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Jean Migault
Journal de Jean Migault, maître d'école : 1681-1688

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066307578
Table des matières
INTRODUCTION
JOURNAL DE JEAN MIGAULT
A Moulay (1663-1681)
A Mougon (13 février-22 août 1681)
Première visite des dragons (22 août 1681)
Gacougnolle, Niort, La Rochelle, etc.
Deuxième visite des dragons. Fuite de Migault
Au Grand Breuil
A Mauzé (31 janvier 1682) Mort d’Elisabeth Fourestier, première femme de Migault
SUITE DU JOURNAL de Jean MIGAULT
Mauzé. Nouvelles persécutions
Troisième visite des dragons Mauzé, 23 septembre 1685
Fuites et retraites successives, Olbreuse, etc.
Le souterrain d’Olbreuse Le cachot de la Rochelle
Hors de la prison.
Préparatifs de départ
Déceptions et retards
Première tentative d’évasion
La nuit du 15 décembre 1687 à Pampin
Nouvelles épreuves et retraites
Le départ, 19 avril 1688
Sauvés. En Hollande
GÉNÉALOGIE de JEAN MIGAULT
TESTAMENT DE JEAN MIGAULT
TABLE DES NOMS DE PERSONNES ET DE LIEUX, ET DES PRINCIPALES MATIÈRES

INTRODUCTION
Table des matières
En 1824 paraissait à Londres un petit volume de 200 pages in-12, intitulé : A narrative of the sufferings of a French protestant family, at the period of the revocation of the edict of Nantes. Written by John Migault, the father. Translated and now first published from the original manuscript, — ce qui signifie: Relation des souffrances d’une famille protestante française à l’époque de la révocation de l’édit de Nantes, écrite par Jean Migault le père, traduite et publiée pour la première fois d’après le manuscrit original.
Dans la préface, qui comprend, pages XV à XVIII, l’Avertissement de l’auteur à ses enfants, les traducteurs anonymes racontent qu’ils ont trouvé ce manuscrit chez un descendant direct de l’auteur, tombé dans la misère et demeurant dans le voisinage de Spitalfields, quartier de Londres où s’étaient groupés un grand nombre de réfugiés protestants français qui y avaient introduit l’industrie de la soie. Bien que cette industrie devînt très florissante, beaucoup de ces tisserands vivaient misérablement. Quelques Anglais avaient formé, dans le but de leur venir en aide, une association charitable intitulée: Spitalfields benevolent society, for visiting and relieving the sick and distressed poor at their own habitations (Société charitable de Spitalfields pour visiter et assister à domicile les pauvres malades et miséreux).
En 1824, le Comité de cette œuvre se composait du patron, M. T.-F. Buxton, de deux vice-patrons, Samuel Hoare jun., esq. et William Hale, esq., et du président, le Rev. Josiah Pratt B. D. La qualité de réfugié pour cause de religion étant une recommandation aux yeux des visiteurs, le malheureux chez lequel l’un d’entre eux était entré, avait été amené à montrer ce manuscrit pour prouver qu’il descendait réellement d’un réfugié de la Révocation. Comme les auteurs ne donnent ni son nom, ni sa profession, nous pouvons seulement supposer — aujourd’hui que nous connaissons cette famille — qu’il était un petit-fils du quatorzième enfant que Jean Migault avait eu, comme on le verra plus loin, de sa première femme, Elisabeth Fourestier. Cet enfant, appelé Olivier, né à Mauzé le 21 février 1683, était, en effet, mort à Londres après y avoir eu, de sa femme, Jeanne Huart, huit enfants.
Quoi qu’il en soit, le petit volume anglais, résultat d’une visite charitable à Spitalfields, fut aussitôt connu à Paris, puisque, dès 1825, on y trouve, chez Henry Servier, libraire, rue de l’Oratoire n° 6, un petit in-8° de VIII-178 pages, intitulé : Journal de Jean Migault ou Malheurs d’une famille protestante du Poitou, à l’époque de la Révocation de l’Edit de Nantes. D’après un manuscrit récemment trouvé entre les mains d’un des descendants de l’auteur . Au lieu de s’efforcer de retrouver et de donner le texte qui avait été traduit en anglais, les auteurs de cette publication avaient retraduit en français la traduction anglaise.
Cette version fut rééditée, avec quelques notes, en 1840, par «D. de Bray, pasteur de l’Eglise chrétienne protestante de Niort» , et attira l’attention d’un M. H. Houël, pasteur à Groote-Linden, près Dordrecht, en Hollande, descendant d’un réfugié français Charles Houël qui, à Zell en Allemagne, avait épousé, le 12 avril 1706, Marie, onzième enfant de Jean Migault. Ce M. Houël, en possession d’une réplique du manuscrit original, signala à M. de Bray une lacune importante dans son petit volume, c’est-à-dire les pages relatives à l’abjuration de Jean Migault qui avaient apparemment été arrachées du manuscrit découvert à Londres. M. de Bray les publia sous le titre de Supplément au Journal de Jean Migault (Niort, Paris, Strasbourg, Melle, imprimerie de Ch. Moreau, libraire, 1846, 46 pages in-12°). Enfin, huit ans plus tard, il donna une seconde édition de l’ouvrage complet sous le titre de Journal de Jean Migault ou les malheurs d’une famille protestante du Poitou à l’époque de la révocation de l’édit de Nantes, avec des notes, par D. de Bray, pasteur. D’après un manuscrit trouvé en Angleterre, entre les mains d’un descendant de l’auteur. Avec des additions tirées d’un autre manuscrit appartenant à M. Houël, pasteur à Groote-Linden, en Hollande .
Entre temps, un professeur de l’université de Glasgow, M. W. Anderson, ignorant le petit volume anglais de 1824, avait retraduit dans cette langue, l’édition française de 1825-1840 . Quelqu’imparfait que fût le texte de ces diverses éditions, elles sont depuis fort longtemps devenues introuvables . Aussi avait-on souvent songé à une réimpression, mais on l’avait toujours différée, dans l’espoir de retrouver le manuscrit original que le fondateur de la Société de l’Histoire du Protestantisme français, feu M. Ch. Read, avait longtemps et vainement cherché.
En 1885, la célébration du deuxième centenaire de la Révocation attira de nouveau l’attention sur ce témoignage direct et pathétique des souffrances endurées par les sujets huguenots du grand roi. J’eus alors l’idée de demander à un de mes amis, feu M. A.-J. Enschédé, à Harlem, de rechercher l’adresse du pasteur Houël — qui avait correspondu avec M. de Bray — ou de ses descendants. Il put me transmettre celle de sa veuve, qui s’était retirée à Dordrecht. Je lui écrivis aussitôt, et, le 30 juillet 1885, Mme A.-J.-C. Losel-Voerstman, veuve Houël, me renvoya le manuscrit que possédait son mari, accompagné de quelques lignes par lesquelles elle en faisait généreusement don à notre Bibliothèque. C’était la copie, ou plutôt la rédaction exécutée ou dictée par Jean Migault lui-même et datée d’Emden, le 16 juillet 1702, pour sa fille Marie, alors femme de chambre de la marquise de la Roche-Giffard, dame d’Honneur de la duchesse de Brunswick-Lünebourg et Zell. Ainsi que je viens de l’écrire, cette Marie Migault avait épousé le 12 avril 1706, à Zell, Charles Houël. Après sa mort, survenue le 2 février 1723, le manuscrit de son père avait passé dans la famille de son mari, et était ainsi devenu la propriété du pasteur de Groote-Linden, correspondant de M. D. de Bray .
Je tenais donc enfin le texte authentique et complet du Journal de Jean Migault. C’est un volume de 191 pages in-8° écrit sur papier de Hollande (haut 0,21, larg. 0,132), joliment relié en veau plein, et doré sur tranche. L’écriture est très régulière, d’une encre rouge qui a malheureusement beaucoup pâli. J’en annonçai aussitôt la publication . A cet effet, je le fis copier et entrepris même un voyage dans le Poitou, afin d’y visiter les lieux habités par Migault ou dans lesquels, au cours de ses nombreuses et dramatiques pérégrinations, il avait trouvé un abri temporaire. Je vis ainsi les villages de Moulay, Fressines, Mougon, Mauzé, les châteaux du Grand Breuil et d’Olbreuse, La Rochelle avec la tour St-Nicolas où les huguenots furent souvent enfermés, enfin la ferme de Pampin et, tout près de là, la baie d’où, après sept années de persécutions, de marches et contremarches angoissantes, et surtout après une première tentative d’évasion lamentablement avortée, ce pauvre homme, habituellement chargé de cinq ou six enfants, traqué comme une bête fauve, avait finalement réussi à sortir d’une patrie devenue inhabitable pour des protestants décidés à suivre leur conscience. Le fils d’un de mes collaborateurs au Bulletin de la Société de l’Histoire du Protestantisme français, M. O. Gelin, avait même entrepris de dessiner d’après nature quelques-uns de ces lieux que ni Migault, ni aucun des siens ne devait plus jamais revoir .
Mais lorsque je voulus annoter son Journal, je me heurtai à la difficulté d’identifier, loin du Poitou, les très nombreux noms de personnes contemporaines qu’il y cite presque à chaque ligne. Mes devoirs professionnels ne me permettaient guère de faire les recherches exigées par ce travail, qui me paraissait indispensable pour contrôler par d’autres renseignements contemporains ceux que donne Migault.
En 1891, une circonstance tout à fait imprévue vint encore me retarder. Je découvris qu’il y avait à Brême une famille Migault qui descendait directement du fils préféré de notre réfugié poitevin. Grâce à feu M. le pasteur Iken, de Brême, je pus me mettre en relation avec elle, et j’appris qu’elle conservait précieusement, entre autres, la copie du Journal exécutée par Migault pour ce fils Gabriel, son testament, son portrait et celui de sa seconde femme Elisabeth Cocuaud. Ces divers documents furent très gracieusement mis à ma disposition, sauf toutefois celui auquel j’attachais le plus de prix, c’est-à-dire le texte du Journal rédigé pour Gabriel Migault, et dont, bien naturellement d’ailleurs, la famille ne voulait pas se dessaisir. Je résolus dès lors d’attendre une occasion qui me permît de comparer ce texte avec le mien. Par suite de circonstances diverses dont j’épargne au lecteur le détail fastidieux, cette occasion ne se présenta qu’en l’année 1910.
Un des collaborateurs du Bulletin, M. Henri Clouzot, qui est de Niort et à qui les choses du Poitou sont familières, m’offrit de s’atteler à l’annotation régionale du Journal. On verra qu’il a réussi à identifier la presque totalité des noms que Migault cite comme étant bien connus de ses enfants . D’autre part, après avoir vainement tenté, en passant et repassant par Brême en 1909, de m’y rencontrer avec un membre de la famille Migault, je parvins au commencement de la présente année, à rentrer en correspondance avec Mademoiselle Marie Migault, fille du président de la Cour supérieure de Brême, Hermann C.-A. Migault, et avec son cousin M. W. Julius Migault. L’un et l’autre voulurent bien reprendre les relations que j’avais eues, en 1891, avec la veuve du président de Cour. Ils consentirent à collationner une copie du Journal écrit pour Marie Migault avec celui en leur possession, et j’eus ainsi tous les éléments d’un texte définitif.
La rédaction des deux manuscrits n’est identique que pour le fond, mais assez différente parfois dans la forme, Migault ayant, dans l’exemplaire qu’il écrivit pour sa fille Marie, préféré quelquefois raconter les mêmes faits dans d’autres termes. Pourtant l’immense majorité des phrases et des mots employés sont identiques, ce qui prouve qu’en racontant ses épreuves avant d’en transcrire le récit, Migault avait pris l’habitude de citer les mêmes faits dans les mêmes termes. Cela est très compréhensible étant donnée l’impression profonde, ineffaçable, qu’il avait dû recevoir des événements au milieu desquels il avait failli sombrer. Çà et là il y a dans le manuscrit de Brême un petit renseignement complémentaire.
Il va sans dire que nous avons recueilli avec soin ces variantes, et que nous donnons au lecteur tout ce que peuvent nous apprendre les deux textes . Mais, tout en le faisant profiter de tout ce qu’il y a en plus dans le manuscrit de Brême, nous avons conservé le style de celui de Paris.
La seule difficulté réelle que nous ayons rencontrée, c’est celle de l’orthographe à adopter.
Le brave maître d’école poitevin n’avait pris la plume que pour ses enfants. Dans sa préface à son fils — que nous avons tenu à placer avant celle, d’ailleurs postérieure, écrite pour sa fille Marie — il dit expressément: «Je ne suis pas accoutumé à escrire, je ne peux trouver de termes pour m’exprimer mieux.....» Il ajoute même: «Je veux t’advertir ycy de ne faire voir cette copie à aucun pour les divertir de mon mauvais langage.» Migault ne s’est donc, à aucun moment, préoccupé, ni de son style, ni de son orthographe, et redoutait les railleries de ceux qui auraient pu voir l’un et l’autre. D’ailleurs, si l’on savait alors ce qu’était le style , on ignorait encore l’orthographe. Il suffit, pour s’en rendre compte, de parcourir, par exemple, le texte original des lettres de Mme de Sévigné.
Fallait-il reproduire tel quel le texte du Journal, c’est-à-dire dépourvu de toute ponctuation raisonnée, où, sans règle aucune, les moindres substantifs, pronoms, verbes, etc., sont parfois ornés d’une majuscule, et où, à travers un récit qui embrasse près de sept années, presqu’aucune coupure ne permet de reprendre haleine?
Nous ne l’avons pas pensé. Nous tenions, en effet, à donner au public un texte aussi facile à lire que possible. Nous avons donc partout suppléé la ponctuation actuellement en usage, supprimé les majuscules non justifiées, et partagé le récit en paragraphes et même en chapitres. Mais, pour tout le reste, nous avons respecté l’orthographe variable et parfois déconcertante de Migault. Nous avons seulement, lorsque, par exemple, dans le manuscrit de Brême, le même mot était orthographié d’une manière plus rationnelle, pris la liberté d’adopter celle-ci. Cela n’a, d’ailleurs, guère eu lieu que dans un cas, assez fréquent il est vrai et important parce qu’il détermine le sens de la phrase. Lorsque Migault emploie le passé défini, il écrit souvent — mais pas toujours — dans le manuscrit de Brême, par exemple «j’allay», et dans celui de Paris, «j’allois». Dans ce cas, nous avons substitué la première orthographe à la seconde.
Et pourquoi n’avoir pas fait un pas de plus en adoptant partout l’orthographe actuelle? Nous avons pensé, au contraire, qu’il y avait un intérêt réel à reproduire fidèlement, à ce point de vue, notre texte. On pourra, grâce à lui, se représenter, non seulement comment pensait et parlait, mais encore comment écrivait un paysan poitevin huguenot du temps de Louis XIV, promu à la fonction d’instituteur, d’ancien, de lecteur au temple et même de notaire, — c’est-à-dire un homme chargé d’instruire et d’élever les enfants, non seulement de la bourgeoisie, mais aussi de la petite noblesse — et de servir d’exemple à ses autres coreligionnaires .
Me voici amené à caractériser la physionomie morale de cet auteur malgré lui, et la valeur de son œuvre. Je ne dirai rien de ses origines, de sa famille, de ses tribulations; il s’explique sur tout cela avec autant de précision que de saveur. Il suffira de rappeler qu’il est un paysan originaire de cette partie du Poitou comprise entre les villes ou bourgs de Niort, Celles, La Mothe St-Héray et Saint-Maixent, qui se rattacha de bonne heure à la Réforme et lui resta fidèle jusqu’à ce jour, — bien que diminuée de la masse de ceux que la persécution chassa définitivement de leurs foyers. Mais c’est un paysan dont les ascendants avaient, dès le XVIe siècle, été en contact, en qualité de fermiers, avec des gens d’une condition sociale supérieure, et dont le père avait déjà exercé les fonctions d’instituteur et de lecteur au temple. Jean Migault est donc un campagnard aussi instruit qu’on pouvait l’être de son temps, sans avoir passé par un collège. Sa qualité maîtresse c’est la simplicité et la sincérité. Dans la préface à son fils il écrit: «Je ne croy pas advanser aucune chose..... je dis naïfvement les choses comme elle se sont passée. Si je n’arrange pas mon discours, c’est que je ne suit pas accoutumé à écrire.»
Or ce qui était aux yeux de Migault un défaut, c’est précisément ce qui fait le prix de son récit. Nous sommes très heureux qu’il n’ait pas pu «arranger son discours». Il constitue, pour cette raison même, un document d’une réelle valeur au point de vue historique. Il n’existe pas, en effet, à ma connaissance, de témoignage plus immédiat, plus vivant et plus impartial des ravages produits par la politique ecclésiastique de Louis XIV dans une des provinces du royaume où les protestants, nombreux, industrieux, avaient toujours et malgré d’incessants dénis de justice , vécu en paix avec leurs compatriotes catholiques. On ne peut les comparer qu’à ceux qu’aurait produit l’invasion d’une armée ennemie chargée de dévaster le pays, d’en prendre les villes et villages d’assaut et d’en réduire les habitants au désespoir. C’est la condamnation la plus explicite de ce rêve insensé qui hante encore beaucoup de cerveaux français, catholiques ou libre penseurs: Travailler à la prétendue «unité morale» du pays en soumettant de gré ou de force toutes les intelligences et toutes les consciences à une même opinion religieuse ou philosophique, rêve dont on peut constater aujourd’hui même, en Espagne, les effets désastreux.
J’ai déjà remarqué qu’une preuve indiscutable de l’exactitude de ces souvenirs ressort de ce fait qu’ils ont toujours pu être contrôlés par d’autres documents contemporains, et qu’on a pu retrouver dans ceux-ci presque toutes les personnes citées par le narrateur. A ce point de vue les notes placées au bas des pages sont autant de confirmations de la véracité de l’auteur.
Quant à son impartialité, il suffit de parcourir son récit pour la constater. Migault ne se répand pas en invectives contre ses persécuteurs, et n’éprouve pour eux ni haine ni mépris. Avec la plupart de ses coreligionnaires, il attribue ses malheurs à Dieu lui-même qui a jugé bon de châtier les péchés de son peuple. En même temps qu’il respecte, tout en le déplorant, le refus de sa belle-mère de le suivre dans l’exil et de revenir à la foi qu’elle avait dû renier, il reconnaît avec émotion et gratitude qu’à Mougon et ailleurs, il doit son salut, entre autres, à la charité d’un ecclésiastique ou de voisins catholiques. Ce dernier trait qui, heureusement, n’est pas isolé, prouve d’ailleurs avec évidence que la persécution ne fut pas l’œuvre des catholiques, mais de ceux qui les dirigeaient, et, en faisant appel aux instincts les plus méprisables, leur représentaient le fanatisme comme le premier de tous les devoirs.
Un autre mérite, et non le moindre, de ces pages, c’est le témoignage éclatant qu’elles rendent à la solidarité étroite qui unissait entre eux les nombreux membres de la famille du narrateur, et avec eux, presque sans exception, leurs coreligionnaires de la même région. A mesure que le cercle de fer des dragons se resserre autour de lui, Migault multiplie les efforts, les démarches, les sacrifices sans nombre pour sauver sa femme, trouver des abris à sa mère et à ses enfants. Pendant des mois il parcourt ainsi une immense étendue de pays, ne voyageant que de nuit pour ne pas être découvert. Jamais il n’aurait pu réussir, pendant sept ans, à soustraire à tant d’espions acharnés à sa perte, d’abord sa femme invalide, puis neuf ou dix enfants dont plusieurs en bas âge, s’il n’avait trouvé, à la Bessière, au Grand Breuil, à Olbreuse et en beaucoup d’autres lieux, des amis dévoués bien que parfois aussi exposés que lui et des retraites assurées. Lorsqu’enfin, avec une ténacité qui triompha de déceptions et d’échecs répétés, il se résigna à quitter sa patrie, il ne laissa derrière lui qu’un seul de ses enfants, celui qui lui avait tourné le dos en méprisant les leçons paternelles.
Le ressort apparent de cette énergie, de cet inlassable dévouement, c’est sans contredit la piété profonde, inébranlable de Jean Migault. C’est elle qui console sa femme mourante, qu’il recommande sans cesse à ses enfants, qui le couvre de honte et de confusion lorsqu’à la Rochelle, à bout de forces, il met son nom au bas d’un acte d’abjuration, qui lui permet néanmoins d’espérer contre toute espérance, et dont il laisse à son fils Gabriel une dernière preuve touchante dans cette phrase de ses dispositions testamentaires: «Il me fera plaisir de prendre le Nouveau-Testament que j’ay transcrit de ma main et de le garder pour l’amour de moy et d’estre au surplus content de ma bonne volonté.»
CHATEAU D’OLBREUSE

Migault avait atteint la Hollande, terre. du Refuge par excellence, le 8 mai 1688. Le 9 il put assister publiquement, à Rotterdam, au culte français que depuis si longtemps il n’avait célébré qu’en secret. Le 12, avec toute la troupe de Poitevins qui l’accompagnait, il faisait, au temple, «reconnaissance publique», c’est-à-dire amende honorable de s’être laissé contraindre à un simulacre d’abjuration. Il avait amené avec lui cinq de ses enfants; trois autres l’avaient précédé en Hollande et en Allemagne. Enfin sa fille Jeanneton, qui semble avoir particulièrement hérité de la fermeté de son caractère puisqu’on ne put la forcer à signer sa prétendue abjuration, le rejoignit le 27 juin à Amsterdam où il s’était fixé le 1er. Il y fut reçu dans l’Eglise le 20 juin et à la bourgeoisie le 22, comme «maître d’école venant de Mauzé ». Le 2 mai 1691 il s’y remaria avec Elisabeth Cocuaud, originaire des environs de la Rochelle, et dont il eut encore une fille Madelaine, baptisée le 24 février 1692 et un fils François-Louis, baptisé le 4 février 1694 . Le 22 mai 1696, muni des attestations de l’Eglise wallonne d’Amsterdam , il se rendit à Emden, dans la Frise orientale, où on l’avait appelé pour faire la lecture à l’église française et «enseigner à lire, écrire, l’orthographe, l’arithmétique et les catéchismes ou fondements de la Religion» aux enfants des réfugiés, privilège «confirmé par le Magistrat », et dans lequel, au mois d’août 1700, il demandait à être maintenu à l’exclusion de tout autre concurrent . On sait encore qu’il tomba malade en 1706, mais on ignore la date exacte de sa mort survenue, croit-on, après le 4 août 1707. Il atteignit donc l’âge de 62 ou 63 ans.
Lorsqu’il avait quitté sa patrie, il y avait abandonné le peu de biens qu’il y possédait, témoin cette note laconique de feu M. A. Lièvre, l’historien du protestantisme poitevin: «Biens saisis. Jean Migault, aff [ermés] 5 1., estimés 26; une maison, 3 boisselées de terre, une vigne de borderie à Fressine et Thorigné, adjugé à Jacques Belard, le 2 sept. 1688, 26 1. » — Semblable en cela à la presque totalité des réfugiés que la Révocation avait surpris comme une catastrophe incompréhensible et passagère, Migault n’avait pourtant pas renoncé à tout espoir — du moins pour ses enfants, — de rentrer dans leur patrie et de retrouver le bien familial.
C’est un fait fort remarquable, en effet, que jusqu’à la fin du XVIIe siècle ou plus exactement jusqu’à la paix de Ryswick (1697), les réfugiés, qu’on voudrait faire passer pour de mauvais français, caressaient l’espoir chimérique du rétablissement de l’édit de Nantes dont la révocation les avait précipités dans l’exil. A Friedrichsdorf, par exemple, ils n’avaient voulu, jusque-là, se construire que des cabanes en planches; ils ne les remplacèrent par des matériaux plus solides que lorsque les stipulations de la paix de Ryswick — qui ne mentionnait même pas les requêtes de leurs plénipotentiaires — eurent définitivement fait évanouir cet espoir .
Eh bien! Migault, lui aussi, garde au cœur l’image de la patrie perdue, et revoit souvent par la pensée sa petite maison de Moulay, ses boisselées de terre et sa vigne. Il termine son Journal par un aperçu généalogique de sa famille, afin, écrit-il, «que si la Providence permet que quelqu’un y retourne, il puisse savoir qui sont les personnes qu’ils doivent reconnaître pour parents». Et lorsque, le 17 mai 1703, il rédige, à Emden, son testament, il y insère cette clause caractéristique: «S’il plaisoit à Dieu, comme je l’en prie du profond de mon cœur, de redonner la liberté de conscience audit royaume de France et que mes enfans y retournassent, soit pour y demeurer ou autrement disposer des d’homènes que j’y ai délaissé, ils les partageront également entre eux.» Ce qui prouve que le vœu n’était pas platonique, c’est qu’il y ajoute, pour le cas où il se réaliserait, des instructions minutieusement détaillées.
Avant de mourir il avait eu la joie de voir la plupart de ses enfants honorablement établis. Sa nombreuse postérité essaima en Hollande par le mariage de sa fille avec Charles Houël; en Angleterre, où Olivier, le dernier né de France, laissa huit enfants grâce à l’un desquels sans doute le Journal sortit du cercle intime de la famille; enfin en Allemagne, où elle est encore représentée par des descendants portant le même nom.
LE TEMPLE DE L’EGLISE FRANÇAISE RÉFORMÉE A ZELL

C’est à Zell qu’on trouve réunis, avant cette dispersion, Marie, femme de chambre de la marquise de la Roche-Giffard, Gabriel qui était parti le 22 novembre 1689 de la Rochelle avec le pasteur Louis de la Forest, Philémon, au service du frère de la duchesse d’Olbreuse, et Olivier. Une Eglise réformée française s’y était organisée dès le 10 avril 1686 . Gabriel, qui était arrivé à Zell le 21 mai 1686, marcha exactement sur les traces de son père, c’est-à-dire y fut lecteur, maître d’école et ancien. Le 12 janvier 1687, il commença «à faire la lecture en l’Eglise de Son Altesse Madame la Duchesse». En 1700, dit-il, «j’ai eu l’honneur de mettre la première pierre au fondement de l’église que nous avons bâti en la ville neuve de Cell ». A cette occasion son père reçut une invitation de la part d’un des anciens, Christophe Chappuzeau, secrétaire privé du duc et de la duchesse . Voici cette lettre qui montre que sur la terre du Refuge, de même qu’en France, Jean Migault sut se faire de chauds amis:
A Celle 29meoctobre 1699.
MONSIEUR,
Après nous avoir témoigné réciproquement de l’estime et de l’amitié l’un pour l’autre, il est bon de nous en donner des marques de tems en tems. Je prens l’occasion du commencement de la dernière année du siècle que nous courons, pour vous renouveller avec elle les assurances du zèle que je considère pour votre service, depuis que j’ay eu l’honneur de votre connoissance, et de joüir pendant quelques jours à Cell de votre solide et agréable conversation. Je vous souhaite cette même année heureuse, de même qu’à Madelle votre chère femme, et suivie de plusieurs autres pleines de prospérité. Ma femme et mes filles, et généralement toute notre famille dans laquelle il se parle souvent honorablement de vous, joignent leurs vœux aux miens, vous saluent humblement, et prient Dieu qu’il vous comble de ses grâces. Cependant je vis dans l’espérance d’avoir la joye de vous embrasser, ou au printems prochain à Embden pendant que notre cour sera à Bruchause au voisinage de Bremen, ou à Cell l’automne suivant, ne croyant pas que vous puissiez, Monsieur, vous défendre de venir à l’inauguration du temple que nous bâtirons au plutôt, s’il plait au Seigneur, et pour lequel on prépare incessamment les matériaux .
Vous ne pourrez, dis-je, Monsieur, vous défendre d’y venir parler le premier de la part de diacre, et d’y faire entendre votre forte voix par la lecture de Sa parole. Vous serez bien aise de voir en même tems le fruit des soins tout particuliers que prend depuis long tems et que prendra jusqu’à la fin Monsieur votre fils pour l’exécution de ce dessein, auquel présentement nous ne voyons plus d’obstacles; et si j’en étais crû, il serait aussi employé comme très capable et plus qu’aucun autre à la levée des deniers qui nous sont encore nécessaires dans la suite . Vous savez sans doute déjà, Monsieur, qu’il est bien et agréablement posté, pour avoir l’œil jour et nuit sur les ouvriers, et qu’il s’est ajusté une maison fort propre, entre laquelle et celle de Mr De la Forest le temple sera bâti . C’est où vous serez reçu avec bien de la joye, et vous en aurez aussi beaucoup de votre côté, de revoir vos chers enfans, et sur tout un fils aîné, qui est estimé et aimé de tous ceux qui le connoissent. C’est ainsi que dans le cours d’une année, il se sont fait dans les seuls Etats de Brunsvic et Lunebourg, trois inaugurations d’autant de temples pour les Réformez sortis de France; et il ne faut pas que celle qui se fera dans l’ancienne et principale résidence de Cell soit moins célèbre que les deux autres d’Hannovre et de Hamel, qui ce sont faites il y a deux mois, et dont vous avez ouï parler.
J’ay crû, Monsieur, vous devoir réjoüir par le récit de ces petites particularités; il ne reste plus qu’à nous honorer de votre présence dans le tout. Elle sera très agréable à tous ceux qui vous connoissent, et particulièrement à celuy qui est de tout son cœur, et plus qu’il ne vous le peut dire,
Monsieur,
Votre très humble et très obéïssant serviteur
CHAPPUZEAU.
Je vous prie, Monsieur, d’assurer Madme votre femme de mon obeïssance très humble, et Monsieur Dursy mon cousin avec la sienne de mon amitié et de mes services.
A Monsieur, Monsieur Migault à Embden.
Ainsi se reconstituèrent et prospérèrent, dans tous les pays qui entouraient la France, les innombrables familles qu’une politique aussi maladroite que criminelle en avait expulsées. Partout où elles se fixèrent elles apportèrent, avec leur énergie et leur industrie, le respect de la conscience qui leur avait fait affronter les dangers et les privations de l’exil, plutôt que le remords d’une soumission hypocrite. Partout elles firent honorer le nom de français et de huguenot. Et si quelque chose pouvait nous consoler de leur départ et de tout ce qu’il nous a fait perdre, c’est l’espoir qu’un jour justice leur sera rendue dans la patrie qu’elles durent abandonner, et que leur mémoire y sera vénérée comme elle l’est depuis longtemps par ceux qui, à l’étranger, ont recueilli leur héritage.
Houlgate, le 1er septembre 1910.
N. WEISS.
JOURNAL DE JEAN MIGAULT
Table des matières
COMMANCÉ A
MAUZÉ
EN FAVEUR DE SES ENFANS
ET CONTINUÉ A
AMSTERDAM
AU MOIS DE SEPTEMBRE
MDCLXXXIX.
MON FILS,
Puis que tu te plais à lire mon écriture, je me suis diverty ces derniers jours à t’en faire une bonne provision pour ton premier jour de l’an prochain, qui sera environ le temps que tu recevras ce paquet. Je croy que tu en seras surpris, et que tu ne t’attends pas de recevoir des estrennes de cette natture.
Je ne laisse pas de te demander de les recevoir comme s’y c’estoit quelque chose de grand prix, et comme venant de ton père qui t’ayme beaucoup et autant qu’il est capable.
Je ne say sy au voyage que tu as fait ycy depuis notre arrivée j’eus le temps de te faire quelque petit récit de nos infortunes après ton départ de France. Mais sy je t’en ay fait une partye, j’ay cru que tu serois bien ayse de savoir le tout, et je ne doute pas que sy tu lis le tout avec un peu d’attention, tu n’y trouve quelqu’endroit qui te touchera. J’ay pourtant eu en veuè principalement que tu y trouverois mattière de bénir Dieu des grâces qu’il a faites à moy, à toy et à tes frères et sœurs. J’avay commancé mon journal dès Mauzé, comme tu verras. Mais je ne l’avais point visité que lors que Dieu, par son adorable providence, nous a eu conduit dans cette ville, et mon loisir, comme je dis au commencement de la suitte, m’a fait faire la continuation. Je ne croy pas advanser aucune chose en iceluy: je dis naïfvement les choses comme elles se sont passée. Sy je n’arrange pas mon discours, c’est que je ne suis pas accoutumé à escrire, et je ne peux trouver de termes pour m’exprimer mieux.
Le pire de tout, c’est que je ne peux parler bon françois comme je le souhaiterois, mais tout cela ne m’a pas rebuté, n’ayant dessein de faire cette coppie que pour toy, et pour t’estrenner au nouvel an, attendu que par tes deux dernières tu me dis ne t’estre jamais lassé à lire mon escriture, et que tu me demande de grandes lettres à toutes les fois que je t’escris. Et je veux t’advertir ycy de ne faire voir cette coppie à aucun pour les divertir de mon mauvais langage. J’ay trouvé mattière de parler de beaucoup de personnes qui sont à votre cour, et je ne say point sy elles trouveroient de bon goust les choses que je dis. Je n’ay pourtant peu m’empescher d’escrire une petite partye des obligations que je leur ay.
Je ne te deffens point de faire part du tout à Monsieur de la Forest , estant persuadé de sa charité en mon endroit, et je m’assure qu’il aura la bonté de supporter mon stille et mon langage; et sy tu trouve à propos de l’en divertir une après souper, prie le de ma part, après l’avoir assuré de mon respec, d’excuser ma foiblesse. Je m’assure bien qu’il le fera: il sait bien mon peu de capacité à dire et à escrire. Sy j’avois fait le voyage de Zell comme je m’estois proposé, j’aurois porté l’original pour divertir en chemin Mlle de Villeneufve .
Je m’oubliois à te dire qu’en lisant mon Journal, tu verras les grandes obligations que j’ay en particulier à Mmes d’Olbreuse, et De La Bessière, et en général à ceux que je nomme, et je serois bien aise que toy et tes autres frères vous en souveniez, et en soyez reconnoissans avec moy tous les jours de votre vie, voire jusques à la moindre personne qui m’a aydé et secouru dans ce temps misérable que je des-cris. En un mot, quand tu auras tout lu, mon fils, sy tu ne trouve point à propos d’en faire part à aucun, garde le pour toy. J’y ay joint, à la fin, ce que je say de certain de ma parenté qui toute a resté en France, en veüe que, sy Dieu veut que mes os restent ycy, toy, ou quelqu’un de tes frères ou sœurs qui un jour pourrez retourner au pays de notre naissance, puissiez connoistre ceux qui sont vos proches, et de qui vous estes dessendus. Quand ton frère Philémon sera auprès de toy, selon que tu verras qu’il soit disposé à lire mon escriture, fay luy en part et m’apprends de ses nouvelles; je t’exorte toujours, à continuer tes soins envers luy. Je ne luy veux point de mal, mais j’en veux à son peu de mesnagement et Dieu veuille luy faire connoitre son devoir.
J’attens de tes nouvelles et de la réception de ce paquet, et je ne te demande pas une grande lettre pour cette fois d’autant que je t’occupe à lire pour longtemps. Notre santé est bonne, grâces à Dieu, et je ne me suis pas mieux porté de longtemps. Fay les assurance de mon respec à Messieurs et Mesdames qui me font l’honneur de m’aymer au lieu où tu es. Tes frères et tes sœurs t’embrassent et moy particulièrement, mon fils, qui seray toujours, jusques à la fin de ma vie, en te souhaitant toutes sortes de bénédictions de Dieu,
Ton père et meilleur amy,
MIGAULT.
D’Amsterdam, ce 10 dessemb. 1690.
[Suscription]: Pour Gabriel Migault, chez Monsieur de la Forest, à Zell
POUR MA FILLE , MARIE MIGAULT F. D. C. DE Mme LA MARQUISE DE LA ROCHE-GIFFARD , DAME D’HONNEUR DE S. A. S. Mme LA DUCHESSE DE BRUNSWIG LUNEBOURG ET ZELL , A ZELL.
Je n’ay pas crû, ma fille, m’estre oubliez de t’envoyer comme à tes autres frères et sœurs une copie de mon Journal; au contraire j’ai cru te l’avoir envoyée dès il y a trois ans. Mais si ainsi est que tu ne l’aye pas reçue, tu la recevras avec cette lettre puis que tu le souhaite. Je l’ai écrit en veüe que vous tous que Dieu a retirez de la persécution de France faite à ceux de notre religion, profitassiez des grâces que Dieu nous a faites en nous en délivrant, et des châtimens qu’il a envoyé au pays de notre naissance, le privant de la prédication de sa pure parole. Tu estois bien petite, ma fille, quand ces maux ont accablé et nous et nos pauvres frères, et tu ne te souvien que fort peu d’avoir vu ce royaume .
Si tu lis une fois l’an cette copie que je fenvoye, comme je t’y exorte et ainsi que j’ai exorté tes frères et sœurs de la lire aussi, tu comprendras, je croi, que nos péchés estoient parvenus au comble, puis qu’ils ont attirez sur nous un si rude châtiment. Admire cette bonté de Dieu en général pour toute notre famille, ma fille, de nous en avoir retirez, et pour toi en particulier, et te souvien que de toutes tes sœurs tu est celle qui te trouve la plus heureuse et la mieux partagée; n’oublie pas en quel état tu t’est trouvée, soit à Amsterdam ou à Groningue, et, en le comparant à celui où tu te trouve maintenant, que ces reflections te fassent pencer à élever ton cœur à Dieu fort souvent pour lui témoigner tes actions de grâces et tes reconnoissances, non seulement pour t’avoir ôté de la peine, mais pour t’avoir pourvu d’une place honorable dans une des premières maisons de l’Europe et sous une aussi bonne et vertueuse dame qu’est Mme la marquise de la Roche, ta bonne maîtresse.
Je ne te parle point de la petitesse de notre famille et ce à quoi mes enfans eussent pu être employez et occupez si nous avions demeuré en France; tu verras ce que nous étions en lisant mon Journal. C’est pour quoi, ma fille, je te fais ici de fortes exortations de ne te laisser jamais surprendre à la mondanité, à l’orgeuil et à la vanité : ce sont semences que le Démon a apportée en la terre pour perdre les hommes. Au contraire, sois humble, modeste, charitable et bienfaisante à tous. Ménage toi de telle manière que Dieu en soit glorifié, ton prochain édifié, et mes vieux jours rendus plus joieux. Sois soigneuse de ton devoir envers Madame ta maîtresse et assidue à lire la Sainte Parole de Dieu pour en profiter. Tu as du tems pour cela, ma fille; ne le néglige pas. Plus Dieu nous fait de grâces, et plus de conte nous avons à lui rendre. Votre mère étoit un exemple de piété ; fais en sorte de suivre ses traces, et Dieu te bénira. Aime tes frères et sœurs, et te fais aimer d’eux. Prie Dieu pour nous tous, et pour moi en particulier qui suis incommodé depuis dix-huit mois, et reçois pour une marque de ma tendre amitiez cette lettre et cette copie, que je t’ay faite avec peine, en t’avertissant que je n’ay écrit mon Journal que pour mes enfans, et je suis bien aise que personne d’autres ne le voye point.
Je ne sçai s’il me reste plus guère de tems à finir ma course, mais s’il plait à Dieu me retirer en peu, je vous laisse à tous votre frère Gabriel pour vous tenir lieu de père. Ecoutez ses conseils, les miens vous sont assez connu à tous. Je ne vous ai jamais prêché que la crainte de Dieu, l’humilité et la charité, sois par mes paroles ou par mes lettres, et après ma mort je vous prêcherai encore la même chose à toute les fois que vous lirez mes lettres et mon Journal. Je te recommende aussi ta petite sœur Madelon en particulier, persuadé que tu l’aime, et que tu l’aimeras à cause de moi. Assure de mon très profond respect Mme la marquise de la Roche-Giffard. Je continuerai toujours à prier Dieu pour la prospérité et santé de leurs A. S. et pour elle. Ta mère , tes deux frères qui sont ici et Madelon t’embrassent aussi bien que moi, qui suis ton meilleur ami et père,
MIGAULT.
A Embden, ce 16 juillet 1702.
Avertissement à mes Enfans
Le peu d’emploi que j’ay eu depuis que je suis dans cette ville (d’Amsterdam) m’a donnez lieu de repasser en ma mémoire les tems de prospéritez et d’adversitez que j’ai eu en France, et comme on se souviens plus volontiers d’un petit mal qui nous a travaillé que d’un nombre de bénédictions de Dieu qui nous environnent continuellement, ma pensée s’est tournée plus volontiers et facilement au souvenir des peines que j’ai supportée pendant sept ou huit ans, qu’à seize ou dix-huit ans de prospérité que j’ai goûtée durant le vivant et heureuse compagnie d’Elisabeth Fourestier, ma très aimée femme, votre bonne mère. C’est pourquoi, même peu de temps après que Dieu l’eût retirée en son repos , je pris un singulier plaisir d’écrire une partie des peines qu’elle avoit eue et souffertes avec moi au commencement de la persécution ouverte qu’on fit en France contre ceux de notre religion en l’année 1681.
C’estoit afin que les plus petits de vous pussent connoître par cet endroit celle qui les avoit mis au monde, et qu’ils fissent réflection (quand Dieu les auroit fait venir en aage) sur le reste de sa vie, et comme elle avoit combatu le bon combat et parachevé sa course en la crainte de Dieu.
Ce que je me suis proposé d’écrire en suite, et qui est la continuation du Journal que j’avois commencé à Mauzé, a été en vue de faire voir aux quatres aînés de vous, principalement, et à tous dix en général, si vous prenez la peine de donner quelque moment à lire cette suite, combien de traverses et combien de peines il m’a fallu supporter auparavant que trouver lieu de sortir de la persécution de ce désolé royaume, où je me suis trouvé presqu’enseveli avec tant d’autres qui y sont encore, et qui y gémissent depuis longtems. J’ay cru aussi qu’en lisant ces particularitez de ma sortie de France avec l’aînée et les quatre plus petits de vous , il y auroit ample matière pour vous donner lieu à louer la bonté de Dieu de ce qu’il nous a choisi seuls d’entre toute nôtre parenté, quoique nous ne sommes pas meilleurs qu’eux, pour nous amener dans ces heureuses provinces, jouir en pleine liberté de la prédication de sa sainte Parole.
Vous aurez encore un autre sujet de bénir Dieu de ce qu’il a eu pitié de moi, m’ayant fait la grâce de me relever de cette terrible et malheureuse chûte où j’étois tombé , et encore de ce qu’il lui a plu me faire la grâce, en me dérobant à la persécution, de pouvoir aussi dérober et amener avec moi jusques au plus petit de vous.
Vous y trouverez enfin, chacun à votre égard, ample sujet d’admirer et bénir la sage providence de Dieu de ce qu’il s’est servi de moyens si efficace pour vous faire sortir, chacun en son tems, de cette horrible persécution et auparavant que vous l’ayez ressentie.
Et dans cet endroit, je béni le Saint Nom de Dieu de toutes les grâces qu’il m’a faites, et pour vous et pour moy. Je vous exorte aussi, mes chers enfans, d’être reconnoissans, tous les jours de votre vie, de la bonté de Dieu, et de lui consacrer et vos corps et vos esprits, pour le servir et le glorifier selon sa volonté, en profitant des châtimens et des coups de verges qu’il nous a donnez, et vous souvenir que le mépris de sa sainte Parole a été le principal objet de sa colère, et le juste sujet de notre dispersion. Prévenons ses châtimens à l’advenir par un sérieux amendement de vie, et vivons en sa crainte pour mourir un jour en sa grâce. Amen.
MIGAULT.
D’Amsterdam, au mois de septembre 1689.
JOURNAL DE Jean MIGAULT
Commencé à Mauzé au mois d’Avril 1685
MES CHERS ENFANS,
Dieu ayant voulu retirer de ce monde votre bonne mère , auparavant que la plus grande partie de vous l’eussiez connue et même avant que le plus jeune eût ouvert les yeux pour considérer aucune chose, puisqu’il fut (venant au monde) la cause innocente de sa mort, j’ay cru qu’un jour vous seriez bien aise d’apprendre une partie des peines qu’elles a eus les dernières années de sa vie pour vous secourir, et d’apprendre en même tems ce qui nous obligea de quitter notre demeure ordinaire de Moullé pour aller nous établir à Mougon, et comment ensuite nous fûmes contraints, par les misères qui accablèrent une grande partie du Poictou, d’abandonner Mougon pour venir nous établir dans cette ville de Mauzé, où, par la grâce de Dieu, nous sommes présentement.
A Moulay (1663-1681)
Table des matières
Je commenceray par vous dire que nous fûmes joints par mariage le 14 janvier de l’année 1663. J’avois dix-huit ans accomplis, et votre bonne mère en avoit dix-neuf.
Dès la première année de notre mariage nous vinsmes nous établir à Moullé, paroisse de Fressine , dans une petite maison que feu mon père avoit acquis peu d’année avant sa mort. Nous y demeurâmes quelques années fort tranquillement avec ma mère, qui vivoit encore et qui nous fut d’un grand secours pour le soutien de notre ménage, ayant, par la bénédiction de Dieu, beaucoup d’emploi et peu de conduite, attendu notre âge, pour gouverner en toute saison plusieurs pensionnaires et grand nombre d’écoliers, qui m’estoient envoyez des environs de notre demeure.
MAISON DE MIGAULT A MOULAY

J’eus l’honneur d’enseigner en public, comme avoit fait mon père, et je lui succéday en sa profession comme en son peu d’héritage .
J’avois commencé à faire la lecture dans notre Eglise de Mougon dès son vivant, et il eut le contentement, en mourant, de me voir honoré de la charge de lecteur après lui, qui avoit été lecteur, ancien et scribe du Consistoire de cette Eglise, le cours de quarante ans et plus.
J’étois bien foible pour m’aquiter de l’emploi que j’avoit embrassé, mais Dieu, par sa bonté, me fit ressentir son secours en toute sortes de manières, m’ayant laissé ma-mère pour soulager la vôtre et moi aussi pendant le cours des cinq premières années de notre mariage.
Je ne m’arresteray point à vous descrire les particularitez et le nombre d’affaires qui nous survinrent pendant le cours de quinze à dix-sept années que nous demeurâmes dans notre maison de Moullé , mon dessein n’estant que de vous raconter ce qui nous obligea de l’abandonner, lors que nous y étions logez assez commodément, et après y avoir fait beaucoup de dépence.
Vous étiez onze vivant dans l’année 1680, et ce grand nombre d’enfans nous eût étonnez, voyant lever l’orage qui a éclaté depuis, si la Providence divine ne nous eût soutenus, et fait connaître à l’un et à l’autre que quoi qu’il eût falu vous mettre tous, vos premières années, chez des nourices (puis que celle qui vous donnoit la vie ne pouvoit vous y conserver), notre ménage et nos petites commoditez augmentoient de jour en jour. Nous avions toujours plus, par la seule bénédiction de Dieu, à la fin de chaque années que nous n’avions au commencement, de sorte que nous vivions content sans porter d’envie à la condition d’autrui.
Avec l’embaras de l’école, j’avois exercé un office de notaire, duquel le seigneur dudit Mougon m’avoit fait présent dès l’année 1670 jusques au commencement de l’année 1681, Sa Majesté ayant, dès la fin de la précédente, supprimé tous les officiers de notre religion par une déclaration qui causa une grande désertion dans nos Eglises, aussi bien que grand nombre d’autres natures; et l’on n’entendoit parler alors que d’édits et déclarations qui nous rendoient, pour la plus part, incapables de gagner notre vie .
Ce fut une nécessité d’abandonner notre maison, et nous vismes qu’il étoit tems de changer de demeure pour pouvoir continuer notre école.
Messieurs de notre Consistoire m’exortèrent d’aller m’establir audit Mougon, et m’accordèrent soixante livres de gages par année pour continuer mes fonctions de lecteur et scribe , comme j’avois fait les années précédentes. Nous eumes de la peine à nous résoudre, votre bonne mère et moy, d’aller demeurer à Mougon, ayant quelques pressentimens de ce qui nous y devoit arriver. Enfin je m’informais d’un logis, et comme le curé dudit lieu, qui n’estoit pas si méchant alors comme il a été depuis, ouit dire à quelques personnes que je cherchois une maison, il me fit dire qu’il m’en vouloit affermer une qui étoit à une demoiselle de ses amies. Je pris cette maison à ferme de lui, et dans le mois de février, ainsi que je voulois faire transporter nos meubles audit Mougon, ledit curé, non seulement me dit qu’il ne vouloit pas que j’allasse demeurer dans cette maison, mais, comme tout furieux, me fit plusieurs menaces de me ruiner si j’alois m’établir dans son bourg (c’estoit son terme). Cela, cependant, ne me rebuta point. Je demanday en suite un logis, qui pour lors étoit vide, appartenant à M. Magnen , l’un de mes amis, lequel me l’ottroya, et sans attendre davantage, je vous y menay tous avec nos meubles et une douzaine de pensionnaires que nous avions alors, et ce fut le 13 dudit mois de février 1681.
FRAGMENT DU REGISTRE DE L’EGLISE DU MOUZON, DE LA MAIN DE MIGAULT

A Mougon (13 février-22 août 1681)
Table des matières
Nous eûmes assez de paix à Mougon pendant quatre à cinq mois, au bout desquels arriva le régiment de cavalerie, qui a ruiné une grande partie des familles de ceux de notre religion de cette province de Poitou, et fut logé en divers villes, bourgs et paroisses autour, et près de Mougon . On voyoit que les cavaliers n’estoient logez que chez ceux de notre religion, et qu’il n’en partoient qu’après avoir entièrement ruiné leurs hostes. Ils ne logeoient du tout point chez les papistes. L’on voyoit tous les jours en grande troupe ceux qui avoient jusques alors fait profession de notre religion, aller à la messe pour être deschargé des cavaliers qu’on leur donnoit, et ce qui étoit de plus pitoyable et étonnant c’est que la pluspart changeoient de religion le jour de leur arrivée en leur maison, sans avoir souffert la moindre chose. Je me souvien qu’un jour, étant au bourg de Fressine, un seul cavalier, dans moin de deux heures, fit changer trois des meilleures familles dudit bourg, y étant seulement venu en promenade de celui de Vouillé où il étoient logez, présentant à ces pauvres gens des morceaux de papier qu’ils disoit être des billets pour loger chez eux .
Cette grande facilité à changer de religion faisoit que ceux à qui Dieu mettoit au cœur de demeurer fermes en la religion, voyoient dans peu de jours leur maison remplie de cavaliers, car quand l’un changeoit, on envoyoit ses soldats chez le plus proche de ses voisins, et toujours s’augmentoit le nombre des cavaliers chez ceux qui s’estoient disposez à tout perdre plutôt que de changer de religion.
On voyait aussi, pour la plus part du tems, qu’ils ne délogeoient des parroisses où ils étoient qu’après qu’ils ne trouvoient plus rien chez leurs hostes pour vendre, car c’étoit la coutume des cavaliers que, si on ne leur donnoit chaque jour, aux officiers 15 livres, au lieutenant 9 livres, au simple cavalier 3 livres et au moindre goujat 30 sous, ils vendoient meubles, chevaux, bœufs, brebis et jusques à la moindre guenille qu’ils trouvoient dans la maison.
Ce fut là que plusieurs papistes trouvèrent lieu et bonne commoditez de garnir leurs écuries et remplir leurs chambres de beaux et bons meubles à bon marché. Les cavaliers ne faisoient point de façon pour vendre leurs marchandises, mais la livroient au premier qui la vouloit acheter, et au prix qu’il en promettoit.
L’on voyoit nos pauvres voisins qui, après avoir soutenu avec leur bourse les uns huit, les autres quinze jours et quelques-uns plus, étoient contraints ensuite, n’ayant plus rien à manger ni pour vendre, de s’en aller et se dérober de nuit pour éviter la fureur de ces impitoyables. Plusieurs couchoient dans les bois ou au pied de quelques bayes, avec leurs petits enfans, et, ce qui étoit de plus triste, la plus part fuyoient quand ils n’avoient plus rien de reste.
Je me souvien qu’environ trois ou quatre jours auparavant leur arrivée dans notre bourg j’estois allé pour quelqu’affaire au logis de la Bessière , et en étant sorti, je rencontray une pauvre femme de ma connoissance qui fuyoit avec trois petits enfant dont l’un étoit à la mamelle, et les deux autres la tenoient par la main. Je lui demendois en l’arrêtant comme on avoit fait chez elle. A peine cette femme eut le tems de me dire quatre ou cinq paroles, tant elle étoit effrayée, et elle pensoit, à ce qu’elle me dit, entendre toujours les cavaliers qui la suivoient. Elle s’échappa pourtant de leurs mains avec ses petits enfans, et par ses fuittes, divers jours et diverses nuits, tantôt dans les bois et tantôt ailleurs, elle se sauva, comme je l’ai su du depuis.
CHATEAU DE LA BESSIÈRE

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