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Hippolyte-Adolphe Taine

La Fontaine et ses fables


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066328474

Table des matières

AVERTISSEMENT.

PREMIÈRE PARTIE.

CHAPITRE I.

I

II

CHAPITRE II.

I

II

III

CHAPITRE III.

I

II

III

CHAPITRE IV

I

II

DEUXIÈME PARTIE.

CHAPITRE I.

I

II

III

IV

V

VI

VII

CHAPITRE II.

I

II

III

IV

V

VI

CHAPITRE III.

I

II

III

TROISIÈME PARTIE.

CHAPITRE I.

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

CHAPITRE II.

I

II

CHAPITRE III.

I

II

CONCLUSION.


AVERTISSEMENT.

Table des matières

Ce livre, comme le Voyage aux Pyrénées, a été refondu et récrit presque en entier.

PREMIÈRE PARTIE.

Table des matières

CHAPITRE I.

Table des matières

L’ESPRIT GAULOIS.

Je voudrais, pour parler de La Fontaine, faire comme lui quand il allait à l’Académie, «prendre le plus long.» Ce chemin-là lui a toujours plus agréé que les autres. Volontiers il citerait Platon et remonterait au déluge pour expliquer les faits et les gestes d’une belette, et, si l’on juge par l’issue, bien des gens trouvent qu’il n’avait pas tort. Laissez-nous prendre comme lui le chemin des écoliers et des philosophes, raisonner à son endroit comme il faisait à l’endroit de ses bêtes, alléguer l’histoire et le reste. C’est le plus long si vous voulez: au demeurant, c’est peut-être le plus court.

I

Table des matières

Me voici donc à l’aise, libre de rechercher toutes les causes qui ont pu former mon personnage et sa poésie; libre de voyager et de conter mon voyage. J’en ai fait un l’an dernier par la mer et le Rhin, pour revenir par la Champagne. Partout, dans ce circuit, éclate la grandeur ou la force. Au nord, l’Océan bat les falaises blanchâtres ou noie les terres plates; les coups de ce bélier monotone qui heurte obstinément la grève, l’entassement de ces eaux stériles qui assiègent l’embouchure des fleuves, la joie des vagues indomptées qui s’entre-choquent follement sur la plaine sans limites, font descendre au fond du cœur des émotions tragiques; la mer est un hôte disproportionné et sauvage dont le voisinage laisse toujours dans l’homme un fond d’inquiétude et d’accablement. En avançant vers l’est, vous rencontrez la grasse Flandre, antique nourrice de la vie corporelle, ses plaines immenses toutes regorgeantes d’une abondance grossière, ses prairies peuplées de troupeaux couchés qui ruminent, ses larges fleuves qui tournoient paisiblement à pleins bords sous les bateaux chargés, ses nuages noirâtres tachés de blancheurs éclatantes qui abattent incessamment leurs averses sur la verdure, son ciel changeant plein de violents contrastes et qui répand une beauté poétique sur cette lourde fécondité. Au sortir de ce grand potager, le Rhin apparaît, et l’on remonte vers la France. Le magnifique fleuve déploie le cortège de ses eaux bleues entre deux rangées de montagnes aussi nobles que lui; leurs cimes s’allongent par étages jusqu’au bout de l’horizon dont la ceinture lumineuse les accueille et les relie; le soleil pose une splendeur sereine sur leurs vieux flancs tailladés, sur leur dôme de forêts toujours vivantes; le soir, ces grandes images flottent dans des ondulations d’or et de pourpre, et le fleuve couché dans la brume ressemble à un roi heureux et pacifique qui, avant de s’endormir, rassemble autour de lui les plis dorés de son manteau. Des deux côtés les versants qui le nourrissent se redressent avec un aspect énergique ou austère; les pins couvrent les sommets de leurs draperies silencieuses, et descendent par bandes jusqu’au fond des gorges; le puissant élan qui les dresse, leur roide attitude donne l’idée d’une phalange de jeunes héros barbares, immobiles et debout dans leur solitude que la culture n’a jamais violée. Ils disparaissent avec les roches rouges des Vosges. Vous quittez le pays à demi allemand qui n’est à nous que depuis un siècle. Un air nouveau moins froid vous souffle aux joues; le ciel change et le sol aussi. Vous êtes entré dans la véritable France, celle qui a conquis et façonné le reste. Il semble que de tous côtés les sensations et les idées affluent pour vous expliquer ce que c’est que le Français.

Je revenais par ce chemin au commencement de l’automne, et je me rappelle combien le changement de paysage me frappa. Plus de grandeur ni de puissance; l’air sauvage ou triste s’efface; la monotonie et la poésie s’en vont; la variété et la gaieté commencent. Point trop de plaines ni de montagnes; point trop de soleil ni d’humidité. Nul excès et nulle énergie. Tout y semblait maniable et civilisé ; tout y était sur un petit modèle, en proportions commodes, avec un air de finesse et d’agrément. Les montagnes étaient devenues collines, les bois n’étaient plus guère que des bosquets, les ondulations du terrain recevaient sans discontinuer les cultures. De minces rivières serpentaient entre des bouquets d’aunes avec de gracieux sourires. Une raie de peupliers solitaires au bout d’un champ grisâtre, un bouleau frêle qui tremble dans une clairière de genêts, l’éclair passager d’un ruisseau à travers les lentilles d’eau qui l’obstruent, la teinte délicate dont l’éloignement revêt quelque bois écarté, voilà les beautés de notre paysage; il paraît plat aux yeux qui se sont reposés sur la noble architecture des montagnes méridionales, ou qui se sont nourris de la verdure surabondante et de la végétation héroïque du nord; les grandes lignes, les fortes couleurs y manquent; mais les contours sinueux, les nuances légères, toutes les grâces fuyantes y viennent amuser l’agile esprit qui les contemple, le toucher parfois, sans l’exalter ni l’accabler. Si vous entrez plus avant dans la vraie Champagne, ces sources de poésie s’appauvrissent et s’affinent encore. La vigne, triste plante bossue, tord ses pieds entre les cailloux. Les plaines crayeuses sous leurs moissons maigres s’étalent bariolées et ternes comme un manteau de roulier. Çà et là une ligne d’arbres marque sur la campagne la traînée d’un ruisseau blanchâtre. On aime pourtant le joli soleil qui luit doucement entre les ormes, le thym qui parfume les côtes sèches, les abeilles qui bourdonnent au-dessus du sarrazin en fleur: beautés légères qu’une race sobre et fine peut seule goûter. Ajoutez que le climat n’est point propre à la durcir ni à la passionner. Il n’a ni excès ni contrastes; le soleil n’est pas terrible comme au midi, ni la neige durable comme au nord. Au plus fort de juin, les nuages passent en troupes, et souvent, dès février, la brume enveloppe les arbres de sa gaze bleuâtre sans se coller en givre autour de leurs rameaux. On peut sortir en toute saison, vivre dehors sans trop pâtir; les impressions extrêmes ne viennent point émousser les sens ou concentrer la sensibilité ; l’homme n’est point alourdi ni exalté ; il n’a pas besoin, pour sentir, de violentes secousses et il n’est pas propre aux grandes émotions. Tout est moyen ici, tempéré, plutôt tourné vers la délicatesse que vers la force. La nature qui est clémente n’est point prodigue; elle n’empâte pas ses nourrissons d’une abondance brutale; ils mangent sobrement, et leurs aliments ne sont point pesants. La terre, un peu sèche et pierreuse, ne leur donne guère que du pain et du vin; encore ce vin est-il léger, si léger que les gens du Nord, pour y prendre plaisir, le chargent d’eau-de-vie. Ceux-ci n’iront pas, à leur exemple, s’emplir de viandes et de boissons brûlantes pour inonder leurs veines par un afflux soudain de sang grossier, pour porter dans leur cerveau la stupeur ou la violence; on les voit à la porte de leur chaumière, qui mangent debout un peu de pain et leur soupe; leur vin ne met dans leurs têtes que la vivacité et la belle humeur.

Plus on les regarde, plus on trouve que leurs gestes, les formes de leurs visages annoncent une race à part. Il y a un mois, en Flandre, surtout en Hollande, ce n’étaient que grands traits mal agencés, osseux, trop saillants; à mesure qu’on avançait vers les marécages, le corps devenait plus lymphatique, le teint plus pâle, l’œil plus vitreux, plus engorgé dans la chair blafarde. En Allemagne, je découvrais dans les regards une expression de vague mélancolie ou de résignation inerte; d’autres fois, l’œil bleu gardait jusque dans la vieillesse sa limpidité virginale; et la joue rose des jeunes hommes, la vaillante pousse des corps superbes annonçait l’intégrité et la vigueur de la séve primitive. Ici, et à cinquante lieues alentour de Paris, la beauté manque, mais l’intelligence brille, non pas la verve pétulante et la gaieté bavarde des méridionaux, mais l’esprit leste, juste, avisé, malin, prompt à l’ironie, qui trouve son amusement dans les mécomptes d’autrui. Ces bourgeois, sur le pas de leur porte, clignent de l’œil derrière vous; ces apprentis derrière l’établi se montrent du doigt votre ridicule et vont gloser. On n’entre jamais ici dans un atelier sans inquiétude; fussiez-vous prince et brodé d’or, ces gamins en manches sales vous auront pesé en une minute, tout gros monsieur que vous êtes, et il est presque sûr que vous leur servirez de marionnette à la sortie du soir.

Ce sont là des raisonnements de voyageur, tels qu’on en fait en errant à l’aventure dans des rues inconnues ou en tournant le soir dans sa chambre d’auberge. Ces vérités sont littéraires, c’est-à-dire vagues; mais nous n’en avons pas d’autres à présent en cette matière, et il faut se contenter de celles-ci, telles quelles, en attendant les chiffres de la statistique et la précision des expériences. Il n’y a pas encore de science des races, et on se risque beaucoup quand on essaye de se figurer comment le sol et le climat peuvent les façonner. Ils les façonnent pourtant, et les différences des peuples européens, tous sortis d’une même souche, le prouvent assez. L’air et les aliments font le corps à la longue; le climat, son degré et ses contrastes produisent les sensations habituelles, et à la fin la sensibilité définitive: c’est là tout l’homme, esprit et corps, en sorte que du ciel et du sol dépend tout l’homme; on s’en aperçoit en regardant les autres animaux, qui changent en même temps que lui, et par les mêmes causes; un cheval de Hollande est aussi peu semblable à un cheval de Provence qu’un homme d’Amsterdam à un homme de Marseille. Je crois même que l’homme, ayant plus de facultés, reçoit des impressions plus profondes; le dehors entre en lui davantage, parce que les portes chez lui sont plus nombreuses. Imaginez le paysan qui vit toute la journée en plein air, qui n’est point, comme nous, séparé de la nature par l’artifice des inventions protectrices et par la préoccupation des idées ou des visites. Le ciel et le paysage lui tiennent lieu de conversation; il n’a point d’autres poèmes; ce ne sont point les lectures et les entretiens qui remplissent son esprit, mais les formes et les couleurs qui l’entourent; il y rêve, la main appuyée sur le manche de la charrue; il en sent la sérénité ou la tristesse quand le soir il rentre assis sur son cheval, les jambes pendantes, et que ses yeux suivent sans réflexion les bandes rouges du couchant. Il n’en raisonne point, il n’arrive point à des jugements nets; mais toutes ces émotions sourdes, semblables aux bruissements innombrables et imperceptibles de la campagne, s’assemblent pour faire ce ton habituel de l’âme que nous appelons le caractère. C’est ainsi que l’esprit reproduit la nature; les objets et la poésie du dehors deviennent les images et la poésie du dedans. Il ne faut pas trop se hasarder en conjectures, mais enfin c’est parce qu’il y a une France, ce me semble, qu’il y a eu un La Fontaine et des Français.

II

Table des matières

En tous cas, il y a un moyen de s’assurer de ce caractère que nous prêtons à la race. La première bibliothèque va vous montrer s’il est en effet primitif et naturel. Il suffit d’écouter ce que dit ce peuple, au moment où sa langue se délie, lorsque la réflexion ou l’imitation n’ont pas encore altéré l’accent originel. Et savez-vous ce que dit ce peuple? ce que La Fontaine, sans s’en douter, redira plus tard. Quelle opposition entre notre littérature du douzième siècle et celle des nations voisines! Quel contraste entre nos fabliaux, nos romans du Renard et de la Rose, nos chansons de Gestes, et les Niebelungen, le Romancero, Dante et les vieux poëmes saxons? Au lieu des grandes conceptions tragiques, des rêveries sentimentales et voluptueuses, des générosités et des tendresses du vieux poëme allemand; au lieu de l’âpreté pittoresque, de l’éclat, de l’action, du nerf des récits espagnols; au lieu de la farouche énergie, de la profondeur lugubre des hymnes saxonnes, vous rencontrez des épopées prosaïques et des contes frondeurs. Leur style n’a pas de couleur et ne donne pas de secousses. Les subites et éclatantes visions, les violentes accumulations de sentiments concentrés ou épanchés, toute passion, toute splendeur y manque. Ils écrivent sans images ni figures, aisément, tranquillement, avec la suite d’une eau claire et coulante. Ils trouvent à l’instant et sans effort l’expression juste, et atteignent du premier coup l’objet en lui-même, sans s’empêtrer dans le magnifique manteau des métaphores, sans être troublés par l’afflux trop grand des émotions. Bien plus, ils voient aussi nettement les liaisons des choses que les choses elles-mêmes. Jamais leur discours ne dévie ni ne bondit; ils vont pas à pas, de degré en degré, d’une idée dans l’idée voisine, sans omissions ni écarts. Ils portent partout cet esprit mesuré, fin par excellence. Ils se gardent bien, en un sujet triste, de pousser l’émotion jusqu’au bout; ils évitent les grands mots. Souvenez-vous comment Joinville conte en six lignes la fin de «son pauvre prêtre malade, qui voulut achever de célébrer la messe et oncques puis ne chanta et mourut.» Ouvrez un mystère, celui de Théophile, celui de la fille du roi de Hongrie; quand on veut la brûler avec son enfant, elle dit deux petits vers «sur cette douce rosée qui est un si pur innocent,» et puis c’est tout. Prenez un fabliau, même dramatique: lorsque le chevalier pénitent qui s’est imposé de remplir un baril de ses larmes, meurt auprès de l’ermite, il ne lui demande qu’un don suprême:

Que vous mettiez vos bras sur mi,

Si mourrai aux bras moy ami.

Peut-on exprimer un sentiment plus touchant d’une façon plus sobre? Il faut dire de leur poésie ce que l’on dit de certains tableaux: Cela est fait avec rien. Y a-t-il au monde quelque chose de plus délicatement gracieux que les vers amoureux de Guillaume de Lorris? L’allégorie y enveloppe les idées pour leur ôter leur trop grand jour; des figures idéales à demi transparentes flottent autour de l’amant, lumineuses quoique dans un nuage, et le mènent parmi toutes les douceurs des sentiments nuancés jusqu’à la rose dont «la suavité replenist toute la plaine .»

Cette délicatesse va si loin que dans Thibault de Champagne, dans Charles d’Orléans, elle tourne à la mignardise, à la fadeur. Toutes les impressions s’atténuent; le parfum est si faible que souvent on ne le sent plus; à genoux devant leur dame, ils chuchotent des mièvreries et des gentillesses; ils aiment avec esprit et politesse; ils arrangent ingénieusement en bouquets «les paroles peintes,» toutes les fleurs «du langage frais et joli;» ils savent noter au passage les sentiments fugitifs, la mélancolie molle, la rêverie incertaine; ils sont aussi élégants, aussi beaux diseurs, aussi charmants que les plus aimables abbés du dix-huitième siècle: tant cette légèreté de main est propre à la race, et prompte à paraître sous les armures et parmi les massacres du moyen âge, aussi bien que parmi les révérences et sous les douillettes musquées de la dernière cour! Vous la trouverez dans leur coloris aussi bien que dans leurs sentiments. Ils ne sont point frappés par la magnificence de la nature; ils n’en voient guère que les jolis aspects; ils peignent la beauté d’une femme d’un seul trait, qui n’est qu’aimable, en disant «qu’elle est plus gracieuse que la rose en mai.» Ils ne ressentent pas ce trouble terrible, ce ravissement, ce soudain accablement du cœur que montrent les poésies voisines; ils disent discrètement «qu’elle se mit à sourire, ce qui moult lui avenoit.» Ils ajoutent quand ils sont en humeur descriptive, qu’elle eut la a douce haleine nette et savourée,» et le corps aussi blanc «comme est la neige sur la branche quand il a fraîchement neigé.» Ils s’en tiennent là ; la beauté leur plaît, mais elle ne les transporte pas; ils goûtent les émotions agréables, ils ne sont pas propres aux sensations violentes. Le profond rajeunissement des êtres, l’air tiède du printemps qui renouvelle et ébranle toutes les vies, ne leur suggère qu’un couplet gracieux; ils remarquent en passant que «déjà est passé l’hiver, que l’aubépine fleurit et que la rose s’épanouit;» puis ils vont à leurs affaires. Légère gaieté, prompte à passer comme en celle que fait naître un de nos paysages d’avril; un instant le conteur a regardé la fumée des ruisseaux qui monte autour des saules, la riante vapeur qui emprisonne la clarté du matin; puis, quand il a chantonné un refrain, il revient à son conte. Ne craignez pas qu’il s’attarde aux descriptions, il aime mieux les événements que les peintures; il n’est pas contemplatif et solitaire. Les deux qualités de son esprit, qui sont la sobriété et la finesse, le détournent bien vite de l’exaltation et de la poésie, pour le conduire à la prose, à la raillerie et au récit.

Voici donc les fabliaux, l’épopée du Renard, les contes qui naissent. Sujets et style, c’est là proprement notre littérature. Le poëte n’y a d’autre objet que de s’amuser et d’amuser le lecteur. Il est grivois et malin, se plaît aux bons tours et aux histoires lestes. Ne cherchez pas ici le profond instinct moral que la froideur du tempérament et l’imagination sérieuse engendrent chez les Germains. Dès l’origine et dans les pays où la race s’est gardée pure, on trouve nos Gaulois sensuels, enclins à faire bon marché du mariage. Et croyez que nos fabliaux en font bon marché. Non qu’ils peignent la volupté comme les Italiens et Boccace. Boccace prend le plaisir au sérieux; la passion chez lui, quoique physique, est véhémente, constante même, fréquemment entourée d’événements tragiques et médiocrement propre à divertir. Nos fabliaux sont bien autrement gais. L’homme y cherche l’amusement, non la jouissance. Il est égrillard et non voluptueux, friand et non gourmand. Il prend l’amour comme un passe-temps, non comme une ivresse. C’est un joli fruit qu’il cueille, goûte et laisse. Encore faut-il noter que le meilleur du fruit, à ses yeux, c’est d’être un fruit défendu. Il se dit qu’il dupe un mari, «qu’il trompe une cruelle, et croit gagner des pardons à cela.» Il veut rire; c’est là son état préféré, le but et l’emploi de sa vie. Surtout il veut rire aux dépens d’autrui. Le petit vers des fabliaux trotte et sautille comme un écolier en liberté, à travers toutes les choses respectées ou respectables, daubant sur les femmes, l’Église, les grands, les moines. Gabeurs, gausseurs, nos pères ont en abondance le mot et la chose. Et la chose leur est si naturelle, que sans culture et parmi des mœurs brutales ils sont aussi fins dans la raillerie que les plus déliés. Ils effleurent les ridicules, ils se moquent sans éclat et comme innocemment; leur style est si uni, qu’au premier aspect on s’y méprend, on n’y voit pas de malice. On les croit naïfs, ils ont l’air de n’y point toucher. Un mot glissé montre seul le sourire imperceptible; c’est l’âne, par exemple, qu’on appelle l’archiprêtre, à cause de son air grave et de sa soutane feutrée, et qui gravement se met à «orguenner.» Au bout de l’histoire, le fin sentiment du comique vous a pénétré sans que vous sachiez par où il est entré en vous. Ils n’appellent pas les choses par leur nom, surtout en matière d’amour; ils vous les laissent deviner; ils vous jugent aussi éveillés et avisés qu’eux-mêmes. Sachez bien qu’on a pu choisir chez eux, embellir, épurer peut-être, mais que leurs premiers traits sont incomparables. Quand le renard s’approche du corbeau, pour lui voler son fromage, il débute en papelard, pieusement et avec précaution, en suivant les généalogies; il lui nomme «son bon père, dom Rohart, qui si bien chantoit;» il loue sa voix qui est «si claire et si épurge.» «Au mieux du monde chantissiez, si vous vous gardissiez des noix.» Renard est un Scapin, un artiste en inventions, non pas un simple gourmand; il aime la fourberie pour elle-même; il jouit de sa supériorité, il prolonge la moquerie; quand Tibert le chat par son conseil s’est pendu à la corde de la cloche en voulant sonner, il développe l’ironie, il la goûte et la savoure; il a l’air de s’impatienter contre le pauvre sot qu’il a pris au lacs, l’appelle orgueilleux, se plaint de ce que l’autre ne lui répond pas, qu’il veut monter aux nues, et aller retrouver les saints. Et d’un bout à l’autre cette longue épopée est pareille; la raillerie n’y cesse point et ne cesse point d’être agréable. Renard a tant d’esprit, qu’on lui pardonne tout. Le besoin de rire est le trait national, si particulier, que les étrangers n’y entendent mot et s’en scandalisent. Ce plaisir ne ressemble en rien à la joie physique, qui est méprisable parce qu’elle est grossière; au contraire, il aiguise l’intelligence et fait découvrir mainte idée fine ou scabreuse; les fabliaux sont remplis de vérités sur l’homme et encore plus sur la femme, sur les basses conditions et encore plus sur les hautes; c’est une manière de philosopher à la dérobée et hardiment, en dépit des conventions et contre les puissances. Ce goût n’a rien non plus de commun avec la franche satire, qui est laide, parce qu’elle est cruelle; au contraire, il provoque la bonne humeur; on voit vite que le railleur n’est point méchant, qu’il ne veut point blesser; s’il pique, c’est comme une abeille sans venin: un instant après, il n’y pense plus; au besoin il se prendra lui-même pour objet de plaisanterie; tout son désir est d’entretenir en lui-même et en vous un petillement d’idées agréables. Telle est cette race, la plus attique des modernes, moins poétique que l’ancienne, mais aussi fine, d’un esprit exquis plutôt que grand, douée plutôt de goût que de génie, sensuelle, mais sans grossièreté ni fougue, point morale, mais sociable et douce, point réfléchie, mais capable d’atteindre les idées, toutes les idées, et les plus hautes, à travers le badinage et la gaieté. Il me semble que voilà La Fontaine presque tout entier décrit, et d’avance. Vous êtes remonté à la source de l’esprit gaulois; vous y avez vu le grand réservoir primitif d’où tous les courants sortent, et vous avez trouvé que l’eau est la même dans le réservoir et dans les courants.

CHAPITRE II.

Table des matières

L’HOMME.
I

Table des matières

C’est un curieux caractère que celui de La Fontaine, surtout si l’on compare ses façons aux mœurs régulières, réfléchies et sérieuses des gens d’alors. Ce naturel est gaulois, trop gaulois, dira-t-on, c’est-à-dire peu moral, médiocrement digne, exempt de grandes passions et enclin au plaisir. Il faut reconnaître qu’il avait trouvé autour de lui des exemples, et que ces exemples n’étaient pas trop édifiants. La vie bourgeoise était gaie, avant la Révolution, dans les provinces. Faute d’issue, l’ambition était petite; faute de communications, l’envie manquait; on n’essayait pas d’imiter Paris. Les gens restaient dans leur ville, s’arrangeaient une maison commode, un jardin, une bonne cave, dînaient les uns chez les autres, souvent, joyeusement et abondamment, avec des contes salés et des chansons au dessert. Ils aimaient les gaudrioles, faisaient des mascarades, vidaient des quartauts, mangeaient des grillades, et n’avaient pas des mœurs exemplaires. «Les communautés d’arts et métiers, dit l’honnête Baugier quelque vingt ans après La Fontaine, «faisaient des emprunts dont la meilleure partie passait en buvettes,» et les particuliers allaient du même train. On cherchait à se divertir et non à autre chose. La Fontaine ne s’y ennuyait point, à ce qu’il paraît, car il y vécut jusqu’à trente-cinq ans sans souci, en bon bourgeois bien apparenté, qui a des fermes et pignon sur rue; il jouait, aimait la table, lisait, faisait des vers, allait chez son ami Maucroix à Reims, y trouvait «bons vins et gentilles galoises, friandes assez pour la bouche d’un roi.» De plus, il avait mainte affaire avec les dames du pays, même avec la lieutenante; on en glosa; il n’en devint pas plus sage. Une jeune abbesse chassée par les Espagnols s’étant réfugiée dans sa maison, sa femme les surprit ensemble; «sans se déconcerter, il fit la révérence et se retira.» C’est de cette façon qu’il tournait les choses. Il n’a jamais pris le mariage au sérieux, ni le sien ni celui des autres. Il avoue fort bien qu’il a chassé sur les terres d’autrui, et semble dire que le gibier n’en est que meilleur; il le dit même et très-expressément. «Gardez de faire aux égards banqueroute:» ses préceptes n’allaient pas plus loin. A cet égard, il est étonnant, jusqu’à prendre sa femme pour confidente. Il a l’air, comme Agnès, de ne point entendre mal aux choses qu’il fait, tant il les fait naturellement. Il raconte à Mme de La Fontaine que son premier soin, en entrant dans un pays, est de s’enquérir des jolies femmes: «Je m’en fis nommer quelques-unes, à mon ordinaire.» Il entre dans une allée profonde et couverte, et explique (toujours à Mme de La Fontaine) «qu’il se plairait extrêmement à avoir en cet endroit une aventure amoureuse.» Il insiste pour plus de clarté (toujours dans une lettre à Mme de La Fontaine): «Si Morphée m’eût amené la fille de l’hôte, je pense bien que je ne l’aurais pas renvoyée. Il ne le fit point, et je m’en passai.» Un peu plus loin, Mme de La Fontaine apprend de son mari qu’on dit des merveilles sur les Limousines de la première bourgeoisie, sur leurs chaperons de drap rose sèche et sur leurs cales de velours noir. «Si je trouve quelqu’un de ces chaperons qui couvre une jolie tête, je pourrai bien m’y amuser en passant et par curiosité seulement.» Curiosité scabreuse et certes peu conjugale: l’aveu suivant ne l’est guère davantage. Il a causé avec une comtesse poitevine, «assez jeune et de taille raisonnable,» qui avait de l’esprit, déguisait son nom et venait de plaider en séparation contre son mari, «toutes qualités de bon augure; j’y aurais trouvé quelque sujet de cajolerie, si la beauté s’y fût rencontrée. Mais sans elle, rien ne me touche; c’est, à mon avis, le principal point.» L’affaire était glissante, et ce n’est point sa faute s’il n’a pas glissé. Décidément il est aussi peu marié que possible, et il eût mieux fait de ne point l’être du tout. La moindre tentation, un joli minois, un sourire, une parure avenante le détournent; ce n’est pas pour longtemps et il ne choisit guère. A l’occasion, «la soubrette payait pour la dame.» Quand il fut vieux, «les Jeannetons» remplacèrent «les Clymènes,» et il ne se gêna pas pour l’avouer.

Il ne prenait que l’agrément chez les unes et chez les autres; il était «chose légère,» aimante, aimable, trop délicate et trop vive pour se salir dans le plaisir brutal ou pour se briser dans les émotions extrêmes. Son sentiment, à l’endroit des femmes, n’est ni passionné ni grossier. Il n’a point le cœur ni les sens profondément frappés. Il les aime toutes, et sans préférence, du moins toutes celles qui sont jolies, non point en Don Juan, mais en homme heureux. Il peut en aimer plusieurs ensemble. Qu’il les courtise ou non, il est à son aise dans leur compagnie, occupé et charmé comme au milieu d’un jardin plein de fleurs. J’imagine qu’il regarde une taille penchée, une boucle de cheveux qui flotte, une main blanche qui arrange négligemment un pli de la robe; c’en est assez pour remplir sa journée de rêveries. Il faut lire le récit du trouble où le jeta certaine visite. Il avait soixante-huit ans, et Mlle de Beaulieu quinze. Tout occupé de ce qu’il avait vu, il s’égara en route. Un domestique le remit sur son chemin; il s’égara encore, coucha dans je ne sais quel hameau, et pendant trois jours eut les distractions les plus plaisantes: «Pourquoi M. d’Hervart ne m’a-t-il pas averti? Je lui aurais représenté la faiblesse du personnage, et je lui aurais dit que son très-humble serviteur était incapable de résister à une fille de quinze ans, qui a les yeux beaux, la peau délicate et blanche, les traits du visage d’un agrément infini, une bouche et des regards! Je vous en fais juge: sans parler d’autres merveilles sur lesquelles M. d’Hervart m’obligea de jeter la vue.» Ici perce la pointe de gaieté sensuelle; mais il revient et ajoute avec une grâce charmante: «Si cette jeune divinité qui est venue troubler mon repos y trouve un sujet de se divertir, je ne lui en saurai point mauvais gré. A quoi servent les radoteurs, sinon à faire rire les jeunes filles?» Et il envoie à la divine Amaranthe des vers un peu risqués, pleins d’insinuations vives et d’adorations mythologiques. Ces sourires et ces rires, cette galanterie caressante, ces douceurs, ce mélange d’esprit gracieux et de tendresses fugitives composent l’amour en France; La Fontaine n’en a guère connu d’autre, et il y a passé le meilleur de son temps.

II

Table des matières

Il n’en a pas perdu le sommeil. Soyez sûr qu’il y a bien plutôt gagné d’agréables rêves. L’agréable, voilà son affaire; à regarder ses fines lèvres sensuelles, on devine qu’il n’a rien pris au tragique. Il l’avoue quand il invite la Volupté à venir loger chez lui, lui disant qu’elle ne sera pas sans emploi, «qu’il aime le jeu, les vers, les livres, la musique, la ville, la campagne, enfin tout.»

Il n’est rien

Qui ne me soit souverain bien,

Jusqu’aux sombres plaisirs d’un cœur mélancolique.

En effet, toutes les occupations chez lui se tournent en plaisirs, et on le retrouve dans ses vers tel qu’on vient de le voir dans sa vie. Il veut être heureux partout, même en écrivant. Ses Fables effacent ou atténuent ce qu’il y a d’odieux et de malheureux dans le monde. Il voit la laideur aussi nettement que personne, et la marque, mais il ne s’y arrête pas. Il peint la cour comme La Bruyère; mais, au lieu d’entrer dans l’indignation, il tourne prestement du côté de la bonne humeur. Un petit mot glissé en passant change à l’instant l’accent du récit. L’enjouement remplace l’amertume. Il rit au milieu même de son émotion; ses personnages plaisantent de leur propre infortune. Il ressemble à la vive et matinale alouette «qui chante encore, quoique près du tombeau.» Il s’amuse de tout, même de ses misères, même des nôtres. Sa fable est une mascarade, et ce simple déguisement des gens en bêtes égayé tout sujet, fût-il lugubre. On ne peut pas se fâcher bien sérieusement des cruautés du roi lion, quand on se le figure un sceptre entre les pattes et une couronne sur la crinière. On oublie qu’il s’agit d’hommes, et on en retire une vérité sans emporter un chagrin. C’est aussi par cette heureuse inclination qu’il a transformé les contes de Boccace. Il n’a eu garde d’ouvrir son livre par l’atroce peinture d’une peste; il a fui à cent lieues du sérieux Italien et des barbaries du moyen âge. Que Boccace arrange des meurtres, des empoisonnements, des avortements, des goûts contre nature et toutes sortes de vilenies sanglantes; qu’il mette des amants sur le bûcher, cela est bon pour des nerfs du quatorzième siècle. L’ardeur et la profondeur des sentiments, l’amour qui dessèche et qui, «sans la crainte de l’enfer, pousserait le malheureux rebuté à se donner la mort» les larmes sincères, l’invective, le vigoureux style oratoire digne de Machiavel, toute cette invention italienne nous choque et le choque par son trop de force. On n’est pas à l’aise devant cette volupté ardente; sa crudité rebute; on est inquiété par ce regard direct; on a peur d’une beauté si énergique. La Fontaine la change en piquante grisette, à figure éveillée et mutine; il l’ajuste, l’agace et court après elle. C’est de ces sortes de songes qu’il a rempli sa vie. Il les laissait venir et ne les contraignait pas. Il en jouissait, il ne faisait pas métier de les écrire. C’est pour cela qu’il écrivit si tard, à trente-huit ans. On voit bien par son poëme sur Vaux qu’en poésie comme ailleurs il prenait ses aises. Il s’était fait remettre des mémoires pour mieux décrire les beautés du château. Au bout de trois ans, il avait composé trois fragments en prose et en vers, qui font à peu près cinquante pages. Je suppose qu’il allait se promener à Vaux, regardait les cygnes et les beaux parterres, et revenait le soir content d’avoir si bien travaillé. Le lendemain il ouvrait ses mémoires, lisait six lignes de détails techniques, s’endormait; sa journée était faite. Le surlendemain, quelqu’un le priait à dîner; un autre jour, il s’oubliait à lire Rabelais ou Platon. Il atteignait ainsi la fin de la semaine, puis du mois, puis de l’année. De loin en loin quelques vers lui venaient, qui mettaient sa conscience en repos; il allait toucher sa pension, et saluer Mme la surintendante, l’appelait «merveille incomparable,» de bonne foi, et de bon cœur. Il n’a jamais fait mieux ni pis.

Tout cela ne compose pas un caractère bien digne. Il n’y a pas dans ces mœurs de quoi soutenir un cœur. A regarder ses actions, il a l’air de vivre à genoux: quand il s’agit d’un prince ou d’une princesse, il accumule et outre la flatterie. Ce ne sont que dieux ou déesses. Il se prosterne devant les bâtards; il adore Mme de Montespan; il remarque, quand le roi révoque l’édit de Nantes, que «sa principale favorite, plus que jamais, c’est la vertu.» Encore, parmi tant de génuflexions, a-t-il peur de mal louer; ayant dit du roi que «sa bonne mine ravit toutes les nymphes de Vaux,» il se reprend comme un poëte craintif du Bas-Empire, se demandant «s’il est permis d’user de ce mot en parlant d’un si grand prince.» Il quête de l’argent humblement au monarque et à d’autres. Un poëte de cour en cette cour est un bien petit personnage, sorte de joueur de luth à gages, obligé par son emploi de chanter respectueusement toutes les choses officielles, compagnon du petit chien pour lequel il fait des vers .

Regardez pourtant au fond du cœur, et dites si la vénération l’oppresse. Il a beau baisser les yeux, il voit aussi clair que personne. Il comprend ce qu’est l’égoïsme royal aussi bien que Saint-Simon lui-même. Il le perce à jour, le raille, et n’est jamais las de recommencer son persiflage. Il est sans s’en douter le plus hardi frondeur du siècle. Molière, La Bruyère et Boileau se sont couverts du monarque pour railler le reste. Il ouvre sa galerie de ridicules par le portrait du roi. Et ce portrait-là ne nuit pas aux autres. Personne n’a parlé moins respectueusement «des puissances.» Il semble particulièrement se plaire à railler les grands. Ce n’est pas assez pour lui de les décrire tout au long. Il trouve le loisir de lancer en passant des traits contre les nobles «mangeurs de gens,» contre les «volereaux» qui font les voleurs, contre les seigneurs «qui ont belle tête, mais point de cervelle,» ou «qui n’ont que l’habit pour tout talent.» S’il porte quelquefois l’habit d’un valet, il n’en a point l’âme; cette livrée n’a revêtu en lui que l’homme extérieur, le maladroit que ses amis prêchaient et menaient, le sujet fidèle, l’humble bourgeois qu’assujettissaient les convenances. Le poëte au dedans restait libre, et je crois que dans ce retranchement impénétrable nulle servitude n’eût pu l’envahir.

C’est cette liberté qui le relève, et qui, en lui, comme dans la race, ne peut être étouffée ni périr; en vain nous naissons sujets; nous restons critiques. Ajoutez encore un point, la bonté ; celui-ci a beau être épicurien, impropre aux devoirs de la société et de la famille, prompt au plaisir, inattentif aux conséquences; il n’est jamais égoïste ni dur. Au contraire, il n’y a point d’homme plus doux, plus maniable, plus incapable de rancune; sa moquerie n’est jamais de la méchanceté ; il ne veut que s’amuser, il ne veut point nuire; parfois même, au plus beau de son conte, la pitié le prend pour les pauvres dupes. Jamais il n’a fait de mal à personne; il ne semble pas qu’il en ait dit de personne, sinon en général et envers. Du moins il n’en disait jamais des femmes . Ayant écrit au prince de Conti un récit des mésaventures de Mlle de La Force, il le supplie de ne montrer sa lettre à personne. «Mlle de La Force est trop affligée, et il y aurait de l’inhumanité à rire d’une affaire qui la fait pleurer si amèrement.» Quoique distrait, et indifférent à ses propres affaires, sitôt que des gens affligés venaient le consulter, «non-seulement il écoutait avec une grande attention, mais il s’atendrissait, il cherchait des expédients, il en trouvait, il donnait les meilleurs conseils du monde.» Il fut l’ami le plus fidèle, et défendit devant le roi Fouquet disgracié. Vingt détails touchants montrent la sincérité de son affection et de sa peine. Il passait par Amboise où Fouquet avait été enfermé d’abord: «Je demandai à voir cette chambre, triste plaisir, je vous le confesse, mais enfin je le demandai. Le soldat qui nous conduisit n’avait pas la clef. Au défaut, je fus longtemps à considérer la porte.... Sans la nuit, on n’eût jamais pu m’arracher de cet endroit.» Son attachement pour Mme de La Sablière fut si délicat, qu’en vérité il payait tous les services. Le pauvre homme ne pouvait pas en rendre de bien utiles; mais le sentiment suffisait à l’acquitter. «Ne montrez ces vers à personne, écrivait-il à Racine, car Mme de La Sablière ne les a pas encore vus.» Il lui gardait ainsi la seule chose qu’il pût donner, des prémices.

Ce que chez vous nous voyons estimer,

C’est un mortel qui sait mettre sa vie

Pour son ami.

Voilà les louanges qu’il trouvait pour elle. «Vous que l’on aime à l’égal de soi-même.» Voilà le mot par lequel il peignait son sentiment. Il y revenait à vingt reprises, en lui parlant, en parlant à d’autres. Elle était la première dans son cœur, et elle y resta toujours, ainsi que dans un temple, adorée comme une bienfaitrice, comme une amie, comme une femme, parmi les tendresses et les respects. Nul n’a parlé de l’amitié comme lui, avec une émotion si vraie et si intime. Nulle part elle n’a un élan si prompt et des ménagements si doux. Il donna à ses amis, à Pintrel, à Maucroix, le seul bien qu’il eût, tout ce qu’il pouvait donner, c’est-à-dire son temps et sa gloire, traduisant des vers pour eux, mettant son nom à côté du leur pour qu’on lût leurs ouvrages. Quand il se convertit, le point qui le heurtait le plus c’était l’éternité des peines: «Il ne comprenait pas comment cette éternité peut s’accorder avec la bonté de Dieu.» Il jugeait Dieu d’après lui-même; ce n’était pas là une si grande injure, et sa garde n’avait point tort de dire «que Dieu n’aurait jamais le courage de le damner.»

III

Table des matières

On voit bien déjà, par les excès et les singularités de ses qualités et de ses fautes, que, sans quitter le caractère gaulois, il le dépassa. C’est qu’il était poëte. Je crois que de tous les Français, c’est lui qui le plus véritablement l’a été. Plus que personne, il en a eu les deux grands traits, la faculté d’oublier le monde réel, et celle de vivre dans le monde idéal, le don de ne pas voir les choses positives, et celui de suivre intérieurement ses beaux songes. Si vous regardez sa conduite, il a l’air d’un enfant distrait qui se heurte aux hommes. On l’appelle «le bonhomme. » En conversation, il ne sait pas de quoi on parle autour de lui, «rêve à toute autre chose, sans pouvoir dire à quoi il rêve.» Il paraît «lourd, stupide.» Il ressemble à «un idiot,» ne sait raconter ce qu’il vient de voir, et «de sa vie n’a fait à propos une démarche pour lui-même.» Sa sincérité est naïve; il pense tout haut, montre aux gens qu’ils l’ennuient. Il est crédule jusqu’au bout, et, de son propre aveu, toujours le même «enfant à barbe grise, qui fut dupe et le sera toujours.» Il ne sait ni se conduire ni se contraindre, il se laisse aller; c’est la pure nature. Tout jeune, il avait reçu de son père un message d’où dépendait le gain d’un procès; il sort, rencontre des amis, va avec eux à la comédie; et ne se souvient que le lendemain du message et du procès. C’est à peu près de cette façon qu’il a toujours entendu ses intérêts. A vingt-six ans on lui donne une femme et une charge; il se laisse faire, et tout doucement se détache de l’une et de l’autre, s’en va à Paris surveiller les eaux et forêts de la Champagne, et ne se souvient plus qu’il est marié. Sitôt que M. de Harlay se fut chargé de son fils, il cessa de s’en inquiéter. Ces sortes d’esprits ont ce don d’oublier tout de suite les choses qui les ennuient. Un jour même il salua son fils sans le reconnaître; quelqu’un s’en étonna; il répondit «qu’il croyait en effet avoir vu ce jeune homme quelque part.» Il n’est pas besoin de dire qu’il fut médiocre économe; son administration se réduisit à un voyage qu’il faisait tous les ans à Château-Thierry pour vendre une pièce de terre dont il mangeait l’argent à Paris. A Paris, il fit comme ailleurs, il se laissa vivre. D’autres prenaient soin de lui. Fouquet lui donna une pension de mille francs. Plus tard, Mme de La Sablière le recueillit, lui épargna tous les tracas de la vie, le garda vingt ans. Quand elle mourut, M. d’Hervart vint le trouver et le pria de loger chez lui: «J’y allais,» dit La Fontaine. Mot admirable de candeur et d’abandon. Il se donnait à ses amis, sentant bien qu’il ne pouvait pourvoir à lui-même. Mme d’Hervart, jeune et charmante, veilla à tout, jusqu’à ses vêtements, prit soin, sans qu’il s’en doutât, de remplacer ses habits usés ou tachés, fut pour lui une mère, mieux encore, une maman. Ses autres amis faisaient de même. On le régentait, on le sermonnait «sur ses mœurs, sur sa dépense;» on sollicitait pour lui, on obtenait des secours du prince de Conti, du duc de Bourgogne; on l’envoyait à Château-Thierry pour le réconcilier avec sa femme. Il y allait, la trouvait hors du logis, et reprenait le coche sans l’avoir vue, alléguant pour excuse qu’elle était à vêpres. D’autres fois il faisait la sourde oreille, ou bien promettait de ne plus pécher, sauf à retomber le jour d’après. Chez lui, la partie prévoyante et commandante qui proportionne et règle nos actions était absente. Il ne s’appartenait pas, ne souhaitait pas s’appartenir. Il souffre qu’on le gronde et qu’on le mène. Il ne s’excuse pas, il ne dissimule rien, il n’a pas de vanité ; au contraire, il est le premier à s’accuser. Mme de La Sablière disait «qu’il ne mentait jamais en prose;» ajoutez qu’en vers non plus il ne ment jamais. Il avoue ingénûment ses fautes, son désordre, les brèches qu’il a faites à la foi conjugale, l’emploi scabreux qu’il donnera aux libéralités de Vendôme. Il pense tout haut, il vit à cœur ouvert devant les contemporains, devant ses lecteurs. Tout ce que l’éducation et la réflexion impriment en nous a glissé sur lui. Il est resté primitif; pendant que les autres se polissaient et se querellaient, il a rêvé ; il n’a vu tant d’intrigues et de splendeurs passer devant lui comme un spectacle. Ses yeux ont assisté à la comédie du siècle, son cœur n’y a point pris part. C’est que son esprit était ailleurs.

Il était dans ce monde charmant où les hommes sensés n’entrent jamais, qui n’est ouvert qu’aux simples d’esprit, aux gens un peu fous, aux rêveurs. Il n’avait pas besoin de se guinder pour y monter. Il s’y trouvait tout porté et de naissance. C’est cette faculté qui transformait et embellissait en lui toutes les autres; c’est elle qui, prenant la sensualité, la moquerie, la gaieté, toutes les qualités gauloises, les rendait innocentes et charmantes; c’est elle qui écartait de lui la médiocrité, la sécheresse, la vanité et l’affectation, qui ordinairement gâtent notre genre d’esprit. Il était enthousiaste. Il oubliait tout de suite le vrai caractère des choses, et les voyait telles qu’il se les figurait. Il s’oubliait lui-même, il s’enfonçait si bien dans ses personnages fictifs, qu’il s’intéressait à eux, leur parlait, revenait à eux comme à d’anciens amis, leur donnait une place dans sa vie, s’effaçait devant eux, et mettait au jour de véritables êtres. Vis-à-vis des personnages réels, il se perdait dans l’admiration et dans la louange, élevait les gens jusqu’au ciel, les y installait à demeure. «Savez-vous bien que pour peu que j’aime, je ne vois les défauts des personnes non plus qu’une taupe qui aurait cent pieds de terre sur elle? Dès que j’ai un grain d’amour, je ne manque pas d’y mêler tout ce qu’il y a d’encens dans mon magasin.» En toutes choses il exagérait, et sincèrement. Il se prenait tout d’un coup et se donnait sans réserve. A vingt ans, la lecture de quelques livres pieux l’avait jeté au séminaire. Deux ans après, la lecture d’une ode de Malherbe le ravit; il ne lit plus autre chose, il passe les nuits à l’apprendre par cœur, il va déclamer son poëte à l’écart. Quand Platon l’eût pris, désormais à table il ne voulait plus parler que de Platon. On se rappelle le jour où par hasard ayant lu Baruch, il aborda tout le monde avec ce nom sur les lèvres. Lorsqu’il cause, il suit son idée avec une préoccupation si grande, qu’il n’entend pas Boileau tout à côté de lui qui l’injurie pour s’amuser. Il a beau dire aux dames des galanteries convenues; l’adoration perce sous les oripeaux mythologiques; il est heureux de les louer; pour lui, elles sont vraiment déesses; un sourire de leurs lèvres roses le comble et l’enchante. Il rêve toute une nuit de la princesse de Conti qu’il vient de voir parée et prête à partir pour le bal:

L’herbe l’aurait portée, une fleur n’aurait pas

Reçu l’empreinte de ses pas....

Vous portez en tous lieux la joie et les plaisirs;

Allez en des climats inconnus aux zéphyrs,

Les champs se vêtiront de roses.

L’illusion le prend, sa raison s’en va, les choses se transfigurent, une lumière divine se répand sur le monde, le vieux moqueur atteint l’accent, le ravissement de Platon et de Virgile. C’est parmi ces émotions qu’il faut le voir si on veut le connaître. Elles sont tout ce qu’il y a de beau et de bon dans l’homme. Peu importe leur source: une grande conception, une noble action peut les soulever aussi bien qu’un élan d’amour; mais celui-là n’a pas vécu qui ne les a pas eues. Nous mangeons, nous dormons, nous songeons à gagner un peu de considération et d’argent; nous nous amusons platement, notre train de vie est tout mesquin, quand il n’est pas animal; arrivés au terme, si nous repassions en esprit toutes nos journées, combien en trouverions-nous où nous ayons eu pendant une heure, pendant une minute, le sentiment du divin? Et ce sont pourtant ces heures si clair-semées qui donnent un prix à notre vie. Une grosse toile vulgaire, uniforme, sur laquelle de loin en loin on aperçoit une belle fleur délicatement peinte, voilà l’image de notre condition; celui-là seul est à envier qui peut montrer sur sa trame beaucoup de fleurs pareilles. Ni l’extérieur, ni le rang, ni la fortune, ni la conduite ou le caractère visible ne font l’homme; mais le sentiment intérieur et habituel. Il peut être pauvre, maladroit, négligent, sensuel. Il peut prêter à la moquerie, être la risée des sages, «effaroucher les jeunes filles» : ces apparences n’y font rien; il a peut-être eu plus de bonheur, il est peut-être plus digne d’admiration que le personnage le plus correct et le plus éclatant. C’est par ce côté et dans ce fond intime qu’il faut regarder La Fontaine. C’est par là que la vie d’un poëte vaut quelque chose. Celui ci s’est donné sans cesse le concert que ses vers nous offrent encore. Il a erré parmi des milliers de sentiments fins, gais et tendres; son cœur lui a fourni une fête, la plus piquante, la plus gracieuse, toute nuancée de rêveries voluptueuses, de sourires malins, d’adorations fugitives. Il s’est promené à travers tous les sentiments humains, quelquefois parmi les plus nobles, d’ordinaire parmi les plus doux. En ce moment, on n’aperçoit plus sa basse condition, ses mœurs irrégulières; bien des gens ne changeraient pas son cœur ni sa vie contre le cœur ou la vie du grand roi.

CHAPITRE III.

Table des matières

L’ÉCRIVAIN.
I

Table des matières

Il est amusant de voir combien l’esprit gaulois chez La Fontaine a eu de peine à se dégager du courant public qui l’emmenait ailleurs. Le goût régnant portait les gens du côté du bel esprit, de l’éloquence, des règles classiques, de l’imitation latine; il y cède vingt fois, mais toujours il revient à lui-même. Dans ce pays artificiel et correct, il n’est pas à son aise; il y va parce qu’on l’y mène, parce qu’il est convenable d’y aller; mais il y est gêné et n’y profite point.

C’est pour cela sans doute qu’il écrivit si tard. Il se cherchait, et, faute de chercher où il fallait, il ne se trouvait pas. Il essayait d’arranger l’Eunuque de Térence, et flottait assez maladroitement entre deux genres, sans atteindre la fidélité d’une traduction ni l’intérêt d’une imitation. Ensuite il se guinda de tous son effort pour composer une bonne fiction mythologique à l’éloge de Vaux; il expliquait sa fiction dans une préface, tout au long, avec des précautions qui auraient fait honneur aux pédagogues Bossu et Rapin. Pendant trois ans il travailla et retravailla cette malheureuse fiction qui est un plaidoyer entre les déesses du jardinage, de la peinture, de l’architecture et de la poésie, et n’en tira pas grand’chose. Plus tard, quand il imite la Psyché d’Apulée, il n’atteint qu’un style faux, à demi naïf et à demi fade. Sa gaieté et sa galanterie percent à travers le masque antique, mais timidement, sans oser se montrer, avec toutes sortes d’incertitudes et de disparates. Son roman est une pastorale de courtisans modernes habillés à la grecque, occupés à disserter longuement, à rire froidement et à sourire mignardement. Psyché était trop déesse pour être à sa place entre les mains de La Fontaine; il n’ose être familier avec elle; quant à être grave et respectueux, c’est ce qu’on ne lui demandera jamais. Son Adonis n’est guère moins terne; il ne faut pas le lire quand on a contemplé la sensualité ardente, la couleur tourmentée et magnifique qui éclatent dans celui de Shakspeare. La Fontaine n’est que gracieux, galant; il fléchit sous le poids des personnages divins; ses passions sont trop douces. Le génie enflammé de la Renaissance, la nudité, la sérénité héroïque de l’antiquité grecque, sont hors de sa portée et de ses prises. Pour son poëme de saint Male, c’est un éloge de la chasteté ascétique; on devine qu’il n’y a pas réussi. Il l’avait fait de commande, comme ses autres pièces religieuses; il ne pouvait guère être pieux que sur une invitation étrangère. En général, quand il entre dans les grands vers, il y est comme dans l’habit d’autrui. Cet habit-là ne va pas à sa taille. De temps en temps, surtout dans les épîtres, dans les élégies, deux ou trois vers naturels se détachent; c’est un geste vrai qui s’est montré en dépit des broderies roides et des longues manches. Mais les hémistiches distincts, les rimes régulières, le ton soutenu, la friperie mythologique ou galante, Vénus et l’Amour, les pleurs et les ardeurs, reprennent bientôt leur empire. La poésie s’en va sous les conventions et les convenances. Ces maudits alexandrins ont toujours fait dans notre langue l’office de justaucorps. Sitôt qu’on les endossait, on devenait roide; l’étiquette vous prenait; vous vous retranchiez tous les mouvements prompts et abandonnés; vous deveniez digne; vous ne parliez plus la langue ordinaire; vous vous réduisiez à un certain nombre de mots et de tours approuvés; les autres étaient écartés comme familiers et roturiers; vous deveniez un personnage de représentation ou d’antichambre, à la longue un mannequin. Tous vos gestes étaient réglés, compassés. Il fallait ici une césure, là une épithète, plus loin un rejet. Personne ne ressemble plus à Claudien que Delille. Encore aujourd’hui nous souffrons de cette discipline; le vers naturel nous manque; celui d’Alfred de Musset est un tapageur; celui de Victor Hugo un épileptique. Ils ont déchiré ou bariolé le vieil habit classique avec une verve d’écoliers ou une rancune de réformateurs; mais leur mode débraillée est aussi arbitraire que la mode correcte. Ils ont pris simplement le contre-pied de l’ancienne, et notre poésie, entre les oripeaux et les guenilles, attend encore le vêtement qui lui convient. La Fontaine en a essayé plusieurs avant de trouver celui dont il avait besoin. Il en approchait pourtant en maniant le vieux français, en lisant Rabelais, Marot, la reine de Navarre. Il essayait des dizains, des ballades, des rondeaux, des virelais; il revenait à la source gauloise, au style naïf, au petit vers leste et campagnard, qui aime les mots francs, qui dit en courant toutes les choses vraies. C’est ainsi qu’à la fin il rencontra les fables et les contes.

«M. de La Fontaine, dit l’abbé Poujet, son confesseur, ne pouvait s’imaginer que le livre de ses Contes fût un ouvrage si pernicieux. Il protestait que ce livre n’avait jamais fait sur lui, en l’écrivant, de mauvaises impressions, et il ne comprenait pas qu’il pût être si fort nuisible aux personnes qui le lisaient.» Je le crois; il l’avait fait trop naturellement pour y voir du mal. On ne trouve pas de crime en des idées qui reviennent si fréquemment et d’elles-mêmes. Il était si loin de la règle qu’il ne l’apercevait plus. C’est ici que le franc naturel gaulois éclate. Au-dessus de lui résonne la grave mélodie du style noble et des grands vers. Les prédicateurs, les philosophes, les poëtes se forment en chœur pour chanter la beauté imposante des mœurs réglées, et la littérature est un motet solennel accompagné par l’orgue écclésiastique. Bossuet le mène, et les spectateurs contemplent avec respect l’auguste étalage des robes violettes, des chapeaux à plumes et des jupes lamées qui s’ordonnent en belles rangées sous les yeux du roi. Dans un coin est un bonhomme qui bâille ou rit. Ce sermon l’ennuie; il n’aime pas les cérémonies, trouve les alignements trop droits et l’orgue trop ronflant. Il pose sur son prie-Dieu le saint Augustin qu’on lui a mis dans la main, tire furtivement un Rabelais de sa poche, fait signe à ses voisins Chaulieu et le grand prieur, et chuchote tout bas avec eux quelque drôlerie. Il court risque d’être «averti,» et réprimandé tout haut; il le sera; en attendant, il s’amuse lestement comme un écolier qui fait une escapade. Vous pouvez croire qu’en semblable occasion un conteur ne fait pas de longues phrases et ne cherche pas les mots d’apparat. Celui-ci prend justement le contre-pied du ton officiel. Par ennui de la régularité imposée, il quitte l’air de cour, se fait vulgaire, emploie les mots des paysans, des ouvriers, les tours osés, vieillis, la conversation triviale qui rabaisse les belles choses jusqu’au niveau des mains sales. Il amène des commères, des paysans qui troquent, des tonneliers avec leur langage risqué et leurs instincts de bas étage. Ses récits ressemblent à des magots de Téniers parmi les perruques de Versailles. On voit enfin par lui les franches repues, les façons grivoises et goguenardes du bon peuple de France. Et remarquez que, dans ces contes, seigneurs et vilains sont du même acabit, aussi gouailleurs et aussi égrillards les uns que les autres. Ce qui par-dessus tout leur déplaît et déplaît à La Fontaine, c’est la règle. Il semble ne la regarder que comme une convention et une parade. C’est pain bénit que de s’en moquer. A son avis, la nature va au plaisir, ainsi que l’eau à la rivière; elle y va (ce n’est pas moi qui parle), quelles que soient les digues, religion ou mariage. Ceux qui les bâtissent sont les premiers à ne pas les respecter. Ils les établissent pour autrui, non pour eux-mêmes. Songez, pour excuser cette morale gauloise, que le Gaulois n’a jamais fait sa règle et qu’il l’a toujours subie; ecclésiastique ou civile, elle lui vient d’ailleurs et d’en haut. Il n’est point l’auteur de sa foi ni de sa loi; l’Église et l’État ne sont pour lui que des gendarmes. Ils le mènent et il se laisse faire. Tout au plus, en de certains moments insupportables, il ramasse des pierres pour leur casser la tête. Mais d’habitude il se range sous leur baguette, en se dédommageant par un brocard. Il ne leur accorde guère qu’une obéissance extérieure et machinale; à toute occasion il s’échappe en escapades; son plus grand plaisir est de remarquer qu’il n’est pas leur dupe, et de le faire remarquer à son voisin.

II

Table des matières

Le ton change dans les fables, et le vers aussi. La Fontaine n’essaye pas d’y fronder la morale, mais d’en établir une. Il s’agit de peindre toute la vie humaine, et non plus seulement les parties défendues de la vie humaine. Aussi ces fables sont notre épopée; nous n’en avons point d’autre. Je n’ai pas besoin d’ôter ce nom à l’insipide Henriade, ni au pastiche sentimental que M. de Chateaubriand a intitulé les Martyrs. Nous n’avons réussi en ce genre qu’à fabriquer de jolies machines en carton vernissé bonnes à garder sous verre à titre de curiosités historiques. Rabelais seul avait «la tête épique,» et serait le poëte national par l’espèce des idées et la grandeur des conceptions, si la folie de l’imagination, l’énormité de l’ordure et la bizarrerie de la langue ne l’avaient réduit à un auditoire d’ivrognes ou d’érudits. C’est La Fontaine qui est notre Homère. Car d’abord il est universel comme Homère: hommes, dieux, animaux, paysages, la nature éternelle et la société du temps, tout est dans son petit livre. Les paysans s’y trouvent, et à côté d’eux les rois, les villageoises auprès des grandes dames, chacun dans sa condition, avec ses sentiments et son langage, sans qu’aucun des détails de la vie humaine, trivial ou sublime, en soit écarté pour réduire le récit à quelque ton uniforme ou soutenu. Et néanmoins ce récit est idéal comme celui d’Homère. Les personnages y sont généraux; dans les circonstances particulières et personnelles, on aperçoit les diverses conditions et les passions maîtresses de la vie humaine, le roi, le noble, le pauvre, l’ambitieux, l’amoureux, l’avare, promenés à travers les grands événements, la mort, la captivité, la ruine; nulle part on ne tombe dans la platitude du roman réaliste et bourgeois. Mais aussi nulle part on n’est resserré dans les convenances de la littérature noble; le ton est naturel ainsi que dans Homère. Tout le monde l’entend; ce sont nos mots de tous les jours, même nos mots de ménage et de gargote, comme aussi nos mots de salon et de cour. Nos enfants l’apprennent par cœur, comme jadis ceux d’Athènes récitaient Homère; ils n’entendent pas tout, ni jusqu’au fond, non plus que ceux d’Athènes, mais ils saisissent l’ensemble et surtout l’intérêt; ce sont de petits contes d’enfants, comme l’Iliade et l’Odyssée, qui sont de grands contes de nourrice. Et cette épopée de La Fontaine est gauloise. Elle est hachée menu, en cent petits actes distincts, gaie et moqueuse, toujours légère et faite pour des esprits fins, comme les gens de ce pays-ci. Vingt vers leur font comprendre votre leçon, et cent vers les empêcheraient de la comprendre. Ils n’ont pas besoin de longs détails et les longs détails les fatigueraient. Un petit mot de son éclair fuyant leur dévoile tout un tableau ou tout un caractère; une clarté prolongée et forte émousserait leur regard. Ils sont agiles, mais prompts à se rebuter, et veulent arriver au but en trois pas. La fable, par sa brièveté, se proportionne à leur attention si alerte et si vite lassée. Encore faut-il qu’elle ne persévère point d’un bout à l’autre dans le même style, mais qu’elle change, qu’elle ondule par toutes sortes de tours sinueux, de la joie à la tristesse, du sérieux à la plaisanterie. La Fontaine est le seul qui nous ait donné le vers qui nous convient, «toujours divers, toujours nouveau,» long, puis court, puis entre les deux, avec vingt sortes de rimes redoublées, entre-croisées, reculées, rapprochées, tantôt solennelles comme un hymne, tantôt folâtres comme une chanson. Son rhythme est aussi varié que notre allure. Non plus que nous, il ne soutient pas longtemps le même sentiment. «Diversité, c’est sa devise.» J’ajoute: Diversité avec agrément. Rien de si fin que cet agrément. Toutes les grâces de ce style sont «légères.» Il s’est comparé lui-même «à l’abeille, au papillon» qui va de fleur en fleur, et ne se pose qu’un instant au bord des roses poétiques. Tous les sentiments chez lui sont tour à tour effleurés, puis quittés; un air de tristesse, un éclair de malice, un mouvement d’abandon, un élan d’éloquence, vingt expressions passent en un instant sur cet aimable visage. Un sourire imperceptible les relie. Les étrangers ne l’aperçoivent pas, tant il est fin. Il se moque sans qu’on s’en doute, au passage, sans insister ni appuyer. Il n’éclate pas; il ne dit qu’à demi les choses. Souvent il prend une mine sérieuse, continue le discours d’un ton convaincu, semble approuver son personnage; tout d’un coup, au dernier vers, une chute révèle l’ironie. Il se commente subitement, en se reprenant, et, à ce qui semble, par pure bonhomie, pour nous éviter une méprise; c’est pour nous jouer un tour et nous dire une méchanceté. S’il lâche un mot suspect et d’apparence un peu libertine, il le corrige aussitôt avec un empressement affecté ; il fait le bon apôtre pour mieux persifler les bons apôtres. Ces jolies hypocrisies sont toujours transparentes. Il s’en amuse comme d’un déguisement; la fable elle-même n’est pas autre chose. C’est railler les gens que de leur mettre sur le dos une peau de bête, d’autant mieux qu’on frappe sur ce dos en ayant l’air de frapper sur le dos d’autrui. La Fontaine semble un simple, occupé du loup, du renard, capable tout au plus de rêver parmi les prés et les basses-cours, et d’en badiner devant les grandes personnes, avec quelque profit pour les enfants. Et tout d’un coup on découvre sous cette apparence innocente un satirique, un philosophe, un connaisseur de l’homme; en sorte que de tous ses héros c’est lui qui est le plus amusant et le mieux masqué. Ce déguisement est exquis. Il ôte à la vérité sa tristesse, au badinage sa frivolité. On se divertit et on pense. On y est à la fois dans les mondes ou plutôt sur la limite des deux mondes; et l’on cueille à la fois tous leurs fruits et toutes leurs fleurs. Un vers vous porte dans la campagne, sous la ramée verte; un autre vous ramène dans les salons, au beau milieu d’une cérémonie royale. Vous entrevoyez le museau fin d’un renard, et un instant après la physionomie avisée d’un courtisan. Aucune de ces deux vues ne nuit à l’autre: elles se suivent sans s’effacer. L’agilité du charmant esprit qui va et vient de l’une à l’autre les unit sans les brouiller. Si vous voulez fixer cette peinture fuyante, vous la grossissez. Quand Grandville, pour illustrer La Fontaine, a mis sous nos yeux les bêtes en habits d’hommes, il a tout gâté ; il n’a fait qu’entasser un carnaval vulgaire, propre à faire rire des provinciaux et des épiciers. Le dessin, de sa lourde empreinte matérielle, perpétue et enfonce dans les yeux ce qui doit glisser devant l’imagination comme emporté par un éclair. La Fontaine n’a pas de visions complètes et durables: il n’est pas oppressé d’images absorbantes; il entrevoit, il quitte, il vole, il revient, il est un moment en vingt lieux et en vingt sentiments; pendant que vous achevez une de ses esquisses, il a fait le tour du monde et il est prêt à recommencer.

III

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Ce ton indique la morale. Il est difficile à un homme si gai d’être un vrai précepteur de mœurs. La sévérité n’est pas sa disposition ordinaire, il ne fera pas de l’indignation son accent habituel. Tâchez de n’être point sot, de connaître la vie, de n’être point dupe d’autrui ni de vous-même, voilà, je crois, l’abrégé de ses conseils. Il ne nous propose point de règle bien stricte, ni de but bien haut. Il nous donne le spectacle du monde réel, sans souhaiter ni louer un monde meilleur. Il montre les faibles opprimés sans leur laisser espoir de secours ni de vengeance. Il reconnaît que Jupiter a «mis deux tables au monde; que l’adroit, le fort, le vigilant sont assis à la première, et que les petits mangent leur reste à la seconde.» Bien pis, le plus souvent les petits servent de festin aux autres. Au reste, peu importe «qui vous mange, homme ou loup; toute panse lui paraît une à cet égard.» Il est résigné, sait ce que vaut le roi lion, quelles sont les vertus des «courtisans mangeurs de gens,» mais croit que les choses iront toujours de même, et qu’il faut s’y accommoder. Telle qu’elle est, la vie est «passable.» «Mieux vaut souffrir que mourir, c’est la devise des hommes.» Cette morale-là est bien gauloise; nous plions sous l’énorme machine administrative qui nous façonne; nous nous souvenons qu’en vain on l’a cassée, que toujours elle s’est raccommodée, et ne s’est trouvée que plus pesante; bien plus, nous sentons que si elle se détraquait, nous ne pourrions vivre. Nous ne savons pas nous associer, comme les gens d’outre-Manche, poursuivre un but avec conduite, patiemment, légalement, par calcul et conscience. Nous ne savons marcher qu’au signal d’autrui, sous un chef, et dans les compartiments du grand établissement latin qui, par l’Église, l’État, le droit, la langue, la foi, les lettres, nous enrégimente et nous mène depuis dix-huit cents ans. Nous reconnaissons a que notre ennemi c’est notre maître;» nous nous moquons de lui, et l’amour-propre ainsi satisfait, nous nous laissons docilement conduire. Nous acceptons «les faits accomplis,» nous finissons même par admirer le succès et rire des gens battus, surtout quand le bâton a été promené sur leurs reins avec adresse. La Fontaine, le plus souvent, s’égaye de leur mésaventure. Son chien fait des raisonnements fort exacts, «mais n’étant qu’un simple chien,» on trouve qu’ils ne valent rien, «et l’on sangle le pauvre drille.» Notre Champenois souffre très-bien que les moutons soient mangés par les loups et que les sots soient dupés par les fripons; son renard a le beau rôle. Jean-Jacques disait fort justement qu’il prend souvent pour héros les bêtes de proie, et qu’en faisant rire aux dépens du volé, il fait admirer le voleur. Aussi ses maximes n’ont-elles rien d’héroïque. Ses plus généreuses sont d’obéir, d’accepter le mal pour soi comme pour autrui, parce qu’il est dans la condition humaine. Il n’eût jamais été un Alceste; je ne sais même s’il eût été un Philinte. Il conseille assez crûment la flatterie, et la flatterie basse. Le cerf met au rang des dieux la reine qui avait jadis «étranglé sa femme et son fils,» et la célèbre en poëte officiel. La Fontaine approuve la perfidie, et quand le tour est profitable ou bien joué, il oublie que c’est un guet-apens. Il représente un sage qui, poursuivi par un fou, le flatte de belles paroles menteuses, et tout doucereusement «le fait échiner et assommer;» il trouve l’invention bonne et nous conseille de la pratiquer. Enfin, chose admirable! il loue la trahison politique: «Le sage dit, selon les gens: Vive le roi! vive la Ligue!» Cette morale est celle du pauvre, de l’opprimé, en un mot, du sujet. Nous n’avons plus le mot, mais nous avons encore la chose: “Ne pas sourire respectueusement au seul nom de M. le préfet, disait Beyle, passe aux yeux des paysans de la Franche-Comté pour une imprudence signalée, et l’imprudence dans le pauvre est promptement punie par le manque de pain.» L’état des choses n’a guère changé, et les maximes qui en naissent n’ont pas changé davantage. Sauf une petite élite, les Français en sont restés à la morale de La Fontaine.

«Amusons-nous,» c’est là, ce semble, son grand précepte, et aussi le nôtre. Il ne faut pas entasser, trop prévoir ni pourvoir, mais jouir. «Hâte-toi, mon ami, tu n’as pas tant à vivre. Jouis,» et dès aujourd’hui même. N’attends pas à demain, la mort peut te prendre en route. Ce conseil-là vient si bien du cœur, que La Fontaine, l’homme insouciant, indifférent, s’indigne sérieusement contre le convoiteux et l’avare. Il prêche le plaisir avec autant de zèle que d’autres la vertu. Il veut qu’on suive «ses leçons,» qu’on mette à profit cette vie éphémère. Il loue Épicure, il parle de la mort en païen, il voudrait, comme Lucrèce, «qu’on sortît de la vie ainsi que d’un banquet, remerciant son hôte.» Il ne semble pas songer qu’il y ait quelque chose au delà de la vie et du plaisir. Il demande seulement que ce plaisir soit fin, mêlé de philosophie et de tendresses. Il aime les jardins, mais parmi eux il voudrait encore «quelque doux et discret ami.» Il loue la paresse et le somme; «ajoutez-y quelque petite dose d’amour honnête, et puis le voilà fort.» Ajoutez aussi les curiosités et le vagabondage de l’esprit, le discours promené au hasard sur tous les sujets, depuis la bagatelle jusqu’aux affaires d’État et au système du monde, vous aurez la vie qu’il nous propose en exemple. Il ne voit dans les règles des docteurs sévères que des «discours un peu tristes,» dans Arnauld et Nicole que des «gens d’esprit, bons disputeurs. » Étranges sentiments dans un siècle chrétien! J’ose dire que ce sont ceux de sa race, et qu’ils apparaissent dans les mœurs régnantes comme dans les écrits populaires, depuis les fabliaux jusqu’à Rabelais et Montaigne, depuis La Fontaine et Molière jusqu’à Voltaire et Béranger. Nous ne tirons pas de nous-mêmes la règle de nos mœurs, comme font les peuples germaniques. Nous n’avons pas leur réflexion, leur tristesse; nous ne savons pas, comme eux, nous imposer une consigne et resserrer nos inclinations entre des limites tracées par nous-mêmes; nous ne sommes point, comme eux, profondément chrétiens; notre instinct n’est point moral; nous n’avons, au lieu de conscience, que l’honneur et la bonté ; nous ne prenons point la vie comme un emploi sérieux, assombri par les alarmes d’un avenir immense, mais comme un divertissement dont il faut jouir sans arrière-pensée et en compagnie. C’est en touchant ces instincts populaires que La Fontaine est devenu populaire. C’est un Gaulois qui parle à des Gaulois. Avec Rabelais, Voltaire et Molière, il est notre miroir le plus fidèle. Platon, à ce qu’on rapporte, ayant appris que le grand roi voulait connaître les Athéniens, fut d’avis qu’on lui envoyât les comédies d’Aristophane; si le grand roi voulait nous connaître, ce sont les livres de La Fontaine qu’il faudrait lui porter.

CHAPITRE IV

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L’ÉCRIVAIN (SUITE).
I

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Il est rare en France de rencontrer un grand écrivain qui soit populaire. Ordinairement ceux qui sont populaires ne sont point grands, et ceux qui sont grands ne sont point populaires. La séparation est profonde chez nous entre la culture et la nature. Il y a eu toujours et il y a partout ici deux ordres d’hommes et de choses, selon que la nature gauloise ou la culture latine a prévalu. Nous n’avons qu’une civilisation artificielle, qui nous recouvre sans nous pénétrer: d’un côté, ceux qu’on nommait autrefois les lettrés, les nobles, et qu’on appelle aujourd’hui les Parisiens et les fonctionnaires; de l’autre côté, les bourgeois, les provinciaux, les paysans. Depuis les Romains, une organisation savante, qui, deux fois brisée, s’est reformée plus solide, enserre dans ses cadres brillants une masse à demi brute, et reporte toute la civilisation sur le mince groupe d’hommes qu’elle attire au centre de son mouvement. Nous avons vu ce contraste sous les Césars, sous Charlemagne, sous les Valois, sous les Bourbons, et nous le voyons encore. Consultez les récits des voyageurs anglais qui ont visité la France sous Louis XIV et Louis XV. Une cour magnifique, des bâtiments somptueux, des académies, un superbe appareil d’armées, de vaisseaux, de routes, une administration toute-puissante, une petite élite de gens parés et polis. Par-dessous, un amas de paysans hâves qui grattent la terre infatigablement, qu’on recrute de force et par des chasses, qui mangent du pain de fougère, qui s’accrochent aux voitures des étrangers pour mendier un morceau de véritable pain. Par-dessous les fêtes et les broderies de Versailles, une populace d’affamés et de déguenillés. Parcourez aujourd’hui la France; si la Révolution a diminué les différences de fortune, la centralisation a augmenté les différences de culture: une seule cité maîtresse où fourmillent et pullulent les idées engorgées qui s’étouffent et se fécondent infatigablement par le travail et le mélange de toutes les sciences et de toutes les inventions humaines; alentour, des villes de province inertes où des employés confinés dans leur bureau et des bourgeois relégués dans leur négoce vont le soir au café pour regarder une partie de billard et remuer des cartes grasses, bâillent sur un vieux journal, songent à dîner et digèrent sur des cancans; plus bas encore, des paysans qui ont pour bibliothèque un almanach, lequel est bien de trop souvent, puisque la moitié d’entre eux ne sait pas lire, qui votent en moutons, et trouvent que ce vote est une corvée, ignorants, apathiques, incapables d’entendre un mot aux intérêts de l’État et de l’Église, habitués à laisser leur conscience et leurs affaires aux mains des gens qui ont un habit de drap. Le grand lustre qui flamboie à Paris n’apparaît là-bas que comme une chandelle; toutes les lumières amoncelées au centre laissent le reste dans un demi-jour. La forme même de notre civilisation nous impose ce contraste; nous ne nous sommes développés qu’en nous disciplinant sous un gouvernement distinct du peuple, indépendant, qui absorbait toutes les idées et les forces, subsistait par sa propre énergie et nous donnait l’impulsion, au lieu de la recevoir de nous.

Cet état permanent des choses s’est peint dans les lettres d’une façon permanente. Combien y a-t-il de nos grands auteurs qui soient compris par le peuple? D’un bout à l’autre de notre histoire, la même séparation reparaît. Les Ausone, les Fortunat, les Aper scandent des vers et des périodes bien latines; au-dessous d’eux le pauvre colon gaulois murmure tout bas une prière aux dieux de ses bois et de ses fontaines, et on ne l’aperçoit que par hasard dans un barbarisme dont s’amuse un auteur curieux. Le voilà enfin qui parle, quand il a fait la langue vulgaire, dans les fabliaux, les mystères, les chansons de geste; mais toute cette littérature s’arrête au milieu de sa pousse; elle ne s’achève point; elle n’a point son Dante ou son Boccace; elle s’enfouit, s’efface de la mémoire des hommes; les écrivains du dix-septième siècle n’en savent que deux ou trois noms, et les derniers, Villon, Marot, la reine de Navarre; elle n’a été qu’un babil d’enfants malicieux et gentils. Au-dessus d’elle la culture latine a accaparé les idées générales qui pouvaient la nourrir et la développer; un petit peuple noir de théologiens et de disputeurs les a prises pour son apanage, et cet enclos ecclésiastique, en restant stérile, a imposé la stérilité au reste du champ. Nous avons une autre culture au seizième siècle, presque aussi factice; que nous a-t-elle donné, sinon une poésie emphatique et un théâtre de convention? Nul poëte national comme Shakspeare. Montaigne ne survit que pour les lettrés; le seul à demi populaire est Rabelais, à cause des gaudrioles. Voici enfin nos siècles classiques; les mots familiers s’effacent, la langue s’ennoblit; le théâtre prend pour public et pour modèles les gens de salon et les seigneurs. C’est la littérature de Versailles. Aujourd’hui nous avons la littérature de Paris; la croyez-vous plus naturelle que l’autre? Au lieu d’un public de courtisans, vous avez un public de critiques. Les livres qu’on produit là ne pénètrent point dans le peuple; ils sont faits pour des curieux et des gourmets, non pour des âmes simples. Les drames de Victor Hugo et les romans de Balzac n’entreront pas plus dans les chaumières que les tragédies de Racine ou les portraits de La Bruyère. Paris, aujourd’hui, est comme Rome sous les Césars, ou Alexandrie sous les Ptolémées, un terreau puissant, étrangement composé de substances brûlantes, capable de produire des fruits extraordinaires, maladifs souvent, enivrants parfois, mais que le sol natal ne revendique pas. En Allemagne, une servante, le dimanche, lit Schiller et l’entend; maintes fois vous rencontrez un piano dans une arrière-boutique; les mineurs flamands, leur ouvrage achevé, chantent en parties; partout en pays protestant la Bible, du moins, est lue et même sentie par le peuple. Chez nous quelques récits militaires, des chansons grivoises, çà et là dans les provinces reculées une légende locale. Hors les Parisiens et les cosmopolites, qui est-ce qui goûte notre littérature, notre peinture, notre musique, si travaillées, si savantes, si psychologiques? Nos lettres, comme notre religion et notre gouvernement, sont plutôt superposées qu’enracinées dans la nation. Toujours l’histoire de l’esprit gaulois est la même; s’il reste gaulois, il n’aboutit pas; s’il aboutit, il perd sa physionomie vraie. D’un côté sont les conteurs du moyen âge, Marot, Saint-Gelais, les buveurs, les malins, les chansonniers, qui restent au second rang; de l’autre côté sont les lettrés, Boileau, Racine, Rousseau, les théoriciens du seizième et du dix-neuvième siècle qui écrivent pour une classe et non pour la nation. Les uns sont restés au niveau du peuple, les autres n’ont plus rien de commun avec le peuple. Les uns ont avorté sur la souche natale, les autres se sont séparés de la souche natale. Trois ou quatre hommes tout au plus ont su se développer en restant gaulois; ce sont ceux qui, en prenant un genre gaulois, la chanson, le pamphlet, la farce, la comédie, l’ont élargi et relevé jusqu’à le faire entrer dans la grande littérature: Rabelais, Molière, La Fontaine, Voltaire et peut-être quelquefois Béranger. Encore Béranger n’a-t-il qu’un syle travaillé et factice. Rabelais est trop débordant et excentrique. Presque tous les vers de Voltaire, ceux qu’il estimait le plus, sont des parades officielles. Molière, trop pressé, forcé de se plier au ton convenable, gêné par l’alexandrin monotone, n’a pas toujours atteint le style naturel. La Fontaine est, je crois, le seul en qui l’on trouve la parfaite union de la culture et de la nature, et en qui la greffe latine ait reçu et amélioré toute la séve de l’esprit gaulois.

Il va au delà de Marot, comme Béranger au delà de Collé, par le même travail et grâce aux mêmes ressources, ayant reformé son petit cadre d’après l’art ancien, et l’ayant rempli de toutes les grandes idées de son temps. Son parent Pintrel lui avait fait lire et relire Virgile, Homère, et aussi Quintilien, Horace et Térence. Il les préférait hautement aux modernes. «Art et guides, disait-il, tout est dans les Champs-Élysées. » Il avait annoté presque à chaque page Platon et Plutarque, avec profit certainement, car la plupart de ses notes sont des maximes qu’on retrouve dans ses tables. Il est rempli de Virgile, il a traduit de lui des vers suaves et passionnés; il parle comme lui des troupeaux «qui retranchent l’excès des moissons prodigues,» des boutons printaniers «frêle et douce espérance, avant-coureurs des biens que promet l’abondance.» Il entend par lui le sourd et voluptueux murmure qui sort de la campagne endormie. Il retrouve le grand sentiment de Lucrèce pour décrire «le temps où tout aime et pullule dans le monde,» et pour sentir la puissance et la fécondité de la nature immortelle. Il loue la volupté avec les mots d’Horace, et relève l’insouciance gauloise jusqu’à la dignité du paganisme ancien. «Mais son imitation n’est pas un esclavage. » «Il prend l’idée», et la repense de façon à lui rendre l’âme une seconde fois. Il prend encore «le tour et les lois que jadis les maîtres suivaient eux-mêmes.» Avec leurs règles, il se fait un art. Il n’écrit pas au hasard avec les inégalités de la verve. Il revient sur ses premiers pas, et se corrige patiemment. On a retrouvé un de ses premiers jets, et l’on a vu que la fable achevée n’a gardé que deux vers de la fable ébauchée. Il avouait lui-même qu’il «fabriquait ses vers à force de temps.» Il n’atteignait l’air naturel que par le travail assidu. Il recommençait et raturait jusqu’à ce que son œuvre fût la copie exacte du modèle intérieur qu’il avait conçu. Il suivait un plan fixe, disposait toutes les parties de la composition d’après une idée maîtresse, transformait ses originaux, développait un point, en abrégeait un autre, proportionnait le tout. Quand on compare sa fable avec celle de Pilpay ou d’Ésope qui lui sert de matière, on s’aperçoit qu’il ne fait pas un seul changement sans une raison, que cette raison et les autres se tiennent entre elles, et qu’elles dépendent d’un principe, sinon exprimé, du moins senti. On tirerait de ses œuvres une poétique. Vous avez vu qu’on en peut tirer une philosophie. C’est par cette réflexion supérieure que La Fontaine, comme Rabelais ou Voltaire, surpasse les purs Gaulois et sort de la foule des simples amuseurs. Toute grande œuvre littéraire contient un traité de la nature et des hommes, et il y en a un dans ces petites fables. La Fontaine, comme les plus doctes, s’intéresse aux hautes idées qu’on agite autour de lui, lit Platon, discute contre Descartes, raisonne sur la morale des jansénistes, goûte Epicure et Horace, écrit d’avance «le Dieu des bonnes gens,» et propose une morale. Il est curieux, chercheur, amateur de conversations sérieuses. Vergier conte qu’il raisonne à l’infini, «qu’il parle de paix, de guerre, qu’il change en cent façons l’ordre de l’univers, que sans douter il propose mille doutes.» Voilà que ce bonhomme se trouve un spéculatif, et aussi un observateur. «Il ne faut pas juger ces gens sur l’apparence.» Il a l’air distrait, et voit tout, peint tout, jusqu’aux sentiments les plus secrets et les plus particuliers. Rois et nobles, courtisans et bourgeois, il y a dans ses fables une galerie de portraits qui, comme ceux de Saint-Simon et mieux que ceux de La Bruyère, montrent en abrégé tout le siècle. Vous voyez qu’il a tiré de ce siècle toutes les idées qu’il en pouvait prendre, et qu’il y a tout feuilleté, les livres et les hommes. Il y a pris quelque chose de plus précieux, le ton, c’est-à-dire l’élégance et la politesse. Ce conteur de gaudrioles, au besoin, parlait comme les plus nobles. Même en ses polissonneries il se préservait de tout mot grossier, il gardait le style de la bonne compagnie. Il avait vécu au milieu d’elle et savait comment on doit s’y tenir. Il avait le goût, la correction, la grâce. Il entretenait les dames avec des ménagements, des insinuations et des douceurs dont Boileau n’eut jamais l’idée. Ses vers à Mme de La Sablière, à Mme de Montespan, à Mme de Bouillon sont le chef-d’œuvre de la galanterie respectueuse ou de la tendresse délicate. Il flatte et il amuse, il caresse et il touche, il est naturel et il est mesuré. Il exagère juste à point, il s’arrête à temps au bord des déclarations. Il atténue l’adulation par un sourire. Il esquive l’emphase par la naïveté et l’enthousiasme. On dit qu’il était gauche quand il parlait avec sa bouche; à tout le moins, quand il parle avec sa plume, il est le plus aimable des hommes du monde et le plus fin des courtisans.

II

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Par quel étrange don a-t-il ainsi réuni les extrêmes? Un petit mot, qu’on a déjà dit, qu’il faut répéter, explique tout: il était poëte, chose unique en France, et poëte de la même façon que les plus grands. Ce petit mot indique un homme qui peut se déprendre de soi-même, s’oublier, se transformer en toutes sortes d’êtres, devenir pour un moment les choses les plus diverses. C’est ce don qu’on attribuait à Shakspeare quand on disait qu’il avait «dix mille âmes .» Les êtres entrent dans cette âme tels qu’ils sont dans la nature, et y retrouvent une seconde vie semblable à l’autre. Ils s’y développent, ils y agissent par leurs propres forces et d’eux-mêmes; ils n’y sont point contraints par les passions ou les facultés qu’ils y rencontrent: ce sont des hôtes libres; tout le soin du poëte est de ne point les gêner; ils se remuent et il les regarde; ils parlent et il les écoute; il est comme un étranger attentif et curieux devant le monde vivant qui s’est établi chez lui; il n’y intervient qu’en lui fournissant les matériaux dont il a besoin pour s’achever et en écartant les obstacles qui l’empêcheraient de se former. A ce titre un paysan l’intéresse comme un prince, et un âne autant qu’un homme. Il s’arrête devant un taudis, s’occupe des vieilles poutres enfumées, du bahut luisant, des enfants rougeauds qui se traînent par terre en grignotant des tartines, de la ménagère qui caquette, le poing sur les hanches, et gourmande son homme penaud. Il suit toutes les liaisons de toutes ces choses, voit l’épargne et les querelles, sent les odeurs et la cuisine, et sort attristé, égayé, la tête comblée d’histoires villageoises, prêt à déverser le trop-plein de ses imaginations sur l’ami ou la feuille de papier qui va tomber sous sa main. — Le coche l’emporte à Versailles; il aperçoit un seigneur qui, au bord d’une pièce d’eau, fait une révérence et offre la main à une dame. Que cette révérence est belle! Que l’habit est galant! Et comme l’air avenant de la dame, son sourire complaisant et tout à la fois noble lui sied bien! Cependant les jets d’eau montent alentour effilés comme des bouquets de plumes; les charmilles égalisées ressemblent à une haie de Suisses; les colonnades arrondissent leurs décorations comme un salon champêtre. Certainement la vie de cour est ce qu’il y a de plus beau au monde. Voilà son imagination remplie de figures majestueuses, de discours ornés et corrects, de politesses condescendantes, d’airs de tête royaux. — Sans doute un roi est beau, mais un chien l’est davantage. Justement en voilà un qui passe. Il y a toute une comédie dans ses allures. Quel être indiscret et pétulant! Il se jette dans les jambes, reçoit des coups de pied, heurte, flaire, lève la patte, curieux, hasardeux, bruyant, gourmand, fort en gueule, aussi varié dans ses accents, aussi prompt à donner de la voix qu’un avocat au parlement. On peut le prendre pour héros aussi bien que M. le Prince. — Cette promptitude aux métamorphoses intérieures fait l’artiste véritable. Il n’est d’aucune classe ni d’aucune secte; il n’a ni préjugés ni parti pris; il est accessible à toutes les émotions, aux plus hautes comme aux plus basses. Il trouve sa matière dans les bouges comme dans la salle du Trône, dans l’adoration pure, comme dans le plaisir grivois. La même main a écrit les Troqueurs et à côté les Deux Pigeons. Le même homme persifle en gamin les petites gens qu’on foule, et dans le Paysan du Danube atteint le style d’un Démosthènes, pour invectiver contre les tyrans. Le même conteur gambade parmi les drôleries irrévérencieuses, et peint en vers magnifiques la majesté des dieux dont le regard perce en un éclair tous les abîmes du cœur. Il ressemble à la nature qui produit tout, le sublime, le vulgaire, et toujours les contraires, sans préférer l’un à l’autre, impartiale, indifférente, ou plutôt amie de tous, et, comme disent les anciens, mère et nourrice des choses, incessamment occupée à conduire les vivants de tout degré et de toute espèce sous la clarté du jour.

De là le charme de son style. Il n’a pas l’air d’un écrivain; il est à mille lieues des habitudes oratoires qui font loi autour de lui. Ce n’est pas lui qui apprendrait de Boileau à faire le second vers avant le premier pour remplir ensuite le premier d’oppositions redondantes et d’épithètes explicatives. Il laisse ses voisins ordonner leurs tirades; il sent bien que par ces alignements d’idées on n’imite pas la nature. Il ne la force pas, il se livre à elle; il lui abandonne le détail de son vers comme l’ensemble de sa conception. Quelqu’un lui souffle tout bas ce qu’il met sur son papier. Il entend des accents nuancés, une voix qui se hausse et se baisse; il voit des bouts de paysages, des gestes, des figures comiques, touchantes, et tout cela comme dans un rêve. Pendant ce temps, sa main écrit des lignes non finies, terminées par des syllabes pareilles; et il se trouve que ces lignes sont la même chose que ce rêve; ses phrases n’ont fait que noter des émotions. Voilà pourquoi nous voyons des émotions à travers ses phrases. Il n’y a rien de plus rare en France que ce don. Notre style si exact et si net ne dit rien ou delà de lui-même; il n’a pas de perspective; il est trop artificiel et trop correct pour ouvrir des percées jusqu’au fond du monde intérieur, comme fait la langue des artistes ou des simples, telle qu’on la trouve dans l’Imitation ou dans Shakspeare. Pascal et Saint-Simon seuls au dix-septième siècle, et encore dans des écrits secrets qui sont des confidences, ont traversé la froide et brillante enveloppe des mots pour aller troubler le cœur. La Fontaine est le seul qui, sous prétexte de négligence, la traverse ouvertement. Sont-ce des vers que vous lisez ici ou un tableau que vous avez sous les yeux, mieux qu’un tableau, puisque le sentiment y est avec les couleurs? On n’a pas besoin d’aller à Vaux regarder la peinture de la Nuit; la voici, et digne du Corrége:

Par de calmes vapeurs mollement soutenue,

La tête sur son bras et son bras sur la nue,

Laissant tomber des fleurs et ne les semant pas.

Lisez encore ces trois lignes, vous emporterez avec leur souvenir de quoi songer toute une heure, car elles enferment toute une vie:

J’étais libre et vivais content et sans amour;

L’innocente beauté des jardins et du jour

Allait faire à jamais le charme de ma vie.

Alfred de Musset est le seul qui, depuis La Fontaine, ait retrouvé des vers de ce genre, une douzaine de mots ordinaires, assemblés d’une façon ordinaire et qui ouvrent un monde. C’est ce qui met à part et au-dessus de tous, les pauvres fous, malheureux ou naïfs, qui les trouvent; on appellera les autres «grands hommes si l’on veut, mais poètes, non pas.» Nous en avons eu un (ce n’est guère), un seul, et qui, par un hasard admirable s’étant trouvé Gaulois d’instinct, mais développé par la culture latine et le commerce de la société la plus polie, nous a donné notre œuvre poétique la plus nationale, la plus achevée et la plus originale; c’est pour cela que j’en ai parlé si longuement, trop longuement peut-être. Et pourtant je ne voudrais pas finir ainsi, conter qu’il est mort, qu’il s’est confessé, et le reste. Cela ne convient pas pour achever le portrait d’un poëte, surtout le portrait de celui-ci. J’aime mieux copier une page de son Platon, une page que certes il a bien souvent lue, et qui le peint comme il voudrait l’être. Quand on pense à ces vers si gracieux, si aisés, qui lui viennent à propos de tout, qu’il aime tant, à ce doux et léger bruit dont il s’enchante et qui lui fait oublier affaires, famille, conversation, ambition, on le trouve semblable aux cigales de Phèdre.

«On dit que les cigales étaient des hommes avant que les Muses fussent nées. Lorsqu’elles naquirent et que le chant parut, il y eut des hommes si transportés de plaisir, qu’en chantant ils oublièrent de manger et de boire, et moururent sans s’en apercevoir. C’est d’eux que naquit la race des cigales, et elles ont reçu ce don des Muses, de n’avoir plus besoin de nourriture sitôt qu’elles sont nées, mais de chanter dès ce moment, sans manger ni boire, jusqu’à ce qu’elles meurent. Ensuite elles vont annoncer aux Muses quels hommes ici les honorent.»

Il faut tâcher de croire que c’est là aujourd’hui le sort de La Fontaine.

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0+
Дата выхода на Литрес:
11 октября 2024
Объем:
281 стр. 3 иллюстрации
ISBN:
4064066328474
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Правообладатель:
Bookwire
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