jusqu’au trésorier des âmes du purgatoire qui joua la rançon des pauvres Saint-Bressois qui avaient eu le tort de mourir avec quelques péchés véniels sur la conscience.
Ils durent faire une bien triste grimace en voyant leur délivrance renvoyée aux calendes grecques de l’almanach de Satan.
On joua, on joua, on joua encore, on joua toujours, on joua tout; tout, même l’honneur!
Et le coffre, ce grand coffre, qu’il semblait impossible d’emplir, devint insuffisant. On en acheta un second pour les TITRES AU COMPTANT; un troisième, pour les COUVERTURES; un quatrième pour les COUPONS; un cinquième pour L’ESCOMPTE; et enfin un sixième, monumental, pyramidal, pour la BÊTISE HUMAINE, et dans lequel on empila ses représentants: les livres de la succursale.
Dès lors, la Société d’emprunts à l’Agriculture tenait toute la région dans ses filets, et s’il avait pris fantaisie à son directeur de se porter candidat à la députation, il aurait enfoncé Rubignard, et bien d’autres encore; car, mieux que tous les autres, il tenait dans ses mains blanches l’honneur, la famille et la religion.
Mais il n’était pas si nigaud, monsieur le directeur, le madré Casserol; il se serait bien gardé de troquer contre les750fr. mensuels du député, ses cinq ou six mille francs, qu’il gagnait un mois dans l’autre.
Il y avait encore de la laine à tondre, à Saint-Brès-en-Languedoc, et il ne se souciait guère de s’occuper des affaires publiques des Saint-Bressois, quand leurs affaires privées lui rapportaient si gros.
Il était gavé comme un pourceau, et on le voyait partout, au théâtre, aux courses de taureaux, aux courses de chevaux, aux courses de grues, après lesquelles il était très acharné, quoiqu’ayant rapporté du Tombouctou une femme quelconque et des enfants, peut-être anonymes comme sa société.
Anonyme, encore un mot qui charmait les badauds, et lorsque les mcfins malins, qui sont toujours les plus curieux, lui demandaient l’explication de ce mot, il répondait avec aplomb, lui qui faisait des fautes d’orthographe et de français, que cela venait du latin.
Ano venait de animus, mon âme; et nyme, de Némausus, à Nimes; et cela signifiait: MON AME A NÎMES S ET MON CORPS ICI. Et comme Nîmes était bien connu des Saint-Bressois, qui allaient y voir ses courses de taureaux, comme Nîmes était chéri des Saint-Bressois, ils répondaient: connu, Nîmes; suffit. Et ils partaient de plus en plus tranquilles, et monsieur le directeur se fichait d’eux en les traitant de «crétins de provinciaux.»
Et ce fut précisément au plus fort de cette méningite aurifère que Rubignard débarqua dans Saint-Brès-en-Languedoc.
La première des choses qu’il y apprit, ce fut cette situation nouvelle qui venait d’être faite au pays.
On n’y parlait plus que de cela.
On n’entendait plus que les mots: LIQUIDATION, TERME, FERME, A PRIME, DONT10, FIN COURANT, 15PROCHAIN, HAUSSE, BAISSE, et tout cet argot de la Bourse qu’on parlait d’autant plus volontiers qu’on le comprenait d’autant moins.
Et lorsqu’un Saint-Bressois était abordé dans la rue par un ami, on entendait:
– Et ta femme, comment va-t-elle?
– Très ferme et très demandée, dont5.
Et l’autre s’esclaffait de rire.
Puis encore, si quelqu’un disait à un autre:
– Quelle heure?
Il répondait, croyant qu’on parlait des actions du Beurre, de Normandie:
– 3,475; demain4,000, 4,100!
Et il filait.
Et le pauvre Rubignard, ahuri, épaté, se demandait sérieusement si ses concitoyens n’étaient pas devenus fous et s’ils sauraient distinguer son bulletin de celui de son concurrent,–en supposant que ses concitoyens trouvassent le temps d’aller voter.
Alors, lui aussi, au bout de quelques jours, à force de se frotter contre ces gens pris de la tarentule des pièces d’or, finit par ressentir un appétit féroce, l’AURI SACRA FAMES qui convulsait l’estomac de ses chers électeurs. Il aurait voulu jouer, lui aussi, et faire ruisseler sur les genoux de Claire, dans sa fine chemise de batiste qui aurait crevé sous le poids du magot, des louis d’or, des billets de banque.
Il ne dormit plus, il ne rêva plus que millions et milliards.
Mais, pour jouer, il fallait avoir des couvertures; or, en fait de couvertures, Rubignard ne possédait que celles de ses lits, et Dieu sait dans quel état il les mettait!
Alors il se dit ceci, se rappelant les paroles de Claire:
– Crédit Gaulois; puisque je ne puis être joueur, je ferai jouer; puisque je ne puis être ponte, je deviendrai banquier.
Dès ce jour, il rechercha l’amitié du beau Casserol, qui fut très flatté de serrer la main de M. LE DÉPUTÉ.
Il lui paya des cafés, des bocks, des chartreuses.
Il l’invita à déjeuner, à dîner; pour un peu, il l’eût invité à coucher.
Puis, ce furent des visites quotidiennes à la Société d’emprunts à l’Agriculture, et les Saint-Bressois, voyant M. le député passer des heures entières dans le cabinet de M. le directeur, se disaient:
–Pour que ce malin de Rubignard se risque là-dedans, il faut que ce soit solide, nom de Dieu!
Et M. le directeur, qui flairait une réclame, était prolixe, retenait M. le député, lui offrait des londrès, des trabucos, des manilles, et donnait pour consigne à l’huissier de. répondre à haute voix aux clients, que M. le directeur conférait avec M. le député Rubignard. Et, sans s’en douter, Rubignard devint l’HOMME-AFFICHE de la boîte.
Mais il n’y perdait pas son temps, Dieu merci! Il n’y perdait pas son temps; il s’y formait au langage financier, se faisait expliquer le mécanisme de toutes les opérations, et se préparait ainsi à entrer dans le mouvement.
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