Читать книгу: «Eaux printanières»

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AVERTISSEMENT

Plus de dix années ont déjà passé sur la tombe du grand romancier russe,Ivan Tourgueneff. De son vivant, ses romans avaient été connus etappréciés par les lettrés, mais sans pénétrer jusqu'au grand public.

Ivan Tourgueneff avait débuté par les Récits d'un Chasseur, quil'avaient d'emblée classé hors de pair.

«Il acheva de s'insinuer dans les cœurs, dit M. Melchior de Voguë [LaRussie. Librairie Larousse.], avec d'exquises petites nouvelles du mêmeordre, avec des romans sentimentaux, comme la Nichée de Gentilshommes,dont le charme reste toujours jeune pour nous, grâce à la discrétion, àla sobriété des moyens qui le produisent. Dans Roudine, il analysaitle manque de volonté, l'absence de personnalité morale qu'il reprochaità ses compatriotes, plaisamment et trop sévèrement, quand il disait:«Nous n'avons rien donné au monde, sauf le samovar; encore n'est-il passûr que nous l'ayons inventé.» Dans Pères et Fils, il sondait le fosséinfranchissable qui s'était creusé entre la génération du servage etcelle de 1860; il diagnostiquait et baptisait le premier le mal quiallait ronger les nouveaux venus, le nihilisme. Il en suivit les progrèscroissants dans Fumée; il en décrivit les manifestations extérieuresdans Terres vierges.

»Tourgueneff n'a pas poussé aussi loin que Tolstoï la connaissance et ladomination de l'âme humaine; mais il ne le cède à personne pour ladivination des nuances de sentiments; il demeure supérieur à tous sesrivaux par la force du génie plastique; instruit à notre disciplineintellectuelle par la longue fréquentation de nos écrivains, il est leseul Russe qui satisfasse pleinement les exigences du goût classique; ilest l'artiste par excellence. Les courts récits de cet inimitableprosateur ont fait dire à M. Taine que depuis les Grecs, aucun artisten'a taillé un camée littéraire avec autant de relief, avec une aussirigoureuse perfection de forme.»

Le moment est venu de réunir les œuvres du plus parfait écrivain de cesderniers temps en une collection complète, que son prix modique rendraaccessible à toutes les bourses même les plus modestes.

La traduction de l'œuvre de Tourgueneff a été confiée à M. MichelDelines, dont les travaux sur la littérature russe sont depuis longtempsapprécies par le public.

Les ouvrages paraîtront dans l'ordre annoncé en tête de ce volume.

EAUX PRINTANIÈRES

… Joyeuses années, Heureuses journées, Vous avez passé Comme des eauxprintanières.

(Une vieille romance russe.)

Vers deux heures du matin, Sanine rentra dans sa chambre. Dès que sondomestique eut allumé les bougies, il le congédia – et se jetant dans unfauteuil, au coin de la cheminée, il enfouit son visage dans ses mains.

Jamais il n'avait ressenti une telle lassitude corporelle et morale.

Il venait de passer la soirée en compagnie de femmes agréables, d'hommesinstruits; quelques-unes de ces femmes étaient belles, presque tous leshommes se distinguaient par leur intelligence et leur talent, – lui-mêmeavait soutenu la conversation avec succès et même brillamment, etcependant jamais encore ce tædium vitæ dont parlent déjà les Romains, jamais encore cette «horreur de la vie» ne l'avait si impérieusementdominé, si violemment étreint.

S'il avait été un peu plus jeune, il aurait pleuré d'angoisse, d'ennui,de surexcitation; une incisive et cuisante amertume, une saveurd'absinthe pénétrait toute son âme. Un sentiment de dégoût, de douleurl'oppressait, l'enveloppait de toutes parts dans un brouillard de nuitd'automne; – et il ne savait comment se délivrer de cette obscurité ni decette amertume.

Il ne pouvait pas attendre l'apaisement du sommeil; il savait qu'il nedormirait pas.

Il se mit à réfléchir… avec paresse, lourdement, méchamment.

Il songea à la vanité, à l'inutilité, à la banale fausseté de tout cequi est humain.

Il passa en revue tous les âges, – lui-même venait d'entrer dans sacinquante-deuxième année – et il n'en épargna aucun. Toujours le mêmeeffort dans le vide, toujours fouetter l'eau avec des bâtons, toujoursse mentir à soi-même, à demi-sincère, à demi-conscient. – Puis, tout àcoup, sur la tête tombe la vieillesse, comme la neige… et avec lavieillesse la crainte de la mort qui va toujours en augmentant, quidévore et qui ronge… et après, le saut dans l'abîme!

Et c'est pour les privilégiés que la vie s'arrange ainsi!.. Heureux quine voit pas avant la fin s'étendre sur lui, comme la rouille sur le fer, les maladies, les souffrances…

La vie lui apparaissait non comme une mer houleuse, ainsi que les poètesla décrivent, mais comme un océan imperturbablement calme, immobile ettransparent jusque dans ses profondeurs les plus obscures; lui-même ilest assis dans une barque vacillante, – tandis que là-bas, sur ce fondsombre et vaseux, on aperçoit comme d'énormes poissons, des monstresdifformes: tous les maux de la vie, les maladies, les douleurs, lafolie, la misère, la cécité…

Il regarde et voit un de ces monstres surgir des profondeurs, monter àla surface, devenir plus net et en même temps plus horrible. Encore uneminute et la barque soulevée par le monstre va chavirer!..

Mais le monstre s'efface, il s'éloigne, il retourne au fond de la mer…il s'y tapit, et l'eau forme un remous autour de lui… Pourtant sonheure viendra… il fera chavirer la barque…

Sanine secoua la tête, et s'élançant hors de son fauteuil, arpenta deuxfois la chambre, puis il s'assit à sa table à écrire, et ouvrant lestiroirs l'un après l'autre, il se mit à fouiller dans ses papiers, surtout parmi ses vieilles lettres de femmes.

Il ne savait pas lui-même pourquoi il remuait ces tiroirs, il necherchait rien, il voulait seulement, par une occupation quelconque, sedélivrer des pensées qui le tourmentaient.

Après avoir au hasard ouvert quelques lettres, – dans l'une, il trouvaune fleur séchée, retenue par une faveur dont la couleur étaitpassée, – il haussa les épaules et, regardant le foyer, mit les lettresde côté avec l'intention évidente de brûler tôt ou tard toute cettepaperasse inutile.

Passant à la hâte les mains dans tous les tiroirs, il ouvrit tout à couplargement les yeux; il sortit lentement un petit coffret octogonal, deforme ancienne, et lentement souleva le couvercle. Dans la boîte, surune double couche d'ouate jaunie se trouvait une petite croix de grenat.

Il considéra quelques instants avec surprise cette croix, puis, tout àcoup, il poussa un faible cri.

Ses traits exprimèrent du regret et de la joie.

C'était l'expression d'un homme qui rencontre subitement un ami, qu'il alongtemps perdu de vue, mais qu'il a tendrement aimé, et qui tout à couplui apparaît, toujours le même, mais changé par l'âge.

Sanine se leva et, revenant à la cheminée, s'assit de nouveau dans lefauteuil, et pour la seconde fois se couvrit le visage de ses deuxmains.

«Pourquoi cela arrive-t-il aujourd'hui?» se demanda-t-il.

Et il se rappela des choses depuis longtemps passées.

Voici les souvenirs évoqués par Sanine.

I

Pendant l'été de 1840, Sanine, qui venait d'atteindre sa vingt-deuxièmeannée, se trouvait à Francfort, revenant d'Italie, pour retourner enRussie.

Il ne possédait pas une grande fortune, mais il était indépendant etpresque sans famille.

À la mort d'un parent éloigné, il avait hérité de quelques milliers deroubles, et il se décida à les dépenser à l'étranger, avant de devenirun fonctionnaire, avant de s'atteler définitivement à ce service del'État, sans lequel l'existence ne lui semblait pas possible.

Sanine exécuta si ponctuellement ce plan, que le jour où il arriva àFrancfort, il ne lui restait que juste assez d'argent pour rentrer àSaint-Pétersbourg. À cette époque, il y avait encore peu de chemins defer; les touristes voyageaient en diligence. Sanine prit son billet pourle beiwagen, mais la voiture ne partait qu'à quatre heures du soir. Ilavait donc beaucoup de temps à perdre.

Par bonheur, il faisait très beau et Sanine, après avoir dîné à l'hôteldu Cygne Blanc, célèbre à cette époque, se mit à flâner dans la ville.Il alla voir l'Ariane, de Danneker, qui ne lui plut pas beaucoup, et fitun pèlerinage à la maison de Goëthe, dont il ne connaissait du reste quele Werther, et encore dans une traduction française. Il fit unepromenade sur les bords du Mein et commença à s'ennuyer un peu, comme ilsied à un touriste qui se respecte; enfin, vers six heures du soir, fatigué, les bottines poudreuses, il se trouva dans une des plus petitesrues de Francfort.

Sur une des maisons espacées il aperçut l'enseigne: «Confiserieitalienne. Giovanni Roselli.»

Sanine entra pour prendre un verre de limonade, mais dans la premièreboutique il ne trouva personne. Derrière le modeste comptoir, sur lesrayons d'une armoire vernie, étaient alignées, comme dans une pharmacie, des bouteilles portant des étiquettes dorées, et surtout des bocauxrenfermant des biscuits, des pastilles de chocolat, du sucre candi, maisle magasin était vide; seul un chat gris, sur une chaise haute, placéeprès de la fenêtre, clignait des yeux et ronronnait, remuant les pattes, teinté de rouge éclatant par le rayon oblique du soleil couchant; sur leplancher un grand peloton de soie écarlate avait roulé à côté du panierde bois sculpté qui était renversé.

Un bruit confus venait de la pièce voisine.

Sanine resta immobile, tant que tinta la sonnette de la porte d'entrée, puis haussant la voix, il cria:

– Il n'y a personne?

Au même instant la porte de la pièce voisine s'ouvrit, et Sanine restafrappé d'admiration…

II

Une jeune fille de dix-neuf ans, avec ses cheveux bruns déroulés sur sesépaules nues, et les bras tendus en avant, s'élança dans la confiserie; ayant aperçu Sanine, elle courut à lui, le saisit par la main etl'entraîna, criant d'une voix haletante:

– Venez vite, par ici, venez à son secours!

Le saisissement de Sanine ne lui permit pas de répondre aussitôt à cetappel, il resta cloué à la même place.

Il n'avait jamais vu une telle beauté.

La jeune fille se tourna de nouveau vers lui et lui dit:

– Mais venez donc, venez!

Sa voix, son regard, et le geste de sa main crispée qu'elle portaitconvulsivement à ses joues pales, exprimaient un désespoir si intense, que Sanine la suivit précipitamment par la porte restée ouverte derrièreelle.

Dans la chambre où il pénétra à la suite de la jeune fille, il vit,étendu sur un divan de crin de forme ancienne, un garçon de quatorzeans. Sa ressemblance avec la jeune fille frappait; évidemment, c'étaitson frère.

Il était tout blanc avec des reflets jaunes, couleur de cire ou demarbre antique. Les yeux étaient fermés; l'ombre de ses cheveux touffuset noirs faisait tache sur son front pétrifié et sur ses fins sourcilsimmobiles; entre les lèvres bleuies, on apercevait les dents serrées.

La respiration semblait interrompue; un des bras pendait sur leplancher, l'autre était rejeté derrière la tête.

L'enfant était tout habillé et boutonné jusqu'au menton, sa cravateétroite lui serrait le cou.

La jeune fille courut vers lui avec des sanglots.

– Il est mort, il est mort! cria-t-elle. – Il y a un instant, il étaitassis ici, causant avec moi, – lorsque tout à coup il est tombé et, depuis, il n'a plus fait un mouvement… Mon Dieu! Ne pouvez-vous pas lesauver? Et maman qui n'est pas à la maison?

Puis vivement, elle cria en italien:

– Eh bien, Pantaleone, le médecin… As-tu ramené le médecin?

– Signora, j'ai envoyé Louise chez le médecin, répondit une voix enrouéederrière la porte.

Un petit vieux en frac lilas orné de boutons noirs, le col enfermé dansune haute cravate blanche, avec une culotte de nankin, et des bas delaine bleus, entra dans la chambre en boitant à cause de ses piedsankylosés.

Son petit visage disparaissait complètement sous une forêt de cheveuxgris, couleur de fer. Cette chevelure en broussailles, qui se hérissaitpar touffes et retombait dans toutes les directions, donnait auvieillard l'air d'une poule huppée; la ressemblance était rendue pluscomplète par le fait qu'on ne pouvait distinguer sous cette sombre massegrise qu'un nez pointu et des yeux jaunes, tout ronds.

– Louise arrivera plus vite, moi je ne peux pas courir, continua levieillard en italien.

Il soulevait l'un après l'autre ses pieds endoloris de goutteux, chaussés de souliers hauts attachés par des rubans.

– J'ai apporté de l'eau, ajouta-t-il.

Et de ses doigts secs et noueux il serrait le long goulot de labouteille.

– Mais en attendant le médecin, Émile peut mourir, cria la jeune fille,et elle étendit la main du côté de Sanine.

– Oh! Monsieur, oh! mein Herr! vous ferez quelque chose pour nousvenir en aide!

– Il faut le saigner – c'est une attaque d'apoplexie, dit Pantaleone.

Bien que Sanine ne possédât aucune connaissance médicale, il savaitpertinemment que des garçons de quatorze ans ne peuvent pas avoir desattaques d'apoplexie.

– C'est un évanouissement, ce n'est pas une attaque d'apoplexie, dit-ilà Pantaleone. Avez-vous des brosses? ajouta-t-il.

Le vieux releva son minois ratatiné.

– Qu'est-ce que vous demandez?

– Des brosses, des brosses, répéta Sanine en allemand et en français.

– Des brosses, ajouta-t-il en faisant le geste de brosser son habit.

Le vieillard comprit enfin.

– Ah! des brosses, Spazzette! Pour sûr nous avons des brosses!

– Eh bien, donnez-les-moi vite, nous déshabillerons l'enfant et nous lefrictionnerons.

– Bien… Benone! Et de l'eau sur la tête? Vous ne trouvez pasnécessaire de lui verser de l'eau sur la tête?

– Non… Nous verrons plus tard… Allez vite prendre des brosses.

Pantaleone posa la bouteille à terre, trottina hors de la chambre etrevint peu après muni d'une brosse à habits et d'une brosse à cheveux.

Un caniche à poils frisés entra en agitant vivement sa queue, et regardaplein de curiosité le vieux, la jeune fille et même Sanine, de l'air dequelqu'un qui se demande ce que signifie tout ce remue-ménage.

Sanine, d'un tour de main, eut déboutonné la jaquette du jeune garçon, ouvert le col de la chemise et retroussé les manches, puis saisissantune brosse, il se mit à frictionner de toutes ses forces la poitrine etles mains.

Pantaleone s'empressa avec non moins de zèle à frictionner les bottes etle pantalon de l'enfant, tandis que la jeune fille, à genoux, près dudivan, prenait entre ses mains la tête du malade, et sans remuer unepaupière couvait du regard le visage de son frère.

Sanine frictionnait sans relâche, mais du coin de l'œil observait lajeune fille.

– Dieu! qu'elle est belle! pensait-il.

III

Le nez de la jeune fille était un peu grand, mais d'une belle formeaquiline; un léger duvet ombrait imperceptiblement sa lèvre supérieure; son teint était uni et mat – un ton d'ivoire ou d'écume blanche; – lescheveux étaient onduleux et brillants comme ceux de la Judith d'Alloriau palais Pitti, – les yeux surtout étaient remarquables, d'un grissombre, l'iris encadré d'un liseré noir – des yeux splendides, triomphants, même à cette heure où l'effroi et la douleur enassombrissaient l'éclat.

Sanine songea involontairement au beau pays d'où il revenait.

Cependant, même en Italie, il n'avait pas rencontré une telle beauté!

La jeune fille respirait à de longs intervalles inégaux; elle retenaitson souffle et semblait attendre chaque fois pour voir si son frère necommençait pas à respirer.

Sanine continuait à frictionner le malade, sans pouvoir s'empêcherd'observer aussi Pantaleone dont la figure originale appelait sonattention.

Le vieillard était épuisé de fatigue et haletait; à chaque coup debrosse il laissait échapper une plainte, pendant que les longues touffesde ses cheveux trempés de sueur se balançaient lourdement en tous sens, comme les tiges d'une grande plante mouillée par la pluie.

– Retirez-lui au moins ses bottes, allait dire Sanine à Pantaleone, lorsque le chien, évidemment surexcité par la nouveauté de cette scène,se dressa tout à coup sur ses pattes de derrière et se mit à aboyer.

– Tartaglia —Canaglia! lui cria le vieillard.

Au même instant le visage de la jeune fille se transforma, ses sourcilss'arquèrent, ses yeux devinrent encore plus grands et la joie éclatadans son regard.

Sanine examina le malade et distingua sur le visage une légèrecoloration, les paupières remuèrent… les narines se dilatèrent.L'enfant aspira de l'air entre ses dents toujours serrées et soupira…

– Emilio, cria la jeune fille… Emilio mio.

Les grands yeux noirs de l'enfant s'ouvrirent lentement. Ils regardaientencore confusément mais commençaient à sourire faiblement. Le mêmesourire languissant joua sur ses lèvres pales, puis il remua son braspendant, et d'un seul mouvement le ramena sur sa poitrine.

– Emilio, répéta la jeune fille en se levant.

Son visage exprimait un sentiment si intense, qu'il semblait à toutinstant qu'elle allait fondre en larmes ou éclater d'un rire fou.

– Emilio! Qu'est-ce qu'il a? Emilio! cria une voix derrière la porte.

Dans la chambre entra à pas précipités une dame proprement vêtue, auvisage brun entouré de cheveux d'un blanc d'argent. Un homme d'âge mûrla suivait, et la servante avançait la tête par-dessus son épaule.

La jeune fille courut à leur rencontre.

– Il est sauvé, maman, il vit! dit-elle en embrassant convulsivement ladame qui venait d'entrer…

– Mais qu'est-il arrivé, dit la nouvelle venue… Je rentrais… lorsqueprès de la maison j'ai rencontré le médecin et Louise.

Pendant que la jeune fille racontait à sa mère tout ce qui s'étaitpassé, le médecin s'approcha du malade qui revenait à lui de plus enplus complètement, et qui souriait toujours. Il paraissait commencer àse sentir honteux de toute la peine qu'il avait donnée à tout le monde.

– Comme je vois, vous l'avez frictionné avec des brosses, dit le médecinen s'adressant à Sanine et à Pantaleone… Vous avez très bien fait…C'était une excellente idée… Maintenant nous allons voir ce que nouspouvons encore lui administrer…

Il tâta le pouls du jeune homme.

– Hum! montrez-moi votre langue!

La mère se pencha soucieuse sur le malade; l'enfant sourit franchement, fixa ses yeux sur elle et rougit…

Sanine jugea que sa présence était devenue superflue et voulut seretirer, mais avant qu'il eût sa main sur le bouton de la ported'entrée, la jeune fille se trouva de nouveau devant lui et l'arrêta:

– Vous nous quittez, dit-elle, je ne vous retiens pas, mais vousviendrez nous voir ce soir, n'est-ce pas?.. Nous vous devons tantd'obligations… Vous avez probablement sauvé mon frère de la mort…Nous voulons pouvoir vous remercier… Maman tient à vous exprimerelle-même sa reconnaissance… Il faut nous dire votre nom… Vous devezvenir partager notre joie…

– Mais… c'est que je pars ce soir pour Berlin, objecta Sanine.

– Vous avez tout le temps de partir, répéta vivement la jeune fille.

– Venez dans une heure prendre avec nous une tasse de chocolat, ajouta-t-elle. Vous me le promettez?.. Je dois vite retourner auprès dumalade… Nous comptons sur vous!

Que pouvait faire Sanine?

– Je viendrai! répondit-il.

La belle jeune fille lui serra vivement la main et courut rejoindre sonfrère.

Sanine se retrouva dans la rue.

IV

Lorsque Sanine, une heure et demie plus tard, revint à la confiserie

Roselli, il fut reçu comme un parent.

Emilio était assis sur le divan où il avait été frictionné le matin; lemédecin lui avait ordonné une potion et recommandait «beaucoup deprudence dans les impressions, car le sujet est nerveux avec unepropension aux maladies de cœur.»

Emilio avait déjà eu des évanouissements, mais jamais la crise n'avaitété si longue ni si forte. Pourtant le médecin assurait que tout dangeravait disparu.

Emilio était habillé, comme il convient à un convalescent, d'une amplerobe de chambre; sa mère lui avait entouré le cou d'un fichu de lainebleue. Le malade était gai, il avait presque un air de fête; et toutautour de lui était à la joie.

Devant le sofa, sur une table ronde, recouverte d'une nappe blanche, sedressait une énorme chocolatière de porcelaine, remplie de chocolatodorant, et tout autour des tasses, des verres de sirop, des gâteaux, des petits pains et jusqu'à des fleurs. Six bougies de cire brûlaientdans deux candélabres de vieil argent; à côté du divan se trouvait unmœlleux fauteuil voltaire, et c'est là qu'on invita Sanine à prendreplace.

Toutes les personnes de la confiserie dont Sanine avait fait laconnaissance dans la journée étaient réunies autour du malade, sans enexcepter le chien Tartaglia ni le chat; tous semblaient être fortheureux; le caniche reniflait de plaisir, seul le chat continuait àminauder et à cligner des yeux.

Sanine fut obligé de décliner son nom, de dire d'où il venait, de parlerde sa famille. Quand il avoua qu'il était Russe, les deux femmes furentun peu étonnées et laissèrent échapper un: «Ah!» tout en déclarant qu'ilparlait très bien l'allemand, mais elles l'invitèrent à continuer laconversation en français si cela lui était plus agréable, car toutesdeux comprenaient cette langue et la parlaient.

Sanine s'empressa de profiter de cette aimable proposition.

«Sanine! Sanine!» La mère et la fille n'auraient jamais cru qu'un Russepût porter un nom aussi facile à prononcer. Le petit nom de Sanine,Dmitri, leur plut de même beaucoup.

La mère de Gemma s'empressa de remarquer que dans sa jeunesse elle avaitvu un opéra: «Demetrio et Polibio», mais que «Dmitri» sonnait infinimentmieux que «Demetrio».

Sanine passa aussi une heure en conversation avec les deux Italiennes, qui, de leur côté, l'initièrent à tous les événements de leur vie.

La mère tenait généralement la parole. Sanine apprit d'elle son nom,Leonora Roselli. Elle était veuve de Giovanni Battista Roselli, quiétait venu vingt-cinq ans auparavant à Francfort en qualité deconfiseur. Giovanni Battista était de Vicenza; c'était un excellenthomme bien qu'un peu emporté et orgueilleux, et par-dessus tout cela,républicain!

En prononçant ces mots, madame Roselli désigna un portrait à l'huileplacé au-dessus du divan.

– Il faut croire que le peintre, – «un républicain aussi!» ajouta madameRoselli en soupirant, – n'avait pas su saisir parfaitement laressemblance, car sur son portrait, Giovanni Battista apparaissait sousles traits d'un sinistre et féroce brigand, comme un Rinaldo Rinaldini!

Madame Roselli elle-même était née dans la belle et antique cité de

Parme, où se trouve cette divine coupole peinte par l'immortel Corrège.

Une partie de sa vie pourtant avait été passée en Allemagne, et elle s'était presque germanisée.

Elle ajouta, en branlant tristement la tête, qu'il ne lui restait plusque cette fille et ce fils, et du doigt elle les montrait tour à tour, puis elle dit que sa fille s'appelait Gemma et son fils Emilio, et quetous les deux étaient d'excellents enfants, obéissants, surtoutEmilio…

– Et moi, je ne suis pas obéissante? interrompit Gemma.

– Oh! toi aussi tu es républicaine! répondit la mère.

Madame Roselli déclara pour conclure qu'assurément elle gagnait de quoivivre, mais que les affaires allaient beaucoup moins bien que du tempsde son mari, qui était un grand artiste en fait de confiserie.

– Un grand'uomo! affirma Pantaleone d'un air grave.

V

Gemma, tout en écoutant sa mère, tantôt riait, soupirait, caressaitl'épaule de la vieille dame, la menaçait du doigt, puis la regardait.Enfin, elle se leva, prit sa mère dans ses bras et la baisa sur la nuqueà la naissance des cheveux, ce qui fit rire beaucoup la bonne dame touten poussant de petits cris effarouchés.

Pantaleone, à son tour, fut présenté au jeune Russe.

Pantaleone avait été autrefois un baryton d'opéra, mais il avait depuislongtemps terminé sa carrière artistique et occupait dans la familleRoselli une place intermédiaire qui tenait de l'ami de la maison et dudomestique. Bien qu'il fût depuis un grand nombre d'années en Allemagne,il n'avait appris qu'à jurer en allemand et cela en italianisantimpitoyablement ses jurons.

– Ferroflucto spitcheboubio! (maudite canaille), disait-il de presquetous les Allemands.

En revanche, il parlait l'italien en perfection, car il était originairede Sinigaglia, où l'on peut entendre la lingua toscana in boccaromana.

Emilio faisait le paresseux et s'abandonnait aux agréables sensationsd'un convalescent qui vient d'échapper à un grand danger. Du reste ilétait facile de voir qu'il avait l'habitude d'être gâté tant et plus partous les siens.

Il remercia Sanine, d'un air confus, mais son attention se concentraitsur les sirops ou les bonbons.

Sanine fut obligé de prendre deux grandes tasses d'excellent chocolat etd'absorber une quantité fabuleuse de biscuits; à peine venait-il d'engrignoter un, que déjà Gemma lui en offrait un autre, – et commentaurait-il pu refuser?

Au bout de quelques instants Sanine se sentit dans cette famille commechez lui; le temps s'envolait avec une rapidité incroyable.

Sanine parla beaucoup de la Russie, de son climat, de la société russe,du moujik, et surtout des cosaques, de la guerre de 1812, dePierre-le-Grand, des chansons et des cloches russes.

Les deux femmes avaient une notion très vague du pays où Sanine étaitné, et Sanine fut stupéfait, lorsque madame Roselli, ou, comme onl'appelait plus souvent, Frau Lénore, lui posa cette question:

– Le palais de glace qui avait été élevé à Saint-Pétersbourg au siècledernier, et dont j'ai lu dernièrement la description dans un livreintitulé: Bellezze delle arti, existe-t-il encore?

– Mais croyez-vous donc qu'il n'y a jamais d'été en Russie? s'écria

Sanine.

Et alors madame Roselli avoua qu'elle se représentait la Russie commeune plaine toujours couverte de neiges éternelles, et habitée par deshommes vêtus toute l'année de fourrures et qui sont tous militaires: – ilest vrai, ajouta-t-elle, que c'est le pays le plus hospitalier de laterre, et le seul où les paysans sont obéissants.

Sanine s'efforça de lui donner, ainsi qu'à sa fille, des notions plusexactes sur la Russie. Lorsqu'il en vint à parler de musique, madameRoselli et sa fille le prièrent de leur chanter un air russe, et luimontrèrent un minuscule piano, dont les touches en relief étaientblanches et les touches plates noires. Sanine obéit sans faire defaçons, et s'accompagnant de deux doigts de la main droite et de troisdoigts de la main gauche (le pouce, le doigt du milieu et le petitdoigt), il se mit à chanter, d'une voix de ténor un peu nasale, leSaraphan, puis Sur la rue, sur le pavé.

Ses auditrices louèrent fort sa voix et sa musique, mais s'extasièrentsurtout sur la douceur et la sonorité de la langue russe, et le prièrentde leur traduire les paroles. Comme ces deux chansons ne pouvaientdonner une très haute idée de la poésie russe, Sanine préféra déclamerla romance de Pouchkine: Je me rappelle un instant divin, qu'iltraduisit et chanta. La musique était de Glinka.

L'enthousiasme de madame Roselli et de sa fille ne connut plus debornes. Frau Lénore découvrit une ressemblance étonnante entre le russeet l'italien. Elle trouva même que les noms de Pouchkine (elleprononçait Poussekine) et de Glinka sonnaient comme de l'italien.

Sanine à son tour obligea la mère et la fille à lui chanter quelquechose: elles ne se firent pas prier. Frau Lénore se mit au piano etchanta avec Gemma quelques duettini et stornelli. La mère avait dûavoir dans le temps un bon contralto; la voix de la jeune fille était unpeu faible, mais agréable.

VI

C'était Gemma et non sa voix que Sanine admirait.

Il était assis un peu en arrière et de côté, et pensait qu'un palmier nepourrait pas rivaliser avec l'élégante sveltesse de la taille de lajeune Italienne, et lorsqu'elle levait les yeux dans les passagesexpressifs, il semblait au jeune homme que devant ce regard le cieldevait s'ouvrir.

Le vieux Pantaleone lui-même, qui écoutait gravement, d'un air deconnaisseur, une épaule appuyée au battant de la porte, le menton et labouche enfouis dans son ample cravate, subissait le charme de ce beauvisage, bien qu'il le vît tous les jours.

Le duettino terminé, Frau Lénore dit qu'Emilio possédait une trèsbelle voix – un timbre d'argent, mais qu'il était à l'âge où la voixchange et qu'il lui était défendu de chanter. C'était à Pantaleone de seressouvenir, en l'honneur de leur hôte, des airs qu'il chantait si bienautrefois.

Pantaleone fit la mine, se renfrogna, ébouriffa ses cheveux et déclaraque depuis des années il avait abandonné le chant, bien qu'il fût untemps où il pouvait être fier de son talent. Il ajouta qu'il appartenaità cette grande époque où il y avait encore de vrais chanteursclassiques – qu'on ne saurait comparer aux glapisseurs de nos jours.Alors il y avait vraiment ce qu'on est en droit d'appeler une école dechant, et quant à lui, Pantaleone Cippatola de Varèse, ne lui avait-onpas jeté à Modène une couronne de lauriers et n'avait-on pas lâché enson honneur des pigeons blancs sur la scène? Enfin, un certain princeTarbousski —il principe Tarbusski – avec lequel il était intimementlié, ne le tourmentait-il pas chaque soir pour l'engager à faire unetournée en Russie, où il lui promettait des montagnes d'or, desmontagnes d'or!.. Mais Pantaleone était bien décidé à ne pas quitterl'Italie, le pays de Dante, il paese del Dante!..

Ensuite vinrent les malheurs, il avait été imprudent…

Ici le vieillard s'interrompit, poussa deux profonds soupirs, baissa lesyeux puis se remit à parler de l'époque classique du chant, et enparticulier du célèbre ténor Garcia, pour lequel il nourrissait uneadmiration sans bornes.

– Voilà un homme! s'écria-t-il. Jamais le grand Garcia – «il granGarcia» – n'a condescendu à chanter comme les petitsténors —tenoracci– d'aujourd'hui, en fausset; toujours avec la voix depoitrine, voce di petto, si!

Le vieillard de son poing frappa violemment son jabot.

– Et quel acteur! Un volcan, Signori miei, un volcan, un Vesuvio!

J'ai eu l'honneur de jouer avec lui dans l'opéra de l'illustrissimo maestra Rossini – dans Othello. Garcia était Othello, je jouais

Jago. – Et quand il prononçait cette phrase:

Pantaleone prit l'attitude d'un chanteur et d'une voix tremblotante, enrouée, mais toujours pathétique lança:

L'i-ra daver… so daver… so il fato. Io piu no… no… no… nontemero.

– … Le théâtre tremblait, Signori miei! Et moi je ne restais pas enarrière, et je répétais après lui:

L'i…ra daver… so daver… so il fato Temèr piu non dovro!

… Et lui, tout à coup, comme un éclair, comme un tigre: Morro!.. mavendicato.

… Ou quand il chantait… quand il chantait l'air célèbre de«Matrimonio segreto» Pria che spunti… Alors il gran Garcia,après ces mots: I cavalli di galoppo, il faisait, écoutez bien, vousverrez comme c'est merveilleux, com'è stupendo!..

Le vieillard commença une fioriture très compliquée – mais à la dixièmenote il s'arrêta, toussa et avec un geste de désespoir dit:

– Pourquoi me tourmentez-vous de la sorte?

Gemma battit des mains de toutes ses forces et cria: bravo! bravo! puiscourut vers le pauvre «Jago» et des deux mains lui donna des tapesamicales sur l'épaule.

Seul Emilio riait sans se gêner. Cet âge est sans pitié, La Fontaine l'adéjà dit.

Sanine s'efforça de consoler le vieux chanteur en lui parlant dans salangue. Au cours de son dernier voyage il avait pris une teintured'italien; il se mit à parler du paese del Dante dove il si suona:cette phrase et ce vers célèbre «Lasciate ogni speranza» formaienttout le bagage poétique italien du jeune touriste.

Mais Pantaleone ne se laissa pas réconforter par ces attentions. Ilenfonça encore plus profondément son menton dans sa cravate et roulantdes yeux furieux ressembla plus que jamais à un oiseau hérissé, maiscette fois à un méchant oiseau, un corbeau ou un milan royal…

Alors Emilio, qui rougissait pour rien et à tout propos, comme il arriveaux enfants gâtés, dit à sa sœur que si elle voulait amuser leur hôte, elle ne pouvait mieux faire que de lui lire une des comédies de Malz,qu'elle lisait si bien.

Gemma éclata de rire, donna une petite tape sur la main de son frère etlui dit qu'il avait toujours «de drôles d'idées!» Pourtant elles'empressa d'aller dans sa chambre et revint tout de suite avec un petitlivre à la main. Elle s'assit à la table devant la lampe, regarda autourd'elle, leva le doigt «taisez-vous messieurs» – geste très italien – et semit à lire à haute voix.

VII

Malz était un écrivain local qui avait su peindre des types de Francfort avec un humour amusant, vif, bien que peu profond, dans de petitescomédies légèrement esquissées, écrites en patois.

En effet, Gemma lisait fort bien, en vraie comédienne. Elle nuançaitchaque rôle et savait à merveille soutenir le caractère des personnages; elle avait hérité avec le sang italien la mimique expressive de cepeuple. Elle n'épargnait ni sa voix douce, ni la plasticité de sonvisage; quand elle devait représenter une vieille folle ou unbourgmestre imbécile, elle faisait les grimaces les plus grotesques, bridait ses yeux, retroussait ses narines, prenait une voix glapissante, grasseyait…

Elle ne riait pas en lisant, mais quand ses auditeurs – à l'exception dePantaleone, qui était sorti de la chambre dès qu'il avait été questionde lire l'œuvre d'o quel ferroflucto Tedesco– l'interrompaient par uneexplosion de rire, elle laissait glisser le livre sur ses genoux, et latête rejetée en arrière se livrait à des éclats de rire sonores quisecouaient les anneaux mœlleux de ses boucles sur son cou et sesépaules.

Dès que l'hilarité de son auditoire s'était calmée, elle reprenait sonlivre, et redevenue sérieuse recommençait sa lecture.

Sanine ne pouvait se rassasier d'admirer la lectrice, se demandantcomment ce visage si idéalement beau pouvait sans transition prendre uneexpression si comique et parfois presque triviale.

Gemma réussissait beaucoup moins bien à rendre les rôles de jeunesfilles, les «jeunes premières», et surtout elle manquait les scènesd'amour; elle-même sentait son insuffisance et leur donnait une légèreteinte de moquerie, comme si elle ne croyait pas à tous ces sermentsenthousiastes, à toutes ces paroles enflammées, dont l'auteur, du reste,s'abstenait le plus possible.

La soirée passa si vite, que Sanine ne se souvint qu'il devait partir cesoir-là que lorsque la pendule sonna dix heures…

Il bondit de sa chaise comme si un serpent l'eût piqué.

– Qu'avez-vous? demanda Frau Lénore.

– Mais je dois partir ce soir pour Berlin, j'ai déjà retenu une placedans la diligence.

– Et quand part la diligence?

– À dix heures et demie.

– Alors vous arriverez trop tard, dit Gemma… Restez encore un peu…je continuerai ma lecture…

– Avez-vous payé la place entière ou seulement donné des arrhes? demanda

Frau Lénore.

– J'ai payé la place entière! répondit Sanine avec une grimacedouloureuse.

Gemma le regarda en clignant des yeux, et partit d'un éclat de rire. Samère la gronda.

– Comment, ce jeune homme a dépensé de l'argent pour rien, et toi, celate fait rire?

– Ce n'est pas une affaire! répondit Gemma. Cette dépense ne ruinera pasmonsieur Sanine… et nous tâcherons de le consoler… Voulez-vous de lalimonade?

Sanine but un verre de limonade. Gemma reprit sa lecture et la gaietégénérale fut rétablie.

Quand la pendule sonna minuit, Sanine se leva pour se retirer.

– Maintenant, il vous faut rester encore quelques jours à Francfort, ditGemma… À quoi bon vous dépêcher de partir?.. Vous vous amuserez toutautant ici qu'ailleurs.

Elle se tut.

– Je vous assure, vous ne vous amuserez pas davantage ailleurs!ajouta-t-elle en souriant.

Sanine ne répondit rien, mais il réfléchit que son porte-monnaie étantvide, il était obligé de rester à Francfort en attendant la réponse d'unami de Berlin, à qui il pensait pouvoir emprunter quelque argent.

– Restez encore quelque temps avec nous, restez, dit à son tour FrauLénore, vous ferez la connaissance de M. Charles Kluber, le fiancé deGemma. Il n'a pas pu venir ce soir parce qu'il avait beaucoup à fairedans son magasin… Vous avez sans doute remarqué sur la Zeile, le plusgrand magasin de draps et de soieries… M. Kluber est le premiercommis… Il sera très heureux de vous être présenté.

Sanine ne comprit pas lui-même pourquoi cette nouvelle l'abasourdit.

– L'heureux fiancé! pensa-t-il.

Il regarda Gemma et il crut discerner dans les yeux de la jeune filleune expression moqueuse.

Il prit congé de madame Roselli et de sa fille.

– À demain, n'est-ce pas? vous reviendrez demain?.. demanda Frau

Lénore.

– À demain! répéta Gemma d'un ton affirmatif, comme si cela allait sansdire.

– À demain! répondit Sanine.

Emilio, Pantaleone et le caniche Tartaglia lui firent conduite jusqu'aucoin de la rue. Pantaleone ne put se retenir d'exprimer le déplaisir quelui causait la lecture de Gemma.

– Comment n'a-t-elle pas honte! Elle se tord, elle crie —unacaricatura. Elle devrait représenter Mérope, Clytemnestre, unpersonnage tragique et grand… mais elle aime mieux singer une vilaineAllemande! Tout le monde peut en faire autant:… Mertz, Kertz, spertz, cria-t-il de sa voix enrouée en poussant le menton en avant eten écarquillant les doigts.

Tartaglia aboya contre lui, tandis qu'Emilio riait…

Le vieillard fit brusquement volte-face et rebroussa chemin.

Sanine rentra à l'Hôtel du Cygne Blanc, dans un état d'espritpassablement troublé.

Toute cette conversation italo-franco-allemande bourdonnait encore à sonoreille.

– Fiancée! se dit-il, lorsqu'il fut couché dans sa modeste chambred'hôtel. – Quelle belle jeune fille!.. Mais pourquoi ne suis-je pasparti?

Pourtant le lendemain il expédia une lettre à son ami de Berlin.

VIII

Avant que Sanine eût achevé sa toilette, le garçon de l'hôtel vint luiannoncer la visite de deux messieurs.

L'un était Emilio, l'autre un jeune homme grand et fort présentable, avec une tête tirée à quatre épingles; c'était Herr Karl Kluber, lefiancé de la belle Gemma.

Il est avéré qu'à cette époque on n'aurait pas trouvé dans toutFrancfort un premier commis plus poli, plus comme il faut, plus sérieuxni plus avenant que M. Kluber.

Sa toilette irréprochable était en harmonie avec sa prestance et lagrâce de ses manières, un peu réservées et froides, il est vrai, ungenre britannique, contracté pendant un séjour de deux ans enAngleterre, et en somme d'une élégance séduisante.

De prime abord il sautait aux yeux que ce beau jeune homme, un peugrave, mais très bien élevé et encore mieux lavé, était habitué à obéiraux ordres d'un supérieur et à commander à des inférieurs, et quederrière le comptoir de son magasin, il devait fatalement inspirer durespect aux clients.

Sa probité scrupuleuse ne pouvait pas être mise en doute; il suffisaitpour s'en convaincre d'un coup d'œil sur ses manchettes impeccablementempesées! Sa voix d'ailleurs était en harmonie avec tout son être: unevoix de basse assurée et mœlleuse, mais pas trop élevée et même avecdes inflexions caressantes dans le timbre. C'est bien la voix quiconvient pour donner des ordres à des subordonnés: – «Montrez à Madame levelours de Lyon ponceau». – «Donnez une chaise à Madame!..»

M. Kluber commença par se présenter à Sanine selon toutes les règles; ilinclina sa taille avec tant de noblesse, rapprocha si élégamment lesjambes et serra les talons l'un contre l'autre avec une politesse siexquise, qu'il était impossible de ne pas s'écrier mentalement: «Oh! cejeune homme a du linge et des qualités d'âme de premier ordre!»

Le fini de sa main droite dégantée, – de sa main gauche couverte d'ungant de suède, il tenait son chapeau lissé comme un miroir et au fondduquel s'étalait l'autre gant; – le fini de sa main droite qu'il tendit àSanine avec modestie mais fermement était au-dessus de tout éloge: chaque ongle était à lui seul une œuvre d'art.

Ensuite, M. Kluber expliqua, dans un allemand choisi, qu'il était venuprésenter ses hommages et exprimer sa reconnaissance au monsieurétranger qui avait rendu un service si important à son futur parent, aufrère de sa fiancée; en disant ces mots il étendit sa main gauche versEmilio, qui rougit, de honte semblait-il, se détourna dans la directionde la fenêtre et mit un doigt dans sa bouche.

M. Kluber ajouta qu'il serait heureux s'il pouvait être agréable àmonsieur l'Étranger.

Sanine répondit non sans quelque difficulté, en allemand, qu'il étaittrès heureux… que le service rendu était insignifiant… et il invitases hôtes à s'asseoir.

Herr Kluber remercia – et rejetant vivement les pans de son habit, seposa sur une chaise, mais il s'asseyait si légèrement, si peuconfortablement, qu'on comprenait aussitôt qu'il s'était assis parpolitesse, mais qu'il se lèverait dans une minute.

En effet, au bout de quelques secondes il se leva, fit modestement deuxpas en arrière, comme dans une contredanse, et déclara qu'à son vifregret il ne pouvait prolonger sa visite, car c'était l'heure d'entrerau magasin… les affaires avant tout! Cependant, le lendemain étant undimanche, il avait organisé, avec l'assentiment de Frau Lénore et deFraülein Gemma, une promenade à Soden, et il avait l'honneur d'invitermonsieur l'Étranger à se joindre à eux; il espérait que M. Sanine nerefuserait pas d'orner cette partie de plaisir de sa présence.

Sanine, en effet, consentit à orner de sa présence cette partie deplaisir – et M. Kluber, après avoir fait pour la seconde fois un salutdans toutes les règles, se retira gracieusement avec son pantaloncouleur de pois tendres et en faisant résonner agréablement les semellesde ses bottes neuves…

IX

Emilio, sans tenir compte de l'invitation de Sanine, qui le priait des'asseoir, était resté tout le temps le visage tourné vers la fenêtre, mais dès que son futur beau-frère fut parti, il pirouetta sur sestalons, en faisant des grimaces de gamin, et demanda en rougissant lapermission de rester encore un moment.

– Je vais beaucoup mieux aujourd'hui, ajouta-t-il, seulement le médecinne me permet pas encore de travailler.

– Restez avec moi, vous ne me gênez nullement, s'empressa de répondreSanine, qui, en sa qualité de Russe, était enchanté d'avoir aussi unprétexte pour ne rien faire.

Emilio le remercia, et au bout de quelques minutes le jeune garçon setrouva dans l'appartement de Sanine comme chez lui; il examina tous leseffets du voyageur et le questionna sur la provenance et la qualité dechaque objet. Il aida Sanine à se raser, et engagea le jeune Russe àlaisser pousser ses moustaches. Tout en bavardant, il confia à sonnouvel ami beaucoup de détails sur la vie de sa mère, de sa sœur, dePantaleone et même du caniche Tartaglia, en un mot il décrivit touteleur manière de vivre.

Toute trace de timidité avait disparu de chez Emilio, il ressentit unevive sympathie pour Sanine, non parce que le jeune Russe lui avait sauvéla vie la veille, mais parce qu'il se sentait fortement attiré vers lui.Il n'eut rien de plus pressé que de confier à son nouvel ami sessecrets.

Il lui avoua que sa mère le destinait au commerce, tandis qu'ilsavait, il le savait pertinemment, qu'il était né pour être artiste, musicien, chanteur, qu'il avait une vocation décidée pour le théâtre: lapreuve en était que Pantaleone l'engageait à suivre cette carrière.Malheureusement M. Kluber était de l'avis de sa mère, et il exerçait unegrande influence sur elle. C'est lui qui avait suggéré à Madame Rosellil'idée de mettre son fils dans le commerce, parce que le premier commisne voyait rien de plus beau que le commerce. Vendre du drap et duvelours, tromper le client, lui demander des «prix d'imbéciles», des«prix de Russes» [Autrefois, et peut-être encore maintenant, au mois demai, dès que les seigneurs russes arrivaient à Francfort, tous lesmagasins élevaient leurs prix, qu'on appelait «prix de Russes» ou «prixd'imbéciles».], voilà l'idéal de M. Kluber!

– Eh bien! maintenant vous allez venir chez nous? s'écria l'enfant dèsque Sanine eut terminé sa toilette et écrit une lettre à Berlin.

– Il est encore trop tôt pour faire une visite, objecta Sanine.

– Oh! ça ne fait rien, s'écria Emilio d'un ton caressant. Revenez avecmoi. Nous passerons à la poste et de là nous reviendrons chez nous!Gemma sera si contente! Vous déjeunerez avec nous… Vous pourrezglisser un mot à maman en faveur de moi… en faveur de ma carrièreartistique…

– Eh bien! allons, dit Sanine.

Et ils sortirent ensemble de l'hôtel.

X

Gemma, en effet, fut très contente de revoir Sanine, et Frau Lénore lereçut très amicalement; il était évident qu'il avait produit la veilleune excellente impression sur toutes deux. Emilio courut commander ledéjeuner après avoir encore une fois rappelé à Sanine qu'il avait promisde plaider sa cause auprès de sa mère.

– Je n'oublierai pas, soyez tranquille, dit Sanine au jeune garçon.

Frau Lénore n'était pas tout à fait bien; elle souffrait de la migraine,et à demi-allongée dans le fauteuil, elle s'efforçait de resterimmobile.

Gemma portait une ample blouse jaune retenue par une ceinture de cuirnoir; elle semblait aussi un peu lasse; elle était légèrement pâle, descercles noirs entouraient ses yeux, sans pourtant leur enlever leuréclat, et cette pâleur ajoutait un charme mystérieux aux traitsclassiquement sévères de la jeune Italienne.

Cette fois Sanine fut surtout frappé par la beauté élégante des mains dela jeune fille. Lorsqu'elle rajustait ou soulevait ses boucles noires etbrillantes, Sanine ne pouvait arracher ses regards de ces doigtssouples, longs, écartés l'un de l'autre comme ceux de la Fornarine deRaphaël.

Il faisait extrêmement chaud dehors; après le déjeuner Sanine voulut seretirer, mais ses hôtes lui dirent que par une pareille chaleur ilvalait beaucoup mieux ne pas bouger de sa place; et il resta.

Dans l'arrière-salon ou il se tenait avec la famille Roselli, régnaitune agréable fraîcheur: les fenêtres ouvraient sur un petit jardinplanté d'acacias. Des essaims d'abeilles, des taons et des bourdonschantaient en chœur avec ivresse dans les branches touffues des arbresparsemées de fleurs d'or; à travers les volets à demi clos et les storesbaissés, ce bourdonnement incessant pénétrait dans la chambre donnantl'impression de la chaleur répandue dans l'air au dehors, et lafraîcheur de la chambre fermée et confortable paraissait d'autant plusagréable…

Sanine causait beaucoup, comme la veille, mais cette fois il ne parlaitplus de la Russie ni de la vie russe. Pour rendre service à son jeuneami, qui tout de suite après le déjeuner avait été envoyé chez M. Kluberpour être initié à la tenue des livres, Sanine amena la conversation surles avantages respectifs du commerce et de l'art. Il ne fut pas étonnéde voir que Frau Lénore était pour le commerce, il s'y attendait, maisil fut surpris de voir que Gemma partageait l'opinion de sa mère.

– Pour être un artiste, et surtout un chanteur, déclara la jeune filleen faisant un geste énergique de la main, il faut occuper le premierrang; le second ne vaut rien; et comment savoir si l'on est capable detenir la première place?

Pantaleone prit part à la conversation et se déclara partisan de l'art.Il est vrai que ses arguments étaient assez faibles: il soutint qu'ilfaut avant tout posséder un certo estro d'epirazione– un certain éland'inspiration!

Frau Lénore fit la remarque que certainement Pantaleone avait dûposséder cet estro et pourtant…

– C'est que j'ai eu des ennemis, répondit lugubrement Pantaleone.

– Et comment peux-tu savoir (les Italiens tutoient facilement) qu'Emilion'aura pas d'ennemis, lors même qu'il posséderait cet estro?

– Eh bien! faites de lui un commerçant, dit Pantaleone dépité, maisGiovan' Battista n'aurait pas agi de la sorte, bien qu'il fût confiseurlui-même…

– Mon mari, Giovan' Battista, était un homme raisonnable, et si dans sajeunesse il a cédé à des entraînements…

Mais Pantaleone ne voulut plus rien entendre et sortit de la chambre enrépétant sur un ton de reproche: «Ah! Giovan' Battista!»

Gemma dit alors que si Emilio se sentait un cœur de patriote, et s'iltenait à consacrer toutes ses forces à la délivrance de l'Italie, onpourrait pour cette œuvre sacrée sacrifier un avenir assuré, mais paspour le théâtre…»

À ces mots, Frau Lénore devint très inquiète et supplia sa fille de nepas induire en erreur son jeune frère, mais de se contenter d'êtreelle-même, une affreuse républicaine!..

Après avoir prononcé ces paroles, Frau Lénore se mit à gémir et seplaignit de son mal de tête; il lui semblait que son crâne allaitéclater.

Gemma s'empressa de donner des soins à sa mère. Elle humecta le front deMadame Roselli d'eau de Cologne et souffla lentement dessus, puis ellelui baisa doucement les joues, posa la tête de Frau Lénore sur descoussins, lui défendit de parler et de nouveau l'embrassa. Alors, setournant vers Sanine, d'une voix à demi émue, à demi badine, ellecommença à faire l'éloge de sa mère.

– Si vous saviez comme elle est bonne et comme elle a été belle!.. Quedis-je, elle l'a été, elle l'est encore maintenant… Regardez les yeuxde maman!

Gemma sortit de sa poche un mouchoir blanc, en couvrit le visage de samère, puis abaissant lentement le rebord de haut en bas, elle découvritl'un après l'autre le front, les sourcils et les yeux de Frau Lénore; alors elle pria sa mère d'ouvrir les yeux.

Frau Lénore obéit, et Gemma s'exclama d'admiration.

Les yeux de Frau Lénore étaient en effet fort beaux.

Gemma maintenant le mouchoir sur la partie inférieure du visage, quiétait moins régulière, se mit de nouveau à couvrir sa mère de baisers.

Madame Roselli riait, détournait la tête et feignait de vouloirrepousser sa fille; Gemma de son côté faisait semblant de lutter avec samère, non pas avec des câlineries de chatte, à la manière française, mais avec cette grâce italienne qui laisse pressentir la force.

Enfin Frau Lénore se déclara fatiguée. Gemma lui conseilla de faire lasieste dans ce fauteuil, en promettant que le monsieur russe etelle-même resteraient pendant ce temps aussi tranquilles que de petitessouris.

Frau Lénore répondit par un sourire, poussa quelques soupirs ets'endormit. Gemma s'assit sur un tabouret près de sa mère et restaimmobile; de temps en temps d'une main elle portait un doigt sur seslèvres, de l'autre elle soutenait l'oreiller derrière la tête de samère, et chuchotait d'une voix insaisissable, regardant de traversSanine, chaque fois qu'il s'avisait de faire un mouvement quelconque.

Bientôt Sanine resta immobile à son tour, comme hypnotisé, admirant detoutes les forces de son âme le tableau que formaient cette chambre àdemi-obscure où par-ci par-là rougissaient en points éclatants des rosesfraîches et somptueuses qui trempaient dans des coupes antiques decouleur verte, et cette femme endormie avec les mains chastementrepliées, son bon visage encadré par la blancheur neigeuse de l'oreilleret enfin ce jeune être tout entier à sa sollicitude, aussi bon, aussipur et d'une beauté inénarrable avec des yeux noirs, profonds, remplisd'ombre, et quand même lumineux…

Sanine se demandait où il était? Était-ce un rêve? Un conte? Comment setrouvait-il là?

XI

La sonnette de la porte d'entrée tinta. Un jeune paysan en bonnet defourrure, avec un gilet rouge, entra dans la confiserie. C'était lepremier client de la journée.

Frau Lénore dormait toujours, et Gemma craignit de la réveiller enretirant son bras.

– Voulez-vous recevoir le client à ma place? demanda-t-elle à voix basseau jeune Russe.

Sanine sortit aussitôt de la chambre sur la pointe des pieds et entradans la confiserie.

Le paysan voulait un quart de pastilles de menthe.

– Combien dois-je lui demander? dit Sanine à voix basse à travers laporte.

– Six kreutzers, répondit Gemma sur le même ton.

Sanine pesa un quart de livre, trouva du papier pour envelopper lamarchandise, confectionna un cornet, versa dedans les pastilles qu'ilrépandit de tous côtés, réussit non sans peine à les faire entrer dansle sac, et enfin les livra et reçut la monnaie.

L'acheteur le contemplait avec stupéfaction en tournant son chapeau sursa poitrine, tandis que dans la chambre à côté Gemma se tenait la bouchepour étouffer son rire fou.

À peine ce client fut-il sorti qu'il en vint un second, un troisième…

– J'ai de la veine, pensa Sanine.

Le second chaland demanda un verre d'orgeat, le troisième une demi-livrede bonbons.

Sanine réussit à satisfaire à tous, il tourna énergiquement les cuillersdans les verres, remua les assiettes et sortit agilement les conserveset les bonbons des bocaux et des boîtes.

Lorsqu'il fit son compte, il découvrit qu'il avait vendu trop bon marchél'orgeat, mais qu'il avait pris deux kreutzers de trop pour les bonbons.

Gemma riait toujours sans bruit, et Sanine lui-même était d'une gaietéinusitée, dans un état d'esprit extraordinairement heureux.

Il lui semblait qu'il resterait volontiers éternellement derrière cecomptoir à vendre des bonbons et de l'orgeat, pendant que cette bellejeune fille le regardait avec des yeux amicalement moqueurs, et que lesoleil d'été se frayant un chemin à travers l'épais feuillage desmarronniers, remplissait la chambre de l'or verdâtre des rayons ducouchant, et que le cœur se mourait d'une douce langueur de paresse,d'insouciance et de jeunesse – de première jeunesse.

Le quatrième client demanda une tasse de café. Cette fois il futnécessaire de recourir à Pantaleone, et Sanine vint reprendre sa placeprès de Gemma. Frau Lénore dormait toujours, à la vive satisfaction desa fille.

– Quand maman peut dormir, sa migraine passe tout de suite! expliqua

Gemma.

Sanine, toujours à mi-voix, parla de nouveau de «son commerce» ets'informa gravement du prix des marchandises. Gemma lui répondit sur lemême ton. Tous deux, pourtant, en leur for intérieur, sentaientparfaitement qu'ils jouaient la comédie.

Tout à coup un orgue de Barbarie dans la rue joua l'air du Freischutz:

«À travers les monts, à travers les plaines!»

Les sons criards se répandirent, tremblotants et vibrant dans l'airimmobile.

Gemma tressaillit.

– Cette musique va réveiller maman!

Sanine courut dans la rue, mit une poignée de kreutzers dans la main dujoueur d'orgue et le décida à se retirer.

Lorsqu'il rentra dans la chambre, Gemma le remercia d'un léger signe detête, et avec un sourire pensif se mit à fredonner elle-même la bellemélodie de Weber, dans laquelle Max exprime les doutes du premier amour.

Elle demanda ensuite à Sanine s'il connaissait le Freischutz, s'ilaimait Weber, et elle ajouta que, bien qu'elle fût Italienne, ellepréférait cette musique à toute autre.

La conversation passa de Weber à la poésie et au romantisme, puis à

Hoffmann, qui était fort à la mode à cette époque.

Pendant ce temps Frau Lénore dormait toujours, ronflant même quelquepeu, et les rayons du soleil qui glissaient entre les persiennes enbandes étroites, de plus en plus obliques, se promenaient sans cesseeffleurant le plancher, les meubles, la robe de Gemma, les feuilles etles pétales des fleurs.

XII

Gemma ne goûtait pas beaucoup Hoffmann et même elle le trouvaitennuyeux!

Sa nature claire de méridionale restait réfractaire au côté brumeux etfantastique du conteur.

– Tous ces contes sont bons pour les enfants! disait-elle non sansdédain.

Elle se plaignait aussi du manque de poésie d'Hoffmann. Pourtant une deses nouvelles lui plaisait beaucoup, tout au moins le commencement, carelle en avait oublié la fin, si même elle l'avait lue.

C'était l'histoire d'un jeune homme qui rencontre par hasard, peut-êtredans une confiserie – une jeune fille d'une grande beauté, une Grecque.Elle est accompagnée d'un vieillard mystérieux et bizarre.

Le jeune homme tombe amoureux à première vue de la jeune fille, et ellele regarde d'un air suppliant, comme pour lui demander de la délivrer…

Le jeune homme s'absente pour quelques instants, et lorsqu'il rentredans la confiserie, la jeune fille et le vieillard ont disparu; ils'élance à leur poursuite, mais tous ses efforts pour les atteindrerestent vains.

La belle jeune fille est pour jamais perdue pour lui; et pourtant il luiest impossible d'oublier le regard suppliant qu'elle attacha sur lui, etil est rongé par la pensée que peut-être le bonheur de sa vie a glisséentre ses doigts.

Ce n'est pas ainsi que finit le conte d'Hoffmann, mais tel est ledénouement qui était resté gravé dans la mémoire de Gemma.

– Il me semble, ajouta-t-elle, que des rencontres et des séparationssemblables arrivent plus souvent que nous ne le pensons.

Sanine ne répondit pas à cette remarque, mais au bout de quelquesinstants il amena la conversation sur M. Kluber…

C'était la première fois qu'il le mentionnait, il ne lui était pasencore arrivé de penser au fiancé de Gemma.

À son tour la jeune fille ne répondit pas et resta pensive, mordillantlégèrement l'ongle de l'index et regardant de côté. Enfin elle fitl'éloge de son fiancé, parla de la partie de plaisir qu'il avaitprojetée pour le lendemain, et jetant un regard plein de vivacité surSanine se tut de nouveau.

Cette fois le jeune Russe ne trouva plus rien à dire.

Emilio entra dans la chambre en courant si bruyamment, qu'il réveilla

Frau Lénore.

Sanine fut enchanté de l'arrivée de son jeune ami.

Frau Lénore se leva de son fauteuil, et Pantaleone entra pour annoncerque le dîner était servi.

L'ami de la maison, l'ex-chanteur et le domestique remplissait encore lerôle de cuisinier.

XIII

Sanine resta pour le dîner. On le retint encore sous prétexte que lachaleur était accablante, puis, quand la chaleur eut baissé, on l'invitaà venir au jardin pour prendre le café à l'ombre des acacias.

Sanine accepta. Il se sentait parfaitement heureux.

Le cours calme et monotone de la vie est plein de charme, et Sanines'abandonnait à ce charme avec délices, il ne demandait rien de plus auprésent, ne songeait pas au lendemain et ne se souvenait plus du passé.Où trouverait-il plus de charme que dans la compagnie de cet êtreexquis, Gemma! Bientôt il faudra se séparer d'elle, et sans doute pourne jamais la revoir, mais pendant que la même barque, comme dans laromance d'Ilhland, les porte sur les ondes domptées de la vie:«Réjouis-toi, goûte la vie, voyageur!..»

Et tout semblait beau et agréable à l'heureux voyageur!

Frau Lénore lui proposa de se mesurer avec elle et Pantaleone au«tresette», et elle lui apprit ce jeu de cartes italien peu compliqué,où elle gagna quelques kreutzers, et il était parfaitement heureux.

Pantaleone, à la demande d'Emilio, commanda au caniche Tartagliad'exécuter tous ses tours, et Tartaglia sauta par-dessus un bâton, parla, c'est-à-dire, aboya, éternua, ferma la porte avec son museau, apporta la vieille pantoufle de son maître, et finalement, coiffé d'unvieux shako, figura le maréchal Bernadotte recevant de cruels reprochesde Napoléon sur sa trahison.

Napoléon était représenté par Pantaleone, assez fidèlement; les brascroisés, un tricorne enfoncé sur les yeux, il grondait furieusement enfrançais… et dans quel français? Tartaglia était assis devant sonEmpereur humblement replié sur lui-même, la queue baissée, clignanttimidement les yeux sous la visière du shako, posé de travers; de tempsen temps, quand Napoléon haussait la voix, Bernadotte se soulevait surses pattes de derrière.

– Fuori, Traditore! (va-t'en, traître) cria Napoléon, oubliant dansl'excitation de sa colère qu'il devait soutenir son caractère français.Alors Bernadotte se cacha sous le divan, puis revint aussitôt avec unaboiement joyeux, qui signifiait que la représentation était terminée.

Tous les spectateurs riaient aux larmes, et Sanine riait plus que tousles autres.

Gemma avait un rire fort agréable, continu et lent mais entrecoupé depetits cris plaintifs, très drôles… Sanine était en extase devant cerire. Il aurait voulu pouvoir couvrir de baisers la jeune fille pourchacun de ces petits cris. Enfin la nuit tomba. Il était temps de seséparer.

Sanine prit plusieurs fois congé de tout le monde, et répéta à chacun àmaintes reprises: – À demain! Même il embrassa Emilio, et partit enemportant l'image triomphante de la jeune fille, parfois rieuse, parfoispensive, calme ou indifférente mais toujours remplie d'attrait. Ces yeuxtantôt largement ouverts, clairs et gais comme le jour, tantôt à demirecouverts par les cils, profonds et sombres comme la nuit, étaienttoujours devant lui, pénétrant d'un trouble étrange et doux toutes lesautres images et représentations.

Mais il n'arriva pas une seule fois à Sanine de songer à M. Kluber niaux événements qui l'obligeaient à rester à Francfort, en un mot tout cequi le préoccupait et le tourmentait la veille n'existait plus pour lui.

XIV

Sanine était un fort beau garçon, de taille haute et svelte; il avaitdes traits agréables, un peu flous, de petits yeux teintés de bleuexprimant une grande bonté, des cheveux dorés et une peau blanche etrose. Ce qui le distinguait de prime abord, c'était cette expression degaieté sincère, un peu naïve, ce rire confiant, ouvert, auquel onreconnaissait autrefois à première vue les fils de la petite noblesserurale russe. Ces fils de famille étaient d'excellents jeunesgentilshommes, nés et librement élevés dans les vastes domaines des paysde demi-steppes.

Sanine avait une démarche indécise, une voix légèrement sifflante, etdès qu'on le regardait il répondait par un sourire d'enfant. Enfin ilavait la fraîcheur et la santé; mais le trait caractéristique de saphysionomie était la douceur, par dessus tout la douceur!

Il ne manquait pas d'intelligence et avait appris pas mal de choses.Malgré son voyage à l'étranger, il avait conservé toute sa fraîcheurd'esprit et les sentiments qui à cette époque troublaient l'élite de lajeunesse russe, lui étaient totalement inconnus.

Dans ces derniers temps, après s'être mis en quête d'hommes nouveaux, les romanciers russes ont commencé à représenter des jeunes gens qui sepiquent avant tout de fraîcheur, mais ils sont frais à la façon deshuîtres de Flensbourg, qu'on apporte à Saint-Pétersbourg.

Sanine n'avait rien de commun avec ces jeunes gens.

Puisque je me laisse aller à des comparaisons, je dirai que Sanineressemblait à un jeune pommier touffu, récemment planté dans un jardinrusse de terre arable, ou plutôt à un jeune cheval de trois ans, biennourri, au poil lisse, aux pieds forts, et qui n'est pas encore dressé.

Ceux qui ont rencontré Sanine plus tard, quand la vie l'a brisé, quandil a perdu le velouté de la première jeunesse, ont trouvé en lui un toutautre homme.

* * * * *

Le lendemain matin, Sanine était encore au lit, lorsque Emilio, endimanché, une canne à la main, et très pommadé, entra vivement dans lachambre de son ami pour lui annoncer que Herr Kluber serait tout desuite là avec la voiture, que le temps promettait d'être très beau, quetout était prêt, mais que sa mère ne serait pas de la partie parce quesa migraine l'avait reprise.

Emilio engagea Sanine à s'habiller au plus vite en lui disant qu'iln'avait pas un instant à perdre.

En effet, M. Kluber surprit le jeune Russe au milieu de sa toilette. Ilfrappa à la porte, entra, salua en se courbant en deux, et se déclaraprêt à attendre aussi longtemps qu'on voudrait, puis il s'assit enposant avec grâce son chapeau sur son genou.

Le premier commis était tiré à quatre épingles et avait versé sur sapersonne tout un flacon de parfum; chacun de ses mouvements était suivid'un effluve d'arôme subtil.

Il était arrivé dans un landau découvert attelé de deux chevaux grandset vigoureux, mais dépourvus d'élégance.

Un quart d'heure plus tard, Sanine, Kluber et Emilio arrivèrenttriomphalement devant le perron de la confiserie. Madame Roselli refusacatégoriquement de se joindre à la promenade.

Gemma voulut rester pour tenir compagnie à sa mère, mais Frau Lénore lamit pour ainsi dire dehors de vive force.

– Je n'ai besoin de personne pour me tenir compagnie, dit-elle, je veuxdormir. J'aurais envoyé Pantaleone avec vous, mais il faut que quelqu'unreste au magasin.

– Pouvons-nous prendre Tartaglia avec nous?

– Je crois bien, mon fils.

Tartaglia sauta immédiatement avec des bonds de joie sur le siège à côtédu cocher et s'assit en se pourléchant les babines. Évidemment il étaithabitué à ces promenades.

Gemma mit un grand chapeau de paille orné de rubans couleur de cannelledont l'aile repliée sur le front abritait tout le visage. L'ombres'arrêtait aux lèvres qui rougissaient virginalement et tendrement, comme les pétales d'une rose à cent feuilles, tandis que les dentsbrillaient discrètement, avec la même innocence que chez un enfant.

Gemma prit place au fond de la voiture avec Sanine. Kluber et Emilios'assirent en face.

Le pâle visage de Frau Lénore apparut à la fenêtre. Gemma agita sonmouchoir, et les chevaux se mirent en marche.

XV

Soden est une petite ville dans les environs de Francfort, fort biensituée au pied d'une des ramifications du Taunus, endroit réputé enRussie pour ses eaux, qu'on dit salutaires pour les personnes dont lespoumons sont délicats.

Les habitants de Francfort vont à Soden pour se distraire. Le parc estfort beau et présente aux promeneurs plusieurs «Wirthschafte», où l'onpeut boire de la bière et du café, à l'ombre des hauts tilleuls et desérables.

La route de Francfort à Soden longe la rive droite du Mein; elle estdans toute sa longueur bordée d'arbres fruitiers.

Pendant que le landau roulait lentement sur la route unie, Sanineobservait à la dérobée la façon dont Gemma se comportait avec sonfiancé; il les voyait ensemble pour la première fois. L'attitude de lajeune fille était calme et naturelle, quoiqu'un peu plus réservée etplus sérieuse que d'habitude.

Kluber avait l'air d'un supérieur plein de condescendance, qui s'accordeainsi qu'à ses subordonnés un plaisir modéré et convenable.

Sanine ne remarqua pas chez le fiancé de Gemma de l'empressement. Ilétait évident que Herr Kluber considérait son mariage comme une affairearrêtée, dont il n'avait plus aucune raison de s'inquiéter!

Mais il ne perdait pas un instant le sentiment de sa condescendance!Pendant une longue promenade que les jeunes gens firent avant le dîner,à travers bois, dans la montagne et dans les vallées qui entourentSoden, Herr Kluber, tout en admirant les beautés de la nature, latraitait aussi avec une condescendance à travers laquelle perçait lesentiment de sa supériorité. Il fit la remarque que tel ruisseau avaittort de couler en ligne droite au lieu de décrire des méandrespittoresques; il critiqua aussi le chant d'un pinson qui ne variait pasassez ses thèmes.

Gemma ne paraissait pas s'ennuyer, même elle avait l'air de s'amuserplutôt, et cependant Sanine ne reconnaissait pas la Gemma de la veille; nulle ombre pourtant n'attristait son visage, jamais sa beauté n'avaiteu plus de rayonnement, mais son âme semblait repliée sur elle-même.

L'ombrelle ouverte, gantée, elle marchait légèrement, sans hâte, commese promènent les jeunes filles bien élevées, et elle parlait peu.

Emilio n'avait pas l'air non plus de se sentir tout à fait à son aise,et Sanine encore moins que lui. Le jeune Russe d'ailleurs était un peugêné par l'obligation de parler tout le temps allemand.

Seul Tartaglia se sentait libre de toute contrainte! Il poursuivait lesmerles avec des aboiements frénétiques, sautait par-dessus les fossés etles troncs renversés, se plongeait dans les ruisseaux, lapait l'eau àgrandes gorgées, se secouait, japait, puis partait comme une flèche, salangue rouge tirée jusqu'à l'épaule.

Herr Kluber faisait tout ce qu'il jugeait convenable pour égayer lacompagnie. Il invita tout le monde à s'asseoir sous l'ombre d'un grandchêne, et, tirant de sa poche un petit livre intitulé:Knallerbsen – oder du sollst und wirst lachen! – Les Pétards, – ou tu doisrire et tu riras certainement! il se mit à lire des anecdotes comiques.Il en lut une douzaine sans avoir fait rire qui que ce soit. Sanine, seul, par politesse, se croyait obligé, à la fin de chaque récit, dedécouvrir ses dents, et M. Kluber lui-même ponctuait régulièrement sesanecdotes d'un rire bref, mesuré et toujours empreint de condescendance.

Vers midi, M. Kluber et ses invités entrèrent dans le premier restaurantde Soden.

Il s'agissait de choisir le menu.

M. Kluber avait proposé de dîner dans le gartensalon, un pavillonfermé. Cette fois, Gemma se révolta et déclara qu'elle voulait dînerdans le jardin, au grand air, à une des petites tables disposées devantle restaurant. «Elle en avait assez, ajouta-t-elle, d'être tout le tempsavec les mêmes personnes, elle voulait voir de nouveaux visages.»

Plusieurs tables étaient déjà occupées par des groupes de visiteurs.

M. Kluber céda avec condescendance au «caprice» de sa fiancée. Pendantqu'il s'entretenait à part avec l'oberkelner (le maître d'hôtel),Gemma resta immobile, les yeux baissés, les lèvres serrées: elle sentaitque Sanine l'observait sans cesse, et elle semblait mécontente de cetteinsistance.

Enfin, M. Kluber revint pour annoncer que le dîner serait prêt dans unedemi-heure, et proposa de faire en attendant une partie de quilles. Ilajouta que ce jeu est excellent pour éveiller l'appétit: «Hé! hé! hé!»

Il jouait en virtuose, il prenait, pour jeter la boule, des attitudesd'Hercule, mettant tous les muscles en jeu et en même temps relevantlégèrement la jambe. M. Kluber était un athlète en son genre, et fortbien tourné! Impossible d'avoir des mains plus blanches ni plusdélicates, et c'était un plaisir de le voir les essuyer dans un mouchoirde soie imitation d'indienne, rouge et or, et des plus cossus!..

Enfin, le dîner fut servi, et toute la société put prendre place autourd'une petite table.

XVI

Qui ne connaît pas le classique dîner allemand? Une soupe aqueuse avecde grosses boulettes de pâte et de la cannelle; un bouilli archi-cuit, sec comme un bouchon, nageant dans de la graisse blanche gluante etflanqué de pommes de terre devenues poisseuses, et de raifort râpé.Ensuite, un plat d'anguille tournée au bleu, arrosée de vinaigre etsemée de câpres, auquel succède le rôti servi avec de la confiture, etl'inévitable Mehlspeise, une sorte de pouding qu'accompagne une saucerouge et aigre.

Il est vrai qu'en revanche, le vin et la bière étaient de premier choix!

Tel est le menu du dîner que le premier restaurateur de Soden servit àses hôtes.

En somme, tout se passa très correctement. Peu d'animation, par exemple,même quand M. Kluber porta un toast à «ce que nous aimons!» (was wirlieben!) L'entrain manqua. C'était trop comme il faut, trop convenablepour être gai.

Après le dîner, on servit du café clair, roussâtre, un vrai caféallemand.

M. Kluber, en parfait gentleman, demanda à Gemma la permission de fumerun cigare.

C'est alors qu'il se passa quelque chose d'imprévu, de très désagréableet même de très inconvenant.

À une table voisine se trouvaient quelques officiers de la garnison deMayence. Il était facile de voir, d'après la direction de leurs regardset leurs chuchotements, que la beauté de Gemma les avait frappés. Un deces officiers, qui avait été à Francfort, ne détachait pas ses yeux dela jeune fille, comme s'il la connaissait très bien. Il savaitcertainement qui elle était.

Messieurs les officiers avaient déjà beaucoup bu; leur table étaitcouverte de bouteilles. Subitement, l'officier qui regardait sans cesseGemma se leva, et, le verre à la main, s'approcha de la table où setrouvait la jeune Italienne.

C'était un tout jeune homme, très blond, dont les traits étaient assezagréables, même sympathiques; mais la boisson avait altéré son visage; ses joues se contractaient, les yeux enflammés vaguaient avec un airimpertinent.

Ses camarades avaient d'abord tenté de le retenir, puis avaient fini parle laisser aller en disant: «Arrive que pourra!»

L'officier, avec un léger balancement des jambes, s'arrêta devant Gemma,et, d'une voix criarde et forcée, dont l'accent laissait percer pourtantune lutte intérieure, s'écria:

– Je bois à la santé de la plus belle demoiselle de café de Francfort etdu monde entier!

Il vida d'un trait son verre et ajouta:

– En retour, je prends cette fleur que ses doigts divins ont cueillie.

Il s'empara d'une rose qui se trouvait sur la table, devant le couvertde Gemma.

Au premier abord Gemma fut saisie, effrayée, et devint très pâle…Puis, l'effroi fit place à l'indignation; elle rougit jusqu'à la racinedes cheveux, ses yeux foudroyèrent l'insulteur, ses prunelles devinrentà la fois sombres et fulminantes, s'emplirent d'obscurité etflamboyèrent d'une fureur sans bornes.

L'officier fut évidemment troublé par ce regard, il murmura quelquesparoles inintelligibles, salua et retourna auprès de ses camarades, quil'accueillirent par des éclats de rire et des bravos en sourdine.

M. Kluber se leva de sa chaise, se redressa de toute la hauteur de sataille, et posant son chapeau sur sa tête, dit avec dignité, mais pasassez haut:

– C'est d'une impertinence inouïe, inouïe!

D'une voix sévère il appela le garçon et réclama sur le champl'addition. Mais ce n'était pas assez, il donna l'ordre d'atteler lelandau, ajoutant que des gens comme il faut ne devaient pas se risquerdans cette maison, où ils étaient exposés à des insultes!

À ces mots Gemma qui était restée assise sans faire un mouvement, lapoitrine haletante et oppressée, leva les yeux et darda sur M. Kluber unregard pareil à celui qu'elle avait lancé à l'officier.

Emilio tremblait de rage.

– Levez-vous, mein Fraülein, dit Kluber toujours sur le même tonsévère, votre place n'est pas ici… Nous allons entrer au restaurantpour attendre la voiture.

Gemma se leva sans mot dire. M. Kluber lui offrit le bras, ellel'accepta, et il se dirigea avec elle vers le restaurant, d'une démarchemajestueuse, qui devenait, ainsi que toute sa personne, plus majestueuseet plus fière à mesure qu'il s'éloignait de l'endroit où il avait dîné.

Le pauvre Emilio les suivit.

Pendant que M. Kluber réglait la note avec le garçon et supprimait lepourboire en guise d'amende, Sanine s'approcha en toute hâte de la tabledes officiers.

S'adressant à l'insulteur, qui était en train de faire respirer à sescamarades le parfum de la rose dérobée à Gemma, Sanine lui ditdistinctement en français:

– Ce que vous venez de faire, monsieur, est indigne d'un honnête homme, indigne de l'uniforme que vous portez, et je viens pour vous dire quevous êtes un homme mal élevé et un insolent!

Le jeune officier se leva d'un bond, mais un de ses camarades plus âgéle retint et l'obligea à se rasseoir, puis se tournant vers Sanine luidit en français:

– Êtes-vous le parent, le frère ou le fiancé de cette demoiselle?

– Je suis un étranger, répondit Sanine, je suis Russe, mais je ne peuxvoir avec indifférence une pareille insolence. Au reste voici ma carteet mon adresse… Monsieur l'officier me trouvera à sa disposition quandil voudra.

Et Sanine jeta sur la table sa carte de visite, s'emparant du même coupde la rose qu'un des officiers avait laissé tomber dans son assiette.

Le jeune insulteur voulut de nouveau se lever, mais son camarade leretint en disant:

– Calme-toi, Dœnhoff, calme-toi!..

Puis lui-même se leva, et portant la main à la hauteur de la visière, dit à Sanine, avec un ton et des manières qui n'étaient pas exempts derespect, que le lendemain un des officiers de son régiment auraitl'honneur de se présenter chez lui.

Sanine répondit par un salut sec et se hâta de rejoindre ses amis.

M. Kluber feignit de ne pas s'être aperçu de l'absence de Sanine et den'avoir pas remarqué son colloque avec les officiers. Il pressait lecocher d'atteler et le gourmandait pour sa lenteur. Gemma n'adressa pasnon plus la parole à Sanine, elle ne le regarda même pas, mais à sessourcils contractés, à ses lèvres pâlies et serrées, à son immobilité onpouvait voir qu'elle souffrait cruellement.

Emilio aurait voulu parler à Sanine et le questionner. Il avait vuSanine s'approcher des officiers, et avait remarqué qu'il leur avaitremis un bout de carton… sa carte de visite, sans doute… Le cœur del'enfant battait, ses joues étaient en feu; il aurait voulu se jeter aucou du jeune homme, pleurer, aller tout de suite avec lui pourfendretous ces vilains officiers allemands. Mais il sut se contenir et seborna à suivre attentivement les mouvements de son noble ami russe.

Le cocher finit enfin par atteler et tout le monde remonta dans lelandau. Emilio suivit Tartaglia sur le siège; il s'y sentait plus à sonaise; il n'avait pas devant lui M. Kluber qu'il ne pouvait plus voirsans colère.

M. Kluber parla tout le long de la route sans interruption… mais ilparlait seul; personne ne le contredisait et personne n'était de sonavis.

Il insista beaucoup sur le fait qu'on avait eu tort de ne pas suivre sonconseil, quand il avait proposé de dîner dans le pavillon. On auraitévité tout désagrément.

Ensuite il émit quelques opinions avancées et libérales sur legouvernement, qui permettait aux officiers de ne pas observer assezstrictement la discipline, et de manquer de respect à l'élément civil dela société – «car c'est comme cela, ajouta M. Kluber, qu'avec le tempssurgit le mécontentement, d'où il n'y a qu'un pas pour arriver à larévolution – nous en avons un triste exemple dans la France.» M. Kluberpoussa un soupir sympathique mais sévère. Il se hâta d'expliquer quepersonnellement il nourrissait le plus profond respect pour lesautorités et que jamais au grand jamais, il ne serait révolutionnaire.Mais cela ne l'empêchait pas de blâmer ouvertement une pareilleimmoralité.

M. Kluber se livra encore à beaucoup de réflexions sur ce qui est moralet immoral, convenable et inconvenant…

Pendant ce monologue de M. Kluber, Gemma déjà mécontente de lui depuisleur promenade avant le dîner, et qui pour cette raison se tenait sur laréserve avec Sanine, commença à avoir positivement honte de son fiancé!À la fin de la promenade, il était facile de voir qu'elle souffraitréellement, et sans adresser la parole à Sanine, elle lui jeta un regardsuppliant.

Sanine de son côté ressentait beaucoup plus de pitié pour Gemma qued'indignation contre M. Kluber. Au fond de son cœur, sans s'en rendretout à fait compte il était heureux de ce qui venait de se passer, bienqu'il eût en perspective un duel pour le lendemain.

Enfin cette pénible partie de plaisir prit fin.

En aidant Gemma à descendre de voiture, Sanine, sans parler, lui glissadans la main la rose. La jeune fille devint très rouge, serra la main dujeune homme et dissimula aussitôt la fleur.

Sanine n'avait pas l'intention d'entrer dans la confiserie bien qu'ilfût tôt dans la soirée. Gemma d'ailleurs ne l'invita même pas.Pantaleone, du reste, qui était venu au devant des promeneurs sur leperron, déclara que Frau Lénore dormait.

Emilio prit timidement congé de Sanine; il avait l'air d'avoir peur deson ami, tant son admiration pour lui était grande.

M. Kluber reconduisit Sanine chez lui et le salua froidement. Cet

Allemand, malgré son flegme et son assurance, se sentait mal à l'aise.

Tout le monde d'ailleurs se sentait mal à l'aise ce jour-là.

Ce sentiment ne tarda pas à s'effacer chez Sanine et à faire place à unedisposition d'esprit indéfinissable, mais agréable et exaltée.

Sanine arpenta longtemps sa chambre sans vouloir penser à quoi que cesoit et en sifflotant un air; il était très content de lui-même.

XVII

Le lendemain matin, en s'habillant, Sanine se dit à lui-même:«J'attendrai l'officier jusqu'à dix heures, et après il pourra mechercher dans la ville.»

Mais les Allemands se lèvent de bonne heure, et l'horloge n'avait pasencore sonné neuf heures, lorsque le garçon vint annoncer à Sanine queM. le second lieutenant von Richter demandait à lui parler.

Sanine se hâta de passer sa redingote et donna l'ordre de faire entrerl'officier.

Contrairement à l'attente de Sanine, M. von Richter était un tout jeunehomme, presque un gamin. Il s'efforçait de donner de la gravité àl'expression de son visage imberbe, mais sans y parvenir. Il ne réussitpas davantage à dissimuler son trouble et, en s'asseyant sur une chaise,il accrocha son sabre et faillit tomber.

Avec beaucoup d'hésitation et en bégayant, il dit en mauvais français àSanine qu'il venait au nom de son camarade, le baron von Daenhoff, demander à M. von Zanine de présenter des excuses pour les parolesinjurieuses qu'il avait prononcées la veille à l'adresse du baron vonDaenhoff, et que si M. von Zanine refusait de s'excuser, le baron vonDaenhoff demanderait satisfaction.

Sanine répondit qu'il n'avait nullement l'intention de s'excuser, maisqu'il était prêt à donner satisfaction.

Alors le second lieutenant, toujours en hésitant, demanda avec qui, àquelle heure, et où les pourparlers pourraient avoir lieu.

Sanine répondit que M. von Richter pouvait passer dans deux heures, etque pendant ce temps il se procurerait un témoin, tout en se disant, inpetto. «Où diable irai-je le chercher?»

M. Richter se leva, salua, mais sur le seuil de la porte s'arrêta commepris d'un remords de conscience, et se tournant vers le jeune Russe, ildéclara que son camarade, le baron von Daenhoff, reconnaissait qu'ilavait eu des torts dans les événements de la veille, et qu'il secontenterait des exghises léchères.

Sanine répondit qu'il n'admettait pas la possibilité d'excuses, nilégères ni lourdes, parce qu'il ne se considérait pas comme coupable.

– Dans ce cas, répondit M. von Richter, devenu encore plus rouge —ilfaudra échanger des goups de bisdolet à l'amiaple.

– Comment, demanda Sanine, vous voulez que nous tirions en l'air?

– Oh! non, je n'ai pas voulu dire cela, balbutia le second-lieutenanttout à fait confus; je me suis dit que du moment que nous sommes entregentilshommes… Je règlerai ces détails avec votre témoin, ajouta-t-ilvivement, et il sortit brusquement de la chambre.

Dès que l'officier fut parti, Sanine se laissa choir sur une chaise etse mit à considérer le plancher. – «Que signifie tout cela? Quel cours savie a-t-elle pris tout à coup?» Le passé, l'avenir, s'effacèrent… etil ne se rendit plus compte que d'une chose, c'est qu'il était àFrancfort et qu'il allait se battre.

Il se souvint subitement d'une tante, devenue folle, qui chantait envalsant une chanson où elle appelait un officier, son «chéri» pour qu'ilvînt danser avec elle.

Sanine partit d'un éclat de rire et répéta la chanson de sa tante:«Officier, mon chéri, viens danser avec moi…»

«Pourtant il faut agir, je n'ai pas de temps à perdre!»

Il tressaillit en voyant devant lui Pantaleone un billet à la main.

– J'ai frappé plusieurs fois à votre porte; expliqua l'Italien, maisvous ne m'avez pas répondu. J'ai cru que vous étiez absent…

Il présenta à Sanine le pli.

– C'est de la signorina Gemma.

Sanine prit machinalement le billet, le décacheta et le lut.

Gemma écrivait que depuis la veille elle était très inquiète, et qu'ellele priait de venir la voir le plus tôt possible.

– La signorina n'est pas tranquille, ajouta Pantaleone qui connaissaitla teneur du billet: elle m'a dit de passer pour voir où vous en êtes,et de vous ramener à la maison avec moi.

Sanine examina le vieil Italien et se mit à réfléchir. Une idée luitraversa la tête. Au premier abord cette idée semblait saugrenue, impossible… «Mais après tout, pourquoi pas?» se demanda-t-il àlui-même.

– Monsieur Pantaleone? dit-il à haute voix.

Le vieillard tressaillit, enfonça le menton dans sa cravate et regarda

Sanine.

– Vous avez entendu parler de ce qui s'est passé hier?

Pantaleone se mordilla les lèvres et secoua son énorme toupet.

– Je sais tout.

Emilio à son retour n'avait rien eu de plus pressé que de lui raconterl'affaire.

– Ah! vous êtes au courant?.. Eh bien!.. je viens de recevoir lavisite d'un officier. L'insolent d'hier me provoque… J'ai accepté leduel, mais je n'ai pas de témoin… Voulez-vous me servir de témoin?

Pantaleone eut un tressaillement nerveux et releva les sourcils si haut,qu'ils disparurent sous ses cheveux pendants.

– Faut-il absolument que vous vous battiez? demanda-t-il enfin enitalien.

– Absolument. Il m'est impossible de revenir en arrière, je flétriraismon nom pour la vie.

– Hum!.. Donc si je refusais de vous servir de témoin, vous enchercheriez un autre?

– Naturellement, je ne peux m'en passer… Pantaleone inclina la têtevers le sol.

– Mais permettez-moi de vous demander, signore de Tsaninio, est-ce quece duel ne risque pas de jeter une ombre sur la réputation d'une jeunefille?

– Je ne le pense pas: d'ailleurs il n'y a plus moyen de l'empêcher.

– Hum!..

La figure de Pantaleone disparut tout entière dans sa cravate.

– Mais ce ferroflucto Kluberio… Que fait-il? s'écria-t-il subitementen relevant la tête.

– Lui? Il ne fait rien.

– Che! (exclamation italienne intraduisible.)

Pantaleone haussa les épaules en signe de mépris.

– En tout cas, je dois vous remercier, dit-il d'une voix mal assurée, dece que dans mon humble situation actuelle vous avez reconnu en moi ungalant'uomo… En agissant ainsi vous avez prouvé que vous êtesvous-même un galant'uomo… Maintenant je vais réfléchir à votreproposition.

– Nous n'avons pas beaucoup de temps, devant nous, cher monsieur Ci…

Cippa…

– tola… ajouta le vieillard. Je ne demande qu'une heure deréflexion… Il y va de l'avenir de la fille de mes bienfaiteurs…C'est pourquoi il est de mon devoir de réfléchir… Dans une heure, danstrois quarts d'heure je vous apporterai ma réponse.

– Bon, je vous attendrai.

– Et maintenant quelle réponse dois-je porter à la signorina Gemma?

Sanine prit une feuille de papier et écrivit:

«Soyez tranquille, dans trois heures je viendrai vous voir et je vousraconterai tout. Merci de toute mon âme pour votre sympathie.»

Il plia le billet et le remit à Pantaleone.

Le vieillard le serra soigneusement dans sa poche en répétant: «Dansmoins d'une heure!» Arrivé à la porte, Pantaleone se retournabrusquement, revint sur ses pas, courut vers Sanine, saisit la main dujeune homme et la pressant contre son jabot, cria en levant les yeux auciel:

– Noble jeune homme! Grand cœur! (Nobil giovanotto! Grancuore!) – Permettez à un faible vieillard de serrer votre valeureusemain droite (la vostra valorosa destra).

Pantaleone fit un bond en arrière, battit l'air de ses deux mains etsortit de la chambre.

Sanine le suivit des yeux, puis prit un journal et se mit à lire. Maisses yeux suivaient en vain les lignes, il ne comprenait pas le texte.

XVIII

Une heure plus tard, le garçon entra de nouveau chez Sanine et lui présenta une vieille carte de visite sur laquelle il lut: Pantaleone

Cippatola de Varèse, chanteur à la cour (cantante di camera) de son

Altesse royale, le duc de Modène.

À peine le garçon se fut-il retiré que Pantaleone fit son entrée. Ilavait changé de vêtements de la tête aux pieds. Il portait un habit noirdevenu roux et un gilet de piqué blanc, sur lequel serpentaitcapricieusement une chaîne de tombac; un petit cachet de cornalinetombait sur l'étroit pantalon noir orné d'une baguette. Il tenait de lamain droite son chapeau noir de poil de lièvre, et de la main gauchedeux gants épais de peau de chamois; il avait donné à sa cravate plusd'ampleur encore qu'à l'ordinaire, et piqué dans son jabot empesé uneépingle surmontée d'un œil-de-chat. Un anneau représentant deux mainsjointes sur un cœur embrasé ornait son index.

Toute la personne du vieillard répandait un parfum de camphre, de moisiet de musc mélangé; l'air d'importance de tout son être aurait frappé lespectateur le plus indifférent.

Sanine vint au devant de Pantaleone.

– Je vous servirai de témoin, dit l'Italien en français.

Il s'inclina devant Sanine, ployant tout son corps en deux et enécartant les pointes de ses bottes, à la manière des danseurs.

– Je suis venu pour recevoir vos instructions. Avez-vous l'intention devous battre jusqu'à la mort?

– Pourquoi jusqu'à la mort? mon cher monsieur Cippatola… Pour rien aumonde je ne reprendrai ma parole, mais je ne suis pas un buveur desang… Attendez d'ailleurs, le témoin de mon rival ne doit pas tarder àvenir… Je passerai dans une autre chambre et vous réglerez avec luiles conditions du combat. Croyez-moi, je n'oublierai jamais le serviceque vous me rendez, et je vous en remercie de tout mon cœur.

– L'honneur avant tout! répliqua Pantaleone; et il s'assit dans unfauteuil sans attendre l'invitation. Si ce feroflucto spitcheboubio,ajouta-t-il, mélangeant l'italien et le français, si ce marchandKluberio n'a pas compris son devoir, s'il a eu peur… tant pis pourlui… Il n'a pas de cœur pour un sou… basta!.. Quant aux conditionsdu duel, je suis votre témoin et vos intérêts me sont sacrés!! Lorsquej'habitai Padoue, il se trouvait en garnison un régiment de blancsdragons… et j'étais en très bons termes avec plusieurs officiers…Leur code d'honneur m'est connu d'un bout à l'autre… Puis j'ai souventdiscuté ce sujet avec votre principe Tarbusski… Est-ce que ce témoinsera bientôt là?

– Je l'attends d'un instant à l'autre… Le voici, ajouta Sanine enjetant un coup d'œil sur la rue.

Pantaleone se leva, regarda sa montre, ajusta son toupet et rentraprécipitamment dans son soulier un fil qui sortait du pantalon.

Le jeune second-lieutenant entra, toujours rouge et troublé.

Sanine présenta les témoins l'un à l'autre:

– Monsieur Richter, sous-lieutenant, monsieur Cippatola, artiste.

Le sous-lieutenant fut légèrement surpris à la vue du vieillard. Maisqu'eût-il dit s'il eût appris à cet instant que l'artiste dont il venaitde faire la connaissance cultivait aussi l'art culinaire!..

Pantaleone avait pris la contenance d'un homme qui toute sa vie n'a faitautre chose que d'arranger des duels. Les réminiscences de sa carrièrethéâtrale lui furent d'un grand secours. Il s'acquitta de son rôle detémoin comme s'il jouait un rôle.

Les deux témoins se regardèrent d'abord sans parler.

– Eh bien!.. parlons des conditions? dit Pantaleone en rompant lepremier le silence et en jouant avec son cachet de cornaline.

– Parlons, répondit le sous-lieutenant, mais la présence d'un desintéressés…

– Je vous laisse seuls, messieurs, dit Sanine.

Il salua, entra dans sa chambre à coucher dont il ferma la porte à clef.

Il se jeta sur son lit et se mit à penser à Gemma… mais les parolesdes témoins pénétrèrent jusqu'à lui à travers la porte fermée.

Les témoins s'expliquaient en français, langue qu'ils écorchaientimpitoyablement, chacun à sa manière.

Pantaleone parla de nouveau des dragons de Padoue et du principe Tarbousski; le sous-lieutenant parla d'«exghises léchères» et de «coupsà l'amiaple».

Le vieil Italien ne voulut pas entendre parler d'«exghises». À laterreur de Sanine, il se mit tout à coup à parler d'une jeune demoiselleinnocente, dont le petit doigt vaut plus que tous les officiers dumonde… Oune zeune damigella qu'a ella sola dans soun peti doa valepiu que toutt le zouffissié del mondo. Il répéta plusieurs fois: C'estune honte, une honte!.. E ouna onta, ouna onta!

D'abord le sous-lieutenant ne répondit rien, mais bientôt sa voixtrembla de colère et il déclara qu'il n'était pas venu pour recevoir desleçons de morale.

– À votre âge, il est toujours utile d'entendre la vérité! riposta

Pantaleone.

À plusieurs reprises, la discussion entre les témoins devint orageuse; enfin, après une dispute qui dura une heure, ils arrêtèrent lesconditions suivantes:

«Le baron Von Daenhoff et M. de Sanine se battront demain à dix heuresdu matin, dans le petit bois près de Hanau. La distance entre lescombattants sera de vingt pas; chacun a le droit de tirer deux fois surle signal des témoins. Les armes choisies sont des pistolets sans doubledétente et non rayés…

M. von Richter se retira, et Pantaleone vint ouvrir triomphalement laporte de la chambre de Sanine, et après avoir communiqué au jeune hommele résultat de l'entretien, dit pour la seconde fois:

– Bravo, Russo! Bravo giovanotto! Tu seras vainqueur!

Quelques minutes plus tard ils entraient ensemble à la confiserie

Roselli.

En route, Sanine avait demandé à Pantaleone de tenir secrète l'affairedu duel. En réponse, le vieux chanteur avait levé les doigts au ciel et, fermant à demi les yeux, avait répété deux fois de suite: Segredezza!Segredezza!

Pantaleone avait l'air tout rajeuni et marchait allègrement. Cesévénements, bien que désagréables, le transportaient à cette époque desa vie où lui-même relevait le gant… il est vrai, sur la scène!.. Onsait que les barytons font toujours la roue devant la rampe.

XIX

Emilio guettait depuis plus d'une heure l'arrivée de Sanine, il courutau-devant du jeune Russe et lui dit furtivement à l'oreille que sa mèreignorait tout ce qui s'était passé la veille, et qu'il ne fallait faireaucune allusion. Emilio avait reçu comme de coutume l'ordre d'allertravailler sous la direction de M. Kluber, mais il était bien décidé àn'en rien faire… Il ferait semblant d'y aller.

Après avoir dit tout cela d'une haleine en quelques secondes, le jeunegarçon pencha la tête sur l'épaule de Sanine, l'embrassa avec effusionpuis s'élança dans la rue.

Dans la confiserie, Gemma vint au-devant de Sanine; elle voulut luiparler, mais les paroles ne vinrent pas, ses lèvres tremblaient et sesyeux allaient de droite et de gauche sous les paupières à demi-baissées.Sanine se hâta de rassurer la jeune fille en lui disant que l'affaireétait arrangée… et qu'il ne fallait plus y penser.

– Personne ne s'est présenté chez vous aujourd'hui? demanda Gemma.

– Si, un monsieur est venu me voir… nous nous sommes expliqués… etnous avons clos l'incident à la satisfaction de tout le monde…

Gemma reprit sa place derrière le comptoir.

«Elle ne me croit pas», pensa Sanine…

Il entra dans la chambre de Frau Lénore.

La migraine de madame Roselli avait passé, mais la malade restait trèsabattue. La mère de Gemma accueillit très gracieusement Sanine tout enle prévenant que ce jour-là il s'ennuierait auprès d'elle, parce qu'ellene se sentait pas capable de le distraire.

Sanine s'assit à côté de Frau Lénore et remarqua qu'elle avait lespaupières rouges et enflées.

– Qu'avez-vous, Frau Lénore? Vous avez pleuré?

– Chut!.. dit-elle en indiquant d'un mouvement de tête le magasin où setrouvait sa fille… Ne parlez pas si haut…

– Mais pourquoi avez-vous pleuré?

– Ah! monsieur Sanine, je ne sais pas pourquoi!

– Personne ne vous a fait du chagrin?

– Oh non! Je me suis sentie tout à coup très accablée… J'ai pensé à

Giovanna Battista… à ma jeunesse… Comme tout cela a vite passé!..

Je deviens vieille, mon ami, et je ne peux pas en prendre mon parti…

Je me sens toujours la même qu'autrefois… mais la vieillesse est là…

elle est là…

Sanine vit poindre des larmes dans les yeux de Frau Lénore.

– Cet aveu vous surprend?.. Mais vous aussi vous deviendrez vieux, monami, et vous apprendrez combien c'est amer.

Sanine voulut consoler madame Roselli en lui parlant de ses deux enfantsdans lesquels renaissait sa jeunesse; il essaya même de tourner la choseen plaisanterie, en prétendant que c'était une manière de demander descompliments… mais elle le pria très sérieusement de ne pas badiner surce sujet, et pour la première fois de sa vie Sanine découvrit qu'ilexiste une tristesse qu'il n'est pas possible de consoler ni dedissiper, la tristesse de la vieillesse qui a conscience d'elle-même. Ilfaut laisser cette impression s'effacer peu à peu.

Sanine proposa à Frau Lénore une partie de «tressette» et c'était toutce qu'il pouvait trouver de mieux. Madame Roselli accepta cette offre etparut se rasséréner.

La partie dura jusqu'au dîner, et après le repas recommença avecPantaleone pour troisième partenaire. Jamais le toupet de l'ex-barytonn'était tombé si bas sur le front, jamais son menton ne s'était enfoncési profondément dans sa cravate! Chacun de ses mouvements respirait unenoble gravité concentrée, et il était impossible de le regarder sans sedemander aussitôt: mais quel secret cet homme garde-t-il avec tant derésolution?

Segredezza! Segredezza!

Durant toute la journée il multiplia les occasions de témoigner à Saninel'estime particulière dans laquelle il le tenait. À table il lui passaitles plats avant d'avoir servi les dames; pendant les parties de cartesil lui cédait l'achat, ne se permettait pas de le remiser et à toutpropos déclarait que les Russes sont de tous les peuples le plus brave,le plus magnanime, le plus héroïque.

– Vieux comédien, va! pensait Sanine.

Le jeune homme fut surtout frappé par l'attitude que Gemma garda toutela journée avec lui. Elle ne l'évitait pas… loin de là, elle venait àtout instant s'asseoir à une petite distance de lui, écoutant ce qu'ildisait, le regardant mais évitant d'entrer en conversation avec lui. Dèsqu'il lui adressait la parole, elle se levait et entrait pour quelquesinstants dans la pièce voisine. Elle revenait peu de temps après,s'asseyait dans un coin et restait immobile, préoccupée et surtoutperplexe, très perplexe.

Frau Lénore finit par remarquer la manière d'être inusitée de sa fille,et deux fois lui demanda ce qu'elle avait.

– Je n'ai rien, répondit Gemma; tu sais que je suis quelquefois ainsi.

– C'est vrai! approuva la mère.

Ainsi passa cette journée, longue sans être animée ni languissante, gaieni ennuyeuse.

Si Gemma s'était conduite autrement, qui sait si Sanine aurait purésister à la tentation de poser pour le héros? – Ou encore il se seraitlaissé aller à la tristesse à la veille d'une séparation peut-êtreéternelle? N'ayant pas une seule fois l'occasion de parler avec Gemma,il dut se contenter de jouer au piano, avant le café du soir, desaccords en mineur, pendant un quart d'heure.

Emilio rentra tard, et pour échapper à toute question au sujet de M.

Kluber, se retira de très bonne heure.

Enfin le moment vint pour Sanine de prendre congé de ses hôtesses.Lorsqu'il dit adieu à Gemma, il songea à la séparation de Lenski etd'Olga dans l'Onéguine de Pouchkine. Il pressa fortement la main de lajeune fille et voulut la regarder en face, mais elle détourna légèrementla tête et retira ses doigts.

XX

Quand il descendit le perron, le ciel était déjà couvert d'étoiles.Combien pouvait-il y en avoir de ces étoiles grandes, petites, jaunes, rouges, bleues et blanches? Elles brillaient toutes en essaim serré,ayant l'air de jouer à qui lancerait le plus de rais. Il n'y avait pasde lune, et chaque objet se distinguait nettement dans cette obscuritédemi-lumineuse et sans ombre.

Sanine suivit la rue jusqu'à son extrémité… Il n'avait pas envie derentrer chez lui; il éprouvait le besoin d'errer au grand air.

Il revint sur ses pas; lorsqu'il se trouva en face de la confiserieRoselli, à une certaine distance, une des fenêtres s'ouvrit brusquement;la chambre n'était pas éclairée, et le jeune Russe distingua dans labaie noire de la croisée une forme féminine. Une voix appela:

– Monsieur Dmitri!

Il courut sous la fenêtre.

C'était Gemma!

Elle s'appuya sur l'allège et se penchant en dehors, dit d'une voixcirconspecte:

– Monsieur Dmitri, toute la journée j'ai désiré vous remettre quelquechose… et je n'ai pas osé… Mais, en vous voyant à l'improviste commecela, j'ai pensé… que c'est la destinée…

Elle s'interrompit. Elle ne pouvait plus parler…

Tout à coup, au milieu du silence absolu, sous un ciel sans nuages, unebourrasque de vent s'était abattue, si violente que le sol trembla; lapure clarté des étoiles oscilla et s'effaça; l'air tourna sur place…Le souffle chaud, presque torride de la rafale courba les cimes desarbres, ébranla le toit de la maison, les murs, secoua toute la rue.

Le vent emporta le chapeau de Sanine, souleva et défit les bouclesnoires de Gemma.

La tête du jeune homme se trouvait au niveau de la fenêtre, il s'ycramponna involontairement, et Gemma, saisissant de ses deux mainsl'épaule de Sanine, effleura la tête du jeune Russe du haut de son busteincliné…

Un bruit de cloches, un formidable fracas gronda pendant une minuteenviron. Puis le coup de vent s'envola inopinément comme une banded'énormes oiseaux, et un calme intense régna de nouveau.

Sanine leva la tête et le visage de la jeune fille lui apparut si beau, bien qu'effaré et troublé, les yeux semblaient si grands, si terriblesmais d'une telle splendeur, – la femme qu'il avait devant lui était sibelle, que le cœur du jeune homme défaillit, il colla ses lèvres à lafine boucle de cheveux, que le vent avait jetée sur sa poitrine, et neput que balbutier: «Oh Gemma!»

– Mais que s'est-il passé? Un orage? demanda-t-elle en regardant toutautour d'elle, sans retirer ses bras nus de l'épaule de Sanine.

– Gemma! répéta le jeune Russe.

Elle soupira, jeta un coup d'œil dans la chambre, et d'un vif mouvementsortant de son corsage la rose déjà fanée, la jeta à Sanine.

– J'ai voulu vous donner cette fleur.

Il reconnut la rose qu'il avait la veille reprise aux officiersallemands.

Aussitôt la fenêtre se referma et derrière la glace sombre Sanine nedistingua plus rien.

Il rentra chez lui sans chapeau et sans s'être aperçu que le vent le luiavait pris.

XXI

Il ne s'endormit que tard, sur le matin.

Sous le coup de cette soudaine bourrasque d'été, Sanine ressentit avecla même soudaineté, non que Gemma était la plus belle des femmes, niqu'elle lui plaisait, il savait tout cela depuis longtemps; mais il crutsentir qu'il l'aimait!

L'amour entra dans son cœur en coup de vent.

Et avant de penser à son amour, il faut qu'il se batte. Despressentiments lugubres l'assaillirent. S'il était tué?.. À quoi peutconduire son amour pour cette jeune fille, la fiancée d'un autre?

Oh! ce fiancé n'est pas dangereux!.. Il pressentait que Gemmal'aimerait si elle ne l'aimait déjà… Mais comment tout celafinirait-il?..

Il arpentait sa chambre, s'asseyait, prenait une feuille de papier,écrivait quelques lignes et les effaçait aussitôt.

Il voyait toujours l'admirable silhouette de Gemma dans la sombre baiede la fenêtre, sous la clarté des étoiles, dans le désordre où la jetala chaude bourrasque. Il revit ces bras marmoréens, ces bras de déessede l'Olympe; il sentit sur ses épaules leur pression animée…

Puis il prit la rose qu'elle lui avait donnée, et il lui parut que cespétales à demi fanés répandaient un parfum plus subtil, tout différentde celui des autres roses.

Et c'est à cette heure qu'il doit s'exposer à la mort, revenir peut-êtredéfiguré?..

Sanine ne se coucha pas dans son lit, il s'endormit, tout habillé, surle divan…

Une main toucha son épaule.

Il ouvrit les yeux et vit Pantaleone.

– Il dort comme Alexandre-le-Grand à la veille de la bataille de

Babylone, s'écria le vieil Italien.

– Quelle heure est-il? demanda Sanine.

– Sept heures moins un quart; il faut compter deux heures de route d'icià Hanau, et nous devons être les premiers sur le terrain. Les Russespréviennent toujours leurs adversaires. J'ai choisi la meilleure voiturede Francfort.

Sanine fit à la hâte sa toilette.

– Et où sont les pistolets?

– Le ferroflucto Tedesco apportera les pistolets… et c'est lui quis'est chargé d'amener un médecin.

Pantaleone cherchait à se maintenir au diapason de courage de la veille.Mais quand il fut dans la voiture avec Sanine, quand le cocher fitclaquer son fouet et que les chevaux partirent au galop, l'ex-chanteur,l'ex-ami des dragons blancs de Padoue changea de contenance. Il setroubla, il eut même un peu peur… Quelque chose en lui s'effondraitcomme un mur mal bâti.

– Pourtant que faisons-nous là, mon Dieu! Santissima Madonna! cria-t-il d'une voix lamentable, en se prenant les cheveux! – Qu'est-ceque je fais là, vieil imbécile! Fou frénético?

Sanine fut d'abord un peu surpris et se mit à rire en passant légèrementle bras autour du vieillard.

– Le vin est tiré, dit-il, maintenant il faut le boire!

– Oui, oui, reprit Pantaleone, nous viderons ce calice… Mais celan'empêche pas que je suis un fou, un fou, un fou! Tout était si calme, tout allait si bien!.. et tout à coup… ta-ta-ta, tra-ta-ta!..

– Comme le tutti dans l'orchestre, dit Sanine avec un sourire forcé…

Puis ce n'est pas votre faute!..

– Je sais bien que ce n'est pas ma faute!.. Je crois bien… Mais toutde même j'ai agi comme un insensé!.. Diavolo! diavolo! répétaPantaleone en secouant son toupet et avec force soupirs.

La voiture roulait, roulait toujours.

La matinée était très belle. Les rues de Francfort qui commençaient àpeine à se peupler semblaient particulièrement propres et confortables,et les vitres des maisons brillaient chatoyantes comme du paillon. Dèsque la voiture eut franchi la barrière, tout un chœur d'alouettesretentit haut dans le ciel bleu mais pas encore lumineux.

Tout à coup, au contour de la route derrière un haut peuplier, apparutune silhouette bien connue; elle fit quelques pas et s'arrêta.

Sanine regarda plus attentivement.

– Mon Dieu! c'est Emilio! Mais sait-il quelque chose? demanda-t-il à

Pantaleone.

– Quand je vous dis que je suis fou! cria désespérément l'Italien: – detoute la nuit ce malheureux garçon ne m'a pas laissé un instant derepos, et ce matin je lui ai tout avoué.

«Voilà la segredezza!» pensa Sanine.

La voiture eut bientôt rejoint Emilio. Sanine donna l'ordre d'arrêter etappela le «malheureux garçon».

Emilio s'approcha en vacillant, aussi pâle que le jour de son accès…

Il ne tenait pas sur ses pieds.

– Que faites-vous ici? lui demanda Sanine. Pourquoi n'êtes-vous pasresté chez vous?

– Permettez, permettez-moi de vous accompagner, demanda Emilio d'unevoix qui tremblait et les mains suppliantes.

Les dents de l'enfant claquaient comme dans la fièvre.

– Je ne vous gênerai pas, prenez-moi avec vous…

– Si vous avez un peu de sympathie et de respect pour moi, dit Sanine, vous retournerez sur-le-champ chez vous, ou vous entrerez dans lemagasin de M. Kluber. Vous ne soufflerez mot à personne… et vousattendrez mon retour.

– Votre retour! gémit Emilio.

Sa voix devint larmoyante, il se tut et reprit:

– Mais si vous?..

– Emilio, interrompit Sanine en indiquant le cocher… Emilio, songez àce que vous faites… Écoutez-moi, mon ami… je vous en prie, retournezchez vous… Vous dites que vous m'aimez… Eh bien, je vous le demande?

Il tendit la main à l'enfant, qui s'élança en avant, et pressa ensanglotant la main de Sanine contre ses lèvres, puis il s'enfuit àtravers champs dans la direction de Francfort.

– C'est aussi un noble cœur! dit Pantaleone.

Mais Sanine lui jeta un regard de mécontentement.

Le vieillard se rencogna au fond de la voiture. Il se sentait coupable.Son étonnement allait toujours croissant. C'est donc vrai, se disait-il,je suis témoin? C'est moi, Pantaleone, qui ai fait tous les préparatifs, trouvé les chevaux, et déserté mon paisible logis à six heures du matin?

Au milieu de son agitation il commençait à ressentir des douleurs auxjambes.

Sanine jugea nécessaire de remonter son vieux compagnon et trouva le bonmoyen.

– Où est votre courage d'antan? cher Signor Cipatola? demanda-t-il. Oùest votre antico valor?

Signor Cipatola se redressa.

– Il antico valor, répéta-t-il de sa voix de basse… n'est pas encoretout dépensé!

Il retrouva son port de galant uomo, et se mit à parler de sacarrière, de l'opéra, du grand ténor Garcia, – il arriva à Hanaucomplètement ragaillardi.

Il n'est rien en ce monde de plus fort ni de plus faible que la parole!

XXII

Le petit bois où devait avoir lieu le duel se trouvait à un quart demille de Hanau.

Ainsi que Pantaleone l'avait prédit, ils arrivèrent les premiers; ilslaissèrent la voiture à l'entrée du bois et s'effacèrent dans l'ombreépaisse des grands arbres serrés.

Ils attendirent environ une heure.

Sanine ne trouva pas le temps long; il se promenait dans le sentierécoutant le chant des oiseaux, suivant des yeux le vol des libellules,et selon l'habitude de la plupart des Russes en de semblables occasions,il s'efforçait de ne point penser.

Une fois seulement la réflexion s'imposa à lui: il trouva au travers dusentier un jeune tilleul renversé, brisé sans doute par la bourrasque dela veille… l'arbre mourait positivement… toutes ses feuilles sedesséchaient.

– Serait-ce un présage? demanda Sanine. Il se mit aussitôt à siffler, sauta par-dessus le tilleul et continua à suivre le sentier.

Pantaleone grondait, s'emportait contre les Allemands, et se frottait ledos et les genoux. L'émotion le faisait bâiller, ce qui donnait uneexpression comique à son petit visage ratatiné. Sanine avait de la peineà se tenir de rire en le regardant.

Enfin les deux hommes entendirent un bruit de roues sur la route unie.

– Les voici! s'écria Pantaleone; et il prêta l'oreille au bruit, ilredressa sa taille non sans un frisson nerveux, qu'il se hâta de mettresur le compte de la fraîcheur de la matinée.

– Brrr!.. il fait froid ce matin!

Une rosée abondante mouillait les herbes et les feuilles, cependant lachaleur commençait à pénétrer dans le bois.

Les deux officiers firent leur apparition peu après; ils étaient suivispar un petit homme gros, au visage flegmatique, à moitié endormi.C'était le médecin du régiment.

Il portait d'une main une cruche de terre pleine d'eau à touteéventualité; sur son épaule gauche se balançait le sac contenant lesinstruments de chirurgie et les bandes de pansement. Il était facile devoir qu'il avait l'habitude de faire des promenades de ce genre, et queces courses matinales constituaient le meilleur de son revenu. Chaqueduel lui rapportait huit louis – quatre louis par combattant.

M. von Richter portait l'étui renfermant les pistolets. M. Von Daenhofffaisait tourner dans sa main une cravache, évidemment pour se donner duchic.

– Pantaleone, dit Sanine à voix basse… si je tombe… tout peutarriver… prenez dans ma poche un petit paquet… il contient unefleur… vous remettrez ce paquet à la Signorina Gemma. Vous comprenez?Vous me le promettez?

Le vieil Italien lui jeta un regard douloureux et branla affirmativementla tête. Mais Dieu sait s'il avait compris ce que Sanine lui demandait.

Les champions et les témoins échangèrent les saluts d'usage. Seul lemédecin ne fronça même pas les sourcils, il s'assit sur l'herbe enbâillant d'un ait de dire: «Je ne me soucie guère de ces simagrées depaladins.»

M. von Richter proposa à M. Tchibadola de choisir le terrain… M.Tchibadola répondit en remuant avec difficulté la langue:

– Faites comme vous voulez, je regarderai.

M. von Richter se mit alors à l'œuvre. Il découvrit dans la forêt uneéclaircie couverte de fleurs multicolores; il mesura les pas; marqua lesdeux points extrêmes par deux morceaux de bois qu'il tailla sur place.Puis il sortit les pistolets de l'étui, et s'asseyant sur ses talons leschargea. En un mot il se donna beaucoup de peines, essuyant sans cesseson visage en sueur avec son mouchoir blanc.

Pantaleone le suivait pas à pas, il avait l'air de souffrir du froid.

Pendant ces préparatifs les deux rivaux se tenaient à distance etressemblaient assez à des écoliers en pénitence qui boudent leursgouverneurs.

Enfin le moment décisif arriva.

M. von Richter dit alors à Pantaleone, qu'en sa qualité de témoin leplus âgé, c'est à lui que revenait conformément aux lois du duel, ledevoir, avant de donner le signal du combat un, deux, trois… d'inviterles champions à la réconciliation.

– Cette proposition n'est jamais acceptée, ajouta l'officier, mais enaccomplissant cette formalité, M. Cipotola dégage en quelque sorte saresponsabilité. En général, ce devoir incombe au soi-disant «témoinimpartial» mais puisque ce témoin nous fait défaut, je cède avec plaisirce privilège à mon honorable collègue.

Pantaleone, qui avait réussi à s'abriter derrière un buisson pour ne pasvoir l'insulteur, ne comprit rien d'abord au discours de M. von Richter,d'autant plus que le jeune officier l'avait baragouiné en nasillant.

Mais tout à coup il bondit de sa place, s'avança avec agilité, et sefrappant convulsivement la poitrine, il cria d'une voix rauque dans sonlangage hybride:

– A la la la… che bestialita! Deux zeun'-ommes comme ça qué sebattono – perché? Che Diavolo? Andate à casa!

– Je n'accepte pas la réconciliation, se hâta de dire Sanine.

– Et moi non plus, je ne veux pas de réconciliation dit von Daenhoff.

– Alors donnez le signal: un, deux, trois, dit von Richter à Pantaleonetout éperdu.

L'Italien retourna en toute hâte derrière son buisson, et de là, courbéen deux, les yeux à demi fermés, la tête détournée il cria la bouchegrande ouverte: uno, duo et tre!

Sanine tira le premier, mais manqua son adversaire, la balle rebonditavec fracas sur un tronc d'arbre.

Le baron Daenhoff tira tout de suite après Sanine maisintentionnellement de côté et en l'air.

Il y eut un moment de silence tendu… Personne ne bougea. Pantaleonepoussa un soupir léger.

– Dois-je continuer? demanda Daenhoff.

– Pourquoi avez-vous tiré en l'air? demanda Sanine.

– Cela ne vous regarde pas!

– Vous avez l'intention de tirer en l'air encore une fois? demanda denouveau Sanine.

– Peut-être, je n'en sais rien.

– Permettez, permettez, messieurs, dit von Richter: les adversairesn'ont pas le droit de se parler sur le terrain… c'est contre lesrègles…

– Je renonce à mon second coup de pistolet, dit Sanine.

Il jeta l'arme à terre.

– Et moi non plus, je ne veux plus me battre! s'écria Daenhoff en jetantaussi son pistolet à terre.

– Maintenant, ajouta-t-il, je suis prêt à reconnaître que j'ai eu destorts l'autre jour.

Après un court moment d'hésitation il tendit d'un geste vague la maindans la direction de Sanine. Le jeune Russe s'approcha de son adversaireet lui serra la main.

Les deux jeunes gens se regardèrent avec un sourire sur le visage ettous deux rougirent.

– Bravi! Bravi… cria comme un fou Pantaleone en battant des mains,et il courut frémissant au buisson, tandis que le médecin, qui étaitresté de côté assis sur un tronc renversé, se leva, vida la cruche, etse dirigea d'un pas indolent vers la route.

– L'honneur est satisfait, et le duel est fini! déclara von Richter.

– Fuori (Fora!) cria encore Pantaleone par réminiscence de ses anciensrôles.

Après avoir échangé des saluts avec messieurs les officiers et êtreremonté en voilure, Sanine, s'il n'éprouva pas un sentiment de plaisir,se sentit tout au moins plus léger, comme après une opérationchirurgicale. Mais en même temps une autre impression le bouleversa, vive comme un sentiment de honte. Ce duel dans lequel il venait de jouerun rôle, lui apparut comme quelque chose de faux, de conventionnel, debanal, une plaisanterie d'étudiant et d'officier. Il pensa au médecinflegmatique et se rappela comme il avait souri en les voyant, lui et lebaron Daenhoff, après le duel, presque bras dessus, bras dessous… Ilrevit Pantaleone payant à ce même médecin les quatre louis… Non, non, tout cela n'était pas beau!

Sanine se sentait un peu honteux. Pourtant comment aurait-il pu agirautrement? Pas moyen de laisser l'impertinence du jeune officierimpunie? Il ne lui convenait pourtant pas de se conduire comme Kluber?

Il avait pris la défense de Gemma… Il l'avait vengée… Oui, oui…

Tout de même son âme était trouble, un peu honteuse.

Quant à Pantaleone, il triomphait! Un sentiment d'orgueil s'était tout àcoup emparé de lui. Un général victorieux ne regarde pas autour de luiavec plus de satisfaction!

La conduite de Sanine pendant le duel le grisait d'enthousiasme. Il leproclamait un héros! Il ne voulait entendre ni les protestations ni lesinstances du jeune homme. Il le comparait à un monument de marbre et debronze – à la statue du commandeur dans le Festin de Pierre.

Il avouait que lui, Pantaleone, avait ressenti un peu d'émotion.

– Mais moi, je suis un artiste, j'ai un tempérament nerveux, maisvous!.. – Vous êtes un fils des neiges et des rochers de granit!

Sanine ne savait plus qu'imaginer pour calmer l'artiste qui s'exaltaitde plus en plus.

Tout près de l'endroit où deux heures auparavant ils avaient rencontréEmilio, ils le virent tout à coup surgir de derrière les arbres.L'enfant, agitant un chapeau en l'air, avec des cris de joie, courut enbondissant jusqu'à la voiture, et au risque de tomber sous les roues, sans attendre que les chevaux fussent arrêtés, sauta par-dessus laportière dans le landau, et se serrant contre Sanine s'écria d'unehaleine:

– Vous vivez?.. Vous n'êtes pas blessé… Pardonnez-moi… je ne vousai pas obéi… je ne suis pas retourné à Francfort… c'était plus fortque moi… Je vous ai attendu ici… Racontez-moi comment cela s'estpassé?.. Vous l'avez tué?

Sanine eut de la peine à calmer l'éphèbe et à le faire asseoir près delui.

Pantaleone avec une grande volubilité et un plaisir évident, détaillapar le menu tous les incidents du duel, et il n'oublia pas de comparerSanine au monument de bronze et à la statue du Commandeur! Puis il seleva, et, les pieds écartés pour ne pas perdre l'équilibre, les brascroisés sur sa poitrine, avec un regard hautain jeté par-dessusl'épaule, il représenta le commandeur Sanine.

Emilio écoutait dévotement, interrompant parfois le récit par uneexclamation, ou se levant d'un élan pour embrasser son héroïque ami.

La voiture roula sur le pavé de Francfort et stoppa enfin devant l'hôtelde Sanine.

Il gravissait le deuxième étage accompagné de ses deux amis, lorsquetout à coup de la pénombre du couloir surgit à pas pressés une femme, levisage voilé. Elle fit une pause devant Sanine, eut un léger balancementde tout le corps, poussa un soupir haletant, et courut dans la rue oùelle disparut au grand étonnement du garçon d'hôtel, qui déclara que«cette dame avait attendu pendant plus d'une heure le retour deMonsieur.»

Bien que l'apparition fût très rapide, Sanine avait reconnu Gemma. Ilavait distingué les yeux de la jeune fille sous l'épais tissu de soie duvoile couleur de cannelle.

– Est-ce que Fraülein Gemma se doutait de quelque chose?.. demanda-t-ilen allemand d'un air mécontent à Emilio et à Pantaleone qui étaienttoujours sur ses talons.

Emilio rougit et se troubla.

– J'ai été obligé de tout lui avouer, dit-il. Elle avait deviné… et jen'ai pas pu me taire… Et qu'est-ce que cela fait maintenant puisquetout a si bien tourné, et qu'elle vous a vu en bonne santé, sain etsauf?

Sanine se détourna.

– Cela n'empêche pas que vous êtes deux grands bavards, ajouta-t-il d'unton de dépit.

Il entra dans son appartement et s'assit sur une chaise.

– Ne vous fâchez pas, je vous en prie? implora Emilio.

– Bon, je ne me fâcherai pas.

Sanine en effet n'était pas bien fâché… et au fond de son cœur il nepouvait pas souhaiter que Gemma ne sût rien de ce qui s'était passé.

– Bien… bien… c'est assez s'embrasser… Laissez-moi seul… J'aibesoin de dormir… je suis fatigué.

– C'est une excellente idée, s'écria Pantaleone… Vous avez bien gagnévotre repos, noble signore! Allons-nous-en, Emilio, sur la pointe despieds! Chut!..

En disant qu'il voulait dormir, Sanine cherchait un prétexte pour sedébarrasser de ses deux compagnons, mais dès qu'il fut seul, ilressentit réellement une grande fatigue dans tous les membres. La nuitprécédente il n'avait pas fermé l'œil. Il se jeta sur son lit ets'endormit tout de suite profondément.

XXIII

Il dormit plusieurs heures sans se réveiller. Puis il rêva qu'il sebattait de nouveau en duel et cette fois avec M. Kluber. Mais au-dessusde la tête de son rival, il aperçut sur un arbre un perroquet, et ceperroquet avait la tête de Pantaleone, et répétait d'un ton nasillard: toc, toc, toc! Toc, toc, toc!

– Toc, toc, toc, entendit nettement cette fois Sanine.

Il ouvrit les yeux et leva la tête… On frappait à sa porte.

– Entrez, cria-t-il.

Le garçon annonça qu'une dame tenait absolument à le voir.

«Gemma!» pensa Sanine…

Ce ne fut pas Gemma, mais sa mère qui entra.

Frau Lénore se laissa choir sur une chaise et fondit en larmes.

– Qu'avez-vous, ma bonne, ma chère madame Roselli? demanda Sanine.

Il s'assit près d'elle effleurant ses mains d'une pression amicale.

– Qu'est-il arrivé? Calmez-vous, je vous en prie.

– Monsieur Dmitri, je suis très… très malheureuse!

– Vous êtes malheureuse?

– Oh! bien malheureuse! Et pouvais-je m'y attendre?.. C'est arrivé toutà coup… Comme un éclair dans le ciel bleu…

Elle respirait péniblement.

– Mais qu'est-il arrivé? Dites-le moi? Voulez-vous un verre d'eau?

– Non, je vous remercie.

Frau Lénore passa son mouchoir sur ses yeux et se remit à pleurer.

– Je sais tout… tout… dit-elle.

– Tout? Que voulez-vous dire?

– Tout ce qui s'est passé aujourd'hui… J'en connais aussi la cause!Vous avez agi très noblement… Mais quel malheureux concours decirconstances!.. Ce n'est pas pour rien que j'étais contre cette courseà Soden…

Frau Lénore ne s'était nullement opposée à cette partie de plaisir, maisen ce moment il lui parut qu'elle avait eu des pressentiments.

– Je viens chez vous parce que je vous tiens pour un homme plein denoblesse et un ami, bien que je ne vous connaisse que depuis cinqjours… Mais je suis veuve… je suis seule… ma fille…

Les larmes étouffèrent la voix de la vieille femme.

Sanine ne savait que penser de cette ouverture.

– Votre fille?.. dit-il.

– Ma fille Gemma, dit avec une sorte de gémissement madame Roselli, sansretirer de sa bouche son mouchoir tout imprégné de larmes, – ma fille m'adéclaré aujourd'hui qu'elle ne veut plus de M. Kluber pour fiancé, etqu'aujourd'hui même je dois communiquer sa décision à M. Kluber.

Sanine ne put réprimer un léger tressaillement… Il ne s'attendait pasà cette nouvelle.

– Sans parler, continua Frau Lénore, que c'est une honte pour lafamille, que jamais chose pareille ne s'est vue en ce monde: une fiancéerompre avec son fiancé!.. Mais pour nous tous, monsieur Dmitri, c'estla ruine…

Frau Lénore roula soigneusement son mouchoir en un tout petit peloton, comme si elle voulait y enfermer toute sa douleur.

– Nous ne pouvons plus vivre avec ce que rapporte le magasin, continua-t-elle… et M. Kluber est très riche… et il sera encore plusriche!.. Et pourquoi ne veut-elle plus de lui? Parce qu'il n'a pas prisla défense de sa fiancée?.. J'admets que ce n'est pas très joli… MaisM. Kluber est un civil… il n'a jamais été étudiant… et en sa qualitéde négociant sérieux il devait mépriser une légère gaminerie d'un petitofficier, qu'il ne connaît même pas… Et que voyez-vous làd'outrageant, monsieur Dmitri?

– Permettez, Frau Lénore, je serais en droit de penser que vous m'envoulez?..

– Je ne vous en veux nullement, non! Non, c'est tout autre chose; commetous les Russes, vous êtes militaire…

– Pardon, je ne le suis pas du tout.

– Vous êtes un étranger, un touriste… Je vous suis trèsreconnaissante, continua madame Roselli sans écouter Sanine.

Elle avait des suffocations, gesticulait en tous sens… déroula denouveau son mouchoir et s'essuya le nez. Rien qu'à la façon dont elleexprimait son chagrin, il était facile de reconnaître qu'elle n'étaitpas née sous un climat du Nord.

– Et comment M. Kluber pourrait-il faire du commerce s'il avait desduels avec ses clients? C'est déraisonnable de le lui demander!.. Etc'est à moi maintenant de le congédier! Mais de quoi allons-nous vivre?Autrefois nous étions seuls à faire la pâte de guimauve et le nougat auxpistaches… à présent tous les confiseurs font de la pâte de guimauve!Songez à tout ce qu'on dira de votre duel dans la ville… Peut-oncacher un pareil esclandre!.. Et avec cela un mariage rompu! Mais c'estun véritable scandale, un véritable scandale! Gemma est une belle jeunefille, – elle m'aime beaucoup, mais elle est républicaine et volontaire, elle brave l'opinion… Vous seul vous pouvez avoir de l'influence surelle…

Sanine fut encore plus étonné.

– Moi, Frau Lénore?

– Oui, il n'y a que vous, que vous seul qui puissiez lui faire entendreraison… C'est pourquoi je suis venue vous voir… C'est la seule chosequ'il me reste à faire… Vous êtes savant, vous êtes brave… Vous avezpris sa défense… elle croira tout ce que vous direz… Elle doit vous écouter… Vous avez risqué votre vie pour elle!.. Vous luimontrerez qu'elle va tous nous ruiner, à commencer par elle-même… Vousle lui ferez voir clairement… Vous avez déjà sauvé mon fils!.. Voussauverez aussi ma fille!.. C'est Dieu lui-même qui vous a envoyé ici…Je suis prête à vous demander cette grâce à genoux.

Frau Lénore se souleva à demi sur sa chaise comme pour se jeter àgenoux.

Sanine la retint.

– Frau Lénore! de grâce!.. Que faites-vous?

Elle saisit convulsivement les mains du jeune homme.

– Vous me promettez?

– Mais, Frau Lénore, un moment… comment voulez-vous…?

– Non, promettez-moi? Vous ne voulez pas que je meure ici, à cetteplace, à vos pieds?

Sanine ne savait plus où il en était. Pour la première fois de sa vie ilse trouvait aux prises avec le sang italien en ébullition.

– Je ferai tout ce que vous voudrez, dit-il. Je parlerai à Fraülein

Gemma.

Frau Lénore poussa un cri de joie.

– Mais, bien entendu, je ne garantis pas le résultat de l'entrevue!ajouta Sanine.

– Oh! ne me refusez pas votre aide… Ne me la refusez pas, dit FrauLénore d'une voix suppliante… J'ai votre promesse! Le résultat ne peutêtre que bon… En tout cas, moi je n'y peux plus rien… moi, elle nem'écoute plus.

– Elle vous a déclaré catégoriquement qu'elle ne veut plus épouser M.

Kluber? demanda Sanine, après un instant de silence.

– Elle a tranché la question comme avec un couteau… Elle est tout leportrait de son père Giovanni Battista… Elle est terrible!

– Terrible? – Fraülein Gemma?..

– Oui, oui… mais en même temps elle est un ange… Elle vousécoutera… Vous allez venir, bientôt, n'est-ce pas?.. Oh! mon cherami, oh! mon ami russe!

Frau Lénore se leva impétueusement et avec le même élan saisit la têtedu jeune homme.

– Recevez la bénédiction d'une mère, et donnez-moi de l'eau!..

Sanine présenta à madame Roselli un verre d'eau, lui promit sur sonhonneur qu'il s'empresserait de la rejoindre, la reconduisit jusqu'à larue, et revenu dans la chambre, se laissa aller à tout son étonnement.

«Voilà la vie qui commence à tourbillonner, pensa-t-il… Et queltourbillon… la tête me tourne!»

Il ne chercha pas à s'analyser ni à démêler ce qui se passait en lui.

«Quelle journée! murmurèrent involontairement ses lèvres!.. Sa mère ditqu'elle est terrible!.. Et c'est moi qui dois lui donner desconseils… Et quels conseils?..»

La tête lui tournait littéralement… Et au-dessus de ce tourbillon desensations si diverses, de ces lambeaux de pensées qui l'obsédaient, planait sans cesse l'image de Gemma, cette image qui s'était gravée pourtoujours dans sa mémoire pendant cette chaude nuit, troublée parl'électricité, à cette sombre fenêtre, sous la clarté des étoiles fourmillantes!

XXIV

Sanine s'approcha de la maison de madame Roselli d'un pas indécis. Iléprouvait des palpitations violentes; il sentait et entendait mêmenettement le battement de son cœur contre les côtes.

Qu'allait-il dire à Gemma? Comment entamerait-il la conversation?

Il fit le tour de la maison au lieu d'entrer par la confiserie. Dansl'étroite antichambre il rencontra Frau Lénore. Elle fut très contenteet en même temps remplie d'appréhension.

– Je vous ai attendu, attendu!.. dit-elle à voix basse… serrant lesmains du jeune homme dans ses deux mains tour à tour… Allez dans lejardin… elle y est… N'oubliez pas que j'ai mis en vous tout monespoir!

Sanine entra dans le jardin.

Gemma était assise sur un banc dans une allée. Elle triait d'une grandecorbeille de cerises les fruits les plus mûrs et les mettait dans uneassiette.

Le soleil était à son déclin. Il était six heures passées, et dans leslarges rayons obliques dont le soleil inondait le jardin, il entraitplus de pourpre que d'or.

Parfois, comme à mi-voix, et sans hâte, les feuilles murmuraient entreelles, et des abeilles retardataires bourdonnaient, voletant d'une fleurà l'autre; au loin, une tourterelle roucoulait son chant monotone etinfatigable.

Gemma était coiffée du même chapeau rond qu'elle avait mis pour aller à

Soden.

Elle regarda Sanine à l'abri de l'aile repliée du chapeau et se penchade nouveau sur sa corbeille.

En s'approchant de Gemma, Sanine ralentissait involontairement le pas,et, pour l'aborder, il ne trouva que cette question:

– Pourquoi faites-vous un triage parmi ces cerises?

La jeune fille ne se pressa pas de répondre.

– Ces cerises-là sont plus mûres, dit-elle enfin, nous les réservonspour les confitures, les autres serviront pour les tartelettes. Voussavez bien… ces tartelettes saupoudrées de sucre que nous vendons.

Gemma baissa encore plus la tête, tandis que sa main droite restait enl'air entre la corbeille et l'assiette, et tenait deux cerises.

– Me permettez-vous de m'asseoir à côté de vous? demanda Sanine.

– Volontiers.

La jeune fille fit un peu de place et Sanine s'assit près d'elle.

«Comment vais-je commencer? pensa le jeune homme.» Mais Gemma le tirad'embarras.

– Vous vous êtes battu en duel aujourd'hui? dit-elle vivement.

Elle leva vers lui son beau visage qui s'enflamma de honte… Maisquelle reconnaissance intense éclatait dans ses yeux!

– Et vous semblez si calme! ajouta-t-elle. Le danger n'existe donc paspour vous?

– Mais je n'ai couru aucun danger… Tout s'est passé le plus simplementdu monde…

Gemma leva le doigt et le passa devant ses yeux de droite à gauche et degauche à droite. C'est un geste italien.

– Non! non! ne dites pas cela! Vous ne me donnerez pas le change!

Pantaleone m'a tout raconté.

– Et vous croyez à cette histoire?.. Ne m'a-t-il pas comparé à lastatue du Commandeur?

– Ses expressions sont peut-être ridicules; mais ses sentiments et votreconduite ce matin ne le sont pas… Et tout cela pour moi… pour moi…Je ne l'oublierai jamais.

– Je vous assure, Fraülein Gemma…

– Non, je ne l'oublierai jamais, continua-t-elle, en appuyant sur chaquesyllabe.

Elle attacha de nouveau son regard sur le jeune homme, puis détourna latête.

Il ne voyait en cet instant que son profil pur, et il lui parut qu'iln'avait encore rien vu d'aussi beau, ni ressenti ce qu'il éprouvait ence moment.

«Et ma promesse?» se dit-il.

– Fraülein Gemma, reprit-il après un instant d'hésitation.

– Eh bien?

Elle ne tourna pas la tête de son côté, mais continua de trier lescerises… Elle les prenait délicatement du bout des doigts par laqueue, en écartant soigneusement les feuilles.

Mais que de confiance caressante elle mettait dans ces deux mots: «Ehbien?»

– Votre mère ne vous a rien dit au sujet…?

– Au sujet…?

– Sur mon compte?

Gemma versa tout à coup les cerises dans la corbeille.

– Elle vous a parlé? demanda la jeune fille.

– Oui.

– Que vous a-t-elle dit?

– Elle m'a dit que vous… que vous… que vous aviez subitement décidéde changer… vos intentions…

Gemma inclina de nouveau la tête… tout son visage disparut sous sonchapeau; on ne voyait plus que son cou souple et délicat, comme la tiged'une fleur.

– Quelles intentions?

– Vos intentions… au sujet… de votre avenir…

– Vous voulez dire au sujet de M. Kluber?

– Oui.

– Maman vous a dit que je ne désire pas devenir la femme de M. Kluber?

– Oui!

Gemma, en bougeant, imprima une secousse au banc, la corbeille pencha etse renversa… quelques cerises roulèrent dans l'allée… Une, deuxminutes passèrent en silence.

– Pourquoi vous a-t-elle dit cela?

Sanine ne voyait toujours que le col de Gemma et l'ondulation plusrapide de sa poitrine.

– Pourquoi votre mère m'a dit cela?.. Mais elle pense que, puisque noussommes maintenant des amis… et que vous m'honorez de votre confiance,je peux vous donner un bon conseil… et que vous m'écouterez…

Les bras de Gemma glissèrent sur ses genoux… Elle se mit à chiffonnerles plis de sa robe…

– Quel conseil me donnez-vous? demanda-t-elle après un moment d'attente.

Sanine remarqua que les doigts de Gemma tremblaient sur ses genoux etqu'elle chiffonnait sa robe pour dissimuler ce tremblement…

Il posa doucement sa main sur les doigts pâles et tremblants de la jeunefille.

– Gemma, dit-il, pourquoi ne me regardez-vous pas?

Elle rejeta à l'instant son chapeau en arrière sur sa nuque, et leva surSanine ses yeux confiants et pleins de gratitude, comme quelquesinstants auparavant.

Elle attendait les paroles du jeune homme… Mais, devant ce visagesincère, Sanine se troubla, il se sentit ébloui. Un chaud reflet dusoleil du soir illuminait cette jeune tête italienne, et l'expression dece visage était plus lumineuse, plus éclatante que la lumière même.

– Je suivrai votre conseil, monsieur Dmitri, dit-elle avec un faiblesourire, et en relevant imperceptiblement les sourcils: mais quelconseil me donnez-vous?

– Quel conseil?.. Votre mère croit que de refuser M. Kluber uniquementpour la raison qu'il n'a pas fait preuve de courage l'autre jour…

– Pour cette raison uniquement? dit Gemma…

Elle se pencha en avant, ramassa la corbeille pour la poser sur le bancà côté d'elle.

– Mais qu'en tout cas, retirer votre main n'est pas raisonnable… C'estune résolution dont il faut bien calculer toutes les conséquences…Enfin, l'état de vos affaires impose, à ce qu'il paraît, des obligationsà chaque membre de la famille…

– Tout cela, c'est l'opinion de maman… Je connais cela… Ce sont sesparoles… Mais vous.. quelle est votre opinion?

– Mon opinion?..

Sanine ne put continuer, il sentait que son gosier se serrait et qu'ilétouffait.

– Je crois aussi… commença-t-il avec effort.

Gemma se redressa.

– Vous aussi? Vous croyez aussi…?

– Oui… c'est-à-dire…

Sanine, en dépit de ses efforts, ne put articuler un mot de plus.

– C'est bien, dit Gemma; si vous, comme ami, vous me donnez le conseilde changer ma résolution… c'est-à-dire de revenir à mon intentiond'autrefois… alors, je réfléchirai…

Elle ne savait plus ce qu'elle faisait, et commença à remettre dans lacorbeille les cerises qu'elle avait triées à part dans l'assiette.

– Maman espère que je vous écouterai… En effet… peut-être que jesuivrai votre conseil…

– Mais, permettez, Fraülein Gemma, j'aurais voulu savoir d'abord quellessont les raisons qui vous ont poussée…

– Je suivrai votre conseil, continua Gemma.

Ses sourcils se froncèrent, ses joues pâlirent; elle se mordilla lalèvre inférieure.

– Vous avez tant fait pour moi que je dois faire ce que vous meconseillez… je dois accepter votre volonté… Je dirai à maman que jeveux réfléchir encore… Mais voici maman qui arrive à propos!..

En effet, Frau Lénore apparaissait sur le seuil de la porte de la maisonouvrant sur le jardin. Elle se mourait d'impatience; elle ne tenait plusen place. D'après ses calculs, Sanine devait depuis longtemps avoirterminé ses explications avec Gemma, bien qu'en réalité la conversationn'eût pas encore duré un quart d'heure.

– Non, non, de grâce, ne dites rien pour le moment à votre mère, s'écriaSanine avec une sorte d'effroi… Attendez… je vous dirai… je vousécrirai… et jusque-là ne prenez pas de décision… attendez malettre…

Il serra vivement la main de Gemma et se leva d'un bond. Au grandétonnement de Frau Lénore, il passa devant elle, leva son chapeau enmurmurant des paroles incompréhensibles et disparut.

Madame Roselli s'approcha de sa fille.

– Je t'en prie, Gemma, explique-moi…?

La jeune fille, pour toute réponse, se leva et embrassa sa mère.

– Chère maman, voulez-vous, s'il vous plaît, attendre ma réponse encoreun peu de temps… pas longtemps, jusqu'à demain… Je vous en prie…Jusqu'à demain vous ne me direz plus rien? Oh!..

Gemma fondit soudainement en larmes de joie, si spontanées, qu'elle-mêmene les sentit pas venir.

Frau Lénore devint de plus en plus perplexe: Gemma pleurait et sonvisage n'était pas triste mais plutôt joyeux.

– Qu'as-tu? demanda-t-elle. Toi qui ne pleures jamais… qu'as-tuaujourd'hui…

– Ce n'est rien, maman, ce n'est rien!.. Mais soyez patiente! Nousdevons attendre toutes les deux. Ne m'interrogez pas jusqu'à demain…Dépêchons-nous de trier ces cerises avant que le soleil soit couché…

– Et tu seras raisonnable?

– Oh! je suis très raisonnable.

Gemma branla significativement la tête.

Elle se mit en devoir d'attacher les petits bouquets de cerises en lestenant de façon à masquer son visage rougissant.

Elle n'essuya pas ses larmes qui avaient séché d'elles-mêmes.

XXV

Sanine rentra chez lui en courant.

Il sentait que c'était seulement lorsqu'il se serait retrouvé seul enprésence de lui-même, qu'il pourrait enfin démêler ses sensations etcomprendre ce qu'il voulait.

En effet, dès qu'il se trouva seul dans sa chambre, à peine fut-il assisdevant sa table à écrire, qu'il plongea son visage dans ses mains ets'écria: «Je l'aime, je l'aime follement!» et toute son âme s'enflammacomme un tison qu'on vient de dégager de la cendre qui le recouvrait.

Au bout d'un instant il ne pouvait plus comprendre comment il avait puse trouver à côté d'elle… lui parler, et ne pas sentir qu'il adore lebord même de sa robe, qu'il est tout prêt, comme disent les jeunes gens,à «mourir à ses pieds!»

Ce dernier rendez-vous dans le jardin avait décidé de son sort.Maintenant, en songeant à elle, il ne la voyait plus les cheveux épars, sous la clarté des étoiles; il la voyait assise sur le banc, rejetantvivement son chapeau en arrière pour le regarder avec cette confianceabsolue… et le frisson, le désir de l'amour courait dans toutes lesveines du jeune homme.

Il se rappela la rose qu'il portait dans sa poche depuis trois jours, illa prit dans ses mains et la porta à ses lèvres avec une telle fièvred'ardeur qu'involontairement il se renfrogna de souffrance.

Il ne pouvait plus ni raisonner, ni penser, ni prévoir, il se détacha detout son passé et fit un saut en avant; il abandonna la rive triste desa vie solitaire de garçon pour plonger dans un fleuve brillant, joyeux, puissant – et il se sent heureux, il ne veut pas savoir où ce fleuve leportera, ni si le courant ne le brisera peut-être pas contre un rocher!

Les ondes calmes de la romance d'Uhland, dont il se berçait il n'y a paslongtemps, ont fait place à des vagues puissantes et impétueuses! Cesvagues dansent, courent en avant et l'emportent dans leur tourbillon.

Sanine prit une feuille de papier, et sans la moindre rature, d'un traitde plume, écrivit la lettre suivante:

«Chère Gemma!

»Vous savez quel conseil j'étais chargé de vous donner; vous connaissezle vœu de votre mère et vous savez ce qu'elle attendait de moi, – mais ceque vous ne savez pas, et ce que je dois vous dire maintenant, c'est queje vous aime, je vous aime de toute la passion d'un cœur qui aime pourla première fois! Ce feu est descendu si soudainement et avec une telleviolence que je ne trouve pas de paroles! Quand votre mère est venue mevoir, ce feu ne faisait encore que couver dans mon cœur, – sans quoi mondevoir d'honnête homme m'aurait fait refuser de me charger de la missionqu'elle m'a confiée… L'aveu que je vous fais est l'aveu d'un honnêtehomme… Vous devez savoir qui vous avez devant vous – entre nous il nedoit pas exister de malentendus. Vous voyez que je ne suis pas capablede vous donner un conseil… Je vous aime, je vous aime, je vousaime – et cet amour remplit seul mon cerveau, mon cœur!!

»DMITRI SANINE.»

Le jeune homme plia la lettre et la cacheta. Il allait sonner pour legarçon lorsqu'il se ravisa:

«Non, ce ne serait pas adroit. Si je pouvais envoyer ma lettre par

Emilio?»

Pourtant il ne pouvait pas aller chercher Emilio dans le magasin de M.Kluber au milieu des autres employés? D'ailleurs il faisait déjà nuit etle jeune garçon devait être rentré chez lui.

Tout en se livrant à ces réflexions, Sanine prit son chapeau et sortitde l'hôtel; il enfila une rue puis une autre, et à sa grande joieaperçut Emilio. Un portefeuille sous le bras, un rouleau de papier à lamain, le jeune enthousiaste pressait le pas pour rentrer chez lui.

«Il est donc vrai que tous les amoureux ont leur étoile!» pensa Sanine,et il appela le jeune homme.

Emilio se retourna et courut au-devant de son ami.

Sanine lui remit la lettre et lui expliqua à qui il devait la porter.

Emilio l'écouta très attentivement.

– Personne ne doit le savoir? demanda-t-il en prenant un air mystérieuxet significatif.

– C'est ça, mon petit ami, répondit Sanine un peu confus.

Il tapota la joue d'Emilio.

– S'il y a une réponse, vous me l'apporterez, n'est-ce pas? Je resteraichez moi.

– Comptez sur moi! dit gaîment Emilio, et il s'éloigna rapidement.

En route il se retourna et fit encore un signe de tête.

Sanine rentra dans sa chambre, et sans allumer la bougie, se jeta sur lecanapé, joignit les mains derrière la tête, et s'abandonna auxsensations du premier amour, qu'il n'est pas utile de décrire ici; celuiqui les a ressenties connaît leurs tourments et leur volupté; à celuiqui ne les connaît pas, on ne saurait les faire deviner.

La porte s'entrouvrit et laissa passer la tête d'Emilio:

– J'apporte une réponse… dit-il à voix basse… La voici…

Il agita une lettre au-dessus de sa tête.

Sanine s'élança de son canapé et arracha la lettre des mains d'Emilio.

La passion dominait entièrement le jeune homme. Il n'était plus capablede songer aux convenances, ni de garder le secret de son amour… S'ilavait été susceptible de réflexion, il se serait contenu devant cetenfant, le frère de Gemma.

Il s'approcha de la fenêtre, et à la lumière du réverbère qui setrouvait en face de la fenêtre, il lut les lignes suivantes:

«Je vous prie, je vous implore de ne pas venir chez nous demain, et dene pas vous montrer chez nous de toute la journée. Il le faut, il lefaut absolument. – Après, tout sera décidé… Je sais que vous ne medésobéirez pas, parce que… Gemma.»

Sanine relut deux fois ce billet. Oh! que l'écriture de Gemma lui parutbelle et touchante!..

Après quelques instants de réflexion il appela à haute voix Emilio, qui, pour témoigner de sa discrétion, s'était tourné du côté du mur qu'illacérait du bout de son ongle.

– Que désirez-vous? dit le jeune homme en courant vers Sanine.

– Ecoutez-moi, mon cher ami.

– Monsieur Dmitri, interrompit Emilio d'une voix suppliante; pourquoi neme dites-vous pas: tu?

Sanine se mit à rire.

– Bien, bien… Écoute, mon cher petit ami… Là-bas, tu mecomprends?.. Tu diras que je ferai tout ce qu'on me demande… Ettoi… Qu'est-ce que tu fais, demain?

– Ce que je fais? Rien. Mais je ferai tout ce que vous voudrez.

– Eh bien, si tu le peux, viens ici de bonne heure… Et nous nouspromènerons ensemble jusqu'au soir dans la campagne… Cela te va-t-il?

Emilio fit des sauts de joie.

– Mais peut-il y avoir quelque chose de plus délicieux en ce monde? Mepromener avec vous… Mais c'est parfait!.. Pour sûr, je viendrai!..

– Et si l'on ne te laisse pas venir?

– On me laissera…

– Écoute!.. Ne dis pas là-bas que je t'ai invité pour toute lajournée…

– À quoi bon dire cela?.. Je viendrai sans en souffler mot àpersonne… Le grand mal!

Emilio embrassa Sanine avec effusion et partit…

Sanine arpenta longtemps sa chambre et se coucha tard.

Il se livra de nouveau à ces sentiments doux et pénibles à la fois, àces ivresses joyeuses qui assaillent à la veille d'une nouvelle vie.

Sanine était fort content d'avoir eu l'idée d'inviter Emilio à passer lajournée avec lui. Le jeune garçon ressemblait à sa sœur.

– Il me la rappellera! pensa Sanine.

Ce qui frappait le plus Sanine, c'était le brusque changement quis'était opéré en lui. Il lui semblait qu'il avait toujours aiméGemma – et de ce même amour qu'il éprouvait en ce jour.

XXVI

Le lendemain à huit heures du matin, Emilio se présenta chez Sanine, tenant Tartaglia en laisse. Il n'aurait pas pu se montrer plus exacts'il était né de parents teutons.

Il avait fait un conte à sa famille en déclarant qu'il se promèneraitavec Sanine jusqu'au déjeuner et qu'ensuite il irait au magasin.

Pendant que Sanine s'habillait, Emilio commença, avec hésitation, il estvrai, à lui parler de Gemma et de sa brouille avec Kluber, mais Saninene releva pas ces remarques et parut mécontent. Emilio prit alors un airentendu, pour montrer qu'il comprenait pourquoi il ne faut pas toucherlégèrement à cette importante question, et ne se permit aucune allusion, seulement affectant de temps en temps des mines réservées et mêmegraves.

Après avoir pris le café, les deux amis se mirent en route, à pied, pourHausen, un petit village, situé à peu de distance de Francfort etentouré de forêts. De la, on découvre toute la chaîne du Taunus.

Le temps était beau, le soleil brillait, flamboyait, mais ne rôtissaitpas… Un vent frais bruissait avec vivacité dans le feuillage vert. Surla terre passait lestement et sans rencontrer d'obstacle l'ombre degrands et hauts nuages arrondis.

Les jeunes gens furent bientôt hors de l'enceinte de la ville, etavancèrent rapidement et gaîment sur la route soigneusement entretenue.Ils dévièrent dans les bois, où ils marchèrent pendant longtemps àl'aventure; puis ils firent un copieux déjeuner chez un traiteur auvillage. Ensuite ils s'amusèrent à grimper les pentes de la montagne, admirant les points de vue et prenant plaisir à jeter en bas despierres, trouvant très drôle de les voir rouler et rebondir comme deslapins; ils continuèrent cet exercice jusqu'à ce qu'un promeneur quipassait au-dessous d'eux se mît à les injurier d'une voix forte etvibrante.

Après ils s'allongèrent sur la mousse courte et sèche d'un jauneviolacé, puis ils burent de la bière chez un autre traiteur, ensuite ilsse mesurèrent à un steeple-chase, pariant à qui irait le plus vite etsauterait le plus haut.

Ils découvrirent un écho et entrèrent en conversation avec lui, puis ilsse mirent à chanter et à jouer à cache-cache en s'appelant par des cris.Ils luttèrent ensemble, cassèrent des branches, ornèrent leurs chapeauxde feuilles de fougère et esquissèrent même des pas de danses.

Tartaglia prenait part à ces ébats selon ses moyens et ses capacités; ilne lançait pas des pierres, mais il courait après et se roulait à leursuite comme une toupie; il hurlait quand les jeunes gens chantaient, etmême pour leur tenir compagnie, il but de la bière avec un dégoûtmanifeste. Il tenait ce talent d'un étudiant allemand à qui il avaitappartenu dans le temps. D'ailleurs, il n'obéissait guère à Emilio, beaucoup moins qu'à son véritable maître Pantaleone; ainsi quand Emiliolui disait de «parler» ou de «lire», il se contentait de remuer la queueet de tirer la langue en trompette.

Les jeunes gens avaient pourtant trouvé le loisir d'aborder des sujetsphilosophiques. Au début de la promenade, Sanine, en sa qualité d'aînéet d'homme raisonnable, avait amené la conversation sur la nature dufatum et l'objet de la mission de l'homme sur la terre, mais l'entretienne resta pas longtemps à ce diapason.

Emilio trouva plus intéressant d'interroger son ami sur la Russie, luidemandant comment on s'y battait en duel, s'il y avait de belles femmesen Russie, si le russe est une langue facile à apprendre, et quellesimpressions il avait ressenties au moment où l'officier l'avait visé?

Sanine, de son côté, questionna le jeune homme sur sa mère, sur sonpère, sur leurs affaires de famille en général, s'efforçant de ne pasmentionner le nom de Gemma mais pensant à elle tout le temps.

À vrai dire, ce n'est pas à Gemma elle-même qu'il pensait, mais aulendemain, à ce lendemain inconnu qui devait lui apporter le bonheur, lebonheur idéal, suprême!

Il lui semblait qu'une gaze fine, légère, s'étendait sur son horizonintellectuel, et derrière cette gaze qui flotte mollement, il sent… ilsent la présence d'un jeune visage divin, immobile, avec un sourirecaressant sur ses lèvres, et les paupières baissées, pour simuler lasévérité… Et ce visage n'est pas le visage de Gemma, c'est le bonheurlui-même!..

Enfin son heure sonne! Le rideau se lève, les lèvres s'entr'ouvrent, lespaupières se lèvent, la divinité apparaît, et une lumière radieuse, etla joie, l'extase infinie…

Il pense à ce jour de demain et son âme se noie de nouveau dansl'angoisse de l'attente frémissante.

Mais cette attente et cette angoisse ne l'empêchent en rien… nel'empêchent ni de dîner bien avec Emilio dans un troisième restaurant…Et ce n'est que par instants que jaillit en lui comme un éclair cetteidée: «Si quelqu'un savait!!»

L'attente ne l'a pas empêché non plus de jouer avec Emilio au chevalfondu… en plein air, au milieu d'un pré. Aussi quelle ne fut pas lamortification de Sanine, lorsque, les jambes écartées et volant comme unoiseau par-dessus le dos d'Emilio accroupi, il se retourna auxaboiements furieux de Tartaglia, et aperçut au bord du pré deuxofficiers; il reconnut d'emblée son adversaire de la veille et sontémoin, MM. Daenhoff et von Richter.

Les officiers, le monocle à l'œil, le regardèrent et sourirent…

Sanine se redressa aussitôt, et se détournant s'empressa de remettrevivement son pardessus en invitant Emilio à suivre son exemple, et tousles deux se remirent immédiatement en route.

Il était tard, lorsqu'ils rentrèrent à Francfort.

– On va bien me gronder, dit Emilio à Sanine en prenant congé de lui, mais, tant pis! Quelle délicieuse journée j'ai passée avec vous!

À son retour à l'hôtel, Sanine trouva un billet de Gemma.

La jeune fille lui donnait rendez-vous pour le lendemain matin, à septheures, dans un des jardins publics si nombreux à Francfort.

Comme le cœur de Sanine battit! Avec quel bonheur, sans une minuted'hésitation il obéit à Gemma.

Et quelles joies inexprimables ce lendemain unique, inespéré et certainne lui promettait-il pas?

Sanine couva des yeux le billet de Gemma.

La longue et élégante queue de la lettre G dont l'initiale se trouvaiten haut de la feuille lui rappelait les doigts élégants et la main deGemma…

Il songea tout à coup qu'il n'avait pas encore une seule fois effleurécette main de ses lèvres.

Les Italiennes, pensa-t-il, contrairement à l'opinion générale, sontchastes et sévères… Quant à Gemma elle l'est encore plus que toutesles autres…

Oh! reine… déesse, marbre virginal et pur!..

«Mais le temps viendra… il n'est pas éloigné…»

Cette nuit il y eut à Francfort un homme heureux… Il dormait; mais ilaurait pu répéter les paroles du poète:

Je dors… mais mon cœur veille.

Son cœur battait mais si légèrement, comme bat l'aile d'un papillonsuspendu à une fleur et baigné de lumière par le soleil d'été!

XXVII

À cinq heures du matin Sanine était déjà réveillé; à six heures il étaittout habillé et à six heures et demie, il se promenait dans le jardinnon loin d'un petit pavillon que Gemma avait indiqué dans son billet.

La matinée était calme, tiède et grise. Par moments il semblait qu'ilallait pleuvoir; cependant en étendant la main on ne sentait rien, bienqu'il fût possible de distinguer sur la manche du pardessus deminuscules gouttelettes, de la grosseur de perles de verre toutesmenues.

Pas plus de vent que si ce phénomène n'avait jamais existé.

Les sons ne s'envolaient pas mais se répandaient dans l'air. Dans lelointain une vapeur blanche s'épaississait lentement; l'air étaitembaumé du parfum des résédas et des fleurs d'acacias.

Les boutiques n'étaient pas encore ouvertes, mais déjà l'on apercevaitdes piétons dans la rue; de temps en temps une voiture isolée roulaitbruyamment… Il n'y avait pas de promeneurs dans le jardin.

Le jardinier, sans se presser, ratissait les allées, et une toutevieille femme enveloppée d'un manteau de drap noir passa en boitant.Sanine ne pouvait pas un instant prendre cet être rabougri pour Gemma,et pourtant son cœur eut un battement insolite, et il suivit des yeuxavec intention cette forme noire qui s'effaçait.

L'horloge de la tour sonna sept heures. Sanine s'arrêta.

«Se pourrait-il qu'elle ne vienne pas?»

Un frisson d'effroi courut dans tous ses membres.

Le même frisson de crainte le secoua de nouveau, l'instant d'après, maiscette fois pour une cause bien différente.

Sanine avait entendu derrière lui des pas légers, le frôlement d'unerobe de femme… Il se retourna: c'était elle!

Gemma se trouvait dans l'allée, un peu derrière lui. Elle portait unemantille grise et un petit chapeau sombre. Elle jeta un regard surSanine, puis tourna la tête de l'autre côté – enfin, arrivée près dujeune homme, elle pressa le pas et le devança.

– Gemma! dit-il à voix très basse.

Elle hocha légèrement la tête et marcha devant elle.

Il la suivit.

La poitrine de Sanine haletait et ses jambes se dérobaient sous lui.

Gemma dépassa le pavillon et prit à droite, contourna le bassin bas, dans lequel un moineau se baignait affairé, puis faisant le tour d'unmassif de lilas se laissa tomber sur un banc placé derrière.

C'était un coin abrité et discret. Sanine s'assit à côté de la jeunefille.

Une minute passa pendant laquelle ni l'un ni l'autre ne prononça uneparole; elle ne tournait pas les yeux sur son compagnon, et lui neregardait pas le visage de la jeune fille, mais ses mains jointes quitenaient une petite ombrelle.

De quoi auraient-ils pu parler? Que pouvaient-ils se dire qui fût aussiéloquent que le fait de leur présence en cet endroit, au rendez-vous, desi bon matin, et tout près l'un de l'autre?

– Vous n'êtes pas fâchée contre moi? murmura enfin Sanine.

Il eût été difficile de dire quelque chose de plus bête… Sanine lesentait lui-même… Mais au moins le silence était rompu…

– Moi?.. fâchée? dit-elle… Pourquoi?.. Non…

– Et vous croyez?.. reprit-il.

– Ce que vous m'avez écrit?

– Oui!

Gemma baissa la tête et ne répondit pas. L'ombrelle glissa de ses mains, mais fut ressaisie avant de tomber à terre.

– Oui, ayez confiance en moi, croyez à ce que je vous ai écrit! dit

Sanine.

Toute sa timidité s'évanouit et il parla avec feu.

– S'il y a quelque chose de vrai en ce monde, quelque chose de sacré,c'est mon amour pour vous. Je vous aime passionnément, Gemma.

Elle jeta de côté sur lui un furtif regard et de nouveau fut sur lepoint de laisser tomber son ombrelle.

– Croyez-moi, croyez-moi, cria Sanine.

Il l'implorait, tendait les mains vers elle et n'osait pas toucher lesdoigts de la jeune fille.

– Dites-moi ce que je dois faire pour vous convaincre?

Elle le regarda de nouveau.

– Dites-moi, monsieur Dmitri, lorsqu'il y a trois jours vous êtes venupour me donner un conseil… vous ne saviez pas encore… vous nesentiez pas encore…

– Je le sentais, dit Sanine, mais je ne le savais pas encore… Je vousai aimée du premier moment où je vous ai vue, – mais je ne me suis pastout de suite rendu compte de ce que vous êtes devenue pour moi? Puis onm'avait dit que vous étiez fiancée… Pouvais-je refuser à votre mère lamission dont elle voulait me charger?.. enfin il me semble que je vousai conseillée de façon à vous permettre de deviner…

Des pas lourds résonnèrent… Un monsieur assez fort, un sac de voyageen sautoir, évidemment un touriste, sortit de derrière le massif aprèsavoir, avec le sans-façon d'un étranger qui ne fait que passer, observéle couple, toussa à haute voix, et passa son chemin…

– Votre mère, reprit Sanine, dès que le bruit des pas lourds se futéteint, m'a dit que si vous congédiiez votre fiancé cela ferait duscandale… que j'ai en quelque sorte donné prétexte aux commérages…et que… il est de mon devoir de vous engager à réfléchir avant derepousser votre fiancé, M. Kluber.

– Monsieur Dmitri, dit Gemma en passant la main sur ses cheveux du côtéde Sanine: – n'appelez plus jamais M. Kluber mon fiancé… Je ne seraijamais sa femme… Il le sait.

– Vous le lui avez dit? Quand?

– Hier.

– À lui personnellement?

– À lui personnellement… à la maison… Il est venu hier.

– Gemma! vous m'aimez donc?

Elle se tourna vers lui:

– Sans cela, serais-je ici? dit-elle.

Les deux mains de la jeune fille retombèrent sur le banc. Sanines'empara de ces deux mains inertes qui reposaient les paumes en l'air etles pressa contre ses yeux et sur ses lèvres.

Le rideau qui la veille voilait l'avenir s'était levé haut… Là étaitle bonheur, c'était bien son visage rayonnant!

Sanine leva la tête et regarda Gemma en face sans aucune crainte. Lajeune fille avait aussi, en baissant les paupières, posé les yeux surlui. Le regard de ces yeux à demi-clos lançait une faible lumière, voilée par les larmes douces du bonheur. Le visage de Gemma ne souriaitpas… non! Il riait d'un rire muet, l'épanouissement du bonheur.

Sanine voulut attirer la jeune fille sur sa poitrine, mais elle seretourna et sans cesser de rayonner de ce rire muet, secoua négativementla tête.

«Patience, patience!» semblaient dire ces yeux emplis de bonheur.

– Oh! Gemma! cria Sanine, pouvais-je espérer que tu m'aimerais un jour?

Le cœur du jeune Russe vibra comme une corde tendue quand ses lèvresprononcèrent pour la première fois ce mot: «tu».

– Je ne le croyais pas non plus, dit doucement Gemma.

– Pouvais-je deviner, continua Sanine, pouvais-je deviner en arrivant àFrancfort, où je croyais ne passer que quelques heures, que jetrouverais ici le bonheur de ma vie entière?

– De ta vie entière? Est-ce vrai? demanda Gemma.

– De ma vie entière, pour toujours, et à jamais! cria Sanine avec unnouvel élan.

Le rateau du jardinier remuait le gravier à deux pas du banc sur lequelles deux jeunes gens se trouvaient.

– Allons-nous-en, rentrons chez moi… veux-tu? proposa Gemma.

Si, à cet instant, elle eût dit à Sanine: «Jette-toi dans la mer…veux-tu?» il se serait lancé dans l'abîme sans lui donner le tempsd'achever sa phrase.

Ils sortirent ensemble du jardin et se dirigèrent vers la confiserie ensuivant le faubourg pour éviter les rues de la ville.

XXVIII

Sanine marchait tantôt à côté de Gemma, tantôt un peu en arrière. Il nela quittait pas des yeux et souriait sans cesse. Elle semblaitquelquefois presser le pas et à d'autres moments ralentir sa marche. Etl'un et l'autre, lui tout pâle, et elle toute rose d'émotion, ilsavançaient comme dans un rêve.

Ce qui venait de se passer entre eux quelques instants auparavant, cetteunion mutuelle de leur âme était si soudaine, si nouvelle et sioppressive; leur vie venait de subir un changement, un déplacement siimprévu, qu'ils ne pouvaient se rendre compte de ce qui leur arrivait,et se sentaient emportés par un tourbillon, comme celui qui les avait unsoir presque jetés dans les bras l'un de l'autre.

Sanine, tout en marchant, se disait qu'il voyait Gemma sous un nouvelaspect: il remarquait certaines particularités dans sa démarche et dansses mouvements, et que tous ces riens lui devenaient chers, qu'il lestrouvait exquis!

Et Gemma avait conscience de l'impression qu'elle faisait sur lui.

Ces jeunes gens aimaient pour la première fois; tous les miracles dupremier amour s'accomplissaient en eux.

Le premier amour, c'est une révolution! Le va-et-vient monotone del'existence est rompu en un instant; la jeunesse monte sur la barricade, son drapeau éclatant flotte très haut, et quel que soit le sort qui luiest réservé – la mort ou une vie nouvelle – elle envoie à l'avenir sesvœux extatiques.

– Tiens! on dirait que c'est notre vieux, s'écria Sanine en indiquant dudoigt une forme drapée qui côtoyait rapidement le mur et avait l'air devouloir passer inaperçue.

Au milieu de cet océan de bonheur, Sanine éprouvait le besoin de parlerà Gemma, non pas d'amour, – cet amour était chose entendue, sacrée, – maisde sujets indifférents.

– Oui, c'est Pantaleone, dit Gemma heureuse et gaie. Il m'aura sansdoute suivie… déjà hier il était toute la journée sur mes talons… Ila deviné…

– Il a deviné!

Sanine répétait avec ivresse les paroles de Gemma.

D'ailleurs qu'aurait pu dire Gemma qui ne l'eût pas jeté en extase?

Le jeune homme pria Gemma de lui raconter en détail tout ce qui s'étaitpassé la veille.

Gemma commença son récit avec précipitation, s'embrouillant,s'interrompant pour sourire et pousser de légers soupirs, en échangeantavec son interlocuteur de rapides regards lumineux.

Elle lui raconta qu'après la discussion qu'elle avait eue avec sa mèredeux jours auparavant, madame Roselli avait voulu lui arracher uneréponse définitive, mais elle était parvenue à lui faire prendrepatience jusqu'au lendemain dans la journée. Ce sursis n'avait pas étéfacile à obtenir, mais enfin elle avait fini par l'emporter.

Là-dessus survint la visite inopinée de M. Kluber. Plus empesé, plusraide que jamais, le premier commis se mit à déverser toute sonindignation sur l'impardonnable gaminerie du Russe, si profondémentblessante pour l'honneur de M. Kluber!

– La gaminerie, expliqua Gemma, c'était ton duel… et il voulaitexiger de maman qu'elle te ferme notre porte, parce que – Gemma imital'intonation et les gestes de Kluber – «la conduite de ce Russe jette uneombre sur mon honneur! Comme si je n'aurais pas su prendre moi-même ladéfense de ma fiancée, si je l'avais jugé utile ou nécessaire? ToutFrancfort saura demain qu'un étranger s'est battu avec un officier àcause de ma fiancée… À quoi cela ressemble-t-il? Cela jette une tachesur mon honneur…»

– Peux-tu te figurer que maman était de son avis?.. Alors tout à coupje lui ai déclaré qu'il avait tort de s'inquiéter pour son honneur et sapersonne, et qu'il ne devait pas prendre ombrage au sujet des comméragesqui pouvaient circuler sur le compte de sa fiancée, parce que jen'étais plus sa fiancée, et je ne serais jamais sa femme…

– Le fait est que j'avais l'intention de te parler avant de rompredéfinitivement avec lui… mais il était là… et c'était plus fort quemoi… Maman a poussé un cri d'horreur, pendant que je sortais de lachambre. Ensuite je suis rentrée pour rendre à M. Kluber l'anneau desfiançailles… Il était profondément blessé, mais comme il est trèségoïste et très vaniteux, il n'a pas fait de longs commentaires, et ilest parti…

»Tu comprends tout ce que j'ai souffert à cause de maman… cela m'afait beaucoup de peine de voir son chagrin… Je me disais déjà quej'avais été peut-être un peu trop pressée… mais j'avais ta lettre…Puis sans cette lettre, je savais…

– Que je t'aime? dit Sanine.

– Oui, que tu commençais à m'aimer.

Gemma raconta tout cela en bredouillant un peu, avec le même sourire, etbaissant la voix ou se taisant tout à fait chaque fois qu'un passantvenait à sa rencontre ou s'approchait d'elle.

Sanine écoutait Gemma avec ravissement, buvant le son de sa voix commela veille il s'était émerveillé de son écriture.

– Maman est très contrariée, reprit Gemma avec volubilité, – elle necomprend pas comment il se fait que M. Kluber m'est devenuinsupportable, elle ne comprend pas que je l'ai accepté non par amour, mais parce que j'ai cédé à ses instances… Elle vous soupçonne…c'est-à-dire toi… elle est persuadée que je t'aime… et ce quil'afflige le plus, c'est de penser qu'elle ne s'en est pas doutée et quela veille elle est allée te prier de m'influencer… C'était une étrangemission, n'est-ce pas? Maintenant elle prétend que vous êtes unsournois, que vous avez abusé de sa confiance… et elle me prédit quevous me tromperez…

– Comment, Gemma, s'écria Sanine, tu ne lui as pas dit?..

– Je ne lui ai rien dit! De quel droit lui aurais-je dit, avant d'avoirparlé avec vous?

Sanine battit des mains.

– Gemma! J'espère que maintenant tu vas lui dire tout… Tu vas meconduire près d'elle… Je veux prouver à ta mère que je ne suis pas untrompeur…

La poitrine de Sanine se soulevait sous un flot de sentiments généreuxet enthousiastes.

Gemma le regardait avec scrutivité.

– Est-ce vrai? Vous voulez tout de suite venir avec moi près demaman?.. Devant maman qui déclare que tout cela est impossible… quecela ne se réalisera jamais?

Il y avait un mot que Gemma ne pouvait pas se décider à prononcer, bienqu'il lui brûlât les lèvres. Sanine fut d'autant plus heureux de leprononcer lui-même.

– Mais devenir ton mari, Gemma, je ne connais pas de bonheur comparable!

Il n'y avait plus de bornes à son amour, à sa grandeur d'âme ni à sesrésolutions.

Gemma, qui avait fait une pause, après ces paroles pressa le pas.

On eût dit qu'elle voulait fuir ce bonheur trop grand, trop soudain.

Mais tout à coup ses jambes vacillèrent. Du coin d'une ruelle, àquelques pas d'eux, M. Kluber surgit, coiffé d'un chapeau neuf, droitcomme une flèche et frisé comme un caniche.

Il vit Gemma et reconnut Sanine; avec un ricanement intérieur, il cambrasa taille svelte et marcha au-devant du couple.

Le premier mouvement de Sanine fut du dédain, mais quand il regarda levisage de Kluber, qui s'efforçait de revêtir une expressiond'étonnement, de mépris et de compassion, la vue de ce visage vermeil, banal, fit bouillonner la colère de Sanine, et le jeune homme fitquelques pas en avant.

Gemma saisit la main de Sanine et la serrant avec une dignité résolueelle regarda en face son ancien fiancé.

M. Kluber cligna des yeux, se fit petit, et passa vite à côté des jeunesgens en murmurant entre ses dents: «C'est ainsi que finit la chanson»,et s'éloigna de son allure sautillante de dandy.

– Qu'a-t-il dit, l'insolent? demanda Sanine.

Il voulut courir après Kluber, mais Gemma le retint et l'entraînant avecelle, garda son bras posé sous celui du jeune homme.

Peu après ils aperçurent la confiserie. Gemma fit de nouveau une pause.

– Dmitri, Monsieur Dmitri, dit-elle, nous ne sommes pas encore entrés, nous n'avons pas encore parlé à maman… Si vous voulez prendre le tempsde réfléchir… vous êtes encore libre, Dmitri.

Pour toute réponse Sanine pressa fortement le bras de Gemma contre sapoitrine et l'entraîna dans la maison.

– Maman, dit Gemma en entrant dans la chambre où était assise Frau

Lénore, je vous amène mon véritable…

XXIX

Si Gemma avait annoncé qu'elle amenait le choléra ou la mort enpersonne, Frau Lénore n'aurait pu manifester un désespoir plus violent.

Elle courut se réfugier dans un coin, le visage tourné contre le mur, sanglotant, gémissant; une paysanne russe ne se lamente pas autrementsur la tombe d'un mari ou d'un fils.

Gemma fut si fort troublée par cet accueil, qu'elle n'osa pass'approcher de sa mère, mais resta pétrifiée au milieu de la chambrecomme une statue. Sanine ne savait quelle contenance prendre. Un peuplus il aurait eu envie d'imiter Frau Lénore.

Cette désolation que rien ne pouvait apaiser dura toute une heure! Uneheure entière!

Pantaleone trouva plus sage de fermer à clé la porte de la confiserieafin que personne ne pût entrer; par bonheur c'était trop tôt pour lesclients. Le vieillard était lui-même perplexe, – tout au moins iln'approuvait pas la précipitation avec laquelle Sanine et Gemma avaientagi. Pourtant il ne se sentait pas le courage de les blâmer et restaittout disposé à leur prêter son appui s'ils en avaient besoin: Kluber luiétait positivement antipathique.

Emilio se flattait d'avoir été l'intermédiaire entre son ami et sa sœur,et il était fier de l'excellente tournure que prenaient les choses! Ilne pouvait comprendre le chagrin de sa mère, et dans son for intérieuril décida que les femmes, même les meilleures d'entre elles, sontdépourvues de la faculté de compréhension.

Sanine était celui qui souffrait le plus. Dès qu'il tentait des'approcher de madame Roselli, elle criait et se débattait et c'est envain qu'il tenta à plusieurs reprises de lui crier de loin: «Je vienspour vous demander la main de mademoiselle votre fille.»

Frau Lénore s'en voulait surtout de son aveuglement, elle ne separdonnait pas de n'avoir rien vu:

«Si mon Giovanni Battista était là, rien de semblable ne se seraitpassé!» répétait-elle à satiété.

«Mon Dieu, comment tout cela finira-t-il? pensait Sanine… cela devientbête, à la fin.»

Il avait peur de regarder Gemma qui n'osait plus lever les yeux sur lui.Elle se contentait d'offrir ses soins à Frau Lénore qui d'abord lesrepoussa aussi.

Mais peu à peu l'orage s'apaisa. Frau Lénore cessa de pleurer, ellepermit à Gemma de la tirer du coin dans lequel elle s'était blottie, del'installer dans le grand fauteuil près de la fenêtre, de lui donner àboire un verre d'eau sucrée avec de l'eau de fleurs d'oranger. Elle nepermit pas à Sanine de l'approcher! Oh non! – mais d'entrer dans lachambre dont elle l'avait expulsé, et elle consentit à le laisser parlersans l'interrompre.

Sanine mit immédiatement l'accalmie à profit, et déploya même une rareéloquence; il n'aurait probablement pas pu devant Gemma toute seuledéclarer ses sentiments et ses intentions avec la même force depersuasion. Ses sentiments étaient les plus sincères, ses intentions lesplus pures, comme celles d'Almaviva dans le «Barbier de Séville».

Il ne chercha pas à dissimuler devant Frau Lénore, ni à ses propresyeux, les désavantages de sa situation, mais ces désavantages, assurait-il, n'étaient qu'apparents.

Sans doute, il est un étranger qu'on ne connaît que depuis quelquesjours: on ne sait rien de positif ni sur sa position, ni sur les moyensdont il dispose, mais il offre de fournir des preuves qui ne permettrontpas de douter qu'il est de bonne famille, et pas entièrement dépourvu defortune. Il procurera le témoignage de plusieurs de ses compatriotes. Ilespère, enfin, qu'il pourra rendre Gemma heureuse, et qu'il sauraadoucir pour elle la séparation d'avec sa famille.

Ce mot de séparation faillit gâter l'affaire. Frau Lénore devint toutetremblante et ne put plus tenir en place dans son fauteuil.

Sanine s'empressa d'ajouter que la séparation ne serait que temporaireet que peut-être même on trouverait moyen de l'éviter.

Sanine recueillit aussitôt les fruits de son éloquence. Frau Lénoreconsentit à le regarder bien qu'avec une expression de douleur et dereproche, mais la colère et le dégoût avaient disparu.

Elle continua à se plaindre, mais ses récriminations étaient plusmodérées et plus douces, elle les entrecoupait de questions adresséestantôt à Sanine, tantôt à Gemma. Elle permit au jeune Russe de luiprendre la main et ne la retira pas tout de suite. Elle se remit àpleurer, mais ce n'étaient plus les mêmes larmes. Enfin elle eut unsourire triste et de nouveau exprima le regret que Giovanni Battista nefût pas là pour voir ses enfants…

L'instant d'après, les deux criminels, Sanine et Gemma, étaient à genouxà ses pieds, et elle posait sa main sur leurs têtes; encore un petitmoment et les deux jeunes gens embrassaient Frau Lénore, tandisqu'Emilio accourait dans la chambre, le visage rayonnant de bonheur, etembrassait le groupe si étroitement enlacé.

Pantaleone jeta un coup d'œil dans la chambre, sourit et aussitôt serenfrognant alla dans la confiserie pour ouvrir la porte d'entrée.

XXX

Le passage du désespoir à la tristesse, et de la tristesse à une doucerésignation s'opéra assez vite chez Frau Lénore, et cette résignation setransforma bien vite en un sentiment de secret contentement qu'elledissimulait par respect des convenances.

Sanine avait pris le cœur de Frau Lénore du premier jour qu'elle l'avaitvu; une fois habituée à l'idée qu'il deviendrait son gendre, elle netrouva plus rien de désagréable à cette perspective, bien qu'elle jugeâtnécessaire de montrer un visage offensé ou plus exactement uneexpression d'inquiétude.

D'ailleurs tous les événements qui se succédaient depuis quelques joursétaient plus extraordinaires l'un que l'autre.

Malgré cela, Frau Lénore, en femme pratique, pensa qu'il était de sondevoir de soumettre Sanine à un interrogatoire en règle, et le jeunehomme qui le matin en allant à son rendez-vous avec Gemma ne songeaitpas même à l'épouser, – à vrai dire, à ce moment-là il ne songeait à riensi ce n'est à sa passion, – entra avec conviction dans son rôle de fiancéet répondit de bonne grâce avec beaucoup de détails à toutes lesquestions de madame Roselli.

Quand Frau Lénore eut acquis la certitude que Sanine appartenait à lanoblesse, – elle s'étonnait un peu qu'il ne fût pas prince – elle prit unair grave et le «prévint d'avance» qu'elle en userait avec lui en toutefranchise et sans façon parce que tel était son devoir sacré de mère.

Sanine lui répondit que c'était bien ainsi qu'il l'entendait, et qu'illa priait de ne point se gêner.

Alors Frau Lénore lui dit que M. Kluber – à ce nom elle poussa un légersoupir, pinça les lèvres et s'interrompit – que M. Kluber, l'ex-fiancé deGemma, avait actuellement huit mille gouldens de revenu, et que cettesomme s'arrondissait rapidement chaque année… et pour conclure madameRoselli ajouta: «Quels sont vos revenus?»

– Huit mille gouldens, répéta Sanine lentement – cela fait environ quinzemille roubles assignats… Mon revenu est inférieur… Je possède unepetite propriété dans le gouvernement de Toula; bien gérée, cettepropriété pourrait donner cinq, six mille roubles… Puis je demanderaiune charge publique, j'entrerai au service de l'État… j'aurai deuxmille roubles de traitement.

– Au service de l'Etat, en Russie? cria Frau Lénore; je devrai meséparer de Gemma?

– Je pourrais à la place entrer dans la diplomatie, se hâta d'ajouterSanine: je ne manque pas de relations… Alors rien ne m'empêchera devivre à l'étranger… Enfin, ce qui vaudrait encore mieux, je vendrai mapropriété et avec le capital j'entreprendrai quelque chose… pourquoipas le perfectionnement de votre confiserie?

Sanine comprenait parfaitement qu'il disait des choses qui n'avaient pasle sens commun, mais il se sentait un courage qui ne reculerait devantaucun sacrifice! Il n'avait qu'à jeter un coup d'œil sur Gemma, quidepuis que sa mère avait entamé une «conversation sur des chosespratiques» ne cessait d'aller et de venir dans la chambre, se levant ets'asseyant sans motif, Sanine n'avait qu'à la regarder pour se sentirprêt à consentir sur l'heure à tout ce qu'on voudrait, pourvu que latranquillité de la jeune fille ne fût pas troublée.

– M. Kluber aussi avait l'intention de me donner une certaine somme pouraméliorer la confiserie, dit après un moment d'hésitation Frau Lénore.

– Maman! maman, de grâce, cria Gemma en italien.

– Il faut que ces questions soient réglées d'avance, ma fille, dit Frau

Lénore dans la même langue.

Ensuite madame Roselli demanda à Sanine quelles sont en Russie les loissur le mariage, et s'il n'est pas défendu à un Russe d'épouser unecatholique, comme en Prusse?

À cette époque, vers 1840, toute l'Allemagne retentissait encore de laquerelle entre le gouvernement prussien et l'archevêque de Cologne ausujet des mariages mixtes.

Pourtant, lorsque Frau Lénore apprit que sa fille en épousant un nobledeviendrait noble elle-même, elle manifesta quelque satisfaction.

– Mais avant de vous marier vous devez aller en Russie! s'écria-t-elle.

– Pourquoi donc?

– Pour obtenir l'autorisation de votre souverain.

Sanine assura qu'il n'avait nullement besoin de cette autorisation pourse marier, mais qu'il serait peut-être obligé de retourner en Russiepour très peu de temps, afin de vendre sa propriété et de rapporterl'argent dont il avait besoin.

Rien que de parler de voyage il sentit son cœur se serrerdouloureusement; Gemma en le regardant comprit qu'il souffrait, ellerougit et resta pensive.

– Je vous prierai de me rapporter de Russie des fourrures d'astrakan, dit Frau Lénore… J'ai entendu dire que l'astrakan est remarquablementbon et pas cher du tout.

– Avec le plus grand plaisir, j'en apporterai aussi à Gemma…

– Et à moi un bonnet de cuir de Russie brodé d'argent, dit Emilio enpassant sa tête à la porte de l'autre chambre.

– Très bien… je te l'apporterai, et des pantoufles pour Pantaleone.

– À quoi bon! À quoi bon! reprit Frau Lénore. Mais parlons de chosessérieuses… Vous dites, ajouta-t-elle, que vous vendrez la propriété…vous vendrez aussi les paysans?

Sanine sentit comme un aiguillon qui le piquait. Il se souvint quelorsqu'il avait causé du servage avec madame Roselli et sa fille, ilavait déclaré que cette institution lui semblait coupable et que pourrien au monde il ne vendrait ses serfs parce qu'il trouvait ce traficimmoral.

– Je m'efforcerai, dit-il non sans trouble, de vendre ma propriété àquelqu'un que je connaîtrai bien, et qui sera humain, ou peut-être quemes moujicks voudront se racheter.

– Ce serait de beaucoup le mieux, dit Frau Lénore, car vendre des êtreshumains!..

– Barbari! murmura Pantaleone qui montrait sa tête derrière Emilio.

Il secoua son toupet et disparut.

«En effet ce n'est pas beau!», pensa Sanine et il regarda à la dérobée

Gemma.

La jeune fille semblait ne pas avoir entendu ses dernières paroles.

«Tant mieux!» se dit Sanine, et la conversation pratique avec Frau

Lénore se prolongea jusqu'au dîner.

Frau Lénore finit par devenir très affectueuse, elle appela SanineDmitri tout court, le menaça gentiment du doigt et promit de le punir desa conduite rusée.

Elle le questionna minutieusement sur sa parenté: «Parce que, dit-elle,c'est une chose très importante», elle se fit décrire la cérémonienuptiale selon le rite de l'Église russe, et s'extasia d'avance devantGemma en robe blanche de mariée avec la couronne d'or sur la tête.

– C'est que ma fille est belle, comme une reine! ajouta-t-elle avec unmaternel orgueil.

– Il n'y a pas de reine qui soit aussi belle.

– Il n'y a pas deux Gemma au monde! s'écria Sanine.

– C'est pour cela qu'elle s'appelle Gemma! (En italien Gemma veut diregemme.)

La jeune fille courut vers sa mère et se mit à l'embrasser.

Elle commençait seulement à se sentir tout à fait allégée de la douleurqui l'oppressait.

Sanine se sentit tout à coup si heureux; son cœur se remplit d'une tellejoie d'enfant à la pensée que les rêves dont il s'était bercé il n'y apas longtemps dans cette maison se réalisaient déjà, un tel besoind'activité s'empara de tout son être, qu'il voulut entrer dans laconfiserie et se tenir au comptoir comme il l'avait fait quelques joursauparavant.

– J'en ai le droit maintenant, se disait-il, je suis ici chez moi!

Il s'assit au comptoir, fit le marchand, vendit à deux fillettes unelivre de bonbons en leur en donnant un kilo, et en demandant la moitiédu prix.

Au dîner, il s'assit à côté de Gemma, comme son fiancé officiel.

Frau Lénore se livrait toujours à ses combinaisons pratiques, tandisqu'Emilio suppliait Sanine de l'emmener en Russie avec lui.

Il fut décidé que Sanine partirait dans deux semaines.

Seul, Pantaleone restait un peu morose; Frau Lénore jugea même opportunde lui dire: «Mais c'est vous qui avez servi de témoin.» Pantaleone jetaun regard en dessous.

Gemma garda presque tout le temps le silence, mais jamais son visagen'avait été plus beau ni plus lumineux.

Après le dîner elle appela Sanine pour une minute au jardin, et parvenueau banc où deux jours auparavant elle avait trié les cerises, elle ditau jeune homme:

– Dmitri, ne te fâche pas, mais je veux encore une fois te rappeler quetu ne dois pas te croire irrévocablement lié?..

Il ne lui laissa pas achever sa phrase…

Gemma détourna son visage:

– Quant à l'autre chose… quant à la différence de religion dont parlemaman, reprit Gemma en sortant une petite croix de grenat attachée à soncou par un fin cordon de soie… elle tira fortement le cordon, lerompit et tendit la croix au jeune homme en disant:

– Puisque je suis à toi, ta religion sera la mienne.

Les yeux de Sanine étaient encore humides lorsqu'il rentra avec Gemmadans la chambre.

Le soir toute la famille avait repris son train habituel et même on jouaune partie de tresette.

XXXI

Sanine se réveilla le lendemain de très bonne heure. Il avait atteint lacime du bonheur humain. Mais ce n'est pas ce sentiment de bonheur quil'empêchait de dormir, et troublait sa béatitude, mais une questiond'ordre matériel, une question fatale: comment faire pour vendre sapropriété le plus vite et le plus avantageusement possible.

Une foule de plans s'entrecroisaient dans son cerveau, mais il ne voyaitpas nettement sa voie. Il sortit de l'hôtel pour sentir l'air etréfléchir. Il voulait se présenter devant Gemma avec un plan arrêté.

Tout à coup son attention fut arrêtée sur un personnage qui venait ensens inverse, une forme épaisse, mais correctement habillée, qui sebalançait en vacillant légèrement sur de gros pieds.

Sanine se demanda où il avait vu cette nuque couverte de cheveux d'unblond blanchâtre, cette tête qui semblait chevillée directement sur lesépaules, ce dos replet, débordant de graisse, ces bras boursouflés quipendaient le long du torse. Sanine se demanda s'il se pouvait vraimentqu'il eût devant les yeux Polosov, son camarade de pension, qu'iln'avait pas revu depuis cinq ans.

Lorsque le nouveau venu l'eut dépassé, Sanine courut après lui, ledevança puis se retourna… Il vit un large visage jaunâtre, de petitsyeux de cochon avec des cils et des sourcils blancs, un nez court etplat, de grosses lèvres qui semblaient collées l'une à l'autre, unmenton rond et imberbe. À l'expression aigre, indolente, méfiante decette tête, il n'eut plus de doute, c'était bien Hippolyte Polosov!

«Encore une fois, ce doit être mon étoile qui me l'envoie!» se dit

Sanine.

– Polosov, Hippolyte Sidoritch, est-ce toi?

Le personnage s'arrêta, leva ses petits yeux, hésita un instant, puisdesserrant les lèvres dit d'une voix de fausset un peu enrouée:

– Dmitri Sanine?

– Oui, moi-même! répliqua Sanine.

Il secoua une des mains de Polosov couvertes de gants gris-cendre, unpeu étroits, et qui pendaient inertes sur ses cuisses rebondies.

– Y a-t-il longtemps que tu es ici? demanda Sanine, – d'où viens-tu? Àquel hôtel?

– Je suis arrivé hier de Wiesbaden pour faire des emplettes pour mafemme… et je retourne aujourd'hui à Wiesbaden.

– Ah! c'est vrai! l'on m'a dit que tu es marié… et que ta femme estd'une beauté remarquable.

Les yeux de Polosov vaguèrent de droite et de gauche.

– Oui, on le dit, répondit-il.

Sanine se mit à rire.

– Je vois que tu n'es pas changé… Tu as toujours le même flegme…comme dans le temps, au pensionnat.

– Pourquoi changerais-je?

– On dit encore, – Sanine appuya sur ce mot «on dit» – que ta femme esttrès riche.

– Oui, on le dit aussi!

– Et toi, tu ne le sais pas au juste, toi?

– Moi, mon ami, je ne me mêle pas des affaires de ma femme.

– Tu ne te mêles pas des affaires de ta femme, d'aucune?

De nouveau les yeux de Polosov vaguèrent en tous sens.

– D'aucune… Ma femme va de son côté – et moi, du mien…

– Où vas-tu maintenant? demanda Sanine.

– Dans ce moment je ne vais nulle part, je reste debout dans la rue àcauser avec toi; et quand notre conversation sera finie, je rentrerai àl'hôtel et je déjeunerai.

– M'acceptes-tu pour compagnon?

– C'est-à-dire que tu veux déjeuner avec moi?

– Oui!

– Avec plaisir. C'est toujours plus agréable de manger à deux… Tu n'espas bavard?

– Je ne crois pas…

– Cela me va…

Polosov se remit en marche. Sanine se plaça à côté de lui.

Les lèvres de Polosov se collèrent de nouveau, il ronflait et sebalançait silencieusement.

«Mais comment cette bûche a-t-elle pu attraper une femme si belle et siriche? pensa Sanine. Personnellement il n'avait pas de fortune, il n'estpas de haute noblesse, il n'est pas même intelligent. Au pensionnat ilpassait pour un garçon obtus, dormeur et glouton; on l'avait surnommé le«baveux…» Mais, continua Sanine à part lui, puisque sa femme estriche, pourquoi ne m'achèterait-elle pas ma propriété? Polosov a beaudire qu'il ne se mêle pas des affaires de sa femme, je n'en crois rien!Puis je demanderai un prix avantageux pour lui? Pourquoi ne pas faireune tentative? C'est peut-être ma bonne étoile qui me l'a envoyé?..Oui, c'est décidé… je lui en parlerai.»

Polosov conduisit Sanine dans un des plus grands hôtels de Francfort oùil occupait, cela va sans dire, la plus belle chambre.

En entrant, Sanine trouva sur les chaises, sur les tables, des cartons, des boîtes, des paquets empilés…

– Voilà mes emplettes pour Marie Nicolaevna!.. dit Polosov en selaissant choir dans un fauteuil. Ouf! qu'il fait chaud, gémit-il endesserrant sa cravate.

Il sonna pour le maître d'hôtel et choisit soigneusement le menu d'uncopieux déjeuner.

– Puis, ajouta-il, à une heure la voiture… vous entendez… à uneheure précise…

Le maître d'hôtel se courba en deux dans un salut obséquieux etdisparut.

Polosov déboutonna son gilet. Rien qu'à le voir relever ses sourcils, souffler avec peine et retrousser son nez, il était facile de devinerque parler lui était un effort pénible, et qu'il se demandait, non sansinquiétude, si Sanine l'obligerait à donner de l'exercice à sa langue ousi son ami ferait les frais de la conversation. Sanine comprit l'étatd'esprit de son ancien camarade et ne l'importuna plus de questions, sebornant à lui demander ce qu'il lui était indispensable de savoir.

Il apprit que Polosov avait été pendant deux ans dans l'armée en qualitéde uhlan. – «Ce qu'il devait être gracieux dans la courte veste desuhlans!» pensa Sanine.

Polosov confia encore à son ami qu'il était marié depuis quatre ans etque depuis deux ans il voyageait à l'étranger avec sa femme, qu'ellefaisait une cure d'eau à Wiesbaden, et que de là elle irait à Paris.

De son côté Sanine ne fut pas bavard en parlant de son passé ni de sesplans, il aborda directement le sujet qui l'intéressait entretous – c'est-à-dire son désir de vendre ses terres.

Polosov l'écoutait sans dire un mot, jetant seulement un regard sur laporte par laquelle on devait apporter le déjeuner. Enfin le déjeuner futservi. Le maître d'hôtel accompagné de deux garçons parut, ils portaientplusieurs plats sous de lourds couvercles d'argent.

– Ta propriété se trouve dans le gouvernement de Toula? dit Polosov ens'asseyant à table et en passant le coin de sa serviette dans son col dechemise.

– Oui, dans le gouvernement de Toula!

– Dans le district d'Efremoff… Je connais!..

– Tu connais ma propriété d'Alexéevka? demanda Sanine en prenant place àtable.

– Je crois bien que je la connais.

Polosov porta à la bouche un morceau d'omelette aux truffes.

– Ma femme possède des terres dans le voisinage… Eh! garçon, débouchezcette bouteille!.. Ces terres sont bonnes… mais tes moujiks t'ontcoupé ton bois… À propos, pourquoi veux-tu vendre ton bien?..

– J'ai besoin de réaliser l'argent… oui… je vendrai bon marché, tuferas une bonne affaire en me l'achetant.

Polosov but d'un trait un verre de vin, s'essuya la bouche avec saserviette et se remit à mastiquer lentement et avec bruit.

– Oui… dit-il enfin… Moi je n'achète pas de propriétés… je n'aipas de capital… Passe-moi le beurre… Mais ma femme achèterapeut-être ton bien… Parle-lui de ton affaire… Si tu ne demandes pascher… elle ne craint pas d'acheter… Mais quels ânes que cesAllemands? Ils ne savent pas préparer le poisson! Qu'y a-t-il de plussimple!.. Et ils parlent de l'unification de leur Vaterland…Garçon, emportez cette saleté…

– Mais c'est donc vrai? Ta femme gère seule ses propriétés?.. demanda

Sanine.

– Toute seule!.. Les côtelettes sont bonnes… Je te les recommande!..Je t'ai déjà dit que je ne me mêle pas des affaires qui concernent mafemme, et je te le répète.

Polosov continua de faire claquer ses lèvres en mâchant.

– Hum!.. Mais comment ferai-je pour lui parler de cette affairemoi-même?

– Mais la plus simplement du monde… Va lui faire visite à Wiesbaden…Ce n'est pas loin d'ici… Garçon, de la moutarde anglaise?.. Vous n'enavez pas?.. Quels animaux!.. Mais ne perdons pas de temps! Nouspartons après-demain… Laisse-moi remplir ton petit verre. Tu verrasquel bouquet… Ce n'est pas du vinaigre.

Le visage de Polosov s'anima et se colora… Il s'animait uniquementlorsqu'il mangeait et buvait.

– Vraiment, je ne sais pas comment faire, dit Sanine.

– Mais es-tu si pressé de vendre?

– Certainement, je suis très pressé.

– Et il te faut beaucoup d'argent?

– Beaucoup… Vois-tu… je te dirai tout… je me marie!

Polosov posa sur la table le verre qu'il portait déjà à ses lèvres.

– Tu te maries! s'écria-t-il d'une voix enrouée par l'étonnement, et enjoignant ses mains grassouillettes sur son ventre. Tu te maries! etcomme cela, soudainement?

– Oui… soudainement.

– Ta fiancée est sans doute en Russie?

– Non, elle n'est pas en Russie!..

– Où est-elle?

– Ici, à Francfort!

– Et qui est-elle?

– Elle est Allemande… c'est-à-dire, non, Italienne… Elle est de

Francfort.

– Elle a de l'argent?

– Non, elle n'a pas d'argent.

– Donc, c'est une grande passion?

– Que tu es drôle!.. Oui, je l'aime beaucoup.

– Et c'est pour cela qu'il te faut de l'argent?

– Mais oui, oui, oui!..

Polosov vida son verre, se rinça la bouche, se lava les mains qu'ilessuya soigneusement dans sa serviette, sortit de sa poche un cigare etl'alluma.

Sanine le regardait sans rien dire.

– Je ne vois qu'un moyen, dit enfin Polosov, en rejetant la tête enarrière et en laissant échapper la fumée en fines spirales. Va voir mafemme! Si elle veut, elle peut te tirer de peine.

– Mais comment puis-je voir ta femme, puisque tu dis que vous partezaprès-demain?

Polosov ferma les yeux.

– Eh bien, voici mon conseil, dit-il enfin, en tournant le cigare avecses lèvres et en soupirant… Rentre chez toi, fais vite tes préparatifsde voyage, et reviens ici… À une heure, je pars… Ma voiture estgrande, je te prendrai avec moi… C'est ce qu'il y a de mieux àfaire… Et maintenant, je vais faire une petite sieste… Quand j'aimangé, j'ai envie de dormir un peu… Mon tempérament l'exige et jecède… Et toi, ne m'empêche pas non plus de dormir…

Sanine réfléchit, réfléchit… puis tout à coup leva la tête: il avaitpris une résolution.

– J'irai avec toi… Merci! À midi et demi je serai ici… et nous ironsensemble à Wiesbaden… J'espère que ta femme ne m'en voudra pas?

Mais Polosov ronflait déjà. Lorsqu'il avait dit: «Ne m'empêche pas…»il avait allongé un peu les jambes et il s'était endormi comme unenfant.

Sanine jeta encore une fois un regard sur ce gros visage, cette têtesans cou, ce menton en l'air et tout rond qui ressemblait à une pomme, puis courut à la confiserie Roselli pour prévenir Gemma de son absence.

XXXII

Il trouva la jeune fille avec sa mère dans la confiserie.

Frau Lénore, courbée en deux, mesurait la distance entre les fenêtres.

En apercevant Sanine, elle se redressa et l'accueillit joyeusement, maisavec un peu de confusion.

– Depuis notre conversation hier après midi, dit-elle, je ne songe plusqu'aux améliorations qu'on pourrait apporter à notre magasin… Ici, jevoudrais des étagères avec des tablettes de glace avec tain… c'est lamode maintenant… puis ici…

– Bon, bon, dit Sanine en l'interrompant… nous y penserons… Mais, pour le moment, venez avec moi; j'ai une nouvelle à vous communiquer.

Il prit Frau Lénore et Gemma par le bras et les entraîna dans la piècevoisine. Frau Lénore, inquiète, laissa échapper la mesure qu'elle tenaità la main…

Gemma, sur le point de ressentir quelque appréhension, leva les yeux surSanine et se rassura. Le visage du jeune homme marquait lapréoccupation, mais en même temps un courage inébranlable et de ladécision…

Il invita les deux femmes à s'asseoir et resta debout devant elles, gesticulant à tour de bras, s'ébouriffant les cheveux pendant qu'il leurracontait sa rencontre inopinée avec Polosov, le voyage proposé àWiesbaden, et la perspective de pouvoir peut-être vendre ses terres.

– Comprenez-vous mon bonheur? cria-t-il. Si mes démarches aboutissent,je ne serai pas obligé d'aller en Russie!.. Nous pourrons célébrer lemariage beaucoup plus tôt que je n'avais pensé!..

– Quand devez-vous partir? demanda Gemma.

– Aujourd'hui même, dans une heure; mon ami a loué une chaise de posteet m'emmène avec lui.

– Vous nous écrirez?

– En arrivant. Dès que j'aurai parlé avec cette dame, je vous feraisavoir où nous en sommes…

– Cette dame, à ce que vous dites, est très riche? demanda Frau Lénore.

– Immensément riche. Son père était archi-millionnaire, et lui a laissétoute sa fortune en mourant.

– Pour elle toute seule? Vraiment, vous avez de la chance!.. Maistâchez de ne pas vendre trop bon marché… Soyez prudent et ferme! Nevous emballez pas! Je comprends votre désir de vous marier le plus tôtpossible… mais la prudence avant tout! N'oubliez pas que plus le prixque vous obtiendrez pour votre propriété sera élevé, plus vous aurezpour vous deux – et pour vos enfants.

Gemma se détourna. Sanine recommença à gesticuler:

– Vous pouvez compter sur ma sagesse, Frau Lénore… Je ne permettraipas qu'on marchande. Je dirai à cette dame le prix raisonnable; si ellele donne – tant mieux!.. si elle ne le donne pas – tant pis!..

– Vous avez déjà vu cette dame? demanda Gemma.

– Je ne l'ai jamais vue.

– Et quand reviendrez-vous?

– Si l'affaire ne s'emboîte pas, je reviendrai demain; si je vois qu'ilpeut en sortir quelque chose, je resterai encore un ou deux jours… Entout cas, je ne prolongerai pas mon séjour un moment de plus qu'il nefaudra… Je laisse ici mon âme!.. Mais je dois encore passer chez moiavant mon départ. Frau Lénore, donnez-moi votre main pour me porterbonheur!.. Cela se fait toujours en Russie.

– La main droite ou la gauche?

– La main gauche, parce qu'elle est plus près du cœur… Je reviendraidemain, «avec le bouclier ou sur le bouclier!..» J'ai le pressentimentque je reviendrai vainqueur. Au revoir, mes bonnes, mes chères amies…

Il embrassa Frau Lénore, et pria Gemma de lui permettre d'entrer dans sachambre pour un instant, pour une communication importante.

Il voulait tout simplement rester un instant seul avec elle.

Frau Lénore le comprit ainsi et n'eut pas la curiosité de demanderquelle pouvait être cette communication importante.

Sanine entrait pour la première fois dans la chambre de la jeune fille.

Tout l'enchantement de l'amour, son ardeur, son extase et sa douceterreur s'emparèrent de lui, pénétrèrent avec impétuosité dans son âmedès qu'il eut franchi ce seuil sacré.

Il jeta tout autour de lui un regard attendri, tomba aux pieds de lajeune fille et pressa son visage contre sa robe.

– Tu es à moi? dit-elle. – Tu reviendras bientôt?

– Je suis à toi… Je reviendrai, répéta-t-il d'une voix étouffée.

– Je t'attendrai…

Quelques minutes plus tard, Sanine était dans la rue et courait dans ladirection de son hôtel. Il n'avait pas remarqué que, derrière lui,Pantaleone, tout ébouriffé, était sorti par la porte de la confiserie etprononçait des paroles que Sanine n'entendit pas, brandissant sa mainlevée, comme dans un geste de menace.

À une heure moins un quart, exactement, Sanine entra chez Polosov.

Devant l'hôtel attendait une voiture attelée de quatre chevaux.

Lorsque Polosov vit venir Sanine, il dit simplement: «Ah! tu t'esdécidé!» puis il mit son manteau, des galoches, se boucha les oreillesavec des tampons d'ouate, bien que ce fût l'été, et descendit sur leperron.

Les garçons, sur ses ordres, avaient déjà placé dans la voiture lesnombreuses emplettes, avaient capitonné sa place de coussins de soie etdisposé tout autour des petits sacs et des paquets, à ses pieds ilsavaient posé un panier de provisions et assujetti la malle au siège ducocher.

Polosov paya tout le monde largement, et respectueusement soutenu sousles bras par le concierge il entra en geignant dans la voiture, s'assitaprès avoir palpé les objets tout autour de lui, choisit un cigare,l'alluma, et alors seulement, avec le doigt, fit signe à Sanine d'entreraussi dans la voiture. Sanine prit place à côté de lui.

Polosov dit au concierge de recommander au postillon d'aller vite s'iltenait à un bon pourboire.

Le marchepied de la chaise de poste fut refermé avec fracas, lesportières claquèrent et la voiture s'ébranla.

XXXIII

Actuellement le chemin de fer parcourt en moins d'une heure la distancede Francfort à Wiesbaden, mais à cette époque il fallait trois heures envoiture-express: on changeait cinq fois de chevaux.

Polosov sommeillait, puis dodelinait en tenant son cigare entre lesdents, et parlait très peu. Il ne regarda pas une fois par la portière; les points de vue ne l'intéressaient pas; il déclara même que «lanature, c'est ma mort!»

Sanine, de son côté, se taisait et restait indifférent à la beauté dupaysage: il était entièrement absorbé par ses pensées et ses souvenirs.

Aux relais, Polosov payait sans marchander les distances parcourues, regardait l'heure à sa montre, et distribuait aux postillons despourboires proportionnés à leur zèle.

À mi-chemin il sortit du panier deux oranges, choisit la meilleure, lagarda pour lui et offrit l'autre à Sanine.

Celui-ci, qui observait son compagnon de route, partit tout à coup d'unéclat de rire.

– De quoi ris-tu? demanda Polosov en détachant soigneusement la peau del'orange avec ses ongles courts et blancs.

– De quoi je ris? s'écria Sanine: mais de notre voyage!..

– Et pourquoi? demanda Polosov en faisant disparaître dans sa bouchetout un quartier d'orange…

– Mais c'est ce voyage qui me paraît singulier!.. Hier je pensais à metrouver ici avec toi comme à me rencontrer avec l'empereur de laChine… et aujourd'hui je suis en route avec toi, pour vendre mapropriété à ta femme, que je n'ai jamais vue!

– Tout est possible! répondit Polosov. En avançant en âge tu en verrasbien d'autres… Par exemple, est-ce que tu te représentes ton amiPolosov sur un cheval d'ordonnance?.. Eh bien! cela m'est arrivé… Eten me voyant le grand duc Mikhail Pavlovitch a commandé: «Au trot, faites aller au trot ce gros cornette!»

Sanine se gratta l'oreille.

– Je t'en prie, parle-moi un peu de ta femme! Quel est son caractère?

J'ai besoin de le savoir…

– Le grand-duc pouvait à son aise commander «Au trot», continua Polosovavec ressentiment, mais moi, comment devais-je me tenir à cheval? Aussileur ai-je dit: Vous pouvez garder vos grades, vos épaulettes… moi, jen'en veux plus!.. Ah! tu veux que je te parle de ma femme?.. Eh bien!ma femme est un être humain comme tous les autres… seulement «ne luimets pas le doigt dans la bouche», elle n'aime pas cela!.. Mais avanttout parle beaucoup avec elle de choses qui font rire… Raconte-lui tesamours… mais d'une façon amusante… tu me comprends?

– Comment, d'une façon amusante?

– Mais oui, tu m'as dit… que tu es amoureux… que tu as l'intentionde te marier… Eh bien! raconte-lui toute l'affaire…

Sanine se sentit blessé.

– Mais que peux tu trouver d'amusant dans mon mariage?

Polosov se contenta de regarder Sanine dans les yeux pendant que le jusde l'orange coulait sur son menton.

– C'est ta femme qui t'a demandé d'aller à Francfort pour faire cesemplettes? demanda Sanine après quelques moments de silence.

– Oui, c'est elle-même!

– Quelles emplettes?

– Mais… des joujoux!

– Des joujoux!.. Tu as des enfants?

À cette question, Polosov s'éloigna de Sanine.

– Qu'est-ce que tu dis là? Pourquoi aurais-je des enfants?.. Lesjoujoux, ce sont des colifichets… des articles de toilette…

– Tu t'y entends?

– Je m'y entends…

– Mais tu m'as dit que tu ne te mêles jamais des affaires qui concernentta femme!

– Je ne me mêle pas d'autre chose… rien que de sa toilette… cela medésennuie… Ma femme a bonne opinion de mon goût… Puis je saismarchander.

Polosov commençait à égrener ses phrases… Il était déjà fatigué.

– Et elle est très riche, ta femme?

– Oui, elle est assez riche… mais tout pour elle.

– Il me semble pourtant que tu n'as pas à te plaindre?

– Mais aussi, je suis son mari! Il ne manquerait plus que cela, que jen'en profite pas! Je lui suis utile… Elle y trouve son profit… Jesuis commode!..

Polosov s'essuya le visage avec son foulard et se mit à soufflerpéniblement, comme pour dire: «Épargne-moi donc; ne me fais plus dire unmot; tu vois comme cela me fatigue de parler.»

Sanine le laissa tranquille et s'enfonça de nouveau dans ses réflexions.

À Wiesbaden, l'hôtel devant lequel s'arrêta la voiture ressemblaitplutôt à un palais. Aussitôt des sonnettes tintèrent dans les couloirset il y eut tout un remue-ménage parmi le personnel.

Des valets en habit apparurent à l'entrée; le portier brodé d'or surtoutes les coutures d'un coup de main ouvrit la portière.

Polosov descendit de voiture en triomphateur et commença l'ascension del'escalier embaumé et couvert de tapis.

Un homme très correctement vêtu de noir, à la physionomie russe, courutau-devant de lui; c'était son valet de chambre.

Polosov lui annonça que dorénavant il le prendrait partout avec lui, parce que la veille à Francfort on l'avait laissé passer la nuit sanseau chaude!

Le visage du valet exprima l'horreur, puis il se baissa lestement etretira les galoches du barine.

– Est-ce que Maria Nicolaevna est chez elle? demanda Polosov.

– Madame est chez elle… Madame s'habille… Madame dîne chez lacomtesse Lassounski.

– Ah! chez la comtesse!.. Écoute! il y a dans la voiture des effets…prends-les toi-même et apporte-les ici… Et toi, Dmitri Pavlovitch, dit-il à Sanine, choisis-toi une chambre et viens me rejoindra danstrois quarts d'heure… Nous dînerons ensemble..

Polosov s'éloigna, et Sanine demanda une chambre parmi les plusmodestes. Quand il eut rajusté sa toilette et se fut un peu reposé, ilentra dans le vaste appartement occupé par «Son Altesse le princePolosov.»

Il trouva «Son Altesse» assis dans un fauteuil de velours écarlate aumilieu d'un salon resplendissant.

Le flegmatique ami de Sanine avait trouvé le temps de prendre un bain etde se revêtir d'une très riche robe de chambre de satin; sa tête étaitornée d'un fez couleur de fraise.

Sanine s'approcha de lui et le contempla quelque temps.

Polosov restait assis, immobile, comme une idole dans sa niche; il netourna pas la tête du côté de Sanine, ne remua pas les paupières, neproféra pas un son.

C'était un spectacle vraiment majestueux.

Après l'avoir admiré quelques instants, Sanine se disposait à parlerpour rompre ce silence auguste, lorsque tout à coup la porte de lachambre voisine s'ouvrit, et sur le seuil apparut une jeune et joliefemme, vêtue d'une robe de soie blanche ornée de dentelles noires, avecdes diamants aux poignets et autour du cou.

C'était Maria Nicolaevna Polosov.

Les cheveux roux, touffus, tombaient des deux côtés de la tête en nattestoutes prêtes à être relevées.

XXXIV

– Ah, pardon! s'écria Maria Nicolaevna avec un sourire demi-confus, demi-moqueur.

Elle releva d'une main le bout d'une de ses nattes, et attacha sur

Sanine le regard de ses grands yeux gris et clairs.

– Je ne vous savais pas encore ici.

– Sanine Dmitri Pavlovitch, un ami d'enfance, dit Polosov, sans bougerde sa place et en montrant Sanine du doigt.

– Oui, je sais… Tu m'as déjà parlé de lui… Je suis enchantée defaire votre connaissance… Mais je suis venue pour te demander unservice, Hippolyte Sidorovitch… Ma femme de chambre est si maladroiteaujourd'hui.

– Tu veux que je donne un coup de main à ta coiffure…

– Oui, oui, je t'en prie. Excusez-moi, répéta Maria Nicolaevna avec lemême sourire.

– Elle fit un signe de tête à Sanine, pirouetta sur elle-même etdisparut dans l'autre chambre en laissant l'impression rapide maisharmonieuse d'un cou exquis, d'épaules splendides et d'une tailleadmirable.

Polosov se leva – et se balançant lourdement suivit sa femme dans l'autrechambre.

Sanine ne douta pas un instant que la jeune femme sût parfaitement qu'ilse trouvait dans le salon du «prince Polosov», et que cette petitecomédie avait été jouée à son intention, pour montrer des cheveux quivalaient d'ailleurs la peine d'être vus.

Sanine fut content de l'apparition de la jolie dame.

«Si elle a voulu m'éblouir par sa beauté, pensa-t-il, qui sait, peut-être se montrera-t-elle coulante pour l'achat de la propriété.»

Son âme était tellement remplie du souvenir de Gemma, que toutes lesautres femmes lui étaient indifférentes, c'est à peine s'il les voyait,et cette fois il se contenta de penser «Oui, on avait raison de me direque cette dame est fort belle!»

S'il ne s'était pas trouvé dans cet état exceptionnel, il se seraitcertainement exprimé autrement.

Maria Nicolaevna, née Kolychkine, était une femme qu'on ne pouvaits'empêcher de remarquer. Ce n'est pas qu'elle fût une beautéincontestée: on distinguait nettement en elle les traces de son origineplébéienne. Le front était bas, le nez un peu charnu et légèrementretroussé: elle ne pouvait pas se glorifier non plus de la finesse de sapeau, ni de l'élégance de ses mains et de ses pieds… mais quesignifiaient ces détails?

Celui qui la voyait ne restait pas en contemplation devant une «beautésacrée» comme disait le poète Pouchkine, mais devant le prestige d'unvigoureux et florissant corps de femme, russe et tzigane… et il n'yavait pas moyen de ne pas tomber en arrêt devant elle.

Mais l'image de Gemma protégeait Sanine, comme le triple bouclier quechante le poète.

Dix minutes plus tard Maria Nicolaevna apparut de nouveau avec son mari.

Elle s'approcha de Sanine… et sa démarche était si séduisante, quecertains originaux… hélas! que ces temps sont loin, – devenaientfollement épris de Maria Nicolaevna rien que pour sa démarche.

«Lorsque cette femme marche à ta rencontre, on dirait que le bonheur deta vie entre par la même porte! disait un de ses adorateurs.

Elle tendit la main à Sanine et lui dit de sa voix caressante etcontenue:

– Vous ne vous retirerez pas avant mon retour n'est-ce pas? Je rentreraide bonne heure…

Sanine s'inclina respectueusement, tandis que Maria Nicolaevnadisparaissait derrière la portière; sur le seuil elle tourna la tête enarrière et sourit, et de nouveau Sanine ressentit la même impressionharmonieuse qu'il avait éprouvée un moment auparavant.

Lorsque Maria Nicolaevna souriait on voyait se creuser sur chacune deses joues non pas une, mais trois petites fossettes – et ses yeuxsouriaient plus encore que ses lèvres, longues, empourprées etrayonnantes avec deux minuscules grains de beauté à gauche.

Polosov se traîna jusqu'à son fauteuil. Il ne disait mot, commeauparavant; mais un sourire moqueur, étrange, de temps en temps plissaitses joues bouffies, incolores et déjà ridées.

Il avait l'air vieillot, bien qu'il n'eût que trois ans de plus que

Sanine.

Le dîner que Polosov servit à Sanine aurait pu satisfaire le gourmet leplus consommé, mais Sanine le trouva sans fin et insupportable!

Polosov mangeait lentement «avec sentiment, conviction et lenteur», sepenchant avec attention sur son assiette, et flairant presque chaquemorceau.

D'abord il se rinçait la bouche avec du vin, et après seulement ill'avalait en faisant claquer ses lèvres…

Quand on servit le rôti, sa langue se délia subitement… mais sur quelsujet?.. Sur des moutons dont il voulait faire venir tout un troupeaudans sa propriété… et il en parlait avec amour, accumulant lesdétails, et n'employant que les diminutifs affectueux…

Après avoir bu une tasse de café noir en ébullition, – il avait àplusieurs reprises pendant le dîner rappelé au garçon d'une voixcourroucée et larmoyante que la veille on lui avait servi du café froid, froid comme la glace – Polosov, tout en mordillant entre ses dents jauneset tordues un havane, s'endormit, selon son habitude et à la grande joiede Sanine. Le jeune homme se mit à arpenter le salon sur le tapis épais,rêvant à sa vie future avec Gemma, et aux nouvelles qu'il pourrait luiporter le lendemain.

Mais Polosov se réveilla plus tôt qu'à l'ordinaire – son sommeil n'avaitduré qu'une heure et demie – et après avoir bu un verre d'eau de Seltzavec de la glace, et avalé au moins huit cuillerées de confiture, de lavéritable confiture russe de Kieff que son valet lui présenta dans unbocal vert foncé, et sans laquelle Polosov déclarait ne pouvoir vivre,il leva ses yeux un peu boursouflés sur Sanine et lui demanda s'ilserait disposé à faire avec lui une partie de douratchki.

Sanine consentit; il craignait de voir Polosov reprendre sesexplications sur les moutons et entrer dans des détails fastidieux…

Le garçon apporta les cartes et la partie commença; il va sans direqu'ils ne jouaient pas pour de l'argent mais uniquement pour passer letemps. Lorsque Maria Nicolaevna revint de son dîner chez la comtesseLasounski elle trouva les deux hommes à cette innocente occupation.

En entrant dans le salon elle aperçut les cartes et la table de jeu, etpartit d'un éclat de rire.

Sanine ce leva, mais elle lui dit:

– Non, continuez votre jeu… Je vais changer de robe, et je reviens…

Elle disparut de nouveau au milieu d'un froufrou de jupes et retira sesgants tout en marchant…

Elle revint effectivement au bout d'un moment. Elle avait remplacé satoilette de bal par une large blouse de soie lilas, avec des manchesouvertes et flottantes; une lourde cordelière entourait sa taille.

Elle s'assit à côté de son mari, et attendit le moment de la partie oùil devint dourak (imbécile), alors elle lui dit:

– Maintenant, petite crêpe, c'est assez!

À ce mot de petite crêpe Sanine la regarda tout étonné et elle luisourit gaîment, répondant au regard du jeune homme en le regardant enface, et creusant toutes les fossettes de ses joues.

– Assez, dit-elle de nouveau à son mari, je vois que tu as envie dedormir, baise la main et va dormir, et moi je resterai avec M. Saninepour causer un peu…

– Je n'ai pas sommeil répondit Polosov en se levant lourdement de sonfauteuil, mais j'irai quand même me coucher et je baiserai la main…

Elle lui tendit la main sans cesser de sourire et de regarder Sanine.

Polosov regarda aussi son ami et partit sans prendre congé.

– Maintenant racontez-moi votre histoire, dit vivement Maria Nicolaevnaen posant ses deux coudes nus sur la table, et en tapotant avecimpatience ses ongles l'un contre l'autre. – On m'a dit que vous allezvous marier? Est-ce vrai?

Quand elle eut posé cette question Maria Nicolaevna inclina légèrementla tête de côté pour regarder plus fixement et plus profondément dansles yeux du jeune homme.

XXXV

Bien que Sanine ne fût pas un novice et qu'il eût déjà quelqueexpérience des hommes, la manière d'être délurée de madame Polosov l'eûttout de même troublé, s'il n'avait pas vu dans cette familiarité et cesans-façon un heureux augure pour son entreprise. «Flattons les capricesde cette riche dame», se dit-il; et il répondit d'un ton aussi dégagéque l'était la question posée:

– Oui, je me marie.

– Vous épousez une étrangère?

– Une étrangère!

– Vous venez de faire sa connaissance à Francfort?

– Oui, madame, à Francfort.

– Et peut-on savoir qui est cette jeune fille?

– Certainement. Elle est la fille d'un confiseur.

Maria Nicolaevna ouvrit les yeux tout grands et arqua ses sourcils.

– Mais c'est charmant! dit-elle d'une voix posée; c'est délicieux!.. Etmoi qui croyais qu'on ne peut plus trouver en ce monde des hommes commevous… La fille d'un confiseur!

– Je vois que cela vous étonne? dit Sanine, non sans dignité… mais,d'abord, je n'ai point de préjugés…

– D'abord cela ne m'étonne nullement, s'écria Maria Nicolaevna enl'interrompant – des préjugés, je n'en ai pas non plus… Je suismoi-même la fille d'un moujik!.. Eh bien! non, vous ne m'avez pasépatée! Ce qui m'étonne et me réjouit, c'est de voir un homme qui n'apas peur d'aimer… Vous l'aimez?..

– Oui, madame.

– Elle est très belle?

Cette dernière question agaça quelque peu Sanine, mais il n'y avait plusmoyen de reculer.

– Vous comprenez vous-même, Maria Nicolaevna, dit-il, que tout hommetrouve le visage de l'aimée plus beau que tous les autres, mais mafiancée est une véritable beauté!..

– Vraiment? De quel genre? Du genre italien, classique?

– Oui, elle a des traits parfaitement réguliers.

– Vous n'avez pas son portrait?

– Non.

À cette époque la photographie n'était pas connue, et les daguerréotypescommençaient seulement à se répandre.

– Quel est son nom?

– Gemma!

– Et le vôtre?

– Dmitri…

– Et votre nom patronymique?

– Pavlovitch.

– Savez-vous, dit Maria Nicolaevna, toujours de la même voixtraînante… Vous me plaisez beaucoup, Dmitri Pavlovitch… Vous devezêtre un brave garçon… Donnez-moi votre main… Soyons amis…

Elle serra fortement la main du jeune homme de ses beaux et vigoureuxdoigts blancs…

Elle avait la main un peu plus petite que celle de Sanine, et pluschaude, plus douce, plus souple et vivante.

– Mais savez-vous quelle idée me vient?

– Voyons cette idée?

– Vous ne vous fâcherez pas? Non?.. Vous dites que vous êtes fiancés…

Il n'y avait pas moyen de faire autrement?

Sanine fronça les sourcils.

– Je ne vous comprends pas, Maria Nicolaevna?

Maria Nicolaevna eut un petit rire, et secouant la tête, elle rejeta enarrière les cheveux qui tombaient sur ses joues.

– Vraiment, il est délicieux, dit-elle, rêveuse, distraite… Unchevalier! Allez après cela croire ceux qui affirment qu'il n'y a plusd'idéalistes!

Maria Nicolaevna parlait tout le temps en russe, avec un accent trèspur, l'accent du peuple de Moscou et non celui de la noblesse.

– Vous avez sans doute été élevé à la maison, dans une famille del'ancien type, où l'on craint Dieu? demanda-t-elle.

Et elle ajouta aussitôt:

– Vous êtes de quel gouvernement?

– Du gouvernement de Toula.

– Nous sommes vous et moi de la même auge! Mon père… Mais savez-vousqui était mon père?

– Oui, je le sais.

– Il est né à Toula… Assez là-dessus… maintenant passons auxaffaires.

– Comment aux affaires?.. Que voulez-vous dire?

Maria Nicolaevna cligna des yeux.

Quand elle clignait des yeux son regard prenait une expressioncaressante et légèrement moqueuse; quand elle les ouvrait tout grands, leur lueur claire, presque froide, n'annonçait rien de bon… presqueune menace. Ses yeux étaient embellis surtout par ses sourcils bienfournis, un peu proéminents, de vrais sourcils de martre.

– Mais dans quelle intention êtes-vous venu ici? Vous désirez me vendrevotre propriété? Vous avez besoin d'argent pour votre mariage, n'est-cepas?

– Oui, j'ai besoin d'argent.

– De beaucoup d'argent?

– Pour le moment, je me contenterais de quelques milliers de francs…Hippolyte Sidorovitch connaît ma propriété… vous pouvez leconsulter… Je ne demande pas un prix élevé.

Maria Nicolaevna agita la tête de droite à gauche…

– Premièrement, dit-elle on scandant chaque mot et en frappant du boutdes doigts le parement du surtout de Sanine, – je n'ai pas l'habitude deconsulter mon mari, si ce n'est en ce qui concerne ma toilette… sur cechapitre il est fort… —Secondement, pourquoi ne voulez-vous pasdemander un prix élevé? Je ne veux pas profiter de ce que vous êtesamoureux et prêt à tous les sacrifices?.. Je n'accepterai pas de vousun rabais… Comment? Au lieu de stimuler, – comment dirai-jecela… – d'encourager de mon mieux de nobles sentiments, je vousexploiterais? Ce n'est pas dans mes habitudes bien que souvent jen'épargne pas les gens… mais ce n'est pas ainsi que je m'y prends.

Sanine se demandait si son interlocutrice plaisantait ou si elle parlaitsérieusement.

Il se dit en lui-même: «Oh! avec toi, il faut être bien sur ses gardes!»

Un valet apporta un samovar, des tasses à thé, de la crème et desbiscuits sur un grand plateau. Il posa ces choses sur la table entreSanine et madame Polosov, et se retira.

La jeune femme servit à Sanine une tasse de thé.

– Vous ne m'en voudrez pas? demanda-t-elle en mettant du bout des doigtsle sucre dans la tasse du jeune homme, bien que les pinces fussent dansle sucrier.

Sanine se récria: – Madame! d'une si belle main!..

Il n'acheva pas sa phrase et faillit s'étouffer en avalant la premièregorgée de thé.

Madame Polosov le regardait attentivement de son regard clair.

– J'ai dit, reprit Sanine, que je ne demanderais pas un prix élevé pourma propriété, parce que vous sachant à l'étranger, je ne suis pas endroit de supposer que vous ayez avec vous beaucoup d'argentdisponible… Puis je sais que ces conditions de vente ne sont pasnormales… Je dois tenir compte de toutes ces considérations…

Sanine hésitait, s'embrouillait dans ses phrases, tandis que MariaNicolaevna, tranquillement renversée contre le dossier de son fauteuil,le regardait toujours du même regard clair et attentif.

Il se tut enfin.

– Continuez, continuez, dit-elle, d'un ton encourageant… je vousécoute; j'ai du plaisir à vous écouter; parlez.

Sanine se mit alors à décrire sa propriété, dit combien elle mesurait dedessiatines, comment elle était située et quels profits on en pouvaittirer… Il ne manqua pas de mentionner le fait que la maison setrouvait dans un site pittoresque. Maria Nicolaevna ne détachait pas delui son regard toujours plus clair et plus fixe, et ses lèvres remuaientimperceptiblement sans sourire; elle les mordillait.

Sanine se sentit mal à l'aise; il se tut de nouveau.

– Dmitri Pavlovitch, commença Maria Nicolaevna, puis elle s'interrompit.

– Dmitri Pavlovitch, reprit-elle au bout d'un instant… savez-vous…je suis sûre que l'acquisition de votre propriété sera pour moi uneaffaire avantageuse, et que nous nous entendrons sur le prix… Mais ilfaut me donner un peu de temps… deux jours, pour prendre unedécision… Vous pouvez supporter de rester deux jours séparé de votrefiancée?.. Je ne vous retiendrai pas un moment de plus… contre votregré… je vous en donne ma parole… Mais si vous avez besoinimmédiatement de cinq ou six mille francs… je vous les avancerai avecplaisir…

Sanine se leva.

– Je vous remercie d'abord pour votre aimable proposition de me rendreservice, à moi, qui suis presque un inconnu pour vous… Mais puisquevous y tenez absolument, je préfère attendre votre décision au sujet dema propriété… Je peux rester ici encore deux jours.

– Oui, Dmitri Pavlovitch, je le désire… Et cela vous sera pénible,très pénible? Avouez-le-moi?..

– Mais j'aime ma fiancée… et il ne m'est pas indifférent d'être séparéd'elle.

– Ah! vous êtes vraiment un homme d'or, s'écria Maria Nicolaevna avec unsoupir… Je vous promets de ne pas traîner l'affaire en longueur…Vous vous retirez déjà?

– Il est très tard, remarqua Sanine.

– Et vous avez besoin de repos après le voyage… et après votre partiede douratchki avec mon mari?.. Dites-moi, vous êtes un grand ami demon mari?

– Nous avons été élevés dans le même pensionnat.

– Et déjà alors il était comme cela?

– Comment «comme cela?» demanda Sanine.

Maria Nicolaevna partit d'un grand éclat de rire, elle rit jusqu'à endevenir toute rouge, puis elle porta son mouchoir à ses lèvres, se leva,et se balançant comme si elle était fatiguée, elle s'approcha de Sanineet lui tendit la main.

Il salua et se dirigea vers la porte.

– Tâchez demain de vous présenter de très bonne heure… Vousm'entendez? lui cria-t-elle, comme il sortait du salon.

Il se retourna et vit que Maria Nicolaevna s'était renversée de nouveaudans le fauteuil, les deux mains jointes derrière sa tête.

Les larges manches de sa blouse s'étaient ouvertes jusqu'aux épaules – etil était impossible de ne pas reconnaître que cette pose et que toute lapersonne étaient d'une beauté ensorcelante…

XXXVI

Minuit avait sonné depuis longtemps, et la lampe brûlait encore dans lachambre de Sanine. Il était assis devant sa table et écrivait à «saGemma».

Il lui raconta tout ce qui s'était passé, décrivit les Polosov – le mariet la femme – mais en somme parla davantage de ses sentiments et finitpar donner rendez-vous à sa fiancée dans trois jours!!! accompagnés detrois points d'exclamation.

Le lendemain matin de bonne heure il porta la lettre à la poste et allafaire un tour dans le jardin du Kurhause où il y avait déjà de lamusique.

Il n'y avait encore que peu de monde; Sanine resta un moment devant lepavillon où se trouvait l'orchestre, écouta un pot-pourri de Robert leDiable et après avoir pris du café, suivit une allée écartée et s'assitsur un banc tout à ses pensées.

Le manche d'une ombrelle le frappa tout à coup assez fort sur l'épaule.

Il tressaillit…

Vêtue d'une robe légère gris-vert avec un chapeau de tulle blanc et desgants de Suède, fraîche et rose comme une matinée d'été, mais ayantencore la langueur d'un sommeil paisible dans ses mouvements et dans sesregards, Maria Nicolaevna se tenait devant lui.

– Bonjour, dit-elle. J'ai envoyé à votre recherche, mais vous étiez déjàparti: – Je viens de boire mon second verre. – Vous savez, on me force icide boire de l'eau. – Dieu sait pourquoi… Est-ce que je suis malade, moi?.. Et après avoir bu de l'eau, je dois me promener pendant uneheure entière! Voulez-vous être mon cavalier?.. Et ensuite nousprendrons le café…

– J'ai déjà pris le café, dit-il en se levant, mais je serai heureux deme promener avec vous.

– Alors donnez-moi le bras… Ne craignez rien… Votre fiancée n'estpas ici… elle ne vous verra pas.

Sanine eut un sourire forcé.

Chaque fois que madame Polosov parlait de Gemma, il éprouvait unesensation pénible. Mais il obéit et s'inclina avec empressement… Lebras de Maria Nicolaevna entoura lentement et mollement le bras du jeunehomme, glissa contre lui et l'enlaça presque.

– Allons par ici, lui dit-elle, en rejetant sur son épaule l'ombrelleouverte. Je suis dans ce parc comme chez moi, je vais vous montrer lesplus jolis endroits… Et savez-vous – elle employait fréquemment cetteexpression – pour le moment nous ne parlerons pas de votre propriété…Après le déjeuner nous examinerons l'affaire à loisir… Maintenant vousdevez me parler de vous… afin que je sache à qui j'ai affaire…Après, si cela vous intéresse, je vous raconterai mon histoire…voulez-vous?

– Mais, Maria Nicolaevna, il n'y a rien à raconter dans ma vie…

– Permettez, permettez, vous ne m'avez pas bien comprise… Je n'ai pasl'intention de faire la coquette avec vous.

Elle haussa les épaules.

– Il a une fiancée belle comme une statue antique, et je perdrais montemps à faire la coquette avec lui?.. Mais vous détenez la marchandiseet je suis acquéreur… Je veux savoir à quoi ressemble cettemarchandise?.. C'est à vous de me la faire voir… Je veux savoir nonseulement ce que j'achète mais à qui je l'achète… En affaires c'étaitune règle pour mon père… Eh bien! commencez, vous pouvez passerl'enfance… commencez votre récit du jour où vous êtes débarqué àl'étranger. Où avez-vous été avant de venir en Allemagne?.. Maisralentissez donc le pas, rien ne nous presse…

– Je suis venu ici d'Italie où j'ai passé plusieurs mois.

– Vous avez donc un faible pour tout ce qui est italien? La seule chosequi m'étonne c'est que vous n'ayez pas trouvé votre fiancée là-bas…Vous aimez les arts? les tableaux? Ou peut-être préférez-vous lamusique?

– J'aime les arts… J'aime tout ce qui est beau.

– La musique aussi?

– La musique aussi.

– Et moi je ne l'aime pas du tout. Je n'aime que les chansons russes…et encore au village, au printemps, avec des danses… Vous savez ce quej'entends! Les moujiks en chemises rouges… dans les prairies d'herbetendre… délicieux!.. Parlez donc…

Tout en marchant, Maria Nicolaevna regardait Sanine avec persistance.

Elle était de taille élevée, et son visage se trouvait presque au niveaude celui du jeune homme.

Il se mit à raconter ses faits et gestes d'abord par devoir, gauchement – mais peu à peu il s'anima et parla avec volubilité. MariaNicolaevna savait écouter, puis elle paraissait si sincère qu'elleobligeait involontairement les autres à la même sincérité.

Elle possédait ce «terrible don de la familiarité» dont parle lecardinal de Retz.

Sanine raconta ses voyages, sa vie à Saint-Pétersbourg et sa jeunesse.Si Maria Nicolaevna eût été une grande dame avec des manières raffinées,il ne se serait pas laissé aller à tant d'intimité, mais elle s'appelaitelle-même «un bon garçon qui n'aime pas les manières» et marchait à côtédu jeune homme d'une allure féline, s'appuyant un peu sur le bras de soncompagnon, et le regardant dans les yeux… Ce «bon garçon» marchait àcôté de Sanine sous la forme d'un jeune être féminin, qui respiraitcette séduction enivrante et alanguissante, calme et dévorante,qu'exercent sur les faibles hommes certaines natures slaves qui ne sontpas de race pure, mais qui ont subi un fort croisement.

Cette promenade dans le parc et cette conversation durèrent une bonneheure. Le couple ne s'arrêta pas une seule fois, marchant toujours enavant, en avant… dans les avenues sans fond du parc; ils gravissaientla colline et admiraient la vue, ils descendaient dans les vallons, disparaissaient dans l'ombre impénétrable en restant toujours brasdessus, bras dessous.

Par moment Sanine s'en voulait: il ne s'était jamais promené silonguement avec sa chère Gemma, et décidément cette dame l'accaparait.

– N'êtes-vous pas fatiguée? lui avait-il demandé plusieurs fois.

– Je ne suis jamais fatiguée! avait-elle répondu.

Il leur arrivait de rencontrer des promeneurs, presque tous saluaientmadame Polosov; les uns respectueusement et d'autres presqueservilement. À l'un de ces derniers, un très beau brun, mis en vraidandy, elle cria de loin avec le plus pur accent parisien:

– Comte, vous savez, il ne faut pas venir me voir ni aujourd'hui nidemain.

Le comte, sans mot dire, leva son chapeau et s'inclina profondément.

– Qui est-ce ce jeune homme? demanda Sanine, possédé comme tous les

Russes du démon de la curiosité.

– Qui c'est? Un petit Français! Il n'en manque pas ici… Il me faitaussi la cour… Mais il est temps de prendre le café. Rentrons. Je suissûre que vous avez déjà faim? Mon époux a sans doute décollé ses yeux.

«Époux! décollé ses yeux!» se dit Sanine à lui-même… Et avec cela ellea le plus pur accent parisien! Quelle étrange créature!»

Maria Nicolaevna ne s'était pas trompée. Quand ils rentrèrent à l'hôtel, ils trouvèrent son «époux» ou sa «petite crêpe» assis, son fez sur latête, devant la table mise.

– Je suis déjà las d'attendre, dit-il avec aigreur… J'étais sur lepoint de prendre le café sans toi.

– Bon, bon!.. s'écria gaîment Maria Nicolaevna, tu t'es fâché? Cela tefera du bien. Sans cela tu serais complètement figé… Je t'amène unconvive! Sonne vite pour le café. Et maintenant prenons du café – lemeilleur café qu'il y ait en ce monde, dans des tasses de Saxe, sur unenappe blanche comme la neige.

Elle enleva son chapeau, ses gants, et se mit à battre des mains.

Polosov la regarda sous les sourcils:

– Qu'est-ce qui vous met en gaîté aujourd'hui, Maria Nicolaevna?demanda-t-il à demi-voix.

– Cela ne vous regarde pas, Hippolyte Sidorovitch. Sonne! Asseyez-vous, monsieur Sanine, et prenez du café pour la seconde fois ce matin! Ah!que j'aime à commander, c'est mon plus grand plaisir!

– Quand on vous obéit, marmotta de nouveau Polosov.

– Naturellement, quand on m'obéit. C'est pourquoi je suis si heureuseavec toi… N'est-ce pas, ma petite crêpe?.. Et voici le café.

Sur le vaste plateau qu'apporta le garçon se trouvait le programme duspectacle du soir. Maria Nicolaevna s'en empara aussitôt.

– Un drame! dit-elle avec colère, un drame allemand. En tout cas celavaut encore mieux qu'une comédie allemande!.. Retenez pour moi uneloge… une baignoire… Non… Je préfère la Fremden-loge (la logedes étrangers)… Vous entendez, garçon, la Fremden-loge.

– Mais si la Fremden-Loge est déjà, retenue par Son Excellence leStadt-Director…

– Vous donnerez à Son Excellence dix thalers et la loge m'appartiendra!

Vous entendez!

Le garçon baissa tristement la tête d'un air soumis.

– Dmitri Pavlovitch, vous m'accompagnerez au théâtre? Les acteursallemands sont détestables! – Mais vous m'accompagnerez? Oui? Oui? Quevous êtes aimable!.. Et toi, ma petite crêpe, tu ne viendras pas?

– Comme tu voudras, répondit Polosov du fond de sa tasse qu'il tenaitentre ses lèvres.

– Sais-tu… reste à la maison. Tu dors toujours au théâtre… Et tucomprends mal l'allemand… Voici ce que tu feras: Tu écriras au gérantpour lui donner une réponse au sujet du moulin… Puis au sujet de lafarine des moujiks… Écris-lui que je ne veux pas, je ne veux pas, jene veux pas!.. Voilà de quoi t'occuper toute la soirée…

– Bon, ce sera fait! répondit Polosov.

– Tu es un brave garçon… Et maintenant, puisque j'ai parlé derégisseurs, abordons la question principale… Oui, dis au garçond'emporter tout cela… Maintenant exposez-nous votre affaire, continua-t-elle s'adressant à Sanine. Vous nous direz quel prix vousdemandez, et quels arrhes vous désirez.

«Enfin, pensa Sanine, nous allons aborder la question.»

– Vous m'avez déjà parlé, reprit madame Polosov, vous m'avezadmirablement décrit votre jardin, mais «petite crêpe» n'était pas là…Il faut qu'il entende aussi quelque chose… Je suis heureuse de penserqu'il est en mon pouvoir de faciliter votre mariage. Puis je vous aipromis de m'occuper de votre affaire après le déjeuner, et je tienstoujours mes promesses? N'est-ce pas, mon ami?

Polosov, de la paume de ses mains, se frotta le visage…

– C'est la vérité même!.. Vous ne trompez jamais personne.

– Jamais! Et je ne tromperai jamais personne… Eh bien! monsieur

Sanine, «défendez votre cause», comme on dit devant les tribunaux…

XXXVII

Sanine «défendit sa cause», c'est-à-dire que, pour la seconde fois, ilse mit à décrire sa propriété, mais sans faire allusion aux beautés dela nature. De temps en temps il en appelait à Polosov qui devaitconfirmer «les faits et les chiffres».

Mais Polosov se contentait de marmotter en branlant la tête.Approuvait-il? Désapprouvait-il? Bien habile eût été celui qui aurait pule dire!

D'ailleurs, Maria Nicolaevna n'avait pas besoin de son concours. Ellefit preuve de qualités administratives et économiques surprenantes. Tousles détails de l'administration d'une propriété lui étaient familiers.Elle s'enquérait de tout, entrait dans les plus minimes détails, mettaitles points sur les i.

Cet examen dura pourtant une heure et demie. Sanine ressentit tous lestourments d'un accusé assis sur le banc étroit, devant un juge sévère etpénétrant.

– Mais c'est un interrogatoire? disait-il douloureusement.

Maria Nicolaevna ne cessait de sourire, comme pour montrer qu'ellebadinait. Mais Sanine n'en souffrait pas moins.

Lorsqu'il devint évident au cours de l'interrogatoire que le jeune hommene distinguait pas assez clairement la signification des mots «nouveaupartage» et «le labour», Sanine sentit la sueur humecter son front.

– Bien, c'est bien, dit Maria Nicolaevna… Je connais maintenant votrepropriété comme vous la connaissez vous-même… Combien me demandez-vouspar âme?

À cette époque on vendait en Russie les propriétés à tant par tête deserf attaché à la propriété!

– Mais… je suppose… pas moins de cinq cents roubles? dit Sanine aveceffort.

Oh! Pantaleone, Pantaleone… Pourquoi n'étais-tu pas là pour lui crierencore: barbari!

Maria Nicolaevna leva les yeux au ciel comme si elle faisait un calcul.

– Bien! dit-elle… cela me semble raisonnable… Mais je vous aidemandé deux jours de réflexion… Et vous devez attendre jusqu'àdemain… Je crois que nous nous entendrons – et alors vous me direzcombien vous désirez pour les arrhes…

– Et maintenant, basta cosi! ajouta-t-elle en voyant que Sanine sedisposait à lui répondre… Nous nous sommes assez occupés comme ça duvil métal… À demain les affaires! Savez-vous… Je vous rends votreliberté…

Madame Polosov consulta la petite montre émaillée qu'elle tenait dans saceinture.

– Je vous laisse votre liberté jusqu'à trois heures… Vous avez besoind'un peu de repos… Allez jouer à la roulette.

– Je ne joue à aucun jeu de hasard.

– Vraiment? Mais vous êtes la perfection même… Au reste, je ne jouepas non plus… C'est bête de jeter son argent au vent… de perdresûrement… Entrez pourtant dans la salle, rien que pour regarder lestêtes… Il y en a de très drôles… Il y a une vieille dame qui porteune ferronnière et qui a des moustaches!.. L'ensemble est délicieux! Ily a aussi un prince russe – il est beau dans son genre… Une figuremajestueuse, le nez recourbé comme un bec d'aigle, et quand il risque unthaler, il fait le signe de la croix sous son gilet… Enfin, lisez lesjournaux… Promenez-vous, faites ce que bon vous semble… Seulementn'oubliez pas qu'à trois heures, je vous attends… de pied ferme…Nous dînerons de bonne heure; ces ridicules Allemands commencent lespectacle à six heures et demie!

Madame Polosov tendit la main à Sanine.

– Sans rancune, n'est-ce pas?

– Mais, Maria Nicolaevna, pourquoi vous en voudrais-je?

– Mais parce que je vous ai tourmenté… Et ce n'est pas fini, vousverrez ce qui vous attend.

Maria Nicolaevna cligna des yeux – et toutes ses petites fossetteséclatèrent sur ses joues devenues rosées.

– Au revoir!

Sanine salua et sortit du salon.

Un rire bruyant éclata derrière lui, et la glace devant laquelle ilpassa refléta la scène suivante: Maria Nicolaevna avait enfoncé le fezde son mari jusqu'au nez et Polosov agitait désespérément ses deux braspour se dégager les yeux.

XXXVIII

Oh! quel profond soupir de joie poussa Sanine dès qu'il se retrouva danssa chambre.

En effet, Maria Nicolaevna avait dit vrai: il avait besoin de repos, besoin de se reposer des nouvelles relations, des rencontres, desconversations, de tout le brouhaha qui s'était glissé dans sa tête etdans son âme, – de ce rapprochement imprévu, qu'il n'avait pas souhaité,avec une femme qui était pour lui une étrangère.

Et il lui avait fallu subir cette épreuve le lendemain du jour où ilavait appris que Gemma l'aimait, et où elle était devenue sa fiancée!..

N'était-ce pas un sacrilège?

Mentalement, il demanda mille fois pardon à sa pure, à son immaculéetourterelle, bien qu'il ne comprît pas de quoi il se sentait coupable.Il baisa encore et encore la petite croix que Gemma lui avait donnée.

S'il n'avait pas eu l'espoir de boucler promptement l'affaire quil'avait amené à Wiesbaden, il se serait enfui de là, au galop, pourretourner à son cher Francfort, dans cette maison aimée qu'il regardaitdéjà comme un peu sienne, aux pieds de Gemma.

Mais il n'y avait pas de remède à son mal! Il fallait boire le calicejusqu'au fond, s'habiller, aller dîner, et de là au théâtre…

– Pourvu, se disait-il, qu'elle me laisse partir demain!

Il y avait encore une chose qui le troublait et le mettait en colère…Il pensait, sans doute, avec amour, avec attendrissement, avec extase, avec reconnaissance à Gemma, à la vie qu'ils mèneraient à eux deux, aubonheur qui l'attendait dans l'avenir, et pourtant cette femme étrange, cette madame Polosov, était sans cesse devant ses yeux, «un crampon»,s'avouait-il avec colère. Et il ne pouvait pas se débarrasser de l'imagede Maria Nicolaevna, s'empêcher d'entendre sa voix, chasser le souvenirde ses paroles, il ne pouvait se délivrer du parfum particulier, fin, frais, si pénétrant, comme le parfum d'un lis jaune, qu'exhalaient lesvêtements de madame Polosov.

C'était évident, cette femme se moquait de lui… elle tâchait des'emparer de lui de mille façons.

Dans quelle intention? Que lui voulait-elle? Etait-ce simplement lecaprice d'une femme riche, gâtée… et sans scrupules?..

Et le mari? Quel être! Quelles sont donc ses relations avec sa femme?

Pourquoi Sanine ne parvenait-il pas à refouler toutes ces questions quiassiégeaient sa pauvre tête? En réalité ne pouvait-il penser à autrechose qu'à M. et madame Polosov? Pourquoi lui était-il impossible dechasser cette image qui le hantait sans cesse, même quand toute son âmese tournait vers une autre image, lumineuse et claire comme le jour?

Comment le visage de cette femme ose-t-il venir s'interposer entre luiet les traits divins de l'aimée? Non seulement ce visage s'interpose, mais il lui sourit effrontément.

Ces yeux gris, ces yeux d'oiseau de proie, ces fossettes dans les joues, ces tresses serpentines, est-il possible que tout cela l'enlace, etqu'il n'ait plus la force de le repousser loin de lui?

Oh! non! C'est insensé! Demain tout cela aura disparu sans même laisserune trace.

Cependant le laissera-t-elle partir demain?

Oui…

Sanine se posait toutes ces questions et l'heure où il devait se rendreauprès de Maria Nicolaevna approchait. Il passa son habit, et aprèsavoir fait un tour ou deux dans le parc, il se présenta chez M. Polosov.

Il trouva dans le salon le secrétaire de l'ambassade russe, un long, long Allemand, très blond, avec un profil chevalin et la raie derrièrela tête, – mode alors toute nouvelle; et oh! miracle! qui encore? – lebaron von Daenhoff, l'officier avec lequel Sanine s'était battu troisjours auparavant! Sanine ne s'attendait pas à le rencontrer chez madamePolosov, et involontairement il se troubla tout en saluant l'officier.

– Vous connaissez ce monsieur? demanda Maria Nicolaevna, à quil'embarras de Sanine n'avait pas échappé.

– Oui… J'ai déjà eu l'honneur… répondit Daenhoff. Et se penchantvers madame Polosov, il ajouta à demi-voix:

– C'est lui… votre compatriote… ce Russe…

– Vraiment? s'exclama la jeune femme à demi-voix, puis elle menaçal'officier du doigt et commença aussitôt à lui faire ses adieux ainsiqu'au long secrétaire d'ambassade. Ce diplomate était évidemment fou deMaria Nicolaevna, à tel point qu'il ouvrait la bouche d'admiration, chaque fois qu'il la regardait.

Daenhoff se retira aussitôt avec une docilité aimable, comme un ami dela maison qui comprend à demi-mot ce qu'on attend de lui; le secrétairefit mine de vouloir s'éterniser, mais Maria Nicolaevna le congédia sanscérémonie.

– Allez retrouver votre Altesse, lui dit-elle, que faites-vous chez uneplébéienne comme moi?

À cette époque vivait à Wiesbaden une principessa di Monaco, quiressemblait à s'y méprendre à une demi-mondaine de mauvais aloi.

– Mais, madame, toutes les princesses du monde… commença lemalheureux secrétaire.

Cependant Maria Nicolaevna se montra impitoyable et le secrétaire, malgré sa raie, fut obligé de partir.

Madame Polosov était habillée ce jour-là «à son avantage», commedisaient nos aïeules.

Elle portait une robe de soie rose glacée avec des manches à laFontanges et un gros diamant à chaque oreille. Ses yeux brillaient àl'égal de ses diamants. Elle était de très bonne humeur et en verve.

À table, Maria Nicolaevna plaça Sanine à côté d'elle et lui parla deParis, où elle pensait se rendre dans quelques jours, et déclara qu'elleen avait assez des Allemands, qu'ils sont bêtes quand ils veulent fairede l'esprit, et spirituels hors de propos quand ils disent des bêtises, puis, tout à coup, à brûle-pourpoint, elle demanda à son voisin:

– Est-il vrai que vous vous êtes battu avec l'officier que vous avezrencontré ici, il y a un instant?

– Comment le savez-vous? s'écria Sanine pris au dépourvu.

– Eh! tout finit par se savoir, Dmitri Pavlovitch… je sais aussi quevous aviez raison, mille fois raison… je sais que vous vous êtesconduit en preux chevalier… Dites-moi, la dame en question était votrefiancée?..

Sanine fronça légèrement les sourcils.

– Ne me répondez pas, ne me répondez pas, ajouta-t-elle vivement, jevois que cela vous est désagréable… Pardonnez-moi… je ne demanderien! Ne vous fâchez pas.

À ce moment Polosov entra de la chambre voisine, un journal à la main.

– Qu'est-ce qui t'amène? Est-ce que le dîner est servi? demanda madame

Polosov.

– On va servir le dîner… Sais-tu quelle nouvelle je trouve dansl'Abeille du Nord?.. Le prince Gromoboï est mort.

Maria Nicolaevna leva la tête.

– Ah! que le Seigneur donne le repos à son âme!

Puis se tournant vers Sanine, elle ajouta:

– Toutes les années, au mois de février, le jour anniversaire de manaissance, ce prince ornait mon appartement de camélias… Cependant, cen'est pas la peine de rester à Saint-Pétersbourg tout l'hiver enprévision de cette surprise?.. Il devait avoir au moins soixante-et-dixans? demanda-t-elle à son mari.

– Oh oui! Mais quelles funérailles! Toute la Cour! Le journal publieaussi des vers du prince Kovrijkine à la mémoire du prince Gromoboï.

– Tant mieux!

– Veux-tu que je te les lise?

– Non, je n'y tiens pas… Allons dîner. Le vivant pense à la vie! Votremain, Dmitri Pavlovitch.

Le dîner était irréprochable comme la veille, et fut plus animé.

Maria Nicolaevna savait raconter, don rare chez une femme et surtoutchez une femme russe. Elle ne choisissait pas ses expressions, etsurtout n'épargnait pas ses compatriotes. Sanine éclata de rire plusd'une fois à ses mots à l'emporte-pièce qui frappaient toujours juste.

Maria Nicolaevna détestait par-dessus tout les dévots, les phraseurs etles menteurs. Et elle en trouvait partout…

On aurait dit qu'elle se glorifiait d'être née dans un milieu bas; elleracontait des anecdotes assez étranges sur ses parents quand elle étaitenfant.

Sanine comprit que Maria Nicolaevna avait souffert dans sa vie plus quela plupart des jeunes femmes de son âge.

Quant à Polosov il mangeait avec réflexion, buvait attentivement et deloin en loin seulement levait sur sa femme et Sanine ses petits yeuxblanchâtres qui paraissaient aveugles, mais, qui en réalité voyaienttrès bien.

– Tu es bien sage, dit Maria Nicolaevna tout à coup à son mari… tut'es si bien acquitté de toutes mes commissions à Francfort… Jet'embrasserais sur ton cher front, mais tu n'aimes pas cela…

– Non, je n'y tiens pas… répondit Polosov en coupant l'ananas avec uncouteau d'argent.

Maria Nicolaevna le regarda et frappa sur la table avec ses doigts.

– Eh bien! notre pari, le tiens-tu?

– Oui, je le tiens!

– Bien, mais tu le perdras.

Polosov poussa son menton en avant.

– Eh bien! cette fois quelles que soient tes ressources, Maria

Nicolaevna, je crois, que c'est toi qui perdras.

– Un pari? Sur quoi? Est-ce un secret? demanda Sanine.

– Non… je ne peux pas vous en parler maintenant… plus tard, répondit

Maria Nicolaevna, et elle rit.

Sept heures sonnèrent Le garçon vint annoncer que la voiture étaitavancée.

Polosov reconduisit sa femme jusqu'à la porte, puis retourna aussitôtdans son fauteuil.

– N'oublie pas la lettre au régisseur! lui cria madame Polosov del'antichambre.

– Ne crains rien! J'écrirai… je suis un homme ponctuel.

XXXIX

En 1840, le théâtre de Wiesbaden était un édifice des plus laids, et satroupe, par sa médiocrité prétentieuse et misérable, par sa routinebanale et voulue ne s'élevait en rien au-dessus du niveau des théâtresallemands de l'époque… Le théâtre de Carlsruhe et sa troupe, sous ladirection du «célèbre» Devrient, peut être regardé comme le modèle dugenre.

Derrière la loge retenue par «Son Excellence madame von Polosov» – etDieu sait comment le garçon avait pu louer cette loge! – il est évidentqu'il ne s'était pas avisé d'offrir un pourboire au Stadt-Director,toujours est-il que derrière cette loge se trouvait un petit salonentouré de divans.

Avant d'entrer dans sa loge, Maria Nicolaevna pria Sanine de lever lesécrans qui séparaient la loge du théâtre.

– Je ne veux pas qu'on me voie, dit-elle. – Ils viendraient tousm'ennuyer l'un après l'autre.

Elle fit placer Sanine à côté d'elle, le dos à la salle, afin que laloge semblât vide.

L'orchestre joua l'ouverture des Noces de Figaro… Le rideau se leva.On donnait, ce soir-là, une de ces pièces allemandes dans lesquelles lesauteurs qui avaient de la lecture mais pas de talent, dans une languechoisie mais morte, traitaient diligemment mais sans adresse une idée«profonde» ou «palpitante d'intérêt» représentant le «conflit tragique»et exhalant un ennui… asiatique, comme il existe un choléra asiatique.

Maria Nicolaevna écouta patiemment la moitié de l'acte, mais quand lejeune premier ayant appris la trahison de son amoureuse (ce jeunepremier était revêtu d'une redingote couleur cannelle avec des bouffantset un col de peluche, un gilet rayé avec des boutons de nacre, unpantalon vert à sous-pieds de cuir laqués, et des gants blancs de peaude chamois) quand ce jeune premier, appuyant les deux poings sur sapoitrine et écartant les coudes en avant, formant un angle aigu, se mità hurler comme un chien, Maria Nicolaevna n'y put plus tenir.

– Le dernier acteur français, s'écria-t-elle avec indignation, dans ladernière ville de province, joue mieux et avec plus de naturel que cettecélébrité allemande.

Madame Polosov passa dans le salon attenant à la loge.

– Venez ici, dit-elle à Sanine, indiquant de la main la place vacante àcôté d'elle sur le divan. Venez, nous causerons.

Sanine obéit.

Maria Nicolaevna le regarda.

– Vous êtes vraiment, obéissant! Votre femme aura une vie facile avecvous. Cet imbécile, continua-t-elle en désignant du bout de son éventaill'acteur qui hurlait toujours (il jouait le rôle du gouverneur dans unefamille) me rappelle ma jeunesse. Moi aussi, j'ai été amoureuse de mongouverneur… c'était ma première… non, ma seconde passion… Lapremière fois j'étais amoureuse du frère convers du couvent de Don.J'avais douze ans. Je ne le voyais que le dimanche. Il portait unesoutanelle de velours, se parfumait d'eau de lavande, et se frayait unpassage dans l'assemblée en tenant l'encensoir et il disait aux dames enfrançais: «Pardon, excusez!» Il ne levait jamais les yeux et il avaitles cils longs comme cela.

Maria Nicolaevna montra son petit doigt à Sanine, et avec l'ongle dupouce indiqua la moitié de sa longueur.

– Quant à mon gouverneur, continua madame Polosov, il s'appelaitmonsieur Gaston!.. Je dois vous dire qu'il était très savant et trèssévère, il était Suisse… il avait une tête très énergique… desfavoris noirs comme la poix… un profil grec… et des lèvres quisemblaient coulées en bronze!.. Je le craignais! C'est le seul hommeque j'aie craint depuis que je suis au monde! Il était le gouverneur demon frère, qui est mort depuis… Il s'est noyé… Une bohémienne m'aprédit aussi une mort violente… mais ces prédictions sont desenfantillages… Je n'y crois pas… Pouvez-vous vous figurer mon mariarmé d'un stylet?..

– La mort violente peut survenir autrement? remarqua Sanine.

– Bêtises que tout cela! Niaiseries!.. Vous êtes superstitieux?.. Jene le suis pas du tout… Ce qui doit arriver, arrivera… MonsieurGaston demeurait chez nous et occupait la chambre au-dessus de lamienne. Souvent, la nuit je me réveillais et je l'entendais marcherau-dessus de ma tête… il se couchait tard et mon cœur se pâmait alorsde vénération ou d'un autre sentiment… Mon père savait à peine lire etécrire… mais il nous a donné une bonne instruction… Vous ne vousdoutez pas que je sais un peu de latin?

– Vous savez le latin?

– Oui, moi… C'est monsieur Gaston qui me l'a enseigné… j'ai lu aveclui l'Éneïde… c'est bien ennuyeux quoiqu'il y ait de beaux passages…Vous rappelez-vous quand Didon et Enée sont dans la forêt…

– Je me le rappelle, je me le rappelle, dit précipitamment Sanine.

Il avait depuis longtemps oublié son latin et n'avait conservé qu'uneidée très vague de l'Énéïde.

Maria Nicolaevna le regarda selon son habitude un peu de côté eten-dessous.

– N'allez pas on conclure que je suis très savante… Eh! mon Dieu, non,je ne suis pas savante du tout et je ne possède aucun talent… C'est àpeine si je sais écrire… et je ne suis pas capable de lire à hautevoix… je ne sais pas jouer du piano, ni dessiner, ni coudre… Voilàcomment je suis, – rien de plus, rien de moins!

Elle écarta les bras.

– Je vous raconte tout cela, continua-t-elle, d'abord pour ne pasécouter ces imbéciles (elle indiqua la scène, où à ce moment à la placedu jeune premier hurlait l'actrice, aussi les coudes en avant) etsecondement parce que je suis en arrière avec vous… Vous m'avezraconté hier votre vie.

– Vous avez bien voulu m'interroger, dit Sanine.

Maria Nicolaevna se tourna brusquement vers lui et dit:

– Et vous, vous ne tenez pas à savoir quelle femme je suis? D'ailleurs, cela ne m'étonne pas, ajouta-t-elle en s'appuyant de nouveau contre lescoussins du divan. Un homme qui est à la veille de faire un mariaged'amour et après un duel… peut-il penser à autre chose?

Maria Nicolaevna resta pensive et se mit à mordiller le manche de sonéventail, de ses dents grandes, mais égales et blanches comme le lait.

Sanine sentit de nouveau dans sa tête ce brouillard dont il ne parvenaitpas à se débarrasser depuis deux jours.

Cette conversation à demi-voix, presque comme un murmure, l'excitait etachevait de le troubler.

– Quand donc tout cela finira-t-il? se demanda Sanine.

Les hommes faibles ne dénouent jamais eux-mêmes la situation, – ilsattendent toujours que le dénoûment vienne de lui-même.

Quelqu'un éternua sur la scène.

Les auteurs avaient introduit cet éternûment en guise de «moment» ou«d'élément comique!» C'était d'ailleurs le seul élément comique de toutela pièce, et les spectateurs leur en surent gré et se mirent à rire.

Cette hilarité ne fit qu'irriter encore plus Sanine.

Il y avait des instants où il ne savait s'il était fâché ou s'il étaitcontent, s'il s'ennuyait ou s'il s'amusait.

Oh! si Gemma le voyait!

– Vraiment, c'est étrange, dit tout à coup Maria Nicolaevna, on vousannonce toujours et de la voix la plus calme: «Je vais me marier» etpersonne ne songe à vous dire calmement: «Je vais me jeter à l'eau!» Etpourtant où est la différence?.. Vraiment, c'est étrange.

Sanine éprouva un sentiment de dépit.

– Il y a une grande différence, Maria Nicolaevna… Il y a des gens quin'ont pas peur de se jeter à l'eau: ils savent nager!.. Puis si vousvoulez parler de mariages étranges…

Il se tut subitement et se mordit la langue…

Maria Nicolaevna donna un petit coup d'éventail dans la paume de samain.

– Continuez, Dmitri Pavlovitch, continuez… Je comprends ce que vousavez voulu dire: «Si nous parlons de mariage, madame, avez-vous pensé,je ne peux pas m'imaginer un mariage plus étrange que le vôtre… Jeconnais bien votre époux… je le connais depuis l'enfance!..» Voilà ceque vous avez voulu dire, vous qui savez nager…

– Permettez, dit Sanine!..

– N'ai-je pas raison? Avouez que j'ai deviné? reprit Maria Nicolaevnaavec insistance… regardez-moi bien en face, et dites-moi que je n'aipas deviné juste!

Sanine ne savait plus que faire de ses yeux.

– Oui, j'avoue que vous avez deviné, puisque vous le voulez absolument, dit-il enfin.

Maria Nicolaevna branla la tête.

– Oui, oui… Et vous vous demandiez, vous qui savez nager, quelle estla raison de cet acte étrange, de la part d'une femme qui n'est nipauvre, ni bête… et pas trop mal?.. Peut-être ne vous souciez-vouspas de le savoir?.. Mais c'est égal… Je vous en dirai la raison, seulement pas tout de suite… après la fin de l'entr'acte… Je crainsqu'on ne vienne nous déranger…

Maria Nicolaevna n'avait pas achevé sa phrase que la porte de la loges'ouvrit à moitié, et une face rouge, couverte de sueur huileuse, encorejeune, mais déjà édentée, encadrée de longs cheveux lisses, avec un nezaplati, flanquée d'énormes oreilles, comme des ailes de chauve-souris, portant des lunettes d'or sur de petits yeux curieux et obtus, et unpince-nez par-dessus les lunettes, – apparut dans l'entrebâillement de laporte en un sourire répugnant… Cette tête salua, et un cou musculeuxsaillit de l'ouverture.

Maria Nicolaevna lui fit signe avec son mouchoir:

– Je n'y suis pas! Ich bin nicht zu hause!.. Kchch… Kchkch…

La tête sembla surprise, eut un sourire forcé et dit comme ensanglotant, pour imiter Liszt dont autrefois il léchait les pieds: sehrGut! sehr Gut!– et disparut.

– Qu'est-ce que c'est que cette apparition? demanda Sanine.

– Ça? c'est le critique de Wiesbaden, «homme de lettres ou lohn-laquai(valet à gages) si vous voulez… Il est payé par l'entrepreneur duthéâtre et il est obligé de trouver tout ce qu'on joue admirable, splendide, bien qu'il regorge de fiel qu'il n'ose pas répandre… Ilaime par-dessus tout papoter, et j'ai peur qu'il publie dans tout lethéâtre que j'y suis… Après tout, cela m'est égal…

L'orchestre joua une valse et le rideau se leva de nouveau!..

Sur la scène les grimaces et les hurlements reprirent de plus belle.

– Eh bien! dit Maria Nicolaevna en se laissant choir sur le divan: puisque vous êtes captif, et obligé de rester auprès de moi au lieud'admirer votre fiancée, – non, non, n'écarquillez pas les yeux, ne vousfâchez pas – je vous comprends et je vous ai déjà promis de vous laisseraller où bon vous plaira… Maintenant écoutez ma confession…Voulez-vous savoir ce que j'aime le plus au monde?

– La liberté! dit Sanine.

Maria Nicolaevna posa sa main sur la main du jeune homme.

– Oui, Dmitri Pavlovitch – dit-elle très sérieusement, et sa voix vibraavec un accent de sincérité irrécusable… la liberté avant tout etpar-dessus tout!.. Et ne croyez pas que je m'en fasse un mérite, il n'ya rien là de méritoire – mais c'est ainsi, et il en sera ainsi jusqu'à mamort. Il faut croire que dans mon enfance j'ai vu l'esclavage de tropprès, et j'en ai trop souffert. Puis M. Gaston, mon gouverneur, acontribué aussi à m'ouvrir les yeux… Maintenant vous comprenezpourquoi j'ai épousé Polosov… avec lui je suis libre, tout à faitlibre, comme l'air, libre comme le vent!.. Et je le savais avant de memarier, je savais qu'avec un tel mari je serais une libre Cosaque…

Elle se tut et jeta de côté son éventail.

– Je vous dirai encore une chose: je ne crains pas de réfléchir unpeu… c'est amusant; nous avons une intelligence pour penser… mais jene réfléchis jamais aux conséquences de mes actes… et quand il lefaut, je me laisse aller… et ne m'inquiète plus de rien… J'ai encoreun dicton favori: «cela ne tire pas à conséquence». Ici bas, je n'ai pasde comptes à rendre… et là-haut, (elle leva le doigt vers le plafond),eh bien! là-haut qu'on fasse de moi ce qu'on voudra… lorsqu'on mejugera là-haut, – moi, je ne serai plus moi!.. Vous m'écoutez? Je nevous ennuie pas?

Sanine était assis, penché en avant. Il leva la tête:

– Cela ne m'ennuie pas du tout, dit-il, et je vous écoute aveccuriosité… seulement, je vous avoue que je me demande pourquoi vous meracontez tout cela?

Maria Nicolaevna se rapprocha légèrement de lui sur le divan.

– Vous vous le demandez? Avez-vous si peu de pénétration ou tant demodestie?

Sanine leva la tête encore un peu plus haut.

– Je vous raconte tout cela, continua madame Polosov d'une voix calme, mais qui n'était pas d'accord avec l'expression de son visage – parce quevous me plaisez beaucoup; oui, ne faites pas l'étonné, je ne plaisantepas… Je serais très peinée si vous gardiez de moi, après notrerencontre, une mauvaise impression, ou même, sans être mauvaise, uneimpression fausse… C'est pour cette raison que je vous ai amené ici, que je reste seule avec vous, et que je vous parle avec cette sincérité,oui, oui, sincèrement. Je ne mens pas. Remarquez… je sais que vousaimez une autre femme et que vous allez vous marier… Vous voyez bienque je suis désintéressée… Pourtant… voilà une bonne occasion pourvous de dire: cela ne tire pas à conséquence.

Elle rit, mais s'interrompit brusquement au milieu d'un éclat derire – et resta immobile, comme si ses paroles l'étonnaient elle-même, puis dans ses yeux si gais d'ordinaire, si hardis, passa quelque chosequi ressemblait à de la timidité, et même à de la tristesse.

«Serpent! Oh! elle est un serpent!» pensa Sanine, «mais quel beauserpent!»

– Donnez-moi ma lorgnette, dit tout à coup Maria Nicolaevna. Je désirevoir cette scène, est-il possible que la jeune première soit aussi laidequ'elle semble d'ici? Vraiment, à la voir, on croirait que legouvernement l'a choisie dans un but moral: pour ne pas séduire lesjeunes gens.

Sanine lui remit la lorgnette, elle la prit, puis vivement et de sesdeux mains effleura les doigts du jeune homme.

– Ne prenez pas cet air sérieux? lui dit-elle, vous savez… je ne melaisse pas mettre des chaînes, mais aussi je n'en mets à personne.J'aime la liberté, et je ne reconnais pas de devoirs pour les autres, pas plus que pour moi… Et maintenant tirez-vous un peu de côté etécoutons la pièce.

Maria Nicolaevna regarda la scène à travers sa lorgnette – et Saninesuivit son exemple. Assis à côté d'elle dans la demi-obscurité de laloge il respirait, respirait involontairement la chaleur et le parfum dece corps de femme luxuriant, et involontairement encore il réfléchissaità tout ce qu'elle lui avait dit pendant toute cette soirée, et surtoutpendant les dernières minutes.

XL

Le drame dura encore toute une heure, mais Maria Nicolaevna et Sanine aubout d'un moment cessèrent de regarder la scène. Ils recommencèrent àparler et toujours dans le même sens; seulement, cette fois, Sanine semontra beaucoup moins taciturne.

Il était mécontent de lui-même et de Maria Nicolaevna; il s'efforça delui prouver que «ses théories» ne valaient rien, comme si MariaNicolaevna tenait à des «théories».

Sanine fit grand plaisir à madame Polosov en réfutant les arguments dela jeune femme: «S'il discute, se dit-elle, c'est qu'il capitule oucapitulera. Il a mordu à l'hameçon, il s'assouplit, il perd de sasauvagerie!..»

Elle répliquait, riait, convenait avec lui qu'il avait raison, restaitabsorbée, et tout à coup reprenait l'offensive… Et pendant ce tempsleurs visages se rapprochèrent, et les yeux du jeune homme ne sedétournaient plus des yeux de la jeune femme, qui erraient, sepromenaient sur ses traits, et Sanine souriait en réponse, poliment, ilest vrai, mais il souriait…

Elle était ravie de le voir discuter les questions abstraites, discourirde l'honneur dans les relations intimes, du devoir, de la sainteté del'amour et du mariage… C'est un lieu commun: toutes ces abstractionssont bonnes et très bonnes pour le début, comme point de départ.

Les hommes de l'intimité de Maria Nicolaevna assuraient que lorsque danscet être vigoureux et fort pointaient la modestie, la tendresse et lapudeur virginale, – Dieu sait d'où ces vertus lui venaient – alors, ouialors seulement, les choses prenaient une tournure dangereuse.

L'entretien de Sanine et de Maria Nicolaevna prenait cette tournurefâcheuse.

Il aurait ressenti un grand mépris de soi, s'il avait pu un moment seconcentrer en lui-même, mais il n'eut le loisir ni de se concentrer, nide se juger.

Maria Nicolaevna ne perdait pas non plus son temps.

Et tout cela, parce qu'elle trouvait Sanine très bien! Involontairementon se dit: «comment savoir de quoi peut dépendre notre perte ou notresalut.»

Enfin, la pièce finit! Maria Nicolaevna pria Sanine de lui mettre sonchâle, et resta immobile pendant qu'il enveloppait dans les plismœlleux du cachemire des épaules vraiment royales. Elle prit le bras dujeune homme et laissa presque échapper un cri: derrière la porte de laloge se tenait, avec un air de revenant, Daenhoff, et par-dessus son dosle vilain museau du critique de Wiesbaden guettait la sortie de MariaNicolaevna. Le visage huileux de «l'homme de lettres» rayonna de malice.

– Me permettez-vous, madame, de faire avancer votre voiture? demanda lejeune officier à madame Polosov, avec un tremblement de colère maldissimulée dans la voix.

– Non, merci; répondit-elle, mon laquais s'en occupe… Restez!ajouta-t-elle d'une voix impérative.

Et elle sortit vivement en entraînant Sanine.

– Allez-vous-en au diable! Qu'avez-vous besoin d'être toujours sur mestalons! cria Daenhoff au critique.

Il avait besoin de déverser sur quelqu'un sa colère.

– Sehr gut, sehr gut, murmura le critique, et il disparut.

Le valet de Maria Nicolaevna, qui l'attendait dans le vestibule, en unclin d'œil trouva la voiture. Elle s'y blottit lestement; Sanine sautaaprès elle. La portière était à peine refermée que madame Polosov partitd'un éclat de rire.

– De quoi riez-vous? demanda Sanine.

– Oh! excusez-moi, je vous en prie… mais il m'est venu à l'esprit que

Daenhoff pourrait vous provoquer encore une fois à cause de moi?..

N'est-ce pas drôle?

– Vous le connaissez intimement? demanda Sanine.

– Ce gamin? Il sert à faire mes commissions! Ne vous en inquiétez pas.

– Je ne m'en inquiète nullement.

Maria Nicolaevna soupira.

– Ah! Je sais bien que cela ne vous inquiète pas!.. Écoutez pourtant…

Vous êtes si gentil que vous ne refuserez pas ma dernière prière?..

N'oubliez pas que dans trois jours je pars pour Paris et vous retournez à Francfort… Nous reverrons-nous jamais?

– En quoi puis-je vous être agréable?

– Vous savez sans doute monter à cheval?

– Oui, madame.

– Eh bien! voici de quoi il s'agit. Demain matin nous ferons unepromenade à cheval, et nous irons hors la ville. Nous auronsd'admirables chevaux… À notre retour nous terminerons notre affaire…et amen!.. Ne me répondez pas que c'est un caprice et que je suisfolle – c'est peut-être la vérité! – mais dites-moi tout de suite: J'accepte!

Elle tourna vers Sanine son visage. Il faisait obscur dans la voiture, mais les yeux de Maria Nicolaevna brillèrent dans la nuit.

– Bien, j'accepte! dit Sanine avec un soupir.

– Ah! vous avez soupiré! s'écria Maria Nicolaevna en contrefaisantSanine… Voilà ce que c'est: le bouchon est tiré, il faut boire levin… Mais non, non… Vous êtes charmant! Vous êtes un brave garçon!Et ma promesse je la tiendrai! Voici ma main, sans gant, ma main droite, celle qui conclut les affaires… Prenez-la et croyez à ce serrement demain. Je ne sais pas trop quelle sorte de femme je suis… mais je suisun honnête homme, et l'on peut traiter des affaires avec moi.

Sans bien se rendre compte de ce qu'il faisait, Sanine porta cette mainà ses lèvres.

Maria Nicolaevna retira lentement sa main et se tut, elle restasilencieuse jusqu'à ce que la voiture stoppât devant l'hôtel.

Elle se disposa à descendre… Sanine sentit sur sa joue un attouchementrapide et brûlant; l'avait-il rêvé?

– À demain! murmura madame Polosov dans l'escalier, éclairée par lesquatre bougies du candélabre que le portier tout chamarré d'or avaitsaisi entre ses mains, dès qu'il l'avait aperçue.

Elle tenait les yeux baissés: «À demain!»

En rentrant dans sa chambre Sanine trouva sur sa table une lettre deGemma… Il eut un mouvement d'effroi, mais il sourit aussitôt pour sedissimuler à lui-même cette impression.

La lettre de Gemma ne contenait que quelques lignes.

Elle était heureuse d'apprendre que «l'affaire avait si bien commencé»,elle exhortait Sanine à la patience, l'assurait que tout irait bien etd'avance se réjouissait de son retour.

Sanine trouva cette lettre un peu sèche, mais il prit quand même unefeuille de papier et une plume… puis il les jeta de côté.

– À quoi bon écrire… je retournerai demain… Il en est temps! Il enest grand temps!

Il se coucha aussitôt et s'efforça de s'endormir tout de suite.

S'il avait essayé de veiller, il aurait sans doute pensé à Gemma, mais, sans savoir pourquoi, il avait honte de penser à elle. Sa consciencen'était pas tranquille… Mais il la calmait en se disant que lelendemain tout serait fini pour toujours, qu'il se délivrerait pourtoujours de cette folle – et qu'il oublierait toutes ces intrigues.

Les hommes faibles, quand ils se parlent à eux-mêmes, emploientvolontiers des mots énergiques!

Et puis… cela ne tire pas à conséquence!

XLI

Telles étaient les réflexions que faisait Sanine en se couchant. Maisquelles furent ses impressions quand le lendemain matin Maria Nicolaevnaheurta à sa porte avec le manche de corail de sa cravache, et qu'il lavit sur le seuil de sa chambre, tenant d'une main la traîne de sonamazone bleu sombre, avec un petit chapeau d'homme posé sur les lourdestresses de ses cheveux, le voile flottant sur l'épaule, et un sourireprovocant sur les lèvres, dans les yeux, sur tout le visage.

Que se dit Sanine en ce moment?..

– Eh bien! êtes-vous prêt, lui cria gaîment madame Polosov.

Sanine boutonna sa redingote et prit sans mot dire son chapeau.

Maria Nicolaevna lui jeta un regard joyeux, lui fit un petit signe detête et descendit en courant l'escalier.

Il la suivit à la hâte.

Les chevaux attendaient déjà dans la rue devant le perron. Ils étaienttrois; une cavale pur-sang d'un roux doré, avec des naseaux secs etdécouvrant les dents, des yeux noirs à fleur de tête, des jambes decerf, un peu grêle, mais élégante et chaude comme le feu – elle étaitdestinée à Maria Nicolaevna; le cheval de Sanine était vigoureux, large,un peu lourd, sans marques; le troisième cheval était pour le groom.

Maria Nicolaevna sauta légèrement sur son coursier. La cavale piaffa, setourna de tous côtés, relevant la queue et ployant la croupe, mais MariaNicolaevna, excellente écuyère, la maintint sur place.

Elle voulait dire adieu à Polosov, qui sortit sur le balcon coiffé deson fez et dans sa robe de chambre ouverte; il agita son mouchoir debatiste, sans sourire, mais au contraire en se renfrognant.

Sanine se mit en selle et Maria Nicolaevna du bout de sa cravacheesquissa un salut à l'adresse de Polosov, puis cingla d'un coupl'encolure ambrée et plate de son cheval. La cavale se dressa sur sesjambes de derrière, bondit en avant et partit d'une allure élégante etmatée, frémissant dans toutes ses fibres et portant sur le mors, humantl'air et reniflant avec impétuosité…

Sanine suivait en regardant l'amazone; sa taille fine et flexible sebalançait d'aplomb avec souplesse et harmonie, étroitement soutenue etdégagée par le corset.

Madame Polosov retourna la tête et du regard appela Sanine. Ilscheminèrent de front.

– Voyez comme il fait beau! s'écria-telle… Je vous le dis pour ladernière fois avant de nous séparer – vous êtes adorable – et vous ne vousrepentirez pas d'être venu.

En prononçant ces mots elle les accompagna de plusieurs mouvements detête affirmatifs, comme pour renforcer la signification de ces paroleset les rendre plus pénétrantes.

Maria Nicolaevna semblait si heureuse que Sanine en fut étonné: sonvisage avait cette expression posée que prennent les enfants quand ilssont très, très sages.

Les chevaux allèrent au pas jusqu'à la barrière, assez rapprochée, puisils partirent d'un grand trot.

Le temps était beau; un vrai ciel d'été; le vent venait à leur rencontreet bruissait et sifflait agréablement aux oreilles.

Ils éprouvaient un sentiment de bien-être: la conscience d'une vie jeuneet puissante s'emparait d'eux dans cette course libre et fougueuse; cesentiment grandissait de minute en minute.

Maria Nicolaevna ralentit l'allure de son cheval et se remit au pas;

Sanine suivit son exemple.

– Voilà pourquoi il vaut la peine de vivre! s'écria l'amazone avec unsoupir profond et heureux. Quant on réussit à faire ce qui semblaitimpossible, il faut s'en saouler jusque-là!

Elle passa rapidement la main sous son menton.

– Et comme nous nous sentons meilleurs! Regardez comme je suis bonne ence moment… Il me semble que j'embrasserais le monde entier!.. Non, pas tout entier… En voilà un que je n'embrasserais pas…

Du bout de sa cravache, elle indiqua un vieillard, pauvrement vêtu etqui suivait le bord de la route à côté d'eux.

– Mais je suis prête à le rendre heureux… Voici pour vous, eh!cria-t-elle en allemand.

Elle jeta sa bourse aux pieds du vieillard. On ne connaissait pas encoreles porte-monnaie, et le petit filet tomba lourdement sur le chemin avecun bruit sec.

Le passant étonné s'arrêta.

Maria Nicolaevna éclata de rire et mit son cheval au galop.

– Êtes-vous toujours aussi gaie quand vous allez à cheval? demanda

Sanine à madame Polosov quand il l'eut rejointe.

Maria Nicolaevna tira brusquement les rênes, elle n'arrêtait jamaisautrement son cheval.

– Je voulais seulement échapper aux remerciements… Les remerciementsgâtent mon plaisir… Ce n'est pas pour son plaisir que je lui ai laisséma bourse, mais pour le mien… Pourquoi me remercierait-il?..Qu'est-ce que vous m'avez demandé tout à l'heure? Je n'ai pas entendu.

– Je vous ai demandé… j'ai voulu savoir pourquoi vous êtes si gaieaujourd'hui?

Mais soit que Maria Nicolaevna de nouveau n'eût pas entendu la question, soit qu'elle jugeât inutile de répondre, elle dit:

– Savez-vous… ce groom qui se balance derrière nous, m'agace…

Comment nous débarrasser de lui?

Elle sortit vivement un carnet de sa poche.

– Je vais lui remettre une lettre à porter à la ville… Non, cela ne vapas… Ah! cette fois j'ai trouvé!.. N'est-ce pas un traiteur, là-bas, devant vous?

Sanine regarda dans la direction indiquée.

– Oui, c'est un restaurant, il me semble.

– Parfait!.. Je vais lui dire de rester là et de boire de la bièrejusqu'à notre retour.

– Mais qu'est-ce qu'il pensera?

– Qu'est-ce que cela peut nous faire? Puis, il ne pensera rien du tout,il boira de la bière, et voilà tout… Allons, Sanine – elle l'appelaitpour la première fois Sanine tout court – en route, au trot!

Quand les cavaliers se trouvèrent devant le restaurant, Maria Nicolaevnaappela le groom et lui donna ses ordres. Le groom, Anglais de naissanceet de tempérament, porta sans dire un mot la main à la visière de sacasquette, sauta de cheval et prit l'animal par la bride.

– Maintenant, nous sommes des oiseaux libres! cria Maria Nicolaevna. Oùirons-nous? Au nord, au midi, à l'occident, à l'orient?.. Regardez, jesuis comme le roi de Hongrie lors de son couronnement (elle indiqua dubout de sa cravache les quatre points cardinaux). L'univers est à nous.Eh bien! vous voyez ces montagnes. – Ah! quelles forêts! Là-bas, dans lesmonts, dans les monts… In die Berge, In de Berge, wo die Freiheitthront.– (Dans les monts, dans les monts où règne la liberté.)

Maria Nicolaevna quitta la route et galopa dans un étroit chemin à peinefrayé qui semblait, en effet, conduire directement à la montagne.

Sanine s'élança sur ses pas.

XLII

L'étroit chemin devint bientôt un sentier à peine visible et finit pars'effacer complètement, coupé par un fossé.

Sanine était d'avis de rebrousser chemin, mais Maria Nicolaevna serécria:

– Non, non, je veux aller à la montagne. Allons à travers champs, toutdroit, comme les oiseaux volent.

Elle obligea son cheval à sauter par-dessus le fossé. Sanine en fitautant.

De l'autre côté s'étendait une prairie, d'abord sèche, ensuite humide etqui finit dans un marécage; on voyait l'eau sourdre partout et formerpar place des mares.

Maria Nicolaevna conduisit exprès son cheval en plein dans le marais, etse mit à rire en criant:

– Faisons l'école buissonnière! Vous savez ce que c'est que de chasserau moment des eaux printanières, demanda-t-elle à Sanine.

– Je le sais, répondit le jeune homme.

– J'avais un oncle, continua-t-elle, qui aimait beaucoup la chasse. Jel'accompagnais souvent… au printemps, c'est adorable!.. Nous aussi, aujourd'hui, nous nous retrempons dans les eaux printanières…Seulement je vois que vous êtes un vrai Russe, et vous voulez épouserune Italienne… Enfin, c'est votre sort!.. Tiens! encore un fossé!Hop, hop, hop!..

La cavale franchit le ravin, et le chapeau de Maria Nicolaevna s'envola, ses cheveux se déroulèrent sur son dos.

Sanine voulut sauter à bas de son cheval pour ramasser le chapeau, maisl'amazone le retint:

– Ne descendez pas de cheval, je le reprendrai moi-même…

Elle se pencha très bas tout en restant en selle, accrocha le voile avecle manche de sa cravache et ramassa son chapeau; elle le remit sansrelever ses cheveux et reprit sa course en criant: Hip! hip!

Sanine galopait à côté de Maria Nicolaevna; avec elle il sautait lesfossés, les haies, les ruisseaux; il montait et descendait, gravissantla montagne, redescendant le versant opposé, et tout le temps il gardaitles yeux attachés sur le visage de sa compagne.

Quel éclat! tout ce visage s'épanouissait: les yeux se dilataient, avides, clairs, sauvages; les lèvres s'ouvraient, les narinespalpitaient et humaient l'air avidement. Maria Nicolaevna regardaitdroit devant elle, embrassant tout l'horizon du regard, son âme semblaits'emparer de tout ce qu'elle voyait, prenait possession de la terre, duciel, du soleil et même de l'air; elle n'avait qu'un regret: pourquoirencontrait-elle si peu d'obstacles, elle voudrait vaincre encore, encore…

– Sanine, cria-t-elle… c'est tout à fait comme dans la Lénore deBurger; seulement vous n'êtes pas mort? N'est-ce pas, vous n'êtes pasmort? Moi, je suis bien vivante…

Ce n'était plus une amazone qui galopait, c'était un jeune centaureféminin – demi-animal, demi-Dieu! – Et cette terre docile et biendisciplinée s'étonne devant la bacchante qui la piétine.

Enfin, Maria Nicolaevna arrêta son cheval trempé de sueur et couvert deboue.

La cavale fléchissait sous l'écuyère, et le puissant et lourd étalon de

Sanine perdait son souffle.

– Eh bien? c'est beau? demanda Maria Nicolaevna dans un murmured'extase.

– C'est beau! répondit avec transport Sanine.

Son sang bouillonnait aussi.

– Attendez! vous verrez ce qui nous attend encore!

Elle lui tendit la main, son gant était déchiré.

– Je vous ai dit que je vous amènerais dans la forêt, «vers les monts!vers les montagnes!»

En effet, couronnée par un mont altier, la montagne se dressait à deuxcents pas du lieu ou se trouvaient les sauvages cavaliers.

– Regardez, voici le chemin… Rajustons-nous un peu… et en route!

Mais au pas!.. Il faut permettre à nos chevaux de respirer un peu.

Ils se remirent en marche. D'un grand coup de main, Maria Nicolaevnarejeta en arrière ses cheveux. Elle examina ses gants et les retira.

– Mes mains sentiront le cuir, dit-elle… Mais cela nous est égal.

Elle souriait et Sanine souriait aussi.

Cette course échevelée les avait rapprochés et unis.

– Quel âge avez-vous? demanda-t-elle tout à coup.

– Vingt-deux ans.

– Est-ce possible?.. Moi aussi j'ai vingt-deux ans… C'est un bonâge… Additionnez toutes nos années et vous serez encore loin de lavieillesse… Pourtant il fait chaud… Dites-moi, est-ce que je suisrouge?

– Comme une fleur de pavot!..

Elle passa son mouchoir sur son visage.

– Dès que nous serons dans le bois, il fera frais… C'est un vieuxbois… comme qui dirait un vieil ami… Avez-vous des amis?..

Sanine réfléchit un instant.

– Oui, j'en ai… mais peu… De vrais amis, je n'en ai pas…

– Moi, j'ai de vrais amis, mais ils ne sont pas vieux… ce cheval, parexemple, c'est aussi un ami… Comme il me porte délicatement! Ah! oui,l'on est très bien ici! Est-il possible que je parte pour Parisaprès-demain?

– Est-ce possible? répéta Sanine.

– Et vous, vous partirez pour Francfort?

– Oh! moi, certainement, je retournerai à Francfort.

– Eh bien! allez-y… Je vous donnerai ma bénédiction… Maisaujourd'hui, c'est notre jour, à nous, à nous… rien qu'à nous!

Les chevaux avaient atteint la lisière du bois et ils pénétrèrent dansla forêt. L'ombre fraîche les enveloppa doucement de toutes parts.

– Oh! mais c'est le paradis ici! cria Maria Nicolaevna… Allons au plusprofond, plongeons-nous dans cette ombre, Sanine.

Les chevaux avançaient lentement dans les profondeurs de la forêt, sebalançant et reniflant.

Le sentier qu'ils suivaient changea subitement de direction et s'engageadans un défilé très étroit. L'odeur de la bruyère, des fougères, de larésine de pin, de la fane de l'année précédente montait du sol… descrevasses de rochers bruns s'exhalait une fraîcheur pénétrante… Desdeux côtés du chemin s'élevaient des monticules couverts de mousseverte.

– Arrêtons-nous! cria Maria Nicolaevna, je veux me reposer sur cevelours. Aidez-moi à descendre de cheval.

Sanine mit pied à terre et courut auprès de madame Polosov. Elles'appuya sur ses épaules, sauta vivement à terre, et s'assit sur untertre de mousse.

Sanine resta debout devant elle, tenant les deux chevaux par la bride.

Maria Nicolaevna leva les yeux sur lui.

– Sanine, savez-vous oublier?

Sanine se rappela ce qui s'était passé la veille en voiture…

– Est-ce une question… ou un reproche? demanda-t-il.

– De ma vie je n'ai adressé un reproche à quelqu'un… Croyez-vous auxensorcellements?

– Comment?

– Par des enchantements… comme disent chez nous les moujiks dans leurschansons.

– Ah! voilà ce que vous voulez dire.

– Oui… c'est cela… j'y crois… y croyez-vous?

– L'ensorcellement… l'enchantement… répéta Sanine… Tout estpossible dans ce monde… Autrefois je n'y croyais pas, maintenant j'ycrois… Je ne me reconnais plus…

Maria Nicolaevna réfléchit un instant puis regarda autour d'elle.

– Il me semble que je connais cet endroit… Sanine, regardez s'il n'y apas une croix rouge sur le tronc de ce grand chêne, derrière… Yest-elle?

Sanine s'approcha de l'arbre…

– Oui, il y a une croix.

Maria Nicolaevna sourit:

– Ah bon! Je sais maintenant où nous nous trouvons… Nous ne noussommes pas écartés de notre route… Qui est-ce qui cogne comme ça?..Un bûcheron?

Sanine regarda dans la direction du bruit.

– Oui… un homme coupe les branches mortes…

– Je veux mettre mes cheveux en ordre… On peut me voir et me juger…

Elle souleva son chapeau et se mit à natter ses longues tresses, gravement et sans prononcer une parole.

Sanine restait toujours debout devant elle.

Les formes élégantes de la jeune femme se dessinaient nettement sous lesplis sombres du drap, auquel ici et là se collaient des brins de mousse.

Un des chevaux tout à coup se secoua derrière Sanine. Le jeune hommetressaillit de la tête aux pieds; tout se brouillait devant ses yeux, ses nerfs étaient tendus comme des cordes de violon.

Il disait la vérité en assurant qu'il ne se reconnaissait plus. Eneffet, il était ensorcelé… Tout son être était possédé d'une seulepensée, d'un seul désir.

Maria Nicolaevna jeta sur lui un regard pénétrant.

– Maintenant tout est en ordre, dit-elle en remettant son chapeau…Pourquoi restez-vous debout? Asseyez-vous ici… Non.. attendez!.. Nevous éloignez pas… Qu'est-ce qu'on entend?

Un bruit sourd roula par-dessus les cimes des arbres, ébranlant l'airdans le bois.

– Est-ce possible? Le tonnerre?

– On dirait, en effet, que c'est le tonnerre…

– Mais c'est une véritable fête… Quelle fête… C'est la seule chosequi nous manquait…

Pour la seconda fois un bruit sourd retentit et s'abattit en longsroulements.

– Bravo, bis! Vous rappelez-vous ce que je vous disais hier del'Énéïde?.. Eux aussi ils ont été surpris par l'orage dans uneforêt… Maintenant, sauvons-nous.

Elle se releva d'un bond.

– Amenez-moi mon cheval… Présentez-moi votre main… Ainsi… Je nesuis pas lourde.

Elle s'élança en selle, légère comme un oiseau.

Sanine remonta à cheval.

– Vous voulez rentrer? demanda-t-il d'une voix mal assurée.

– Rentrer! dit-elle en accentuant lentement les syllabes tout enrassemblant les brides.

– Suivez-moi, cria-t-elle à Sanine d'un ton de commandement.

Elle rejoignit le sentier et après avoir passé la croix rouge, elledescendit dans un chemin enfoncé, arriva à un carrefour, tourna àdroite, et de nouveau gravit la montagne.

L'amazone savait évidemment où elle allait, le chemin qu'elle avaitchoisi pénétrait toujours plus dans les profondeurs de la forêt.

Maria Nicolaevna ne parlait pas, ne regardait pas son compagnon; elleavançait d'un air impérieux, et Sanine la suivait docilement sans uneétincelle de volonté dans son cœur qui se pâmait.

Une pluie fine commença à tomber. Maria Nicolaevna accéléra la marche deson cheval et Sanine en fit autant.

Enfin, à travers la verdure sombre des sapins, Sanine aperçut à l'abridu rocher gris une misérable hutte avec une porte dans le mur formé debranches entrelacées.

Maria Nicolaevna obligea son cheval à se frayer un passage entre lessapins, puis elle sauta à terre, et courut devant l'entrée de laguérite. Alors, se tournant vers Sanine, elle murmura: Énée!

* * * * *

Quatre heures plus tard, Maria Nicolaevna et Sanine accompagnés dugroom, qui dormait en selle, rentraient dans leur hôtel à Wiesbaden.

Polosov vint au-devant de sa femme en tenant à la main la lettre qu'ilavait écrite au régisseur, mais ayant regardé avec attention MariaNicolaevna, son visage exprima du mécontentement et il dit à demi-voix:

– Est-il possible que j'aie perdu mon pari? Pour toute réponse madame

Polosov haussa les épaules.

Le même jour, deux heures plus tard, Sanine, dans la chambre de Maria

Nicolaevna, se tenait devant elle, éperdu, comme un homme qui sombre.

– Alors, où vas-tu? lui demanda-t-elle, à Paris ou à Francfort?

– Je vais où tu seras, – et je resterai près de toi jusqu'à ce que tu mechasses, répondit-il avec désespoir en baisant les mains de sadominatrice.

Maria Nicolaevna retira ses mains, les posa sur la tête du jeune hommeet empoigna les cheveux de ses dix doigts. Elle caressait et tournaitlentement ces pauvres boucles puis se redressa toute droite, avec unsifflement de serpent triomphant sur les lèvres – tandis que ses yeuxlarges et clairs jusqu'à devenir blancs n'exprimaient que lerassasiement et la férocité impitoyable de la victoire.

Le vautour quand il dépèce sa proie a ces yeux-là.

XLIII

Voilà les souvenirs qui assaillirent Sanine quand en rangeant sespapiers dans le silence du cabinet, il retrouva la petite croix degrenat.

Tous ces événements se retracèrent nettement et avec suite dans samémoire.

Mais quand il arriva au moment où il se revit adressant à madame Polosovdes supplications humiliantes, se laissant fouler aux pieds, quand ilrevécut ses jours d'esclavage, il se détourna des images évoquées, et nevoulut plus se souvenir.

Ce n'est pas que sa mémoire lui fît défaut… Oh, non! Il savait, il nesavait que trop bien tout ce qui s'était passé depuis ce moment, mais lahonte l'étouffait – même en ce jour, après tant d'années écoulées, il apeur de ce sentiment de mépris pour lui-même qui reviendra, il le sait, noyer sous sa vague toutes les autres impressions, s'il n'ordonne pas àsa mémoire de se taire.

Mais il a beau se détourner de ces souvenirs, il ne parvient pas à leseffacer complètement.

Il se rappelle la vilaine lettre, fausse et pleurnichante, qu'il aenvoyée à Gemma et pour laquelle il n'a pas reçu de réponse…

Après une pareille trahison pouvait-il la revoir, retourner chezelle?.. Non! non! Il avait encore assez de conscience et d'honnêtetépour ne pas commettre une telle action. Il avait perdu toute confianceen lui, tout respect de soi-même, il ne pouvait plus rien garantir.

Sanine se rappela encore comment, après – ô honte! – il envoya le valet dePolosov à Francfort pour prendre ses effets; et lui, il avait peur, ilne pensait qu'à une chose, partir le plus vite possible pour Paris, pourParis! Il revit comment, sur l'ordre de Maria Nicolaevna, il fit la courà son mari, et l'aimable avec Daenhoff, qui avait au doigt une bague defer comme celle que Maria Nicolaevna avait donnée à Sanine!!!

Ensuite vinrent des souvenirs plus tristes, plus honteux encore.

Un matin le garçon lui remit une carte de visite portant le nom de

Pantaleone Cippatola, chanteur italien de S. A. R. le duc de Modène. Et

Sanine refusa de voir le vieillard, mais il ne put échapper à une rencontre dans le couloir.

Il revoit le visage irrité de l'ex-chanteur dont le toupet se hérissaitencore et ses yeux brillaient comme des tisons; et il entend encore sesexclamations et ses malédictions: Maledizione!

Ces mots affreux retentissent encore à ses oreilles: Codardo! Infametraditore! (Lâche, traître infâme.)

Sanine ferme les yeux et secoue la tête, il regarde à droite, à gauche, mais malgré lui il se voit de nouveau dans la dormeuse, sur l'étroitebanquette de devant; sur les sièges du fond sont confortablement assisMaria Nicolaevna et Polosov; quatre chevaux emportent joyeusement lavoiture loin de Wiesbaden… à Paris! à Paris!

Polosov mange une poire que Sanine lui a préparée, et Maria Nicolaevnale regarde, lui, son serf, avec ce sourire qu'il connaît déjà, lesourire du propriétaire, du seigneur…

Mais, ô Dieu! là, au coin de la rue, un peu après la sortie de laville – n'est-ce pas de nouveau Pantaleone? Et qui est avec lui? Emilio!Oui, ce beau garçon enthousiaste, qui lui était si fort attaché.

Y a-t-il longtemps que ce jeune cœur adorait en lui un héros, unidéal? – Et maintenant son pâle et beau visage, si beau que MariaNicolaevna l'a remarqué et se met à la portière pour le regarder, – cevisage est plein de rage et de mépris. Les yeux, qui ont tant deressemblance avec d'autres yeux, s'attachent sur Sanine et les lèvresse serrent… puis s'ouvrent brusquement pour lancer l'injure…

Et Pantaleone étend la main et désigne Sanine – à qui? À Tartaglia quiest là, lui aussi, et Tartaglia aboie contre Sanine, et l'aboiement decet honnête chien résonne à ses oreilles comme une injure intolérable…Quelle honte!

Enfin – la vie de Sanine à Paris et toutes les humiliations, toutes lesviles tortures de l'esclave, à qui l'on ne permet ni d'être jaloux ni dese plaindre, et qu'on abandonne un jour comme un vêtement usé.

Ensuite vient le retour dans la patrie – la vie brisée, vidée; le petittrain des petites choses, l'amer repentir inutile, et l'oubli non moinsamer et non moins inutile.

C'est le châtiment secret mais continuel, de chaque instant, comme unedouleur sourde mais inguérissable, l'acquittement sou par sou d'unedette dont on ne peut même pas mesurer l'étendue.

Le calice est rempli… Assez!

Comment se fait-il que la petite croix que Gemma a donnée à Sanine soitencore là? Pourquoi ne l'a-t-il pas rendue? Pourquoi jusqu'à ce jour nel'a-t-il pas retrouvée?

Sanine resta longtemps, bien longtemps absorbé dans ces réflexions, – etdéjà assagi par l'expérience de l'âge, il ne comprend pas comment il apu abandonner Gemma qu'il a aimée si tendrement et avec tant depassion… pour une femme qu'il n'a jamais aimée?..

Le lendemain, Sanine étonna fortement ses amis et ses relations en leurannonçant qu'il parlait pour l'étranger.

Dans le monde cette nouvelle intrigua beaucoup: Sanine quittaitSaint-Pétersbourg au milieu de l'hiver, quand il venait de meubler unappartement confortable et de prendre un abonnement à l'Opéra-Italien oùdevait chanter la Patti en personne… Oui, la Patti, la Pattielle-même!..

Les amis de Sanine recherchèrent les causes de son départ, mais leshommes n'ont pas beaucoup de temps pour s'occuper des affaires d'autrui,et le jour où Sanine partit pour l'étranger, une seule personnel'accompagna à la gare; c'était son tailleur, un Français, qui avaitl'espoir de faire régler une note en souffrance «pour un saute-en-barqueen velours noir… et tout à fait chic.»

XLIV

Sanine avait annoncé à ses amis qu'il partait pour l'étranger, mais ilne leur avait pas dit où il allait.

Il se rendit directement à Francfort. Le quatrième jour il arriva danscette ville où il n'était pas revenu depuis 1840.

L'hôtel du «Cygne Blanc» était toujours à la même place, mais n'étaitplus un hôtel de premier ordre.

La Zeile, la rue principale de Francfort, avait peu changé, mais il nerestait plus trace de la rue où se trouvait jadis la confiserie Roselli.

Sanine erra comme un fou dans ces lieux si familiers autrefois et où ilne reconnaissait plus rien; les anciennes maisons avaient disparu pourfaire place à de hautes constructions et à d'élégantes villas; même lejardin public où Sanine avait eu un rendez-vous avec Gemma, s'étaitagrandi et avait changé au point que Sanine se demanda s'il ne s'étaitpas trompé de jardin?

Comment se retrouver? À qui s'adresser? Trente ans s'étaient écoulés.

Les personnes que Sanine avait interrogées n'avaient jamais entendu lenom de Roselli; le maître d'hôtel lui avait conseillé de prendre desrenseignements à la Bibliothèque publique, où il trouverait de vieuxjournaux, mais comment ces vieux journaux lui fourniraient-ils lesindications qu'il cherchait? Personne ne put le lui expliquer.

Dans son désespoir, Sanine demanda des nouvelles de M. Kluber.

Oh! celui-là, tout le monde le connaissait, mais ces renseignementsn'éclairèrent pas Sanine sur ce qu'il désirait savoir. L'élégant commis,sa fortune faite, s'était livré à des spéculations, avait fait failliteet était mort en prison…

Ces nouvelles d'ailleurs laissèrent Sanine très indifférent, et ilcommençait à se dire qu'il avait agi précipitamment en venant comme celaà Francfort, lorsqu'un jour en feuilletant un livre d'adresses, il tombasur le nom de Von Daenhoff, major en retraite.

Il s'empressa de prendre une voiture et de se faire conduire à l'adresseindiquée, sans savoir si ce Daenhoff était l'officier qu'il avait connu,ou, dans le cas où ce serait bien lui, s'il pourrait lui dire ce que lafamille Roselli était devenue.

Mais le noyé s'accroche à une paille.

Sanine trouva le major von Daenhoff chez lui, et dans cet homme à têteblanche il reconnut d'emblée son ancien adversaire.

Daenhoff le reconnut également et fut très content de le voir, cela luirappelait sa jeunesse et ses aventures.

Sanine put apprendre enfin de lui que la famille Roselli avait depuislongtemps émigré en Amérique, à New-York, que Gemma avait épousé unnégociant et que le major connaissait un marchand de Francfort quidevait avoir l'adresse du mari de Gemma, car il avait des relations avecl'Amérique.

Sanine pria le major Daenhoff de lui procurer cette adresse – et, ô joie!son ancien adversaire la lui rapporta: M. Jeremiah Slocum, New-York,Broadway n° 501.

Il est vrai qu'elle datait de 1863.

– Espérons, s'écria Daenhoff, que notre beauté de Francfort est encorede ce monde et qu'elle demeure toujours à New-York.

Puis, baissant la voix, il ajouta:

– À propos, et cette dame russe, vous savez qui je veux dire, qui étaità Wiesbaden – madame von Bo… von Bozolov. – Elle vit toujours?

– Non, répondit Sanine, il y a longtemps qu'elle est morte.

Daenhoff baissa les yeux, mais voyant que Sanine détournait la tête etse renfrognait, il ne dit plus rien et se retira.

* * * * *

Le jour même Sanine envoya une lettre à madame Gemma Slocum à New-York.Il lui dit qu'il lui écrivait de Francfort où il était venu à sarecherche; qu'il comprenait parfaitement qu'il n'avait pas le droitd'espérer une réponse, car il ne méritait pas son pardon; il n'avaitqu'un espoir, c'est qu'au sein de son bonheur elle avait depuislongtemps oublié jusqu'à son existence.

Il ajouta qu'il s'était décidé subitement à lui écrire à la suite d'unecirconstance qui avait évoqué devant lui les images du passé avec uneforce extraordinaire.

Il raconta sa vie solitaire, sans famille, sans joie, et la pria de nepas se méprendre sur les motifs qui l'avaient déterminé à écrire cettelettre; il ne voulait pas emporter dans la tombe la conscience qu'unefaute, qu'il avait cruellement expiée, n'avait pas été pardonnée. Ill'implorait de lui écrire seulement deux mots pour lui dire comment ellese trouvait dans la nouvelle patrie qu'elle s'était choisie.

«En m'envoyant ne fût-ce qu'un mot, ajoutait Sanine en terminant salettre, vous ferez une bonne action, digne de votre belle âme, et jevous en serai reconnaissant jusqu'à mon dernier soupir. Je suisactuellement à l'hôtel du Cygne Blanc, à Francfort, et j'attendrai icivotre réponse jusqu'au printemps.» Il souligna ces derniers mots.

Sanine expédia sa lettre et l'attente commença.

Il passa six semaines à l'hôtel sans sortir de sa chambre et ne voyantpersonne. Ses amis de Russie ne pouvaient pas lui écrire n'ayant pas sonadresse, et Sanine s'en félicitait; il savait que lorsqu'il recevraitune lettre, il saurait de qui elle vient.

Il lisait du matin au soir, non des journaux mais des livres sérieux, des livres d'histoire.

Ces lectures prolongées, ce silence, cette vie repliée sur soi-mêmerépondait à son état d'âme. Il savait gré à Gemma de la lui avoirindirectement procurée.

Mais est-elle vivante? Lui répondra-t-elle?

Enfin, la lettre si longtemps attendue arriva, portant un timbreaméricain et venant de New-York! La suscription de l'enveloppe étaitd'écriture anglaise.

Sanine ne reconnut pas cette écriture et son cœur se serra. Il avaitpeur d'ouvrir cette lettre. Il regarda la signature: Gemma!

Il fondit en larmes.

Ce nom écrit au bas de la page sans être accompagné du nom de familleétait un gage de pardon.

Il déplia une fine feuille de papier à lettres bleu – une photographietomba sur le plancher. Il la releva précipitamment, et resta ébahi: Gemma, Gemma jeune, comme il l'a connue il y a trente ans. Les mêmesyeux, la même bouche, le même type de visage.

Sur l'envers de la carte était écrit: «Ma fille Marianna.»

La lettre était simple et pleine de bonté. Gemma remerciait Sanine de nepas avoir douté d'elle, d'avoir eu confiance en elle. Elle ne lui cachapas qu'elle avait cruellement souffert après la fuite de son fiancé,mais elle ajouta qu'elle avait regardé et regarderait toujours sarencontre avec Sanine comme un bonheur, car cette rencontre l'avaitempêchée d'épouser Kluber, et de cette façon bien qu'indirectement avaitété la cause de son mariage avec M. Slocum, avec qui depuis vingt-huitans elle vit heureuse et dans l'abondance.

Leur maison est connue de tout New-York.

Gemma annonça ensuite qu'elle avait cinq enfants: quatre fils et unefille de dix-huit ans, qui est déjà fiancée. Elle lui envoie laphotographie de sa fille, parce qu'au dire de tous elle ressemble à samère.

Gemma avait réservé les nouvelles tristes pour la fin de sa lettre.

Frau Lénore était morte à New-York où elle avait accompagné sa fille etson gendre. Elle a vécu assez longtemps pour pouvoir jouir du bonheur deses enfants et élever ses petits-enfants.

Pantaleone voulait les accompagner en Amérique, mais il était mort laveille du jour fixé pour le départ de Francfort.

«Et Emilio, notre cher, incomparable Emilio, il est mort de la bellemort, pour la liberté de sa patrie, en Sicile, où il est allé dans lesrangs des Mille avec le grand Garibaldi à sa tête. Nous avons pleuréchaudement la mort de notre cher frère, mais en le pleurant nous enétions fiers, – et nous en serons fiers toujours. Sa mémoire nous estsacrée! Sa grande âme désintéressée méritait la couronne du martyre!»

En terminant sa lettre, Gemma exprimait le regret de savoir que la viede Sanine avait été si peu satisfaisante, elle lui souhaitait avant toutla paix de l'âme, et ajoutait qu'elle eût été heureuse de le revoir, bien qu'une telle rencontre fût peu probable.

Il est impossible d'exprimer ce que Sanine ressentit en lisant cettelettre. Il n'y a pas de mots pour rendre des sentiments semblables. Cessentiments sont plus profonds, plus forts, plus vagues que la parole. Lamusique seule pourrait les exprimer.

Sanine répondit immédiatement et envoya à Marianna Slocum «d'un amiinconnu», comme cadeau de noces, la petite croix de grenat superbementenchâssée de perles fines. Bien que ce présent fût d'une grande valeur,il ne ruina pas Sanine. Pendant les trente années qui s'étaient écouléesdepuis son séjour à Francfort, il avait gagné une fortune considérable.Il revint à Saint-Pétersbourg au commencement du mois de mai – mais paspour longtemps probablement.

On assure qu'il cherche à vendre son domaine et qu'il pense partir pourl'Amérique.

Возрастное ограничение:
12+
Дата выхода на Литрес:
19 марта 2017
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190 стр. 1 иллюстрация
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Public Domain
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