Читать книгу: «Tous Les Moyens Nécessaires»
Jack Mars
Jack Mars est un lecteur avide et un admirateur de longue date du genre thriller. TOUS LES MOYENS NÉCESSAIRES constitue le premier livre thriller de Jack. Jack aimerait connaître votre avis, alors n'hésitez pas à consulter son site www.Jackmarsauthor.com afin de vous inscrire à la liste de diffusion par email, recevoir un exemplaire gratuit, recevoir des cadeaux, connecter via Facebook et Twitter et rester en contact!
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PREMIÈRE PARTIE
Chapitre 1
5 juin, 1h15 du matin
Comté de Fairfax, Virginie – Banlieue de Washington DC
Le téléphone sonna.
Luke Stone somnolait, quelque part entre le sommeil et l'éveil. Des images défilaient dans sa tête. Une autoroute déserte de nuit, balayée par la pluie. Une personne blessée. Un accident de voiture. Au loin, une ambulance s'approchait rapidement. Toute sirène hurlante.
Il ouvrit les yeux. Sur la table de chevet à côté de lui, dans l'obscurité de la chambre, le téléphone sonnait. Un réveil numérique était posé sur la table à côté du téléphone. Il jeta un oeil aux chiffres rouges.
Il soupira. Ça ne faisait qu'une demi-heure qu'il dormait.
La voix endormie de sa femme Rebecca résonna à ses côtés: “Ne réponds pas.”
Une touffe de ses cheveux blonds émergeait des couvertures. La douce lumière bleutée d'une veilleuse de la salle de bain filtrait à travers la chambre.
Il décrocha le téléphone.
“Luke,” dit une voix grave et bourrue, avec un soupçon d'accent méridionnal. Luke ne connaissait cette voix que trop bien. C'était Don Morris, son ancien chef à l'Équipe Spéciale d'Intervention.
Luke se passa une main dans les cheveux. “Ouais.”
“Je t'ai réveillé?” dit Don.
“À ton avis?”
“Je n'avais pas l'intention d'appeler chez toi mais ton portable était éteint.”
Luke grogna. “C'est parce que je l'ai éteint.”
“On a des soucis, Luke. J'ai besoin de toi sur ce coup.”
“Raconte,” dit Luke.
Il écouta la voix lui parler. Très vite, il retrouva ce sentiment familier – le sentiment que son estomac était en chute libre du haut d'un building de cinquante étages. C'était peut-être la raison pour laquelle il avait arrêté ce boulot. Pas parce qu'il l'avait échappé belle à plusieurs reprises, pas parce que son fils grandissait trop vite, mais parce qu'il n'aimait pas cette sensation dans son estomac.
C'était le fait de savoir qui le rendait malade. Le fait de savoir était de trop. Il pensa aux millions de personnes vivant de manière insouciante, bienheureux dans leur ignorance de ce qui se passait réellement. Luke enviait leur ignorance.
“Quand est-ce que c'est arrivé?” dit-il.
“Nous n'en savons encore rien. Il y a une heure, peut-être deux. L'hôpital a remarqué la faille de sécurité il y a environ quinze minutes. Certains employés se sont volatilisés, pour l'instant on dirait que ça vient de l'intérieur. Ça pourrait changer avec de meilleures infos des services de renseignements. La police de New York s'arrache les cheveux, bien évidemment. Ils ont appelé deux mille flics supplémentaires en renfort mais d'après moi, ce ne sera pas suffisant. La plupart d'entre eux ne seront même pas sur place avant le changement d'équipe.”
“Qui a appelé les services de police de New York?” demanda Luke.
“L'hôpital.”
“Qui nous a appelé?”
“Le commissaire de police.”
“Il a appelé quelqu'un d'autre?”
“Non. On est les seuls.”
Luke hocha de la tête.
“OK, tant mieux. Faisons en sorte que ça reste ainsi. Que les flics sécurisent la scène de crime mais qu'ils restent en dehors du périmètre. Il ne faut pas qu'ils y entrent. Il faut aussi qu'ils gardent les médias à distance. Si les journaux l'apprennent, ça va être un vrai fiasco.”
“Considère-le fait.”
Luke soupira. “Ils doivent avoir deux heures d'avance. Ce n'est pas une bonne nouvelle. Ils ont un bel avantage. Ils peuvent être n'importe où.”
“Je sais. La police de New York surveille les ponts, les tunnels, les métros et les trains de banlieue. Ils contrôlent les données des postes de péage mais c'est chercher une aiguille dans une botte de foin. Personne n'a les effectifs suffisants pour gérer la situation.”
“Quand pars-tu?” dit Luke.
Don n'hésita pas un instant. “Tout de suite. Et tu viens avec moi.”
Luke regarda à nouveau le réveil. 1h23 du matin.
“Je peux être à la piste de décollage de l'hélico dans une demi-heure.”
“J'ai déjà envoyé une voiture,” répondit Don. “Le chauffeur est en route. Il arrivera chez toi dans dix minutes.”
Luke reposa le téléphone sur son support.
Rebecca était à moitié réveillée, la tête appuyée sur un coude. Elle le fixait. Ses cheveux longs flottaient sur ses épaules. Ses yeux bleus étaient encadrés d'épais cils. Son beau visage était plus fin que lorsqu'ils s'étaient rencontrés à l'université. Ces dernières années l'avaient marqué de tracas et de soucis.
Luke le regrettait beaucoup. Ça le consummait de savoir que son boulot causait de la peine à la femme qu'il aimait. C'est une autre raison pour laquelle il avait quitté ce job.
Il se rappela comment elle était lorsqu'ils étaient jeunes. Elle riait tout le temps et avait toujours le sourire. Elle n'avait aucun souci à l'époque. Cela faisait longtemps qu'il ne l'avait plus vue ainsi. Il avait pensé que cette période loin du travail ferait renaître à nouveau l'ancienne Rebecca mais les progrès étaient très lents. De temps en temps, la vraie Rebecca réapparaissait mais ce n'était que passager.
Il savait qu'elle ne faisait pas confiance à la situation actuelle. Elle ne lui faisait pas confiance à lui. Elle attendait cet appel téléphonique en pleine nuit, cet appel auquel il devrait répondre. Cet appel où il raccrocherait le téléphone, sortirait du lit et quitterait la maison.
Ils avaient passé une bonne soirée. L'espace de quelques heures, ça avait été comme le bon vieux temps.
Et maintenant, ça.
“Luke…” commença-t-elle. Son air renfrogné n'augurait rien de bon. Il savait que ça allait être une discussion difficile.
Luke sortit du lit et se mit rapidement en mouvement car les circonstances l'exigeaient mais aussi parce qu'il voulait quitter la maison avant que Becca n'organise ses pensées. Il se faufila dans la salle de bains, s'aspergea le visage d'eau et s'examina dans le miroir. Il se sentait éveillé mais ses yeux paraissaient fatigués. Son corps était sec et solide – cette période de congé lui avait permis de s'entraîner au gymnase quatre fois par semaine. Trente-neuf ans, se dit-il. Pas mal.
À l'intérieur du dressing, il sortit un long coffre verrouillé en acier du haut d'une étagère. De mémoire, il introduisit le code à dix chiffres. Le couvercle s'ouvrit. Il en sortit son Glock neuf millimètres et le glissa dans un étui en cuir à bandoulière. Il se baissa et attacha un petit pistolet calibre 25 à son mollet droit. Il attacha une lame crantée rétractable de 13cm à son mollet gauche. La poignée avait double fonction de coup de poing américain.
“Je pensais que tu n'allais plus garder d'armes à la maison.”
Il leva les yeux et Becca était là, à le regarder. Elle portait un peignoir serré autour de sa taille. Ses cheveux étaient tirés en arrière. Ses bras étaient croisés. Ses traits étaient tirés et ses yeux étaient alertes. La femme sensuelle d'il y a quelques heures avait disparu. Disparu depuis longtemps.
Luke secoua la tête. “Je n'ai jamais dit ça.”
Il se redressa et commença à s'habiller. Il enfila son pantalon de treillis noir et glissa deux magazines supplémentaires dans ses poches pour le Glock. Il enfila une chemise serrée et attacha le Glock par-dessus. Il glissa les pieds dans des bottines à bout renforcé. Il referma le coffre à armes et le glissa à sa place sur son perchoir en haut d'une étagère du dressing.
“Et si Gunner trouvait ce coffre?”
“Je l'ai rangé en hauteur, où il ne peut ni le voir, ni l'atteindre. Même s'il parvenait à l'atteindre, le coffre est verrouillé et je suis le seul à en connaître la combinaison.”
Un sac avec des vêtement de rechange pour deux jours était suspendu au portant. Il s'en empara. Un autre petit sac rempli d'accessoires de toilette de voyage, de lunettes de lecture, d'un tas de barres énergétiques et d'une demi-douzaine de comprimés Dexedrine traînait sur une des étagères. Il s'en empara également.
“Toujours prêt, n'est-ce pas, Luke? Avec ton coffre à flingues et tes sacs de vêtements et de drogues, tu es prêt à tout moment, dès que ton pays a besoin de toi, n'est-ce pas?”
Il respira profondément.
“Je ne sais pas ce que tu veux que je te dise.”
“Pourquoi ne dis-tu pas: J'ai décidé de ne pas y aller. J'ai décidé que ma femme et mon fils sont plus importants que mon boulot. Je veux que mon fils ait un père. Je ne veux plus que ma femme se fasse du souci durant des nuits entières, à se demander si je suis mort ou vivant, ou si je vais jamais revenir. Est-ce que tu peux faire ça, s'il-te-plaît?”
C'est à des moments comme ceux-là qu'il sentait une distance croissante entre eux. Il pouvait presque la visualiser. Becca devenait une minuscule forme dans un vaste désert, disparaissant vers l'horizon. Il voulait la ramener à lui. Il le voulait de tout son coeur mais il ne voyait pas comment. Le boulot n'attendait pas.
“Papa part à nouveau?”
Tous les deux rougissèrent. Gunner était en haut des trois marches qui menaient à sa chambre. Durant un instant, Luke manqua d'air en le voyant. Il ressemblait à Christopher Robin dans les livres pour enfants Winnie l'Ourson. Ses cheveux blonds émergeaient en touffes. Il portait un pantalon de pyjama bleu décoré de lunes et d'étoiles jaunes et un t-shirt Walking Dead.
“Approche, mon petit monstre.”
Luke déposa ses sacs, se dirigea vers son fils et le prit dans ses bras. Le garçon s'accrocha à son cou.
“C'est toi le monstre, papa. Pas moi.”
“D'accord, c'est moi le monstre.”
“Où vas-tu?”
“Je dois partir travailler. Peut-être durant un jour ou deux. Mais je serai de retour dès que possible.”
“Est-ce que maman va te quitter comme elle l'a dit?”
Luke regarda Gunner à distance. Le garçon grandissait et Luke se rendit compte qu'un jour il ne pourrait plus le tenir dans ses bras. Mais ce jour n'était pas encore arrivé.
“Écoute-moi. Maman ne va pas me quitter et nous serons tous ensembles pendant encore très très longtemps, OK?”
“OK, papa.”
Il disparut en haut des marches et partit vers sa chambre.
Quand il fut parti, ils se regardèrent fixemement l'un l'autre. La distance entre eux était moindre maintenant. Gunner était le lien qui les unissait.
“Luke…”
Il leva la main et lui dit: “Avant que tu ne dises quoi que ce soit, je veux que tu saches que je t'aime et que j'aime Gunner plus que tout au monde. J'ai envie d'être avec vous deux tous les jours, chaque jour. Je ne pars pas car j'en ai envie. Je n'en ai pas envie. L'idée me fait horreur. Mais cet appel téléphonique cette nuit… la vie de beaucoup de personnes est en jeu. Durant toutes les années où j'ai fait ce boulot, combien de fois suis-je parti comme ça en pleine nuit? Une situation de menace de Niveau Deux n'est arrivée que deux fois. La plupart du temps, c'était du Niveau Trois.”
Le visage de Becca s'était légèrement adouci.
“Quel est le niveau de menace cette fois-ci?” demanda-t-elle.
“Niveau Un.”
Chapitre 2
1h57 du matin
McLean, Virginie – Quartier Général de l'Équipe Spéciale d'Intervention
“Monsieur?” dit une voix. “Monsieur, nous sommes arrivés.”
Luke se réveilla en sursaut. Il s'assit. Ils étaient garés devant le portail d'entrée de la piste de décollage de l'hélico. Une pluie fine tombait. Il regarda le chauffeur. C'était un jeune homme avec une coupe en brosse, probablement fraîchement sorti de l'armée. Le jeune homme souriait.
“Vous vous êtes assoupi, Monsieur.”
“Oui, on dirait” dit Luke. Le poids de son travail recommença à lui peser. Il avait envie d'être à la maison, au lit avec Becca, mais au lieu de ça il était ici. Il avait envie de vivre dans un monde où il n'y avait pas de meurtriers dérobant des substances radioactives. Il avait envie de dormir et de rêver à des choses agréables. À l'instant présent, il n'arrivait même pas à imaginer à quoi pourraient ressembler ces choses agréables. Ses rêves étaient empoisonnés par le fait d'en savoir de trop.
Il sortit de la voiture avec ses sacs, montra ses papiers au gardien et passa à travers le scanner.
Un hélicoptère noir, un Bell 430, attendait sur l'hélisurface, rotors en marche. Luke traversa le tarmac en se baissant. À son approche, le moteur de l'hélico passa une autre vitesse. Ils étaient prêts à partir. La porte du compartiment passager s'ouvrit et Luke grimpa à l'intérieur.
Six personnes étaient déjà à bord, quatre dans la cabine passager et deux à l'avant dans le cockpit. Don Morris était assis à côté de la vitre la plus proche. Le siège en face de lui était inoccupé. Don le lui montra du doigt.
“Content que tu aies pu venir, Luke. Assieds-toi et viens te joindre à la fête.”
Luke s'attacha au siège alors que l'hélico s'élevait dans le ciel. Il regarda Don. Don était âgé maintenant, ses cheveux lisses étaient devenus gris. Le bout de sa barbe était gris. Même ses sourcils étaient gris. Mais il ressemblait toujours au chef des Forces Delta qu'il avait été. Son corps était solide et son visage ressemblait à une falaise de granit – tout en promontoires rocheux et escarpements affilés. Ses yeux ressemblaient à des lasers. Il tenait un cigare éteint dans l'une de ses mains de pierre. Il n'en avait plus allumé un depuis dix ans.
Alors que l'hélico prenait de l'altitude, Don fit des gestes de la main aux autres personnes présentes dans la cabine passager. Il fit rapidement les présentations. “Luke, tu es désavantagé car tout le monde ici sait déjà qui tu es, mais il est possible que tu ne les connaisses pas. Tu connais Trudy Wellington, agent scientifique et des renseignements.”
Luke fit un signe de la tête à la jolie jeune femme aux cheveux foncés et grandes lunettes rondes. Il avait souvent travaillé avec elle. “Salut, Trudy.”
“Salut, Luke.”
“OK, les tourtereaux, c'est bon. Luke, voici Mark Swann, notre agent technologique pour ce boulot. Accompagné d'Ed Newsam, armements et tactiques.”
Luke fit un signe de la tête aux deux hommes. Swann était un homme blanc, aux cheveux blonds et lunettes. Il devait avoir 35 ans, peut-être 40. Luke l'avait rencontré une ou deux fois auparavant. Newsam était un homme noir que Luke n'avait jamais vu. Il avait probablement la trentaine, chauve, trapu et buriné, barbe courte, poitrine large avec des pythons tatoués de 60cm saillants de son t-shirt blanc. Il avait tout l'air d'être taillé pour la bataille, prêt à essuyer une fusillade et probablement encore plus féroce en combat de rues. Quand Don a dit “armements et tactiques,” il voulait dire “combat.”
L'hélico avait atteint son altitude de croisière, environ 3.000 mètres selon l'estimation de Luke. Il se stabilisa et commença à avancer à la vitesse approximative de 230km/h. À cette vitesse, ils seraient à New York City en une heure et demie.
“Bon, Trudy,” dit Don. “Qu'est-ce que tu peux nous dire?”
La tablette qu'elle tenait en main illumina l'obscurité de la cabine. Elle la consulta, ce qui donna à son visage un aspect inquiétant et surnaturel, presque démoniaque.
“Je vais assumer que vous n'avez aucune connaissance préalable de la situation,” dit-elle.
“OK.”
Elle commença à parler. “Il y a moins d'une heure, le service anti-terrorisme de la police de New York nous a contactés. Un grand hôpital dans l'Upper East Side de Manhattan, le Center Medical Center, garde en stock sur place de larges quantités de substances radioactives qu'ils conservent dans une zone de confinement six étages sous terre. Pour la plupart, ces substances sont des déchets de thérapie de radiation de patients souffrant du cancer mais certaines substances proviennent d'autres utilisations, comme la radiographie. À un moment donné durant les dernières heures, des personnes inconnues se sont introduites dans l'hôpital, ont déjoué le système de sécurité et se sont emparées des déchets radioactifs en stock.”
“Avons-nous une idée de la quantité qu'ils ont dérobée?” demanda Luke.
Trudy consulta sa tablette. “Toutes les quatre semaines, les substances en stock sont évacuées par camion et transportées dans un centre de confinement radioactif en Pennsylvanie occidentale, contrôlé conjointement par le Département de Sécurité Nationale et le Département de Protection de l'Environnement de Pennsylvanie. Le prochain transport était prévu pour dans deux jours.”
“Donc l'équivalent de 26 jours de déchets radioactifs,” dit Don. “Ça fait quelle quantité?”
“L'hôpital ne sait pas,” dit Trudy.
“Comment ça, ils ne savent pas?”
“Ils gardent un inventaire des déchets dans une base de données. Quelqu'un a accédé à la base de données et l'a effacée, probablement l'oeuvre de ceux qui ont dérobé les substances radioactives. Les quantités varient d'un mois à l'autre, en fonction du nombre de traitements. Ils peuvent recréer l'inventaire sur base des traitements effectués mais cela prendra quelques heures.”
“Ils n'effectuent aucune sauvegarde de sécurité de cette base de données?” demanda Swann, le technicien.
“Ils effectuent une sauvegarde de sécurité mais elle a également été effacée. En fait, toutes les sauvegardes de l'année écoulée ont été effacées.”
“Donc quelqu'un sait exactement comment ils procèdent” dit Swann.
Luke commença à parler. “Comment sait-on qu'il s'agit d'une urgence si nous ne savons même pas ce qui a été dérobé?”
“Pour de nombreuses raisons,” répondit Trudy. “Il ne s'agit pas d'un simple vol mais d'une attaque bien planifiée et coordonnée. Les caméras de surveillance étaient éteintes à certains endroits stratégiques de l'hôpital, y compris à de nombreuses entrées et sorties, cages d'escalier et ascenseurs, au sein même de la zone de confinement ainsi que dans le parking.”
“Est-ce que quelqu'un a parlé avec les gardiens de sécurité?” demanda Luke.
“Les deux gardiens de sécurité en charge de la surveillance vidéo ont été retrouvés morts à l'intérieur d'un placard de rangement fermé à clé. Il s'agissait de Nathan Gold, homme blanc de 57 ans, divorcé, trois enfants, sans aucun lien connu avec le crime organisé ou des associations extrémistes. L'autre gardien était Kitty Faulkner, femme noire de 33 ans, célibataire, un enfant, sans aucun lien connu avec le crime organisé ou des associations extrémistes. Gold travaillait à l'hôpital depuis vingt-trois ans, Faulkner depuis huit ans. Les cadavres étaient nus et leurs uniformes n'ont pas été retrouvés. Ils ont tous deux été étranglés, leurs visages étaient clairement décolorés et gonflés, avec présence d'un traumatisme au niveau de la nuque et de marques de ligature associées à une mort par garrot ou toute technique similaire. Je peux vous montrer des photos si vous voulez y jeter un oeil.”
Luke fit un geste de la main. “Je pense que ce n'est pas nécessaire. Mais supposons pour l'instant que ce soient des hommes qui soient responsables de ces actes. Est-ce qu'un homme tue une femme gardien de sécurité et enfile son uniforme?”
“Faulkner était grande pour une femme,” répondit Trudy. “Elle mesurait 1m77 et était costaude. Un homme pouvait facilement rentrer dans son uniforme.”
“C'est toutes les informations dont nous disposons?”
Trudy continua. “Non, ce n'est pas tout. Un employé de l'hôpital qui était en service au moment des faits a actuellement disparu. Il s'agit de Ken Bryant, un membre du personnel de surveillance. C'est un homme noir de vingt-neuf ans qui a passé un an en détention préventive à la prison de Rikers Island, suivi de trente mois de détention au Centre correctionnel Clinton à Dannemora, New York. Il avait été reconnu coupable de vol et de simples voies de fait. À sa libération, il a effectué un programme de réhabilitation de six mois et un cours de formation professionnelle. Il travaillait à l'hôpital depuis près de quatre ans, avec un bilan positif. Aucune absence injustifiée et aucun problème de discipline.
“En tant que gardien, il avait accès à la zone de confinement des déchets dangereux et avait probablement une certaine connaissance des pratiques de sécurité de l'hôpital et de son personnel. Il avait dans le passé entretenu des liens avec des trafiquants de drogue et avec un gang afro-américain en prison appelé la Black Gangster Family. Les trafiquants de drogue étaient des dealers de rue dans le quartier où il a grandi et il s'est probablement associé au gang en prison pour des raisons de protection personnelle.”
“Tu penses qu'un gang de prison ou un gang de rue est derrière tout ça?”
Elle hocha la tête. “Pas du tout. Je ne fais que mentionner les connexions de Bryant car il constitue toujours une inconnue. Accéder et effacer une base de données, ainsi que détourner un système de vidéo surveillance, demandent une expertise technique généralement absente dans les gangs de rue ou de prison. Le niveau de sophistication et les substances dérobées nous font plutôt penser à une cellule dormante terroriste.”
“Quel usage peuvent-ils faire des substances?” demanda Don.
“Nous pensons à un dispositif de dispersion radiologique,” répondit Trudy.
“Une bombe sale,” dit Luke.
“Bingo. Il n'y a aucune autre raison de dérober des déchets radioactifs. L'hôpital ne sait pas quelle quantité a été dérobée, mais ils en savent le contenu. Les substances dérobées comprennent des quantités d'iridium-192, de césium-137, de tritium et de fluor. L'iridium est hautement radioactif et une exposition concentrée peut causer brûlures et irradiation en l'espace de quelques minutes ou de quelques heures. Des expériences ont démontré qu'une minuscule dose de césium-137 peut tuer un chien de 18 kilos en trois semaines. Le fluor est un gaz caustique qui affecte les tissus mous comme les yeux, la peau et les poumons. À une très faible concentration, il affecte les yeux. À une très haute concentration, il provoque des dommages importants aux poumons, causant un arrêt respiratoire et la mort en l'espace de quelques minutes.”
“Génial,” dit Don.
“L'élément important ici,” continua Trudy, “c'est la forte concentration. En tant que terroriste, si vous voulez que ça marche, vous éviterez les zones à large dispersion car cela limiterait l'exposition. Ce que vous voulez, c'est préparer une bombe contenant une matière radioactive et un explosif conventionel comme de la dynamite. Et vous chercherez à la faire exploser dans un espace clos et de préférence très fréquenté comme un train bondé de métro ou une station de métro à heure de pointe, un noyau de transports comme les gares Grand Central ou Pen Station, un aéroport ou un grand terminal d'autobus, une attraction touristique comme la Statue de la Liberté par exemple. Un espace clos maximise la concentration de radiations.”
Luke s'imagina l'étroite et claustrophobique cage d'escaliers qui menait en haut de la Statue de la Liberté. Elle était tous les jours extrêmement fréquentée, souvent par des écoliers en excursion. En pensée, il vit Liberty Island bondée de milliers de touristes, les ferries remplis avec encore plus de visiteurs, tels des bateaux de réfugiés provenant de Haïti.
Puis il vit en pensée les quais du métro du terminal Grand Central à 7h30 du matin, tellement peuplés de navetteurs qu'il n'y avait plus de place pour se tenir debout. Une centaine de personnes faisant la queue dans les escaliers, attendant que le train arrive et que le quai se libère afin que le groupe suivant puisse descendre. Il imagina une bombe explosant dans cette foule.
Et puis le noir complet.
Une vague de dégoût le traversa. Davantage de morts seraient causées par la panique que par l'explosion initiale. Dans le tumulte, beaucoup finiraient écrasés par ceux tentant de fuir.
Trudy continua. “Notre souci, c'est qu'il y a beaucoup trop de cibles potentielles et que nous ne pouvons pas toutes les surveiller. De plus, l'attaque peut ne pas avoir lieu à New York. Si le vol a eu lieu il y a trois heures, nous devons envisager de possibles cibles dans un rayon d'au moins 250km, ce qui comprend l'entièreté de New York City et sa banlieue, Philadelphie et les principales villes du New Jersey comme Newark, Jersey City et Trenton. Si les voleurs ne se manifestent pas dans l'heure qui vient, le rayon peut être étendu jusqu'à Boston et Baltimore. Toute la région est extrêmement peuplée et dans un rayon aussi large, nous devons envisager au moins dix mille cibles potentielles. Même s'ils cherchent à toucher des objectifs renommés et connus, nous sommes toujours confrontés à environ des centaines de lieux.”
“OK, Trudy,” dit Luke. “Maintenant que tu nous as fait part des faits, qu'est-ce que ton intuition te dit?”
Trudy haussa les épaules. “Je pense que nous pouvons envisager qu'il s'agit d'une attaque à la bombe sale commanditée par un pays étranger ou éventuellement par un groupe terroriste indépendant comme ISIS ou Al-Qaeda. Il est possible que des Américains ou des Canadiens soient impliqués mais le contrôle des opérations se situe ailleurs. Il ne s'agit définitivement pas d'un groupe national, comme des écologistes ou des suprémacistes blancs.”
“Pourquoi? Pourquoi pas un groupe national?” demanda Luke. Il connaissait déjà la réponse mais c'était important de l'exprimer afin de traiter la situation petit à petit et ne rien négliger.
“Les gauchistes brûlent des concessionnaires de Hummer en pleine nuit ou ils peignent les arbres des exploitations forestières afin que personne ne soit blessé. Il n'existe aucun exemple d'écologistes attaquant des zones peuplées ou assassinant qui que ce soit et ils ont la radioactivité en horreur. Les radicaux de droite sont plus violents et l'exemple d'Oklahoma City montre bien qu'ils sont prêts à attaquer des civils ainsi que des symboles du gouvernement. Mais aucun de ces groupes n'a vraisemblablement l'entraînement pour cette situation. Et il existe une autre très bonne raison pour laquelle il ne s'agit probablement d'aucun de ces deux groupes.”
“Laquelle?” demanda Luke.
“L'iridium possède une demi-vie très courte,” répondit Trudy. “Il est plus que probable qu'il soit inutile d'ici deux jours. De plus, ceux qui ont dérobé ces substances doivent agir très rapidement avant d'être eux-mêmes irradiés. Le mois sacré musulman du Ramadan débute ce soir à la tombée de la nuit. Je pense donc qu'il s'agit d'une attaque conçue pour coincider avec le début du Ramadan.”
Luke laissa presque échapper un soupir de soulagement. Il connaissait et travaillait avec Trudy depuis des années. Ses renseignements étaient toujours bons et sa capacité à reconstruire les scénarios était exceptionnelle. Ses conclusions étaient bien plus souvent correctes que l'inverse.
Il jeta un coup d'oeil à sa montre. Il était 3h15 du matin. Le coucher de soleil aurait probablement lieu aux alentours de 20h ce soir. Il fit un rapide calcul mental. “Tu penses donc que nous avons plus de seize heures devant nous pour retrouver les responsables?”
Seize heures. Chercher une aiguille dans une botte de foin était une chose. Mais avoir seize heures pour la retrouver avec l'aide d'une technologie de pointe et de la meilleure équipe possible en était une autre. C'était presque de trop.
Trudy hocha la tête. “En fait, non. Le problème avec le Ramadan, c'est qu'il commence à la tombée de la nuit mais laquelle? À Téhéran, le soleil se couchera aujourd'hui à 20h24, ce qui correspond à 22h24 chez nous. Mais que se passera-t-il s'ils optent pour le début mondial du Ramadan, par exemple en Malaysie ou en Indonésie? Il est possible que nous parlions plutôt de 7h24 du matin, ce qui correspond au début de l'heure matinale de pointe.”
Luke grogna. Il regarda à travers la vitre la vaste mégalopolis en-dessous de lui. Il jeta de nouveau un coup d'oeil à sa montre. 3h20 du matin. Droit devant, à l'horizon, il pouvait voir les hauts gratte-ciels de Lower Manhattan et les doubles lumières bleues découpant le ciel à l'endroit où le World Trade Center se dressait autrefois. Dans trois heures, les métros et les gares commenceraient à se remplir de navetteurs.
Et là dehors, quelque part, des personnes étaient occupées à planifier leur mort.
Chapitre 3
3h35 du matin
East Side de Manhattan
“On dirait des rats,” dit Ed Newsam.
L'hélico descendait au-dessus de l'East River. Les eaux sombres étaient en-dessous d'eux, s'écoulant rapidement avec de petites houles s'élevant et retombant. Luke voyait ce qu'Ed voulait dire. L'eau ressemblait à des milliers de rats courant sous une couverture noire scintillante.
Ils descendaient doucement vers l'hélisurface de la 34ème Rue. Luke regarda les lumières de l'édifice à sa gauche. Elles ressemblaient à des millions de bijoux scintillants dans la nuit. Maintenant qu'ils arrivaient, une certaine urgence s'empara de lui. Son coeur s'arrêta de battre. Il était resté calme durant la durée du vol car il n'y avait pas grand-chose d'autre à faire. Mais le temps pressait et ils devaient agir rapidement. Il était prêt à sauter de l'hélico avant qu'il n'atterisse.
L'hélico se posa dans un rebond et un frémissement et instantanément toutes les personnes dans la cabine détachèrent leur ceinture de sécurité. Don ouvra la porte d'un coup. “On y va,” dit-il.
Le portail qui donnait à la rue n'était qu'à vingt mètres de la piste d'aterrissage. Trois véhicules attendaient à l'extérieur des barrières en béton. Une escouade de l'Équipe Spéciale d'Intervention de New York courut vers l'hélico et déchargea les sacs de matériel. Un homme s'empara du sac de vêtements et du petit sac d'accessoires de Luke.
“Faites-y attention,” dit Luke. “La dernière fois que je suis venu ici, vous avez perdu mes sacs et je n'ai vraiment pas le temps d'aller faire du shopping.”
Luke et Don montèrent dans le véhicule de tête, Trudy s'y glissa avec eux. L'intérieur était étiré pour créer une cabine passager avec des sièges en face à face. Luke et Don s'assirent dans le sens de la marche avec Trudy en face d'eux. Le véhicule démarra avant même qu'ils n'aient eu le temps de s'installer. En l'espace d'une minute, ils étaient dans l'étroit FDR Drive, en direction du nord. Des taxis jaunes vrombissaient tout autour d'eux, comme un essaim d'abeilles.
Personne ne disait mot. Le véhicule traçait, épousant les courbes de béton, traversant des tunnels en-dessous d'édifices délabrés, rebondissant sur les nids de poules. Luke sentait son coeur battre dans sa poitrine. La conduite rapide n'avait rien à voir avec l'emballement de son pouls. C'était dû à l'anticipation.
“Ça aurait été sympa de faire ce voyage pour s'amuser un peu,” dit Don. “Rester dans un hôtel luxueux, peut-être assister à un spectacle sur Broadway.”
“La prochaine fois,” dit Luke.
Le véhicule venait de quitter l'autoroute à la sortie de la 96ème Rue. Le chauffeur s'arrêta à peine à un feu rouge, tourna à gauche et traça sur le boulevard désert.
Le véhicule gronda dans l'allée circulaire de l'hôpital. C'était une nuit calme. Ils s'arrêtèrent directement devant les lumières vives des urgences. Un homme en costume trois pièces les y attendait.
“Quelle élégance,” dit Luke.
Don donna une chiquenaude à Luke avec son doigt épais. “Tu vois, Luke. Nous avons une petite surprise pour toi ce soir. C'est quand la dernière fois que tu as enfilé une combinaison protectrice?”
Chapitre 4
4h11 du matin
En-dessous du Center Medical Center, Upper East Side
“Pas trop serré,” dit Luke, la bouche pleine d'un thermomètre en plastique.
Trudy avait placé le capteur d'un moniteur portable de tension artérielle autour du poignet de Luke. Le capteur se serra de plus en plus fort autour de son poignet, puis lentement relâcha la pression par étapes tout en émettant des sons haletants. Trudy retira rapidement la bande velcro du capteur et retira le thermomètre de sa bouche dans un même geste.
“Ça dit quoi?” demanda-t-il.
Elle jeta un oeil aux résultats. “Ta tension artérielle est haute,” dit-elle. “138 sur 85. Rythme cardiaque 97. Température 38ºC. Je ne vais pas te mentir, Luke. Ces résultats pourraient être meilleurs.”
“J'ai été un peu sous stress dernièrement,” dit Luke.
Trudy haussa les épaules. “Les résultats de Don sont meilleurs que les tiens.”
“Ouais, mais il prend des statines.”
Luke et Don, en short et en t-shirt, étaient assis côte à côte sur un banc en bois. Ils se trouvaient dans une aire de stockage en sous-sol sous l'hôpital. Des rideaux en vinyl résistant pendaient tout autour d'eux, isolant la zone. Il faisait froid et humide et Luke sentit un frisson courir le long de sa colonne. La zone de confinement se trouvait deux étages en-dessous d'eux.
Quelques personnes s'activaient autour d'eux. Il y avait deux types de l'Équipe Spéciale d'Intervention du bureau de New York. Ils avaient dressé deux tables pliantes avec une série d'ordinateurs portables et d'écrans vidéo. Il y avait également le type en costume trois pièces, un officier des renseignements de l'unité anti-terroriste des services de police de New York.
Ed Newsam, le type costaud des armements et tactiques que Luke avait rencontré dans l'hélico, avança à travers les rideaux de vinyl avec deux autres types de l'Équipe Spéciale d'Intervention sur ses pas. Ils portaient chacun un paquet transparent scellé contenant un matériau jaune vif.
“Attention,” dit Newsam à voix haute, interrompant les bavardages. Il pointa deux doigts vers ses propres yeux. “Don et Luke, regardez-moi, s'il vous plaît.”
Newsam tenait une bouteille d'eau dans chaque main. “Je sais que vous avez tous les deux déjà fait ça dans le passé mais nous allons considérer que c'est la première fois afin qu'il n'y ait aucune erreur. Les hommes derrière moi vont inspecter vos combinaisons et vous aider à les enfiler. Ce sont des combinaisons protectrices niveau A en vinyl résistant. Vous allez avoir chaud à l'intérieur et vous allez transpirer. Donc avant de commencer, je veux que vous buviez ces bouteilles d'eau. Vous serez reconnaissants de l'avoir fait.”
“Est-ce que quelqu'un est descendu dans la zone de confinement avant nous?” demanda Luke.
“Deux gardiens sont descendus après que la faille de sécurité ait été détectée. Il n'y a aucune lumière. Swann a tenté de les rallumer mais sans succès. Donc il fait noir en bas. Les gardiens étaient équipés de lampes torches mais quand ils ont trouvé la zone de confinement ouverte avec les bidons et barils renversés, ils ont fait marche arrière rapidement.”
“Ils ont été exposés?”
Newsam sourit. “Un petit peu. Mes filles les utiliseront comme veilleuses durant quelques jours. Ils ne portaient pas de combinaison protectrice mais ils ne sont restés qu'une minute. Vous y serez bien plus longtemps.”
“Pourrez-vous voir ce que nous y voyons?”
“Vos capuches sont équipées de caméras vidéo et de lumières LED. Je verrai ce que vous y verrez et tout sera enregistré.”
Ça prit vingt minutes pour les équiper et les habiller. Luke était frustré. C'était difficile de se mouvoir avec cette combinaison. Il était recouvert de vinyl des pieds à la tête et la température montait à l'intérieur. Sa visière n'arrêtait pas de s'embuer. Il avait la sensation que le temps jouait en leur défaveur. Les voleurs avaient une bonne longueur d'avance.
Il prit le monte-charge avec Don. L'ascenseur descendait doucement en grinçant. Don tenait le compteur Geiger, qui ressemblait à une petite batterie de voiture équipée d'une poignée de transport.
“Vous m'entendez bien?” demanda Newsam. Sa voix résonnait à l'intérieur de la tête de Luke. Les capuches étaient équipées de haut-parleurs et de microphones intégrés.
“Ouais,” répondit Luke.
“Je t'entends,” dit Don.
“OK. Je vous entends clairement tous les deux. Nous sommes sur une fréquence close. Les seules personnes en ligne sont vous deux, moi et Swann dans la cabine de contrôle vidéo. Swann a accès à un plan numérique de l'infrastructure et vos combinaisons sont équipées de dispositifs de repérage. Swann peut vous visualiser sur son plan et il va vous donner des indications pour vous rendre du monte-charge à la zone de confinement. Tu es là, Swann?”
“Je suis là,” répondit Swann.
Le monte-charge s'arrêta en vacillant.
“Quand les portes s'ouvriront, sortez et tournez à gauche.”
Les deux hommes s'avancèrent péniblement le long d'un large corridor, guidés par la voix de Swann. Les lumières de leurs casques créaient des effets sur les murs, jetant des ombres dans l'obscurité. Ça rappelait à Luke la plongée à une épave sous mer qu'il avait effectuée il y a des années.
En quelques secondes, le compteur Geiger commença à cliquer. Les clics étaient d'abord espacés, comme un lent rythme cardiaque.
“Nous détectons des radiations,” dit Don.
“Nous voyons ça mais ne vous tracassez pas, ce n'est pas grand-chose. C'est une machine très sensible que vous avez entre les mains.”
Les clics commencèrent à s'accélérer et à devenir plus puissants.
La voix de Swann dit: “Dans quelques mètres, tournez à droite et suivez le corridor pendant environ dix mètres. Il débouchera sur une grande chambre carrée. La zone de confinement se trouve de l'autre côté de cette chambre.”
Quand ils tournèrent à droite, le compteur Geiger commença à cliquer de manière plus rapide et plus bruyante. Les clics devenaient torrent et il devenait difficile de les isoler les uns des autres.
“Newsam?”
“Allez-y, les gars. Essayons de terminer en moins de cinq minutes.”
Ils entrèrent dans la chambre qui était en pagaille. Sur le sol, des bidons, des boîtes et de larges barils en métal étaient renversés et jetés au hasard. Certains étaient ouverts. Luke dirigea sa torche vers la zone de confinement de l'autre côté de la pièce. La lourde porte était ouverte.
“Vous avez vu?” dit Luke. “Godzilla a dû passer par ici.”
La voix de Newsam résonna à nouveau. “Don! Don! Dirige ta lumière et ta caméra sur le sol, à un mètre devant toi. Oui, là. C'est quoi ça sur le sol?”
Luke se retourna vers Don et dirigea sa lumière au même endroit. À trois mètres de lui, au milieu des débris, s'étalait ce qui ressemblait à un tas de chiffons.
“C'est un corps,” dit Don. “Merde.”
Luke se dirigea vers le cadavre en l'illuminant. Il s'agissait d'une personne costaude, portant ce qui ressemblait à un uniforme de gardien de sécurité. Luke s'agenouilla à côté du corps. Il y avait une tache sombre sur le sol, comme une fuite d'huile de moteur sous une voiture. La tête était sur le côté et lui faisait face. Toute la partie supérieure, au-dessus des yeux, avait disparu. Son front était un cratère ouvert. Luke palpa l'arrière de la tête afin d'y trouver un plus petit orifice. Même à travers les épais gants chimiques, il le trouva.
“Qu'est-ce que tu peux nous dire, Luke?”
“Il s'agit d'un homme robuste, de 18 à 30 ans, d'origine arabe, perse ou éventuellement méditerranéenne. Il y a beaucoup de sang. Il présente des blessures d'entrée et de sortie corrrespondant à une balle reçue à l'arrière de la tête. Ça ressemble à une exécution. Il peut s'agir d'un autre gardien ou de l'un de nos suspects qui s'est disputé avec ses amis.”
“Luke,” dit Newsam. “Dans ta ceinture, tu trouveras un petit scanner d'empreintes digitales. Vois si tu peux l'atteindre et prendre les empreintes de ce type.”
“Je ne crois pas que ça va être possible,” dit Luke.
“Je sais que les gants sont encombrants mais je sais où est le scanner et je peux t'indiquer comment l'atteindre.”
Luke pointa sa caméra vers la main droite de l'homme. Chaque doigt était un moignon en loques à partir de la première phalange. Il jeta un oeil à l'autre main, même chose.
“Ils ont emporté les empreintes digitales avec eux,” dit-il.
Chapitre 5
Luke et Don, de nouveau en habits de ville, marchaient rapidement le long du couloir de l'hôpital en compagnie de l'élégant représentant de l'unité anti-terroriste des services de police de New York. Luke n'avait toujours pas mémorisé son nom. Pour lui, il était le type en costume trois pièces. Luke était sur le point de lui donner ses instructions. Ils devaient agir rapidement et pour ce faire, ils avaient besoin de la coopération des services de la ville.
Luke prenait les choses en main, comme il avait toujours l'habitude de le faire. Il jeta un coup d'oeil à Don qui approuva d'un signe de tête. C'est la raison pour laquelle Don avait fait appel à Luke: pour prendre les choses en main. Don disait toujours que Luke était né pour diriger le jeu, tel un quarterback.
“Je veux que des compteurs Geiger soient placés à chaque étage,” dit Luke. “Loin des yeux du public. Aucune radiation n'a été détectée avant le niveau -6 mais si des radiations commençaient à remonter, il faudra évacuer en urgence.”
“L'hôpital compte des patients en maintien des fonctions vitales,” dit Trois-Pièces. “Il est difficile de les déplacer.”
“OK, alors commencez à mettre en place la logistique nécessaire dès maintenant.”
“D'accord.”
Luke continua. “Nous avons besoin d'une équipe complète spécialiste du maniement des matières dangereuses. Le corps doit être remonté rapidement, peu importe son niveau de contamination. Le nettoyage peut attendre que nous ayons le cadavre en notre possession.”
“OK,” répondit Trois-Pièces. “Il sera placé dans un cercueil doublé de plomb et amené au médecin légiste dans un camion de confinement radioactif.”
“Faites ça discrètement!”
“Bien entendu.”
“Il nous faut ses empreintes dentaires, ADN, mention de toute modification corporelle comme des cicatrices, tatouages ou broches chirurgicales. Bref, tout ce que vous pouvez trouver. Une fois que vous aurez récolté les infos, envoyez-les à Trudy Wellington. Elle a accès à de plus larges bases de données que votre équipe.”
Luke sortit son téléphone et appela un numéro. Elle répondit à la première sonnerie.
“Trudy, où es-tu?”
“Je suis avec Swann sur la 5ème Avenue, à l'arrière de l'un de nos véhicules, en route pour le centre de commandement.”
“Écoute, j'ai ici…” Il leva les yeux vers Trois-Pièces. “Quel est votre nom?”
“Kurt. Kurt Myerson.”
“J'ai ici avec moi Kurt Myerson des services de police de New York. Il fait partie de l'unité anti-terrorisme. Ils vont remonter le cadavre et j'ai besoin que tu sois en contact avec lui en ce qui concerne les empreintes dentaires, l'ADN ou tout autre moyen d'identification. Une fois que tu auras reçu les infos, je veux tout savoir sur ce type, son nom, son âge, son pays d'origine, les gens qu'il fréquente, bref tout! J'ai besoin de savoir où il a été et ce qu'il a fait ces six derniers mois. Et j'ai besoin de tout ça pour hier.”
“Compris!”
“Super, merci! Je te passe Kurt. Il va te donner son numéro de téléphone direct.”
Luke passa le téléphone à Kurt. Les trois hommes traversèrent une double porte sans même ralentir. Un instant plus tard, Kurt rendit le téléphone à Luke.
“Trudy? Tu es toujours là?”
“Bien sûr.”
Luke hocha de la tête. “OK, autre chose dont je veux te parler. Les caméras de surveillance sont éteintes ici à l'hôpital mais il doit y avoir des caméras partout dans le quartier. Une fois arrivée au centre de commandement, monopolise quelques personnes de notre équipe et cherchez tout ce que vous pouvez trouver dans un rayon de cinq pâtés de maisons autour de l'hôpital. Récupérez les vidéos enregistrées entre 20h et 1h du matin. Je veux vérifier tout véhicule commercial ou de livraison s'étant approché de l'hôpital durant ce laps de temps. Priorité absolue aux petits fourgons de livraison, camions de boulangerie, de hot-dogs, bref tout véhicule dans le style, de petite taille, pratique et pouvant contenir une charge utile facilement dissimulable. Les semi-remorques, bus ou camions de construction sont moins prioritaires mais ne les ignorez pas non plus. Accordez moins d'importance aux mobilhomes, camionnettes et véhicule 4x4. Je veux des prises de vue des plaques d'immatriculation et l'identification des propriétaires des véhicules. Si l'un de ces véhicules attire ton attention, recherche tout enregistrement vidéo dans un rayon plus large afin de savoir dans quelle direction il s'est dirigé.”
“Luke,” dit-elle, “je vais avoir besoin de plus de personnel pour cette tâche.”
Luke réfléchit l'espace d'un instant. “OK, réveille quelques-uns de nos hommes à la maison, fais-les amener au quartier général de l'Équipe d'Intervention Spéciale et envoie-leur les données des plaques d'immatriculation. Ils pourront travailler sur l'identification des propriétaires à partir de là-bas.”
“OK.”
Ils raccrochèrent. Luke se recentra sur le moment présent et une nouvelle pensée traversa son esprit. Il fixa Kurt Myerson du regard.
“Kurt, vient maintenant le plus important. L'accès à l'hôpital doit être verrouillé et le personnel en service cette nuit rassemblé et maintenu sur place. Je me doute que ça fera jaser mais il est extrêmement important que les médias soient maintenus à l'écart le plus longtemps possible. Si l'info est diffusée, ça va être la panique, suivie de milliers d'appels à la police et de fausses pistes. Les responsables auront tout le loisir de voir l'enquête dévoilée à la télé. Il est hors de question que ça arrive.”
Ils traversèrent une autre double porte et pénétrèrent dans le hall d'entrée de l'hôpital. Tout l'avant de l'édifice était en verre. Quelques gardiens de sécurité se tenaient à proximité des portes d'accès verrouillées.
Une foule se tenait à l'extérieur. Des journalistes se pressaient contre les barrières de police et des photographes s'approchaient des fenêtres, prenant des photos de l'intérieur de l'entrée. Des camionnettes de journalistes étaient garées dans la rue. Sous les yeux de Luke, trois journalistes télé filmèrent des passages juste devant l'hôpital.
“Tu disais?”
Chapitre 6
5h10 du matin
À l'intérieur d'une camionnette
Eldrick était malade.
Il était assis sur le siège passager à l'arrière de la camionnette, serrant ses genoux contre lui, se demandant dans quel pétrin il s'était mis. Il avait vu des trucs pas nets en prison mais rien comparé à ça.
Devant lui, Ezatullah était au téléphone, hurlant quelque chose en farsi. Ezatullah passait des coups de fil depuis des heures maintenant. Eldrick ne comprenait rien à ce qu'il disait, ça ressemblait à du charabia. Ezatullah, c'était du solide. Il avait reçu une formation d'ingénieur chimiste à Londres mais au lieu de chercher du boulot, il était parti en guerre. Il avait la trentaine, une large cicatrice à travers l'une de ses joues, et il avait mené selon ses propres dires le jihad dans une demi-douzaine de pays. Il était venu en Amérique pour y faire de même.
Il hurla encore et encore au téléphone avant de parvenir à ses fins. Quand il eut enfin quelqu'un au bout du fil, il se lança en hurlant dans la première de nombreuses argumentations. Au bout de quelques minutes, il se calma et paya attention. Puis il raccrocha.
Le visage d'Eldrick était rouge, il avait de la fièvre. Il la sentait brûler à travers son corps. Il sentait son coeur s'emballer. Il n'avait pas vomi mais il avait la sensation qu'il allait bientôt le faire. Ils avaient attendu au point de rendez-vous sur la rive dans le sud du Bronx pendant plus de deux heures. C'était sensé être une simple transaction. Dérober les substances, conduire la camionnette dix minutes, rencontrer les personnes de contact et s'en aller. Mais les personnes de contact ne sont jamais apparues.
Et maintenant ils étaient… quelque part. Eldrick ne savait pas où. Il s'était évanoui pendant un moment. Il était réveillé maintenant mais il avait l'impression d'être dans les brumes d'un rêve. Ils roulaient sur une autoroute. Momo conduisait. Il devait sûrement savoir où ils se dirigeaient. Momo, expert technologique, maigre et sans une fibre musculaire, regarda de côté. Il était si jeune que la peau lisse de son visage n'était marquée d'aucune ride. On aurait dit qu'il ne pourrait jamais se faire pousser la barbe, même si le salut d'Allah en dépendait.
“Nous avons de nouvelles instructions,” dit Ezatullah.
Eldrick grogna. Il voudrait disparaître et mourir. Il n'avait aucune idée qu'il était possible de se sentir aussi malade.
“Il faut que je sorte de cette camionnette,” dit Eldrick.
“Ta gueule, Abdul!”
Eldrick avait oublié… Il se prénommait Abdul Malik maintenant. Ça lui faisait bizarre d'être appelé Abdul, lui, Eldrick, un fier homme noir, un fier Américain durant la majeure partie de sa vie. Il se sentait tellement malade pour l'instant qu'il souhaitait n'avoir jamais changé de nom. Se convertir en prison avait été la chose la plus stupide qu'il n'avait jamais faite.
Toute cette merde était à l'arrière de la camionnette. Il y en avait beaucoup, dans toutes sortes de bidons et de boîtes. Un peu de substance s'était répandue et était occupée à les tuer. Bibi y était déjà passé. L'idiot avait ouvert un bidon alors qu'ils étaient encore dans la zone de confinement. Il était extrêmement fort et en avait arraché le couvercle. Pourquoi avait-il fait ça? Eldrick le voyait encore soulever le bidon. “Il n'y a rien là-dedans,” dit-il. Et il avait porté le bidon à son nez.
En l'espace d'une minute, il avait commencé à tousser. Il s'affaisa sur les genoux, puis à quatre pattes en toussant. “J'ai quelque chose dans les poumons,” dit-il. “Je n'arrive pas à le faire sortir.” Il commença à haleter et à chercher sa respiration. Le son était horrible.
Ezatullah s'était dirigé vers lui et lui avait tiré une balle dans la nuque.
“Crois-moi, je lui ai fait une faveur,” dit-il.
La camionnette traversait maintenant un long, étroit et obscur tunnel avec des lumières oranges au plafond. Les lumières donnèrent le vertige à Edrick.
“Il faut que je sorte de cette camionnette!” hurla-t-il. “Il faut que je sorte de cette camionnette! Il faut que je… ”
Ezatullah se retourna. Il avait sorti son revolver et le pointa sur Eldrick.
“Silence! Je suis au téléphone.”
Le visage tranché d'Ezatullah était rouge pivoine, il transpirait.
“Tu vas me tuer comme tu l'as fait avec Bibi?”
“Ibrahim était mon ami,” dit Ezatullah. “Je l'ai tué par pitié. Mais toi, je te tuerai juste pour que tu la fermes.” Il pressa le canon du revolver sur le front d'Eldrick.
“Tue-moi. Je m'en fous.” Eldrick ferma les yeux.
Quand il les rouvrit, Ezatullah s'était de nouveau retourné. Ils roulaient toujours dans le tunnel. Les lumières étaient de trop. Une vague soudaine de nausée traversa le corps d'Eldrick et un spasme le saisit. Son estomac se serra et il sentit le goût de l'acide dans sa gorge. Il se pencha et vomit sur le sol entre ses chaussures.
En quelques secondes, la puanteur le prit au visage et il se sentit à nouveau démoralisé.
Oh mon Dieu, pria-t-il en silence. Laissez-moi mourir.
Chapitre 7
5h33 du matin
East Harlem, Quartier de Manhattan
Luke retenait sa respiration. Le vacarme n'était pas sa tasse de thé et une bonne dose de vacarme était sur le point d'arriver.
Il se tenait complètement immobile dans la lumière lugubre d'un immeuble de Harlem. Il avait sorti son revolver et se tenait collé au mur. Derrière lui, Ed Newsam se tenait dans une position quasiment identique. Devant eux dans l'étroit couloir, une demi-douzaine de membres de l'équipe SWAT, portant casques et gilets pare-balles, se tenaient de chaque côté d'une porte d'appartement.
L'édifice était silencieux et l'air chargé de poussière. Quelques instants auparavant, un petit robot avait glissé une minuscule caméra en-dessous de la porte afin de vérifier la présence d'explosifs de l'autre côté. Négatif. Le robot avait maintenant été retiré.
Deux types du SWAT prirent le relais avec un lourd bélier du type balancier, équipé d'une poignée de chaque côté. Ils n'émettirent aucun son. Le chef de l'équipe SWAT leva le poing. Son index se dressa.
Un.
Le majeur maintenant. Deux.
L'annulaire…
Les deux hommes prirent leur élan et balancèrent le bélier. BOUM!
La porte explosa vers l'intérieur tandis que les deux hommes se repliaient. Les quatre autres membres de l'équipe se jetèrent à l'intérieur en hurlant. “À plat ventre! À plat ventre! À plat ventre MAINTENANT!”
Quelque part dans le couloir, un enfant se mit à pleurer. Des portes s'ouvrirent, des têtes passèrent le bout de leur nez et disparurent aussitôt. Ce n'était pas inhabituel dans ce quartier. Parfois les flics faisaient une descente et brisaient la porte d'un voisin.
Luke et Ed attendirent une trentaine de seconde, le temps que l'équipe SWAT ait sécurisé l'appartement. Le corps gisait sur le sol du salon, comme s'y attendait Luke. Il le regarda à peine.
“C'est dégagé?” demanda-t-il au chef de l'équipe du SWAT. Le type le fixa un instant. Il y avait eu un moment de friction lorsque Luke avait pris le commandement de cette équipe. Ces gars faisaient partie du service de police de New York. Ils n'aimaient pas du tout l'idée d'être les pions des Fédéraux et ils tenaient à ce que Luke le sache. Luke n'avait aucun problème avec ça mais une menace d'attaque terroriste était en jeu et il n'était pas là par caprice.
“C'est dégagé,” répondit le chef de l'équipe. “C'est probablement votre type, là.”
“Merci,” dit Luke.
Le chef du SWAT haussa les épaules et détourna le regard.
Ed s'agenouilla près du corps. Il avait emmené un scanner d'empreintes digitales avec lui et scanna l'empreinte de trois doigts.
“Qu'est-ce que tu en penses, Ed?”
Il haussa les épaules. “J'ai téléchargé dans ce scanner les empreintes digitales de Ken Bryant à partir de la base de données de la police. Nous devrions savoir dans quelques secondes s'il s'agit de lui. Entretemps, je peux déjà te dire qu'il y a des marques évidentes de ligature et de gonflement. Le corps est encore un peu chaud. La rigidité cadavérique est présente mais pas complète. Les doigts commencent seulement à devenir bleus. Je dirais qu'il est mort de la même manière que les gardiens de sécurité à l'hôpital, par strangulation, il y a environ huit à douze heures.”
Il leva les yeux vers Luke. Son regard pétillait. “Si tu veux, tu peux lui baisser son pantalon pour que je prenne sa température rectale et déterminer plus précisement l'heure de la mort.”
Luke sourit et secoua la tête. “Non merci. Une tranche horaire de huit à douze heures me va très bien. Dis-moi juste une chose: est-ce que c'est lui?”
Ed jeta un oeil à son scanner. “Bryant? Ouais. C'est lui.”
Luke sortit son téléphone et appela Trudy. De l'autre côté de la ligne, le téléphone sonna. Une fois, deux fois, trois fois. Luke balaya du regard l'appartement morose. Les meubles du salon étaient vieux, la tapisserie était déchirée et le rembourrage sortait des accoudoirs du divan. Un tapis étriqué était étalé sur le sol et des cartons vides de repas à emporter et des couverts en plastique étaient éparpillés sur la table. De lourds rideaux noirs étaient cloués devant les fenêtres.
La voix de Trudy retentit, alerte, presque mélodieuse. “Luke,” dit-elle. “Ça fait combien de temps? Une demi-heure?”
“Je voulais te parler du concierge disparu.”
“Ken Bryant,” dit-elle.
“Exact. Et bien, on l'a retrouvé. Je suis avec Newsam dans son appartement en ce moment même. On a pu l'identifier de manière positive. Il est mort étranglé, comme les gardiens, il y a environ huit à douze heures.”
“OK,” répondit-elle.
“Je veux que tu accèdes à ses comptes en banque. Il recevait probablement des dépôts directs de son boulot à l'hôpital. Commence avec ça et fais des recherches graduellement à partir de là.”
“Je vais sûrement avoir besoin d'un mandat pour ça.”
Luke fit une pause. Il comprenait son hésitation. Trudy était un bon agent mais elle était également jeune et pleine d'ambition. Enfreindre les règles pouvait faire dérailler une carrière prometteuse. Mais pas toujours. Parfois, enfreindre les règles menait à des promotions accélérées. Tout dépendait de quelles règles étaient enfreintes et de ce qui en résultait.
“Est-ce que Swann est près de toi?” demanda-t-il.
“Oui.”
“Alors tu n'as pas besoin d'un mandat.”
Elle ne répondit pas.
“Trudy?”
“Je suis là.”
“On n'a pas le temps pour un mandat. Des vies sont en jeu.”
“Est-ce que Bryant est un suspect?”
“Il s'agit d'une personne qui nous intéresse. De toutes façons, il est mort. Ce n'est pas comme si on violait ses droits.”
“Dois-je prendre ça comme un ordre de ta part, Luke?”
“C'est un ordre direct,” dit-il. “J'en assume la responsabilité. Et si tu veux que ce soit plus clair, je t'informe que ta place en dépend. Tu obéis à mes ordres ou j'entame une procédure disciplinaire à ton encontre. C'est compris?”
Elle répondit de manière irritée, presque comme un enfant. “OK.”
“Bon, alors une fois que tu as accédé à ses comptes, je veux que tu cherches tout ce qui peut sortir de l'ordinaire, de l'argent qui n'a rien à faire là, d'importants dépôts ou retraits, des transferts d'argent. S'il possède un compte épargne ou des investissements, je veux que tu les vérifies. On parle d'un ancien taulard avec un job de concierge. Il ne devrait pas avoir beaucoup d'argent mais si c'est le cas, je veux en connaître la provenance.”
“Compris, Luke.”
Il hésita. “On en est où avec les plaques d'immatriculation?”
“On va aussi vite qu'on peut,” dit-elle. “Nous avons en notre possession les enregistrements vidéos des caméras aux croisements de la 5ème Avenue avec la 96ème Rue et la 94ème Rue, ainsi que quelques enregistrements vidéos du quartier. Nous suivons à la trace 198 véhicules, dont 46 sont haute priorité. Je devrais recevoir un rapport du quartier général dans environ quinze minutes.”
Luke jeta un coup d'oeil à sa montre. Le timing devenait serré. “D'accord. Bon boulot! On vous rejoint dès qu'on peut.”
“Luke?”
“Oui.”
“On parle de cette histoire partout dans les médias. Il y a trois connexions directes live sur grand écran ici même à cet instant. Tous les médias en parlent.”
Il hocha de la tête. “Je m'en doutais un peu.”
Elle continua. “Le maire a prévu une annonce officielle à 6h du matin. On pense qu'il va demander à tout le monde de rester chez soi aujourd'hui.”
“Tout le monde?”
“Il aimerait que tout le personel non essentiel reste à l'écart de Manhattan, comme les employés de bureau, le personnel de nettoyage, les employés de magasin, les écoliers et les professeurs. Il va suggérer à cinq millions de personnes de prendre un jour de congé.”
Luke se frotta la bouche de la main et inspira profondément. “Ça devrait remonter le moral,” dit-il. “Si les habitants de New York restent chez eux, les terroristes n'ont qu'à frapper Philadelphie.”
Chapitre 8
5h45 du matin
Baltimore, Maryland – Au sud du tunnel de Fort McHenry
Eldrick se tenait debout, seul, à environ une dizaine de mètres de la camionnette. Il venait de vomir à nouveau. Ça se limitait surtout à des haut-le-coeurs et à un peu de sang, ce qui le dérangeait. Il était encore étourdi, fièvreux et rouge mais avec l'estomac vide, les nausées avaient presque disparu. Et surtout, il était enfin sorti de cette camionnette.
Au loin à l'horizon, le ciel commençait à s'illuminer d'une pâle et maladive lumière jaune. Mais ici, il faisait encore nuit. Ils étaient garés dans un parking désert le long d'un front de mer lugubre. Un pont d'autoroute les surplombait. À proximité, se trouvait un édifice industriel en briques abandonné, surmonté de deux cheminées. Les fenêtres en étaient brisées, tels des trous noirs similaires à des yeux éteints. Le bâtiment était entouré d'une clôture en fil barbelé et des pancartes 'NE PAS ENTRER' étaient placées tous les dix mètres. Un trou dans la clôture était visible. Toute la zone entourant le bâtiment était envahie d'herbes hautes et de buissons.
Il jeta un oeil à Ezatullah et à Momo. Ezatullah était occupé à décoller l'un des grands autocollants magnétiques avec l'inscription 'Services de blanchisserie Dun-Rite' d'un côté de la camionnette. Il l'emporta au bord de l'eau et le lança au loin. Puis il revint sur ses pas et décolla l'autre côté. Eldrick n'avait jamais envisagé que les inscriptions pouvaient être retirées. Pendant ce temps, Momo était agenouillé devant la camionnette avec un tournevis et enleva la plaque d'immatriculation, la remplaçant par une autre. L'instant d'après, il était à l'arrière, occupé à faire de même avec la plaque d'immatriculation de derrière.
Ezatullah fit un geste en direction de la camionnette. “Voilà!” dit-il. “Un véhicule complètement différent. Essaie de m'attraper maintenant, Oncle Sam!” Le visage d'Ezatullah était rouge vif et en sueur. Sa respiration sifflait et ses yeux étaient injectés de sang.
Eldrick jeta un oeil aux alentours. La condition physique d'Ezatullah lui avait donné une idée. L'idée allait et venait, telle une lumière clignotante. C'était la meilleure manière de penser car les pensées pouvaient être lues à travers le regard.
“Où sommes-nous?” demanda-t-il.
“Baltimore,” répondit Ezatullah. “Une autre de vos fantastiques villes américaines et un endroit agréable à vivre, j'imagine, avec son taux de criminalité bas et la beauté de ses paysages. Sans oublier que tous les citoyens de Baltimore sont riches et en bonne santé. Ils font l'envie du reste du monde.”
Durant la nuit, Eldrick avait déliré et s'était évanoui à plusieurs reprises. Il avait perdu la notion du temps et de l'espace. Il ne s'était pas rendu compte qu'ils avaient roulé aussi loin.
“Baltimore? Pourquoi on est venu ici?”
Ezatullah haussa les épaules. “Nous sommes en route vers notre nouvelle destination.”
“La cible est ici?”
Ezatullah sourit et son sourire semblait déplacé sur ce visage empoisonné par les radiations. Il ressemblait à la mort elle-même. Il tendit une main tremblante et donna une tape amicale sur l'épaule d'Eldrick.
“Je suis désolé de m'être fâché sur toi, mon frère. Tu as fait un boulot excellent et tu as rempli toutes les promesses que tu avais faites. Si Allah le veut, je te souhaite d'être au paradis aujourd'hui même. Mais pas de ma main.”
Eldrick resta à le fixer.
Ezatullah secoua la tête. “Non, ce n'est pas Baltimore. Nous continuons vers le sud pour porter un coup qui apportera joie aux masses souffrant à travers le monde. Nous allons nous introduire dans la tanière du Diable lui-même et trancher la gorge du monstre de nos propres mains.”
Eldrick sentit un frisson traverser la partie supérieure de son corps et il eut la chair de poule. Il remarqua que sa chemise était trempée de sueur. Il n'aimait pas ce qu'il venait d'entendre. S'ils étaient maintenant à Baltimore et qu'ils se dirigeaient vers le sud, alors la prochaine ville était…
“Washington,” dit-il.
“Exact.”
Ezatullah sourit à nouveau, mais d'un sourire glorieux cette fois. Le sourire d'un saint se tenant à l'entrée des portes du paradis, prêt à être accueilli avec mille grâces.
“Tranche la tête et le corps suivra.”
Eldrick le voyait clairement maintenant dans les yeux d'Ezatullah: l'homme avait perdu la tête. C'était peut-être dû à la maladie ou peut-être dû à autre chose, mais il était clair qu'il ne réfléchissait plus lucidement. Depuis le début, le plan était de dérober les substances et de laisser la camionnette dans le sud du Bronx. C'était un boulot dangereux et très difficile à réaliser mais ils y étaient parvenus. Mais il semblerait maintenant que le commanditaire ait changé les plans ou peut-être qu'il avait menti depuis le début. Et ils se retrouvaient à rouler jusqu'à Washington dans une camionnette radioactive.
Et pour y faire quoi?
Ezatullah était un jihadiste chevronné. Il devait savoir que ce qu'il insinuait était impossible. Quoi qu'il envisage de réaliser, Eldrick savait qu'ils n'allaient jamais parvenir à s'en approcher. Il s'imaginait bien la camionnette, criblée de balles, à quelques centaines de mètres de la Maison Blanche, du Pentagone ou du Capitole.
Ce n'était pas une mission suicide. Ce n'était même pas une mission du tout. Il s'agissait d'une déclaration politique.
“Ne t'inquiète pas,” dit Ezatullah. “Sois heureux d'avoir été choisi pour le plus grand des honneurs. Nous y arriverons, même si tu n'imagines pas encore comment. Le moyen deviendra clair en temps voulu.” Il se retourna et ouvrit la porte latérale de la camionnette.
Eldrick jeta un coup d'oeil à Momo, qui était occupé à terminer la plaque d'immatriculation arrière. Momo n'avait rien dit depuis un moment. Il ne se sentait probablement pas très bien non plus.
Eldrick recula d'un pas, puis d'un autre. Ezatullah s'activait à l'intérieur de la camionnette. Il avait le dos tourné. Une occasion comme celle-là pouvait ne plus jamais se présenter. Eldrick se trouvait dans un vaste espace ouvert et personne ne faisait attention à lui.
Eldrick avait fait de l'athlétisme à l'école et c'était un bon sprinteur. Il revit la foule dans la 168ème Rue à Manhattan, les positions sur le grand panneau d'affichage et le départ de la course. Il se rappela la sensation d'estomac noué juste avant le départ, la vitesse sur la piste, les poussées, les coudes relevés, et une vitesse telle qu'elle ressemblait à un rêve.
Durant toutes les années qui avaient suivi, Eldrick n'avait jamais couru aussi vite qu'il l'avait fait à l'époque. Mais peut-être qu'en rassemblant toute son énergie, il pourrait à nouveau égaler cette vitesse. Ce n'était ni le moment d'hésiter, ni d'y réfléchir trop longtemps.
Il se retourna et détala.
La seconde suivante, il entendit la voix de Momo derrière lui:
“EZA!”
Puis autre chose en farsi.
L'édifice abandonné était droit devant lui. La sensation de nausée revint, du sang gicla sur sa chemise mais il continua à courir. Il était déjà à court de souffle.
Il entendit un son ressemblant à celui d'une agrafeuse qui se répercuta faiblement contre les murs du bâtiment. C'était Ezatullah qui tirait. Son revolver était équipé d'un silencieux.
Eldrick ressenti une morsure aigue dans le dos et il tomba sur le sol, s'écorchant les bras sur l'asphalte brisé. Une fraction de seconde plus tard, un autre coup de feu retentit. Eldrick se releva et se remit à courir. La clôture était à portée de main. Il se dirigea vers l'ouverture.
Il ressentit une autre morsure le traverser. Il tomba en avant et s'accrocha à la clôture. Toute sa force semblait avoir abandonné ses jambes. Il resta suspendu là, se soutenant avec la morte étreinte de ses doigts à travers les maillons de la clôture.
“Bouge,” dit-il d'une voix rauque. “Avance.”
Il tomba à genoux, replia le pan de clôture déchiqueté et rampa à travers l'ouverture. Il était maintenant entouré d'herbes hautes. Il se remit debout, tituba sur quelques pas, trébucha sur quelque chose qu'il ne pouvait pas voir et tomba en roulant dans un fossé. Il n'essaya pas d'arrêter de rouler. Il se laissa porter par son élan jusqu'en bas du talus.
Il finit par s'arrêter, le souffle haletant. Il ressentait une douleur irréelle dans le dos. Son visage baignait dans la boue. Il était le long d'une berge de rivière et c'était humide et boueux. Il pourrait se laisser tomber dans les eaux sombres s'il le voulait. Mais au lieu de ça, il rampa plus profondément dans les buissons. Le soleil ne s'était pas encore levé. S'il restait là sans bouger, sans émettre un son, il était peut-être possible que…
Il porta une main à sa poitrine. Ses doigts étaient humides de sang.
*
Ezatullah se tenait devant l'ouverture de la clôture. Il avait le vertige et se sentait étourdi par la poursuite après Eldrick.
Il se tenait de la main à la clôture afin de pouvoir se tenir debout. Il avait envie de vomir. Les buissons étaient sombres et ça leur prendrait au moins une heure pour le retrouver là-dedans. Et s'il atteignait le grand bâtiment abandonné, ils pourraient ne jamais le retrouver.
Moahmmar se tenait à ses côtés. Il se baissa et posa les mains sur ses genoux, en respirant profondément. Il tremblait. “On continue?” demanda-t-il.
Ezatullah hocha la tête. “Nous n'avons pas le temps. Il a pris deux balles. Si la maladie n'en finit pas avec lui, ses blessures feront le boulot. Laisse-le mourir ici tout seul. Allah aura peut-être pitié de sa lâcheté. J'espère pour lui. Nous devons continuer sans lui.”
Il se retourna et se dirigea vers la camionnette. Il avait l'impression qu'elle était garée loin, si loin. Il était fatigué et malade mais il continua à poser un pied devant l'autre. Chaque pas le rapprochait un peu plus des portes du paradis.
Chapitre 9
6h05 du matin
Centre de commandement Anti-Terrorisme – Midtown Manhattan
“Luke, la meilleure chose à faire, c'est de rassembler vos hommes et de retourner à Washington,” dit l'homme en costume.
Luke se tenait au milieu du chaos ambiant dans la pièce principale du centre de commandement. Il faisait déjà jour et une faible lumière filtrait à travers les fenêtres en haut de la pièce de travail. Le temps passait trop vite et le centre de commandement était devenu un vrai bordel.
L'espace était rempli par deux cent personnes. Il y avait au moins quarante postes de travail, certains d'entre eux avec deux ou trois personnes assises devant cinq écrans d'ordinateur. Sur le grand panneau à l'avant, se trouvaient une vingtaine d'écrans de télévision et d'ordinateur. Sur les écrans, défilaient des plans numériques de Manhattan, du Bronx, de Brooklyn, des enregistrements vidéos en direct des entrées des tunnels Holland et Lincoln et des photos d'identité judiciaire de terroristes arabes connus pour être actuellement sur le territoire américain.
Trois des écrans montraient actuellement le maire DeAngelo, surplombant ses assistants du haut de son mètre nonante, se tenant devant un micro et conseillant aux braves gens de New York de rester chez eux et d'embrasser leurs enfants. Il lisait sa déclaration à partir d'un discours préparé.
“Dans le pire des cas,” dit le maire, sa voix résonnant à travers les haut-parleurs disséminés dans la pièce, “l'explosion initiale provoquerait la mort de nombreuses personnes et créerait un effet de panique généralisé dans la zone affectée. Les risques d'exposition aux radiations causeraient une terreur qui se propagerait à travers toute la région et probablement à travers tout le pays. De nombreuses personnes exposées lors de l'attaque initiale tomberaient malades et beaucoup succomberaient. Les dépenses de décontamination seraient énormes mais rien en comparaison avec les répercussions économiques et psychologiques. Une attaque à la bombe sale dans une gare principale de New York City paralyserait le transport le long de la côte Est durant un certain temps.”
“Super,” dit Luke. “Je me demande qui rédige ses discours.”
Il cribla la salle du regard. Toutes les forces principales étaient représentées ici, chacun cherchant à établir son positionnement. C'était un vrai méli-mélo de lettres et d'initiales, NYPD, FBI, NSA, ATF, DEP et même CIA. Même le DEA était présent. Luke n'était pas sûr de savoir en quoi le vol de substances radioactives constituait un crime lié aux drogues.
Ed Newsam était parti au milieu de la foule, à la recherche du personnel de l'Équipe Spéciale d'Intervention.
“Luke, tu m'as entendu?”
Luke retourna au sujet qui l'occupait. Ron Begley, de la Sécurité Nationale, se tenait à ses côtés. Ron était un homme dégarni de près de soixante ans. Il avait un ventre bedonnant et de petits doigts rondouillards. Luke connaissait son histoire. C'était un bureaucrate. Le onze septembre, il faisait partie du département du Trésor et menait une équipe en charge des évasions fiscales et des combines à la Ponzi. Il évolua vers l'anti-terrorisme au moment où la Défense Nationale fut créée. Il n'avait jamais procédé à une arrestation, ni tiré un coup de feu de sa vie.
“Tu viens de me dire que tu voulais qu'on rentre à la maison.”
“Tu marches sur des plate-bandes ici, Luke. Kurt Myerson a appelé son chef au service de police de New York pour lui dire que tu traitais ses hommes commes tes serviteurs personnels. Et que tu as pris le commandement d'une équipe SWAT. Vraiment? Une équipe SWAT? Écoute, ici, c'est leur terrain. Tu es supposé suivre leurs directives. C'est les règles du jeu.”
“Ron, c'est le service de police de New York qui nous a appelés. J'imagine que c'était parce qu'ils avaient besoin de nous. Tout le monde sait de quelle manière nous travaillons.”
“Comme des cowboys,” dit Begley. “Vous travaillez comme des cowboys de rodéo.”
“Don Morris m'a sorti du lit pour venir ici. Tu n'as qu'à parler avec Don…”
Begley haussa les épaules. L'ombre d'un sourire apparu sur son visage. “Don a été rappelé. Il est parti en hélico il y a vingt minutes. Je te conseille d'en faire autant.”
“Quoi?”
“Tout à fait. Il a été appelé en haut-lieu sur ce coup-là. Ils l'ont rappelé pour faire un rapport sur la situation au Pentagone. Un truc de très haut niveau. J'imagine qu'ils ne trouvaient pas de stagiaire pour le faire, alors ils ont appelé Don.”
Begley baissa la voix mais Luke pouvait encore facilement l'entendre. “Un conseil entre nous… Qu'est-ce qui lui reste à Don? Trois ans avant la pension? Don est une espèce en voie de disparition. C'est un dinosaure, tout comme l'Équipe Spéciale d'Intervention. Tu le sais aussi bien que moi. C'est la fin de toutes ces petites agences secrètes au sein d'une plus grande agence. La tendance est à la centralisation et à la consolidation, Luke. Ce dont nous avons besoin, c'est d'une approche basée sur des données. C'est comme ça que nous résoudrons les crimes dans le futur. Et c'est comme ça qu'on finira par attraper ces terroristes aujourd'hui. Nous n'avons plus besoin de super-espions machos et d'anciens commandos vieillissants descendant en rappel d'un édifice. C'est fini. Jouer au super héros, c'est terminé. C'est même un peu ridicule, si tu y réfléchis bien.”
“Super,” dit Luke. “J'en prends note.”
“Je pensais que tu enseignais,” dit Begley. “L'histoire, les sciences politiques, ce genre de chose.”
Luke hocha de la tête. “Et c'est ce que je fais.”
Begley posa sa main charnue sur le bras de Luke. “Tu devrais continuer.”
Luke secoua la main de son bras et plongea dans la foule à la recherche de ses hommes.
*
“On en est où?” demanda Luke.
Son équipe s'était installée dans un bureau périphérique. Ils avaient rassemblé quelques tables disponibles et construit leur propre petit poste de commandement avec ordinateurs portables et connexions satellites. Trudy et Ed Newsam étaient présents, avec quelques autres membres de l'équipe. Swann s'était isolé dans un coin avec trois ordinateurs portables.
“Ils ont rappelé Don,” dit Trudy.
“Je suis au courant. Tu as parlé avec lui?”
Elle hocha de la tête. “Il y a vingt minutes. Il était sur le point de décoller. Il a dit de continuer à travailler sur cette affaire à moins qu'il en donne l'ordre contraire. Et de poliment ignorer les autres.”
“Ça me paraît très bien. Alors, on en est où?”
Le visage de Trudy devint sérieux. “On a bien avancé. On a réussi à réduire le nombre de véhicules haute priorité à six. Ils sont tous passés à proximité de l'hôpital la nuit dernière et tous présentent des caractéristiques bizarres ou qui ne correspondent à rien.”
“Donne-moi un exemple.”
“Alors, l'un d'entre eux est une camionnette de marchand ambulant de nourriture, enregistré au nom d'un ancien parachutiste russe. On a pu le suivre via caméras de surveillance et autant qu'on sache, il a passé la nuit à rouler à travers Manhattan, vendant des hot dogs et des Pepsi à des prostituées, des proxénètes et des délinquants.”
“Où se trouve-t-il maintenant?”
“Il est garé sur la 11ème Avenue, au sud du Centre de Convention Jacob Javits. Ça fait un bout de temps qu'il y est. On pense qu'il s'est peut-être endormi.”
“OK, il vient juste de passe en non-prioritaire. Envoie l'info au service de police de New York, juste au cas où. Ils peuvent l'interpeler et vérifier son camion, histoire de savoir ce qu'il y vend d'autre. Suivant.”
Trudy consulta sa liste. Un minivan exploité en tant que voiture Uber par un ancien physicien nucléaire en disgrâce. Un semi-remorque de quarante tonnes avec une déclaration de sinistre total et de mise à la casse. Une camionnette de livraison pour un service de blanchisserie, avec des plaques d'immatriculation enregistrées sous le nom d'une entreprise de revêtement de sol sans rapport aucun à Long Island. Une ambulance déclarée volée il y a trois ans.
“Une ambulance volée?” dit Luke. “On dirait une piste.”
Trudy haussa les épaules. “En général, c'est plutôt lié au traffic illégal d'organes. Le but est de récupérer les organes de patients récemment décédés, dans les minutes qui suivent le décès. Il faut qu'ils s'emparent des organes, les emballent et les sortent rapidement de l'hôpital. Et en général, personne n'accorde beaucoup d'attention à une ambulance garée en attente sur le parking d'un hôpital.”
“Mais ce soir, peut-être qu'ils n'attendaient pas des organes. On sait où ils sont?”
Elle hocha de la tête. “Non, Le seul véhicule localisé est celui du Russe. Les caméras de surveillance ne sont pas encore présentes partout, surtout quand on sort de Manhattan. Tu peux voir passer une camionnette sur une vidéo et ne plus jamais la voir à nouveau. Il est aussi possible qu'elle réapparaisse soudain sur une autre vidéo à dix pâtés de maisons ou à une dizaine de kilomètres de là. Le semi-remorque a traversé le pont George Washington vers le New Jersey et puis on l'a perdu. La camionnette de blanchisserie a traversé le pont de la 138ème Rue vers le sud du Bronx et a disparu. Nous travaillons à les retrouver par d'autres moyens. Nous avons contacté l'entreprise du semi-remorque, Uber, l'entreprise de revêtement de sol et la blanchisserie. Nous devrions en savoir davantage bientôt. Et huit personnes du quartier général se consacrent exclusivement à visionner des heures de vidéos, à la recherche de l'ambulance.”
“Très bien. Tiens-moi au courant. Et concernant les comptes bancaires?”
Le visage de Trudy était impassible. “Sur ce sujet, tu devrais demander à Swann.”
“OK.” Il fit un pas vers le petit fief de Swann dans le coin de la pièce.
“Luke?”
Il s'arrêta. “Ouais.”
Les yeux de Trudy jetait des éclairs à travers la pièce. “Peut-on parler en privé?”
*
“Tu vas me virer parce que je ne veux pas enfreindre la loi pour toi?”
“Trudy, je ne vais pas te virer. Comment peux-tu même y songer?”
“C'est ce que tu m'as dit, Luke.”
Ils se trouvaient dans un petit local de service avec deux bureaux vides et une petite fenêtre. La moquette était neuve. Les murs étaient peints en blanc, sans aucune décoration. Une petite caméra vidéo était fixée dans un coin, près du plafond.
On aurait dit que la pièce n'avait jamais été utilisée. Le centre de commandement lui-même n'était ouvert que depuis moins d'un an.
Les grands yeux de Trudy le fixait intensément.
Luke soupira. “Je t'offrais une porte de sortie. Je pensais que tu l'avais compris. Au cas où un problème surgissait, tu pouvais rejeter la faute sur moi. Que tout ce que tu avais fait, c'était ce que je t'avais dit de faire. Que tu avais peur de perdre ton boulot si tu n'obéissais pas à mes ordres.”
Elle fit un pas vers lui. Dans cette pièce exigue, il pouvait sentir l'odeur de son shampoing et du parfum discret qu'elle portait souvent. La combinaison de ces odeurs fit flageoller ses genoux. Il les sentait trembler légèrement.
“Tu ne peux pas me donner un ordre direct, Luke. Tu ne travailles plus pour l'Équipe Spéciale d'Intervention.”
“Je suis en congé sans solde.”
Elle fit un autre pas vers lui. Ses yeux étaient concentrés sur lui comme des lasers. Son regard transpirait l'intelligence et le feu.
“Et tu es parti… pourquoi? À cause de moi?”
Il hocha la tête. “Non, J'avais mes raisons et tu n'en faisais pas partie.”
“Les frères Marshall?”
Il haussa les épaules. “Quand tu descends deux hommes en une nuit, c'est un bon moment pour faire une pause. Et peut-être réévaluer ta vie.”
“Tu veux dire que tu n'as jamais rien ressenti pour moi?” demanda-t-elle.
Il la regarda, étonné par la question. Il avait toujours senti que Trudy le draguait mais il n'avait jamais mordu à l'hameçon. Il y a bien eu quelques occasions où il était arrivé très près, après une soirée arrosée ou une dispute avec sa femme. Mais la seule pensée de sa femme et de son fils l'avait toujours éloigné et écarté de toute tentation stupide qu'il aurait regrettée.
“Trudy, on travaille ensemble,” dit-il fermement. “Et je suis marié.”
Elle s'approcha encore davantage.
“Je ne cherche pas à me marier, Luke,” dit-elle doucement en se penchant en avant, à quelques centimètres de lui.
Elle se pressait contre lui maintenant. Les bras de Luke pendaient à ses côtés. Il ressentait sa chaleur et cet incontrôlable désir quand elle était proche de lui, cette excitation, cette énergie… cette volupté. Elle posa les mains sur sa poitrine et dès que ses paumes touchèrent sa chemise, il sut qu'il devait agir tout de suite ou s'abandonner complètement.
Dans un acte ultime d'autodiscipline, Luke recula et retira gentiment ses mains.
“Je suis désolé, Trudy,” dit-il d'une voix râpeuse. “Je t'aime beaucoup, vraiment! Mais ce n'est pas une bonne idée.”
Elle fronça les sourcils mais avant qu'elle ne puisse ajouter autre chose, un poing s'abattit lourdement sur la porte en bois.
“Luke? Tu es là?” C'était la voix de Newsam. “Tu devrais sortir et venir jeter un coup d'oeil à ce que Swann a trouvé.”
Ils se regardèrent fixement. Luke se sentait coupable à mort à la pensée de sa femme, bien qu'il n'ait rien fait de mal. Il s'était retiré avant que quelque chose n'arrive mais il ne pouvait pas s'empêcher de se demander comment cela affecterait leur relation de travail.
Mais surtout, le pire de tout, c'est qu'il ne pouvait pas s'empêcher de penser qu'au fin fond de lui-même, il n'avait aucune envie de sortir de cette pièce.
*
Swann était assis à une longue table avec trois moniteurs vidéos étalés devant lui. Luke se dit qu'avec ses cheveux clairsemés et ses lunettes, il lui faisait penser à un physicien de la NASA dans la salle de contrôle. Luke se tenait derrière lui, accompagné de Newsam et de Trudy. Tous les trois jetaient un oeil par-dessus les épaules étroites de Swann.
“Ça, c'est le compte courant de Ken Bryant,” dit Swann, en bougeant son curseur sur l'écran du milieu. Luke enregistra les détails: dépôts, retraits, solde total, sur une période de temps du 28 avril au 27 mai.
“Cette connexion est sécurisée?” demanda Luke. Il jeta un oeil à travers la pièce et vers la porte d'entrée. La pièce principale du centre de commandement était au bout du couloir.
“Cette connexion?” dit Swann. Il haussa les épaules. “Elle est complètement indépendante du centre de commandement. Je suis connecté à nos propres tours et à nos propres satellites. C'est une connexion cryptée par nos hommes. J'imagine que la CIA ou la NSA pourrait charger quelqu'un du décryptage mais pourquoi tant d'efforts? Nous sommes tous dans le même bateau, non? Je ne me préoccuperais pas pour ça. Par contre, je me concentrerais sur ce compte en banque. Vous remarquez quelque chose de bizarre?”
“Il a un solde de plus de 24.000 dollars,” dit Luke.
“Exact,” dit Swann. “Un concierge avec un montant assez conséquent d'argent sur son compte courant. Intéressant. Maintenant, revenons un mois en arrière, du 28 mars au 27 avril. Le solde atteint jusqu'à 37.000 dollars avant qu'il ne commence à dépenser. Des virements ont été effectués à partir d'un compte sans nom pour une somme de 5.000 dollars, puis 4.000 dollars et enfin, soyons fous… un virement de 20.000 dollars.”
“OK” dit Luke.
“Passons au mois précédent, de fin février à fin mars. Au début, son solde est de 1.129 dollars et à la fin du mois, il dépasse les 9.000 dollars. Continuons de retourner en arrière, de fin janvier à fin février, où son solde n'a pas une seule fois atteint les 2.000 dollars. À partir de là, si vous retournez en arrière sur les trois années précédentes, vous verrez que son solde a rarement dépassé les 1.500 dollars. Nous avons donc ici un type qui vivait au mois par mois et qui soudainement commença à recevoir d'importants transferts d'argent à partir de mars.”
“Et d'où proviennent ces transferts?”
Swann sourit. “Ça, c'est la partie amusante. Ils proviennent d'une petite banque offshore spécialisée en comptes numérotés anonymes, la Royal Heritage Bank basée sur l'île de Grand Cayman.”
“Tu peux les pirater?” demanda Luke. Il vit du coin de l'oeil le regard désapprobateur de Trudy.
“J'ai pas besoin,” répondit Swann. “La Royal Heritage Bank appartient à un actif de la CIA nommé Grigor Svetlana. C'est un Ukrainien qui faisait partie de l'Armée Rouge dans le temps. Il s'est fait mal voir par les Russes il y a vingt ans, après que d'anciennes armes soviétiques aient disparu et réapparu sur des marchés noirs en Afrique de l'Ouest. Et je ne parle pas de fusils. Je parle de missiles anti aériens, anti tanks et de missiles de basse altitude. Les Russes étaient prêts à le pendre. Il s'est donc tourné vers nous. J'ai mes entrées à Langley et les comptes de la Royal Heritage Bank sont loin d'être anonymes. En fait, c'est un livre ouvert à destination des services de renseignements américains. Bien entendu, la plupart des clients de la Royal Heritage Bank ne sont pas au courant.”
“Donc tu sais à qui appartient le compte dont proviennent les virements?”
“Tout à fait.”
“OK, Swann,” dit Luke. “Tu es très habile mais maintenant fais-nous part de tes découvertes.”
Swann montra du doigt ses écrans d'ordinateur. “Le compte dont provient les transferts appartient à Bryant lui-même. C'est le compte qui apparaît sur mon moniteur de gauche. Il a un solde actuel d'environ 209.000 dollars. Il faisait des virements petit à petit à partir de son compte numéroté vers son compte courant, probablement pour son usage personnel. Et si nous retournons en arrière de quelques mois, vous verrez que le compte offshore de Bryant a été ouvert le 3 mars avec un virement de 250.000 dollars à partir d'un autre compte de la Royal Heritage Bank, celui qui apparaît sur mon moniteur de droite.”
Luke regarda le compte de droite. Son solde affichait plus de quarante-quatre millions de dollars.
“Quelqu'un a fait une affaire en engageant Bryant,” dit-il.
“Exactement,” dit Swann.
“Qui est-ce?”
“C'est ce type, là.” Sur l'écran, une photo de carte d'identité apparut. Il s'agissait d'un homme d'un âge moyen aux cheveux foncés tournant au gris. “Je vous présente Ali Nassar, 47 ans, Iranien, né à Téhéran dans une famille riche et influente. Il a étudié à la School of Economics de Londres, puis à l'école de droit de Harvard. Rentré dans son pays, il a obtenu un autre diplôme en droit à l'université de Téhéran. Par conséquent, il peut pratiquer tant aux États-Unis qu'en Iran. Il s'est surtout occupé de transactions commerciales internationales durant la majeure partie de sa carrière. Il vit à New York. C'est un diplomate iranien aux Nations Unies et il est couvert par l'immunité diplomatique.”
Luke se caressa le menton. Il sentait la barbe y pousser. Il commençait à fatiguer. “Donc, pour résumer, Nassar a payé Ken Bryant pour vraisemblablement accéder à l'hôpital et à toute information concernant les mesures de sécurité et comment les contourner.”
“Oui, vraisemblablement.”
“Il dirige probablement une cellule terroriste ici à New York, il a partie prise dans le vol de substances dangereuses et au moins quatre meurtres et il ne peut pas être poursuivi par la loi américaine?”
“On dirait bien.”
“D'accord. Vu que tu as accédé à son compte, on peut peut-être vérifier à qui d'autre il a envoyé de l'argent?”
“Ça me prendra un petit temps.”
“Pas de problème. J'ai une course à faire en attendant.”
Luke jeta un coup d'oeil à Ed Newsam. Le visage de Newsam était dur, ses yeux étaient plats et vides.
“Qu'est-ce que tu en penses, Ed? Tu veux venir faire un tour avec moi? On devrait peut-être aller rendre visite à Mr. Ali Nassar.”
Newsam sourit, l'air renfrogné.
“Ça pourrait être amusant.”
Chapitre 10
6h20 du matin
Centre de bien-être du Congrès – Washington DC
Ce n'était pas facile à trouver.
Jeremy Spencer se tenait devant des portes verrouillées en acier gris dans le sous-sol de l'édifice de bureaux Rayburn House. Les portes étaient dissimulées dans un coin du parking souterrain. Peu de personnes savaient que cet endroit existait et encore moins savaient où il se trouvait exactement. Il se sentait idiot mais il frappa tout de même à la porte.
La porte se déverouilla dans un grésillement. Il l'ouvrit tout en ressentant cette sensation bien connue d'incertitude lui serrant l'estomac. Il savait que la salle de fitness du Congrès était hors limites pour toute personne non membre du Congrès des États-Unis. Cependant et en dépit d'un manquement à un protocole de longue date, il avait été invité à s'y rendre.
Aujourd'hui était le jour le plus important de sa jeune vie. Il n'était à Washington que depuis trois ans et il montait en flèche.
Il y a sept ans, il n'était qu'un pauvre type vivant dans un parc à caravanes dans le nord de l'état de New York. Après ça, il était passé étudiant boursier à la State University de New York à Binghamton. Au lieu de prendre du bon temps et de profiter de l'opportunité, il est devenu président des Républicains du campus et commentateur du journal de l'école. Très vite, il commença à publier sur Breitbart et Drudge. Et maintenant, à peine le temps de se retourner et il se retrouvait journaliste régulier pour Newsmax, traitant des sujets du Capitole.
La salle de fitness n'était pas luxueuse. Il y avait quelques équipements cardios, des miroirs et quelques poids libres sur un rail. Un homme âgé en pantalon de training et en t-shirt, écouteurs rivés aux oreilles, marchait sur un tapis. Jeremy pénétra dans la silencieuse salle des vestiaires. Au détour d'un coin, il vit devant lui la personne qu'il était venu rencontrer.
L'homme était grand, la cinquantaine, avec des cheveux gris. Il se tenait devant un casier ouvert et Jeremy le vit de profil. Son dos était droit et sa large mâchoire jaillissait vers l'avant. Il portait un t-shirt et un short trempés de sueur par l'entraînement. Ses épaules, ses bras, son torse et ses jambes, tout son corps était musclé et défini. Il ressemblait à un meneur d'hommes.
L'homme était William Ryan, originaire de Caroline du Nord, Représentant pour une période de neuf ans et Président de la Chambre. Jeremy savait tout de lui. Sa famille était une vieille fortune. Ils possédaient des plantations de tabac avant la Révolution. Son arrière-arrière-grand-père était Sénateur des États-Unis durant la Reconstruction. Il avait terminé premier de sa classe à la Citadel. Il était charmant, gracieux, et il exerçait le pouvoir avec une grande confiance et une assurance si entière que peu de membres de son parti envisageaient de s'opposer à lui.
“Monsieur le Président?”
Ryan se retourna, vit Jeremy et afficha un large sourire. Il portait un t-shirt bleu avec des inscriptions en rouge et blanc: 'PROUD AMERICAN'. Il tendit la main à Jeremy. “Excusez-moi,” dit-il. “Je suis encore un peu trempé de sueur.”
“Pas de problème, monsieur.”
“OK,” dit Ryan. “Ça suffit avec les messieurs. En privé, appelez-moi Bill. Si c'est trop dur, appelez-moi par mon titre. Mais je veux que vous sachiez une chose importante. Je vous ai spécialement demandé et je vous offre une entrevue exclusive. Plus tard cet après-midi, il est possible que je finisse par donner une conférence de presse avec tous les médias. Je n'en sais encore rien. Mais jusque là, durant toute la journée à venir, mes pensées et mon avis concernant cette crise sont sous votre signature. Ça fait quoi comme impression?”
“Une impression fantastique,” répondit Jeremy. “C'est un honneur. Mais pourquoi moi?”
Ryan baissa la voix. “Vous êtes un bon gars. Je suis votre carrière depuis longtemps. Et je voudrais vous donner quelques conseils de manière totalement officieuse. À partir de demain, vous ne serez plus un chien d'attaque mais un journaliste chevronné. Je veux que vous imprimiez mot pour mot ce que je vais vous dire, mais à partir de demain, je voudrais que vous deveniez plus… nuancé, dirais-je. Newsmax n'est pas mal pour ce que c'est mais d'ici un an je vous vois au Washington Post. C'est là où on a besoin de vous et c'est ce qui se passera. Mais d'abord, il faut que les gens soient convaincus que vous avez mûri et que vous êtes devenu un journaliste traditionnel juste et pondéré. Que ce soit le cas ou non importe peu. Ce qui importe, c'est ce que les gens croient. Vous comprenez ce que je vous dis?”
“Je pense que oui,” répondit Jeremy. Le sang bouillonnait à ses oreilles. Les mots qu'il entendait étaient exaltants et terrifiants à la fois.
“Nous avons tous besoin d'amis haut-placés,” dit le Président. “Même moi. Maintenant, à ton tour.”
Jeremy sortit son téléphone. “Je viens de démarrer l'enregistreur… à l'instant. Monsieur, êtes-vous au courant du vol massif de substances radioactives qui a eu lieu à New York City la nuit dernière?”
“Je suis plus qu'au courant,” répondit Ryan. “Comme tous les Américains, je suis profondément préoccupé. Mes assistants m'ont réveillé à 4h du matin pour m'annoncer la nouvelle. Nous sommes en contact étroit avec les services de renseignements et nous surveillons la situation de près. Comme vous êtes sûrement au courant, j'ai travaillé sur une proposition de déclaration de guerre à l'Iran, mais le Président et son parti l'ont bloquée à chaque tour. Nous sommes actuellement dans une situation où l'Iran occupe un pays allié, la nation souveraine d'Irak, et notre propre personnel doit passer des contrôles iraniens pour entrer et sortir de notre ambassade là-bas. Je ne pense pas qu'il y ait eu de situation aussi humiliante depuis la crise de la prise d'otages en Iran en 1979.”
“Pensez-vous que ce vol ait été organisé par l'Iran, monsieur?”
“Tout d'abord, appelons les choses par leur nom. Qu'une bombe explose ou pas dans un métro, il s'agit d'une attaque terroriste sur le sol américain. Au moins deux gardiens de sécurité ont été assassinés et la ville de New York est en état d'alerte. Deuxièmement, nous n'avons pas encore assez d'informations pour pouvoir désigner l'identité des terroristes. Mais nous savons tous qu'une vulnérabilité sur la scène mondiale encourage ce genre d'attaques. Il faut que nous montrions notre vraie force, que nous nous unissions en tant que pays, la gauche et la droite ensemble pour se défendre. J'invite le Président à se joindre à nous.”
“Que pensez-vous que le Président devrait faire?”
“Au minimum, il doit déclarer l'état d'urgence au niveau national. Il devrait également fournir aux forces de l'ordre des pouvoirs spéciaux temporaires jusqu'à ce que nous retrouvions les responsables. Ces pouvoirs spéciaux devraient inclure la surveillance sans mandat, ainsi que les fouilles et les saisies aléatoires dans toutes les gares, les stations de bus, les aéroports, les écoles, les parcs publics, les centres commerciaux et tout autre centre important d'activité. Il faut également qu'il agisse immédiatement afin de protéger tous les autres stocks de substances radioactives partout sur le territoire des États-Unis.”
Jeremy fixa les yeux farouches de Ryan. Le feu qui y brûlait lui faisait presque détourner le regard.
“Parce que le plus important, c'est que finalement si les attaquants s'avèrent être originaires d'Iran ou sponsorisés par l'Iran, alors il faut qu'il déclare la guerre ou qu'il nous laisse la déclarer. S'il s'avère qu'il s'agit d'une attaque iranienne et qu'en dépit de cette information le Président continue à bloquer nos efforts pour protéger notre pays et ses alliés au Moyen-Orient… alors il ne me laisse pas le choix. Je lancerai moi-même la procédure de destitution.”
Chapitre 11
6h43 du matin
75ème Rue près de Park Avenue – Manhattan
Luke était assis avec Ed Newsam à l'arrière d'un véhicule de l'agence. Ils se tenaient de l'autre côte d'une rue calme bordée d'arbres, face à un haut édifice luxeux, moderne, avec de doubles portes en verre et un portier aux gants blancs à l'entrée. Pendant qu'ils observaient de loin, le portier ouvrit la porte pour une mince femme blonde en costume blanc qui sortait promener son chien. Il détestait ce genre d'édifice.
“Bon, ben, il y a au moins une personne dans cette ville qui ne semble pas préoccupée par la menace d'une attaque terroriste,” dit Luke.
Ed s'enfonça dans son siège. Il semblait à moitié endormi. Avec son pantalon en treillis beige et son t-shirt blanc sur sa silhouette taillée au couteau, sa tête de billard et sa barbe courte, il était loin de ressembler à un agent fédéral. En tout cas, il ne ressemblait certainement pas une personne qu'ils laisseraient entrer dans cet édifice.
Luke songeait à Ali Nassar et était contrarié par son immunité diplomatique. Il espérait que Nassar n'essayerait pas d'en faire tout un plat car Luke n'avait pas la patience de négocier.
Le téléphone de Luke sonna. Il y jeta un oeil et décrocha.
“Trudy,” dit-il. “Que puis-je faire pour toi?”
“Luke, on vient juste de recevoir l'info,” dit-elle. “Tu sais, le type que vous avez retrouvé mort à l'hôpital.”
“Oui, raconte.”
“Il s'agit d'Ibrahim Abdulraman, de 31 ans, Lybien, né à Tripoli dans une famille pauvre. Très peu éduqué, si pas du tout, il a rejoint l'armée à 18 ans. Très vite, il fut transféré à la prison Abu Salim où il a travaillé plusieurs années. Il a été impliqué dans des cas de violations des droits de l'homme à la prison, y compris des cas de torture et d'assassinat d'opposants au régime. En mars 2011, avec le début de la chute du régime, il a fui le pays. Un an plus tard, on le retrouve à Londres, travaillant comme garde du corps pour un jeune prince saoudien.”
Les épaules de Luke s'affaisèrent. “Mouais, un tortionnaire lybien travaillant pour un prince saoudien? Qui termine son parcours lors du vol de substances radioactives à New York? C'était qui ce type, vraiment?”
“Il n'avait aucun lien connu avec des extrémistes et il ne semble pas qu'il ait eu des convictions politiques très affirmées. Il n'a jamais fait partie des soldats d'élite d'aucune armée et il ne semble pas qu'il ait reçu d'entraînement spécial. Je pense que c'était un opportuniste, un type engagé pour sa force. Il a disparu de Londres il y a dix mois.”
“OK, tu peux me redonner son nom?”
“Ibrahim Abdulraman. Et Luke, il faut que tu saches autre chose.”
“Quoi?”
“Ce n'est pas moi qui ai trouvé cette info. Elle est affichée sur le grand panneau dans la pièce principale du centre de commandement. Ce type des services de police de New York, Myerson, il ne m'a jamais communiqué les identifiants lorsqu'il les a eus en sa possession et ils ont effectué leurs propres recherches. Ils ont communiqué l'info à tout le monde sans même nous en parler. Ils sont occupés à nous éjecter.”
Luke regarda Ed et leva les yeux au ciel. La dernière chose dont il avait envie, c'était d'être impliqué dans une compétition entre agences. “OK, bon…”
“Écoute, Luke, je suis préoccupée pour toi. Tu commences à avoir de moins en moins d'alliés ici et je doute qu'un incident international aide la situation. Si on passait les infos sur les virements bancaires à la Défense Nationale pour qu'ils prennent leur propre décision? On peut toujours expliquer le piratage par un excès de zèle. Si tu vas rendre visite à ce diplomate, tu prends de sérieux risques.”
“Trudy, j'y suis déjà.”
“Luke…”
“Trudy, je vais raccrocher maintenant.”
“J'essaie de t'aider,” dit-elle.
Après avoir raccroché, il regarda Ed.
“Tu es prêt?”
Ed bougeait à peine. Il fit un geste vers l'édifice.
“Je suis né pour ça.”
*
“Je peux vous aider, messieurs?” demanda l'homme au moment où ils entrèrent.
Un lustre scintillant pendait au plafond de l'entrée de l'édifice. Sur la droite, il y avait un divan et deux chaises de designer. Un long comptoir longeait le mur de gauche derrière lequel se trouvait un autre portier. Il avait devant lui un téléphone, un ordinateur et une série d'écrans vidéos. Il y avait également une petite télévision où défilaient les actualités.
L'homme avait l'air d'avoir environ 45 ans. Ses yeux étaient rouges et veinés, et ce n'était pas forcément parce qu'ils étaient injectés de sang. Ses cheveux étaient lissés vers l'arrière. Il avait l'air de sortir de sa douche. Luke supposa qu'il travaillait ici depuis tellement longtemps qu'il pouvait se saoûler toute la nuit et faire son boulot dans son sommeil. Il connaissait probablement de vue chaque personne qui soit jamais rentrée ou sortie de cet édifice. Et il savait que Luke et Ed n'avaient rien à faire là.
“Ali Nassar,” dit Luke.
L'homme décrocha son téléphone. “Mr. Nassar, à la suite Penthouse. Qui dois-je annoncer?”
Sans dire un mot, Ed se glissa vers le comptoir et appuya sur le récepteur du téléphone, coupant la connexion. Ed était imposant et fort comme un lion mais quand il se déplaçait, il était fluide et gracieux comme une gazelle.
“Il est préférable que vous n'annonciez personne,” dit Luke. Il montra son insigne au portier. Ed fit de même. “Agents fédéraux. Nous voulons poser quelques questions à Mr. Nassar.”
“J'ai bien peur que ça ne soit pas possible en ce moment. Mr. Nassar ne reçoit personne avant 8h du matin.”
“Alors pourquoi avez-vous décroché le téléphone pour appeler?” demanda Newman.
Luke jeta un coup d'oeil à Ed. C'était une question un peu brusque. Ed n'était pas du genre à dialoguer et il avait peut-être bien fait.
“Vous avez vu les actualités?” demanda Luke. “Je suis sûr que vous avez entendu parler des déchets radioactifs dérobés? Nous avons des raisons de croire que Mr. Nassar sait quelque chose à ce sujet.”
L'homme regardait fixement devant lui. Luke sourit. Il savait qu'il venait de discréditer Nassar. Ce portier était sûrement bavard. Dès demain, chaque personne de cet édifice serait au courant que les fédéraux sont venus interroger Nassar sur ses activités terroristes.
“Je suis désolé, monsieur,” dit le portier.
“Vous n'avez pas à être désolé,” dit Luke. “Tout ce que vous avez à faire, c'est de nous donner accès au niveau penthouse. Si vous refusez, je vous arrête pour obstruction à la justice et je vous sors d'ici menotté. Je suis sûr que ce n'est pas ce que vous désirez et ce n'est pas non plus ce dont j'ai envie. Alors donnez-nous la clé ou le code, et continuez comme si de rien n'était. Sachez également que si vous trafiquez l'ascenseur une fois que nous sommes à l'intérieur, non seulement je vous arrêterai pour obstruction à la justice, mais également comme partie prise dans le cas de quatre meurtres et vol de substances dangereuses. La caution sera fixée à dix millions de dollars et vous croupirez dans la prison de Rikers Island durant les douze prochains mois en attente d'un procès. Ça vous semble séduisant comme option…” Luke jeta un oeil à la plaque d'identification du portier.
“John?”
*
“Tu allais vraiment arrêter ce type?” demanda Ed.
L'ascenseur en verre s'élevait dans un tube circulaire de plexyglass dans un coin de l'édifice. Plus ils montaient, plus la vue sur la ville devenait saisissante et vertigineuse. Bientôt, ils purent balayer toute la ville du regard. L'Empire State Building se trouvait juste en face d'eux et l'édifice des Nations Unies à leur gauche. Au loin, des avions scintillaient dans la lumière de l'aube à leur approche vers l'aéroport de LaGuardia.
Luke sourit. “L'arrêter pour quoi?”
Ed ricana. L'ascenseur continuait à monter, toujours plus haut.
“Je suis crevé. J'allais dormir quand Don m'a appelé.”
“Je sais,” dit Luke. “Pareil pour moi.”
Ed hocha la tête. “Je n'avais plus fait de nuit blanche depuis longtems. Ça ne me manquait pas.”
L'ascenseur atteignit le dernier étage. Une tonalité douce retentit et les portes s'ouvrirent.
Ils s'avancèrent dans un large vestibule. Le sol était en pierre polie. À dix mètres devant eux, se trouvaient deux hommes imposants, en costume. Ils avaient la peau sombre. D'origine perse peut-être, pensa Luke. Ils bloquaient l'accès à une double porte mais ça ne le préoccupait pas vraiment.
“On dirait que notre portier nous a annoncés.”
L'un des deux hommes leva la main. “Vous devez faire marche arrière. Vous n'avez pas le droit de venir ici.”
“Agents fédéraux,” dit Luke. Ils continuèrent à avancer vers les deux hommes.
“Vous n'avez aucune autorité ici. Nous vous refusons l'accès.”
“J'imagine que ça ne vaut pas la peine de leur montrer mon insigne,” dit Luke.
“Ouais,” répondit Ed. “Pas besoin.”
“Suis-moi, OK?”
“OK.”
Luke attendit un instant.
“Maintenant!”
Ils se trouvaient à un mètre des deux hommes. Luke se jeta sur son adversaire et lui assena le premier coup. Il fut surpris par la lenteur de son propre poing. L'homme le dépassait d'une dizaine de centimètres et disposait d'une grande envergure de mouvement. Il esquiva facilement le coup de Luke et saisit son poignet. Il était très fort. Il attira Luke contre lui.
Luke tenta de lui asséner un coup de genou dans l'aine mais l'homme bloqua le coup avec sa jambe. L'homme saisit Luke à la gorge. Ses doigts se serrèrent comme les serres d'un oiseau, s'enfonçant dans la chair.
Luke riposta en lui enfonçant les doigts dans les yeux. L'index et le majeur de sa main gauche s'enfoncèrent chacun dans un oeil. Ce n'était pas un coup direct mais ça eut l'effet escompté. L'homme relâcha sa prise et recula. Ses yeux coulaient. Il les ferma un intant, secoua la tête, cligna des yeux, puis sourit.
Ça allait vraiment être une dure bataille.
Puis soudainement, Newsam surgit, tel un fantôme. Il prit la tête du type dans ses mains et la frappa violemment contre le mur. La violence des coups était intense. Une chose était de frapper la tête de ton adversaire contre un mur mais Ed Newsam le faisait comme s'il voulait traverser le mur en utilisant la tête du type.
Boum!
Le visage du type grimaça.
Boum!
Sa mâchoire se laissa aller.
Boum!
Ses yeux se retournèrent.
Luke leva la main. “OK, Ed. Je pense qu'il a eu son compte. Laisse-le tomber en douceur. Ce sol ressemble à du marbre.”
Luke jeta un coup d'oeil à l'autre garde. Il était affalé sur le sol, les yeux fermés, la bouche ouverte, la tête appuyée contre le mur. Ed les avait maîtrisés tous les deux en un rien de temps. Luke n'avait pas causé une égratignure.
Luke sortit des liens en plastique de sa poche et s'agenouilla près du type. Il ligota ses chevilles en serrant fort. Quelqu'un finirait par venir couper ces attaches et ses pieds resteraient probablement endormis pendant une heure.
Ed faisait de même avec son adversaire.
“Tu es un peu rouillé, Luke”, dit-il.
“Moi? Noooon. Je ne suis même pas supposé me battre. Ils m'ont engagé pour mon intelligence.” Il pouvait encore sentir l'endroit où les mains du type avaient serré sa gorge. Ça allait être douloureux demain.
Ed secoua la tête. “J'ai fait partie de la Force Delta, tout comme toi. Je suis arrivé deux ans après l'opération avant-poste de combat Stanley au Nuristan. L'histoire était encore sur toutes les lèvres. On racontait comment vous aviez été parachutés et débordés. Au matin, seuls trois hommes continuaient à se battre et tu étais l'un d'entre eux, n'est-ce pas?”
Luke grogna. “Je ne suis pas au courant de l'existence de…”
“Ne me raconte pas des conneries,” dit Ed. “Classifiée ou non, je connais l'histoire.”
Luke avait appris à vivre sa vie de manière compartimentée. Il parlait rarement de cet incident qui avait eu lieu il y a une éternité, dans un coin de l'est de l'Afghanistan tellement paumé que le fait d'y mettre des troupes au sol était supposé signifier quelque chose. C'était de l'histoire ancienne. Même sa femme n'était pas au courant.
Mais vu qu'Ed faisait partie des forces Delta, alors… c'était OK.
“Oui effectivement, “ dit-il. “J'y étais. On s'est retrouvé là suite à de mauvais renseignements et ça a fini par être la pire nuit de ma vie.” Il fit un geste vers les deux hommes au sol.
“En comparaison, ça c'est un épisode de Happy Days. On a perdu neuf hommes là-bas. Juste avant l'aube, on est tombé à court de munitions.” Luke secoua la tête. “Ça s'est envenimé. La plupart de nos hommes étaient déjà morts et les trois d'entre nous qui s'en sont sortis.... Je ne suis même pas sûr qu'on en soit jamais revenu. Martinez est paralysé des jambes. D'après les dernières infos, Murphy est SDF et est régulièrement interné au service de psychiatrie de Virginie.”
“Et toi?”
“Je continue à faire des cauchemars.”
Ed était occupé à nouer les poignets de son adversaire. “J'ai connu un type qui faisait partie de l'équipe de nettoyage après qu'ils aient évacué la zone. Il m'a dit que 167 corps avaient été retrouvés sur cette colline, sans compter nos propres hommes. À l'intérieur du périmètre, 21 ennemis étaient morts en combat au corps-à-corps.”
Luke le regarda. “Pourquoi tu me racontes ça?”
Ed haussa les épaules. “Tu es un petit peu rouillé. Aucune honte à l'admettre. Bien que tu sois intelligent et bien que tu sois petit, tu es tout en muscles, tout comme moi.”
Luke éclata de rire. “OK, je suis un peu rouillé. Mais c'est qui que tu appelles petit?” Il rit en levant les yeux sur la charpente musclée d'Ed.
Ed rit en retour. Il fouilla les poches de l'homme sur le sol et en quelques secondes, il trouva ce qu'il cherchait. Il s'agissait d'une carte ouvrant le verrou numérique fixé au mur à côté des doubles portes.
“On rentre?”
“Après toi,” dit Ed.
Chapitre 12
“Vous n'avez pas le droit d'être ici!” hurla l'homme. “Sortez de chez moi!”
Ils se tenaient dans un large espace ouvert qui faisait office de salon. Un piano à queue blanc se trouvait dans un coin près de grandes baies vitrées offrant des vues spectaculaires. La lumière du matin inondait la pièce. À proximité, se trouvaient un divan blanc moderne et une table avec des fauteuils stylés, regroupés autour d'un écran plat géant fixé au mur. Au mur d'en face, était accrochée une grande toile de trois mètres de haut, décorée d'éclaboussures et de gouttes de couleur vive. Luke s'y connaissait un peu en art. Il devina qu'il s'agissait d'un Jackson Pollock.
“Ouais, c'est vrai, les gars dans le couloir nous ont dit la même chose,” dit Luke. “Qu'on n'a pas le droit d'être ici, et pourtant… on y est.”
L'homme n'était pas très grand. Il était épais et trapu et portait un peignoir en peluche blanche. Il avait une carabine en main et les tenait en joue. Il sembla à Luke qu'il s'agissait d'une ancienne carabine Browning de safari, probablement chargée de cartouches Winchester .270. Ce joujou abattrait un élan à trois-cent-cinquante mètres de distance.
Luke se déplaça vers la droite de la pièce tandis qu'Ed bougea vers la gauche. L'homme faisait des aller-retours de droite à gauche avec sa carabine, sans savoir qui viser.
“Ali Nassar?”
“Qui le demande?”
“Je suis Luke Stone. Voici Ed Newsam. Nous sommes des agents fédéraux.”
Luke et Ed s'approchèrent doucement de l'homme.
“Je suis un diplomate rattaché aux Nations Unies. Vous n'avez aucune autorité ici.”
“Nous voulons juste vous poser quelques questions.”
“J'ai appelé la police. Ils arriveront dans quelques instants.”
“Dans ce cas, pourquoi ne baissez-vous pas votre arme? C'est une vieille carabine avec un mécanisme à verrou. Si vous tirez un coup, vous n'aurez pas le temps de recharger pour le deuxième.”
“Alors je vous descends et je laisse l'autre vivre.”
Il tourna le canon vers Luke qui continuait à longer le mur et qui leva les bras pour bien montrer qu'il ne constituait pas une menace. Il avait eu tellement d'armes pointées sur lui dans le cours de sa vie qu'il en avait perdu le compte. Mais il n'était pas à l'aise avec celle-ci. Ali Nassar n'avait pas l'air d'être un bon tireur mais s'il appuyait sur la gâchette, ça allait faire un gros trou quelque part.
“Si j'étais vous, je descendrais le type costaud, là. Parce que si vous me tuez, je ne vous garantis pas sa réaction. Il m'aime bien.”
Nassar ne vacilla pas. “Non, c'est vous que je tuerai.”
Ed se trouvait déjà derrière l'homme, à seulement trois mètres de lui. Il franchit la distance en une fraction de seconde et donna un coup vers le haut sur le canon du fusil juste au moment où Nassar appuyait sur la gâchette.
PAN!
Le coup résonna au sein de l'appartement et arracha un bout de plâtre du plafond.
En un seul mouvement, Ed attrapa la carabine des mains de Nassar, lui assena un coup de poing dans la mâchoire et le força à s'assoir sur un des fauteuils stylés.
“OK maintenant, assieds-toi. Doucement.”
Nassar était encore secoué par le coup reçu et il lui fallut quelques secondes pour se recentrer. Il porta sa main potelée vers la rougeur qui commençait à apparaître à sa mâchoire.
Ed montra la carabine à Luke. “Tu as vu ce truc?” Elle était décorée, avec une crosse incrustée de perles et un canon poli. Elle était probablement encore accrochée à un mur quelque part seulement quelques minutes auparavant.
Luke se tourna vers l'homme assis dans le fauteuil. Il recommença depuis le début.
“Ali Nassar?”
L'homme faisait la moue. Il avait le même air fâché que Gunner, le fils de Luke, à l'âge de quatre ans.
Il hocha la tête. “Manifestement.”
Luke et Ed agirent rapidement, sans perdre de temps.
“Vous n'avez pas le droit de me faire ça,” dit Nassar.
Luke jeta un coup d'oeil à sa montre. Il était 7h du matin. Les flics allaient arriver d'un instant à l'autre.
Ils l'emmenèrent dans le bureau juste à côté du salon. Ils lui avaient enlevé son peignoir et ses pantoufles. Il portait un slip ajusté blanc et rien d'autre. Son gros ventre tendu saillait. Ils l'avaient assis dans un fauteuil et avaient attaché ses poignets aux accoudoirs et ses chevilles aux pattes.
Dans la pièce se trouvait un ordinateur de bureau de type traditionnel, dont le processeur était enfermé dans un coffret en acier épais, lui-même ancré au sol en pierre. Il n'y avait aucun moyen apparent d'ouvrir le coffret, aucun verrou, aucune porte, rien. Pour accéder au disque dur, il aurait fallu qu'un soudeur découpe le coffret et ils n'avaient pas le temps pour ça.
Luke et Ed se tenaient au-dessus de Nassar.
“Tu as un compte numéroté à la Royal Heritage Bank sur l'île de Grand Cayman,” dit Luke. “Le 3 mars, tu as effectué un virement de 250.000 dollars vers un compte appartenant à un homme nommé Ken Bryant. Ce dernier a été retrouvé étranglé cette nuit dans un appartement à Harlem.”
“Je ne sais pas de quoi vous me parlez.”
“Tu es l'employeur d'un homme appelé Ibrahim Abdulraman, décédé ce matin dans le sous-sol du Center Medical Center. Il a reçu une balle dans la tête alors qu'il dérobait des substances radioactives.”
Une lueur de reconnaissance passa sur le visage de Nassar.
“Je ne connais pas cet homme.”
Luke inspira profondément. En temps normal, il aurait disposé de plusieurs heures pour interroger un sujet comme celui-ci. Aujourd'hui il n'avait que quelques minutes. Il fallait donc qu'il bluffe un peu.
“Pourquoi ton ordinateur est-il boulonné au sol?”
Nassar haussa les épaules. Il commençait à reprendre confiance en lui. Luke le voyait venir. L'homme était sûr qu'il leur tiendrait tête.
“Cet ordinateur contient de nombreuses informations confidentielles. Je travaille avec des client sur des affaires impliquant des droits de propriété intellectuelle. Je suis également, comme je vous l'ai déjà indiqué, un diplomate assigné aux Nations Unies. Je reçois de temps en temps des informations qui sont… comment vous dites? Classifiées. Ça arrive car je suis connu pour ma discrétion.”
“Peut-être bien,” dit Luke. “Mais tu vas me donner le mot de passe afin que je puisse vérifier.”
“J'ai bien peur que ce ne soit pas possible.”
Le rire d'Ed résonna derrière Nassar, même si ça ressemblait plutôt à un grognement.
“Tu pourrais être surpris de savoir ce qui est possible,” dit Luke. “Le fait est que nous allons accéder à cet ordinateur et que tu vas nous donner le mot de passe. On peut y aller à la manière douce ou à la manière dure. C'est à toi de choisir.”
“Vous n'oseriez pas me faire du mal,” répondit Nassar. “Vous êtes déjà bien dans la merde.”
Luke jeta un coup d'oeil à Ed qui s'agenouilla à la droite de Nassar. Il prit sa main droite entre ses deux mains puissantes.
Luke et Ed s'étaient rencontrés pour la première fois durant la nuit dernière mais ils savaient déjà comment travailler ensemble sans avoir besoin de se parler. C'était comme s'ils lisaient la pensée de l'autre. C'était déjà arrivé que Luke ait ce genre d'expérience dans le passé, en général avec des types qui avaient fait partie d'unités d'opérations spéciales comme l'unité Delta. Mais la relation prenait en général plus longtemps à se développer.
“C'est toi qui joues du piano qui est là-bas?” demanda Luke.
Nassar hocha la tête. “J'ai une formation classique. Quand j'étais jeune, j'étais pianiste de concert. Je joue encore de temps à autre pour m'amuser.”
Luke s'accroupit pour se mettre au niveau des yeux de Nassar.
“Dans un instant, Ed va commencer à te briser les doigts. Ce sera difficile de jouer du piano après ça. Et ça va faire mal, probablement très mal. Je ne suis pas sûr que ce soit le genre de douleur à laquelle un homme comme toi soit habitué.”
“Vous n'oseriez pas.”
“La première fois, je vais compter jusqu'à trois. Ça te laissera quelques secondes de répit pour décider de ce que tu veux faire. À la différence de toi, nous prévenons les gens avant de leur faire du mal. Nous ne dérobons pas de substances radioactives avec l'objectif de massacrer des millions de personnes innocentes. En fait, ton traitement est plutôt léger comparé à celui que tu réserves aux autres. Mais après la première fois, il n'y aura plus d'avertissement. Je n'aurai qu'à regarder Ed et il te brisera un autre doigt. Est-ce que tu comprends?”
“Votre carrière est finie,” dit Nassar.
“Un.”
“Vous n'êtes qu'un petit bonhomme sans pouvoir. Vous regretterez d'être venu ici.”
“Deux.”
“Vous n'oserez pas!”
“Trois.”
Ed brisa le petit doigt de Nassar au niveau de la deuxième phalange, sans un bruit et sans effort. Luke entendit le craquement juste avant le hurlement de Nassar. Le petit doigt pendouillait maintenant de côté, selon un angle qui avait presque quelque chose d'obscène.
Luke prit le menton de Nassar dans sa main et lui releva la tête. Les dents de Nassar étaient serrées. Son visage était rouge et il respirait par saccades. Mais son regard était dur.
“Et ça, c'était juste le petit doigt,” dit Luke. “Le prochain, c'est le pouce. Ça fait bien plus mal! Sans oublier que les pouces sont bien plus importants.”
“Vous êtes des sauvages. Je ne vous dirai rien.”
Luke jeta un coup d'oeil à Ed. Son visage était dur. Il haussa les épaules et brisa le pouce. Cette fois-ci, le craquement se fit bien entendre.
Luke se mit debout et laissa l'homme hurler pendant un instant. Le son était assourdissant. Il pouvait en entendre l'écho à travers l'appartement, comme dans un film d'horreur. Peut-être qu'ils devraient utiliser une serviette comme bâillon.
Il fit les cent pas dans la pièce. Il n'aimait pas ce genre de choses. C'était de la torture, il le savait très bien. Mais les doigts de cet homme guériraient. Par contre, si une bombe sale explosait dans un métro, beaucoup mourraient. Les survivants seraient malades des radiations. Personne n'en guérirait jamais. À choisir entre les doigts de cet homme ou les morts dans un train, la décision était facile à prendre.
Nassar pleurait maintenant. Du mucus transparent coulait de l'une de ses narines. Il respirait de manière irrégulière.
“Regarde-moi,” dit Luke.
L'homme obéit. Son regard n'avait plus rien de dur.
“Je vois que le pouce a retenu toute ton attention. Le prochain, c'est le pouce de la main gauche. Après ça, on passe aux dents. Ed?”
Ed se plaça à la gauche de Nassar.
“Kahlil Gibran,” haleta Nassar.
“Qu'est-ce que tu dis? Je n'ai rien entendu.”
“Kahlil (tiret bas) Gibran. C'est le mot de passe.”
“Comme l'auteur?” demanda Luke.
“Oui.”
“Et ça veut dire quoi de travailler avec amour?” dit Ed, citant Gibran.
Luke sourit. “C'est de tisser le chiffon avec les fils tirés de son propre coeur, comme si les personnes qui vous sont chères allaient porter ce chiffon. C'est une citation affichée sur le mur de notre cuisine. J'adore ce passage. Nous somme juste trois incurables romantiques ici.”
Luke alla à l'ordinateur et passa ses doigts sur le pavé tactile. La fenêtre du mot de passe apparut. Il tapa les lettres.
Kahlil_Gibran
L'écran de l'ordinateur apparut. La photo de fond d'écran représentait des montagnes aux sommets enneigés avec des prés jaunes et verts au premier-plan.
“On dirait qu'on y est enfin. Merci, Ali.”
Luke sortit de la poche de son pantalon treillis un disque dur externe qu'il avait reçu de Swann. Il le brancha au port USB. Le disque dur avait une capacité énorme. Il pouvait aisément enregistrer le contenu entier de l'ordinateur de Nassar. Ils se tracasseraient plus tard concernant de possibles décryptages.
Il commença le transfert de dossier. Sur l'écran, une barre horizontale vide s'afficha. Sur le côté gauche, la barre commença à se remplir de couleur verte. Trois pourcents vert, quatre pourcents, cinq. Sous la barre, des noms de dossiers apparaissaient et disparaissaient au fur et à mesure qu'ils étaient copiés sur le support de destination.
Huit pourcents. Neuf pourcents.
Il y eut soudain une certaine agitation dans la pièce principale. Les portes d'entrée s'ouvrirent brusquement.. “Police!” cria une voix. “Jetez vos armes! Au sol!”
Ils se déplaçaient à travers l'appartement, renversant des objets et défonçant des portes. On aurait dit qu'ils étaient nombreux. Ils allaient arriver à tout moment.
“Police! Au sol! Au sol! Maintenant!”
Luke jeta un coup d'oeil à la barre horizontale. On aurait dit qu'elle était calée à douze pourcents.
Nassar fixa Luke. Ses yeux étaient voilés et des larmes en coulaient. Ses lèvres tremblaient. Son visage était rouge et son corps presque nu était en sueur. Il n'avait pas l'air triomphant du tout.
Chapitre 13
7h05 du matin
Baltimore, Maryland – Sud du tunnel de Fort McHenry
Eldrick Thomas se réveilla au milieu d'un rêve.
Dans son rêve, il se trouvait dans une petite cabane en haute montagne. L'air était frais et sain. Il savait qu'il rêvait car il n'était jamais allé dans une cabane auparavant. Il y avait une cheminée en pierre avec un feu qui brûlait. Les flammes étaient chaudes et il tendit les mains vers elles. Dans la pièce à côté, il entendait la voix de sa grand-mère. Elle chantait un ancien cantique. Elle avait une très belle voix.
Il ouvrit les yeux dans la clarté du jour.
Il avait très mal. Il toucha sa poitrine. Elle était collante de sang mais les blessures par balle ne l'avaient pas tué. Il était malade à cause de la radioactivité. Ça, il s'en rappelait. Il jeta un oeil aux alentours. Il était couché dans la boue et était entouré de buissons épais. À sa gauche, coulait de l'eau, une rivière ou une berge de quelque sorte. Il entendait le bruit d'une autoroute à proximité.
Ezatullah l'avait poursuivi jusqu'ici. Mais c'était… il y a longtemps. Ezatullah était probablement parti maintenant.
“Allez, mon gars,” dit-il d'une voix rauque. “Il faut que tu bouges.”
Ce serait plus facile de rester là. Mais s'il faisait ça, il allait mourir. Et il ne voulait pas mourir. Il ne voulait plus être un jihadiste. Il voulait simplement vivre. Même s'il passait le reste de sa vie en prison, ce n'était pas grave. La prison, c'était bien. Il avait passé beaucoup de temps en prison. Ce n'était pas aussi mal que ce que les gens pensaient.
Il essaya de se lever mais il ne sentait plus ses jambes. Elles étaient insensibles. Il roula sur le ventre. La douleur le transperça comme un choc électrique. Il tourna de l'oeil. Un bout de temps passa. Puis il revint à la réalité. Il était toujours au même endroit.
Il commença à ramper, ses mains agrippant la terre et la boue, le tirant vers l'avant. Il se traîna vers un talus. Ce même talus dont il était tombé la nuit dernière. Probablement le talus qui lui avait sauvé la vie. Il pleurait de douleur mais il continua. Il n'en avait rien à foutre de la douleur, il essayait juste d'arriver en haut de ce talus.
Un laps de temps conséquent s'écoula. Il était couché, le visage dans la boue. Les buissons étaient un peu moins denses ici. Il regarda autour de lui. Il se trouvait au-dessus de la rivière maintenant. L'ouverture dans la clôture se trouvait juste devant lui. Il rampa vers elle.
Il resta accroché à la clôture en la traversant. La douleur le fit hurler.
Deux hommes noir âgés étaient assis sur des seaux blancs à proximité. Eldrick les vit avec une précision surréaliste. Il n'avait jamais vu personne aussi clairement auparavant. Ils avaient des cannes à pêche, des boîtes d'accessoires et un grand seau blanc. Ils avaient aussi une grande glacière sur roues. Ils avaient des sachets blancs en papier et des plats déjeuner en polystyrène du McDonald's. Derrière eux, se trouvait une vieille Oldsmobile rouillée.
Leurs vies semblaient paradisiaques.
Dieu, s'il te plaît, laisse-moi être à leur place.
Quand il hurla, les hommes coururent en sa direction.
“Ne me touchez pas!” cria-t-il. “Je suis contaminé.”
Chapitre 14
7h09 du matin
La Maison Blanche – Washington DC
Thomas Hayes, Président des États-Unis, se tenait en pantalon et en chemise dans la cuisine familiale de la Maison Blanche. Il pelait une banane et attendait que son café infuse. Quand il était seul, il préférait venir silencieusement ici et se préparer lui-même un simple petit déjeuner. Il n'avait pas encore noué sa cravate. Il était pieds nus. Et des pensées sombres le tourmentaient.
Ces gens sont occupés à me bouffer tout crû.
Cette pensée n'était pas bienvenue mais c'était le genre de pensées qui lui venaient de plus en plus souvent à l'esprit ces derniers jours. Il y eut un temps où il était la personne la plus optimiste qu'il connaisse. Depuis son plus jeune âge, il avait toujours été le meilleur, quelle que soit la situation où il se trouvait. Major de sa promotion au lycée, capitaine de l'équipe d'aviron, président du corps étudiant. Mention d'excellence à Yale et à Stanford. Chercheur à Fullbright, Président du Sénat de l'état de Pennsylvannie, Gouverneur de Pennsylvannie.
Il avait toujours été persuadé de pouvoir trouver la solution adéquate à tout problème. Il avait toujours cru en son pouvoir de commandement. Et il avait toujours cru en la bonté inhérente des gens. Mais toutes ces choses n'étaient plus vraies aujourd'hui. Cinq ans en fonction avaient effacé l'optimiste qui était en lui.
Il était capable d'assumer de longues journées de travail. Il pouvait gérer les nombreux départements et la vaste bureaucratie. Jusqu'à récemment, il était en bons termes avec le Pentagone. Il parvenait à vivre 24h/24 avec les intrusions permanentes des Services Secrets dans tous les aspects de sa vie.
Il pouvait même gérer les médias et la manière peu cultivée qu'ils avaient de l'attaquer. Il pouvait vivre avec la façon dont ils se moquaient de son “éducation de country club” et de sa manière d'être un “libéral limousine” prétendument loin de toute simplicité. Le problème, ce n'était pas les médias.
Le problème, c'était la Chambre des Représentants. Ils étaient immatures, stupides et sadiques. Ce n'était qu'une bande de vandales cherchant à le démonter pièce par pièce. C'était comme si la Chambre était un congrès étudiant de lycée mais un congrès où les enfants auraient élu les pires délinquants juvéniles de l'école.
Les principaux républicains constituaient une horde déchaînée de barbares médiévaux et les partisans du “Tea Party” n'étaient que des anarchistes lanceurs de bombes. Pendant ce temps, plus près de là, le chef de la minorité à la Chambre envisageait sa propre future candidature pour le Bureau Ovale et ne cachait pas qu'il aimerait jeter le Président actuel aux oubliettes. Les démocrates Blue Dog n'étaient que des traîtres à deux visages – d'optimistes personnalités ouvertes le temps d'un instant, des hommes blancs en colère contre les Arabes, les immigrés et la criminalité du centre-ville l'instant d'après. Chaque matin, Thomas Hayes se réveillait en sachant que son groupe d'amis et d'alliés diminuait à chaque heure qui passait.
“Thomas, tu es avec moi?”
Hayes leva les yeux.
David Halstram, son chef de personnel, se tenait devant lui, entièrement habillé, semblable à lui-même – réveillé, énergique, plein de vie, et prêt pour la bataille. David avait 34 ans et ça ne faisait que neuf mois qu'il tenait ce poste. Il fallait lui laisser un peu de temps.
“Quand est-ce que l'histoire est devenue publique?” demanda Hayes.
“Il y a environ vingt minutes,” dit David. “Ça fait déjà la une des tous les médias sociaux et les chaînes de télé cherchent à aligner des invités pour les débats de 8h du matin. Il y a de la matière. Entre le Président Ryan, la débâcle iranienne et les terroristes à New York, notre position n'est pas vraiment à envier pour l'instant.”
Hayes serra le poing. Il n'avait frappé que deux personnes dans toute sa vie et ça remontait à longtemps, lorsqu'il était à l'école. Mais en ce moment, il aimerait faire du Représentant Bill Ryan le numéro trois.
“Il était prévu qu'on déjeune ensemble demain,” dit-il. “Je pensais que c'était un pas en avant. Pas que nous puissions tout arranger en une seule réunion, mais…”
David balaya cette idée. “Il nous a harponnés à un moment où nous étions mal préparés. Il faut dire que ça a été un coup assez astucieux. Essentiellement, il demande ta destitution car tu ne veux pas commencer une Troisième Guerre Mondiale. Et il le fait via un journaliste sympathique, dans un magazine comme Newsmax où il n'y aura aucun commentaire critique s'y opposant et aucune retenue dans l'article lui-même. L'entièreté peut être partagée via tweet et blog par les conservateurs durant toute la journée et il n'a pas besoin de dire un mot de plus. Cette histoire commence déjà à avoir sa vie propre. Entretemps, il faut que nous nous comportions comme des adultes. Il faut tenir une conférence de presse afin d'adresser la menace d'une attaque terroriste et la possibilité qu'elle ait été commanditée par l'Iran. Il nous faut répondre aux questions concernant l'existence ou pas d'un large soutien pour ta destitution et concernant notre action de protection des substances radioactives à travers le pays.”
“C'est quoi notre action?”
“Au sujet des substances radioactives?”
“Oui.”
David haussa les épaules. “Ça dépend de ce que tu veux dire. La politique, c'est que les déchets radioactifs sont stockés de manière sécurisée. Mais ce n'est pas toujours vrai. OK, la grande majorité d'entre eux est gérée de manière correcte. De nombreux endroits, comme le Center Medical Center d'ailleurs, veillent à les manipuler de manière adéquate et à les envoyer à des sites sécurisés. Mais ils les envoient tout de même dans des camions de confinement sans personnel de sécurité et utilisant des routes publiques. Puis il y a des hôpitaux qui stockent leurs substances radioactives avec des matières à risque biologique. Il existe même une poignée d'hôpitaux, spécialement dans le sud, qui jettent leur substances radioactives dans les poubelles. Ce n'est pas une blague. Et ne parlons même pas du secteur nucléaire. À l'origine, toutes les barres de combustible nucléaire usé étaient supposées être transférées dans des installations de stockage sécurisé mais ce n'est jamais arrivé. Les installations n'ont jamais été développées. La grande majorité des barres de combustible usé aux États-Unis, et ce depuis le début des années 70, est stockée sur place aux réacteurs où elles ont été utilisées. Et il existe des preuves suggérant que près de 90% des réacteurs du pays ont des fuites, dont certaines dans les eaux souterraines du voisinage.”
Le Président Hayes regarda fixement son chef du personnel. “Pourquoi je ne suis pas au courant de tout ça?”
“En fait, techniquement, tu as connaissance de tout ça. Tu as été mis au courant mais ça n'a jamais été une haute priorité avant aujourd'hui.”
“Quand est-ce que j'ai été mis au courant?”
“Tu veux que je retrouve les dates?”
“Oui, je veux les dates, le personnel présent, le contenu des informations. Bien sûr.”
Les épaules de David s'affaisèrent. Il fit une pause. “Thomas, je peux te procurer tout ça. Mais après, quoi? Tu vas relire un compte-rendu de la Commission de Régulation nucléaire d'il y a trois ans? Je pense qu'on a d'autres chats à fouetter pour l'instant. Il y a une crise en cours au Moyen-Orient et un appel à la déclaration de guerre dans les médias et dans les couloirs du Congrès. Nous avons sur les bras le problème des substances radioactives dérobées et une possible attaque terroriste sur New York City. Nous sommes occupés à perdre le flanc droit dans notre propre parti. Si ça se trouve, ils passeront tous en masse de l'autre côté cet après-midi même. Et le deuxième homme le plus influent de Washington vient de demander ta destitution. Nous sommes sur une île et le niveau de l'eau est occupé à monter. Il faut agir et il faut que ce soit aujourd'hui même.”
Hayes ne s'était jamais senti aussi perdu. C'était de trop. Sa femmes et ses filles étaient en vacances à Hawaï. Tant mieux pour elles. Il désirerait être là-bas avec elle au lieu d'être ici.
Il attrapa David Halstram comme s'il s'agissait d'une bouée de sauvetage au milieu d'une mer déchaînée.
“Qu'est-ce qu'on fait?”
“On prend une position défensive,” répondit David. “Ton cabinet est toujours solide. Ils te soutiennent. J'ai pris la liberté d'organiser une réunion plus tard dans la matinée. Nous allons rassembler les meilleurs cerveaux et construire un front unifié. Kate Hoelscher du Trésor. Marcus Jones du Département d'État. Dave Delliger de la Défense ne pourra pas assister pour des raisons évidentes mais il appellera sur une ligne sécurisée. Et Susan Hopkins est en route depuis la côte ouest au moment où on parle.”
“Susan,” dit Hayes.
Il n'arrivait même pas à dire son nom en entier. Pendant plus de cinq ans, il avait fait tout son possible pour se distancier de sa colistière et Vice Présidente. Toute la situation avec Susan, sa réalité, le gênait. Elle avait débuté sa carrière comme top modèle. Quand elle eut pris sa retraite à l'âge de 24 ans, elle s'était mariée avec un milliardaire de la technologie. Quand ses enfants eurent atteint l'âge d'aller à l'école, elle s'était lancée dans la politique avec l'argent de son mari.
Les gens l'aimaient car elle était belle. Elle était restée mince et en pleine santé. C'était une femme enthousiaste d'âge moyen. Un magazine pour femmes l'avait récemment photographiée faisant son jogging en pantalon de yoga orange et en débardeur. C'était une oratrice publique décente. Elle était imparable aux inaugurations et aux festins. Ses thèmes de prédilection étaient la sensibilisation au cancer du sein (comme si les gens n'étaient pas encore au courant), l'exercice continu et l'obésité chez les enfants.
Ce n'était pas Eleanor Roosevelt.
David leva la main. “Je sais, je sais. Tu penses que Susan est trop légère mais tu ne lui as jamais donné sa chance. Elle a fait deux mandats en tant que Sénateur de Californie, Thomas. C'est la première femme Vice Présidente de l'histoire des États-Unis. Ce ne sont pas de petits accomplissements. Elle est intelligente et elle s'entend bien avec les gens. Et plus important, elle est de ton côté. Tu as besoin de tous les appuis possibles pour l'instant et je pense qu'elle peut t'aider.”
“À quoi peut-elle bien nous servir? On n'organise pas un concours de beauté, que je sache.”
David haussa les épaules. “Ta cote d'approbation générale la plus récente s'élève à 12% et c'était il y a trois jours, avant ce dernier désastre. Tu pourrais bien te retrouver en-dessous de dix pourcents la semaine prochaine. Ton opposant Bill Ryan ne score pas beaucoup mieux. Il est à 17% surtout parce qu'il n'a pas été capable de faire adopter une déclaration de guerre. Son score va certainement monter temporairement suite à sa menace de te destituer.”
“D'accord. Le peuple n'est pas satisfait du gouvernement.”
David leva un doigt. “Pour la plupart, c'est vrai. Excepté pour Susan. Cette question iranienne ne l'a pas affectée. Sa cote générale est de 62% et c'est une valeur sûre parmi les femmes, excepté la droite religieuse. Les hommes libéraux et indépendants l'adorent. C'est la personnalité politique la plus populaire en Amérique et elle pourrait te prêter un peu de cette popularité.”
“Comment?”
“En vous photographiant ici à la Maison Blanche, à travailler côte à côte sur les questions les plus pressantes auxquelles fait face ce pays. En faisant des apparitions publiques en ta compagnie, s'inspirant de ton leadership comme si tu étais son héros.”
“Mon dieu.”
“Écarte cette option à tes propres risques, Thomas. Nous en sommes là. J'ai parlé avec elle avant de venir ici. Elle comprend ce qui est en jeu et elle est prête à faire toutes ces choses. Elle est également prête à transmettre à des émissions toute déclaration que nous désirons faire passer afin qu'elles se répercutent jusque dans les campagnes.”
Hayes se caressa le menton. “Il faut juste que je décide si c'est ce dont j'ai envie.”
David secoua la tête. “Le moment de prendre une décison concernant Susan est passé depuis longtemps. Nous avons besoin d'elle. Sincèrement, tu ne l'as pas vraiment bien traitée dans le passé et franchement, tu devrais être content qu'elle veuille bien encore te parler.”
Chapitre 15
7h12 du matin
Appartement d'Ali Nassar – Manhattan
“À plat ventre! Restez à plat ventre!”
Luke était allongé dans le bureau de Nassar, le visage face au sol en pierre. Ils avaient retiré le revolver de sa gaine en bandoulière. La chaussure d'un flic était posée sur sa nuque. Il était assez lourd, il devait bien peser plus de 90kg. Avec son poids, il pourrait briser la nuque de Luke si jamais il le décidait.
D'une main, Luke tendit son insigne au-dessus de sa tête. “Agents fédéraux!” hurla-t-il, en essayant de surmonter le vacarme des flics.
“FBI! FBI!” cria Ed à ses côtés. C'était le moment délicat où il arrivait que des flics descendent d'autres flics par erreur.
Quelqu'un arracha l'insigne des mains de Luke. Des mains rudes lui tirèrent les bras derrière le dos et le menottèrent. Il sentit la morsure de l'acier froid sur ses poignets. Il ne tenta pas de résister. Dans les autres pièces de l'appartement, les flics étaient toujours occupés à fouiller et à hurler.
“Stone, qu'est-ce que tu fous là?”
Luke reconnut le son de la voix et tourna la tête pour en vérifier le propriétaire. Ron Bengley, de la Sécurité Nationale, se tenait au-dessus de lui, entouré de flics en uniforme. Il fixait Luke avec une expression qui cherchait à transmettre le dégoût, ou peut-être la pitié. Begley portait un long imperméable. Avec son gros ventre et son imper, il ressemblait à l'idée que pouvait se faire un producteur TV d'un détective irlandais alcoolique. À ses côtés, se tenait Trois-Pièces, l'agent du département anti-terroriste des services de police de New York, celui-là même qui n'aimait pas être traité comme un serviteur. Il fallut un moment à Luke pour se rappeler son nom. Myerson. Kurt Myerson.
Dans un sens, Luke était content de les voir.
“L'homme assis dans le fauteuil gère une cellule terroriste ici à New York. Nous avons des preuves qui le relient au groupe qui a dérobé les substances radioactives de l'hôpital la nuit dernière.”
Begley s'agenouilla près de Luke. “L'homme n'est plus dans le fauteuil. Nous l'avons libéré. Je suppose que tu es au courant que c'est un diplomate attaché au contingent iranien des Nations Unies, n'est-ce pas?”
“Il se cache derrière son immunité diplomatique,” dit Luke. “C'est ce qui lui permet de…”
“Nous sommes au bord d'une possible guerre avec l'Iran, Stone. C'est vrai. Mais déclarer la guerre ne fait pas partie de ton boulot.” Begley fit une pause. Être accroupi semblait lui couper la respiration mais il resta dans cette position.
“Peux-tu seulement imaginer la tonne de merde que cette situation va générer? Les États-Unis d'Amérique vont devoir présenter des excuses officielles à l'Iran. Et tout ça parce que tu as pris la décision d'envahir la maison d'un diplomate, de le déshabiller et de le soumettre à un interrogatoire qui à première vue ressemble plutôt à de la torture, selon la définition internationale. Le Président va s'étrangler quand il l'apprendra. Et un agent rebelle d'une unité secrète du FBI dont personne n'avait jamais entendu parler, va faire la une des actualités durant les prochaines vingt-quatre heures, juste au cas où il restait encore des gens dans ce pays qui pensaient que le service d'espionnage n'était pas hors de contrôle.”
“Ron, écoute.”
“J'en ai fini de t'écouter, Stone. Ça n'apporte rien de bon. Tu as perdu la tête. À cet instant même, des hommes à moi sont occupés à contacter Don Morris. Vu qu'apparemment c'est la seule personne que tu écoutes, il va personnellement te relever de tes fonctions de commandement. Tu n'en es plus au point de devoir te tracasser pour ton boulot, Stone. L'homme dans la pièce d'à côté va probablement te poursuivre en justice et s'il le fait, tu passeras probablement quelques temps en prison. Personne ne va te protéger. Personne ne va te soutenir.”
Begley baissa la voix. “Pour être honnête avec toi, le choix de Don de t'emmener ici avec lui fait que sa capacité de jugement est remise en cause. L'Équipe d'Intervention Spéciale constitue le projet préféré de Don, n'est-ce pas? Et bien sache que le projet en entier pourrait bien être démantelé et disséminé aux quatre vents plus rapidement que je ne le pensais. Tu m'as rendu service aujourd'hui.”
Begley se releva. “Enlevez les menottes de ces hommes,” dit-il à un de ses hommes. “Puis sortez-les d'ici, directement à l'ascenseur et à la rue. Pas de pause, pas de bavaradage. S'ils vous posent le moindre problème, tirez-leur une balle dans la tête.”
“Monsieur?”
Begley haussa les épaules. “C'était une blague.”
Deux hommes remirent Luke sur pied. Il aperçut Begley et Myerson quitter la pièce. Les flics détachèrent les menottes de Luke, puis lui rendirent son revolver et son insigne. Ed se tenait à sa gauche, recevant exactement le même traitement.
Luke jeta un coup d'oeil à l'ordinateur. Son disque dur externe y était toujours connecté. La barre horizontale était presqu'entièrement verte. Le transfert de dossier était presque terminé. Luke attira l'attention d'Ed. Les sourcils d'Ed s'arquèrent une fraction de seconde.
“On y va,” dit un flic. “Allez!”
Ed passa devant, suivi par Luke. Le large dos d'Ed bloquait le champ de vision de Luke. Ils firent deux pas et sortirent de la pièce. À droite, Ali Nassar était assis dans un fauteuil stylé. Il avait enfilé de nouveau son peignoir blanc en peluche et il parlait au téléphone. Une femme flic lui injecta un anesthésiant local dans la main et commença à lui placer une attelle temporaire autour des doigts. Nassar faisait des grimaces exagérées de douleur.
Ed tomba soudainement et sa tête heurta le sol avec un bruit sourd. Ses yeux roulèrent en arrière et un tremblement violent traversa son corps. Sa tête et ses bras étaient pris de soubresauts. En quelques secondes, un filet de mousse blanche commença à couler de sa bouche.
“Oh, mon dieu,” dit Luke. Il s'agenouilla à côté d'Ed.
Begley se retourna. “Éloigne-toi, Stone!”
Luke se releva et recula, les mains ballantes. Les flics s'approchèrent.
“C'est quoi son problème?” demanda Begley.
“Il souffre de troubles convulsifs. Il était dans un véhicule blindé qui a été directement touché en Afghanistan et il a subi un sérieux coup à la tête. Légère lésion cérébrale et altération des ondes du cerveau, quelque chose comme ça. Il est important que ses voies respiratoires soient bien dégagées. Ça devrait passer dans quelques minutes.”
“Vous envoyez sur le terrain un type qui souffre de troubles convulsifs?”
“Ce n'est pas moi qui prends ce genre de décisions, Ron”
“OK, recule. Ces types savent ce qu'ils font. Ils vont s'en occuper.”
Luke recula d'un pas. Puis d'un autre. Un groupe de flics étaient agenouillés autour d'Ed. L'instant d'après, Begley reprenait sa conversation avec Myerson. Luke reculait tout doucement vers le bureau. Il se lança sur l'ordinateur, débrancha son disque dur et le glissa dans la poche de son pantalon treillis. Il se saisit d'un stylo bleu qui se trouvait sur le bureau.
Il se retourna. Un flic se tenait dans l'embrasure de la porte.
Luke leva le stylo. “J'avais presque oublié mon stylo.”
Le flic fit un geste vers la porte. “Allez, on y va.”
Dans la pièce principale, la bouche d'Ed avait cessé de mousser. Il était allongé sur le côté et bougeait à peine. Ses yeux se fermèrent et se rouvrirent lentement. Deux flics l'aidèrent à se mettre assis. Il cligna des yeux à nouveau. Il avait l'air de ne pas savoir où il se trouvait.
“Ça va?” demanda une voix. “Tu t'es cogné la tête assez violemment.”
Ed respira profondément. Il se sentait gêné d'être aussi vulnérable face à tous ces flics machos. “Je ne sais pas vraiment. Le stress ou le manque de sommeil. Ça ne m'arrive que lorsque je suis au bout de mes forces.”
Luke balaya la pièce du regard. À sa droite, Nassar avait raccroché son téléphone. Il était debout et parlait avec la femme flic qui lui avait posé les attelles aux doigts. Luke se dirigea vers lui.
“Stone!”
Luke tendit sa main gauche à Nassar, comme s'il voulait lui serrer la main. Nassar, la mine sinistre, ignora le geste. Luke l'attrapa par son peignoir et le tira vers lui. Leurs visages n'étaient plus qu'à quelques centimètres l'un de l'autre.
“Je sais de quoi tu es responsable,” lui dit Luke. “Et je t'aurai.”
“Tu n'auras plus de boulot cet après-midi même,” répondit Nassar. “J'y veillerai!”
Les flics surgirent de partout et les séparèrent. Un gros flic costaud se saisit de Luke et le força à se retourner.
“Ça suffit!” hurla Begley. “Sortez-moi ces clowns d'ici!”
Dans l'ascenseur, entourés de flics, ils se tinrent tranquilles à regarder les chiffres descendre rapidement.
“Tu vas bien?” demanda Luke.
Ed haussa les épaules. “Je suis fatigué. Je n'avais plus eu une de ces attaques depuis des années et elles m'épuisent. Tout mon corps en tremble encore.”
Une fois dehors, les flics les laissèrent partir. Ils marchèrent côte à côte le long de la rue bordée d'arbres jusqu'au véhicule qui les attendait. Luke attendit d'être à une cinquantaine de mètres du groupe de flics avant de parler.
“Une attaque?” dit-il. “Tu n'as jamais eu une attaque de ta vie.”
Ed sourit. “Les attaques sont ma spécialité. Mais pour que ça marche, il faut être convaincant.”
“Tu as été plus que convaincant. Quand j'ai entendu ta tête heurter le sol, je ne savais plus si tu jouais la comédie ou pas.”
“Heureusement que j'ai la tête dure. Et j'ai toujours quelques pillules à mousse sur moi pour accentuer l'effet. Comment tu t'en es sorti?”
Luke haussa les épaules. “J'ai le disque dur. Et puis cette dernière petite confrontation avec Nassar… C'est un vieux truc de pickpocket.” Il sortit de la poche de son pantalon treillis un smartphone neuf avec coque en plastique blanc. “J'ai piqué le téléphone de la poche de son peignoir.”
Chapitre 16
7h20 du matin
Site R – Sommet Blue Ridge, Pennsylvanie
“Messieurs, la réunion va maintenant débuter.”
Quatorze hommes étaient réunis dans une chambre discrète enfoncée profondément sous la surface de la terre. La chambre était principalement nue, avec une grande table de conférence au centre, un sol en béton coulé et des murs et un plafond arrondis. Des lumières LED étaient encastrées au plafond. De l'oxigène était envoyé dans la chambre à travers de nombreuses petites ventilations. L'absence totale de fenêtres donnait à la pièce l'impression de se trouver au bout d'une grotte. Et c'était exactement le cas. Une personne claustrophobe n'y tiendrait pas plus de cinq minutes.
Il n'y avait aucun équipement d'enregistrement audio dans la pièce. Un interphone rattaché au système de communication de toute l'infrastructure avait été enlevé il y a une dizaine d'années. Un ancien écran de projection interactif était intégré dans un des murs. Il y eut une époque où s'y affichaient la carte du monde et la carte des États-Unis. Il avait été utilisé pour planifier les déploiements de troupes, d'avions et même le lancement de missiles. Théoriquement, il fonctionnait toujours mais ce n'était que théoriquement. Personne ne l'avait alllumé depuis 1998.
La chambre se trouvait derrière une porte en acier de double épaisseur au bout d'une passerelle en métal. La passerelle se balançait à dix mètres de hauteur au-dessus d'une salle de contrôle sombre et caverneuse, dirigée 24h/24 par une équipe réduite de personnel militaire. C'était la partie la plus profonde de cette infrastructure tentaculaire, ouverte pour la première fois en 1953, et renforcée pour résister aux coups directs répétés de missiles balistiques de l'ère soviétique.
Dix des quatorze hommes étaient assis dans des sièges rembourrés autour de la table de conférence. Ces hommes représentaient différentes organisations et sphères de renseignements de l'armée américaine, tant en opérations spéciales que traditionnelles. Contre un mur, les quatre autres hommes présents étaient assis sur des chaises pliables. Ces quatre hommes représentaient quatre larges industries civiles, comprennant le charbonnage, le pétrole et le gaz naturel, la banque et les finances, et l'aéronautique et la défense.
Le groupe opérait en toute confidentialité, même au sein même de cette pièce. Personne ne portait d'identification d'aucune sorte. Aucune plaque nominative, aucune indication de rang et aucune médaille ou décoration d'aucune sorte n'étaient visibles. Ils ne portaient même pas l'uniforme. Tous les militaires étaient en chemise et pantalon. Bien que la plupart des hommes présents se connaissaient plus ou moins de vue, deux des hommes étaient totalement étrangers au groupe et leur affiliation n'était pas très claire.
Un général aux cheveux gris, autrefois commandant des Forces Spéciales Armées, se tenait en tête de table. Il frotta une vieille cicatrice à moitié effacée sur son front.
“Vous me connaissez tous,” dit-il. “Vous connaissez mon rôle ici. J'irai donc droit au but. Les événements se sont accélérés ces dernières vingt-quatre heures, plus rapidement que nous le pensions. En réponse à ces événements et afin d'assurer la continuité dans le cas d'une attaque ou d'une perturbation majeure, nous avons mis à jour les plans d'évacuation de tout le personnel civil de haut niveau élu et nommé au gouvernement. Les plans sont entrés en vigueur à 6h ce matin, il y a environ une heure et vingt minutes. Ils resteront en vigueur jusqu'à nouvel ordre. Veuillez prêter attention car ils sont différents des plans précédents.”
Il jeta un coup d'oeil à une feuille de papier posée devant lui sur la table.
“Dans le cas d'une attaque ou d'une perturbation majeure, le Président Thomas Hayes et la Vice-Présidente Susan Hopkins seront évacués par hélicoptère vers l'infrastructure gouvernementale sécurisée de Mount Weather près de Bluemont en Virginie. Dans le cas d'un décès du Président Hayes, la Vice-Présidente Hopkins est numéro deux dans la ligne de sucession et prêtera serment au Mount Weather. Les membres civils du cabinet, y compris le Secrétaire au Trésor, le Secrétaire d'État et le Secrétaire à l'Éducation, seront évacués au Mount Weather par hélicoptère ou par convoi militaire, en fonction des circonstances et des appareils disponibles. Ces personnalités se trouvent respectivement en numéros cinq, six et huit dans la ligne de succession.”
Il jeta à nouveau un coup d'oeil à ses notes.
“Dans le cas d'une attaque, le Président de la Chambre des Représentants sera évacué par hélicoptère à cette infrastructure, le site R. Le Président de la Chambre est actuellement William Ryan de Caroline du Nord. Dans l'éventualité d'un décès du Président et de la Vice-Présidente, le Président de la Chambre Ryan est numéro trois sur la ligne de succession et prêtera serment ici-même.”
Il balaya la pièce du regard, fixant chaque personne à tour de rôle.
“Dans le cas d'une attaque ou d'une perturbation majeure, le Président intérimaire du Sénat montera à bord de l'avion de commandement aérien des communications, nom de code Nightwatch, à la Base Andrews. L'avion se maintiendra à l'altitude de croisière de 12.000 mètres, escorté d'avions de chasse, durant toute la durée de la crise. Dans l'éventualité improbable du décès du Président, de la Vice-Présidente et du Président de la Chambre, le Président du Sénat est numéro quatre sur la ligne de succession et prêtera serment à bord de l'avion. Le Président intérimaire du Sénat est actuellement le Sénateur Edward Graves du Kansas, actuel Président du Comité du congrès des Forces Armées.”
Une main se leva. Le général reconnut un homme bien plus âgé que lui-même, un ancien amiral de la Navy, un homme tellement âgé qu'il fut le commandant d'un corps de Marines au Réservoir Busan au début de la guerre de Corée. Il existait une photo emblématique de cet événement, qui n'avait jamais été déclassifié, mais que le général avait eu l'occasion de voir. Sur cette photo, apparaissait l'amiral à l'âge de dix-neuf ans, torse nu dans une tranchée boueuse, les yeux fous, le visage et le torse peint en rouge foncé du sang de communistes décédés.
“Oui?”
“Vous n'avez pas fait mention du Secrétaire à la Défense. Normalement, il devrait monter à bord du commandement aérien.”
Le général haussa les épaules. “Le Secrétaire à la Défense viendra ici.”
“Envisagez-vous la possibilité que cela pose des problèmes?”
Le général prit le morceau de papier devant lui et commença à le déchirer soigneusement en longues et étroites bandes. “Nous n'envisageons pas,” dit-il, “de problèmes du tout.”
Chapitre 17
7h40 du matin
Centre de Commandement anti-terrorisme – Manhattan
“Comment Begley a-t-il pu savoir où on se trouvait?”
Luke se tenait debout dans l'embrasure de la porte donnant à la petite salle contrôlée par l'Équipe d'Intervention Spéciale au centre de commandement. Trudy et Swan étaient là, accompagnés de quelques hommes du bureau de New York. Ils fixaient Luke de leurs grands yeux. Quelqu'un dans la salle faisait l'innocent. Et ça mettait Luke en colère.
“Quoi?” dit Trudy.
“Begley. Il est venu à l'appartement de l'Iranien avec la police. Personne ne l'avait appelé. Comment se fait-il qu'il est venu?”
Swann secoua la tête. Il fit un geste vers ses machines. “Ce truc est crypté et j'utilise mon propre réseau. C'est impossible que les hommes de Begley aient pu décrypter le code en si peu de temps.”
“Trudy?”
Elle leva les mains au ciel comme s'il avait sorti un flingue. “Impossible, Luke. Ne l'envisage même pas. Je méprise Begley. Et tu penses que je t'aurais dénoncé à lui?”
Ed se glissa aux côtés de Luke dans la pièce. “Il faut rester concentré, Luke. Pas la peine de partir à la chasse aux sorcières. Je ne pense pas que qui que ce soit ici t'ait vendu.”
Luke hocha la tête. Ed avait raison. “OK.” Il se dirigea vers Swann et vida le contenu de ses poches sur la table. “Le disque dur contient une copie de son ordinateur. Et ça, c'est son téléphone portable. Je veux que tu en extraies les données puis que tu détruises le téléphone et le fasses disparaître. Fais ça en premier.”
Swann haussa les épaules. “Ils sauront de toutes façons. C'est un iPhone. Ils peuvent le tracer jusqu'à nous. Si ça se trouve, ils l'ont déjà fait.”
“C'est pas grave,” dit Luke. “Mais évitons de l'avoir en main quand ils viendront le chercher ici. OK?”
“Compris, Luke.”
Luke jeta un coup d'oeil à l'embrasure de la porte, s'attendant à voir surgir Begley. “Qu'est-ce que tu as trouvé d'autre sur le compte en banque?”
“Beaucoup de choses. Ali Nassar est un homme très occupé. Une tonne de transactions ont lieu avec ce compte. De l'argent qui rentre et de l'argent qui sort. Genève, Nassau, Téhéran, Paris, Washington. Beaucoup de transactions sont anonymes et impossibles à tracer. Enfin, pas impossible mais ça demanderait plus de temps que celui dont on dispose.”
“Quelque chose d'intéressant à noter?”
“Oui. Ces six derniers mois, Nassar a payé plus de huit millions de dollars à une entreprise appelée Société aéronautique chinoise de science et de technologie. Il s'agit d'une compagnie appartenant et exploitée par le gouvernement chinois. Ils construisent des drones robots de niveau militaire, des trucs de haut niveau. Les drones peuvent transporter des missiles air-sol et des chargements de bombes, faire de la surveillance, des corrélations de données satellites et j'en passe. La Chine les vend pour une bouchée de pain à des personnes qui ne devraient probablement pas en posséder. On pense à la Corée du Nord, des dictateurs en Afrique, des acteurs non-gouvernementaux. Leur drone CH-3A possède des capacités de mission similiaires à notre MQ-9 Reaper, mais il se vend en-desous du million de dollars. Tu vois ce que je veux dire?”
Luke voyait. “Est-il possible de transporter une bombe sale à bord de l'un de ces trucs et de l'écraser sur une cible?”
Swann se pinça les lèvres. “Peut-être. Mais n'oublie pas qu'il serait difficile de faire voler un drone chargé dans une zone comme Manhattan, avec tous ses gratte-ciels. C'est pas des joujous de jardin. Ils sont de grande taille, d'une envergure de huit à dix mètres. Il faut de la place pour pouvoir manoeuvrer ces engins. Ils décollent, volent et aterrissent comme des avions. Ils peuvent voler à 4.000 mètres de haut mais à cette altitude, ils seraient repérés sur les radars du contrôle de trafic aérien en une minute.”
Luke tapota sur le disque dur contenant les dossiers de l'ordinateur de Nassar. “Vérifie s'il y a quelque chose à ce sujet là-dedans.”
“Avant ou après que je m'occupe du téléphone?”
“Le téléphone d'abord mais agis vite.”
Swann soupira. “Personne à ce boulot ne m'a jamais demandé de bosser lentement. Relax, Swann. Prends ton temps et fais un bon boulot. Ça, c'est des phrases qu'on ne m'a jamais dites.”
“Si tu veux entendre ce genre de mots magiques, tu ferais mieux d'aller travailler pour le secteur privé.”
Swann fit la grimace. “Quoi? Et gagner cinq fois plus? Hors de question.”
“Luke?” dit Trudy.
Il se tourna vers elle. Ses yeux étaient grands ouverts. Elle lui tendait un téléphone.
“C'est Don,” dit-elle. “Il veut te parler.”
Chapitre 18
Luke porta le téléphone à son oreille et sortit dans le corridor. Il entendait l'écho des conversations dans la pièce centrale de commandement. Il n'avait pas envie de prendre cet appel. En partie car il n'avait pas envie de rentrer à la maison, pas maintenant, pas après tout ce qui s'était passé ce matin, pas quand il y avait tellement de choses en jeu. Mais il y avait une autre raison à ça, bien plus importante.
Luke se rappela le jour où il avait rencontré Don. Luke était un capitaine de l'armée de vingt-sept ans. Il venait de passer capitaine six mois auparavant et il venait juste d'être reçu dans la Force Delta, l'unité d'élite d'opérations spéciales et de lutte antiterroriste de l'armée. C'était son premier jour et Luke était nerveux. Don était son nouveau commandant en chef. Luke se tenait devant son bureau pendant que Don lui donnait des instructions.
“Oui monsieur, Colonel,” dit Luke à un moment.
Don soupira profondément. “Garçon, soyons clair. Tu n'es plus dans l'armée régulière. Ici, c'est la Force Delta. Nous allons vivre ensemble, nous battre ensemble et peut-être même un jour mourir ensemble. Alors tu m'appelles Don, ou tu m'appelles Morris. Tu peux m'appeler tête de noeud, si ça te chante. Mais il y a deux mots que tu n'utilises pas quand tu t'adresses à moi et c'est “monsieur” et “colonel”. Ça tu le gardes pour le reste de l'armée. Compris?”
“Oui…” Luke se reprit juste avant de dire monsieur à nouveau. “Don.”
Don sourit. “Bon, tête de noeud viendra en son temps, j'imagine.”
Des années plus tard, quand Don quitta la Force Delta pour former l'Équipe d'Intervention Spéciale, Luke faisait partie de ses premiers employés.
“Don?” dit-il au téléphone.
“Luke. Tu tiens le coup?”
“Ça va, ça va. Comment s'est passée la réunion?”
“Ça n'a pas encore commencé. On vient juste de descendre de l'hélico il y a dix minutes. On dirait que je vais être ici un bout de temps avant que les choses ne bougent. Tu sais comment c'est. C'est vite vite vite, puis ils te font attendre.”
“Ouais,” répondit Luke.
“Je pense qu'ils vont me jeter en pâture,” dit Don.
Luke hocha la tête. “Ouais, je suis au courant.”
“Le directeur vient de m'appeler. Le chef de Ron Begley à la Sécurité Nationale lui a donné un coup de fil. On m'a raconté au sujet du diplomate.”
“Don, je me suis un peu emporté. Si tu perds l'Équipe d'Intervention Spéciale à cause de ça, je me sentirai mal. Mais je ne regrette pas ce que j'ai fait.”
“Relax, mon garçon. Pourquoi crois-tu que je t'ai appelé la nuit dernière? Pour que tu respectes les règles du jeu? Si c'était ce que je voulais, je t'aurais laissé dormir. On en a plein de types comme ça dans le gouvernement. De trop, même. Non, ça ne me tracasse pas. Je n'en attendais pas moi de toi.”
“Begley savait où je me trouvais,” dit Luke. “Il est arrivé au pas de charge avec les flics de la ville.”
“Bien sûr qu'il le savait. Ça fait un temps qu'on a une fuite en interne. Six mois, peut-être plus.”
Luke se passa la main dans les cheveux. Une fuite, c'était une mauvaise nouvelle. Il regarda dans le corridor. Au bout du couloir, près de la fontaine d'eau, quelques agents étaient rassemblés et murmuraient à voix basse. L'un d'entre eux jeta un coup d'oeil en sa direction puis se couvrit la bouche de la main afin de dissimuler ce qu'il disait.
Luke était de plus en plus fatigué. Il était temps qu'il trouve son petit sac d'accessoires. Il avait besoin de prendre un stimulant.
“C'est qui?” demanda-t-il.
Don semblait réticent à répondre. “Luke…”
“Allez, Don. Je suis un grand garçon. Je peux assumer.”
“Je ne suis pas encore tout à fait sûr mais j'ai mes soupçons. Ça fait des mois que ça couve concernant l'Équipe d'Intervention Spéciale et il y a quelques-uns de nos hommes qui préféreraient changer de navire avant que le bateau coule.”
“Donne-moi un nom.”
“Trudy Wellington.”
“Don…”
Don lui coupa la parole. “Je sais ce que tu vas me dire. Qu'elle est notre meilleur agent des renseignements. Et c'est vrai. Et que tu couchais avec elle pendant un temps. Je sais tout ça. Moi aussi je couchais ave elle. Et je le regrette maintenant. Si Margaret l'apprenait, j'en mourrais. Mais il y a plus que ça. J'ai raconté à Trudy des choses que je n'aurais pas dû lui dire. Des confessions d'oreiller. J'imagine que tu sais de quoi je parle. J'ai bien peur d'avoir laissé l'Équipe d'Intervention Spéciale à livre ouvert. Crois-moi, je me sens vraiment stupide.”
Luke ne répondit pas. Il ne savait pas quoi dire.
“Luke, je me sens vieux.”
“Don…”
“Il y en a peut-être d'autres,” dit Don. “À part Trudy. Il y a des infos dont même elle n'était pas au courant qui ont été filtrées. On nettoie le QG toutes les semaines à la recherche d'informateurs, on crypte toutes nos communications, notre réseau est verrouillé. Et néanmoins…”
Sa voix s'estompa un instant.
“L'Équipe d'Intervention Spéciale est devenue un vrai nid à vipères, Luke. Je ne fais plus confiance à personne. Tu sais quoi? En partie, la raison pour laquelle je t'ai appelé hier soir, c'était pour qu'on chevauche ensemble à nouveau. Je voulais revivre le bon vieux temps. S'envoler et abattre les mauvais une dernière fois.”
Luke inspira profondément. Il sentit que ce coup de fil pourrait encore durer des heures et qu'il pourrait ne pas dire un autre mot.
“On en arrive maintenant à la partie que tu attendais,” dit Don. “Sache que je ne suis pas responsable de cette décision. Elle vient d'en haut.”
La voix de Don changea. Subitement on aurait dit qu'il lisait un discours préparé. “Luke, tu es soupçonné d'avoir commis de multiples crimes dans l'exercice de tes fonctions. En tant que tel, tu es officiellement relevé de tes fonctions de commandement de l'Équipe d'Intervention Spéciale, prenant effet immédiatement. Tu es placé en suspension administrative en attente d'une enquête concernant tes actes. Il est possible que tu sois assigné à comparaître pour témoigner en ton propre nom. Ton salaire et tes allocations sont maintenus intacts durant cette période mais ça reste conditionné et dépend de ton entière coopération avec l'enquête.”
Luke retrouva finalement sa voix. “J'étais en congé sans solde,” dit-il.
“Tu as été le meilleur enquêteur, le meilleur agent de lutte antiterroriste et le meilleur soldat avec lequel il m'ait été donné de travailler,” dit Don. “Je te prie de rendre ton insigne et ton arme de service à Trudy. Toute arme personnelle en ta possession est sujette à une licence privée de port d'armes, si tu en as une.”
“J'en ai une,” dit Luke.
“Je suis désolé, Luke. Vraiment.”
Ce fut la fin de l'appel. Quelques secondes plus tard, Luke ne parvenait toujours pas à savoir comment l'appel s'était terminé. Il avait peut-être juste raccroché. Il resta dans le couloir pendant un instant, le téléphone pressé contre son oreille. Puis il se dirigea en flottant vers le bureau. Il n'arrivait pas à contrôler ses jambes. Ses pieds semblaient lointains.
Trudy était là et le fixait.
“Qu'est-ce que Don a dit?”
Une vague d'émotions le submergeait et il fallait qu'il la contrôle. Il ne voulait pas devenir ce genre de personne. Jaloux, en colère, blessé. Mais c'était lui. Il était cette personne. Il était marié et pourtant il se consummait pour cette femme. Il avait pensé qu'il y avait quelque chose entre eux. Mais à la seule idée qu'elle ne faisait que manipuler… L'idée qu'elle couchait également avec Don, et même peut-être à la même époque… Avec qui d'autre couchait-elle? À qui passait-elle les secrets de l'agence? Il avait besoin de temps pour digérer tout ça.
Luke simula un sourire, et ce sourire lui permit de se reprendre un peu. Il avait presque l'air réel. “Don dit de tenir bon et de continuer à bosser. Ils veulent me suspendre mais il a décidé de s'y opposer. Tu connais Don. C'est un dur.”
“Vraiment?” dit-elle. “Il a décidé de s'opposer à ta suspension?”
Il lisait sur son visage comme dans un livre ouvert. Elle n'en croyait pas un mot.
“Ouais,” dit Luke. “Il a changé d'avis lors de notre conversation. Il sait que ce n'est pas juste. Don et moi, on se connaît depuis longtemps et il ne va pas laisser tomber. Je suis toujours dans la partie, du moins pour l'instant. Y a du neuf?”
Elle hésita. “Euh…”
Luke claqua des doigts. “Trudy, nous sommes le dos contre le mur, là. Il faut rester vifs. Quoi de neuf avec les camionnettes et les fourgonnettes?”
Elle attrapa sa tablette. “Il y a eu du mouvement. Les flics locaux ont fouillé la fourgonnette à hotdogs et tu avais raison. Le Russe offrait un restaurant service complet pour proxénètes et prostituées. Hotdogs, saucisses italiennes, chips, Red Bull, Pepsi, Mountain Dew. Mais aussi oxycontin, méthamphétamine, ecstasy, tranquilisants, diazépam… et j'en passe. Ils l'ont trouvé sur un matelas à l'arrière de la camionnette avec deux prostituées. Mais ne t'excite pas trop vite. Ils étaient tous les trois endormis, tout habillés.”
“Quoi d'autre?”
“On a retrouvé l'ambulance volée sur le parking d'un entrepôt à viande de Newark, New Jersey. La police de Newark y est allée, c'était affreux. L'entrepôt faisait office d'infrastructure de stockage d'organes humains, surtout des foies et des reins. Dans une pièce à l'arrière, ils ont retrouvé deux poumons maintenus vivants à l'intérieur de dômes hermétiques en plastique. Un appareil injectait de l'oxygène dans les poumons qui continuaient à respirer. Un des flics l'a décrit comme”, elle jeta un coup d'oeil à sa tablette, “comme des ailes de viande rose géantes.”
“Et concernant la camionnette de blanchisserie?”
“Rien pour l'instant. On a appelé l'entreprise, les services de blanchisserie Dun-Rite. Le propriétaire était là. Il est sorti, a fait le compte de ses camionnettes et il n'en manque aucune. Vingt et une camionnettes. Il a dit aussi qu'ils n'utilisaient que des camionnettes hautes. Il a acheté une flotte entière de camionnettes à boulangerie transformées. Ils n'utilisent pas de petite camionnette de livraison comme celle que nous avons vue sur la vidéo. Ils nous a invités à venir jeter un coup d'oeil.”
“Et on y est allé?”
Elle hocha la tête. “Un agent est en route à l'instant même.”
“Donc quelqu'un a copié son logo et l'a collé sur sa propre camionnette.”
“Exact. Et Dun-Rite a un contrat avec l'hôpital Center. Donc une camionnette avec ce logo n'éveillerait pas nécessairement les soupçons si elle était garée devant l'hôpital.”
“Nous devons retrouver cette camionnette,” dit Luke.
“On cherche, Luke.”
“Cherche mieux.”
Il s'éloigna d'elle d'un mouvement brusque qui en disait de trop. Elle sut tout ce qu'elle avait besoin de savoir. Il se dirigea vers la table de Swann qui travaillait toujours sur trois écrans de manière simultanée.
“Qu'est-ce que tu as trouvé, Swann.”
“La trame se resserre,” dit Swann. “Ali Nassar a un dossier complet sur son ordinateur consacré à la technologie drone. Il a des catalogues en couleur en format PDF et des centaines de photos et vidéos de vues d'ensemble. Il a des feuilles de calcul avec des comparaisons de spécifications, charges utiles, armement, vitesse, altitude. Soit il achetait des drones, soit il préparait une thèse sur le sujet.”
“Et son téléphone?”
Swann hocha la tête. “Le téléphone. Son historique d'appels a été entièrement effacé. Il a une application qui l'efface automatiquement au fur et à mesure. On peut le récupérer mais pour ça, il faut aller voir son fournisseur de services avec un mandat.”
“Pas moyen de les pirater?”
“Je pourrais mais à quoi ça servirait? Ça me prendrait douze heures et à ce moment-là, ce qui devait arriver sera arrivé. Et de toutes façons, il y a quelque chose de plus urgent. Juste après minuit la nuit dernière, Nassar a acheté un aller simple pour le Vénézuela, L'avion décolle à 14h30 de l'aéroport JFK, non stop jusqu'à Caracas, classe business. La carte d'embarquement se trouvait sur son téléphone. Le reçu et une copie supplémentaire de la carte d'embarquement sont sur le disque dur de son ordinateur.”
“Vénézuela?” dit Luke.
Swann haussa les épaules. “On n'a pas d'accord d'extradition avec le Vénézuela.”
“Ouais, mais pourquoi ne pas rentrer chez lui en Iran?”
Swann se retourna. Ses yeux le fixaient derrière ses lunettes. “Et si l'attaque échouait? Ils ont toujours des pelotons d'exécution en Iran. Se faire virer pour incompétence prend une toute autre signification.”
“Le fait est qu'il quitte le pays,” dit Luke.
“Oui, de fait. Aujourd'hui.”
“Et il a acheté le billet au moment même où quelqu'un dérobait les substances radioactives.”
Swann hocha de la tête. “Ma supposition est qu'il l'a acheté juste après qu'ils aient réussi à dérober les substances.”
“Il est à nous,” dit Luke. Il donna une tape amicale sur l'épaule de Swann. “Bon boulot.”
Luke se retourna. Begley se tenait dans l'embrasure de la porte. Deux hommes robustes en costume l'accompagnaient. Luke balaya la pièce du regard. Ed Newsam se tenait dans un coin près de la fenêtre et regardait dans la rue en buvant un jus d'orange. Trudy travaillait simultanément sur sa tablette et sur son téléphone. Deux types du bureau local étaient assis devant leurs ordinateurs.
“Stone, qu'est-ce que tu fais là?” dit Begley. La pièce devint silencieuse au moment où il parla. Tout le monde le regardait.
Luke sourit. “Ron, pour une fois je suis content de te voir. On a fait des découvertes. Ali Nassar a effectué un virement d'un quart de million de dollars à partir d'un compte offshore à Ken Bryant, le concierge mort de l'hôpital. Nassar a dépensé des millions de dollars en drones robots de niveau militaire. Et la nuit dernière, pendant que les voleurs étaient occupés à l'hôpital Center, il a réservé un vol pour le Vénézuela qui part cet après-midi même.”
Begley secoua la tête. “Rien de tout ça ne m'impressionne.”
“Nous devons l'arrêter, Ron. On ne peut pas le laisser quitter le pays. S'il arrive au Vénézuela, ça va être difficile de le ramener ici.”
Begley regarda Ed. “Une attaque, Newsam? C'est marrant. J'ai jeté un oeil à ton dossier et tu ne souffres pas de troubles convulsifs. Tu n'as jamais été blessé en Afghanistan.”
Ed bougea à peine. Il leva l'index. “C'est incorrect. J'ai été blessé à deux reprises. Côtes brisées, commotion cérébrale et un bras cassé une fois lors d'un accident avec le véhicule blindé. Le gars à côté de moi a perdu sa jambe.” Il haussa les épaules. “Et la seconde fois, j'ai reçu une balle dans le mollet. La balle a arraché un bon morceau. Ils ont reconstruit mon muscle à partir de la chair de mon cul. Depuis ce jour, la chair de mes fesses a une teinte brune différente de celle de ma jambe. On peut même voir la ligne où ils ont recousu. Tu veux y jeter un coup d'oeil?”
Begley ne dit rien.
“Enfin, pour moi, ce sont des blessures de guerre. J'ai reçu deux médailles Purple Heart donc je crois que l'Oncle Sam est d'accord avec moi.”
“Je voulais dire par là que tu n'as jamais eu de traumatisme crânien.”
Ed regarda de nouveau par la fenêtre. “C'est différent.”
“Begley, tu m'écoutes?” dit Luke. “On a le type qui a financé la cellule terroriste. Et nous connaissons le système de livraison. C'est une attaque par drone. Et ça veut dire qu'il y a de grandes chances que ça ne se passe pas ici. Il n'y a pas assez de place à Manhattan pour faire voler le genre de drones dont nous parlons. Il faut considérer une attaque très ciblée, une bombe sale larguée à un endroit précis par un drone. Et ce dernier va probablement voler à basse altitude, en-dessous de la détection radar.”
Begley sourit. “Tu n'as aucune idée de quoi tu parles, Stone. Toute cette histoire serait même amusante si tu n'étais pas aussi sérieux et convaincu. Nous avons tous les renseignements dont nous avons besoin. Nous connaissons les cibles. Tu te rappelles d'Ibrahim Abdulraman? L'homme sans empreintes digitales? Son cousin est en prison en Égypte. Ça fait plus d'une heure qu'ils l'interrogent.”
“Qu'ils le torturent,” dit Stone.
“Pas tellement différent de vos méthodes, non?”
“C'est différent,” dit Stone. “Nous avons brisé les doigts d'un homme pour obtenir le mot de passe d'un ordinateur, une information instantanément vérifiable.”
“Il y a trois cibles potentielles,” dit Begley. “La cible finale sera choisie par les attaquants et dépend des conditions sur le site de l'attaque. Le premier objectif est le restaurant au sous-sol du Terminal Grand Central à l'heure du déjeuner. C'est toujours bondé de monde. Nous pensons que c'est le scénario le plus probable. Des hommes équipés de compteurs Geiger se trouvent à toutes les entrées du terminal.”
Luke secoua la tête. “Tu ne peux pas faire confiance à cette information. Ils procèdent à la quasi-noyade en Égypte. Tu sais ça. Ils les électrocutent, ils les pendent par les poignets, ils les empalent sur des tiges en fer. Ils avoueraient n'importe quoi pour que la torture s'arrête.”
Begley continua, l'ignorant totalement. “Le second objectif le plus probable est le train PATH de Hoboken à Manhattan. Ces trains sont toujours bondés et ils passent sous le fleuve Hudson durant un temps. Même chose. Nous avons placé des compteurs Geiger à toutes les entrées des deux côtés du fleuve. Le troisième objectif implique de causer un accident de voiture dans le tunnel en ville et de faire exploser la bombe quand le trafic s'arrête. Nous vérifions toutes les voitures des deux côtés du tunnel mais c'est la cible la moins probable. Il y a trop de variables en jeu pour rendre l'attaque faisable. Tu vois ce que je veux dire, Stone? Tout est sous contrôle.”
“Tu as tort, Begley. Tu ne peux pas te fier à des renseignements obtenus sous la torture.”
“Non. C'est toi qui as tort. Tu sais pourquoi je t'ai parlé des cibles? Pour que tu te rendes compte à quel point tu as tort. Tu chasses des fantômes. Tu es hors circuit et tu as été suspendu. Alors rentre chez toi et laisse les grands s'occuper de ça, tu veux bien?”
Begley se tourna vers les deux hommes qui l'accompagnaient. “Je veux que vous escortiez cet homme, et celui assis près de la fenêtre, en dehors de cet édifice. Laissez-leur trois minutes pour rassembler leurs affaires et accompagnez-les dehors.”
Begley s'en alla, laissant un silence dans son sillage.
Luke se tenait au milieu de la pièce, fixant les deux hommes qui l'escorteraient à l'extérieur. Les hommes le regardèrent, le visage impassible. Luke balaya la pièce des yeux. Tout le monde le regardait.
Chapitre 19
8h19 du matin
East Side de Manhattan
“J'imagine qu'on n'est plus haute priorité,” dit Ed Newsam.
Le véhicule noir était garé à l'extérieur des barrières en béton de l'hélisurface de la 34ème rue, où ils avaient aterri il y a presque cinq heures. Le trafic matinal bourdonnait autour d'eux sur FDR Drive. L'hélico n'était pas encore sur la surface, alors ils restaient assis à attendre sur le siège arrière du véhicule. Ils virent un grand hélico Sikorsky blanc arriver au-dessus du fleuve. C'était un hélicoptère de business.
Il aterrit et un groupe de jeunes gens excentriques en sortit. Un homme était torse nu, en jeans noir moulant. Ses cheveux bleus étaient coiffés en pointes et l'entièreté de son torse maigre était couvert de tatouages. Un autre type très mince portait un costume bleu électrique avec un chapeau melon assorti. Les trois femmes qui les accompagnaient était habillées comme des prostitutées d'il y a vingt ans, en minijupes, dos nu et talons de 25cm de haut. Tout le groupe trébuchait en rigolant et en laissant tomber des trucs. Ils avaient l'air saoûls.
Deux hommes très imposants et plus âgés, l'un blanc et l'autre noir, tous les deux entièrement chauves, marchaient derrière les jeunes gens. Les deux hommes étaient habillés de manière conventionnelle en t-shirt noir et jeans bleu.
Ils s'empilèrent tous dans une grande limousine blanche. L'instant d'après, la limousine s'intégra au trafic et disparut. Leur hélicoptère était déjà reparti. Il avait aterri, les avait régurgités et avait redécollé.
“Tu es tracassé?” demanda Luke.
Newsam était enfoncé dans son siège, position qu'il adoptait habituellement lors des temps de pause. “À quel sujet?”
Luke haussa les épaules. “Je ne sais pas. De perdre ton boulot, peut-être?”
Newsam sourit. “Je ne pense pas qu'ils vont me virer. C'est juste de la politique, mon vieux. Quelqu'un de haut placé protège Ali Nassar, c'est tout. Écoute, on a le bon gars. On le sait tous les deux. Si une bombe sale explose aujourd'hui, en espérant que ce ne soit pas le cas, des têtes vont tomber mais ce ne sera pas les nôtres. Quelques personnes vont mourir au Moyen-Orient dans des attaques aériennes. Ali Nassar finira descendu dans une ruelle de Caracas. Rien de tout ça ne passera aux actualités et ils nous offriront un bonus pour qu'on la ferme. On n'y comprendra jamais rien car ça n'a pas de sens. Et celui qui tire les ficelles continuera comme si de rien n'était.”
Luke grogna. Les discours cyniques étaient monnaie courante au sein des agents de renseignement. Ce n'était pas le genre de discours que Luke adoptait généralement. Il avait toujours essayé de faire simple. On est les bons types et là-bas, il y a les mauvais. Cette vision du monde constituait un voile protecteur dont il s'entourait. Il admettait que c'était plus difficile à s'en persuader ce matin.
“Et si aucune bombe n'explosait?”
Le sourire d'Ed s'élargit. “J'imagine qu'ils diront que nous avons mal agi envers un homme qui essaie seulement de faire le bien dans le monde. Mais qu'est-ce que ça peut faire? Tu as vu ces jeunes arriver il y a une minute? Des stars de rock ou de télé, qui sait? Je suis sûr que mes filles les reconnaîtraient en un instant. Et tu as vu les gros types qui les accompagnaient? Des gardes du corps. J'ai fait un peu de ce boulot quand je suis revenu aux États-Unis. Les horaires sont horribles car ces jeunes sont comme les loup-garous. Ils ne sortent que de nuit. Mais ça paie bien et je le ferais à nouveau s'il le fallait. Un homme comme moi, qui ne se laisse pas rouiller, a beaucoup d'options dans ce monde.”
Le téléphone de Luke sonna. Il jeta un coup d'oeil au numéro. C'était Becca.
“C'est ma femme. Je vais répondre.”
“Vas-y,” dit Ed. “Je vais faire une sieste en attendant.”
“Salut trésor,” dit Luke en décrochant. Il essayait d'adopter une voix enjouée, histoire qu'elle ne se tracasse pas.
“Luke?”
“Oui,” dit-il. “Salut.”
“Chéri, ça fait du bien d'entendre ta voix,” dit-elle. “J'étais tracassée à ton sujet mais je ne voulais pas t'appeler. Ça passe sur toutes les chaînes de télé. C'est ton affaire, n'est-ce pas? Les substances nucléaires volées?”
“Oui, effectivement.”
“Et comment ça se passe?”
“Ils m'ont retiré de l'affaire il y a vingt minutes. Je suis en route pour la maison en fait.”
“Je suis contente de l'entendre. Mais est-ce que c'est une bonne ou une mauvaise chose?”
“J'imagine que tu dirais que c'est des politiques de bureau. Mais ce sera vraiment agréable de rentrer et de laisser cette nuit derrière moi. Tu fais quoi pour l'instant?”
“Gunner et moi avons décidé de prendre un jour de congé et de nous amuser. Il a eu beaucoup de mal à se rendormir la nuit dernière, et moi aussi. Nous avons envie que tu sois ici avec nous, Luke. Nous avons envie que tu arrêtes ce boulot débile une fois pour toutes. Gunner n'a raté que quatre jours d'école cette année et j'ai beaucoup de jours personnels à prendre, alors pourquoi pas en profiter?”
“Certainement,” dit Luke. “Pourquoi pas? Qu'est-ce que vous pensez faire?”
“On allait se rendre en ville. Je voulais aller au musée de l'espace et il voulait visiter le musée de l'espionnage, bien entendu.”
Luke sourit. “Bien entendu.”
“Mais maintenant, avec toute cette histoire de menace, je ne sais pas. Apparemment ils redoublent la sécurité partout et spécialement aux sites touristiques. Ça fait un peu peur. Je le laisse dormir une heure de plus pendant que j'envisage le plan B. J'imagine que nous prendrons le petit-déjeuner tard et puis… quoi? Aller au cinéma? Je doute que des terroristes attaquent un cinéma de banlieue en matinée, non?”
Il riait presque maintenant. “Effectivement, je ne pense pas qu'ils se seraient autant décarcassés si c'était leur objectif.”
“Peut-être qu'on ira au mur d'escalade après ça, puis manger des beignets au crabe pour déjeuner.”
“Ça a l'air d'être un beau programme.”
“Tu veux qu'on t'attende?” demanda-t-elle.
“J'aimerais bien. Mais j'attends un hélico et je n'ai aucune idée de l'heure à laquelle j'arriverai à la maison. Et de toutes façons, je n'ai pas dormi depuis vingt-quatre heures.”
Après avoir raccroché, Luke ferma les yeux et somnola. C'était Ed qui ronflait à ses côtés? On dirait bien, oui. Luke imaginait son futur. Le semestre au collège était terminé maintenant. Il avait enseigné quelques cours accessoires et ça lui avait plu. Il se voyait bien faire ça plus longtemps, peut-être même reprendre des études, obtenir une maîtrise et un professorat quelque part. Il devait bien y avoir une place pour un type comme lui, ancien agent FBI de lutte antiterroriste, ancien des 75ème Rangers et du commando des opérations spéciales Force Delta avec une expérience de combat et de déploiements de par le monde.
Il s'imaginait l'été prochain. Lui et Becca possédaient une petite maison d'été sur Chesapeake Bay. La maison faisait partie de la famille de Becca depuis des générations. Elle se trouvait à un endroit superbe, sur une falaise surmontant l'océan. Un escalier branlant épousait les contours de la falaise et descendait à leur ponton. Durant l'été, Luke y gardait un ancien bateau à moteur. Gunner était maintenant à un âge où Luke pouvait lui apprendre des choses. Peut-être qu'il pourrait lui apprendre à faire du ski nautique cette année. Ou peut-être qu'il lui apprendrait à manoeuvrer le bateau.
Luke se créa une image en tête. Elle les représentait tous les trois, assis à table sur la terrasse arrière de la maison d'été, avec le soleil se couchant au-dessus de l'eau vers l'ouest. C'était la fin d'une longue journée de natation et de bateau. Ils mangeaient des moules et une bouteille de vin blanc frais était ouverte sur la table. Il pouvait voir chaque détail de manière vive. Alors qu'ils étaient assis et riaient, une sirène d'alerte aérienne brisa la tranquilité ambiante. La sirène hurlait et hurlait. Son cri strident montait et descendait.
Il ouvrit les yeux. Son téléphone sonnait.
“Tu vas finir par répondre?” demanda Ed Newsam. “Ou tu veux que je le fasse?”
Luke décrocha sans regarder qui appelait.
“Stone,” dit-il.
“Luke, c'est Trudy. Écoute, je sais que tu m'as menti. Je sais que tu es suspendu. Mais c'est une histoire dont on parlera plus tard.”
“OK.”
“De nouvelles informations viennent d'arriver. C'est affiché sur le grand panneau à l'instant. Un homme a été admis dans un état critique à l'hôpital Baltimore Memorial il y a environ quarante minutes. Il souffre d'irradiation aigüe et il a au moins deux blessures par balle dans le dos. Il a été retrouvé par deux pêcheurs sous un pont d'autoroute le long du rivage de Baltimore.”
“On sait qui c'est?”
“Il s'appelle Eldrick Thomas. Également connu comme LT ou Abdul Malik. Afro-Américain de vingt-huit ans. Né et grandi dans le quartier Brownsville de Brooklyn. Des antécédents considérables avec de multiples peines de prison durant les dix dernières années pour agression, vol à main armée, possessions d'armes. Il n'est qu'à un coup de finir enfermé pour un bon bout de temps.”
“OK, le type même du mauvais garçon,” dit Luke.
“Il y a plus. Il a été incarcéré à deux reprises avec Ken Bryant. Une fois pendant cinq mois à Rikers Island et la deuxième fois pendant presque deux ans au centre pénitentiaire de Clinton. Il était associé au même gang de prison que Bryant, le Black Gangster Family. Il s'est converti du christianisme à l'islam en prison et a pris le nom d'Abdul Malik. Il a reçu trois infractions disciplinaires lors de bagarres qui ont éclaté alors qu'il faisait du prosélytisme à d'autres détenus, spécialement au sujet de la nécessité d'un jihad sur le territoire des États-Unis. Il s'est retrouvé à une reprise en confinement solitaire pendant un mois.”
Luke devenait attentif. Il jeta un coup d'oeil à Ed qui avait remarqué le langage corporel de Luke et s'était redressé dans son siège.
“Et maintenant l'élément décisif,” dit Trudy. “Eldrick Thomas et Kent Bryant étaient amis en prison. Ils se ressemblaient tellement que les autres détenus, et même les gardiens, les appelaient souvent les Jumeaux. Je suis occupée à regarder leurs photos d'identité judiciaire sur l'écran de Swann. Ils pourraient être frères. En fait, tu pourrais même les confondre.”
“Pourquoi est-il à Baltimore?” demanda Luke.
“Personne ne le sait.”
“Personne ne lui a parlé?”
“Négatif. Il était inconscient quand il a été admis à l'hôpital. Il en chirurgie pour l'instant. Ils sont occupés à lui retirer les balles. II est sous anesthésie totale.”
“Il va survivre?”
“Ils pensent qu'il survivra à la chirurgie. Après ça, c'est incertain.”
“Pourquoi tu me racontes tout ça?”
Il pouvait sentir son sourire à l'autre bout du téléphone. “Je pensais juste que tu aimerais être au courant.”
“Qui sont mes pilotes pour l'hélico?” demanda Luke.
“Rachel et Jacob,” dit Trudy. “Je les ai spécialement demandés pour toi.”
“Des amis,” dit Luke.
“Exactement.”
L'appel se termina. Luke jeta un coup d'oeil au fleuve. Un hélico Bell noir s'approchait. C'était pour eux. Son petit sac d'accessoires se trouvait à ses pieds. Il l'ouvrit et tripota à l'intérieur, à la recherche des ses comprimés de Dexedrine. Il les trouva et montra le flacon à Ed.
“Des Dexeds,” dit Ed. “Je ne prenais que ça en Afghanistan. Mais si tu les prends trop longtemps, il finiront par te tuer, tu sais.”
Luke hocha de la tête.
“Je sais.”
Il ouvrit le flacon et versa prudemment deux comprimés dans la paume de sa main. La moité de chaque comprimé était rouge-brun, l'autre moité transparente.
“On dirait qu'on a une autre occasion sur ce coup-là, si on veut. Tu es prêt à contourner quelques règles de plus ce matin?”
Ed prit un comprimé des doigts de Luke. Il le fourra dans sa bouche et avala. Il jeta un coup d'oeil à sa montre.
“Je pense que j'ai un peu de temps devant moi.”
Chapitre 20
Heure zéro
Entre la vie et la mort
Il était à la dérive, à l'écoute des bruits qui l'entouraient.
Il y avait de la musique, une sorte de musique classique avec des violons et un piano. Les personnes autour de lui parlaient d'une voix mécanique.
“Ciseaux. Scalpel. Aspiration. Aspiration, j'ai dit! Tu ne peux pas nettoyer ça un peu mieux?”
“Tout de suite, docteur.”
Puis il entendit: “Il a eu de la chance. Deux centimètres plus à gauche et son aorte était sectionnée. Il serait mort en deux minutes.”
Eldrick n'était pas intéressé par les médecins, ni par le corps qui gisait sur la table. Ils se trouvaient tous en-dessous de lui maintenant et il aperçut la chose que les docteurs s'acharnaient à sauver. On aurait dit un chien mort en bord de route. Ça ne ressemblait à rien qui vaille la peine d'être sauvé.
Il se retourna et à travers l'embrasure de la porte il vit sa grand-mère dans la pièce d'à côté. Elle se tenait devant la cuisinière et touillait dans une casserole. Ça sentait vraiment bon.
“LT, viens ici.”
Il courut auprès d'elle. C'était l'après-midi, le soleil brillait à travers les fenêtres de leur appartement et il avait envie de descendre au parc pour jouer au ballon. Mais l'odeur du dîner le retenait. C'était un moment de bonheur parfait, juste avant que tout ne parte en vrille.
“Tu as fini tes devoirs, mon chéri?”
“Oui, mamy.”
“Tu ne me mentirais pas, n'est-ce pas?”
Il sourit.
Elle se tourna vers lui, le visage sérieux. “Tu as fait quelque chose de mal, n'est-ce pas?”
Soudainement, il n'était plus un enfant. Il était passé à l'âge adulte et elle, c'était cette petite femme âgée qu'elle était devenue juste avant que le cancer du sein ne l'emporte.
Il hocha de la tête. “J'ai fait quelque chose de mal, effectivement.”
“Est-ce que tu peux y remédier?”
Il secoua la tête. “Je ne sais pas si les choses pourront jamais être arrangées.”
9h30 du matin
Centre médical Johns Hopkins Bayview – Baltimore, Maryland
“En voilà deux,” dit Luke.
Il se tenait avec Ed dans le couloir de l'hôpital, à environ vingt mètres d'une porte avec l'inscription PHARMACIE. Luke avait essayé de l'ouvrir quelques instants auparavant mais elle était verrouillée. Dans le couloir, deux hommes en tenue bleue et tunique blanche de labo marchaient dans leur direction. Ils papotaient et rigolaient.
Il y avait des caméras de surveillance dans chaque coin. Mais ça n'avait pas d'importance. Luke comptait agir rapidement. Il était déjà dans la merde, alors un peu plus ou un peu moins, quelle importance.
“Excusez-moi,” dit Luke. “Êtes-vous médecins?”
“Oui, effectivement,” dit l'un d'entre eux, un homme d'âge moyen avec des lunettes à monture en fil de fer. “Vous avez besoin de quelque chose?”
Luke s'approcha de l'homme. Il avait sorti son revolver. Il le pressa contre le ventre du médecin, assez bas pour ne pas être vu par les caméras vidéos. Il posa une main amicale sur l'épaule de l'homme. “Ne dis pas un mot et toi non plus.”
Ed s'approcha du deuxième homme. Il tenait également un revolver. Il pressa le canon dans le dos du second médecin.
“On ne vous fera pas de mal si vous faites exactement ce qu'on vous dit.”
Le premier médecin, très sûr de lui l'instant d'avant, commença à trembler. “Je…” dit-il. Il ne parvenait pas à articuler un mot.
“Ne te tracasse pas,” dit Luke. “Tout va bien. Ne dis pas un mot et ouvre la porte de la pharmacie. C'est tout ce dont j'ai besoin. Ouvre la porte et accompagne-moi un instant à l'intérieur.”
Le deuxième médecin était plus calme. Il était dégarni et portait d'épaisses lunettes. Il était plus robuste que l'autre docteur. “Pas de problèmes. Si c'est des drogues que vous voulez, pas de soucis. On va vous donner ce que vous voulez. Mais il y a des caméras de sécurité partout. Vous n'irez pas loin.”
Luke sourit. “Nous n'allons pas très loin.”
Les hommes se retournèrent tous ensembles et se dirigèrent vers la porte. Le deuxième médecin fit glisser sa carte d'accès devant le lecteur et une lumière verte s'alluma. Luke ouvrit la porte. À l'intérieur de la pièce, se trouvaient de nombreuses armoires verrouillées.
“De quoi avez-vous besoin?” demanda le médecin.
“Ritaline,” répondit Luke. “Deux injections.”
“Ritaline?” dit l'homme.
“Oui et vite. Je n'ai pas beaucoup de temps devant moi.”
Le médecin fit une pause. “Monsieur, vous n'allez pas être stone avec du Ritaline. Si vous souffrez d'un déficit d'attention, vous pouvez facilement en obtenir avec une ordonnance. Vous n'avez pas besoin de nous prendre en otages. Il existe des programmes qui vous aident à payer le traitement. Et de toutes façons, le Ritaline n'est pas le préféré…”
Luke secoua la tête. “On n'est plus à l'école, docteur. Je sais ce que je fais et vous n'en avez aucune idée, OK?”
Le médecin haussa les épaules. “Comme vous voudrez.” Il ouvrit une armoire, montra le flacon à Luke et prépara les injections. Pendant qu'il était occupé, Ed plaça quatre attaches en plastique sur le comptoir. Il ouvrit un tiroir et sortit deux serviettes et du sparadrap qu'il posa à côté des attaches.
Le médecin avait terminé de préparer les injections et leur passa les seringues par-dessus le comptoir.
“Très bien,” dit Luke. “Merci. Maintenant j'ai besoin d'une dernière chose avant de partir.”
“Tout ce que vous voulez,” dit le médecin.
“Retirez vos vêtements,” dit Luke. “Tous les deux.”
*
Luke et Ed, en blouses et gants de chirurgiens, traversèrent la foule de policiers qui se tenaient devant la porte de la chambre d'Eldrick Thomas. Ils s'arrêtèrent un instant et mirent leurs masques de chirurgiens avant d'entrer.
Un panneau triangulaire jaune et noir était fixé à la porte. DANGER: RISQUES DE RADIATIONS.
Un autre panneau avec toute une série d'instructions était accroché en-dessous.
A. Visites limitées à une heure par jour. Les femmes enceintes et les personnes de moins de dix-huit ans sont interdites.
B. Veuillez rester à deux mètres de distance du patient.
C. Il est obligatoire de porter une blouse, des protections pour les chaussures et des gants. Nous déconseillons aux visiteurs de toucher quoi que ce soit dans la chambre.
D. Interdiction de fumer, de manger ou de boire dans la chambre du patient.
Un flic toucha le bras de Luke. “Quand pensez-vous qu'il va se réveiller?”
Luke prit un air sérieux de médecin. “Vous voulez dire s'il se réveille. Nous faisons tout notre possible. Vous devrez attendre encore un petit peu.”
Ils entrèrent. Thomas était endormi sur le lit d'hôpital. Des points rouges vifs foncés étaient apparents sur son visage et son cou. Ses poignets et ses chevilles étaient menottés aux rails en métal du lit. Des machines contrôlaient ses fonctions vitales. Deux flics équipés de masques et gants chirurgicaux se tenaient dans un coin, aussi loin que possible de Thomas.
“Pouvez-vous nous laisser seuls quelques instants avec le patient?” demanda Ed.
“Nous ne sommes pas sensés sortir de la pièce,” répondit l'un des flics.
Ed prononça les mots magiques qui provoqueraient un tollé bureaucratique si le patient n'était pas radioactif. “Je suis désolé mais votre présence interfère avec la prestation de soins médicaux.” Puis il sourit. “De toutes façons, le type est attaché au lit. Il ne va pas s'enfuir. Laissez-nous une minute, d'accord?”
Les flics sortirent de la pièce, probablement soulagés de s'en aller.
Luke s'approcha de Thomas. Il retira le capuchon de la seringue, retourna le bras gauche de Thomas, palpa l'épaisse veine à la pliure de son coude et lui injecta le produit.
“Ritaline, hein?” dit Ed.
Luke haussa les épaules. “Ça réveille instantanément d'une anesthésie totale. Pas exactement approuvé par l'ordre des médecins mais ça marche.”
Il recula. “Ça ne devrait pas prendre longtemps.”
Une minute s'écoula, puis une deuxième. À la moitié de la troisième minute, Luke crut voir un léger battement des cils.
“Eldrick,” dit-il. “Réveille-toi.”
Les yeux d'Eldrick s'ouvrirent lentement. Il cligna des paupières. Il avait l'air très fatigué. Il avait l'air d'avoir cent ans.
“J'ai mal à la poitrine,” murmura-t-il. Il balaya la pièce du regard sans bouger la tête. “Où suis-je?”
Luke secoua la tête. “Ça n'a pas d'importance où tu te trouves. Tu étais à New York la nuit dernière. Tu as dérobé des substances radioactives du Center Medical Center. Tu as fait le coup avec Ken Bryant et Ibrahim Abdulraman. Ils ont tous les deux été tués, tout comme deux gardiens de la sécurité.”
L'homme retrouvait la mémoire. Il bougeait à peine. Il avait l'air si faible qu'on aurait dit qu'il allait mourir d'un instant à l'autre. Mais son regard était dur. “Vous êtes des flics?” demanda-t-il.
Luke hocha la tête. “Il faut qu'on sache où et quand la bombe va exploser.”
Eldrick Thomas regarda Ed. Il fit un geste de la tête vers Luke. “Mon frère, fais sortir ce cochon de blanc d'ici.”
Il ferma les yeux lentement et les rouvrit à nouveau. “Et je te dirais ce que je sais.”
*
Luke attendait dans le corridor, à une cinquantaine de mètres des flics. Ed ne tarda pas à sortir de la chambre. Il marchait rapidement.
“Allez, on y va.”
Luke marchait rapidement pour rester à la hauteur d'Ed. “Et alors?”
“Je pense qu'il a fait un arrêt cardiaque,” dit Ed. “Peut-être que le ritaline était trop fort pour lui. Je ne sais pas mais j'ai sonné l'alarme avant de partir.”
“Il a dit quelque chose?”
“Oui.”
“Et qu'est-ce qu'il a dit?”
“Je ne sais pas si je peux y croire.”
Luke s'arrêta et Ed fit de même.
“Il faut continuer à marcher,” dit Ed.
Luke secoua la tête. “C'est quoi la cible?”
Au-dessus de leur tête, via l'interphone de l'hôpital, la voix calme, mécanique et presque robotique d'une femme résonna. Code bleu, code bleu. Troisième étage, chambre 318. Troisième étage, chambre 318. Code bleu… Des médecins et du personnel couraient frénétiquement dans les couloirs.
“C'est prévu pour l'heure du début du Ramadan en Iran, 20h24 là-bas, 10h54 ici.” Il regarda sa montre. “Dans un peu plus d'une heure.”
“Où?” demanda Luke.
Ed le fixa sombrement. Pour la première fois, Luke vit du désespoir sur le visage d'Ed.
“La Maison Blanche.”
Chapitre 21
10h01 du matin
Dans le ciel entre Baltimore et Washington DC
Les pilotes étaient de vrais as.
L'hélico volait rapidement à basse altitude. Le paysage défilait en-dessous d'eux, presque à portée de main. Luke y prêtait à peine attention. Il criait au téléphone. L'appel n'arrêtait pas de se couper. Le transfert d'une tour de télécommunications à une autre était incertain à une vitesse de plus de 150km à l'heure.
“Il faut évacuer la Maison Blanche,” dit-il. “Trudy! Tu m'entends?”
Sa voix était entrecoupée. “Luke, ils viennent d'émettre un mandat d'arrêt contre toi et Ed.”
“Pourquoi? À cause des médecins? On ne leur a fait aucun mal.”
La ligne grésilla à nouveau et la communication s'interrompit.
“Trudy? Trudy! Merde!”
Il regarda Ed.
“Il m'a dit qu'ils avaient utilisé la camionnette de blanchisserie Dun-Rite,” dit Ed. “Le logo était fait d'étiquettes magnétiques. Ils les ont retirées à Baltimore et ils ont changé les plaques d'immatriculation. Il y a peut-être des caméras de surveillance près de l'endroit où Thomas a été retrouvé. C'est peut-être un moyen de localiser la camionnette.”
Le téléphone de Luke sonna. Il décrocha.
“Trudy.”
“Luke, avant de dire quoi que ce soit, laisse-moi parler. Eldrick Thomas est mort d'une crise cardiaque. Toi et Ed apparaissez sur la surveillance vidéo et on vous y voit injecter un produit à Thomas.”
“Du ritaline, pour le réveiller,” dit Luke.
“Ed s'est penché très près de Thomas avant qu'il ne meure.”
“Trudy, Thomas était occupé à lui donner des renseignements. Tu comprends ça? De toutes façons, Eldrick Thomas n'est pas le problème pour l'instant. L'attaque est prévue sur la Maison Blanche. Toutes les preuves indiquent qu'il s'agit d'une attaque par drone. Ils ont utilisé la camionnette de blanchisserie Dun-Rite et ils en ont changé la signalisation. Il faut retrouver la camionnette et évacuer la Maison Blanche. Tout de suite.”
Un autre grésillement affecta la ligne.
“Ils ne vont pas… Luke? Luke?”
“Je suis là.”
“Ils surveillent le terminal de Grand Station et la gare PATH de Hoboken. Ils ont fermé le tunnel en ville. J'ai parlé avec Ron Begley et ils ne pensent pas que la cible soit la Maison Blanche. Ils pensent que tu as tué Eldrick Thomas et le mandat d'arrêt qu'ils ont émis est pour assassinat.”
“Quoi? Pourquoi est-ce que j'aurais tué Eldrick Thomas?”
La communication coupa à nouveau.
Luke regarda Ed. “On va demander aux pilotes de passer le message par radio.”
Ed secoua la tête. “C'est inutile, personne ne nous croira. Et si on demande aux pilotes de passer le message par radio, ils sauront où nous retrouver. Non, il faut qu'on y aille nous-mêmes. Et en toute discrétion.”
Luke alla vers le cockpit et y passa la tête.
Il connaissait les deux pilotes, Rachel et Jacob. C'étaient de vieux amis et ils avaient volé ensemble durant des années. Ils avaient tous les deux fait partie du 160ème régiment aérien d'opérations spéciales de l'armée américaine. Tant Luke qu'Ed étaient habitués à voler avec des pilotes comme eux. Le 160ème était l'équivalent de la Force Delta au sein des pilotes d'hélicoptères.
Rachel avait une forte personnalité. Tu ne rejoignais pas un groupe d'élite de pilotes d'opérations spéciales de l'armée en tant que femme. Tu devais te battre pour y arriver. Ce qui était parfait pour Rachel, son hobby préféré quand elle ne bossait pas étant la lutte en cage. Jacob, quant à lui, était solide comme un roc. Son calme en pleine bataille était légendaire, presqu'irréel. Son hobby préféré était la méditation dans des refuges en haute montagne. Tous les deux savaient peut-être que Luke était suspendu. Ils savaient même peut-être qu'un mandat d'arrêt à son encontre avait été émis. Mais ils savaient aussi que Luke était de la Force Delta et ils n'étaient pas du genre à poser trop de questions.
“À quelle distance de la Maison Blanche pouvez-vous nous laisser?” demanda Luke.
“Pourquoi? Tu as un rencard pour le déjeuner?” dit Rachel.
Luke haussa les épaules. “Allez, à quelle distance?”
“L'hélisurface de la rue South Capitol,” répondit Jacob. “C'est une surface d'aterrissage pour les services de police métropolitaine de DC, interdite à tout autre type d'appareil. Mais je les connais personnellement et je peux nous y poser. C'est à cinq kilomètres de la Maison Blanche.”
“J'ai besoin d'un véhicule en attente,” dit Luke. “Pas besoin de chauffeur, juste le véhicule, OK?”
“OK,” répondit Rachel. Elle lui jeta un coup d'oeil.
“Je te raconterai tout plus tard,” dit-il.
Luke retourna à la cabine. Ed se tenait près de la porte cargo ouverte.
Luke lui cria. “On va atterir à cinq kilomètres de la Maison Blanche et une voiture sera à notre disposition.”
Ed hocha la tête. “Nickel.”
Le téléphone sonna à nouveau. Luke jeta un coup d'oeil à l'identifiant. Il n'avait plus envie de parler de mandats d'arrêt, ni de qui croyait quoi. Cette fois-ci, quand il décrocha, il lui parla à peine.
“Trudy, passe-moi Swann.”
Chapitre 22
10h23 du matin
Washington DC
“On ne va jamais y arriver.”
Luke conduisait le véhicule vers la Maison Blanche à travers le trafic chaotique d'avant midi. Le temps leur était compté.
Il avait le téléphone collé à l'oreille. Ça sonnait encore et encore. Pour la troisième ou la quatrième fois d'affilée, il tombait sur sa messagerie vocale. Elle lui avait dit qu'elle pensait aller au cinéma avec Gunner.
Sa voix était vibrante et rayonnante. Il la vit en pensée: belle, souriante, optimiste et pleine d'énergie. “Salut, c'est Becca. Je ne peux pas répondre à votre appel pour l'instant mais laissez un message après le signal sonore. Je vous rappellerai dès que possible.”
“Becca!” dit-il. Il inspira profondément. Il ne voulait pas l'inquiéter. “Je veux que tu fasses quelque chose pour moi. Je n'ai pas le temps de t'expliquer. Quand tu entendras ce message, va directement à la maison de campagne. Ne rentre pas à la maison. Ne t'arrête pas pour acheter quoi que ce soit. Prends la voiture et pars. Si tu as besoin de quelque chose, tu pourras toujours l'acheter là-bas. Je t'y retrouverai dès que possible.” Il fit une pause. “Je vous aime tellement tous les deux. S'il te plaît, fais ça pour moi. N'hésite pas. Pars dès que tu entends ce message.”
Il raccrocha. À côté de lui, Ed était assis droit comme un i. Une veine palpitait sur son front. Il était en sueur.
“Il faut qu'on contourne ce trafic d'une manière ou d'une autre,” dit Luke.
Ed sortit une sirène à lumière LED de la boîte à gants. Il la fixa sur le tableau de bord, l'alluma et appuya sur l'interrupteur de la sirène. À l'extérieur de la voiture, le hurlement de la sirène faisait un vacarme du tonnerre.
WAH-WAH-WAH-WAH-WAH.
“Allez, vas-y!” dit Ed. “Fonce!”
Luke prit la bande de gauche et appuya sur le klaxon. Il poussa à fond sur l'accélérateur, fonça jusqu'au feu rouge suivant, puis vira de nouveau sur sa bande. Il était à fond maintenant et le véhicule volait à toute vitesse.
“Vas-y! Vas-y! Fonce!” criait Ed.
Droit devant eux, des voitures arrêtées au feu rouge suivant se mirent sur le côté comme un troupeau d'animaux. Luke traversa le carrefour à fond de balle, à plus de 100 km à l'heure.
Son téléphone sonna.
“Swann?”
La voix au téléphone avait un accent subtil. “Luke, c'est Don Morris.”
“Don, j'ai besoin que la ligne soit libre.”
“Fils, qu'est-ce que tu fais? Ils m'ont dit que tu avais assassiné un homme à l'hôpital de Baltimore.”
Luke secoua la tête. “Je n'ai tué personne. Ils vont attaquer la Maison Blanche. C'est la cible depuis le début.”
“Ce n'est pas vrai, Luke. Il y a une dizaine de minutes, ils ont arrêté deux jeunes arabes, l'un au terminal Grand Central, l'autre à Hoboken. Ils portaient tous les deux des bombes cocotte-minutes dans leurs sacs à dos. La NSA est occupée à les identifier à l'instant même.”
“Des cocotte-minutes, c'est pas des bombes sales!” dit Luke. Sa voix était stridente et ressemblait à la voix d'un fou. Il n'avait presque pas dormi durant les dernières vingt-quatre heures. Il le savait. Ses perceptions pouvaient être altérées. Mais à ce point-là? C'était possible? Il jeta un coup d'oeil au compteur. Ils roulaient à 130km à l'heure dans les rues d'une ville.
“Les cocotte-minutes, c'était un leurre,” dit Don. “Les bombes n'étaient même pas opérationnelles. Ces types ont envoyé ces jeunes afin de savoir quel serait le niveau de réponse. Maintenant ils savent que les cibles sont compromises.”
Luke essaya de baisser le ton de la voix afin d'avoir une conversation rationnelle avec Don. Il voulait que Don comprenne qu'il pensait avec clarté. “Don, on a parlé avec Eldrick Thomas. Il faisait partie de la bande des types qui ont volé les substances. Nous ne l'avons pas tué. Il est mort des suites des radiations et il a eu le temps de nous dire que la cible était la Maison Blanche.”
“Luke, je sais qui il est. Les renseignements que nous avons à son sujet, c'est qu'Eldrick Thomas était également un arnaqueur professionnel. Il vous a joué un tour, c'est tout. C'est ce que les arnaqueurs font. Ils se jouent des gens jusqu'au bout. Il te dit que c'est la Maison Blanche. Le niveau de sécurité est relevé et tout le monde pense qu'il coopère. S'il survit, il recevra éventuellement un meilleur arrangement. Ce type est entré et sorti de prison toute sa vie. Mais il sait que la cible est la Maison Blanche. Tu penses vraiment que les commanditaires de ce coup confieraient ce genre d'informations à un voyou de basse classe comme lui?”
Luke ne dit pas un mot.
“Il est toujours temps de faire marche arrière,” dit Don. “Reviens au QG. Je te retrouve là-bas. Si tu dis que tu n'as pas tué cet homme, je te crois. Je ferai tout mon possible pour te protéger. On fera venir un psy. Il pourra toujours te diagnostiquer un symptôme de stress post-traumatique, une crise psychotique. Avec ton historique de combat, ça tiendra la route. Il est possible que tu sois hospitalisé quelques jours mais tu t'en sortiras.”
Luke n'arrivait pas à croire ce qu'il entendait.
“J'ai besoin que cette ligne soit libre,” dit-il.
“Tu es allé très loin maintenant, Luke. Si tu continues, tu continues seul.”
Un autre appel entra.
“Don, il faut que j'y aille.”
“Luke! N'envisage même pas de raccrocher ce téléphone.”
Devant eux, se trouvaient les grilles de la Maison Blanche. Ed éteignit la sirène et la lumière LED. Luke ralentit. Il tendit le téléphone devant lui pour voir l'écran. C'était Swann qui essayait de le joindre.
Luke bascula sur l'autre appel. “Swann. Est-ce que tu as reçu l'autorisation des Services Secrets?”
Swann était hésitant. “Je pense.”
“Comment ça, tu penses?”
“Il y a un mandat d'arrêt contre vous, Luke. Laisse-moi le bénéfice du doute. Ouais, on dirait bien que vous avez l'autorisation Yankee White, catégorie une. Vous êtes autorisés à travailler directement avec le Président et la Vice-Présidente. Mais c'est un faux. En l'espace de quelques secondes, le service secret pourrait très bien faire correspondre la base de données criminelle et vous jeter de là. Quelqu'un pourrait très bien vérifier et se rendre compte que l'autorisation a été approuvée il y a seulement cinq minutes. Je ne peux rien te garantir. C'est quitte ou double. Quand seras-tu sur place?”
“On y est, là. On est à l'entrée.”
“Bon ben, j'imagine qu'on est sur le point de savoir si je suis si bon que ça.”
Luke raccrocha. Il bascula à nouveau sur l'appel de Don.
“Don?”
Il n'y avait plus personne en ligne.
Le corps de garde se trouvait juste devant. Il était protégé par des barrières en béton. Il y avait une pancarte STOP et une autre NE PAS ENTRER. Quatre hommes en costume traînaient devant l'entrée. Il y avait une autre pancarte avec ATTENTION ZONE RESTREINTE VÉRIFICATION D'IDENTITÉ.
Luke se tourna vers Ed. Son visage était lisse et brillant de transpiration.
“Prêt?” dit Luke.
“Prêt pour tout.”
Luke sentit un filet de transpiration couler à l'intérieur de sa chemise. Ils étaient sur le point de bluffer leur entrée à la Maison Blanche. Ils iraient aussi loin que possible avec leurs fausses autorisations, puis ils fonceraient dans le tas le reste du chemin. Ils étaient sur le point d'essayer d'outrepasser le dispositif entier des services secrets et d'évacuer le Président de leur propre chef. Eux, deux hommes d'une agence différente et qui avaient été suspendus de leurs fonctions quelques heures plus tôt. Et tout ça sur base des dires d'un criminel de carrière décédé qui pouvait très bien avoir menti.
Pendant un bref moment, Luke pouvait presque comprendre le point de vue de Don. Vu de l'extérieur, ça semblait une idée complètement folle.
Un gardien apparut à la gauche de Luke. Il avait conduit jusqu'au corps de garde en mode pilotage automatique. Engourdi, il tendit à l'homme son identification et celle d'Ed. L'homme s'éloigna puis revint une minute plus tard.
“Je suis désolé,” dit-il. “Vos identifications ont été rejetées. Vous n'avez pas les autorisations requises.”
“C'est peut-être un signe,” dit Ed.
“Vous voulez bien vérifier à nouveau s'il-vous-plaît,” dit Luke.
Devant eux, les grilles s'ouvrirent. Le garde de sécurité réapparut.
“Désolé,” dit-il. “Il devait y avoir un bug dans le système.”
Luke avança lentement à travers les grilles de la Maison Blanche.
*
Swann était bon, très, très bon.
Ils entrèrent par l'aile ouest, passèrent un contrôle d'identité, puis traversèrent rapidement un couloir bordé de colonnes de style grec. Leurs pas résonnaient sur le sol en marbre. Ils prirent à droite et se retrouvèrent face à l'entrée du Bureau Ovale.
Deux agents des services secrets se tenaient devant la porte.
“OK les gars,” dit l'un d'entre eux. “Pas plus loin.”
Luke leva son insigne. “FBI. Nous avons une autorisation de sécurité Yankee White. Nous devons parler au Président Hayes.”
“Le Président est en réunion.”
“Je pense qu'il aura envie d'entendre ce que nous avons à lui dire.”
Le type secoua la tête. “Nous n'avons pas été informés. Vous devrez attendre un instant, le temps qu'on vérifie.”
Ed n'hésita pas un instant. Il assena un coup à la gorge du premier homme, se retourna et donna un coup de coude dans la mâchoire du deuxième. Le premier homme tomba à terre, se tenant la gorge. Ed s'agenouilla, frappa sa tête contre le sol en pierre et se releva. Le deuxième homme cherchait son flingue lorsqu'Ed lui envoya un coup de poing au visage. L'homme était inconscient avant de toucher le sol.
Luke et Ed firent irruption dans le Bureau Ovale.
De l'autre côté de la pièce, se tenaient le Président et la Vice-Présidente. Ils examinaient ce qui ressemblait à une carte géante étendue sur le bureau du Président. Ils se tenaient devant trois grandes baies vitrées qui donnaient sur le jardin aux roses. Un homme prenait des photos. Un autre jeune homme aux cheveux fins se tenait à proximité. Il y avait six personnes dans la pièce.
Lorsque Luke et Ed firent irruption, le Président se redressa. Il était très grand.
Quatre agents des services secrets sortirent leurs armes.
“Stop! Au sol!”
Au milieu de la pièce, un tapis de couleur crème était décoré du sceau arrondi du Président. Luke s'y avança en levant les mains.
“FBI,” dit-il. “J'ai un message important pour le Président.”
Il se retrouva plaqué au sol par derrière. En une seconde, sa joue se retrouva contre le tapis. Ses bras étaient douloureusement tordus derrière lui. Un homme avait le pied sur son visage. À quelques mètres de là, Ed se retrouvait dans la même position.
“FBI!” cria Luke. “Agents fédéraux!”
Ils avaient pris son insigne et son identification. Ils s'emparèrent du flingue dans son étui et du révolver supplémentaire ainsi que du couteau attachés à ses mollets.
“Qu'est-ce qu'il se passe?” demanda le président.
Trois hommes maintenaient Luke au sol. Un bras pesait sur sa nuque. Bouger faisait mal et il était difficile de parler. “Monsieur. Je suis l'agent Stone de l'Équipe Spéciale d'Intervention du FBI. Et voici l'agent Newsam. Vous êtes en danger. Nous avons des renseignements fiables suggérant un complot d'attaque à la bombe sale sur la Maison Blanche. Cette attaque est prévue pour coincider avec le début du Ramadan à Téhéran, dans moins de quinze minutes.”
Le Président Hayes s'approcha. Il se tenait au-dessus de Luke.
“Ce n'est pas vrai,” dit une voix féminine.
Luke parvint à tourner suffisamment la tête pour voir Susan Hopkins, la Vice-Présidente. Elle était vraiment très belle. Elle ressemblait à une présentatrice de télé. Elle portait un tailleur pantalon gris à fines rayures et ses cheveux blonds étaient coupés au carré. “Nous venons juste de recevoir un rapport informant que la menace avait été confinée à New York City et qu'elle avait été neutralisée.”
“Nous n'avons pas assez de temps devant nous pour tout vous raconter,” dit Luke. “Il faut évacuer tout l'édifice et il ne nous reste pas beaucoup de temps. Si nous avons tort, c'est très gênant. Une alerte à la bombe et la Maison Blanche évacuée sans raison. Mais si vous avez tort… Je ne veux même pas penser à cette éventualité.”
Tous les regards se tournèrent vers le Président. C'était un homme habitué à prendre des décisions difficiles. Il fit une pause pendant quelques secondes.
“Sortez tout le monde d'ici,” dit-il. “Lancez les protocoles d'évacuation pour tout le personnel. Dans dix minutes, je veux tout le monde hors du bâtiment.”
Chapitre 23
10h50 du matin
Sous la Maison Blanche
L'ascenseur s'enfonçait dans les entrailles de la Terre. Il y avait dix personnes à bord: le Président, la Vice-Présidente, le jeune chef du personnel du Président, Ed, Luke et cinq agents des services secrets. L'un des agents portait une sacoche en cuir noir, sécurisée à son poignet par un fermoir en métal. Quelque part au-dessus d'eux, une alarme retentissait.
“Êtes-vous sûrs de ce que vous avancez?” demanda le Président.
Le visage de Luke était irrité par le contact avec le tapis. L'arrière et le côté de sa nuque étaient douloureux. Il sentait un hématome grandir au niveau de sa mâchoire. Sa bouche saignait.
“Je ne suis sûr de rien, monsieur.”
“Si vous avez tort, vous allez avoir de gros ennuis.”
“Monsieur, je ne suis pas sûr que vous vous rendiez compte de l'ampleur réelle de ces ennuis.”
Les portes de l'ascenseur s'ouvrirent et ils pénétrèrent dans un long espace à la lumière caverneuse. Deux limousines noires étaient alignées à la sortie de l'ascenseur. Luke se retrouva dans la deuxième voiture avec Ed, la Vice-Présidente et deux agents des services secrets.
Le visage d'Ed était en mauvais état. Son oeil droit était gonflé et à moitié fermé. Sa paupière était sectionnée et saignait.
La voiture traçait dans le tunnel. Des lumières jaunes défilaient au-dessus de leurs têtes.
“Personnellement, j'espère que vous avez tort,” dit Susan Hopkins.
“J'espère aussi,” dit Luke. “Plus que tout au monde.”
Au bout du tunnel, ils montèrent dans un autre ascenseur vers la surface. Ils débouchèrent sur une hélisurface. Un gros hélico Sikorsky gris s'y trouvait, moteurs en marche. Ils grimpèrent à l'intérieur et l'hélico décolla.
Alors qu'ils prenaient de l'altitude, Luke vit qu'ils décollaient d'une zone boisée à environ un kilomètre de la Maison Blanche. Ils passèrent à distance. Le Président fixait le bâtiment des yeux. Luke aussi.
“Si quelque chose devait se passer, ce serait maintenant,” dit le Président. “N'est-ce pas?”
Luke jeta un coup d'oeil à sa montre. “Il est 10h53.”
“Une bombe sale est en général de petite taille,” dit Ed. “Il est possible que nous ne voyions rien à distance.”
“Il est possible que ce soit une attaque par drone,” dit Luke. “Si c'est le cas, nous…”
Il fut soudainement interrompu par l'explosion du Bureau Ovale.
Un éclair de lumière rouge et jaune apparut derrière les grandes baies vitrées. Le verre se brisa. Les murs se gonflèrent puis explosèrent dans la pelouse.
Une autre explosion, plus importante, détruisit l'aile ouest.
Le toit s'effondra.
Une série d'explosions se propagèrent le long de la colonnade vers la résidence principale au centre. Ils regardaient tous se consummer dans les flammes l'un des symboles les plus immuables des États-Unis. Une énorme explosion, la plus importante, déchiqueta la résidence principale. Un morceau énorme de maçonnerie s'envola dans les airs en tournoyant. Luc le regarda se désintégrer.
Soudain, l'hélicoptère frémit. Il partit en chute libre un instant avant que les pilotes ne le redressent et recommencent leur ascension.
“C'est l'onde de choc,” dit Luke. “Tout va bien.”
L'hélico se dirigeait vers l'ouest. Ils étaient tous silencieux, échangeant des regards hagards. Luke regarda le visage tuméfié d'Ed. Il ressemblait à un boxeur qui venait de perdre un match. Il n'y avait rien d'autre à ajouter.
Derrière eux, la Maison Blanche flambait.
DEUXIÈME PARTIE
Chapitre 24
11h15 du matin
Centre d'opérations d'urgence Mount Weather – Bluemont, Virginie
“Tu es armé?” demanda un homme à Luke.
Vingt agents des services secrets se trouvaient sur la piste quand l'hélicoptère avait aterri. Ils agissaient de manière souple et efficace, séparant Luke et Ed du groupe principal et pressant le Président et la Vice Présidente vers la gueule béante d'un tunnel ouvert. L'entrée mesurait six mètres de haut et était encadrée de métal ondulé.
Au-dessus de leurs têtes, des hélicoptères de combat remplissaient l'air tels des libellules. L'hélico du Président avait été escorté ici par dix autres hélicos.
Luke et Ed se tenaient sur le tarmac à environ six mètres de distance l'un de l'autre. Ils étaient entourés par une clôture en fil barbelé. Les services secrets étaient occupés à les fouiller rudement. Deux hommes tenaient les bras de Luke pendant que d'autres fouillaient ses vêtements, qui ondulèrent sous l'effet des moteurs des hélicos.
“Tu es armé?” demanda l'homme à nouveau.
Luke était en plein brouillard. La Maison Blanche avait explosé. Le Bureau Ovale, toute l'aile ouest, la colonnade, jusqu'à la résidence présidentielle. Il s'était attendu à… quelque chose. Mais pas à ce qu'il avait vu. Il était trop fatigué pour savoir quoi penser.
Il pensa soudainement qu'il n'avait pas réussi à joindre Becca. Elle serait probablement préoccupée à son sujet. Il espérait qu'elle était partie pour la maison de campagne qui se trouvait sur la rive est du Maryland. C'était calme là-bas, et sans danger. Washington DC et sa banlieue allaient être un vrai chaos pendant quelques temps.
“Il faut que j'appelle ma femme,” dit-il.
L'homme des services secrets lui donna un coup brusque dans l'estomac, ce qui ramena Luke à l'instant présent. Il regarda l'homme dans les yeux.
“Caches-tu des armes?” demanda l'homme à nouveau.
“Je ne sais pas. Ils m'ont fouillé au Bureau Ovale. Je pense qu'ils les ont toutes prises.”
“Qui es-tu?”
Ça, c'était une question facile. “Agent Luke Stone, de l'Équipe Spéciale d'Intervention du FBI.”
“Où se trouve ton identification?”
“Je ne sais pas. Demandez à vos collègues, ils m'ont tout pris. Écoutez, il faut vraiment que je passe un coup de fil et je n'ai pas mon téléphone.”
“Tu pourras passer un coup de fil après avoir répondu à nos questions.”
Luke jeta un coup d'oeil aux alentours. C'était une journée lumineuse et ensoleillée mais sa fatigue et les événements du jour tendaient à donner au ciel une teinte foncée. Au-dessus de leurs têtes, les hélicos créaient des ombres sur le sol, tels des vautours en approche. Près de l'entrée de l'infrastructure, le Président s'était retourné et revenait vers lui. Il était facile à reconnaître dans la foule car il était très grand.
L'agent des services secrets claqua des doigts devant le visage de Luke. “Est-ce que tu m'écoutes?”
Luke secoua la tête. “Désolé… Écoutez, j'ai eu une longue journée. Laissez-moi juste appeler ma femme et je vous raconterai tout ce que je sais.”
L'homme le gifla. C'était une gifle vive et rapide qui avait pour but d'attirer son attention. Elle eut l'effet escompté et même plus que ça. Luke lutta pour se libérer. Une seconde plus tard, il se retrouvait au sol, le visage contre la surface rude du tarmac noir. Deux hommes le maintenaient. À sa gauche, Ed avait subi le même traitement.
Depuis le sol, Luke vit le Président s'approcher, d'un pas rapide, entouré de toutes parts par des agents des services secrets. Il s'arrêta à trois mètres.
“Messieurs!” dit-il d'un ton impérieux. “Relâchez ces hommes. Ils sont avec moi.”
Luke se retrouva très vite à l'entrée de l'infrastructure Mount Weather. Une foule de personnes, dont de nombreux militaires en uniforme bleu, s'agitaient autour de lui. L'entrée était littéralement un tunnel géant percé dans le granit de la montagne. Le plafond était une arche en pierre à 10 mètres de haut. Le Président avait disparu.
Luke leva à nouveau son téléphone.
“Salut, c'est Becca. Je ne peux pas répondre à votre appel pour l'instant mais laissez un message après le signal sonore. Je vous rappellerai dès que possible.”
Luke avait envie d'exploser le téléphone sur le sol en ciment.
“Merde! Pourquoi elle ne répond pas?”
Il connaissait déjà la raison, bien entendu. Le téléphone ne sonnait même pas, il allait directement à la messagerie vocale. Les tours de télécommunications étaient saturées. Partout dans la région, des millions de personnes essayaient de passer un coup de fil au même moment.
Ed se tenait tout près de lui, essayant aussi son téléphone.
“Tu arrives à quelque chose?” demanda Luke.
Ed secoua la tête.
Luke passa en mode donneur d'ordres. “Écoute, ils vont m'emmener en bas d'ici un instant. Il faut que tu contactes Trudy et Swann d'une manière ou d'une autre. Il faut attraper Ali Nassar. Si les services de police de New York ne veulent pas l'arrêter, il faut envoyer des hommes à nous. Arrêtez-le, faites-le disparaître et emmenez-le dans une résidence protégée. Il est hors de question qu'on le laisse sortir du pays. Et on ne peut pas s'attendre à un coup de main de la part de Ron Begley.”
Ed hocha la tête. “OK. Tu veux que je contacte Don?”
Luke haussa les épaules. “Oui, si tu arrives à le joindre.”
“Et qu'est-ce que je lui dis?”
Luke ne savait pas comment répondre à cette question. Don était son mentor mais il était plus que ça. Il avait été comme un père pour lui. Cependant, Don l'avait suspendu aujourd'hui et avait recommandé à Luke de se faire interner dans un hôpital psychiatrique. Et sur ces deux points, Don avait eu tort.
Deux grandes portes s'ouvrirent dans le mur à environ six mètres de là. Le groupe commença à bouger vers les portes et Luke les rejoignit.
“Dis-lui qu'on est vivant et le Président aussi.”
“Autre chose?” demanda Ed.
Luke haussa les épaules. “Si tu parviens à faire tout ça, trouve-toi quelque chose à manger.” Il fit un geste vers l'ascenseur. “Ça ne devrait pas prendre longtemps.”
Le monte-charges était grand et haut de plafond. Vingt personnes y montèrent. L'ascenseur descendit lentement. Les rochers ciselés flottaient doucement vers le haut derrière les portes en métal. Une pancarte jaune y indiquait en lettres noires géantes: ATTENTION – NE PAS TOUCHER. Il descendit encore pendant un moment, s'enfonçant profondément sous la surface de la Terre.
Luke jeta un coup d'oeil aux personnes qui l'entouraient. Des hommes en costume, d'autres en uniforme. Ils avaient tous l'air propres, bien habillés, et remplis de détermination. En comparaison, Luke se sentait minable, sale et crevé.
L'ascenseur se vida dans un couloir étroit. Ils avançaient comme un troupeau. Le couloir s'ouvrit sur une salle de crise vivement illuminée. Des écrans plats couvraient deux murs. Chaque écran pouvait contenir une douzaine ou davantage de fenêtres ouvertes, chacune avec ses propres images et informations. Les écrans étaient allumés et une petite équipe de techniciens contrôlait une console tactile, téléchargeant des images et des vidéos sur les écrans. Une des vidéos montrait la Maison Blanche en flammes, entourée de camions de pompiers. D'autres montraient des mosquées en flammes. Quelques-unes montraient des scènes de manifestations en rue, des gens qui psalmodiaient et des hommes barbus tirant des coups d'AK-47 dans les airs.
Une image fugace attira l'attention de Luke. Il s'agissait d'une vidéo de quelques secondes de l'entrée à l'aile ouest de la Maison Blanche. Un élément flou, rapide et foncé apparut dans le coin supérieur droit de l'écran et s'écrasa sur les portes du vestibule. Un instant plus tard, une explosion fit éclater l'entrée dans la pelouse et dans l'allée. La vidéo passait encore et encore au ralenti. Mais même à cette vitesse, il était impossible de déterminer la nature de l'objet flou.
Un jeune homme dans un costume brun prit Luke par le coude et le guida dans la pièce. Devant eux, une douzaine de personnes étaient assises à une longue table, dans des fauteuils à dossier haut. Une trentaine d'autres personnes, des assistants, du personnel, des stratèges, ou Dieu sait quoi encore, se tenaient le long des murs. Le Président était en tête de table. La Vice-Président se tenait à ses côtés.
“Le voici,” dit le Président Thomas Hayes, en faisant un geste à Luke de sa main ouverte. Ses dents étaient blanches éclatantes et parfaites. Pendant un instant, il lui fit penser à un présentateur de jeu invitant le public à découvrir ce qui se cachait derrière la porte nº3.
“Vous pouvez me redire votre nom?” demanda le président.
Cinquante visages se tournérent vers Luke. Avec tous les regards rivés sur lui, il se sentait encore plus minable qu'avant. “Stone,” dit-il. “Je suis Luke Stone, Équipe d'Intervention Spéciale du FBI.”
Le Président hocha la tête. “C'est l'homme qui nous a sauvé la vie.”
Luke s'assit à la table de conférence. Il s'enfonça dans le cuir souple du fauteuil. Un assistant plaça une pomme emballée de plastique devant lui. Quelqu'un d'autre lui apporta un café dans un gobelet en polystyrène. Luke y versa un sachet de crème. Les lumières des néons donnaient au café une couleur verte.
L'infrastructure était conçue pour survivre à une guerre nucléaire. La nourriture qu'ils y servaient étaient également conçue dans ce but.
Un lieutenant colonel en costume bleu de l'armée se tenait devant l'écran central. Il indiquait des images sur l'écran à l'aide d'un pointeur laser rouge. “À environ 10h54 du matin, heure de l'est, la Maison Blanche a été attaquée par de multiples engins explosifs, y compris au moins un engin de dispersion radiologique, contenant des substances radioactives encore inconnues. L'aile ouest, comprenant le Bureau Ovale, a été presque entièrement détruite. La colonnade et la résidence présidentielle ont souffert de sérieux dégâts. L'aile est n'a pas été attaquée mais a souffert des dégâts secondaires suite à la force des explosions, à la fumée et à l'eau.”
“Est-ce qu'il y a des victimes?” demanda le Président.
Le lieutenant colonel hocha la tête. “Dix-sept morts confirmés pour l'instant. Quarante-trois blessés, certains en état critique. Huit personnes sont portées disparues. Durant la phase de réponse initiale, au moins deux douzaines de pompiers et de personnel d'urgence ont probablement été exposés à des radiations. Nous en saurons plus sur l'étendue exacte de cette contamination d'ici quelques jours. Depuis environ 11h24 du matin, tout le personnel d'urgence et les pompiers à proximité doivent porter une combinaison protectrice de niveau un. Comme vous pouvez l'imaginer, ça a considérablement ralenti les efforts d'extinction de l'incendie et de recherche de possibles survivants.”
La pièce était pratiquement silencieuse. L'homme toussa puis continua à parler.
“L'attaque a provoqué un effet de panique généralisé. Nous avons établi une zone de confinement des radiations sur un rayon d'un kilomètre, avec la Maison Blanche en son centre. Seul le personnel autorisé peut y pénétrer. Bien qu'il n'y ait pour l'instant aucune radiation mesurable aux frontières de cette zone, pratiquement tous les habitants de la ville ont tenté d'évacuer en même temps. Pendant ce temps, le système de métro à travers Washington DC et les zones environnantes a été fermé. Toutes les routes principales et grandes artères de la ville sont fermées au trafic, excepté les services d'urgences, ce qui crée des bouchons importants sur toutes les routes secondaires.
“Ces effets ont eu des répercussions à travers toute la région. Le service Amtrak entre Washington et Boston a été suspendu et tous les aéroports principaux de la région sont fermés en attente de contrôles de sécurité. De plus, des mosquées ont été attaquées dans une douzaine de villes et des nouvelles attaques de mosquées sont rapportées chaque minute. On dirait que les Américains pensent que l'attaque a été menée par des musulmans. Donc ils brûlent des mosquées et attaquent des musulmans en représailles.”
“C'était des musulmans,” dit Luke.
L'homme fit une pause. “Pardon?”
Luke haussa les épaules. “Ceux qui ont fait ça. C'était des musulmans.”
L'orateur jeta un coup d'oeil au Président, qui hocha simplement la tête.
“Pouvez-vous clarifier cette affirmation, agent Stone?”
“Je vais essayer de faire aussi clair que possible,” dit Luke. “Mon unité a été appelée la nuit dernière pour enquêter sur le vol de substances radioactives dans un hôpital de New York City. Je suis sûr que vous avez tous entendu parler du vol aux actualités de ce matin. Nous avons pu remonter ce vol jusqu'à une cellule terroriste composée d'au moins deux Américains et d'un Lybien, et organisée par un diplomate iranien attaché à la mission permanente des Nations Unies à New York. Regardez la courte vidéo sur l'écran C, là, celle avec l'objet flou heurtant l'aile ouest? Il s'agit soit d'un drone soit d'un missile tiré depuis un drone. L'homme en question a utilisé un compte en banque anonyme sur l'île de Grand Cayman pour acheter des millions de dollars de technologie drone militaire en provenance de Chine.”
Susan Hopkins était assise de l'autre côté de la table et elle fixait Luke du regard. Luke comprenait ce qui plaisait en elle. Son apparence correspondait exactement à la personne qu'elle était, une top modèle jouant le rôle de Vice-Présidente des États-Unis. En personne, elle était encore plus belle qu'à la télé.
“Est-ce un fait ou une spéculation?” demanda-t-elle.
“Tout ce que je viens de dire sont des faits,” répondit Luke. “Mon partenaire et moi-même avons interrogé le diplomate en question ce matin même mais il a bénéficié de la protection de la Sécurité Nationale pour des raisons que j'ignore. Nous avons été forcés de quitter les lieux avant d'obtenir toutes les informations.”
Elle sourit et secoua la tête. “Vous parlez de l'épisode de la torture? J'en ai été informé durant mon vol depuis Los Angeles ce matin. Si ce n'était pour tout ce qui s'est passé depuis, vous et votre partenaire feriez probablement la une de toutes les actualités à l'instant même.”
C'était peut-être dû à l'hostilité de son ton, ou au fait que le café commençait à faire effet, mais Luke commençait à sortir de son brouillard. Il y avait moins d'une heure de ça, il avait sauvé la vie de cette femme. Être inconstant était une chose, mais…
“Nous l'avons interrogé,” dit-il. “C'était un sujet réticent et des vies étaient en danger. Y compris, comme nous le savons maintenant, votre vie, celle du Président et la vie de toutes les personnes à la Maison Blanche. Croyez-moi quand je vous dis qu'au vu des circonstances, on a été cool avec lui. Si j'avais pu deviner ce qui nous attendait, je peux vous dire que j'aurais été plus dur.”
Elle hocha la tête. “C'est très courageux de votre part de l'admettre, en sachant combien la torture est aujourd'hui désapprouvée. C'est également assez courageux de votre part de décider qu'il s'agisse une attaque musulmane, vu que nous n'en savons encore rien. En fait, au vu de l'état actuel des relations internationales, annoncer simplement que les Iraniens sont responsables, c'est plus qu'être courageux. C'est dangeureusement précipité.”
“J'ai dit qu'un Iranien l'avait organisé. Qu'il avait acheté des drones. Et qu'il avait payé les personnes impliquées. Et je m'y tiens.”
“Vous vous rendez compte que nous sommes au bord d'une guerre avec l'Iran et que certains membres du Congrès veulent destituer le Président si nous n'allons pas en guerre? Vous vous rendez compte également qu'une guerre avec l'Iran amènerait probablement une guerre avec la Russie?”
Luke secoua la tête. “Ce n'est pas mon domaine. Moi, je vous dis juste ce que je sais.”
Un bavardage de fond envahit la pièce.
Le Président leva les mains. “OK, OK.” Il regarda directement Luke. “Faites-nous part de ce que vous pensez. Nous ne sommes pas tenus d'agir en fonction de votre opinion mais j'aimerais personnellement la connaître. Vous pensez que le gouvernement iranien est derrière cette attaque?”
“Je ne fais pas de telles déclarations de foi,” répondit Luke. “Ce que je sais, c'est qu'un Iranien a organisé l'attaque. Je sais que c'est un diplomate attaché à leur mission aux Nations Unies. Et la dernière chose que je sais de lui, c'est qu'il est vivant et toujours présent sur le sol américain.”
Le Président jeta un regard autour de la pièce. “À nouveau, nous ne sommes pas tenus d'agir sur base des informations de l'agent Stone. Mais j'aimerais qu'il continue à rassembler ces informations et qu'ils rapportent ses découvertes à ce groupe, même si c'est source de controverse.”
“Ça va être difficile pour moi de remplir cette tâche,” dit Luke.
“Pourquoi?”
Luke haussa les épaules. “J'ai été suspendu de mes fonctions ce matin. Une enquête a été ouverte pour des crimes prétendus que j'aurais commis lors de mon enquête sur cette affaire.”
Le lieutenant colonel fixa Luke du regard. “C'est tout?”
Luke secoua la tête. “Un mandat d'arrêt a également été émis à mon encontre à Baltimore.”
“Pour quel chef d'accusation?”
“Meurtre.”
La pièce entière devint silencieuse. Tous les regards étaient fixés sur Luke à nouveau.
“J'ai eu une journée chargée,” dit-il.
Chapitre 25
“Comment ça s'est passé là en-bas?” demanda Ed.
Ils se tenaient au bord de l'hélisurface et regardaient une foule de personnes descendre d'un hélico et courir se mettre à l'abri de l'entrée du Mount Weather. Luke reconnut le représentant du Vermont parmi eux.
Il haussa les épaules. “Je leur ai dit ce que je savais. Ils m'ont aimablement remercié et m'ont dit qu'ils préféraient croire autre chose.”
“Je vois ça d'ici,” dit Ed.
“Ils ne veulent pas aller en guerre contre l'Iran,” dit Luke.
Ed haussa les épaules. “Je ne les blâme pas. La guerre, c'est l'enfer.”
Le signaleur de l'hélisurface fit un geste de la main à Luke et à Ed avec ses baguettes orange vif, leur signalant qu'ils avaient le feu vert. Ils se baissèrent et coururent vers l'hélico. Il n'y avait qu'une hélisurface d'active à cette entrée et les hélicos défilaient toutes les deux minutes.
Luke et Ed venaient à peine d'entrer dans l'hélico qu'il décollait déjà. Ed claqua la porte à six mètres au-dessus du sol. Luke s'enfonça dans son siège et attacha sa ceinture de sécurité. Ils étaient seuls dans une cabine pouvant contenir huit personnes. Beaucoup d'employés du gouvernement fuyaient Washington DC pour le Mount Weather. Peu prenaient un vol dans l'autre sens.
Il jeta un coup d'oeil à sa montre. Il était midi trente-cinq. Plus de onze heures étaient passées depuis que Don l'avait appelé. Et environ trente heures depuis qu'il s'était réveillé hier matin. En comptant les quelques fois où il s'était assoupi, il n'avait probablement pas dormi plus de trente minutes depuis hier.
Ils s'élevèrent au-dessus du complexe bunker tentaculaire. Il disparut derrière eux et la vue fut bientôt remplacée par celle de bois verdoyants et de basses montagnes escarpées. Le ciel était noir d'hélicoptères attendant leur tour pour aterrir. Vers l'est, ils pouvaient voir une queue presque ininterrompue d'hélicos dans les airs, en simple file jusqu'à l'horizon. Luke jeta un coup d'oeil au sol. Il y vit une autoroute. Dans la direction de l'ouest, les voies étaient remplies de voitures, pare-choc contre pare-choc. Vers l'est, seulement une poignée de voitures se déplaçaient.
“Les motels de Virginie de l'Ouest vont faire des affaires ce soir,” dit Ed.
“Pennsylvanie, Maryland, Caroline du Nord,” dit Luke. “Il n'y aura probablement pas une chambre de libre à trois cents kilomètres à la ronde.”
Ed hocha la tête. “Et beaucoup dormiront dans leur voiture.”
Luke regarda le visage d'Ed. Il s'était débarbouillé dans les toilettes, du coup il était plus présentable. Mais les services secrets l'avaient bien malmené, davantage que Luke. C'était peut-être un retour de monnaie pour avoir amoché deux de leurs agents au Bureau Ovale. Ou c'était peut-être parce qu'il était noir. Difficile à dire. Mais son oeil était gonflé et fermé. Il avait quelques hématomes foncés au niveau de la mâchoire et il avait l'air fatigué. Crevé même.
“T'as pas une bonne tête.”
Ed haussa les épaules. “Et si tu avais vu l'autre type.”
“Tu vas faire une réclamation d'indemnisation?”
Ed secoua la tête et sourit. “Non, je vais plutôt te poursuivre en justice pour mise en danger imprudente. T'as une bonne assurance, au moins? Sûrement à jour?”
Luke partit d'un éclat de rire. “Bonne chance avec ça! Au fait, on n'est plus suspendu.”
Ed haussa les sourcils. “Ah bon? J'étais suspendu?”
“Je ne sais pas. Peut-être que oui, peut-être que non. Mais ce qui est sûr, c'est que tu ne l'es pas maintenant. Ah oui, tu as aussi un nouveau chef.”
“Ah bon? C'est qui?”
Luke fixa l'autoroute des yeux, en-dessous de lui. Les bouchons s'étiraient aussi loin que portait son regard. “Le Président des États-Unis d'Amérique,” dit-il.
Chapitre 26
13h15
McLean, Virginie – Quartier Général de l'Équipe Spéciale d'Intervention
Luke n'avait jamais vraiment jeté un oeil aux photos de Don auparavant. Les murs de son bureau en étaient couvertes. Mais bon, Luke n'avait jamais vraiment non plus traîné dans le bureau de Don sans rien avoir à faire. Don était en général dans son bureau quand Luke y venait.
Les photos étaient superbes. Sur l'une d'entre elles, un Don bien plus jeune se tenait aux côtés d'Arnold Schwarzenegger, montrant à l'acteur un fusil lance-grenades MK-19. Sur une photo plus récente, Don faisait une prise de jiu-jitsu à Mark Wahlberg qui se retrouvait la tête en bas, les jambes en l'air, prêt à chuter sur un tapis de sécurité. Luke savait que Don faisait parfois office de consultant pour Hollywood afin que leurs truquages sur celluloïd aient l'air vaguement réalistes.
Et il y en avait davantage. Sur une autre photo, on voyait Don recevoir ce qui ressemblait à la médaille Bronze Star des mains de Jimmy Carter. Là, on le voyait serrer la main de Ronald Reagan. Une autre photo le montrait avec Bill Clinton. Là, on le voyait avec un bras paternel autour des épaules de Susan Hopkins. Sur une autre photo, il se trouvait au bord d'une rivière et pêchait avec l'actuel Président de la Chambre. Là on le voyait s'adresser à un comité du Congrès.
Luke sentit une présence dans son dos.
“Salut, fiston,” dit Don.
“Salut Don. Superbes photos.” Luke se retourna vers lui. “T'as des relations, on dirait.”
Don entra dans la pièce. Il portait un pantalon et une chemise. Son langage corporel était décontracté mais son regard était vif. Il s'assit derrière son grand bureau et fit un geste vers le fauteuil en face de lui.
“Assieds-toi et souffle un peu.”
Luke s'assit.
“La politique…” dit Don, “… c'est un peu la guerre avec d'autres moyens. Maintenir de bonnes relations m'a permis de faire tourner cet endroit. Nos hommes font du bon boulot mais si les gros bonnets ne sont pas au courant, alors on se retrouve à la porte. Pour les bureaucrates, on n'est qu'une ligne dans leurs comptes, au moins aussi importante que celle étiquetée Variés.”
“J'imagine,” dit Luke.
“Je vois que tu as pris une douche,” dit Don. “Tu t'es un peu rafraîchi?”
Luke hocha la tête. Les installations de douche étaient de première qualité ici. Et il gardait toujours des vêtements de rechange dans son casier, même quand il était en congé. Il n'était pas encore au top mais il se sentait beaucoup mieux qu'avant.
“C'était de justesse aujourd'hui, hein?”
“On a déjà eu plus chaud que ça,” dit Luke.
Don sourit. “Quoi qu'il en soit, je suis heureux que tu sois vivant.”
Luke lui retourna son sourire. “Moi aussi.”
“On est toujours partenaires?” demanda Don.
Luke n'était pas sûr de savoir comment répondre à cette question. Ça faisait longtemps qu'ils étaient ensembles. Jusqu'à aujourd'hui, il n'y avait jamais eu un instant, pas un seul, où Luke n'avait pas été convaincu que Don le soutenait. Aujourd'hui, ce fut le cas à deux reprises. Et dans les deux cas, les instincts de Don lui avaient fait faux bond. Il était parti dans la mauvaise direction et si Luke l'avait écouté, le Président, la Vice-Présidente et beaucoup d'autres personnes seraient morts maintenant.
C'était un changement profond, un peu comme voir un iceberg de la taille du Kentucky se détacher de l'Antarctique et s'effondrer dans l'océan. C'était être témoin d'un événement énorme dont les implications étaient encore plus vastes.
Peut-être que Don devenait vieux après tout. Peut-être qu'il voyait l'Équipe d'Intervention Spéciale s'effondrer autour de lui, cette organisation qu'il avait bâtie ces dix dernières années, et peut-être qu'il avait peur. Peut-être que sa disparition lui faisait penser à sa propre mortalité. Peut-être que ça brouillait sa capacité de discernement. Luke avait envie de croire à tout ça.
“On sera toujours partenaires,” dit Luke.
“Super,” dit Don. “Maintenant écoute, tu es toujours suspendu. Je ne suis pas parvenu à les faire bouger et je pense qu'ils finiront par révoquer cette décison mais ça prendra peut-être un jour ou deux. Alors je vais te renvoyer chez toi. Tu es d'accord?”
“Don…”
“Je ne me tracasserais pas pour ça, fiston. Tu étais en congé de toutes façons. Après tout ce que tu as fait, tu mérites bien quelques jours de plus. Et un peu de repos te fera le plus grand bien.”
“J'ai reçu de nouveaux ordres, Don.”
Le visage de Don était ferme. “De qui?”
Luke le regarda directement dans les yeux. “Du Président. Il m'a demandé de continuer à suivre les pistes de ce matin et de faire mon rapport directement à son équipe de sécurité à Mount Weather. Je préférerais continuer à travailler avec les hommes de l'Équipe Spéciale d'Intervention mais il m'a dit que si je rencontrais des problèmes, il mettrait les ressources des services secrets à ma disposition.”
Don sourit mais c'était un demi-sourire. Luke en ressentit un pincement au coeur. L'Équipe Spéciale d'Intervention vacillait sur ses pattes et le Président s'accaparait maintenant les agents de Don. Mais Don ne pouvait pas se laisser aller. Ce n'était pas une question d'ego ni de budgets d'agences. Il était question de faire son boulot.
Don regarda le haut de son bureau. “Bon ben, si le Président en a donné l'ordre, je ne vois pas comment je pourrais dire non. Je ne vois pas non plus comment le directeur du FBI pourrait d'ailleurs. Tu as à ta disposition tout ce dont tu as besoin.”
*
La tête de Trudy Wellington apparut sur le moniteur à écran plat accroché au mur.
Luke, Ed Newsam, Don Morris, et une demi-douzaine de membres de l'Équipe Spéciale d'Intervention étaient assis dans la salle de conférence. De la vraie nourriture était étalée sur la longue table noire. Des sandwichs qui provenaient de l'épicerie à moins d'un kilomètre du quartier général. Celui de Luke était fourré au boeuf et à la choucroute sur un pain de seigle.
Il jeta un coup d'oeil à Ed qui avait également pris une douche et changé de vêtements. Il portait une combinaison noire de l'Équipe d'Intervention Spéciale maintenant. Il tenait une poche froide sur son oeil. Il avait dévoré deux sandwichs et une grande tasse de café était posée devant lui. La tasse était noire avec une inscription en lettres rouges: JET FUEL. Ed avait l'air vif, gigantesque, redoutable. Il avait l'air d'un tout autre homme qu'une demi-heure auparavant. À part son visage amoché et son oeil gonflé, il ressemblait de nouveau à l'homme que Luke avait rencontré ce matin.
“Vous m'entendez bien?” demanda Trudy.
“On t'entend bien,” répondit Don.
“La vidéo est bonne?”
“Elle me paraît très bien. Swann est là avec toi?”
“Il est juste derrière moi. C'est lui qui a établi cette liaison.”
“Super,” dit Don. “Qu'est-ce que tu peux nous dire?”
“Je peux vous dire que c'est le chaos ici,” dit Trudy. “La garde nationale a été mobilisée. Chaque véhicule à chaque pont et à chaque tunnel sortant de Manhatan est entièrement fouillé. Il y a des bouchons partout. Des dépanneuses évacuent les voitures garées afin d'élargir les voies pour les véhicules d'urgence. La police a placé le métro et les trains sous confinement. Une seule entrée et une seule sortie est ouverte à chaque station et chaque personne est fouillée. Tous les sacs sont ouverts et inspectés. Il y a des queues sur plusieurs pâtés de maisons. Il y avait tellement de monde sur Times Square que la police a fermé cette station de métro et a évacué la place. Au moins dix mille personnes marchent pour l'instant dans la direction nord vers Central Park. Il y a beaucoup de vandalisme dans cette zone, surtout des vitrines brisées de magasins.”
“Quoi d'autre?” demanda Don.
“À l'instant où nous parlons, des centaines de milliers de personnes traversent les ponts de Brooklyn, Manhattan, Williamsburg, la 59ème rue, George Washington et la 138ème rue pour sortir de Manhattan. On dirait le 11 septembre à nouveau. En général, les gens sont assez calmes mais je n'aimerais pas savoir à quoi ressemblerait cet endroit si l'attaque avait eu lieu ici.”
“Et des nouvelles concernant la camionnette de blanchisserie?” demanda Luke. “Nous ne savons pas quelles substances radioactives ont été utilisées dans l'attaque à la Maison Blanche. Et avec la camionnette dans la nature, il existe toujours la possibilité d'une deuxième attaque.”
“On y travaille,” dit Trudy. “Tu te rappelles d'Eldrick Thomas? Il a été retrouvé dans un parking le long du port de Baltimore. Ce parking se trouve à une bretelle de sortie de l'autoroute I-95. C'est un point sensible de trafic de drogue et de prostitution. Du coup, la police de Baltimore a installé des caméras de surveillance à la sortie menant au parking. L'une des caméras, juste à l'entrée du parking, a été désactivée, probablement par les personnes qu'elle était sensée filmer. Mais la caméra du haut est toujours opérationnelle. Swann, tu peux charger la vidéo?”
L'écran se divisa en deux. Sur le côté gauche, Trudy s'était retournée et regardait quelque chose qui se trouvait hors de portée de la caméra. Sur le côté droit, un enregistrement vidéo granuleux apparut. Il montrait une route à quatre bandes au niveau d'un feu rouge. La route était déserte.
“On a reçu ça il y a seulement une demi-heure,” dit Trudy. “Pour une raison que nous ignorons, les services de police de Baltimore étaient réticents à nous l'envoyer. J'ai même pensé un moment que nous allions devoir faire appel à un juge fédéral.”
Pendant qu'ils regardaient, une camionnette blanche de livraison apparut sur l'écran. Le logo sur le côté était bien lisible. Services de blanchisserie Dun-Rite. La camionnette tourna à droite et fit face directement à la caméra.
“OK, Swann, fais un arrêt sur image,” dit Trudy. “Vous voyez la plaque d'immatriculation? C'est granuleux mais ça ressort tout de même. Plaque d'immatriculation commerciale de New York, AN1-2NL. Les mêmes plaques d'immatriculation que nous avions vues sur la première vidéo près du Center Medical Center. Maintenant, regardez quand ils repartent.”
La vidéo sauta et la camionnette disparut. Un instant plus tard, elle était de retour, cette fois-ci dirigée à l'opposé de la caméra. Luke distingua un flou orange à l'endroit où la plaque d'immatriculation se trouvait.
“Ça, c'est vingt minutes plus tard,” dit Trudy. “Vous voyez la plaque? C'est une plaque résidentielle de New York, 10G-4PQ. Maintenant regardez le moment où la camionnette tourne à gauche pour remonter sur l'autoroute. Vous voyez? Le logo de la blanchisserie a disparu. Très habile.”
“Et qu'est-ce qu'on fait pour la retrouver?” demanda Luke.
“L'information se trouve en possession de toute la police municipale dans un rayon de quatre cents cinquante kilomètres. Des hélicoptères de la police d'état du Maryland et de Virginie sont dans les airs avec des images fixes prises de cette vidéo, scannant chaque camionnette blanche présente sur les routes.”
“Et s'ils l'ont rentrée dans un garage quelque part?” dit Ed.
Trudy secoua la tête. “Ça n'a pas d'importance. Les huit dernières heures d'enregistrement de chaque caméra de trafic du Maryland et de Virginie ont été sous-traitées à une entreprise en Inde. À l'instant où je vous parle, il y a quatre cents personnes à Delhi occupées à visionner ces vidéos de trafic avec un seul objectif: rechercher une camionnette blanche avec des plaques d'immatriculation orange 10G-4PQ de New York. Des bonus ont été offerts aux travailleurs, et à la compagnie, en fonction de la rapidité avec laquelle ils la trouvent et non pas en fonction du nombre d'heures qu'ils y passent. Quelqu'un va finir par repérer cette camionnette et une fois que ce sera fait, il suffira de la suivre à chaque feu rouge avant qu'elle ne s'arrête.”
“Ceux qui se trouvent dans cette camionnette doivent être désespérés,” dit Luke. “Ils ont déjà perdu deux de leurs hommes. S'ils sentent qu'on est sur le point de les pincer, il est possible qu'ils se fassent exploser. Quand la camionnette sera localisée, je veux que nous soyions sur le terrain. Et quand je dis nous, je veux dire l'Équipe d'Intervention Spéciale. Il faut attraper ces types vivants.”
“Nous ferons tout notre possible,” dit Trudy. “Mais il a fallu qu'on communique l'info avec une cinquantaine de forces de police et une douzaine d'agences de renseignements. Si on gardait l'info pour nous, le risque était trop grand de ne jamais retrouver le véhicule.”
“Je comprends bien,” dit Luke. “Mais si on prend le petit hélico, on pourra arriver rapidement et aterrir presque n'importe où. Préviens-nous juste un peu à l'avance.”
“Compris,” dit-elle.
“Et maintenant, des nouvelles d'Ali Nassar?”
“À ce sujet, il vaut mieux que tu parles à Swann.”
Trudy disparut et le visage de Mark Swann apparut. “Luke, nous avons envoyé une équipe de trois hommes pour extraire Nassar de son appartement. Malheureusement, ils sont arrivés quelques minutes trop tard. À leur arrivée, Nassar quittait les lieux avec un contingent de sécurité de la mission iranienne. Ils étaient armés et ne le cachaient pas. Nous n'avons pas voulu risquer un tir croisé en pleine rue et la réalité était que nos hommes étaient en sous-nombre et sous-armés.”
“Où sont-ils allés?”
“C'était avant l'attaque sur la Maison Blanche et le trafic était assez fluide. Ils sont allés en ville et ont amené Nassar à l'intérieur de la mission iranienne sur la troisième avenue. L'endroit est sous haute sécurité. Il nous faudrait une armée, et compter quelques pertes, pour y pénétrer et l'en extraire. Sans déclaration de guerre, nous n'allons pas le faire. Et même si nous le faisions, il est plus que probable que nous le retrouverions mort.”
“Merde,” dit Luke.
“Mais bonne nouvelle,” dit Swann. “La CIA est parvenue à implanter plus de deux cents dispositifs d'écoute dans ce building au cours des années. Onze de ces dispositifs sont toujours actifs. C'est un grand édifice mais la voix de Nassar a été captée sur au moins deux des dispositifs. Il y avait beaucoup de discussions au moment de son arrivée. C'est en farsi, donc pas très utile pour nous mais la CIA a ses propres traducteurs. Et mon contact à Langley m'a donné un scoop sur ce qu'ils racontaient. Ils vont le faire sortir du pays, probablement aujourd'hui même.”
“Comment ils comptent faire? Tous les vols sont assignés au sol.”
Swann leva le doigt. “Tous les vols commerciaux sont assignés au sol. Les vols privés décollent toujours. Il y a un jet privé à l'aéroport Kennedy plein de carburant et prêt à partir. La mission iranienne se situe à quelques pâtés de maisons du tunnel du centre ville. Si le trafic finit par se fluidifier, c'est une ligne droite à travers le tunnel jusqu'à la voie express Van Wyck et l'aéroport Kennedy.”
“On ne peut pas l'arrêter quand il sort de la mission?”
Swann haussa les épaules. “Les services de police de New York et la Sécurité Nationale ne coopèrent pas. Je pense que Begley est furieux que tu aies eu raison et il n'en démordra pas. On pourrait arrêter Nassar nous-mêmes, si on est disposé à se battre pour lui et s'il ne sort pas déguisé ou caché dans le coffre d'une voiture.”
“Je veux qu'on surveille toutes les sorties de cette mission,” dit Luke. “On ne peut pas le laisser s'échapper, même si ça signifie que nous…”
“Luke? Luke?” La voix de Trudy était de retour mais pas son visage. “Luke, on vient juste de recevoir des renseignements concernant la camionnette. Elle a été repérée. Ils l'ont suivie jusqu'à une décharge dans le nord-est de DC. Elle est garée. Nous allons en recevoir les images satellites dans environ trente secondes.”
Luke était déjà debout. Il jeta un coup d'oeil vers le fauteuil d'Ed Newsam. Il ne s'y trouvait pas. Luke regarda vers la porte d'entrée de la salle de conférence. Ed s'y trouvait déjà, tenant la porte ouverte.
“Je t'attends,” dit Ed.
Luke jeta un oeil autour de la salle de conférence. Don était assis dans son fauteuil, le regard fixe.
“Don?”
Il hocha la tête.
“Vas-y!”
Chapitre 27
13h45
Ivy City – Nord-est de Washington DC
L'homme était un fantôme.
Il n'avait pas de nom. Il n'avait pas de famille. Il ne portait aucune identification. Si on lui avait pris ses empreintes digitales, elles ne correspondraient à aucune base de données criminelle ou militaire existante. Il avait un passé, bien sûr, mais il n'avait plus vraiment d'importance. Il avait rompu avec cette vie passée, et il avait rompu avec l'homme qui avait vécu cette vie. Il vivait maintenant dans une sorte de présent éternel. Le présent comportait ses récompenses.
Il était couché sur le ventre en haut d'un édifice de trois étages abandonné, avec son fusil à longue portée, le THOR M408, le puissant THOR. Ils ne faisaient qu'un. L'homme fournissait à son fusil un système de survie et le flingue lui procurait une source d'expression créatrice.
Autour d'eux, le toit était encombré d'ordures de toutes sortes. Des vêtements, des boîtes, un vieux four à micro-ondes, une télé en noir et blanc. Il y avait aussi un vieux caddy tout rouillé et le train roulant entier de ce qui avait probablement été un jour une camionnette. Comment et pourquoi quelqu'un avait-il amené ce truc ici?
Ça ne valait pas la peine d'y penser.
L'édifice, bien que délabré, n'avait été abandonné que récemment. Et de manière forcée. Jusqu'à ce matin, y logeaient encore huit accros à l'héroïne qui s'y abritaient toutes les nuits. Leurs matelas tachés, leurs vêtements abandonnés, leurs aiguilles sales et leurs pathétiques souvenirs s'étalaient à travers plusieurs pièces. Leurs graffitis stupides et incohérents couvraient tous les murs et les cages d'escaliers. L'homme avait traversé tout l'endroit en se rendant sur le toit. C'était tout un spectacle.
Les accros avaient été rassemblés et retirés des lieux avant le lever du soleil. L'homme n'avait aucune idée de leur sort, et d'ailleurs il s'en foutait. Ils étaient dans le chemin, alors il fallait les éliminer. Ça rendra probablement service à tout le monde, y compris à eux-mêmes, s'ils se faisaient tuer.
L'homme inspira profondément et ferma les yeux durant un instant. Quand il les rouvrit, il reprit la cible en ligne de mire. Il était couché sous les restes d'un vieil auvent vert, du genre de ceux que les gens utilisent pour protéger leur cour latérale de la pluie. L'énorme silencieux de son fusil était la seule partie de lui visible depuis l'extérieur. Oui, il était sûr et certain que personne ne pourrait le voir ici. Et que personne n'entendrait le coup de feu lorsqu'il tirerait.
Sa longue portée avait en ligne de mire la porte avant passager d'une camionnette blanche garée dans une décharge à deux ruelles de là. La puissante longue portée faisait que la porte de la camionnette avait l'air de se trouver à quelques centimètres à peine. L'homme préférerait tirer maintenant mais le reflet du soleil ne permettait pas de voir à travers la vitre. De toutes façons, les ordres étaient d'attendre que la porte s'ouvre et que le sujet sorte du véhicule.
C'était ça, les ordres. Attendre que la porte s'ouvre et qu'un homme en sorte. Tirer une balle dans la tête de l'homme. Démonter le puissant THOR. Sortir de l'auvent et descendre les escaliers jusque dans la rue. Une voiture banalisée l'attendrait devant l'édifice. Monter dans le siège passager et repartir avec quelqu'un qu'il n'avait jamais vu.
Il y avait autre chose encore. Une histoire concernant un SDF saoûlard qui déambulerait dans la décharge pour se soulager et qui extraierait tous les téléphones et autres dispositifs de communication traçables. Mais ça ne le concernait pas et il ne savait rien de plus concernant ce SDF. Les rues autour de lui étaient peuplées de SDF saoûls en loques. Ça pourrait être n'importe lequel d'entre eux.
L'homme sur le toit n'était pas un SDF. Il portait l'uniforme brun des hommes de maintenance et lorsqu'il sortirait de l'édifice, il porterait une boîte à outils. Personne ne ferait attention à lui. Il serait pris pour un représentant du propriétaire absent, venu régler quelque problème mineur avec l'édifice.
En attendant, il patientait. Et il regardait la porte de cette camionnette.
*
Rien n'avait plus de sens.
Ezatullah Sadeh était assis dans le siège passager avant de la camionnette blanche. Il venait juste de se réveiller d'un sommeil fiévreux rempli de visions de cauchemar. Son corps et ses vêtements étaient trempés de sueur.
Il frissonna. Et pourtant il savait que c'était un jour de grande chaleur. Il avait vomi plus tôt dans la journée mais on dirait que ça s'était arrêté. Il jeta un coup d'oeil à son téléphone et vit que l'après-midi était déjà bien entamée. Il vit également qu'il n'avait reçu aucun message.
La confiance qu'il avait ressentie ce matin s'était évaporée depuis longtemps. Elle avait été remplacée par la confusion. Ils étaient garés dans un endroit sale envahi par les herbes et rempli de ferrailles de voitures et d'ordures. De l'autre côté des grilles de la décharge, se trouvait un bidonville. C'était un terrain vague en béton typique de l'Amérique, avec des magasins lugubres entassés l'un sur l'autre, des foules de femmes portant des sacs en plastique et attendant à l'arrêt de bus, des hommes saoûls aux coins des rues avec des cannettes de bière dissimulées dans des sachets en papier brun. Il entendait les bruits du voisinage jusqu'ici: trafic, musique, cris et rires.
Les dernières instructions qu'il avait reçues étaient de se rendre ici. C'était tôt ce matin, à Baltimore, juste avant qu'ils ne perdent celui qui s'appelait Eldrick. Ezatullah n'avait jamais vraiment cru à la soumission d'Eldrick à Allah et n'avait jamais réussi à l'appeler par son nom islamique, Malik. Il lui avait paru honteux qu'Eldrick panique et s'enfuie à ce moment-là, à quelques pas seulement de la gloire. Mais maintenant…
Maintenant Ezatullah n'était plus très sûr.
Quand ils étaient arrivés ici, les grilles étaient closes. Personne ne les avait prévenus que ce serait le cas. Ils avaient dû couper la lourde chaîne avec des pinces coupantes. Mohammar et lui-même étaient tellement faibles qu'ils avaient eu du mal à y parvenir. Ils entrèrent dans la décharge, garèrent la camionnette entre deux carcasses de voitures et attendirent. Et ils attendaient toujours après toutes ces heures.
Bon techniquement, “ils” n'attendaient pas. Mohammar était mort à un moment donné de la matinée. Ezatullah avait perdu la notion du temps mais il y eut un instant après le lever du soleil où il s'était retourné pour dire quelque chose à Mohammar. Mais Mohammar n'entendait plus. Il était mort, assis droit comme un I dans le siège conducteur. Il était le dernier d'entre eux. En supposant qu'Eldrick était mort dans les buissons, tous les hommes d'Ezatullah, sa cellule entière, étaient morts.
Ezatullah avait envoyé un message avec la nouvelle de la mort de Mohammar à leurs commanditaires mais il n'avait reçu aucune réponse. Il soupira en y pensant. Il espérait que le sacrifice de Mohammar avait plu à Allah. Mohammar n'avait même pas vingt ans et bien qu'il soit très intelligent, il était encore un enfant à maints égards.
Ezatullah frappa le tableau de bord de frustration. Le coup était faible. Son nom signifiait “Gloire à Dieu” et il avait voulu que cette opération soit son grand testament, sa déclaration publique de foi. Et maintenant ça n'arriverait jamais.
L'attaque s'était déroulée sans eux. Il avait vu la nouvelle de l'explosion à la Maison Blanche sur son téléphone. Ce qui voulait dire que lui et son groupe n'avaient été que des leurres depuis le début. Personne n'avait jamais eu l'intention de les laisser mener une attaque. Ils avaient été amenés jusqu'ici et abandonnés dans ce cul-de-sac. C'était difficile d'y penser. Ezatullah se considérait un actif valable. Mais au lieu de ça, il venait d'apprendre qu'il n'avait été qu'un simple pion utilisé et mis au rebut.
Et l'attaque, bien que spectaculaire, avait été surtout un échec. Une poignée de personnes sans importance étaient mortes et le Président s'était enfui indemne. Ils auraient dû faire confiance à Ezatullah. Il aurait fait le boulot comme il devait être fait. Il secoua la tête en pensant combien ça avait été stupide.
Soudain, il reçut un message sur son téléphone.
Nous sommes fiers. Tu as fait du bon boulot et tout deviendra clair en temps voulu. Une voiture verte t'attend dans la rue. Viens maintenant, Mujahideen.
Ezatullah fixa le message du regard. C'était presque impossible à croire, après toutes ces heures. Si c'était vrai, alors ils ne l'avaient pas trahi. Maintenant que l'opération était terminée, ils avaient envoyé quelqu'un le chercher et le ramener à la maison.
Mais il hésitait. Oserait-il faire confiance?
Il réalisa que c'était possible. Bien sûr que ses commanditaires n'allaient pas lui faire part de chaque facette de l'attaque. Il ne lui était pas permis d'avoir une vision globale. C'était une opération dangereuse et difficile, de celle qui impliquaient de nombreuses personnes. Les autres devaient être protégés. Si Ezatullah avait été capturé, même sous la torture de la CIA, tout ce qu'il aurait pu raconter était ce qu'il savait. Il avait reçu de l'argent, il ne savait pas de qui. Il avait reçu des instructions, il ne savait pas d'où. Il avait un objectif mais il a été modifié à plusieurs reprises et il ne savait pas pourquoi.
“Lève-toi,” se dit-il à lui-même. “Lève-toi et marche vers eux.”
Il pouvait s'échapper de cette situation. Il lui suffisait d'ouvrir la porte et de tituber dans la rue. Il était malade, oui, mais ils pouvaient le guérir. C'était les États-Unis. Une clinique secrète dans une ruelle, avec un médecin sur liste noire, serait un avant-poste d'éblouissante modernité comparé à ce qui était disponible dans de nombreux autres pays.
OK, c'était réglé. Il vivrait et continuerait à se battre. Sa grande déclaration viendrait à une autre occasion, sur un autre champ de bataille.
Il déverrouilla la porte et l'ouvrit. Il fut surpris que la porte s'ouvre si facilement. Peut-être qu'il avait plus de force qu'il ne le pensait. Il jeta un dernier regard au jeune Mohammar.
“Au revoir, mon ami,” dit-il. “Tu as été courageux.
Pas très loin, des sirènes hurlaient. Elles se rapprochaient. Peut-être qu'il y avait eu une autre attaque, ou peut-être que c'était juste un jour comme les autres dans le voisinage. Ezatullah se tourna et se glissa en dehors de la camionnette. Ses pieds touchèrent le sol du parking. Ses jambes étaient instables mais il pouvait se tenir debout. Il fit un pas hésitant, puis un autre. Allah soit loué, il pouvait encore marcher.
Il claqua la porte de la camionnette derrière lui et inspira profondément. La dernière chose qu'il vit fut le ciel bleu et le soleil éclatant d'une chaude journée de juin.
Chapitre 28
Ils l'appelaient le Petit Oiseau mais ils l'appelaient aussi l'Oeuf Volant.
C'était un hélicoptère MH-6, rapide et léger, très facile à manoeuvrer. C'était le type d'hélico qui n'avait pas besoin de beaucoup de place pour aterrir. Il pouvait le faire sur des toits de petite taille ou dans des rues étroites au sein de quartiers peuplés. C'était un hélico très apprécié par les forces d'opérations spéciales et Don s'en était procuré un lorsqu'il avait lancé l'Équipe d'Intervention Spéciale.
L'hélico descendit vers les rues, juste au-dessus de l'enchevêtrement des fils électriques. Luke et Ed étaient assis sur les sièges latéraux en bois, leurs jambes pendant dans le vide. À proximité de la décharge, le pilote trouva un édifice de deux étages avec un escalier de secours. Il aterrit et les deux hommes se glissèrent sur le toit. Trois secondes plus tard, l'hélico était de nouveau dans les airs.
Une minute plus tard, Luke et Ed traversaient la décharge poussiéreuse en direction de la camionnette. L'endroit était rempli de flics. Sept ou huit voitures de patrouille de police de DC étaient garées dans la rue et sur le trottoir, avec leur lumière intermittente. Deux camions de pompiers étaient également présents. Une équipe spéciale dédiée à la manipulation de matières dangereuses et une escouade de démineurs se trouvaient à l'intérieur de la décharge. Un ruban jaune de police était accroché en travers de l'entrée.
Dans un coin éloigné de la décharge, des hommes en combinaison protectrice fouillaient l'intérieur de la camionnette. Toutes les portes étaient ouvertes. Un corps gisait au sol près de la porte avant passager, avec une mare de sang à proximité. Un autre corps se trouvait dans le siège conducteur.
À cinquante mètres de la camionnette, un flic apparut devant eux.
“On ne va pas plus loin, les gars.”
Luke montra son insigne. “Agent Stone, Équipe Spéciale d'Intervention du FBI.” Il avait dit ça machinalement, bien qu'il ne sache plus vraiment pour qui il travaillait maintenant. Enfin, il avait toujours l'insigne.
Le flic hocha la tête. “Je me doutais bien que vous étiez importants. Ce n'est pas courant d'aterrir avec un hélicoptère sur le toit d'un immeuble. Au-delà de cette ligne, vous entrez dans une zone à risque de radiations. Si vous voulez continuer, vous devrez enfiler une combinaison protectrice.”
Luke n'avait aucune envie de perdre vingt minutes à enfiler une combinaison. Il fit un geste vers les hommes près de la camionnette. “Vous savez ce qui s'est passé?”
Le flic sourit. “J'ai entendu deux-trois trucs.”
“Comment sont-ils morts?”
Le flic tendit le doigt. “Celui qui gît au sol a reçu une balle dans la tête. Une arme de gros calibre qui a tiré de loin. La balle a arraché un bon bout de son cerveau et de son crâne en ressortant. Le type a eu de la chance. Il n'a probablement même pas réalisé ce qui lui arrivait.”
“Quelqu'un l'a descendu?” dit Ed.
“Si vous vous approchiez un peu plus, vous ne me poseriez pas cette question. Le sol est couvert de morceaux de cervelle. On dirait que quelqu'un a renversé un plat de guacamole.”
“Il ne s'est pas tiré une balle lui-même?”
Le flic haussa les épaules. “Tout ce que je sais, c'est ce que les types de la balistique m'ont dit. Ils ont pris quelques mesures et ils vont faire une reconstitution par ordinateur mais à première vue, ils pensent que c'est l'oeuvre d'un tireur posté sur un toit des alentours.”
Luke jeta un coup d'oeil autour de lui. C'était une zone d'édifices à deux ou trois étages, des entrepôts, des ateliers de construction mécanique. Il y avait des magasins d'alcool, des services d'encaissement de chèques et des magasins NOUS ACHETONS DE L'OR au niveau de la rue. Il se retourna et fixa l'homme du regard.
“Vous voulez dire qu'il a été descendu par un tireur embusqué? Qui mettrait un tireur sur un de ces édifices à part la police?”
Le flic leva les mains. “Écoutez, je ne fais que mon boulot ici. Mais je peux vous dire que ce n'était pas un de nos hommes. Nous avions l'ordre d'attraper ce type vivant si possible et il était déjà mort quand les premiers flics sont arrivés sur les lieux.”
“Et l'autre type?”
“Le chauffeur? On dirait qu'il est mort victime des radiations, ou peut-être qu'il a pris des médocs. Il n'y a aucune blessure par balle ni par arme blanche. Pas de sang. Il est assis au volant comme s'il était mort juste après s'être garé. Ils vont lui faire des tests toxicologiques mais ça prendra un peu de temps avant d'avoir les résultats. Avec toutes les radiations, ça leur prendra encore quelques heures avant de pouvoir extraire les corps.”
“Ils ont des moyens de communication sur eux?” demanda Ed. “Téléphones, tablettes, ordinateurs?”
Le flic secoua la tête. “On n'a rien retrouvé. C'est bizarre, non? Deux types en mission sans moyen de communiquer avec le vaisseau-mère?”
“Ils ont pris leurs empreintes digitales?” demanda Luke.
Le flic hocha la tête. “Oui, ça et l'ADN, c'est les premières choses qu'ils ont faites une fois que les types de l'équipe spéciale de manipulation des matières dangereuses sont arrivés.”
“OK, merci.”
Luke et Ed retournèrent vers l'édifice où l'hélico avait aterri. “J'en avais bien peur,” dit Luke. “À part Ali Nassar, ces types étaient les dernières connexions au commanditaire de l'attaque sur la Maison Blanche. Et il est clair que ce n'était pas eux.”
“Qu'est-ce que tu en penses?” demanda Ed. “L'histoire des radiations n'était qu'une distraction?”
“Peut-être. Ou peut-être que c'était un plan de secours qui a mal tourné. Je ne suis pas sûr.”
Luke sortit son téléphone satellite. Lui et Trudy avaient opté pour des téléphones satellites maintenant. Ils pouvaient être affectés par de mauvaises conditions météo mais pas par un effondrement des communications comme celui qui venait juste de toucher la côte est.
Il attendit que le téléphone se connecte au satellite, puis rebondisse sur Trudy. Bip… Bip… Bip… Les téléphones satellites le rendaient toujours un peu nerveux. Il savait que c'était stupide. C'était un vestige de l'époque où les drones pouvaient utiliser le signal de connexion satellite pour verrouiller une cible au sol. À l'époque, un homme tenant un téléphone satellite était une véritable cible lumineuse. Mais maintenant, ça n'avait plus vraiment d'importance. Les nouveaux drones pouvaient verrouiller une cible à partir de téléphones portables, d'ordinateurs, de GPS, bref à partir de presque n'importe quoi.
“Allô?” dit une voix. C'était Trudy. On aurait dit qu'elle parlait du fond d'une cannette en métal. “Luke?”
“Trudy, écoute. On est sur le site de la camionnette. On a deux suspects, tous les deux morts. Un flic m'a dit qu'ils avaient prélevé ADN et empreintes digitales. Contacte celui qui peut te maintenir informée à ce sujet. Je veux être informé une fois que les identifications auront été faites.”
“OK, compris, Luke. Mais j'ai d'autres nouvelles pour toi. Swann reçoit des infos presque en temps réel de l'intérieur de la mission iranienne. Ils vont emmener Ali Nassar à l'aéroport aujourd'hui. Ils veulent le sortir du pays. Tout indique que le jet privé en attente a reçu la permission de décoller à 15h30.”
Luke regarda sa montre. Il était 14h05.
“Merde! On peut l'intercepter?”
“J'en ai parlé à Ron Begley,” dit-elle. “Il m'a ri au nez. Il m'a dit que la Sécurité Nationale n'avait pas l'intention de bouger. Pour eux, cet homme est un diplomate et il n'a rien à voir avec les attaques. Il n'existe aucune preuve que l'Iran soit derrière tout ça et ils ne veulent pas prendre le risque d'un autre incident international aujourd'hui.”
“Merde!” dit Luke. Nassar était le dernier lien avec cette attaque et Ron Begley allait le laisser s'en aller. “C'est quoi ce bordel? Et les flics locaux?”
“Peine perdue,” dit-elle. “Ils disent que si la Sécurité Nationale n'en veut pas, alors ils n'ont pas l'autorité pour intervenir. Et ils sont débordés. Pratiquement toutes les forces de police ont été mobilisées, surveillant chaque gare et chaque endroit public. Ali Nassar, c'est ton obsession, Luke. Personne d'autre n'en a rien à foutre.”
“Bon ben, pas le choix alors,” dit Luke. “Je l'arrêterai moi-même.”
“De là-bas?” demanda-t-elle.
Luke secoua la tête, puis se rendit compte qu'elle ne pouvait pas le voir. “Non, on est en route pour New York. On devrait arriver juste à temps. Je veux des hommes à l'extérieur de la mission iranienne et je veux être informé dès que Nassar quitte les lieux.”
“Il y a encore deux, trois trucs qu'il faut que tu saches,” dit Trudy. “Ils ont prévu de se rendre à l'aéroport en convoi armé.”
“Il ne pouvait pas en être autrement,” dit Luke. “Assure-toi que nos hommes aient une photo de Nassar. Et si plus d'un convoi quitte la mission, je veux en être informé et je veux savoir dans quel convoi il est le plus probable qu'il se trouve. S'il faut qu'ils trouvent une ruse pour arrêter les véhicules et vérifier les occupants, qu'ils n'hésitent pas. Un faux contrôle fera l'affaire, peu m'importe. Dis à Swann de mettre quelques uns de ses drones dans les airs et de se préparer à suivre différents convois. Qu'il essaie de s'approcher au maximum avec ses caméras.”
“Luke, il y a encore autre chose. Nassar a une petite fille de cinq ans. La mère est Libanaise et vit ici à New York. Elles quittent toutes les deux le pays avec lui. Elles seront probablement dans son véhicule.”
Luke ne dit rien. Il avait un noeud dans l'estomac à l'idée de cette petite fille dans la voiture. Pourquoi il devait toujours y avoir des complications? Pourquoi les choses ne pouvaient-elles pas être plus faciles?
À ses côtés, Ed était occupé à rappeler l'hélico. Un instant plus tard, Luke le vit apparaître à l'horizon tel un insecte noir à distance, arrivant rapidement, devenant de plus en plus gros à chaque seconde. Ils commencèrent à avancer vers l'escalier de secours par lequel ils étaient descendus.
“N'y va pas en tirant à tout va,” dit Trudy. “C'est ça que je voulais te dire.”
“Je ne tiraille jamais à tout va.”
“Ah bon?”
Luke sourit. “Non, je laisse ce genre de trucs à Ed.”
Chapitre 29
14h35
Centre d'opérations d'urgence Mount Weather – Bluemont, Virginie
La réunion était un vrai chaos. Elle durait depuis plus d'une heure maintenant.
Thomas Hayes tentait de gérer une foule incontrôlable de personnes effrayées et ça ne marchait pas. La plupart d'entre eux étaient intelligents, astucieux et inventifs, normalement les meilleurs et les plus brillants. Mais la peur les fermait à leur créativité et bloquait leur sens de l'initiative. Ils n'arrivaient même pas à localiser certaines personnalités. Hayes ne parvenait pas à croire combien les évacuations étaient désorganisées.
Un assistant faisait un rapport. “Monsieur, à environ midi trente, l'avion de contrôle aérien des communications, nom de code Nightwatch, a décollé de la base Andrews en direction de l'ouest. Il survole actuellement l'est du Missouri, à une altitude de douze mille mètres.”
Hayes regarda les visages vides de l'autre côté de la table de conférence.
“Et qui l'a autorisé?”
Personne ne disait mot. Nightwatch n'était supposé décoller que dans le cas d'une guerre nucléaire. Les codes missile étaient à bord.
Hayes jeta un coup d'oeil autour de la pièce. Un agent des services secrets se tenait près de la porte avec une sacoche en cuir à la main. Le sac était attaché au poignet de l'homme avec une chaîne en acier. Hayes savait qu'à l'intérieur se trouvait un étui Halliburton ZERO en aluminium. Il grogna d'hilarité. Halliburton ZERO, longtemps le fabricant du ballon de foot nucléaire du Président, était maintenant entièrement propriété subsidiaire d'une entreprise japonaise de bagages. Les traditions étaient marrantes parfois.
Hayes regarda l'assistant. “Fiston, sommes-nous en guerre?”
“Non monsieur.”
“Alors, qui est à bord de ce fichu avion?”
“Monsieur, le Sénateur Edward Graves du Kansas est à bord de l'avion, en compagnie d'une poignée d'officiers du Pentagone.”
Thomas Hayes sentit ses épaules s'affaiser. Ed Graves était président du commité des Forces Armées et faisait partie des membres les plus stupides du corps du Congrès. Le type avait l'intelligence d'une souche d'arbre. Il aimait la guerre, même quand ce n'était que des escarmouches de frontière. Et vu que l'avion Nightwatch était conçu comme un endroit à partir duquel le Président pouvait donner l'ordre de frappes nucléaires de représailles, cela rendait Ed Graves particulièrement dangereux. Par le fait même d'être dans l'avion, il se prenait probablement pour le Président lui-même.
Hayes s'adressa à toute la pièce. “Est-ce que quelqu'un peut me faire la faveur de l'en faire descendre? À Saint Louis, Kansas City, peut importe, l'aéroport le plus proche. Dites-lui que j'en ai donné l'ordre.”
Hayes se frotta le front. Il était fatigué et il avait mal à la tête.
David Halstram se trouvait dans un coin de la pièce. Il s'avança quand il vit l'état dans lequel se trouvait Hayes.
“OK, tout le monde. On va faire une petite pause d'une demi-heure. Faites un tour aux toilettes, prenez un café, relaxez-vous, bref faites ce que vous voulez.” Il regarda sa montre. “On recommence à quinze heures moins dix. Ou plutôt, prenons quarante minutes de pause et revenez à quinze heures exactement. Ce sont des problèmes sérieux mais ils n'iront nulle part. Ils seront toujours là dans quarante minutes.”
“Merci, David,” dit Hayes. “C'est une bonne idée.”
Susan Hopkins leva la main, paume ouverte, tel un panneau STOP. “Thomas, je peux dire quelque chose?”
“Susan, je préférerais pas.”
“Thomas, je pense que c'est important et ça ne peut pas attendre quinze heures de l'après-midi.”
Hayes commençait à perdre patience. Il aurait envoyé sur les roses le premier qui se permettait de parler à l'instant présent. Mais c'était la Vice-Présidente et la flagrante absurdité de leur relation rendit sa réaction encore pire que ce qu'elle aurait été avec n'importe qui d'autre. Les mots sortirent de sa bouche avant qu'il ne puisse se raviser.
“On n'est pas à une réunion de bienfaisance, Susan. Et on n'organise pas non plus un défilé de mode. Alors qu'est-ce qui peut être si important que ça ne puisse pas attendre?”
Elle ne répondit pas. Son visage tourna rouge pivoine. Sans un mot, elle se leva et sortit de la pièce.
Chapitre 30
15h15
Dans le ciel – Quartier du Queens, New York
L'hélico avait survolé Staten Island et était passé au-dessus du pont Verrazano-Narrows en direction de Brooklyn. Il volait maintenant rapidement et à basse altitude en direction de l'est, le long des plages de l'océan. Ils allaient bientôt tourner à gauche et survoler la voie express Van Wyck en direction du nord.
Luke et Ed étaient recroquevillés dans la petite cabine cargo. Au New Jersey, ils avaient pris un autre Dexedrine et les effets commençaient à se faire sentir.
Ça avait été une longue journée remplie de violence. Luke était réveillé depuis bien trop longtemps. On l'avait étranglé, on lui avait tiré dessus, on l'avait plaqué au sol, on l'avait piétiné, il avait reçu des coups de poing et des coups de pied, sans oublier qu'il avait aussi presque péri dans une explosion. Il avait été suspendu de ses fonctions et accusé de meurtre. Mais au moment où le Dexe commença à faire effet, il ressentit une montée d'optimisme. Après tout, ils avaient sauvé la vie du Président des États-Unis aujourd'hui et ça, ça comptait.
L'hélicoptère était minuscule. S'il tendait la main, il pouvait toucher les deux pilotes. Il passa sa tête entre eux. C'était Jacob et Rachel, les deux mêmes pilotes que ce matin.
“Hé les enfants, vous êtes prêts à faire voler ce coucou?” cria-t-il.
Derrière lui, Ed était assis près de la porte cargo ouverte, chargeant des magasins de trente balles pour un fusil d'assaut M4. Il en avait déjà un petit tas.
“C'est pas ce qu'on fait pour l'instant?” dit Rachel.
Luke aimait bien Rachel. Elle avait des cheveux auburn foncé et elle était musclée comme la “Rosie the Riveter” des vieux posters. Et bien sûr qu'elle était costaude. C'était une adepte d'arts martiaux mixtes après tout. De gros bras, de fortes jambes, elle devait faire peur dans une cage en acier.
“Ed pourrait faire ce que vous faites pour l'instant,” dit Luke. “Mais je vais avoir besoin de lui sur ce M4. Ce que je voulais dire, c'est êtes-vous prêts à faire voler cet engin comme on vous l'a appris à l'armée de États-Unis? Il est possible que ça déménage un peu.”
“On est prêt, Luke,” dit Jacob. Jacob était l'opposé de Rachel. Il était mince et fluet. Il ne ressemblait pas du tout au typique soldat d'élite. Les opérations spéciales pouvaient accorder de l'importance à l'apparence, comme tout le monde. Personne ne l'aurait accepté, ni la force Delta, ni les SOAR, ni les Rangers ni les SEALS. Mais ce qui faisait sa force, à part son sang froid légendaire, c'était qu'il était probablement un des dix meilleurs pilotes d'hélicoptères au monde.
Rachel hocha la tête. “Tu sais qu'on est prêt.”
“OK. Il y a un convoi de véhicules en route pour l'aéroport Kennedy mais il n'y arrivera pas car nous allons l'intercepter.”
“De quel appui on dispose?” demanda Jacob.
“Swann contrôle de petits drones qui font du repérage. Il y aura probablement aussi deux voitures avec nos hommes. À part ça, c'est vous, moi et le grand type là à l'arrière avec le gros fusil.”
“Qu'est-ce que tu vas faire?”
Luke sourit. “Je suis la pompom girl en chef, alors gardez l'interphone ouvert et écoutez mes cris.”
“Hé, Luke,” cria Rachel. “Quand j'ai quitté les SOAR, mon chef m'a demandé ce que j'allais faire le reste de ma vie. Tu sais ce que je lui ai dit? Je lui ai dit que j'allais bosser pour l'Équipe d'Intervention Spéciale. Tu sais pourquoi? Parce que Luke Stone y est. Toutes ces années à faire voler des hélicos et je n'ai jamais eu l'opportunité de risquer d'en mourir. J'espère que Luke pourra y remédier.”
“Tu es vraiment mon type de fille,” dit Luke.
“Au fait,” dit Jacob. “C'est une zone pleine de civils.”
Luke hocha la tête. “C'est pour ça qu'on va faire le boulot sans tirer un coup de feu.”
Un instant plus tard, le téléphone satellite de Luke commença à sonner. Il décrocha, tenant le téléphone serré contre son oreille.
“Swann? Qu'est-ce que tu as de neuf?”
“On les a sous surveillance. Ils ont quitté la mission il y a environ quinze minutes.”
“Et?”
“Ils ne sont probablement pas au courant qu'ils étaient sur écoute,” dit Swann. “C'est ce que je pense. Ils sont partis avec un seul convoi composé d'une grande Lincoln Navigator noire entre deux Range Rovers. On est sûr à 90% que Nassar se trouve dans la Lincoln. Ils sont allés droit vers le tunnel du centre ville et se sont arrêtés au contrôle de sécurité. Les flics ont contrôlé leurs identifications et les ont laissé passer. Mes drones les ont rattrapés de l'autre côté du tunnel. J'ai un oeil sur eux à l'instant même. Ils viennent de prendre la voie express Van Wyck en direction sud vers l'aéroport. Deux de nos véhicules les suivent à un kilomètre de distance.”
“Et personne d'autre n'est sorti de la mission?” cria Luke au téléphone.
“On a encore deux agents sur place,” dit Swann. “Personne n'en est sorti pour l'instant. Je pense vraiment que c'est ça. Ils ne savent pas qu'on les avait sur écoute et ils n'ont aucune idée qu'on est sur le point d'intervenir. Ils n'ont pas du tout essayé de donner de fausses pistes.”
“OK,” dit Luke. Il regarda la route en-dessous de lui. L'hélico volait en direction nord, sur le côté ouest de l'autoroute. Le convoi venait en direction du sud. Ils devraient se croiser à tout moment. Le trafic était remarquablement léger pour l'instant et les voitures filaient de manière fluide. Tous ceux qui restaient sur les routes essayaient de rentrer chez eux avant la fin du monde.
“Qu'est-ce que tu vas faire?” demanda Swann.
“On va les faire se rabattre,” dit Luke. “Comme les flics font avec les chauffards. Quand je te le dirai, fais en sorte que nos véhicules rappliquent avec lumières et sirènes. On les survolera de près, avec le canon de notre fusil pointé sur eux. Je pense que ça devrait suffire.”
“OK,” dit Swann. “Je reste à l'écoute.”
À cet instant, Luke vit une Range Rover blanche, suivie de près par une Navigator noire. Une autre Range Rover blanche fermait la marche. Ils roulaient rapidement. L'hélico les survola en une fraction de seconde. Luke donna une tape sur le casque de Rachel.
“Hé, vous avez vu ça?”
“On a vu,” répondit Rachel.
“C'est nos types,” dit Luke. “On fait demi-tour.”
L'hélico amorça son virage et acheva la boucle, direction sud.
“Swann, vas-y, fais signe à nos véhicules.”
“Tout de suite,” dit Swann.
En-dessous d'eux, deux véhicules noirs à environ cinq cents mètres de distance prirent soudainement vie. Des lumières rouges et bleues commencèrent à clignoter à leurs pare-brises avants. Les chauffeurs appuyèrent sur les gaz et en quelques secondes, les deux voitures se rapprochèrent à la vitesse de cent-cinquante kilomètres à l'heure.
L'hélicoptère était plus rapide.
Luke regarda Newsam. “Tu es prêt avec ce joujou?”
Ed sourit et caressa le canon de son fusil. “Ce vieux truc? On se connaît depuis des années.” Il portait des lunettes de tir teintées de jaune. Une paire de protecteurs auditifs était perchée sur le haut de sa tête. Il se glissa par la porte cargo et se retrouva perché sur la banquette extérieure. Il s'attacha.
Les véhicules rattrapèrent le convoi. Tout se déroula sur l'espace de quelques kilomètres. Les Range Rovers et la grosse Navigator virent les lumières de loin et se rabattirent sur l'accotement. Les véhicules de l'Équipe d'Intervention Spéciale se rabattirent derrière eux. Le trafic bourdonnait à un mètre à leur droite.
“C'était facile,” cria Newsam de l'extérieur.
“Ouais,” dit Luke. “Trop facile.”
L'hélico commença à descendre. Il n'était plus qu'à quinze mètres du sol, à une trentaine de mètres devant la voiture de tête.
“Swann, on veut juste Nassar. S'il est dans cette Navigator, que tes hommes l'en extraient et s'en aillent.”
“Compris, Luke.”
Deux hommes de l'Équipe d'Intervention Spéciale longèrent chaque côté de la file de véhicules. Ils bougeaient rapidement avec leurs armes au poing. Ils s'avancèrent jusqu'à la voiture du milieu, la Lincoln noire. L'homme du côté de l'accotement frappa à la portière. Personne n'en sortit.
Luke tapa sur l'épaule d'Ed. “Vise-les avec ton arme! Je n'aime pas du tout ça. Deux hommes, ce n'est pas assez.”
Newsam leva le fusil et les ajusta. “C'est bon, je les ai en ligne de mire.”
“Swann! Il faut deux autres hommes sur cette voiture.”
Sans prévenir, la porte arrière de la Range Rover de tête s'ouvrit. Un homme en sortit en tirant à la mitrailleuse. Luke pouvait entendre le son sinistre de l'Uzi de là où il se trouvait. Le premier de ses hommes tomba, atteint d'une rafale. Le deuxième de ses hommes esquiva et courut en direction des voitures de l'agence.
“Un homme touché!” cria Swann. “Un homme touché! Trudy, appelle le 911. Il nous faut une ambulance d'urgence. Putain de merde.”
Le type de la Range Rover marcha calmement vers l'agent blessé. Il mit l'Uzi de côté. Il pendait en bandoulière dans son dos. Il sortit une arme de poing de sa veste légère et la pointa sur la tête de l'agent.
“Ed!” cria Luke. “Interviens!”
Le rugissement soudain du M4 était terrible à proximité de la tête de Luke. Il s'éloigna, les oreilles sifflant. Newsam encaissait le recul de l'arme, les muscles saillants, le visage vide.
Le tir était bien ajusté. Une rafale de balles mitrailla la Range Rover. Le pneu avant gauche explosa et le pare-brise se brisa. L'homme au revolver tressailla l'espace d'une seconde, puis s'écroula sur le sol à côté de l'homme qu'il était sur le point de tuer. L'agent, blessé mais vivant, s'éloigna en rampant dans un fossé de drainage.
“Ton homme est vivant, Swann. Envoie quelqu'un pour le couvrir.”
La première Range Rover était hors service. Elle tenta d'avancer mais une vapeur dense jaillit de son radiateur. Derrière elle, la Navigator réintégra rapidement l'autoroute, la deuxième Range Rover sur les talons. Les deux voitures se lancèrent à toute vitesse. Ils allaient miser sur la rapidité. Un des véhicules de l'agence se lança à leur poursuite.
La Navigator fila juste en-dessous d'eux. L'hélico se trouvait de flanc par rapport à la route, la porte cargo largement ouverte. Ed était sur la banquette extérieure. La Range Rover arrivait. Trop tard, Luke vit le museau de fusils mitrailleurs sortir par les deux fenêtres arrières.
“Attention! Tirs entrants!”
Des coups de feu explosèrent tout autour d'eux, comme un essaim de guêpes en colère. Luke se jeta au sol. Quelque chose de pointu traversa son épaule droite. Il sentit une coupure, puis une douleur lancinante. Du métal déchiqueté. Du verre brisé. Ed Newsam hurlait.
Luke rampa jusqu'à lui. Il l'attrapa par les aisselles et le traîna à l'intérieur de l'hélico.
Les dents d'Ed étaient serrées de douleur. Son regard était fou et enragé. Il respirait rapidement. “J'ai été touché,” dit-il. “Merde, ça fait mal.”
“Où?”
“Je ne sais pas. Partout.”
Une voix retentit dans l'interphone. C'était Jacob. “Luke, nous avons perdu la partie droite du pare-brise. Les coups de feu l'ont bien amoché.” Sa voix était décontractée, comme s'il parlait d'un weekend tranquille à la maison.
“Vous êtes blessés?” demanda Luke.
“Euh, on est recouvert de bris de verre mais ça a l'air d'aller. Le pare-brise ne tiendra pas le coup par contre, surtout si on prend de la vitesse.”
“Ed est touché,” dit Luke.
“Désolé. C'est grave?”
“Je ne sais pas.” Luke sortit son couteau et découpa la combinaison d'Ed. Il avait un vêtement rembourré en-dessous. Un gilet pare-balles. Luke était surpris, il n'avait pas pensé à en enfiler un. Il le toucha.
“Tu n'as pas chaud dans ce truc?”
Ed haussa les épaules. Ses yeux étaient humides de douleur.
“C'est la classe,” réussit-il à dire.
“Ouais, Plutôt l'inverse mais ça t'a probablement sauvé la vie.”
Luke toucha en-dessus du gilet. Rien ne l'avait pénétré. Ses mains courèrent le long du corps d'Ed. Son bras droit et son épaule étaient en lanières. Un bon morceau de sa cuisse droite était déchiré. Le bord droit de son pelvis avait été touché. Sa combinaison était déchirée et ensanglantée à cet endroit. Quand Luke y porta la main, Ed hurla à nouveau.
“OK,” dit Luke. “On a quelque chose de cassé.”
“Tu viens de m'entendre à l'instant?” dit Ed à travers ses dents serrées. “On aurait dit une petite fille.”
“Je sais,” dit Luke. “Je suis gêné pour toi. Surtout que tu vas vivre et que j'en parlerai à tout le monde jusqu'à mon dernier jour.”
L'hélico tourna et repartit vers le sud à nouveau, à la poursuite des voitures. Luke se mit debout et sortit la trousse à pharmacie du mur. Il se pencha vers Ed et commença à désinfecter ses plaies. Le corps entier d'Ed se tendait à chaque fois que le désinfectant touchait sa peau.
“Ça fait mal” dit Ed. “Très mal.”
Luke n'avait pas envie de penser au type de douleur qui fait dire à un mec comme Ed Newsam que ça fait très mal. “Je sais,” dit-il. “Je vais te donner un cachet. Ça éliminera la douleur mais ça te mettra K.O.”
Ed secoua la tête.
“Aide-moi juste à me rasseoir là dehors. Je peux encore gérer le fusil. Je m'attacherai au bord de l'ouverture. Ça va aller. Je ne tomberai pas.”
“Ed…” Luke jeta un coup d'oeil par la porte. Ils volaient rapidement à basse altitude. L'autoroute était juste en-dessous d'eux. De là où il se trouvait, il ne pouvait pas voir les véhicules. Il passa la tête par la porte et regarda la route devant lui.
Le torse d'un homme sortit par la fenêtre passager de la Range Rover et pointa une mitrailleuse sur eux.
“Merde.”
Luke se jeta en arrière au moment où une autre rafale de balles déchira le métal. Il se retrouva au sol face à face avec Ed. Luke se remit à genoux. “Je ne vais pas argumenter avec toi, Ed. Je n'ai pas le temps pour ça.”
Ed secoua la tête violemment. “Alors, ne discute pas.”
Une autre rafale de mitrailleuse toucha l'hélico. D'autres vitres éclatèrent à l'avant.
“Luke, nos instruments sont touchés. On ne peut pas continuer à prendre des rafales. On va finir par perdre ce coucou en une minute.”
“Faites des manoeuvres d'évitement,” cria Luke.
L'hélico monta subitement en flèche. Il fit une ascension à pic et riva sur la gauche. Luke tomba sur le côté. Il s'accrocha au sol, ses doigts s'agrippant aux lames de métal. Une autre rafale de coups de feu se fit entendre, mais cette fois-ci plus lointaine.
Une alarme dans le cockpit retentit.
BIP, BIP, BIP…
La voix sans corps de Jacob se fit entendre: “Luke, c'est Mayday. Un rotor a été touché. Il vacille. J'ai déjà vu ça et il ne va pas tenir le coup. Ou nous aterrissons ou nous nous écrasons. Mais ce qui est sûr, c'est qu'on descend.”
“On a combien de temps?”
“Quatre-vingts-dix secondes. Peut-être. Le plus longtemps on tient, le plus dur sera la chute.”
Les épaules de Luke s'affaisèrent. C'était vrai? Les Iraniens allaient vraiment parvenir à s'enfuir? Qu'est-ce qu'ils pensaient? Qu'ils allaient tirer des coups de feu tout le chemin jusqu'à l'aéroport, sauter dans un avion et s'envoler?
Luke se remit à nouveau sur pied. Il regarda vers le cockpit. Le pare-brise était détruit. Une couche de verre dépoli s'était effondrée. Il vit Rachel s'en emparer de ses mains gantées, le tirer dans le cockpit et le pousser de côté. Le manche cyclique frémissait dans la main de Jacob.
Il donna une tape sur le casque de Jacob.
“Amène-nous juste au-dessus de cette Navigator!” cria-t-il. “Donne-moi deux secondes pour sauter et va aterrir quelque part.”
BIP, BIP, BIP…
Luke plaça Ed sur la banquette extérieure. Il n'avait pas le choix.
“Tu sais ce que tu fais?”
Ed hocha la tête. Son visage était pâle. Il avait l'air très fatigué. “Tu es dingue mais ouais, je sais.”
“Dis-moi.”
“Dès que tu as aterri, on se place devant eux et j'explose le pare-brise.”
“Parfait,” dit Luke. “Mais ne tue pas le chauffeur.”
“Je ferai de mon mieux.”
Ils étaient à cent-cinquante mètres du sol, hors de portée des fusils de la Range Rover. Le moment critique serait de revenir en boucle à portée de tir. À distance, loin en-dessous d'eux, Luke suivait les voitures du regard. Il vit une voiture de police entrer sur l'autoroute, toute lumière allumée. Un kilomètre derrière, deux autres voitures de police s'avançaient.
Il cria à Jacob. “Quand tu veux!”
L'hélico vira à gauche et descendit en altitude. Ils se retrouvèrent au-dessus des véhicules. Ils étaient descendus de trente mètres en quelques secondes. Ils arrivaient à toute vitesse. Plus que cent mètres du sol. Soixante mètres maintenant. Un tireur sortit la tête d'une vitre arrière de la Range Rover. Il pointa son fusil sur l'hélico.
“Fous une raclée à ce connard!” cria Luke.
Ed se lâcha, le fusil gronda. La porte de la Range Rover s'effondra, comme une canette de bière écrasée par une main invisible. La tête du type explosa dans un jet de sang. Il lâcha son arme et s'effondra en arrière. Le fusil s'écrasa le long de la route.
“En plein dans le mille. Maintenant amène-moi plus près.”
L'hélico descendit rapidement, se déplaçant le long de la route. Il tourna, la porte faisant face à la Navigator. Luke grimpa sur la banquette, de l'autre côté d'Ed. L'hélico descendit encore un peu, rebondit sur le toit de la Navigator, s'éleva d'un mètre et redescendit.
Le moment était venu.
Luke sauta.
Chapitre 31
Luke tomba sur les mains et sur les genoux, et s'accrocha aux barres du toit.
Le chauffeur avait dû entendre Luke toucher le toit. La Lincoln commença à virer follement de droite à gauche à travers les bandes, essayant de jeter Luke en bas du toit. Luke s'agrippa aux barres de toutes ses forces, la partie inférieure de son corps roulant de gauche à droite.
L'hélico devança les véhicules et vira à gauche pour se retrouver en travers de leur route. Ed se trouvait à la porte, face à eux. Luke baissa la tête juste au moment où le canon d'Ed commença à cracher du feu.
Une rafale de balles pulvérisa l'avant de la voiture. Luke rampa vers l'avant. Le côté droit du pare-brise s'était effondré à l'intérieur. Il se pencha et donna un coup aux restes de verre, les forçant à rentrer dans la voiture. À l'intérieur, une femme se mit à crier. Un enfant pleurait.
La moitié du pare-brise s'effondra dans la voiture. Luke se retourna, poussa ses jambes à travers et se glissa sur le siège avant passager. Il aterrit sur les genoux d'un homme mort. Le chauffeur cherchait son arme. Il la pointa dans la direction de Luke qui agrippa son poignet et le frappa contre le tableau de bord.
L'homme lâcha le revolver sans tirer un coup de feu. Il tomba entre ses jambes sur le sol du côté chauffeur. L'homme quitta les yeux de la route et chercha à le récupérer. Luke sortit son propre revolver.
Soudain, un coup de feu retentit depuis le siège arrière. Le son était assourdissant dans les confins clos de la voiture.
BOUM.
Des gens hurlaient sur le siège arrière. Luke se baissa et la tête de l'homme mort explosa.
Les oreilles de Luke sifflaient. Il regarda derrière lui, jetant un oeil entre les sièges. Ali Nassar était assis là avec une femme et une petite fille. Leurs yeux étaient grands ouverts, terrifiés, paniqués. La petite fille était assise au milieu. Derrière eux, au troisième rang, était assis un homme robuste armé d'un revolver.
L'homme s'abaissa derrière la tête de la petite fille. Son revolver pointait au-dessus de son épaule, juste à côté du visage de la fille.
C'était son opportunité d'en finir avec tout ça. De sauver sa vie et d'attraper Nassar.
Mais Luke ne parvenait pas à se décider à tirer. Il ne voulait pas prendre de risque. Pas avec la petite fille.
“Ali!” cria Luke. “Attrape ce flingue! Arrête-le!”
Ali Nassar fixa Luxe d'un regard terne.
BOUM. L'homme tira à nouveau.
La fille hurlait maintenant. Tout le monde sur le siège arrière criait.
La balle toucha le centre de l'homme mort. Il ne faudrait pas longtemps pour que ces balles finissent par briser le siège et le corps de cet homme.
Le chauffeur avait retrouvé son flingue.
Il n'y avait plus grand chose à faire. Luke retourna son propre revolver. Il tenait le canon dans sa main et brandissait la poignée. Il frappa la tête du chauffeur avec.
Une fois. Deux fois. Trois fois.
Il se baissa alors qu'un autre coup de feu traversait la voiture.
BOUM.
Le tableau de bord en plastique se brisa, des éclats volèrent partout. Luke en sentit la morsure dans sa chair.
La voiture commença à virer vers la gauche, en-dehors de l'autoroute et en travers de l'accotement. Le chauffeur était inconscient au volant. La voiture descendit un remblai d'herbe. Elle pencha sur la gauche, s'inclinant de plus en plus… sur deux roues. Luke chercha à atteindre le volant.
Trop tard. La voiture fit un tonneau. Luke se frappa la tête contre le tableau de bord. Puis la voiture se retrouva sur le toit. Il s'écrasa violement contre le plafond, à une vitesse folle. Il finit par se retrouver sur le dos. Il haletait dû à la violence des coups.
Les airbags se déclenchèrent autour de lui.
La voiture fit un autre tonneau. Il était projeté de gauche à droite comme une marionnette. Il tomba du plafond. La dernière chose qu'il sentit, ce fut sa tête heurter le volant. Puis tout devint sombre.
Chapitre 32
Ed Newsam avait tout vu depuis le Petit Oiseau.
La Navigator avait fait deux tonneaux et avait aterri sur le côté gauche sur un tas de terre le long de l'autoroute. Ses pneus avaient éclaté. Son pare-brise avait disparu. De la fumée sortait de plusieurs endroits de la voiture.
La deuxième Range Rover se rabattit sur l'accotement. Trois hommes en sortirent et descendirent en courant le remblai herbeux vers la Navigator démolie, revolvers au poing.
L'hélico se déplaçait rapidement, de côté et vers la gauche. Ed essaya d'aligner les hommes mais c'était peine perdue. L'hélico tremblait. Il tira une rafale quand même. Deux des hommes se mirent à l'abri dans les herbes. Le troisième continua à courir.
“Mayday, mayday,” disait la voix de Jacob. “Prenez position en prévision du crash.”
Ed était attaché à la banquette avec des liens en cuir et l'installation était loin d'être sécurisée. Une douleur aigüe perçait sa hanche droite. Le reste de son corps était traversé de déchirures, de coupures et de vives douleurs. De l'autre côté de la porte, se trouvait la cabine cargo avec ses attaches sécurisées. Il était impossible qu'il arrive jusque là et qu'il s'attache à temps. Il glissa le fusil par la porte, se baissa et s'accrocha à la banquette aussi fort que possible. C'était sa position en prévision du crash.
Devant lui, le sol s'approchait rapidement. Si l'hélico faisait un tonneau, il allait être éjecté. Il ne parviendrait pas à rester en place. Il serait emporté dans le même tourbillon que les lames du rotor. Il secoua la tête. Ce n'était pas une bonne nouvelle.
La terre se rapprochait à une vitesse hallucinante. Ils n'étaient plus qu'à six mètres du sol.
La voix de Jacob retentit, comme s'il commandait une pizza: “Impact dans trois, deux…”
Ed s'agrippa à la banquette aussi fort que possible. Il ferma les yeux.
S'il te plaît, pas de tonneaux. S'il te plaît, pas de tonneaux. S'il te plaît, pas de…
*
Il fallut quelques secondes à Luke pour que ses yeux voient clair.
Il était toujours à l'avant de la voiture. Son front avait violemment cogné le volant et il était presqu'aveuglé par la douleur. Les airbags s'étaient dégonflés mais une poussière blanche flottait dans l'air. Sa tête reposait sur les jambes du chauffeur. Ses propres jambes reposaient sur l'homme mort du siège passager. Les hommes portaient leur ceinture de sécurité. Luke avait volé dans les airs. Eux n'avaient pratiquement pas bougé du tout.
Luke tâtonna de la main sous le siège du chauffeur et autour de ses pieds. Il trouva le revolver de l'homme et s'en empara. C'était un Glock neuf millimètres, parfait! Il était confortable en main. Il se redressa en position assise. Le verre brisé du pare-brise était éparpillé sur tout l'avant. Le chauffeur était toujours inconscient, la tête penchée contre sa ceinture de sécurité.
À l'extérieur de la voiture, deux hommes s'approchaient prudemment en position accroupie, leurs Uzis sortis.
Luke jeta un coup d'oeil au siège arrière. Ali Nassar et sa famille étaient vivants et réveillés, mais hagards et étourdis. Nassar avait un grand plâtre blanc à la main droite.
La petite fille était mignonne, avec son ruban vert vif retenant ses cheveux noirs. Elle avait de grands yeux bruns. La femme était mince comme un roseau et éthérée. Aux yeux de Luke, elle ressemblait à ce genre de femmes qui passaient ses journées à lire des magazines de mode ou de nouvelles concernant la famille royale britannique. Elle s'était probablement réveillée ce matin en pensant qu'elle avait tout vu dans sa vie.
Plus maintenant. Elle regardait fixement devant elle. Luke avait de nombreuses fois vu des gens dans cet état auparavant. La femme était en état de choc.
Luke grimpa sur le siège du conducteur et les rejoignit à l'arrière. Il se tenait accroupi, au cas où l'un des tireurs à l'extérieur perdait son sang-froid. Il se cala aux pieds de la petite fille.
“Vous êtes fou,” dit Nassar.
Luke l'ignora. Il regardait la petite fille mais aussi derrière elle.
L'homme à l'arrière s'était violemment cogné la tête. Il était soit inconscient, soit mort.
“Comment tu t'appelles?” demanda Luke.
La petite fille était terrifiée mais elle répondit. “Sofia.”
“Chut! Ne parle pas à cet homme!”
“Sofia, c'est un très joli prénom pour une très jolie petite fille. OK Sofia, je veux que tu fasses quelque chose pour moi. C'est très facile. Je veux que tu détaches ta ceinture et que tu viennes vers moi.”
Nassar bougea pour détacher sa propre ceinture. “N'y pense même pas…”
Luke pointa le revolver sur sa tête. “Dis encore un mot.”
“S'il vous plaît, ne lui faites pas de mal,” dit Sofia. Des larmes coulaient sur ses joues.
“Je ne vais pas lui faire de mal, Sofia, mais je veux que tu viennes vers moi.”
La petite fille obéit. Elle détacha sa ceinture de sécurité et vint gracieusement vers Luke, tel un minuscule animal. Il l'entoura gentiment de son bras comme si elle était sa propre enfant.
À l'extérieur de la voiture, les tireurs s'étaient rapprochés. Ils se trouvaient tous les deux du côté gauche de la voiture. Ils pointaient leurs flingues à travers la vitre. La vitre arrière était brisée. Il suffisait que l'un d'entre eux perde son sang-froid. Ce serait un vrai carnage dans le véhicule.
“C'est assez prêt!” cria-t-il aux hommes. “Il y a une femme et une enfant ici. Si vous tirez, vous allez tous nous tuer.”
Ils n'en avaient que faire. À l'extérieur, l'un des hommes glissa son Uzi derrière le dos. Il sortit une arme de poing et la pointa à travers le trou béant laissé par la vitre.
BOUM!
Le verre se brisa sous le coup de feu.
La petite fille hurlait dans les bras de Luke et il vit l'impact de balle dans le siège en cuir, à deux centimètres de sa tête. Heureusement, ils avaient raté leur coup. Il savait qu'il était possible qu'elle n'ait pas autant de chance la prochaine fois. Luke se tracassait davantage pour la petite fille que pour lui-même.
Du coup, lorsque l'un d'entre eux leva à nouveau son flingue et s'approcha, c'est à la petite fille que Luke pensa en premier. Il aurait pu tirer. Il aurait pu les tuer tous les deux. Mais il ne voulait pas prendre le risque. Pas avec elle dans le chemin.
BOUM!
Luke attrapa Sofia et la retourna, la protégeant de son corps une fraction de seconde avant le coup de feu.
Il sentit une douleur insoutenable au moment où la balle pénétra son bras. Du sang gicla. Mais il savait d'expérience qu'il ne s'agissait que d'une blessure superficielle. C'était un petit prix à payer pour sauver la vie de Sofia.
Sa mère hurla et Nassar cria: “ARRÊTEZ DE TIRER, VOUS ÊTES FOUS?”
Luke entendit les hommes lever leurs flingues et sentit qu'ils le tenaient en ligne de mire. Il savait que c'était sa dernière opportunité.
Il se retourna, agrippa un genou et tira deux coups. Il savait qu'il fallait que ce soit des tirs parfaits, sinon il était mort. Il n'aurait pas le temps de tirer une troisième fois.
BOUM. BOUM.
Luke ne vit aucun mouvement, tout était calme. Et vint le silence. Il regarda à l'extérieur et vit les deux hommes morts, une balle dans la tête.
Il soupira de soulagement.
“Vous êtes fou!” répétait Nassar à nouveau, la voix tremblante et chevrotante.
Luke se retourna vers lui et le fusilla du regard. Il se pencha et l'attrapa par la chemise.
“Je veux qu'elles sortent,” dit-il. “Ta fille et ta femme, je les veux loin d'ici. D'autres personnes sont sur le point d'arriver et elles pourraient être blessées. Et c'est entre toi et moi maintenant.”
Nassar hocha la tête vers sa femme, mais elle gémit profondément.
“ALI!” cria Luke en pointant le flingue sur sa tête. “MAINTENANT!”
La femme se mit à hurler et la petite fille à pleurer.
Nassar se pencha, agrippa sa femmes par les épaules et la secoua violemment. “Irina! Reprends-toi! Emmène Sofia loin d'ici.”
La femme détacha sa ceinture de sécurité. Elle sortit de la voiture et emporta la petite fille. Elles couraient et bientôt se retrouvèrent à une trentaine de mètres. Puis à une cinquantaine. Durant un moment, Luke les regarda s'enfuir. Il inspira profondément. S'il avait un jour une fille, il se demandait si elle lui ressemblerait.
Nassar fit un mouvement pour sortir de la voiture. Trop tard. Luke l'agrippa par la chemise et le retint. Il claqua la porte et pointa son flingue sur la tempe de Nassar.
Nassar fixait Luxe d'un regard féroce.
“Maintenant, tu m'écoutes,” dit Luke. “Je veux tout savoir. Pour qui tu travailles? Comment tu as fait? Quand ça a commencé? C'est quoi la suite? Tout! Tu m'entends? Si je sens l'ombre d'un mensonge, je te jure devant Dieu que je te descends.”
“Si tu me descends, je peux te promettre que c'est la dernière chose que tu feras.”
“Parle! Je vais compter jusqu'à trois, comme la dernière fois. Tu te rappelles? Mais cette fois-ci, à trois, je t'explose la cervelle.”
“Tu es fou! Tu sais ça? Tu es fou! Tu es…”
“Un,” dit Luke.
De l'autre côté de la vitre, des hommes en uniformes descendaient le talus en courant. Des flics de New York, des agents de l'état, une foule de policiers. Des hommes en costume les accompagnaient, probablement des types de l'Équipe d'Intervention Spéciale. C'était bientôt terminé.
Le temps lui était compté.
“Deux…”
Nassar ne tint pas plus longtemps. “Arrête! Je vais te dire ce que tu veux savoir.”
“Qui est responsable?” dit Luke. “Pour qui tu travailles? L'Iran?”
Les épaules de Nassar s'affaisèrent. Sa force vitale semblait lui échapper. Il haussa les épaules.
“Je travaille pour vous.”
Chapitre 33
16h50
Commissariat du 116ème – Queens, New York
Il fallut plus d'une heure pour enregistrer Ali Nassar et le ramener en bas.
En attendant, Luke parlait au téléphone avec Becca.
“Tu es un homme merveilleux.”
Luke appuya le front contre le mur sale du sous-sol du commissariat et écoutait le son mélodieux de la voix de sa femme. Un poste de police était un endroit rude. Les néons fluorescents du plafond étaient trop lumineux. Les voix et les bruits de pas résonnaient autour de lui. Un rire se fit entendre au bout du couloir, plutôt comme un gloussement de cinglé.
“Je ne me sens pas vraiment merveilleux,” dit-il.
“Mais tu l'es. Tu as sauvé la vie du Président aujourd'hui. C'est incroyable, c'est un miracle.”
Luke soupira. Il ne sentait pas l'étoffe d'un héros. Et ça n'avait rien d'un miracle. On aurait plutôt dit un cauchemar qui ne faisait que débuter.
“Tu es juste très fatigué, Luke. C'est pour ça que tu te sens déprimé. C'est quand la dernière fois que tu as dormi? Il y a plus de trente heures? Écoute, Gunner et moi sommes tous les deux très fiers de toi. Dès que tu rentres à Washington, pourquoi tu ne vas pas à la maison te reposer un peu et venir nous rejoindre après ça? Il fait magnifique ici. On prendra quelques jours de congé, on arrêtera les pendules et on sera tous ensemble. Qu'est-ce que tu en penses?”
“Ça me paraît parfait!”
“Je t'aime tellement,” dit-elle.
Luke aimait Becca aussi et il avait envie de la voir. Il avait envie de passer quelques jours au calme dans la maison de campagne avec elle et Gunner. Mais bien qu'il le désirait intensément, il ne voyait vraiment pas comment ça allait être possible.
Il ne pouvait rien lui dire. Tout ce qu'il lui avait dit, c'était qu'après la réunion avec le Président, il était retourné à New York pour suivre une autre piste. Il ne lui raconta pas l'attaque par hélicoptère. Il ne lui raconta pas avoir sauté sur le toit d'une voiture roulant à cent-cinquante kilomètres à l'heure. Il ne lui a pas dit qu'il avait tué deux hommes. Il ne lui dit pas que cette affaire était loin d'être terminée.
Un jeune détective aux cheveux fins, la cravate nouée de travers et les manches retroussées, s'approcha de Luke dans le couloir.
“Agent Stone?”
Luke hocha la tête.
“Ils vont commencer l'interrogatoire.”
Luke termina sa communication avec Becca et suivit le détective dans la salle d'observation. La pièce était sombre et remplie d'une demi-douzaine d'hommes. Luke était content de se retrouver dans l'obscurité après les lumières trop vives du couloir.
Le détective présenta Luke à trois hommes en costumes sombres et cravates.
“Vous serez probablement contents de rencontrer ces types. Voici l'agent Stone du FBI et voici les agents Stern, Smith et Wallace.”
“Nous sommes de la Sécurité Nationale,” dit l'un des hommes en serrant la main de Luke.
“Begley vous a envoyés?” demanda Luke.
Le sourire de l'homme faiblit quelque peu. “Begley?”
“Oui. Ron Begley.” Luke mima la forme d'un ballon de basket avec ses mains. “Un gars rondouillet? Il gère une unité chez vous mais ne me demandez pas laquelle. Nous avons eu un léger différend ce matin concernant le fait de savoir si Ali Nassar valait la peine ou non d'être poursuivi. J'imagine qu'il a changé d'avis.”
Les trois hommes se mirent à rire. “Nous ne travaillons pas pour Ron Begley.”
“Tant mieux pour vous. Vous êtes certainement plus heureux ainsi.”
De l'autre côté d'un grand miroir sans teint, Ali Nassar était assis à une table en métal. Il buvait d''une grande tasse à café blanche. Sa cheville était menottée au pied de la table qui était elle-même boulonnée au sol. Ça n'avait pas vraiment d'importance. Ali Nassar n'avait pas l'air d'avoir envie d'aller quelque part.
Il était complètement ébouriffé. Sa chemise était déchirée et froissée, déboutonnée à moitié jusqu'au ventre. Ses cheveux étaient dressés sur sa tête. Il avait de larges cernes sous les yeux. Sa mâchoire pendait et ses mains tremblaient lorsqu'il portait la tasse de café à ses lèvres.
Un détective des services de police de New York faisait pression sur lui. Le détective était robuste, musclé, style roux irlandais. Le silence se fit dans la salle d'observation quand Nassar commença à parler.
“Où sont ma fille et sa mère?” demanda-t-il.
Le flic secoua la tête. “Elles vont bien. Ne te tracasse pas pour elles. On les a ramenées à la mission iranienne. Elles n'ont rien fait de mal et elles n'ont aucune idée de ce qui se passe. Personne ne s'intéresse même à elles.”
Nassar hocha la tête. “Tant mieux.”
“OK,” dit le flic. “tout va bien et elles sont en sécurité. Maintenant, fais abstraction d'elles le temps d'un instant. Je veux en savoir plus sur toi.”
Maintenant Nassar secouait la tête. “Vous n'avez pas le droit de me garder ici. Je veux parler à un avocat.”
Le flic sourit. Il était détendu. Luke reconnut le type de gars qui avait l'habitude de cette requête et savait comment la contourner.
“Pourquoi?” demanda le flic. “Tu as quelque chose d'autre à cacher? Tu as déjà parlé à l'agent du FBI dans la voiture.”
“Il m'a mis un flingue à la tempe.”
Le flic haussa les épaules. “Peut-être bien que oui, peut-être bien que non. C'est la première fois que j'en entends parler. Et de toutes façons, je n'étais pas là, alors qu'est-ce que j'en sais?”
“Vous me retenez ici de manière illégale,” dit Nassar.
“Ali, il faut que tu saches une chose. Nous ne te retenons pas. Tu n'es pas sous mandat d'arrêt. Nous ne pourrions pas t'arrêter même si on le voulait et tu le sais. On t'a attaché à cette patte en métal pour ta propre sécurité. Les couloirs ici sont peuplés de violents criminels. Et parfois ils se libèrent. Crois-moi, tu es plus en sécurité dans cette pièce. Mais si tu veux partir, tu es libre de le faire à tout moment.”
On aurait dit que Nassar allait dire quelque chose. Il hésita, s'attendant à un mauvais tour.
Le flic leva sa main charnue. “Maintenant, laisse-moi t'expliquer pourquoi partir serait une mauvaise idée,” dit-il. “Tu es impliqué dans une sale affaire. On le sait tous les deux, donc ça ne sert à rien de faire semblant. Il y a des gens qui m'ont dit que tu as fait sauter la Maison Blanche. Je ne sais pas si les croire ou non.”
“Ce n'est pas moi,” dit Nassar.
Le flic pointa un doigt sur lui. “Exactement et c'est ce que je crois aussi. Je crois que tu n'es pas responsable. Mais on dirait que tu sais qui sont les responsables. Et si j'étais ces types, tu sais ce que je chercherais à faire maintenant? Éliminer les inconnues. Si tu passes cette porte, combien de temps tu crois que tu vas vivre? Douze heures, si tu as de la chance? Personnellement, je doute que tu survives aussi longtemps.”
Nassar le fixa du regard.
“Tes amis de la mission iranienne?” dit le flic. Il secoua la tête. “Je ne pense pas qu'ils vont revenir te chercher. Ils ont perdu quatre hommes aujourd'hui en essayant de t'amener à l'aéroport. Tu es une responsabilité pour eux. Tu es embarrassant. S'ils reviennent, je pense que c'est pour te tirer une balle ici.”
Le flic tapota le front de Nassar.
Nassar secoua la tête. “Ils étaient impliqués. Ils n'ont aucune raison de me tuer.”
“Ouais, c'est ce que tu as dit au type du FBI.” Le flic jeta un oeil à ses notes sur son presse-papier. “Tu lui as dit que tu travaillais pour une agence du gouvernement des États-Unis, appelée Boîte Rouge. Tu ne penses pas que le gouvernement iranien te descendrait s'ils savaient que tu travaillais pour les Américains? Allez, je pense que tu es un peu plus intelligent que ça.”
Les yeux de Nassar s'élargirent brièvement.
Le flic hocha la tête. “Oui, je suis sûr que tu es assez intelligent pour le savoir, Ali. Il ne te reste plus beaucoup d'amis.”
Luke se rappela ce moment dans la voiture. Les flics les entouraient. “Je travaille pour vous,” avait dit Nassar. Puis il avait parlé de la Boîte Rouge. Luke s'en rappelait à peine. Il venait de sauter d'un hélico. Il avait provoqué le crash d'une voiture. Il avait tué deux hommes d'une balle dans la tête quelques secondes auparavant. Il était aussi en état de choc. À ce moment-là, il parvenait à peine à enregistrer ce que Nassar lui racontait.
Nassar et le flic se fixèrent du regard pendant un long moment.
“Il y a autre chose que j'ai envie que tu saches,” dit le flic. “Je sais exactement ce que tu traverses. J'ai un jeune frère. Il y a environ quinze ans, il s'est retrouvé impliqué dans le même genre d'affaire que toi. C'était une erreur, comme toi, et ça l'a dépassé. Il faisait de la contrebande d'armes pour l'armée républicaine irlandaise à partir d'un bar dans le Bronx. Je lui ai dit, Mikey, tu es idiot. Tu n'es pas Irlandais. Tu es Américain. Mais c'était déjà trop tard, tout le monde était à ses trousses. Le gouvernement américain le recherchait, tout comme le gouvernement anglais. Et si ses potes de l'IRA le retrouvaient, je peux te dire qu'ils allaient le faire disparaître. C'était nécessaire. Qu'est-ce qu'ils allaient faire d'autre, le laisser parler?”
Quelques flics dans la salle d'observation se mirent à rire. Luxe les fixa du regard.
“Ce type et ses jeunes frères,” dit l'un des flics. “Mon frère le violeur. Mon frère le pyromane. Mon frère le terroriste. Tu veux savoir la vérité? Il a trois soeurs et elles sont toutes plus âgées que lui.”
À l'intérieur de la salle d'interrogation, Ali Nassar dit, “Je pense que je suis en mauvaise posture.”
Le flic hocha la tête. “Je dirais même que tu es en très mauvaise posture. Mais je peux t'aider. Il suffit juste que tu me racontes ce qu'il se passe.”
Nassar semblait avoir pris une décision. Il secoua la tête. “Boîte Rouge n'est pas une agence. C'est un programme, une opération. Opération Boîte Rouge. Je n'en connaissais pas le but. Mais je savais ce qu'ils voulaient que je fasse et c'était tout. Ils voulaient que j'achète des drones depuis la Chine. Ils m'ont demandé de payer quelques jihadistes, des hommes prêts à se suicider pour Dieu. J'ai effectué les payements à partir d'un compte offshore qu'ils ont ouvert pour moi. Ce n'était pas mon compte. Je n'ai pas engagé ces hommes. Je ne savais même pas ce qu'ils allaient faire jusqu'à il y a deux jours.”
“Tu parles d'ils, ils, ils,” dit le flic. “ Mais peux-tu être plus spécifique? Qui sont-ils?”
Ali Nassar soupira. “La CIA. C'est eux qui m'ont engagé. Un type de votre CIA.”
Un halètement presque silencieux traversa la pièce et Luke ressentit une douleur aigüe au niveau du ventre. C'était comme si son corps s'était empalé sur une pique. Il regarda les hommes autour de lui. Ils avaient tous, flics, agents de la Sécurité Nationale, absolument tous l'air conternés. C'était comme une conversation muette. La CIA avait engagé Nassar pour aider à attaquer la Maison Blanche? La CIA?
Le monde de Luke commença à tourner autour lui. Ça avait l'air vrai. Luke pouvait toujours dire quand quelqu'un mentait et Nassar ne mentait pas. Soit la CIA l'avait engagé, soit il avait sincèrement cru qu'ils l'engageaient. Luke se demanda en titubant si ça pouvait être vrai. Si c'était le cas, il ne pourrait plus regarder de la même manière les gens qui l'entouraient. À qui pourrait-il encore faire confiance?
“C'était il y a un an,” dit Nassar. “Il est venu me rendre visite dans ma chambre d'hôtel à Londres. Au début, il l'appelait Opération Boîte Rouge. Puis un mois plus tard, il est venu me dire qu'il avait fait une erreur et que ce n'était pas l'Opération Boîte Rouge. Et qu'il ne fallait plus jamais qu'on parle de l'Opération Boîte Rouge. Qu'il ne fallait même plus en prononcer les mots. Mais je n'ai pas oublié. Je suis sûr du nom mais je ne sais pas ce qu'il signifie. Si vous voulez en savoir davantage sur l'Opération Boîte Rouge, ne me demandez pas à moi. Demandez plutôt à votre directeur de la CIA.”
“Qui s'occupe de lui après ça?” demanda Luke. “Qui va le garder en détention?”
L'un des types de la Sécurité Nationale leva la main. “Quand les services de police de New York en auront fini avec lui, c'est nous qui le prendrons en charge.”
Luke hocha la tête. “OK. Surveillez-le bien.”
Il commença à marcher vers la porte.
“Où vas-tu?” demanda l'un des hommes.
Luke ne se retourna même pas.
“Je retourne à Washington. Il y a quelqu'un à qui il faut que je parle.”
Chapitre 34
20h33
Washington DC
L'homme ne voulait pas le retrouver avant la nuit tombée.
Luke attendait seul sur un sentier boisé près des rives du fleuve Potomac. Le soleil venait juste de se coucher mais aucune lumière n'était visible. Un épais et froid brouillard s'étendait depuis les eaux du fleuve et l'entourait. Il était invisible de tous. Il aurait pu être n'importe qui. Il aurait pu être un homme mort. Il aurait pu cessé d'exister. Il aurait pu être la dernière personne vivante sur Terre et c'était un sentiment agréable.
Il s'était dépêché pour revenir à Washington et maintenant il attendait. Il était au-delà de l'épuisement et avec tellement de choses en jeu, attendre le dérangeait. L'homme le faisait toujours attendre. C'était toujours comme ça et ce serait toujours pareil.
Luke avait parlé avec Ed Newsam au téléphone dix minutes plus tôt. Newsam était à l'hôpital. Jacob et Rachel avaient réussi à faire aterrir l'hélico au milieu d'un terrain de baseball désert. La hanche de Newsam était fissurée et il avait reçu pas mal de balles mais il allait s'en sortir. Il faudrait plus qu'un Uzi pour descendre un homme comme Newsam. Il était néanmoins hors service et ça tracassait un peu Luke.
Il y avait encore beaucoup de choses à faire.
“Tu as eu une journée pas mal occupée,” dit une voix.
Luke leva les yeux. Un homme âgé de grande taille dans un long manteau en cuir se tenait à proximité, promenant un petit chien gris et marron. Les cheveux de l'homme étaient si blancs qu'ils semblaient briller dans l'obscurité naissante. Il ne fit pas face à Luke directement mais il se rapprocha et s'assit à l'autre bout du banc. Il s'abaissa lentement et s'assit avec quelque difficulté. Puis il caressa le petit chien avec de fines mains. Un biscuit apparut dans l'une de ces mains comme par un tour de magie et l'homme le donna à manger au chien. Il sourit à son propre tour de passe-passe.
“Un beau chien,” dit Luke. “C'est quelle race?”
“Un bâtard,” dit l'homme. “Je pense qu'il doit être à moitié rat. Il vient du refuge pour animaux. Il était à vingt-quatre heures de la chambre à gaz. Comment pourrais-je aller chez un éleveur quand il y a tellement d'âmes perdues dans le couloir de la mort? Ce serait déraisonnable.”
“Comment puis-je t'appeler?” demanda Luke.
“Paul, c'est bien,” dit l'homme.
C'était amusant, Paul, Wes, Steve, l'homme utilisait toujours un nom indéfinissable. Quand Luke était jeune, c'était Henry ou Hank. C'était l'homme sans nom, l'homme sans patrie. Que pouvait-on dire d'un homme qui fut un espion de la guerre froide, avait vendu les secrets de son propre pays aux Soviets, puis avait retourné sa veste et vendu les secrets des Soviets aux Britanniques et aux Israéliens? Et ça, c'était le peu que Luke savait. Il y avait probablement davantage.
Une chose qui était sûre, c'est qu'il avait de la chance d'être vivant et qu'il était surprenant qu'il puisse choisir de vivre à Washington DC au nez et à la barbe de personnes qui seraient plus qu'heureuses de le voir mort ou disparu pour toujours. Mais la trahison avait peut-être une date d'expiration. Après un certain temps, peut-être que ça n'avait plus aucune importance. Ou peut-être que toutes les personnes pour qui ça avait de l'importance étaient maintenant mortes.
Luke hocha la tête. “OK, Paul. Merci d'être venu. Je voulais te dire que j'ai rencontré un homme cet après-midi à New York.”
Le vieil homme rit. “Oh oui, j'en ai entendu parler. Si j'ai bien compris, tu lui es tombé dessus de manière indésirable. Littéralement tombé dessus depuis le ciel, en fait.”
Luke fixa le brouillard du regard. Il était aussi épais qu'une soupe.
“Il a dit des choses que je ne comprends pas.”
“Être intelligent est différent d'être vif d'esprit,” dit l'homme. “Certaines personnes, si futées qu'elles soient, restent lentes à l'assimilation.”
“Ou peut-être que je comprends ce qu'il a dit mais que je n'y crois pas.”
“C'était quoi?”
“Opération Boîte Rouge,” dit Luke. “C'est ce qu'il m'a dit.”
Le vieil homme ne dit rien. Il regardait fixement devant lui. Un instant auparavant, ses mains caressaient le chien. Elles avaient cessé maintenant.
Luke continua. “Il a dit de demander au directeur de la CIA. Je n'ai pas accès au directeur de la CIA mais j'ai accès à toi.”
La bouche de l'homme s'ouvrit et se referma.
“Dis-moi,” dit Luke.
L'homme regarda directement Luke pour la première fois. Son visage était tel un parchemin ridé. Ses yeux bleus pâles étaient enfoncés. C'était les yeux de quelqu'un qui connaissait encore des secrets. C'était des yeux sans pitié.
“Je n'avait plus entendu ces mots depuis bien longtemps,” dit-il. “Et je te conseillerais de ne pas les répéter. Tu ne sais jamais qui est à l'écoute, même dans un endroit comme celui-ci.”
“OK.”
“J'imagine que tu lui as posé une question pour obtenir cette réponse. Quelle était la question?”
“Je lui ai demandé,” dit Luke, “pour qui il travaillait.”
Le vieil homme fit entendre un long soupir. On aurait dit un pneu se dégonflant lentement, jusqu'au bout, jusqu'à ce qu'il n'en reste plus rien. L'homme se leva brusquement. Il bougeait rapidement et sans l'apparente fragilité de quelques instants plus tôt.
“Ça a été intéressant de parler avec toi,” dit l'homme. “On se reverra peut-être.”
Le revolver apparut dans la main de Luke comme par magie, un meilleur tour que celui du biscuit pour chien. C'était un revolver différent que celui qu'il avait tenu plus tôt dans la journée. Celui-ci avait un silencieux de vingt centimètres attaché au bout du canon. Le silencieux était plus long que le flingue lui-même. Luke pointa négligemment le revolver sur le ventre de l'homme.
“Tu connais ce silencieux?” demanda-t-il. “Il s'appelle l'Illusion. C'est un nouveau modèle et vu que ça fait un bout de temps que tu es hors-jeu, tu ne le connais peut-être pas. Il suffit de dire qu'il marche très très bien. Par une nuit comme celle-ci avec ce brouillard? Le coup tiré fera autant de bruit qu'une personne qui éternue. Et pas un éternuement bruyant. Un éternuement léger, comme de la danse classique.” Il sourit. “Nous avons droit à tous les meilleurs joujous à l'Équipe d'Intervention Spéciale.”
Une ombre de sourire passa sur les lèvres de l'homme. “J'apprécie toujours nos réunions.”
“Raconte-moi,” répéta Luke.
L'homme haussa les épaules. “Tu devrais rentrer chez toi auprès de ta charmante femme et de ton beau petit garçon. Ça ne te concerne pas et même si c'était le cas, tu ne pourrais rien y faire.”
“C'est quoi l'Opération Boîte Rouge?”
Le vieil homme semblait sourciller à entendre le nom.
Luke attendit quelques secondes mais l'homme n'avait pas l'air d'être prêt à parler. “Donne-moi une seule bonne raison de ne pas presser sur la détente.”
L'homme cligna des yeux. “Tu me tues,” dit-il lentement, “ et tu me perds comme source pour de futures affaires.”
Luke secoua la tête. “Il n'y aura pas de futures affaires,” dit-il. “Si on ne résout pas celle-ci, il n'y aura aucun futur pour personne.”
Luke le fusilla du regard. “C'est quoi l'Opération Boîte Rouge?”
L'homme secoua la tête. “Tu es allé trop loin. Tu es devenu un danger pour toi-même et pour les autres et le pire, c'est que tu n'en as même pas conscience. Je n'énoncerai pas les mots en question. Mais l'opération à laquelle tu fais allusion est conçue pour une succession présidentielle accélérée. Quant un Président doit être relevé de ses fonctions mais qu'il n'est pas possible d'attendre le prochain cycle d'élection.”
“Ils ont menacé de destituer le Président ce matin,” dit Luke. “Je l'ai entendu à la radio.” Au moment où elle sortit de sa bouche, l'affirmation lui parût bizarre. Destituer le Président et des terroristes qui font exploser la Maison Blanche… ça n'allait pas ensemble. Luke était au-delà de la fatigue. Il avait difficile à penser de manière cohérente.
“Plus rapide qu'une destitution,” dit Paul. “Et plus sûr. Pense à un changement brutal. Pense à 1963. C'est une opération réservée à une situation où la loyauté du Président n'est plus incontestable. Ou quand les événements sont de trop grande portée ou trop sensibles pour l'homme en fonction. C'est pour des situations qui demandent une action.”
“Qui décide de ça?” demanda Luke.
Paul haussa les épaules. Il sourit à nouveau. “Ce sont les responsables qui décident.”
Luke le fixa du regard.
“Si tu me dis que tu ne sais pas qui sont vraiment les responsables,” dit Paul, “je commencerai à m'interroger sur les relations de ta mère avec le laitier.”
Le vieil homme le fixa du regard. Une sorte de lumière sauvage brillait dans ses yeux. Il ressemblait à un aboyeur de carnaval ou à un arnaqueur avec une représentation itinérante de charlatan. L'homme sourit, sans humour.
“Tu as vu la Maison Blanche exploser aujourd'hui, n'est-ce pas?”
Luke hocha la tête. “J'y étais.”
“Bien sûr que tu y étais. Où pourrais-tu être d'autre à un moment comme ça? À ton avis, ça ressemblait à une attaque de drone? Ou ça ressemblait à autre chose? Réfléchis. Ça ressemblait peut-être plus à une série de détonations, des bombes placées à l'intérieur de l'édifice il y a peut-être quelques jours ou quelques semaines?”
Luke revit dans son esprit les explosions, en fait une ligne entière d'explosions depuis l'aile ouest, le long de la colonnade jusqu'à la résidence. Une énorme explosion réduisit la résidence en morceaux, projetant un énorme bout de la structure haut dans les airs. Il ressentit l'onde de choc à nouveau, celle qui avait menacé de jeter leur hélico à terre.
Mais comment était-il possible de poser des bombes à l'intérieur de la Maison Blanche?
Tous ceux qui y travaillaient avaient des autorisations de sécurité de haut niveau, depuis les femmes de ménage et les hommes de maintenance jusqu'au secrétaire de la presse et au chef du personnel du Président, en passant par les plongeurs et les cuisiniers. Tout le monde était passé au crible. Si des bombes avaient été posées, alors ça voulait dire que…
C'était organisé depuis l'intérieur, Depuis très loin à l'intérieur, à l'intérieur même du dispositif de sécurité, à l'intérieur même de la communauté des renseignements. Depuis tellement loin à l'intérieur qu'il était possible de prendre un groupe d'experts en explosifs, d'effacer leur passé, de leur donner de nouvelles identités et de leur offrir des postes à la Maison Blanche. Des postes sans supervision directe, des postes qui leur offraient de la marge pour déambuler dans les couloirs, spécialement durant la nuit quand il n'y avait personne aux alentours.
Dans l'esprit de Luke, toute une série d'hypothèses commencèrent à prendre forme. Toute la journée, il s'était concentré sur un groupe disparate de terroristes. Ils étaient peu entraînés mais ils étaient violents et ils étaient intelligents. Ils se cachaient, ils s'enfuiaient, ils utilisaient des tactiques asymétriques, utilisant leur petitesse en tant qu'arme contre un ennemi largement supérieur. Peut-être que ces hommes étaient même convaincus que c'était ce qu'ils étaient occupés à faire. Ils avaient peut-être dérobé les substances nucléaires et même fait voler le drone et détruit une partie de la Maison Blanche. Mais ils n'étaient qu'un petit rouage dans une grande machine. Ils étaient utlisés pour quelque chose de bien plus grand, quelque chose de bien plus sophistiqué.
Ce qu'avait dit Ali Nassar était vrai. C'était le gouvernement américain depuis le début.
Un sentiment étrange de chaleur commença à irradier le long de la colonne vertébrale de Luke. Elle se propagea jusqu'au haut de son crâne et redescendit le long de ses épaules et de ses bras. Il regarda ses mains, s'attendant presque à les voir en flammes. Une vague de nausée le traversa. Pendant une seconde, il pensa qu'il allait vomir. Et il voulait éviter ça, pas ici, pas devant Paul.
“Comment je fais pour arrêter ça?” demanda Luke.
Paul secoua la tête. “Mon ami, tu n'arrêtes pas l'Opération Boîte Rouge. Tu te bouges du chemin. Ce n'est pas ta lutte, Luke. Si tu essaies de la faire tienne, tu échoueras. Tu échoueras d'une manière qui aura probablement l'air spectaculaire sur le moment mais qui au bout du compte sera plus proche du pathétique.”
“Alors donne-moi assez d'infos pour y parvenir.”
Paul grogna, puis éclata de rire. “Tu es un sot. Tu n'as aucun sens d'auto-conservation. Tu es comme ces pilotes kamikazes japonais de la seconde guerre mondiale, écrasant un avion rempli de bombes sur un porte-avions. Sauf que dans ton cas, ton avion, c'est un jouet pour le bain.”
Le vieil homme fit une pause, réfléchissant un instant et voyant que Luke n'allait pas changer d'avis.
“OK. Tu cherches un moyen de mourir? Contacte un homme appelé David Delliger. C'est le secrétaire à la défense, au cas où tu ne le saurais pas. Il était camarade de chambre du Président à Yale. Il est impossible qu'il fasse partie du complot mais il doit en être très, très près, probablement sans le savoir. Les différentes pièces du puzzle ne lui seront claires qu'après les faits mais il les verra. Peut-être qu'il n'a lui non plus aucun sens d'auto-conservation. Si c'est le cas, vous ferez la paire.”
“Et le Président?” demanda Luke.
Paul haussa les épaules. “Quoi.. le Président?”
“Il est en sécurité maintenant, n'est-ce pas?” demanda Luke. “Il est dix étages sous terre.”
Paul sourit. “Il faut que j'y aille maintenant. Il est tard pour un vieil homme. Ces parcs peuvent être dangereux de nuit.”
“Le Président est en sécurité,” insista Luke, en empoignant son bras de manière frénétique, avec le besoin d'une confirmation.
Paul secoua lentement la tête et retira la main de Luke.
“Tu ne comprends pas,” répondit Paul, la voix rauque, avant de se retourner vers le brouillard gris et argenté. “Si c'est vraiment l'Opération Boîte Rouge, alors le Président est déjà mort.”
Chapitre 35
20h53
Centre des opérations d'urgence Mount Weather – Bluemont, Virginie
Un jeune homme sérieux passa la tête dans la pièce.
“Monsieur le Président? Nous serons en direct dans sept minutes. Nous aimerions vous avoir sur le plateau deux minutes avant.”
Thomas Hayes était assis dans un fauteuil de coiffeur dans ce qui ressemblait à son vestiaire. La pièce était de forme ovale. Les murs étaient nus, exception faite du miroir en face de lui et d'une longue coiffeuse. Dans le miroir, il pouvait voir son chef du personnel, David Halstram, essayant de se relaxer sur le divan.
David semblait fonctionner à deux vitesses: vite et plus vite. Il ne parvenait pas à se relaxer, même dans les conditions les plus calmes. Et aujourd'hui avait été tout sauf calme. Il remuait beaucoup. Il tapait du pied, sur le sol en ciment.
Le Président tenait en main le brouillon final de son discours. Du bon vieux papier pour le Président Hayes. Il ne s'était jamais vraiment adapté à la révolution numérique. David avait le même discours sur son iPad.
Deux jeunes femmes posaient les touches finales sur Hayes. L'une adoucissait son maquillage de manière à ce qu'il n'ait pas l'air maquillé. L'autre faisait bouffer ses cheveux afin qu'ils soient nets et présentables, presque parfaits mais pas tout à fait. Il avait presque été tué aujourd'hui. Il devait avoir l'air au moins un petit peu secoué.
“Qu'est-ce que ça veut dire?” demanda-t-il au jeune homme qui venait de parler. “C'est du calcul mental?”
“Ça veut dire, dans cinq minutes, monsieur.”
“OK, on y sera.”
Quand l'homme fut parti, le Président Hayes regarda de nouveau David à travers le miroir. “Qu'est-ce que tu penses de cette phrase qu'il utilise vers la fin, la grandeur nous attend? Ça apparaît trois fois. On dirait une pub pour un compte courant sans frais. Vraiment, qu'est-ce que je suis sensé faire avec ça?”
Hayes était nerveux, comme il se devait de l'être. Dans un instant, il allait passer en direct et parler au peuple américain de la crise à laquelle ils étaient confrontés. Il estimait que près de chaque adulte dans ce pays et des centaines de millions d'autres à l'étranger, le verraient ou entendraient sa voix. Toutes les chaînes de télé prévoyaient la diffusion. Presque toutes les chaînes radio aussi. Et YouTube allait le diffuser en direct.
Il s'agissait du discours le plus important qu'il lui serait probablement jamais donné de faire et il avait été préparé cet après-midi par un rédacteur de discours que Hayes aurait probablement viré il y a des semaines de cela, si seulement il n'avait pas tellement d'autres choses en tête.
“Thomas,” dit David, “tu es le meilleur orateur public que j'ai jamais entendu de ma vie. C'est vrai, je n'étais pas là pour John F. Kennedy ou Martin Luther King, mais ça n'a pas d'importance. Il n'y a personne sur cette terre qui t'arrive à la cheville. On a essayé de t'assassiner aujourd'hui. La Maison Blanche a été détruite et près de deux douzaines de personnes sont mortes. Le peuple américain veut t'entendre. Parle-leur. Parle de ce que tu ressens. Utilise ce discours en tant que guide si tu veux ou jette le tout à la poubelle et improvise. Je t'ai déjà vu parler au pied levé et faire pleurer des foules.”
Hayes hocha la tête. Il aimait bien l'idée d'improviser. Il aimait bien l'idée de prendre le commandement. Et quand il pensa au fait de commander, il se rendit compte de ce qui lui avait manqué jusqu'à maintenant. Ce sentiment d'angoisse et d'appréhension avait disparu. L'attaque d'aujourd'hui lui avait permis de se recentrer. Il se sentait sûr de lui. Il sentait qu'il pouvait à nouveau prendre le commandement. Ce que pouvait penser la Chambre des Représentants ou ce que pouvait faire quelqu'un comme Bill Ryan ne lui importaient plus.
Thomas Hayes avait été élu par le peuple des États-Unis d'Amérique pour commander. Et commander était ce qu'il avait l'intention de faire.
“Tu penses que Susan viendra pour le direct?”
David hocha la tête. “Je sais qu'elle viendra. J'ai parlé avec elle cet après-midi. Elle ne t'aime pas beaucoup pour l'instant mais ce n'est ni le moment ni l'endroit. On recollera les morceaux plus tard. Pour l'instant, elle va faire son boulot. Quand tu auras terminé ton discours et que tu papoteras avec les personnalités les plus influentes d'Amérique et que tout le monde se rassemblera pour un spectacle d'unité face aux caméras, elle sera là, à l'avant et très, très visible.”
“OK, David, Je me sens mal pour ce que j'ai dit aujourd'hui. Je veux vraiment recoller les morceaux.”
David hocha la tête. “Et tu le feras.”
Quand le moment fut venu, Hayes se leva du fauteuil, enfila son veston et sortit de la pièce. David l'accompagnait, juste derrière lui. Hayes entra dans le studio souterrain de télévision. Son estrade, avec le sceau du Président, se trouvait sur une scène surélevée à trente centimètres de hauteur, décorée d'une moquette bleue. Elle était entourée de caméras et de lumières.
Hayes se sentait bien, il se sentait plein d'énergie et influent. Il sentit cette poussée d'adrénaline qu'il ressentait avant une course, à l'époque où il était capitaine d'une équipe nationale d'aviron.
Il résista à l'envie de courir sur la scène comme un présentateur de jeu télévisé.
Derrière lui, le téléphone de David sonna. Il jeta un coup d'oeil à son chef du personnel. David regarda le nom de l'appelant, puis il leva les yeux.
“C'est Luke Stone.”
Le Président haussa les épaules. “Réponds. On a quelques minutes devant nous et de toutes façons, je peux gérer ça. Je l'ai fait des millions de fois.”
Il monta sur l'estrade, face aux lumières brillantes.
*
Luke se tenait près du bord de l'eau, à seulement cinq pas du banc où son père l'avait laissé assis. Il ne voyait presque rien. Le brouillard était si dense que c'était une chance qu'il puisse passer cet appel.
Le téléphone sonna et sonna.
“Halstram,” dit une voix.
“David, il faut que je parle au Président Hayes.”
“Luke, je suis désolé. Toi et ton partenaire avez fait un boulot génial aujourd'hui. Mais le Président passe en direct dans deux minutes. Si tu veux, tu peux me laisser un message et je lui fais passer dès que c'est terminé, d'ici environ une heure. Tu devrais aller te trouver une télé quelque part et regarder le discours. Je m'attends à de la dynamite de sa part. Ils nous ont eu sur ce coup-là mais on n'a pas fini de se battre, loin de là.”
“David, on a de gros emmerdes.”
“Je sais, j'étais là aujourd'hui, tu te rappelles? On va bosser dur et on va s'en sortir. Et tu en feras partie, crois-moi.”
Luke ne savait pas comment gérer des personnes comme David Halstram, tout au moins, pas par téléphone. David avait tendance à se lancer dans de longues diatribes, à faire une pause pour reprendre sa respiration, puis à recommencer à parler. Il était plein d'énergie, hyperkinétique et probablement très intelligent. Il était certainement convaincu de ses propres capacités et il était convaincu que les gens devaient l'écouter et faire ce qu'il dit. Il était difficile de le ralentir assez longtemps pour écouter.
Si Luke éait là en personne à l'instant présent, il mettrait peut-être le canon de son flingue contre le front de David et l'attraperait par ses cheveux fins. Ou s'il se sentait plus relax, il lui ferait peut-être juste une prise de karaté. Quoi qu'il en soit, ça attirerait l'attention de David. Mais par téléphone? C'était difficile.
Il parla lentement, comme s'il parlait à un imbécile. “David, il faut que tu m'écoutes. La vie du Président est en danger.”
“C'est pour ça qu'on est sous terre pour l'instant.”
“David…”
“Luke, écoute, il faut que je sois disponible ici. Si tu n'as pas un message spécifique à laisser, tu peux me rappeler dans … disons quatre-vingt-dix minutes, OK? Si tu n'arrives pas à me joindre, réessaye une demi-heure plus tard.”
“Il faut que vous sortiez de là.”
“OK, Luke, on en reparle. Il passe en direct maintenant. Il faut que j'y aille.”
La communication s'interrompit. Luke fixa le téléphone des yeux. Il avait envie de le jeter à l'eau. Mais au lieu de ça, il se dirigea vers sa voiture. Une minute plus tard, il démarrait.
Allait-il vraiment rouler jusqu'à Mount Weather maintenant, après près de quarante heures sans dormir?
Oui.
Chapitre 36
Elle aimerait être n'importe où ailleurs, plutôt qu'ici.
Elle se trouvait à l'extérieur de l'entrée béante de Mount Weather, fumant une cigarette, le téléphone collé à l'oreille.
Le fait qu'elle fume occasionnellement était l'un de ces secrets que les Américains n'étaient jamais supposés connaître. Susan Hopkins appréciait une cigarette de temps en temps et ce, depuis l'adolescence et ses premières années de top modèle. Surtout dans les périodes de stress, et aujourd'hui était probablement le jour le plus stressant de sa vie. Personne n'avait jamais essayé de l'assassiner auparavant.
Elle portait une robe évasée rouge, probablement un peu trop sexy pour l'occasion. Ils l'avaient trouvée dans le magasin Nordstrom au centre commercial près du Pentagone, en même temps qu'une couturière pour faire les raccords. C'était une idée de David Halstram. Afin que les gens qui seraient plus tard devant leur télé puissent la reconnaître facilement. Ainsi, après le discours de Thomas, le monde entier saurait que Susan Hopkins se trouvait dans un tunnel profondément enfoncé dans le sol, buvant les paroles du Président. C'était une bonne idée. Mais c'était aussi une nuit fraîche et l'air de la montagne transperçait la robe de part en part.
Elle frissonna. Trois types très robustes des services secrets se tenaient à proximité. Ils veillaient sur elle. Elle espérait qu'aucun d'eux ne lui proposerait sa veste. Ce type de galanterie lui donnait envie de vomir.
Pierre était à l'autre bout du fil.
“Chérie,” dit-il, “J'aimerais vraiment que tu t'en ailles. Ça me rend nerveux. Je peux envoyer un avion à l'aéroport municipal le plus proche. Tu pourrais être en route pour la maison d'ici une heure. J'ai doublé la sécurité. La clôture électrique est connectée. Il faudrait une petite armée pour la traverser. Il suffit que tu leur dises que tu as besoin de deux semaines pour te ressaisir. Et venir te relaxer au bord de la piscine et te faire masser.”
Susan sourit à la pensée de Pierre enterré dans sa villa de trente pièces, en sécurité derrière sa clôture électrique. Qui pensait-il pouvoir tenir à distance? Des plaisantins? Sa clôture, son portail d'entrée et ses huit (au lieu de quatre) détectives à la retraite ne ralentiraient certainement pas les personnes qui l'avaient presque tuée aujourd'hui.
Mon Dieu.
“Pierre…”
Il continuait à parler. “Laisse-moi finir,” dit-il.
Elle pensa au début de leur relation. Elle avait fait la couverture de Vogue, Cosmo, Mademoiselle, Victoria’s Secret et même le Sports Illustrés, édition jeunes masturbateurs. Mais elle commençait à vieillir. Elle le sentait et son agent lui faisait savoir. Les occasions de faire une couverture ne se présentaient plus aussi souvent. Elle avait vingt-quatre ans.
Puis elle rencontra Pierre. Il avait vingt-neuf ans et l'offre publique d'achat de son entreprise start-up avait fait de lui un milliardaire du jour au lendemain. Il avait grandi à San Francisco mais sa famille était originaire de France. Il était beau, avec un corps mince et de grands yeux bruns. Ils ressemblaient à ceux d'un cerf surpris pas la lueur de phares. Ses cheveux foncés retombaient devant son visage et il s'y cachait. Il était insoutenablement mignon.
Elle avait gagné beaucoup d'argent durant sa carrière, quelques millions de dollars. Financièrement, elle avait été très, très à l'aise. Mais soudain, l'argent n'avait plus vraiment d'importance. Ils voyagèrent ensemble de par le monde. Paris, Madrid, Hong Kong, Londres… Ils restaient toujours dans des hôtels cinq étoiles et toujours dans la suite la plus chère. Des vues à couper le souffle devinrent toile de fond de sa vie et ce, encore plus qu'avant. Ils skièrent dans les Alpes et à Aspen. Ils se prélassèrent au soleil sur les plages d'îles grecques mais aussi à Bali et aux Barbardes. Ils se marièrent et eurent des enfants, deux superbes jumelles. Puis les années passèrent et ils commencèrent à s'éloigner.
Susan commença à s'ennuyer. Elle cherchait quelque chose à faire et se lança en politique. Finalement, elle se présenta comme sénatrice des États-Unis pour la Californie. C'était une idée folle et elle surprit tout le monde (elle y compris) en gagnant par une victoire écrasante. Après ça, elle passa la plupart de son temps à Washington, parfois avec ses filles, parfois sans elles. Pierre gérait ses affaires et était de plus en plus impliqué dans des oeuvres de charité dans le Tiers-Monde. Parfois, ils ne se voyaient pas pendant des mois.
Il y a environ sept ans, Pierre l'appela un soir et lui confessa quelque chose dont elle se doutait déjà. Il était homosexuel et il était en relation avec quelqu'un.
Ils restèrent néanmoins mariés. Principalement pour les filles mais aussi pour d'autres raisons. D'abord, ils étaient les meilleurs amis du monde. Puis, ça valait mieux pour eux que le monde continue à penser qu'ils étaient toujours en couple. Ils passaient bien dans les médias et c'était confortable.
Elle soupira. C'était encore un autre de ces secrets que le peuple américain ne devait pas connaître.
Elle regarda sa montre. Il était presque vingt et une heures.
“Pierre,” dit-elle à nouveau.
“Oui,” dit-il finalement.
“Je t'aime énormément.”
“Moi aussi je t'aime.”
“Bon, je prends note de tout ce que tu m'as dit et je partirai d'ici dès que je peux. Mais là maintenant il faut que j'aille voir le Président faire son discours.”
“Le Président, c'est un abruti.”
Elle hocha la tête. “Je sais. Mais c'est notre abruti et il faut que je le soutienne. OK?”
“OK.”
Elle raccrocha et jeta son mégot d'une chiquenaude. Elle regarda les trois bûcherons qui l'entouraient. “On y va, les gars,” dit-elle. Une minute plus tard, ils étaient dans l'ascenseur, s'enfonçant dans les entrailles de la terre.
*
“Quarante secondes, Monsieur le Président,” dit une voix depuis la cabine de contrôle. “Quand ma lumière passe au vert, vous êtes en direct.”
“Je fais face à la lumière verte?” demanda Hayes.
“On vous filme sous cinq angles, monsieur, mais oui. Le vert est juste en face de vos yeux. Trente secondes.”
David Halstram se plaça à l'arrière du studio télé, observant toute la scène. Le Président se tenait sur l'estrade, totalement calme, attendant que la lumière s'allume. Dans le petit amphithéâtre en face de lui, étaient assis certaines des personnalités les plus importantes et influentes du pays.
Des membres du Congrès et des sénateurs constituaient l'essentiel du public. Pour la plupart des libéraux comme le Président mais aussi d'autres faisant partie de l'opposition loyale. Le Secrétaire d'État était là, ainsi que le Secrétaire au Trésor et le Secrétaire de l'Éducation. Les directeurs de la NASA, de la Fondation nationale pour la science et des parcs nationaux étaient assis sur une rangée, entourés de leurs cadres supérieurs.
Le rythme cardiaque d'Halstram s'accéléra. Dire qu'il était excité aurait été grandement sous-estimer son état d'esprit. Il avait l'impression d'être dans une fusée et de s'arracher du champ de gravité terrestre. Dans des moments comme celui-ci, il se sentait vraiment vivant.
Il était né pour faire ce boulot. Il ne buvait pas d'alcool et n'avait jamais pris de drogues. Il n'avait quasiment jamais besoin de caféine. Il travaillait dix-huit par jour sans broncher, dormait quatre à cinq heures la nuit, se levait et recommençait. Quel genre d'excitant pouvait être le café en comparaison à la vie de David?
Le Président Thomas Hayes était sur le point de faire l'un des discours les plus importants de l'histoire américaine et David Halstram, son chef du personnel, son confident, son conseiller de confiance, se trouvait à dix mètres.
“Vingt secondes, monsieur le Président.”
Une brève pensée dérangeante traversa la conscience de David. Luke Stone. Ils l'avaient passé au crible cet après-midi. Bien sûr! Il avait sauvé la vie du Président, mais… il était toujours bon de savoir à qui tu avais affaire. Son dossier était chargé. Pas mal de cartons rouges. Stress de combat. Utilisation contestable de la force. Abus d'autorité. Falsifications. Apparemment, il avait pénétré aujourd'hui dans l'aile ouest avec de fausses autorisations de sécurité Yankee White. Comment il avait réussi à faire ça? Qu'est-ce qu'il serait arrivé s'il n'y était pas parvenu?
“Dix secondes. Bonne chance, monsieur.”
Et maintenant, il voulait qu'ils quittent l'infrastructure. David se dit qu'il lui en reparlerait. Peut-être demain matin, ils pourraient… quoi? Aller à Camp David?
Sur l'estrade, Hayes regardait la caméra, droit devant lui.
La voix se fit réentendre une dernière fois. “Nous sommes en direct dans quatre…”
“Trois…”
Hayes sourit. On aurait dit un faux sourire forcé, mais soudain il se transforma en autre chose.
“Deux…”
Il se transforma en un regard de détermination.
“Un.”
“Bonsoir, mes chers concitoyens américains,” commença le Président, avec un large sourire confiant. “Je suis ici pour vous dire…”
BOUM!
Un éclair de lumière apparut et pendant une fraction de seconde, David pensa qu'il s'agissait de la lumière verte que le Président attendait. Mais la couleur n'était pas verte. Elle était blanche, énorme et aveuglante. Elle venait de quelque part derrière le Président.
Elle avala le Président en entier.
David fut soufflé à terre par sa force. Il vola à travers les airs, heurta le mur trois mètres derrière lui et s'écrasa au sol. Tout devint obscur. Il ne voyait plus rien. Le sol tremblait.
Soudain, un autre éclair de lumière apparut, plus grand et plus intense. Tout grondait autour de lui, la structure entière bougeait, le plafond s'effondra. Il l'entendit tomber et pendant un bref instant, il le sentit. Un énorme morceau de maçonnerie aterrit sur le bas de son dos et sur ses jambes. Il sentit la douleur, puis elle disparut.
David était très rapide d'esprit. Il sut instantanément que ses jambes avaient été écrasées et que la partie inférieure de son corps était probablement paralysée. Il soupçonnait une grosse hémorragie, bien qu'il ne sente rien.
Dans l'obscurité tout autour de lui, des gens invisibles hurlaient.
Je suis dix étages sous terre. Personne ne va venir me secourir.
Il revit la scène, rebobinant mentalement de quelques secondes. Ce premier éclair de lumière. Il le voyait maintenant, plus clairement qu'avant. La lumière n'avait pas avalé le Président.
Elle l'avait anéanti.
Le Président, et probablement tous ceux en sous-sol avec lui, était mort.
Chapitre 37
21h02
Washington DC
“Et maintenant…” dit une voix calme. “Le Président des États-Unis.”
Luke venait juste de rejoindre l'autoroute lorsque le discours du Président fut sur le point de commencer. Il pensait que si le Président parlait pendant une heure, le temps que le discours soit terminé, il serait aux portes de Mount Weather.
Il entendit les premiers mots du Président, puis silence radio.
Une voix de femme se fit entendre.
“Euh… il semblerait que nous rencontrions quelques problèmes techniques. Nous avons perdu la communication avec le bunker du Président à Mount Weather. Nous essayons d'y remédier. Entretemps, quelques page publicitaires.”
Luke changea de station. Même scénario.
Il essaya une autre station. Ils y passaient du rock.
Finalement, la voix d'un homme se fit entendre.
“Mesdames et messieurs, nous venons d'apprendre qu'une explosion à eu lieu au sein de la structure gouvernementale de Mount Weather. Nous n'avons pas plus de détails pour l'instant. Aucun contact n'est possible avec le complexe mais les premiers secours sont en route. Nous tenons à vous avertir que ça ne signifie pas que…”
Luke éteignit la radio.
Pendant un instant, Luke ne sentit absolument rien. Il était comme engourdi. Il se rappela le lever du jour sur cette colline d'Afghanistan il y a bien longtemps. Il y faisait froid. Le soleil s'était levé mais il ne réchauffait pas. Le sol était rude et dur. Il y avait des morts partout. Des hommes minces et barbus gisaient sur le sol, les yeux grand ouverts.
Durant la nuit, Luke avait déchiré sa chemise. Sa poitrine était toute rouge. Il était trempé de leur sang. Il les avait massacrés, hachés menus, poignardés, tranchés en morceaux. Et plus il en tuait, plus il en venait.
Martinez était allongé sur le dos, dans une tranchée à proximité. Il pleurait. Il ne parvenait plus à bouger ses jambes. Il en avait assez. Il voulait en finir. “Stone,” dit-il. “Hé, Stone. Hé! Tue-moi, achève-moi. Hé, Stone! Écoute-moi!”
Murphy était assis sur un affleurement rocheux, le regard fixe. Il n'essayait même pas de se mettre à couvert.
Si d'autres ennemis montraient le bout de leur nez, Stone n'avait aucune idée de ce qu'il allait faire. Aucun de ces deux types n'avait l'air à même de se battre et la seule arme utilisable dont Stone disposait était la baïonette tordue qu'il tenait en main.
Soudain il vit une ligne d'insectes noirs apparaître au loin dans le ciel. Il sut instantanément ce que c'était. Des hélicoptères. Puis il réalisa qu'il était toujours vivant et il ne savait pas quoi en penser. Il n'était ni heureux, ni malheureux. Il ne ressentait rien du tout.
Comme maintenant.
Il émergea de ses pensées au moment où une ambulance rugit à sa gauche, lancée à cent cinquante kilomètres à l'heure, en direction ouest, girophares allumés, sirène hurlante. Luke quitta l'autoroute à la sortie suivante. Il y trouva un parking et s'y arrêta.
Il éteignit le moteur et ses phares. Il pensa que s'il hurlait, il sentirait peut-être quelque chose, alors il essaya.
Il hurla. Il le fit pendant un long moment.
Mais ça n'y changea rien.
Chapitre 38
21h35
Comté de Fairfax, Virginie – Banlieue de Washington DC
Whisky on the rocks.
C'était une sensation exquise, ce froid en bouche, puis ce feu à l'intérieur quand le liquide atteignait son estomac.
Luke était assis dans le divan de son propre salon. Il venait de rentrer quelques instants plus tôt. Il jeta un coup d'oeil à l'horloge et songea que cela faisait vingt heures qu'il était parti de chez lui. Il était parti avec un but précis et rempli d'énergie. Il avait bossé dur pour éviter un désastre, il avait risqué sa propre vie à plusieurs reprises, et pour quoi? Le désastre avait tout de même eut lieu.
Il alluma la télé en mode silencieux. Il zappa, regardant les images. Mount Weather, où il se trouvait plus tôt dans la journée, était en feu. La Première Dame, bouleversée, était interviewée dans un hôtel à Hawaï. Elle s'effondra en pleurant devant les caméras. Des veillées spontanées aux bougies avaient lieu un peu partout. Une centaine de milliers de personnes étaient dans les rues à Paris, même chose à Londres. Les rues étaient désertes à Washington et à Manhattan. Des manifestations avaient lieu à Détroit, à Los Angeles et à Philadelphie, des endroits où le Président était aimé. Beaucoup d'interviews et beaucoup de bavardage. Certains étaient sincères et avaient la larme à l'oeil, d'autres étaient en colère et faisaient des gestes énergiques. Quelqu'un allait devoir payer la note, bien sûr. Quelqu'un devait toujours payer la note.
Puis les actualités changèrent. Quelque part, des avions de chasse étaient brouillés. Des bombes touchaient des cibles au Moyen-Orient. Des sous-marins nucléaires dans la mer du nord. La flotte américaine dans le golfe persique. Le président russe tenant une conférence de presse. Des membres du cabinet chinois à Pékin. Des mullahs iraniens. Des foules psalmodiant, des hommes en turban et en sandales brandissant des AK-47, embrassant des bébés en les hissant vers Dieu. Une manifestation dans les ruelles d'une ville antique, des soldats tirant du gaz lacrymogène, des personnes fuyant en courant, piétinées dans l'obscurité. Un homme, un traître de quelque sorte, lapidé dans une ville poussiéreuse.
Toutes ces images, l'une après l'autre, lui passaient au-dessus de la tête. Le Président américain avait été assassiné et le monde entier était devenu fou. Il était impossible de saisir l'étendue de ce qui s'était passé.
Luke se baissa, défit les lacets de ses bottines et les jeta au loin. Il se rassit. Il y a moins de vingt-quatre heures, il avait été sur le point de se retirer du monde de l'espionnage. Ces six derniers mois avaient été presqu'incroyablement agréables. Enseigner quelques cours, jouer au basket avec des étudiants, se relaxer ici avec sa famille. Peut-être que ses jours en tant que soldat, espion et kamikaze étaient vraiment terminés.
Il regarda la maison autour de lui. Ils avaient eu une belle vie ici. C'était une belle maison moderne avec de grandes baies vitrées. Elle semblait sortie d'un magazine d'architecture. Elle ressemblait à une boîte en verre. En hiver, quand il neigeait, elle ressemblait à l'un de ses anciens globes enneigés de son enfance. Il songea à l'époque de Noël, assis dans ce superbe salon avec un sapin dans le coin, un feu allumé dans la cheminée, la neige tout autour d'eux comme s'ils étaient en plein air bien qu'ils soient à l'intérieur, douillettement au chaud.
Mon dieu, comme c'était agréable.
Il n'aurait jamais pu se permettre ce genre de maison avec son salaire du gouvernement. Becca non plus n'aurait pas pu se la permettre, avec son salaire de chercheur universitaire. Leurs deux salaires mis ensemble ne permettaient pas de s'offrir ce genre d'endroit. C'était l'argent de la famille de Becca qui l'avait permis.
Et ça répondait à toutes ses questions concernant le boulot. Ça n'avait pas d'importance s'il travaillait deux jours par semaine ou s'il ne travaillait plus jamais. Ils n'auraient jamais de soucis d'argent.
Une idée noire lui traversa l'esprit. Si une guerre éclatait entre les grandes puissances, il serait presqu'impossible de l'arrêter. Mais dans ce cas, il pourrait aussi laisser ces forces gigantesques se battre entre elles. Il n'avait pas besoin d'y participer. Peut-être même qu'avec le temps, il finirait par oublier toute cette histoire. Les pires atrocités pourraient arriver à d'autres personnes, quelque part très, très loin.
Il prit son téléphone de la table basse et composa un numéro.
Les lignes étaient de nouveau ouvertes. Les tours de communication n'étaient plus saturées. Les gens avaient abandonné.
Ça sonnait. À la troisième sonnerie, elle décrocha.
Sa voix était ensommeillée. “A'lô?”
“Chérie?”
“Hé, bonjour mon amour,” dit-elle.
“Bonjour. Que fais-tu pour l'instant?”
“Oh, j'étais fatiguée, alors j'ai décidé d'aller dormir tôt. Gunner m'a fait courir toute la journée. Et je me suis endormie juste après avoir parlé avec toi. Comment ça se passe? Tu as regardé le discours du Président?”
Luke inspira profondément. Elle était allée dormir avant le discours du Président. Donc elle n'était pas au courant. Il n'arrivait pas à lui annoncer la nouvelle. Pas maintenant.
“Non, j'étais trop fatigué. J'ai décidé de prendre ma soirée et je me suis débranché de tout. Ni télé, ni d'internet, rien. Je suis sûr qu'on me mettra au courant demain.”
“Une sage décision.” dit-elle.
Luke sourit. “Ok, chérie. Retourne dormir. Je suis désolé de t'avoir réveillée.”
Elle était déjà occupée à se rendormir. “Je t'aime.”
Il était assis sur le divan et il se sourit à lui-même durant un instant. Il prit une autre gorgée de whisky. Ça le rendait heureux de penser à Becca et Gunner s'amusant toute la journée et maintenant endormis dans la douceur de leur maison de campagne. Luke allait apprécier la retraite, vraiment!
Mais pas encore tout de suite.
Il composa un autre numéro.
Une voix hachée de femme répondit. “Wellington.”
“Trudy, c'est Luke.”
“Luke, où es-tu? Tout part en vrille.”
“Je suis à la maison. Où es-tu?”
“Je suis au QG. Où veux-tu que je sois d'autre? Luke, la moitié du Congrès était à Mount Weather. Le Président, ses assistants et son chef du personnel. La Vice-Présidente, le Secrétaire d'État, le Secrétaire au Trésor, le Secrétaire de l'Éducation. Ils sont tous là-bas sous terre. L'endroit est en feu et les pompiers ne parviennent pas à atteindre l'incendie. Les cages d'ascenseur ont été détruites et les cages d'escalier d'urgence ont explosé. Il n'y a pas moyen de descendre pour éteindre l'incendie.”
“Il y a eu des contacts avec le sous-sol?”
Elle émit un son. C'était presqu'un rire. “Le chef du personnel du Président, David Halstram, est parvenu à donner un coup de fil. Il a appelé le 911 et j'ai entendu la bande d'enregistrement de son appel. Il avait l'air terrifié. Il parlait très rapidement. Il a dit que ses jambes étaient coincées et qu'il avait bien peur que le Président soit mort. Il a dit que tu l'avais appelé juste avant que ça n'arrive et que tu lui avait dit de sortir le Président de là. Il…” La voix de Trudy trembla… “a dit qu'il souhaiterait t'avoir écouté.”
Luke ne dit rien.
“Tu l'as appelé?” demanda Trudy.
“Oui, je l'ai appelé.”
“Comment as-tu pu savoir? Comment pouvais-tu savoir ce qui allait se passer?”
“Trudy, je ne peux pas te le dire.”
“Luke…”
Il la coupa. “Écoute, j'ai besoin que tu m'aides. Est-ce que le Secrétaire à la Défense est toujours vivant? David Delliger?”
“Il est vivant. Il se trouve au site R.”
“J'ai besoin de parler directement avec lui. J'ai besoin d'un moyen pour le contacter.”
“Pourquoi lui? Tu ne devrais pas plutôt parler au Président?”
Luke secoua la tête. “Il n'y a pas de Président.”
“Pas encore. Mais le nouveau va passer serment dans… dix minutes.”
“Qui est-ce, si ce n'est pas Delliger? Qui d'autre est vivant pour devenir Président?”
“Luke, tu n'es pas au courant? C'est Bill Ryan, le président de la Chambre des Représentants.”
Luke revit en pensée les Représentants et les membres du Sénat se rassembler à Mount Weather plus tôt dans la journée. “Ryan? Comment a-t-il survécu?”
La voix de Trudy n'était plus si sûre. “Ils ont dit que c'était un coup de bol. Il n'est pas allé à Mount Weather.”
Ryan, pensa Luke, sidéré. Un rapace parmi les rapaces. Ça ne pouvait que signifier une seule chose: ils partaient en guerre.
*
22h02, Site R – Sommet Blue Ridge, Pennsylvanie
C'était un cauchemar dont il ne parvenait pas à se réveiller.
Il s'appelait David Delliger et il était le Secrétaire à la Défense des États-Unis. Il avait été nommé à ce poste par son ami de longue date et camarade de chambre à l'université, Thomas Hayes, ancien Président des États-Unis.
Delliger était un choix surprenant pour ce poste, à bien des égards. Il était professeur d'histoire à l'Académie navale et avocat ayant passé la majorité de sa carrière en tant que médiateur. Durant les années précédant son poste actuel, il avait été consultant pour le centre Carter, supervisant des élections dans de nouvelles démocraties, dans des pays longtemps sous despotisme. Ce boulot était à l'opposé de celui consistant à faire la guerre.
Et c'est pourquoi Hayes le libéral l'avait choisi. Thomas Hayes était mort maintenant, depuis une heure déjà. Il n'y avait actuellement aucun moyen de savoir qui d'autre était mort et qui était vivant dans les débris qui furent la structure de Mount Weather. La Vice-Présidente manquait à l'appel et était présumée morte. Des incendies faisaient encore rage à de nombreux étages sous terre. Des centaines de personnes étaient piégées à l'intérieur, y compris de nombreux membres du Congrès et certains membres de leurs familles.
Delliger se tenait dans une pièce en béton, également profondément sous terre, mais à plus de cent kilomètres du désastre. Une trentaine de personnes se trouvaient dans cette pièce avec lui. Une tenture bleue avait été tendue sur les murs en béton afin de masquer la flagrante laideur de l'endroit. Sur une petite estrade, se tenaient deux hommes et une femme. Des photographes les prenaient en photo.
L'un des hommes sur l'estrade était petit et chauve. Il portait une longue toge. Il s'agissait de Clarence Warren, président de la cour suprême des États-Unis. La femmes s'appelait Karen Ryan. Elle portait un tailleur bleu vif avec une rose rouge sur le revers. Elle tenait une bible ouverte en main. Un bel homme de grande taille, dans un costume et cravate bleu foncé, était debout, la main gauche posée sur la bible. Sa main droite était levée. Jusqu'à cet instant présent, l'homme avait depuis des années fait office de Représentant de la Caroline du Nord et de président de la Chambre.
“Je, William Theodore Ryan,” dit-il, “jure solennellement remplir fidèlement les fonctions de Président des États-Unis.”
“Et je, au mieux de mes capacités,” souffla le juge Warren.
“Et je, au mieux de mes capacités,” dit Ryan.
“Préserverai, protégerai et défendrai la Constitution des États-Unis.”
Ryan répéta les mots et sans aucune autre forme de cérémonie, il devint subitement Président des États-Unis. Delliger était un peu en état de choc. Oui, son cher ami était mort. Thomas Hayes était un homme remarquable et sa disparition était une tragédie, non seulement personnellement pour Delliger, mais aussi bien plus profondément pour le peuple américain.
Mais pire encore, l'un des ennemis les plus acharnés du Président au sein du gouvernement venait juste de prendre son poste. L'homme qui avait menacé de destituer le Président ce matin même, se retrouvait Président lui-même.
Ça n'avait pas de sens. Comment la Maison Blanche et Mount Weather avaient-ils pu tous les deux être détruits le même jour? Pourquoi avait-on évacué le Président et la Vice-Présidente vers la même infrastructure? Les services secrests auraient dû les séparer dès qu'ils se sont rendus compte qu'ils étaient ensemble.
Ryan et sa femme Karen échangèrent un baiser. Puis durant un bref instant, Ryan plaisanta pour les photographes et des rires fusèrent dans la pièce. Delliger regarda les personnes autour de lui. Il reconnut la plupart d'entre eux, les faucons de guerre les plus enragés du gouvernement. Des membres de l'état-major. Le directeur de la CIA. Des membres du Congrès associés de près à des entrepreneurs de la défense. Des lobbyistes du secteur de la défense et du pétrole.
Comment se sont-ils tous retrouvés ici? Ou plutôt comment se fait-il qu'il se retrouve parmi eux? Il était étranger à eux, un extraterrestre. Il était Secrétaire à la Défense mais il avait été nommé par une colombe, un homme qui faisait tout ce qui était en son pouvoir pour éviter la guerre. Un homme qui était mort.
Ils se trouvaient dans le bunker militaire. Ces gens se sentaient comme chez eux ici. David Delliger, malgré ses antécédents militaires, se serait senti davantage à la maison dans le bunker civil, qui était un endroit…
… qui venait juste d'être détruit.
Un sentiment étrange s'empara de Dilliger. Pendant un instant, les visages dans la foule semblèrent se déformer, comme dans le palais du rire d'une fête foraine. Tout le monde souriait. Le plus grand désastre de l'histoire américaine venait d'arriver une heure plus tôt et ces gens souriaient. Pourquoi ne le feraient-ils pas? Après tout, c'était eux maintenant les responsables au pouvoir.
Delliger jeta un regard autour de la pièce. Personne ne faisait attention à lui. Pourquoi le feraient-ils? Il était le Secrétaire à la Défense d'un Président décédé. Il n'était qu'une blague pour eux. Il faisait partie d'un régime qui avait disparu.
Sur l'estrade, Ryan était de nouveau sérieux. Il fit face à l'assemblée.
“Personne ne désire devenir Président de la manière dont je le suis devenu aujourd'hui. Mais je ne vais pas non plus prétendre que je ne voulais pas de ce poste. Je le voulais et je le veux toujours. Je le veux car je veux que l'Amérique soit grandiose à nouveau. Thomas Hayes était un homme remarquable sur beaucoup de points mais c'était également un homme faible. Il ne parvenait pas à être ferme avec nos ennemis et il a fini par en payer le prix ultime. Ces politiques, les politiques de faiblesse, c'est terminé maintenant.”
La foule applaudit, quelqu'un siffla longuement. Les applaudissement durèrent un bon moment. Ryan leva la main pour réclamer le silence.
“Ce soir, je vais m'adresser au peuple américain et par extension, aux peuples du monde entier. Ce que je vais leur dire apportera de l'espoir à ceux qui ont été terrorisés par les événements de ce jour et de ces derniers mois. J'ai l'intention de leur dire que nous allons en guerre, que nous prenons l'offensive et que nous n'arrêterons pas tant que les auteurs de cette horrible atrocité ne seront pas à genoux. Et même alors, nous n'arrêterons pas. Nous n'arrêterons pas tant que leurs palais et leurs tours ne seront pas incendiés et que leur peuple ne courra pas en hurlant dans les rues. Et même alors, nous n'arrêterons pas.”
Les applaudissements étaient tellement forts maintenant que Ryan dût cesser de parler. Ça n'avait pas de sens de continuer. Personne ne pouvait l'entendre.
Il attendit. Lentement le bruit diminua. Ryan fixa directement Delliger du regard.
“Nous allons venger nos pertes,” dit-il. “Et nous allons venger nos êtres chers. Et nous n'arrêterons pas tant que l'Iran reste capable de projeter sa puissance sur le monde. Nous n'arrêterons pas tant qu'ils pourront se nourrir sans que nous les nourrissions et se vêtir sans que nous les vêtissions. Un temps viendra pour le deuil et pour la commémoration. Mais ce n'est pas maintenant. Aujourd'hui c'est l'heure de la vengeance!”
Une autre série d'applaudissements éclata. Le téléphone dans la poche de Delliger vibra. Il le sortit et y jeta un coup d'oeil. Il avait reçu un message. C'était son téléphone privé et il recevait rarement des messages. Il l'ouvrit.
Je m'appelle Luke Stone. Je sais pourquoi le Président est mort. Il faut qu'on se voie.
Chapitre 39
22h47
Hôpital Davis Memorial – Bethesda, Maryland
Les trois hommes entrèrent dans sa chambre comme des ombres.
Ils étaient calmes, presque silencieux. Ils avaient éteint les lumières dans le couloir. Du coup, quand ils firent une fente à la porte d'Ed Newsam et se glissèrent dans sa chambre obscure, il n'y eut aucun changement au niveau de la luminosité.
Ça n'avait pas beaucoup d'importance. Ed Newsam ne croyait pas au sommeil. Pas à un moment comme celui-ci. On lui avait prescrit un puissant anti-douleur à base de morphine pour ses blessures par balle et sa hanche fissurée. L'anti-douleur le ferait dormir. Ed croyait à la douleur. Elle était bien trop réelle pour ne pas y croire. Mais il ne refusa pas l'anti-douleur. Il le prit en main. Et quand l'infirmère eût quitté la chambre, il le glissa sous son matelas.
Il aurait pu le refuser mais il voulait que ce soit indiqué dans son tableau médical. Quelque part il s'attendait un peu à une visite comme celle-ci. Des types comme ceux-là, ils allaient jeter un coup d'oeil au tableau d'Ed avant de rentrer dans sa chambre.
Ed était sonné. Ed prenait des antidouleurs. Ed prenait du repos bien mérité.
Il respirait profondément, comme un homme parti au pays des songes. Ses yeux étaient à peine ouverts. Beaucoup de personnes dormaient de cette manière. Ses mains se trouvaient en-dessous des draps. Dans sa main droite, il tenait un Beretta M9. Avec un magasin chargé. Il était prêt.
Les hommes s'approchèrent du lit. Ils portaient des pulls et pantalons foncés et des cagoules noires qui couvraient toute leur tête à part les yeux.
Il pouvait être sûr que ce n'était pas des médecins.
Deux hommes se trouvaient sur sa droite et un homme à sa gauche. Un des hommes sortit une seringue. Dans la semi pénombre, Ed vit qu'il la tenait en l'air et en retirait le capuchon. Un minuscule jet de liquide en sortit. Il regarda les deux autres hommes et hocha la tête.
Les deux hommes se déplacèrent rapidement. Mais Ed était encore plus rapide. Ils se jetèrent sur le côté du lit et tentèrent de coincer ses bras. Il sortit son flingue juste avant que l'homme à sa droite ne bouge. Il pointa le flingue sur son visage. Le canon n'était qu'à deux centimètres du front du type.
PAN!
Le bruit fut assourdissant dans l'étroitesse de la chambre. Ed voyait des étoiles. L'éclair du canon l'avait ébloui.
La tête de l'homme explosa. Du sang, des os et de la cervelle volèrent à travers la chambre. L'homme tomba en avant sur les barres du lit d'hôpital. Ed le repoussa avec son flingue et le corps tomba au sol.
Il releva le flingue et le pointa vers le torse de l'homme à la seringue. L'homme leva les deux mains, les yeux grand ouverts derrière sa cagoule. Il tenait toujours la seringue dans sa main droite.
PAN!
Le canon n'était qu'à trente centimètres du torse de l'homme. Le coup fit voler son coeur et la moitié de ses poumons à travers son dos. L'homme s'écrasa au sol comme s'il avait été avalé par une trappe.
Le troisième homme avait reculé à l'autre bout de la chambre. Il était tellement surpris qu'il n'avait même pas essayé d'atteindre la porte. S'il était parti tout de suite, il aurait pu s'en sortir. Maintenant, il se retrouvait acculé dans un coin à trois mètres d'Ed. Il pointa le revolver directement sur lui. L'homme jeta un coup d'oeil à la fenêtre. Huit étages, se rappela Ed, sans escalier de secours. Bonne chance.
“Joli flingue, n'est-ce pas?” dit Ed. “Je l'appelle Alice. Tu veux lui poser une question?”
Le type leva les mains. “Je pense que tu fais une grosse erreur.”
“Non, c'est toi qui as fait une erreur, connard. Tu veux me tuer? Ne viens pas ici pour faire croire que j'ai fait une overdose. Si tu veux me tuer, tu viens ici et tu me descends directement.” Il secoua la tête et baissa la voix. “Sinon, tu vois ce qui t'arrive.”
Quelque part dans l'hôpital, des alarmes retentissaient. Le service de sécurité serait là dans un instant.
“Qui es-tu?” demanda Ed.
L'homme sourit sous sa cagoule. “Tu sais que je ne te le dirai pas.”
Ed était un tireur d'élite. C'était un autre de ses talents qu'il entretenait. À trois mètres de distance, il pouvait toucher ce qu'il voulait. Il changea de cible et tira dans la jambe droite de l'homme, juste au-dessus du genou.
PAN.
Ed connaissait les conséquences de ce tir. Il avait broyé l'os principal et l'avait mis en morceaux.
Les médecins avaient dit à Ed que l'extrémité droite de son propre pelvis était fissurée, probablement dû à une balle qui avait ricoché et perdu une grande partie de sa force avant de le toucher. Le traitement consistait à se reposer allongé, des antidouleurs et de la kinésithérapie. Il allait devoir utiliser un trotteur pendant quelques temps, puis des béquilles. Dans huit semaines, il aurait encore des douleurs mais il devrait être plus ou moins sur pied. Dans six mois, ce serait de l'histoire ancienne.
Par contre, l'homme qui hurlait maintenant au sol ne marcherait plus jamais normalement. Et ça, c'était si Ed lui laissait la vie sauve.
Ed fit tomber la barre latérale du lit. Il y avait un trotteur de l'hôpital près du fauteuil, avec des roulettes à l'arrière et des demi balles de tennis à chaque patte avant. Ed l'attira vers lui et se se mit lentement sur pied à côté du lit. Il serrait les dents de douleur.
Si c'était ça devenir vieux, ça ne lui disait rien du tout.
Il regarda l'homme affalé au sol dans le coin. Ed utilisa le trotteur pour se déplacer autour des deux cadavres, en essayant de ne pas glisser sur tout le sang. Le sol poli en était rempli. Il se dirigea vers l'homme blessé.
“Le temps nous est compté,” dit-il à l'homme. “Voyons si je peux obtenir ce nom en moins d'une minute.”
Chapitre 40
23h05
Comté de Fairfax, Virginie – Banlieue de Washington DC
Luke somnolait.
Le téléphone sonna.
Il se réveilla en sursaut, allongé sur le divan. Il avait pris un autre verre en attendant que David Delliger l'appelle. Puis il s'était endormi. Ça devait être Delliger là.
Il décrocha.
“Allô?”
“Luke? C'est Ed Newsam. Je te réveille?”
Luke était désorienté. “Non. Il est quelle heure? Non, tu ne m'as pas réveillé. Ed, comment vas-tu? Je pensais venir te rendre visite demain. Je t'amènerai des fleurs. Tu veux un sandwich? Tu sais, un vrai, pas de la bouffe d'hôpital.”
“Pas besoin,” dit Ed. “Je quitte l'hôpital demain matin. Écoute, on a des emmerdes. Trois hommes viennent juste d'essayer de me tuer.”
Luke s'assit. “Quoi? Où es-tu?”
“Je suis toujours à l'hôpital. Il y a une dizaine de flics avec moi maintenant. Ils vont me déplacer dans une autre chambre et mettre des gardes à l'entrée.”
“Où sont les tueurs?”
Il y eut un instant de pause. “Euh, ils sont ici au sol. Ils ne s'en sont pas sortis. J'ai essayé d'obtenir une identité de l'un d'entre eux mais il n'était pas bavard. Je ne pouvais pas faire grand-chose d'autre. Il s'avère qu'ils ont tué l'infirmière de garde et qu'ils l'ont planquée sous le bureau. Ils sont venus avec des cagoules. Personnellement, je pense que ces types ne vont pas être identifiables. Ce sont des fantômes.”
Luke se passa une main dans les cheveux. “Tu les as tous tués?”
“Ouais.”
Il y eut un long silence sur la ligne.
“Fais attention à toi, Luke. C'est pour ça que j'appelais. Ce truc, avec le Président… il y a un truc qui va pas. Et ces types n'avaient rien d'Iraniens. Ils ressemblaient plutôt à des surfeurs de San Diego. S'ils ont essayé de m'avoir, ils vont venir pour toi aussi.”
Luke éteignit la télé, puis se pencha vers la table basse et éteignit la lumière. Il s'accroupit et courut vers la cuisine où il éteignit les lampes. Exception faite de la faible lueur orange des interrupteurs muraux et de la lumière rouge LED de la stéréo dans le salon, il faisait maintenant sombre au rez-de-chaussée. Luke rampa dans la salle à manger.
“Luke? Tu es là?”
“Ouais, je suis là.”
“Qu'est-ce que tu fais?”
“Rien, tout va bien.”
Luke saisit un coin du tapis bleu de la salle à manger et le roula. En-dessous, il y avait une trappe à charnières, intégrée dans le sol en bois. Luke coinça le téléphone dans le creux de son oreille et sortit son porte-clés. Il y avait de petits cadenas à gauche et à droite, enchâssés dans la trappe. Il trouva les petites clés argentées qui correspondaient à chaque cadenas, les y glissa et déverouilla la trappe.
“Tu comptes me parler?” demanda Ed.
“Je suis occupé à me préparer, Ed. Je pense qu'il vaut mieux que je raccroche.”
“C'est probablement une bonne idée. Bonne chance, mon frère.”
“Merci pour le tuyau.”
Luke laissa tomber le téléphone au sol. Il ouvrit la trappe et en retira un long coffre en métal. Un autre coffre à jouets. Luke les avait éparpillés partout dans la maison. Il introduisit le code de mémoire et ouvrit le coffre. C'était un plus grand coffre que la plupart des autres.
Un fusil M16. Une carabine Remington 870. Et deux autres revolvers. Un couteau de chasse. Trois grenades. Quelques boîtes de munitions, plein de cartouches pour les fusils. Il passa la main sur les grenades. Il allait essayer, vraiment essayer, de ne pas faire sauter la maison. Ses mains tremblaient un petit peu, peut-être de peur, mais peut-être aussi de faim. Il commença à charger les fusils.
Le téléphone sonna à nouveau. Il regarda l'identifiant cette fois-ci. L'appelant était bloqué. Il soupira. Il pourrait aussi bien décrocher, qui que ce soit à l'autre bout du fil. Il décrocha, avec l'espoir que ce soit David Delliger, ou éventuellement un appel tardif de télémarketing.
“Luke? C'est Don Morris.”
Luke introduisait des cartouches neuf millimètres dans un magasin vide. Ses doigts se déplaçaient rapidement et automatiquement. Tout d'un coup, une pièce du puzzle se mit en place. Don savait quelque chose sur ce qu'il se passait. Bien sûr, qu'il savait. Lui et le nouveau Président étaient des potes de pêche.
“Salut, Don. Comment tu as connu l'ancien président de la Chambre?”
“On était à Citadel ensemble, Luke. Il y a de nombreuses années. Après mon diplôme, j'ai rejoint l'armée. Bill est parti étudier le droit.”
“Oh, OK.”
“Luke, il faut qu'on parle.”
“Ouais, d'accord.” Luke remplit un magasin et le mit de côté. Il commença à en remplir un autre. “Mais si on parle, on le fait honnêtement, OK?”
“Ça me paraît bien,” dit Don.
“Alors, vas-y, commence.”
Don fit une pause avant de parler. “Bon alors… j'imagine que ce qui s'est passé aujourd'hui est maintenant clair pour toi.”
“Je dirais même, clair comme de l'eau de roche, Don. C'est même devenu encore plus clair avec ce coup de fil.”
“Je m'en réjouis, Luke. Au moins, on n'est pas obligé de faire semblant là. On peut aller directement aux faits. Tu es un ancien guerrier marqué par les combats, tout comme moi. Tu sais que c'était nécessaire. C'était pour le bien du pays. Pour le futur de nos enfants et de nos petits-enfants. Nous ne pouvons pas nous permettre que nos ennemis nous bousculent sur la scène mondiale. L'homme en question aurait remis le fort en entier sans même tirer un coup de feu. Mais tout ça, c'est fini.”
Luke finit de remplir un autre magasin. Il commença à charger un troisième.
“C'est quoi la suite?” demanda-t-il.
“On corrige quelques petites choses. On remet quelques personnes à leur place et on rappelle à tout le monde là dehors qui a le pouvoir.”
“Et après ça? Qu'est-ce qu'il se passe avec le gouvernement?”
“La même chose que la dernière fois. Le Président Ryan termine le mandat actuel, c'est-à-dire trois ans de plus. Il se présente pour une réélection ou pas. J'imagine qu'il le fera mais c'est son choix. Le peuple décide qui sera le prochain Président. Rien n'a changé, Luke. La Constitution est toujours en vigueur. Tout ce qu'on a fait, c'est appuyer sur le bouton de réinitisalisation.”
“Le gouvernement civil au complet a été décapité,” dit Luke.
“On arrangera ça.”
“Juste une seconde chance, hein Don? Une deuxième vie, comme quand on était tous gamins?”
“Oui. Une deuxième vie, si tu veux.”
“Combien de personnes sont mortes jusqu'à maintenant pour ta deuxième vie?”
La ligne resta silencieuse.
“Don?”
“Luke, je dirais environ un pourcent d'un pourcent d'un pourcent de la population. Trois cents cinquante personnes sur un total de trois cents cinquante millions. C'est une estimation, mais elle est probablement correcte. On en saura plus demain matin. Pas un prix énorme à payer, si tu y réfléchis.”
Luke s'accoupit dans l'obscurité. Il enfila un étui revolver en bandoulière à sa gauche et un autre à sa droite. Il attacherait le M16 dans son dos. Les grenades iraient dans ses poches cargo. Il tiendrait la carabine en main et tirerait avec elle en premier.
Il jeta un coup d'oeil au salon. Ces grandes baies vitrées paraissaient absurdes maintenant. Il vivait, presque litéralement, dans une maison en verre. Il n'y avait aucun moyen de défendre cet endroit. Il allait devoir sortir d'ici et probablement sous une rafale de coups de feu.
“Luke?”
“Je t'écoute, Don.”
“Tu as des questions?”
“Bien sûr, en voici une. Pourquoi tu m'as réveillé en pleine nuit pour que je me joigne à ça? Je n'avais plus pointé depuis six mois. Et je n'avais plus travaillé sur une affaire depuis dix mois.”
Don rigola et son léger accent traînant du sud s'écoula comme du miel. “C'était une erreur de ma part. Tu es l'un des meilleurs agents que j'ai connu mais j'ai pensé que tu serais lent et que tu aurais perdu la main après autant de temps éloigné de l'action. Et c'est vrai que tu étais un peu lent la nuit dernière, mais tu t'es rapidement rattrapé. Je t'ai sous-estimé, c'est tout. Tu étais supposé aller aussi loin que l'Iranien et t'arrêter là.”
“Comme ça, quand la Maison Blanche explosait, on pouvait accuser les Iraniens?”
“Oui, ça aurait pu être aussi simple que ça.”
“Et Begley? Il a quoi comme rôle?”
Don rit à nouveau. “Ron Begley, c'est un inutile.”
“Donc il n'était pas au courant?”
“Oh non, certainement pas.”
C'était Luke maintenant qui était sur le point de rire. Le pauvre Ron Begley était occupé à protéger les droits d'Ali Nassar pour des raisons qu'il ne comprenait même pas. Il pensait probablement qu'il protégéait la sainteté de l'immunité diplomatique. Si nous ne la respectons pas ici, ils ne la respecteront pas là-bas. Ou peut-être qu'il essayait juste de faire chier Luke.
“Pourquoi tu m'appelles, Don?”
“On arrive enfin au vif du sujet, fiston. Un autre mandat d'arrêt a été émis à ton encontre. Le chef du personnel de l'ancien Président est parvenu à appeler depuis Mount Weather avant de mourir. Il t'a impliqué dans cette catastrophe. Ils te recherchent pour t'interroger à ce sujet. Et aussi, le meurtre de ce matin à Baltimore? C'est de nouveau sur le tapis. Il semblerait que tu étais de mèche avec les terroristes depuis le début. Tu as amené le Président à sa mort. L'histoire de Baltimore, c'était pour éliminer un de tes partenaires afin de couvrir tes traces. Et on a trouvé un compte offshore que nous avons pu tracer jusqu'à toi. Il compte plus de deux millions de dollars.”
Luke sourit.
“Je suis sûr que tu peux faire mieux que ça.” dit Luke. “Mettre de l'argent sur un faux compte à mon nom.”
“Je pense que ça suffira,” dit Don.
“Et Ali Nassar?” demanda Luke.
“Ton payeur? Il est mort il y a une heure. Un suicide. Il a sauté du balcon de son appartement. Cinquante étages, t'imagines? Heureusement il s'est écrasé sur un surplomb en béton au troisième étage. Personne n'a été blessé dans la rue.”
Luke haussa les épaules. Il n'était pas un fan d'Ali Nassar. Quoique Nassar ait pensé qu'il faisait, il devait savoir que c'était mal. Et il devait savoir que sa propre mort était une possibilité. Si ce n'était pas le cas, alors il était encore plus bête qu'il ne le paraissait. “C'est pratique,” dit Luke. “Encore un qui mord la poussière.”
“De fait.”
“Et maintenant tu veux que je me rende de manière pacifique, j'imagine.”
“J'aimerais bien, oui.”
“Il y a peu de chance que ce soit le cas.”
“Luke…”
Depuis son emplacement dans la salle à manger, il pouvait voir à travers les baies sud et ouest du salon. La maison se trouvait sur une petite butte herbeuse. La hauteur lui donnait un certain avantage. C'était un quartier calme. La plupart des résidents se garaient dans leurs propres allées ou garages.
Vers le sud, deux voitures banalisées étaient garées nez à nez au coin de la rue. C'était des voitures rapides, du genre de celles confisquées par le gouvernement à des dealers de drogue. Leurs vitres étaient fumées. Elles ressemblaient à des araignées tapies en attente. Vers l'ouest, au coin de la baie vitrée, il pouvait voir une camionnette noire garée sur la rue voisine. C'était tout ce qu'il pouvait voir d'où il se trouvait mais il y en avait probablement d'autres.
“Si un mandat d'arrêt a été émis à mon encontre,” dit Luke, “pourquoi tu n'envoies pas quelques flics? Tout ce que je vois, c'est des fantômes.”
Don rit. “Disons que j'ai un peu exagéré en parlant de mandat d'arrêt. On veut juste que tu te rendes et papoter un peu.”
Bien sûr. La police n'était pas impliquée dans tout ça. Si Luke sortait et se rendait, ils se débarrasseraient de lui. Il serait jeté dans un trou et on n'en entendrait plus jamais parler.
Ça n'allait pas arriver.
“Je peux te promettre un bain de sang, Don. Si tu essaies de venir me chercher, j'abattrai tous tes hommes postés à l'extérieur de chez moi. Et tous les suivants, que ce soit dix, vingt, trente ou davantage. Ça va faire beaucoup de veuves et d'orphelins. Vas-y, essaie!”
La voix de Don était calme. “Luke, écoute-moi attentivement. C'est la chose la plus importante que je n'aie jamais eu à te dire. Tu m'écoutes? Tu m'entends?”
“J'écoute,” dit Luke.
“Ils ont ta femme et ton fils.”
“Quoi?”
“Rien de tout ça ne te concerne, Luke. Ça n'a jamais été tes affaires. Tu étais de la poudre aux yeux, un petit joueur dans un drame bien plus grand. Si tu étais rentré chez toi quand je t'ai suspendu ce matin, rien de tout ça ne serait arrivé. Mais tu n'es pas rentré chez toi et en conséquence tu as mis Rebecca et Gunner en grand danger. Ils vont bien et on ne leur a pas fait de mal. Mais il faut que tu m'écoutes. Si tu abandonnes maintenant, que tu arrêtes et sors de la maison les mains en l'air, tout ira très bien. Mais si tu insistes à continuer avec cette… bêtise…” Il fit une pause. “Je ne sais pas ce qui arrivera.”
“Don, qu'est-ce que tu me racontes?”
“Ce n'est pas ta lutte, Luke, ni la mienne. Ça nous dépasse.”
“Don, si tu fais du mal à ma famille…”
“Ce n'est pas moi. Tu sais bien que je ne ferais jamais de mal à ta famille. Je les aime comme si c'était la mienne. Je suis juste le messsager. Ne l'oublie pas.”
“Don…”
“Tu choisis, Luke.”
“Don!”
Il n'y avait plus personne en ligne.
Chapitre 41
23h15
Comté de Queen Anne, Maryland – Côte est de la baie de Chesapeake
Rebecca se tenait droite sur son lit et fixait l'obscurité des yeux. Sur la table de chevet à côté d'elle, le téléphone se mit à sonner. Elle le regarda. Elle pouvait voir le nom de l'appelant. C'était Luke. Mais elle ne pouvait pas bouger. Ça l'aurait trahie. Quelqu'un, elle le savait, se trouvait à l'intérieur de la maison.
Elle resta là sans bouger, le cœur battant la chamade. Elle s'était réveillée en entendant des pas au rez-de-chaussée, le pas de corps pesants marchant avec précaution. C'était une très vieille maison et les planchers craquaient. Il n'y avait pas un endroit où poser le pied sans faire craquer le plancher au moins un petit peu.
Là, à nouveau, elle l'entendit. Un pas lourd au rez-de-chaussée, essayant d'être silencieux et furtif. Elle entendit un autre pas, venant de l'autre côté du salon. Au moins deux personnes se trouvaient en bas. Par la fenêtre de sa chambre, elle entendit d'autres pas étouffés dans le gazon. Il y avait des gens autour de la maison.
Elle prit soudain conscience de quelque chose. Ça lui avait pris un moment car elle était encore endormie lorsque les bruits ont commencé. Gunner était ici avec elle dans la maison.
Oh mon dieu. Il fallait qu'elle le sorte d'ici.
Qu'est-ce qu'elle pouvait faire? Luke gardait ses armes sous clé. Elle l'avait obligé à le faire afin que Gunner ne tombe jamais dessus, un jour où il serait seul.
Elle sortit du lit en faisant très attention à l'endroit où elle posait les pieds. Elle retira sa nuisette et enfila le même jeans et le même t-shirt qu'elle avait portés durant la journée. Un plan commença à prendre forme dans sa tête. Elle allait se rendre dans la chambre de Gunner, le réveiller silencieusement et ouvrir sa fenêtre. Ils allaient sortir par là et traverser silencieusement le toit en pente douce à l'extérieur de sa chambre. Si personne ne les apercevait, ils descendraient le long de la gouttière, puis se rendraient en courant jusqu'à la maison du voisin le plus proche, à quatre cents mètres de là.
C'était ça, le plan. Le plan au complet.
Elle leva la tête et eut le souffle coupé. Gunner entrait dans sa chambre, portant son t-shirt Walking Dead et son pantalon de pyjama. Il se frottait les yeux.
“Maman? Tu as entendu?”
Dans la pénombre, juste derrière Gunner, un homme très grand s'approchait. Il avait une pomme d'Adam proéminente. Son visage était plat et blanc. Ses yeux étaient dépourvus d'expression, ils étaient comme morts. Il lui fit un large sourire.
Sa voix était agréable, il avait l'air amusé.
“Bonjour, madame Stone,” dit-il. “On vous a réveillée?”
Gunner hurla, surpris par la voix grave juste derrière lui. Il courut vers elle. Becca le glissa derrière son dos. Elle avait du mal à respirer, on aurait dit que l'air restait bloqué dans sa gorge. Puis, une pensée étrange lui vint en tête.
“Tout va bien, ma p'tite dame,” dit l'homme. “Nous n'allons pas vous faire de mal. Pas encore.”
La pensée concernait Luke. Il était tellement parano, probablement à cause des choses terribles qu'il avait vues. À l'époque où on l'envoyait encore outre-mer pendant des semaines, il lui avait enseigné à se défendre. Mais ça n'avait rien à voir avec du kickboxing ou du karaté. Il ne lui avait pas montré comment donner un coup ou retourner quelqu'un sur le dos.
Non. Il avait ramené à la maison ces mannequins très réalistes, lourds et à l'anatomie correcte. Luke lui avait montré comment extirper leurs yeux en plongeant ses doigts profondément dans les orbites. Il lui avait montré comment arracher leur nez avec les dents. Oui, arracher! Mordre profondément, enfoncer ses dents et arracher le nez du visage. Il lui avait montré comment écraser, et pas seulement pincer, leurs testicules. Il lui avait montré comment enfoncer sa main dans la gorge de quelqu'un. Il lui avait montré comment nuire à un autre être humain de manière permanente, spécialement quand celui.ci était plus grand et plus fort qu'elle.
Elle se rappela le sourire de Luke quand il en parlait. “Si un jour, tu n'as pas d'autre choix que de te battre, il faut que tu fasses mal. Et pas juste un peu. Pas même beaucoup. Il faut que tu leur fasses mal jusqu'au bout pour qu'ils ne puissent pas se relever et te faire la même chose ou pire.”
Était-elle capable de faire ça? Arriverait-elle à faire du mal à cet homme? Si elle avait été seule, la réponse aurait été non. Mais Gunner était là.
L'homme s'avança vers elle. Il s'approcha très près. Il portait des bottines, un pantalon kaki et un t-shirt. Il pressa son corps contre le sien mais ne la toucha pas de ses mains. La poitrine de l'homme lui touchait légèrement le visage. Elle pouvait sentir la chaleur de son corps. Il appuya ses mains contre le mur derrière elle. Le corps de l'homme la força à reculer.
“Tu aimes ça?” demanda-t-il. Il respirait profondément. “Je ne pense pas du tout que ton mari va te manquer.”
Gunner émit un son derrière elle, comme le couinement d'un animal.
Becca hurla, exactement comme Luke le lui avait appris. Le cri déchaîna son énergie. Elle enfonça les deux mains dans les testicules de l'homme. Elle s'en saisit et à travers le pantalon, elle pinça aussi fort qu'elle pouvait. Elle les agrippa fermement. Puis elle fit un geste pour les arracher de son corps.
Les yeux de l'homme s'élargirent sous le choc. Il émit un son étranglé, puis tomba sur le sol dans un bruit sourd. Sa bouche était grande ouverte dans un cri silencieux. Ses mains étaient sur son aine. Son pantalon était taché de sang. Elle lui avait fait mal. Elle lui avait fait vraiment très mal.
Elle se retourna vers Gunner. “Viens! Il faut qu'on sorte d'ici.”
Chapitre 42
23h17
Comté de Fairfax, Virginie – Banlieue de Washington DC
“Bonjour, c'est Becca. Je ne peux pas répondre à votre appel mais laissez-moi un message après le signal sonore et je vous rappellerai dès que possible.”
Luke raccrocha. Ça ne servait à rien de laisser un message.
Il était descendu à la cave. La maison avait une demi-cave terminée. Elle s'ouvrait sur une promenade en bas de la petite colline, entre sa maison et celle du voisin. Cette porte était un point vulnérable et c'est pour cette raison que Luke était descendu. Il s'accroupit à la porte, dans une obscurité presque totale, fixant la maison du voisin du regard. Cette maison lui donna une idée.
La question était de savoir s'il oserait le faire.
Durant toute sa carrière, il avait fait tout son possible pour protéger Becca et Gunner des réalités de son travail. Becca savait ce qu'il faisait comme boulot mais elle en savait très peu sur ce que ça voulait vraiment dire. Gunner, à sa façon, était plus proche de la vérité. Il pensait que son père était James Bond.
Luke grogna. Il vit, dans un éclair de lucidité, que c'était lui qui n'avait rien compris. Toutes ces années, il avait compartimenté comme un bon agent. C'est comme ça qu'ils t'enseignaient à penser. D'un côté, tu avais ton boulot et tout ce que tu faisais pour ce boulot. Les secrets que tu apprenais et oubliais rapidement, les personnes que tu rencontrais, ou arrêtais, ou tuais. De l'autre côté, tu avais ta vie réelle. Tu maintenais les deux aussi éloignés loin de l'autre que possible.
Mais c'était un mensonge. Le boulot était dangereux et sale. Luke avait systématiquement affaire à certaines des pires personnes sur Terre. Et ils ne faisaient pas de distinctions abstraites entre la vie du boulot et la vie personnelle. C'était pareil pour eux.
Comment ne s'était-il pas rendu compte de ça plus tôt? Ou est-ce qu'il le savait depuis le début mais l'avait ignoré?
Une pensée horrible lui traversa l'esprit. Une pensée qu'il ne voulait pas avoir. Ça faisait longtemps qu'il faisait ce boulot. Et quand des personnes étaient kidnappées, elles étaient la plupart du temps assassinées. Les laisser partir était trop dangereux car elles en savaient de trop. Elles en avaient vu de trop. C'était plus facile et plus intelligent de les tuer.
Dans ce boulot, il y avait beaucoup de gens qui tuaient pour vivre. Ça ne signifiait rien pour eux. Ils pouvaient assassiner quelqu'un le matin, puis aller déjeuner sans sourciller.
Luke serra les dents pour ne pas laisser passer le cri qui faisait rage dans sa gorge. Tout d'un coup, il se surprit à pleurer. Ça faisait mal. Ça faisait vraiment mal et ça avait à peine commencé. Il le savait. Il savait combien ça allait être violent. Il l'avait bien souvent vu. Des personnes innocentes arrachées violemment à cette vie. Les survivants ressemblaient à des ombres vides, morts et vivants à la fois. Son corps était secoué de sanglots.
Son téléphone bippa. Il y jeta un coup d'oeil, en espérant que c'était un message d'elle. Ce n'était pas elle. C'était David Delliger.
Je peux vous rencontrer. Annapolis?
Ce message finit par le décider.
De l'autre côté de la porte de cette cave, se trouvait la maison de son voisin, Mort. C'était un type marrant, célibataire, la cinquantaine. C'était un lobbyiste pour le secteur des casinos mais pas pour les casinos établis de Las Vegas. Plutôt le secteur étrange des casinos qui faisait apparaître des machines à sous dans de vieux circuits de course en ruine et des “péniches” lugubres dans des lacs artificiels au milieu de nulle part, Indiana.
Le QG de Mort se trouvait ici à Washington mais il passait beaucoup de temps dans le reste du pays à graisser la patte de législateurs d'état. Il n'était pas souvent chez lui.
Comme ce soir, par exemple. Luke savait toujours quand Mort était absent grâce au minutage de son éclairage automatique intérieur. Il restait consistant d'une nuit à l'autre. Ça ne duperait pas un cambrioleur mais ça permettait probablement à Mort de se sentir tranquille, ce qui était de toutes façons le plus important pour un homme comme Mort.
Mort gagnait beaucoup d'argent. Il en gagnait tellement qu'il construisit l'année dernière une annexe à sa maison. L'annexe était grande et criarde. C'était une sorte d'excroissance post-moderne, un mélange de différents styles architecturaux sortant du flanc de la demeure coloniale de Mort. L'annexe arrivait à quelques centimètres à peine du revers immobilier sur la propriété de Luke. Luke aimait vraiment beaucoup Mort mais cette annexe l'énervait. Elle dépassait les limites.
Et Mort n'était pas chez lui.
En position accroupie, Luke ouvrit à moitié la porte de la cave. La maison de Mort était proche, à un jet de pierre. Luke dégoupilla l'une de ses grenades et la jeta en bas de la colline dans la direction de la maison de Mort. La grenade rebondit deux fois et finit sa course contre le mur.
Luke se replia et se jeta au sol.
BOUM!
Un éclair de lumière et de bruit déchira l'obscurité. Quelques instants plus tard, Luke se releva et revint près de la porte. La grenade avait ouvert un trou sur le côté de la maison de Mort. Un petit incendie brûlait aux contours irréguliers de l'ouverture.
Luke ouvrit complètement la porte cette fois-ci, fit quelques pas dehors en misant sur le fait qu'il n'y avait pas de tireurs embusqués, dégoupilla une autre grenade et la lança en plein dans l'ouverture en flammes. Il se rua de nouveau à l'intérieur.
La lumière était différente cette fois-ci et le son était étouffé. Luke regarda dehors. Le côté de l'annexe de Mort s'était effondré. Des débris gisaient sur le gazon entre les deux maisons. L'incendie devenait sérieux. Une fois que les meubles, la paperasserie, les tapis et tout le bric-à-brac auraient pris feu, ça allait être agréable et chaud là-bas.
Une autre grenade? Pourquoi pas. Une de plus ferait l'affaire. Luke sortit de la cave et lança sa dernière grenade directement dans la maison en flammes. Au loin, des sirènes approchaient. La police locale, les pompiers et les ambulances allaient arriver dans un instant. Une fois que les voisins seraient sortis sur leur pelouse en peignoirs et en pantoufles, ça allait être un vrai spectacle. Il allait être difficile de faire disparaître quelqu'un en douce avec autant de personnes aux alentours.
Luke retourna au rez-de-chaussée au moment où la dernière explosion ébranlait la maison de Mort. Il regarda par la fenêtre. L'air était rempli de cendres enflammées, une fumée noire s'élevait vers le ciel, en contraste avec la lueur rouge et orange.
Les deux voitures sombres banalisées démarrèrent et s'éloignèrent silencieusement. La camionnette avait déjà disparu. Il était temps pour Luke de partir aussi. Il regarda de nouveau la maison en flammes. Il secoua la tête.
“Désolé, Mort.”
Chapitre 43
23h19
Comté de Queen Anne, Maryland – Côte est de la baie de Chesapeake
L'homme de grande taille était fini. Il se contorsionnait d'agonie sur le sol.
Il n'allait pas se relever.
Becca prit Gunner par la main. Elle l'amena près de la fenêtre et poussa le moustiquaire vers l'extérieur. Il s'arracha avec fracas et glissa le long des tuiles. Derrière elle, elle entendait de lourds pas martelant les escaliers.
Elle s'accroupit devant Gunner. “Mon chéri, tu vas sortir par la fenêtre, puis tu cours prudemment vers l'autre côté et tu descends le long de la gouttière. Exactement comme dans les exercices d'incendie, OK? Je suis juste derrière toi. Quand tu arriveras sur le gazon, tu cours. Cours jusqu'à la maison des Thompsons aussi vite que tu peux. OK?”
Elle pensa aux Thompsons, un couple âgé qui devait avoir quatre-vingt-cinq ans.
“Qui est cet homme, maman?”
“Je ne sais pas et ça n'a pas d'importance. Allez, vas-y maintenant!”
Gunner enjamba la fenêtre, sauta du rebord, puit se mit à courir.
Maintenant, c'était son tour. Elle jeta un coup d'oeil à la porte. Deux hommes fonçaient vers elle dans la chambre. Elle plongea à travers la fenêtre ouverte. Elle toucha les tuiles en ardoise, mais un des hommes l'attrapa par la jambe. Elle était à trois-quarts sur le toit. Le reste de son corps était toujours dans la chambre. Les hommes la tenaient par les deux jambes maintenant. Ils se mirent à la tirer vers l'intérieur.
Elle donna des coups de pied aussi fort qu'elle pouvait.
Elle s'entendait émettre des sons. “Aahh! Anh!”
Elle réussit à se libérer et roula sur le toit. Elle se trouvait maintenant entièrement sur le toit en pente douce. Un instant plus tard, l'un des hommes plongea à travers la fenêtre. Il se retrouva à ses côtés. Ils roulèrent ensemble vers le bord du toit. Il essaya de l'immobiliser mais elle griffa et attaqua ses yeux. Il roula loin d'elle pour lui échapper mais roula trop loin et tomba du toit. Elle l'entendit heurter l'allée en ciment dans un bruit sourd.
Elle sauta sur ses pieds et se mit à courir. Un autre homme sortait déjà par la fenêtre. Devant elle, Gunner avait déjà atteint la gouttière. Il était assis sur le bord du toit, ses jambes pendant dans le vide. Il attrapa la gouttière, se souleva, se balança vers la gauche et disparut.
Becca atteignit le rebord.
Gunner glissa le long de la gouttière, aterrit sur le gazon, puis roula sur son derrière. Un instant plus tard, il était toujours assis dans l'herbe.
“Lève-toi, Gunner! Et cours!”
Il se releva, se retourna et courut en direction de la maison des Thompsons.
Becca se retourna. Un homme s'approchait d'elle à travers le toit. Derrière lui, un autre homme sortait par la fenêtre pour le rejoindre. En-dessous d'elle et à sa gauche, elle vit des hommes au sol passer le coin de la maison et venir dans sa direction.
Elle n'avait pas le temps de descendre par la gouttière. Elle se retourna et sauta.
L'aterrisage fut dur et elle sentit une douleur aigüe dans sa cheville. Elle fit une roulade en avant, se releva en boîtant mais se mit tout de même à courir. Chaque pas envoyait une onde de choc de douleur le long de sa jambe. Elle continua à courir. Devant elle, Gunner courait aussi. Elle le rattrapait.
“Cours, Gunner!” cria-t-elle. “Continue à courir!”
Derrière elle, elle entendait le martèlement des pas des hommes. Elle entendait leur lourde respiration. Elle courait et courait. Elle vit leurs ombres se projeter sur l'herbe devant elle. Elles se rapprochaient puis se mêlèrent à la sienne. Des bras l'attrapèrent. Elle se débattit.
“Non!”
Un homme plongea sur elle. Elle sentit le poids de son corps. Ils s'écrasèrent au sol et glissèrent sur l'herbe. Elle se débattit en le griffant. Un autre homme arriva, puis un autre. Ils la maintenirent au sol.
Deux hommes les dépassèrent, à la poursuite du petit garçon.
“Cours!” hurla-t-elle. “Cours!”
Elle tendit le cou pour voir ce qu'il se passait. Cent mètres plus loin, Gunner avait presqu'atteint la maison des Thompsons. Des lumières s'allumèrent à l'intérieur de la maison. La lampe du porche extérieur s'alluma. Gunner bondit sur les marches au moment où la porte s'ouvrit.
Les deux hommes étaient juste derrière lui. Ils s'arrêtèrent de courir et marchèrent jusqu'au porche. Ils montèrent lentement les marches.
Becca voyait Monsieur et Madame Thompson se tenir dans l'embrasure de la porte, encadrés par la lumière. Soudain, il y eut un éclair de lumière, puis un autre. Des éclairs de canon, mais Becca n'avait pas entendu un bruit. Elle était si près et pourtant elle n'avait pas entendu les coups de feu.
Monsieur et Madame Thompson tombèrent au sol. Il y eut un autre éclair, puis un autre. Les hommes les achevaient.
“Oh non,” dit Becca.
Les hommes revenaient en marchant avec Gunner. Ils l'entouraient, chacun tenant l'un de ses poignets.
Un homme se tenait au-dessus d'elle. Il sentait le mauvais après-rasage et son haleine empestait le café.
“Tu as vu ça?” dit-il. “Tu as vu? C'est toi qui as fait ça, pas nous. Si tu étais venue gentiment, ça ne serait jamais arrivé.”
Il n'y avait plus rien à faire. Becca cracha au visage de l'homme.
Chapitre 44
23h27
Centre des opérations d'urgence Mount Weather – Bluemont, Virginie
Chuck Berg dérivait entre conscience et inconscience depuis des heures, jusqu'à ce qu'une nouvelle explosion le réveille. Le bruit était profond, comme un orage au lointain. Il laissa une impression dans l'air, comme une vague sur l'océan. Il avait l'impression de nager sous l'eau durant un long moment, puis de remonter à la surface.
Il émergea et ouvrit les yeux. À trente-sept ans, Chuck était dans les services secrets depuis presque douze ans. Il en avait passé deux derrière un bureau et les neuf autres à faire partie d'une équipe de sécurité avancée. Il y a six mois, il s'était vu récompensé par un boulot en or, travailler en tant que garde du corps personnel de la Vice-Présidente. Là à l'instant présent, ça n'avait plus rien du job en or.
Chuck reconstitua mentalement ce dont il se rappelait. Ils étaient sortis de l'ascenseur et avançaient dans un étroit couloir vers le studio télé. Ils arrivaient avec deux minutes de retard et ils marchaient rapidement. Il se tenait derrière la Vice-Présidente. Deux hommes, Smith et Erickson, marchaient devant.
Soudain, la porte en acier devant eux explosa vers l'intérieur. Erickson fut tué sur le coup. Smith se retourna pour faire marche arrière. Son visage était illuminé par les flammes qui perçaient à travers la porte brisée. Il vit une ombre chanceler à travers la lueur orange et jaune du feu. C'était Smith, brûlant comme une torche. Il hurla pendant une seconde, puis devint silencieux et tomba à genoux. Berg imagina Smith inhalant les flammes. Sa gorge se rompit, le cri s'étouffa presqu'instantanément.
Chuck plaqua la Vice-Présidente au sol et l'y maintint.
Une onde de choc se déplaça à travers le couloir. L'infrastucture en entier avait l'air de trembler. Berg reçut un coup à la tête. Il se rappela penser: Ok, je suis mort maintenant.
Mais il n'était pas mort. Il était toujours là, dans le même couloir, dans l'obscurité totale, allongé sur la Vice-Présidente. Sa tête était très douloureuse. Il passa la main sur son crâne et toucha une large coupure poisseuse de sang séché. Il appuya dessus. Un crâne fendu devrait rendre la douleur plus intense. Ce n'était pas le cas.
Il était vivant et il semblait opérationnel. Ce qui voulait dire qu'il fallait qu'il fasse son boulot.
“Mme Hopkins?” dit-il. Elle était minuscule, si petite comparée à lui qu'être allongé sur elle paraissait étrange.
“Madame, vous m'entendez?”
“Appelez-moi Susan,” dit-elle d'une voix étonnamment résistante. “Je déteste toutes ces conneries de madame.”
“Êtes-vous blessée?”
“J'ai mal,” dit-elle. “Mais je ne sais pas si c'est grave.”
“Pouvez-vous bouger vos bras et vos jambes?”
Elle se tortilla en-dessous de lui. “Oui. Mais mon bras droit est vraiment douloureux.” Sa voix tremblait. “La peau de mon visage fait mal. Je pense que j'ai été brûlée.”
Chuck hocha la tête. “OK.” Il réfléchit. Elle pouvait bouger ses membres, donc aucun nerf important n'avait été tranché. Ça faisait un bout de temps qu'ils étaient là. Si elle avait des lésions internes ou des brûlures sévères, elle serait déjà probablement morte maintenant. Donc ses blessures, bien que douloureuses, ne mettaient probablement pas sa vie immédiatement en danger.
“Madame, dans un moment, on va voir si vous pouvez vous lever mais pas encore tout de suite. Je vais m'éloigner un instant mais je reviendrai. Je veux pas que vous ne bougiez du tout. Je veux que vous restiez exactement où vous êtes et exactement dans la même position. Il fait très sombre et je veux pouvoir vous retrouver. Vous comprenez? Dites-moi oui ou non.”
“Oui,” dit-elle d'une voix de petite fille. “Je comprends.”
Il partit en rampant, tel un serpent. Il avait remarqué une trousse de survie rangée derrière une vitre juste en face des portes de l'ascenseur. Si cette partie du couloir était intacte, il pourrait la récupérer. Il bougeait doucement, en touchant tout ce qui se trouvait devant lui, faisant attention aux rebords tranchants et aux possibles objets se détachant. Le sol était jonché de débris. Il tâtonnait le long du mur. À un moment, sa main toucha le retrait dans le mur qui lui indiqua qu'il avait atteint l'ascenseur.
Chuck s'agenouilla lentement. À quatre-vingt-dix centimètres du sol, l'air devenait fétide et enfumé. Il se plaqua de nouveau au sol.
“Mme Hopkins?” dit-il. “Vous êtes toujours là?”
“Je suis là, tout va bien.”
“Restez au sol, s'il vous plaît. Ne vous levez pour aucune raison, OK?”
“OK.”
Chuck prit une profonde inspiration et se mit sur pied. Ses genoux firent un bruit sec. Ses mains se déplacèrent le long du mur jusqu'à ce qu'elles touchent le boîtier en verre. Il ne savait pas comment l'ouvrir alors il lui donna un coup de poing aussi fort qu'il le pouvait. C'était du verre à briser et il vola en éclats immédiatement.
Le boîtier était profond. Ses mains tâtonnèrent à l'intérieur, reconnaissant des formes familières. Il y avait des masques de ventilation. Il en aurait besoin. Il y avait un revolver. Pas besoin, vu les circonstances. Il trouva une torche attachée au mur avec une lanière. Il défit la lanière, décrocha la torche et l'alluma. Elle fonctionnait.
Oh mon Dieu, de la lumière.
Il trouva rapidement de l'eau et un tas de repas prêts à être consommés. Une trousse de premiers soins. Une hachette et un outil universel. Il retomba au sol juste avant de tomber à court d'oxygène.
Il s'appuya contre le mur. Ils étaient vivants et ils avaient des réserves. Ils avançaient et il était temps de penser à la prochaine étape. L'infrastructure avait été attaquée. Elle était renforcée et pouvait résister à tout missile ou attaque à la bombe venant de l'extérieur. Ce qui suggérait que l'attaque venait d'ici en bas. Et ça suggérait aussi qu'il fallait trouver un chemin vers la surface.
Mais…
Il devait être prudent. Il y a presqu'une décennie, quand il avait fait ses débuts sur le terrain, son coéquipier était un agent plus âgé, un homme du nom de Walt Brenna, qui n'était qu'à quelques mois de la retraite. Walt avait une drôle de façon d'être. Les autres agents disaient que c'était un grincheux et dirent à Chuck de ne pas l'écouter. Mais lui et Walt passèrent beaucoup de temps ensemble. Et certains jours, il n'y avait rien d'autre à faire que l'écouter.
Walt était obsédé par un concept qu'il appelait “blanc sur blanc.”
“Ils te diront que ce boulot consiste à repérer des terroristes islamiques ou des assassins russes ou autre,” disait Walt. “Mais ce n'est pas le cas. Tu penses vraiment que ces types vont pouvoir s'approcher du Président des États-Unis? Réfléchis! Le vrai but de notre boulot, c'est de neutraliser une attaque de blanc sur blanc.”
Chuck Berg prenait les propos de Walt avec beaucoup de précaution. Mais il les conserva en tête durant les années suivantes et il y pensait parfois. Pour Walt Brenna, une attaque de blanc sur blanc consistait en une attaque où le gouvernement s'attaquait lui-même. Les assassinats Kennedy en étaient des exemples. Également la tentative d'assassinat de Ronald Reagan en 1981.
Walt Brenna en parlant de Reagan:
“Le Vice-Président, premier sur la ligne de succession, est l'ancien directeur de la CIA. Le père de l'homme qui tente de tuer le Président est le chef de World Vision, un groupe de tête de la CIA. La famille du Vice-Président est amie avec la famille de l'aspirant assassin. Le frère du Vice-Président et le frère de l'assassin ont prévu de déjeuner ensemble à l'heure de l'assassinat. Très peu de ces informations passent dans les journaux. Et on n'enquête sur aucune. Pourquoi? Parce que l'assassin est un fou et c'est tout ce qu'on a besoin de savoir? Non. Parce qu'une attaque blanc sur blanc est une partie acceptée du jeu. Leur boulot, c'est d'y parvenir. Notre boulot, c'est de l'arrêter. Attaque et défense, c'est tout.”
Avec les années, Chuck apprit que Walt n'était pas le seul agent du service à penser ainsi. Personne n'en parlait ouvertement mais il avait entendu des murmures. Comment identifier une attaque blanc sur blanc? À quoi ça ressemblerait s'il y en avait une?
Chuck hocha la tête. Ça ressemblerait à ça. Une bombe a explosé à l'intérieur d'une infrastructure sécurisée, quelques heures après une attaque sur la Maison Blanche. Les explosions à la Maison Blanche venaient aussi de l'intérieur de l'édifice, tout au moins pour la plupart. Des gens de l'extérieur ne pourraient placer des bombes dans aucun de ces endroits et encore moins dans les deux. Les seuls qui auraient pu le faire, ce sont l'armée, les renseignements ou le service secret lui-même.
Avec l'avantage de la torche, il se baissa et retourna rapidement auprès de la Vice-Présidente. Elle n'avait pas bougé du tout.
“Madame? Vous pouvez vous asseoir maintenant, si vous y arrivez. J'ai de la nourriture, de l'eau et une trousse de premiers soins. Nous allons devoir porter ces masques pour sortir d'ici et je vais vous montrer comment. Il vous paraîtra encombrant et confinant au début mais je vous promets que vous vous y habituerez.”
Elle bougea lentement en position assise. Elle fit une grimace de douleur quand elle bougea son bras. Un peu de peau de son visage avait pelé. Les brûlures semblaient superficielles, bien qu'elle pourrait garder quelques cicatrices ou décolorations. Si c'était la pire des choses qui lui arrivait, Chuck appellerait ça de la chance.
“On ne devrait pas essayer d'appeler quelqu'un?” demanda-t-elle.
Il secoua la tête. “Non, on peut appeler personne. On ne sait pas qui est l'ennemi. Pour l'instant, nous allons fonctionner en secret.”
Elle semblait y réfléchir. “OK.”
“Maintenant, le chemin vers la surface peut s'avérer difficile,” dit Chuck. “Il se peut qu'on doive escalader et il se peut que ce soit effrayant et douloureux. Je vais vous demander de faire quelque chose pour moi. Je vais vous demander de prendre sur vous et d'être aussi forte que possible. Trouvez cette personne forte qui est en vous. Je sais qu'elle y est. Vous la voyez?”
Elle le regarda et ses yeux étaient subitement durs. “Mon gars, j'étais dans l'industrie de la mode, entourée de prédateurs, quand j'étais une jeune fille. J'ai vécu à New York, Paris et Milan, toute seule, à l'âge de seize ans. Je pense que je suis assez forte pour ça.”
Chuck hocha la tête. C'était exactement ce qu'il voulait entendre.
Chapitre 45
23h57
Académie Navale des États-Unis – Annapolis, Maryland
C'était un endroit étrange pour une rencontre.
Luke était entièrement habillé de noir. Il portait des gants noirs. Et une cagoule noire était fourrée dans sa poche.
Le sombre terrain de football du stade Memorial du corps des Marines s'étendait devant lui. Les vastes gradins déserts le surplombaient. L'inscription GO NAVY était peinte en énormes lettres au niveau du dernier étage des sièges. Dans l'obscurité de la nuit, les mots semblaient de couleur blanche mais il savait que durant la journée ils étaient de couleur jaune sur fond bleu foncé.
Il hésitait, s'attardant dans l'ombre de la rampe. Il regarda la sombre cabine de retransmission en haut du stade, épiant le moindre signe de mouvement. S'il y avait un tireur embusqué, il se trouverait là.
Un homme traversait le terrain et venait dans sa direction. Petit à petit, l'homme devint plus net. Il était grand, costaud, marchant comme s'il portait plus de poids qu'il en avait eu dans le passé. Il portait un long pardessus. Il se rapprocha et Luke put voir le costume foncé sous le pardessus de l'homme et les traits doux, presque ramollis, de son visage.
Il pénétra dans l'obscurité de la rampe.
Luke bougea légèrement. “Monsieur le Secrétaire?”
L'homme sursauta, juste un brin. Il était évident qu'il n'avait pas vu Luke. Ses yeux furent immédiatement attirés par le Glock noir mat que Luke tenait en main. Luke le rengaina afin de mettre l'homme à l'aise.
“Oui,” dit l'homme. “Je suis Dave Delliger.”
“Je suis Luke Stone.”
“Je sais qui vous êtes. J'ai eu le Président au téléphone aujourd'hui. Vous êtes l'homme qui lui avez sauvé la vie.”
“Temporairement,” dit Luke.
“Oui.”
“Je suis désolé que les choses se soient passées ainsi.”
Delliger hocha la tête. “Moi aussi.”
“Je n'aime pas vous poser cette question, monsieur. Mais est-il possible qu'on vous ait suivi jusqu'ici?”
Delliger hocha la tête à nouveau. “C'est tout à fait possible. Il y a deux heures, j'assistais à la prestation de serment du nouveau Président au site R. J'ai pris un hélicoptère de la Navy jusqu'ici. Le site R se trouve à cent cinquante kilomètres, dans les montagnes. De nuit, avec ma vision nocturne défaillante, ça m'aurait pris jusqu'à demain matin pour arriver.”
Luke se colla de nouveau contre le mur. Ce n'était pas la bonne réponse. En tout cas, certainement pas celle qu'il espérait.
“Ne vous tracassez pas,” dit Delliger. “Il n'y a rien d'anormal. Ils n'ont aucune raison de me soupçonner. C'est mon alma mater ici, j'y ai enseigné pendant de nombreuses années. J'y ai toujours un bureau et une chambre sur le campus. La Navy me le permet car ils sont très fiers de moi. Je suis un peu une institution ici. J'ai dit aux gens du site R que si on allait tous mourir, je préférais que ce soit ici plutôt que dans un trou sous terre.”
“J'ai cru comprendre,” dit Luke, “que vous étiez camarade de chambre avec le Président Hayes à Yale.”
“École de droit,” dit Delliger. “Oui, effectivement. Et nous étions vraiment meilleurs amis, comme tout le monde le dit. Mais c'était plus tard, après mon service militaire.” Il leva les bras et fit un geste en direction de ce qui les entourait. “Ça, c'est ma véritable maison.”
“Le Président Hayes a été assassiné,” dit Luke.
“Je sais. C'était un coup d'état. J'étais présent quand Bill Ryan a prêté serment. Tout le monde avait l'air assez content, croyez-moi. Maintenant, nous allons avoir une guerre avec l'Iran. Ryan va faire la déclaration ce soir, s'il ne l'a pas déjà faite. Pourquoi attendre le Today Show? Et puisque la plupart des membres du Congrès sont morts, ça n'a pas de sens de leur demander de la déclarer. Je me demande ce que les Russes font en penser.”
“On peut l'arrêter,” dit Luke.
“Quoi, la guerre?”
“Le coup d'état.”
“Monsieur Stone, autant que je sache, le temps ne va que de l'avant. Vous ne pouvez pas arrêter quelque chose qui est déjà arrivé.”
Luke était silencieux.
“Le Président et la Vice-Présidente sont morts,” dit Delliger. “Les deux suivants en ligne de succession sont Bill Ryan et Ed Graves, tous les deux des rapaces, tous les deux bien vivants. Après ça, toute la ligne de succession a disparu. Ils étaient tous à Mount Weather. Si vous voulez arrêter ça, en assumant que ce soit possible, et renverser Bill Ryan, vous allez le remplacer par qui? Qui est l'héritier légitime du trône?”
“Je ne sais pas,” admit Luke.
Toute la journée, il avait été tellement concentré sur le fait d'empêcher que ça arrive qu'il n'avait pas encore réalisé que toute l'affaire était déjà terminée. Il commençait seulement à comprendre l'ampleur de l'opération. Don avait dit à luke qu'il était de la poudre aux yeux, mais c'était faux. Il n'était pas de la poudre aux yeux. Il était l'insecte sur le pare-brise.
Durant un instant, l'esprit de Luke retourna à sa rencontre de ce soir avec Paul.
Paul avait décrit Luke comme un kamikaze écrasant un jouet sur un porte-avions. Ça aurait l'air spectaculaire, mais ce serait en fait pathétique.
“Je ne sais pas non plus,” dit Delliger. “Mais ça n'a pas vraiment d'importance, n'est-ce pas? Ils ont des gens partout. Vous imaginez qui a dû être impliqué pour que ça arrive? Vous voyez à quel niveau ça va? Si vous étiez d'une manière ou d'une autre capable de défaire ce qui a été fait, à qui pourriez-vous encore faire confiance? Il vous faudrait déraciner les conspirateurs de chaque département et de chaque agence. Ce gouvernement est un cadavre criblé d'asticots.”
Il fit une pause. “J'aurais aimé savoir tout ça il y a cinq ans. Je n'aurais jamais accepté ce poste. J'aurais remercié Thomas pour l'honneur fait, décliné poliment et continué ma vie. Secrétaire à la Défense? C'est une blague. Ils m'ont fait plaisir. Je n'ai jamais été responsable de rien.”
“On peut trouver des preuves,” dit Luke. “On pourrait intenter une action. N'importe quoi, une prise, quelque chose à offrir aux médias. Vous êtes toujours à l'intérieur.”
Delliger secoua la tête doucement. “J'ai été informé que le Président Ryan attendait ma démission pour demain matin. S'il la reçoit, il me remerciera publiquement pour mes services et mon dévouement. S'il ne la reçoit pas, il me virera pour incompétence. C'est mon choix.”
Luke était pensif. “Pourquoi avez-vous accepté de me rencontrer?”
Delliger haussa les épaules. “Je pense que vous êtes un homme bien et vous êtes à l'évidence un homme courageux. J'ai pensé que je devais vous dire que s'il n'était pas trop tard, vous devriez vous éloigner de tout ça. Éloignez-vous. Peut-être qu'ils vous laisseront tranquille. La vie est une belle chose, monsieur Stone. Et elle a plus à offrir que de mener des batailles que vous ne pourrez probablement pas gagner.”
Luke prit une profonde inspiration. Ce n'était pas la peine de dire à cet homme qu'il était déjà trop tard, en tout cas pour Luke.
“C''est ce que vous allez faire?” dit-il. “Vous éloigner?”
Delliger sourit. C'était un sourire plein de tristesse et de chagrin. “Je vais aller à mon bureau maintenant et rédiger ma démission. Et demain je retournerai à ma vie d'avant. Vous savez que je suis assez bon jardinier? C'est mon hobby préféré, et je n'ai pas pu m'y consacrer depuis des années. Je n'ai pas eu le temps. Je sais, on est déjà en juin, j'ai pris un peu de retard cette année. Mais la saison de croissance est longue et clémente dans cette région du pays.”
Luke hocha la tête. “D'accord. Au revoir, Monsieur Delliger.”
“Au revoir, Monsieur Stone. Et bonne chance à vous, quoi que vous décidiez.”
Delliger se retourna et commença à retraverser le terrain. Luke resta appuyé contre le mur. Il regardait Delliger diminuer au loin. Quand Delliger atteignit la ligne des cinquante mètres, un coup de feu retentit.
CRAC.
Il résonna sur les tribunes du stade et à travers les rues bordées d'arbres de la zone environnante.
Les yeux de Luke scrutèrent le stade désert, esssayant de repérer le tireur. Il n'avait pas remarqué d'éclair, même pas un éclair étouffé, donc le coup de feu ne venait pas de la cabine de retransmission. Il l'aurait vu du coin de l'oeil. Il réalisa que la balle pouvait venir de loin. Les meilleurs tireurs pouvaient réussir ce coup à deux cents mètres de distance, même plus. L'armée américaine entraînait certains des meilleurs tireurs au monde.
Il regarda à nouveau à travers le terrain. Le corps de Delliger gisait là-bas, une protubérance sombre à la moitié du chemin. Il réalisa qu'ils n'avaient pas pris la peine d'utiliser un silencieux. Ils auraient pu mais ils ne l'avaient pas fait.
Luke retira la cagoule noire de sa poche et l'enfila. La seule chose visible était ses yeux. Il glissa le long du mur en béton vers le hall. Un instant plus tard, il avait disparu dans l'ombre.
Chapitre 46
6 juin
00h03
Sur la route
Le monde autour de lui était sombre.
L'homme était un camionneur longue distance conduisant de nuit. Il était en-dessous de Florence, Caroline du Sud, dans cette partie de l'état où les sorties étaient peu fréquentes et éloignées les unes des autres. La sombre autoroute s'étalait devant lui dans le reflet de ses phares. Il avait l'intention d'atteindre le nord de la Floride avant de quitter la route, peut-être Jacksonville ou Saint Augustine s'il parvenait à arriver aussi loin.
Ça avait été une journée horrible, peut-être même la pire dont il se souvienne. Mais la vie continuait. Il transportait un chargement de conserves de produits de porc de Virginie, destiné aux docks de Port Everglades. Ils n'allaient pas y arriver tout seul.
Il alluma une cigarette et tourna le bouton de la radio. Le nouveau Président, un homme dont le camionneur n'avait jamais entendu parler avant ce soir, venait juste de prendre ses fonctions. Il allait faire une déclaration.
Le camionneur soupira. Il espérait que celui-ci n'allait pas exploser.
“Mes concitoyens américains,” dit le Président.
“Hier, le cinq juin, les États-Unis d'Amérique ont été subitement et délibérément attaqués par des agents et provocateurs clandestins de la République Islamique d'Iran. Les États-Unis étaient en paix avec cette nation et poursuivaient les discussions avec son gouvernement, en vue de maintenir la paix au Moyen-Orient.
“Moins de vingt-quatre heures avant l'attaque par drone iranien sur notre Maison Blanche, l'ambassadeur iranien aux Nations Unies delivra à notre ambassadeur aux Nations Unies une réponse officielle à un récent message américain. Et, bien que cette réponse stipulait qu'il semblait stérile de continuer les négociations diplomatiques existantes, il ne contenait aucune menace ou indice de guerre ou d'attaque armée.
“Vous noterez que la nature de l'attaque rend indéniable qu'elle était délibérément planifiée depuis des jours, des semaines ou même des mois. Entre-, le gouvernement iranien a délibérément cherché à tromper les États-Unis avec de fausses déclarations et expressions d'espoir de conciliation.
“L'attaque de ce soir a provoqué des dégâts importants au centre des opérations d'urgence de Mount Weather, où l'ancien Président, la Vice-Présidente et de nombreux autres membres du gouvernement en exercice s'étaient rassemblés. Je suis au regret de vous informer que de nombreuses vies américaines ont été perdues. Le nombre exact n'est pas encore connu mais nous anticipons la confirmation, dans les jours à venir, d'au moins trois cents morts américains.
“L'Iran a donc entrepris une attaque surprise sur le territoire américain. Les faits d'hier et d'aujourd'hui parlent d'eux-mêmes. Le peuple des États-Unis s'est déjà fait une opinion et comprend bien les implications sur la vie et la sécurité de notre nation.
“En tant que Commandant en chef de l'armée et de la Navy, j'ai ordonné à ce que toutes les mesures soient prises pour notre défense. Peu importe le temps qu'il faudra pour surmonter cette attaque préméditée, le peuple américain gagnera jusqu'à la victoire absolue. Je suis sûr d'interpréter le désir du peuple quand j'affirme que nous nous défendrons jusqu'au bout, mais aussi que nous nous assurerons que cette forme de traîtrise ne puisse plus jamais nous mettre en danger.
“Des hostilités existent. Il n'y aucun doute dans le fait que notre peuple, notre territoire et nos intérêts sont en grand danger. Avec la confiance en nos forces armées et avec la détermination de notre peuple, nous obtiendrons le triomphe inévitable, avec l'aide de Dieu. Je vous informe par conséquent que depuis les attaques lâches et injustifiées du cinq juin, un état de guerre existe entre les États-Unis et l'Iran.”
Chapitre 47
***
00h35
Comté de Queen Anne, Maryland – Côtes est de la baie de Chesapeake
Luke arriva à la maison en sachant qu'il arrivait trop tard.
Il faisait nuit. La proximité de l'eau semblait ajouter de l'électricité dans l'air.
Au début, il avait garé sa voiture à une centaine de mètres de la propriété. Il éteignit les phares, puis attendit en observant. Il n'y avait pas de mouvement sur la route. Les lumières d'une télé vacillaient dans une maison au loin à sa gauche. Plus près, à cinq cents mètres, la maison des Thompson était dans le noir.
Son sens de l'appréhension était si fort qu'il avait l'impression qu'il allait vomir. Depuis le début, il avait fait des erreurs, et maintenant il était probable qu'elles coûtent la vie à Becca et à Gunner. Il aurait dû parler à Becca depuis bien longtemps des risques que son boulot comportait. Laisse tomber! Premièrement, il n'aurait jamais dû fréquenter Becca, ou qui que ce soit d'ailleurs.
Il laissa rouler la voiture jusqu'à la maison en bas de la colline. La volvo de Becca était là. Il se gara à côté d'elle. Il sortit de la voiture et jeta un œil à la portière de la volvo. Il n'essayait pas de se cacher. Il préférait qu'ils s'attaquent à lui plutôt que d'assassiner sa famille. Il aurait aimé avoir fait cet échange quand il en avait eu l'occasion. Il savait que c'était un mensonge, mais…
La volvo n'était pas fermée à clé. Elle ne verrouillait jamais sa voiture ici. Il n'y avait rien dans l'habitacle. Il ouvrit le coffre et se prépara à ce qu'il pourrait y trouver. Rien. Un cric, un démonte-roue, une pompe à air et deux raquettes de tennis.
Il marcha vers la maison. La porte n'était pas fermée à clé. Il entra.
Il n'y avait personne.
Il pouvait sentir le vide de la vieille maison. La lumière de la salle de bains était allumée, jetant des ombres à travers le salon. La table basse s'était effondrée, comme si quelqu'un avait aterri dessus. C'était le seul signe de lutte qu'il put voir.
Il s'immobilisa un instant, retenant sa respiration, observant et écoutant.
Pas un bruit. Pas un seul.
Sa respiration ressemblait à un long et grave gémissement. Maintenant qu'il était ici, il pouvait prendre un moment pour lui, rassembler ses émotions et fouiller le reste de la maison. S'il y trouvait quelqu'un, ce seraient des morts.
Je suis vraiment désolé, Becca.
Il resta immobile pendant quelques instants. Au loin, à travers la fenêtre arrière, un bateau passait sur les eaux sombres. Il ne pouvait pas voir le bateau mais il savait qu'il était là grâce à la lumière rouge de la poupe.
Il commença à fouiller. Il traversa distraitement les pièces, jetant un œil au reste de la maison. Des ombres planaient tout autour de lui. Il rentra dans la chambre à coucher principale. Il fouilla la salle de bains et le placard. Becca n'y était pas. Quoi qu'ils aient fait d'elle, ils n'avaient pas laissé son corps derrière eux.
Il se rendit dans la chambre de Gunner. Un poster de zombie taille réelle était accroché au-dessus de son lit. Il sursauta de surprise. Durant une fraction de seconde, il crut qu'un homme se tenait là. Le zombie couvert de sang, vêtements en loques, la bouche ruisselante, l'accusait:
Tu as assassiné l'enfant. Oui tu l'as fait.
Il n'y avait rien que Luke puisse dire pour sa propre défense.
Une douleur intense le déchira. Ça n'avait rien à voir avec la violence qu'il avait vécue aujourd'hui. C'était la douleur de la séparation, la peur impuissante pour leur sécurité. Ils avaient été arrachés à lui et il n'avait aucun moyen de les récupérer.
Ses pensées s'affolaient. Il n'arrivait plus à respirer.
Il pourrait appeler Don. Il pourrait le supplier. Ce serait un sentiment extrêmement désagréable. Juste une faveur impossible en souvenir du bon vieux temps. Luke ferait n'importe quoi, absolument n'importe quoi, pour échanger sa place avec eux. Mais Don ne le ferait jamais. Il connaissait Don. Quand Don donnait un ultimatum, c'était fini. Pas de retour en arrière. En fait non! Don ne pourrait probablement rien y changer même s'il le voulait. Il n'avait probablement aucun contact avec les kidnappeurs et les kidnappeurs eux-mêmes fonctionnaient sûrement sous cloche. Une fois qu'ils étaient en mouvement, ils terminaient leur tâche sans contact ultérieur.
Becca et Gunner étaient probablement déjà morts.
Luke allait de nouveau se mettre à pleurer. Ce n'était pas grave. Il n'y avait aucune raison de ne pas le faire. Et il n'y avait plus rien d'autre à faire.
Son téléphone sonna. Il décrocha.
Une voix de femme résonna. “Luke?”
“Trudy.”
“Luke, la Vice-Présidente est en vie.”
En quelques secondes, Luke était sorti de la chambre de Gunner et descendait les escaliers en bondissant. Il se retrouva à l'extérieur, dans l'air de la nuit, marchant rapidement vers sa voiture. C'était instinctif. Son corps réagissait avant sa tête. La Vice-Présidente Susan Hopkins, et tout ce qu'elle représentait, était sa seule chance de pouvoir sauver sa famille.
“Raconte,” dit-il .
“ECHELON,” dit Trudy. “Recherchait tout signe de vie à partir des téléphones portables, des adresses email, des tablettes, et de tous les dispositifs de communication associés aux personnes qui se trouvaient à Mount Weather. Il y a une dizaine de minutes, il détecta un signal, celui du téléphone portable d'un agent des services secrets appelé Charles Berg. Il s'agit d'un membre du contingent chargé de la sécurité de Susan Hopkins. Le système a alerté le portail d'accès régional en temps réel aux QG de la NSA et ils ont écouté un appel passé par Berg.”
Luke démarra la voiture, enclencha la vitesse et appuya sur l'accélérateur. Les pneus crissèrent lorsqu'il sortit de l'allée.
“J'écoute,” dit-il.
“Berg a appelé un agent des services secrets à la retraite, du nom de Walter Brenna. Il y eut un temps où ils ont travaillé ensemble. Pour faire court, Berg est en compagnie d'Hopkins. Elle est blessée mais vivante et il la ramène à Washington. Il ne compte pas parler de ça à qui que ce soit. Apparemment, Brenna était médecin dans le corps des Marines avant de rejoindre les services secrets. Je te parle d'il y a trente ans. Berg va amener la Vice-Présidente à la maison de Brenna dans la banlieue est pour voir s'ils peuvent la soigner. Puis ils comptent la cacher.”
“Quelle est l'étendue de ses blessures?”
“Ce n'est pas clair. La conversation n'a duré qu'une minute.”
“Où vit Brenna?”
“Euh attends, j'ai l'info. Ils ont tracé l'appel à une ligne fixe. Il vit à Bowie, Maryland, au 1307 de la 3ème rue.”
Luke était déjà occupé à introduire l'adresse dans le GPS sur son tableau de bord. Il vit le GPS lui dessiner une carte d'itinéraire. Ce n'était qu'à trente minutes, voire moins s'il appuyait sur le champignon.
“Où sont Berg et la Vice-Présidente maintenant?”
“Pas très clair non plus. Le téléphone de Berg a cessé de se déplacer sur une route de campagne dans l'est de la Virginie. Toutes les tentatives d'appel ont été infructueuses. Des agents de différentes organisations se déplacent vers l'endroit mais la localisation comprend un rayon de deux cents mètres. Les données satellites montrent une zone herbeuse et boisée le long de la route. Il n'y a aucune voiture garée à proximité. Il semblerait que Berg ait passé ce seul coup de fil à Brenna, puis ait jeté le téléphone par la fenêtre. Personne ne sait quel véhicule Berg conduit.”
Luke hocha la tête. L'homme était fûté. Il savait qu'il était possible qu'il soit surveillé. Ce qu'il ne savait pas, c'était combien de personnes le surveillaient et dans quelle mesure.
“Est-ce que Don est au courant?”
“C'est très étrange. Il est au courant. Il est parti sur des chapeaux de roue quand l'info est arrivée. Don n'est pas lui-même.”
“Est-ce qu'il a dit quelque chose à mon sujet?”
“Il a dit qu'il t'avait parlé et que vous vous étiez disputés. Tu lui aurais dit que tu allais dormir. Il a dit de ne pas te déranger mais je savais que tu ne dormais probablement pas. Je ne pense pas t'avoir jamais vu t'endormir pour quelque raison que ce soit.”
“Trudy, Don essaie de m'éliminer.”
Les mots étaient sortis de sa bouche avant même qu'il ne s'en rende compte. Une fois prononcés, il se sentit bien. C'était un fait et Trudy était une grande fille. Il ne pouvait pas la protéger des faits. Il y eut un long silence sur la ligne.
Luke passa à toute allure à côté d'un panneau indiquant le pont de la baie de Chesapeake à huit kilomètres. Dans dix minutes, il passerait à proximité du cadavre de David Delliger.
“Trudy?”
“Luke, de quoi parles-tu?”
“Si je te racontais, ta vie serait en danger.”
“Raconte-moi,” dit-elle.
Alors il lui raconta. Quand il eut fini, le silence était encore plus intense. Luke roulait vite sur la rampe du pont, à cent quarante kilomètres à l'heure. Les routes étaient désertes. Il n'avait pas vu un flic à l'horizon.
“Tu me crois?” dit-il.
“Luke, je ne sais pas quoi croire. Je sais que Don et Bill Ryan étaient amis au Citadel. Ils partaient régulièrement en vacances en famille ensemble.”
“Trudy, ils ont pris ma femme et mon fils.”
“Quoi?”
Il lui raconta. Il essaya de garder la voix ferme. Il se contenta de raconter les faits, les choses qu'il savait de manière sûre. Il ne pleura pas. Il ne cria pas.
“C'était un coup d'état,” dit Luke. “Il y a des gens aux renseignements et à l'armée qui veulent la guerre. Probablement aussi les entrepreneurs de la défense. Don était sur le coup. Un peu joueur, mais il en faisait néanmoins partie.”
La voix de Trudy trembla. “Il y a un peu plus d'une demi-heure, Bill Ryan a déclaré la guerre à l'Iran. Immédiatement après, les ondes se sont affolées. ECHELON, toutes les stations d'écoute, Fairbanks, Menwith Hill, la base Air Force de Misawa au Japon, et beaucoup d'autres… ont recueilli des communications russes. Les Russes ne l'ont pas encore annoncé mais ils se préparent à traiter une attaque sur l'Iran comme une attaque sur la Russie. Ils préparent des missiles. Je ne peux pas croire que c'est ce que Don voudrait qu'il arrive.”
“Écoute, voilà ce que je voudrais que tu fasses,” dit Luke. “Appelle Swann… Swann est toujours là?”
“Swann ne rentre jamais chez lui,” dit-elle.
“Demande à Swann d'accéder à l'ordinateur de Don. Qu'il cherche toutes les infos prouvant que Don était au courant à l'avance concernant les attaques. Emails, dossiers, n'importe quoi. Don n'a pas organisé les attaques mais il savait qu'elles allaient arriver.”
“À quoi ça servirait, même si on trouvait quelque chose?”
“Ça peut nous donner un angle d'attaque pour intenter une action contre Ryan et contre tous ceux qui sont derrière tout ça. Si on coince Don, alors on peut peut-être coincer Ryan, et le suivant et ainsi de suite. On les abat comme des dominos. Si on peut maintenir la Vice-Présidente en vie, on peut forcer Ryan à abdiquer. Et quand il l'aura fait, il ne sera plus protégé par son poste. Si nous avons des preuves contre lui, il est bon pour le tribunal.”
“OK, Luke. Je vais demander à Swann de voir ce qu'il peut trouver.”
“Je suis sûr qu'il trouvera quelque chose,” dit Luke. “Appelle-moi dès que c'est le cas.”
“Autre chose?”
“Ouais. Appelle Ed Newsam et dis-lui de se préparer. Je ne peux pas le laisser au lit à un moment pareil.”
“Qu'est-ce que tu vas faire?”
“Moi? Je vais sauver la Vice-Présidente si c'est toujours possible.”
Chapitre 48
8h56 (heure de Moscou)
Commandement stratégique et centre de contrôle – Moscou, Fédération de Russie
Yuri Grachev, vingt-neuf ans, assistant du ministre de la Défense, marchait vivement à travers les couloirs du centre de contrôle, en route pour la grande salle de crise. Ses pas résonnaient le long du couloir désert pendant qu'il réfléchissait à la situation. Le pire des scénarios était arrivé. Un désastre était sur le point de se produire.
Pour des raisons que personne n'avait expliquées, la valise noire nucléaire du ministre, son Cheget, se retrouvait depuis quarante-cinq minutes menottée au poignet droit de Yuri. La valise était vieille et lourde et forçait Yuri à se pencher vers la gauche quand il marchait. Elle contenait les codes et les mécanismes pour lancer des attaques par missile contre l'Occident.
Yuri ne voulait pas de cette chose horrible attachée à son poignet. Il voulait rentrer chez lui auprès de sa femme et de son jeune fils. Mais plus que tout, il avait envie de pleurer. Tout son corps tremblait. Son visage impassible menaçait de s'effondrer.
Quatre heures plus tôt, le gouvernement américain avait été renversé par un coup d'état. Il y a une heure, un nouveau Président était apparu à la radio et à la télé et avait déclaré la guerre à l'Iran. Au sein du gouvernement russe, le nouveau président était largement considéré comme un fou et comme une façade pour les élites vendeuses de guerre qui se cachaient dans l'ombre. Sa possible montée au pouvoir était considérée depuis longtemps comme le pire des cas de figure.
Le coup d'état et la déclaration de guerre déclenchèrent ici en Russie toute une série de protocoles en hibernation depuis longtemps. Les protocoles étaient connus sous différentes appellations mais la plupart des gens les appelaient la “main morte.”
La main morte mettait les systèmes de défense russes en état d'alerte avancée et donnait aux stations de missiles, avions et sous-marins des zones reculées une autorisation de prise de décision semi-indépendante. Elle décentralisait le commandement.
L'idée était que la main morte donne aux défenses russes la capacité de contre-attaquer dans le cas où une première frappe surprise américaine ait éliminé le commandement à Moscou. Si les communications étaient interrompues et que d'inhabituelles fréquences sismiques ou lectures radar étaient détectées, les commandements régionaux et même des bunkers isolés pouvaient décider eux-mêmes si une attaque avait eu lieu et s'il convenait de lancer des frappes nucléaires de représailles.
Mais le système ne fonctionnait pas. Il s'était détérioré durant les vingt dernières années, quasiment la durée de vie de Yuri. Huit des douze satellites de surveillance originaux avaient sombré dans l'océan durant cette période de temps. Aucun n'avait été remplacé.
Les communications étaient constamment interrompues avec les stations périphériques. Il y avait toujours des lectures sismiques inhabituelles car à tout moment, de faibles et même plus importants tremblements de terre avaient lieu quelque part dans le monde. Le pire de tout, c'était que les radars indentifiaient systématiquement de manière erronée des lancements de missiles. Personne au niveau décisionnel ne l'admettrait jamais, mais c'était la vérité.
Yuri lui-même l'avait vécu ici au centre de contrôle il y a trois ans, lorsque les Suédois lancèrent une fusée scientifique en orbite. Le système d'alerte précoce le confondit avec un missile lancé depuis un sous-marin américain stationné dans l'Atlantique nord.
La valise nucléaire (qui n'était heureusement pas au poignet de Yuri à cette époque) commença à sonner l'alarme. Elle envoya des messages d'alarme aux stations de combat mais elle faisait aussi un bruit audible ressemblant au hurlement perçant d'un clairon.
Les silos à missiles au cœur de la Russie signalèrent des lectures de combat. Si la fusée était une première frappe américaine, l'impact allait se produire dans environ neuf minutes. Est-ce que c'était une arme électromagnétique qui mettrait hors d'usage la capacité de réponse des Russes? Serait-elle suivie par une attaque de plus grande envergure?
Personne ne savait. Tout à son crédit, l'état-major décida de retenir sa respiration et d'attendre. De longues minutes s'écoulèrent. À la huitième minute, une station radar informa que la fusée avait quitté l'atmosphère terrestre. Un espoir timide grandissait. À la onzième minute, la station radar informa que la fusée avait pris un circuit orbital normal.
Personne n'appplaudit après ça. Tout le monde retourna tout simplement à son travail.
La main morte n'était pas en vigueur ce jour-là. Les stations de combat attendirent les ordres du commandement central. Mais aujourd'hui, la main morte était en vigueur. Un système de communication défaillant, un rat rongeant les fils, ou une simple erreur, pouvaient mettre des décisions nucléaires aux mains de personnes éloignées, mortes d'ennui, saoûles, fatiguées, ou tout simplement dingues.
Les Américains avaient fait une chose à laquelle personne ne s'attendait. Une dangereuse cabale s'était emparée du gouvernement à Washington et leurs prochains mouvements étaient imprévisibles. En réponse, la Russie avait activé des procédures peu fiables et risquées qui mettaient le monde entier en danger.
La main morte était un moyen de dissuasion à potentiel d'échec mortel. Elle garantissait une destruction mutuelle. Ça avait été une bonne idée autrefois, durant les années de gloire de l'Union soviétique, quand les systèmes de communication et d'alerte étaient robustes, modernes et en bon état.
Mais aujourd'hui, c'était une très mauvaise idée. Et c'était devenu une réalité.
Chapitre 49
1h03
Bowie, Maryland – Banlieue est de Washington DC
Luke se gara à une trentaine de mètres. La maison était un pavillon de plain-pied surélevé au-dessus d'un garage pour deux voitures. Toutes les lampes de la maison étaient allumées. Une des portes de garage était ouverte et la lumière allumée. L'endroit était illuminé comme un sapin de Noël.
Il n'y avait rien dans le garage, juste quelques outils pendus au mur, une poubelle, quelques râteaux et des pelles dans un coin. Luke supposa que Brenna avait bougé sa voiture de là pour permettre à Chuck de s'y garer quand il arriverait. Ces types n'avaient aucune idée du type de personnes auxquelles ils avaient affaire.
Luke jeta un coup d'oeil au ciel. C'était une nuit nuageuse. Avec tout ce qu'il y avait en jeu, il n'aurait pas été surpris si une frappe de drone venait à anéantir la maison. Ils en seraient capables et affirmeraient que c'était un éclair. Seulement, ils allaient probablement attendre à ce que Susan Hopkins soit arrivée pour le faire.
Le jeu consistait à ce que le vainqueur emporte toute la mise.
Le téléphone de Luke sonna. Il y jeta un coup d'oeil et décrocha.
“Ed.”
“Luke, je suis content que tu sois toujours vivant.”
“Moi aussi. Merci de m'avoir prévenu. Ça m'a sauvé la vie.”
“Trudy m'a dit de t'appeler. Elle m'a dit que ta famille a disparu. C'est vrai?”
“Oui,” dit Luke. “C'est vrai.”
“Tu vas te retirer?”
“J'ai bien peur qu'il soit trop tard pour ça. Mon meilleur espoir, c'est de continuer.”
“J'aimerais te faire une confidence,” dit Ed. “J'ai maintenu une fois une homme vivant pendant une semaine pendant que j'étais occupé à le tuer. C'était une affaire personnelle, rien à voir avec le boulot. Je le referais. Si quelqu'un fait du mal à ta famille, je le ferai pour toi. C'est une promesse.”
Luke avala sa salive. Il se pourrait qu'un jour, il accepterait cette offre.
“Merci.”
“Qu'est-ce que je peux faire pour toi dans l'immédiat?”
“J'ai un ami,” dit Luke. “C'est un médecin irakien qui travaille au bureau du médecin légiste en chef sur la rue E. Il s'appelle Ashwal Nadoori. Autrefois, j'ai fait sauter ma couverture pour lui en Irak. Je lui ai sauvé la peau. Il me doit une faveur. Quand on aura raccroché, je veux que tu l'appelles, OK?”
“OK.”
“Dis-lui que c'est le moment de retourner la faveur. Pas de termes vagues. Il n'a pas le choix. Il m'a dit qu'il traverserait le désert à genoux pour moi. Quelque chose dans le style. Rappelle-le-lui. C'est l'opportunité de me rendre la pareille. Puis va le rencontrer… Tu peux marcher?”
“Non, pas vraiment. Mais je peux boiter.”
“Alors boite jusqu'à son bureau. Quand tu y seras, rappelle-moi mais pas avec le téléphone que tu utilises maintenant. Vole le téléphone de quelqu'un. Je réponds à tous les appels ce soir. Si je vois un appel d'un numéro que je ne reconnais pas, je saurai que c'est toi. D'ici là, j'aurai récupéré un autre téléphone et on s'appellera entre téléphones volés. Je donnerai des instructions à Ashwal à ce moment-là. Il est possible que tu doives lui donner un coup de main pour qu'il fasse ce que j'attends de lui. Il est possible que tu doives lui tordre un peu le bras.”
“Pas de soucis, Luke. Je suis assez bon en pressions directes.”
“Je sais.”
Luke raccrocha et sortit de la voiture. Il prit dans son coffre une boîte en métal et une sacoche verte. Il traversa le quartier dans la pénombre jusqu'à la porte d'entrée de la maison. Il avait le pressentiment que le quartier ne dormait pas vraiment. Qui pourrait dormir par une nuit comme celle-ci? Il s'imagina des dizaines de personnes autour de lui, couchées les yeux ouverts, occupées à discuter avec des êtres chers, à pleurer ou à prier.
S'il y avait un tireur embusqué quelque part, c'était le moment de le descendre. Il se prépara au tir mais rien ne vint.
Il grimpa les marches et appuya sur la sonnette qui fit retentir un carillon mélodieux à travers la maison. Quelques instants s'écoulèrent. Luke déposa ses sacs. Il se retourna et fixa la nuit du regard. Maison après maison, rue après rue, sur plusieurs pâtés jusqu'à la zone de la petite rue principale. Pour beaucoup de personnes, c'était probablement la pire nuit de leurs vies et il était l'une de ces personnes.
La porte s'ouvrit derrière lui. Il se retourna et se retrouva face à un homme. Il était grand avec des cheveux argentés et un visage buriné. Il avait l'air du genre de type de soixante-cinq ans qui n'avait jamais fumé de sa vie et qui faisait encore cinq sessions de muscu par semaine. Il se tenait en position de tir et tenait un grand revolver en main. Le bout du canon se trouvait face au visage de Luke.
“Je peux vous aider?” demanda l'homme.
Luke leva les mains. Pas de gestes brusques, pas besoin de se faire descendre inutilement. Il parla lentement et calmement. “Walter Brenna, je m'appelle Luke Stone. Je fais partie de l'Équipe d'Intervention Spéciale du FBI. Je fais partie des bons gars.”
“Comment vous connaissez mon nom?”
“Walter, tout le monde, et j'insiste sur le tout le monde, connaît votre nom. Ils savent tous qui vous êtes et ce que vous essayez de faire. Je suis ici pour vous dire que ça ne va pas marcher. Les mauvais gars ont entendu votre petite conversation avec Chuck Berg et ils sont en route, s'ils ne sont pas déjà ici. Vous n'arriverez pas à les tenir à distance.”
Brenna sourit. “Et vous, vous y arriverez?”
“J'étais un as de la force Delta, déployé sur le terrain en Afghanistan, en Irak, au Yémen et en République Démocratique du Congo entre autres. Personne n'était même au courant que nous étions au Congo, vous comprenez?”
Brenna hocha la tête. “Je comprends mais ça ne veut pas dire que ça m'intéresse ou même que je vous crois.”
Luke fit un geste de la tête. “Vous voyez ce coffre et ce sac derrière moi? Ils sont remplis d'armes et je sais comment m'en servir. J'ai arrêté de compter mes morts confirmées après avoir atteint le chiffre cent. Si vous voulez survivre à cette nuit et si vous voulez que la Vice-Présidente survive à cette nuit, vous devriez me laisser entrer.”
Brenna avait envie de jouer aux questions-réponses. “Et si je ne veux pas?”
Luke haussa les épaules. “J'attendrai ici dehors. Quand Chuck arrivera, je lui dirai que la Vice-Présidente vient avec moi. S'il n'est pas d'accord, je le tuerai. Puis j'emménerai la Vice-Présidente de toutes façons. Il faut qu'elle reste en vie, coûte que coûte. Chuck n'a pas d'importance, vous non plus d'ailleurs.”
“Et où pensez-vous l'emmener?”
“Rendre visite à des amis. J'ai un médecin en attente, accompagné d'un autre ancien de la force Delta. C'est mon partenaire. C'est pas pour dire mais il a tué six hommes durant ces douze dernières heures. Trois d'entre eux étaient des assassins du gouvernement. C'était quand la dernière fois que vous avez tué quelqu'un, Walter?”
Brenna le fixa du regard.
“Vous pensez vraiment que vous allez pouvoir faire face à tout ça sans devoir tuer des gens? Si c'est le cas, il faudrait que vous y réfléchissiez à deux fois.”
Il sentit une hésitation dans le flingue.
“J'ai sonné à votre porte, Walter. C'est pas ce qu'ils vont faire.”
Brenna baissa le fusil. “Entrez.”
Luke attrapa ses sacs et entra dans la maison. Il suivit Brenna dans un couloir étroit. Ils traversèrent un ancien office cuisine. Luke prit directement les commandes et Brenna le laissa faire.
“Y a-t-il des femmes et des enfants ici?” demanda Luke.
Brenna secoua la tête. “Je suis divorcé. Ma femme est partie au Mexique et ma fille vit en Californie.”
“Tant mieux.”
Brenna conduisit Luke dans une pièce nue sans fenêtres. Une table en bois se trouvait au centre. De l'équipement médical était étalé, scalpels, ciseaux, antiseptiques, bandages, garrots. “Cette pièce est doublement renforcée en acier. Son emplacement est factice, plusieurs mètres derrière les murs de la maison. De l'extérieur, vous ne pouvez pas voir son emplacement.”
Luke secoua la tête. “Non. Ils vont utiliser des infra-rouges et des détecteurs de chaleur. On avait de l'équipement du style en Afghanistan. Tu peux voir les sources de chaleur directement à travers les murs. Ils déclencheront un incendie et on se retrouvera piégés.”
Luke leva une main. “Écoute, Walter. On ne va pas gagner cette bataille en étant sympa. Ils vont laisser tomber tout simulacre. Pas d'état de droit. Pas de négociations. Il y a trop de choses en jeu. Quand ils vont frapper, ils vont frapper fort. Il faut qu'on y soit préparé. Ils ne vont pas hésiter à mettre le feu à cet endroit et dire à tout le monde que c'était une explosion de gaz. Personnellement, je préférerais mourir dans une fusillade en rue.”
Luke posa ses sacs sur la table. L'homme était clairement un amateur, un de ces types qui se “prépare”, construisant de ridicules dispositifs comme cette pièce de survie et entreposant de la nourriture en conserves pour survivre à l'apocalypse. Ce n'était pas sa tasse de thé mais c'était tout de même mieux que quelqu'un qui ne serait pas préparé du tout.
“Qu'est-ce que tu as d'autre?” demanda Luke. “Donne-moi de bonnes nouvelles.”
“J'ai un fusil Garand M1 et environ vingt magasins chargés de balles perforantes incendiaires .30-06.”
Luke hocha la tête. “Pas mal. Quoi d'autre?”
Brenna inspira profondément.
“Allez, Walter. Vas-y, dis-moi. Le temps nous est compté.”
“OK,” dit Brenna. “J'ai une GMC Suburban complètement refaite en blindage après-vente. Elle est dans le garage. Elle n'a l'air de rien comme ça mais les portes, la caisse, l'intérieur, la suspension, le moteur, tout est emballé de plaques en acier, de nylon balistique ou de Kevlar. Elle est équipée de pneus à roulage à plat modifiés. Tu peux continuer à rouler pendant encore cent kilomètres après qu'ils soient à plat. Les vitres de cinq centimètres d'épaisseur sont faites de polycarbonate transparent et de plomb. C'est un poids lourd, neuf cents kilos de plus qu'une Suburban de stock. Le moteur est un V8 boosté. Le pare-choc et la grille avants sont en acier renforcé. Tu pourrais conduire ce truc à travers un mur en briques.”
Luke sourit. “Superbe. Et tu ne voulais pas me le dire.”
Brenna secoua la tête. “J'ai investi une centaine de milliers de dollars dans cette voiture.”
“Il n'y a pas un meilleur moment que maintenant pour l'utiliser,” dit Luke. “Montre-la-moi.”
Ils se déplacèrent à travers la maison de Brenna jusqu'au garage. Luke retint Brenna d'entrer. Ils s'arrêtèrent près de la porte de la cuisine, attentifs aux possibles angles de tireurs embusqués à travers la porte de garage ouverte. En face d'eux, se trouvait la Suburban noire. Brenna avait raison. Elle ressemblait à un modèle récent typique de berline. Peut-être que les fenêtres étaient juste un peu plus sombres que la normale. Ou peut-être que le véhicule brillait juste un petit plus qu'il ne devrait. Ou peut-être que c'était juste l'imagination de Luke.
“Le plein est fait?” demanda Luke.
“Bien sûr.”
“J'ai besoin de l'emprunter.”
Brenna hocha la tête. “Je m'en doutais. Je viendrai peut-être avec toi.”
“C'est une bonne idée. Tu as des anciens potes des services secrets qui sont encore valides physiquement et à qui tu peux faire confiance?”
“J'en ai quelques-uns en tête, ouais.”
“On a besoin d'eux,” dit Luke. “Après tout, la nation paye encore leurs pensions, non? Ils peuvent aussi bien mettre leurs corps à son service une dernière fois.”
Juste à cet instant, le grondement d'une grosse moto leur parvint depuis la rue. Elle arrivait vite. Elle apparut de nulle part, fit un virage de folie et monta l'entrée de garage de Brenna jusqu'à la porte ouverte. Elle dérapa en s'arrêtant, le pneu avant s'écrasant contre le mur. Le motard réussit à la maitenir sur pied.
Luke sortit son flingue, pensant que c'était le début de l'attaque.
Brenna courut à la porte de garage. Il bondit, attrapa une corde et ferma la porte d'un coup sec. Il la verrouilla en l'accrochant à une boucle solide ancrée dans le sol.
Le motard retira son casque sombre. Une femme était assise derrière lui, le tenant à la taille. Luke regarda de plus près. En fait, elle ne le tenait pas du tout. Ses poignets étaient menottés autour de la taille de l'homme. Elle était également attachée à lui avec deux grandes lanières en cuir. Brenna sortit un couteau et commença immédiatement à les sectionner.
Dès que ses poignets furent libérés, le bras gauche de la femme tomba sur le côté. Elle utilisa sa main droite pour retirer son casque. Son carré blond court lui arrivait presque jusqu'aux épaules. Son visage était sale de suie. Sa mâchoire était serrée. La peau du côté gauche de son visage pelait et était rouge vif. Ses yeux bleus démentaient son épuisement.
Susan Hopkins jeta un œil autour du garage. Elle aperçut Luke.
“Stone? Qu'est-ce que vous faites ici?”
“La même chose que vous,” dit Luke. “J'essaie de récupérer mon pays. Est-ce que ça va?”
“J'ai mal mais ça va.”
Le motard abaissa la béquille et descendit de la bécane. Il était très grand. Son visage était fatigué, mais son corps se tenait droit et ses yeux étaient alertes.
“Charles Berg?” demanda Luke.
L'homme hocha la tête. “Appelle-moi Chuck,” dit-il. “La Vice-Présidente s'est comportée comme une championne. On a eu une rude nuit mais elle a tenu le coup. C'est une femme résistante.”
“C'est la Présidente,” dit Luke, et cette réalité le frappa pour la première fois. “Pas la Vice-Présidente.” Il la regarda. Elle était petite. Il n'arrivait pas à s'y faire. Il avait toujours pensé que les tops modèles étaient supposées être grandes. Elle était aussi très belle, presque sublime dans sa beauté. La brûlure de son visage ajoutait en quelque sorte à l'effet. Il avait l'impression qu'il pourrait la regarder pendant des heures.
Mais il n'avait pas des heures. Il n'avait peut-être même pas cinq minutes.
“Susan, vous êtes la Présidente des États-Unis. Essayons tous de nous en rappeler. Je pense que ça aidera. Maintenant il faut qu'on sorte d'ici.”
Le téléphone de Luke se mit à sonner. Il y jeta un œil. Il ne reconnut pas le numéro. C'était Ed.
“Walter, c'est une question un peu débile mais est-ce que tu aurais par hasard un téléphone portable supplémentaire que tu n'aurais jamais utilisé?”
Brenna hocha la tête. “J'ai cinq ou six téléphones prépayés. Je les garde sous la main au cas où j'ai besoin de passer un appel rapide et éviter qu'il soit surveillé en temps réel. J'en utilise un une fois, puis je le détruis.”
Ce type, c'était le jackpot. “Tu es un peu parano, non?” dit Luke.
Brenna haussa les épaules. “Tu ne peux pas vraiment me blâmer là, non?”
Luke décrocha son téléphone. “Ed? Tu es avec mon ami là? OK. Je te rappelle tout de suite.”
Chapitre 50
1h43
Bureau du médecin légiste en chef – Washington DC
Ashwal Nadoori raccrocha le téléphone.
Il s'assit pensivement à son bureau pendant un instant. Un robuste homme noir était assis en face de lui dans une chaise roulante. La vue de cet homme, et le type d'homme qu'il était, rappelait de mauvais souvenirs à Ashwal.
“Est-ce qu'il t'a dit ce dont il a besoin?” demanda l'homme.
Ashwal hocha la tête. “Il veut un cadavre, si possible intact. Une femme près de la cinquantaine, avec des cheveux blonds. Quelqu'un qui avait l'air en bonne santé avant de mourir.”
“Et c'est quelque chose que tu peux faire?”
Ashwal haussa les épaules. “Cet endroit est vaste et nous y gardons beaucoup de corps. Je suis sûr qu'on devrait en trouver un qui correspond à la description.”
Il y eut une époque, dans une autre vie, où Ashwal avait été médecin. Ici en Amérique, ils ne reconnaissaient pas son éducation irakienne. Alors maintenant, il n'était qu'un assistant médical. Il travaillait dans cette morgue immense, traitait les corps, aidait durant les autopsies, bref faisait ce qu'on lui disait de faire. C'était un travail qui aurait pu être désagréable mais c'était paisible d'une certaine manière.
Les personnes ici étaient déjà mortes. Il n'y avait pas de lutte pour la vie. Il n'y avait pas de douleur, ni de peur de mourir. Le pire qui pouvait arriver était déjà arrivé. Aucun besoin d'essayer d'intervenir et aucun besoin de prétendre que ce n'était pas couru d'avance.
Ashwal sentait son estomac se retourner. Dérober un cadavre, c'était risquer son boulot. Et c'était un boulot respectable. Il vivait chichement et le boulot payait plus que ses factures. Il vivait dans une maison modeste avec ses deux filles. Ils ne manquaient de rien. Ce serait une honte terrible de perdre ce qu'ils avaient.
Mais il n'avait pas le choix. Ashwal était Bahá'í. C'était une foi magnifique, de paix, d'unité et de désir de connaître Dieu. Ashwal aimait sa religion. Il aimait tout à son sujet. Mais beaucoup de musulmans n'étaient pas de cet avis. Ils pensaient que c'était une apostasie. Ils pensaient que c'était une hérésie. Beaucoup pensaient que les adeptes devraient être punis de mort.
Quand il était enfant, sa famille avait fui l'Iran afin d'échapper à la persécution des Bahá'í dans ce pays. Ils se réfugièrent en Irak, qui était à l'époque l'ennemi mortel de l'Iran. L'Irak était géré par un fou, mais un fou qui laissait généralement les Bahá'í tranquilles. Ashwal devint un homme, bossa dur pendant ses études et devint médecin. Il jouit des fruits et des privilèges de cette vocation. Mais le fou fut renversé et soudain être Bahá'í devenait dangereux.
Une nuit, des extrémistes islamiques sont venus et ont pris sa femme. Peut-être que certains d'entre eux étaient d'anciens patients, ou même peut-être ses voisins. Ça n'avait pas d'importance. Il ne la revit jamais. Encore aujourd'hui, dix ans plus tard, il n'osait pas imaginer son visage ou prononcer son nom. Il pensait seulement “épouse,” et bloquait le reste. Il ne supportait de penser à elle.
Il ne supportait pas de penser que lorsqu'elle avait été enlevée, il n'y avait personne vers qui il aurait pu se tourner pour demander de l'aide. La société ne fonctionnait plus. Les pires tendances se déchaînaient. Les gens riaient ou regardaient ailleurs quand il marchait dans la rue.
Deux semaines plus tard, durant la nuit, un autre groupe d'hommes vint chez lui. Ils étaient une douzaine. Ils étaient différents, inconnus de lui. Ils portaient des cagoules noires. Ils les emmenèrent lui et ses filles dans le désert, à l'arrière d'un pick-up. Ils marchèrent dans le sable. Ils les forcèrent à se mettre à genoux au bord d'une tranchée. Ses filles pleuraient. Ashwal ne parvenait pas à pleurer. Il ne parvenait pas non plus à les réconforter. Il était trop engourdi. Dans un sens, il accueillait presque le soulagement que ça lui apporterait.
Soudain des coups de feu retentirent. Une arme automatique.
Au début, Ashwal pensa qu'il était mort. Mais ce n'était pas le cas. Un des hommes tirait sur les autres. Il les descendit tous. Ça prit moins de dix secondes. Le bruit était assourdissant. Quand ce fut terminé, trois des hommes étaient toujours vivants et rampaient, essayant de s'échapper. L'homme s'approcha calmement de chacun d'entre eux et leur tira une balle dans la nuque. Ashwal tressaillit à chaque coup de feu.
L'homme retira sa cagoule. Il portait la barbe remplie des moudjahidines. Sa peau était foncée par le soleil du désert. Mais ses cheveux était clairs, presque blonds, comme un occidental. Il s'approcha d'Ashwal et lui tendit la main.
“Lève-toi,” dit-il. Sa voix était ferme. Il n'y avait aucune compassion. C'était la voix d'un homme habitué à donner des ordres.
“Viens avec moi si tu veux vivre.”
L'homme s'appelait Luke Stone. C'était le même homme qui venait juste de lui donner l'ordre de dérober un cadavre. Il n'avait pas le choix. Ashwal ne demanda même pas pourquoi il en avait besoin. Luke Stone avait sauvé sa vie et celle de ses filles. Leurs vies étaient bien plus importantes qu'un boulot.
La dernière chose que Luke Stone lui avait dit au téléphone termina par le décider, s'il n'était pas déjà décidé.
“Ils ont pris ma famille,” dit-il.
Ashwal regarda l'homme noir assis dans la chaise roulante. “On devrait aller à l'arrière et voir ce qu'on peut trouver.”
Chapitre 51
1h50
Bowie, Maryland – Banlieue est de Washington DC
Un cortège de véhicules avait foncé dans la nuit pour arriver jusqu'ici.
Il y avait plus d'une douzaine de voitures, pour la plupart des jeeps et des berlines. Elles étaient toutes noires, sans aucune identification d'aucune sorte. Le dernier véhicule était une sorte de fourgon cellulaire, à disposition dans le cas peu probable qu'il y eut des prisonniers. Les véhicules se garèrent silencieusement, à deux pâtés de la maison. Le quartier était un cul-de-sac de banlieue. Il y avait un seul accès. Deux berlines se garèrent face à face en travers.
Entretemps, une équipe d'assaut de vingt hommes se dirigeait vers la maison.
Huit hommes s'approchaient par l'avant, et cinq autres de chaque côté. Deux hommes, les chefs d'équipe, restèrent à l'arrière, agenouillés derrière des voitures garées à distance. Ils allaient utiliser leur position comme point de vue et poste de commandement. Les hommes portaient tous des combinaisons en kevlar et des casques. Tous les casques étaient équipés de radios internes.
Les huit hommes traversaient silencieusement devant le double garage. L'homme de tête portait un bélier en acier d'une dizaine de kilos, qui devait abattre la porte d'entrée en un ou deux mouvements de balancier. Chaque homme tenait une grenade offensive neutralisante et portait un fusil. Le plan était d'abattre la porte, puis de lancer les grenades. Si l'équipe avait de la chance, les explosions et la lumière aveuglante handicaperaient les sujets ou les forceraient à sortir en courant de la maison où le reste de l'équipe d'assaut pourrait facilement les descendre.
Le troisième homme de la ligne, un jeune gars appelé Rafer, essuya la sueur qui lui coulait sur les yeux. Pour dire vrai, il était nerveux.
Il le ressentait dans ses intestins, cette sensation de mou comme avant un échange de coups de feu. Il salissait facilement ses pantalons. Il sourit. La diarhée était son porte-bonheur. Trois périodes de service en Irak et en Afghanistan et il n'avait jamais reçu plus d'une égratignure au combat.
Arrête. Fais attention.
Il ramena son esprit à l'instant présent. Les hommes étaient appuyés contre la porte du garage. Les marches d'entrée se trouvaient à trois mètres à droite. Il fallait que ça aille vite. Il se l'imagina mentalement. BOUM! La porte cèda et ils lancèrent leurs grenades. Il serait le deuxième à intervenir. Se replier, attendre les explosions puis s'élancer à l'intérieur.
Quelque part, tout près, il y eut un bruit.
C'était un bruit étouffé, mais on aurait dit le moteur d'une voiture. Et on aurait dit que ça venait directement de l'autre côté de cette porte de garage.
Le gars devant lui se retourna pour regarder Rafer. Ses yeux s'agrandirent. Ils se retournèrent tous les deux et regardèrent la porte.
* * *
Luke était assis à la place conducteur de la Suburban, à l'intérieur du garage fermé de Walter Brenna. Brenna était assis à côté de lui. À l'arrière, se trouvaient Susan Hopkins et Charles Berg. Brenna avait son M1 posé sur ses genoux. Chuk avait un beretta neuf millimètres. Susan n'avait rien. Luke était un peu comme le père à l'avant et ils étaient un peu comme sa petite famille.
Ses mains agrippèrent le volant. Le silence planait à l'intérieur de la berline. Dans le coin du garage, se trouvait un petit écran vidéo. Il montrait ce qui se passait à l'extérieur des portes du garage. Des hommes étaient là dehors, équipés comme une escouade du SWAT. Luke n'avait aucune idée de qui ils étaient, ni de ce qu'ils pensaient représenter.
Savaient-ils qu'il y avait eu un coup d'état? Savaient-ils que le vrai Président était ici à l'intérieur? Peut-être qu'ils pensaient être sur le point d'éliminer des terroristes.
Il secoua la tête. Ça n'avait pas d'importance. Ils étaient sur le point d'attaquer la maison et ça signifiait que c'était les mauvais.
“Ils ne s'attendent pas à ça,” dit-il tout bas. “Nous avons donc l'initiative mais ça ne durera pas.”
“Avez-vous l'intention de tuer ces hommes?” demanda Susan.
“Oui.”
Il tourna la clé dans le contact et le moteur se mit en route. Ils ne pouvaient plus faire marche arrière maintenant.
Il enclencha la vitesse et inspira profondément.
“Prêts?”
“C'est une voiture vraiment lourde,” dit Brenna. “Il faut lui donner un bon coup.”
Luke écrasa la pédale d'accélérateur.
Les pneus crissèrent sur le sol en béton du garage et la Suburban partit en hurlant, passa à fond à travers la porte, la démolissant et la faisant voler en éclats. La berline jaillit dans la nuit. Ils cahotèrent en passant au-dessus de quelque chose, des morceaux de porte, des ralentisseurs, des hommes, Luke n'en savait rien et il s'en fichait.
À sa droite et à sa gauche, des hommes en noir couraient.
Il tourna à gauche, sans jamais lâcher l'accélérateur. Des hommes s'accroupirent et tirèrent, arrosant de balles le côté de la voiture.
DOUH-DOUH-DOUH-DOUH-DOUH…
Susan hurla.
“Susan!” dit Luke. “Baissez la tête, le plus bas possible sur les genoux de Chuck. On ne sait pas combien de temps ces vitres vont tenir le coup. Je ne veux pas que vous soyiez assise quand elles nous lâcheront.”
La berline prit de la vitesse. Luke sentait l'accélération.
Deux pâtés de maison plus loin, deux berlines sombres étaient garées nez à nez au milieu de la rue. Des hommes avaient pris position derrière elles. Luke vit l'éclair du canon de leurs fusils. Ils étaient déjà occupés à tirer.
“On va par où, Walter?”
“Tout droit. C'est la seule sortie.”
“Je pense que nous allons tout de suite savoir combien de temps ces vitres résistent aux balles.”
Luke écrasa la pédale d'accélérateur jusqu'au bout. Il vit comment les voitures garées se rapprochaient à toute allure. Toujours plus près. Une douzaine d'hommes en noir tiraient. Le pare-brise était mitraillé de balles.
Deux hommes s'allongèrent en travers du capot des berlines et continuaient à tirer.
“Allez, on y va!”
BOUM!
La Suburban heurta violemment entre les deux berlines, déchirant le métal. Elle se fraya un chemin entre elles, les faisant tourner et les envoyant au loin comme des jouets. Les deux tireurs furent aspirés en-dessous et écrasés.
La Suburban ralentit à peine.
Luke appuya à fond sur l'accélérateur. La voiture s'élança en prenant de la vitesse.
Des coups de feu s'écrasèrent sur le pare-brise arrière. Susan cria à nouveau, mais moins fort cette fois-ci. Puis ils se retrouvèrent hors de portée, avançant rapidement. Luke jeta un coup d'oeil dans le rétroviseur. Des hommes couraient et sautaient dans leurs véhicules.
“OK,” dit Luke. “Ça s'est plutôt bien passé. Où est l'entrée d'autoroute?”
“Tout droit devant,” dit Walter. “Sur la droite à un kilomètre.”
La voiture se déplaçait rapidement à travers la ville silencieuse. Luke ralentit à peine pour l'entrée d'autoroute, prenant durement le virage serré. Ils rejoignirent une autoroute à quatre bandes quasiment désertes, en direction de la ville à l'ouest.
La voiture continuait à prendre de la vitesse. Le compteur numérique indiquait cent-vingt, cent-quarante, cent-soixante. La voiture se ruait, la conduite s'adoucissait. Luke suivait les courbes de la route sans effort. Il intégrait la vitesse et l'euphorie. Il sourit pendant un instant. La Suburban avait fait sa percée avec succès.
Derrière eux, les premiers véhicules de poursuite apparurent. Luke voyait leurs phares dans le rétroviseur. Pourrait-il les semer avec cette voiture? Il ne pensait pas.
Il accéléra. Cent-quatre-vingts à l'heure maintenant.
Deux cents.
À l'intérieur de l'habitacle, c'était le silence. Personne n'acclamait. Pas de cris de guerre. Ils n'avaient encore rien gagné. Ils en étaient encore loin. Ils devaient tous l'avoir compris.
Devant eux, des voitures envoyaient des signaux et se mettaient sur le côté. Luke jeta un coup d'oeil dans le rétroviseur. Des lumières intermittentes rouges et bleues maintenant, arrivant à toute allure.
“On est sur le point d'avoir beaucoup de compagnie,” dit-il.
Derrière eux, les véhicules de poursuite se rapprochaient. Ils passèrent une bretelle d'entrée. Trois berlines noires supplémentaires fonçaient vers l'autoroute à côté d'eux. Deux cents mètres devant eux, deux autres avaient ralenti au point de quasiment s'arrêter. Leurs feux arrières de stop s'allumèrent dans l'obscurité.
“Stone!” dit Chuck Berg. “Ils veulent nous enfermer.”
“C'est ce que je vois.”
Susan releva la tête. “Qu'est-ce qu'il se passerait,” dit-elle, “si on abandonnait?”
“Ils nous tueraient,” dit Brenna.
“En est-on sûr? Je veux dire par là, c'est dingue. S'ils me voient ici, ils vont juste me descendre?”
Brenna haussa les épaules. “Vous voulez vraiment le découvrir?”
Tous les quelques kilomètres, ils passaient de petits renfoncements destinés à faire demi-tour, où les policiers se garaient généralement pour surveiller le trafic au radar, ou tout simplement pour repartir dans l'autre sens. Ils allaient en passer un dans un instant.
Une berline se mit au même niveau qu'eux sur le côté gauche. Un tireur se pencha à travers la fenêtre arrière.
“Baissez-vous!” cria Luke.
L'homme tira sur l'arrière de la Suburban et mitrailla le côté de balles. Susan hurla. La fenêtre arrière se fissura mais ne se brisa pas. Luke tourna violemment le volant à gauche. La voiture blindée heurta la berline noire et l'envoya dans la paroi latérale en béton. La voiture se déforma, ses pneus crissèrent et elle se retourna. La Suburban continua.
Luke se retourna pour la regarder. “Susan, je vous ai dit de vous baisser. Pas de temps en temps. Mais tout le temps. Ils s'en fichent de nous. C'est vous qu'ils visent. Je préférerais que vous ne leur montriez pas où vous vous trouvez.”
Ils étaient entourés de berlines maintenant. Trois devant, une sur le côté et deux derrière. Les trois devant eux ralentirent fortement. Il n'y avait pas moyen de les contourner. Leurs feux arrières passaient de clair à foncé, au fur et à mesure qu'ils freinaient. Luke regarda le compteur. Quatre-vingt-dix kilomètres à l'heure. Quatre-vingt. Soixante-dix. Soixante. Ils ralentissaient rapidement. Ils étaient piégés. Il n'y avait pas d'issue.
“Je suis sur le point de faire quelque chose de très mal vu,” dit Luke. “Je proposerais bien un vote mais je doute que quelqu'un vote avec moi.”
“C'est quoi?” dit Brenna.
Le prochain renfoncement s'approchait.
“Ça,” dit Luke, et il tourna à nouveau violemment le volant.
La grosse Suburban vira à travers le renfoncement, rebondit sur un morceau irrégulier de route et se retrouva sur les bandes de l'autre côté de l'autoroute, mais en contresens du trafic.
Des phares surgirent devant eux, beaucoup de phares.
“Mon Dieu!”
Luke se précipita droit vers les phares, la mâchoire durcie. Il appuya de nouveau sur l'accélérateur.
Ils s'enfoncèrent dans le trafic. Les voitures venant en sens inverse s'éparpillaient comme des feuilles.
Un semi-remorque passa sur leur gauche. La voiture entière trembla.
“Luke!” hurla Susan. “Arrêtez!”
La Suburban accéléra au sein du trafic. Les voitures déviaient de leur trajectoire. Les phares étaient presqu'aveuglants. Il n'avait pas le temps de jeter un œil derrière lui. Il avait les yeux fixés droit devant, les deux mains agrippant le volant, sa concentration au niveau ultime.
C'était un long tronçon, les voitures venaient en nombre. Luke s'enfonçait à travers le trafic comme un bateau brisant les flots. Il commença à ressentir une certaine confiance en lui, ce sentiment de bourdonnement que lui procurait la prise de Dexedrine. Il fallait qu'il fasse attention. Une confiance excessive pouvait tuer.
Les voitures filaient à côté d'eux, comme des missiles.
“Est-ce qu'ils nous ont suivi et ont pris le renfoncement?” demanda Luke.
Brenna regarda en arrière.
“Non. Personne n'est assez fou.”
“Tant mieux.”
Luke vira vers la gauche et quitta à toute allure l'autoroute à la bretelle d'entrée suivante.
Chapitre 52
2h21
Bureau du médecin légiste en chef – Washington DC
Luke repéra Ed Newsam appuyé contre le mur de l'édifice, tenant son fusil M4 dans les bras.
L'édifice faisait quatre étages de haut et comportait une entrée en verre. Il était situé juste à l'extérieur de la zone évacuée à risque de radiations d'un kilomètre autour de la Maison Blanche. Les rues étaient entièrement désertes. Il semblerait que la plupart des gens aient pensé qu'un kilomètre, ce n'était pas assez loin.
Luke laissa la voiture rouler jusqu'à s'arrêter sur le trottoir devant l'édifice.
“Et maintenant?” dit Susan.
“Maintenant, vous sortez. Vous restez avec Ed, Chuck et Walter à l'intérieur de ce bâtiment. Peu importe ce qui arrive, ou qui se présente, vous restez avec eux. Restez aussi près que possible d'Ed. Chuck et Walter sont très bons mais Ed, c'est une machine à tuer. OK?”
“OK.”
“Faisons ça rapidement.”
Luke sortit de la voiture. De la fumée sortait du radiateur. Toutes les portes étaient criblées de balles. Trois des quatre pneus étaient déchiquetés. Mais au final, la voiture avait exceptionnellement bien tenu le coup. Luke devait s'en procurer une dans le genre.
“Ça a chauffé, hein?” dit Ed.
Luke sourit. “Tu aurais dû être là.”
Derrière lui, les passagers sortaient de la voiture.
“Ed, tu te rappelles de la Présidente, n'est-ce pas?”
“Bien sûr.”
Ed ouvrit la porte de l'édifice. Il avait très peu de force et il dut utiliser le poids de son corps pour le faire. Ils entrèrent dans le vestibule principal. Ashwal se tenait là avec une chaise roulante. C'était un homme foncé, dégarni, avec des lunettes. Ça faisait des années que Luke ne l'avait plus vu. Attachée droite dans le fauteuil roulant, se trouvait une femme morte avec une coupe au carré blonde. Elle portait un sweat blanc printanier et un pantalon. Sa peau était grise et détendue mais sinon on aurait pu penser qu'elle était juste endormie.
“Ashwal,” dit Luke.
L'homme le fixa du regard. “Luke.”
Luke fit un geste vers Susan avec ses deux mains. “Ashwal, voici Susan Hopkins, la Présidente des États-Unis. Elle est blessée. J'aimerais que tu inspectes ses blessures et que tu la soignes avec ce que tu as sous la main. On ne peut pas l'amener à l'hôpital. Des gens essaient de la tuer.”
Ashwal fixa Susan des yeux. Quelque chose apparut lentement dans son regard.
“Je ne suis plus médecin.”
“Tu l'es ce soir.”
Ashwal hocha la tête, le visage grave. “OK.”
Susan fixait le cadavre du regard.
“C'est supposé être moi?” demanda-t-elle.
“Oui.”
“Et qu'est-ce que vous allez faire avec elle?”
Luke haussa les épaules. “Je vais la tuer.”
Chapitre 53
2h30
Rues de Washington DC
Ils recherchaient probablement cette voiture. Le plus facile serait de les aider à la retrouver.
Luke était seul maintenant dans la Suburban. Il avait le fusil M1 Garand de Brenna avec lui sur le siège avant. Il était chargé avec un magasin à huit coups de cartouches perforantes incendiaires .30-06. Dix magasins supplémentaires se trouvaient au sol devant le siège.
Sur le siège arrière, le cadavre était assis là où Susan s'était trouvée. La ceinture de sécurité maintenait le corps droit. Sa tête s'agitait et bougeait avec les mouvements de la voiture.
Luke roulait doucement à travers les rues désertes près de l'esplanade nationale et du Capitole. Il était à la limite de la zone de confinement de radiation. Quelque part dans le coin, les flics de Washington devaient avoir bloqué les rues.
Là, lumières intermittentes, en bas d'une rue secondaire à sa droite. Il passa l'intersection puis se rangea sur le côté. Pas de voitures et personne nulle part.
C'était bien, les flics. C'était un début. Mais ce que Luke voulait, c'était les mauvais. Les flics n'avaient aucune idée de ce qui se passait. Cette voiture serait insignifiante pour eux. Il resta assis pendant une minute à réfléchir. Était-il possible qu'il les ait si bien perdus là bas sur l'autoroute qu'ils n'aient aucune idée d'où il se trouvait? Il ne pensait pas que ce soit le cas.
Il avait toujours son téléphone portable sur lui. Il savait que c'était stupide de le garder mais il espérait toujours recevoir un appel ou un message de Becca. Il sortit le téléphone et regarda sa lueur étrange dans l'obscurité.
“Oh, et puis merde,” dit-il. Il composa son numéro.
Son téléphone était éteint. Il ne sonna même pas.
“Bonjour, c'est Becca. Je ne peux pas répondre à votre…”
Il raccrocha. Il resta assis silencieusement pendant quelques instants, essayant de ne penser à rien. Peut-être qu'ils le trouveraient, ou peut-être pas. Si ce n'était pas le cas, il allait devoir les trouver, lui. Il ferma les yeux et respira profondément. Il s'enfonça dans le siège conducteur pendant un instant.
Progressivement, il commença à prendre conscience d'un son. C'était le grondement sourd d'un grand hélicoptère. Il ne s'alarma pas pour autant. Il pouvait y avoir des milliers de raisons pour lesquelles un hélicoptère, même de type militaire, soit dans le ciel au-dessus de Washington aujourd'hui. Il se rassit et regarda à travers le pare-brise. Il avait une vue dégagé sur le large boulevard en face de lui.
L'hélico s'approchait droit devant. Il volait bas et lentement. En quelques secondes, sa forme lui rappela quelque chose de familier.
Ça ne pouvait pas être ce qu'il pensait, ce n'était pas possible, pas ici au milieu de la ville.
Mais c'était…
…un hélicoptère de combat Apache.
“Oh non.”
Luke enclencha rapidement une vitesse et appuya à fond sur l'accélérateur. Il tourna violemment le volant vers la gauche et fit un énorme demi-tour au milieu de la rue.
L'hélico fit feu avec sa mini mitraillette.
Des balles trente-cinq millimètres mitraillèrent le toit de la berline, arrachant le blindage de la voiture.
Luke tressaillit mais continua à rouler. Il prit un autre virage serré à gauche, se retrouvant dans la rue secondaire. L'hélico passa derrière lui.
Devant lui, quatre flics se tenaient devant une barrière basse en béton. Ils regardaient le ciel, leur attention attirée soudainement par l'hélico. Deux voitures de patrouille étaient garées de chaque côté, avec leurs girophares allumés en silence. Luke inspira profondément.
De vrais flics! Il n'imaginait pas d'autres personnes auxquelles il aimerait se rendre à l'instant présent. À cent mètres de distance, il écrasa l'accélérateur. La Suburban prit de la vitesse et fonça en direction des flics.
Les quatre flics se dispersèrent.
Trois secondes plus tard, il traversa la barrière en béton, la brisant en deux et emportant avec lui les deux morceaux croulants. Il s'arrêta en dérapant, fit marche arrière de quelques mètres, puis les contourna.
Derrière lui, les flics avaient sauté dans leurs voitures de patrouille. Quelques instants plus tard, le gémissement de la sirène familière retentit.
Luke prit à gauche sur l'avenue de l'indépendance. Il scrutait le ciel à la recherche de l'hélico. Il pouvait l'entendre mais il ne pouvait pas le voir. De la fumée sortait des impacts de balle dont la Suburban était criblée. Il les avait gravement sous-estimés. Un Apache! Ils allaient abattre cette voiture et ils se fichaient de savoir qui serait au courant.
Il poussa la voiture au maximum. Elle avait perdu un peu de puissance et atteignait à peine les cent-vingt kilomètres à l'heure. Il fonça le long de l'avenue de l'indépendance, longeant le côté sud de l'esplanade. Le Tidal Basin1 était à sa gauche. Les lumières de la rue faisaient miroiter l'eau.
Derrière lui, les flics le poursuivaient à toute allure.
L'hélico Apache fondit sur lui à sa droite. Il se trouvait à une douzaine de mètres de haut. La mini mitraillette fit feu à nouveau. Les balles pleuvaient, on aurait dit un marteau-piqueur. La fenêtre arrière droite se brisa, recouvrant le cadavre de morceaux de verre.
Luke fit une folle embardée, son pied à fond sur l'accélérateur. La route défilait à toute vitesse. Loin à sa gauche, il pouvait voire le Lincoln Memorial, illuminé dans la nuit.
L'hélico revint à la charge. Il abandonna la mitraillette et commença à tirer des roquettes Hydra. Une ligne de roquettes surgit à tout vitesse du côté droit de l'hélico. Trois, quatre, cinq.
Devant lui, la chaussée explosa en tons de rouge et de jaune. BOUM… BOUM… BOUM.
Il vira violemment vers la gauche. La berline brisa une barrière en chaîne et rebondit sur du gazon. Luke fut projeté dans son siège. Ses mains agrippèrent le volant. Il leva à peine le pied de l'accélérateur.
D'autres roquettes suivirent. L'une d'entre elles mit le feu à des cerisiers en fleur. Les collines explosaient tout autour de lui.
La voiture fut touchée à l'arrière.
Luke sentit que l'arrière de la voiture se soulevait. Il ouvrit la portière et sauta.
Il aterrit sur l'herbe et roula loin vers la gauche. Les roues arrières de la voiture rebondirent sur le sol et la voiture continua à rouler, tout droit vers l'étendue d'eau.
Luke vit l'étincelle au moment où une autre roquette Hydra fut lancée. Elle fila à travers les airs, pénétra le blindage de la berline et fit mouche. Des flammes surgirent un instant avant que la voiture n'explose.
BOUUUUUM.
Luke se jeta au sol et se protégea la tête des lourds morceaux de blindage volant dans les airs. Un instant plus tard, il se retourna pour jeter un coup d'oeil. La voiture roulait toujours, des flammes rouges et orange s'élevant comme des bras dans le ciel nocturne. Dans la voiture, une femme de près de cinquante ans brûlait, une personne non réclamée, une femme sans nom. Luke pouvait voir sa silhouette.
La voiture, complètement en feu, roula doucement jusqu'au bord de l'étendue d'eau. Le rebord du Tidal Basin était à pic. La voiture passa au-dessus et resta suspendue durant quelques instants, à moitié dans l'eau, à moitié en-dehors. Puis elle sombra entièrement. Elle continua à brûler pendant qu'elle coulait.
L'hélico vira de bord et s'éloigna. Quelques instants plus tard, il n'était plus qu'une ombre foncée et distante dans le ciel nocturne.
Luke était couché dans l'herbe, le souffle court. Une voiture de police du district du Capitole s'arrêta en dérappant derrière lui, toute sirène hurlante. Deux flics en sortirent, un blanc et un noir. Ils s'approchèrent de lui avec des torches et leurs flingues en main.
“À plat ventre. Écarte les bras.”
Luke fit ce que l'homme lui disait. De rudes mains le fouillèrent. Elles replièrent ses bras dans son dos et le menottèrent.
“Vous avez le droit de garder le silence,” commença à dire l'un des flics.
Chapitre 54
3h23
Centre municipal de détention – Washington DC
Tout était blanc.
Les murs et les sols étaient blancs. Les lumières au plafond étaient blanches et lumineuses. Les grilles électroniques coulissantes en métal qui se refermèrent derrière eux avec un bruit sec étaient peintes en blanc.
Ils contrôlèrent Luke et le mirent dans une cellule de détention avec une demi-douzaine d'autres hommes. La pièce était grande. Elle était blanche avec des empreintes sales de main partout sur les murs. Le sol était blanc, tournant au gris terne sous l'effet de milliers de paires de chaussures. Il y avait un urinoir et une toilette intégrés au mur. Le sol était légèrement en pente vers le centre où s'ouvrait une petite canalisation ronde.
Un banc blanc et sale longeait les murs de la cellule, sur environ la moitié. Luke arpentait la cellule depuis quelques instant pendant que les autres hommes le regardaient. Il était le seul homme blanc dans la pièce. Ça ne le dérangeait pas. Il remarquait à peine les autres hommes. Il se sentait piégé dans cette cellule qui l'empêchait d'être en action. Il ne le supportait pas.
Quelque part, là dehors, Becca et Gunner étaient aux mains de dangereuses personnes. Luke se faisait peut-être des illusions, mais il avait l'impression qu'ils étaient toujours vivants. Si c'était le cas, il fallait qu'il sorte d'ici et qu'il les trouve. Il n'arrêterait pas, jamais, tant qu'il ne les aurait pas retrouvés. Et il n'allait pas faire de quartier avec ceux qui les avaient enlevés. Que Dieu leur vienne en aide.
Non, c'était faux, personne ne pourrait leur venir en aide.
S'ils ont osé lever ne serait-ce que le petit doigt…
Maintenant qu'il était coincé ici, il pouvait sentir la rage bouillir à l'intérieur de lui. La Vice-Présidente, la poursuite en voiture, tout ça, lui avaient permis de ne pas penser. Mais maintenant il n'y avait rien pour le distraire.
Et puis bien sûr, il y avait Susan Hopkins. Il l'avait laissée avec Ed, Brenna et Berg et c'était des hommes très capables, spécialement Ed. Mais vu que Luke était toujours vivant, il devrait être là-bas avec eux.
Il avait envie d'hurler.
Il s'approcha du banc et s'assit. Un instant plus tard, un type se leva du banc où il était assis le long du mur à l'autre bout de la pièce et marchait d'un pas tranquille vers Luke. C'était un type jeune et robuste, bien musclé et il portait un t-shirt des Chicago Bulls. Ses cheveux étaient une masse emmêlée de style afro. Il sourit. Il avait une dent en or à l'avant.
Il s'accroupit devant Luke.
“Hé, mon frère, ça va?”
Des gloussements et de petits rires tranquilles se firent entendre parmi les hommes de la cellule.
Luke le regarda. “Le Président est mort cette nuit. Mon frère.”
Le type hocha la tête. “J'en ai entendu parler. J'imagine que ça ne me dérange pas vraiment. J'ai jamais voté pour ce type.”
Luke haussa les épaules. “Je peux t'aider?”
Le type fit un geste du menton. “J'ai remarqué tes bottines. Elles sont chouettes.”
Luke hocha la tête. Il regarda ses pieds et les bottines en cuir qu'il portait. “Tu as raison. Elles sont chouettes. Ma femme me les a offertes pour Noël, l'année dernière.”
“C'est quelle marque?”
“C'est des Ferragamo. Je pense qu'elle les a bien payées six cents balles. Ma femme aime m'acheter de jolies choses. Elle sait que je ne les achèterais jamais moi-même.”
“File-les-moi,” dit le jeune type.
Luke secoua la tête. “Je ne peux pas. Elles ont une valeur sentimentale. De toutes façons, je ne pense pas que ce soit ta pointure.”
“Je les veux.”
Luke jeta un coup d'oeil autour de la cellule. Chaque paire d'yeux était rivée sur lui. Il pouvait imaginer combien ça pouvait être une situation tendue et effrayante pour d'autres.
“Je pense qu'il vaut mieux que tu ailles t'asseoir,” dit-il. “Je ne suis pas vraiment de bonne humeur pour l'instant.”
Un éclair de colère apparut dans les yeux du type. “File-moi ces bottines.”
Luke leva les yeux au ciel. “Tu les veux? Viens les chercher.”
Le type hocha la tête et sourit. Il jeta un coup d'oeil autour de la cellule. Les autres types riaient franchement maintenant. La grosse brute allait voler les chaussures de l'homme blanc. Il se baissa vers les pieds de Luke.
Luke laissa passer un instant, puis donna un coup de pied au type, directement dans les dents. C'était une attaque éclair. La tête du type vola en arrière avec un bruit sec. Trois de ses dents volèrent dans les airs. L'une d'entre elles était la dent en or. Le type tomba en arrière. Il finit à genoux, plié en deux, les mains devant sa bouche.
Luke soupira. Il se leva, se plaça derrière le type et lui donna un violent coup de poing à l'arrière de la nuque, exactement à l'endroit où la colonne vertébrale rejoignait le crâne. Le type s'effondra sur le sol crasseux. Ses yeux roulèrent. En quelques instants, il se retrouva inconscient, puis commença à ronfler bizarrement.
Luke regarda autour de lui. Il était de mauvaise humeur mais le jeune voleur de chaussures n'avait fait qu'empirer son état de colère. Luke allait tabasser chaque homme présent jusqu'à la mort si c'était ce qu'ils voulaient.
“Le prochain qui me cherche y laissera toutes ses dents,” dit-il assez fort pour que tout le monde l'entende.
Ils le fixèrent, bouches ouvertes, puis détournèrent le regard. Leurs yeux assoiffés de sang l'instant précédent, étaient maintenant remplis d'autre chose: de peur.
Chapitre 55
5h45
Observatoire naval des États-Unis – Washington DC
Il s'appelait William Theodore Ryan.
Il était l'arrière-arrière-petit fils d'une aristocratie terrienne. Sa famille, depuis des générations, était de fiers confédérés et rebelles. Et maintenant, il se retrouvait Président des États-Unis d'Amérique.
Il était fatigué, plus qu'il ne l'avait jamais été. Il avait à peine dormi la nuit dernière. Avant les premières lueurs du jour, il avait insisté pour quitter le site R et revenir à Washington. Il n'y avait aucune raison de rester sous terre, n'est-ce pas? La menace était terminée. Et ça montrerait au peuple américain combien il était courageux. Il n'allait pas se cacher dans un trou dans le sol pendant que plus de trois cents millions de personnes devaient continuer à mener leur vie sur terre, vulnérables aux attaques étrangères.
Il sourit à cette pensée.
Il était assis dans le bureau à l'étage de la résidence officielle de la Vice-Présidente. À travers les fenêtres, il pouvait voir une faible lueur percer le ciel. La maison était superbe, une énorme résidence blanche style reine Anne avec pignons et tourelle, située sur l'agréable domaine vallonné de l'observatoire naval. Elle datait du milieu du XIXème siècle et des générations de Vice-Présidents en avaient fait leur maison. Elle servirait maintenant de Maison Blanche jusqu'à ce que le bâtiment original soit reconstruit.
Sur le divan en face de lui, était assis le sénateur Edward Graves du Kansas. Plus tard dans la journée, à l'âge de soixante-douze ans, Ed allait devenir le Vice-Président le plus âgé de l'histoire moderne des États-Unis. Ed Graves était un expert militaire et était président du comité des forces armés au Congrès depuis bien longtemps. Ed était l'un de ses mentors depuis près de vingt ans maintenant.
Sur la table entre eux, se trouvait un téléphone haut-parleur noir à travers duquel un sous-secrétaire de l'état-major leur faisait une brève mise au point des événements au Moyen-Orient. La situation était tendue mais semblait sous contrôle.
“Monsieur ,” dit la voix, “sur vos ordres, deux avions de chasse américains F-118 ont pénétré dans l'espace aérien iranien à environ 13h45 heure locale, il y a donc environ une demi-heure.”
“Et quelle est la situation?” demanda Bill Ryan.
“Dans les deux minutes qui ont suivi, trois avions de chasse iraniens les ont interceptés et ont engagé le combat. Nous pensons qu'il s'agit d'anciens avions de chasse russes Mig. Les F-118 ont détruit les avions de chasse iraniens après un bref combat aérien. Le radar a signalé la présence d'au moins une douzaine d'avions de chasse iraniens en route pour la zone, donc les F-118 se sont repliés dans l'espace aérien turc. Les Iraniens ont fait demi-tour à la frontière.”
“OK,” dit Ryan. “Quoi d'autre?”
“Deux stations d'écoute, une au Japon et l'autre en Alaska, ont rapporté qu'au moins une demi-douzaine de silos à missiles russes dans l'est de la Sibérie sont passés en position de lecture de combat dans les vingt dernières minutes. Les silos ont comme cibles principales les grandes zones métropolitaines le long de la côte ouest, y compris Seattle, Portland et San Francisco. Ils ont acquis et verrouillé leurs cibles.”
“Mon Dieu, pourquoi font-ils ça?”
“Nous ne sommes pas sûrs, monsieur. Le timing semble lié à l'incursion de l'espace aérien iranien, mais les conversations interceptées suggère une certaine confusion au niveau du commandement central russe. Nous ne croyons pas que ces silos agissent de manière solitaire mais il semblerait qu'ils aient mal interprété leurs ordres.”
Ryan regarda Ed. C'était typique des Russes de perdre le contrôle de leurs propres éléments. Qu'est-ce qu'ils allaient faire? Démarrer une guerre nucléaire sur la question iranienne? Bien qu'il devait reconnaître qu'il y avait quelque chose d'exaltant dans toute cette stratégie de la corde raide. Il n'était Président que depuis moins de huit heures.
Ryan s'adressa à la voix. “Est-ce qu'on a des missiles pointés sur ces silos russes?”
“Oui monsieur, nous en avons.”
“Alors placez ces missiles en position de lecture de combat et assurez-vous que les Russes soient au courant. Ils doivent faire rentrer leurs types dans le rang. Si on leur montre nos flingues, peut-être qu'ils se rendront compte qu'on n'est pas là pour rigoler.”
La voix de l'autre côté de la ligne hésita. “Oui monsieur.”
“Autre chose?”
“Pas en ce moment, monsieur.”
Ryan éteignit le téléphone. La pièce était très silencieuse. Il regarda Ed Graves.
“Tu penses quoi?”
Les mains d'Ed reposait sur ses genoux. C'était des mains noueuses et mouchetées, comme les vieux troncs d'arbre. Le visage d'Ed était buriné et ridé. Son nez était bulbeux et traversé de fins vaisseaux sanguins éclatés. Mais son regard était pareil à des feux lasers.
“C'est absurde,” dit-il, “d'envoyer deux avions de l'autre côté de la frontière. Pourquoi on les testerait? Nous savons de quoi ils sont capables et nous savons de quoi nous sommes capables. Ils nous ont attaqué en premier, n'est-ce pas? Ils ont tué notre Président.”
Ed fit un clin d'oeil déplacé au moment où il parlait. Bill se sentait presque gêné pour lui.
“Si c'est vrai, alors nous devons les frapper et les frapper fort. Nous devons riposter. Nous avons la cinquième flotte dans le golfe persique. Éliminons les armes iraniennes dans le détroit d'Hormuz. Il ne faut pas qu'ils aient l'occasion d'y poser des mines. Élimine-les. Puis, envoie des bombardiers jusqu'à Téhéran. Donne-leur une escorte complète d'avions de chasse afin qu'ils y arrivent. Tout ça est à commencer dès aujourd'hui.”
Bill hocha la tête. “Ils vont devoir se battre pour arriver à Téhéran.”
Ed haussa les épaules. “Nos garçons sont les meiilleurs. Et ce n'est pas pour ça qu'on les paye? Pour se battre? Une semaine ou deux de bombardements intenses sur le centre ville et je pense que notre problème iranien en entier aura disparu.”
“Et les Russes?”
Ed Graves parut y penser pendant un instant. Finalement, il haussa les épaules. “On emmerde les Russes.”
Quelqu'un frappa à la lourde porte en chêne.
“Entrez.”
La porte s'ouvrit. Un jeune assistant entra. Il s'appelait Ben et il faisait partie du personnel de Ryan depuis deux ans. C'était un gamin plein d'énergie en général mais aujourd'hui il paraissait particulièrement électrisé par l'excitation. Toute l'équipe montait des échelons au niveau mondial.
“Qu'est-ce que je peux faire pour toi, Ben?’
“Monsieur, on vient à l'instant de recevoir l'identification de la femme retrouvée dans la berline qui a explosé et sombré dans le Tidal Basin cette nuit. Vous m'avez demandé de vous faire un rapport dès que j'en savais plus à ce sujet.”
“Oui, de fait. Alors, qu'est-ce que tu peux me dire?”
“Les dossiers dentaires indiquent qu'il s'agit d'une femme du nom de Liza Redeemer.”
Ce n'était pas du tout ce que Bill Ryan avait envie d'entendre. “Redeemer?”
“Oui, monsieur. Une vagabonde de trente-trois ans. Un long passé de maladie mentale, schizophrénie, désordre bipolaire. Elle a changé légalement son nom à l'âge de dix-huit ans. Elle s'appelait à l'origine Elizabeth Reid. Nous n'avons aucune indication concernant les raisons pour lesquelles elle se trouvait dans cette voiture.”
Ryan hocha la tête. “OK. Merci.”
Quand l'assistant fut sorti, Ryan regarda Ed Graves à nouveau.
“Il nous faut Don Morris au téléphone.”
Chapitre 56
7h15
Centre de détention municipal – Washington DC
“Tu as bien dormi?”
“Comme un bébé. J'étais en taule avec six autres types. Des chouettes gars. Je ne m'étais jamais rendu compte du nombre d'innocents qui se trouvent en prison.”
Luke s'avançait dans la lumière du soleil, à l'extérieur du centre de détention. Il faisait lumineux dehors. Ses poignets étaient toujours menottés. Il était emmené par Don Morris. Avec les deux agents que Luke ne connaissait pas, ils étaient quatre à descendre les escaliers et à se diriger vers une sedan noire dernier modèle garée dans la rue.
“C'était pas mal, le tour que tu leur as joué. Ils ont dû utiliser des dossiers dentaires pour se rendre compte que ce n'était pas Susan Hopkins qui était dans la voiture avec toi. Et ça fait à peine une heure. Ils ne savent toujours pas qui c'est.”
“Ah bon?” dit Luke. “J'aurais juré que c'était Susan.”
Don s'arrêta de marcher. Il regarda Luke. “Arrête tes conneries, Stone. Je ne suis pas d'humeur à rigoler aujourd'hui et je ne pensais pas que tu le serais non plus. Tu vas parler et tu vas nous dire où se trouve Susan. Tu le sais, n'est-ce pas? Oh, je sais. Luke Stone est incassable. Ça prendra des jours pour lui soutirer des informations. Personnellement, je ne pense pas. Je pense que tu vas parler très vite. On a quelques moyens de pression sur toi, au cas où tu l'aurais oublié.”
“Tu as dit que tu ne ferais jamais de mal à ma famille.”
Don sourit. “Je n'en ferai pas. Ta famille est vivante et va bien. Il faut que tu le saches. Mais il faut qu'on sache où se trouve Susan Hopkins.”
“Don, Susan est la Présidente des États-Unis.”
Il secoua la tête. “Tu ne décides pas de ça, Stone.”
“Non. C'est la Constitution qui le décide.”
Don émit un son. Comme s'il s'offusquait. Il regarda les deux agents qui les accompagnaient. “Pouvez-vous me laisser seul un instant avec l'agent Stone?”
Les hommes s'éloignèrent d'une trentaine de mètres. Ils s'arrêtèrent à côté d'une voiture garée et fixaient Luke et Don du regard. Ils n'avaient pas l'intention de faire autre chose que de les observer. Luke supposa qu'ils devaient savoir qu'il pouvait tuer Don avec les pieds et poings liés.
Don s'appuya contre la sedan noire. “Fiston, qu'est-ce que tu nous fais là?”
Luke le fixa du regard. Il connaissait Don depuis très longtemps et pourtant il semblerait qu'il ne l'avait jamais vraiment connu. “À quoi tu joues, Don? Qu'est-ce que tu nous fais? C'est pas moi qui viens d'aider à organiser un coup d'état.”
Don secoua la tête. “Luke, quel que soit le nom que tu veuilles lui donner, c'est déjà terminé. Là, on continue à aller de l'avant, pas en arrière. Bill Ryan est Président des États-Unis, que ça te plaise ou non. Ta famille est en danger, mais ils ne sont pas morts et on ne leur a pas fait de mal. Tu peux les récupérer. Il te suffit de rentrer dans le jeu. Je ne comprends même pas ta réticence. Tu n'as aucune carte en main.”
“Qu'est-ce que tu obtiens dans tout ça, Don? Tu n'as sûrement pas fait ça juste parce que Bill Ryan est ton vieux pote d'université.”
Don hocha la tête. “OK, c'est une question légitime. Si ça t'aide à faire le bon choix, je veux bien y répondre. J'en ai marre d'une Amérique faible. J'en ai marre d'une Amérique hésitante. Ce genre de chose n'a jamais fait partie de mon entraînement militaire et franchement ça ne fait pas partie de mon ADN. Je ne le supporte pas. Et j'en ai marre de mendier chaque année des ressources pour maintenir l'Équipe d'Intervention Spéciale à flot. On faisait du bon boulot. Tu l'as vu, tu en faisais partie. Mais tout est occupé à disparaître.”
Luke commençait à voir clair. “Donc Bill Ryan va te donner le budget que tu veux pour l'Équipe d'Intervention Spéciale?”
Don secoua la tête. “Non, Bill Ryan n'est qu'une figure de proue, comme tu dois t'en douter. Il y a d'autres puissances en jeu ici. Et elles voudraient restaurer l'Amérique dans toute sa grandeur, comme je le voudrais moi-même, et toi aussi. Cet après-midi, Bill annoncera que je suis son candidat pour le poste de Secrétaire à la Défense.”
Luke le fixa du regard. Il revit en pensée David Delliger se prenant une balle à la ligne des cinquante mètres dans le stade de football de l'académie navale.
“Tu es sûr que tu veux ce poste? J'étais avec ton prédécesseur cette nuit. Son mandat s'est terminé de manière plutôt abrupte.”
Don sourit. “Dave n'était pas un bon choix pour ce poste. C'était un militaire mais pas un guerrier. Aujourd'hui, il nous faut un guerrier. Je suis sûr que toi, plus que tout autre, tu es capable de comprendre ça.”
“Don, si on part en guerre contre l'Iran, les Russes… ”
Don leva une main. “Luke, ne me fais pas la leçon concernant les Russes. Je tuais déjà des Russes alors que tu chiais encore dans tes langes. Je sais ce que les Russes vont faire. Rien, c'est ça qu'ils vont faire. Ils vont attendre et observer. Maintenant dis-moi où se trouve Susan, s'il te plaît.”
Luke ne dit rien.
“Rebecca et Gunner vont mourir aujourd'hui, Luke. C'est ce qui va se passer. Et tu ne pourras rejeter la faute sur personne d'autre, à part toi-même.”
Luke détourna la tête. “Tu es un traître, Don.”
En haut de la rue, dans la direction où Luke regardait, quelque chose d'étrange était occupé à se passer. Les deux agents revenaient vers eux en marchant rapidement. Derrière eux, un groupe d'hommes en costumes et portant des lunettes de soleil les suivaient sur le trottoir. Luke compta sept hommes. Il se retourna et regarda dans l'autre direction. Peut-être qu'ils se dirigeaient ailleurs.
Non. Une autre demi-douzaine d'hommes remontaient le trottoir dans l'autre sens. Luke regarda à nouveau les agents qui accompagnaient Don. Soudain, ils déguerpirent. L'un d'entre eux fonça dans la rue. Il la traversa à moitié avant de se faire renverser par une voiture. Les pneus crissèrent en s'arrêtant. L'agent roula sur le capot et s'effondra dans la rue. Trois hommes s'approchèrent de lui en courant, flingues en main.
L'autre agent traversa en courant une pelouse vers un parking. Cinq hommes le poursuivirent.
Trois hommes s'approchèrent à la gauche de Don et de Luke, deux autres apparurent à leur droite. Ils sortirent leurs armes. Un homme leva un insigne.
“Services secrets,” dit-il.
Ils plaquèrent Don au sol, visage en premier. Ils s'emparèrent de son flingue et le menottèrent.
“Vous m'accusez de quoi?” demanda Don.
“On commence par quoi?” dit l'homme. “Trahison. Terrorisme domestique. Meurtre, Kidnapping. Complot. Ça, c'est juste pour un début.”
Ils libérèrent les poignets de Luke. Il les massa, afin qu'ils ne soient plus insensibles. “Certains m'ont tout l'air d'être des délits punissables par la peine capitale.”
L'homme des services secrets hocha la tête. “Ils le sont.”
“Ma femme et mon fils ont été kidnappés. Cet homme sait où ils se trouvent.”
Luke fixa Don du regard.
“Si j'étais toi,” dit-il, “je commencerais à parler, et vite.”
Chapitre 57
7h45
Observatoire naval des États-Unis – Washington DC
Une berline noire remontait l'allée circulaire devant la résidence officielle de la Vice-Présidente.
La porte arrière s'ouvrit et Susan Hopkins en sortit. Le docteur irakien avait arrangé son bras et son poignet durant la nuit. Son visage par contre était au-delà de ses compétences. Il avait juste appliqué un antidouleur local sur les brûlures afin qu'elle puisse dormir.
Elle avait parlé avec Pierre quinze minutes plus tôt, après s'être assurée qu'elle pouvait le faire en toute sécurité. Il avait pleuré et elle avait presque pleuré aussi. Elle n'avait toujours pas parlé avec ses filles.
Elle monta le chemin vers la grande résidence blanche, portant un gilet pare-balles complet en-dessous de son tailleur. Elle était accompagnée de Chuck Berg et de Walter Brenna.
La maison était superbe. Elle n'avait jamais eu l'air plus superbe que ce matin. Elle adorait cette maison. Elle avait été sa résidence pendant les cinq dernières années.
Ils pénétrèrent dans le vestibule.
Une douzaine d'hommes en costume et uniforme bleu de l'armée les fixèrent du regard quand ils entrèrent. Elle reconnut certains d'entre eux. C'était des agents des services secrets. Des hommes de Ryan.
Ils la fixèrent du regard comme s'ils avaient vu un fantôme. Un des hommes serra la main de Chuck Berg. Un murmure silencieux parcourut la foule.
“Je peux vous aider?” dit un homme en uniforme de l'armée.
“Je suis ici pour parler avec William Ryan.”
“Et qui puis-je annoncer?”
“Je m'appelle Susan Hopkins et je suis la Présidente des États-Unis.”
Davantage de personnes rejoignirent le vestibule. La plupart d'entre elles étaient des hommes de grande taille en uniforme bleu, avec des flingues attachés en-dessous de leurs vestes. Une femme de petite taille en uniforme de domestique apparut. Susan la reconnut. Elle s'appelait Esmeralda mais tout le monde l'appelait Esa. Elle travaillait dans cette maison depuis plus de vingt ans. Elle semblait perplexe. Elle regarda Susan comme si Susan était l'un de ces miracles catholiques auxquels les croyants affluaient parfois. Elle aurait aussi bien pu être une Vierge Marie en pleurs dans la façade abrupte d'une falaise en pierre.
“Mme Hopkins?” dit Esa. “Vous êtes vivante.”
Elle s'avança vers Susan comme si c'était un rêve. Les deux femmes se serrèrent dans les bras. D'abord de manière timide mais Susan attira Esa plus près d'elle. Soudain, Susan se mit à pleurer. C'était un sentiment tellement agréable d'être ici avec cette femme en ce moment.
“Oui,” dit-elle. “Je suis vivante.”
Elle ferma les yeux et continua à serrer la femme contre elle.
“Vous n'êtes pas la Présidente,” dit une voix retentissante.
Susan lâcha Esa. Descendant les grands escaliers en marbre, ce n'était autre que William Ryan. Il avait l'air en pleine forme et en pleine santé, plein d'énergie, plus jeune que son âge. “Je suis le Président. J'ai prêté serment la nuit dernière. Le président de la Cour suprême des États-Unis l'a administré.”
Il atteignit le bas des escalier et marcha directement en direction de Susan. Il était très grand. Il la surplombait. Elle leva la tête vers lui. Chuck Berg se tenait à sa droite. Walter Brenna était à à sa gauche.
“Susan,” dit Ryan. “C'est agréable de te revoir. Mais je vais devoir te demander de partir. Tu as clairement subi de terribles pressions durant ces dernières vingt-quatre heures. Je suis sûr que tu n'es pas dans l'état d'esprit pour prêter serment.”
Une foule de militaires et d'agents des services secrets s'étaient maintenant rassemblés dans le vestibule.
Ryan fit un geste à deux militaires près de lui. “Pourriez-vous escorter Mme Hopkins à l'extérieur, s'il vous plaît? Nous avons du boulot ici.”
Susan le montra du doigt. “Arrêtez cet homme. Pour trahison et pour l'assassinat du Président Thomas Hayes et de plus de trois cents autres personnes.”
Durant un instant, elle n'eut aucune idée de ce qui allait arriver. Tout le monde restait immobile et fixait la scène du regard. Quelque part, une montre faisait tic-tac. Trois secondes, quatre secondes.
Cinq.
Chuck Berg fit un pas en avant. Il détacha une paire de menottes en acier de sa ceinture.
Il s'avança vers Ryan. “Monsieur, vous avez le droit de garder le silence.”
Un militaire fit un pas devant lui. Chuck le repoussa. Soudain, ça commença à se bousculer et à pousser un peu partout. Susan se faisait bousculer par tous ces hommes forts et robustes qui se poussaient entre eux. Puis elle sentit une douleur aigüe.
Quelqu'un lui avait marché sur le pied.
Les agents des services secrets surpassaient les militaires en nombre. Tous les hommes des services secrets maintinrent leurs postes.
Finalement, Ryan se mit à les combattre. Il descendit en faisant des mouvements de balancier mais il finit à terre. En quelques secondes, il se retrouva face contre le sol en bois poli. Deux hommes des services secrets l'y maintenaient.
Les services secrets remirent Ryan sur pied. Son visage était rouge suite à l'effort physique. Il fixa Susan du regard alors qu'ils l'emmenaient vers la porte d'entrée.
“Je suis le Président des États-Unis!” hurla-t-il.
Susan lui fit un signe d'une main dédaigneuse.
“Sors de chez moi,” dit-elle.
*
Pierre et les filles étaient en route pour la voir. Rien que d'y penser lui donnait de l'espoir et la remplissait de bonheur. Elle avait besoin d'un petit peu de ça.
Être Présidente allait être un défi de taille. Le complot contre Thomas Hayes avait de longues ramifications. En ce moment, il était impossible d'identifier toutes les personnes impliquées et à quelles branches du gouvernement ils appartenaient. Dans le futur immédiat, le niveau de menace domestique à son encontre serait considéré du plus haut niveau. Elle porterait un gilet pare-balles durant toutes les apparitions publiques.
Les problèmes au Moyen-Orient ne disparaîtraient pas du jour au lendemain, mais elle faisait déjà des progrès dans cette direction. Elle avait parlé brièvement aujourd'hui au Président russe. Il lui a dit, via un interprète, qu'il était très content de savoir qu'elle était vivante. Il lui avait assuré qu'ils pourraient travailler ensemble afin d'adoucir les problèmes avec l'Iran.
Mais il y avait des problèmes plus sombres à l'horizon. Dans l'après-midi, elle s'était assise dans son bureau avec deux visiteurs.
“Je veux continuer à financer l'Équipe d'Intervention Spéciale,” dit-elle. “Mais j'aimerais la retirer de l'égide du FBI.”
Luke Stone se tenait à la fenêtre, fixant du regard le domaine de l'observatoire naval. “Sous quel égide voudriez-vous la placer?”
Elle haussa les épaules. “Ça pourrait être une section des services secrets. Ou ça pourrait tout simplement être sa propre organisation rapportant directement au Président.”
“J'aime bien l'idée,” dit Ed Newsam. Il était assis dans une chaise roulante avec sa mauvaise jambe posée sur le bureau. Il tenait un cigare éteint entre ses doigts. “J'aime bien comme ça sonne.”
Stone se retourna. “Jusqu'à hier, j'étais en congé prolongé sans solde. Je ne sais même pas si je travaille encore pour l'Équipe d'Intervention Spéciale.”
“C'est marrant,” dit-elle. “Je pensais que vous cherchiez à être directeur. J'avais tort à votre sujet, Stone. Et je le pense. Durant les dernières vingt-quatre heures, vous avez sauvé ma vie plus d'une fois.”
Stone secoua la tête. “Il faut que je retrouve ma femme et mon fils. Le complot a échoué et les conspirateurs n'en ont plus besoin. Chaque minute qui passe…”
Susan hocha la tête. “Je sais. Nous avons mobilisé chaque ressource disponible pour les retrouver. Je vous promets qu'on les trouvera. Mais entretemps, je ne peux pas vous laisser partir de l'Équipe d'Intervention Spéciale. Je ne peux faire confiance qu'à une poignée de personnes pour l'instant, et vous deux êtes en tête de liste.”
Elle se dirigea vers la porte de son bureau et regarda à l'extérieur. Chuck Berg et un autre agent se trouvaient à trois mètres. Elle referma silencieusement la porte.
Elle se retourna vers Stone et Newsam.
“Le fait est que j'ai une autre mission urgente pour vous. Je ne suis au courant que depuis une demi-heure. Malheureusement, nos ennemis nous voient dans une position affaiblie et ils profitent de l'instant présent pour frapper. Les prochaines quarante-huit heures seront décisives.”
Stone et Newsam se fixèrent du regard.
“Allez, les gars. J'ai besoin de vous.”
“On peut savoir de quoi il s'agit?”
Elle hocha la tête. “Je suis sur le point de vous le dire. Mais je veux d'abord que vous me disiez oui.”
Un long moment s'écoula.
“Oui.”
*
Luke avançait sur les terres manucurées de l'observatoire naval, en direction du parking. À ses côtés, Ed Newsam poussait sa chaise roulante, ses bras massifs donnant une impulsion aux roues de temps en temps.
“Tu comptes sortir un jour de cet engin?” demanda Luke. “J'ai l'impression que tu te laisses aller. Tu ne peux pas faire de la kinésithérapie ou quelque chose comme ça?”
“Stone, je ne suis dans ce truc que depuis hier soir.”
Luke haussa les épaules. “Je ne peux pas m'empêcher de t'en faire part, mais j'ai l'impression que ça fait un mois que tu es là-dedans.”
Le téléphone de Luke sonna. Il le sortit et jeta un coup d'oeil au numéro. Pendant une fraction de seconde, il avait eu l'espoir que…
Il décrocha. “Trudy. Qu'est-ce que tu as à m'apprendre? Comment ça se passe avec l'ordinateur de Don?”
Sa voix était mélodieuse, enjouée. Elle n'avait probablement pas dormi depuis près de quarante-huit heures. Elle n'était probablement pas rentrée chez elle durant tout ce temps. Et elle était probablement à sa vingtième tasse de café noir. Mais il y avait un je-ne-sais-quoi dans le fait de gagner, même gagner mal, qui faisait ressortir la mélodie en nous.
“Swann a finalement réussi à percer l'encodage des dossiers de Don. Luke, il savait tout depuis le début. Il faisait partie du complot durant tout ce temps. En fait, il en faisait déjà partie avant même qu'il ne commence. Il y a des communication par email entre lui et Bill Ryan mentionnant le fait de prendre le pouvoir avant même que Thomas Hayes soit Président.”
“Et tu penses connaître les gens,” dit Luke.
“Je pensais le connaître mieux que beaucoup,” dit Trudy.
Luke ignora cette affirmation. Il avait une histoire compliquée avec Trudy. Il n'avait aucune envie de s'occuper de ça maintenant.
“Quoi d'autre?” demanda-t-il.
“Luke, Don a fini par parler. Il a donné l'adresse d'un abri de la CIA. Ceux qui s'en occupent sont des fantômes. Ils ne font pas partie des employés officiels. Don pense que ta femme et ton fils pourraient y être.”
