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Jane Austen

Emma
Une comédie romantique de Jane Austen

Traducteur : Pierre de Puliga

e-artnow, 2021

EAN 4064066446611

Note éditoriale: cet ebook suit le texte original.

Table des matières

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

XV

XVI

XVII

XVIII

XIX

XX

XXI

XXII

XXIII

XXIV

XXV

XXVI

XXVII

XXVIII

XXIX

XXX

XXXI

XXXII

XXXIII

XXXIV

XXXV

XXXVI

XXXVII

XXXVIII

XXXIX

XL

XLI

XLII

XLIII

XLIV

XLV

XLVI

XLVII

XLVIII

XLIX

L

LI

LII

LIII

LIV

I

Table des matières

Emma Woodhouse, belle, intelligente, douée d’un heureux naturel, disposant de larges revenus, semblait réunir sur sa tête les meilleurs dons de l’existence ; elle allait atteindre sa vingt et unième année sans qu’une souffrance même légère l’eût effleurée.

Fille cadette d’un père très affectueux et indulgent, elle s’était trouvée de bonne heure, à la suite du mariage de sa sœur aînée, investie du rôle de maîtresse de maison. Encore en bas âge elle avait perdu sa mère et ne conservait d’elle qu’un souvenir indistinct de lointaines caresses ; la place de Mme Woodhouse fut occupée par une gouvernante qui avait entouré l’enfant d’une affection quasi maternelle.

Mlle Taylor était restée seize ans dans la maison de M. Woodhouse, moins en qualité d’institutrice que d’amie ; très attachée aux deux jeunes filles, elle chérissait particulièrement Emma. Avant même que Mlle Taylor eût cessé de tenir officiellement le rôle de gouvernante, la douceur de son caractère lui permettait difficilement d’inspirer quelque contrainte ; cette ombre d’autorité s’était vite évanouie et les deux femmes vivaient depuis longtemps sur un pied d’égalité. Tout en ayant une grande considération pour le jugement de Mlle Taylor, Emma se reposait exclusivement sur le sien ! Les seuls écueils de la situation de la jeune fille étaient précisément l’absence de toute influence et de tout frein, et une prédisposition à avoir une confiance excessive en soi-même. Néanmoins, pour l’instant, elle n’avait aucunement conscience des désavantages qui menaçaient de ternir un jour son bonheur.

Le chagrin arriva sous une forme plutôt bénigne : Mlle Taylor se maria. Pour la première fois, le jour du mariage de son amie bien-aimée, Emma fut assaillie de pensées tristes de quelque durée. La cérémonie terminée et les invités partis, son père et elle demeurèrent seuls, sans la perspective d’un tiers pour égayer la longue soirée. M. Woodhouse s’assoupit après le dîner, comme d’habitude, et Emma put mesurer l’étendue de son isolement. Elle évoquait ces seize années d’infatigable affection : elle pensait avec tendresse à celle qui avait dirigé ses jeux et ses études, apportant autant d’ardeur à l’amuser qu’à l’instruire, et qui l’avait soignée avec un dévouement absolu pendant les diverses maladies de l’enfance. De ce fait, elle avait contracté vis-à-vis de Mlle Taylor une grande dette de reconnaissance ; mais Emma conservait de la période de parfaite confiance qui avait succédé, un souvenir encore plus doux.

Elle se demanda comment elle supporterait ce changement ? Malgré tous ses avantages personnels et sa situation, elle allait se trouver isolée intellectuellement ; son père en effet ne pouvait la suivre sur le terrain d’une conversation sérieuse ou enjouée ; grande disproportion de leurs âges (M. Woodhouse ne s’était pas marié jeune) se trouvait augmentée par la suite de la constitution et des habitudes de ce dernier ; dénué d’activité physique et morale, il paraissait plus vieux qu’il ne l’était ; tout le monde l’aimait pour la bonté de son cœur et son aimable caractère, mais en aucun temps il n’avait brillé par son esprit.

La sœur d’Emma habitait Londres depuis son mariage, c’est-à-dire, en réalité, à peu de distance ; elle se trouvait néanmoins hors de sa portée journalière, et bien des longues soirées d’automne devraient être passées solitairement à Hartfield avant que Noël n’amenât la visite d’Isabelle et de son mari.

La petite ville d’Highbury dont Hartfield, malgré ses communaux, ses bois et son nom, dépendait en réalité, ne pouvait fournir à Emma aucune relation de son bord. Les Woodhouse étaient les gens importants de l’endroit ; Emma avait de nombreuses connaissances car son père était poli avec tout le monde mais il n’y avait personne qui fût en situation de devenir pour elle une amie. En conséquence elle appréciait à sa valeur la perte qu’elle venait de faire ; ses pensées étaient tristes mais elle prit l’air gai dès que son père se réveilla ; c’était un homme nerveux, facilement déprimé, très attaché à tous ceux qui l’entouraient, il détestait toute espèce de changement et nourrissait une aversion particulière pour le mariage — origine et principe de bouleversement dans la famille — ; il n’avait pas encore pris son parti de celui de sa fille aînée et continuait à parler d’elle avec un ton d’extrême compassion.

Dans le cas présent, son aimable égoïsme et son incapacité d’imaginer chez les autres des sentiments différents des siens le prédisposaient à juger que Mlle Taylor avait agi contre ses propres intérêts aussi bien que contre ceux de ses amis ; il ne doutait pas qu’elle n’eût été plus heureuse en restant à Hartfield.

Emma lui sourit et se mit à causer avec animation pour éviter qu’il ne pensât à ces pénibles conjonctures ; néanmoins, quand on servit le thé, il répéta exactement ce qu’il avait dit au dîner : « Pauvre Mlle Taylor ! Que n’est-elle encore avec nous ! Quel malheur que M. Weston ait pensé à elle !

— Il m’est impossible, papa, de partager votre avis, M. Weston est un si aimable, si excellent homme qu’il méritait bien de trouver une femme accomplie ; et vous ne pouviez pas souhaiter que Mlle Taylor demeurât avec nous toute sa vie à supporter mes caprices alors qu’il lui était loisible de posséder une maison à elle ?

— Une maison à elle ! Quel avantage y voyez-vous ? Celle-ci n’est-elle pas trois fois plus grande, et vous n’avez jamais de caprices, ma chère.

— Nous irons les voir très souvent et de leur côté, il viendront continuellement à Hartfield ; nous ne tarderons pas à leur faire la première visite.

— Ma chère, comment voulez-vous que j’arrive jusque-là ? Randalls est à une telle distance ! Je ne puis marcher si longtemps.

— Aussi papa, n’est-il pas question que vous alliez à pied. Nous irons en voiture, naturellement.

— En voiture ! Mais James n’aimera pas atteler pour si peu ; et les pauvres chevaux, que deviendront-ils pendant que nous ferons notre visite ?

— On les mettra dans l’écurie de M. Weston : c’est une affaire entendue. Quant à James vous pouvez être sûr qu’il sera toujours enchanté d’aller à Randalls où sa fille est femme de chambre. J’appréhende même qu’il ne consente plus désormais à nous conduire ailleurs ! C’est vous, papa, qui avez eu la pensée de proposer Anna pour cette bonne place.

— James vous en est si reconnaissant ! Je suis sûr qu’elle deviendra une excellente domestique : c’est une fille polie, de bonnes manières ; chaque fois que je la rencontre elle me tire la révérence et me demande très gracieusement de mes nouvelles. Quand vous l’avez fait venir ici pour travailler, j’ai remarqué qu’elle ouvrait toujours la porte avec précaution et qu’elle prenait soin de la soutenir en la fermant. Ce sera une consolation pour cette pauvre Mlle Taylor d’avoir auprès d’elle un visage familier. Chaque fois que James ira voir sa fille, il donnera de nos nouvelles.

Emma s’efforça d’entretenir ce courant d’idées plus gaies et espéra qu’avec l’aide du jacquet elle parviendrait à faire franchir heureusement à son père le cap de la soirée. On apporta la table, mais à ce moment un visiteur fut introduit et la rendit inutile.

M. Knightley était un homme de trente-sept ans, le frère aîné du mari d’Isabelle et en même temps un très ancien et intime ami de la famille. Il habitait à une demi-lieue d’Hartfield où il venait souvent et où il était toujours le bienvenu ; ce soir là, il fut particulièrement fêté car il arrivait de Londres et venait de faire une visite à leurs parents communs. C’était une heureuse diversion qui tint M. Woodhouse de bonne humeur pendant quelque temps ; après avoir obtenu tous les renseignements possibles sur la santé de sa fille et de ses petits-enfants, M. Woodhouse ajouta avec reconnaissance :

— C’est bien aimable à vous, M. Knightley, d’être sorti à cette heure tardive pour nous faire une visite et d’avoir bravé l’obscurité et le froid.

— Je puis vous assurer, Monsieur, qu’il y a un magnifique clair de lune et le temps est si doux qu’il faut que je m’éloigne de votre grand feu.

— Mais la route doit être détrempée.

— Regardez mes bottines : vous voyez ! Il n’y a pas une tache de boue.

— C’est étonnant, car, ici, la pluie n’a cessé de tomber. J’avais même proposé de remettre le mariage.

— À propos, je ne vous ai pas encore offert mes félicitations ; du reste, je me rends compte du genre de satisfaction que vous devez éprouver ! J’espère que tout s’est passé aussi bien que possible. Comment vous êtes-vous comportés ? Qui est-ce qui a versé le plus de larmes ?

— Ah ! pauvre Mademoiselle Taylor ! C’est une triste affaire.

— Dites plutôt : pauvres M. et Mlle Woodhouse. J’ai beaucoup de considération pour vous et pour Emma, mais j’estime l’indépendance le premier des biens ! De toute façon, il vaut mieux avoir une seule personne à contenter au lieu de deux.

— Surtout lorsqu’une de ces personnes est un être aussi capricieux et exigeant ! dit Emma d’un ton ironique. Voilà votre pensée de derrière la tête, je le sais ; voilà ce que vous diriez-si mon père n’était pas là.

— En effet, ma chère, dit M. Woodhouse en soupirant ; j’ai bien peur d’être parfois très capricieux et exigeant.

— Mais, mon cher papa, vous ne supposez pas que je faisais allusion à vous ou que M. Knightley avait cette intention ? Qu’elle horrible idée ! On non ! C’est de moi qu’il s’agissait. M. Knightley aime à me taquiner.

— Emma sait que je ne la flatte jamais, dit M. Knightley. Mais en l’occurrence je ne songeait pas à la critiquer.

— Allons, dit Emma toute disposée à ne pas insister, je vois que vous voulez avoir des nouvelles du mariage ; je serai heureuse de vous en donner, car nous nous sommes tous comportés d’une façon charmante : pas une larme ; c’est à peine si on voyait un visage défait. Nous avions conscience que nous allions vivre à une demi-lieue les uns des autres.

— Ma chère Emma est si courageuse, dit M. Woodhouse, mais en réalité, M. Knightley, elle est très affectée.

Emma détourna la tête, souriant et pleurant à la fois.

— Il est impossible qu’Emma ne sente pas la perte d’une pareille compagne, répondit M. Knightley. Nous ne l’aimerions pas autant que nous l’aimons si nous pouvions le supposer ; mais elle sait combien ce mariage est à l’avantage de Mlle Taylor, combien il est important à un certain âge d’avoir un chez soi et de sentir l’avenir assuré ; elle ne peut donc permettre à son chagrin d’être plus fort que sa joie. Tous les amis de Mlle Taylor doivent se réjouir de la voir si heureusement mariée.

— Et vous oubliez une cause de contentement qui m’est personnelle ; je me flatte, dit Emma d’avoir contribué à ce mariage que je prévoyais depuis quatre ans !

M. Knightley hocha la tête. M. Woodhouse répondit affectueusement :

— Ah ! ma chère, je vous en prie, ne faites plus de prédictions, car elles se réalisent toujours. J’espère aussi que vous renoncerez à préparer des mariages.

— Je vous promets de ne pas m’en occuper pour mon compte, papa, mais je ne puis prendre d’engagement en ce qui concerne les autres. Il n’y a rien de plus amusant. Je me sens encouragée par ce début ! Tout le monde était d’accord pour trouver que M. Weston paraissait fort bien se passer de femme : ses affaires en ville lui fournissaient une occupation et quand il arrivait ici, ses amis l’accaparaient ; chacune de ses soirées était prise. Quelques personnes affirmaient même que sa femme, sur son lit de mort, avait exigé qu’il fît serment de ne pas se remarier ; d’autres que son fils et l’oncle s’y opposaient. On disait toutes sortes de billevesées à ce sujet, mais je n’ai jamais voulu y croire. Un matin, il y a environ quatre ans, Mlle Taylor et moi avons rencontré M. Weston dans Broadway Lane : la pluie menaçait, et il fit preuve de l’empressement le plus galant en courant aussitôt emprunter deux parapluies chez le fermier Mitchell. Dès cet instant j’ai envisagé la possibilité de cette union et depuis je me suis appliquée à en amener la réalisation. Vous ne voudriez pas, papa, que je reste sur mon succès ?

— Qu’entendez-vous par succès ? dit M. Knightley. Un succès suppose un effort. Or, si je ne me trompe, votre rôle a consisté à vous dire, un jour de loisir : « Il me semble que ce serait une bonne fortune pour Mlle Taylor si M. Weston l’épousait. J’admets même volontiers que vous ayez formulé ce souhait à diverses reprises. Où voyez-vous là un succès ? Quel est votre mérite ? De quoi êtes-vous fière ? Vous avez deviné juste, c’est tout ce que l’on peut dire.

— Admettons qu’il en soit ainsi : il y a toujours du mérite à deviner juste. Quant à mon pauvre mot « succès », à propos duquel vous me querellez, je ne suis pas sûre de ne pas y avoir quelque droit. J’imagine qu’il existe un moyen terme entre n’avoir rien fait et avoir tout fait. Si je n’avais favorisé les visites de M. Weston, si je ne l’avais pas encouragé de toute manière, il se peut que les choses n’aient pas abouti malgré tout. Vous connaissez assez Hartfield pour vous en rendre compte.

— Un homme franc, loyal comme M. Weston et une femme intelligente, simple comme Mlle Taylor arrivent sans difficulté à s’entendre, s’ils en ont le désir. Il est probable que votre intervention vous a été plus préjudiciable qu’elle ne leur a été utile.

— Emma ne pense jamais à elle-même quand il s’agit de rendre service aux autres, intervint M. Woodhouse, ne saisissant qu’à moitié le sens de la conversation ; mais, ma chère, ne vous mêlez plus de mariages : ce sont de sottes entreprises qui rompent le cercle de famille.

— Laissez-moi en négocier encore un, papa : celui de notre vicaire. Pauvre M. Elton ! Il faut que je lui trouve une femme. Depuis un an qu’il est installé à Hartfield, il a transformé le presbytère et il a fait preuve de beaucoup de goût dans l’arrangement de son intérieur : ce serait une pitié s’il demeurait célibataire. Il paraissait, en joignant les mains des nouveaux mariés, tout disposé, le cas échéant, à tendre la sienne dans le même but.

— M. Elton est un jeune homme accompli et j’ai beaucoup d’estime pour lui. Je vous conseille, ma chère, si vous désirez lui donner un témoignage de sympathie, de l’inviter à dîner un de ces soirs : c’est la meilleure manière de vous intéresser à lui. Je suis sûr que M. Knightley voudra bien se joindre à nous ce jour-là.

— Avec le plus grand plaisir, répondit M. Knightley en riant, et je dois dire que je partage absolument votre opinion à ce sujet. Invitez M. Elton à dîner, Emma, ajouta-t-il, servez lui le poisson le plus rare et le poulet le plus fin, mais laissez-le choisir sa femme ! Croyez-moi ; un homme de vingt-sept ans est capable de se diriger tout seul.

II

Table des matières

M. Weston était originaire d’Highbury ; il appartenait à une honorable famille qui, depuis deux ou trois générations, avait graduellement conquis l’aisance et la considération ; ses frères s’étaient adonnés au commerce ; mais, après avoir terminé ses études, il ne voulut pas suivre leur exemple : il se trouvait être indépendant par suite d’un petit héritage personnel et, conformément à ses goûts, il embrassa la carrière des armes.

Le capitaine Weston était fort à la mode : les hasards de la vie militaire l’ayant mis sur le chemin de Mlle Churchill, d’une grande famille du Yorkshire, personne ne s’étonna lorsque celle-ci s’éprit de lui, à l’exception du frère et de la belle-sœur de la jeune fille ; ces derniers ne connaissaient pas le fiancé, mais leur orgueil se trouvait offusqué par cette mésalliance.

Néanmoins, Mlle Churchill étant majeure et disposant de sa fortune (du reste nullement en rapport avec les revenus du chef de la famille) ne se laissa pas détourner de ce mariage : il eut lieu malgré l’opposition de M. et de Mme Churchill, qui rompirent solennellement avec leur sœur et belle-sœur.

Ce fut une union mal assortie ; Mme Weston aurait dû y trouver le bonheur ; M. Weston en effet ne savait comment remercier sa femme de la grande bonté qu’elle avait eue de tomber amoureuse de lui ; mais, si celle-ci avait fait preuve d’assez de fermeté de caractère pour agir suivant sa volonté et tenir tête à son frère, elle en manqua pour supporter les conséquences de son acte ; elle ne pouvait oublier le luxe où elle avait été élevée ; le ménage vivait au-dessus de ses moyens tout en menant néanmoins un train de vie comparativement fort modeste ; Mme Weston n’avait pas cessé d’aimer son mari, mais elle aurait voulu être à la fois la femme du capitaine Weston et Mlle Churchill d’Enscombe !

Le capitaine Weston n’avait pas, en fin de compte, réalisé une aussi brillante affaire que les Churchill se l’imaginaient ; sa femme mourut au bout de trois ans de mariage et il se retrouva moins riche qu’auparavant, avec un fils à élever. Il n’eut pas longtemps, il est vrai, ce genre de préoccupation ; la naissance d’un garçon et l’état de santé de la mère avaient déjà facilité une sorte de réconciliation et peu après le décès de Mme Weston, M. et Mme Churchill proposèrent de se charger entièrement du jeune Frank. Le père dut évidemment éprouver quelque scrupule et quelque répugnance à accepter, mais d’autres considérations l’emportèrent : l’enfant fut confié aux soins et voué à la fortune des Churchill.

Le capitaine Weston, libre de toute attache, jugea qu’un changement de vie complet s’imposait : il donna sa démission et ses frères, avantageusement établis à Londres, lui facilitèrent l’accès des affaires. Ses occupations n’étaient pas très absorbantes et il venait souvent à Highbury où il avait conservé une petite maison ; entre son travail et les distractions du monde, les dix-huit années qui suivirent s’écoulèrent agréablement pour lui. Au bout de ce temps sa fortune s’était suffisamment accrue pour lui permettre d’acheter une propriété assez importante, qu’il avait toujours désirée, et d’épouser une femme sans dot.

Mlle Taylor occupait, depuis plus de deux ans, une place prépondérante dans les projets de M. Weston, mais celui-ci n’étant plus sujet aux impulsions de la jeunesse avait résolu d’attendre pour se marier de s’être rendu acquéreur de Randalls, dont, à deux reprises, la vente avait été différée. Finalement toutes les conditions se trouvèrent remplies : il put acheter la maison et obtint sans difficulté la main de la femme qu’il aimait.

Il ne devait de compte à personne : Frank en effet, élevé tacitement comme l’héritier de son oncle, en était devenu de plus le fils adoptif et avait pris le nom de Churchill au moment de sa majorité ; il n’aurait, selon toute probabilité, jamais besoin de l’aide de son père.

M. Weston voyait son fils une fois par an à Londres et le portrait extrêmement flatteur qu’il en traçait à son retour avait gagné au jeune homme les suffrages des habitants d’Highbury. M. Frank Churchill était donc une des gloires du pays et l’objet de la curiosité générale, laquelle du reste n’était pas payée de retour, car il n’avait jamais paru à Highbury. Au moment du mariage de M. Weston, le jeune homme se contenta d’écrire à sa belle-mère. Pendant plusieurs jours, ce fut le thème favori des conversations à l’heure du thé chez Mme Bates et chez Mme Cole : « Vous avez certainement entendu parler de la belle lettre que M. Frank Churchill a adressée à Mme Weston ? »

Celle-ci, déjà prévenue en faveur du jeune homme, fut touchée de cette preuve de déférence qui venait fortifier ses légitimes espoirs de bonheur. Elle se considérait, en effet, comme très favorisée de la fortune, ayant assez d’expérience pour apprécier à leur valeur les avantages multiples de son mariage ; la séparation d’avec ses amis Woodhouse était, en effet, l’unique inconvénient de cette union, encore se trouvait-il fort atténué par le voisinage si proche et les dispositions conciliantes de M. Weston.

Le bonheur de Mme Weston était si manifeste qu’Emma, malgré sa connaissance du caractère de son père, ne pouvait entendre sans surprise celui-ci parler de « cette pauvre Mlle Taylor » au retour d’une visite à Randalls, où ils la laissaient entourée de tout le confort possible. Quand au contraire, Mme Weston venait à Hartfield, au moment où elle montait en voiture, accompagnée de son aimable mari, pour rentrer chez elle, M. Woodhouse observait invariablement : « Pauvre Mlle Taylor ! Je suis sûr qu’elle resterait bien volontiers. »

Néanmoins au bout de quelque temps M. Woodhouse surmonta son chagrin ; ses voisins avaient épuisé leurs compliments et il n’avait plus l’ennui de s’entendre journellement féliciter d’un si lamentable événement. D’autre part l’imposant gâteau de noces était enfin fini ; cette pâtisserie symbolique lui avait causé bien des tourments : il était lui-même astreint à un régime sévère et il ne mettait pas en doute qu’un aliment nuisible pour lui, ne fût malsain pour les autres, en conséquence après avoir en vain essayé d’empêcher la confection d’un gâteau de ce genre, il n’avait cessé de s’opposer à ce qu’on y touchât, il prit la peine de consulter son médecin à ce sujet ; pressé de questions M. Perry fut contraint de se prononcer :

« Ce pouvait être considéré comme indigeste pour la plupart des gens, peut-être même pour tout le monde, à moins pourtant qu’on en mangeât avec une extrême modération. » Fort de cette opinion, M. Woodhouse espérait influencer tous ceux qui viendraient rendre visite aux nouveaux mariés : malgré ses avis, le gâteau eut du succès et devint pour lui une cause continuelle d’énervement.

Par la suite, le bruit courut dans Highbury que les enfants Perry avaient été vus avec une tranche du susdit gâteau à la main, mais M. Woodhouse ne voulut jamais y ajouter foi.

III

Table des matières

M. Woodhouse aimait le monde à sa manière : il se plaisait à recevoir des visites. Installé à Hartfield depuis de longues années, disposant d’une fortune considérable, il était parvenu, avec l’aide de sa fille, à se former un petit noyau d’amis toujours prêts à accourir à son appel. Son horreur des grands dîners et des heures tardives ne lui permettait d’entretenir des relations qu’avec ceux qui consentaient à se plier à ses habitudes : il était rare qu’Emma ne réussît pas à lui trouver des partenaires pour sa partie quotidienne.

Une réelle et ancienne affection amenait les Weston et M. Knightley ; quant à M. Elton, célibataire malgré lui, il saisissait avec plaisir l’occasion de quitter sa solitude pour aller passer sa soirée dans l’élégant milieu du salon de M. Woodhouse où l’accueillait le sourire de la ravissante maîtresse de maison.

En seconde ligne, parmi les plus fréquemment invitées, venaient Mme Bates, Mlle Bates et Mme Goddard ; ces trois dames étaient toujours à la disposition de M. Woodhouse qui les faisait généralement prendre et reconduire en voiture ; ce dernier était si bien fait à l’idée de ces courses périodiques qu’il n’en redoutait plus les effets pour son cocher et ses chevaux.

Mme Bates était la veuve de l’ancien vicaire de Highbury ; fort âgée, elle vivait avec sa fille unique sur un pied d’extrême simplicité, entourée de la considération générale. Mlle Bates, de son côté, jouissait d’une popularité qui étonnait au premier abord ; elle avait passé sa jeunesse sans être remarquée par personne et elle consacrait maintenant son âge mûr à soigner sa mère et à équilibrer leur mince budget ; pourtant c’était une femme heureuse et personne ne parlait d’elle sans bienveillance : sa propre bienveillance qu’elle étendait à tous avait fait ce miracle ; elle aimait tout le monde, s’intéressait au bonheur de chacun et découvrait des mérites à tous ceux qui l’approchaient. Elle se considérait comme favorisée de la fortune et comblée de bénédictions : n’avait-elle pas une mère parfaite ; d’excellents voisins, des amis dévoués et, chez elle, le nécessaire ? La simplicité et la gaieté de sa nature étaient un baume pour les autres et une mine de bonheur pour elle-même. Elle parlait avec abondance sur les questions les plus futiles ; ce tour d’esprit faisait fort exactement l’affaire de M. Woodhouse qui se complaisait dans un inoffensif bavardage.

Mme Goddard dirigeait un pensionnat de jeunes filles, qui jouissait, à juste titre, d’une excellente réputation. C’était une femme de cœur, aimable et simple : elle n’oubliait pas que M. Woodhouse lui avait facilité ses débuts et elle quittait très volontiers son salon pour aller gagner ou perdre quelques pièces blanches au coin du feu d’Hartfield.

Emma était enchantée de voir son père confortablement installé, mais le monotone entretien de ces dames ne rompait pas pour elle l’ennui des longues soirées.

Peu après le mariage de Mme Weston, Emma reçut un matin une lettre de Mme Goddard lui demandant en termes respectueux l’autorisation d’amener avec elle, après le dîner, une de ses pensionnaires, Mlle Smith ; il s’agissait d’une jeune fille de dix-sept ans qu’Emma connaissait de vue et dont la beauté l’avait frappée. Elle répondit par une très aimable invitation.

Harriet Smith était une enfant naturelle ; un anonyme l’avait placée plusieurs années auparavant en pension chez Mme Goddard et ce même anonyme venait de l’élever de la situation d’écolière à la dignité de demoiselle pensionnaire. C’est tout ce qu’on savait de son histoire. Elle ne possédait pas de relations en dehors des amis qu’elle s’était créés à Highbury ; elle venait précisément de faire un long séjour chez d’anciennes compagnes de pension.

Emma appréciait particulièrement le genre de beauté de Mlle Smith : celle-ci était de petite taille, blonde, la figure pleine avec un beau teint, des yeux bleus, des cheveux ondés, des traits réguliers qu’animait une grande douceur d’expression. Avant la fin de la soirée, les manières de la nouvelle venue avaient également gagné l’approbation d’Emma qui prit la résolution de cultiver cette connaissance. La jeune invitée, sans être timide à l’excès, fit preuve d’un tact parfait ; elle se montra gracieusement reconnaissante d’avoir été admise à Hartfield et naïvement impressionnée de la supériorité ambiante. Emma estima que l’ensemble de ces grâces naturelles formait un trop bel ornement pour la société de second ordre d’Highbury.

Assurément la jeune fille ne vivait pas dans un milieu digne d’elle ; les amis auxquels elle venait de rendre visite, bien qu’excellentes gens, ne pouvaient que la gâter. Emma connaissait les Martin de réputation : ceux-ci étaient, en effet, locataires d’une grande ferme appartenant à M. Knightley ; elle savait qu’il avait d’eux une excellente opinion, mais à son avis ils ne pouvaient pas devenir les amis intimes d’une jeune fille à laquelle il ne manquait, pour être parfaite, qu’un peu plus de savoir-vivre et d’élégance.

La soirée parut courte à Emma et elle fut surprise en apercevant soudain la table du souper devant la cheminée ; ce fut de la meilleure grâce du monde qu’elle servit à ses invités les ris de veau et les huîtres cuites.

Dans ces occasions, le pauvre M. Woodhouse passait par de cruelles alternatives : il était de nature très hospitalier mais, d’autre part, il désapprouvait les repas tardifs et, guidé par sa sollicitude pour la santé de ses hôtes, il les voyait avec regret faire honneur au menu ; lui-même se contentait d’une tasse de bouillie légère dont il vantait les avantages hygiéniques ; néanmoins, par politesse, il se croyait forcé de dire :

« Mademoiselle Bates, permettez-moi de vous conseiller de prendre un de ces œufs ; un œuf cuit à point n’est pas malsain ; Serge fait cuire un œuf à la coque comme personne. Madame Bates, prenez un petit morceau de tarte, un très petit morceau ; ce sont des tartes aux pommes. Soyez tranquille : on ne vous servira pas de dangereuses conserves ; je ne vous propose pas de prendre du sucre candi. Mme Goddard, que dites-vous d’un demi-verre de vin coupé d’eau ? »

Emma laissait parler son père, mais s’occupait de ses invitées d’une façon plus efficace. Ce soir-là, elle avait particulièrement à cœur de contenter tout le monde. Quant à Mlle Smith son bonheur fut complet ; Mlle Woodhouse était un si grand personnage à Highbury que la perspective de lui être présentée lui avait causé tout d’abord autant de crainte que de plaisir ; la reconnaissante créature partit ravie de l’affabilité avec laquelle Mlle Woodhouse lui avait serré la main au moment des adieux.

IV

Table des matières

Harriet Smith devint bientôt intime à Hartfield. Mettant sans tarder ses projets à exécution, Emma encouragea la jeune fille à venir souvent ; elle avait de suite compris combien il serait agréable d’avoir quelqu’un pour l’accompagner dans ses promenades, car M. Woodhouse ne dépassait jamais la grille du parc. Du reste, à mesure qu’Emma connaissait mieux Harriet, elle se sentait de plus en plus disposée à se l’attacher. Elle savait qu’elle ne pourrait jamais retrouver une amie comme Mme Weston : pour cette dernière elle éprouvait une affection faite de reconnaissance et d’estime ; pour Harriet, au contraire, son amitié serait une protection. Mlle Smith, assurément, n’était pas intelligente, mais elle avait une nature douce et était toute prête à se laisser guider ; elle montrait un goût, naturel pour la bonne compagnie et la véritable élégance. Emma chercha tout d’abord à découvrir qui étaient les parents d’Harriet, mais celle-ci ne put lui donner aucun éclaircissement à ce sujet et elle en fut réduite aux conjectures ; Harriet s’était contentée d’écouter et de croire ce que Mme Goddard avait bien voulu lui dire. La pension, les maîtresses, les élèves et les petits événements de chaque jour formaient le fond de la conversation d’Harriet ; les Martin d’Abbey Mill occupaient aussi beaucoup sa pensée ; elle venait de passer deux mois très agréables chez eux et aimait à décrire tous les conforts et les merveilles de l’endroit.

Au début Emma écoutait tous ces détails sans arrière-pensée, mais quand elle se fut rendu compte de l’exacte composition de la famille : — le jeune M. Martin n’était pas marié – elle devina un danger et craignit de voir sa jeune amie accepter une alliance au-dessous d’elle. À la suite de cette révélation, ses questions se précisèrent et elle poussa Harriet à lui parler particulièrement de M. Martin ; Harriet du reste s’étendait avec complaisance sur ce sujet : elle disait la part que prenait le jeune homme à leurs promenades au clair de lune et à leurs jeux du soir ; elle insistait sur son caractère obligeant : « Un jour il a fait une lieue pour aller chercher des noix dont j’avais exprimé le désir. Une autre fois j’ai eu la surprise d’entendre le fils de son berger chanter en mon honneur. Il aime beaucoup le chant et lui-même a une jolie voix. Il est intelligent et je crois qu’il comprend tout. Il possède un très-beau troupeau de moutons et pendant mon séjour chez eux il a reçu de nombreuses demandes pour sa laine. Il jouit de l’estime générale ; sa mère et sa sœur l’aiment beaucoup. Mme Martin m’a dit un jour (elle rougissait à ce souvenir) qu’on ne pouvait être meilleur fils ; elle ne doute pas qu’il ne fasse un excellent mari ; « ce n’était pas » avait-elle ajouté « qu’elle désirât le voir se marier du moins pour le moment ». Après son départ, Mme Martin a eu la bonté d’envoyer à Mme Goddard une oie magnifique que nous avons mangée le dimanche suivant ; les trois surveillantes ont été invitées à dîner ».

— Je ne pense pas que M. Martin se tienne au courant des questions étrangères à ses affaires : Il ne lit pas ?

— Oh si !… Du moins je le crois… mais sans doute il ne lit pas ce que vous jugeriez intéressant ; il reçoit un journal d’agriculture et il y a quelques livres placés sur des rayons près de la fenêtre. Parfois, le soir, avant de jouer aux cartes, il nous lisait une page des « Morceaux choisis ». Il m’a parlé du « vicaire de Wakefield » ; il ne connaît pas la « Romance de la forêt » ni « les Enfants de l’Abbaye », mais il a l’intention de se procurer ces ouvrages.

— Comment est-il physiquement ?

— Il n’est pas beau ; au premier abord, je le trouvais même laid, mais j’ai changé d’avis ; on s’habitue très bien à sa physionomie. Ne l’avez-vous donc jamais vu ? Il vient assez souvent à Highbury et de toute façon il traverse la ville au moins une fois par semaine pour aller à Kingston. Il a bien des fois passé à cheval auprès de vous.

— C’est bien possible ; j’ai pu le voir cinquante fois sans chercher à connaître son nom : un jeune fermier à pied ou à cheval est la dernière personne qui puisse éveiller ma curiosité ; il appartient précisément à une classe sociale avec laquelle je n’ai aucun point de contact ; à un ou deux échelons au-dessus, je pourrais remarquer un homme à cause de sa bonne mine : je penserais pouvoir être utile à sa famille, mais un fermier ne peut avoir besoin de mon aide en aucune manière.

— Évidemment ! Vous ne l’avez sans doute jamais remarqué, mais lui vous connaît parfaitement de vue.

— Je sais que ce jeune homme ne manque pas de mérite. Savez-vous quel âge il peut avoir ?

— Il a eu vingt-quatre ans le 8 juin dernier, et – n’est-ce pas curieux – mon anniversaire tombe le vingt-trois !

— Seulement vingt-quatre ans ? C’est trop jeune pour se marier, et sa mère a parfaitement raison de ne pas le désirer. Ils paraissent très heureux en famille pour le moment ; dans cinq ou six ans, s’il peut rencontrer dans son milieu, une jeune fille avec un peu d’argent, ce sera alors le moment de penser au mariage.

— Dans six ans, chère mademoiselle Woodhouse, il aura trente ans !

— Un homme qui n’est pas né indépendant ne peut guère se permettre de fonder une famille avant cet âge. Quelle que soit la somme dont M. Martin ait hérité à la mort de son père et sa part dans la propriété de famille tout doit être immobilisé par son exploitation. Je ne doute pas qu’il ne soit riche un jour mais il ne doit pas l’être actuellement.

— C’est ainsi, je crois ; néanmoins, ils vivent très confortablement ; ils n’ont pas de domestique mâle ; à cette exception près, ils ne manquent de rien et même Mme Martin a l’intention de prendre un jeune garçon à son service l’année prochaine.

— J’espère, Harriet, que vous n’aurez pas d’ennuis à l’occasion du mariage de M. Martin ; il ne s’ensuit pas, en effet, de ce que vous ayez des relations d’amitié avec ses sœurs, que la femme, Mme R. Martin, soit pour vous une connaissance convenable. Le malheur de votre naissance doit vous rendre particulièrement attentive à choisir votre entourage. Vous êtes certainement la fille d’un homme comme il faut, et vous devez vous efforcer de conserver votre rang, sinon il ne manquera pas de gens pour essayer de vous dégrader.

— Aussi longtemps que je serai invitée à Hartfield et que vous serez si bonne pour moi, je ne crains rien.

— Je constate que vous vous rendez compte, Harriet, de l’importance d’être bien appuyée, mais je voudrais vous voir établie dans la bonne société indépendamment de Hartfield et de Mlle Woodhouse. Pour obtenir ce résultat, il sera désirable d’écarter autant que possible les anciennes connaissances ; si vous êtes encore ici à l’époque du mariage de M. Martin, ne vous laissez donc pas entraîner à faire la connaissance de sa femme qui sera probablement la fille de quelque fermier et une personne sans éducation.

— C’est juste : je ne crois pas pourtant que M. Martin voudrait épouser une personne qui ne fût pas parfaitement élevée. Bien entendu, je n’ai pas l’intention de vous contredire, et je suis sûre que je ne désirerai pas connaître sa femme ; j’aurai toujours de l’amitié pour les demoiselles Martin, surtout pour Elisabeth, que je serais bien fâchée d’abandonner ; elles sont tout aussi bien élevées que moi, mais si leur frère épouse une femme ignorante et vulgaire, j’éviterai de la rencontrer, à moins d’y être forcée.

Emma observait Harriet et ne discerna aucun symptôme véritablement alarmant : rien n’indiquait que les racines de cette sympathie fussent bien profondes.

Le lendemain, en se promenant sur la route de Donwell, elles rencontrèrent M. Martin. Il était à pied et, après avoir salué respectueusement Emma, il regarda Harriet avec une satisfaction non déguisée ; celle-ci s’arrêta pour lui parler, et Emma continua sa route ; au bout de quelques pas, elle se retourna pour examiner le groupe et elle eut vite fait de se rendre compte de l’apparence de M. Martin ; sa mise était soignée et ses manières décentes ; rien de plus. Emma savait qu’Harriet avait été frappée de l’exquise urbanité de M. Woodhouse et elle ne doutait pas que celle-ci ne s’aperçût du manque d’élégance de M. Martin. Au bout de quelques minutes, les deux jeunes gens se séparèrent, et Harriet rejoignit Emma en courant, la figure rayonnante ; elle dit aussitôt :

« Quelle curieuse coïncidence ! C’est tout à fait par hasard, m’a-t-il dit, qu’il a pris cette route. Il n’a pas encore pu se procurer la « Romance de la forêt », il a été si occupé pendant son dernier voyage à Kingston, qu’il a tout à fait oublié, mais il y retourne demain. Eh bien ! Mlle Woodhouse, l’imaginiez-vous ainsi ? Quelle est votre opinion ? Le trouvez-vous laid ?

— Sans doute, il n’est pas beau, mais ce n’est qu’un détail en comparaison de son manque de distinction. Je n’étais pas en droit de m’attendre à grand chose mais j’avoue que je le croyais placé à deux ou trois échelons plus haut sur l’échelle sociale.

— Évidemment, dit Harriet toute mortifiée, il n’a pas la bonne grâce d’un homme du monde.

— Vous avez, Harriet, rencontré à Hartfield, quelques hommes véritablement comme il faut et vous devez vous rendre compte vous-même de la différence qui existe entre eux et M. Martin. Vous devez être étonnée d’avoir pu à aucun moment le juger favorablement. Vous avez certainement remarqué son air emprunté, ses manières frustes et son langage vulgaire ?

— Certainement, il ne ressemble pas à M. Knightley : il n’a ni le port, ni les manières de M. Knightley. Je vois la différence clairement… mais M. Knightley est particulièrement élégant.

— M. Knightley a si grand air qu’il ne serait pas équitable de l’opposer à M. Martin. Vous avez été à même d’observer d’autres hommes bien élevés : M. Weston et M. Elton, par exemple ? Faites la comparaison. Quelle différence dans le maintien, dans la manière d’écouter et de parler !

— Vous avez raison, mais M. Weston est un homme âgé : il a près de cinquante ans.

— C’est l’âge où les bonnes manières ont le plus d’importance ; le manque d’aisance devient alors plus apparent. M. Martin paraît vulgaire, malgré sa jeunesse ; que sera-ce lorsqu’il aura atteint l’âge de M. Weston ?

— Votre remarque est juste, dit Harriet d’un air grave.

— Il deviendra un gros fermier uniquement préoccupé de ses intérêts.

— Est-ce possible ? Ce serait épouvantable !

— Le fait d’avoir oublié de se procurer le livre que vous lui aviez recommandé indique suffisamment combien ses devoirs professionnels l’absorbent déjà ; il était beaucoup trop occupé des fluctuations du marché pour penser à autre chose, ce qui est fort naturel chez un homme qui gagne sa vie.

— Je suis étonnée qu’il ait oublié le livre, dit Harriet d’un ton de regret.

Après avoir laissé à Harriet le temps de méditer sur cette négligence, Emma reprit :

« À un certain point de vue on peut dire que les manières de M. Elton sont supérieures à celles de M. Knightley et de M. Weston. Il y a chez ce dernier une vivacité, une sorte de brusquerie qui s’adaptent à son tempérament chez lui, mais il ne conviendrait pas de l’imiter ; de même la manière décidée, impérieuse de M. Knightley s’accorde parfaitement avec son esprit, sa taille et sa situation sociale ; pourtant si un jeune homme s’avisait de l’adopter, il ne serait pas supportable. Je crois, au contraire, qu’on pourrait proposer M. Elton comme modèle : M. Elton a des manières affables, un caractère gai, obligeant et doux. Il me semble même que, depuis quelque temps, il se montre particulièrement aimable ; je ne sais s’il a le projet de se faire bien venir d’une de nous ; dans ce cas, c’est évidemment en votre honneur qu’il se met en frais de galanterie. Vous ai-je répété tous les compliments qu’il m’a faits de vous l’autre jour ? »

Emma en rapportant ces propos flatteurs omit de dire qu’elle les avait encouragés. Harriet rougit de plaisir et protesta avoir toujours trouvé M. Elton très agréable ; ce dernier était précisément la personne sur laquelle Emma avait jeté son dévolu pour faire oublier à Harriet son jeune fermier. La position sociale de M. Elton lui paraissait particulièrement adaptée à la situation ; il était très comme il faut, sans pourtant appartenir à une famille que la naissance irrégulière d’Harriet pourrait offusquer. Les revenus personnels du jeune vicaire devaient être suffisants car la cure de Hartfield n’était pas importante. Elle avait une très bonne opinion de lui et le considérait comme un jeune homme d’avenir.

Elle ne doutait pas qu’il n’admirât beaucoup Harriet et elle comptait sur de fréquentes rencontres à Hartfield pour développer ce sentiment ; quant à Harriet, il lui suffirait sans doute de s’apercevoir de la préférence dont elle serait l’objet pour l’apprécier aussitôt à sa juste valeur. M. Elton, du reste, pouvait légitimement avoir la prétention de plaire à la plupart des femmes ; il passait pour un très bel homme ; Emma pour sa part ne partageait pas l’opinion générale, elle jugeait que le visage de M. Elton manquait d’une certaine noblesse qu’elle prisait par dessus tout ; mais il lui paraissait évident que la jeune fille qui avait pu être flattée des attentions de Robert Martin serait vite conquise par les hommage de M. Elton.

V

Table des matières

— Je ne sais quelle est votre opinion, Mme Weston, dit M. Knightley, sur l’intimité qui est en train de s’établir entre Emma et Henriette Smith. Quant à moi, je ne l’approuve pas.

— Vraiment ! Et pourquoi ?

— Je crains qu’elles n’aient une fâcheuse influence l’une sur l’autre.

— Vous m’étonnez, Harriet ne peut que gagner à ce contact et d’autre part, en devenant pour Emma un objet d’intérêt, elle rendra indirectement service à son amie. Je prévois que cette divergence d’opinions va servir de préface à une de nos querelles à propos d’Emma.

— Vous l’avez deviné sans doute : je profite de l’absence de M. Weston pour livrer bataille. Il faut que vous vous défendiez toute seule comme autrefois.

— M. Weston, s’il était là, serait assurément de mon côté, car il partage entièrement ma manière de voir : nous parlions précisément d’Emma, hier soir, et nous étions d’accord pour considérer comme une bonne fortune qu’il se soit trouvé, à Hartfield, une jeune fille en situation de lui tenir compagnie. Du reste, Monsieur Knightley, je vous récuse comme juge en cette affaire : vous êtes si habitué à vivre seul que vous ne pouvez pas vous rendre compte du réconfort qu’une femme trouve dans la société d’une de ses semblables. Je vois venir votre objection relativement à Harriet Smith : ce n’est pas la jeune fille supérieure que devrait être l’amie d’Emma… je l’accorde ; mais d’autre part, je sais qu’Emma se propose de lire avec Harriet, ce sera pour elle une occasion de s’occuper sérieusement.

— Depuis qu’elle a douze ans, Emma a l’intention de s’adonner à la lecture. Elle a dressé à différentes époques la liste des ouvrages qu’elle voulait lire. Je me rappelle avoir conservé un plan d’études composé à quatorze ans et qui faisait honneur à son jugement. Mais j’ai renoncé à attendre d’Emma un effort sérieux dans ce sens ; jamais elle ne se soumettra à un travail qui exige de la patience et de la suite. À coup sûr là où Mlle Taylor a échoué, Harriet Smith ne réussira pas ! Vous savez bien que vous n’avez jamais pu obtenir qu’elle consacrât à la lecture le temps nécessaire.

— Il est possible, répondit Mme Weston en souriant, que tel ait été mon avis à cette époque, mais depuis notre séparation j’ai perdu tout souvenir qu’Emma ait jamais refusé de complaire à mes désirs.

— Il serait cruel de chercher à guérir ce genre d’amnésie, répondit M. Knightley affectueusement, mais moi dont aucun charme n’a émoussé les sens, je vois, j’entends et je me rappelle. Ce qui a gâté Emma C’est d’être la plus intelligente de sa famille ; elle a toujours fait preuve de vivacité d’esprit et d’assurance : Isabelle, au contraire, était timide et d’intelligence moyenne. Depuis l’âge de douze ans, c’est la volonté d’Emma qui a prévalu à Hartfield. En perdant sa mère, elle a perdu la seule personne qui aurait pu lui tenir tête. Elle a hérité de l’intelligence de Mme Woodhouse, mais le joug maternel lui a manqué.

— Si j’avais quitté la famille de M. Woodhouse pour chercher une autre situation, je n’aurais pas voulu dépendre d’une recommandation de votre part ; vous n’auriez fait mes éloges à personne et je me rends compte que vous m’avez toujours jugée inférieure à la charge que j’avais assumée.

— Oui, dit-il en souriant, vous êtes plus à votre place ici. Vous vous prépariez, pendant votre séjour à Hartfield, à devenir une épouse modèle. Sans doute, vous n’avez peut-être pas donné à Emma une éducation aussi complète qu’auraient pu le faire supposer vos capacités ; mais, en revanche, vous appreniez d’elle à plier votre volonté pour la soumission conjugale ; si M. Weston m’avait consulté à la veille de prendre femme, je n’aurais pas manqué de lui indiquer Mlle Taylor.

— Merci. Il y aura, du reste, peu de mérite à être une femme dévouée avec un mari comme M. Weston.

— À dire vrai, je crains, en effet, que vous ne soyez pas appelée à donner la mesure de votre abnégation. Ne désespérons pas pourtant : Weston peut devenir grognon à force de bien-être ; son fils peut lui causer des ennuis.

— Je vous prie, monsieur Knightley, ne prévoyez pas de tourment de ce côté.

— Mes suppositions sont toutes gratuites. Je ne prétends pas aucunement avoir la clairvoyance d’Emma, ni son génie de prophétie. J’espère de tout mon cœur que le jeune homme tiendra des Weston pour le mérite et des Churchill pour la fortune ! Mais quant à Harriet Smith – je reviens à mes moutons ! – je persiste à la considérer comme tout à fait impropre à tenir auprès d’Emma le rôle d’amie : elle ne sait rien et considère Emma comme omnisciente ! Toute sa manière d’être, à son insu, respire la flatterie. Comment Emma pourrait-elle imaginer avoir quelque chose, à apprendre elle-même, lorsqu’à ses côtés Harriet apparaît si délicieusement inférieure ! D’autre part, Harriet ne tirera aucun avantage de cette liaison. Hartfield lui fera trouver désagréables tous les autres milieux où elle sera appelée à vivre ; elle deviendra juste assez raffinée pour ne plus être à l’aise avec ceux parmi lesquels la naissance et les circonstances l’ont placée. Je serais bien étonné si les doctrines d’Emma avaient pour résultat de former le caractère tout au plus peuvent-elles donner un léger vernis.

— Est-ce parce que je me fie au bon sens d’Emma, ou bien suis-je avant tout préoccupée de son bien-être actuel, toujours est-il que je ne puis partager vos craintes. Combien elle était à son avantage, hier soir !

— Je devine votre tactique : vous désirez faire dévier l’entretien sur les mérites corporels d’Emma ? Eh bien ! je vous concède qu’Emma est jolie.

— Jolie ! dites plutôt parfaitement belle.

— En tout cas je ne connais pas de visage qui me plaise plus, mais je suis un si vieil ami que mon jugement reste entaché de partialité.

— Quelle vivacité dans le regard ! Des traits réguliers, un teint éblouissant, une taille parfaite ! On dit parfois qu’un enfant respire la santé : cette expression, il me semble, s’applique dans toute sa plénitude à Emma.

— Je n’ai rien à redire à sa personne et votre description est exacte ; j’aime à la regarder et j’ajouterai un compliment : je ne la crois pas vaniteuse. Quoiqu’il en soit, Madame Weston, vous n’arriverez pas à me persuader que cette amitié avec Harriet Smith ne soit pas nuisible pour toutes deux.

— Et moi, monsieur Knightley, je reste convaincu qu’il n’en sortira aucun dommage. Malgré ses petits défauts, Emma est excellente. Où trouverez-vous une fille plus dévouée, une sœur plus affectueuse, une amie plus sûre ? Quand elle se trompe, elle reconnait vite son erreur.

— Je ne vous tourmenterai pas plus longtemps. Admettons qu’Emma soit un ange. Je garderai ma mauvaise humeur pour moi jusqu’à ce que Noël amène Jean et Isabelle. Jean aime Emma d’une affection raisonnable qui par conséquent n’est pas aveugle, et Isabelle adopte toujours l’avis de son mari, excepté en ce qui concerne la santé et les soins de ses enfants. Je connais d’avance leur opinion.

— Je suis convaincue que vous l’aimez tous trop sincèrement pour être injustes ou sévères ; mais permettez-moi. Monsieur Knightley, — je me considère, vous le savez, comme ayant un peu le privilège de parler au nom de la mère d’Emma, – de vous suggérer les inconvénients qui pourraient surgir de la mise en discussion parmi vous de l’amitié d’Emma pour Harriet. En supposant qu’il y ait, en effet, quelque chose à redire à cette intimité, il est peu probable qu’Emma qui ne doit compte de sa conduite à personne qu’à son père, se montre disposée à renoncer à une relation qui lui plaît. Pendant tant d’années, il a été dans mes attributions de donner des conseils que vous ne serez pas surpris, j’espère, si je n’ai pas tout à fait perdu cette habitude professionnelle.

— Du tout, et je vous remercie ; c’est un bon conseil et il aura un meilleur sort que ceux que vous donniez autrefois, car il sera suivi !

— Mme Jean Knightley se tourmente facilement et je craindrais de lui voir prendre l’affaire trop à cœur.

— Soyez satisfaite : je ne jetterai pas le cri d’alarme. J’éprouve pour Emma un sentiment de sincère intérêt auquel se mêle un peu d’inquiétude. Je me demande quelle sera sa destinée !

— Cette question me préoccupe beaucoup aussi.

— Elle déclare toujours qu’elle ne se mariera jamais, ce qui, naturellement, ne signifie rien ; mais elle n’a pas, je crois, rencontré encore un homme qui lui plaise. Je ne vois personne ici qui puisse lui inspirer de l’attachement, et elle s’absente si rarement….

— Il ne semble pas en effet qu’il y ait pour l’instant grand risque de lui voir rompre son vœu et aussi longtemps qu’elle sera si heureuse à Hartfield je ne puis souhaiter de voir sa situation se modifier, par égard pour ce pauvre M. Woodhouse. Je ne me fais pas l’avocat du mariage auprès d’Emma pour le moment, bien que je ne puisse être soupçonnée d’avoir des préjugés contre cette institution !

Mme Weston avait une arrière-pensée qu’elle s’efforçait de ne pas laisser paraître : elle et son mari nourrissaient un projet concernant l’avenir d’Emma, mais ils jugeaient désirable de le tenir secret. Peu après, M. Knightley reprit :

— Qu’est-ce que Weston pense du temps ; croit-il qu’il va pleuvoir ? et il se leva pour prendre congé.

VI

Table des matières

Emma s’aperçut bientôt du succès de ses efforts pour donner à l’imagination d’Harriet un nouvel aliment : celle-ci ne tarda pas à apprécier comme il convenait les avantages physiques de M. Elton et l’agrément de ses manières. D’autre part, elle était convaincue que ce dernier était bien près d’être amoureux, s’il ne l’était pas déjà. Il exprimait son appréciation des progrès réalisés par Harriet depuis sa venue à Hartfield dans des termes qui paraissaient concluants :

— Vous avez donné à Mlle Smith ce qui lui manquait : l’aisance et le goût. C’était une ravissante créature lorsque vous l’avez connue, mais à mon avis les attraits dont vous l’avez ornée surpassent de beaucoup ceux qu’elle devait à la nature.

— Je suis heureuse de penser que mes conseils lui ont été utiles ; mais à dire vrai Harriet possédait toutes les aptitudes. Mon œuvre se réduit à peu de chose.

— S’il était permis de contredire une femme… dit galamment M. Elton.

— Peut-être son caractère a-t-il acquis un peu plus de décision : je lui ai suggéré quelques points sur lesquels sa pensée n’avait pas l’habitude de s’arrêter.

— Précisément. Et ce résultat a été obtenu en si peu de temps. Quelle légèreté de touche !

— Dites plutôt : quelle culture facile ! Je n’ai jamais rencontré un esprit plus souple.

— Je n’en doute pas.

Quelques jours après, au cours d’une conversation, elle demanda à Harriet en présence de M. Elton.

— A-t-on jamais fait votre portrait Harriet ?

À ce moment, on vint appeler Harriet de la part de Mme Goddard. Avant de quitter le salon elle s’arrêta une minute pour répondre avec une naïveté charmante :

— Mais non, jamais.

Dès qu’elle fût sortie Emma dit :

— Comme il serait agréable d’avoir un bon portrait d’elle ; j’ai presqu’envie de m’y essayer moi-même. Vous ne le savez pas sans doute, mais il y a deux ou trois ans, je me suis adonnée avec passion à peindre des portraits ; puis le goût m’en est passé. Nonobstant si Harriet voulait poser pour moi, je me risquerais encore une fois.

— Laissez-moi vous prier, mademoiselle Woodhouse, s’écria M. Elton, d’exercer votre charmant talent en faveur de votre amie. Je connais vos œuvres. Comment pouvez-vous supposer le contraire ? Ce salon n’est-il pas tapissé de fleurs et de paysages dûs à votre pinceau ? D’autre part ; j’ai pu examiner chez Mme Weston quelques délicieux spécimens de vos dessins.

« Oui, excellent jeune homme, pensa Emma, mais ceci n’a rien à voir avec le don de la ressemblance ! Vous n’y entendez rien ! Ne simulez pas l’admiration pour ma peinture ; gardez là plutôt pour Harriet ! » Puis elle reprit :

— Eh bien ! Monsieur Elton, puisque vous m’encouragez si aimablement, je crois que je vais essayer mes forces ; les traits d’Harriet sont si fins qu’il sera difficile d’en rendre toute la délicatesse ; cependant il y a dans la forme de l’œil et dans le contour de la bouche quelque chose de si caractéristique que la ressemblance ne doit pas être impossible à saisir.

— Vous dites bien : la forme de l’œil et de la bouche ! Vous réussirez certainement. Ce sera une œuvre exquise !

— Mais je crains bien, Monsieur Elton, qu’Harriet ne se prête pas de bonne grâce à ce désir : elle attache si peu d’importance à sa beauté. N’avez-vous pas observé avec quel détachement elle a répondu à ma question ? C’était dire : « À quel propos aurait-on fait mon portrait ? »

— J’ai bien remarqué et j’ai apprécié ; mais je ne puis croire qu’elle ne puisse être persuadée.

Harriet revint au bout de quelques instants : elle ne se fit pas prier longtemps et après avoir faiblement protesté acquiesça à la proposition de son amie. Emma voulut se mettre au travail sans retard et en conséquence alla chercher un portefeuille contenant diverses ébauches. Aucun des portraits entrepris n’avait été terminé. Ils cherchèrent ensemble le procédé qui conviendrait le mieux. Emma avait essayé de tout : miniature, pastel, crayon, aquarelle. Mais la persévérance lui faisait défaut et, malgré ses dons naturels, elle ne réussissait pas à atteindre de degré de perfection qu’elle ambitionnait. Sans s’illusionner elle-même sur ses capacités, elle supportait volontiers que les autres s’y trompassent et n’était pas fâchée que sa réputation surpassât son mérite réel. Dans le cas présent, la partialité de ses amis était évidente : la plupart des dessins d’Emma témoignaient en vérité de certaines qualités, mais en eussent-ils été entièrement dépourvus, l’admiration d’Harriet et de M. Elton n’aurait pas été moins chaleureuse. Ils étaient tous deux en extase.

— Il n’y a pas grande variété, dit Emma. Je n’avais que les membres de ma famille comme modèles : voici mon père, le voici encore une fois, mais cela le rendait si nerveux de poser que j’en étais réduite à dessiner à son insu ; en conséquence, la ressemblance est médiocre… Voici Mme Weston sous toutes ses faces ! Voici ma sœur : c’est bien sa silhouette élégante et son aimable figure ; j’aurais, je crois, bien réussi ce portrait, mais Isabelle était tellement préoccupée de me voir commencer celui de ses quatre enfants qu’elle ne tenait pas en place… Enfin voici les croquis des trois aînés : Henry, Jean et Bella ; chacun de ces dessins pourrait, du reste, s’appliquer aussi bien à l’un qu’à l’autre ; comme vous pouvez l’imaginer, il n’y a pas moyen de faire tenir tranquilles des enfants de trois et quatre ans ; de plus tous ces petits visages se ressemblent… Voilà le quatrième qui n’était encore qu’un bébé ; je l’ai dessiné pendant qu’il dormait sur le sofa : c’est l’exacte ressemblance de son petit bonnet, car il avait pris soin de dissimuler sa figure pour ma plus grande commodité. Je suis assez fière de ce portrait du petit Georges !… Voici mon dernier ouvrage ; mon beau-frère, M. Jean Knightley, avait consenti à poser ; après m’être donné beaucoup de peine, j’étais assez satisfaite du résultat ; tandis que je me préparais à placer les dernières retouches, Isabelle s’approcha pour donner son avis : « Je vois bien une petite ressemblance, mais je suis forcée de constater que M. Jean Knightley est beaucoup mieux en réalité. » C’est tout ce qu’elle trouva à dire. J’en éprouvai un véritable dépit d’autant plus que le modèle était indiscutablement flatté. Je m’étais bien promis de ne plus m’exposer à des déboires de ce genre ; néanmoins je suis disposée, en l’honneur d’Harriet, à manquer à mon vœu, puisqu’il n’y a pas, dans le cas présent, d’amour-propre conjugal en jeu… pour le moment du moins !

Après quelques hésitations, Emma se décida pour un portrait en pied, à l’aquarelle. La séance commença. Harriet rougissante et souriante sous l’œil attentif de l’artiste, réunissait toutes les grâces de la jeunesse. Mais Emma sentait qu’elle ne pourrait rien faire tant que M. Elton se tiendrait à ses côtés, observant chaque coup de crayon. Tout d’abord elle ne dit rien pour lui laisser toute latitude de contempler le modèle ; au bout de quelques minutes elle fut obligée de mettre un terme à cette agitation et de le prier de s’éloigner. Il lui vint ensuite à l’idée de l’occuper à lire.

— Si vous vouliez être assez aimable pour nous lire à haute voix, je travaillerais plus librement et le temps paraîtrait moins long à Mlle Smith.

L’interpellé se déclara trop heureux de se rendre utile. Harriet écoutait et Emma dessinait en paix. Elle dut pourtant autoriser M. Elton à venir de temps en temps jeter un coup d’œil et celui-ci s’extasiait à chaque progrès ; c’était un critique encourageant qui distinguait la ressemblance avant même que les éléments constitutifs en fussent assemblés ! Si Emma tenait en petite estime la compétence artistique de M. Elton, elle ne pouvait que se réjouir de son aveuglement d’amoureux. La séance fut satisfaisante à tous les points de vue : Emma était assez contente de cette première esquisse pour désirer continuer ; il y avait déjà un air de ressemblance, l’attitude était gracieuse et les détails heureusement choisis ; elle espérait que ce portrait leur ferait honneur à toutes deux ; il perpétuerait le souvenir de la beauté de l’une, du talent de l’autre et de leur commune amitié ; elle escomptait aussi les associations d’idées accessoires que l’attachement naissant de M. Elton ne manquerait pas d’y ajouter.

Harriet devait poser le lendemain, et M. Elton ne manqua pas de solliciter l’autorisation d’assister à la séance et de continuer son office de lecteur.

« Certainement, nous serons heureuses de vous considérer comme un des nôtres. »

Le jour suivant, la réunion fut empreinte de la même cordialité et il en fut de même jusqu’à l’achèvement du portrait qui obtint l’approbation générale. Quant à M. Elton, son admiration n’avait pas de bornes et il n’admettait aucune critique.

« Mlle Woodhouse a doté son amie de la seule beauté qui lui manque », dit Mme Weston en s’adressant à M. Elton. « L’expression de l’œil est parfaite, mais Mlle Smith n’a pas des sourcils et des cils pareils ; c’est l’unique défaut de son visage.

— Vous trouvez ? reprit-il. Je ne puis être de votre avis ; la ressemblance me paraît parfaite dans tous ses détails. Il faut calculer l’effet de l’ombre.

— Vous l’avez faite trop grande, Emma, fit observer M. Knightley.

Emma s’en était rendu compte, mais elle ne voulait pas en convenir, et M Elton ajouta avec chaleur :

— Bien entendu, la position assise modifie les proportions, mais ce raccourci me suggère exactement l’idée de la taille de Mlle Smith.

— C’est extrêmement joli dit M. Woodhouse, et si bien dessiné et peint ! Comme tout ce que vous faites, ma chère. Il n’y a qu’une chose à laquelle je trouverais à redire : Mlle Smith paraît être assise dehors et elle n’a qu’un petit châle sur les épaules !

— Mais mon cher papa, nous sommes supposés être dans la belle saison, le décor évoque une chaude journée d’été. Voyez les feuilles de cet arbre !

— Mais ma chère, il n’est jamais prudent de s’asseoir dehors.

— Je m’incline devant votre avis, Monsieur, dit M. Elton, mais il me semble, je dois l’avouer, que c’est une très heureuse idée d’avoir placé Mlle Smith en plein air ; aucun autre cadre ne se fût harmonisé aussi parfaitement avec la grâce et le naturel du modèle. Je ne puis voir de défaut à ce portrait ni en détacher mon regard.

Il fallut ensuite songer à faire encadrer l’aquarelle et à ce propos quelques difficultés se présentèrent ; Emma désirait que le cadre fut commandé… sans retard… à Londres… par l’intermédiaire d’une personne intelligente et d’un goût sûr ; on ne pouvait songer à avoir recours à Isabelle, car M. Woodhouse n’aurait pu supporter l’idée que sa fille fût obligée de sortir par les brouillards de décembre. Dès que M. Elton eut été mis au courant de la perplexité où se trouvaient ses amis, il proposa une solution : le jugerait-on digne de faire la commission ? Il aurait un plaisir infini à l’exécuter. Il lui serait facile de se rendre à Londres à cheval et on ne pouvait savoir à quel point il se sentirait flatté d’une pareille mission.

Après avoir remercié et déclaré qu’elle ne voudrait à aucun prix lui causer un tel dérangement, Emma finit par céder et accepta le concours de M. Elton ; il fut convenu que ce dernier porterait l’aquarelle à Londres, choisirait le cadre et donnerait les instructions nécessaires. Emma lui promit de faire un paquet de petite dimension afin de l’embarrasser le moins possible ; mais M. Elton semblait n’avoir qu’une crainte, c’était que le colis ne fût pas suffisamment encombrant.

— Quel précieux dépôt, dit-il avec un soupir, quand il le reçut.

« Je m’explique mal l’empressement galant dont il fait preuve à mon égard, étant donné les circonstances, pensa Emma, mais il y a sans doute un grand nombre de manières d’être amoureux. C’est un excellent jeune homme qui conviendra parfaitement à Harriet ; je trouve seulement qu’il abuse des soupirs et des compliments : pour un personnage de second plan ma part de louanges est excessive. Sans doute, il agit ainsi par reconnaissance. »

VII

Table des matières

Le jour même du voyage de M. Elton à Londres un événement se produisit qui fut l’occasion pour Emma de juger de son influence sur Harriet. Celle-ci était venue faire une visite à Hartfield après déjeuner comme d’habitude ; elle était ensuite rentrée chez elle et devait revenir pour dîner ; elle arriva avant l’heure convenue ; son air nerveux et agité indiquait clairement qu’il s’était passé quelque chose d’extraordinaire dont elle brûlait de faire part à son amie. À peine assise, elle commença son récit : « Pendant mon absence, M. Martin est venu me demander ; il a rapporté différents morceaux de musique que j’avais prêtés à Elisabeth ; en ouvrant le rouleau j’ai été très étonnée d’y trouver une lettre de lui – de M. Martin — contenant une explicite demande en mariage. Qui aurait pu imaginer une chose pareille ? La lettre est bien tournée, du moins je le crois ; j’ai l’impression qu’il m’aime beaucoup et je suis très embarrassée pour répondre ; je me suis hâtée de venir vous trouver pour demander avis et conseil. » Emma se sentit honteuse en voyant son amie manifester une satisfaction si évidente.

— Sur ma parole, dit-elle, ce jeune homme est décidé à ne pas laisser échapper l’occasion de se marier avantageusement.

— Voulez-vous lire la lettre ? reprit Harriet. Emma ne se fit pas prier. Elle lut et demeura étonnée : non seulement il n’y avait pas de fautes de grammaire, mais la lettre était digne d’un homme d’éducation ; le ton tout en restant simple était sincère et convaincant et tous les sentiments exprimés faisaient honneur à celui qui l’avait rédigée ; Harriet observait attentivement son amie et dit enfin :

— Eh bien, la lettre vous paraît-elle bien ?

— C’est, ma foi, une lettre fort bien tournée reprit Emma, et je suis portée à croire que ses sœurs ont dû y collaborer. J’imagine difficilement que le jeune homme que j’ai vu causer avec vous l’autre jour puisse, livré à ses propres moyens, s’exprimer avec tant d’élégance. Pourtant ce n’est pas le style d’une femme : c’est trop concis et vigoureux. Évidemment ce jeune homme a du bon sens ; il pense clairement et quand il prend la plume il trouve les mots appropriés.

Elle ajouta, en rendant la lettre :

— Vraiment cette lettre surpasse de beaucoup mon attente.

— Eh bien ? Eh bien ? Que dois-je faire ?

— À quel point de vue ? Voulez-vous dire relativement à cette lettre ?

— Oui.

— Mais il faut y répondre, bien entendu, sans délai.

— Que dois-je dire ? Chère Mlle Woodhouse donnez-moi votre avis.

— Non, Harriet, écrivez votre réponse en toute liberté ; l’essentiel est de vous faire clairement comprendre : il ne faut pas d’équivoque, pas de doute, pas de sursis ; quant aux expressions de reconnaissance et de regret pour le désappointement que vous causez elles vous viendront tout naturellement sous la plume.

— Alors… vous trouvez que je dois refuser, dit Harriet en baissant les yeux.

— Si vous devez refuser ! Ma chère Harriet, que voulez-vous dire ? Il y a un malentendu entre nous, puisque vous avez un doute sur le sens même de votre réponse ; je croyais, moi, que vous me consultiez simplement sur la forme et je vous demande pardon de m’être avancée de la sorte.

Harriet demeura silencieuse et Emma reprit avec une certaine réserve.

— D’après ce que je comprends, vous comptez donner une réponse favorable.

— Non, je n’ai pas cette intention… Que dois-je faire ? Je vous, en prie, mademoiselle Woodhouse, conseillez-moi.

— Il ne m’appartient pas de vous donner un conseil, Harriet. Vous ne devez consulter que vous-même.

— Je n’avais pas idée qu’il m’aimât autant, dit Harriet en contemplant la lettre.

Pour s’en tenir à sa déclaration de neutralité, Emma se tut pendant quelques instants, mais, bientôt, craignant que l’influence de la délicieuse flatterie épistolaire ne devint prépondérante, elle crut opportun d’intervenir :

— Je pose comme règle, Harriet, que si une femme hésite d’accepter les propositions d’un homme, elle doit prendre le parti de les repousser ; si elle ne peut se décider sur-le-champ à dire : « oui », c’est « non » qu’il faut répondre. On ne peut entrer dans l’état de mariage avec des sentiments douteux. J’estime qu’il est de mon devoir, comme votre amie et comme votre aînée, de vous donner cet avertissement, mais ne croyez pas que je veuille vous influencer.

— Certainement non ; mais si vous vouliez être assez bonne pour me donner votre avis… Non, ce n’est pas ce que je veux dire ; vous avez raison, il faut savoir se décider soi-même ; c’est une question trop grave. Il serait peut-être plus sage de dire « non ». Ne le croyez-vous pas ?

— Pour rien au monde, dit Emma en souriant, je ne voudrais vous conseiller dans un sens ni dans un autre : vous seule êtes juge des conditions de votre bonheur. Si vous jugez M. Martin l’homme le plus agréable que vous ayez rencontré, pourquoi hésiteriez-vous ? Vous rougissez, Harriet ! Est-ce qu’il vous semble qu’une autre personne réponde à cette définition ? Harriet, ne vous trompez pas vous-même, ne vous laissez pas entraîner par la reconnaissance. À qui pensez-vous en ce moment ?

Les symptômes étaient favorables : au lieu de répondre Harriet se détourna pour cacher sa confusion ; elle se tenait devant la cheminée, tout en maniant machinalement la lettre qu’elle avait à la main. Emma attendait le résultat de cette lutte intérieure avec impatience, mais non sans espoir. Finalement Harriet reprit avec quelque hésitation :

— Mlle Woodhouse, puisque vous ne voulez pas me donner votre opinion, il faut que je prenne une décision toute seule : je suis maintenant résolue… J’ai l’intention de refuser M. Martin. Croyez-vous que j’aie raison ?

— Tout à fait raison, ma bien chère Harriet ; vous faites précisément ce que vous deviez faire. Tant que vous étiez en suspens, j’ai gardé mon opinion pour moi, mais maintenant que vous êtes décidée, je m’empresse de vous approuver. Ma chère Harriet, vous me causez une vraie joie. Une des conséquences de votre mariage avec M. Martin eût été de vous séparer de moi. Je n’ai pas voulu vous le dire auparavant pour ne pas vous influencer ; je n’aurais pas pu rester en relations avec Mme Robert Martin d’Abbey Mill.

Harriet n’avait pas envisagé cette éventualité ; elle s’écria :

— C’est évident ! Je n’y avais jamais, réfléchi. Chère Mlle Woodhouse, pour aucune considération, je ne renoncerai au plaisir et à l’honneur de votre intimité.

— À coup sûr, Harriet, j’aurais eu un véritable chagrin de vous perdre, mais c’était inévitable. Vous vous seriez exclue de la bonne société et j’aurais été forcée de vous abandonner.

— Mon Dieu ! Comment aurais-je pu supporter cette séparation ! Je serais morte de chagrin de ne plus venir à Hartfield !

— Chère affectueuse créature ! Je ne puis vous imaginer exilée à Abbey Mill, réduite à la société de personnes vulgaires pour le reste de votre vie ! Je suis surprise que ce jeune homme se soit cru autorisé à vous demander en mariage. Il doit avoir une bonne opinion de lui-même.

— Je ne le crois pourtant pas vaniteux, répondit Harriet dont la conscience se révoltait devant un pareil parti pris. Il a un excellent naturel et je lui serai toujours reconnaissante. Évidemment de ce qu’il m’aime il ne s’ensuit pas que je doive partager ses sentiments. Je puis l’avouer : j’ai rencontré à Hartfield des personnes avec lesquelles indiscutablement il ne supporte pas la comparaison. Je conserverai néanmoins une très bonne opinion de M. Martin et le souvenir de son affection ; mais quant à vous quitter, c’est à quoi je ne me résoudrai jamais…

— Merci, ma chère petite amie, nous ne nous séparerons pas. Une femme ne doit pas épouser un homme pour la seule raison qu’il est amoureux d’elle et capable d’écrire une lettre convenable !

— Oh ! non… et du reste sa lettre, est bien courte !

Emma sentit le manque de goût de son amie, mais elle se garda bien de le relever et répondit :

— Certainement ; du reste, ses capacités épistolaires eussent été une bien maigre compensation à l’insuffisance de son éducation et de ses manières dont vous auriez eu à souffrir journellement.

— Une lettre, ce n’est rien, reprit Harriet ; l’important est d’être heureuse et de passer sa vie avec des amis agréables ; je suis bien décidée à le refuser ; mais comment vais-je m’y prendre ? Que dois-je dire ?

Emma lui assura que la réponse ne présentait aucune difficulté, et lui conseilla de s’y mettre immédiatement. Harriet acquiesça dans l’espoir d’être aidée. Tout en protestant de son absolu désintéressement, Emma intervint dans la rédaction de chaque phrase. À mesure qu’elle relisait la lettre pour y répondre, Harriet se laissait attendrir et avait grand besoin d’être encouragée ; elle se montra si préoccupée à l’idée de rendre M. Martin malheureux, si affectée du contre-coup qui allait atteindre la mère et les sœurs, elle manifesta tant d’appréhension à l’idée de paraître ingrate qu’Emma se rendit compte que si le jeune homme avait pu plaider lui-même sa cause ; il aurait sans doute été agréé.

Cependant, la lettre fut écrite, cachetée et envoyée : Harriet était sauvée ! Emma ne s’étonna pas que son amie fût un peu déprimée pendant la soirée et s’efforça de la distraire tantôt en lui parlant de sa propre affection, tantôt en évoquant l’idée de M. Elton.

— Je ne serai jamais plus invitée à Abbey Mill, dit Harriet d’un air triste.

— En supposant que vous le fussiez, je ne sais s’il me serait possible de me priver de vous ; vous êtes trop nécessaire à Hartfield.

— Où je suis parfaitement heureuse ! Mme Goddard serait bien surprise si elle apprenait ce qui est arrivé ; je suis sûre que Mlle Nash ne s’expliquerait pas mon refus : elle qui considère que sa sœur a fait un excellent mariage en épousant un marchand de drap.

— Il serait fâcheux, Harriet, qu’une maîtresse d’école nourrisse des ambitions exagérées. Mlle Nash, sans aucun doute, considérerait cette conquête comme très flatteuse. Elle ne saurait imaginer rien de mieux pour vous. Les attentions d’une certaine personne ne doivent pas encore avoir transpiré à Highbury et nous sommes, je pense, les seules à soupçonner la vérité.

Harriet sourit et rougit ; elle manifesta son étonnement de l’affection qu’elle semblait inspirer. Après quelque temps, toutefois, elle sentit sa compassion pour M. Martin se réveiller.

— Maintenant il a reçu ma lettre… ses sœurs doivent être au courant : s’il est malheureux, elles seront malheureuses aussi. J’espère qu’il ne sera pas trop déçu.

— Et moi, reprit Emma, j’imagine qu’en ce moment M. Elton est occupé à montrer votre portrait à sa mère et à ses sœurs ; il proteste que l’original est beaucoup plus charmant encore, et cédant à leurs instances il leur confie votre nom.

— Mon portrait ! Mais il l’a laissé dans Bond Street.

— Vous croyez ? Non, ma petite Harriet, quoiqu’il en coûte à votre modestie, apprenez que votre portrait ne sera sans doute déposé chez l’encadreur de Bond Street que demain au moment du départ. Ce soir, il tiendra compagnie à M. Elton, qui choisira ce prétexte pour mettre sa famille au courant de ses projets, pour vous présenter à elle, pour vous faire connaître les principaux attraits de votre personne. Qu’elle curiosité sa confidence a dû susciter ! J’entends d’ici les interrogations et les cris de surprise !

Cette gracieuse évocation amena sur les lèvres d’Harriet un sourire plus assuré.

VIII

Table des matières

Harriet coucha ce soir-là à Hartfield ; depuis quelques semaines elle y passait plus de la moitié de son temps et insensiblement une chambre lui avait été réservée ; Emma jugeait qu’il valait mieux, à tous les points de vue, garder son amie auprès d’elle le plus possible pendant cette période de crise. Le lendemain matin Harriet fut obligée d’aller chez Mme Goddard, mais il avait été entendu qu’elle viendrait passer une semaine à Hartfield.

Peu d’instants après le départ d’Harriet, M. Knightley fut introduit : les salutations terminées, Emma encouragea son père, qui était précisément sur le point de sortir, à mettre son projet à exécution ; M. Knightley joignit ses instances à celles d’Emma et malgré ses scrupules de politesse M. Woodhouse finit par céder.

— Eh bien ! dit-il, si vous voulez bien, Monsieur Knightley, excuser mon impolitesse, je crois que je vais suivre l’avis d’Emma et sortir pendant un quart d’heure. Sans doute il est préférable que je profite des heures de soleil pour aller faire un tour. Je vous traite sans cérémonie. Nous autres valétudinaires, nous nous arrogeons des privilèges !

— Mon cher Monsieur, ne me considérez pas comme un étranger ; je vous en prie.

— Ma fille me remplacera avantageusement ; elle se fera un plaisir de vous tenir compagnie. Dans ces conditions je prendrai la liberté d’aller faire ma promenade quotidienne.

— Rien de plus opportun, Monsieur.

— Je vous demanderais bien de me faire le plaisir de m’accompagner, Monsieur Knightley, mais je marche si lentement que ce serait un ennui pour vous ; du reste vous avez encore une longue route à faire pour rentrer à Donwell Abbey.

— Merci, Monsieur, merci ; je m’en vais moi-même dans quelques instants, mais je crois qu’il serait préférable que vous ne perdiez pas de temps. Je vais aller chercher votre paletot et vous ouvrir la porte du jardin.

Finalement M. Woodhouse s’éloigna, mais M. Knightley, au lieu d’en faire autant, s’assit aussitôt, tout disposé à causer. Après un court préambule il se mit, contre son habitude, à faire l’éloge d’Harriet :

— Je n’ai pas une si haute opinion que vous de sa beauté, mais je reconnais que c’est une jolie petite créature ; elle a je crois un bon caractère ; c’est une nature malléable : bien dirigée elle peut devenir une femme de mérite.

— Je suis heureuse de vous entendre parler ainsi et j’espère bien qu’elle ne manquera pas de bonnes influences.

— Allons, je vois que vous attendez un compliment ; je vous dirai donc que vous l’avez améliorée ; ce n’est plus l’écolière qu’elle était ; elle vous fait honneur.

— Je vous remercie. Je serais humiliée, en effet, si je ne croyais pas lui avoir été de quelque utilité ; et je vous suis d’autant plus obligée de votre observation que vous n’êtes pas d’habitude prodigue de louanges.

— Ne m’avez-vous pas dit que vous l’attendiez ce matin ?

— D’un moment à l’autre ; je suis même étonnée qu’elle ne soit pas ici.

— Peut-être a-t-elle été retenue par quelque visite ?

— De peu d’intérêt, en tout cas !

— Qui sait si Harriet partage sur ce point votre manière de voir !

Puis il ajouta en souriant :

— Je ne prétends pas être sûr de l’heure et du jour, mais je puis vous dire que votre jeune amie apprendra bientôt une nouvelle tout à son avantage.

— Vraiment et dans quel genre ?

— J’ai des raisons de croire, reprit-il, qu’Harriet Smith recevra bientôt une demande en mariage — de premier ordre. Il s’agit de Robert Martin. La visite qu’elle a faite cet été à Abbey Mill paraît avoir porté ses fruits : il est extrêmement amoureux d’elle et est décidé à l’épouser.

— C’est bien aimable de sa part, répondit Emma ; mais a-t-il la certitude de trouver chez l’intéressée une ardeur égale ?

— Bien ! Bien ! J’emploierai des termes plus protocolaires : il se propose de demander la main d’Harriet. Il est venu avant hier à l’Abbaye pour me consulter à ce sujet. Il sait que j’ai pour lui et pour sa famille une grande estime et il me considère comme un de ses meilleurs amis ; il venait me demander si je ne trouvais pas que ce fût imprudent de sa part de se marier, si la jeune fille ne me paraissait pas trop jeune ; en un mot, si j’approuvais son choix. Il appréhendait – surtout depuis que vous en avez fait votre amie – qu’Harriet ne fût considérée comme occupant une situation sociale supérieure à la sienne. J’approuvai tout ce qu’il me dit ; je n’ai jamais entendu personne parler plus sensément que Robert Martin ; il est franc, loyal ; son jugement est excellent. C’est un bon fils et un bon frère. Il me fit entendre, en outre, qu’il avait les moyens de se marier ; dans ces conditions, je n’ai eu qu’à donner mon approbation pleine et entière. Je louai aussi la blonde personne et il me quitta fort satisfait. Cette visite a eu lieu avant-hier. Il est naturel de supposer qu’il ne tardera pas à mettre son projet à exécution : il n’a pas parlé hier, j’en infère qu’il est allé aujourd’hui chez Mme Goddard.

Mais, dit Emma, qui depuis le commencement de ce discours souriait intérieurement, comment savez-vous que M. Martin ne s’est pas déclaré hier ?

— Ce n’est qu’une supposition, évidemment, mais elle me paraît plausible. Harriet n’a-t-elle pas passé toute la journée avec vous ?

— Allons, dit-elle, je vais vous faire une confidence en échange de la vôtre. Il a parlé hier ou pour mieux dire, il a fait sa demande par écrit et il n’a pas été agréé.

Elle dut répéter à deux reprises la dernière phrase pour convaincre son interlocuteur. M. Knightley se leva brusquement, le sang au visage, et dit d’un ton où perçaient la surprise et le dépit :

— Alors, c’est une plus grande sotte que je ne l’avais imaginé !

— Ah ! dit Emma, les hommes ne peuvent jamais s’expliquer qu’une femme rejette une demande en mariage : il leur semble qu’on ne saurait récuser pareil honneur !

— Qu’est-ce que vous dites ? Les hommes ne s’imaginent rien de tout cela. Que signifie cette nouvelle : Harriet Smith refuser Robert Martin ! Quelle folie ! Mais j’espère que vous vous trompez.

— J’ai vu sa réponse, rien ne pouvait être plus clair.

— Vous avez vu sa réponse ! Et sans doute vous l’avez dictée ! Emma, ceci est votre œuvre ; c’est vous qui avez persuadé Harriet de refuser.

— Quand bien même je serais intervenue (ce qui n’est nullement le cas) je ne croirais pas avoir mal fait ! M. Martin est un jeune homme respectable, mais je ne puis admettre qu’il soit l’égal d’Harriet ; ses scrupules étaient justifiés.

— Comment pas l’égal d’Harriet ! reprit M. Knightley en élevant la voix.

Puis il ajouta quelques instants après, d’un ton radouci mais incisif :

— En effet, il n’est pas son égal, car il est de beaucoup son supérieur en intelligence et en situation. Emma, votre infatuation pour cette jeune fille vous aveugle. Quels sont les titres d’Harriet Smith, soit comme naissance, soit comme éducation, à une alliance supérieure ? C’est la fille naturelle d’on ne sait qui ; elle n’a probablement aucune dot assurée et, en tout cas, pas de parenté respectable. Nous ne la connaissons que comme la pensionnaire de Mme Goddard. Elle n’est ni intelligente ni cultivée. On ne lui a rien enseigné d’utile et elle est trop jeune pour avoir acquis une expérience personnelle. Elle est jolie et elle a un aimable caractère : c’est tout. J’ai eu des scrupules au moment de donner mon approbation à Robert Martin ; j’estimais qu’il pouvait prétendre faire un mariage plus avantageux : selon toutes les probabilités, il aurait pu trouver beaucoup mieux au point de vue de la fortune et il ne pouvait guère tomber plus mal s’il cherchait une compagne intelligente ou une utile ménagère. Mais à quoi bon parler raison à un homme amoureux ! J’étais disposé à croire qu’entre ses mains Harriet deviendrait une autre femme. D’autre part j’étais persuadé que, de l’avis unanime, elle serait considérée comme extrêmement favorisée du sort. J’escomptais même votre satisfecit ; je pensais que vous ne regretteriez pas que votre amie vous quittât, quand vous la sauriez si heureusement établie.

— Il faut vraiment que vous me connaissiez bien peu pour avoir eu cette conviction. Je ne puis admettre qu’un fermier (malgré son bon sens et ses mérites, M. Martin, n’est-il pas vrai, n’a pas d’autre position sociale ?) soit un excellent parti pour mon amie intime ! Comment pourrais-je ne pas regretter de la voir épouser un homme avec lequel il me serait impossible d’avoir des rapports ? Je m’étonne que vous m’ayez prêté de pareils sentiments. Vous ne paraissez pas vous rendre compte de la situation d’Harriet. M. Martin est sans doute, le plus riche des deux ; mais il est certainement l’inférieur d’Harriet au point de vue social ; le milieu dans lequel elle vit diffère essentiellement de celui du jeune homme ! Ce serait une dégradation !

— C’est tomber bien bas, en effet, pour une jeune personne de naissance anonyme que de s’allier à un fermier bien élevé, intelligent et riche !

— Sans doute les circonstances de la naissance d’Harriet sont malheureuses et j’admets qu’au point de vue légal elle est désavantagée ; mais s’il lui faut porter le poids de la faute d’autrui il est juste aussi qu’elle profite des avantages que lui confère son éducation. Il n’est pas douteux que son père ne soit un homme comme il faut et de plus un homme riche ; sa pension est extrêmement large ; rien n’a jamais été négligé pour son bien-être et son agrément. Pour ma part, je suis persuadée qu’elle est de bonne souche et personne, je pense, ne niera qu’elle ne soit en relation avec des filles bien nées.

— Quels que soient ses parents, reprit M. Knightley, rien n’indique qu’ils aient jamais nourri l’ambition de la faire pénétrer dans ce que vous appelez la bonne société. Après avoir reçu une éducation quelconque, elle a été laissée aux mains de sa maîtresse de pension, sans autre appui, pour faire son chemin dans la vie ; elle était par conséquent destinée à se mouvoir dans le cercle des connaissances de Mme Goddard ; ceux qui ont charge d’elle trouvaient évidemment ces relations suffisantes ; elle-même ne désirait pas mieux. Jusqu’au jour où il vous a plu de l’élever au rang d’amie intime, elle n’avait pas songé à se trouver supérieure à son entourage. Elle a été aussi heureuse que possible chez les Martin, cet été : son ambition n’allait pas plus loin ; si elle a grandi, c’est à cause de vous. Vous n’avez pas agi comme une amie vis-à-vis d’Harriet Smith. Robert Martin ne se serait pas avancé si loin s’il n’avait eu de bonnes raisons de croire qu’il ne déplaisait pas. Je le connais bien : il a trop de cœur pour se laisser guider par une passion égoïste. Quant à la vanité, il est impossible d’en avoir moins ! Croyez-moi : il a été encouragé.

Emma jugea plus commode de ne pas faire une réponse directe à ces assertions ; elle préféra reprendre le sujet à son point de vue :

— Vous êtes un ami très chaud de M. Martin, mais comme je l’ai déjà dit, vous êtes injuste pour Harriet ; les titres de celle-ci à un bon mariage ne sont pas aussi négligeables que vous le prétendez : son intelligence, sans être remarquable, n’est pas le moins du monde inférieure à la moyenne. Je n’insiste pas, néanmoins, sur ce point : admettons qu’elle soit simplement telle que vous la décrivez : jolie et aimable. Laissez-moi vous dire qu’au degré où elle possède ces qualités, ce sont des atouts sérieux dans le monde. Elle est en réalité extrêmement jolie ; ce sera du moins l’avis de quatre-vingt-dix-neuf personnes sur cent ! Or, aussi longtemps que les hommes ne feront pas preuve, en face de la beauté, d’un détachement philosophique et qu’ils persisteront à tomber amoureux de gracieux visages et non de pures-intelligences, une jeune fille douée des agréments physiques d’Harriet a bien des chances d’être admirée et recherchée ; elle est à même en conséquence de pouvoir choisir. Son aimable naturel, d’autre part, n’est pas un mince avantage ; ses manières sont douces, son caractère toujours égal, elle est modeste et disposée à apprécier le mérite des autres. Je me trompe fort, si votre sexe en général ne considère pas ces deux dons – la beauté et la bonne grâce – comme primordiaux chez la femme.

— Sur ma parole, Emma, à vous entendre raisonner de la sorte, je finirai par partager cette manière de voir. Il vaut mieux être dénuée d’intelligence que de l’employer, comme vous le faites.

— Fort bien ! reprit-elle en riant. C’est là le fond de votre pensée à tous ; une jeune fille dans le genre d’Harriet, répond précisément à l’idéal de votre sexe.

— J’ai toujours mal auguré de cette intimité, je vois aujourd’hui qu’elle aura des conséquences désastreuses pour Harriet : vous allez lui donner une si haute opinion d’elle-même qu’elle se croira des titres à une destinée exceptionnelle et ne trouvera plus rien à sa convenance. La vanité dans un cerveau faible fait des ravages. Malgré sa beauté, Mlle Harriet Smith ne verra pas affluer, aussi vite que vous le croyez, les demandes en mariage. Les hommes intelligents, quoi que vous en disiez, ne désirent pas une femme sotte ; les hommes de grande famille ne tiendront pas à s’unir à une jeune fille d’une distinction médiocre et la plupart des hommes raisonnables hésiteront devant le mystère d’une origine qui pourrait ménager des surprises désagréables. Qu’elle épouse Robert Martin et la voilà à l’abri et heureuse pour toujours ; mais si au contraire vous l’encouragez dans des idées de grandeur, elle risque fort de demeurer toute sa vie pensionnaire chez Mme Goddard ; ou plutôt (car je crois qu’une jeune fille de la nature d’Harriet finit toujours par se marier) elle y restera jusqu’au jour où, désabusée, elle se rabattra sur le fils du vieux maître d’écriture !

— Notre manière de voir diffère si complètement qu’il ne peut y avoir aucune utilité à prolonger cette discussion, Monsieur Knightley ; nous n’aboutirons qu’à nous indisposer l’un contre l’autre. Pour ma part, je ne puis intervenir d’aucune façon : le refus qu’Harriet a opposé à Robert Martin est définitif. Il est possible qu’avant d’avoir vécu dans un milieu de gens comme il faut elle ait pu ne pas le trouver désagréable : c’était le frère de ses amies et il s’efforçait de lui plaire ; mais les circonstances ont changé et désormais seul un homme d’éducation et de bonnes manières peut prétendre plaire à Harriet Smith.

— Quels propos absurdes ! s’écria M. Knightley ; les manières de Robert Martin sont naturelles et agréables et il a plus de vraie noblesse d’esprit et de cœur qu’Harriet Smith n’est capable d’apprécier.

Emma ne répondit pas et s’efforça de prendre l’air indifférent ; en réalité elle commençait à se sentir mal à l’aise et désirait beaucoup clore l’entretien. Elle ne regrettait pas son intervention et continuait à se trouver meilleur juge sur une question de délicatesse féminine que son interlocuteur ; néanmoins comme elle était accoutumée à respecter l’opinion de M. Knightley, elle n’aimait pas se trouver en si flagrante contradiction avec lui. Quelques minutes se passèrent dans un silence pénible qu’Emma essaya de rompre en parlant du temps mais il parut ne pas entendre. Il méditait et finit par dire : « Robert Martin ne fait pas une grande perte, du moins s’il peut voir les choses sous leur vrai jour. Vos projets pour Harriet ne sont connus que de vous, mais, comme vous ne cachez pas votre goût pour combiner des mariages, il est naturel de supposer que vous avez dès à présent un plan et, en ma qualité d’ami, je dois vous dire que si vous avez M. Elton en vue, vous perdez votre peine. »

Emma se mit à rire en protestant contre ces allégations. Il continua :

— Elton est un charmant homme et un excellent vicaire, mais il n’est pas le moins du monde disposé à faire un mariage imprudent. Il se peut qu’il affecte un air sentimental dans ses discours, mais il n’en agira pas moins conformément à la raison. Il a tout autant conscience de ses propres mérites que vous de ceux d’Harriet. Il sait qu’il est très joli garçon et il n’est pas sans s’apercevoir de ses succès ; d’après sa manière de parler dans des moments d’expansion, je suis convaincu qu’il n’a aucune intention de ne pas profiter de ses avantages. Je l’ai entendu faire allusion à une famille où les jeunes filles qui sont les amies intimes de ses sœurs ont chacune cinq cent mille francs de dot.

— Je vous remercie beaucoup, reprit Emma ; si j’avais rêvé de faire épouser Harriet à M. Elton, il eût été charitable de m’ouvrir les yeux ; mais pour le moment je désire surtout la garder auprès de moi.

— Au revoir, dit M. Knightley se levant brusquement ; et il quitta le salon.

Il se rendait compte combien Robert Martin serait désappointé et il était particulièrement vexé de la part qu’Emma avait eue dans cette affaire.

Emma, de son côté, ne se sentait pas absolument satisfaite et la calme persuasion de son adversaire d’avoir la raison pour lui n’était pas sans éveiller en elle quelques doutes sur sa propre infaillibilité ; il était bien possible que M. Elton ne fût pas indifférent à la question d’argent, mais ne suffisait-il pas d’une vraie passion pour combattre les motifs intéressés ?

D’autre part, M. Knightley qui n’avait pas assisté aux diverses phases de cet amour n’était pas, selon l’appréciation d’Emma, à même d’en mesurer la portée : mieux renseigné, il aurait probablement eu confiance dans le succès final.

Harriet expliqua son retard de la façon la plus naturelle ; elle se trouvait dans de très bonnes dispositions. Mlle Nash lui avait fait part d’une conversation qu’elle venait d’avoir avec M. Perry, appelé chez Mme Goddard pour une élève. Harriet répéta ce récit avec une visible satisfaction. « En revenant, la veille, de Clayton Park, le docteur a croisé M. Elton se dirigeant sur Londres ; il a été très surpris d’apprendre que celui-ci ne rentrerait que le lendemain, car le soir même il y avait réunion au club de whist dont M. Elton était un membre assidu. M. Perry lui a fait remarquer combien il serait mesquin de sa part de s’absenter ce jour-là et de les priver de leur plus fort joueur ; il a essayé de le persuader de remettre son départ au lendemain mais sans succès. M. Elton était bien décidé à continuer son voyage et il a dit, d’un air singulier, qu’il partait pour une affaire dont aucune considération ne saurait le détourner ; il a laissé entendre qu’il s’agissait d’une commission des plus délicates et qu’il était porteur d’un dépôt extrêmement précieux. M. Perry n’a pas très bien compris ce dont il s’agissait, mais il est sûr qu’une dame devait être mêlée à cette aventure : il n’a pas caché ses soupçons à M. Elton qui a alors pris un air mystérieux et s’est éloigné à fière allure ». Harriet ajouta que Mlle Nash avait encore longuement parlé de M. Elton et lui avait dit, en la regardant avec insistance :

— Je ne prétends pas deviner ce secret, mais je considère la femme sur laquelle se portera le choix de M. Elton, – un homme d’une supériorité reconnue – comme une créature privilégiée.

IX

Table des matières

M. Knightley espaça plus que de coutume sa visite à Hartfield ; quand Emma le revit sa physionomie sérieuse montrait qu’il n’avait pas pardonné. Emma le regrettait mais ne pouvait pas se repentir. Au contraire ses plans semblaient chaque jour plus réalisables et ses espérances plus justifiées. Le portrait élégamment encadré, était arrivé peu de jours après le retour de M. Elton ; il fut suspendu au dessus de la cheminée du petit salon ; M. Elton le contempla longuement et exprima comme il convenait son admiration. Quant à Harriet il était visible qu’elle s’attachait à M. Elton, autant du moins que le lui permettait sa jeunesse et son caractère ; au bout de peu de temps M. Martin n’occupait plus le souvenir de la jeune fille, si ce n’était par opposition à M. Elton, comparaison qui tournait, bien entendu, tout à l’avantage de ce dernier.

Les projets d’Emma d’améliorer l’esprit de sa jeune amie par la lecture et la conversation sérieuse s’étaient réduits, jusqu’à présent, à parcourir quelques premiers chapitres, avec l’intention de continuer le lendemain. Il était beaucoup plus commode de causer que d’étudier, bien plus agréable de se laisser aller à édifier en imagination la fortune d’Harriet que de s’appliquer à élargir sa compréhension ou à l’exercer sur des faits précis. La seule occupation littéraire à laquelle s’adonnait Harriet consistait à transcrire toutes les charades qu’elle parvenait à recueillir sur un petit registre in-quarto qu’Emma avait orné d’initiales et de trophées.

Mlle Nash possédait une collection de plus de trois cents charades et Harriet, qui lui était redevable de l’idée première, ne désespérait pas d’atteindre un chiffre bien plus considérable. Emma l’aidait de son imagination, de sa mémoire et de son goût. De son côté Harriet avait une très jolie écriture de sorte que le recueil promettait d’être de premier ordre.

Emma s’empressa d’avoir recours à la collaboration de M. Elton ; elle eut le plaisir de le voir se mettre attentivement au travail : il s’appliquait surtout à ne choisir que des textes de la plus parfaite galanterie. Les deux amies lui furent redevables de deux ou trois de leurs meilleures charades et furent très désappointées de devoir confesser qu’elles avaient déjà copié la dernière qu’il récita. Emma lui dit :

— Vous devriez nous en écrire une vous-même, monsieur Elton : ce serait un sûr garant de sa nouveauté et rien ne vous serait plus facile.

M. Elton protesta ; il n’avait jamais cultivé ce genre de littérature. Il craignait que Mlle Woodhouse et, ajouta-t-il après une pause, ou Mlle Smith ne puissent l’inspirer.

Dès le lendemain néanmoins elles eurent la preuve du contraire. M. Elton en arrivant déposa sur la table une feuille de papier où il avait transcrit, dit-il, une charade qu’un de ses amis venait d’adresser à une jeune fille, objet de son admiration. Mais d’après le style Emma fut immédiatement convaincue que l’œuvre était du crû de M. Elton.

— Je ne l’offre pas pour la collection de Mlle Smith, dit M. Elton ; c’est la propriété de mon ami et je n’ai pas le droit de la livrer au public, mais peut-être ne vous déplaira-t-il pas d’en prendre connaissance ?

Ce discours s’adressait plus particulièrement à Emma qui ne s’en étonna pas : elle comprenait que, dans cette circonstance décisive, M. Elton préférât éviter le regard d’Harriet. Il prit congé au bout de quelques instant.

— Lisez, dit Emma en présentant le papier à Harriet, ceci vous est destiné !

Harriet était trop émue pour lire et Emma fut obligée d’examiner elle-même le document : c’était un véritable panégyrique de la femme ; l’auteur y faisait discrètement allusion à ses sentiments et à son amour. Les deux dernières lignes formaient une sorte d’ « envoi » où après avoir vanté la subtilité de sa dame, le poète exprimait l’espoir de lire dans un « doux regard » l’approbation de sa muse et de ses vœux !

Après avoir deviné le mot de l’énigme, Emma passa le papier à Harriet et tandis que celle-ci s’efforçait de comprendre elle se disait : « Très bien ! M. Elton : j’ai lu de plus mauvaises charades. L’idée est bonne ; vous cherchez à reconnaître votre route. Le « doux regard ! » C’est précisément l’épithète qui convient à celui d’Harriet, on ne pouvait mieux choisir. Quant à la subtilité, il faut qu’un homme soit bien amoureux pour se permettre une pareille licence poétique ! Ah ! M. Knightley, voici, je pense, une preuve convaincante ! Pour une fois dans votre vie, vous serez forcé de reconnaître que vous vous êtes trompé. La situation est évidemment sur le point de se dénouer !

Elle fut forcée d’interrompre ces agréables réflexions pour donner quelques éclaircissements à Harriet :

— Voilà un compliment bien tourné, n’est-il pas vrai ? J’espère que vous n’avez pas eu de peine à comprendre le sens des deux dernières lignes. Il n’y a pas de doute, elle vous sont adressées. Au lieu de : « pour Mlle … », lisez : pour Mlle Smith. »

Harriet ne put résister plus longtemps à une si délicieuse révélation. Elle relut « l’envoi » et apprécia son bonheur. Emma développa son commentaire :

— Je ne puis douter plus longtemps des intentions de M. Elton. C’est à vous que vont ses pensées et vous en aurez bientôt la preuve évidente. Je pensais bien ne m’être pas trompée ; il se propose précisément de réaliser mon plus cher désir. Je suis très heureuse, je vous félicite, ma chère Harriet, de tout mon cœur. C’est un attachement que toute femme serait fière d’inspirer, une alliance qui n’offre que des avantages ; elle vous apportera tout ce que vous avez besoin : considération, indépendance, une maison agréable ; vous serez fixée au milieu même de vos amis, tout près d’Hartfield ; voici notre intimité scellée pour toujours !

« Chère mademoiselle Woodhouse ! » fut d’abord la seule parole qu’Harriet put trouver à répondre en embrassant son amie ; la première émotion passée, ses idées se précisèrent et elle dit :

— Vous avez toujours raison. Je suppose, je crois, j’espère qu’il en est ainsi cette fois encore ; mais autrement je n’aurais jamais pu imaginer !… M. Elton, qui pouvait prétendre à la plus brillante des alliances ! Quand je pense à ces vers charmants ! Comme c’est spirituel ! Est-ce possible qu’il ait voulu parler de moi ?

— Il n’y a pas matière à controverse, répondit Emma ; croyez-moi sur parole. C’est une sorte de prologue pour la pièce, de devise pour le chapitre, et le reste suivra bientôt.

— C’est un événement que personne n’aurait pu prévoir ; je n’en n’avais pas la moindre idée, il y a mois. Comme c’est étrange !

— Il est rare en effet de voir se réaliser une union si parfaitement assortie ! Votre mariage sera le pendant de Randalls. Il semble bien que la brise d’Hartfield pousse l’amour précisément dans la direction idéale :

« Le véritable amour ne coule pas comme un fleuve paisible. »

Le Shakespeare de la bibliothèque d’Hartfield devrait avoir une longue note à ce passage.

— Est-ce possible que M. Elton soit véritablement amoureux de moi : Un homme de si belle mine ! Entouré de la considération générale comme M. Knightley ! Il est si parfait dans ses fonctions sacerdotales ! Mlle Nash a collectionné tous les textes de ses sermons depuis qu’il est arrivé à Hartfield. Je me souviens de la première fois que je l’ai vu ! Comme je me doutais peu à ce moment de ce qui arriverait ! Les deux Abotts et moi nous avions couru dans le salon pour le regarder passer à travers le rideau ! Mlle Nash arriva et nous renvoya en nous grondant ; elle demeura néanmoins près de la porte vitrée et m’ayant rappelée elle m’autorisa à rester à son côté. Nous l’avons admiré ! Il donnait le bras à M. Cole.

— C’est une alliance que tous vos amis approuveront, du moins s’ils ont du bon sens ; et nous ne devons pas conformer notre conduite à l’appréciation des imbéciles ! Si ceux qui s’intéressent à vous sont désireux de vous voir heureuse : voici un homme dont l’aimable caractère est un sûr garant de votre bonheur ; s’ils souhaitent que vous vous fixiez dans le milieu et dans le pays qu’ils avaient choisi pour vous, leur vœu sera réalisé, et si leur but est que vous fassiez, suivant la phrase consacrée, un bon mariage, ils seront satisfaits.

— Tout ce que vous dites est juste ; j’aime à vous entendre parler ! Vous et M. Elton êtes aussi intelligents l’un que l’autre. Quand bien même je m’y serais appliquée pendant un an je n’aurais jamais pu écrire une charade comme celle-ci.

— J’ai tout de suite compris hier, d’après sa manière, qu’il se proposait de vous montrer ce dont il était capable. C’est vraiment une des plus jolies charades que j’ai jamais lue.

— Et comme elle est appropriée ! Elle est plus longue que toutes celles que nous avons recueillies jusqu’ici.

— Ce n’est pas sa principale qualité. Ce genre d’écrit ne saurait être trop court.

Harriet était trop excitée pour prêter attention à cette légère critique et elle reprit, les joues rouges d’émotion :

— Je puis apprécier maintenant la distance qui sépare un homme de bon sens capable à l’occasion d’écrire une lettre convenable, de celui qui sait donner à sa pensée une forme aussi délicate ! Mais, chère Mlle Woodhouse, je n’aurai jamais le courage de rendre le papier et de dire que j’ai deviné.

— Je m’en charge. Il importe que vous puissiez choisir votre moment pour lui sourire ; rapportez-vous-en à moi.

— Quel malheur que je ne puisse pas copier cette ravissante charade dans mon livre !

— Laissez de côté les deux dernières lignes et il n’y a pas de raison pour que vous ne la transcriviez pas.

— Oh ! mais ces deux dernières lignes sont…

— Les plus précieuses, je vous l’accorde, mais elles ont été écrites pour vous seule et il faut leur conserver ce caractère intime. L’allusion personnelle mise à part, il reste une fort jolie charade qui peut tenir sa place dans n’importe quel recueil. Croyez-moi, M. Elton ne serait pas flatté de voir son œuvre mise de côté ; donnez-moi le registre ; la copie sera de ma main ; de cette façon vous resterez tout à fait en dehors de cette initiative.

Harriet se soumit à contre cœur et dit seulement :

— Je ne laisserai plus jamais traîner mon livre.

— Très bien ! dit Emma, c’est un sentiment naturel ; mais voici mon père : vous ne verrez pas d’objection, je pense, à ce que je lui lise la charade. Il trouvera grand plaisir à l’écouter. Il aime tout ce qui est à la louange de la femme. Ses sentiments de galanterie vis-à-vis de notre sexe sont des plus prononcés. Je vais la lui lire.

Harriet resta grave.

— Ma chère Harriet, il ne faut pas attacher une importance exagérée à cette charade. Ne soyez pas confuse d’un si petit tribut d’admiration. Si M. Elton avait désiré le secret il n’eut pas laissé le papier en ma présence et il a affecté au contraire de me le remettre à moi. N’apportons pas trop de solennité dans cette affaire.

— Oh ! non ; j’espère bien ne pas me rendre ridicule. Faites comme vous voudrez.

M. Woodhouse entra et ramena bientôt le sujet sur le tapis, en posant son habituelle question :

— Eh bien, mes chères enfants, votre travail avance-t-il ? Avez-vous reçu quelque nouvelle contribution ?

— Oui papa, nous allons vous lire quelque chose d’inédit. Nous avons trouvé, ce matin, sur la table, un papier déposé sans doute par une fée et qui contenait une très jolie charade : je l’ai immédiatement copiée.

Elle la lui lut comme il aimait qu’on lui lise : doucement et distinctement, à deux ou trois reprises, en y ajoutant des explications relatives à chacune des parties. Il fut particulièrement frappé, comme elle l’avait prévu, par le compliment final.

— Voici qui est très juste et bien dit : la femme, la divine femme. Cette charade est si jolie, ma chère, que je devine facilement la fée qui l’a laissée : ce ne peut-être que vous.

Emma sourit sans protester. Après quelques minutes de réflexion et un soupir, il ajouta :

— Vous tenez ce don de votre chère mère qui écrivait avec tant d’élégance. Si seulement j’avais sa mémoire ! Mais je ne me souviens de rien, même pas de cette charade dont je vous ai parlé ; vous m’avez dit, je crois, ma chère, que vous l’aviez transcrite.

— Oui papa, en effet, elle est écrite à la seconde page de notre cahier ; nous l’avons copiée dans les morceaux choisis. Elle est de Garrick.

— Je me rappelle seulement qu’elle commençait par « Kitty ». Ce nom me faisait toujours penser à la pauvre Isabelle qui a failli recevoir au baptême le nom de Catherine. J’espère que ma fille viendra la semaine prochaine Avez-vous décidé, ma chère, dans quelle chambre vous la mettrez ? Et les enfants ?

— Oh ! oui, Isabelle aura sa chambre comme d’habitude et les enfants seront installés dans la nursery. Quelle raison y aurait-il de faire une modification ?

— Je ne sais pas, ma chère, mais il y a si longtemps qu’elle n’a été ici, depuis Pâques et seulement pour quelques jours ! Pauvre Isabelle ! Elle sera bien triste quand elle arrivera de ne pas trouver Mlle Taylor.

— Dans tous les cas, papa, ce ne sera pas une surprise.

— Je n’en suis pas sûr, ma chère. Pour ma part, j’ai été bien étonné quand j’ai appris qu’elle allait se marier.

— Il nous faudra inviter M. et Mme Weston à dîner pendant le séjour d’Isabelle.

— Oui ma chère, s’il y a le temps. Elle vient pour une semaine ; nous ne pourrons rien faire.

— C’est un malheur, évidemment, qu’ils ne puissent pas rester plus longtemps, mais c’est un cas de force majeure : les exigences de sa profession obligent M. John Knightley à être de retour le 28 de ce mois ; réjouissons-nous plutôt, papa, que ce court séjour ne soit pas abrégé encore par une visite de deux ou trois jours à l’abbaye. M. Knightley a promis de ne pas se prévaloir de ses droits.

— Ce serait bien dur, ma chère si la pauvre Isabelle devait habiter ailleurs qu’à Hartfield.

M. Woodhouse demeura un moment silencieux, puis ajouta :

— Mais je ne vois pas pourquoi la pauvre Isabelle serait obligée de rentrer si tôt à cause de son mari. Il faut que je la persuade de prolonger son séjour. Elle pourrait parfaitement rester avec les enfants.

— Ah ! papa, c’est ce que vous n’avez jamais pu obtenir, et vous n’aurez pas plus de succès cette fois-ci : Isabelle ne peut supporter quitter son mari.

Cette constatation était trop évidente pour permettre la contradiction. Bien malgré lui, M. Woodhouse fut obligé de se soumettre en soupirant ; Emma se rendait compte qu’il était attristé à l’idée de l’affection conjugale de sa fille et elle se hâta de mettre le sujet sur un terrain plus agréable.

— Il faudra qu’Harriet nous consacre une grande partie de son temps pendant le séjour de mon beau-frère et de ma sœur. Je suis sûre qu’elle aimera les enfants. Nous sommes très fiers des enfants, n’est-ce pas, papa. Je me demande lequel d’Henri ou de Jean plaira le plus à Harriet ?

— Pauvres chéris, comme ils seront contents de venir. Vous savez Harriet, ils aiment beaucoup être à Hartfield.

— Je n’en doute pas, Monsieur. Qui ne le serait pas ?

— Henri est un beau garçon, mais Jean ressemble beaucoup à sa maman. Henri est l’aîné ; il porte mon nom : C’est un garçon très intelligent. Ils ont tous deux de si gracieuses manières. Je suis d’avis que leur père est souvent brusque avec eux.

— Il vous semble brusque, dit Emma parce que vous avez vous-même des manières si douces. M. John Knightley veut que ses garçons soient hardis et actifs et il sait à l’occasion parler sévèrement, mais c’est un père très affectueux et les enfants l’aiment beaucoup.

— Quand leur oncle vient, il les attrape et il les soulève jusqu’au plafond d’une manière bien effrayante.

— Mais papa il n’y a rien qu’ils aiment autant. C’est un si grand plaisir pour eux que si leur oncle n’avait établi la règle de les prendre l’un après l’autre, le premier empoigné ne voudrait jamais céder sa place !

Au moment où les jeunes filles allaient se séparer pour le dîner de quatre heures, le héros de la journée fit son apparition. Harriet détourna la tête, mais Emma le reçut avec son sourire habituel. Tout indiquait dans l’attitude de M. Elton qu’il avait conscience d’avoir fait un pas en avant et Emma supposa qu’il venait se rendre compte de l’effet produit. Le prétexte ostensible de sa visite était de s’informer si on avait besoin de lui pour la partie de M. Woodhouse ce soir-là : si sa présence pouvait être utile, il remettrait n’importe qu’elle autre obligation, mais, dans le cas contraire, il s’excuserait, ayant promis conditionnellement à son ami, M. Cole, de dîner avec lui.

Emma le remercia de sa prévenance, mais ne voulut pas entendre parler qu’il désappointât son ami à cause d’eux. M. Elton se crut tenu à de nouvelles protestations ; puis, comme il allait se retirer, Emma prit le papier sur la table et le lui passa.

— Voici la charade que vous nous avez si aimablement laissée et dont nous vous remercions. Nous l’avons tant admirée que je me suis permis de la transcrire sur l’album de Mlle Smith. J’espère que votre ami n’y verra pas d’inconvénient. Naturellement, je n’ai copié que les huit premières lignes.

M. Elton parut un peu interdit. Il bredouilla une allusion à « l’honneur… » en regardant Emma et Harriet alternativement ; enfin, il prit le cahier qui était sur la table et l’examina avec attention. Désireuse de dissiper la gêne, Emma dit en souriant :

— Je vous prie de faire nos excuses à votre ami, mais une si jolie charade ne doit pas rester le monopole de quelques privilégiés. L’auteur peut être sûr d’obtenir le suffrage de toutes les femmes chaque fois qu’il donnera à ses écrits un tour aussi galant.

— Je crois pouvoir m’avancer, répondit M. Elton avec une certaine hésitation, et me porter garant que si mon ami voyait sa petite composition à cette place d’honneur, il en éprouverait un sentiment de légitime fierté.

Ce discours terminé, M. Elton prit congé prestement ; Emma ne le retint pas, car il y avait dans la manière de parler du jeune vicaire une sorte de grandiloquence qui, malgré les dispositions bienveillantes qu’elle nourrissait à son égard, était très apte à l’inciter au rire. Elle se sauva pour donner libre cours à son hilarité, laissant Harriet jouir de son bonheur.

X

Table des matières

Bien que l’on fût déjà au milieu du mois de décembre, le mauvais temps n’avait pas encore interrompu les promenades des deux jeunes filles. Le lendemain Emma décida d’aller faire une visite à une famille pauvre qui demeurait un peu au delà de Highbury. Pour s’y rendre il fallait passer par Vicarage Lane où s’élevait le presbytère : c’était une vieille maison d’apparence modeste, située presqu’en bordure de route et à laquelle le propriétaire actuel s’efforçait de donner un cachet d’élégance et de confort. Arrivées à cet endroit les deux jeunes filles ralentirent le pas pour regarder la façade. Emma dit :

— C’est ici que vous êtes destinée à venir habiter un jour ou l’autre !

— Oh ! quelle jolie maison, dit Harriet, voici les rideaux jaunes que Mlle Nash admire tant !

— Je passe rarement par ici, dit Emma, mais à un moment donné j’y serai particulièrement attirée : toutes les haies, les grilles, les mares de cette partie d’Highbury me deviendront familières. » Harriet n’avait jamais franchi le seuil du presbytère et ne chercha pas à dissimuler sa curiosité.

— Je ne demanderais pas mieux que de réaliser votre désir, dit Emma, mais je ne puis imaginer aucun prétexte plausible pour entrer : pas d’enquête à faire sur un domestique ; j’aurais alors une raison pour interroger la femme de charge ; pas de message de mon père…

Après quelques instants de silence, Harriet reprit :

— Je me demande, Mademoiselle Woodhouse, comment il se fait que vous ne soyez pas mariée ou sur le point de l’être, séduisante comme vous l’êtes !

Emma se prit à rire et répliqua :

— Admettons que je le sois, en effet, Harriet : ce n’est pas une raison suffisante pour me pousser au mariage. Non seulement je ne suis pas à la veille de me marier, mais encore je n’ai guère l’intention de me marier jamais.

— Vous le dites, mais je ne puis le croire.

— Il faudrait pour me faire changer d’avis, que je rencontrasse quelqu’un de très supérieur à tous ceux que j’ai eu l’occasion de voir jusqu’ici (M. Elton, naturellement, est hors de cause) et à dire vrai je ne désire pas rencontrer ce phénix : je préfère ne pas être tentée. Je ne puis que perdre au change et si je me décidais à me marier, j’en aurais probablement du regret par la suite.

— Vraiment, je ne m’explique pas qu’une femme parle de la sorte !

— Je n’ai aucune des raisons habituelles qui incitent les femmes à se marier. Si je m’éprenais de quelqu’un, alors ce serait tout différent ; mais, jusqu’à présent je suis demeurée indemne et je crois vraiment qu’il n’est pas dans ma nature de m’enthousiasmer. Sans le mobile de l’amour, je serais bien sotte d’abandonner une situation comme la mienne : je n’ai besoin ni d’argent, ni d’occupations, ni d’importance sociale ; bien peu de femmes mariées sont aussi maîtresses dans leur intérieur que je le suis à Hartfield ; je ne puis espérer tenir ailleurs une place plus prépondérante ; suis-je sûre de trouver chez un autre homme une approbation aussi complète de tous mes actes que celle que je trouve chez mon père ?

— Sans doute. Mais, au bout du compte, vous finirez par être une vieille fille comme Mlle Bates !

— Voici une terrible évocation, Harriet, et si je croyais jamais ressembler à Mlle Bates, si je devais devenir si sotte, si satisfaite, si souriante, si bavarde, si peu distinguée, je prendrais un mari demain ! Mais je suis convaincue qu’il ne pourra jamais y avoir entre nous d’autre ressemblance que celle toute fortuite d’être restées célibataires.

— Et cependant vous serez une vieille fille, ce qui est épouvantable !

— Ne vous tourmentez pas, Harriet, je ne serai jamais une vieille fille pauvre ; et c’est la pauvreté seule qui rend méprisable aux yeux du public l’état de célibat ! Une femme seule avec un petit revenu est assez souvent ridicule ! Mais une femme seule nantie de bonnes rentes est toujours respectable et rien ne s’oppose à ce qu’elle soit aussi intelligente et aussi agréable que n’importe qui. Cette distinction n’est pas aussi injuste qu’elle paraît au premier abord, car un revenu mesquin contribue à rétrécir l’intelligence et à aigrir le caractère. Ce que je dis ne s’applique pas néanmoins à Mlle Bates, trop banale et trop sotte pour me plaire, mais dont le cœur est excellent : je crois vraiment que si elle ne possédait qu’un shilling elle en distribuerait la moitié.

— Mais que ferez-vous ? Comment emploierez-vous votre temps quand vous serez vieille ?

— Si je ne m’illusionne pas, Harriet, j’ai une nature active, indépendante et je dispose de nombreuses ressources ; je ne perçois pas pourquoi je ne serai pas en état d’occuper mes loisirs aussi bien à cinquante ans qu’à vingt et un. Les occupations de la femme, manuelles et intellectuelles, ne me feront pas plus défaut qu’aujourd’hui. Quant à des objets d’intérêt pour mon affection, je n’en manquerai pas ; je pourrai me consacrer aux enfants d’une sœur que je chéris. Il y en aura très probablement un assez grand nombre pour me fournir toutes les espèces de sensations dont se nourrit la vie à son déclin ; ils me donneront matière d’espérer et de craindre. Sans doute, je ne ressentirai pour aucun d’eux la tendresse qui est l’apanage des parents, mais mon humeur s’accommodera volontiers d’un sentiment plus calme et moins aveugle que l’amour maternel. Souvent une de mes nièces me tiendra compagnie !

— Connaissez-vous la nièce de Mlle Bates ou pour mieux dire êtes-vous en relation avec elle ?

— Oh ! oui, nous sommes obligés de la voir toutes les fois qu’elle vient à Hartfield. Je veux croire que l’exemple de Mlle Bates me préservera d’une admiration exagérée pour mes nièces. Puisse le ciel m’éviter au moins d’ennuyer les gens au sujet de tous les Knightley réunis seulement la moitié autant que le fait Mlle Bates, à propos de Jeanne Fairfax ; le son seul de ce nom est devenu pour moi une fatigue. Chacune de ses lettres est lue et relue au moins quarante fois, les compliments destinés à ses amis sont transmis indéfiniment ; si elle envoie à sa tante le modèle d’une ceinture ou qu’elle tricote une paire de jarretières pour sa grand’mère on n’entend plus parler d’autre chose pendant un mois. Je souhaite tout le bonheur possible à Jane Fairfax, mais elle m’ennuie à mourir.

Elles approchaient maintenant du but de leur promenade et leur entretien prit une autre tournure. Emma était très charitable ; les pauvres trouvaient toujours auprès d’elle non seulement l’assistance pécuniaire mais encore le réconfort de son attention, de ses conseils et de sa patience. Elle comprenait leur manière d’être, excusait leur ignorance, compatissait à leurs tentations et ne s’attendait pas à trouver chez eux des vertus extraordinaires. Elle prenait part à leur chagrin et leur venait toujours en aide avec intelligence et bonne volonté. Dans ce cas particulier, sa visite avait pour but non seulement de distribuer des secours à des indigents, mais encore de porter remède aux souffrances d’un malade. Elle quitta la maison, impressionnée à la vue de tant de misère. Une fois dehors, elle dit :

— Voilà des spectacles, Harriet qui vous font du bien. Comme tout paraît insignifiant à côté ! Il me semble que je ne pourrai plus détacher mon esprit de ces pauvres créatures tout le reste de la journée.

— Vous dites vrai, répondit Harriet, pauvres créatures !

Emma referma la barrière placée à l’extrémité du sentier qui traversait le petit jardin.

Emma jeta un dernier coup d’œil sur l’aspect minable du lieu et évoqua la misère qu’il recelait. Elles se retrouvèrent sur la route qui, à cet endroit tournait brusquement et une fois la courbe franchie les deux jeunes filles aperçurent soudain M. Elton qui venait vers elles : il était si près qu’Emma eut à peine le temps de dire :

— Ah ! Harriet, voici qui va mettre à l’épreuve notre fidélité aux bonnes pensées. Quoi qu’il en soit, l’essentiel c’est que notre compassion ait procuré un peu de soulagement à ceux qui souffrent. Si nous avons pour les malheureux assez de pitié pour les aider selon nos moyens, nous faisons notre devoir ; au delà ce n’est qu’une vaine sympathie, inutile aux autres et nuisible à soi-même.

Elles furent alors rejointes par le promeneur.

M. Elton se disposait précisément à aller voir la malheureuse famille à laquelle Emma s’intéressait. Ils cherchèrent ensemble quels remèdes on pouvait apporter à une aussi triste situation et décidèrent les mesures à prendre. Puis remettant sa visite au lendemain, M. Elton demanda l’autorisation de les accompagner.

Cette rencontre, pensa Emma, à laquelle la charité préside est particulièrement heureuse. Rien ne pourrait être plus favorable au développement de l’amour ; je ne serais pas étonnée que la déclaration s’ensuive ; ma présence est le seul obstacle. Que ne suis-je ailleurs !

Désireuse de se tenir à l’écart le plus possible, Emma prit un étroit sentier qui dominait la route principale où les deux autres marchaient ensemble. Mais elle n’était pas là depuis deux minutes quand elle s’aperçut qu’Harriet, habituée à la suivre et à l’imiter, s’empressait de l’y joindre ; cela ne faisait pas son affaire : elle s’arrêta immédiatement sous le prétexte de rattacher les lacets de ses souliers et se courbant de façon à obstruer complètement le passage, elle les pria de bien vouloir continuer d’avancer en attendant qu’elle les rejoignît ; ils firent ce qu’elle demandait. Au moment où elle jugeait raisonnable d’avoir terminé son occupation, elle eut la chance de trouver une nouvelle raison pour s’attarder : elle fut, en effet, saluée par un des enfants de la famille qu’elle venait de visiter et qui conformément aux instructions reçues, se dirigeait vers Hartfield en emportant un récipient pour rapporter du bouillon. Rien de plus naturel que de marcher à côté de la petite fille et de la questionner ; pourtant Emma gagnait involontairement du terrain sur ses deux compagnons qui ne se pressaient pas ; elle le regretta d’autant plus qu’ils paraissait absorbés dans une conversation intéressante.

M. Elton parlait avec animation, Harriet écoutait avec une attention enjouée. Emma, ayant expédié l’enfant en avant, se demandait comment elle pourrait faire pour se changer en statue de sel quand, au même instant, ils se retournèrent tous deux et elle fut obligée de se rapprocher. M. Elton continua sa phrase et Emma fut désappointée d’entendre qu’il faisait à sa blonde compagne un récit de la fête chez M. Cole ; elle arrivait elle-même pour le fromage de stilton, le beurre, la betterave et le dessert !

« Ce début aurait évidemment pu amener à une conclusion satisfaisante, se dit-elle en guise de consolation ; tous les sujets sont bons pour les amoureux et toute espèce de conversation peut servir de prétexte aux confidences sentimentales. Si seulement j’avais pu rester un peu plus longtemps absente. »

Ils marchèrent ensemble jusqu’à ce qu’ils fussent en vue de l’enceinte du presbytère : à ce moment Emma eut une inspiration subite et elle découvrit le moyen de faire pénétrer Harriet dans la maison : elle s’aperçut d’un nouveau défaut dans l’arrangement de sa chaussure et s’arrêta une fois encore ; elle arracha alors le lacet et le jeta à la dérobée dans le fossé. Ceci fait, elle pria ses compagnons de s’arrêter et leur avoua son embarras :

— La plus grande partie de mon lacet n’existe plus, dit-elle, et je ne sais pas trop comment je vais faire. En vérité, je suis pour vous deux une compagnie bien encombrante, mais j’espère que vous voudrez bien admettre que je suis rarement si mal équipée. Monsieur Elton, il faut que je vous demande de m’autoriser à m’arrêter chez vous et à avoir recours à votre femme de charge qui me trouvera un bout de ruban ou de ficelle pour maintenir mon soulier.

Cette proposition parut causer à M. Elton un véritable ravissement ; il fit de la meilleure grâce du monde les honneurs de sa maison. La pièce où il les conduisit était celle qu’il occupait habituellement ; ils causèrent quelques instants, puis Emma suivie de la femme de charge, qui s’était mise entièrement à sa disposition, pénétra dans une chambre attenante ; la porte de communication se trouvait ouverte et elle fut forcée de la laisser entrebâillée : elle s’attendait à ce que M. Elton la fermât ; s’apercevant qu’il n’intervenait pas, Emma engagea aussitôt avec la femme de charge une conversation animée, afin de donner à M. Elton la possibilité d’aborder avec Harriet le sujet qu’il lui plairait. Au bout de dix minutes elle dut mettre un terme à l’entretien et à ses arrangements. Elle trouva les amoureux debout devant une des fenêtres ; les apparences étaient favorables et pendant une demi-minute elle goûta la gloire du triomphe. Elle apprit bientôt pourtant qu’aucun pas décisif n’avait été fait. M. Elton s’était montré particulièrement aimable et charmant ; il avait confié à Harriet qu’il les avait vues passer et que ce n’était pas sans intention qu’il avait pris le même chemin ; il avait fait quelques allusions galantes, mais rien de sérieux. « Il est d’une extrême prudence, pensa Emma, il avance pas à pas et ne veut rien risquer jusqu’à ce qu’il sente sûr d’être agréé. »

Bien que le succès qu’elle escomptait n’eût pas couronné son ingénieux stratagème, Emma fut satisfaite, néanmoins, d’avoir procuré aux deux amoureux un tête-à-tête agréable qui hâterait probablement l’heureux dénouement.

XI

Table des matières

Il n’était plus désormais au pouvoir d’Emma de consacrer ses loisirs à veiller sur le bonheur de M. Elton. La prochaine arrivée de sa sœur primait ses autres préoccupations pendant le séjour d’Isabelle à Hartfield elle prévoyait que les amoureux passeraient au second plan ; rien du reste ne les empêcherait d’avancer rapidement leurs affaires s’il leur plaisait. Elle commençait à trouver que certaines personnes s’en remettent trop volontiers aux autres du soin de leurs propres intérêts.

La venue de M. et Mme John Knightley provoquait cette année là un intérêt inaccoutumé. En effet depuis leur mariage ils avaient l’habitude de passer toutes leurs vacances, partie à Hartfield et partie à Donwell Abbey. Mais l’été précédent, sur le conseil du médecin, ils avaient conduit leurs enfants au bord de la mer. Il y avait donc plusieurs mois que M. Woodhouse n’avait pas vu sa fille et les enfants ; il était tout ému et nerveux à la pensée de cette trop courte visite. Pour le moment il était très préoccupé des risques auxquels selon lui étaient exposés les voyageurs et son inquiétude s’étendait à ses chevaux et à son cocher qui avaient été envoyés en relai à mi-chemin.

Ses alarmes furent vaines : les vingt-cinq kilomètres furent parcourus sans encombre, et M. et Mme John Knightley, avec leurs enfants, escortés d’un nombre respectable de bonnes, arrivèrent sains et saufs à Hartfield. La joie de se retrouver, tant de personnes à accueillir, l’attribution à chacun de son logement respectif provoquèrent une confusion et un brouhaha que les nerfs de M. Woodhouse n’aurait pu supporter à aucun autre moment ; cependant, tout rentra vite dans l’ordre, car les habitudes et les sentiments de son père étaient tenus en grande considération par Mme John Knightley : partout ailleurs sa sollicitude maternelle se fût enquis de l’installation de ses enfants ; elle eût désiré savoir, dès l’arrivée, s’ils se trouvaient dans les meilleures conditions pour manger, boire, dormir et s’amuser ; mais, à Hartfield, elle s’appliquait avant tout à ce qu’ils ne fussent pas une cause de fatigue pour son père.

Mme Jean Knightley était une jolie et élégante petite femme, passionnément attachée à son foyer et à sa famille, une épouse dévouée, une mère aimante, et son affection pour son père et sa sœur était extrême. Jamais elle ne trouvait rien à reprendre chez aucun de ceux qu’elle aimait. Elle était d’intelligence moyenne et sans grande vivacité d’esprit ; outre cette ressemblance avec son père, elle tenait aussi de lui une constitution délicate ; elle se préoccupait sans cesse de la santé de ses enfants, était aussi entichée de son docteur, M. Wingfield, que son père l’était de M. Perry ; ils avaient l’un et l’autre une extrême bienveillance de caractère et la même considération pour leurs vieux amis.

M. Jean Knightley était un homme grand, distingué et très intelligent ; il occupait une des premières places dans sa profession et en même temps il avait toutes les qualités d’un homme d’intérieur ; ses manières un peu froides et réservées l’empêchaient au premier abord de paraître aimable, et il était susceptible de marquer, à l’occasion, quelque mauvaise humeur : sa femme, du reste, avait pour lui une véritable idolâtrie qui contribuait à développer cette tendance ; elle accueillait avec une douceur inaltérable les manifestations souvent brusques des opinions maritales. Sa belle-sœur n’avait pas pour lui une bien vive sympathie ; aucun de ses défauts n’échappait à la clairvoyance d’Emma ; elle ressentait les légères injures infligées à Isabelle et dont celle-ci n’avait pas conscience. Peut-être eut-elle témoigné moins de sévérité à l’égard de son beau-frère si ce dernier s’était montré mieux disposé pour elle, mais ses manières étaient au contraire celles d’un frère et d’un ami qui ne loue qu’à propos et que l’affection n’aveugle pas. Elle lui reprochait surtout de manquer de respectueuse tolérance vis-à-vis de son père : les manières de M. Woodhouse faisaient parfois perdre patience à M. John Knightley et provoquaient chez lui un rappel à la raison ou une réplique un peu vive. Cela arrivait rarement, car, en réalité, il avait parfaitement conscience des égards dûs à son beau-père ; trop souvent cependant pour conserver la bienveillance d’Emma qui ne cessait d’appréhender quelque parole offensante au cours de leurs conversations. Le début néanmoins de chaque visite était toujours parfaitement cordial, et celle-ci devant par nécessité être extrêmement brève, il était permis d’espérer que nul ne se départirait des sentiments actuels d’effusion.

Il n’y avait pas longtemps qu’ils étaient assis ensemble lorsque M. Woodhouse, en secouant mélancoliquement la tête et en soupirant, fit remarquer à sa fille le changement qui s’était produit depuis son départ.

— Ah ! ma chère, dit-il, pauvre Mlle Taylor ! Voilà une triste affaire.

— Oh ! certainement, reprit Isabelle pleine de sympathie. Comme elle doit vous manquer ! Et à ma chère Emma ! Quelle affreuse perte pour vous deux ! J’ai bien pris part à votre chagrin. Je ne pouvais m’imaginer comment vous arriveriez à vous passer d’elle. J’espère qu’elle se porte bien ?

— Elle va assez bien, ma chère ; je ne suis pas sûr pourtant si l’endroit qu’elle habite lui convient.

M. Jean Knightley intervint alors pour demander à Emma si l’air de Randalls était malsain.

— Oh ! non, répondit-elle, pas le moins du monde. Je n’ai jamais vu Mme Weston en meilleure santé. Papa fait allusion à son regret.

— Qui leur fait honneur à tous deux, répondit-il à la vive satisfaction d’Emma.

— Est-ce que vous la voyez quelquefois ? reprit Isabelle du ton plaintif qui agréait particulièrement à son père.

M. Woodhouse hésita, puis il répondit :

— Pas si souvent, ma chère, que je le désirerais.

— Oh ! papa, comment pouvez-vous parler ainsi ? Depuis leur mariage nous n’avons passé qu’un jour entier sans voir M. ou Mme Weston et souvent les deux, soit à Randall, soit ici et comme vous pouvez le supposer, Isabelle, plus généralement ici. Ils ont fait preuve de l’empressement le plus affectueux. M. Weston est vraiment aussi attentif qu’elle. Si vous prenez cet air mélancolique, papa, vous donnerez à Isabelle une idée tout à fait fausse de ce qui se passe. Tout le monde, bien entendu, comprend combien Mlle Taylor doit nous manquer, mais tout le monde en même temps doit savoir que M. et Mme Weston ont réussi à atténuer les effets de la séparation plus que nous ne l’espérions nous-mêmes.

— Il était naturel qu’il en fût ainsi, dit M. Jean Knightley, c’est bien du reste ce que j’avais compris d’après vos lettres. Je ne doutais pas du désir de Mme Weston de se montrer pleine de prévenances ; d’autre part, son mari étant inoccupé et d’un naturel sociable, la tâche lui était rendue facile. Je vous ai toujours dit, ma chérie, que vos appréhensions étaient exagérées ; vous avez entendu le récit d’Emma et j’espère que vous êtes rassurée.

— Certainement, dit M. Woodhouse, je ne doute pas que cette pauvre Mme Weston ne vienne nous voir assez souvent, mais ce ne sont que des visites et il faut toujours qu’elle s’en aille !

— Ce serait bien dur pour ce pauvre M. Weston, papa, dit Emma, s’il en était autrement. Vous oubliez tout à fait l’existence de M. Weston.

— Il me semble en effet, dit M. Jean Knightley en riant, que M. Weston a également quelques droits. Il nous appartient, Emma, de prendre la défense du pauvre mari ; par état je suis qualifié pour intervenir et vous qui êtes encore libre il ne vous est pas interdit de faire preuve d’impartialité. Quant à Isabelle, il y a assez longtemps qu’elle est mariée pour comprendre tout l’avantage qu’il y aurait à mettre les MM. Weston de côté.

— Moi, mon chéri, reprit sa femme, est-ce que vous faites allusion à moi ? Personne ne peut être plus à même que je le suis de parler en faveur du mariage, et s’il ne s’était agi de quitter Hartfield j’aurais toujours considéré Mlle Taylor comme une femme très fortunée. D’autre part, je puis vous assurer que je n’ai jamais eu l’intention de méconnaître les titres de cet excellent M. Weston ; il n’y a pas de bonheur que je ne lui souhaite ; je le considère comme un des hommes les plus affables qui existent ; excepté vous et votre frère, je ne connais personne qui ait meilleur caractère. Je n’oublierai jamais la bonne grâce qu’il a mise à lancer le cerf-volant d’Henri un jour de grand vent pendant les dernières vacances de Pâques ; et depuis le jour où il a pris la peine de m’écrire en rentrant chez lui, à minuit, pour me rassurer au sujet d’une rumeur relative à des cas de fièvre typhoïde à Cobham, j’ai toujours eu la conviction qu’il n’y a pas un meilleur cœur sur la terre. Personne plus que Mlle Taylor ne méritait un pareil mari !

— Où est le jeune homme ? dit M. Jean Knightley ; a-t-il fait son apparition, oui ou non ?

— Il a été question d’une visite au moment du mariage, répondit Emma ; mais notre attente a été déçue. Depuis je n’ai plus entendu parler de lui.

— Vous oubliez la lettre, ma chère ! reprit M. Woodhouse. Il a écrit une lettre de félicitations à cette pauvre Mme Weston qui me l’a montrée et je l’ai trouvée fort bien tournée. Je ne puis affirmer que l’idée vienne de lui : il est jeune, et c’est peut-être son oncle…

— Mon cher papa, il a vingt-trois ans ; vous oubliez que le temps passe.

— Vingt-trois ans ! Est-ce possible ? Je ne l’aurais jamais cru ; il n’avait que deux ans quand sa pauvre mère est morte ; les années s’envolent véritablement et ma mémoire est bien mauvaise. Quoiqu’il en soit, la lettre était parfaite ; je me rappelle qu’elle était datée de Weymouth et qu’elle commençait ainsi : « Ma chère Madame », mais je ne me rappelle pas la suite ; elle était signée : « Fr. C. Weston Churchill. »

— C’est tout à sa louange, s’écria Mme Jean Knightley, toujours prête à approuver. Je ne doute pas que ce ne soit un aimable jeune homme, mais c’est bien triste qu’il ne vive pas dans la maison de son père. Il y a quelque chose de si choquant à ce qu’un enfant soit enlevé à ses parents ! Je n’ai jamais pu comprendre que M. Weston ait pu se résigner à se séparer de son fils. Abandonner son enfant ! Je ne pourrais jamais avoir bonne opinion d’une personne qui serait capable de faire une telle proposition.

— Personne n’a jamais eu bonne opinion des Churchill, dit froidement M. Jean Knightley, mais ne vous imaginez pas, ma chère Isabelle, que M. Weston ait ressenti, en laissant partir son fils, ce que vous éprouveriez en vous séparant d’Henri ou de Jean. M. Weston a un caractère enjoué et conciliant, mais sans profondeur ; il prend les choses comme elles viennent et en tire le meilleur parti possible ; je pense qu’il attache plus d’importance aux satisfactions de ce qu’on appelle le monde, c’est-à-dire à la possibilité, de prendre ses repas et de jouer au whist cinq fois par semaine avec ses voisins, qu’aux affections de famille ou aux satisfactions de son intérieur.

Emma ne pouvait qu’être blessée d’une remarque aussi désobligeante pour M. Weston et elle avait grande envie d’y répondre, mais elle se retint et laissa tomber le sujet. Elle était désireuse de conserver la paix, si c’était possible ; d’autre part, elle ne pouvait s’empêcher d’admirer la force du lien de famille chez son beau-frère et le sentiment qui lui faisait tenir langage.

XII

Table des matières

M. Knightley devait dîner à Hartfield, un peu contre l’inclination de M. Woodhouse qui n’aimait à partager avec personne le premier soir d’Isabelle. Mais Emma qui avait l’esprit droit en avait décidé ainsi. En dehors des égards qu’il était naturel de témoigner aux deux frères, elle avait eu un plaisir particulier à faire cette invitation à cause du désaccord survenu entre elle et M. Knightley.

Elle espérait que le moment de la réconciliation était venu ; à vrai dire, le mot n’était pas exact, car elle ne se considérait pas comme ayant eu des torts et elle savait que, de son côté, il ne voudrait jamais reconnaître les siens ; les concessions réciproques étaient donc hors de question ; mais il était temps de paraître avoir oublié qu’ils s’étaient jamais querellés ; elle comptait que la présence des enfants servirait de prétexte à la reprise de leurs relations d’amitié : quand il entra dans le salon, Emma tenait sur ses genoux une gentille petite fille d’environ huit mois qui faisait sa première visite à Hartfield et paraissait très satisfaite de sauter dans les bras de sa tante ; tout en débitant avec un visage grave des réponses concises, il fut vite amené à parler des nouveaux arrivants sur un ton habituel : il finit par lui prendre l’enfant des bras de la façon la moins cérémonieuse. Emma sentit qu’ils étaient de nouveau amis ; cette conviction lui rendit toute sa confiance en elle-même. Elle ne put s’empêcher de faire allusion à leur récent malentendu et elle dit, pendant qu’il admirait l’enfant :

— Nos opinions sur les adultes diffèrent parfois essentiellement, mais j’ai remarqué que, quand il s’agit de nos neveux et nièces, nous sommes toujours d’accord.

— Si au lieu de subir le joug de la fantaisie et du caprice, vous vous laissiez guider par la nature dans vos jugements sur les hommes et les femmes, comme vous l’êtes quand il s’agit de ces enfants, nous aurions toujours la même manière de voir.

— Évidemment, nos désaccords ne peuvent provenir que de mon manque de jugement !

— Oui, répondit-il en souriant, et pour une bonne raison : j’avais seize ans quand vous êtes née.

— Je ne doute pas que votre jugement ne fût, à cette époque de notre vie, bien supérieur au mien ; mais ne pensez-vous pas que cette période de vingt-et-une années ait sensiblement modifié les coefficients de notre intelligence ?

— Certainement, elle les a rapprochés.

— Pas assez cependant pour que je puisse avoir raison contre vous ?

— Je garderai toujours une avance de seize années d’expérience ; j’ai de plus l’avantage de ne pas être une jolie femme et de n’avoir pas été un enfant gâté. Allons, ma chère Emma, soyons amis et n’en parlons plus. Dites à votre tante, petite Emma, qu’elle devrait vous donner un meilleur exemple que de réveiller de vieux griefs et que, si elle n’était pas dans son tort auparavant, elle l’est aujourd’hui.

— C’est juste, dit-elle, devenez meilleure que votre tante, ma petite Emma ; soyez plus intelligente et moins vaniteuse. Encore un mot, Monsieur Knightley, et j’ai fini : je me plais à reconnaître que nous étions tous les deux bien intentionnés, et je désire savoir si M. Martin n’a pas été cruellement désappointé.

— Il est impossible de l’être plus.

— Vraiment ! Je le regrette beaucoup. Allons, serrons-nous la main.

Cette effusion venait de prendre fin, quand Jean Knightley fit son entrée ; et les : « Comment va Georges ? Jean, comment allez-vous ? » se succédèrent selon la vraie tradition anglaise ; ils cachaient sous une froideur apparente leur réel attachement qui aurait conduit chacun à faire tout pour le bien de l’autre.

La soirée se passa tranquillement et M. Woodhouse se refusa à jouer aux cartes pour se consacrer tout entier à la conversation de sa chère Isabelle. La petite société se divisa en deux parties : d’un côté M. Woodhouse et sa fille, de l’autre les deux messieurs Knightley. Les sujets de conversation respectifs ne se mêlaient que très rarement ; Emma se joignait alternativement à l’un ou à l’autre groupe.

Les deux frères parlaient de leurs affaires, mais surtout de celles de l’aîné comme magistrat, celui-ci avait souvent à interroger son frère sur quelque point de droit, ou bien une anecdote curieuse à raconter ; comme fermier dirigeant l’exploitation du domaine de famille, il était tenu de dire ce que chaque champ devait produire l’année suivante et de donner toutes les informations locales susceptibles d’intéresser son frère : les questions que ce dernier posait relativement au plan d’une canalisation, au changement d’une barrière, à l’abatage d’un arbre, témoignaient du soin avec lequel il suivait tous les détails des travaux agricoles. Pendant ce temps, M. Woodhouse échangeait avec sa fille des regrets attendris et des propos de tendre inquiétude.

— Ma pauvre chère Isabelle, dit-il affectueusement en prenant la main de sa fille, interrompant quelques instants l’ouvrage destiné à un des cinq enfants, comme il y a longtemps que nous n’avons été réunis ici et comme vous devez être fatiguée du voyage ! Il faudra vous coucher de bonne heure, ma chère, et je vous recommande de prendre un peu de bouillie ayant de monter. Ma chère Emma, si vous faisiez préparer la bouillie pour tout le monde ?

Emma ne put entrer dans ces vues, sachant que les deux messieurs Knightley étaient aussi irréductibles qu’elle sur ce point, et deux assiettées seulement furent commandées.

Après avoir fait l’éloge de cet aliment et s’être étonné de ne pas rencontrer une approbation unanime, M. Woodhouse dit d’un air grave :

— Quelle étrange idée, ma chère, vous avez eue de passer votre été à South End au lieu de venir ici. Je n’ai jamais eu grande confiance dans l’air de la mer.

— M. Wingfield a particulièrement insisté, Monsieur, pour nous faire faire ce déplacement il le jugeait opportun pour tous les enfants, mais particulièrement pour la petite Bella qui a la gorge délicate ; il tenait essentiellement à lui faire prendre des bains de mer.

— Ah ! ma chère, mais Perry, au contraire, n’était pas d’avis que la mer fût indiquée pour le cas de cette enfant ; quant à moi il y a longtemps que je suis persuadé que la mer ne fait du bien à personne ; moi-même j’ai failli y mourir.

— Allons, allons, dit Emma sentant que la conversation s’égarait, il faut que je vous prie de ne plus parler de la mer. Cela m’attriste et me rend envieuse, moi qui ne l’ai jamais vue. Voilà un sujet prohibé. Ma chère Isabelle, je ne vous ai pas encore entendu demander des nouvelles de M. Perry et lui ne vous oublie jamais !

— Oh ! cet excellent M. Perry ! Comment se porte-t-il, Monsieur !

— Mais assez bien ; pas tout à fait bien pourtant ; ce pauvre Perry a mal au foie et il n’a pas le temps de se soigner ; il est appelé d’un bout à l’autre du pays : je pense qu’il n’y a pas un autre médecin qui ait une pareille clientèle mais il faut dire aussi qu’il n’y a nulle part un médecin plus intelligent.

— Et Mme Perry, et les enfants, comment vont-ils ? Ont-ils grandi ? J’ai beaucoup d’amitié pour M. Perry. J’espère qu’il viendra bientôt à Hartfield ; il sera si content de voir mes petits.

— Je compte sur lui demain : j’ai à le consulter sur un ou deux points et, ma chère, je vous conseille de lui laisser examiner la gorge de la petite Bella.

— Oh, Monsieur, sa gorge va tellement mieux que je n’ai plus d’inquiétude à ce sujet ; j’attribue cette amélioration soit aux bains de mer qui lui ont très bien réussi soit à l’application d’un liniment ordonné par M. Wingfield.

— Si j’avais su, ma chère, que vous aviez besoin d’un liniment je n’aurais pas manqué d’en parler à…..

— Vous semblez, Isabelle, avoir tout à fait oublié les Bates, interrompit Emma, je ne vous ai pas entendu prononcer leur nom.

— Je suis honteuse de ma négligence, mais vous me donnez de leurs nouvelles dans la plupart de vos lettres. J’irai demain rendre visite à cette excellente Mme Bates et je lui conduirai mes enfants ; elle et Mlle Bates sont toujours si heureuses de les voir. Quelles braves créatures ! Comment vont-elles, Monsieur ?

— Mais assez bien, ma chère ; toutefois la pauvre Mme Bates a eu un très fort rhume, le mois dernier.

— Comme j’en suis fâchée ! Mais les rhumes n’ont jamais été aussi nombreux que cet automne. M. Wingfield a rarement vu autant de malades, sauf dans une période d’influenza.

— C’est, en effet, un peu ce qui s’est passé ici, mais pas à ce point ; Perry dit que les rhumes ont été assez fréquents, mais qu’il a vu de plus mauvais mois de novembre ; dans l’ensemble, Perry ne considère pas cette année comme particulièrement mauvaise.

— Mais je crois que M. Wingfield partage cette opinion, sauf en ce qui concerne…

— La vérité, ma chère enfant, c’est qu’à Londres la saison est toujours mauvaise. Personne ne se porte bien à Londres ; c’est une chose terrible que vous soyiez forcée d’y vivre : si loin et au mauvais air !

— Il ne faut pas, Monsieur, confondre notre quartier avec le reste de Londres ; le voisinage de Brunswick Square fait toute la différence ! M. Wingfield est tout à fait d’avis qu’on ne pourrait trouver un quartier plus aéré.

— Ah ! ma chère, ce n’est pas Hartfield ! Vous avez beau dire, après une semaine passée ici, vous êtes transformée ; vous n’avez plus la même mine. Je dois avouer que je ne trouve aucun de vous en bien bon état.

— Je suis fâchée de vous entendre parler ainsi ; mais je puis vous assurer qu’en dehors de mes palpitations et de mes maux de tête nerveux, auxquels je suis toujours sujette, je me sens parfaitement bien ; et si les enfants étaient un peu pâles avant de se coucher, c’est simplement parce qu’ils étaient fatigués du voyage. Je suis persuadée que vous aurez meilleure opinion de leur mine demain ; M. Wingfield m’a dit qu’il ne se souvenait nous avoir vus nous mettre en route en meilleure santé. Il ne vous semble pas au moins, ajouta-t-elle en se tournant avec une affectueuse sollicitude vers son mari, que M. Jean Knightley ait l’air malade ?

— Je ne puis vous faire mon compliment ma chère, je trouve que M. Jean Knightley est loin d’avoir bonne mine.

— Qu’y a-t-il, Monsieur, est-ce que vous me parlez ? dit M. Jean Knightley en entendant prononcer son nom.

— Je regrette bien, mon chéri, d’apprendre que mon père ne vous trouve pas bonne mine, mais j’espère que ce n’est qu’un peu de fatigue. Néanmoins, vous le savez, j’aurais désiré que vous vissiez M. Wingfield avant de partir.

— Ma chère Isabelle, reprit vivement M. Jean Knightley, je vous prie de ne pas vous occuper de ma mine. Contentez-vous de vous soigner, vous et vos enfants.

— Je n’ai pas bien compris ce que vous disiez à votre frère, interrompit Emma, au sujet de votre ami M. Graham : a-t-il l’intention de faire venir un régisseur d’Écosse pour son nouveau domaine ? Est-ce que le vieux préjugé ne sera pas trop fort ?

Elle parla de la sorte assez longtemps et quand elle se retourna vers son père et sa sœur elle eut la satisfaction de les entendre causer de Jane Fairfax ; celle-ci n’était pas particulièrement dans ses bonnes grâces ; mais, dans la circonstance présente, Emma fut enchantée de joindre sa voix au concert de louanges.

— Cette aimable et douce Jane Fairfax dit M. Jean Knightley, il y a bien longtemps que je ne l’ai vue. Je la rencontre quelquefois par hasard à Londres, mais je n’ai pas eu le plaisir de m’entretenir avec elle depuis plus d’un an. Quel bonheur ce doit être pour sa vieille grand’mère et son excellente tante quand elle vient leur rendre visite ! Je regrette toujours beaucoup à cause d’Emma qu’elle ne puisse pas être plus souvent à Highbury, mais maintenant que leur fille est mariée je suppose que le colonel et Mme Campbell ne voudront plus se séparer d’elle. Jane Fairfax aurait pu être une délicieuse compagne pour Emma.

M. Woodhouse souscrivit volontiers à tous les éloges, mais ajouta :

— Notre petite amie, Harriet Smith, est également une charmante personne ; je suis certain, ma chère, qu’Harriet vous plaira. Emma ne pourrait avoir une plus agréable amie.

— Je suis heureuse de l’apprendre ; je pensais à Jane Fairfax parce que c’est une jeune fille accomplie et qu’elle a exactement le même âge qu’Emma.

Divers sujets furent abordés et discutés avec calme ; mais la soirée ne devait pas prendre fin sans que l’harmonie fut de nouveau troublée. Quand on apporta la bouillie d’avoine, Isabelle raconta qu’il ne lui avait jamais été possible d’obtenir que la cuisinière, engagée pendant son séjour à South End, lui servît une bouillie convenablement délayée et de la consistance voulue. C’était une ouverture dangereuse.

— Ah ! dit M. Woodhouse en secouant la tête et en regardant sa fille avec une affectueuse sollicitude. Je regretterai toujours que vous ayez été à la mer cet été au lieu de venir ici.

— Mais à quel propos vous tourmentez-vous, Monsieur ? Je vous assure que ce séjour a très bien réussi aux enfants.

— En tous cas, du moment que vous étiez décidée à aller à la mer, j’estime qu’il est fâcheux que vous ayez donné la préférence à South End : c’est un endroit malsain. Perry a été surpris de ce choix.

— Je sais que quelques personnes ont cette idée, mais c’est une erreur ; nous nous y sommes toujours très bien portés et M. Wingfield m’a affirmé que c’était un préjugé sans fondement : il connaît parfaitement les conditions climatiques de ce pays où son frère et sa famille ont été à plusieurs reprises.

— Vous auriez dû aller à Cromer, ma chère. Perry a été une fois à Cromer qu’il considère comme la plage la plus saine de la côte : la mer y est très belle, m’a-t-il dit, l’air excellent. Vous auriez trouvé là un logement confortable et suffisamment éloigné de la plage. Que n’avez-vous consulté Perry ?

— Mais, monsieur, considérez la différence du voyage : cent cinquante kilomètres au moins au lieu de soixante.

— Ah, ma chère ! quand il s’agit de la santé ; comme dit Perry, aucune considération ne doit entrer en ligne de compte, et du moment que l’on voyage, il importe peu de faire cent cinquante kilomètres au lieu de soixante. Il eût été préférable de rester simplement à Londres plutôt que de faire soixante kilomètres pour trouver un air plus malsain. Telle a été du moins l’opinion de Perry qui n’a pas approuvé ce déplacement.

Depuis quelques instants Emma s’efforçait en vain d’arrêter son père et quand celui-ci eut prononcé ces dernières paroles, elle ne put s’étonner de l’intervention de son beau-frère.

— M. Perry, dit-il d’une voix qui exprimait son profond mécontentement, ferait bien de garder ses appréciations pour ceux qui les lui demandent. À quel titre se croit-il autorisé à commenter mes décisions ? Je crois être capable de me diriger d’après mes propres lumières et je n’ai besoin ni de ses conseils ni de ses remèdes. Puis se calmant, il ajouta : « Si M. Perry peut m’indiquer le moyen de transporter une femme et cinq enfants à cent cinquante kilomètres pour le même prix et sans plus de fatigue qu’à soixante, je serais disposé à donner la préférence à Cromer.

— C’est bien vrai, interrompit M. Knightley fort opportunément, toute la question est là. Mais pour revenir, Jean, à ce que je vous disais : mon idée est de modifier le tracé du sentier qui conduit à Langham afin d’éviter qu’il ne traverse la prairie ; je ne pense pas que ce changement puisse gêner d’aucune façon les habitants d’Highbury ; du reste, demain matin, nous consulterons les cartes quand vous viendrez à l’abbaye et vous me donnerez votre avis.

M. Woodhouse manifestait quelque nervosité à la suite des réflexions peu obligeantes dirigées contre son ami Perry, auquel, sans s’en rendre compte, il n’avait cessé de prêter ses propres sentiments et sa manière de voir, mais les soins attentifs dont ses filles l’entouraient eurent vite fait de l’apaiser ; de sorte que, grâce à l’esprit d’à propos de l’aîné des deux frères et aux sentiments de contribution du cadet, l’incident n’eut pas d’autre suite.

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Дата выхода на Литрес:
27 февраля 2026
Объем:
440 стр.
ISBN:
4064066446611
Издатель:
Правообладатель:
Bookwire
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