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James Fenimore Cooper

Le corsaire rouge


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066319045

Table des matières

CHAPITRE PREMIER.

CHAPITRE II.

CHAPITRE III.

CHAPITRE IV.

CHAPITRE V.

CHAPITRE VI.

CHAPITRE VII.

CHAPITRE VIII.

CHAPITRE IX.

CHAPITRE X.

CHAPITRE XI.

CHAPITRE XII.

CHAPITRE XIII.

CHAPITRE XIV.

CHAPITRE XV.

CHAPITRE XVI.

CHAPITRE XVII.

CHAPITRE XVIII.

CHAPITRE XIX.

CHAPITRE XX.

CHAPITRE XXI.

CHAPITRE XXII.

CHAPITRE XXIII.

CHAPITRE XXIV.

CHAPITRE XXV.

CHAPITRE XXVI.

CHAPITRE XXVII.

CHAPITRE XXVIII.

CHAPITRE XXIX.

CHAPITRE XXX.

CHAPITRE XXXI.

CIIAPITRE XXXII

CHAPITRE PREMIER.

Table des matières

Vous êtes des novices que Mars aime à la fureur.

SHAKSPEARE. Tout est bien qui finit bien.

Quiconque sait ce que c’est que le tumulte et l’activité d’une ville commerçante d’Amérique ne reconnaîtrait point, dans le repos qui règnent maintenant dans l’ancien marché de Rhode-Island, une place comptée dans ses jours de prospérité au nombre des ports les plus importants de toute la ligne de nos vastes côtes. Il semblerait, au premier coup d’œil, que la nature avait fait ce port tout exprès pour prévenir les besoins, et réaliser les vœux du marin. Jouissant des quatre grands avantages d’un port sûr et heureusement situé, d’un bassin tranquille, d’un havre d’entrée, et d’une rade commode dont l’abord est facile, Newport paraissait, aux yeux de nos ancêtres européens, destiné à servir d’abri aux flottes, et à nourrir une masse de marins robustes et expérimentés. Quoique cette dernière prédiction n’ait pas été entièrement démentie par l’événement, combien peu la réalité a répondu à l’attente, relativement à la première! Un heureux rival s’est élevé jusque dans le voisinage immédiat de ce favori apparent de la nature, pour déjouer tous les calculs de la sagacité commerciale, et ajouter une nouvelle preuve à toutes celles qui attestaient déjà que–la sagesse Lumaine n’est que folie.

Il est peu de villes de quelque importance, dans l’étendue de nos vastes territoires, qui aient aussi peu changé en un demi-siècle que Newport. Jusqu’à ce que les immenses ressources de l’intérieur fussent développées, la belle île sur laquelle cette ville est située était choisie pour retraite parles nombreux planteurs qui venaient du sud chercher un abri contre les chaleurs et les maladies de leurs climats brûlants. C’est là qu’ils se rendaient en foule pour respirer l’air fortifiant des brises de la mer. Sujets d’un même gouvernement, les habitants de la Caroline et de la Jamaïque s’y réunissaient amicalement pour comparer leurs mœurs et leurs constitutions respectives, et pour s’affermir réciproquement dans une illusion commune, que leurs descendants à la troisième génération commencent aujourd’hui à reconnaître et à regretter.

Ces relations ont laissé sur la postérité simple et sans expérience des puritains leurs impressions naturelles avec toutes les conséquences bonnes ou mauvaises. Les habitants du pays, tout en puisant dans ces liaisons une partie de ces manières douces et aimables qui distinguaient si éminemment ceux des colonies anglaises du sud, ne manquèrent point de se pénétrer en même temps de ces idées particulières sur la distinction des races humaines, idées qui ne forment pas un trait moins saillant de leur caractère. Rhode-Island fut la première des provinces de la Nouvelle-Angleterre à s’écarter, dans ses mœurs et ses opinions, de la simplicité de ses fondateurs. Ce fut elle qui porta le premier coup à ces manières rigides et grossières qui étaient regardées autrefois comme les compagnes nécessaires de la vraie religion, comme une espèce de gage extérieur qui garantissait la santé de l’homme intérieur, et ce fut elle aussi qui se départit la première, d’une manière sensible, de ces principes salutaires qui pourraient faire excuser un extérieur même encore plus repoussant. Par une singulière combinaison de circonstances et de dispositions, qui est néanmoins aussi vraie qu’inexplicable, les négociants de Newport devinrent en même temps marchands d’esclaves et gentlemen, et commencèrent à faire la traite au moment même où les mœurs se polissaient.

Au reste, quel que fût l’état moral de ses habitants en1759, l’île elle-même n’avait jamais été plus agréable ni plus riante. Les cimes plus altières de ses hauteurs étaient encore couronnées de bois aussi vieux que le monde; ses petites vallées étaient couvertes de la verdure animée du nord, et ses maisons de campagne sans prétention, mais propres et commodes, étaient ombragées de bosquets et parées de riches tapis de fleurs. La beauté et la fertilité de ces lieux leurs valurent un nom qui probablement avait beaucoup plus d’expression qu’on ne le croyait dans ces premiers temps. Les habitants du pays appelèrent leurs possessions le Jardin de l’Amérique, et leurs hôtes venus des plaines brûlantes du sud ne se refusèrent point à confirmer un titre si brillant. Le surnom s’est même transmis jusqu’à nos jours, et il n’a été entièrement abandonné que lorsque les voyageurs furent à même de contempler ces milliers de vastes et délicieuses vallées qui, il y a cinquante ans, étaient ensevelies dans les épaisses profondeurs des forêts.

La date que nous venons de nommer était l’époque d’une crise du plus haut intérêt pour les possessions britanniques sur ce continent. Une guerre de sang et de vengeance, qui avait commencé par des défaites et des désastres, allait se terminer par le triomphe. La France était privée de la dernière de ses possessions maritimes, tandis que l’immense contrée qui s’étend entre la baie d’Hudson et le territoire espagnol se soumettait au pouvoir de l’Angleterre. Les habitants des colonies avaient largement contribué au succès de la mère-patrie. Les pertes et les affronts que leur avaient fait souffrir les insolents préjugés des commandants européens commençaient à s’oublier dans l’ivresse du succès. Les fautes de Braddock, l’indolence de Loudon et l’incapacité d’Abercrombie avaient été réparées par la vigueur d’Amherst et par le génie de Wolfe. Dans toutes les parties du globe les armes anglaises étaient triomphantes. Les fidèles colons étaient les plus ardents dans leur enthousiasme et les premiers à faire éclater leur joie, semblant ne pas faire attention à la faible part de gloire qu’un peuple puissant cède, et ne cède encore qu’avec répugnance, à ceux qui dépendent de lui, comme si l’amour de la gloire, de même que l’avarice, augmentait à mesure qu’on a plus de moyens de le satisfaire.

Le système d’oppression et de tyrannie qui hâta une séparation tôt ou tard inévitable n’avait pas encore été mis en pratique. La mère-patrie, à défaut de justice, montrait au moins de la complaisance. Comme toutes les anciennes et puissantes nations, elle s’abandonnnait au plaisir flatteur, mais dangereux, de s’admirer elle-même. Les qualités et les services d’une race qui était regardée comme inférieure furent cependant bientôt oubliés, ou, si elle s’en souvint, ce fut. pour les blâmer en les présentant sous un faux jour. Le mécontentement produit par les discordes civiles envenima le mal, et il en résulta des injustices plus frappantes, comme s’il régnait un esprit de vertige. Des hommes qui, d’après leur expérience, auraient dû être mieux au fait, ne rougirent point de manifester jusque dans l’assemblée suprême de la nation l’ignorance complète où ils étaient du caractère d’un peuple avec lequel ils avaient mêlé leur sang. L’amour-propre donna du crédit à ces opinions insensées. Ce fut sous l’influence de cette fatale présomption qu’on entendit des vétérans dégrader leur noble profession par des forfanteries que l’on n’eût pas tolérées dans la bouche d’un officier de salon; ce fut sous cette même influence que Burgoyne fit dans la chambre des communes cette mémorable promesse de marcher de Québec à Boston avec une force qu’il jugea à propos de nommer; promesse qu’il accomplit ensuite en traversant ce même territoire avec un nombre double de compagnons de captivité; ce fut enfin sous cette fatale influence que, depuis, l’Angleterre sacrifia follement cent mille hommes et prodigua cent millions de trésors.

L’histoire de cette mémorable lutte est connue de tout Américain. Heureux de savoir que son pays a triomphé, il se contente d’en laisser le glorieux résultat prendre sa place dans les pages de l’histoire. Il voit que l’empire de sa patrie s’appuie sur des bases larges et naturelles, qui n’ont pas besoin de l’appui des plumes vénales; et heureusement pour la paix de sa conscience autant que pour la dignité de son caractère, il sent que la prospérité de la république ne doit pas être achetée au prix de la dégradation des nations voisines.

Notre sujet nous ramène à la période de calme qui précéda l’orage de la révolution. Dans les premiers jours du mois d’octobre1759, Newport, comme toutes les autres villes de l’Amérique, était livrée tout à la fois à la joie et à la tristesse. Les habitants pleuraient la mort de Wolfe et triomphaient de sa victoire. Quélec, la clef du Canada et la dernière place de quelque importance qu’occupait un peuple qu’ils avaient été élevés à regarder comme leur ennemi naturel, venait de changer demaîtres. Cette fidélité à la couronne d’Angleterre, qui s’imposa tant de sacrifices jusqu’à l’extinction de cet étrange principe, était alors dans sa plus grande ferveur, et probablement on n’aurait pas trouvé un seul colon qui n’associât, jusqu’à un certain point, son propre honneur à la gloire imaginaire du chef de la maison de Brunswick.

Le jour où commence l’action de notre histoire avait été spécialement destiné à manifester la part que prenait le peuple de la ville et des environs au succès des armes royales. Il avait été annoncé, comme mille jours l’ont été depuis, par le son des cloches et par des salves d’artillerie, et la population s’était de bonne heure répandue dans les rues de la ville, avec cette intention bien prononcée de s’amuser, qui, ordinairement rend si insipide un plaisir concerté d’avance. L’orateur du jour avait déployé son éloquence dans une espèce de monodie prosaïque en l’honneur d’un héros mort, et il avait suffisamment fait preuve de dévouement à la couronne en déposant humblement au pied du trône non-seulement la gloire de ce sacrifice, mais encore toute celle que s’étaient acquise tant de milliers de ses braves compagnons.

Satisfaits d’avoir ainsi manifesté leur fidélité, les habitants commençaient à reprendre le chemin de leurs maisons, en voyant le soleil se retirer vers ces immenses contrées où s’étendait alors un désert sans bornes et inconnu, mais que fécondent aujourd’hui les produits et les jouissances de la vie civilisée. Les paysans des environs, et même du continent voisin, se dirigeaient vers leurs demeures éloignées avec cette prévoyance économe qui distingue encore les habitants du pays, même dans le moment où ils paraissaient se livrer aux plaisirs avec le plus d’abandon, de crainte que le soir qui approchait ne les entraînât dans des dépenses qui n’étaient pas regardées comme indispensables pour exprimer les sentiments du jour. En un mot, l’heure des excès était passée, et chacun retournait au simple cours de ses occupations ordinaires, avec un empressement et une discrétion qui prouvaient qu’il n’oubliait pas totalement le temps qu’il avait perdu à manifester des sentiments qu’il paraissait déjà presque disposé à regarder comme étant un peu de surérogation.

Le bruit du marteau, de la hache et de la scie recommençait dans la ville. Les fenêtres de plus d’une boutique étaient à demi ouvertes, comme si le propriétaire avait fait une sorte de compromis entre ses intérêts et sa conscience; on pouvait voir les maîtres des trois seules auberges de la ville assis devant leurs portes, regardant les paysans qui se retiraient, d’un air qui annonçait évidemment. qu’ils cherchaient des pratiques au milieu d’un peuple qui a toujours été plus disposé à vendre qu’à acheter. Quelques matelots bruyants et désœuvrés, attachés aux vaisseaux du port, et un petit nombre d’habitués des cabarets, furent cependant l’unique conquête que purent faire tous leurs gestes d’amitié, toutes leurs questions sur la santé des femmes et des enfants, et même les invitations, quelquefois directes, faites aux passants de venir boire et se reposer.

Les soins de ce monde, auxquels venait se mêler la pensée constante, mais quelquefois un peu détournée, de l’avenir, étaient ce qui occupait le plus et ce qui formait le trait distinctif du peuple qui habitait alors ce qu’on appelait les provinces de la Nouvelle-Angleterre. La grande affaire du jour n’était cependant pas oubliée, quoique l’on crût inutile d’en discuter les détails dans l’oisiveté ou le verre à la main. Les voyageurs, le long des différentes routes qui conduisaient dans l’intérieur de l’île, se formaient en petits groupes, où les résultats politiques du grand événement national qu’ils venaient de célébrer, et la manière dont ils avaient été traités par les différents individus choisis pour jouer le premier rôle dans les cérémonies du jour, étaient examinés librement, quoique néanmoins avec une grande déférence pour la réputation établie des personnages distingués les plus intéressés dans la question. Il était généralement reconnu que le sermon, qu’on aurait pu appeler historique, était aussi soigné qu’édifiant; et en somme, quoique cette opinion trouvât une contradiction modérée chez quelques clients d’un avocat opposé à l’orateur, on convenait que jamais il n’était sorti d’aucune bouche un discours plus éloquent que celui qui, ce jour-là, avait été prononcé en leur présence. C’était précisément de la même manière que discutaient des ouvriers sur un vaisseau qu’on construisait alors dans le port, et qui, suivant eux, d’après ce même esprit d’admiration de province, qui a depuis immortalisé tant d’édifices, de ponts, et même d’individus, dans les limites respectives de leurs pays, était le plus précieux modèle qui existât des proportions parfaites de l’architecture navale.

Il est peut-être nécessaire de dire un mot de l’orateur lui-même, afin qu’un prodige intellectuel si remarquable remplisse sa place dans notre énumération éphémère des grands hommes de cette époque. Il était l’oracle habituel du voisinage quand il était nécessaire que les idées se rencontrassent sur quelque grand événement, tel que celui dont nous venons de parler. Son instruction était regardée à juste titre, par comparaison, comme des plus complètes et des plus étendues; sa réputation était comme le calorique, qui a d’autant plus "intensité que les limites dans lesquelles il est enfermé sont plus étroites; on assurait, non sans raison, qu’il avait étonné plus d’un docteur européen qui avait voulu s’escrimer avec lui dans l’arène de la littérature ancienne. C’était un homme qui savait tirer le plus grand parti de ces dons surnaturels. Dans une seule circonstance il s’était écarté de son attention ordinaire à ne rien faire qui pût diminuer une réputation acquise de cette manière: c’était en permettant qu’un des laborieux chefs-d’œuvre de son éloquence fût imprimé, ou, comme le disait son rival, plus spirituel mais moins heureux, le seul autre homme de loi de la ville, en souffrant que l’on arrêtât au passage un de ses essais fugitifs. Mais cette épreuve même, quels que pussent en être les résultats au dehors, servit à confirmer sa réputation dans le pays. Il brillait alors aux yeux de ses admirateurs de tout l’éclat de l’impression, et c’était en vain que cette misérable race–d’animalcules qui se nourrissent de la substance du génie–essayèrent de miner une réputation consacrée dans l’opinion de tant de paroisses. La brochure fut colportée avec soin dans les provinces, prônée dans les soirées, portée ouvertement aux nues dans les papiers publics, par quelque plume homogène, comme on s’en apercevait à la ressemblance frappante du style; et, enfin, grâce au zèle d’un partisan plus enthousiaste, ou peut-être plus intéressé que les autres, chargée à bord du premier vaisseau qui mit à la voile pour retourner dans sa chère patrie, comme on appelait alors affectueusement l’Angleterre, sous une enveloppe qui n’était adressée rien moins qu’au roi d’Angleterre. L’effet qu’elle produisit sur l’esprit rigide de l’Allemand dogmatique qui occupait alors le trône du conquérant n’a jamais été connu, quoique ceux qui étaient dans le secret de l’envoi attendissent longtemps en vain la récompense signalée qui devait être le prix d’une si merveilleuse production d’une intelligence humaine.

Malgré ses hautes et précieuses qualités, celui qui en était doué était alors occupé de la partie des travaux de sa profession qui avait le plus de rapport avec les fonctions d’écrivain public, avec autant d’abnégation de lui-même que si la nature, en lui accordant des dons aussi rares, n’y avait pas joint la dose ordinaire d’amour-propre. Un observateur critique aurait pu cependant voir, ou du moins penser voir, à travers l’humilité forcée de son maintien, certains airs de triomphe qu’on pouvait attribuer à une autre cause qu’à la prise de Québec. L’habitude très-recommandable d’économiser les moindres minutes était la cause de l’activité extraordinaire qu’il déployait dans l’exercice d’une profession si humble, comparée aux efforts récents de son esprit.

Laissant ce favori de la fortune et de la nature, nous allons passer à un individu tout à fait différent et à un autre quartier de la ville. Le lieu dans lequel nous allons maintenant transporter le lecteur n’était ni plus ni moins que la boutique d’un tailleur qui ne dédaignait pas d’entrer dans les plus minces détails de sa profession et d’être lui-même son unique ouvrier. L’humble édifice s’élevait à peu de distance de la mer, à l’extrémité de la ville, et dans une situation telle, que le propriétaire pouvait contempler toute la beauté du bassin intérieur, et même, par un passage ouvert à l’eau entre les îles, la surface, aussi paisible qu’un lac, du havre d’entrée. Un quai petit et peu fréquenté était devant sa porte, tandis qu’un certain air de négligence et l’absence de tout fracas prouvaient assez que ce quartier lui-même n’était pas le siège direct de la prospérité commerciale si vantée de Newport.

L’après-dînée était comme une matinée du printemps, car la brise, qui de temps en temps ridait la surface du bassin, avait cette douceur particulière qui caractérise si souvent l’automne en Amérique. Le digne ouvrier travaillait à son ouvrage, assis sur son établi près d’une fenêtre ouverte, et bien plus satisfait de lui-même que beaucoup de gens que la fortune a placés sous des rideaux de velours et d’or. Du côté extérieur de la petite boutique, un paysan, de grande taille, gauche de manières, mais vigoureux et bien bâti, était à se balancer, l’épaule appuyée sur un des côtés de la boutique, comme si ses jambes trouvaient la tâche de soutenir sa lourde masse trop forte pour ne pas avoir besoin de support. Il semblait attendre le vêtement auquel travaillait l’autre, et dont il se proposait d’orner les grâces de sa personne dans une paroisse voisine le prochain jour du sabbat.

Pour abréger les instants, et peut-être pour satisfaire une violente démangeaison de parler à laquelle celui qui maniait l’aiguille était quelquefois sujet, il se passa bien peu de minutes sans qu’il se dît un mot de part ou d’autre. Comme leur conversation avait un rapport direct avec le principal sujet de notre roman, nous nous permettrons d’en rapporter les parties qui nous semblent les plus propres à servir à l’exposition de ce qui doit suivre. Le lecteur voudra bien faire attention que celui qui travaillait était un vieillard approchant du déclin de la vie, et dont l’extérieur annonçait que, soit que la fortune lui eût toujours été contraire, soit qu’elle lui eût retiré ses faveurs, il ne parvenait à écarter la pauvreté de sa demeure qu’à l’aide d’un grand travail et d’une extrême frugalité, et que sa pratique était un jeune homme dont l’âge et l’apparence pouvaient faire présumer que l’acquisition d’un habillement complet était pour lui un grand événement qui faisait époque dans sa vie.

–Oui, s’écriait l’infatigable coupeur de drap en faisant une espèce de soupir qu’on pouvait également prendre pour la preuve de l’excès de son contentement moral, ou de la fatigue physique causée par ses pénibles travaux; oui, rarement il est sorti de la bouche de l’homme de plus belles paroles que celles que le squire a prononcées aujourd’hui même. Quand il parlait des plaines du père Abraham 2, de la fumée et du carnage de la bataille, mon cher Pardon, il m’a remué si profondément, que, je le crois en vérité, il pourrait me venir en tête de laisser là l’aiguille, et de partir moi-même pour aller chercher la gloire sous les drapeaux du roi.

Le jeune homme, dont le nom de baptême, ou le nom donné, comme on le dit encore aujourd’hui dans la Nouvelle-Angleterre, avait été humblement choisi par ses parents spirituels pour exprimer ses espérances pour l’avenir, tourna la tête vers l’héroïque tailleur avec une expression de moquerie dans le regard, qui prouvait que la nature ne lui avait point refusé le don de la plaisanterie, quoique cette qualité fût étouffée par la contrainte d’habitudes toutes particulières, et d’une éducation qui ne l’était pas moins.

–Il y a jour à percer à présent pour un homme ambitieux, voisin Homespun, dit-il, puisque Sa Majesté a perdu son plus brave général.

–Oui, oui, répondit l’individu qui, dans sa jeunesse ou dans son âge mûr, s’était si gravement trompé dans le choix d’un état, c’est une chance belle et flatteuse pour celui qui ne compte que vingt-cinq ans. Mais moi, la plupart de mes jours sont écoulés, et je dois en passer le reste ici, où vous me voyez, entre le bougran et l’osnabruck.–Qui a teint votre drap, Pardy? C’est le plus beau en couleur que j’aie manié de cet automne.

–La maman s’y entend, voyez-vous, pour donner une couleur solide à son tissu, et je vous réponds, voisin Homespun, que, pourvu que vous lui laissiez le temps de se retourner, il n’y aura pas dans toute l’île un garçon mieux habillé que le fils de ma mère. Mais, puisque vous ne pouvez pas être général, bonhomme, vous aurez du moins la consolation de savoir qu’on ne se battra plus sans vous. Tout le monde est d’accord que les Français ne tiendront plus longtemps, et que nous allons avoir la paix faute d’ennemis.

–Tant mieux, tant mieux, jeune homme. Quelqu’un qui a vu comme moi les horreurs de la guerre, et, Dieu merci, j’en ai vu de toutes les couleurs, sait quel prix il doit attacher aux douceurs physiques de la paix.

–Vous n’êtes donc pas tout à fait étranger, bonhomme, au nouvel état que vous songez à prendre?

–Moi, j’ai passé par cinq longues et sanglantes guerres, et je puis dire que, grâce à Dieu, je m’en suis tiré assez heureusement, puisque je n’ai pas reçu une égratignure aussi forte que celle que pourrait faire cette aiguille. Oui, ce sont cinq longues,–sanglantes, et, je puis le dire, glorieuses guerres que j’ai traversées sain et sauf!

–C’était un moment bien dangereux pour vous, voisin; mais je ne me rappelle pas avoir entendu parler dans ma vie de plus de deux querelles avec les Français.

–Vous n’êtes qu’un enfant auprès de celui qui a vu la fin de sa soixantième année. Il y a d’abord cette guerre-ci, qui maintenant est si vraisemblablement à son dernier terme.–Le ciel, qui règle tout dans sa sagesse, en soit loué!–Il y eut ensuite l’affaire de1745, quand le brave Warren parcourut nos rivages dans tous les sens, fléau des ennemis de Sa Majesté et défenseur de tous ses fidèles sujets. Ensuite, il y eut une affaire en Allemagne dont on nous a fait de terribles récits, et où les hommes tombaient comme l’herbe sous la faucille maniée par un bras vigoureux. Cela fait trois. La quatrième, ce fut la révolte de1715, dont je ne prétends pas avoir vu grand’chose, car j’étais encore tout jeune à cette époque. La cinquième, c’était un bruit terrible qui s’était répandu dans les provinces d’un soulèvement général parmi les noirs et les Indiens, qui devait plonger tous les chrétiens dans l’éternité, sans leur laisser une minute pour se reconnaître.

–Ma foi! je vous avais toujours regardé comme un homme paisible et sédentaire, reprit le paysan étonné, et il ne m’était jamais venu à l’esprit que vous eussiez vu des mouvements aussi sérieux.

–Je n’ai jamais voulu me vanter, Pardon; sans cela, j’aurais pu ajouter à ma liste d’autres affaires importantes. Il y eut une grande lutte en Orient, pas plus tard qu’en1732, pour le trône de Perse. Vous avez lu les lois des Mèdes et des Perses; eh bien! ce même trône, qui a donné ces lois inaltérables, était alors l’objet d’une querelle terrible où le sang coulait comme de l’eau; mais ce n’était pas dans un pays chrétien, et je ne puis en rendre compte d’après ma propre expérience, quoique j’eusse pu vous parler de l’émeute relative à Porteousavec certitude, puisqu’elle a eu lieu dans une partie du royaume même où je vivais.

–Vous devez avoir beaucoup voyagé et vous être mis en marche de grand matin, bonhomme, pour avoir vu toutes ces choses et n’avoir rien souffert.

–Oui, oui, j’ai tant soit peu été voyageur, Pardy! J’ai été deux fois parterre à Boston, et j’ai traversé une fois le grand détroit de Long-Island pour descendre à la ville d’York. Cette dernière entreprise est bien périlleuse vu la distance, et surtout parce qu’il est nécessaire de passer par un endroit qui ressemble par son nom à l’entrée de Tophett.

–J’ai souvent entendu parler du lieu appelé Porte de l’Enfer, et je puis vous dire aussi que je connais parfaitement un homme qui l’a traversé deux fois, l’une allant à York, l’autre en revenant chez lui.

–Et il en a eu assez, j’en suis bien sûr. Vous a-t-il parlé de la grande Marmite qui bouillonne et frémit comme si Belzébuth attisait au-dessous ses feux les plus violents? Vous a-t-il parlé du Dos de Sanglier par-dessus lequel l’eau se précipite avec plus de fureur qu’elle ne tombe, je le parierais, aux grandes cascades de l’Ouest? Grâce à la sage adresse de nos marins et au rare courage de nos passagers, nous en eûmes bon marché, et cependant, je dois l’avouer, et peu m’importe qui en rira, c’est une rude épreuve pour le courage que d’entrer dans ce terrible détroit. Nous jetâmes l’ancre à certaines îles situées à peu de verges de ce côté de la ville, et nous envoyâmes la chaloupe avec le capitaine et deux vigoureux matelots pour reconnaître l’endroit, afin de voir si tout y était paisible. Le rapport ayant été favorable, les passagers furent mis à terre, et le vaisseau arriva, grâce à Dieu, sain et sauf. Nous eûmes raison de nous féliciter de nous être recommandés aux prières de l’Église avant de quitter la paix et la sécurité de nos demeures.

–Vous traversâtes la Porte d’Enfer par terre? demanda le paysan attentif.

–Certainement: ç’aurait été blasphémer et tenter la Providence d’une manière impie que d’agir autrement, quand nous voyions que notre devoir ne nous appelait pas à un tel sacrifice; mais tout le danger est passé, comme se passera, je l’espère, cette guerre sanglante où nous avons tous deux joué un rôle, et alors, je l’espère humblement, Sa gracieuse Majesté aura le loisir de tourner ses augustes pensées sur les pirates qui infestent la côte, et d’ordonner à quelques-uns de ses braves capitaines de rendre aux coquins le traitement qu’ils aiment tant à infliger aux autres. Ce serait un joyeux spectacle pour mes yeux affaiblis de voir le fameux Corsaire Rouge, si longtemps poursuivi, traîné dans ce même port, à la remorque d’un vaisseau du roi.

–C’est donc un coquin enragé que celui dont vous parlez?

–Lui! Il y en a plus d’un dans ce vaisseau de contrebande, et ce sont tous des brigands altérés de sang et de rapines, jusqu’au dernier des mousses de l’équipage. C’est un véritable chagrin, une vraie désolation, Pardy, d’entendre le récit de leurs méfaits sur les terres du roi!

–J’ai souvent ouï parler du Corsaire, répondit le paysan, mais jamais on n’est entré avec moi dans les détails compliqués de ses pirateries.–

–Comment pourriez-vous, jeune homme, vous qui vivez dans l’intérieur des terres, connaître ce qui se passe sur le vaste Océan, aussi bien que nous, qui habitons un port si fréquenté par les marins? Je crains que vous ne rentriez tard chez vous, Pardon, ajouta t-il en jetant les yeux sur certaines lignes tracées sur les planches de sa boutique, à l’aide desquelles il savait calculer la marche du soleil; cinq heures vont sonner, et vous avez deux fois ce nombre de milles à faire avant de pouvoir, moralement parlant, atteindre le point le plus voisin de la ferme de votre père.

–La route est facile et le peuple honnête, répondit le paysan, qui ne s’inquiétait pas qu’il fût minuit, pourvu qu’il pût porter le récit de quelques terribles vols sur mer aux oreilles de ceux qui, comme il le savait bien, se presseraient autour de lui à son retour pour apprendre des nouvelles du port.

–Et est-il en effet aussi craint et aussi recherché que le peuple le dit?

–Recherché! Tophet est-il recherché par les chrétiens en prière? Il y a peu de marins sur le vaste Océan, fussent-ils aussi braves à la guerre que l’était Josué, le grand capitaine juif, qui n’aimassent mieux voir la terre que les voiles de ce maudit pirate. Les hommes combattent pour la gloire, Pardon, comme je puis dire l’avoir vu, après avoir traversé tant de guerres; mais personne n’aime à rencontrer un ennemi qui de prime abord hisse un étendard sanglant, et qui est prêt à faire sauter en l’air amis et ennemis, s’il vient à trouver que le bras de Satan n’est pas assez long pour le secourir.

–Si le coquin est si enragé, reprit le jeune homme redressant ses membres vigoureux d’un air d’orgueil, pourquoi l’île et ses plantations n’envoient-elles pas un vaisseau côtier pour nous le ramener ici, afin qu’il puisse jouir du spectacle d’un gibet salutaire? Que le tambour batte à cet effet dans notre voisinage, et je réponds qu’il se présentera un volontaire pour le moins.

–Voilà bien les propos d’un homme qui n’a jamais vu la guerre! Que serviraient les fléaux et les fourches contre des hommes qui se sont vendus au diable? On a souvent vu le Corsaire la nuit, ou au moment où le soleil venait de se coucher, à côté des croiseurs de Sa Majesté, qui, ayant bien entouré les brigands, avaient de bonnes raisons pour croire qu’ils les tenaient déjà dans les fers; mais quand le matin venait, l’oiseau était déniché, le diable sait comment!

–Et les scélérats sont si altérés de sang qu’on les a surnommés Rouges?

–Tel est le titre de leur chef, répondit le digne tailleur, tout fier de l’importance que lui donnait la connaissance d’une légende si remarquable, et tel est aussi le nom qu’ils donnent au vaisseau; car aucun homme qui y a mis le pied n’est jamais revenu dire s’il en avait un autre meilleur ou pire,–mon Dieu non! ni voyageur ni matelot. Le bâtiment est du calibre d’un sloop royal, à ce qu’on dit, et semblable au sloop pour la forme et pour l’équipement. Mais il a échappé miraculeusement à plus d’une brillante frégate, et une fois,–on se le dit tout bas, car aucun loyal sujet n’oserait prononcer tout haut un aussi scandaleux récit,–il resta pendant une heure entière sous le feu d’un vaisseau de cinquante canons, et il parut à tous les yeux s’enfoncer comme la sonde jusqu’au fond de l’eau; mais au moment où chacun battait des mains, et félicitait son voisin de l’heureuse punition des coquins, il entra dans le port un bâtiment des Indes occidentales, qui avait été pillé par le Corsaire le matin même après la nuit où l’on pensait qu’ils étaient partis tous ensemble pour l’éternité. Et ce qui rend l’affaire encore pire, jeune homme, c’est que, tandis que le vaisseau du roi se radoubait, et qu’on bouchait les ouvertures faites par les boulets de canon, le Corsaire courait des bordées le long de la côte, aussi frais et aussi dispos que le jour où il était sorti du chantier.

–Eh bien! voilà qui est inouï! répondit le campagnard, sur qui le récit commençait à faire une impression sensible. Est-ce un vaisseau bien tourné, et qui soit beau à voir? Et, pour tout dire, est-on bien sûr que ce soit un vaisseau vivant?

–Les opinions diffèrent: les uns disent oui, les autres non. Mais je connais parfaitement un homme qui a voyagé une semaine dans la compagnie d’un marin qui, emporté par une bourrasque, a passé à la distance de cent pieds de ce vaisseau. Bien lui en a pris que la main du Seigneur se fit sentir si puissamment sur les flots, et que le Corsaire eût assez à faire d’empêcher son propre bâtiment de s’abîmer. L’ami de mon ami vit donc parfaitement et le vaisseau et le capitaine, sans courir le moindre danger. Il disait que le pirate était un homme qui pouvait être plus gros de moitié que le grand prédicateur, là-bas, qu’il avait des cheveux de la couleur du soleil dans un brouillard, et des yeux qu’aucun homme n’aimerait à regarder une seconde fois. Il le vit aussi bien que je vous vois; car le coquin se tenait sur le tillac de son vaisseau, faisant signe à l’honnête marchand, d’une main aussi large qu’un pan d’habit, de ne pas avancer, de crainte que les deux navires ne s’endommageassent en se heurtant.

–C’était un intrépide marin que ce marchand, pour oser approcher si près d’un pareil brigand sans pitié.

–Je vous assure, Pardon, que c’était diablement contre sa volonté. Mais la nuit était si obscure!

–Obscure! interrompit l’autre. Comment réussit-il donc à voir si bien?

–C’est ce que personne ne saurait dire, répondit le tailleur: mais pour ce qui est de voir, il a bien vu tout ce que je vous ai dit. Bien plus, il a pris bonne note du vaisseau, afin de pouvoir le reconnaître, si le hasard ou la Providence le remettait jamais sur son passage. C’était un long bâtiment noir, enfoncé dans l’eau comme un serpent dans le gazon, ayant un air de scélératesse diabolique, et d’une dimension tout à fait malhonnête. Ensuite tout le monde dit qu’il paraît voguer plus vite que les nuages, et qu’il semble s’inquiéter peu de quel côté souffle le vent; aussi ajoute-t-on qu’il n’est pas plus facile d’échapper à sa poursuite qu’au traitement qu’il vous prépare. D’après tout ce que j’ai entendu dire, il a quelque rapport avec ce bâtiment négrier là-bas qui a mouillé la semaine passée, Dieu sait pourquoi! dans notre havre d’entrée.

Comme le tailleur babillard avait nécessairement perdu beaucoup de moments précieux à raconter l’histoire qui précède, il se mit alors à les réparer avec une extrême activité, en aidant le raide mouvement de la main tenant l’aiguille par des gestes correspondants de la tête et des épaules. En même temps le paysan, dont l’esprit était tout rempli de ce qu’il venait d’entendre, tourna les yeux sur le vaisseau que l’autre lui montrait du doigt, pour en prendre une idée, et se bien mettre dans l’esprit tout ce qui avait rapport à une histoire aussi intéressante, afin de pouvoir la raconter ensuite dans tous ses détails. Il y eut nécessairement un instant d’interruption dans l’entretien, pendant que les deux interlocuteurs s’occupaient ainsi chacun de leur côté. Mais le silence fut soudainement rompu par le tailleur, qui coupa le fil avec lequel il venait d’achever le costume de Pardon, jeta tout sur l’établi, releva ses lunettes sur son front, et croisant ses bras sur ses genoux de manière à former avec ses jambes un labyrinthe parfait, pencha son corps en avant, assez pour passer la tête hors de la fenêtre, dirigeant également ses regards vers le vaisseau sur lequel les yeux de son compagnon restaient constamment fixés.

–Savez-vous, Pardy, lui dit-il, quelles pensées étranges, quels cruels soupçons me sont venus dans l’esprit relativement à ce vaisseau? On dit que c’est un négrier venu ici pour prendre de l’eau et du bois; voilà une semaine qu’il est là, et je veux mourir si l’on y a transporté seulement une planche; pour ce qui est de l’eau, je vous réponds que pour une goutte d’eau il en passe à bord au moins dix de rhum de la Jamaïque. Ensuite vous pouvez voir qu’il a jeté l’ancre dans un endroit où il n’y a qu’un seul canon de la batterie qui puisse l’atteindre; tandis que si c’eût été réellement un timide vaisseau marchand, il se serait naturellement mis dans un lieu où, si quelque corsaire avide venait rôder autour du port, il l’aurait trouvé dans le plus chaud du feu.

–Vous êtes bien futé, bonhomme, répondit le paysan ébahi; eh bien! un vaisseau se serait mis sous la batterie même de l’île, que je l’aurais à peine remarqué.

–C’est l’usage, c’est l’expérience, Pardon, qui fait des hommes de nous tous. Je dois savoir quelque chose des batteries, moi qui ai vu tant de guerres, et qui ai servi pendant une campagne d’une semaine dans ce même fort, quand le bruit se répandit que les Français envoyaient une flotte de Louisbourg croiser le long de la côte. Dans cette occasion, j’eus pour consigne de faire sentinelle auprès de ce même canon, et j’ai vingt fois pour une examiné la pièce dans tous les sens, afin de voir dans quelle direction le coup partirait en cas que le malheur voulût qu’il devînt nécessaire d’y mettre le feu en la chargeant de bons et francs boulets.

–Et qui sont ces hommes? demanda Pardon avec cette espèce de curiosité niaise qu’avaient éveillée chez lui les merveilles racontées par le tailleur. Sont-ce des matelots du négrier ou des oisifs de Newport?

–Eux! s’écria le tailleur en regardant le petit groupe que lui montrait le paysan, à coup sûr ce sont de nouveaux venus, et il peut être bon de les examiner de plus près dans ces temps de trouble. Holà! Nab, prenez cet habit, et rabattez-en les coutures, fainéante, car le voisin Hopkins est pressé par l’heure, tandis que votre langue va comme celle d’un jeune avocat dans une cour de justice. N’épargnez pas vos coudes, jeune fille; ce n’est pas de la mousseline que vous allez presser sous le fer, mais une étoffe sur laquelle on pourrait appuyer une maison. Ah! c’est que votre mère s’y entend, Pardy, et ce qui a été une fois sur son métier n’a pas souvent besoin de la ravaudeuse.

S’étant ainsi déchargé du reste de l’ouvrage sur une servante à mine refrognée, qui fut forcée de cesser de babiller avec un voisin pour obéir à ses ordres, il sortit promptement de sa boutique, tout boiteux qu’il était depuis sa naissance, et se trouva en plein air. Mais comme nous sommes sur le point de présenter au lecteur des personnages plus importants, nous nous permettrons de différer leur introduction jusqu’au commencement du chapitre suivant.

CHAPITRE II.

Table des matières

SIR TOBY: Excellent! je découvre le mystère!

SHAKSPEARE. Le Jour des Rois.

Les étrangers étaient au nombre de trois, car c’étaient bien des étrangers, à ce que dit à l’oreille de son compagnon le bonhomme Homespun, qui connaissait non-seulement les noms, mais presque l’histoire secrète de tous ceux, hommes et femmes, qui demeuraient dans un rayon de dix milles autour de sa résidence; c’étaient des étrangers, et même des étrangers d’un aspect mystérieux et menaçant. Afin que d’autres puissent apprécier le plus ou moins de vraisemblance de cette dernière conjecture, il devient nécessaire d’entrer dans quelques détails sur l’extérieur respectif de ces individus, qui avaient le malheur de n’être pas connus du tailleur babillard de Newport.

L’un, c’était celui qui avait de beaucoup l’air le plus imposant, était un jeune homme qui avait dû voir de vingt-six à vingt-sept printemps. Mais, pour se convaincre que ces printemps n’avaient pas été uniquement composés de journées paisibles et de nuits de repos, il suffisait de regarder ces couches brunes et foncées accumulées sur sa figure l’une après l’autre, de manière à donner une couleur olive à un teint naturellement blanc, sans cependant altérer en rien l’expression de la plus brillante santé. Ses traits avaient plus de noblesse et de vigueur que de régularité et de symétrie; son nez n’avait peut-être point des proportions bien exactes, mars il avait quelque chose de saillant et de hardi qui, joint à ses sourcils avancés, donnait à la partie supérieure de sa figure cet air prononcé d’intelligence qui caractérise maintenant la plupart des physionomies américaines. Sa bouche avait une expression ferme et mâle, et tandis qu’il se parlait tout bas à lui-même avec un sourire significatif, au moment où le curieux tailleur s’approchait doucement, elle laissa voir une rangée de dents brillantes qui tiraient un nouvel éclat de la couleur sombre du teint qui les entourait. Ses cheveux étaient noirs comme le jais, formant des boucles épaisses qui retombaient en désordre. Ses yeux étaient un peu plus grands qu’ils ne le sont d’ordinaire, et d’une expression très-changeante, quoique cependant plutôt douce que sévère.

La taille de ce jeune homme était de cette heureuse dimension qui unit d’une manière si particulière la vigueur et l’activité. Elle semblait le résultat d’une combinaison parfaite, tant les proportions en étaient justes et la grâce frappante. Quoique ces différentes qualités physiques se montrassent avec le désavantage d’un costume de simple marin tout à fait ordinaire, bien que propre et arrangé avec assez de goût, elles étaient assez imposantes pour intimider le soupçonneux tailleur, et le faire hésiter à adresser la parole à l’étranger, dont le regard paraissait attaché par une sorte de prestige sur le soi-disant négrier du havre d’entrée. Une contraction de sa lèvre supérieure, et un autre sourire étrange, dans lequel le dédain semblait se mêler aux paroles qu’il murmurait, mirent fin subitement à cette irrésolution. Il n’osa point troubler une rêverie qui semblait si profonde, et, laissant le jeune homme appuyé contre le bord de la jetée, où il se tenait depuis longtemps sans s’apercevoir le moins du monde de la présence d’aucun importun, il se hâta de se détourner un peu pour examiner les deux autres personnages.

L’un d’eux était un blanc, et l’autre un nègre. Tous deux avaient passé l’âge moyen, et leur extérieur prouvait évidemment qu’ils avaient été longtemps exposés à la rigueur des climats et à des tempêtes sans nombre. Leur costume, tout couvert de goudron et portant plus d’une trace des ravages du temps, annonçait qu’ils appartenaient à la classe des simples matelots.

Le premier avait une taille courte, ramassée, mais vigoureuse, et dans laquelle, par une heureuse disposition de la nature, développée peut-être par une longue habitude, le principal siège de la force se trouvait placé dans des épaules larges et charnues, et dans des bras robustes et nerveux, comme si, dans la construction de son corps, ses membres inférieurs n’avaient été destinés qu’à transporter les membres supérieurs aux différents endroits où ils devaient déployer leur énergie. Il avait une tête énorme, le front court et presque couvert de cheveux, les yeux petits, très-vifs, quelquefois fiers, souvent insignifiants, le nez gros, commun et bourgeonné; la bouche grande, semblant indiquer l’avidité, et le menton large, mâle et même expressif. Ce personnage si singulièrement bâti s’était assis sur un tonneau vide, et, les bras croisés, il examinait le négrier dont nous avons si souvent parlé, en favorisant de temps en temps le nègre, son compagnon, des remarques que lui suggéraient ses observations et sa grande expérience.

Le nègre occupait un poste plus humble et plus conforme à ses habitudes de soumission. Dans la distribution toute particulière de la forme animale, il y avait une grande ressemblance entre les deux, si ce n’est que le dernier avait l’avantage de la taille et même des proportions. Si la nature avait empreint sur ses traits ces marques distinctives qui caractérisent la race dont il sortait, elle ne l’avait pas fait à ce point révoltant auquel elle porte souvent sa colère contre ce peuple frappé de sa réprobation. Ses traits étaient plus distingués qu’ils ne le sont d’ordinaire; son œil doux prenait aisément l’expression de la joie, et quelquefois, comme le regard de son compagnon, celle de la plaisanterie; sa tête commençait à grisonner; sa peau avait perdu la couleur luisante de jais qui l’avait distingué dans sa jeunesse; tous ses membres, tous ses mouvements annonçaient un homme dont le corps avait été endurci par un travail sans relâche. Il était assis sur une borne peu élevée, et semblait occupé attentivement à jeter en l’air de petits cailloux, déployant sa dextérité en les rattrapant de la même main qui venait de les lancer, occupation prouvant à la fois le penchant naturel de son esprit à chercher à s’amuser de bagatelles, et l’absence de ces sentiments plus élevés qui sont le fruit de l’éducation Ce jeu cependant servait à faire ressortir la force physique du nègre; car, afin de pouvoir se livrer sans obstacle à cet amusement puéril, il avait retroussé jusqu’au coude les manches de sa veste de toile, et déployait un bras qui eût pu servir de modèle pour celui d’Hercule.

Il n’y avait certainement, dans la personne des deux matelots, rien d’assez imposant pour intimider un homme aussi pressé par la curiosité que notre tailleur. Au lieu cependant de se laisser aller tout de suite à son premier mouvement, il voulut montrer au campagnard comment on devait s’y prendre en pareil cas, et lui donner une preuve frappante de cette sagacité dont il était si fier. Après lui avoir fait avec précaution un signe d’intelligence, il s’approcha doucement par derrière, sur la pointe du pied, afin d’être à portée de tout entendre si l’un des deux matelots laissait involontairement échapper un secret. Sa prévoyance ne fut suivie d’aucun résultat important; elle ne lui donna, pour confirmer ses soupçons, d’autre indice que celui qu’il pouvait tirer du simple son de leur VOIX. Quant aux mots eux-mêmes, quoique le bonhomme crût bien qu’ils impliquaient trahison, il était forcé de reconnaître qu’elle était assez bien cachée pour échapper à toute sa sagacité. Nous laisserons le lecteur juger lui-même de la justesse de ses conjectures.

–Voilà un assez joli brin de bassin, Guinée, dit le blanc en roulant son tabac dans sa bouche et en détachant les yeux du bâtiment pour la première fois depuis bien des minutes, et c’est un endroit où l’on devrait aimer à voir sa frégate, lorsque l’on est ainsi sans défense sous la gueule du vent. Je puis dire, sans me vanter, que je suis tant soit peu marin; eh bien! du diable si je puis deviner, à part moi, quelle peut être la philosophie du capitaine pour laisser son navire dans le havre extérieur, lorsqu’il pourrait le touer dans cet étang à moulin en moins d’une demi-heure. Cela donne une rude besogne à ses barques, Noiraud, et c’est ce que j’appelle faire du mauvais temps avec du bon.

Le nègre avait été surnommé Scipion l’Africain par une espèce de raffinement d’esprit qui était beaucoup plus commun aux Provinces qu’il ne l’est aux États d’Amérique, et qui peupla les derniers rangs de la société d’une foule de représentants, du moins de nom, des philosophes, des poëtes et des héros de Rome. Pour lui, c’était une chose assez indifférente que le vaisseau fût dans le havre d’entrée ou dans le port, et il le prouva en répondant d’un air d’indifférence et sans discontinuer son amusement enfantin:

–Lui croire toute l’eau en dedans être sur une hauteur, moi suppose.

–Je vous dis, Guinée, reprit l’autre d’un ton sec et péremptoire, que cet homme n’y entend rien. S’il connaissait quelque chose au gouvernement d’un vaisseau, est-ce qu’il laisserait le sien dans une rade lorsqu’il pourrait l’amarrer, poupe et proue, dans un bassin comme celui-ci?

–Quoi lui appeler rade! interrompit le nèvre saisissant avec l’avidité de l’ignorance l’occasion de relever la légère erreur que son adversaire avait commise en confondant le havre extérieur de Newport avec l’ancrage plus étendu qui le séparait du port, et s’inquiétant peu, comme tous les gens de son espèce, si l’objection s’appliquait en aucune manière au point véritablement en discussion; moi n’avoir jamais entendu eux appeler rade un ancrage avec de la terre tout autour!

–Écoutez un peu, maître Côte-d’Or, marmota le blanc en penchant la tête de côté d’un air menaçant, quoiqu’il dédaignât encore de tourner les yeux sur son humble adversaire: si vous ne voulez pas avoir les os en compote pendant plus d’un mois, jetez, croyez-moi, le grappin sur votre esprit, et prenez garde à la manière dont vous lui laissez courir les bordées. Dites-moi seulement un mot, s’il vous plaît: un port n’est-il pas un port, et la mer n’est-elle pas la mer?

Comme c’étaient deux propositions que le subtil Scipion lui-même ne pouvait contester, il s’abstint sagement de les débattre, se contentant de balancer la tête d’un air de complaisance, et riant d’aussi bon cœur du triomphe imaginaire qu’il avait remporté sur son compagnon, que s’il n’avait jamais connu aucun souci, ni jamais été exposé à des humiliations, à des outrages si longtemps et si patiemment endurés.

–Oui, oui, grommela le blanc en prenant sa première attitude et en croisant de nouveau ses bras qui s’étaient séparés un peu pour donner plus de force à la menace qu’il venait de fulminer; maintenant vous êtes là à humer l’air comme une troupe de corneilles affamées, comme si vous pensiez que vous m’avez coulé bas dans la chose en question. Un nègre est un animal sans raison: le Seigneur l’a fait comme ça; et un matelot expérimenté, qui a doublé les deux caps et fait tous les promontoires entre Fundy et Horn, n’aurait pas le droit d’employer son souffle, peut-être en pure perte, à donner une leçon à un être de son espèce! Je vous dirai, Scipion, puisque Scipion est votre nom sur les registres du vaisseau, quoique je fusse prêt à parier un mois de paie contre un croc de bois, que votre père n’était connu chez lui que sous le nom de Quashe, et votre mère sous celui de Quasheba: je vous dirai donc, moi, Scipion l’Africain, ce qui est, je suppose, le nom de tous ceux de votre couleur, que le camarade là-bas, dans le havre extérieur de ce port de mer que voici, n’entend rien à un ancrage, ou bien il Jetterait une ancre de touée quelque part dans la direction de l’extrémité méridionale de ce bout d’île que vous voyez, et hâlant son vaisseau jusque-là, il l’amarrerait à l’endroit en question avec de bons câbles de chanvre et des grappins de fer. Or maintenant, Négrillon, écoutez un peu le raisonnement de la chose, ajouta-t-il, et son ton radouci prouvait que la petite escarmouche qui venait d’avoir lieu n’avait pas eu plus de durée que l’une de ces bourrasques soudaines dont ils avaient vu l’un et l’autre un si grand nombre, et qui d’ordinaire faisait place si promptement au temps calme; –suivez bien l’analogie de ce que je me fais un plaisir de vous dire. Il est venu dans cet ancrage ou pour quelque chose ou pour rien, n’est-ce pas? Je suppose que vous êtes prêt à admettre cela. Si c’est pour rien, il aura pu le trouver pleinement en dehors, et je n’ai plus rien à dire; mais si c’est pour quelque chose, il pourrait se le procurer plus aisément, s’il était précisément à l’endroit que je vous disais, mon garçon, que là où il lui a pris fantaisie de se poster, quand même l’objet requis ne serait rien de plus pesant qu’une poignée de plumes fraîches pour l’oreiller du capitaine. A présent, si vous avez quelque chose à exhiber pour couler bas la qualité du raisonnement, eh bien! je suis prêt à vous écouter comme un homme raisonnable, qui n’a pas oublié les procédés en apprenant sa philosophie.

–Vent n’avoir qu’à souffler de là, répondit l’autre en étendant son bras robuste du côté du nord-ouest, et vaisseau vouloir gagner mer vite, vite; comment lui pouvoir aller loin assez pour avoir vent à sa portée? Ah! vous répondre à cela. Vous beaucoup savant, messer Dick, mais vous jamais voir vaisseau aller dans les dents du vent, ni entendre singe parler.

–Le noir a raison! s’écria le jeune homme qui, à ce qu’il paraît, avait entendu toute la discussion, tandis qu’il semblait occupé d’un autre côté; le capitaine du négrier est resté dans le havre extérieur, sachant que le vent est presque toujours à l’ouest dans cette saison de l’année, et vous voyez aussi qu’il a dressé ses espars, quoiqu’il soit assez clair, d’après la manière dont ses voiles sont ferlées, qu’il a un nombreux équipage. Sauriez-vous me dire, mes amis, s’il a une ancre sous la quille, ou s’il n’est tenu que par un simple câble?

–Il faut que ce capitaine ait perdu la tête pour rester ainsi au largue sans jeter une ancre de touée, ou au moins une empennelle, pour empêcher son vaisseau de rouler, reprit le blanc sans paraître croire qu’il pût y avoir d’auorité plus grande que la sienne pour décider ce point. J’avais bien vu déjà qu’il ne se connaissait pas en ancrage, mais jamais on n’aurait cru qu’un homme qui tient tout en si bon ordre par là-haut irait s’aviser d’attacher son vaisseau pour un certain temps par un simple câble, pour qu’il roule dans tous les sens, et qu’il fasse des cabrioles comme ce poulain, attaché à une longue corde, que nous avons rencontré sur la route en revenant par terre de Boston.

–Eux avoir jeté une ancre de touée et avoir laissé toutes les autres à leurs places, dit le nègre dont l’œil noir regardait le vaisseau en connaisseur, tandis qu’il continuait à jeter ses cailloux en l’air; eux avoir tout disposé pour pouvoir courir vite, vite, quand ils le voudront! Moi aimer à voir Dickgaloper vite avec poulain attaché à un arbre!

Le nègre se livra de nouveau à sa bonne humeur, et la manifesta en balançant la tête et en éclatant de rire, comme si son âme tout entière prenait plaisir à l’image bizarre que sa grossière imagination venait de conjurer, et de nouveau aussi son compagnon murmura contre lui quelques imprécations des plus énergiques. Le jeune homme jusqu’alors avait paru prendre fort peu de part aux querelles et aux plaisanteries des deux adversaires; il continuait à tenir les yeux constamment fixés sur le vaisseau qui, dans ce moment, semblait lui inspirer un intérêt extraordinaire. Branlant alors la tête à son tour, comme si ces doutes touchaient à leur fin, il dit, lorsque la bruyante gaieté du nègre se fut apaisée:

–Oui, Scipion, vous avez raison, il est porté sur son ancre de touée et il se tient prêt à pouvoir mettre à la voile au premier moment. En moins de dix minutes le vaisseau pourrait être hors de la portée de la batterie, pourvu qu’il eût seulement une bouffée de vent.

–Vous paraissez être un excellent juge sur ces sortes de matières, dit derrière lui une voix inconnue.

Le jeune homme se retourna vivement, et s’aperçut, pour la première fois, de la présence de nouveaux venus. La surprise cependant ne fut pas pour lui seul, car le tailleur babillard avait été trop occupé jusqu’alors à épier les moindres mouvements des deux interlocuteurs pour avoir remarqué l’approche d’un homme qui lui était encore entièrement inconnu.

Cet homme avait de trente à quarante ans, et son air, ainsi que son costume, était de nature à exciter la curiosité déjà aux aguets du bonhomme Homespun. Sa taille, quoique mince, annonçait une grande vigueur, bien qu’elle s’élevât à peine au-dessus de la moyenne. Sa peau avait eu la blancheur de celle d’une femme; mais des lignes d’un rouge foncé, qui se dessinaient sur le bas de sa figure, et qui se faisaient surtout remarquer sur les contours d’un beau nez aquilin, empêchaient qu’elle ne parût efféminée. Ses cheveux étaient blonds et tombaient en grosses et belles boucles autour de ses tempes. Sa bouche et son menton étaient d’une beauté régulière; mais peut-être y avait-il dans l’une un certain caractère de dédain, et dans tous les deux une expression assez prononcée de volupté. Ses yeux étaient bleus, pleins sans être saillants, et quoique ordinairement doux, on eût dit par moment qu’ils avaient quelque chose de hagard. Son chapeau, haut de forme et s’élevant en cône, était mis un peu de côté, de manière à donner une légère expression de crânerie à sa physionomie. Une redingote vert-pâle, des culottes de peau de daim, de grandes bottes et des éperons, complétaient son accoutrement. Il avait à la main une petite badine dont il fendait l’air au moment où il fut aperçu pour la première fois, sans paraître s’inquiéter en aucune manière de la surprise occasionnée par son apparition soudaine.

–Je dis, Monsieur, que vous semblez être un excellent juge sur ces sortes de matières, répéta-t-il après avoir enduré le regard froid et sévère du jeune marin, aussi longtemps qu’il était compatible avec la dose de patience dont il était pourvu; vous parlez en homme qui sent qu’il a le droit d’émettre une opinion!

–Trouvez-vous extraordinaire qu’on n’ignore pas une profession qu’on a exercée avec soin pendant toute sa vie?

–Hem! je trouve assez extraordinaire d’entendre donner le nom pompeux de profession à un métier que je pourrais appeler purement mécanique. Nous autres gens de loi, sur qui s’arrêtent les sourires particuliers des universités savantes, nous n’en pourrions dire davantage.

–Eh bien! appelez-le métier, soit, car un marin n’aime pas à avoir rien de commun avec des érudits de votre espèce, repartit le jeune homme en lui tournant le dos d’un air de dégoût qu’il ne chercha pas à cacher.

–Voilà à un garçon qui a de la tête! murmura l’autre d’un ton rapide et avec un sourire significatif. Ami, ne nous brouillons pas pour un mot, pour une vétille. J’avoue mon ignorance complète sur tout ce qui a rapport à la marine, et je prendais volontiers quelques leçons d’un homme aussi versé que vous dans la noble profession. Il me semble que vous parliez de la manière dont ce vaisseau là-bas a jeté l’ancre, et de l’état dans lequel tout y est tenu, en bas comme en haut.

–En bas comme en haut! s’écria le jeune marin en regardant en face celui qui l’interrogeait d’un air tout aussi expressif que celui qu’il avait pris l’instant d’auparavant.

–En bas comme en haut, répéta l’autre avec calme.

–J’admirais le haut du bâtiment où tout me semble parfaitement tenu; mais je ne me pique pas de pouvoir juger du bas à cette distance.

–J’étais donc dans l’erreur; mais vous excuserez l’ignorance d’un novice, car je suis dans la profession. Je ne suis, comme je vous l’ai dit, qu’un indigne avocat au service de Sa Majesté, envoyé dans ces parages pour une mission toute particulière. Si ce n’était pas un véritable jeu de mots, je pourrais ajouter que je ne suis pas juge.

–Point de doute que vous n’arriviez bientôt à ce poste honorable, reprit l’autre, si les ministres de Sa Majesté savent apprécier dignement le mérite modeste, à moins, il est vrai, qu’il ne vous arrive d’être prématurément.

Le jeune homme se mordit la lèvre, leva la tête très-haut, et se mit à se promener le long du quai, suivi des deux matelots qui l’avaient accompagné, et qui montraient le même sang-froid. L’étranger à la redingote verte suivit de l’œil tous leurs mouvements avec calme, et même, en apparence, avec un certain plaisir, caressant sa botte avec sa badine, et semblant réfléchir comme quelqu’un qui cherche à renouer la conversation.

–Pendu! dit-il enfin entre ses dents, comme pour finir la phrase que l’autre avait laissée imparfaite. Il est assez bizarre que ce jeune drôle ose me prédire une pareille élévation, à moi!

Il se préparait évidemment à les suivre, lorsqu’il sentit une main qui se posait assez familièrement sur son bras, et il fut obligé de s’arrêter. C’était celle de notre ami le tailleur.

–J’ai un mot à confier à votre oreille, dit celui-ci–en faisant un signe expressif pour indiquer qu’il avait un secret d’importance à communiquer, un seul mot, Monsieur, puisque vous êtes au service particulier de Sa Majesté.–Voisin Pardon, ajouta-t-il en s’adressant au paysan d’un air noble et protecteur, le jour commence à baisser, et je crains que vous n’arriviez bien tard chez vous. La fille vous donnera vos habits, et le ciel vous conduise! Ne dites rien de ce que vous avez vu et entendu que vous n’avez reçu de mes nouvelles à cet effet; car il ne serait pas séant que deux hommes qui ont acquis tant d’expérience dans une guerre comme celle-ci manquassent de discrétion. Adieu, mon garçon; mes amitiés au papa, ce brave fermier, sans oublier l’honnête ménagère qui est votre mère. Au revoir, mon digne ami, au revoir; portez-vous bien.

Homespun, ayant ainsi congédié son compagnon, attendit, dans une noble attitude, que le campagnard tout ébahi eût quitté le quai avant de tourner de nouveau les yeux sur l’étranger en vert. Celui-ci était resté immobile à la même place, conservant un sang-froid imperturbable, jusqu’au moment où il se vit adresser une seconde fois la parole par le tailleur, dont il semblait avoir pris les dimensions, et avoir mesuré en quelque sorte le caractère d’un seul de ses regards rapides.

–Vous dites, Monsieur, que vous êtes un serviteur de Sa Majesté, demanda Homespun, bien décidé à s’assurer des droits que l’étranger pouvait avoir à sa confiance, avant de se compromettre en lui faisant des révélations précipitées.

–Je puis dire plus, Monsieur: son confident intime.

–C’est à son confident intime que j’ai l’honneur de parler! C’est un bonheur dont je suis pénétré jusqu’au fond de l’âme, répondit l’artisan en passant la main sur ses cheveux et en s’inclinant presque jusqu’à terre; un bonheur vraiment excessif, un privilége tout gracieux!

–Quel qu’il soit, mon ami, je prends sur moi, au nom de Sa Majesté, de vous dire que vous êtes le bienvenu.

–Une condescendance aussi magnifique ouvrirait tous les replis de mon cœur, quand même il ne renfermerait que trahison et qu’infamies de toute espèce. Je suis heureux, très-honoré, et, je n’en doute pas, très-honorable personne, d’avoir cette occasion de faire preuve de mon dévouement pour le roi devant quelqu’un qui ne manquera pas de redire mes faibles efforts aux oreilles de Sa Majesté.

–Parlez librement, interrompit l’étranger avec l’air de condescendance d’un prince, quoiqu’un homme moins simple et moins occupé de sa grandeur naissante que le tailleur n’eût pas eu de peine à s’apercevoir que ses protestations trop prolongées de dévouement commençaient à l’impatienter; parlez sans réserve, mon ami: c’est ce que nous faisons toujours à la cour. Puis, frappant sa botte de sa badine, il se dit tout bas à lui-même en tournant légèrement sur ses talons d’un air d’insouciance:–S’il croit cela, Il est aussi simple que son oie.

–Que vous êtes bon! Monsieur, et que c’est une grande preuve de charité de la part de votre noble personne de vouloir bien m’écouter! Vous voyez ce grand vaisseau, là-bas, dans le havre extérieur de ce loyal port de mer?

–Je le vois; et ce paraît être l’objet de l’attention générale parmi les dignes habitants de l’endroit.

–Eh bien! Monsieur, vous faites trop honneur à la sagacité de mes compatriotes: voilà plusieurs jours que ce vaisseau est là où vous le voyez, et je n’ai pas encore entendu proférer une seule syllabe sur le louche qu’il y a là-dessous par âme qui vive, excepté moi.

–En vérité! dit l’étranger en mordant le bout de sa badine et en fixant son regard étincelant sur les traits du brave homme, qui étaient à la lettre tout gonflés de l’importance de son secret; et quelle peut être la nature de vos soupçons, à vous?

–Écoutez, Monsieur, je puis avoir tort, et que Dieu me pardonne dans ce cas! mais voici, ni plus ni moins, ce qui m’est venu dans l’esprit à ce sujet: ce vaisseau et son équipage passent, parmi les bonnes gens de Newport, pour s’occuper innocemment et sans malice de la traite des nègres; et ils sont tous reçus à merveille, le vaisseau dans un bon ancrage, et les autres dans toutes les tavernes et chez tous les marchands. N’allez pas croire au moins que jamais gilet ou pantalon soit sorti de mes mains pour un de ces gens-là; non, non! Pour que vous le sachiez, ils n’ont eu affaire qu’au jeune tailleur nommé Tape, qui attire toutes les pratiques en disant toutes sortes d’horreurs de ceux qui savent mieux que lui leur métier; non, retenez bien que je n’ai pas fait un point même pour le dernier mousse de l’équipage.

–Vous avez du bonheur de n’avoir rien à démêler avec ces drôles, répondit l’étranger; mais vous avez oublié de me signaler l’offense particulière dont je dois les accuser à la face de Sa Majesté.

–J’en viens, aussi vite que possible, au point important. Vous devez savoir, digne et respectable personne, que je suis un homme qui ai beaucoup vu et beaucoup souffert au service de Sa Majesté. J’ai passé par cinq longues et sanglantes guerres, sans parler d’autres aventures et d’autres épreuves, telles qu’il convient à un humble sujet d’en supporter patiemment et en silence.

–Tous ces services seront rapportés fidèlement aux oreilles royales. Maintenant, mon digne ami, soulagez votre esprit en me communiquant franchement vos soupçons.

–Merci, très-honorable personne: je n’oublierai jamais votre bonté vis-à-vis de moi; mais il ne sera pas dit que l’empressement à chercher le soulagement dont vous parlez m’ait troublé au point de me faire oublier la manière juste et convenable de me décharger l’âme. Vous saurez, respectable gentilhomme, qu’hier, comme j’étais assis, seul, à cette même heure, sur mon établi, réfléchissant à part moi… par la raison toute simple que mon envieux de voisin avait attiré toutes les pratiques nouvellement arrivées, à sa boutique; car, Monsieur, la tête travaille lorsque les mains restent oisives… J’étais donc assis là, comme je vous l’ai dit brièvement, réfléchissant à part moi, ainsi qu’un être raisonnable, aux calamités de la vie et à la grande expérience que j’ai acquise dans la guerre; car il faut que vous sachiez, vaillant gentilhomme, que, sans parler de l’affaire dans le pays des Mèdes et des Perses, et de l’émeute au sujet de Porteous à Édimbourg, j’ai passé par cinq longues et sanglantes…

–Il y a, en effet, dans votre allure quelque chose de militaire, interrompit l’étranger, qui faisait des efforts évidents pour réprimer son impatience toujours croissante, mais, comme mon temps est très-précieux, je désirerais plus particulièrement savoir à présent ce que vous avez à dire sur ce vaisseau.

–Oui, Monsieur, on prend une allure militaire à force de voir des combats. Or çà, heureusement pour nous deux, me voici arrivé à la partie de mon secret qui regarde plus spécialement ce navire. J’étais assis là, réfléchissant à la manière dont les matelots étrangers avaient été ensorcelés par mon voisin avec son ton mielleux; car, afin que vous le sachiez, ce Tape parle, parle… Un jeune drôle qui n’a vu qu’une seule guerre tout au plus!… Je réfléchissais donc à la manière dont il m’a dérobé mes pratiques légitimes, lorsque… une idée en amène toujours une autre,–cette conclusion naturelle,–comme dit toutes les semaines notre révérend prêtre dans ses sermons, qui sont à fendre le cœur,–se présenta tout à coup à mon esprit:–Si ces marins étaient d’honnêtes et consciencieux négrierts, planteraient-ils là un pauvre diable qui a une nombreuse famille, pour aller jeter leur or légitimement gagné à la tête d’un méchant bavard? Je me fis sur-le-champ la réponse à moi même; oui, Monsieur, je n’hésitai pas à me la faire, et je me dis que non. Alors j’adressai ouvertement cette question à mon intelligence: –S’ils ne sont pas négriers, que sont-ils? Question que, le roi lui-même en conviendrait dans sa sagesse royale, il était plus facile de faire qu’il ne l’était d’y répondre. A quoi je répondis: Si le vaisseau n’est ni un franc négrier ni un des croiseurs ordinaires de Sa Majesté, il est aussi clair que le jour que ce ne peut être ni plus ni moins que le vaisseau de cet infâme pirate, le Corsaire Rouge.

–Le Corsaire Rouge! s’écria l’étranger en vert en tressaillant de manière à prouver que son attention, qui commençait à se lasser des digressions interminables du tailleur, était tout à coup fortement excitée: ce serait en effet un secret qui vaudrait son pesant d’or!–Mais qui vous fait supposer cela?

–Une foule de raisons que je vais vous détailler dans leur ordre respectif. En premier lieu, c’est un vaisseau armé; en second lieu, ce n’est pas un croiseur légitime, autrement on en serait instruit, et moi tout le premier, attendu qu’il est bien rare qu’il ne me revienne pas quelque argent des vaisseaux du roi; en troisième lieu, la conduite brutale et désordonnée du petit nombre de matelots qui sont venus à terre tend à le prouver; et enfin, ce qui est bien prouvé peut être regardé comme substantiellement établi. Telles sont, Monsieur, ce que j’appellerai les prémisses de mes inductions, que je vous prie de vouloir bien soumettre à l’attention royale de Sa Majesté.

L’avocat en vert écouta les conjectures un peu longuement déduites d’Homespun avec beaucoup d’attention, malgré la manière obscure et confuse dont il les exposait. Son œil perçant regardait tour à tour rapidement le vaisseau et la figure de son compagnon; mais il se passa quelques minutes avant qu’il jugeât convenable de faire aucune réponse. L’air de gaieté et d’insouciance avec lequel il s’était présenté, et qu’il avait continué à montrer jusqu’alors dans le cours de la conversation, fit place à un air abstrait et rêveur, qui montrait assez que, quelque léger qu’il pût paraître ordinairement, il était loin d’être incapable de mûres et de profondes réflexions. Néanmoins, sa figure quitta tout à coup cette expression de gravité, pour en prendre une qui offrait un singulier mélange de sincérité et d’ironie, et, posant familièrement la main sur l’épaule du tailleur, qui était tout oreilles, il répondit:

–Vous venez de remplir le devoir d’un loyal et fidèle serviteur du roi, et vos remarques sont en effet d’une haute importance. Il est bien connu qu’une forte somme est promise à qui livrera un seul des compagnons du Corsaire, et que des récompenses magnifiques et tout à fait royales attendent celui qui parviendra à remettre toute cette troupe de mécréants entre les mains du bourreau; il serait même très-possible que quelque témoignage signalé de la satisfaction royale suivît un pareil service: il y eut Phipps, homme de basse origine, qui reçut le titre de chevalier…

–De chevalier! répéta le tailleur dans une sorte d’extase.

–Oui, de chevalier, répéta l’étranger avec un grand sang-froid, d’illustre et honorable chevalier. Quel est le nom que vos parrains vous ont donné au baptême?

–Mon nom donné, gracieux gentilhomme, est Hector.

–Et la maison elle-même, le titre distinctif de la famille?

–On nous a toujours appelés Homespun.

–Sir Hector Homespun! voilà un nom qui résonnera aussi bien qu’un autre; mais pour vous assurer ces récompenses, mon ami, il faut beaucoup de discrétion. J’admire votre perspicacité, et je me rends à vos arguments invincibles; vous avez démontré d’une manière si palpable la justesse de vos soupçons, que je suis aussi certain que ce vaisseau est le Corsaire, que je le suis de vous voir bientôt porter des éperons, et de vous entendre appeler sir Hector: ce sont deux faits également bien établis dans mon esprit; mais il est nécessaire que dans cette occasion nous agissions avec prudence. Je vous ai entendu dire que vous n’aviez communiqué à personne le résultat de vos lumineuses observations.

–A âme qui vive. Tape lui-même est prêt à jurer que les gens de l’équipage sont d’honnêtes négriers.

–A merveille. Il faut d’abord que nous soyons bien sûrs de nos conclusions, et alors nous songerons à la récompense. Venez me trouver ce soir, à onze heures, là-bas, à ce point peu élevé où la terre s’avance dans le havre extérieur; de là nous ferons nos observations, et tous nos doutes une fois éclaircis, nous parlerons demain matin, et nos paroles retentiront depuis la colonie de la Baie jusqu’aux établissements d’Oglethorpe. Jusque-là séparons-nous, car il n’est pas bon qu’on nous voie plus longtemps conférer ensemble. Souvenez-vous bien de mes recommandations. Silence, exactitude et faveur du roi, voilà notre mot d’ordre

–Adieu, honorable gentilhomme, dit le tailleur en faisant un salut jusqu’à terre, tandis que son compagnon portait légèrement la main à son chapeau,

–Adieu, sir Hector, répondit l’étranger en vert avec un sourire affable et en lui faisant un gracieux salut de la main. Il remonta alors lentement le quai, et disparut derrière le manoir des Homespun, laissant le chef de cette ancienne famille, comme beaucoup de ses ancêtres et sans doute de ses descendants, tellement absorbé par le sentiment de sa grandeur future, et si aveuglé par sa folie, que, quoique physiquement il vît à gauche et à droite aussi bien que jamais, les yeux de son âme étaient complétement obscurcis par les fumées de l’ambition.

CHAPITRE III.

Table des matières

ALONZO: Bon contre-maître, prenez garde.

SHAKSPEARE. La Tempête.

A peine l’étranger eut-il quitté le crédule tailleur, que sa figure perdit son expression empruntée pour en prendre une plus calme et plus naturelle. Néanmoins il semblait que la réflexion n’était pour lui ni une habitude ni un plaisir, car, donnant plusieurs coups de badine sur sa botte, il entra dans la principale rue de la ville d’un pas léger et d’un air distrait. Malgré cette distraction apparente, il ne laissait passer presque personne que son coup d’œil rapide n’eût passé en revue; et il était évident, d’après l’empressement qu’il mettait à tout examiner, que son esprit n’était pas moins actif que son corps. Un étranger dans cet équipage, portant sur sa personne tant de preuves qu’il venait de faire une longue route, ne manqua pas d’attirer l’attention des aubergistes prévoyants dont nous avons eu occasion de parler dans notre premici chapitre. Sourd aux politesses empressées de ceux qui étaient le plus en vogue, il s’arrêta, par une bizarrerie assez singulière, chez celui dont la maison était le rendez-vous ordinaire de tous les oisifs du port.

En entrant dans la salle commune de cette taverne, comme on l’appelait, quoiqu’il fût probable que dans la mère-patrie ses prétentions se seraient bornées à l’humble nom de cabaret, il trouva la chambre hospitalière remplie de ses pratiques accoutumées. L’arrivée d’un hôte qui, par son air et son habillement, semblait au-dessus de ceux qui fréquentaient habituellement la maison, causa une légère interruption; mais ce mouvement cessa dès que l’étranger se fut jeté sur un banc et eut dit à l’aubergiste ce qu’il voulait. Celui-ci, en le servant, crut devoir faire quelques excuses, qu’il destinait en même temps à celles de ses pratiques qui se trouvaient à portée de l’entendre, sur la manière dont un individu placé à l’extrémité de la salle, longue et étroite, accaparait non-seulement la conversation, mais semblait même forcer tous ceux qui l’entouraient à écouter ses récits de quelque histoire surprenante.

–C’est le contre-maître du négrier qui est dans le havre extérieur, Monsieur, ajouta le digne élève de Bacchus, un homme qui a passé sur l’eau plus d’un jour, et qui a vu des choses merveilleuses, assez pour en remplir un volume. On l’appelle le vieux Borée, quoique son nom légitime soit Jack Nightingale. Le toddy est-il au goût du squire?

L’étranger passa sa langue sur ses lèvres, et fit un geste affirmatif en remettant sur la table la liqueur à laquelle il avait à peine touché. Il tourna alors la tête pour examiner celui qui, à la manière dont il pérorait, aurait pu être appelé, dans le langage du pays, le second «orateur du jour.»

Une taille qui excédait de beaucoup six pieds, d’énormes moustaches qui cachaient entièrement la moitié de sa sombre figure, une balafre, reste indélébile d’une profonde blessure qui avait menacé de subdiviser cette moitié en plusieurs parties; des membres en proportion, le tout rendu plus frappant encore par le costume du marin; une longue chaîne d’argent ternie, et un petit sifflet de même métal, servaient à rendre l’individu en question assez remarquable. Sans paraître faire la moindre attention à l’entrée d’un homme si fort au-dessus de la classe de ses auditeurs ordinaires, ce fils de l’Océan continua son récit en ces termes et d’une voix qui semblait lui avoir été donnée par la nature comme pour contraster avec son nom harmonieux, et même ses accents avaient tant de rapport avec les beuglements sourds d’un taureau qu’il fallait que l’oreille y fût habituée pour entendre un jargon aussi étrange.

–Eh bien! dit-il en étendant son bras vigoureux et tenant le poing fermé, le pouce seulement levé pour indiquer le point nécessaire de la boussole, la côte de Guinée pouvait être ici, et le vent venait de cet endroit, soufflant par bouffées, comme si le matois qui le tient dans une outre pour l’usage de nous autres marins le laissait tantôt passer à travers ses doigts, et tantôt refermait l’outre avec grand soin en y faisant un double nœud.–Vous savez ce que c’est qu’une outre, camarade?

Cette brusque question était adressée au campagnard ébahi, que le lecteur connaît déjà, et qui, portant sous le bras l’ajustement que venait de lui remettre le tailleur, s’était amusé en route pour écouter l’histoire du contre-maître, et l’ajouter à la provision d’anecdotes dont il se promettait de régaler ses amis dans son village. Un rire général retentit dans la salle aux dépens de l’honnête Pardon. Nightingale lança un regard significatif à un ou deux de ses intimes, et profitant de l’occasion pour se rafraîchir le palais en avalant une pinte de rhum et d’eau, il continua son récit en disant d’un ton en quelque sorte d’admonition:

–Et il peut venir un temps, mon ami, où vous saurez aussi ce que c’est qu’un double nœud, si vous ne tenez pas votre honnêteté à deux mains. Le cou d’un homme a été fait, camarade, pour tenir sa tête hors de l’eau, et non pour être tendu comme un câble qu’on tire à force de bras. Ainsi donc, ayez soin que tous vos comptes soient réglés à temps, et que la conscience sonde l’eau lorsque vous vous sentez poussé contre les écueils de la tentation. Alors roulant son tabac dans sa bouche, et regardant autour de lui de l’air satisfait d’un homme qui venait de remplir un devoir moral il continua:

–Ainsi donc la terre était ici, et, comme je le disais, le vent était là, au sud-est, et peut-être au sud-sud-est, tantôt soufflant comme un enragé, et tantôt laissant toutes les voiles flotter contre les cordages et les espars, comme si la toile ne coûtait pas plus que le Dieu vous bénisse d’un riche. Je n’aimais pas la mine du temps, attendu qu’il était trop équivoque pour qu’on pût faire tranquillement son quart. Je me dirigeai donc vers l’arrière, afin de me mettre à portée de dire mon avis, si par hasard on lui faisait l’honneur de vouloir le connaître. Vous saurez, camarade, que, d’après mes idées, à moi, en fait de conduite et de religion, un homme n’est pas bon à grand’chose s’il n’a pas une bonne part de savoir-vivre; aussi l’on ne me voit jamais fourrer ma cuiller dans la marmite du capitaine, à moins que je n’y sois invité, et cela par la raison toute simple que ma place est à l’avant et la sienne à l’arrière. Je ne dis pas à quel bout du vaisseau se trouve la meilleure tête des deux: c’est un point sur lequel il peut y avoir divers avis, quoique la plupart de ceux qui y entendent quelque chose soient d’accord là-dessus; mais enfin je me dirigeai vers l’arrière pour me mettre à portée de dire mon avis, s’il venait à être demandé. Il n’y avait pas longtemps que j’y étais quand la chose se passa juste comme je l’avais prévu.–Monsieur Nightingale, dit le capitaine,–car le capitaine est un homme qui a de l’usage, et il n’oublie jamais son savoir-vivre lorsqu’il est sur le pont ou qu’il parle à quelqu’un de l’équipage;–monsieur Nightingale, dit-il, que pensez-vous de ce chiffon de nuage, là-bas, au nord-ouest? dit-il.–Ma foi, capitaine, dis-je hardiment, car jamais je ne suis embarrassé pour répondre quand on me parle convenablement ;– ma foi, capitaine, que je lui dis, sauf meilleur avis de Votre Honneur,–ce qui n’était que pour la frime; car il n’est qu’un enfant auprès de moi pour l’âge et l’expérience, mais je ne jette jamais de cendres chaudes au vent;–ma foi, capitaine, que je lui dis, mon avis est de ferler les trois huniers et de serrer la misaine. Nous ne sommes pas pressés, par la raison toute simple que la Guinée sera demain où la Guinée est ce soir. Quant à ce qui est d’empêcher le vaisseau de rouler au milieu de ces bourrasques, nous avons la grande voile…

–Vous auriez dû la plier également, s’écria une voix par derrière, dont le son était aussi péremptoire, quoique un peu moins âpre, que celle de l’éloquent contre-maître.

–Quel est l’ignorant qui dit cela? demanda fièrement Nightingale comme si toute sa bile était mise en mouvement par une interruption aussi hardie et aussi inattendue.

–Un homme qui a traversé l’Afrique depuis Bon jusqu’au cap de Bonne-Espérance plus d’une fois, et qui sait ce que c’est qu’un grain, répondit Dick Fid en manœuvrant vigoureusement dans la direction de son adversaire furieux, et en employant ses larges épaules pour se frayer un passage, malgré sa petite taille, à travers la foule dont l’importante personne du contre-maître était entou rée;–oui, camarade, et un homme, ignorant ou non, qui ne conseillerait jamais à son capitaine de garder tant de voiles d’arrière sur un vaisseau, quand il y avait apparence que le vent le prendrait en poupe.

En entendant émettre d’un ton aussi décidé une opinion que tous ceux qui étaient présents trouvaient très-audacieuse, il s’éleva dans la salle un murmure général. Encouragé par les preuves non équivoques de la faveur populaire, Nightingale ne resta pas court, et sa repartie ne fut pas des plus douces. Alors ce fut un concert bruyant et unanime dans lequel les voix criardes et aiguës des assistants faisaient le dessus, tandis que les deux champions, se jetant réciproquement à la tête les assertions, les démentis et les injures, semblaient exécuter la partie de basse.

Pendant quelque temps il fut impossible de démêler où en était la discussion, tant était grande la confusion des langues; et certains symptômes semblaient même annoncer que Fid et le contre-maître étaient assez disposés à en venir à une manière plus efficace de vider le différend. Fid était parvenu à s’établir en face de son gigantesque adversaire, et il se carrait sur des jarrets qui n’avaient jamais su plier. Les gestes les plus énergiques se succédaient avec une rapidité d’autant plus effrayante qu’ils montraient la force de quatre bras d’athlètes, noueux comme un gourdin de chêne, sur lesquels les muscles et les veines ressortaient de manière à menacer d’anéantir tout ce qui tenterait de leur résister. A mesure cependant que les clameurs générales se calmèrent un peu, la voix des deux champions commença à se faire entendre; et, comme s’ils ne demandaient pas mieux l’un et l’autre que de confier le soin de leur défense à la vigueur de leurs poumons, ils quittèrent graduellement leur attitude hostile, et se préparèrent à faire assaut d’éloquence.

–Vous êtes un fameux marin, camarade, dit Nightingale en reprenant sa place, et si des paroles étaient des actions, point de doute que vous ne fissiez parler un vaisseau. Mais moi qui ai vu des flottes composées de vaisseaux à deux et trois ponts, et cela de toutes les nations, excepté peut-être de vos Mohawks, dont je dois avouer que je n’ai jamais rencontré les croiseurs;–moi qui ai vu des flottes de toute espèce rester en panne, aussi tranquilles que des mouettes, avec les huniers cargués, je sais, je crois, comment on doit s’y prendre en pareil cas.

–Et moi, je dis qu’on ne doit pas faire usage des voiles d’arrière, repartit Dick. Employez les voiles d’étai, si cela vous fait plaisir, il ne peut en arriver mal; mais jamais un bon marin ne recevra une bouffée de vent entre son grand mât et ses haubans d’avant, s’il entend quelque chose à son affaire; mais les paroles sont comme le tonnerre, qui fait beaucoup de bruit là-haut, sans descendre le long de l’espar, du moins que j’aie encore vu; ainsi donc prenons pour juge quelqu’un qui ait été sur mer, et qui ne soit pas sans connaître la manœuvre.

–Si le plus ancien amiral de la flotte de Sa Majesté était ici, il ne serait pas long à dire qui a tort et qui a raison. Écoutez, camarades: s’il en est un parmi vous qui ait eu l’avantage d’une éducation sur mer, qu’il parle, afin que la vérité de cet incident ne reste pas cachée, comme un épissoir serré entre la poulie d’un bras et une vergue noircie

–Parbleu! voici l’homme s’écria Fid; et, étendant le bras, il saisit Scipion par le collet, et le tira sans cérémonie au milieu du cercle qui s’était formé autour des deux antagonistes. C’est un gaillard qui a fait un voyage de plus que moi d’ici en Afrique, par la raison qu’il y est né.–Voyons, Moricaud, sous quelle voile mettriez-vous en panne, sur les côtes de votre pays natal, si vous craigniez d’essuyer un grain?

–Moi pas mettre en panne du tout, dit le negre; moi faire vaisseau s’enfuir vite, vite, devant le vent.

–Sans doute; mais pour être prêt en cas de bourrasque, assujettiriez-vous la grande voile, ou la laisseriez-vous un peu hors de la ligne du vent sous une voile d’avant?

–Le moindre mousse savoir cela, répondit Scipion en grommêlant, car cet interrogatoire commençait à le lasser. Si vous vouloir dériver, comment vous pouvoir sous la grande voile? Vous répondre à cela, monsieur Dick.

–Messieurs, dit Nightingale en regardant autour de lui avec beaucoup de gravité, je le demande à Vos Honneurs, est-il convenable de nous amener ce nègre d’une façon aussi hétérogène, pour qu’il vienne dire son avis à la barbe d’un blanc?

Cet appel à la dignité blessée de l’assemblée produisit son effet, et il s’éleva un murmure général. Scipion, que rien n’eût fait démordre de son opinion, et qui l’eût soutenue à sa manière contre quiconque eût entrepris de la combattre, n’eut pas le courage de résister à ces démonstrations évidentes qu’on le trouvait de trop dans la salle. Sans dire un seul mot pour sa défense, il croisa les bras et sortit du cabaret avec la soumission et la douceur d’un être trop longtemps élevé dans l’humilité pour faire résistance. Fid, qui se trouvait ainsi inopinément privé de son défenseur, fit de grands cris pour le rappeler, et s’épuisa en efforts pour le faire revenir; mais, voyant qu’il n’y pouvait réussir, il remplit sa bouche de tabac à mâcher, et suivit l’Africain tout en jurant, les yeux attachés sur son adversaire, que, suivant lui, le moricaud, si on l’écorchait comme il faut, se trouverait encore être le plus blanc des deux.

Le triomphe du contre-maître fut alors complet; il ne s’épargna nullement les félicitations.

–Messieurs, dit-il en s’adressant avec un air d’importance encore plus grande à l’auditoire singulièrement composé qui l’entourait, vous voyez que la raison est comme un vaisseau qui fend l’eau en droiture avec des bonnettes des deux côtés, et qui ne s’amuse pas à louvoyer. Je déteste, entendez-vous bien, je déteste de me faire valoir, et je ne sais pas quel est le camarade qui vient de prendre chasse; mais ce que je sais, c’est qu’on ne trouvera pas entre Boston et les Indes occidentales un homme qui s’entende mieux que moi à faire marcher un vaisseau ou à mettre en panne, pourvu que je…

Nightingale s’arrêta tout court comme s’il avait perdu tout à coup la parole, et ses yeux restèrent attachés, comme par une sorte d’enchantement, sur le regard perçant de l’étranger en vert, qui était alors venu se mêler à la foule qui l’entourait.

–Peut-être, dit enfin le contre-maître, oubliant la phrase qu’il avait commencée, à la vue inattendue d’un homme dont le regard, fixé sur lui, était si imposant, peut-être ce Monsieur a-t-il quelque connaissance de la mer, et il pourrait décider le point en question.–

–Nous n’étudions pas la tactique navale dans les universités, répondit l’étranger d’un ton dégagé; mais j’avouerai que, d’après le peu que j’ai entendu, je serais assez pour fuir vite, vite, devant le vent.

Il prononça ces mots avec une emphase qui pouvait faire douter s il n’avait pas l’intention de jouer sur le mot; d’autant plus qu’il jeta sur la table ce qu’il devait, et qu’il laissa aussitôt le champ libre à Nightingale. Celui-ci, après une courte pause, reprit son récit; mais, soit lassitude, soit toute autre cause, il était facile d’observer que son ton n’était pas aussi péremptoire qu’auparavant, et que le narrateur coupait court. Après avoir achevé tant bien que mal son histoire et son grog, il se traîna jusqu’au rivage, où une barque vint le conduire à bord du vaisseau qui pendant tout ce temps n’avait pas cessé d’être l’objet de l’attention toute particulière de l’honnête Homespun.

Cependant l’étranger en vert avait poursuivi son chemin le long de la grande rue de la ville. Fid avait donné la chasse au nègre déconcerté, et grommelait tout en marchant, se permettant plus d’une remarque peu polie sur les connaissances et les prétentions du contre-maître. Il le rejoignit bientôt, et son humeur se tourna alors contre le pauvre Scipion, qu’il accabla libéralement d’injures pour l’avoir abandonné au moment où ils ne pouvaient manquer de couler bas leur adversaire.

Amusé sans doute par les bizarreries de caractère de ces deux êtres singuliers, ou peut-être entraîné lui-même par son humeur capricieuse, l’étranger suivit leurs pas. Après s’être éloignés du bord de l’eau, ils montèrent une colline; et dans ce moment l’avocat, pour lui conserver le nom qu’il s’était donné lui-même, manqua de les perdre de vue, d’autant plus que dans cet endroit la rue, ou plutôt la route, tournait, car ils avaient alors passé même les petits faubourgs de la route. Il doubla le pas, et il eut la satisfaction d’apercevoir les deux amis assis sous une haie, quelques minutes après qu’il avait craint d’avoir perdu leurs traces. Ils faisaient un repas frugal avec les provisions contenues dans un petit sac que le blanc avait apporté sous son bras, et qu’il partageait généreusement avec son compagnon, qui s’était assis assez près de lui pour annoncer que la paix était entièrement rétablie entre eux, quoique cependant encore un peu en arrière, par déférence pour la couleur privilégiée. L’avocat s’approcha d’eux.

–Si vous puisez librement dans le sac, mes amis, leur dit-il, votre troisième compagnon pourra bien se coucher à jeun.

–Qui hèle? s’écria Dick en levant la tête de dessus son os avec une expression assez semblable à celle d’un gros dogue lorsqu’on le dérange dans un moment aussi important.

–Je voulais seulement vous rappeler que vous avez un autre convive, reprit cavalièrement l’étranger.

–Voulez-vous un morceau, camarade? dit Fid en lui présentant le sac avec la générosité d’un marin, du moment qu’il crut que c’était une manière indirecte de réclamer une part du festin.

–Vous ne me comprenez pas encore. Sur le quai, vous aviez un autre compagnon.

–Oui, oui, il est là au large, examinant ce petit bout de phare qui est assez mal amarré, à moins qu’on ne veuille montrer la route à vos attelages de bœufs et à vos marchands de l’intérieur; là-bas, Monsieur, où vous voyez cet amas de pierres qui semblent près de chavirer.

L’étranger regarda dans la direction qui lui était indiquée, et il vit le jeune marin dont il avait voulu parler debout au pied d’une vieille tour qui fléchissait insensiblement minée par le temps, et qui était à peu de distance de l’endroit où il se trouvait. Jetant une poignée de petite monnaie aux deux matelots, il leur souhaita un meilleur repas, et passa de l’autre côté de la haie, dans l’intention apparente d’examiner aussi les ruines.

–Le camarade en use librement avec ses pièces de cuivre, dit Dick en suspendant les opérations de ses dents pour examiner de nouveau et plus en détail l’étranger; mais comme elles ne viendront pas où il les a plantées, vous pouvez, Moricaud, leur faire prendre le chemin de ma poche. Il n’a pas la main fermée, ce luron-là; mais aussi ces hommes de loitirent tout leur argent de la bourse du diable; et ils ne sont pas embarrassés pour s’approvisionner de nouveau, lorsque le parquet commence à se dégarnir.

Laissant le nègre ramasser les pièces et les remettre, comme on le lui ordonnait, entre les mains de celui qui, s’il n’était pas son maître, était toujours prêt à exercer sur lui la même autorité que s’il en eût eu le droit, nous suivrons l’étranger, qui se dirigeait vers l’édifice chancelant. Il était difficile de voir ce qui, dans ces ruines, pouvait attirer l’attention d’un homme qui, d’après ses propres discours, avait eu sans doute bien des occasions d’admirer des débris beaucoup plus imposants des anciens temps, de l’autre côté de l’Atlantique. C’était une petite tour circulaire qui s’élevait sur des piliers grossiers réunis par des arcades, et elle avait pu être construite, dans l’enfance du pays, pour servir de place forte, quoiqu’il fût beaucoup plus probable que c’était un édifice d’une nature plus pacifique. Plus d’un demi-siècle après l’époque dont nous parlons, ce petit bâtiment, remarquable par sa forme, par ses ruines et par ses matériaux, est devenu tout à coup l’objet des recherches et des investigations de cet être érudit dont l’espèce s’est tellement multipliée,–l’antiquaire américain.–Il n’est pas surprenant que des débris aussi honorés soient devenus la cause de maintes doctes et chaudes discussions. Tandis que les amateurs chevaleresques des arts et des antiquités du pays ont rompu galamment des lances autour de ces murailles tombant en poussière, les hommes moins instruits et moins zélés ont regardé les combattants avec cette espèce de surprise qu’ils auraient manifestée s’ils avaient été présents quand le célèbre chevalier de la Manche s’escrimait contre ces autres moulins à vent si ingénieusement décrits par l’immortel Cervantes.

En approchant, l’étranger en vert donna un léger coup de badine sur sa botte, pour attirer l’attention du jeune marin, qui semblait plongé dans de profondes rêveries, et l’abordant sans plus de façon:

–Cette ruine ne serait pas mal, dit-il d’un ton libre, si elle était couverte de lierre, et qu’elle fût placée au bout d’un bois d’où l’on pût l’apercevoir par une percée ménagée avec art; mais excusez-moi, les hommes de votre profession ne s’inquiètent guère de tout cela. Que leur font des bois et d’augustes débris! Voilà la tour, ajouta-t-il en montrant les grands mâts du vaisseau qui était dans le havre extérieur, voilà la tour que vous aimez à contempler, et les seules ruines pour vous, c’est un naufrage!

–Vous paraissez bien au fait de nos goûts, Monsieur, répondit froidement le jeune homme.

–C’est donc par instinct, car il est certain que je n’ai eu que bien peu d’occasions de m’instruire par des relations directes avec aucun membre de ce corps, et il ne me paraît pas que je doive être beaucoup plus heureux dans ce moment. Soyons francs, mon ami, et parlons sans aigreur: que voyez-vous dans cet amas de pierres qui puisse détourner si longtemps votre attention de ce noble et beau vaisseau que vous considériez avec tant de soin?

–Était-il donc surprenant qu’un marin qui n’a pas d’emploi examinât un bâtiment qu’il trouve à son goût, peut-être dans l’intention d’y demander du service?

–Son commandant aurait perdu la tête s’il refusait une pareille offre; mais vous semblez trop instruit pour occuper un berth secondaire.

–Berth! répéta le jeune homme en fixant de nouveau ses yeux, avec une expression singulière, sur l’étranger.

–Oui, berth. N’est-ce pas votre terme de marine pour poste ou rang? Nous ne connaissons pas beaucoup votre vocabulaire, nous autres avocats; mais pour ce mot-là, je crois pouvoir le risquer en toute assurance. Ai-je le bonheur d’avoir votre assentiment?

Le jeune marin sourit, et comme si cette saillie avait rompu la glace, ses manières perdirent beaucoup de leur contrainte pendant le reste de l’entretien.

–Il est tout aussi évident, répondit-il, que vous avez été sur mer, qu’il l’est que j’ai été à l’école. Puisque nous avons eu l’un et l’autre ce bonheur, soyons généreux et cessons de parler par paraboles. Par exemple, à quoi pensez-vous que servait cette tour, avant qu’elle fût tombée en ruine?

–Pour en juger, répondit l’étranger en vert, il est nécessaire de l’examiner de plus près. Montons.

En disant ces mots, l’avocat monta en effet par une méchante échelle, et passant par une trappe ouverte, il se trouva sur un plancher qui reposait sur les colonnes cintrées. Son compagnon hésitait à le suivre; mais voyant que l’autre l’attendait au haut de l’échelle, et qu’il avait l’attention de lui indiquer un échelon qui ne tenait plus, il s’élança à son tour, et grimpa avec l’agilité et l’assurance particulières à sa profession.

–Nous y voici! s’écria l’étranger en examinant les murs, qui étaient composés de pierres si petites et si irrégulières qu’ils semblaient ne tenir à rien; un bon plancher en chêne pour tillac, comme vous disiez, et le ciel pour toit, comme nous appelons le haut d’une maison dans nos universités. Maintenant parlons des choses de ce bas monde. A… A… J’oublie le nom que vous m’avez dit que vous portiez.

–Cela peut dépendre des circonstances. J’ai porté différents noms dans des positions différentes. Cependant, si vous m’appelez Wilder, je ne manquerai pas de répondre.

–Wilder! voilà un nom qui, je l’espère, ne peint pas votre caractère. Vous autres enfants de la mer, vous n’êtes ordinairement rien moins que sauvages, quoique vous ayez la réputation d’être parfois un peu inconstants dans vos goûts. Combien de belles avez-vous laissées soupirant au milieu de berceaux touffus et déplorant votre ingratitude, tandis que vous labouriez,-c’est le mot, je crois, –que vous labouriez le vaste Océan aux flots salés?

–Il est peu de personnes qui soupirent pour moi, répondit Wilder d’un air pensif, quoiqu’il commençât à trouver un peu long un interrogatoire fait aussi librement. Continuons, si vous voulez bien, notre examen de la tour. A quoi pensez-vous qu’elle ait servi?

–Voyons d’abord à quoi elle sert maintenant, et nous découvrirons facilement ensuite quel était son usage autrefois. Dans ce moment elle renferme deux cœurs assez légers, et, si je ne me trompe, deux têtes tout aussi légères, qui ne sont pas surchargées d’un approvisionnement de raison. Autrefois elle avait ses greniers de blé, et, je n’en doute pas, certains petits quadrupèdes qui avaient les pattes aussi légères que nous avons la tête et le cœur. En bon anglais, c’était un moulin.

–Il y en a qui pensent que c’était une forteresse.

–Hemm! la place pourrait tenir au besoin, reprit l’étranger en jetant un coup d’œil rapide et particulier autour de lui. Mais c’était un moulin, quelque désir qu’on puisse avoir de lui trouver une plus noble origine. L’exposition au vent, les piliers pour préserver l’intérieur du bâtiment des invasions de la vermine, la forme de la construction, tout le prouve. Tic-tac, tic-tac; il s’est fait assez de bruit ici du temps passé, sur ma parole.–Chut! on dirait qu’il s’en fait encore.

S’approchant d’un pas léger de l’une des petites ouvertures qui servaient autrefois de fenêtres à la tour, il y passa doucement la tête, et ne la retira qu’au bout d’une demi-minute, en faisant signe à Wilder de garder le silence. Celui-ci obéit, et il ne fut pas longtemps à apprendre la cause de cette recommandation.

La voix douce d’une femme se fit d’abord entendre à peu de distance, et bientôt les sons approchèrent de plus en plus, jusqu’à ce qu’ils parussent partir du pied même de la tour. Wilder et l’avocat choisirent chacun un endroit favorable pour leur projet, et tant que les deux personnes qui causaient ensemble restèrent près des ruines, ils demeurèrent immobiles à la même place, les examinant à leur aise sans être vus, et nous devons le dire à la honte de deux personnages aussi importants de notre histoire, écoutant avec autant de plaisir que d’attention.

CHAPITRE IV.

Table des matières

Ils font tout ce qu’ils peuvent pour me rendre fou.

SHAKSPEARE. Hamlet.

Les personnes qui se trouvaient en bas étaient au nombre de quatre, et c’étaient quatre femmes: l’une était une dame sur le déclin de l’âge; l’autre avait passé le milieu de la vie; la troisième était dans l’âge qui lui donnait le droit d’entrer dans le monde, dans le sens qu’on donne à ce mot en société; la quatrième était une négresse qui pouvait avoir vu vingt-cinq révolutions des saisons. Celle-ci, à cette époque et dans ce pays, ne pouvait avoir d’autre condition que celle d’une domestique humble, quoique peut-être privilégiée.

–Et maintenant, mon enfant, que je vous ai donné tous les avis que demandaient les circonstances et votre excellent cœur, disait la dame plus âgée (ce furent les premiers mots qui parvinrent distinctement à l’oreille des auditeurs), je vais passer de ce devoir fâcheux à un autre plus agréable. Vous assurerez votre père de l’amitié que je lui porte toujours, et vous lui rappellerez que, suivant sa promesse, vous devez encore revenir une fois avant que nous nous séparions pour jamais.

Ce discours était adressé du ton le plus affectueux à la plus jeune des femmes, qui semblait l’écouter avec attendrissement. Lorsqu’il fut terminé, elle leva ses yeux brillant de larmes qu’elle s’efforçait évidemment de cacher, et répondit d’une voix qui résonna aux oreilles des deux jeunes auditeurs comme les chants d’une sirène, tant les accents en étaient doux et harmonieux:

–Il est inutile, ma chère tante, de me rappeler une promesse dont j’ai tant d’intérêt à me souvenir; j’espère beaucoup plus que vous n’avez peut-être osé souhaiter. Si mon père ne revient pas avec moi au printemps, ce ne sera pas faute de sollicitations de ma part.

–Notre bonne Wyllys nous prêtera son aide, répondit la tante en souriant et en regardant la troisième femme avec ce mélange de douceur et de gravité qui caractérisaient les manières cérémonieuses d’alors, et qu’on manquait rarement d’employer toutes les fois qu’un supérieur adressait la parole à un inférieur. Elle a droit d’avoir quelque empire sur le général Grayson, pour sa fidélité et pour ses services.

–Elle a droit à tout ce que l’amour et le cœur peuvent donner, s’écria la nièce avec un empressement et une vivacité qui prouvaient combien elle aurait voulu adoucir les formalités de la politessé de sa tante par la chaleur de ses manières affectueuses. Ce n’est pas à elle que mon père aura rien à refuser.

–Et vous êtes sûre que Mrs Wyllys sera dans nos intérêts? demanda la tante, sans que les démonstrations plus expressives de sa nièce lui fissent oublier le sentiment qu’elle avait des convenances. Avec une alliée aussi puissante, notre ligue serait invincible.

–Je suis si persuadée, Madame, que l’heureuse température de cette île salutaire est favorable à ma jeune élève, qu’à part toute autre considération, je ferais certainement le peu qui dépend de moi pour seconder vos désirs.

Mrs Wyllys parlait avec dignité, et peut-être avec un peu de cette réserve qui régnait nécessairement jusqu’à un certain degré entre la riche et noble tante et la gouvernante dépendante et salariée de l’héritière de son frère; néanmoins ses manières étaient pleines de grâce, et sa voix, comme celle de son élève, douce et tout à fait féminine.

–Nous pouvons donc regarder la victoire comme remportée, comme le disait mon mari le contre-amiral. L’amiral de Lacey, ma chère Mrs Wyllys, adopta de bonne heure une maxime qui dirigea toute sa conduite, et ce fut en s’y conformant qu’il acquit une assez bonne part de la réputation dont il jouissait dans la marine; cette maxime, c’est que pour réussir il ne faut que le bien vouloir; pensée noble et énergique, et qui ne pouvait manquer de le conduire à ces résultats marqués que je n’ai pas besoin de vous rappeler, puisque nous les connaissons tous.

Mrs Wyllys fit un signe de tête pour rendre témoignage à la justesse de cette opinion et à la renommée du défunt amiral; mais elle ne crut pas nécessaire de répondre, et, changeant de sujet, elle se tourna vers sa jeune élève et lui dit d’un ton d’où était bannie toute crainte:

–Gertrude, ma chère amie, vous aimerez à revenir dans cette île charmante, près de ces brises délicieuses.

–Et surtout près de ma tante, s’écria Gertrude. Je voudrais qu’on pût déterminer mon père à disposer de ses propriétés à la Caroline, et à venir dans le Nord pour y résider toute l’année.

–Il n’est pas aussi facile à un propriétaire de se déplacer que vous l’imaginez, mon enfant, répondit Mrs de Lacey. Quelque désir que j’aie qu’un pareil plan puisse se réaliser, je ne presse jamais mon frère à ce sujet. D’ailleurs je suis portée à croire que s’il se faisait quelque nouveau déplacement dans notre famille, ce serait pour retourner tout à fait chez nous. Il y a maintenant plus d’un siècle, Mrs Wyllys, que les Graysons sont établis aux colonies. Mon bisaïeul, sir Everard, était brouillé avec son second fils, et cette querelle porta mon grand-père à venir se fixer à la Caroline; mais comme l’affaire est apaisée depuis longtemps, je pense souvent que mon frère et moi nous pourrions retourner aux foyers de nos ancêtres; cela dépendra beaucoup de la manière dont nous disposerons le notre trésor de ce côté de l’Atlantique

En finissant ces observations, Mrs de Lacey, qui avait un bon cœur, quoiqu’elle eût peut-être un peu trop d’amour-propre, jeta un regard sur celle qui était le trésor auquel elle venait de faire allusion. Gertrude s’était détournée, comme elle le faisait d’ordinaire toutes les fois que sa tante gratifiait sa gouvernante de quelque souvenir de famille, et elle présentait à la douce influence de la brise du soir son visage animé des couleurs de la santé, que relevait encore dans ce moment un peu de confusion. Dès que Mrs de Lacey eut cessé de parler, sa nièce se tourna promptement vers ses compagnes, et montrant du doigt un vaisseau de belle apparence, qui était à l’ancre dans le port intérieur et dont les mâts s’élevaient au-dessus des maisons de la ville, elle s’écria comme si elle était bien aise de changer, de manière ou d’autre, le sujet de la conversation:–Et voilà la sombre prison qui va être notre demeure pendant tout le mois prochain, ma chère Mrs Wyllys!

–J’espère que votre aversion pour la mer vous fait exagérer la durée du trajet, répondit doucement la gouvernante. Le passage d’ici à la Caroline s’est souvent fait en moins de temps.

–Oui, on l’a fait, je puis le certifier, reprit la veuve de l’amiral s’attachant avec un peu d’obstination à une série d’idées auxquelles il n’était pas aisé de faire prendre un autre cours une fois qu’elles étaient éveillées dans son esprit, lorsque le défunt, mon estimable, et tous ceux qui m’entendent me permettront d’ajouter mon valeureux époux, conduisit une escadre de son royal maître d’un bout à l’autre de ses possessions américaines, en un temps moindre que celui qu’a désigné ma nièce. Il faut considerer, il est vrai, qu’il n’est pas étonnant qu’il allât avec tant de vitesse, puisqu’il poursuivait les ennemis de son roi et de son pays. Mais encore le fait prouve-t-il que le voyage peut se faire en moins d’un mois.

–Et cette terrible Porte de l’Enfer, avec ses bancs de sable et ses écueils d’un côté, et ce courant qu’on appelle le Gouffre de l’autre! s’écria Gertrude en frémissant, en proie à cette terreur naturelle aux femmes qui rend quelquefois la timidité si attrayante, quand elle se présente accompagnée de la jeunesse et de la beauté. Sans cette Porte de l’Enfèr, ces tempêtes, ces écueils et ces gouffres, je ne penserais qu’au plaisir de revoir mon père.

Mrs Wyllys, qui n’encourageait jamais dans son élève ces petits mouvements de faiblesse, quelque jolis, quelque attrayants qu’ils pussent paraître à d’autres yeux, jeta sur la jeune personne un regard calme et presque sévère, en répondant avec une promptitude et une décision qui annonçait son désir qu’il ne fût jamais plus question de frayeur:

–Si tous les dangers que vous paraissez craindre existaient réellement, le passage ne se ferait pas tous les jours, et même à toute heure sans le moindre accident. Vous êtes sans doute M dame, venue souvent par la mer de la Caroline avec l’amiral de Lacey?

–Jamais, répliqua la veuve promptement et même d’un ton un peu sec. La mer ne convenait pas à ma santé, et je n’ai jamais manqué de voyager par terre. Mais cependant vous sentez, Wyllys, que, comme épouse et veuve d’un chef d’escadre, il ne serait pas convenable que je fusse tout à fait étrangère à la science nautique. Je pense qu’il y a peu de femmes dans tout l’empire britannique qui connaissent mieux que moi les vaisseaux, soit isolés, soit réunis en escadre, surtout ces derniers. C’est une connaissance que j’ai naturellement acquise comme femme d’un officier que son devoir appelait à commander des flottes. Je présume que ce sont des choses qui vous sont totalement étrangères.

La physionomie noble et pleine de dignité de Mrs Wyllys, sur laquelle on eût dit que des souvenirs anciens et pénibles avaient laissé une expression douce, mais durable, de tristesse, qui tempérait, sans les effacer, les traces de fermeté et de courage qu’on retrouvait encore dans son regard ferme et assuré, se couvrit un instant d’une teinte plus prononcée de mélancolie. Après avoir hésité, comme si elle eût désiré changer de conversation, elle répondit:

–La mer n’est pas pour moi un élément tout à fait étranger. J’ai fait dans ma vie beaucoup de longues, et quelquefois même de périlleuses traversées.

–Comme simple passagère. Mais nous autres femmes de marins, nous sommes les seules de notre sexe qui puissions nous vanter de connaître véritablement cette noble profession! Qu’y a-t-il, ou que peut-il y avoir de plus beau, s’écria la douairière dans un mouvement d’enthousiasme naval, qu’un superbe vaisseau fendant la lame furieuse, comme j’ai entendu l’amiral le dire mille fois, son éperon labourant l’onde, et son taille-mer glissant à la suite, comme un serpent sinueux qui s’allonge sur ses propres replis? Je ne sais, ma chère Wyllys, si je me fais comprendre; mais pour moi, à qui ces effets sont familiers, cette description charmante rappelle tout ce qu’il y a de plus beau et de plus sublime!

Le léger sourire inaperçu qui dérida le front de la gouvernante aurait pu trahir la réflexion secrète qu’elle faisait alors, que le défunt amiral avait dû avoir l’esprit de malice et de plaisanterie de l’état, lorsque, dans cet instant, un léger bruit qui ressemblait assez au murmure du vent, mais qui dans le fond n’était autre que des éclats de rire étouffés, partit de l’étage supérieur de la tour. Les mots «c’est charmant» allaient sortir des lèvres de la jeune Gertrude, qui sentait toute la beauté du tableau que sa tante avait essayé de tracer, sans s’arrêter à en critiquer les détails; mais tout à coup la voix lui manqua, et son attitude annonçait une attention profondément excitée.

–N’avez-vous rien entendu? s’écria-t-elle.

–Les rats n’ont pas encore tout à fait déserté le moulin, répondit froidement la gouvernante.

–Le mouliin! ma chère Mrs Wyllys; voulez-vous persister à appeler ces ruines pittoresques un moulin?

–Je sens tout le tort que ce nom fatal doit faire à ses charmes, surtout pour des yeux de dix-huit ans; mais, en conscience, je ne puis lui donner un autre nom.

–Les ruines ne sont pas assez abondantes dans ce pays, ma chère gouvernante, reprit Gertrude en riant, tandis que ses yeux étincelants prouvaient l’intérêt qu’elle mettait à défendre son opinion favorite, pour que nous soyons en droit de les dépouiller, sans des preuves certaines, du peu de droits qu’elles peuvent avoir à notre vénération.

–Eh bien! le pays n’en est que plus heureux! Les ruines, dans une contrée, sont comme la plupart des signes de décrépitude qui se manifestent sur le corps humain, de tristes preuves d’excès et de passions en tout genre, qui ont hâté les ravages du temps. Ces provinces sont comme vous, ma Gertrude, dans leur fraîcheur et leur jeunesse, et comparativement aussi dans leur innocence. Espérons pour l’une et pour l’autre une longue, utile et heureuse existence.

–Grand merci pour moi et pour mon pays! mais cependant je ne puis admettre que ces ruines pittoresques aient été un moulin.

–Qu’elles soient ce que vous voudrez, voilà longtemps qu’elles occupent cette place, et, selon toute apparence, elles y resteront encore plus longtemps, ce qui est plus que nous ne pouvons dire de notre prison, comme vous appelez ce beau vaisseau à bord duquel nous devons nous embarquer.–Eh! mais Madame, si mes yeux ne se trompent pas, je vois les mâts se mouvoir lentement et dépasser les cheminées de la ville.

–Vous avez parfaitement raison, Wyllys; les matelots sont en irain de touer le vaisseau pour le mettre à flot, puis ils l’attacheront à ses ancres pour qu’il ne bouge pas jusqu’à ce qu’on soit prêt à déplier les voiles, afin de mettre en mer dans la matinée. C’est une manœuvre qu’on fait souvent, et que l’amiral m’a expliquée si clairement, qu’il me serait assez facile de la commander en personne, si cela convenait à mon sexe et à ma position.

–Alors ce mouvement doit nous rappeler que tous nos apprêts de départ ne sont pas encore terminés. Quelque charmant que soit ce lieu, Gertrude, il faut le quitter à présent, au moins pour quelques mois.

–Oui, ajouta Mrs de Lacey en suivant à pas lents la gouvernante qui prenait déjà les devants; des flottes entières ont été souvent touées à leurs ancres, pour attendre que le vent et la marée fussent favorables. Aucune personne de notre sexe ne connaît les dangers de l’Océan, nous exceptées, qui avons été unies par le plus étroit de tous les nœuds à des officiers de rang et de mérite; et nulle autre ne peut jouir délicieusement de la véritable grandeur de cette noble profession. C’est un charmant spectacle qu’un vaisseau fendant les vagues avec sa poupe, et s’élançant sur son propre sillage, comme le coursier écumant qui court toujours sur la même ligne, quoiqu’il se précipite de toute sa vitesse.

La réponse de Mrs Wyllys ne parvint pas jusqu’aux oreilles des deux indiscrets cachés dans la tour. Gertrude avait suivi ses compagnes; mais après avoir fait quelques pas, elle s’arrêta pour jeter un dernier regard sur ses murs délabrés. Un profond silence régna pendant plus d’une minute.

–Cassandre, dit-elle enfin à la jeune négresse qui était auprès d’elle, il y a, dans l’arrangement de ces pierres, quelque chose qui m’aurait fait désirer qu’elles eussent été quelque chose de plus qu’un moulin.

–Y avoir des rats dedans, reprit cette fille avec sa simplicité naïve; vous avoir entendu ce que bonne Mrs Wyllys dire.

Gertrude se retourna, sourit, et donna un petit coup sur la joue noire de sa suivante, avec des doigts que le contraste faisait paraître blancs comme la neige, comme pour la gronder de vouloir détruire la douce illusion dont elle aimait à se bercer; puis, courant rejoindre sa tante et sa gouvernante, elle se mit à descendre la colline en bondissant avec la légèreté d’une jeune Atalante.

Les deux habitants passagers de la tour restèrent aux écoutes aussi longtemps qu’ils purent apercevoir le plus léger pli de sa robe flottante, et alors ils se retournèrent en face l’un de l’autre et se regardèrent quelque temps en silence, chacun d’eux s’efforçant de lire dans les yeux de son voisin.

–Je suis prêt à prêter serment devant le lord chancelier, s’écria tout à coup l’avocat, que ces ruines n’ont jamais été un moulin!

–Votre opinion a éprouvé un changement bien subit!

–Ma justice a été éclairée, aussi vrai que j’espère d’être juge. La question a été traitée par un avocat puissant, et j’ai vécu pour reconnaître mon erreur.

–Et pourtant il y a des rats dans la tour.

–Des rats de terre, ou des rats d’eau? demanda promptement l’étranger en jetant sur son compagnon un de ces regards vifs et perçants que ses yeux avaient toujours en réserve.

–Mais l’un et l’autre, à ce que je crois, répondit Wilder d’un ton sec et caustique; certainement du moins de la première espèce, ou la renommée fait injure aux gens de robe.

L’avocat sourit, et il ne parut se fâcher en aucune manière d’une allusion aussi libre à sa noble et honorable profession.

–Vous autres gens de mer, dit-il, vous avez dans les manières une franchise si loyale et si amusante, qu’en honneur il n’y a pas moyen d’y résister. Je suis enthousiaste de votre noble profession, et j’en connais tant soit peu les termes. Quel plus beau spectacle, en effet, qu’un superbe vaisseau fendant la lame furieuse avec sa poupe, et s’élançant sur son sillage, comme un coursier rapide!

–Ou comme un serpent sinueux qui s’allonge sur ses propres replis.

Alors, comme s’ils éprouvaient un singulier plaisir à se rappeler ces images poétiques tracées par la digne veuve du vaillant amiral, ils se mirent à éclater de rire en même temps d’une manière si bruyante que la vieille tour en fut ébranlée comme au temps où le vent faisait tourner le moulin. L’avocat fut le premier à reprendre son sang-froid, car le jeune marin s’abandonnait à toute sa gaieté.

–Mais c’est un terrain sur lequel il est dangereux pour d’autres que la veuve d’un marin de s’aventurer, dit-il d’un ton redevenu en un instant aussi calme que ses rires avaient été immodérés. La jeune personne, celle qui a tant d’aversion pour les moulins, est nne charmante créature! il paraîtrait qu’elle est la nièce de la prétentieuse douairière.

Le jeune marin cessa de rire a son tour, comme s’il sentait tout à coup l’inconvenance de tourner en ridicule une si proche parente de la belle vision qui venait d’apparaître à ses yeux. Quelles que fussent ses pensées secrètes, il se contenta de répondre:

–Elle l’a dit elle-même.

–Et dites-moi, reprit l’avocat en s’approchant de son compagnon, comme s’il avait un secret important à lui communiquer, ne trouvez-vous pas qu’il y avait quelque chose de frappant, d’extraordinaire, quelque chose qui allait au cœur, dans la voix de la dame qu’elles appelaient Wyllys?

–L’avez-vous remarqué?

–Je croyais entendre les sons d’un oracle, les accents mêmes de la vérité. Quelle voix douce et persuasive!

–J’avoue que j’en ai senti l’influence, et à un point que je ne puis expliquer.

–Cela tient du délire! reprit l’avocat en se promenant à grands pas dans la tour, et toute trace d’enjouement et d’ironie avait disparu de sa figure pour faire place à un air pensif et rêveur. Son compagnon semblait peu disposé à interrompre ses méditations, et était livré lui-même à de tristes et pénibles pensées. Enfin le premier sortit de sa rêverie avec cette promptitude étonnante qui lui était habituelle. Il s’approcha d’une fenêtre, et, dirigeant l’attention de Wilder sur le vaisseau qui était dans le havre extérieur, il lui demanda sans autre préambule:

–Ce navire n’a-t-il donc plus d’intérêt pour vous?

–Loin de là! voilà un bâtiment tel que l’œil d’un marin aime à en voirr!

–Voudriez-vous essayer d’aller à bord?

–A cette heure? seul? Je ne connais ni le capitaine ni personne de l’équipage.

–Il y a d’autres moments que celui-ci, et un marin est toujours sûr d’être reçu à bras ouverts par ses frères.

–Ces négriers n’aiment pas toujours qu’on les aborde. Ils sont armés et ils savent tenir les étrangers à une distance respectueuse.

–N’y a-t-il pas dans la franc-maçonnerie navale des mots de ralliement par lesquels un frère se fait connaître, de ces mots tels que–l’éperon labourant l’onde,–ou quelque autre de ces phrases techniques que nous venons d’entendre?

Wilder regarda fixement celui qui le questionnait ainsi, et parut réfléchir longtemps avant de hasarder une réponse.

–Pourquoi toutes ces questions? demanda-t-il enfin avec froideur.

–Parce que je crois que si jamais cœur pusillanime n’a triomphé d’une belle, jamais l’indécision n’a triomphé de la fortune. Vous voulez de l’emploi, m’avez-vous dit, et si j’étais amiral je vous ferais mon premier capitaine. Dans nos tribunaux, quand nous avons besoin d’un brevet, nous avons notre manière de le demander. Mais je parle trop librement peut-être à une personne qui m’est entièrement inconnue. Vous vous rappellerez du moins que, quoique ce soit l’avis d’un avocat, il vous est donné gratis.

–Et mérite-t-il plus de confiance à cause de cette générosité extraordinaire?

–C’est ce dont je vous laisse juge, dit l’avocat en mettant un pied sur l’échelle et en commençant à descendre. Me voici fendant littéralement les vagues avec ma poupe, ajouta-t-il en descendant à reculons, lorsqu’on ne voyait plus que sa tête, et semblant prendre beaucoup de plaisir à appuyer sur ces mots avec une emphase particulière. Adieu, mon ami; si nous ne devons plus nous revoir, je vous recommande de ne jamais oublier les rats de la tour de Newport.

Il disparut en disant ces mots, et l’instant d’après il était à terre. Se tournant aussitôt avec un sang-froid imperturbable, il frappa du pied le bas de l’échelle, l’abattit, et ôta de cette manière le seul moyen de descendre. Il leva alors les yeux sur Wilder, qui ne pouvait deviner son dessein, le salua familièrement de la main, lui renouvela ses adieux, et s’éloigna d’un pas rapide.

–Voilà une conduite bien étrange, s’écria Wilder qui se trouvait ainsi prisonnier dans la tour. Après s’être assuré qu’il ne pouvait sa er par la trappe sans risquer de se casser une jambe, il courut à la fenêtre pour reprocher à son compagnon sa perfidie, ou plutôt pour s’assurer si c’était sérieusement qu’il l’abandonnait de cette manière. L’avocat était déjà hors de portée de la voix, et avant que Wilder eût le temps de décider quel parti il devait prendre, il avait gagné les faubourgs de la ville, et avait disparu derrière les maisons.

Pendant tout le temps occupé par les scènes que nous venons de rapporter, Fid et le nègre avaient continué à faire honneur à leur sac de provisions, sous la haie où nous les avons laissés. A mesure que l’appétit du premier se calmait, son goût pour la didactique lui reprenait de plus belle, et au moment précis où Wilder était abandonné dans la tour, il était profondément occupé à faire au noir un sermon sur un sujet délicat,–la manière de se conduire en société.

–Voyez-vous, Guinée, dit-il en finissant, pour bien manier le gouvernail dans une compagnie, il ne faut pas jeter tout par-dessus le pont, et gagner ensuite le large à toutes voiles, comme vous avez jugé à propos de le faire ce matin. Autant que je puis croire, ce maître Nightingale est mieux placé au cabaret que dans une bourrasque; vous n’aviez qu’à aller au lof et à le serrer de près quand vous m’avez vu pousser l’argument par le travers de ses écubiers, et du diable s’il n’eût pas été obligé de mettre en panne et de baisser pavillon devant tous les assistants; mais qui hèle? quel est le cuisinier qui tue à présent le cochon de son voisin?

–Seigneur! monsieur Fid, s’écria le nègre, c’être maître Harry, avec tête hors des écoutilles, là-bas dans le phare; lui crier comme si lui avoir un porte-voix!

–Oui, Oui, il faut le voir commander une manœuvre! Il a une voix qui résonne comme un cor, quand il lui prend envie de la faire entendre. Mais pourquoi diable met-il en état les batteries de cette vieille chaloupe démâtée? Au reste, s’il est seul pour soutenir l’abordage, il ne doit s’en prendre qu’à lui-même. Pourquoi n’a-t-il pas commandé un roulement de tambour pour rassembler l’équipage?

Comme Dick et le nègre s’étaient dirigés vers la tour avec toute la célérité possible, du moment qu’ils avaient entendu Wilder, ils étaient alors à portée de sa voix. Celui-ci, du ton sec et énergique dont un officier de marine donne ses ordres, leur dit de relever l’échelle. Quand il se vit en liberté, il demanda d’un air assez expressif s’ils avaient remarqué dans quelle direction l’étranger en redingote verte avait opéré sa retraite.

–Voulez-vous dire l’individu en bottes qui, sans être hélé, voulait toujours faire voile de conserve dans la conversation, sur le petit bout de quai, là-bas, au delà de cette maison, en droite ligne de la cheminée nord-est avec le mât d’artimon de ce vaisseau qu’on toue dans le havre d’entrée?

–Précisément.

–Il a pris vent oblique jusqu’à ce qu’il eût doublé cette grange, et alors il a viré de bord et s’est mis à cingler vers le sud-est, se tenant à la largue, et ayant, je crois, lacé toutes ses bonnettes, car il allait diablement sur le nez.

–Suivez-moi, s’écria Wilder en s’élançant dans la direction indiquée, sans écouter plus longtemps les explications techniques du matelot.

Mais leurs efforts furent vains. Ils eurent beau continuer leurs recherches jusqu’après le coucher du soleil, et interroger tous ceux qu’ils rencontraient, personne ne put leur apprendre ce qu’était devenu l’étranger en redingote verte. Quelques personnes l’avaient bien vu, et avaient même remarqué son singulier costume et son regard fier et scrutateur; mais, d’après tous les indices, il avait disparu de la ville aussi étrangement, aussi mystérieusement qu’il y était entré.

CHAPITRE V.

Table des matières

Êtes-vous si brave? J’aurai besoin de causer de

nouveau avec vous.

SHAKSPEARE. Coriolan,

Les bons habitants de la ville de Newport se retiraient de bonne heure. Ils poussaient très-loin la tempérance et la régularité, vertus qui distinguent encore aujourd’hui les habitants de la Nouvelle-Angleterre. A dix heures, il ne restait pas dans la ville une seule maison dont la porte fût ouverte, et il est très-probable que, moins d’une heure après, le sommeil avait fermé tous les yeux qui avaient été aux aguets pendant toute la journée, non-seulement pour veiller aux intérêts personnels de chaque habitant, mais encore pour s’occuper charitablement, dans les moments perdus, des affaires du reste du voisinage.

L’aubergiste de l’Ancre Dérapée (c’est ainsi qu’on nommait l’auberge où Fid et Nightingale avaient été si près d’en venir aux coups) fermait scrupuleusement sa porte à huit heures, sorte d’expiation par laquelle il s’efforçait de réparer en dormant les petites peccadilles morales qu’il pouvait avoir commises pendant le jour. On pouvait du reste observer, comme règle générale, que ceux qui avaient le plus de peine à conserver une bonne réputation, sous le rapport de la sobriété et de la tempérance, étaient les plus exacts à se retirer en temps convenable du tumulte et des affaires de ce monde. La veuve de l’amiral n’avait pas donné peu de scandale dans son temps, parce que l’on voyait toujours de la lumière dans sa maison longtemps après l’heure fixée par l’usage pour l’éteindre. Il y avait bien encore quelques autres points sur lequels la bonne dame s’était exposée aux caquets de plusieurs de ses voisines. Appartenant au culte épiscopal, elle ne manquait jamais de prendre son aiguille le samedi soir, quoique les autres jours elle ne travaillât presque jamais. C’était une manière de manifester sa conviction que la soirée du dimanche était la soirée orthodoxe du sabbat. Il se livrait même de temps en temps à ce sujet de petites escarmouches entre elle et la femme du principal ecclésiastique de la ville. Heureusement les hostilités n’étaient jamais poussées bien loin. Cette dernière se contentait de protester en venant le dimanche soir chez la douairière avec son ouvrage, et en interrompant de temps en temps la conversation pour faire jouer activement son aiguille pendant cinq à six minutes. Mrs de Lacey, pour se préserver du danger de la contagion, ne prenait d’autre précaution que de jouer de son côté avec les feuilles d’un livre de prières, exactement d’après le principe qui fait employer de l’eau bénite pour tenir le diable à la distance que l’Église juge la plus sûre pour ses prosélytes.

Quoi qu’il en soit, le soir du jour où commence notre histoire, la ville de Newport était, à dix heures, aussi tranquille que si elle n’eût pas renfermé une âme vivante. Il n’y avait point de watchmen, par l’excellente raison qu’il n’y avait point de voleurs; car le vagabondage n’était pas encore connu dans les provinces. Lors donc que Wilder et ses deux compagnons se mirent à cette heure à parcourir les rues désertes, ils les trouvèrent ensevelies dans le même silence que si jamais homme n’y eût passé. On ne voyait plus une seule lumière, ni rien qui indiquât une ville habitée. Au lieu de s’arrêter à frapper à la porte des auberges pour se faire ouvrir par les garçons assoupis, nos aventuriers se dirigèrent en droite ligne vers le bord de la mer; Wilder marchait le premier, Fid venait ensuite, et Scipion, suivant l’usage, formait l’arrière-garde avec son air habituel d’humilité.

Arrivés près de l’eau, ils trouvèrent plusieurs petites barques amarrées à l’abri du quai voisin. Wilder donna des ordres à ses compagnons, et se rendit à l’endroit où il devait s’embarquer. Après avoir attendu le temps nécessaire, il vit deux barques arriver en même temps: l’une était conduite par le nègre et l’autre par Fid.

–Qu’est-ce que cela veut dire? demanda Wilder; n’était-ce pas assez d’une? Il y a eu quelque méprise entre vous deux.

–Il n’y a pas eu de méprise, répondit Fid en laissant pendre sa rame et en passant ses doigts entre ses cheveux, comme s’il était content du coup qu’il avait fait; pas plus de méprise qu’il ne peut y en avoir lorsqu’on prend la hauteur du soleil par un jour clair et sur une mer unie. Guinée est dans la barque que vous avez louée; mais c’est un mauvais marché que vous avez fait là, comme je vous l’ai dit dans le temps; et ainsi, d’après mon principe, qu’il vaut mieux tard que jamais, je viens de jeter un coup d’œil sur toute la kyrielle d’embarcations. Si je ne vous amène pas le meilleur voilier de toute la troupe, alors je veux bien qu’on dise que je ne m’y connais pas; et cependant le prêtre de la paroisse pourrait vous dire, s’il était ici, que mon père était un constructeur de barques, oui, et en jurer aussi,–c’est-à-dire si vous le payiez bien pour cela.

–Drôle, reprit Wilder avec emportement, vous me forcerez un jour ou l’autre à vous jeter à terre. Ramenez la barque à l’endroit où vous l’avez prise, et ayez soin de l’amarrer comme elle l’était.

–Me jeter à terre! répéta Fid d’un ton ferme; ce serait couper tous vos cordages d’un seul coup, maître Harry. Que feriez-vous, je vous le demande, Scipion et vous, si je démarrais? Pas grand’chose de bon, sur ma parole. Et puis avez-vous bien réfléchi combien voilà de temps que nous faisons voile de conserve?

–Oui; mais il est possible de rompre même une amitié de vingt ans.

–Sauf votre respect, maître Harry, je veux être damné si j’en crois rien. Voilà Guinée, qui n’est qu’un nègre, et qui, par conséquent, est loin d’être un compagnon convenable pour un blanc; mais voilà vingt-quatre ans que je suis habitué à voir sa face noire, voyez-vous et maintenant que je suis fait à sa couleur, elle me plaît tout autant qu’une autre; et puis, en mer, lorsque la nuit est sombre, il n’est pas facile de voir la différence. Non, non, je ne suis pas encore las de vous, maître Harry, et ce ne sera pas pour une misère que nous nous séparerons.

–Alors abandonnez votre habitude de vous approprier sans façon ce qui appartient à d’autres.

–Je n’abandonne rien. M’a-t-on jamais vu quitter le tillac tant qu’une planche tenait aux baux? Et faudra-t-il que j’abandonne, comme vous le dites, ce qui est mon droit? Après tout, qu’y a-t-il donc de si grave pour qu’il faille appeler tout l’équipage pour voir punir un vieux matelot? Vous avez donné à un lourdaud de pêcheur, un fainéant qui n’a jamais été sur une eau plus profonde que celle dont sa ligne peut toucher le fond, vous lui avez donné, dis-je, une belle pièce d’argent, et cela pour qu’il vous prête un petit bout d’esquif pour la nuit, ou peut-être encore pour quelques heures demain matin. Eh bien! que fait Dick? Il se dit à part lui,–car du diable s il va crier tout haut, de babord à tribord, contre son officier;–ainsi donc, il se dit tout simplement à part lui:–C’est trop; et il va voir de côté et d’autre s’il ne trouvera pas le reste de monnaie de la pièce chez quelques-uns des voisins du pêcheur. L’argent peut se manger, et, ce qui est mieux, il peut se boire; il ne faut donc pas le jeter par-dessus le bord avec les cendres du cuisinier. Je parierais, si la vérité pouvait être découverte, que vous verriez, pour ce qui est des propriétaires de cette chaloupe ici et de cet esquif là-bas, que leurs mères sont cousines, et que le dollar s’en ira en tabac et en liqueurs fortes pour toute la famille; ainsi, on ne fait de tort à personne, après tout.

Wilder fit un signe d’impatience pour lui ordonner d’obéir, et il se promena sur la rive pour lui en laisser le temps. Fid ne discutait jamais un ordre clair et positif, quoiqu’il se permît souvent une extrême latitude en exécutant ceux qui étaient moins précis. Il n’hésita donc pas à restituer la barque; mais sa soumission n’alla pas jusqu’à le faire sans murmure. Lorsque cet acte de justice fut accompli, Wilder entra dans l’esquif, et voyant que ses compagnons étaient à leur poste, il leur dit de gagner le havre à la rame, leur recommandant en même temps de faire aussi peu de bruit que possible.

–La nuit où je conduisis votre barque dans Louisbourg pour faire une reconnaissance, dit Fid en passant sa main gauche dans son gilet, tandis que, de la droite, il imprimait assez de force à la rame légère pour faire glisser rapidement l’esquif sur l’eau, cette nuit-là, nous ferlâmes tout, jusqu’à nos langues. Lorsqu’il est nécessaire de mettre les bosses sur les bouches des gens de l’équipage, je ne suis pas homme, voyez-vous, à souffler le mot; mais, comme je suis du nombre de ceux qui pensent que les langues furent faites pour parler tout comme la mer fut faite pour y vivre, je soutiens une conversation raisonnable dans une société bien composée. Eh bien! Scipion, Guinée que vous êtes, où conduisez-vous la barque? L’île est par ici, et vous vous dirigez vers cette espèce d’église!

–Appuyez sur les rames, interrompit Wilder; laissez dériver la barque vers ce vaisseau.

Ils passaient alors devant le bâtiment, qui avait quitté le bord du quai pour venir jeter l’ancre dans cet endroit où le jeune marin avait appris si clandestinement que Mrs Wyllys et la séduisante Gertrude devaient s’embarquer le lendemain matin pour la province éloignée de la Caroline. Tant que l’esquif en fut près, Wilder examina le navire, à la faible lueur des astres, avec les yeux d’un marin. Vergues, mâts, espars, cordages, rien n’échappa à son observation; et quand l’éloignement eut confondu toutes les parties pour n’en faire qu’une seule masse sombre et informe, il resta longtemps la tête penchée hors de sa petite barque, et parut faire de profondes réflexions. Pour cette fois, Fid n’eut pas même la pensée de l’interrompre, il le croyait absorbé par les devoirs de sa profession, et tout ce qui était relatif à ces devoirs avait quelque chose de sacré à ses yeux. Scipion était silencieux par habitude. Après être resté plusieurs minutes dans cette position, Wilder releva tout à coup la tête, et dit brusquement:

–C’est un grand vaisseau, et un vaisseau qui soutiendrait longtemps chasse!

–C’est selon, répondit Fid empressé. S’il avait l’avantage du vent, et qu’il mît toutes voiles dehors, un croiseur du roi pourrait avoir de la peine à s’approcher assez pour jeter le grappin sur ses ponts; mais qu’il soit obligé de carguer, et je vous réponds alors de le prendre d’arrière, et…

–Camarades, dit Wilder en l’interrompant, il est maintenant à propos que je vous instruise de mes projets. Voilà plus de vingt ans que nous sommes ensemble, toujours sur le même vaisseau, je pourrais presque dire à la même table. Je n’étais qu’un enfant, Fid, lorsque vous m’apportâtes dans vos bras au commandant de votre vaisseau, et que non-seulement je vous dus la vie, mais que je me trouvai encore, par vos soins, sur la route de l’avancement.

–Ah! c’est vrai, maître Harry, vous ne teniez pas beaucoup de place dans ce temps-là, et il ne vous fallait pas un bien grand hamac.

–Je vous dois beaucoup, Fid, beaucoup, en vérité! pour cet acte généreux, et aussi, je puis le dire, pour votre attachement inébranlable à ma personne depuis cette époque.

–Il est encore vrai, maître Harry, que j’ai été assez inébranlable dans ma conduite, attendu que je n’ai jamais lâché prise, quoique vous ayez juré si souvent de me jeter à terre. Quant à Guinée, que voici, qu’il ait le vent debout ou arrière, le temps est toujours beau pour lui auprès de vous, tandis qu’à tous moments il faut que, pour une misère, il s’élève quelque bourrasque entre nous deux, témoin cette petite affaire au sujet de la barque…

–N’en parlons plus, interrompit Wilder avec une émotion visible, produite par les souvenirs tout à la fois doux et pénibles que les discours de Fid venaient d’éveiller dans son âme;–vous savez qu’il n’y a guère que la mort qui puisse nous séparer, à moins cependant que vous ne préfériez me quitter à présent. Il est juste que vous appreniez que je suis engagé dans une entreprise désespérée, qui peut aisément amener ma perte et celle de tous ceux qui m’accompagnent. J’aurais beaucoup de peine à me séparer de vous, mes amis, car cette séparation pourrait être éternelle; mais en même temps vous devez connaître toute l’étendue du danger.

–Y a-t-il beaucoup de chemin à faire par terre? demanda brusquement Fid.

–Non; le service, quel qu’il soit, se fera tout entier sur mer.

–Alors présentez le rôle de votre vaisseau, et montrez-moi la place où je puis faire une marque, comme une paire d’ancres croisées, qui tiennent lieu d’autant de lettres qu’il y en a dans le nom de Richard Fid.

–Mais peut-être, quand vous saurez…

–Qu’ai-je besoin de rien savoir, maître Harry? Ai-je donc navigué si souvent avec vous sans savoir d’où venait le vent, pour que je refuse aujourd’hui de vous confier encore ma vieille carcasse, et de rester fidèle à mon devoir? Qu’en dites-vous, Guinée? Voulez-vous vous embarquer, ou vous déposerons-nous sur cette petite langue de terre, pour voir ce que vous y deviendrez?

–Moi suivre maître partout, dit le nègre toujours prêt à tout.

–Oui, oui, Guinée est comme la chaloupe d’un bâtiment côtier, toujours suivant votre sillage, maître Harry; tandis que moi, je vais souvent au lof par le travers de vos écubiers, ou je vous aborde de franc-étable sans savoir comment. Quoi qu’il en soit, nous voilà l’un et l’autre prêts, comme vous voyez, à nous embarquer pour cette expédition, sur laquelle nous en savons autant qu’il nous en faut. Ainsi donc, dites-nous à présent ce qu’il nous reste à faire, et brisons là.

–Rappelez-vous les recommandations que je vous ai déjà faites, dit Wilder, qui voyait que le dévouement des deux matelots était trop vif pour qu’il fût nécessaire de le mettre à une plus longue épreuve, et qui savait par expérience qu’il pouvait compter en toute assurance sur leur fidélité, malgré quelques petites faiblesses, qui étaient peut-être involontaires; rappelez-vous bien toutes mes instructions, et maintenant faites force de rames dans la direction de ce vaisseau, qui est dans le havre extérieur.

Fid et le nègre obéirent à l’instant, et la barque glissa rapidement sur l’eau entre la petite île et ce qui, comparativement, pouvait être appelé la pleine mer. En approchant du navire, ils modèrèrent le bruit de leurs rames, et finirent par les laisser pendre tout à fait, Wilder préférant laisser l’esquif descendre avec la marée sur le bâtiment qu’il voulait examiner en détail avant de s’aventurer à bord.

–Ce vaisseau n’a-t-il pas ses filets d’abordage hissés à ses agrès? demanda-t-il d’une voix assez basse pour ne pas éveiller l’attention, et avec un accent qui indiquait en même temps l’intérêt qu’il prenait à la réponse.

–Oui, vraiment, si j’ai la vue bonne, répondit Fid; vos négriers ont de petites démangeaisons de conscience, et ils ne sont pas d’une grande hardiesse, si ce n’est lorsqu’ils donnent la chasse à un jeune nègre sur la côte de Congo; car, pour le moment, il y a autant de danger qu’un bâtiment français vienne s’aventurer ici cette nuit par cette brise de terre et ce temps clair, qu’il y en a que je sois fait grand amiral d’Angleterre, chose qui n’est pas très-probable, attendu que le roi n’est pas encore bien au fait de mon mérite.

–Ils sont vraiment sur leurs gardes et prêts à recevoir chaudement ceux qui voudraient les aborder reprit Wilder, qui faisait rarement beaucoup d’attention aux périphrases dont Fid croyait devoir embellir si souvent ses discours. Il ne serait pas facile d’emporter un vaisseau ainsi préparé, si son équipage se montrait comme il faut.

–Je vous réponds qu’il y a une bonne partie de l’équipage qui dort dans ce moment au milieu des batteries, et que le quart est fait exactement, sans parler de ceux qui sont en vigie aux bossoirs et sur la poupe. Une fois que j’étais au haut du grand mât de l’Hébbé, je signalai au sud-est une voile qui venait droit sur nous…

–Chut! on fait du bruit sur le tillac.

–Sans doute, on y fait du bruit; c’est le cuisinier qui fend une bûche, et le capitaine qui demande son bonnet de nuit.

La voix de Fid fut étouffée par un cri terrible qui partit du vaisseau. On eût dit le rugissement de quelque monstre marin qui avait élevé tout à coup sa tête au-dessus de l’eau. L’oreille exercée de nos aventuriers reconnut aussitôt que c’était la manière dont il n’était pas inusité de héler une barque; sans prendre le temps de s’assurer qu’on entendait un bruit de rames à quelque distance, Wilder se leva aussitôt sur l’esquif et répondit.

–Comment diable! s’écria la même voix, nous n’avons personne dans l’équipage qui parle de cette manière. Par où êtes-vous, vous qui répondez?

–Un peu sur le bossoir de bâbord, par ici, à l’ombre du vaisseau.

–Et que faites-vous si près de mon avant?

–Je fends les vagues avec ma poupe, répondit Wilder après un moment d’hésitation.

–Quel est ce fou qui vient se jeter ainsi sur nous? murmura celui qui l’interrogeait.–Passe-moi une espingole, que je voie si l’on ne peut tirer une réponse honnête de ce drôle.

–Arrêtez! dit une voix calme, mais impérieuse, qui partait de la partie la plus éloignée du vaisseau, tout est comme il faut, laissez-les approcher.

L’homme qui était sur le tillac du vaisseau leur dit de venir bord à bord, et la conversation cessa. Wilder eut alors occasion de reconnaître que c’était une autre barque, qui était encore à quelque distance, qu’on avait hélée, et qu’il s’était trop pressé de répondre; mais voyant qu’il était trop tard pour pouvoir se retirer sans danger, ou n’agissant peut-être que d’après sa première détermination, il dit à ses compagnons d’obéir.

–Je fends les vagues avec ma poupe! ce n’est pas non plus la réponse la plus honnête qu’un homme puisse faire quand il est hélé, murmura Fid en plongeant sa rame dans l’eau, et ce n’est pas une chose à coucher sur le journal comme un fait extraordinaire qu’ils s’en soient offensés. Quoi qu’il en soit, maître Harry, s’il leur prend fantaisie de vous chercher querelle au sujet de la chose, je vous conseille de leur river bien leur clou, et vous pouvez compter sur de vigoureux croupiers.

Aucune réponse ne fut faite à cette assurance encourageante, car alors l’esquif n’était qu’à quelques pieds du vaisseau. Wilder monta sur le bâtiment au milieu d’un profond silence qui lui parut avoir quelque chose de sinistre. La nuit était sombre, quoique les astres qui se montraient de distance en distance répandissent une lueur suffisante pour que l’œil exercé d’un marin pût distinguer les objets. Lorsque notre jeune aventurier se vit sur le pont, il jeta un regard rapide et scrutateur autour de lui, comme si ce premier coup d’œil devait résoudre des doutes qu’il entretenait depuis longtemps.

Un ignorant, étranger à la marine, aurait été frappé de l’ordre et de la symétrie avec laquelle les mâts s’élevaient vers les cieux, et les agrès croisaient et entouraient dans tous les sens leurs lignes sombres pour en former un labyrinthe qui semblait inextricable; mais ce spectacle n’était pas nouveau pour Wilder. Comme tous les marins, il ne put s’empêcher, il est vrai, de commencer par jeter les yeux en haut; mais il les abaissa bientôt pour commencer un examen plus important pour lui dans ce moment. A l’exception d’un homme qui, quoiqu’il fût enveloppé d’un grand manteau, semblait être un officier, il ne se trouvait pas une âme vivante sur le tillac. De chaque côté était une batterie sombre et menaçante, disposée dans l’ordre imposant de l’architecture navale; mais nulle part on n’apercevait aucune trace de cette foule de matelots et de soldats qui se pressent ordinairement sur les ponts d’un vaisseau armé, et qui sont nécessaires pour servir les pièces. Peut-être étaient-ils dans leurs hamacs, comme l’heure avancée le rendait présumable; cependant il était d’usage de laisser une partie de l’équipage pour faire le quart et veiller à la sûreté du vaisseau. Se trouvant ainsi inopinément face à face avec un seul individu, notre aventurier commença à sentir la singularité de sa position et la nécessité d’entrer en explication.

–Vous êtes sans doute surpris, Monsieur, dit-il, que j’aie choisi une heure aussi avancée pour ma visite?

––Il est certain qu’on vous attendait plus tôt, fut la réponse laconique qui lui fut adressée.

–Qu’on m’attendait?

–Oui, qu’on vous attendait; ne vous ai-je pas vu, vous et vos deux compagnons qui sont dans la barque, nous reconnaître pendant la moitié de la journée, tantôt des bords des quais de la ville, et tantôt du haut de la vieille tour? Que pouvait annoncer toute cette curiosité, si ce n’est l’intention de venir à bord?

–Voilà qui est étrange, je dois l’avouer, s’écria Wilder prenant malgré lui l’alarme. Ainsi donc, vous étiez au fait de mes intentions!

–Écoutez, camarade, interrompit l’autre en riant un instant, mais tout bas et sans bruit, car, d’après votre costume et vos manières, je crois ne pas me tromper en vous prenant pour un marin, pensez-vous qu’on ait oublié les lunettes d’approche dans le mobilier de ce vaisseau, ou vous imaginez-vous que nous ne sachions pas nous en servir?

–Vous devez avoir des raisons bien fortes pour examiner avec tant d’attention ce que font des étrangers qui sont sur la terre ferme.

–Hem1peut-être attendons-nous notre cargaison de l’intérieur; mais je suppose que vous n’êtes pas venu jusqu’ici dans l’obscurité pour regarder notre chargement. Vous désirez voir le capitaine?

–N’est-ce pas lui que je vois?

–Où? demanda l’autre en faisant un mouvement involontaire qui annonçait la crainte mêlée de respect que lui inspirait son supérieur.

–En votre personne.

–En ma personne? Non, non, je ne suis pas encore couché aussi honorablement sur le rôle du vaisseau, quoique mon temps puisse encore venir l’un de ces beaux jours. Dites-moi, camarade, vous avez passé sous la poupe de ce vaisseau qu’on vient de remettre à flot, en venant à nous?

–Assurément; il était, comme vous voyez, en droite ligne sur mon passage.

–C’est un bâtiment qui paraît en bon état, et qui est ce qu’il paraît être, je vous assure. Il est tout prêt à partir, à ce qu’on m’a dit.

–Oui, les voiles sont averguées, et il flotte comme un vaisseau qui est plein.

–Plein de quoi? demanda brusquement l’autre.

–D’objets mentionnés sur son journal, sans doute; mais vous-mêmes vous semblez n’avoir pas fait encore votre chargement. Si vous devez le prendre à ce port, il se passera quelques jours avant que vous puissiez mettre à la voile.

–Hem! je ne crois pas que nous restions longtemps après notre voisin, reprit l’autre un peu sèchement. Puis, comme s’il craignait d’en avoir trop dit, il ajouta vivement:–Nous autres négriers, nous n’avons guère à bord, voyez-vous, que des menottes et quelques barriques de riz de réserve; et, pour compléter le lest, nous avons nos canons et les boulets pour les charger.

–Est-il ordinaire que l’armement des vaisseaux employés à la t.aite soit aussi considérable?

–Peut-être oui, peut-être non; à parler franchement, la loi n’est pas très-respectée sur la côte, et le bras le plus fort est généralement celui qui a raison. Les armateurs de notre bâtiment ont donc cru vraisemblablement qu’il serait tout aussi bien qu’on ne manquât à bord ni de canons ni de munitions.

–Ils auraient dû vous donner aussi des gens pour les manœuvrer

–Voilà à quoi ils n’ont pas songé, certainement.

Sa voix fut presque couverte par celle qui avait retenti jusqu’à l’esquif de Wilder, et qui se fit entendre de nouveau comme si elle hélait une autre barque.

La réponse fut prompte, courte, expressive, mais elle fut faite à voix basse et avec précaution. Cette interruption soudaine parut embarrasser l’individu avec lequel Wilder avait eu une conversation si équivoque, comme s’il ne savait quelle conduite il devait tenir dans cette circonstance. Il avait déjà fait un mouvement pour conduire son nouvel hôte à la chambre du capitaine, lorsque le bruit des rames qui fendaient l’eau tout près du bâtiment, lui annonça qu’il était trop tard. Faisant signe à Wilder de rester où il était, il courut à l’embelle pour recevoir ceux qui venaient d’arriver.

Grâce à cet abandon, Wilder resta seul en possession de la partie du vaisseau où il se trouvait, ce qui lui fournit l’occasion de recommencer son examen, et d’observer en même temps les nouveaux arrivés.

Cinq ou six matelots aux formes athlétiques sortirent de la barque et montèrent à bord dans un profond silence. Une courte conférence eut lieu à voix basse entre eux et un officier qui semblait recevoir un rapport et transmettre un ordre. Lorsque ces préliminaires furent terminés, une corde fut descendue d’un palan de la grande vergue, et le bout alla tomber dans la barque récemment arrivée. L’instant d’après, le fardeau qu’elle était destinée à transporter parut au milieu de l’air, à peu près à égale distance de l’eau et du mât; il descendit alors lentement, incliné vers le bord, jusqu’à ce qu’il fût déposé en sûreté sur le tillac du vaisseau.

Pendant tout le temps de cette opération, qui n’avait rien d’extraordinaire en elle-même, et qui n’était que ce que l’on voyait tous les jours à bord des grands bâtiments dans le port, Wilder avait ouvert de si grands yeux qu’ils semblaient prêts à sortir de leurs orbites. La masse noire qui avaient été enlevée de la barque semblait, au moment où elle s’était dessinée dans le ciel, avoir les formes d’un corps humain. Les matelots se groupèrent à l’entour, après beaucoup de bruit et d’assez longs entretiens à voix basse; le corps ou fardeau, quel qu’il fût, fut emporté par les matelots, qui disparurent derrière les mâts, les chaloupes et les canons qui couvraient l’avant du vaisseau.

Tout cet incident était de nature à exciter l’attention de Wilder; cependant ses regards n’étaient pas tellement absorbés par ce qui se passait à l’embelle, qu’ils ne pussent apercevoir une douzaine d’objets noirs qui semblaient sortir tout à coup de derrière les espars. Ce pouvait être des masses inertes qu’on balançait dans l’air; mais ils avaient aussi une ressemblance frappante avec des têtes humaines. La manière simultanée dont ils parurent et disparurent servit à confirmer ce soupçon; et, à dire la vérité, notre aventurier ne douta pas un instant que la curiosité n’eût fait sortir toutes ces têtes de leurs cachettes respectives. Néanmoins, il n’avait guère eu le temps de refléchir à toutes ces circonstances, lorsqu’il fut rejoint par son premier compagnon, qui semblait avoir été laissé de nouveau seul avec lui sur le tillac.

–Vous savez ce que c’est que de tirer les matelots de terre quand un vaisseau est près de mettre à la voile? dit l’officier.

–Vous semblez avoir une méthode expéditive de les hisser à bord.

–Ah! vous voulez parler du drôle qui est à la grande vergue. Vous avez la vue bonne, camarade, pour distinguer les choses à cette distance. Mais le drôle a fait le mutin; quand je dis qu’il a fait le mutin, je veux dire qu’il a fait ribote; car, pour mutin, il ne l’est qu’autant qu’on peut l’être quand on ne peut ni parler, ni s’asseoir, ni rester debout.

Puis, comme s’il était content de l’explication qu’il avait donnée, il se mit à rire d’un air de satisfaction, pour se féliciter de son esprit.

–Mais, ajouta-t-il bientôt, voilà longtemps que vous êtes à bord, et le capitaine vous attend dans sa cabine. Suivez-moi, je vous servirai de pilote.

–Arrêtez, dit Wilder; ne serait-il pas à propos de lui annoncer ma visite?

–Il en est déjà informé. Il ne se passe rien à bord, ici, qui ne parvienne à son oreille avant d’être mis sur le journal.

Wilder ne fit pas d’autre objection, mais se montra prêt à suivre son guide. Celui-ci le conduisit jusqu’à l’endroit qui séparait la chambre principale du reste du vaisseau, et, lui montrant du doigt une portte, il dit à demi-voix:

–Frappez deux fois; si l’on répond, entrez.

Wilder suivit ses instructions: il frappa une première fois; mais, ou l’on n’entendit point, ou l’on ne voulut pas répondre. Il recommença, et on lui dit d’entrer. Le jeune marin ouvrit la porte, en proie à une foule de sensations qui trouveront leur explication dans la suite de notre histoire, et à la clarté d’une lampe brillante il reconnut l’étranger à la redingote verte

CHAPITRE VI.

Table des matières

«D’après le bon et vieux principe qui dit:

Prenne celui qui a la force, et garde celui

qui peut.»

WORDSWORTH. Le Tombeau de Rob-Roy.

L’appartement où notre aventurier se trouvait alors ne peignait pas mal le caractère de celui qui l’occupait. Pour la forme et pour les proportions, il n’avait rien qui le distinguât des chambres de vaisseau ordinaires; mais l’ameublement offrait un singulier mélange de luxe et d’apprêts militaires. La lampe, suspendue au plafond, était d’argent massif, et, malgré les changements qu’on y avait faits pour l’adapter à la place, il y avait encore dans la coupe et dans les ornements quelque chose qui trahissait qu’elle avait dû éclairer autrefois un sanctuaire plus auguste et plus sacré. D’énormes chandeliers du même métal, et qui avaient dû évidemment aussi figurer dans une église, étaient posés sur une table vénérable, dont l’acajou brillait encore du vernis d’un demi-siècle, et dont les griffes dorées et les pieds ciselés annonçaient une destination première bien différente du service ordinaire d’un vaisseau. Un canapé, couvert de velours épinglé, était du côté de la barre d’arcasse, tandis qu’on voyait en face un divan de soie bleue, dont la forme, l’étoffe et les piles de coussins prouvaient que l’Asie elle-même avait été mise à contribution par le riche possesseur de cet appartement. Après ces meubles, qui frappaient les premiers la vue, on remarquait encore des glaces, des miroirs, de l’argenterie et même des tentures; mais il n’était pas une seule pièce de l’ameublement qui n’eût dans sa forme ou dans sa disposition quelque chose de particulier, qui assignait à chacune d’elles une origine différente. En un mot, la recherche et l’élégance semblaient avoir été consultées, beaucoup plus que le goût et l’harmonie, pour le choix de la plupart de ces objets, qui paraissaient avoir été rassemblés indistinctement, à mesure qu’ils flattaient un caprice, ou qu’ils attiraient les regards du maître somptueux.

Au milieu de ce mélange de luxe et de richesse se montraient les sinistres instruments de la guerre. La cabine renfermait quatre de ces sombres canons dont le poids et le nombre avaient attiré les premiers l’attention de Wilder. Quoiqu’ils fussent placés si près des objets de luxe que nous venons de décrire, il n’était pas difficile de s’apercevoir qu’ils étaient disposés de manière à pouvoir servir au premier moment, et que cinq minutes suffiraient pour dépouiller la place de tout l’attirail du luxe, pour en faire une batterie terrible et bien protégée. Des pistolets, des sabres, des demi-piques, des haches, en un mot, toutes les armes du marin, étaient arrangés autour de la chambre, de manière à servir en quelque sorte de décoration guerrière, et à se trouver en même temps à portée de la main.

Autour du mât était un amas de mousquets, et de grosses barres de bois, évidemment faites pour pouvoir être posées en courbâtons des deux côtés de la porte, montraient assez qu’on pouvait en un instant établir une barrière en cet endroit.

L’ensemble de ces arrangements annonçait que la cabine était regardée comme la citadelle du vaisseau. Ce qui confirmait cette dernière opinion, c’était un escalier qui communiquait évidemment aux chambres des officiers subalternes, et qui ouvrait un passage direct jusqu’au magasin. Ces dispositions, un peu différentes de ce qu’il était habitué de voir, frappèrent sur-le-champ Wilder, quoiqu’il n’eût pas alors le loisir de se demander quelle pouvait en être la cause ou l’utilité.

Il y avait une expression secrète de satisfaction, tempérée peut-être par une légère teinte d’ironie, sur la physionomie de l’étranger en redingote verte,–car il avait encore le costume sous lequel nous l’avons présenté la première fois au lecteur,-lorsqu’il se leva en voyant entrer Wilder. L’un et l’autre restèrent quelques instants sans parler; le prétendu avocat fut le premier à rompre enfin le silence.

A quelle heureuse circonstance ce vaisseau doit-il l’honneur de votre visite? demanda-t-il.

–Je crois pouvoir répondre à l’invitation de son capitaine, dit Wilder avec une assurance égale à celle que montrait l’autre.

––Vous a-t-il fait voir son brevet en prenant ce titre? On dit, je crois, sur mer qu’aucun croiseur ne doit être sans brevet

–Et que dit-on aux universités sur ce point important?

–Je vois que je ferai mieux de déposer la robe pour reprendre l’uniforme de marine, reprit l’autre en souriant. Il y a dans notre métier… dans notre profession, devrais-je dire, puisque c’est votre expression favorite, quelque chose qui nous révèle malgré nous l’un à l’autre. Oui, monsieur Wilder, ajouta-t-il avec dignité en faisant signe à son hôte d’imiter son exemple et de prendre un siège, je suis un marin comme vous, et je suis heureux de pouvoir ajouter le commandant de ce noble vaisseau.

–Alors, vous devez convenir que je ne me suis pas présenté sans une autorisation suffisante.

–Je l’avoue. Mon vaisseau a paru fixer agréablement vos regards, et je dois m’empresser de dire, de mon côté, que votre air, vos manières, tout en vous m’a fait désirer de faire avec vous une plus ample connaissance. Vous cherchez du service?

–On doit rougir de rester dans l’inaction dans ces temps d’agitation et d’activité.

–Très-bien. C’est un monde singulièrement bâti que celui où nous vivons, monsieur Wilder. Les uns se croient en danger en ayant sous leurs pieds un plancher non moins solide que la terre ferme, tandis que d’autres sont contents de confier leur sort à l’Océan. Il en est ensuite qui pensent que prier est l’unique affaire de l’homme; puis d’autres au contraire sont avares de leur souffle, et s’arrogent eux-mêmes ce qu’ils n’ont point le loisir ou l’inclination de demander. Sans doute vous avez jugé prudent de prendre des informations sur la nature de nos relations, avant de venir ici chercher de l’emploi?

–On dit dans Newport que ce bâtiment est un vaisseau négrier,

–On dit cela dans Newport! Elles ne se trompent jamais, ces bonnes langues de village! Si la sorcellerie a jamais existé sur la terre, le premier de la bande malicieuse a dû être un aubergiste de village, le second le docteur, et le troisième le prêtre. Quant à la quatrième place, le tailleur et le barbier peuvent se la disputer.– Roderick!

Le capitaine accompagna ce mot, par lequel il venait de s’interrompre avec si peu de cérémonie, en frappant un léger coup sur un gong chinoi, qui, entre autres curiosités, était suspendu à l’une des solives à portée de sa main.

–Eh bien! Roderick, dormez-vous?

Un garçon vif et léger s’élança de l’une des deux petites cabines construites sur les hanches du vaisseau, et répondit à l’appel en annonçant sa présence.

–La barque est-elle de retour?

La réponse fut affirmative.

–Et a-t-elle réussi?

–Le général est dans sa chambre, Monsieur, et il pourrait vous répondre d’une manière plus satisfaisante que moi.

–Eh bien! que le général vienne me rendre compte du résultat de sa campagne.

L’intérêt de Wilder était excité à un tel point, qu’il retint même son haleine, de peur de troubler la rêverie soudaine dans laquelle son compagnon était alors évidemment tombé. Le jeune garçon descendit par l’escalier, comme un serpent qui se glisse dans son trou, ou plutôt comme un renard qui s’élance dans son terrier, et alors un profond silence régna dans la chambre. Le commandant du vaisseau appuya sa tête sur sa main, et parut oublier entièrement qu’il y avait un étranger auprès de lui. Le silence aurait duré beaucoup plus longtemps, s’il n’eût été interrompu par l’arrivée d’un tiers. Un corps raide et immobile s’éleva lentement par le petit escalier, de la manière à peu près que les spectres font leur apparition au théâtre. Lorsque la moitié de la personne fut visible, le corps cessa de monter et tourna une tête impassible du côté du capitaine.

–J’attends des ordres, dit une voix sourde qui sortait de lèvres qu’on voyait à peine remuer.

Wilder tressaillit à cette apparition inattendue, et celui qui causait sa surprise avait en effet un aspect assez remarquable pour frapper quiconque ne l’avait jamais vu. La figure était celle d’un homme de cinquante ans; le temps en avait plutôt durci qu’altéré les traits. Les joues étaient uniformément rouges, à l’exception d’une de ces petites bulbes expressives de chaque côté, qui ont tant de rapport avec les bourgeons de la vigne, ce qui fait donner l’épithète de bourgeonnés à ces sortes de visages. Le sommet de la tête était chauve; mais autour de chaque oreille était une masse de cheveux grisâtres, couverts de pommade et réunis en une seule tresse bien lissée et bien unie. Le cou était long, et un énorme col noir semblait l’allonger encore; les épaules, les bras et le buste annonçaient un homme fort grand, et le tout était enveloppé d’une sorte de pelisse d’une forme bizarre qui ressemblait assez à un domino. Le capitaine, dès qu’il entendit la voix, leva la tête en s’écriant:

–Ah! général, vous êtes à votre poste; avez-vous trouvé la terre?

–Oui.

–Et l’endroit?–et l’homme?

–L’un et l’autre.

–Et qu’avez-vous fait?

–Exécuté mes ordres.

–Très-bien. Vous êtes un trésor pour l’exécution, général, et sous ce rapport je vous porte dans mon cœur. Le drôle s’est-il plaint?

–Il était bâillonné.

–Excellente méthode pour prévenir les remontrances! Tout est à merveille, général; vous avez mérité, comme toujours, mon approbation.

–Alors récompensez-moi.

–De quelle manière? Vous avez déjà le plus haut rang auquel je puisse vous élever. A moins de vous faire chevalier…

–Bah! mes hommes ne sont pas mieux traités que les soldats de la milice. Ils manquent d’habits.

–Ils en auront. Les gardes de Sa Majesté ne seront pas la moitié si bien équipés. Général, je vous souhaite une bonne nuit.

La figure descendit de la manière subite, inattendue, on pourrait presque dire infernale, dont elle était montée, laissant de nouveau Wilder seul avec le capitaine du vaisseau. Celui-ci parut tout à coup frappé de l’idée que cette bizarre entrevue avait eu lieu en présence d’un étranger, et que, pour lui du moins, elle semblait demander quelque explication.

–Mon ami, dit-il d’un air toujours un peu hautain, quoique assez expressif pour montrer qu’il voulait bien descendre à une explication,–mon ami commande ce que, sur un bâtiment plus régulier, on appellerait les soldats de marine. Il s’est élevé de grade en grade, par ses services, du rang le plus subalterne au poste distingué qu’il occupe à présent. Vous avez pu remarquer qu’il y a autour de sa personne une odeur de camp…

–Plus que de vaisseau, je dois l’avouer. Est-il d’usage que les bâtiments négriers aient un arsenal aussi bien monté? Je vous trouve armés jusqu’aux dents.

–Vous désirez sans doute nous connaître mieux avant de conclure notre marché, répondit le capitaine en souriant. Et ouvrant une petite cassette qui était sur la table, il en tira un parchemin qu’il présenta tranquillement à Wilder, en disant, tandis que ses regards perçants semblaient vouloir lire jusqu’au fond de son âme: Vous verrez par là que nous avons des lettres de marque, et que nous sommes dûment autorisés à nous battre, comme les vaisseaux du roi, tout en faisant paisiblement nos propres affaires.

–Ceci est la commission d’un brick.

–Il est vrai, il est vrai. Je me suis trompé de papier. Je crois que vous trouverez celui-ci plus exact.

–Voilà bien une commission pour le vaisseau les Sept-Sœurs, mais certes vous portez plus de dix canons; et puis ceux qui sont dans votre cabine sont des pièces de neuf au lieu de quatre.

–Ah! vous êtes aussi pointilleux que si vous eussiez été l’avocat, et moi le marin étourdi! Je suis sûr que vous savez ce que c’est que d’aider à la lettre en pareil cas, dit sèchement le capitaine en rejetant le parchemin d’un air d’insouciance au milieu d’une pile de papiers semblables. Puis se levant de sa chaise, il se mit à arpenter rapidement la chambre en ajoutant:–Je n’ai pas besoin de vous dire, monsieur Wilder, que notre métier a ses dangers. Il en est qui l’appellent illégal. Mais comme je n’ai pas beaucoup de goût pour les disputes théologiques, nous ne traiterons pas cette question. Vous n’êtes pas venu ici sans avoir vos idées?

–Je cherche du service.

–Sans doute vous avez fait toutes vos réflexions, et vous vous êtes mûrement consulté sur l’entreprise dans laquelle vous voulez vous embarquer. Pour ne pas perdre le temps en paroles, et pour qu’il règne entre nous la franchise qui convient à deux honnêtes marins, je Vous avouerai sans détour que j’ai besoin de vous. Un brave et habile homme, plus âgé, sans valoir cependant mieux que vous, occupait cette cabine de bâbord il n’y a pas un mois. Mais le pauvre diable a servi de pâture aux poissons depuis lors.

–Il s’est noyé?

–Lui? non. Il est mort dans un combat contre un vaisseau du roi.

–Contre un vaisseau du roi! Avez-vous donc tellement prêté à la lettre de votre commission que vous vous soyez cru autorisé à combattre les croiseurs de Sa Majesté?

–N’y a-t-il de roi que George II? Peut-être le vaisseau portait-il le pavillon blanc, ou celui de Danemark. Mais, comme je vous le disais, c’était vraiment un brave garçon, et voici sa place vide comme le jour où il la quitta pour être jeté à la mer. C’était un homme en état de me succéder dans le commandement, si une mauvaise étoile venait à luire sur ma tête. Je crois que je mourrais plus tranquille, si j’avais l’assurance que ce noble vaisseau passera entre les mains de quelqu’un qui saurait en faire un usage convenable.

–Sans doute les armateurs du bâtiment vous choisiraient un successeur si un pareil malheur venait à arriver.

–Mes armateurs sont des gens très-raisonnables, reprit l’autre avec un sourire expressif, tandis qu’il fixait de nouveau sur son hôte un regard étincelant qui força Wilder à baisser les yeux; il est rare qu’ils m’importunent de leurs ordres ou de leurs recommandations.

–Ils sont accommodants. Je vois qu’ils n’ont pas oublié les pavillons en équipant votre vaisseau. Vous permettent-ils aussi d’arborer celui qui vous plaît le mieux?

Au moment où cette question fut faite, les regards expressifs des deux marins se rencontrèrent. Le capitaine tira un pavillon du tiroir entr’ouvert où Wilder les avait aperçus, et le déroulant tout entier, il répondit:

–Voilà les lis de France, comme vous voyez, assez juste emblème de vos Français sans tache; écu de prétention, pur de toute souillure, mais un peu flétri pour avoir trop servi. Voici le Hollandais calculateur, simple, substantiel et peu cher. C’est un pavillon qui est peu de mon goût. Si le bâtiment a de la valeur, il est rare que les propriétaires veuillent le céder à moins d’un bon prix. Voici votre bourgeois fanfaron de Hambourg. Il n’a qu’une ville, et il l’étale au milieu de ses tours. Quant au reste de ses vastes possessions, il a la sagesse de n’en point parler dans son allégorie. Voici le croissant de la Turquie, nation lunatique qui se croit l’héritière du ciel: qu’ils jouissent en paix de leur droit de naissance; il est rare qu’ils cherchent à en jouir sur les mers. Et ceux-ci, ce sont les petits satellites qui voltigent autour de la puissante lune, vos Barbaresques d’Afrique. Je n’ai que peu de relations avec ces Messieurs; car ils ne font guère de trafic qui offre quelque profit. Et cependant, ajouta-t-il en jetant les yeux sur le divan de soie devant lequel Wilder était assis, nous nous sommes rencontrés quelquefois, et nous ne nous sommes pas quittés sans nous faire visite.–Ah! voici l’homme que j’aime, le somptueux, le magnifique Espagnol! Ce champ jaune rappelle la richesse de ses mines; et cette couronne! on serait tenté de la croire d’or massif, et d’avancer la main pour la saisir. Quel bel écu pour un galionn! Voyez maintenant le Portugais plus humble, et qui cependant n’est pas sans avoir aussi un air d’opulence. Je me suis souvent imaginé qu’il y avait de véritables diamants du Brésil dans ce colifichet royal. Ce crucifix que vous voyez pieusement suspendu près de la porte de mon salon en est un assez bel échantillon.

Wilder tourna la tête pour jeter un coup d’œil sur l’emblème précieux qui était en effet placé tout près de la chambre qui lui avait été indiquée. Après avoir satisfait sa curiosité, il allait se livrer de nouveau à l’examen des pavillons, lorsqu’il surprit un autre de ces regards pénétrants, mais furtifs, par lesquels son compagnon cherchait si souvent à lire sur la figure de ceux avec lesquels il se trouvait. Il se pouvait que le capitaine voulût voir l’effet que cet étalage de richesse avait produit sur l’esprit de son hôte. Quel qu’en fût le motif, Wilder sourit; car dans ce moment l’idée se présenta pour la première fois à son esprit que tous ces ornements n’avaient été disposés dans la cabine avec tant de soin, que parce que son arrivée était attendue, et dans le désir de faire sur ses sens une impression favorable. L’autre aperçut ce sourire, et se méprenant peut-être, il crut y voir un encouragement à poursuivre sa bizarre analyse des pavillons, avec encore plus d’enjouement et de vivacité qu’auparavant.

–Ces monstres à deux têtes sont des oiseaux de terre, et il est rare qu’ils se hasardent à voler sur l’Océan. Ici, votre brave et vaillant Danois; là votre Suédois infatigable. Passons ce tas de petits fretins qui se permettent d’avoir leurs armes comme de grands empires, ajouta-t-il en passant rapidement la main sur une douzaine de petits pavillons: voilà votre voluptueux Napolitain.– Ah! voici les clefs du ciel. C’est là un pavillon sous lequel on peut mourir! Je me trouvai un jour vergue à vergue sous cette bannière, avec un pesant corsaire d’Alger.

–Quoi! ce fut sous les bannières de l’Église qu’il vous plut de l’attaquer?

–Oui, par pure dévotion. Je me peignis la surprise dont serait saisi le barbare quand il verrait que nous ne nous mettions pas en prières. A peine lui avions-nous envoyé une ou deux bordées, qu’il jura qu’Allah avait décrété qu’il se rendrait. Au moment où je mélançai sur son bord, il pensa, je crois, qu’il avait tout le saint conclave à ses trousses, et que la chute de Mahomet et de ses enfants était ordonnée. J’engageai le combat, je dois l’avouer, en lui montrant ces clefs paisibles qu’il a la sottise de croire en état d’ouvrir la moitié des coffres-forts de la chrétienté.

–Lorsqu’il eut confessé son erreur, vous le laissâtes aller?

–Hem! avec ma bénédiction. Il y eut quelque échange de marchandises entre nous, et alors nous nous séparâmes. Je le laissai fumant sa pipe, par une mer grosse, son petit perroquet renversé sur ses flancs, son mât de misaine sous sa grande voûte, et six à sept trous dans sa coquille qui laissaient entrer l’eau tout aussi vite que les matelots la pompaient. Vous voyez qu’il était en beau chemin pour aller recueillir sa part d’héritage. Mais c’était le ciel qui l’avait ordonné, et il était content.

–Et quels sont ces pavillons dont vous n’avez pas parlé? Ils sont riches et en grand nombre.

–Ce sont ceux de l’Angleterre. Voyez comme ils respirent l’aristocratie et l’esprit de parti! Dieu merci! en voilà pour tous les rangs et pour toutes les conditions, comme si les hommes n’étaient pas faits de la même chair, et que les habitants du même royaume ne pussent pas naviguer honnêtement sous les mêmes emblèmes! Voici le lord grand amiral, votre Saint-George, votre champ rouge et bleu, suivant le chef que le hasard vous donne, ou suivant le caprice du moment, les banderoles de l’Inde et l’étendard royal lui-même.

–L’étendard royal!

–Pourquoi pas? Un capitaine n’est-il pas roi absolu sur son bord? Oui, voici l’étendard de Sa Majesté, et, qui plus est, il a été arboré en présence d’un amiral!

–Voici qui demande explication! s’écria le jeune marin avec cette espèce d’horreur qu’un prêtre manifesterait en apprenant un sacrilége. Arborer l’étendard royal en présence d’un vaisseau amiral! Nous savons tous combien il est diflicile, et même dangereux, de s’amuser à déployer une simple banderole en présence d’un croiseur du roi, et.

–J’aime à braver les drôles, interrompit l’autre avec un sourire amer. Il y a du plaisir à cela! Pour punir, il faut qu’ils aient la force; épreuve souvent tentée, mais toujours sans succès jusqu’à présent. Vous savez la manière de régler un compte avec la loi, en lui montrant toutes ses voiles dehors? Je n’ai pas besoin d’en dire davantage.

–Et lequel de tous ces pavillons employez-vous le plus? demanda Wilder après une minute de profonde réflexion.

–Pour naviguer simplement, je suis aussi fantasque qu’une fille de quinze ans dans le choix de ses rubans. J’en change souvent douze fois par jour. Combien de dignes vaisseaux marchands sont entrés dans le port en racontant qu’ils venaient de rencontrer, l’un un bâtiment hollandais, l’autre un danois, auquel ils avaient parlé à l’entrée, et tous deux avaient raison! Quand il s’agit de se battre, c’est autre chose; et quoique parfois aussi je me laisse aller à un caprice, cependant il est une bannière que j’affectionne particulièrement.

–Et c’est?…

Le capitaine resta un moment la main posée sur le pavillon qu’il avait touché, qui était encore roulé dans le tiroir, et on eût dit qu’il lisait jusqu’au fond de l’âme du jeune marin, tant le regard qu’il lançait sur lui était vif et perçant. Alors, prenant le rouleau fatal, il le déplia tout à coup, et montrant un champ rouge sans aucune espèce d’ornement ou de bordure, il répondit avec emphase:

–Le voici!

–C’est la couleur d’un corsaire1

–Oui, il est rouge! Je l’aime mieux que vos sombres champs tout noirs, avec des têtes de mort, et autres sottises bonnes pour effrayer les enfants: Il ne menace point, seulement il dit: Voilà le prix auquel on peut m’acheter! Monsieur Wilder, ajouta-t-il en perdant cette expression ironique et plaisante, que sa figure avait conservée jusqu’alors, pour prendre un air de dignité, nous nous entendons l’un l’autre. Il est temps que chacun de nous navigue sous les couleurs qui lui sont propres. Je n’ai pas besoin de vous dire qui je suis.

–Je crois en effet que cela est inutile, dit Wilder; à ces signes palpables, je ne puis douter que je ne sois en présence du… du…

–Du Corsaire Rouge, dit le capitaine en remarquant qu’il hésitait à prononcer ce nom terrible, il est vrai; et j’espère que cette entrevue sera le commencement d’une amitié solide et durable. Je ne puis m’en expliquer la cause; mais du moment où je vous ai vu, un sentiment aussi vif qu’indéfinissable m’a attiré vers vous. J’ai senti peut-être le vide que ma position a formé autour de moi; quoi qu’il en soit, je vous reçois à cœur et à bras ouverts.

Quoiqu’il fût très-évident, d’après ce qui avait précédé cette reconnaissance ouverte, que Wilder n’ignorait pas quel était le vaisseau à bord duquel il venait de s’aventurer, cependant cet aveu ne laissa pas de l’embarrasser. La réputation de ce célèbre flibustier, son audace, ses actes de générosité ou de débauche si singulièrement mêlés, se présentaient sans doute ensemble à la mémoire de notre jeune aventurier, et lui causaient cette espèce d’hésitation involontaire à laquelle nous sommes tous plus ou moins sujets lorsqu’il se présente un incident grave, quelque prévu qu’il ait pu être d’ailleurs.

–Vous ne vous trompez ni sur mes intentions, ni sur mes conjectures, répondit-il enfin, car j’avoue que c’était bien ce même vaisseau que j’étais venu chercher. J’accepte vos offres, et dès ce moment vous pouvez disposer de moi et me mettre au poste, quel qu’il soit, que vous me croirez le plus propre à remplir avec honneur.

–Vous serez le premier après moi. Demain matin, je le proclamerai sur le pont, et, à ma mort, si je ne me suis pas trompé dans mon choix, vous serez mon successeur. Cette confiance vous paraît peut-être bien subite; elle l’est en effet, du moins en partie, je dois en convenir; mais nos listes de recrutement ne peuvent pas être promenées, comme celles du roi, au son du tambour, dans les rues de la capitale; et ensuite, je ne connais pas le cœur humain, si la manière franche et ouverte dont je me fie à votre foi ne suffit pas elle-même pour m’assurer votre attachement.

–N’en doùtez pas! s’écria Wilder dans un mouvement soudain, mais marqué, d’enthousiasme.

Le Corsaire sourit avec calme en ajoutant:

–Les jeunes gens de votre âge ont assez d’ordinaire le cœur sur la main. Mais, malgré cette sympathie apparente qui semble se manifester tout à coup entre nous, je dois vous dire, pour que vous n’ayez pas une trop faible idée de la prudence de votre chef, que nous nous sommes déjà vus. Je savais que vous étiez dans l’intention de me chercher, et de venir m’offrir vos services.

–Impossible! s’écria Wilder, jamais personne.

–Ne peut être sûr que ses secrets sont en sûreté, interrompit l’autre, lorsqu’on a une figure ouverte comme la vôtre. Il n’y a que vingt-quatre heures que vous étiez dans la bonne ville de Boston.

–J’en conviens, mais.

–Vous conviendrez bientôt du reste. Vous montriez trop de curiosité, trop d’empressement à interroger l’imbécile qui dit que nous lui avions volé ses voiles et ses provisions. Menteur impertinent! Il fera bien de ne pas venir croiser sur ma route, ou je pourrais bien lui donner une leçon qui lui apprendrait à être mieux avisé une autre fois. Beau gibier vraiment pour qu’il vaille la peine que je déploie pour lui une seule voile, ou que je mette même une barque à la mer!

–Son rapport n’est donc pas vrai? demanda Wilder avec une surprise qu’il ne chercha pas à cacher.

–Vraiai! Suis-je ce que la renommée m’a fait? regardez bien le monstre, afin que rien ne vous échappe, reprit le Corsaire avec un sourire amer, comme si le mépris s’efforçait d’apaiser les sentiments de l’orgueil blessé.–Où sont les cornes et le pied fourchu? Humez l’air: est-il imprégné de soufre! Mais c’est assez de toutes ces fadaises. Je soupçonnai vos projets, et votre air me convint. Je résolus de vous étudier, et quoique je misse quelque réserve dans mes démarches, cependant je vous vis d’assez près pour être content. Vous me plûtes, Wilder, et j’espère que cette satisfaction sera mutuelle.

Le nouveau flibustier inclina la tête à ce compliment de son chef, et il parut assez embarrassé de répondre. Comme pour éloigner ce sujet et mettre fin à la conversation, il dit précipitammentt:

–Maintenant que tout est d’accord, je ne vous dérangerai pas plus longtemps. Je vais me retirer, et je reviendrai prendre mes fonctions demain matin.

–Vous retirer! répéta le Corsaire en s’arrêtant tout à coup dans sa marche, et en regardant fixement le jeune homme.–Il n’est pas d’usage que mes officiers me quittent à cette heure. Un marin doit aimer son vaisseau, et il doit toujours coucher à bord à moins qu’il ne soit retenu de force à terre.

–Entendons-nous, dit Wilder avec feu; si c’est pour être esclave, et pour être cloué comme l’une de ces ferrures à votre vaisseau, que vous me prenez, il n’y a rien de fait entre nous.

–Hem! J’admire votre vivacité, Monsieur, beaucoup plus que votre prudence. Vous trouverez en moi un ami dévoué, qui n’aime guère les séparations, quelque courtes qu’elles puissent être. N’y a-t-il pas ici de quoi vous contenter? Je ne vous parlerai pas de ces considérations viles et subalternes qu’il faut faire briller à des yeux tout matériels; mais vous avez de l’esprit, voici des livres pour le cultiver;–vous avez du goût, tout ici respire l’élégance; –vous êtes pauvre, ici est la fortune.

–Tout cela n’est rien sans la liberté, reprit froidement le jeune aventurier.

–Et quelle est cette liberté que vous demandez? J’espère, jeune homme, que vous ne voudriez pas trahir si vite la confiance qui vous a été accordée. Notre connaissance date de bien peu de temps, et je me suis trop pressé petit-être de vous parler à cœur ouvert.

–Il faut que je retourne à terre, dit Wilder d’un ton ferme, ne fût-ce que pour savoir si l’on se fie à moi et si je ne suis pas prisonnier.

–Il y a dans tout ceci des sentiments généreux ou une profonde scélératesse, reprit le Corsaire après avoir mûrement réfléchi; j’aime mieux croire aux premiers. Promettez-moi que, tant que vous serez dans la ville de Newport, vous n’apprendrez à âme qui vive quel est véritablement ce vaisseau.

–Je suis prêt à le jurer, interrompit Wilder avec empressement.

–Sur cette croix, reprit le Corsaire avec un sourire ironique, sur cette croix montée en diamants! Non, monsieur, ajouta-t-il en fronçant fièrement le sourcil, tandis qu’il rejetait avec dédain sur la table ce précieux emblème, les serments sont faits pour les hommes qui ont besoin de lois qui les forcent à garder leurs promesses; il ne me faut que la parole franche et sincère d’un homme d’honneur.

–Eh bien! c’est avec autant de sincérité que de franchise que je vous promets que, tant que je serai à Newport, je ne dirai à personne quel est ce vaisseau, à moins que vous ne m’ordonniez le contraire. Bien plus…

–Non, rien de plus. Il est prudent d’être avare de sa parole, et de ne pas la prodiguer inutilement. Il peut venir un temps où il vous serait avantageux, sans inconvénients pour moi, de ne pas être lié par une promesse. Dans une heure, vous irez à terre; cet intervalle est nécessaire pour que vous ayez le temps de prendre connaissance des conditions de votre engagement, et de le signer.

–Roderick! ajouta-t-il en touchant de nouveau le gong, on a besoin de vous, enfant.

Le même garçon jeune et actif qui avait déjà paru au premier appel accourut de la cabine de dessous, et annonça sa présence comme la première fois.

–Roderick, continua le Corsaire, voici mon futur lieutenant, et par conséquent votre officier et mon ami. Voulez-vous prendre quelque chose, Monsieur? Il n’est presque rien qu’on puisse désirer, que Roderick ne soit à même de fournir.

–Je vous remercie, je n’ai besoin de rien.

–Alors, ayez la bonté de le suivre en bas. Il vous conduira dans la grande salle, et vous donnera un code écrit. Dans une heure vous en aurez achevé la lecture, et alors je vous rejoindrai.

–Éclairez mieux l’échelle, Roderick, quoique vous sachiez très-bien descendre sans échelle, monsieur Wilder, à ce qu’il paraît, ou je n’aurais pas en ce moment le plaisir de vous voir.

Le Corsaire sourit d’un air d’intelligence; mais Wilder ne parut pas se rappeler avec la même satisfaction la position embarrassante où il avait été laissé dans la tour, et loin de répondre à ce sourire, sa physionomie s’était singulièrement rembrunie au moment où il se préparait à suivre son guide, qui était déjà au milieu de l’escalier, une lumière à la main. Le premier s’en aperçut, et, s’avançant d’un pas, il dit aussitôt avec autant de grâce que de dignité:

–Monsieur Wilder, je vous dois des excuses pour la manière un peu cavalière dont je me suis séparé de vous sur la colline. Quoique je vous crusse à moi, je n’étais pourtant pas sûr de mon acquisition; vous comprenez sans peine combien il était essentiel pour un homme dans ma position de se débarrasser d’un compagnon dans un pareil moment. 1•

Wilder se retourna vers lui, et, avec un air d’où toute trace de déplaisir était effacée, il lui fit signe de n’en pas dire davantage.

–Il était assez désagréable, sans doute, de se trouver ainsi emprisonné; mais je sens la justesse de ce que vous dites, et j’en aurais fait autant moi-même en pareil cas, si j’avais eu la même présence d’esprit.

–Le bonhomme qui moud du blé dans ces ruines doit faire mal ses affaires, puisque tous les rats abandonnent son moulin, s’écria gaiement le Corsaire tandis que son compagnon descendait l’escalier.

Pour cette fois, Wilder lui rendit son sourire franc et cordial, et il laissa, en se retirant, son nouveau maître seul en possession de la cabine.

CHAPITRE VII.

Table des matières

Est-il quelque loi qui puisse t’enrichir?–Eh

bien! romps avec elle, et prends ceci.–Ma

pauvreté y consent, mais non ma volonté.

SHAKSPEARE. Roméo et Juliette.

Le Corsaire s’arrêta au moment où Wilder disparut, et il resta plus d’une minute dans l’attitude du triomphe. Il était évident qu’il se félicitait de son succès; mais, quoique sa figure expressive peignît la satisfaction de l’homme intérieur, ce n’étaient pas les élans d’une joie vulgaire; on y voyait plutôt le plaisir d’être délivré tout à coup d’une mortelle inquiétude, que celui de s’être assuré les services d’un brave jeune homme. Peut-être même un observateur attentif aurait-il pu découvrir une ombre de regret au milieu de son sourire triomphant et des brillants éclairs que lançaient ses regards. Mais ces sensations ne furent que passagères, et il reprit bientôt t l’air libre et dégagé qui lui était ordinaire.

Après avoir laissé à Roderick le temps nécessaire pour conduire Wilder à l’endroit qui lui avait été désigné, et pour le mettre en possession des réglements qui concernaient la police du vaisseau, le capitaine toucha de nouveau le gong et appela pour la troisième fois son jeune serviteur; celui-ci dut pourtant s’approcher contre son maître et parler trois fois avant que le Corsaire parût s’apercevoir de sa présence.

–Roderick, dit-il enfin après une longue pause, êtes-vous là?

–Oui, répondit une voix basse et qui avait une expression de tristesse.

–Ah! vous lui avez donné les réglements?

–Je les lui ai donnés.

–Et il les lit?

–Oui, il les lit.

–C’est bien. Je voudrais parler au général. Roderick, vous devez avoir besoin de repos, bonsoir. Que le général soit appelé au conseil, et… bonsoir, Roderick.

L’enfant fit une réponse affirmative; mais, au lieu de courir avec sa vivacité ordinaire pour aller exécuter l’ordre de son maître, il resta un instant près de sa chaise. N’ayant pu cependant réussir à attirer son attention, il s’éloigna à pas lents et d’un air de répugnance, descendit l’escalier qui conduisait à l’étage inférieur, et on ne le vit plus.

Il est inutile de décrire la manière dont le général fit sa seconde entrée. Ce fut absolument la répétition de la première, si ce n’est que cette fois il se montra tout entier. Sa taille était haute et droite; il était bien fait, et il s’en fallait de beaucoup que la nature se fût montrée marâtre à son égard, même sous le rapport de la grâce; mais tous ses mouvements avaient été réglés avec une symétrie si rigoureuse, qu’il ne pouvait remuer un membre sans que tous les autres fissent quelque démonstration analogue, et l’on eût dit une marionnette bien organisée. Ce personnage raide et guindé, après avoir fait un salut militaire à son supérieur, alla prendre lui-même une chaise sur laquelle, après quelques instants perdus en apprêts, il s’assit en silence. Le Corsaire parut s’apercevoir de sa présence, car il lui rendit son salut en inclinant légèrement la tête ; mais il ne crut pas nécessaire de suspendre pour cela ses méditations. A la fin, cependant, il se tourna brusquement de son côté et lui dit:

–Général, la campagne n’est point finie.

–Que reste-t-il à faire? La bataille est gagnée et l’ennemi prisonnier.

–Oui, vous avez bien joué votre rôle, mais le mien n’est pas à beaucoup près terminé. Avez-vous vu le jeune homme qui est en bas dans la cabine?

–Oui.–.

–Et quel air lui trouvez-vous?

–L’air d’un marin.

–C’est-à-dire que vous ne l’aimez pas.

–J’aime la discipline.

–Je me trompe fort si vous ne le trouvez pas à votre goût sur le tillac. Quoi qu’il en puisse être, j’ai encore une faveur à vous demander.

–Une faveur! il se fait tard.

–Une faveur, ai-je dit? c’est un devoir qu’il reste encore à remplir.

–J’attends vos ordres.

–Il faut que nous agissions avec beaucoup de prudence; car vous savez…

–J’attends vos ordres, répéta laconiquement le général.

Le Corsaire serra les dents, et un sourire de dédain sembla vouloir se montrer sur sa lèvre inférieure; mais il se changea en un air moitié doux, moitié impérieux, quand il reprit en ces termes:

–Vous trouverez deux matelots dans un esquif qui est près du vaisseau. L’un est un blanc, l’autre un nègre. Vous amènerez ces deux hommes à bord, dans une des cabines de l’avant, et vous aurez soin de les enivrer complétement.

–Il suffit, répondit celui qu’on appelait le général en se levant et s’avançant en allongeant le pas vers la porte de la cabine.

–Arrêtez, un instant! s’écria le Corsaire: quel agent emploierez-vous?

–Nightingale est la meilleure tête du vaisseau, hormis une.

–Il a déjà été trop loin; je l’ai envoyé à terre pour voir si quel que matelot désœuvré n’aurait pas envie de servir avec nous, et j& l’ai trouvé dans une taverne, donnant toute liberté à sa langue, et déclamant comme un homme de loi qui s’est laissé graisser la patte par les deux parties adverses. D’ailleurs il a eu une querelle avec un de ces mêmes hommes, et il est probable qu’ils jetteraient bientôt le verre pour en venir aux coups.

–Je m’en chargerai moi-même. Mon bonnet de nuit m’attend, et il suffira de le serrer un peu plus qu’à l’ordinaire.

Le Corsaire parut satisfait de cette assurance, et il l’exprima par un signe de tête familier. Le soldat était sur le point de partir quand il fut arrêté de nouveau.

–Encore un mot, général. Votre prisonnier est là?

–Faut-il l’enivrer aussi?

–Nullement. Qu’on l’amène ici.

Le général fit un signe d’assentiment et quitta la cabine.–Ce serait une faiblesse, pensa le Corsaire, en se promenant de nouveau en long et en large dans l’appartement, de trop se fier à un air de franchise et à un enthousiasme de jeune homme. Je me trompe fort si le brave garçon n’a pas de bonnes raisons pour se trouver dégoûté du monde et pour s’embarquer dans la première entreprise qui lui semble romanesque. Cependant la moindre trahison serait fatale; aussi serai-je prudent, et même jusqu’à l’excès. Il est singulièrement attaché à ces deux matelots. Je voudrais savoir son histoire. Mais tout cela viendra en temps et lieu. Il faut que ces gens restent en otage, et me répondent de son retour et de sa fidélité. S’il arrive qu’il m’ait trompé, eh bien! ce sont des matelots, et l’on a besoin de beaucoup d’hommes dans la vie aventureuse que nous menons. Tout est bien réglé, et aucun soupçon d’un complot de notre part ne blessera l’amour-propre irritable du brave garçon, s’il est, comme j’aime à le croire, un homme d’honneur.

Telles étaient en grande partie les pensées auxquelles se livra le Corsaire Rouge, pendant quelques minutes, quand le général l’eut quitté. Ses lèvres remuaient; des sourires de satisfaction et de sombres nuages se succédaient tour à tour sur sa physionomie expressive, où se peignaient tous les changements soudains et violents qui annoncent le travail d’un esprit intérieurement occupé. Tandis qu’il était ainsi enfoncé dans ses réflexions, son pas devenait plus rapide, et de temps en temps il gesticulait d’une manière presque folle, quand tout à coup il se trouva, au moment où il s’y attendait le moins, en face d’un objet qui apparut à ses yeux comme une vision.

Tandis qu’il était plongé le plus profondément dans ses méditations, deux forts marins étaient entrés dans la cabine sans qu’il s’en aperçût, et, après avoir déposé silencieusement un être humain sur un siège, ils étaient sortis sans proférer une parole. C’était devant cette personne que se trouvait alors le Corsaire. Ils se regardèrent quelque temps l’un l’autre sans dire un seul mot. La surprise et l’indécision rendaient le Corsaire muet, tandis que l’étonnement et l’effroi semblaient avoir littéralement glacé les facultés de l’autre. A la fin le premier, laissant percer un instant sur ses lèvres un sourire fin et moqueur, dit brusquement:

–Soyez le bienvenu, sir Hector Homespun.

Les yeux du tailleur éperdu, car c’était précisément ce pauvre diable qui était tombé dans les filets du Corsaire, roulaient de droite à gauche, parcourant d’un regard mal assuré le mélange d’élégance et d’appareil guerrier qu’il rencontrait partout, et ne manquant jamais de revenir, après chacun de ces coups d’œil avides, pour dévorer la figure qu’il avait en face de lui.

–Je le répète, sir Hector Homespun, soyez le bienvenu.

–Que le Seigneur ait pitié du malheureux père de sept petits enfants! s’écria le tailleur. Il y a peu à gagner, vaillant pirate, avec un laborieux et honnête artisan qui est penché sur son ouvrage depuis le lever jusqu’au coucher du soleil.

–Voilà des expressions indignes de la chevalerie, sir Hector, interrompit le Corsaire en mettant la main sur la petite badine qu’il avait jetée négligemment sur la table, et en touchant légèrement l’épaule du tailleur, comme s’il était sorcier, et que cet attouchement dût détruire le charme qui semblait avoir été jeté sur le tailleur;–prenez courage, honnête et loyal sujet; la fortune a enfin cessé de vous être contraire. Vous vous plaigniez, il n’y a que quelques heures, qu’il ne vous était venu aucune pratique de ce vaisseau; eh bien! maintenant vous êtes en passe de travailler pour tout l’équipage.

–Ah! honorable et magnanime Corsaire, reprit Homespun, à qui la parole commençait à revenir, je suis un homme perdu, plongé jusqu’au cou dans la misère. Ma vie a été une suite d’épreuves et de tribulations Cinq longues et sanglantes guerres.

–C’est assezz; je vous ai dit que la fortune commençait à vous sourire: des habits sont tout aussi nécessaires aux gens de notre état qu’au prêtre de la paroisse. Vous ne ferez pas une seule couture qu’elle ne vous soit bien payée. Regardez! ajouta-t-il en poussant le ressort d’un tiroir secret qui s’ouvrit aussitôt et laissa voir un monceau de pièces d’or dans lesquelles des monnaies de presque tous les États de la chrétienté étaient singulièrement mêlées, nous avons les moyens de payer ceux qui nous servent fidèlement

La vue de ce monceau d’or, qui surpassait de beaucoup non seulement tout ce qu’il avait jamais vu dans sa vie, mais même les idées que son imagination rétrécie avait pu concevoir de trésors immenses, ne laissa pas que de produire son effet sur les sens du brave homme. Après avoir rassasié ses yeux de ce spectacle pendant le peu d’instants que le capitaine voulut bien le laisser en jouir, il se tourna du côté de l’heureux possesseur de tant de richesses, et demanda d’une voix qui avait repris graduellement de l’assurance, à mesure que la vue du tiroir avait opéré sur ses sens:

–Et que dois-je faire, haut et puissant marin, pour avoir part à –ces richesses?

–Ce que vous faites tous les jours sur la terre,–couper, bâtir et coudre. Peut-être pourra-t-on essayer de temps en temps vos talents pour quelques costumes de fantaisie ou de mascarade.

–Ah! ce sont des inventions perfides et diaboliques de l’ennemi, pour entraîner les hommes dans le péché et dans les abominations mondaines! Mais, digne commandant, je pense à Désirée, ma femme inconsolable; quoique vieille et assez difficile à vivre, cependant c’est la compagne légitime de mon cœur et la mère d’une nombreuse famille.

–Elle ne manquera de rien. Nous avons ouvert ici un asile pour les maris en détresse; ceux qui n’ont pas assez de force pour être les maîtres chez eux, viennent ici comme dans un lieu de refuge. Nous pourvoyons aux besoins de leurs familles par des moyens qui nous sont connus, et tout le monde est content. Ce n’est pas le moindre de mes actes de charité.

–C’est une conduite juste et méritoire, honorable capitaine, et j’espère que Désirée et ses enfants ne seront pas oubliés. Assurément l’artisan mérite son salaire, et si je travaille pour vous, forcé et contraint, j’espère que la bonne femme et ses petits ressentiront les effets de votre libéralité.

–Vous avez ma parole; on aura soin d’eux.

–Peut-être, équitable gentilhomme, si quelque avance était faite sur ces fonds immenses que je vois rassemblés, l’esprit de ma pauvre moitié serait singulièrement tranquillisé, et ses recherches pour savoir ce que je suis devenu seraient infiniment moins actives. Je connais parfaitement le caractère de Désirée; j’ai d’excellentes raisons pour cela, et je suis identiquement convaincu que tant qu’elle aura la misère en perspective, elle jettera les hauts cris dans Newport. Maintenant que le Seigneur a bien voulu m’accorder un répit, il ne peut y avoir de mal à désirer en jouir en paix.

Quoique le Corsaire fût loin de croire, comme son prisonnier, que la langue de Désirée pût troubler l’harmonie de son vaisseau, il était dans un jour d’indulgence. Poussant de nouveau le ressort, il prit une poignée d’or, et la présentant à Homespun, il lui dit:

–Voulez-vous vous engager et prêter le serment d’usage? aussitôt cet argent est à vous.

–Le Seigneur me soit en aide et me délivre de toute tentation! marmotta le tailleur ébahi; héroïque Corsaire, je crains terriblement la justice. S’il venait à vous arriver malheur, soit de la part d’un croiseur du roi, soit par suite de quelque bonne tempête qui vous jetât à terre, il pourrait y avoir du danger à être contaminé trop intimement avec votre équipage. Tous les petits services que je pourrai rendre, contraint et forcé, seront en ce cas passés sous silence, à ce que j’espère humblement; et je compte trop sur votre magnanimité, honnête et honorable commandant, pour ne pas être sûr que ces mêmes services ne seront pas oubliés dans la répartition de vos justes et légitimes bénéfices.

–Voilà bien l’esprit de l’état! et il me semble le voir rogner en toute conscience l’habit de sa pratique pour en affubler un de ses sept enfants, dit le Corsaire entre ses dents, en tournant sur ses talons; et il frappa sur le gong avec une force qui ébranla toute la charpente du vaisseau.

Quatre ou cinq têtes se montrèrent en même temps aux différentes portes de la cabine, et une voix se fit entendre pour demander ce que leur chef avait à leur commander.

–Qu’on l’emmène dans son hamac! fut l’ordre aussi prompt que subit qui leur fut donné.

Le pauvre Homespun, qui, soit par frayeur, soit par politique, semblait hors d’état de faire le moindre mouvement, fut enlevé aussitôt de dessus sa chaise et porté jusqu’à la porte qui communiquait avec le tillac.

–Arrêtez! cria-t-il aux porteurs peu cérémonieux, au moment où ils s’apprêtaient à le transporter à l’endroit qui leur avait été désigné par leur capitaine, j’ai encore un mot à dire. Honnête et loyal rebelle, quoique je n’accepte pas d’entrer à votre service, cependant je ne le refuse pas non plus d’une manière déplacée et irrévérencieuse. C’est une cruelle tentation, et elle me démange jusqu’au bout du doigt; mais nous pourrions faire un traité par lequel nous ne perdrions ni l’un ni l’autre, et auquel la justice ne pourrait trouver rien à redire. Je voudrais, voyez-vous, puissant commodore, emporter un nom honnête au tombeau, et d’un autre côté, je ne serais pas fâché de vivre jusqu’à la fin de mes jours; car après avoir passé sain et sauf, et avec honneur, par cinq longues et sanglantes guerres.

–Qu’on l’emmène! furent les mots terribles et retentissants qui l’empêchèrent d’en dire davantage

Homespun disparut comme d’un coup de baguette, et le Corsaire resta de nouveau seul. Pendant longtemps rien ne troubla ses méditations. Ce calme profond, qu’une discipline ferme et soutenue peut seule commander, régnait dans le vaisseau; un étranger assis dans la cabine, quoique entouré d’un équipage d’hommes violents et sans frein, aurait pu se croire dans la solitude d’une église déserte, tant les sons mêmes qui étaient absolument nécessaires étaient sourds et comprimés. On entendait parfois, il est vrai, la voix dure et rauque de quelque matelot en goguette qui entonnait quelque chanson de mer, et ces accents, sortant des profondeurs du vaisseau, et n’ayant rien de bien harmonieux en eux-mêmes, ressemblaient assez aux premiers sons discordants qu’un novice tire d’un cor de chasse; mais ces interruptions même devinrent de moins en moins fréquentes et finirent par cesser tout à fait. Enfin le Corsaire entendit une main qui cherchait en tâtonnant la clef de la porte de la cabine, et alors le militaire reparut encore une fois.

Il y avait dans la démarche, dans l’air, dans toute la personne du général, quelque chose qui annonçait que si l’entreprise qu’il venait d’exécuter avait été couronnée de succès, ce n’était pas du moins sans qu’il eût été obligé de payer de sa personne. Le Corsaire, qui s’était levé précipitamment dès qu’il l’avait vu entrer, lui demanda aussitôt son rapport.

–Le blanc est tellement ivre qu’il ne peut rester couché sans se tenir au mât; mais le nègre est sorcier, ou il a une tête de fer.

–J’espère que vous ne vous êtes pas découragé trop vite?

–La retraite n’a pas été effectuée une minute trop tôt. J’aimerais autant tenir tête à une montagne.

Le Corsaire fixa les yeux sur le général, pour s’assurer de l’état exact où il se trouvait, avant de répondre:

–C’est bienn! nous allons maintenant nous séparer jusqu’à demain.

Le général se redressa avec soin et tourna sa figure du côté de l’escalier dont nous avons eu si souvent occasion de parler. Alors, faisant en quelque sorte un effort désespéré, il essaya de marcher jusque-là, la tête haute et en marquant la mesure avec ses pieds. Il fit bien un ou deux mouvements de travers, et ses jambes se croisèrent plus d’une fois dans la traversée; cependant, comme le capitaine ne parut pas s’en apercevoir, le digne officier s’imagina qu’il descendait l’escalier avec la dignité convenable, l’homme moral n’étant pas dans l’état le plus propre à découvrir les petits écarts qui pouvaient échapper à son coadjuteur physique. Le Corsaire regarda à sa montre, et, après avoir laissé au général tout le temps d’opérer sa retraite, il prit aussi le chemin de l’escalier, et descendit à son tour.

Les chambres d’en bas du vaisseau, sans offrir la même élégance que la cabine du capitaine, étaient arrangées avec beaucoup d’ordre et de soin. Quelques cabinets servant d’offices, et réservés aux domestiques, occupaient l’extrémité de l’arrière du vaisseau, et communiquaient à la salle à manger des officiers en second, ou, comme on l’appelait en termes techniques, la Ward Room. De chaque côté étaient les chambres de parade, nom imposant dont on décore toujours les chambres à coucher de ceux qui ont droit aux honneurs du tillac. En avant de la Ward-Room venaient les appartement des officiers subalternes; puis immédiatement après, était logé le corps commandé par le général, et qui, par la manière dont il était dressé, formait une barrière entre les matelots plus indisciplinés et leurs supérieurs.

Il n’y avait dans cet arrangement rien qui s’éloignât de beaucoup de la distribution ordinaire des vaisseaux de guerre de la même force et de la même grandeur que le Corsaire; mais Wilder n’avait pas manqué de remarquer que la cloison qui séparait les cabines de la partie du vaisseau occupée par le reste de l’équipage était beaucoup plus solide qu’elle ne l’est d’ordinaire, et qu’un petit obus était sous la main, prêt à être employé, comme dirait un médecin, intérieurement, si l’occasion le demandait. Les portes étaient d’une force extraordinaire, et les moyens préparés pour les barricader ressemblaient plus à des apprêts de bataille qu’à de simples précautions prises pour se mettre à l’abri de légers larcins. Des mousquets, des espingoles, des pistolets, des sabres, des demi-piques, étaient attachés aux carlingues, ou disposés le long des portes en telle quantité, qu’il était évident qu’ils n’avaient pas été mis là simplement pour la parade. En un mot, aux yeux d’un marin, tout révélait un état de choses dans lequel les chefs sentaient que pour être à l’abri de la violence et de l’insubordination de leurs inférieurs, il fallait qu’ils joignissent à l’influence de l’autorité les moyens efficaces de la faire respecter, et que par conséquent ils ne devaient négliger aucune des précautions qui pouvaient compenser efficacement l’inégalité du nombre.

Dans la principale des cabines du bas, le Corsaire trouva son nouveau lieutenant, qui semblait occupé à étudier les réglements du service dans lequel il venait de s’embarquer. Approchant du coin où le jeune aventurier s’était assis, il lui dit d’un ton de franchise, de confiance et même d’amitié:

–J’espère que nos lois vous paraissent assez sévères, monsieur Wilder?

–Assez sévères1Certes, ce n’est pas la sévérité qui leur manque, répondit le lieutenant en se levant pour saluer son chef. S’il est toujours facile de les faire respecter, tout est pour le mieux. Je n’ai jamais vu de réglements aussi rigides, même dans.

–Même dans quoi, Monsieur? demanda le Corsaire, s’apercevant que son compagnon hésitait.

–J’allais dire même dans la marine royale, reprit Wilder en rougissant un peu. Je ne sais si c’est un défaut ou bien une recommandation d’avoir servi à bord d’un vaisseau du roi.

–C’est une recommandation; du moins ce doit en être une à mes yeux, puisque j’ai fait mon apprentissage au même service.

–Sur quel vaisseau? demanda vivement Wilder.

–Sur plusieurs, répondit froidement le Corsaire. Mais, à propos de réglements rigides, vous vous apercevrez bientôt que, dans un service où il n’y a pas de cours de justice à terre pour nous protéger ni de croiseurs amis qui puissent s’entendre pour s’aider réciproquement, il est nécessaire que le commandant soit investi d’une assez grande part de pouvoir. Vous trouvez mon autorité passablement étendue?

–Mais oui, assez illimitée, dit Wilder avec un sourire qui pouvait passer pour ironique.

–J’espère que vous n’aurez pas occasion de dire qu’elle s’exerce arbitrairement, répondit le Corsaire, sans remarquer, ou peut-être sans paraître remarquer l’expression de la figure de son compagnon. Mais l’heure de vous retirer est venue, et vous pouvez partir.

Le jeune homme le remercia en inclinant légèrement la tête, et tous deux remontèrent dans la cabine du capitaine. Celui-ci lui exprima ses regrets de ce que l’heure avancée et la crainte de trahir l’incognito de son bâtiment ne lui permettaient pas de l’envoyer à terre de la manière qui convenait à un officier de son rang.

–Maisis ajouta-t-il, l’esquif sur lequel vous êtes venu est encore là, et les deux matelots qui vous ont amené vous auront bientôt reconduit à l’endroit où vous vous êtes embarqué. A propos, ces deux hommes sont-ils compris dans notre arrangement?

–Ils ne m’ont jamais quitté depuis mon enfance, et je suis sûr qu’il leur en coûterait de se séparer de moi à présent.

–C’est un singulier lien que celui qui unit deux êtres si bizarrement constitués à un homme qui diffère d’eux si complétement sous le rapport de l’éducation et des manières, reprit le Corsaire en’ fixant un œil pénétrant sur son compagnon, et en le baissant du moment qu’il put craindre de faire remarquer l’intérêt qu’il prenait à la réponse.

–Il est vrai, dit Wilder avec calme; mais, comme nous sommes tous marins, la différence n’est pas aussi grande qu’on pourrait le croire au premier moment. Je vais maintenant aller les rejoindre, et je leur dirai qu’à l’avenir ils serviront sous vos ordres.

Le Corsaire le suivit de loin et sans être vu, sur le tillac, d’un air aussi tranquille que s’il ne sortait de sa cabine que pour respirer librement l’air du soir.

Le temps n’était pas changé; il était doux, mais obscur; le même silence régnait toujours sur les ponts, et, au milieu de tous les sombres objets qui s’élevaient de tous côtés, et que Wilder reconnaissait sur la place qu’ils occupaient, il ne distingua qu’une seule figure humaine. C’était un homme qui l’avait reçu à son arrivée, et qui se promenait encore sur le tillac, enveloppé, comme la première fois, dans un grand manteau. Le jeune aventurier adressa la parole à ce personnage, pour lui annoncer son intention de quitter momentanément le vaisseau. Il fut écouté avec un respect qui le convainquit que son nouveau grade était déjà connu, quoique ce grade ne pût faire oublier l’autorité supérieure du Corsaire.

–Vous savez, Monsieur, que personne, de quelque rang qu’il soit, ne peut quitter le vaisseau à cette heure sans un ordre du capitaine, fut la réponse civile, mais ferme, qui lui fut faite.

–Je le présume; mais j’ai reçu cette permission, et je vous la transmets. Je me rendrai à terre dans ma barque.

L’autre, apercevant quelqu’un qui était à portée de la voix, et qu’il savait bien être le commandant, attendit un instant pour s’assurer si ce qu’il entendait était vrai. Voyant qu’aucune objection n’était faite, qu’aucun signe ne lui était adressé, il se contenta de montrer l’endroit où était l’esquif.

–Mes hommes l’ont quitté! s’écria Wilder en reculant de surprise au moment où il allait descendre du vaisseau. Les drôles se sont-ils enfuis?

–Non, Monsieur, il ne se sont pas enfuis, et ce ne sont pas des drôles; ils sont dans ce vaisseau, et il faut qu’ils se retrouvent.

L’autre attendit encore, pour voir l’effet que produiraient ces mots, prononcés d’un ton impérieux, sur l’individu qui était toujours sur le tillac, à l’ombre d’un mât. A la fin, n’entendant rien répondre, il sentit la nécessité d’obéir. Après avoir dit qu’il allait chercher après eux, il se dirigea vers l’avant du vaisseau, laissant Wilder seul, à ce que celui-ci croyait, en possession du tillac; mais il fut bientôt détrompé. Le Corsaire, s’avançant d’un air libre de son côté, lui fit remarquer l’état de son vaisseau, pour faire diversion aux pensées de son nouveau lieutenant, qui, comme il le voyait à la manière précipitée dont il arpentait le vaisseau, commençait à se livrer à des réflexions désagréables.

–Voilà un charmant navire! monsieur Wilder, dit-il, facile à manœuvrer et vif en pleine mer. Je l’appelle le Dauphin, à cause de la manière dont il fend l’eau, et peut-être aussi, direz-vous, parce qu’il déploie autant de couleurs que ce poisson. D’ailleurs, il faut bien lui donner un nom, et je déteste vos sobriquets sanguinaires, vos Crache-Feu et vos Meurtriers.

–Vous êtes heureux d’avoir un pareil bâtiment. A-t-il été construit par votre ordre?

–Il est peu de vaisseaux au-dessous de six cents tonneaux, lancés de ces colonies, qui n’aient été construits pour servir à mes fins, reprit le Corsaire en souriant, comme s’il voulait ranimer son compagnon en étalant sous ses yeux la mine inépuisable de richesses qu’il venait de s’ouvrir en se rangeant sous son pavillon. Ce vaisseau a été construit, dans le principe, pour Sa Majesté très-Fidèle, et il était destiné, je crois, en présent aux Algériens, ou bien peut-être à les combattre; mais… mais il a changé de maître, comme vous voyez, et sa fortune a subi quelque altération: comment ou pourquoi? c’est une misère dont nous ne nous troublerons pas l’esprit dans ce moment. Il a pris port, et, grâce à quelques améliorations que j’y ai fait faire, il est disposé à merveille pour la course.

–Vous vous hasardez donc quelquefois en dedans des ports?

–Lorsque vous aurez quelque loisir, mon journal secret pourra vous intéresser, répondit le Corsaire en éludant la question. J’espère, monsieur Wilder, que ce vaisseau vous paraît dans un état dont un marin n’a pas à rougir.

–Sa beauté, le soin et l’ordre qui en distinguent toutes les parties, m’avaient frappé dès le premier coup d’œil, et c’est ce qui m’a fait chercher à savoir à qui il appartenait.

–Vous n’eûtes pas de peine à voir qu’il n’était porté que sur une seule ancre, reprit le Corsaire en riant. Mais je ne hasarde jamais rien sans raison. Il ne me serait pas bien difficile, avec une artillerie telle que celle que j’ai à bord, de faire taire la batterie de ce simulacre de fort; mais en le faisant, nous pourrions recevoir quelque mauvais coup, et ainsi je me tiens prêt à partir au premier instant.

–Il doit être assez embarrassant de soutenir une guerre dans laquelle on ne peut jamais baisser pavillon, quelle que soit la position où l’on se trouve, dit Wilder plutôt du ton d’un homme qui réfléchit en lui-même, que de quelqu’un qui veut exprimer tout haut son opinion.

–La mer est toujours sous nos pieds, fut la réponse laconique du Corsaire. Mais à vous je puis dire que, par principe, je prends le plus grand soin de mes espars. Je les ménage comme le cheval que l’on destine à disputer le prix de la course; car souvent il devient nécessaire que notre valeur soit tempérée par la prudence.

–Et où, comment vous radoubez-vous lorsque vous avez souffert dans une tempête ou dans un combat?

–Hem! nous venons à bout de nous radouber, Monsieur, et de tenir la mer en assez bon état. 1

Il s’arrêta, et Wilder, s’apercevant qu’il n’était pas encore jugé digne d’une confiance entière, garda le silence. L’officier ne tarda pas à revenir, suivi du nègre seul. Quelques mots suffirent pour faire connaître l’état où se trouvait Fid. Notre jeune aventurier en éprouva une sensible mortification. L’air de franchise et de bonne foi avec lequel il se retourna du côté du Corsaire, pour le prier de pardonner à son matelot d’avoir pu s’oublier de la sorte, convainquit celui-ci qu’il ne soupçonnait pas le petit complot dont Fid avait été la victime.

–Vous connaissez trop bien les matelots, Monsieur, lui dit-il, pour faire au pauvre diable un crime de ce moment d’oubli. Mettez-le sur une vergue ou après un cordage, jamais vous n’aurez vu un meilleur matelot que Dick Fid; mais je dois convenir qu’il est si bon camarade, qu’il est toujours prêt à tenir tête à tout le monde le verre à la main.

–Il est heureux qu’il vous reste un homme pour conduire la barque, reprit le capitaine d’un air insouciant.

–Je la conduirai très-bien moi-même, et je préfère ne pas séparer ces deux matelots. Si vous le permettez, le nègre couchera dès ce soir à bord du vaisseau.

–Comme vous voudrez. Les hamacs vides ne manquent pas ici depuis la dernière escarmouche.

Wilder ordonna alors à Scipion de retourner auprès de son compagnon, et de prendre soin de lui jusqu’à ce que Fid fût en état de prendre soin de lui-même. Le nègre, qui était loin d’avoir les idées aussi nettes que de coutume, obéit volontiers. Le jeune lieutenant prit ensuite congé de ses nouveaux amis, et descendit dans la barque. D’un bras vigoureux il la poussa loin du vaisseau, et alors ses yeux se portèrent avec un plaisir toujours nouveau sur les agrès et les cordages disposés avec un ordre si parfait; puis ils s’abaissèrent sur le tillac. Une forme humaine se dessinait au pied du beaupré, et semblait suivre la barque sur les eaux; et, malgré l’obscurité de la nuit, il crut reconnaître, dans celui qui prenait tant d’intérêt à ses moindres mouvements, le Corsaire Rouge.

CHAPITRE VIII.

Table des matières

JULIETTE.–Quel est ce gentilhomme

LA NOURRICE.–Le fils et l’héritier du vieux Tibério.

JULIETTE.–Et celui qui le suit, qui n’a pas voulu danser?

LA NOURRICE.–Sur ma foi! je n’en sais rien.

SHAKSPEARE. Roméo et Juliette.

Le soleil commençait à sortir du sein des eaux dans lesquelles sont situées les îles bleues de Massachussets, quand on vit les habitants de Newport ouvrir leurs portes et leurs fenêtres et se préparer aux divers travaux de la journée, avec la fraîcheur et l’activité de gens qui avaient sagement suivi la distribution naturelle du temps pour jouir du repos ou se livrer au plaisir. Ils se souhaitaient le bonjour les uns aux autres avec enjouement, tout en ouvrant les légères fermetures de leurs boutiques, avec les questions et les réponses de civilité d’usage sur la fièvre d’une jeune fille ou le rhumatisme d’une vieille femme. Le maître de la taverne à l’enseigne de l’Ancre Dérapée, qui était si empressé de garantir sa maison de l’imputation de favoriser les orgies nocturnes, était de même un des premiers à ouvrir sa porte, pour attirer chez lui tout passant qui pourrait sentir le besoin de chasser l’humidité de la nuit précédente par le moyen de quelque stomachique fortifiant. Ce cordial se prenait très-généralement dans les colonies anglaises, sous les noms divers de juleps,–d’amers,–de coup du matin, –de chasse-brouillards, etc., suivant que la situation de chaque district semblait exiger quelque précaution particulière. Cette coutume, à la vérité, tombe un peu en désuétude, mais elle conserve encore beaucoup de ce caractère sacré qui semble attaché à tout ce qui tient à l’antiquité.

Il n’est pas peu étonnant que ce louable et vénérable usage de chasser les impuretés malsaines qui s’engendrent dans le système du corps humain pendant un temps où, se trouvant sans rien qui le Drotége au moral, il est exposé aux attaques de tous les maux auxquels la chair est sujette, ait exposé les Américains aux sarcasmes de leurs frères d’Europe. Nous ne sommes pas de ceux qui ont le moins de reconnaissance pour ces philanthropes étrangers qui prennent à nous un si vif intérêt, qu’ils laissent rarement passer la moindre faiblesse, républicaine sans y appliquer le caustique de leur plume purifiante. Nous sommes peut-être d’autant plus sensibles à cette générosité, que nous avons eu beaucoup d’occasions de remarquer qu’ils ont tant de zèle pour nos États dans l’enfance,– robustes pourtant, et peut-être un peu difficiles à conduire, mais néanmoins encore dans l’enfance,–que, dans leur ardeur pour corriger les fautes d’une nation cisatlantique, ils ont coutume de négliger un assez grand nombre de leurs propres erreurs. Par exemple, la mère-patrie nous a envoyé des missionnaires moraux sans nombre, dans ce motif plein de bienveillance et de piété, et nous ne pouvons que regretter que leurs efforts aient été couronnés de si peu de succès. Le hasard nous a mis en relation avec un de ces dignes personnages, qui ne perdait jamais l’occasion de déclamer par-dessus tout contre l’infâme coutume dont nous venons de parler. Il portait si loin ses principes à cet égard, qu’il regardait non-seulement comme immoral, mais, ce qui est encore bien pire, comme bas et grossier, de prendre quelque breuvage plus fort que de la petite bière avant l’heure fixée pour le dîner. Ce moment important étant arrivé, non-seulement il permettait qu’on dédommageât la chair des mortifications préalables qu’elle avait éprouvées, mais il se montrait lui-même si libéral dans cette indulgence orthodoxe, qu’il fallait régulièrement le porter dans son lit à minuit, et il s’en levait aussi régulièrement le lendemain matin pour discourir sur l’énormité de la faute que commettaient ceux qui buvaient trop tôt dans la matinée. Et ici qu’il nous soit permis de saisir cette occasion pour déclarer, qu’en ce qui concerne notre insignifiante personne, nous fuyons complétement cette abomination: nous regrettons seulement que les individus des deux nations qui trouvent quelque plaisir à la mettre en pratique ne puissent en venir à quelque arrangement amiable pour fixer l’époque précise des vingt-quatre heures où il est permis aux bons chrétiens qui parlent anglais de s’enivrer. Que les négociateurs qui ont rédigé le dernier traité d’amitié aient oublié ce point moral important, c’est une nouvelle preuve que les deux partis étaient si fatigués d’une guerre sans utilité, qu’ils voulurent plâtrer une paix à la hâte. Il n’est pas encore trop tard pour nommer une commission à ce sujet; et pour qu’elle puisse traiter convenablement du mérite de cette question nous nous permettrons de suggérer au pouvoir exécutif des États-Unis qu’il serait à propos de nommer pour notre commissaire quelque partisan bien prononcé du système des juleps. Nous présumons que notre digne et indulgente mère ne peut faire aucune difficulté de lui opposer un adversaire convenable, choisi dans les rangs nombreux et bien exercés de son corps diplomatique.

Après avoir ainsi manifesté nos sentiments libéraux personnels, unis à tant d’intérêt pour voir régler convenablement, et, à ce que nous espérons, définitivement, cette question importante, il peut nous être permis de reprendre le fil de notre narration, sans qu’on nous accuse d’être les avocats des stimulants du matin ou de l’ivresse du soir, ce qui est une juste division du sujet, comme nous le croyons d’après des observations assez étendues.

L’aubergiste dont nous venons de parler était donc sur pied de grand matin, pour gagner honnêtement quelque argent des partisans de l’ancien système qui voudraient choisir sa maison pour y offrir à Bacchus leurs libations du matin, de préférence à celle de son voisin, qui s’efforçait d’attirer des pratiques en étalant une belle enseigne représentant un homme à figure enluminée et en habit écarlate, et ayant pour légende La Tête de George II. Il paraît que la louable activité de l’alerte aubergiste ne devait pas manquer d’être récompensée. Pendant la première demi-heure, le flux des pratiques se dirigea avec force vers le havre de sa porte hospitalière, et il ne parut pas abandonner l’espoir de le voir continuer, même quand l’époque ordinaire de cette marée commença à se passer. Voyant pourtant que ses pratiques le quittaient successivement pour se livrer à leurs occupations ordinaires, il abandonna le poste qu’il avait pris pour les servir, et se mit à sa porte, une main dans chacun de ses goussets, comme s’il eût trouvé un secret plaisir dans le son joyeux produit par les nouveaux habitants qu’ils contenaient. Un étranger qui n’était pas entré avec les autres, et qui par conséquent n’avait pas pris sa part des libations d’usage, était debout à peu de distance, une main passée dans sa veste, et semblant principalement occupé de ses propres réflexions. Cet individu attira l’œil clairvoyant de notre hôte, qui conclut sur-le-champ qu’un homme qui aurait eu recours aux stimulants ordinaires du matin n’aurait pu avoir une figure si réfléchie à une époque où allaient seulement commencer les soucis de la journée, , et que par conséquent il pouvait encore y avoir quelque chose à gagner en ouvrant avec lui un chemin direct de communication.

–Voilà un bon air pour chasser les brouillards de la nuit, Monsieur, dit-il en respirant avec force l’air vraiment délicieux et fortifiant d’une belle matinée d’octobre. C’est cet air purifiant qui fait la réputation de notre île, et qui la rend peut-être l’endroit le plus salubre de toute la création, comme il est reconnu universellement pour en être le plus beau. Vous êtes étranger, probablement?

–Tout nouvellement arrivé, Monsieur.

–Marin, d’après votre costume, et cherchant un bâtiment, comme je serais prêt à en faire serment, continua l’aubergiste en souriant, comme s’il s’applaudissait lui-même de sa pénétration. Nous en voyons venir ici beaucoup dans le même dessein; mais parce que Newport est une ville florissante, il ne faut pas s’imaginer qu’il n’y a qu’à demander un navire pour en trouver. Avez-vous déjà tenté fortune dans la capitale de la province de la Baie?

–Ce n’est qu’avant-hier que j’ai quitté Boston.

–Quoi! les fiers habitants de cette villen’ont-ils pas pu vous trouver un bâtimentnt? Oui! ce sont de grands parleurs, et il n’arrive pas souvent qu’ils cachent leur chandelle sous le boisseau. Et cependant il y a ce que j’appelle de bons juges qui pensent que la baie de Narragansett est en bon chemin pour compter bientôt autant de navires que celle de Massachussets. Voilà un beau brick qui doit partir dans le cours de la semaine pour changer ses chevaux en rhum et en sucre; et voici un vaisseau qui est entré dans le canal pas plus tard qu’hier soir. C’est un noble bâtiment, et qui a des cabines dignes d’un prince. Il doit partir dès que le vent changera, et j’ose dire qu’il ne serait pas trop tard à présent pour qu’un bon marin pût demander à y être employé. Et voilà là-bas un négrier, au delà du fort, si vous voulez changer votre argent pour une cargaison de têtes à laine.

–Et croit-on que le navire qui est dans le port intérieur mettra à la voile au premier vent?

–C’est bien certain. Ma femme est cousine de l’épouse du collecteur, et je sais que les papiers sont prêts, et que ce n’est que le vent qui retient. Il faut que vous sachiez que j’ai quelques comptes courants avec les jaquettes bleues ’, et il faut qu’un honnête homme veille à ses intérêts par des temps difficiles comme ceux-ci. Oui, le voilà: c’est un bâtiment bien connu, la Royale Caroline. Il fait régulièrement un voyage tous les ans entre les colonies et Bristol, et touche ici, en venant et en s’en allant, pour nous fournir certaines denrées et y prendre du bois et de l’eau; et alors il s’en retourne en Angleterre ou va à la Caroline, suivant les circonstances.

–Et je vous prie, Monsieur, est-ce un bâtiment bien armé? demanda l’étranger qui commençait à perdre son air pensif, par suite de l’intérêt manifeste qu’il prenait à cette conversation.

–Oui, oui; il n’est pas sans quelques bouledogues en état d’aboyer pour défendre ses droits, comme aussi de dire un mot à l’appui de l’honneur de Sa Majesté.–Judy! Judy! cria-t-il à haute voix à une jeune négresse qui ramassait des copeaux de bois dans un chantier, courez chez le voisin Homespun, et frappez comme il faut à la fenêtre de sa chambre à coucher. Le brave homme a dormi plus que de coutume. Il n’est pas ordinaire d’entendre sonner sept heures avant que le tailleur ait fait passer quelques gouttes d’amers par son gosier desséché.

Le dialogue fut interrompu quelques instants pendant que la négresse exécutait les ordres de son maître. Mais les coups frappés à la croisée ne produisirent d’autre effet que d’attirer une réponse aigre de Désirée, dont la voix pénétra à travers les planches minces qui couvraient le bâtiment, aussi facilement que si c’eût été un tamis. Un moment après la fenêtre s’ouvrit, et Désirée exposa son visage mécontent à l’air frais du matin.

–A quoi faut-il encore m’attendre? s’écria l’épouse offensée, qui s’imaginait que c’était son mari qui, après avoir passé toute la nuit dehors, se permettait de troubler ainsi le sommeil de sa femme pour rentrer dans ses pénates.–A quoi faut-il encore m’attendre? N’est-ce pas assez que vous ayez abandonné ma table et mon lit pendant une longue nuit? Faut-il encore que vous veniez interrompre le repos naturel de toute une famille, sept bienheureux enfants, sans compter leur mère? OHector! Hector! vous donnez un bel exemple aux têtes légères de notre jeunesse, et vous servirez de leçon aux gens inconsidérés!

–Apportez-moi le registre noir, dit l’aubergiste à sa femme que les lamentations de Désirée avaient attirée à une fenêtre; je crois que cette femme a dit quelque chose d’un voyage d’une couple de jours; et si telle est la philosophie du brave homme, c’est un avis pour les gens honnêtes de regarder à leurs comptes.–Justement! Sur ma vie! Késiah, vous avez fait crédit à ce mendiant boiteux de dix-sept schillings six pence, et cela pour des bagatelles, comme des coups du matin et des bonnets de nuit!

–Vous vous emportez sans raison, dit Késiah; le tailleur a fait un habit pour l’enfant qui est à l’école, et il a fourni.

–Chut! femme, chut! dit notre hôte en fermant le registre, qu’il lui rendit en lui faisant signe de se retirer; j’ose dire que tout cela s’arrangera en temps convenable, et moins nous ferons de bruit pour les fautes d’un voisin, moins on jasera de nos propres transgressions.–C’est un digne ouvrier, Monsieur, un bon travailleur, continua-t-il en s’adressant à l’étranger; mais, malgré tout cela, il n’a jamais pu faire briller le soleil à travers ses croisées, quoique le ciel sache que le verre n’en est pas assez épais pour empêcher cette bénédiction.

–Et croyez-vous sur des preuves aussi légères que ce que nous venons d’entendre, que cet homme soit réellement en fuite?

–Ma foi! c’est un malheur qui est arrivé à des gens valant mieux que lui, répondit l’aubergiste en joignant les mains sur sa rotondité abdominale avec un air de grave méditation; nous autres aubergistes, qui vivons en quelque sorte en pleine vue des secrets des autres, car c’est après une visite chez nous qu’on est vraiment disposé à ouvrir son cœur,–nous devons savoir quelque chose des affaires du voisinage. Si le brave homme Homespun savait rabattre le caquet de sa femme aussi bien qu’il rabat ses coutures, les choses pourraient aller mieux; mais. Buvez-vous quelque chose ce matin, Monsieur?

–Une goutte de ce que vous avez de meilleur.

–Comme je disais, continua notre hôte tout en servant sa nouvelle pratique, si l’oie d’un tailleurpouvait aplanir les rides du caractère acariâtre d’une femme, et qu’il pût ensuite la manger comme si c’était cet oiseau que vous voyez suspendu à ce croc… Peut-être trouverez-vous bon aussi de dîner avec nous, Monsieur?

–Je ne dis pas non, répondit l’étranger en payant le petit verre dans lequel il n’avait fait que se mouiller les lèvres; cela dépend en grande partie des informations que je vais prendre sur les divers bâtiments qui sont dans le port.

–En ce cas, Monsieur, quoique je n’y aie aucun intérêt, comme vous le savez, je vous conseillerais de faire votre demeure en ce logis tant que vous resterez dans cette ville. Ma maison est le rendez-vous de la plupart des marins, et je puis dire de moi-même, sans me vanter, que personne ne peut vous apprendre tout ce que vous désirez savoir, mieux que le maître de la taverne à l’enseigne de l’Ancre Dérapée.

–Vous me conseillez de m’adresser au commandant du navire qui est dans le canal du port intérieur, pour lui demander de l’emploi: croyez-vous qu’il lève l’ancre aussitôt que vous me l’avez dit?

–Au premier coup de vent. Je connais toute l’histoire de ce bâtiment, depuis le jour où l’on a pris la première planche pour en faire la quille. La riche héritière du midi, la jolie fille du général Grayson, doit passer à la Caroline sur son bord,–elle et sa bonne, –sa gouvernante, je crois qu’on la nomme,–une mistress Wyllys. Elles attendent le signal ici plus haut, dans la maison de madame de Lacey, veuve du contre-amiral qui portait ce nom, et sœur du général, par conséquent tante delà jeune personne, suivant mon calcul. Bien des gens croient que ces deux fortunes ne seront pas séparées, et, en ce cas, celui qui aura pour femme miss Getty Grayson sera non-seulement un heureux mortel, mais, qui plus est, un mortel riche.

L’étranger, qui avait conservé un air d’indifférence pendant la dernière partie de cette conversation, parut alors disposé à y prendre un degré d’intérêt convenable au sexe et à la condition de la personne qui faisait le principal sujetde l’entretien. Après avoir écouté avec attention jusqu’à la dernière syllabe qu’il plut à l’aubergiste de prononcer, il lui demanda un peu brusquement:

–Et vous dites que la maison qui est près de nous, sur le penchant de cette colline, est la demeure de Mrs de Lacey?

–Si j’ai dit cela, je n’y entends rien. Par ces mots «ici plus haut,» j’entends à un demi-mille de distance. C’est une demeure convenable pour une dame de son rang, et non une de ces maisons où l’on ne peut étendre les coudes, comme celles qui sont tout autour d’ici. On peut la reconnaître aisément à ses beaux stores et à ses ombres. Je réponds que, dans toute l’Europe, il n’y a pas d’aussi belles ombres que les ombres qui sont devant la porte de madame de Lacey.

–Cela est st fort probable, murmura l’étranger, qui ne paraissait pas aussi prononcé que l’aubergiste dans son admiration, et qui avait déjà repris son air pensif.

Au lieu de continuer l’entretien sur ce sujet, il détourna la conversation par quelque lieu commun; et répétant ensuite qu’il reviendrait probablement, il se retira en prenant le chemin de la demeure de Mrs de Lacey. Notre hôte vit de quel côté se dirigeait l’étranger, et il aurait probablement trouvé matière à observation dans cette manière de terminer brusquement l’entretien, si Désirée, précisément en cet instant, n’eût détourné son attention en se précipitant hors de sa maison, et en venant lui tracer, de la manière la plus piquante, le caractère de son mari délinquant.

Le lecteur a sans doute déjà soupçonné que l’étranger qui avait cette conférence avec l’aubergiste ne lui est pas inconnu. Dans le fait, c’était Wilder; mais pour accomplir ses secrets desseins, il abandonna la guerre de mots, et, remontant la colline sur la pente de laquelle la ville est bâtie, il s’avança vers les faubourgs.

Il n’était pas difficile de distinguer la maison qu’il cherchait parmi une douzaine d’autres habitations à peu près semblables, à ses «ombres,» comme l’aubergiste, d’après le sens particulier donné à ce mot dans cette province, avait appelé quelques ormes vraiment majestueux, croissant dans une petite cour en face de la porte. Cependant, pour s’assurer qu’il ne se trompait pas, il changea ses conjectures en certitude par le moyen de quelques questions, et continua ensuite son chemin d’un air pensif.

Le matin brillait alors de tout son éclat, et promettait un autre de ces doux et beaux jours d’automne qui distinguent ou qui devraient distinguer ce climat. Le peu d’air qu’il faisait venait du sud, et éventait le visage de notre aventurier, qui, tout en montant, s’arrêtait de temps en temps pour considérer les divers navires qui se trouvaient dans le port. On aurait cru sentir une douce brise de juin. En un mot, c’était un temps qui saisit avec transport quiconque aime à parcourir les champs, et que le marin couche sur son journal comme une journée perdue.

Wilder fut tiré de ses réflexions par les voix de plusieurs personnes qui s’entretenaient ensemble, et qui s’approchaient évidemment. Il y avait surtout une voix qui le fit tressaillir sans qu’il sût pourquoi, et qui, d’une manière inconcevable même pour lui, semblait mettre en mouvement tous les ressorts secrets de son système. Profitant de la conformation du terrain, il sauta, sans être vu, sur une petite élévation, et s’approchant d’un angle formé par un mur très-bas, il se trouva tout près des interlocuteurs.

Ce mur entourait le jardin et les bosquets d’une maison qu’il reconnut alors pour celle de Mrs de Lacey. Un pavillon d’été champêtre, qui, quelques semaines auparavant, était presque enseveli sous les feuilles et les fleurs, s’élevait à peu de distance de la route. Par son élévation et sa position, il avait, à l’ouest, la vue de la ville, du port et des îles de Massachussets; à l’est, celle des îles des Plantations et de la Providence; et au sud, il dominait sur une étendue sans bornes de l’Océan. Comme il avait alors perdu sa couverture de feuillage, l’œil pouvait sans difficulté pénétrer jusqu’au centre, à travers les piliers rustiques qui en soutenaient le petit dôme. Wilder y reconnut les mêmes personnes qu’il avait entendues la veille, tandis qu’il était comme dans une cage, avec le Corsaire, au haut de la tour en ruine. Quoique la veuve de l’amiral et Mrs Wyllys fussent le plus en avant, et qu’elles parlassent évidemment à quelqu’un qui était comme lui sur le grand chemin, l’œil vif du jeune marin découvrit bientôt la figure plus fraîche et plus attrayante de Gertrude, placée derrière elles. Son examen fut pourtant interrompu par une réponse que fit l’individu qu’il n’avait pas encore aperçu. Ses regards s’étant dirigés d’après le son de sa voix, il vit alors un vieillard encore vert, qui, assis sur une pierre sur le bord de la route, semblait reposer ses membres fatigués, tout en répondant à quelques questions qu’on lui faisait du pavillon d’été. Quoique sa tête fût couverte de cheveux blancs, et que sa main, qui tenait une longue canne, tremblât quelquefois lorsqu’il y cherchait un nouvel appui, son costume, son ton et ses manières offraient des preuves suffisantes que c’était un vieux marin.

–Seigneur! Madame, disait-il d’une voix un peu tremblante, mais qui conservait pourtant les intonations fortes qui caractérisent sa profession, nous autres vieux chiens de mer nous ne nous amusons jamais à regarder dans l’almanach pour voir de quel côté viendra le vent après le premier dégel, avant de nous mettre en mer! Il nous suffit que l’ordre d’embarquement ait été donné, et que le capitaine ait pris congé de son épouse.

–Ah! c’est précisément ce que disait mon pauvre cher amiral! s’écria Mrs de Lacey, qui prenait évidemment grand plaisir à continuer de s’entretenir avec ce vieillard; ainsi donc, mon brave ami, vous pensez que; lorsqu’un bâtiment est prêt, il doit mettre à la voile, soit que le vent.

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Дата выхода на Литрес:
16 января 2025
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640 стр. 1 иллюстрация
ISBN:
4064066319045
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