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Jacques Crétineau-Joly

Histoire des traités de 1815 et de leur exécution

Publiée sur les documents officiels et inédits


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066328757

Table des matières

AVANT-PROPOS.

CHAPITRE PREMIER.

CHAPITRE II.

CHAPITRE III.

CHAPITRE IV.

CHAPITRE V.

CHAPITRE VI.

CHAPITRE VII.

CHAPITRE VIII.


AVANT-PROPOS.

Table des matières

L’histoire des traités de 1815 n’a jamais été entreprise. Les publicistes qui se sont occupés des événements par lesquels les Bourbons furent inopinément ramenés sur le trône de leurs ancêtres n’en ont pas su ou n’ont pas voulu en faire connaître les détails diplomatiques et financiers: ces détails sont cependant d’un puissant intérêt pour l’Europe et pour la France.

Après avoir, en quelques pages d’indignation générale, énuméré à leur point de vue politique, mais sans études premières, souvent même sans bonne foi, les charges militaires et les hontes dont nous accablait l’Europe coalisée contre l’empereur Napoléon, les écrivains de toutes les opinions se sont arrêtés à la porte des conférences où se discutaient la fortune et l’avenir de la patrie.

Ils n’ont pénétré dans les conseils des monarques ou dans les assemblées des ministres et des commissaires que pour y copier servilement les actes que le Bulletin des Lois, que l’Histoire des Traités de Schœll et le Recueil des Traités de Martens ont enregistrés; puis tout a été dit pour eux.

Seulement d’autres, encore moins habiles ou se condamnant à une ignorance volontaire, ont, dans de volumineux pamphlets, cherché à dénaturer ce qui, à cette funeste époque, s’était fait de bon,de juste, d’honorable et de national.

Par des accusations sans fondement ou par des déclamations sans portée ils ont essayé de calomnier les actes et les caractères. Attribuant à ces grandes transactions l’esprit d’intrigue ou de lucre que, dans leur corruption d’écrivains aux gages de tous les pouvoirs, ils osaient leur supposer, ils les ont enveloppées de ténèbres dont il nous a semblé utile de percer à jour le mystère.

Homme de parti, de passions politiques peut-être, mais habitué par l’expérience des autres hommes et des choses à ne porter de jugement que d’après les documents ou les témoignages officiels, j’ai voulu être vrai, lorsque jusqu’à ce jour tous les publicistes étaient restés dans l’erreur sur une des phases les plus importantes et cependant les moins connues de notre histoire.

Les traités de 1815 forment à eux seuls un code complet de diplomatie et de finance: c’est sans doute pour cela qu’ils sont si peu étudiés et si mal appréciés. Les discussions qu’ils ont soulevées, les questions qui s’agitèrent dans le secret des conférences, les ardentes colères qu’ils ont laissées si vivaces au fond des cœurs, tout faisait un devoir de les méditer avec soin, de les raconter sur pièces authentiques.

Ce devoir nous l’avons accompli, ne nous laissant écarter de notre route ni par des considérations de parti ou de personnes, ni par quelques-unes de ces injustices calculées auxquelles on cède souvent avec tant de légèreté. Nous avons sous les yeux les documents originaux qui ont servi à ce grand débat de l’Europe entière contre la France isolée, contre la France vaincue après vingt-trois ans de victoires!

Ces documents sont déposés soit dans les archives du royaume, soit dans celles des chancelleries étrangères. Il sera donc aussi impossible d’en nier la teneur que d’en suspecter l’authenticité. Ils ont pour contrôleurs naturels les hommes d’état qui les rédigèrent, les cabinets qui les conseillèrent et les ministres qui les ont signés ou appliqués.

C’est de l’histoire prise dans le vif; histoire pénible à raconter à des Français, mais qui cependant aura pour nous de graves, d’utiles enseignements.

Il nous eût été très facile, avec des réticences que l’esprit de parti aurait acceptées comme un tour de force ou d’adresse, de ne pas nous appesantir sur la masse de vérités évoquées par le récit de ces négociations. Nous n’avons pas tenté d’entrer en composition avec notre conscience. Il vient des jours où être vrai envers et contre tous est une obligation que personne ne doit trahir: nous regardons ces jours comme arrivés pour l’opinion royaliste. Il est donc aussi instructif pour les princes que pour les peuples de montrer les erreurs des uns et les aveugles passions des autres.

Les traités de 1815 sont un désastre pour la France, mais il faut révéler enfin à qui elle est redevable de tant de calamités; il faut apprendre à tous quel fut le rôle que chacun s’assigna dans ce drame de toutes les misères d’un pays occupé jusqu’à deux fois en quinze mois par l’Europe liguée contre lui.

La part de chacun était aisée à faire, car tous ont écrit, ont refusé d’adhérer ou ont consenti.

La France alors fut la victime de l’impéritie de ceux qui s’imposaient à la direction de ses affaires; elle fut surtout victime d’une pensée qui avait son côté national, quoiqu’elle ait coûté bien cher à notre honneur et à notre trésor. Cette pensée c’était l’évacuation la plus prompte du territoire, pensée qui, comme on le verra, était dans les intentions des puissances alliées avant même de germer dans la tête de Louis XVIII et dans celle du duc de Richelieu.

Le temps des adorations chevaleresques est passé. Aujourd’hui les peuples n’aiment que les princes qui savent se faire estimer par de grandes vertus royales, par un dévouement de toutes les heures et par un sentiment profond de la dignité nationale. C’est cette disposition des esprits, plus saillante que jamais, qui nous a fait naître l’idée de coordonner dans un ouvrage spécial ces tristes débats et ce bilan de la France, que d’impardonnables faiblesses ont rendu si onéreux.

Nous avions dans les mains la vérité tout entière: nos mains se sont ouvertes. Nous l’avons dite à nos amis comme à nos ennemis, nous dégageant de toute préoccupation et nous montrant peut-être plus sévère pour notre parti que pour ceux qui le combattent: c’était le seul moyen de convaincre les uns et d’éclairer les autres.

Puisse ce douloureux tableau de nos misères nous réunir tous dans une pensée commune! puisse-t-il enfin nous apprendre les sacrifices de gloire, de dignité et de fortune qu’il faut faire pour débarrasser un royaume de l’intervention étrangère que les divisions et les haines politiques ont appelée sur le sol!


CHAPITRE PREMIER.

Table des matières

Retour de Louis XVIII. — Intrigues de Gand et de Paris. — MM. de Talleyrand, Fouché, Pasquier et l’abbé Louis, ministres. — Situation de la France après la bataille de Waterloo. — Caractère de la seconde invasion. — Animosité des étrangers contre la France. — Causes du licenciement de l’armée de la Loire. — Portrait de Fouché. — Les proscriptions. — Ce que les alliés veulent faire de la France. — Le duc d’Angoulême et le général Castanos dans le Midi. — Premières mesures des puissances à Paris.

Le désastre de Waterloo, cette grande calamité nationale, que la révolution et l’empire agonisant sous le canon des puissances coalisées léguèrent à la monarchie légitime comme un souvenir d’héroïsme pour eux et de honte pour elle; le désastre de Waterloo n’a plus besoin d’être expliqué. Les trahisons de la fortune, celles des hommes, les indécisions des généraux, la fatalité qui du front de Bonaparte passa si vite dans l’âme de ses lieutenants; les passions révolutionnaires, venant à chaque secousse, par l’organe de la chambre des représentants de 1815, apporter une entrave ou une difficulté de plus aux ordres de Napoléon; le cercle d’autorité se rétrécissant sans cesse sous la main impérieuse des partis; les misérables calculs des uns, l’enthousiasme sans avenir des autres, tout cela ne rentre pas dans le cadre que nous traçons à cet ouvrage.

Sans vouloir revenir sur tant de faits encore mal éclaircis, mal appréciés et livrés depuis vingt-sept ans aux ardeurs d’une polémique provocatrice, nous n’avons pas à dire dans cette histoire les fautes commises en 1814, fautes que Louis XVIII ne devait pas recommencer après les avoir condamnées avec tant de royale franchise, après les avoir expiées par un exil que l’abandon des uns, que la trahison des autres, que la mésintelligence ou l’incurie de ses amis ne surent même pas rendre utile ou glorieux à la patrie.

Pour forcer le roi à se jeter dans les bras de la révolution d’habiles intrigants avaient mis en jeu tous les ressorts. Ici, dans le château même des Tuileries, ils faisaient vibrer le sentiment de la vieille nationalité française; ils démontraient au roi qu’il serait beau à lui, le sceptre et l’épée de justice à la main, d’attendre dans son palais l’usurpateur impérial qu’un complot de quelques séides ramenait à Paris.

Le roi, accablé par toutes les souffrances morales et physiques, se sentait ou voulait se laisser croire digne petit-fils d’Henri IV et de Louis XIV. Il s’endormait au milieu des rêve d’un dévouement monarchique; mais là, tout à côté de ces mêmes Tuileries, on tenait un autre langage, on faisait d’autres vœux, on s’arrêtait à d’autres projets.

La peur régnait dans les conseils de la couronne; elle s’était assise au chevet des courtisans qui, rassurés par les promesses de Fouché et par les prédictions de Barras, l’ancien directeur, se révoltaient à l’idée seule de compromettre la vie du prince. On le plaçait dans une situation dangereuse peut-être, mais cette situation faisait éclater aux yeux de tous ce courage qui sied si bien à la royauté et qui plaît tant aux Français. Dans cette hypothèse il fallait s’associer à sa destinée; il fallait se condamner à mourir au pied d’un trône que, dans onze mois d’erreurs ambitieuses, de faux calculs, de rêves impossibles ou d’absurdités constitutionnelles, ils avaient sapé et perdu.

On intrigua pour donner du courage parlementaire à Louis XVIII; il en eut en face des grands corps de l’état réunis autour de lui dans le péril commun. On intrigua ensuite pour le forcer à déserter le poste d’honneur où, la veille encore, il jurait de mourir en roi. A Gand on intrigua de toutes façons, tantôt contre M. de Blacas, tantôt pour M. Fouché ; et tandis que l’armée de Napoléon expirait dans une dernière étreinte avec l’Europe, on intriguait pour savoir sur quel lambeau de papier on assurerait l’avenir de la monarchie et du pays.

Le roi était enfin sur le territoire français, et à Cambrai comme au château d’Arnouville, l’une de ses dernières étapes pour arriver à Paris, on intriguait encore. Fouché voulait se rendre nécessaire. Ministre de l’empereur pendant les Cent-Jours, il aspirait à conserver le pouvoir; sans transition, sans amende honorable, il se présentait, lui le régicide, lui le révolutionnaire, lui le traître à la république, au directoire et à l’empire, comme le lien qui pouvait réunir dans le même faisceau la monarchie tempérée et la révolution convertie aux idées d’ordre et de conservation.

Cette intrigue était si habilement ourdie que le duc de Wellington et le prince de Talleyrand d’un côté, que les exaltés de l’autre, y donnaient tous la main. L’esprit astucieux de Fouché avait séduit les candeurs royalistes, et Louis XVIII, qui avait plus d’amour-propre que de jugement, se complaisait dans la pensée qu’il allait lutter de finesse et de roueries politiques avec cet homme dont les mains étaient teintes du sang de Louis XVI.

En 1814 le roi commençait ainsi son préambule d’ordonnance constitutive de la charte:

«La divine Providence, en nous rappelant dans nos états après une longue absence, nous a imposé de grandes obligations.» Pour donner à ses sujets une traduction moins mystique de ces grandes obligations que la divine Providence lui imposait, il chargeait les abbés de Talleyrand, de Pradt, de Montesquiou et Louis de les commenter. Par une de ces dérisions que les historiens acquièrent le droit de flétrir, ces quatre hommes, engagés dans les saints ordres, étaient à un degré plus ou moins prononcé des apostats.

Talleyrand, évêque d’Autun, avait renoncé à l’Eglise pour contracter un mariage ridicule, même aux yeux du monde.

L’abbé de Pradt avait abandonné son diocèse de Poitiers, et, aumônier du dieu Mars, ainsi que se qualifiait ce prélat mythologique en faisant allusion à son maître Napoléon qui l’avait créé archevêque de Malines, il vivait dans une atmosphère fort peu canonique.

L’abbé de Montesquiou était un vieux constituant, un vieux membre des comités royalistes, et que nous avons vu ministre de l’intérieur en 1814, sous la férule du protestant Guizot, son secrétaire général. Il n’avait pas, comme l’abbé Louis, servi de diacre à M. de Talleyrand au milieu de la cérémonie révolutionnaire du Champ-de-Mars le 14 juillet 1790; mais comme lui il possédait le moins possible les vertus qui font les bons prêtres.

Cependant c’était à ces quatre ecclésiastiques que le soin des affaires de la première Restauration avait été confié ; celles de la seconde rentraient de plein droit dans les attributions de l’oratorien Fouché. Le régicide de 1793 s’en était emparé par droit d’intrigue. Avec M. Pasquier pour collègue et M. Decazes pour préfet de police, le prince de Talleyrand, Fouché et l’abbé Louis allaient opposer aux besoins moraux de la société un refus de concours dont le cynisme spirituel de Louis XVIII et la béate confiance de Charles X ne surent pas préserver la France.

Le roi venait de faire sa rentrée dans la capitale; triste rentrée que la joie du peuple accueillit encore, car elle arrachait le pays aux dernières misères que chacun prévoyait, mais elle ne pouvait cicatriser la plaie faite à l’honneur national. Ce n’était plus cet élan de 1814 courant au devant du comte d’Artois et de Louis XVIII, et saluant leur retour comme un gage de bonheur public. Il y avait eu tant d’espérances déçues, tant de fautes politiques accumulées presqu’à plaisir autour des Bourbons, tant de manifestations insolites, tant de favoris et de courtisans élevés sans motifs légitimes aux grandeurs ou à la fortune, tant d’hésitation chez les uns, tant de perfidie chez les autres, et parmi les royalistes vraiment dignes de diriger les affaires, un si profond découragement en face de toutes les concessions faites dans les choses et de toutes les réactions annoncées dans les mots, qu’à l’aspect de cette seconde Restauration, plus miraculeuse que la première, on se prenait à douter de l’avenir.

On doutait surtout de Louis XVIII. On ne pouvait se persuader que ce prince, dont les espérances, peut-être mal traduites par les faits, n’avaient pas vu sans un certain plaisir l’aurore de la révolution, arriverait dans sa vieillesse avec assez de royale énergie pour fermer des plaies que ses mains avaient contribué à ouvrir. Les royalistes repoussaient d’instinct la charte octroyée; les impériaux, formés par Napoléon au despotisme militaire et administratif, ne songeaient à la respecter que lorsque, dédaignés par la cour, ils pourraient s’en faire un levier d’opposition en se liguant avec la bourgeoisie, qui, dans ce nouveau mode de gouvernement, pressentait sa puissance future. L’enthousiasme de 1815 venait donc plutôt de la haine portée à Bonaparte que de la confiance dans les Bourbons.

La position de la France était bien difficile et bien cruelle. L’armée, qui avait si follement trahi ses serments afin de courir avec son ancien empereur les chances d’une bataille désespérée contre l’Europe, se retirait humiliée et anéantie derrière la Loire. Une alliance avec la Vendée en armes pouvait seule lui donner assez de consistance et d’appui moral pour mourir dans un dernier combat. A la vue des maux qui fondaient sur la patrie, l’armée eut l’intelligence de ce qui lui restait à tenter.

Un vieux prestige, d’immortels souvenirs avaient été évoqués par les conspirateurs du 20 mars. Elle y avait cédé avec une déplorable facilité, et, sans avoir le repentir de son parjure, elle sentait profondément le besoin de conserver la nationalité française. Elle était encore sous les armes, ne songeant plus qu’à défendre le territoire; mais abandonnée à la fois et par Napoléon déjà captif des coalisés, et par cette misérable chambra des représentants de 1815 dans le sein de laquelle ne s’agitaient que des avocats, que des ambitieux de bas étage, que des dupes ou des instruments de Fouché, elle n’osait pas croire à la loyauté de son épée, la dernière foi du soldat.

Il n’y avait plus de gouvernement central, plus d’administration, plus rien de ce qui constitue un état. La France, dont toutes les frontières étaient violées, se voyait envahie par onze cent mille étrangers qui, dans l’espace de moins de seize mois, accouraient par droit de conquête fouler à deux reprises ce sol sur lequel la division seule des esprits les empêchait de trouver un tombeau.

A la première invasion, c’était la guerre aux ambitieux caprices de Napoléon qu’ils faisaient, la guerre à un homme. En le chassant de victoire en victoire des bords de la Bérésina jusqu’aux portes de Paris, ils avaient profité tantôt de ses succès, tantôt de leurs revers, tantôt des négociations diplomatiques ouvertes entre deux batailles, tantôt de ses concessions forcées et de l’agonie de la France pour se débarrasser d’un soldat dont l’existence, comme souverain, était un fardeau pour eux tous. Cette guerre à un homme achevée, l’Europe n’avait voulu, sous les inspirations d’Alexandre de Russie, que se montrer bienveillante envers la France; elle l’avait traitée en généreuse ennemie, lui laissant le droit de se choisir un monarque. Elle se contentait de demander une paix qui alors était dans les vœux des peuples comme des rois, des généraux comme des armées.

Mais lorsque la nouvelle du débarquement de l’île d’Elbe tomba comme la foudre sur les souverains et les ministres qui, au milieu des carrousels et des fêtes du congrès de Vienne, se partageaient les peuples et faisaient une nouvelle carte politique de l’Europe, il y eut un moment de stupéfaction indéfinissable; de toutes les bouches il s’échappa presque aussitôt un cri de colère contre les Bourbons. Les rois accusaient Louis XVIII de n’avoir pas su régner: les uns parlaient de poser la couronne de France sur une autre tête, et ils regrettaient tout haut que le duc d’Orléans ne fût pas légitime; les autres demandaient le partage immédiat du royaume, et voulaient que l’Europe lui réservât après la bataille le sort de la Pologne.

A la suite de leur célèbre déclaration du 10 mars 1815, les hautes puissances déclarèrent

«unir tous leurs efforts contre Bonaparte et contre tous ceux qui se seraient déjà ralliés à sa faction ou s’y réuniraient dans la suite, afin de les mettre hors d’état de troubler la tranquillité de l’Europe, la liberté et l’indépendance des nations.»

Chacune des hautes puissances s’engageait à tenir constamment en campagne cent cinquante mille hommes «jusqu’à ce que, est-il dit dans leur déclaration, Bonaparte soit mis hors de la possibilité d’exciter des troubles et de renouveler des tentatives pour s’emparer du pouvoir suprême.»

Toutes ces mesures étaient prises contre Napoléon. Rien n’était fait en faveur de Louis XVIII et de sa dynastie, qui, par une étrange confusion d’idées et de projets, apparaissait pourtant comme une des signataires de l’acte du 25 mars. Bonaparte était l’ennemi de l’Europe, l’Europe le mettait au ban des nations; mais la cause des Bourbons n’en était pas pour cela moins ébranlée.

A la suite même de ce traité, l’Angleterre proposa et fit admettre une restriction qui, sous l’enveloppe des formes diplomatiques, révèle parfaitement les intentions des monarques. Il y était dit:

«Quel que soit le vœu qu’ils doivent former pour voir sa majesté très chrétienne rétablie sur le trône et quel que soit le désir des alliés de concourir simultanément à un événement si heureux, ils se croient obligés de déclarer, même par la considération de ce qui est dû aux intérêts de S. M. T. C., qu’il est bien entendu que l’intention des alliés n’est pas de poursuivre la guerre dans la vue d’imposer à la France un gouvernement particulier.»

Avant leur victoire de Waterloo telle était la pensée des monarques. Quand Louis XVIII, comme il le disait avec tant de spirituelle vérité, eut volé son trône pour la seconde fois, les hautes puissances consacrèrent ce vol légitime par leur adhésion; mais elles se tenaient en défiance du roi, de ses adversaires et surtout de ses amis. Les actes diplomatiques constatent cette espèce de répugnance que des causes de toute nature, que de tristes réalités ou d’absurdes calomnies rendent aujourd’hui plus palpable que jamais. Les Bourbons se sont imposés aux étrangers par l’autorité seule de leur droit; mais ils n’ont jamais été imposés à la France par les puissances coalisées. Au congrès de Vienne, le 25 mars 1815, elles déclaraient clairement leurs intentions. Le 26 septembre de la même année, lorsque tous les événements sont accomplis, lorsque Louis XVIII est rétabli sur son tronc et le jour même où M. de Richelieu prend le pouvoir, le duc de Wellington, écrivant au général Dumouriez, pensionnaire du cabinet de Saint-James, lui explique en ces termes la position du souverain, celle de la France et pourquoi il a épousé les intérêts de Fouché.

«A mon arrivée à Paris, dit le général en chef de la coalition, je savais que les alliés n’étaient pas du tout déterminés en faveur du roi; que les.... ne voulaient pas la restauration; que l’armée et les assemblées ne voulaient pas de lui; qu’il se trouvait quatre provinces en rébellion ouverte et des autres, y incluse la ville de Paris, très froides Il m’était très clair que si je n’intéressais pas Fouché à la restauration du roi, sa majesté aurait été obligée de rester à Saint-Denis, du moins jusqu’à l’arrivée des souverains, ce qui aurait en tout cas nui à son autorité et à sa dignité s’il eût jamais remonté sur son trône. Donc j’ai conseillé à sa majesté de prendre Fouché à son service, afin de pouvoir rentrer avec dignité et sans efforts de la part des alliés, et je suis parfaitement certain qu’il doit sa restauration tranquille et dignifiée à ce conseil. Je crois aussi que les courtisans étaient satisfaits et ont applaudi l’arrangement le jour qu’il a été adopté, qu’ils l’ont blâmé aussitôt qu’ils ont joui des effets. Ils ont tout de suite commencé à intriguer contre Fouché et contre le ministère. Fouché s’est peut-être mal conduit en quelques circonstances, mais pas la moitié si mal qu’on l’a dit et qu’on le croit. Au contraire, je sais que ce sont les courtisans qui ont publié son dernier rapport au roi. Enfin vous en voyez le résultat dans le renvoi de tout le ministère formé avec l’approbation de toute l’Europe et dans le moment le plus critique de la négociation. Je crois que le roi était content de Fouché.

La seconde invasion n’offrait donc plus le même caractère que la première. Le retour de l’île d’Elbe, accompli d’une manière si funestement prodigieuse, avait dans les provinces remué la lie révolutionnaire dont, pendant ses dix années de règne, l’empereur sut si admirablement comprimer les exagérations. Les haines de parti à parti fermentaient; les souverains, effrayés de ces tendances qui pouvaient corrompre les dispositions de leurs sujets, dont on avait peut-être trop flatté les intérêts de liberté afin de les pousser en masse contre Napoléon, ne se présentaient plus à la France vaincue avec l’habile générosité de 1814. Les princes alliés étaient maîtres de nos places fortes, de nos arsenaux, de nos villes maritimes, du cours des fleuves et du territoire qu’un sublime effort aurait pu seul délivrer. Ils avaient de longues vengeances à satisfaire, de grandes terreurs à calmer, de pénibles précautions à prendre contre cet élan militaire, dont les champs de bataille de Ligny et de Waterloo venaient d’être les témoins. A tout prix il fallait affaiblir la France, afin de donner la paix au monde.

Par les généraux ou par les commissaires attachés à ses armées la France avait souvent abusé de la victoire. Elle avait levé sur les peuples vaincus d’immenses contributions de guerre, changé les lois d’un pays, substitué une dynastie à une autre et fait violence à des régions qui, par un simple décret, se voyaient tout à coup forcées de renoncer à leur langue maternelle, à leurs mœurs et à leurs usages pour être incorporées à l’empire.

Ces souvenirs tout récents dominaient les intelligences. La Prusse surtout, dont Blucher, avec son vieil instinct populaire, avait su si profondément remuer les universités et les sociétés secrètes, la Prusse, si souvent abattue sous nos aigles et qui croyait toujours voir planer sur sa tête l’image désolée de sa belle reine morte de désespoir patriotique, la Prusse se montrait sans pitié. L’Angleterre tenait prisonnier à bord d’un de ses vaisseaux le géant qui, pour consommer sa ruine, s’était tour à tour jeté sur l’Espagne et sur la Russie; mais cette victoire d’un grand peuple sur un grand homme, victoire achetée par tant d’incommensurables sacrifices, ne suffisait pas au cabinet de Londres. L’empereur captif et remis par l’Europe à la garde de l’Angleterre pouvait bien satisfaire l’amour-propre britannique; ce n’était pourtant pas assez pour lui.

Le gouvernement anglais sait par expérience les bénéfices de toute sorte que l’on peut escompter après un triomphe, et il se les accorde tous. La gloire pour lui est sans doute quelque chose; mais, avant même cette gloire, il doit faire passer ses intérêts mercantiles, son désir d’agrandissement et décolonisation, qui a encore un but commercial. Dans la situation de 1815, à ces combinaisons réunies venait s’en joindre une dernière qui les effaçait toutes: c’était la France qui n’avait plus de Jeanne d’Arc pour chasser les Anglais, la France vaincue qui allait recevoir des lois, et la Grande-Bretagne, qui, forte de sa vieille haine, s’apprêtait à les dicter.

A côté de ces deux puissances, ne cachant ni leurs répulsions, ni leurs espérances, se groupaient la Russie, l’Autriche et les états secondaires qui, soit comme alliés, soit comme ennemis de la révolution et de l’empire,avaient tous de graves plaintes à faire prévaloir, des sévices de plus d’un genre à jeter dans le plateau de la balance. La Russie, par l’absence de ses armées à Waterloo, perdait sur l’esprit de ses coalisés une partie de l’influence dont la position personnelle du czar et les immenses services rendus par ses bataillons dans les dernières campagnes l’avaient investie en 1814. Alexandre s’était vu à cette époque l’arbitre du destin, et le Grec du bas empire, ainsi que Bonaparte le nommait sur le rocher de Sainte-Hélène, avait déployé dans ces circonstances décisives une magnanimité de désintéressement que la France doit reconnaître.

Son exemple avait entraîné les autres souverains; mais les temps étaient changés, et la colère l’emportait sur la générosité. L’Angleterre et la Prusse dirigeaient les conseils des monarques. L’Autriche, qu’une alliance de famille attachait à Napoléon, mais que l’irritation de son armée vaincue par le même homme depuis Marengo jusqu’à Wagram, poussait aux moyens extrêmes, faisait cause commune avec les exagérations de la victoire. La Bavière, la Saxe, les Pays-Bas, le Wurtemberg, la Sardaigne et toutes les principautés de la confédération du Rhin se montraient aussi âpres que la Prusse et l’Angleterre.

Ce fut dans ces dispositions que les alliés se présentèrent aux portes de Paris. Au milieu de leurs discours d’apparat ou de leurs actes officiels, on proclamait bien encore que Bonaparte seul était l’ennemi de l’Europe; que, lui abattu, il n’y avait plus de motifs pour guerroyer contre un pays dont les malheurs étaient aussi grands que le courage; mais cette mansuétude dans les paroles trouvait vite un contrepoids dans les actions.

L’empereur Napoléon se voyait mis dans l’impossibilité de nuire. Sa famille était rayée du livre des rois; elle rentrait dans sa riche obscurité, n’ayant eu besoin que de naître pour la mériter, et en restant toujours là. Mais il fallait, par toutes les humiliations réservées à la défaite, arracher du cœur de la France ce souvenir des récentes victoires qui, à un jour donné, pouvait se réveiller plus vivace que jamais. Il fallait surtout museler le lion révolutionnaire dont l’Europe avait pendant si longtemps entendu les rugissements autour de ses capitales. La cause des Bourbons, la cause des rois légitimes presque abandonnée au mois de mars 1815 comme un an auparavant, la pondération même et l’intérêt des gouvernements ne passaient qu’après ce principe d’hostilité, après la guerre que les puissances appelaient la consécration de la paix.

Il fut résolu qu’avant tout débat politique ou financier sur l’interprétation du traité de 1814, qu’au dire des alliés celui de 1815 devait régulariser seulement, on s’occuperait des débris de l’armée. Au nombre de cinquante mille hommes à peu près ils se trouvaient réunis derrière la Loire, sous le commandement du maréchal Davoust, prince d’Eckmühl.

Au 4e volume de l’Histoire de la Vendée militaire, nous avons dit avec quel désintéressement de parti les royalistes de l’Ouest offrirent de confondre leurs enseignes avec celles de la république et de l’empire pour préserver le sol français de la honte d’une seconde occupation. Nous avons cité l’ordre du jour de Davoust, qui, le 11 juillet 1815, recommande à l’armée d’être aussi française que les Vendéens. Cet ordre du jour et les faits qui lui avaient donné naissance étaient connus aux quartiers-généraux des souverains étrangers; on y savait que l’armée de Waterloo était condamnée à l’impuissance tant qu’elle agirait au nom des Jacobins, mais qu’isolée, démoralisée, sans organisation, sans appui, sans argent, elle pouvait cependant rencontrer un admirable levier en se ralliant aux Vendéens et aux Chouans.

Par le traité du congrès de Vienne, à la date du 25 mars 1815, Louis XVIII faisait partie de la coalition de l’Europe contre Bonaparte. Roi exilé, il y apportait son contingent de quatre-vingt mille hommes. Les plénipotentiaires français à Vienne avaient compté sur l’Ouest; l’Ouest ne leur fit pas défaut: il occupa plus de soixante mille impérialistes, qui à Waterloo auraient sans contredit changé la face des choses. Mais au mois de juillet 1815 la Vendée, toujours monarchique, ne croyait pas devoir sacrifier l’honneur national à des nécessités de position. Elle parlait de s’unir franchement, sans arrière pensée, à l’armée que les hasards de la guerre poussaient vers ses départements.

On laissait au ministère de MM. de Talleyrand, Fouché et Pasquier le soin de punir cette susceptibilité nationale. Les alliés, de leur côté, se chargeaient d’obtenir directement la dissolution immédiate de l’armée. C’était porter deux coups à la fois, et enlever aux provinces et au trône l’espérance d’être protégés contre les vexations.

Préliminairement à toute négociation diplomatique, le comte de Nesselrode, au nom de l’empereur Alexandre, remit au ministère une note dans laquelle il était dit «que la convention de Vienne, du 25 mars, avait été dirigée contre Bonaparte, ses adhérents et particulièrement contre l’armée française, dont l’ambition désordonnée et l’esprit insatiable de conquêtes avaient plusieurs fois troublé l’Europe; que Bonaparte était aux mains des alliés; que le roi de France avait pris certaines mesures pour rendre impuissants les efforts des factions. Il ne restait plus dès lors que l’existence de l’armée qui menaçait la tranquillité générale. Déterminé, continuait le ministre russe, par le besoin de la paix universelle, l’empereur de Russie et ses alliés font une condition impérative du licenciement de cette armée, autant dans l’intérêt de sa majesté très chrétienne que pour le repos des peuples.»

La pensée des souverains est aussi clairement exposée que peut le faire un acte diplomatique. C’est l’intérêt de la monarchie, le repos des peuples, la paix qu’on invoque; et, soyons justes, l’armée, après avoir, le 15 juillet, arboré la cocarde blanche dans ses cantonnements de la Loire, ne songeait pas encore à réparer ses déplorables erreurs. Par un aveuglement sans exemple, elle donnait gain de cause au désir de réaction que les étrangers manifestaient contre elle. Mécontente, indisciplinée, honteuse de sa défaite, et ne voyant l’avenir que sous de sombres couleurs, elle se prêtait avec un morne désespoir aux démonstrations les plus insensées. Rebelle par le fait, et surtout rebelle contre la France (car c’était la France qui allait expier sa folle trahison et son enthousiasme pour l’empepereur, enthousiasme alors peut-être encore plus fou que sa trahison), elle se révoltait à l’idée seule desonlicenciement. Elle abhorrait les Bourbons, et elle ne voulait pas que les Bourbons répudiassent ses services et son dévouement problématique; elle avait déserté leur drapeau, et elle les accusait de n’avoir pas confiance en sa foi.

Cet état de choses n’était pas tenable. Louis XVIII consulta le maréchal Gouvion Saint-Cyr. son ministre de la guerre. Gouvion, vieux soldat de la république, n’hésita point à seconder les désirs des alliés. Il fut décidé en principe que l’armée serait dissoute. Mais le prince de Talleyrand et le maréchal Gouviou, qui avaient d’abord pensé à s’en faire une sorte d’appui éventuel, n’osèrent pas contre-signer une ordonnance spécialement relative au licenciement. Il entrait dans la politique de M. de Talleyrand de laisser toutes choses traîner en longueur. Pour satisfaire au vœu impératif des coalisés on promulgua le décret rendu à Lille le 23 mars 1815 lorsque Louis XVIII abandonnait la France. Ce décret de dissolution, contresigné par le comte François de Jaucourt, se fondait sur la trahison inouie dont une partie de l’armée s’était rendue coupable, principalement à Grenoble avec le colonel Labédoyère, et à Lons-le-Saulnier avec le maréchal Ney.

Le prince d’Eckmühl céda le commandement au maréchal Macdonald, qui établit son quartier-général à Bourges. Ce dernier opéra aussi lentement que possible la désorganisation des vieilles et dernières bandes de la révolution et de l’empire. C’était tout ce qui restait à la France de vingt-trois ans de guerre et de conquêtes.

Ces légionnaires, que l’esprit de parti a cru flétrir en les surnommant les Brigands de la Loire, comme la Convention espérait déshonorer les Vendéens aux yeux de l’Europe en les appelant des Brigands et des Chouans, ces légionnaires se retirèrent dans un calme qui eut bien sa dignité. Généraux, officiers, simples soldats, ils n’avaient, pour la plupart que la demi-solde ou la retraite que leur garantissait le gouvernement. Beaucoup se voyaient sans asile, quelques-uns même sans famille, d’autres sans pain. La république et l’empire les avaient habitués à cette vie militaire qui, en pays conquis, ne procède que trop par le pillage et par la confiscation. En se retirant par toutes les routes de France ils mirent un orgueil bien entendu à respecter les propriétés et à n’étaler leur douleur que par des larmes amères. La royauté plus tard fit un appel à leur patriotisme. Ils revinrent sous l’étendard de la monarchie, et les débris de Waterloo, incorporés dans la garde, donnèrent à tous l’exemple de la subordination et du dévouement.

Dans la note que le comte de Nesselrode avait remise à M. de Talleyrand, afin de lui imposer la dissolution de l’armée, il est dit que «le roi de France a pris certaines mesures pour rendre impuissants les efforts des factieux.» Ces mesures, annoncées par des protocoles, se résumaient en proscriptions individuelles.

A leur premier retour à Paris, les Bourbons avaient, sans bénéfice d’inventaire, accepté la France telle que la révolution la laissait; ils s’étaient fait gloire de n’y ramener que des Français de plus, et ils avaient espéré gouverner en n’apportant aucun changement dans les positions acquises. Dans les rangs de l’armée, de la magistrature et de l’administration, cette sagesse conciliatrice avait rencontré d’innombrables approbateurs. Des généraux, des juges, des préfets, des fonctionnaires de l’empire, une imperceptible minorité de cinq ou six personnes avait cru devoir à Napoléon l’honneur d’une retraite volontaire; nul autre ne s’était démis. La Restauration avait adopté avec confiance toutes ces fidélités. Les régicides eux-mêmes furent protégés par cette loi d’oubli général que s’imposait la monarchie.

Vingt-un ans s’étaient écoulés depuis l’horrible condamnation de Louis XVI. L’échafaud ou le temps avait dévoré une partie de ses juges-bourreaux, l’autre restait debout; mais relégués dans la foule, inconnus à la nouvelle génération, ils portaient avec un certain effroi le remords de leur crime. L’empereur les avait tenus à distance. Seulement à des hommes exceptionnels, comme Cambacérès, Carnot et Fouché, il avait accordé une amnistie morale que de grands talents semblaient légitimer.

Dans leur exil les Bourbons avaient bien eu le temps de méditer leur vengeance, et l’orateur anglais Edmond Burke, en 1799, dans ses OEuvre posthumes sur la Révolution francaise, leur avait tracé un plan de justice dont en 1814 ils eurent la générosité de se départir. En 1799 Burke prévoyait une restauration, et il écrivait.

«Il faut pourtant que justice soit faite; il faut des exemples pour consolider la paix et la sûreté publiques: ceux sur lesquels ils doivent tomber sont très remarquables. On ne les punira pas pour avoir offensé les lois civiles et politiques, ni pour s’être révoltés contre les lois de l’État, mais pour avoir violé les lois de la nature. Dans cette liste sont compris tous les régicides, tous ceux qui ont porté sur leur roi des mains sacriléges....., tous ceux qui ont commis de sang-froid des meurtres, et particulièrement les juges des tribunaux révolutionnaires, qui se raillaient insolemment de tous les principes de l’équité naturelle, et même de leurs prétendus droits de l’homme. Pas un seul de cette bande ne doit échapper à un châtiment proportionné à ses crimes.

«Mais aucun d’eux, quel qu’il puisse être, ne doit être puni qu’après une procédure instruite conformément à la loi...

«Avec ces précautions, le procès de ces brigands sera une des premières choses dont il faudra s’occuper. Si on néglige cette mesure, avant un an le gouvernement sera de nouveau renversé.»

Telle était la prophétie que la réflexion et la connaissance des hommes inspirait au grand publiciste anglais Elle se vérifia à la lettre; mais en 1814 les Bourbons ne crurent pas devoir y ajouter foi. On leur parla de livrer aux tribunaux les seuls régicides qui avaient repoussé l’appel au peuple. Ils refusèrent. En 1815 les régicides entraient dans la conspiration; ils y entraient avec leurs vieilles passions démagogiques.

Il n’y avait donc pas eu de réaction, d’arbitraire, pas même de justice distributive en 1814. Mais lorsque Bonaparte fut arrivé à Lyon, ramené par les conspirateurs du 20 mars, auxquels l’incurie, les maladresses ou la complicité secrète des ministres de Louis XVIII faisaient si beau jeu, il rouvrit l’ère des proscriptions. Par un décret impérial du 12 mars 1815, décret qui ne se trouve pas dans les recueils officiels, parcequ’aucun de ses adhérents n’osa le contre-signer, il frappa le prince de Talleyrand, Louis de La Rochejaquelein, MM. de Sèze, de Vitrolles, Bellart, Lainé et plusieurs autres.

Les Cent-Jours s’achevèrent dans le sang ou dans les hontes constitutionnelles; puis il resta à Louis XVIII un devoir à remplir. L’opinion publique dénonçait partout des traîtres ou des conjurés; elle en voyait dans l’armée, dans l’administration, dans toutes les classes de la société. Pour la plupart des fonctionnaires la foi due au serment n’avait été qu’un jeu. Les uns s’étaient affiliés de longue main au complot dont Hortense de Beauharnais, le duc de Bassano, le comte Lavalette, Fouché, Savary, duc de Rovigo, et des généraux en activité de service tenaient les fils. Les autres avaient accepté avec joie le gouvernement impérial, dont la veille encore ils flétrissaient l’usurpation. Un fait seul prouve jusqu’à quel point on se joua à cette époque de la sainteté des serments.

Le 8 mars 1815, le maréchal Soult, ministre de la guerre de Louis XVIII, adressait à l’armée un ordre du jour qui commence ainsi:

«Soldats, cet homme qui naguère abdiqua aux yeux de toute l’Europe un pouvoir usurpé, dont il avait fait un si fatal usage, Bonaparte est descendu sur le sol français qu’il ne devait plus revoir.

«Que veut-il? la guerre civile. Que cherche-t-il? des traîtres? où les trouverait-il? serait-ce parmi ces soldats qu’il a trompés et sacrifiés tant de fois en égarant leur bravoure? serait-ce au sein de ces familles que son nom seul remplit encore d’effroi?

«Bonaparte nous méprise assez pour croire que nous pouvons abandonner un souverain légitime et bien aimé pour partager le sort d’un homme qui n’est plus qu’un aventurier; il le croit,l’insensé ! et son dernier acte de démence achève de le faire connaître.»

Le 26 du même mois, dix-huit jours après, le maréchal Soult allait faire aux Tuileries sa cour à cet homme, et le 11 mai il acceptait les fonctions de major-général de son armée.

Bonaparte avait proscrit les royalistes; le roi à son tour devait proscrire les bonapartistes. C’était la guerre des représailles, une espèce de peine du talion que les vainqueurs ne savent pas s’épargner.

Du point de vue où nous nous plaçons pour juger les hommes et les partis, nous croyons qu’il ne devait pas convenir à Louis XVIII de frapper d’un exil plus ou moins long les conspirateurs qui venaient de jeter l’Europe sur la France. Lorsqu’un gouvernement ne se sent pas assez fort pour tuer dans les vingt-quatre heures les traîtres à la patrie, il faut qu’il se condamne à chercher des moyens plus conciliateurs, et surtout qu’il ne proscrive jamais. La proscription est une peine relative: elle ulcère et ne corrige pas; elle envenime les haines et crée chez l’étranger des ennemis qui, n’ayant rien à ménager, rien à compromettre, deviennent dangereux, parceque souvent, pour témoigner leur reconnaissance de l’hospitalité reçue, ils mettent à son service leurs passions, leurs talents, et quelquefois même l’amour qu’ils ont voué au système qui les a perdus. Nous verrons en effet plus tard les réfugiés de Bruxelles organiser des complots pour placer la couronne de France sur la tête du prince d’Orange.

Au mois de juillet 1815, ces réflexions, nées de l’expérience, ne se faisaient point. Peut-être même étaient-elles impossibles avec un ministère sans foi politique et dans une société qui marchait si rapidement vers sa ruine. Le parti royaliste appelait la vengeance sur les têtes coupables. L’esprit des provinces s’exaltait au spectacle même de cette terrible occupation dont elles étaient les victimes: au nom de la justice, elles invoquaient des punitions exemplaires. Les plus audacieux étaient, comme toujours, les plus intelligents, car ils savaient qu’une révolution qui a peur de son principe ou de ses amis, et qui tâtonne au lieu de pousser jusqu’au bout, doit mourir de consomption dans les langes mêmes de son berceau.

La presse était ardente, infatigable; royaliste ou révolutionnaire, elle combattait avec acharnement, tantôt par des pamphlets, tantôt par ses journaux. Le jacobinisme, dispersé ou apprivoisé par Fouché, ne trouvait plus de défenseurs que dans la presse; la royauté triomphante n’osait pas écouter ceux que l’ambition ou la fidélité lui donnait.

Le Journal des Débats s’écriait:

«N’est-il pas permis de rappeler à ces rois, dans les justes mains desquels reposent aujourd’hui les destinées du monde civilisé, que la guerre légitime qu’ils ont livrée à Bonaparte n’était pas seulement dirigée contre un homme dès lors déchu de sa gloire historique, et devenu l’automate docile des factieux, mais contre ses adhérents qu’ils n’ont jamais manqué de colloquer avec lui dans leurs déclarations; qu’ils ont combattu en Bonaparte le chef d’un parti destructeur qui mine sourdement les états, mais qu’ils n’ont pas dû penser que ce parti, si varié dans ses ressources, si actif dans ses entreprises, et si indifférent sur ses moyens, fût tombé avec l’idole méprisable qu’il avait encensée quelques jours, en se réservant de la briser lui-même; que le seul moyen de sauver l’Europe enfin, c’est de sauver la France; et qu’on ne peut sauver la France sans y comprimer par des mesures imposantes la faction antisociale qui ose y méditer avec sécurité de nouveaux malheurs pour le genre humain.»

Le vicomte de Châteaubriand lui-même, président du collége électoral du Loiret, cet homme d’un si beau génie et d’un cœur si français, venait, dans ce langage qui n’appartient qu’à lui seul, s’exprimer ainsi devant le roi:

«Sire, lui disait-il le 5 septembre 1815, vous avez deux fois sauvé la France. Vous allez achever votre ouvrage. Ce n’est pas sans une vive émotion que nous venons de voir le commencement de vos justices. Vous avez saisi ce glaive que le souverain du ciel a confié aux princes de la terre pour assurer le repos des peuples; vos mains royales ne s’étaient levées jusqu’ici que pour absoudre les coupables et pour répandre des bénédictions; mais, en sentant tout ce que cet effort a dû coûter au cœur du roi, en pleurant avec votre majesté sur des hommes qui n’auraient pas pleuré sur nous, nous ne nous sommes pas dissimulé que le moment était venu de suspendre le cours de votre inépuisable clémence.

«La France envahie, déchirée, vous demande justice à genoux. Vous la lui devez, Sire; vous la devez à ce peuple qui le soir, avant de rentrer dans la chétive demeure où il partage sa couche avec le soldat étranger, se console en criant: Vive le roi! vous la devez à cette foule qui, lorsqu’elle vous a vu aux balcons de vos palais, oublie tous les maux d’une guerre suscitée par le tyran et par ses complices; vous la devez à ces habitants des campagnes qui ne possèdent plus que le drapeau blanc dont ils ont orné les fenêtres de leurs chaumières dépouillées; à ces paysans qui accouraient la nuit au bord des chemins où vous deviez passer pour s’assurer que leur père était revenu et que la patrie serait sauvée.

«Sire, cette justice, malheureusement trop nécessaire et que vos peuples réclamaient de toutes parts, ne fait qu’ajouter à l’éclat de votre bonté.

«Vos sujets racontent, avec des larmes de reconnaissance et d’admiration, tout ce que vous avez fait pour la France, et votre sévérité paternelle est mise au premier rang de vos bienfaits.»

De tous les points de la France le même cri se faisait entendre. Cette unanimité royaliste, provoquant des réactions légales, rencontrait dans le conseil des monarques une approbation sans limites. Lord Clancarty écrivait au baron de Gentz: «Il faut frapper toutes les têtes de la conspiration, autrement l’Europe n’en a pas pour une année.»

Afin d’appuyer ces paroles, les alliés s’exprimaient ainsi par l’intermédiaire des ministres des quatre cours. «L’Europe avait exigé, dans un but de paix et de repos, que Napoléon fût confié à la garde des quatre puissances signataires du traité de Chaumont. L’Europe pouvait également exiger certaines rigueurs ou certaines mesures de précaution contre les partisans de sa dynastie.»

Le prince de Talleyrand avait passé à travers trop de révolutions pour s’identifier complétement avec un parti. Sa raison toujours railleuse, même dans les plus graves circonstances, refusait de s’associer à cet enthousiasme de vengeance dont il pressentait froidement l’inutilité ; mais Fouché n’était pas auprès des puissances étrangères et des royalistes dans une position aussi indépendante que le président du conseil. Fouché avait été ministre de Bonaparte pendant les Cent-Jours. Il avait accepté les décrets de proscription rendus à Lyon; il fallait, pour se réhabiliter, qu’il donnât des gages en sens contraire; Fouché n’était pas homme à les refuser.

Fils d’un capitaine de la marine marchande de Nantes, il s’était fait oratorien, et, à l’âge de vingt-cinq ans, il avait été nommé préfet des études au collège de cette ville. La révolution le surprit dans ce modeste emploi. C’était un esprit profondément égoïste, et qui n’estimait les autres qu’autant qu’ils pouvaient servir à son élévation. Fouché saisit de suite que, dans cet incompréhensible mouvement d’idées et de passions, sa raison, toujours froide, devait ouvrir une large voie à ses ambitieuses espérances. Il y entra en se précautionnant d’avance contre toute espèce d’enthousiasme; il se rangea du côté des plus forts, c’est à dire des plus audacieusement criminels. Régicide au premier chef, régicide qui, selon ses propres paroles, s’étonnait «qu’on pût énoncer à la tribune, dans cette question, d’autre opinion contre le tyran que celle d’un arrêt de mort,» il eut tous les vices sanglants de la Montagne sans une des vertus négatives de la Gironde. Les ardentes inspirations de Danton, les systématiques atrocités de Robespierre, les turpitudes même de Marat, rien de tout cela ne lui avait répugné. Il approuvait tout par son silence ou par ses exemples. Lorsque la réaction de thermidor arriva, Fouché se mit à développer le nouveau caractère d’intrigue auquel il ne renoncera plus.

Il s’assigna un autre rôle: il se fit l’homme de police, le bravo de tous les pouvoirs qui osèrent l’employer, l’exécuteur des basses œuvres de toutes les constitutions qui le prirent à son service; mais il ne fut plus cruel par nécessité ou par instinct; il le devint par esprit de conservation, pour se perpétuer aux affaires et se rendre indispensable. A partir de ce jour, une révolution nouvelle s’opéra dans ses habitudes. Il s’improvisa le protecteur de ceux qu’il avait persécutés, il les fit attaquer par des scribes à ses gages, il les poursuivit par ses agents, tout en se réservant le droit d’étaler une générosité de circonstance, ou de faire preuve d’une humanité qui le séparait de la tourbe des Jacobins.

Chez Fouché ces beaux sentiments n’existaient qu’à la surface; mais intrigant toujours en défiance du présent et cherchant sans cesse à assurer sa position dans l’avenir, il laissait triompher ou tomber autour de lui les hommes et les gouvernements, sans s’inquiéter d’autre chose que de savoir ce que la victoire des uns ou la chute des autres devait lui rapporter. Il n’y avait en lui qu’une seule passion, mais cette passion pouvait aussi bien le rendre capable de vertus apparentes que de crimes réels. Il aimait à dominer, non pas pour imposer ses idées ou pour donner l’essor à une pensée ambitieuse, Fouché ne s’élevait pas si haut; la soif du pouvoir s’apaisait en lui aussitôt qu’il pouvait grossir sa fortune ou briser les hommes dont il s’était fait un marchepied.

Son visage blafard et ridé, ses traits impassibles, ses yeux d’un fauve ardent, son corps long et menu qui semblait accuser la débilité de son courage, rien, dans cette nature révolutionnaire, ne trahissait alors de sanglants appétits. Devenu duc d’Otrante par la grâce de l’empereur Napoléon et s’oubliant assez pour se croire aristocrate par droit de naissance , Fouché s’était peu à peu dépouillé de son écorce démagogique. Il n’était jacobin que lorsque sa position était menacée. Quand il pressentait ce danger, il faisait rugir le lion populaire que, par ses agents secrets, il savait museler ou lâcher à propos; mais il avait perdu le goût du sang, et ne se montrait plus que le Scapin de la révolution dont le prince de Talleyrand était le Moncade.

Ayant la main dans toutes les conspirations, les enfantant ou les déjouant, les dirigeant ou les égarant, selon ses intérêts du moment, Fouché se donna au meilleur marché possible une réputation d’habileté policière qui survit à toutes ses trahisons. Il traversa l’Empire, toujours suspect à Napoléon, toujours entre une prison d’état et une apothéose, puis quand la Restauration s’installa, Fouché, en disgrâce, comprit qu’avec le temps il lui resterait encore quelque chose à faire. Il s’entoura des émigrés auxquels il avait eu l’air de rendre d’insignifiants services. Avec ses souvenirs implacables, il menaça de révélations fâcheuses ceux dont, à une autre époque, il avait acheté l’indiscrète fidélité ; il se présenta comme l’homme nécessaire, et mettant un pied dans le camp des bonapartistes, un autre dans celui des Bourbons, il attendit les événements, faisant peur à tous les partis de la mauvaise queue révolutionnaire qu’il évoquait à son heure. Avant les Cent-Jours Fouché avait conspiré en faveur de Napoléon. Quand l’exilé de l’île d’Elbe fut de retour à Paris, Fouché noua une autre intrigue; il s’adressa tantôt à Gand, tantôt aux cabinets étrangers, qui de loin, se laissaient prendre aux ressources de ses fourberies. Ministre de l’empereur, il joua, corrompit ou annihila ses serviteurs les plus dévoués. Il s’imposa aux alliés, qui l’imposèrent à Louis XVIII, et il revint seul victorieux d’une campagne où tout le monde avait été battu.

A l’école de la Convention et du Directoire, Fouché avait appris à organiser la terreur. En 1815 on lui demandait des listes de proscription; il les rédigeait avec M. Decazes, son subordonné, avec le baron Pasquier, ministre de la justice et de l’intérieur par intérim, que secondaient MM. Guizot et de Barante, secrétaires généraux de ces départements. Au milieu des fêtes que ce vieillard préparait à Mlle de Castellane, sa jeune fiancée, il n’oubliait rien de son métier de proscripteur. Il provoquait les royalistes à demander quelques gouttes de sang, et sous main il offrait à ses anciens complices des passeports ou des secours. C’était toujours la même tactique, toujours le même égoïsme; mais toujours aussi la même insouciance pour les intérêts du pays. Il avait fait naître l’idée de mettre en jugement ou de bannir les conspirateurs du 20 mars. Il présenta au conseil des ministres une première liste sur laquelle plus de cent noms étaient inscrits. Parmi ces noms, il y en avait de si ignorés et qui valaient si peu la peine d’une insertion au Moniteur que le prince de Talleyrand ne put s’empêcher de dire au proscripteur en titre: «Votre liste contient beaucoup trop d’innocents.» Ce jeu de mots força Fouché à la refondre, et le 24 juillet 1815 une ordonnance royale traduisit devant les conseils de guerre compétents dix-neuf personnages. Le maréchal Ney, les généraux Drouet d’Erlon, Laborde, Brayer, Lefèbvre-des-Nouettes, Gilly, Mouton-Duvernet, Grouchy, Clausel, Bertrand, Debelle, Cambronne, Drouot, Ameil, les deux frères Lallemand et Labédoyère. Savary, duc de Rovigo, et le comte Lavalette complétaient cette première liste.

La seconde se composait de trente-huit individus qui devaient abandonner Paris dans les trois jours et se mettre à la disposition du ministre de la police. C’étaient le maréchal Soult, les généraux Alix, Excelmans, Vandamme, Lamarque, Lobau, Piré, Dejean fils, Hullin, Fressinet, Carnot, les colonels Marbot, Bory-Saint-Vincent, les ducs de Bassano, de Padoue, les comtes Regnault de Saint-Jean-d’Angély, Boulay de la Meurthe, Thibaudeau, Réal, Merlin de Douai, Defermon, Garnier-de-Saintes; MM. Félix Lepelletier, Méhée-Latouche, Barère, Garreau, Bouvier-Dumolard, Durbach, Félix Desportes, Arnault, Harel, Dirat, Mellinet, Pommereul, Cluys, Courtin, Forbin-Janson fils aîné et Lelorgne-Dideville.

Tous les principaux instigateurs du 20 mars ne se trouvaient pas sur cette table de proscription. De grands coupables en avaient été écartés par Fouché, soit à titre de confidents passés, soit en qualité de complices futurs.

Cette ordonnance était tellement contraire à toutes les idées d’équité qu’on ne peut s’empêcher de remarquer que les hommes réputés les plus criminels avaient la chance d’éviter toute punition, puisque les tribunaux militaires pouvaient les absoudre, tandis que les moins coupables subissaient leur peine sans aucun espoir de recours. Mais, au milieu de tant d’accusés insignifiants, obscurs et que la haine personnelle des exécuteurs pouvait seule avoir désignés à l’exil, il y avait des hommes marquants, des collègues même de Fouché dans le ministère des Cent-Jours. Carnot était de ce nombre.

A la fin de leur carrière politique, ces deux membres de la Convention, qui avaient traversé tant d’événements et tant de crimes en y prenant une part si active, se rencontraient encore une fois dans un dernier jour de révolution. L’astuce de l’un triomphait de la probité que l’autre avait malheureusement plus d’une fois compromise par des ordres sanglants. Tous deux, républicains tant que la république les avait rendus les dominateurs de la France, ils avaient tous deux enseveli leur passion d’égalité sous des titres nobiliaires. Le comte Carnot écrivait ce jour là même au duc d’Otrante:

«Où veux-tu que j’aille, traître?»

Et le duc d’Otrante répondait:

«Où tu voudras, imbécile. «

Ces deux épithètes résument d’une manière si concise toutes les différences du patriotisme révolutionnaire que, malgré leur trivialité, il nous a paru instructif de leur accorder droit d’asile. Carnot fut exilé avec des Cluys, des Mellinet, des Dirat et des Lelorgne, espèces de comparses sans importance; mais à ces bannis Fouché réserva une fiche de consolation. Le gouvernement fit secrètement distribuer à tous une indemnité et d’abondants secours de Toute. Ce subside, accordé par la persécution aux persécutés, qui la veille se montraient sans pitié, est un des actes les moins connus et les plus extraordinaires de cette époque. Les persécutés étaient au nombre de cinquante-sept, dix-neuf qui devaient être livrés à la justice et trente-huit éloignés de France. Entre ces cinquante-sept, auxquels on adjoignit MM. Cauchois-Lemaire, Isidore Guyet, l’avocat Teste, agent spécial de police à Lyon pendant les Cent-Jours et depuis la révolution de juillet ministre de Louis-Philippe d’Orléans, on partagea une somme de quatre cent cinquante-neuf mille francs. Aux yeux de ces conspirateurs Tibère allait régner, et ils recevaient des fonds secrets de sa police les moyens d’abandonner la France qu’ils avaient compromise et ruinée.

Dans les registres du ministère de la police cette somme de quatre cent cinquante-neuf mille francs figure comme ayant été distribuée à ceux que la loi repoussait. A l’exception de cinq, tous acceptèrent cette étrange prime, qui pour quelques-uns s’élève au chiffre de vingt-cinq et de trente mille francs. N’est-ce pas une des plus tristes pages de l’histoire de la révolution qu’une pareille mansuétude qui paie ses ennemis, qui leur fournit d’abord les moyens de s’expatrier, et qui ensuite se laisse aveuglément jeter dans les filets d’une conspiration qu’ils vont tramer à Bruxelles.

Cette mansuétude restée jusqu’à ce jour secrète, ne surprit point ceux qui en étaient l’objet. Ils connaissaient à qui ils avaient affaire. Quand ce bizarre spectacle d’hommes également coupables ou également innocents, exilés ou acceptés par la Restauration, fut donné à la France, quand les généraux Grouchy, Clauzel, Gilly et Laborde se virent proscrits, et que le maréchal Davoust, ministre de la guerre du 20 mars, dont ils avaient exécuté les ordres, ne se trouva même pas inquiété, on se contenta de sourire à tant de contradictions manifestes et on prêta l’oreille aux demandes de l’étranger.

L’étranger avait décidé que la France rembourserait largement et surabondamment tous les frais de cette campagne et de l’occupation qui en était la conséquence. Les vainqueurs avaient des prétentions exorbitantes: les uns formaient le vœu de voir la France partagée et ses provinces frontières devenir le patrimoine des états voisins, en laissant douze ou treize départements du centre pour composer un nouveau royaume de Bourges. Les autres parlaient de la tuer moralement, et pour cela ils se préparaient à fomenter les vieilles dissensions de province à province, et à ressusciter le projet de fédéralisation républicaine que les Girondins avaient proposé. Les plus sages ou les moins ambitieux, ceux qui n’avaient aucun intérêt direct à effacer le royaume de la carte des nations, ou qui, comme l’empereur de Russie, sentaient la nécessité d’imposer à l’Angleterre un contrepoids, ne se montraient ni si acerbes ni si exigeants. Ils consentaient bien à affaiblir l’empire tel que Napoléon l’avait constitué, mais ils ne voulaient pas arriver au démembrement de la France monarchique. Tous s’accordaient pourtant à donner aux agitateurs qui, de Paris, avaient bouleversé le monde pendant vingt-cinq ans de révolution, une grande leçon de morale, dont par malheur la nation tout entière fut appelée à payer les frais.

L’idée d’un partage ou d’un dépouillement germait avec tant de force dans l’esprit des peuples et de leurs chefs, que sur tous les points il s’était élevé contre la France révolutionnaire un cri de réprobation universelle. Dans ce cri il y avait sans doute un sentiment bien prononcé de jalousie; mais la descente de Bonaparte sur les côtes de la Méditerranée et son dernier défi à l’Europe donnaient à ce sentiment une consécration si populaire, que le gouverneur-général des provinces rhénanes, Justus Gruner, adressa aux Allemands le manifeste suivant. C’était traduire par la parole imprimée les discours que le prince Blücher ne cessait de tenir à son armée:

«Braves Teutons! disait le gouverneur-général des provinces rhénanes, cette nation si longtemps fière de ses triomphes, et dont nous avons courbé le front orgueilleux devant les aigles germaniques, vient troubler encore le repos de l’Europe.

«Braves Teutons! un pays ainsi livré au désordre de l’anarchie menacerait l’Europe d’une honteuse dissolution si tous les braves Teutons ne s’armaient contre lui. Ce n’est plus pour lui rendre des princes dont il ne veut pas, ce n’est plus seulement pour chasser encore ce guerrier dangereux qui s’est mis à leur place, que nous nous armons aujourd’hui: c’est pour diviser cette terre impie que la politique des princes ne peut plus laisser subsister; c’est pour nous indemniser, par un juste partage de ses provinces, de tous les sacrifices que nous avons faits depuis vingt-cinq ans. Guerriers, cette fois vous ne combattrez pas à vos dépens.»

Ce langage avait si souvent retenti dans les bivouacs des armées coalisées qu’elles ne pouvaient plus renoncer à la pensée d’abandonner leur conquête, et que même on vit d’autres peuples accourir après la bataille pour tâcher d’enlever quelques membres à la proie abattue.

Peu de jours après l’abdication forcée de l’empereur et la rentrée de Louis XVIII, l’armée espagnole fit irruption sur le sol. Elle n’avait point pris part à la guerre qui finissait; ses frontières avaient été respectées, mais le général Castanos, le futur duc de Baylen, voulait la conduire à la curée, et faire expier au royaume des Bourbons les calamités que l’empire de Bonaparte avait fait peser sur la Péninsule. Quarante mille Espagnols s’avançaient donc dans cette intention bien avouée; ils pénétraient dans le midi.

Pendant son séjour à Gand Louis XVIII avait donné à son neveu, le duc d’Angoulême, des pleins pouvoirs pour armer et gouverner ces provinces fidèles. Retiré en Espagne après avoir bravement essayé de lutter contre l’usurpateur, le duc d’Angoulême avait reparu sur le territoire; mais déjà l’activité méridionale prenait les devants. Le zèle s’était organisé ; les gardes nationales étaient maîtresses du pays, le drapeau blanc flottait partout.

A la nouvelle que Castanos a franchi la frontière le duc d’Angoulême se hâte de rassembler le peu de gardes nationaux qui sont sous sa main, et il s’avance contre les Espagnols dont l’agression ne pouvait pas être motivée aux yeux des Bourbons. Le prince expose au général, qui se déclare si inopinément leur ennemi, l’injustice d’une pareille attaque; mais s’apercevant que ses paroles de conciliation demeurent sans effet, il retrouve dans son cœur quelque chose d’Henri IV et de Louis XIV; il s’écrie:

«Si l’armée espagnole fait un pas de plus sur notre territoire, à l’instant même j’appelle tout le midi aux armes; il entendra ma voix, et alors, général, ce sera à la garde de Dieu.»

Le parti royaliste était puissant et uni dans ces provinces; un seul mot du duc d’Angoulême lui donnait une heureuse impulsion. Castanos comprit que son armée disparaîtrait bien vite dans la tourmente qu’il venait provoquer; il rebroussa chemin.

Afin de bien faire comprendre leur pensée à Louis XVIII et à ses ministres, les alliés, qui avaient pour organe le duc de Wellington et le feld-maréchal Blücher, s’emparèrent, sur ces entrefaites, du gouvernement de la capitale et des positions militaires. Le baron de Müffling, un général prussien, fut nommé gouverneur de Paris; la garde nationale et la gendarmerie, même pour le service intérieur, n’eurent plus d’ordres à recevoir que de lui. C’était une violation manifeste de la convention du 3 juillet 1815 conclue à Saint-Cloud entre le baron Bignon, le général Guilleminot et le comte de Bondy, préfet de la Seine, d’unepart, le général Müffling et le colonel Hervey de l’autre. Par cette convention, qui règle la deuxième capitulation de Paris, il était stipulé :

«Art. 9. Le service intérieur de Paris continuera à être fait par la garde nationale et par le corps de la gendarmerie municipale.

Art. 10. Les commandants en chef des armées anglaise et prussienne s’engagent à respecter et à faire respecter par leurs subordonnés les autorités actuelles tant qu’elles existeront.»

Mais dans la confusion d’un changement de règne, dans la désorganisation de tous les pouvoirs, en présence d’un empereur vaincu que ses ministres, que les représentants de la nation avaient presque fait appréhender au corps pour le livrer à l’ennemi, dans cette agitation fébrile que la honte d’un côté, que le remords de l’autre produisaient au milieu des masses maudissant ou glorifiant Bonaparte, repoussant ou appelant de tous leurs vœux le retour des Bourbons, la force seule devait être entendue. Les partis, au lieu de se rallier dans le péril commun, se divisaient avec un acharnement fatal. L’Europe répudiait Napoléon et sa dynastie. Au nom de la France, qu’on s’était bien gardé de consulter, le général Horace Sébastiani, le comte Doulcet de Pontécoulant, le marquis de Lafayette, le comte de Laforêt, le comte d’Argenson et Benjamin-Constant, toujours si mobile dans ses opinions, allaient au quartier-général des vainqueurs de Waterloo demander un monarque quel qu’il fût, à la condition qu’il n’aurait dans les veines ni du sang de Bourbon ni du sang de Français.

Ces six hommes, qui acceptaient cette odieuse mission et qui la remplissaient lorsque le drapeau blanc flottait déjà dans la plupart des provinces non occupées par l’étranger, avaient produit sur l’esprit des coalisés une déplorable impression; la capitale du royaume s’en ressentit. Les coalisés ne purent s’expliquer cette division si tranchée, ces haines si publiquement manifestées, lorsque le malheur devait les condamner toutes au silence, afin de réunir dans un même effort les volontés, les sacrifices, l’amour de la patrie et les dévouements. Les Anglais et les Prussiens virent que la France ne savait plus être une; ils profitèrent de ce désordre moral pour asseoir leur autorité et briser eux-mêmes la convention qu’ils avaient signée.

M. de Bondy, préfet de la Seine pendant les Cent-Jours, avait fait place au comte de Chabrol, qui reprenait les fonctions administratives abandonnées par lui depuis le 20 mars. L’hôtel-de-ville était envahi par les états-majors des armées qui, dans tous les dialectes, articulaient les plus extravagantes demandes. Ici l’on requérait de force des meubles, des logements, des tables servies, un luxe inoui; là, avec une brutalité qui trahissait un sentiment mal compris d’orgueil national, on exigeait impérieusement des contributions de guerre. M. de Chabrol résistait à ces ordres.

On menace de l’enlever et de le transporter dans la citadelle prussienne de Graudenz. Des soldats poméraniens font même irruption dans la salle où le conseil municipal délibérait. A la même heure d’autres étrangers se livraient au pillage des premières maisons du faubourg Saint-Marceau, comme pour provoquer cette population, la plus pauvre et la plus exaltée de Paris, à un soulèvement qui leur aurait offert l’occasion de combattre la France dans les rues mêmes de sa capital. Les places et les promenades publiques étaient transformées en camps. Des canons étaient braqués à toutes les issues, jusque sur le Carrousel, en face même des fenêtres du roi; et les artilleurs, toujours mèche allumée, n’attendaient que le signal de faire feu. Les allies parlaient de s’emparer des caisses de l’État, du trésor, de la banque et de toutes les administrations.

Repousser la violence par la violence n’était pas chose possible. Le gouvernement du roi, sans force morale, sans appui direct, ne pouvait en appeler qu’à la justice des souverains. Guillaume de Prusse et l’empereur Alexandre donnèrent des ordres pour faire cesser tous ces actes de colère. Au milieu de tant de luttes se renouvelant dans chaque administration, sous les yeux même de l’autorité impuissante, le maréchal Blücher manifesta l’intention de détruire le pont d’Iéna. Le nom de ce monument rappelait à la Prusse un immense désastre militaire.

C’était à la suite de ce triomphe que l’empereur Napoléon était entré à Berlin et qu’il avait enlevé l’écharpe et l’épée du grand Frédéric. Ces trophées de la victoire avaient été déposés dans l’église des Invalides et suspendus vers le centre de l’arche qui conduit au dôme. Lorsqu’en 1814 les alliés approchaient de Paris, on avait, sur un ordre du duc de Feltre, brûlé l’écharpe et l’épée de Frédéric II dans la cour de l’hôtel avec tous les drapeaux pris sur l’ennemi. Ces souvenirs s’étaient réveillés dans les cœurs prussiens, et leur irritation n’avait plus de bornes. Ils parlaient de rendre affront pour affront; ils espéraient se venger sur les monuments publics de la violation des tombeaux et de l’injure qu’ils avaient subie dans la mémoire de leur vieux Fritz, toujours chère à leurs cœurs.

Le pont d’Iéna était le monument désigné pour cette expiation. Les mineurs en creusaient déjà les piliers. Les instances du comte Molé, directeur-général des ponts et chaussées, avaient été à peu près sans effet. Lord Wellington répondait que lui et les autres généraux ne pouvaient apaiser l’exaltation des Prussiens, quand Louis XVIII, qui, à travers les petites passions de son esprit et les vices imparfaits de sa nature, avait cependant une magnifique idée de la dignité de son nom et de l’honneur français, s’adressa directement à l’empereur de Russie. L’intervention de ce roi descendant jusqu’à la prière toucha le cœur d’Alexandre. Le pont d’Iéna, qui joint les Champs-Élysées au Champ-de-Mars, était un point de communication stratégique trop important pour être livré à un vandalisme provocateur. Alexandre et le roi de Prusse donnèrent des ordres. Blücher renonça à son projet.

Les choses se passèrent ainsi: la lettre de Louis XVIII demandant au feld-maréchal prussien l’heure à laquelle il ferait sauter le pont, cette lettre où le roi annonçait qu’il se placerait dessus afin de périr en même temps, n’est donc qu’une forfanterie après coup dont la sagacité royale ne fut jamais responsable.

CHAPITRE II.

Table des matières

Situation des provinces envahies. — Commission française pour subvenir aux besoins des armées. — MM. Corvetto, Labouillerie, Portal et Dudon, commissaires. — Leurs conférences avec les étrangers. — Leur correspondance. — Note officielle de M. de Talleyrand. — Répartition de cent quatre-vingt-six millions. — Chiffre exact des étrangers sur le sol. — Rapport secret du baron Louis au roi. — Traités particuliers des puissances avec le gouvernement français. — Enlèvement des objets d’art au Louvre et sur les places publiques. — Inertie du ministère Talleyrand.

D’après les faits qui, dans les premiers jours de l’invasion de 1815, signalaient à Paris les ardentes colères de la coalition, il est facile de se faire une idée des désordres qui devaient éclater dans les départements occupés. Afin de subvenir aux besoins de son armée et de réchauffer le zèle de ses complices, Bonaparte avait en trois mois de règne épuisé les ressources du pays; en choses évaluables au trésor seulement, il avait consommé plus de six cents millions.

Lesimpôts en nature, les emprunts volontaires ou forcés ne suffisaient plus pour faire face à des nécessités renaissantes à chaque heure. Ce n’était pas assez de résister avec fermeté aux ordres souvent inconciliables et presque toujours impossibles des étrangers. Il fallait coordonner les dépenses pour établir une certaine régularité dans les sacrifices auxquels la nation était condamnée.

Le 9 juillet 1815, le lendemain même de la rentrée de Louis XVIII dans sa capitale, une commission fut formée par le ministère français; elle se composait du comte Corvetto, président, des barons Portai, La Bouillerie et Dudon, secrétaire, avec voix délibérative; M. Raymond Duprat, aujourd’hui membre de la chambre des députés, était à la tête des bureaux.

Le 24 juillet 1815, le prince de Metternich, le comte de Nesselrode, lord Castlereagh et le prince d’Hardenberg, ministres des quatre cours, adressèrent au prince de Talleyrand, président du conseil, une note officielle déterminant le mode de procéder.

«Les ministres, y lit-on, ont pris en mûre considération les ouvertures que le ministère du roi leur a fait parvenir par son excellence M. le baron Louis, dans le but de régulariser la marche de l’administration dans les pays occupés par les armées alliées. Ils sont trop pénétrés de la nécessité de prendre à cet égard les mesures les plus urgentes et les plus efficaces pour ne pas entrer avec empressement dans les vues qui ont dicté ces propositions. Ils croient donc que les dispositions suivantes, qui viennent d’être arrêtées, seront les plus propres à concilier les désirs du roi avec la situation où se trouveront les armées alliées pendant leur séjour en France:

«1° Pour prévenir les inconvénients qui résultent de l’incertitude où sont encore les armées alliées, relativement à leurs cantonnements, une ligne de démarcation déterminera les départements qui seront occupés par elles, et qui seront plus spécialement assignés à leur sustentation;

«2° Ces départements seront partagés entre les différentes armées, de manière à ce que chacune d’elles ait un rayon, et que, par conséquent, dans le même département, il n’y ait que des troupes de la même armée;

«3° Cependant dans ces différents rayons et en général dans tous les départements occupés par les alliés, on suivra un système uniforme pour toutes les affaires qui concernent l’administration, et se rapportent aux besoins des armées;

«4°Les autorités du roi seront immédiatement rétablies dans ces départements, et les préfets et sous-préfets remis dans l’exercice de leurs fonctions.

«5° Afin de protéger ces autorités, et d’assurer en même temps que, d’un côté, tout ce qui tient au service et aux besoins des armées alliées s’exécute avec exactitude, et que, de l’autre, celles-ci observent le plus grand ordre, il sera nommé des gouverneurs militaires pour les départements qui forment les rayons de chaque armée; mais ce ne sera que pour les objets qui concernent le service et la sûreté des armées que les préfets et autres fonctionnaires publics recevront les directions des gouverneurs militaires des puissances alliées.

6° Ces objets seront encore plus spécialement déterminés, mais l’entretien des différentes armées aura lieu sur des principes qui seront uniformément adoptés.

«7° Une commission administrative vient d’être établie à Paris, et se mettra aussitôt que possible en rapport avec la commission nommée par le roi.

«8° Des ordres ont été donnés pour que la rentrée des contributions en argent, dont plusieurs villes et départements ont été frappés, ne soit pas ultérieurement poursuivie, et qu’à l’avenir aucune contribution de ce genre ne soit demandée par des ordres isolés des intendants des différentes armées. Ces arrangements allant aussi loin que le permettent pour le moment aux alliés le soin de leurs propres armées et leur situation militaire, les soussignés se flattent que le ministère du roi y reconnaîtra le désir sincère qu’ils ont de contribuer au rétablissement de l’autorité royale, et à l’adoucissement des charges de la guerre autant que les circonstances leur en laissent la possibilité.

«Ils ont l’honneur d’assurer S. A. M. le prince de Talleyrand de leur haute considération.

«Paris, le 24 juillet 1815.

«Signé METTERNICH, NESSELRODE, CASTLEREAGH, HARDENBERG.»

Quatre Français étaient donc chargés de veiller aux intérêts des départements envahis et de régulariser toutes les réquisitions qui pourraient être faites par les puissances étrangères. A côté de cette commission, dont les pouvoirs n’étaient limités que par l’omnipotence des alliés, un conseil administratif avait été établi, ainsi que l’indique l’art. 7 de la note officielle du 24 juillet. Ce conseil, nommé par les souverains, se composait de M. Baldacci, ministre des conférences d’Autriche, du baron d’Altenstein pour la Prusse, de M. de Bulkakoff pour la Russie, et de M. Dunmore, commissaire en chef de l’armée anglaise.

La mission des délégués français était pénible et délicate surtout: ils avaient à lutter d’un côté contre des armées enivrées de leur triomphe, et qui, loin de leurs monarques, pouvaient avec impunité se livrer à tous les excès de la conquête. Ces armées se regardaient comme en pays ennemi, et elles ne demandaient pas mieux que de nous faire expier nos vingt-cinq années de victoires. De l’autre côté se trouvaient des compatriotes à protéger, l’honneur et les intérêts de la patrie à sauvegarder, mais aussi des plaintes de toute nature à entendre, des misères à soulager, des mesures énergiques à adopter, mesures qui, dans l’état d’affaissement de la France, devaient, même par leur salutaire sévérité, soulever les cœurs aigris et fomenter mille mécontentements secrets.

En mettant le pied sur le territoire dont l’ambition d’un homme leur avait deux fois ouvert les portes, les coalisés avaient espéré administrer le pays et le pressurer sans contrôle. Ils oubliaient déjà qu’il n’avaient fait la guerre qu’à Napoléon, et que Louis XVIII, par l’attitude hostile qu’avait prise la Vendée militaire, était entré dans l’alliance des peuples contre Bonaparte; ils oublaient encore que le 25 mars 1815 un traité conclu au congrès de Vienne faisait du fugitif de l’île d’Elbe l’ennemi commun, et que le roi avait été sollicité d’adhérer à cet acte des puissances contractantes.

Dans les premières conférences des commissaires français et étrangers ceux-ci ne cachèrent pas que la volonté des cours était de soumettre à leur administration les départements occupés. MM. Corvetto, Portai, Labouillerie et Dudon déclarèrent qu’ils devaient seuls être chargés de tout ce qui regardait le service; seulement ils promettaient d’employer à l’entretien des armées les produits de ces provinces. A l’appui de leurs justes demandes ils démontraient aux commissaires des puissances qu’avec leur système de contribution et de gaspillage, qui en était la conséquence nécessaire, le pays serait bientôt sans ressources aucunes et l’armée d’occupation elle-même privée de toute subsistance.

Ces raisons étaient concluantes; elles ne triomphaient cependant pas de l’obstination des alliés. Les commandants militaires disaient que toutes les sommes entrées ou devant entrer dans les caisses publiques appartenaient de droit aux monarques dont ils étaient les agents. On avait même préparé une si large voie aux abus que les chefs de l’armée changeaient jusqu’aux règles de l’administration.

Ainsi le comte d’Alopeus à Nancy saisissait tous les sels qui se trouvaient en fabrication dans les salines de l’Est; il osait plus, il faisait négocier à l’avance des bons pour deux millions de francs, admissibles en paiement de ces sels. Un gouverneur autrichien allait beaucoup plus loin, et une lettre écrite le 5 août 1815 par le baron Dudon au prince de Talleyrand l’informe que

«ce gouverneur ne se borne point à exiger la rentrée des contributions ordinaires, mais que dans les départements de l’Ain, du Jura, de l’Isère et du Montblanc, il veut encore contraindre les habitants à payer un emprunt forcé qui, par un décret impérial du 8 mai 1815, avait été exigé des plus riches contribuables de ces départements.

«Dans celui de l’Ain, par exemple, ils ont pris le rôle dressé par M. Baude, préfet, qui a exigé que les plus riches propriétaires souscrivissent des bons à un et deux mois de date. C’est le recouvrement de ces effets que l’intendant général autrichien veut faire poursuivre.

«En supposant, continue le baron Dudon, que les alliés aient le droit de prélever la dépense de leurs troupes sur le produit des contributions ordinaires établies par nos lois, on ne doit pas en conclure qu’il soit dans l’intention des souverains de donner suite aux mesures arbitraires que les agents de Bonaparte ont imaginées dans leurs départements. Celle dont il est question ici équivaut à l’établissement d’une contribution extraordinrire dont la note du 24 juillet suspend la poursuite.»

M. de Talleyrand, adoptant les propositions du commissaire français, s’opposa vivement à de semblables prétentions. Il déclara que rien ne devait entraver la marche des autorités françaises, et il écrivit à M. Dudon de veiller très attentivement à ce qu’il fût pourvu à la nourriture de l’armée ennemie; mais en même temps il lui enjoignit de s’opposer à tout enlèvement de fonds, et de n’obtempérer à aucune réquisition qui dépasserait les besoins journaliers des troupes.

Les commissaires adressèrent le 15 août 1815, des instructions très précises dans ce sens à tous les préfets. Ces instructions étaient ainsi conçues:

«MONSIEUR LE PRÉFET,

«Nous avons l’honneur de vous transmettre la copie d’une circulaire adressée par les ministres des souverains réunis à MM. les gouverneurs des départements occupés par les armées étrangères.

«Elle nous a été officiellement communiquée par le conseil administratif des alliés. Vous verrez que l’administration vous est remise sans restriction. Les produits de toute nature doivent rentrer dans les caisses du trésor royal; les dépenses ne seront plus faites que par les ordres des autorités françaises, et dans les formes de notre comptabilité.

«La remise de l’administration entre vos mains produira l’économie, qui résulte toujours de l’ordre et de la régularité ; mais les charges que les habitants auront à supporter seront encore considérables; il ne faut négliger aucune des ressources qui sont à votre disposition.

«S’il était frappé sur votre département des réquisitions de remonte, d’objets d’habillement et d’équipement, vous devez vous y refuser comme vous l’avez déjà fait. Cependant, lorsque les quantités requises seront pour des besoins urgents, vous devez satisfaire aux demandes qui vous seront adressées; il vous sera facile de distinguer quelles sont les réquisitions qui ne peuvent être différées, sur lesquelles les commissions établies à Paris ne donneraient pas de décisions négatives, d’avec celles qui peuvent être la matière de quelques discussions, et contre lesquelles, par conséquent, nous pouvons élever des réclamations. La quantité des objets requis est l’indice le plus sûr pour vous guider dans cette circonstance: ainsi, des fers nécessaires pour la consommation immédiate de la cavalerie, des cuirs pour réparer les chaussures d’une troupe en marche, ne peuvent être refusés; mais des réquisitions de trente ou quarante mille paires de souliers, de cent mille aunes de draps, sont susceptibles d’être examinées à Paris, soit parceque le pays ne serait pas en état d’y fournir, soit parceque les troupes ont déjà été pourvues de ces objets dans d’autres arrondissements.

«Les contestations qui se sont élevées entre MM. les préfets et les agents des armées alliées, nous ont engagé à vous donner ces nouvelles explications: vous sentirez, monsieur le préfet, combien il est essentiel d’éviter tout ce qui peut troubler la bonne intelligence avec les alliés, au moment où la remise de l’administration, retardée jusqu’à ce jour sous divers prétextes, va enfin vous être faite sans aucune restriction; ce qui donne lieu d’espérer que des arrangements encore plus importants seront bientôt rendus publics.»

C’était limiter l’arbitraire des généraux et donner à la résistance des autorités locales un point d’appui. Les préfets firent leur devoir; mais les chefs étrangers, exaspérés de cette activité et de cet accord qui paralysaient leur mauvais vouloir, se portèrent à de graves sé ices.

Le baron Alexandre de Talleyrand, préfet du Loiret; le marquis de Gasville, préfet de l’Eure, et M. Jules Pasquier, préfet de la Sarthe, furent enlevés presque au même moment et transférés en Prusse. Comme pour braver le ministère français même dans ses affections de famille, l’insolence de l’étranger s’était adressée au neveu du président du conseil, au gendre du chancelier d’Ambray et au frère du garde des sceaux. MM. de Goyon et Boula du Colombier, l’un préfet de l’Yonne, l’autre des Vosges, subirent le même sort.

Ces mesures de rigueur ne modifièrent cependant point les instructions données par le prince de Talleyrand aux quatre commissaires. Lorsque le baron Dudon vint lui annoncer cette nouvelle entrave, M. de Talleyrand, avec sa narquoise impassibilité, se borna à dire: «Eh bien! qu’est-ce que cela fait à vos affaires? J’aime beaucoup Alexandre Talleyrand, et il vaut mieux qu’ils aient enlevé celui-là qu’un autre. Je vous répète qu’il ne faut rien payer si vous le pouvez, payez le moins possible si vous êtes forcé, et surtout le plus tard possible.»

M. Dudon était parfaitement de cet avis. La pénurie du trésor ne permettait guère d’en adopter un autre.

Se sentant appuyé par le ministère qui, dans ce moment de crise, se montra courageusement national, les quatre commissaires voulurent se tenir à la hauteur des dangereuses fonctions dont la confiance du roi les investissait. C’était une guerre de tous les instants qu’ils avaient à soutenir, guerre de chicane ou d’envahissement, guerre qui, chaque jour, les plaçait en contact ou en hostilité avec des chefs militaires. Encore peu habitués à la victoire, ces chefs ne savaient pas, par une générosité au moins dans les formes, se faire pardonner les excès du triomphe. Les Prussiens étaient toujours et partout les plus hautains et les plus intraitables.

Entre autres preuves, nous citerons une note qui fit grande sensation dans le corps diplomatique: elle est adressée par M. Dudon à M. de Ribbentrop, intendant-général de l’armée prussienne, qui depuis longtemps parlementait avec. ce commissaire français pour faire établir les comptes de son gouvernement selon le chiffre qu’il présentait.

«J’ai émis, répondait M. Dudon à une lettre de cet intendant général, j’ai émis l’opinion que nous ne pouvions pas nous écarter des règles tracées par la note diplomatique du 1er septembre, et la question se réduisait alors à des termes fort simples. Une convention signée par les ministres de sa majesté le roi de Prusse, forme-t-elle un engagement pour les agents prussiens? Vous changez l’état de la question. Vous me parlez des décisions que vous avez prises personnellement, et vous ajoutez ces mots: «A ce sujet je dois vous faire observer qu’une armée victorieuse ne sera pas forcée de se soumettre à des conditions telles que vous les établissez.»

«Permettez-moi, Monsieur, de vous faire remarquer que je n’établis pas de conditions; que je déclare au contraire n’en pouvoir présenter aucune, mais que je suis obligé de me soumettre à celles agréées par nos gouvernements respectifs. Du reste, je ne crois pas que par l’expression d’armée victorieuse vous ayez voulu dire autre chose que la réunion des Anglais, des Autrichiens, des Prussiens, des Russes, des Saxons, des Bavarois, etc., etc. Eh bien! c’est précisément des conditions arrêtées entre ces puissances que je demande l’exécution.

«Je ne puis reconnaître à aucune des droits particuliers, puisque leur position vis-à-vis de la France est Je résultat de la coopération commune. Chargé en plusieurs occasions de stipuler les intérêts de mon gouvernement au-delà des frontières, je n’ai jamais parlé dans les négociations que de l’intérêt de tous les peuples dans le but de mettre fin à leurs divisions. J’ai tu avec soin les avantages passagers que donne ou enlève la fortune. On ne se conduit jamais mieux en politique quelorsqu’on n’écoute ni l’affection ni le ressentiment. Ce sera donc la dernière fois, Monsieur, que je releverai des expressions inutiles au développement des questions discutées.»

Au milieu de tous ces conflits et de ces correspondances où le beau rôle de dignité appartient encore à la France, le prince de Talleyrand, pressé de tous côtés, consentit à faire payer aux alliés une somme de cinquante millions. Cela avait été ainsi réglé le 10 août 1815, mais il était bien entendu que les réquisitions de toute espèce cesseraient à l’instant même. Toutefois le 24 du même mois, dans un document adressé aux ministres des quatre cours, M. de Talleyrand faisait entendre ses plaintes avec une autorité de paroles que les faits eux-mêmes venaient chaque jour confirmer.

«Les entraves qui gênaient la marche du gouvernement n’ont pas cessé, dit dans cette pièce officielle le président du conseil. Les autorités françaises n’ont pu reprendre la direction des affaires; les impôts ont été détournés des caisses royales dans celles des armées; des réquisitions exorbitantes pour l’équipement ont été frappées, les mesures de rigueur sont venues plus fréquentes; les préfets ont été enlevés à leurs fonctions. Dans les départements occupés par l’armée bavaroise les agents militaires ont déclaré qu’ils ne regardaient pas comme obligatoires pour eux des arrangements conclus sans l’intervention d’un ministre de leur souverain. Dans une partie du rayon de l’armée autrichienne les préfets ont eu la liberté de reprendre leurs fonctions et de diriger le recouvrement des impôts, mais les recettes ont été aussitôt arrêtées par des réquisitions de diverses natures étrangères à la subsistance journalière des troupes. Les agents prussiens ont jugé que le paiement des sommes promises par le gouvernement de Sa Majesté devait précéder la remise de l’administration aux autorités françaises. Ils continuent à percevoir les revenus courants. Le gouvernement de Sa Majesté Très Chrétienne est donc encore entouré de difficultés qu’il avait été dans l’intention de toutes les parties d’éloigner. Leurs excellences reconnaîtront dès lors qu’il n’a pas été au pouvoir du ministère du roi de se procurer les fonds pour le paiement des premiers vingt-cinq millions puisqu’il ne peut disposer d’aucune des ressources des départements.

«Dans cet état de choses, il est néanmoins un principe que le ministère s’empresse de reconnaître. Il est juste que l’exécution des engagements réponde de son côté à celle qui a eu lieu de la part des puissances; le ministère du roi offre en conséquence de régler sur les bases de la convention du 10 août la somme proportionnelle à remettre à chacune des puissances qui aura rendu sans restriction et sans réserve l’administration des départements occupés par ses troupes.

«Il est une autre considération sur laquelle le ministère du roi ne peut s’empêcher d’insister; c’est la nécessité de surseoir à toute réquisition isolée d’habillement, et de faire régler de concert à Paris ce qui est relatif à ces sortes de demandes. La promesse de ne pas s’immiscer dans l’administration financière serait illusoire si l’on ne doit entendre par là que le recouvrement des impôts courants et si les chefs militaires conservent la faculté de frapper des réquisitions qui ne sont sous un autre nom que des contributions en argent. De pareilles mesures détruiraient celles que le gouvernement du roi pourrait prendre, car dans l’état d’épuisement où se trouve le pays, il n’est pas possible de faire percevoir concurremment les impôts et les contributions extraordinaires. Il arriverait ainsi que les ressources sur lesquelles le ministère aurait compté pour faire face à ses engagements envers les puissances alliées seraient absorbées par les prélèvements qu’auraient ordonnés les généraux pour l’habillement de leurs troupes.»

Le 1er septembre 1815, une autre somme de cinquante millions fut allouée aux étrangers par le ministère pour solde de deux mois. On leur compta le même jour cent trente six millions deux cent mille francs pour habillements, équipements et remonte. Une note du duc de Wellington au baron Louis explique ainsi la répartition de ces cent quatre-vingt-six millions deux cent mille francs.

La répartition des cinquante millions pour la solde est faite à raison de dix millions pour chacune des quatre grandes puissances et de dix millions entre les autres alliés proportionnellement à leur contingent dans l’armée. Celle des cent trente-six millions deux cent mille francs est établie à raison de cent vingt francs par homme.


Ce qui d’après le tableau formé par le baron Louis, ministre des finances, et communiqué à la commission française offre un effectif d’un million cent trente-cinq mille hommes, ainsi répartis par puissance:



Sur les cent trente-six millions deux cents mille francs payés par le trésor royal il avait été stipulé que l’on déduirait tout ce qui avait été pris par les armées alliées, tout ce qui leur aurait été antérieurement fourni, et qu’à partir de ce jour 1er septembre, il ne serait plus question de réquisition d’argent, de denrées ou de marchandises. Autant qu’il dépendit des souverains, des généraux en chef et des négociateurs, ces conventions furent aussi scrupuleusement observées que les circonstances le permirent.

Le baron Louis, ministre des finances, rendit compte au roi de cet ensemble d’opérations et de leurs résultats qui avaient coûté tant de travaux et de combats à la commission, et le 21 septembre, au moment même d’abandonner le pouvoir, le ministre disait dans son rapport en date de ce jour:

«Sire, les armées coalisées, en entrant sur le territoire, manifestèrent l’intention de prendre la direction de l’administration dans les départements qu’elles occupèrent successivement, et de faire percevoir à leur profit tous les revenus arriérés et courants; elles frappèrent en même temps des réquisitions considérables pour leur habillement; elles imposèrent aussi des contributions en argent sur les pays qui supportaient déjà des dépenses pour la subsistance des troupes.

«Les ministres de votre majesté se firent un devoir de réclamer contre de pareilles dispositions; ils offrirent de faire pourvoir à l’entretien des armées par les soins des agents français. Il était pénible de les rendre les instruments de mesures aussi onéreuses, mais il eût été dangereux de laisser les habitants sans défenseurs contre des autorités étrangères.

«Vous permîtes, sire, à vos ministres d’entrer en négociation sur cet objet; des notes furent échangées avec le cabinet des souverains des quatre cours réunies. Il fut convenu que les fonctionnaires français rentreraient dans le libre exercice de leurs emplois, et, qu’aucune contribution en argent ne serait plus exigée. Ces arrangements furent rendus publics. Cependant le bon ordre qu’on espérait voir renaître ne se rétablit que dans les départements occupés par l’armée russe; les agents de cette armée cessèrent, aussitôt la publication de la note du 24 juillet, insérée dans la Gazette officielle, d’intervenir dans les affaires administratives; il n’en fut pas de même dans le rayon des autres armées; rien n’était réglé par la note du 24 juillet sur la perception des revenus ordinaires de l’état; elle ne faisait pas cesser les réquisitions d’habillement; ainsi l’administration était encore paralysée, car on lui enlevait la disposition des caisses publiques et l’on exigeait d’elle qu’elle satisfît à des demandes énormes de diverses natures; les commandants militaires ne frappèrent plus, il est vrai, des contributions en argent, mais les réquisitions en draps, en cuirs, en objets manufacturés augmentèrent; on ne pouvait se procurer ces effets qu’en les achetant, les levées d’argent continuèrent donc sous un nouveau prétexte.

«Les ministres de votre majesté représentèrent aux ministres des cours réunies que les dispositions consignées dans la note du 24 juillet étaient insuffisantes pour atteindre le but qu’on s’était proposé, après plusieurs communications. Nous reçûmes, le 6 août, une note dans laquelle on établissait en principe que les départements occupés par les armées coalisées devaient subvenir à la subsistance et à la solde des troupes; ce dernier article était évalué pour deux mois à cinquante millions. On demandait que cette somme fût payée en deux termes, le premier le 25 août, le second le 15 septembre, en admettant en déduction les fonds enlevés des caisses publiques ou perçus de tout autre manière. On insistait en outre pour qu’il fût promptement satisfait aux réquisitions d’habillement et d’équipement faites par les généraux en chef; on ajoutait en terminant la note que dès que ces deux points seraient réglés les négociations s’ouvriraient sur les propositions définitives que les puissances alliées avaient à faire au gouvernement français.

«Vos ministres, sire, se soumirent à l’obligation de payer cinquante millions. Ils eurent soin de faire observer au cabinet des souverains alliés que cet arrangement n’était contracté que dans la supposition que la marche du gouvernement serait dégagée de toute entrave, et qu’il aurait la libre disposition de tous les revenus publics; quant à l’habillement, nous demandâmes l’état détaillé des réquisitions afin de pouvoir asseoir la répartition de cette dépense.»

A la suite de ces tristes considérations, le rapport du baron Louis, déposé aux archives du ministère des finances, annonce pourtant que, grâce aux soins de la commission, il a été possible d’amener les puissances à conclure divers traités particuliers avec la France. C’était un allégement aux charges qui pesaient sur le royaume, car les cours étrangères prises séparément cédaient avec plus de facilité aux démonstrations et aux chiffres de MM. Corvetto et Dudon. Ils discutaient sur de moins larges bases avec des têtes froides et que les irritations nées au sein d’une assemblée ne passionnaient plus.

Après avoir mûrement étudié ces préliminaires des négociations, on reste convaincu que les hommes d’état qui avaient accepté la mission de concilier tant d’intérêts rivaux entre eux, mais toujours ennemis contre nous, ont bien mérité du pays. Ces traités particuliers furent approuvés par des ordonnances spéciales du roi en date du 21 septembre.

La commission représentée par MM. de La Bouillerie et Dudon conclut encore, avec les ministres des puissances secondaires, diverses transactions dont le rapport du baron Louis rend compte au roi, puis vint le tour de la Russie. En remplacement des réquisitions qu’elle avait faites ou qu’elle se disposait à demander, les commissaires français et M. de Cancrin, intendant-général des armées russes, et aujourd’hui ministre des finances de l’empereur Nicolas, firent plusieurs traités moins onéreux pour la France. Un autre fut passé entre le baron Louis et le baron Bulow au nom de la Prusse. L’exemple de ces puissances décida la Bavière à faire comme elles.

La Bavière avait frappé pour dix-huit millions de contributions. «Il était impossible, dit le rapport au roi, de les faire exécuter dans le territoire très resserré qu’occupait cette armée. Cependant on employait déjà les exécutions militaires pour obtenir tout ce qu’il serait possible d’arracher aux habitants; tout allait être désorganisé lorsque la commission obtint du prince de Wrède de conclure un accord pareil à ceux de la Russie et de la Prusse. Les dix-huit millions demandés se réduisirent à sept millions cinq cents mille francs.»

Tandis que ces luttes, dont jusqu’à présent personne n’avait eu connaissance, se soutenaient dans le sein de la commission contre les cupidités de l’étranger, les Anglo-Prussiens envahissaient le Musée et dépouillaient la France des chefs-d’œuvre de sculpture et de peinture dont la conquête ou des traités solennels nous avaient rendus possesseurs.

En 1804 le pape Pie VII avait traversé les monts pour venir sacrer le consul qui se déclarait empereur. Le saint vieillard fut entouré d’hommages, et le pavillon de Flore, qui lui avait été assigné pour demeure, n’ayant pas d’assez vastes appartements pour contenir la foule des visiteurs, Napoléon choisit la galerie du Louvre. M. Denon en avait la garde. C’était lui qui était chargé d’accompagner le souverain pontife dans les monuments qu’il désirait voir. Ce fut encore lui qui l’introduisit au Louvre.

«Votre sainteté, lui dit-il, en pénétrant dans la galerie, apercevra peut-être des objets qui attristeront ses regards. — Eh quoi donc? demanda Pie VII. — Des tableaux, des statues, des objets d’art, répliqua M. Denon, ils étaient autrefois en Italie; quelques-uns même au Vatican.»

Le pape leva les yeux au ciel, et d’un air de prophétique résignation: «La victoire, répondit-il lentement, les avait portés en Italie. La victoire les a déposés ici. Qui sait où un jour elle les reportera?»

Onze ans étaient à peine écoulés, et des bataillons anglais et prussiens venaient, l’arme au bras, accomplir dans ce même Louvre la prédiction qui avait retenti sous ses voûtes.

La république et l’empire, en parcourant l’Europe, avaient pris, comme trophées de leurs conquêtes ou acquis par des traités, les plus beaux monuments des arts, les plus curieuses archives, enfin tout ce qui pouvait flatter l’orgueil d’une nation. L’Apollon du Belvédère, la Vénus de Médicis, les toiles de Raphaël, les chefs-d’œuvre de Michel-Ange, de Van Dick, de Rubens et du Murillo; les chevaux de Venise, le lion de Saint-Marc, le trésor des archives du Vatican, de Turin et de La Haye, tout cela se trouvait en notre possession. La Prusse avait contribué, ainsi que les autres peuples, à ce magnifique encombrement de toutes les merveilles du monde. L’heure des désastres sonnait. Nos armées n’avaient point épargné les humiliations aux puissances vaincues: triomphantes à leur tour, elles nous rendirent avec usure outrage pour outrage.

Ces affronts de nation à nation que l’on ne flétrit que lorsqu’on est vaincu, que l’on ne qualifie d’injustes qu’au moment où on ne les commet plus pour son propre compte, sont sans aucun doute de tristes calamités. Elles froissent l’orgueil des capitales et ne satisfont jamais l’ambition des rois ou des armées; mais à Paris, dans cette ville qui avait tant de légitimes motifs pour se regarder comme le centre des arts et le foyer des lumières, cet abus de la victoire, transformé en insulte faite publiquement, à plein soleil, en face de la garde nationale dont les bataillons se présentaient déjà pour protester les armes à la main, avait quelque chose de sauvage.

Le laisser-aller habituel de M. de Talleyrand, son égoïste apathie qui ne se réveillait que dans les crises imminentes, et qui ne se réveillait le plus souvent que par de malicieux propos longuement travaillés, ne permirent pas à l’indignation publique de prendre fait et cause. On parla à M. de Talleyrand des sentiments unanimes que cette spoliation faisait naître dans les masses. A toutes les observations il se contenta de répondre: «Ce n’est pas une affaire.»

Le prince de Talleyrand se trompait, et la poésie libérale et les souvenirs du peuple lui ont prouvé qu’avec notre esprit prime-sautier nous sommes toujours prêts à sacrifier les choses graves à des minuties que l’on prendra à tâche de nous faire regarder comme patriotiques.

A l’aide d’un bon mot M. de Talleyrand croyait avoir pourvu à tout; aussi lorsque le sculpteur Canova se présenta devant lui et demanda la déris ire permission d’entrer au Musée pour retirer les objets d’art qui devaient etre rendus au pape, le président du censeil ne se fit-il pas grâce d’une de ces paroles ne sont jamais des raisons. Canova s’annonçait comme l’ambassadeur du souverain pontife. «Oh! reprit le prince en souriant du bout des lèvres, ambassadeur? C’est emballeur que vous voulez dire.» Ce sarcasme tint lieu de toutes les satisfactions.

Ce n’était pas assez. Le président du conseil le sentit, et dans une note officielle il essaya de le démontrer à lord Castlereagh. Cette note développait le système dans lequel le ministère consentait à se renfermer, système que déjà MM. Corvetto, Portal, La Bouillerie et Dudon avaient outrepassé dans les courageuses résistances de la commission.

«Le ministre du roi, disait le prince de Talleyrand le 19 septembre 1815, a reçu la note que Son Exc. milord vicomte Castlereagh lui a fait l’honneur de lui adresser touchant les objets d’art qui appartiennent à la France; sa majesté, à qui cette note a été soumise, lui a ordonné d’y faire la réponse suivante:

«Son Exc. lord Castlereagh semble croire que les deux guerres de 1814 et 1815 sont de même nature, et que la seconde comme la première doit être terminée par un traité de paix; mais ces deux guerres sont de nature bien différente: la première était faite véritablement à la nation française, puisqu’elle était faite à un homme reconnu son chef par toute l’Europe, et qui disposait légalement de toutes les ressources de la France; la guerre étant faite à la nation, un traité de paix était nécessaire. En 1815, au contraire, ce même homme à qui l’Europe a fait la guerre n’était reconnu par aucune puissance; s’il disposait des ressources de la France, il n’en disposait pas légalement, et la soumission était loin d’être complète. C’est à lui seul et à la faction qui l’a appelé, et non à la nation que, d’après ses propres déclarations, l’Europe a fait la guerre. La guerre s’est donc trouvée terminée et l’état de paix rétabli par le seul fait du renversement de l’usurpateur, de la dispersion de ses adhérents et de leurs chefs. On ne voit donc point comment la guerre de 1815 pourrait être un motif valable pour changer l’état de choses établi par la paix de 1814. Son Exc. le vicomte de Castlereagh a, d’un autre côté, posé en fait que des objets d’art ne peuvent pas s’acquérir par la conquête. Le ministère du roi est bien loin de vouloir faire l’apologie d’aucune sorte de conquête: plût à Dieu que le nom ni la chose n’eussent jamais existé ! mais enfin, puisque c’est pour les nations une manière d’acquérir admise par le droit des gens, le ministère du roi n’hésite pas à dire avec conviction que la conquête d’objets inanimés, dont le seul avantage est de procurer des jouissances physiques, ou. si l’on veut, intellectuelles, est bien moins odieuse que celle par laquelle des peuples sont séparés de la société dont ils sont membres. Il y a à faire, relativement aux objets qui ont été successivement apportés en France, une distinction que l’on paraît n’avoir pas faite. Parmi les pays auxquels la France a renoncé en 1814, plusieurs appartenaient bien légitimement à elle ou au chef qu’elle avait, et parcequ’ils lui avaient été cédés: elle a donc pu disposer des objets d’art qui s’y trouvaient. Lorsqu’elle a renoncé à ces pays, elle les a restitués tels qu’ils étaient au moment de la restitution, et l’on ne voit point d’après quel droit les puissances voudraient aujourd’ hui réclamer des choses qui n’ont pas été comprises dans l’abandon que la France en a fait. Enfin d’autres objets d’art apppartientiennent encore à la France en vertu de la cession qui lui en a été faite par des traités solennels. Quant aux considérations morales développées dans la note de Son Exc. milord vicomte de Castlereagh, le ministère a toute raison de croire que le roi s’empresserait d’y accéder s’il pouvait ne suivre que son propre penchant; mais Son Excellence se trompe si elle pense que le roi soit aujourd’hui plus qu’en 1814 en position de le faire, et le ministère ne craint pas d’affirmer que si, comme il n’en doute pas, toute cession de l’ancien territoire, dans le cas où le roi y consentirait, lui serait imputée à crime, celle des objets d’art ne le serait pas moins, et serait peut-être plus fortement ressentie, comme blessant plus vivement l’orgueil national.»

A cette heure si difficile, lorsqu’on en appelait à l’équité de la diplomatie, on était à l’instant même à peu près assuré de voir surgir un homme de guerre. Lord Castlereagh ne pouvait alléguer que de mauvaises raisons; il laissa au duc de Wellington le soin de les présenter.

Ce dernier répondit «que, lors des conférences pour la capitulation de Paris, les négociateurs français avaient voulu faire insérer un article sur le Musée et sur le respect pour les monuments des arts; que le prince Blucher avait déclaré qu’il s’y opposait, attendu qu’il y avait dans le Musée des tableaux enlevés au roi de Prusse, et dont Louis XVIII avait promis la restitution. Le duc de Wellington avait ajouté qu’étant dans le moment de la capitulation comme le représentant des autres nations de l’Europe, il devait réclamer tout ce qu’on avait enlevé aux Prussiens; que, bien qu’il n’eût pas d’instructions relatives au Musée, ni une connaissance formelle de l’opinion des souverains sur ce point, il devait néanmoins présumer qu’ils insisteraient fortement sur l’accomplissement des promesses du roi de France, d’après l’obligation où ils étaient tous de faire restituer à leurs états les tableaux et statues qui en avaient été enlevés, contre l’usage des guerres régulières, pendant l’effrayante période de la révolution française. Les souverains ne pouvaient faire tort à leurs sujets pour satisfaire l’orgueil de l’armée et du peuple français, auxquels il convenait de faire sentir que, malgré quelques avantages partiels et temporaires sur plusieurs états de l’Europe, le jour de la restitution était arrivé, et que les monarques alliés ne devaient point laisser échapper cette occasion de donner aux Français une grande leçon de morale.»

Le pape Pie VII en donna une aux coalisés dont ils se gardèrent bien de profiter. Les manuscrits les plus précieux du Vatican avaient été transportés à Paris. Canova les réclama; mais alors se présentèrent des envoyés de l’université d’Heidelberg qui en revendiquèrent une partie. Ils disaient qu’elle avait été enlevée de leur ville, pendant la guerre de trente ans, par un duc de Bavière, qui plus tard en fit hommage au saint-siége. La réclamation de l’université était fondée; mais le commissaire romain désira en référer au souverain pontife. Le pape repondit:

«Les mêmes motifs qui accordent le droit aux puissances dépouillées par la France de reprendre les objets conquis par la force militent en faveur de la demande de l’université d’Heidelberg. Il faut donc se conformer aux règles de justice que les alliés viennent de faire triompher.

Avec un peu de résistance dans la forme, M. de Talleyrand pouvait arracher plus d’un de ces monuments de gloire artistique au vandalisme qui les brisait avant de les rendre à leurs anciens maîtres. Il n’en fit rien; il protesta seulement par son silence ou par une obséquieuse résignation. Cet homme d’état, dont le tact était si sûr, dont les prévisions, basées sur les plus petites passions de l’humanité, étaient par cela même si infaillibles, ne comprit pas qu’une aussi brutale agression contre nos musées frappait plus vivement au cœur le peuple de Paris que cent autres avanies plus importantes dans le fond.

Ce dépouillement du Louvre et de nos places publiques ne fut sans doute qu’un très minime accident dans l’histoire de l’occupation de 1815; mais les nations, la France surtout, ne s’arrêtent guère à un ensemble de faits: il ne reste dans leur mémoire que des épisodes. Les générations, qui se succèdent si rapidement, emportent avec elles dans la tombe les gloires qu’elles ont acquises, les malheurs qu’elles ont subis. Il ne surnage dans les masses que des événements isolés. Les récits contemporains les lèguent à la postérité comme un point de départ de l’époque que cette même postérité est appelée à juger. Le spoliation du Louvre et quelques arbres abattus dans le bois de Boulogne, changé par les alliés en un camp militaire, sont de ce nombre.

Les départements envahis, Paris lui-même, ont complètement oublié les douleurs de l’invasion et les pertes que l’occupation a fait souffrir; mais ce qui, par la poésie, par les mémoires et surtout par le journalisme, est resté vivace dans les âmes, c’est le Musée devenu la proie des barbares; ce sont toutes ces images populaires évoquées autour des chefs-d’œuvre qu’une lance prussienne brisait sur leur piédestal. M. de Talleyrand, qui avait l’esprit de l’avenir, n’aurait pas dû l’oublier.

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15 января 2025
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317 стр. 13 иллюстраций
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4064066328757
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