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Henriette de Witt
Scènes historiques.... Série 3

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066320386
Table des matières
LUTIN ET DÉMON
CHAPITRE PREMIER
CHAPITRE II
CHAPITRE III
CHAPITRE IV
CHAPITRE V
CHAPITRE VI
CHAPITRE VII
CHAPITRE VIII
CHAPITRE IX
A LA RESCOUSSE
CHAPITRE PREMIER
CHAPITRE II
CHAPITRE III
CHAPITRE IV
CHAPITRE V
CHAPITRE VI
CHAPITRE VII
CHAPITRE VIII
CHAPITRE IX
CHAPITRE X
DE GLAÇONS EN GLAÇONS
CHAPITRE PREMIER
CHAPITRE II
CHAPITRE III
CHAPITRE IV
CHAPITRE V
CHAPITRE VI
CHAPITRE VII
CHAPITRE VIII
CHAPITRE IX
LUTIN ET DÉMON
Table des matières
CHAPITRE PREMIER
Table des matières
Il était tantôt minuit; le comte de Foix, Gaston Phébus, descendait lentement de sa chambre, où il avait coutume de se reposer quelques heures avant le souper. L’air était vif, car on était près des montagnes au milieu desquelles Orthez est bâtie, et les jours courts de l’hiver étaient venus. Devant le comte marchaient douze valets tenant en leurs mains des torches allumées. La grande lumière qu’elles jetaient éclairait les visages des chevaliers et écuyers qui se tenaient dans les galeries et dans les salles, attendant le souper de Monseigneur. Dans la grande salle, plusieurs tables étaient dressées; celle du comte était tout au bout, et bien abritée contre le vent par un dais; tous les chevaliers et écuyers pouvaient s’asseoir aux autres tables et bien y trouvaient-ils toujours de quoi manger.
Le comte ne se pressait pas, car l’heure de son souper n’était pas encore sonnée, et il aimait, en toutes choses, par-dessus tout, l’ordre et la bonne règle. Tout en marchant, il s’approcha d’une grande cheminée qui se trouvait en la galerie et où il y avait un petit feu, non un grand; car le comte d’ordinaire n’aimait pas les grands feux, ayant coutume de se réchauffer à la chasse et par exercices de corps, non par les feux brûlant dans les cheminées. En ce jour-là, il avait peu chassé et l’air venant de la montagne était froid.
«Voici, dit le comte, bien petit feu selon le froid.»
Derrière lui marchaient plusieurs chevaliers et écuyers, et, entre autres, Ernauton d’Espagne, qui était plus grand, plus fort et mieux taillé de tous ses membres que ne fut jamais le comte lui-même en sa fleur de jeunesse, ce qui n’était pas peu de chose à dire. Or, à cette heure, le chevalier entendit la parole du-comte et, tout en passant par la galerie, regardant aux fenêtres qui donnaient sur la cour, il avait aperçu quantité d’ânes chargés de bûches qui venaient du pays de Béarn et apportaient le bois pour le service de l’hôtel. Ernauton descendit donc légèrement les degrés, et s’en vint dans la cour. Les valets des ânes étaient là qui faisaient grand bruit pour ranger et décharger leurs bêtes.
Le chevalier s’en vint tout droit au plus grand et plus fort de tous les ânes, auquel on n’avait point encore enlevé une seule bûche de son fardeau, et, le chargeant sans autre préparatif sur son cou, il remonta les vingt-quatre degrés qui menaient de la cour dans la galerie; il fendit la presse de tous les chevaliers et écuyers qui s’étaient arrêtés devant la cheminée autour du comte, et là il déchargea les bûches, et l’âne par-dessus, sur les chenets, lesquelles bûches roulèrent dans la galerie, tandis que l’âne se mettait à braire, car il avait bien senti la chaleur du feu. Le comte riait et s’émerveillait de la force de son chevalier; il appuyait sa main sur l’épaule d’Ernauton.
«Plût à Dieu que j’eusse toute une bonne armée de semblables serviteurs autour de moi, disait-il; pour lors, tous ceux qui me donnent peine et travail n’oseraient seulement pas lever les yeux jusqu’à moi.»
Tous les chevaliers et écuyers qui se trouvaient là savaient bien que le comte pensait à ses ennemis et rivaux d’Armagnac, et aussi à son beau-frère, le roi de Navarre, Charles le Mauvais, qui, par ses méchants conseils, avait entraîné la comtesse de Foix, laquelle était sa sœur, à rester auprès de lui, où elle était depuis deux ans, loin du comte son mari.
Or celui-ci fronçait le sourcil en y pensant, et ses yeux, qui étaient beaux et brillants, lançaient des éclairs dans sa colère. Tous les chevaliers gardaient le silence, et le comte recommença de marcher pour aller jusqu’à la salle.
Là était servi un magnifique souper; tous les valets, portant des torches, se rangèrent autour de la table du comte. On y voyait des entremets de formes étranges, composés d’un art curieux avec du sucre et de la pâte.
Ce soir-là, le comte trouva devant lui la figure d’un ours attaqué par les chiens, et qui si bien se défendait que déjà deux des chiens gisaient à terre, déchirés et sanglants, ce qui était représenté par vives couleurs. Le comte prit plaisir à le regarder un instant et dit que, lorsque le moment en serait venu, on fît passer l’ours et les chiens autour de toutes les tables, afin que chacun les pût mieux voir; mais à cette heure chacun pensait à manger, et la viande fut servie avec grande foison de belles volailles à la table du comte, qui en faisait d’habitude la principale partie de son repas. Il avait coutume d’en manger les deux ailes et les deux cuisses et buvait du vin assez modérément; aussi ne mangeait-il guère de toutes ces sucreries qu’il aimait à voir représentées devant lui. Jamais il ne se levait de table avant qu’il fût deux heures après minuit, mais tandis qu’il y séait, prenait-il grand plaisir à écouter les beaux chants des ménestrels et à se faire réciter rondeaux et virelais. Ce soir-là, le comte était plus que jamais content et joyeux de ce qu’il entendait, car là était dans la salle, qui fut appelé près de sa table, messire Jehan Froissart, de la ville de Valenciennes, en Hainault, qui déjà avait écrit plus d’un beau récit des choses qu’il avait vues et entendues et s’en allait en tous lieux pour en apprendre d’autres. Le comte l’avait chargé de lui lire en un livre des ballades et chansons qu’avait fait Monseigneur Wenceslas de Bohême, duc de Luxembourg et de Brabant.
Il déchargea les bûches et l’âne par-dessus.

Aussi, tandis que messire Jehan lisait, personne n’osait mot dire en la salle, car le comte voulait que les chants d’armes et d’amour de monseigneur Wenceslas de tous fussent écoutés et entendus.
Quand on eut ainsi devisé ou pris plaisir assez longtemps, et que la nuit commençait d’avancer, le comte appela auprès de sa table quelques-uns de ses chevaliers, car nul ne lui parlait jamais tandis qu’il mangeait, à moins qu’il ne fût mandé.
Le comte riait encore de la peur qu’avait eue l’âne lorsqu’il avait été porté sur les chenets dans la cheminée par Ernauton d’Espagne; et il regardait tout autour de lui en parlant, cherchant dans la salle quels étaient les chevaliers qui ce soir se trouvaient là, lesquels étaient d’ordinaire fort nombreux et de grande mine. Nul n’échappait à son regard, car il savait bien voir tous ceux qui arrivaient ou qui sortaient, et parfois semblait-il pénétrer de ses yeux jusqu’au fond des cœurs et des esprits.
Il aperçut assis à une table lointaine l’un de ses chevaliers qu’il n’avait pas coutume de voir souvent, car il demeurait presque toujours en son château, lequel n’était pas trop proche; aussi dit-il aussitôt:
«Sire de Coarasse, venez ici, que je vous voie et vous parle, car vous n’êtes pas tous les jours en ce château et cette ville.»
Le sire de Coarasse s’avança, qui devisait fort assidûment en un coin, et racontait des choses qui semblaient étonner très fort ceux auxquels il parlait, et avec lui s’avança messire Ernoult de Pau, qui était écuyer du comte et fort aimé par lui, lequel prit la parole et dit:
«Monseigneur, dites donc au sire de Coarasse qu’il vous raconte ce qu’il vous disait à cette heure en un coin, du mauvais état du roi Charles de France, dont la santé se trouve à cette heure en très grand péril et aussi des bonnes pensées que le dit sire roi a en son esprit pour Monseigneur et pour tout le pays de la Langue d’Oc?»
Le comte regarda le sire de Coarasse, qui ne paraissait pas trop content qu’on répétât ainsi au comte ce qu’il avait dit après avoir bu, et prenant le ton et l’air dédaigneux que bien il savait prendre quand il voulait:,
«Quelles bourdes leur apportiez-vous ici à Orthez de votre château de Coarasse, messire Raymond? demanda-t-il. Voyez-vous par là beaucoup d’oiseaux volant de France et bien accoutumés aux palais des rois, qui vous en apportent des nouvelles, sachant même ce qu’ils ont en l’esprit?»
Le sire de Coarasse se redressa, non sans rougir quelque peu, et mieux eût-il aimé se taire, à ce qu’il sembla au comte, lequel l’observait toujours attentivement. Alors il dit:
Le sire de Coarasse s’avança.

«Monseigneur, je ne comptais pas faire long conte de ce que vous devez savoir cent fois mieux que moi, puisque vous avez en tous lieux des serviteurs et des messagers qui vous peuvent instruire; mais, puisque messire Ernoult de Pau vous l’a fait connaître, je disais à cette heure que la petite fistule de venin, laquelle le roi de France porte au bras depuis qu’il fut guéri du poison qu’on lui avait donné, s’est tout à coup desséchée, ce qui de longtemps lui fut annoncé comme un signe de mort prochaine.»
Le comte de Foix avait écouté les premières paroles du sire de Coarasse, mais il était devenu distrait et pensif. Il ne parlait pas, et les sages parmi ceux qui l’entouraient devinaient assez qu’il se rappelait bien que le poison dont le roi Charles de France avait failli périr vingt-trois ans passés, lui avait été donné, quand il était duc de Normandie, par son cousin et beau-frère le roi de Navarre, lequel était encore en vie et plutôt un démon qu’un homme.
«Monseigneur pense qu’il fait bon se garder du roi de Navarre, se disaient les chevaliers de sa confidence, et guère ne se trompe-t-il.»
Le comte avait relevé la tête, Ernoult de Pau poussa le bras du sire de Coarasse; celui-ci reprit:
«On raconte aussi que le comte de Buckingham et la troupe de ses Anglais chevauchent à cette heure dans le Gâtinais et sont venus jusqu’à Vendôme, après avoir attaqué plusieurs forts et châteaux, en divers endroits; aussi y a-t-il eu joutes et escarmouches entre les Anglais et les Français, lesquels se sont bien combattus.
— Et quand sont advenues toutes ces choses? demanda le comte, comme s’il se moquait; vous les savez si bien que vous devez en connaître le jour et l’heure?
— Monseigneur, dit le sire de Coarasse, il n’y a pas quatre jours qu’il y a eu joute près du château de Marche-en-Sucy, dans le comté de Blois, entre un écuyer français qui s’appelle Gauvain Micaille et un Anglais nommé Jovelin Cator, en laquelle l’Anglais n’a pas bien agi, ayant frappé Gauvain trop bas à la cuisse, et le comte de Buckingham a été fort mécontent.
— Dites-moi, messire Raymond, reprit le comte en se penchant vers son chevalier, qu’est-ce que racontait Ernoult de Pau lorsqu’il disait vous avoir entendu affirmer que le roi Charles de France avait en l’esprit de bonnes pensées pour le pays de la Langue d’Oc et pour moi?
— Monseigneur, dit le sire de Coarasse, messire le roi a décidé en sa sagesse, et bien l’a-t-on appelé Charles le Sage, qu’il vous nommerait gouverneur et chef de tout ce pays, qui trop long a été pressuré par les princes de son sang, ce dont ils ne sont pas joyeux, et pourra vous en arriver malheur si sa santé vient en mauvaise fin.»
Le comte regardait devant lui, et ses yeux brillaient d’un feu inaccoutumé :
«Ce que le roi me confiera, je le saurai défendre, dit-il enfin; n’en doutez pas, messire Raymond, et je compte que tous mes serviteurs m’y aideront.»
Puis se levant, comme pour secouer ses pensées:
«Au reste, ajouta-t-il, tout ceci sont paroles oiseuses tant que nous n’en saurons pas plus que ce que vous avez appris par sorcelleries ou par art magique, si vous ne nous faites pas des contes par passe-temps. »
Le sire de Coarasse s’inclina gravement.
«Je repartirai demain au jour pour mon château et ma ville de Coarasse où j’ai laissé ma dame ennuyée et dolente, dit-il; quand vous serez instruit de la vérité de mes paroles, j’espère, monseigneur, que vous voudrez bien donner l’ordre qu’on m’en instruise. Je n’ai pas coutume d’être si badin qu’on me puisse croire propre à raconter des bourdes à monseigneur.»
Le comte de Foix vit bien qu’il avait fâché messire Raymond, mais il ne savait que croire de ses nouvelles et les pensées qu’elles lui avaient suggérées remplissaient son esprit. «Vous aurez un message de moi en quelque manière que ce soit,» dit-il, et, aussitôt, il donna le bonsoir à ses chevaliers et écuyers avant de se retirer dans sa chambre.
«Ah! messire Jehan, dit-il à Froissart qui se tenait à l’écart, causant avec le bon chevalier messire Espaing de Lyon, qui avait fait avec lui le voyage de Pamiers à Orthez, demain nous recommencerons à parler ensemble de ce que vous vouliez apprendre et savoir des temps que j’ai vus, car l’histoire que vous écrivez et poursuivez sera au temps à venir plus recommandée que toute autre; et savez-vous pourquoi, mes beaux maîtres? ajouta le comte en regardant autour de lui tous ses chevaliers; c’est que, depuis cinquante ans en çà que je suis en ce monde, sont advenus plus de faits d’armes et de merveilles par la terre qu’il n’était arrivé trois cents ans auparavant.»
Le comte était remonté dans sa chambre, où il avait fait appeler les contrôleurs de sa dépense qui chaque mois lui rendaient leurs comptes, car jamais n’y avait-il de désordre ni dettes arriérées dans les châteaux et hôtels du comte, et toujours faisait exactement rentrer et recueillir ce qui lui était dû, sans permettre aucune oppression ni rapine, en sorte que ses peuples payaient volontiers, et que ses coffres étaient toujours remplis d’or et d’argent.
Les gens bien informés disaient qu’il avait bien par devers lui trente fois cent mille florins, et cependant jamais grand seigneur ne donna tant et si libéralement à tous chevaliers et écuyers qu’il ne faisait; et aussi tous les jours distribuait-il aux pauvres cinq francs en petite monnaie pour l’amour de Dieu et l’aumône à sa porte pour toutes sortes de gens.
Le comte appuyait sa tête sur sa main, réfléchissant profondément, encore que l’heure fût bien venue de se mettre au lit et de se reposer.
«Que dira le duc d’Anjou, si le roi me choisit pour gouverneur de la Langue d’Oc, lui qui l’a si longtemps gouvernée et rudement pillée? Il a toujours été de moi jaloux et soupçonneux, et bien ai-je eu besoin de me garder afin que ma terre ne fût pas aussi courue et pillée; je me souviens encore de ses pratiques pour se faire rendre le château de Lourdes quand Pierre de Béarn le tenait pour le roi d’Angleterre. Ce fut une affaire difficile de le garder de ses mains et m’en a coûté la vie d’un bon chevalier que bien j’aimais. Aussi les gens de Béarn ne me l’ont-ils pas encore pardonné. Ils me feraient quelque mauvais tour s’ils pouvaient, mais point ne leur en laisserai-je les moyens. Ils aiment Gaston mon fils plus que moi; il leur sera bon prince et seigneur, si son oncle de Navarre ne lui met point folie en la tête, avec le secours de madame sa mère, à laquelle il a si bien su faire peur de moi! Aussi bien ne leur pardonnerai-je jamais, ni à lui, ni à elle!»
CHAPITRE II
Table des matières
Tandis que le comte pensait ainsi tout seul en sa chambre, messire Jehan Froissart, que le désir d’apprendre et de s’instruire tenait éveillé, avait rejoint le sire de Coarasse, comme celui-ci se rendait à son hôtel pour y dormir; et il l’interrogeait curieusement sur les nouvelles qu’il avait pu donner au comte:
«Comment messire le roi pourraît-il ôter le Languedoc à son frère le duc d’Anjou? demandait-il, et comment ne compterait-il pas davantage sur la fidélité de son sang que sur tout autre?»
Le sire de Coarasse souriait, dans sa barbe:
«Monseigneur le duc d’Anjou a été bien des fois en traité avec le comte de Foix, répondit-il, et dans plus d’une occasion il a trahi le roi et le comte. Il a été cause de plus d’un malheur entre le comte de Foix et ses voisins, par ses jalousies et avidités. Aussi le comte s’est servi parfois de cette raison pour conquérir et retenir des terres et châteaux qui ne lui appartenaient pas. Vous avez entendu raconter comment finit Pierre de Béarn?»
Messire Jean n’en savait rien; il ne pensait seulement pas à dormir; mais il s’étonnait de voir le sire de Coarasse si animé à causer et raconter au milieu de la nuit, et quand tout le monde dormait en la ville d’Orthez.
«Pour lors, dit messire Raymond, sachez que le duc d’Anjou, ayant eu affaire avec la garnison anglaise qui tenait le château de Lourdes, s’était, à grand peine, retiré à Toulouse, sur la requête et les promesses du comte de Foix. Celui-ci écrivit à son cousin, messire Pierre Arnauld de Béarn, qui commandait aux Anglais, et lui donna ordre de lui venir parler à Orthez. Quand le chevalier reçut les lettres, il eut plusieurs imaginations, et ne savait lequel faire, d’y aller ou de rester dans sa forteresse. Tout considéré, il dit qu’il irait, et il ne voulait nullement courroucer le comte de Foix. Quand il dut partir, il fit venir Jean de Béarn son frère, et lui dit, tous les compagnons de la garnison étant présents: «Jean, monseigneur le comte de Foix me mande. Je me doute grandement qu’il me veut requérir de lui rendre la citadelle de Lourdes, qui fortement contrarie monseigneur le duc d’Anjou, et dont ils peuvent avoir traité entre eux. Je vous dis ceci que, tant que je vivrai, je ne rendrai le château de Lourdes, sauf à mon naturel seigneur le roi d’Angleterre. Je vous prie donc, Jean, mon beau-frère, si je vous établis ici mon lieutenant, que vous me juriez, par votre foi et par votre gentillesse, que vous tiendrez le château comme je le tiens, et que ni pour mort ni pour vie, jamais vous ne vous en départirez.» Ce que Jean de Béarn jura.
» Là-dessus messire Arnauld de Béarn partit, qui s’en vint à Orthez, à ce même hôtel de la Lune où nous sommes à cette heure. Dès que lé comte le sut, il le fit venir au château, et le fit asseoir à sa table, et lui montra tous les plus beaux semblants d’amour qu’il put. Après dîner, le comte dit: «Pierre, j’ai à vous parler de plusieurs choses; venez çà que nous causions;» puis tous présents, ses chevaliers et écuyers, il continua tout haut, si bien que tous l’entendirent: «Pierre, je vous ai mandé et vous êtes venu. Sachez que monseigneur le duc d’Anjou me veut grand mal pour la garnison de Lourdes que vous tenez, et ma terre en a été bien près d’être courue et pillée, comme elle l’eût été sans quelques bons amis que j’avais en ma chevauchée. Son opinion, et celle de ceux qui me haïssent dans sa compagnie, est que je vous soutiens, parce que vous êtes de Béarn. Or je n’ai que faire d’avoir la malveillance de si haut prince que monseigneur d’Anjou. Je vous commande donc par la foi et lignage que vous me devez, que vous me rendiez le château de Lourdes.» Je vous puis’bien assurer que le chevalier fut tout ébahi quand il entendit cette parole, car il voyait bien que le comte de Foix parlait sérieusement.
Toutefois, il pensa un moment; puis il dit: «Monseigneur, il est vrai que je vous dois foi et hommage, car je suis un pauvre chevalier de votre sang et de votre terre; mais je ne vous rendrai pas le château de Lourdes. Vous m’avez mandé et vous pouvez faire de moi ce qui vous plaira. Quant à la citadelle, je la tiens du roi d’Angleterre qui m’y a mis et établi, et je ne la rendrai à personne qu’à lui.»
» Quand le comte de Foix ouït cette réponse, le sang lui bouillit si fort de courroux qu’il tira sa dague et dit: «Ah! faux traître, as-tu dit cette parole de refus? Par ma tête, tu ne l’auras pas dite pour rien.» Ainsi il frappa de sa dague le chevalier, le blessant cruellement en cinq endroits, sans qu’il y eût là baron ni chevalier qui osât aller au-devant. Le chevalier disait bien: «Ah! monseigneur, vous ne vous conduisez pas loyalement; vous m’avez mandé et vous m’allez tuer.» Cependant le comte ne s’arrêtait pas de le frapper, et il le fit ensuite jeter dans un cachot, où il mourut, tant il fut mal soigné de ses plaies.»
Messire Jehan Froissart avait écouté jusque-là sans interrompre le sire de Coarasse, car il eût eu trop grand peine de perdre quelque chose du récit; mais, à ce mot, il se leva du banc sur lequel il était assis:
«Ah! sainte Marie, dit-il, ne fût-ce pas là une grande cruauté ?
— Quoi que ce fût, répondit messire Raymond, c’est ainsi qu’il en advint. On regarde bien fort à le courroucer, car en son courroux il n’y a point de pardon; ce qui n’empêcha pas que Jean de Béarn gardât toujours le château de Lourdes, et s’appelle sénéchal de Bigorre de par le roi d’Angleterre.
— Mais le comte de Foix ne s’est-il pas repenti? persista messire Jean, qui était homme d’église; et n’en a-t-il pas eu depuis grand regret?
— Oui, grandement, repartit le chevalier; mais quant au repentir, il n’en a fait nulle amende, si ce n’est par pénitence secrète, messes et oraisons, auxquelles il est toujours fort adonné, et aussi a-t-il auprès de lui le fils de messire Jean de Béarn, un gentil écuyer, qu’il aime fort; mais le père n’est jamais venu depuis la mort de son frère.
— Sainte Marie! dit messire Jehan, le duc d’Anjou dut se tenir bien content du comte, qui tua un chevalier, son cousin, pour accomplir sa volonté.
— Ah! dit le chevalier, le duc savait bien aussi que le comte de Foix ne serait pas fâché pour son compte de tenir le châte u de Lourdes; d’ailleurs, s’il lui en sut jamais gré, il l’a bien oublié à cette heure, et se tient pour fort mécontent et offensé. Sur ce, et à cette heure de la nuit, je vous donne le bonsoir, messire Jehan, car dès qu’il fera jour, je chevaucherai vers mon château de Coarasse, et je n’ai guère de temps pour dormir.»
Messire Raymond était rentré dans son château de Coarasse, dont il ne s’absentait pas volontiers; aussi n’était-il allé à Orthez que pour une affaire d’héritage, et afin de voir des hommes de loi. La dame l’attendait, qui fut bien contente de le revoir, car elle n’avait point d’enfant; et lorsque son seigneur était absent, elle se trouvait si seule en son château, qu’elle en prenait grand peur. Dès que le chevalier se vit avec elle:
«Quelles nouvelles? demanda-t-il.
— Point n’ai-je eu de nouvelles, dit la dame. Orton n’est pas venu depuis que vous êtes parti en la cour de Monseigneur.
— Il savait mon absence, répondit le chevalier, et il n’a pas voulu troubler votre sommeil.»
La dame racontait à son mari ce qui s’était passé dans le château depuis son départ, et comment il y avait eu querelle entre deux âniers chargés de porter le bois qu’avait acheté un marchand de la petite ville de Coarasse. Messire Raymond écoutait d’un air distrait, et quand vint le soir, à peine eut-il soupé, qu’il se voulut coucher.
«Je suis las de ma chevauchée par ce temps froid, dit-il; et d’ailleurs je n’ai point dormi de la nuit dernière, tant j’ai causé avec messire Jehan Froissart, un homme d’église qui écrit l’histoire des guerres et aventures qui se sont passées de notre vivant, et bien y en a-t-il assez pour écrire un gros livre.»
La dame riait:
«Vous ne comptez non plus dormir beaucoup cette nuit, dit-elle, car vous attendrez Orton.»
Quand le matin se leva, ce qui fut tard, car les jours étaient courts et le ciel nuageux, le sire de Coarasse paraissait content et joyeux; il allait et venait du haut en bas de son château et de sa ville, regardant souvent du côté d’Orthez, comme s’il attendait quelqu’un. Ce ne fut que vers le soir, quand les torches étaient allumées, qu’on vint avertir messire Raymond qu’un écuyer du comte était arrivé à la cour. Il était venu en grande hâte, et c’était seulement au milieu du jour qu’il avait quitté le château d’Orthez, apportant une lettre de Monseigneur.
«Messire Raymond, disait le comte, vos nouvelles se sont trouvées vraies en leur matière la plus importante, bien que je ne sache encore rien de la joute de l’Anglais et du Français. J’aurais besoin, à ce sujet, de parler à vous. Venez me voir le plus tôt que vous pourrez à votre commodité. Que Dieu vous ait en sa sainte garde. Votre bon maître et ami,
» GASTON.»
Le sire de Coarasse riait en repliant la lettre qu’il avait lue, non sans peine, car il n’était pas grand clerc. Il n’était cependant pas content de se voir appelé sitôt hors de son logis. La dame fut plus courroucée encore, qui dit:
«Il vous appelle pour vous interroger sur les nouvelles que vous lui avez apprises, comment vous les aviez eues. Que lui direz-vous en cette matière?
— La vérité !» repartit messire Raymond; mais il était sombre, et ordonna ses chevaux pour le lendemain d’un air mécontent. «Orton ne me viendra pas trouver à Orthez, marmottait-il entre ses dents. Je n’y séjournerai guère.»
La dame l’attendait.

A peine le chevalier était-il arrivé au château d’Orthez, que le comte l’envoya quérir en sa chambre. C’était l’heure où il avait coutume de dormir, sans que personne le dérangeât; aussi le sire de Coarasse fut-il surpris de se trouver sitôt mandé.
«Messire Raymond, dit le comte de Foix dès qu’il le vit entrer, je vous fais amende et excuse, et croirai désormais toutes vos paroles comme celles d’évangile. J’ai appris, ce jour, de source certaine, la vérité de ce que vous m’aviez dit sur la volonté du roi Charles de France à mon égard. Et maintenant, vous qui êtes mon serviteur et mon homme, en qui je me suis fié et me fierai encore davantage au temps à venir, dites-moi comment vous avez pu avoir des nouvelles si certaines et si secrètes, en moins de temps que ne vint jamais de Paris à Orthez le messager le mieux courant?
Le sire de Coarasse avait bien deviné que telle serait la demande du comte son seigneur. Il fit trois pas en avant vers la chaise où séait le comte, et il dit d’un air grave et sérieux:
«Monseigneur me pardonnera si je lui demande de me jurer d’avance le secret sur ce que je vais lui dire, si bien que nul homme ni femme n’en saura jamais rien. C’est chose que j’ai étroitement gardée entre moi et ma dame, et encore ne le sait-elle que parce que je n’ai pu le lui celer.»
Le comte jura comme le demandait messire Raymond, bien qu’il fût un peu étonné de la requête.
«Séez-vous ici tout près de moi, mon chevalier, dit-il, et que personne n’entende vos paroles.»
Messire Raymond avait d’ordinaire la voix forte et haute; mais à cette heure il parlait si bas, que le comte de Foix, qui avait bonnes oreilles et fines, avait bien à faire pour l’entendre.
«Il y a deux ans, monseigneur, dit-il, que j’avais à Avignon un procès par devant notre seigneur le Pape, pour les dîmes de l’église de ma ville de Coarasse, et contre un clerc de Catalogne qui prétendait y avoir droit. Le dit clerc était très savant et aussi bien habile et adroit, et si fort sut se démener auprès du seigneur Pape et des cardinaux, que je fus condamné et lui déclaré en son droit, ce dont il prit des lettres, et ne tarda guère à venir en Béarn pour prendre possession des dîmes, qui valaient bien cent florins de revenu par an. J’étais en grande colère et indignation; aussi j’allai au-devant du clerc, dès qu’il fut en la ville de Coarasse, et je lui dis: «Maître Pierre, pensez-vous que pour vos lettres je doive perdre mon héritage? Je ne vous crois pas si hardi que vous preniez ou leviez ici chose qui soit à moi: car si vous le faites, vous y perdrez la vie. Allez donc ailleurs chercher bénéfice, car ici vous n’aurez rien, et une fois pour toutes je vous le défends.»
» Je le vis pâlir et changer de visage comme je lui parlais, car il me connaissait bien, et il savait que je n’ai pas coutume de retirer mes paroles. Il s’avisa donc qu’il retournerait à Avignon auprès du seigneur Pape ou dans quelque autre pays; mais avant de partir il vint me trouver et me dit: «Sire, c’est par votre force et non de droit que vous m’enlevez ce qui m’appartient en votre église, ce dont vous faites mal en conscience. Je ne suis pas si fort en ce pays que vous êtes; mais sachez que dès que je le pourrai, je vous enverrai tel champion que vous redouterez plus que vous ne faites pour moi.» Je me souviens bien que je me mis à rire quand il me dit ces paroles, et que je répondis: «Va, va, fais ce que tu peux, je te crains autant mort que vif.» Je crois que Monseigneur aurait fait comme moi.
Messire Raymond parlait si bas.

— Peut-être, dit le comte qui écoutait avec tant d’attention qu’il n’avait pas quitté des yeux le visage du chevalier; j’ai cependant pris toujours grand soin de bien vivre avec l’Église; allez toujours, messire Raymond, je voudrais savoir la fin de votre conte.
— Il n’est pas encore sitôt fini, monseigneur, reprit le chevalier. Le clerc partit donc et s’en alla je ne sais où ; mais il ne mit pas en oubli ce qu’il m’avait dit; car au jour que j’y pensais le moins, environ trois mois après son départ, comme j’étais dans mon lit, dormant auprès de ma femme, en mon château de Coarasse, des messagers invisibles arrivèrent une nuit, qui commencèrent à tempêter et à renverser tout ce qu’ils trouvaient dans les chambres et salles, tellement qu’il semblait qu’ils dussent tout abattre; ils frappaient de si grands coups à la porte de la chambre où nous étions couchés, ma dame et moi, qu’elle en était tout effrayée, et, pour dire vrai, monseigneur, je ne me sentais pas si grand courage que j’ai coutume d’avoir, et mieux aimais-je attendre en mon lit la fin de cette aventure.
» Ce ne fut pas encore si tôt et ce bruit dura la grande partie de la nuit. Quand le jour vint, tous les serviteurs de la maison s’assemblèrent, qui me vinrent trouver en ma chambre, et me dirent: «Monseigneur, avez-vous ouï le bruit et vacarme qui se sont faits cette nuit dans le château, comme nous l’avons tous ouï ?» Je n’étais pas résolu de faire voir que j’avais peur comme eux, et je dis: «Non, qu’avez-vous donc entendu?» Sur quoi tous les valets se mirent à crier ensemble que toute la vaisselle était brisée en la cuisine et dans les salles, et ce qui ne se pouvait briser, jeté à terre et renversé. Je riais tout haut, et je dis: «Vous aurez laissé les portes ouvertes, et comme il a fait grand vent cette nuit, (pour cela, je l’ai entendu), les plats et les écuelles auront été renversés et brisés par terre.» Ma dame de femme n’avait pas compris les signes que je lui faisais, et elle ne cessait de répéter: «J’ai entendu et ouï tout ce qu’ils ont entendu.»
» Donc, monseigneur, pour ne faire long conte, je vous dirai que la nuit suivante les tempèteurs revinrent, qui firent plus grand vacarme que la veille; les coups étaient si forts à ma porte et à ma fenêtre que, vers le minuit, je me levai tout séant sur mon lit, disant à haute voix: «Qui est-ce là qui frappe ainsi en ma chambre à cette heure?» Je sentais les mains de ma dame qui me tiraient par ma cotte pour me faire taire, tant elle avait grand peur; mais j’étais cette fois résolu à parler; et tantôt j’entendis une voix douce et claire, comme celle d’un enfant ou d’une jeune fille, qui dit: «Ici suis-je; ici suis-je! — Qui t’envoie ici?» repris-je. La voix répondit: «C’est ce clerc de Catalogne à qui tu fais grand tort, car tu lui as enlevé les droits de son église; il ne te laissera pas en paix tant que tu ne lui auras pas rendu bon compte, et qu’il ne se tiendra pas pour content.» Je commençais à m’amuser, et je ne sais pourquoi, monseigneur, mais je n’éprouvais plus aucune crainte, et je dis: «Comment t’appelles-tu, toi qui es si bon messager? — On m’appelle Orton,» répondit la voix. Sur quoi je dis: «Orton, le service d’un clerc ne te vaut rien; il te fera un de ces jours de la peine si tu te fies à lui; je t’en prie, laisse-le en paix et me seren sa place, je t’en saurai bon gré.»
CHAPITRE III
Table des matières
«Je ne sais si ce fut parce que je lui parlais sans crainte, continua le sire de Coarasse, mais je crois que, de cette heure, Orlon s’attacha à moi, comme je m’attachai à lui.
«Le voulez-vous sincèrement? me dit-il.
— Oui, répondis-je; pourvu que tu ne fasses de mal à personne en ce château, je serai bien aise de t’avoir à moi, et nous serons bien d’accord.
— Non, dit Orton, je n’ai pouvoir de faire mal à personne, sauf de les réveiller et troubler à l’heure où ils devraient le mieux dormir.
— Tu ne feras plus si grand tapage, dis-je; mais fais ce que je te dis, laisse-là ce méchant et désespéré clerc et me sers désormais.
— Puisque tu le veux, je le veux aussi,» répondit Orton.
«Depuis ce temps-là, monseigneur, jamais homme n’a eu un serviteur plus fidèle; il vient bien souvent de nuit, frappant de grands coups à la porte ou à la fenêtre de ma chambre jusqu’à ce qu’il m’ait réveillé, ou tirant mon oreiller sous ma tête. J’ai parfois si grande envie de dormir quand j’ai fort chassé ou chevauché, que j’ai dit plus d’une fois: Orton, laisse-moi dormir, je t’en prie. — Non, répond-il toujours, pas avant que je t’aie dit mes nouvelles.»
«Parfois il dit: «Je viens d’Angleterre, d’Allemagne, de Hongrie ou de quelque autre pays; j’en partis hier, et voici les choses qui y sont arrivées.» C’est ainsi que, la semaine dernière, il me raconta la joute qui avait eu lieu dans le comté de Blois devant le comte de Buckingham, et aussi les résolutions que le roi Charles de France avait prises en son plus secret conseil, ce dont Monseigneur a reconnu la vérité.»
Le comte semblait réfléchir profondément:
«Ne l’avez-vous jamais vu, messire Raymond?» demanda-t-il enfin.
— Non, monseigneur, et jamais je n’y ai pensé. C’est un esprit, à ce que je crois, et qui n’a point de corps. Sa voix est agréable à mon oreille; c’est tout ce que je sais.
— Si votre messager me fût venu comme il est venu à vous, reprit le comte, je l’aurais prié jusqu’à ce qu’il se fût montré à moi. Et quelle langue vous parle-t-il en ses messages?
— Aussi bon gascon que vous et moi, et puisque vous m’y fai tes penser, monseigneur, je lui demanderai qu’il se fasse voir à mes yeux sous une forme visible.
— Par-dessus tout, dit le comte, tenez-le en grand amour et prenez garde de ne le point perdre. Je voudrais bien avoir un tel messager qui ne coûte rien et vous instruit si exactement et si tôt de tout ce qui se passe en la chrétienté. Je vous prie que vous me teniez au courant de tout ce qu’il vous raconte. J’enverrai chez vous des chevaux et des valets pour servir de courriers.
— Monseigneur, je le veux très bien, dit le chevalier, et ne manquerai-je pas de vous prévenir de ses nouvelles.
— Si vous en pouviez avoir de ce que fait madame ma femme, qui est auprès de sa mère et de son frère de Navarre, j’en aurais grande joie, reprit le comte.
— Ah! monseigneur, dit le sire de Coarasse, j’y mettrai peine si je le puis, mais Orton ne fait pas toujours ce qu’on lui demande, et me semble qu’il aime mieux courir à sa fantaisie que d’être envoyé en quelque lieu dont on voudrait avoir des nouvelles.
— Ne manquez toujours pas de me faire savoir ce qu’il annonce,» reprit le comte, et le chevalier repartit tout aussitôt pour son château de Coarasse.
Pendant quelques mois, les messagers continuèrent d’aller et venir sans cesse entre le château d’Orthez et la ville de Coarasse, et les chevaliers qui entouraient le comte remarquaient bien l’impatience que témoignait toujours leur seigneur à savoir si les courriers étaient revenus. Les mieux avisés s’apercevaient aussi que le comte avait souvent à dire des nouvelles des pays lointains, qui paraissaient si récentes que chacun s’en émerveillait, ce qui ne lui était jamais arrivé du temps passé, quelque bien servi que fût pourtant le comte de Foix dans les cours de tous les princes de la chrétienté. On s’étonnait que le sire de Coarasse eût tant de choses à dire à son seigneur par lettres et messagers quand il venait si rarement le voir à Orthez, et jamais ne demandait, à ce qu’on sût, aucune grâce ni faveur, mais demeurait toujours en son château de Coarasse seul avec sa dame. Les chevaliers et écuyers s’entretenaient ensemble de ces choses, mais c’était toujours à voix basse, car le comte aimait qu’on fît grande chère et qu’on prît ébattements joyeux à sa cour, où l’on parlait mieux qu’en tout autre lieu du monde d’armes, de romances et de beaux chants; mais il n’avait pas pour agréable qu’on fît bavardage de ses affaires, et plus d’un avait senti le poids de sa colère qui avait eu la langue trop longue, ce que les autres n’avaient jamais oublié. En ce temps, la cour du comte était d’un éclat plus qu’ordinaire, car l’enfant de Foix et de Béarn, Gaston, son fils unique, avait atteint l’âge de seize ans et s’allait marier avec la fille du comte d’Armagnac, sœur de messire Bernard, laquelle on appelait la gaie Armagnacaise, tant elle était belle, joyeuse et de charmante humeur; tout le peuple en était content, car c’était la promesse d’une bonne paix entre Foix et Armagnac, et aussi l’Enfant était-il tout le cœur du père et du pays. Il était trop bel écuyer et tout le portrait de son père. Les fêtes furent partout en la contrée, et grands et beaux présents vinrent de toutes parts au comte et à son fils, qui montrèrent l’amour dont chacun les aimait et les eût voulus toujours joyeux.
Les fêtes furent partout en la contrée.

Les fêtes du mariage étaient à peine achevées et l’Enfant de Foix en joie avec sa jeune épouse, quand la pensée lui vint d’aller en Navarre pour voir sa dame de mère, qui depuis longtemps s’y tenait auprès de son frère; elle était en crainte de sa vie si elle retournait auprès du comte son mari après avoir échoué dans une mission qu’il avait donné à faire auprès du roi de Navarre. Je ne sais si l’idée vint toute seule en l’esprit de l’Enfant de Foix ou si elle lui fut insinuée par le diable, qui se tenait toujours tout près du roi de Navarre, son oncle; tant est que la chose paraissait si juste à tous, que le comte n’y put mettre objection ni obstacle, encore qu’il n’en fût pas trop content. Aussi manda-t-il par deux fois au sire de Coarasse d’interroger Orton sur les résultats du voyage de son fils; mais le chevalier n’eut d’autre réponse que ce qu’il avait annoncé d’avance à son seigneur. Orton n’avait aucune puissance pour découvrir l’avenir et ne pouvait qu’aller d’un lieu à l’autre avec la vitesse de la pensée, rapportant les nouvelles qu’il avait pu savoir sur sa route. Quant l’Enfant de Foix partit enfin avec une grande suite, le comte resta tout inquiet et triste; sa belle-fille était allée avec son mari jusque chez le comte d’Armagnac son père, où il devait passer en revenant pour la chercher, et tous séjournèrent quelques jours à la cour d’Armagnac en grandes fêtes et divertissements, dont Orton apporta plusieurs fois des nouvelles au sire de Coarasse. Quand celui-ci les envoyait au comte, c’était sans joie que le bon seigneur lisait les lettres, car il disait:
«Bien souvent ai-je eu grandes querelles avec les Armagnacs, et plus d’une fois avons-nous fait tuer des hommes pour nos différends, mais je ne les crains pas sur le champ de bataille, et nous n’avons jamais eu à nous garder d’ailleurs ni les uns ni les autres. Ils ne sont pas gens à employer contre moi le poison ou les maléfices; mais je n’en dirais pas autant de mon beau-frère de Navarre. Celui-ci a des moyens contre ses ennemis dont il est difficile de se défendre, et plus d’un en est allé de vie à trépas, sans compter ceux qui ont traîné péniblement leur vie, comme l’a fait le roi Charles de France, qui trop malheureusement s’en vient de mourir.»
Car tristement et douloureusement, à grand peine pour tout le royaume et la chrétienté, était récemment mort le roi Charles V; et déjà le noble royaume de France était en grand désordre et désaccord, tant à cause du jeune âge du roi Charles VI que par les jalousies et ambitions des princes ses oncles.
Peu de temps après la mort du bon roi Charles V, dont Dieu ait l’âme, Orton avait une nuit réveillé le sire de Coarasse, en faisant à sa porte et à sa fenêtre si grand tapage que c’était merveille. La dame n’en avait plus peur et se rendormait aussitôt qu’elle entendait la voix de son mari qui causait avec Orton. Cette nuit-là, Orton disait au chevalier:
«Le comte de Foix n’aura guère longtemps tenu le gouvernement de la Langue d’Oc, car monseigneur le duc d’Anjou, qui s’en va en Italie pour recouvrer et gouverner les héritages de la reine de Naples, a laissé à ses frères le gouvernement du royaume de France, dont le duc de Bourgogne a la Langue d’Oil et toute la Picardie, et le duc de Berry la Langue d’Oc.»
Quand le sire de Coarasse eut fait savoir ceci au comte de Foix, il entra dans une grande inquiétude et colère; déjà ceux de Toulouse, depuis la mort du bon roi, chevauchaient en crainte de retomber sous le joug des princes du sang, et ils avaient fait dire au comte:
«Nous vous délivrerons chaque mois une bonne somme de florins si vous voulez garder et défendre notre pays envers et contre tous.»
Ce à quoi le comte avait répondu: «Oui,» et il avait muni leur ville et leur territoire de bon nombre de gens d’armes.
«Le duc de Berry fait lever de grosses troupes qui tantôt marcheront contre les gens d’armes du comte et les bourgeois de Toulouse,» raconta Orton au sire de Coarasse.
Le comte prit ses précautions.
«Orton vaut mieux pour moi que cent lances,» disait-il souvent, et ce fut bien mieux encore quand il eut battu les soldats du duc de Berry à la bataille de Revel, grâces aux informations que le lutin apportait chaque nuit sur leurs mouvements.
«Je n’aurai de repos que lorsque je saurai quelle figure a ce bon génie qui tant nous a servis, disait le comte au sire de Coarasse, qu’il avait mandé près de lui. Jamais sire n’a fait meilleure affaire que vous n’avez fait le jour où vous avez enlevé les dîmes au clerc qui le connaissait et qui nous l’a envoyé.
— Par ma foi, oui, dit le sire de Coarasse; mais puisque tant vous me le conseillez, je me mettrai en peine de le voir.»
Le chevalier était rentré en son château et dormait bien fort, lorsque Orton vint tirer son oreiller; messire Raymond s’éveilla tantôt, qui lui dit:
«D’où viens-tu?
— Je viens de Prague en Bohême; l’empereur de Rome est mort.
— Et quand mourut-il?
— Avant-hier.
— Et combien y a-t-il d’ici en Bohême?
— Combien? dit-il; peut-être y a-t-il soixante journées.
— Et sitôt en es-tu venu?
— M’aide Dieu, vrai! Je vais aussi vite ou plus vite que le vent.
— Et as-tu des ailes?
— Dieu m’aide! je n’en ai point.
— Et comment donc peux-tu voler sitôt?
— Vous n’avez que faire de le savoir, répondit Orton, prenant un ton fâché.
— Non, dit le chevalier; cependant je te verrais volontiers, pour savoir de quelle forme et de quelle façon tu es fait.
— Vous n’avez que faire de le savoir, répéta Orton. Qu’il vous suffise de m’entendre sans me voir, puisque je vous rapporte sûres et certaines nouvelles.
— Par Dieu, Orton, dit le sire de Coarasse, je t’aimerais mieux si je t’avais vu.
— Je n’en suis pas si assuré, répondit Orton; mais puisque vous avez tel désir de me voir, et que j’ai toujours envie de vous plaire, la première chose que vous rencontrerez demain matin, quand vous sortirez de votre lit, regardez-y bien, car ce sera moi.
— Il suffit, repartit messire Raymond; va-t’en, je te donne congé pour cette nuit.»
Quand vint le lendemain matin, le sire de Coarasse commença de se lever, mais la dame avait entendu parler Orton, et elle avait si grand peur qu’elle fit la malade, et pensa qu’elle ne se lèverait point ce jour-là. Elle le dit à son seigneur, qui voulait qu’elle se levât:
«Vraiment non, dit la dame, je pourrais voir Orton. Par ma foi, je ne veux, s’il plaît à Dieu, ni le voir, ni le rencontrer.
— Si bien moi,» dit le sire de Coarasse.
Il sauta donc vitement de son lit et s’assit sur le bord, croyant bien voir Orton sous quelque forme devant lui; mais il ne vit rien. Il alla donc aux fenêtres, et les ouvrit pour voir plus clair dans la chambre; mais il ne vit aucune chose dont il put dire: «Voici Orton.» Tout le jour se passa ainsi, le chevalier toujours aux aguets; la nuit vint quand le sire de Coarasse fut en son lit. Il n’y avait guère de temps qu’il commençait à dormir quand Orton vint et commença à parler, comme il en avait coutume.
«Va-t’en, lui dit le sire de Coarasse, tu n’es qu’un menteur; tu te devais si bien montrer à moi hier, et tu n’en as rien fait.
Il vit dans la cour une truie.

— Non? dit Orton; si vraiment l’ai-je fait, et que Dieu me soit en aide.
— Je te dis que non, reprit messire Raymond en colère, qui s’assit sur son lit.
— Et ne vîtes-vous rien, rien du tout, au moment où vous sautiez hors de votre lit?» demanda Orton.
Le sire de Coarasse réfléchit un peu, puis il se rappela et dit:
«Oui, quand j’étais assis sur mon lit et que je pensais à toi, je vis deux longs fétus de paille qui tournoyaient ensemble et se jouaient.
— J’étais là, dit Orton; l’un de ces deux fétus était votre pauvre serviteur.
— Et qui était l’autre fétu? demanda promptement le chevalier.
— Vous n’avez que faire de le savoir, demanda Orton. Qu’il vous suffise de m’avoir vu.
— Il ne me suffit pas, dit le sire de Coarasse; je te prie que tu te mettes en une autre forme, telle que je te puisse voir et connaître».
Orton répondit:
«Vous ferez tant que vous me perdrez et je me lasserai de vous, car vous me demandez trop de choses.»
Le sire de Coarasse était bien un peu inquiet et poursuivait sa requête seulement parce qu’il l’avait promis au comte, mais il reprit:
«Non, non, tu ne te lasseras point de moi; si je t’avais vu une seule fois, je ne te voudrais point voir ensuite, et je te laisserais en repos.
— Or, dit Orton, vous me verrez demain, et prenez-y bien garde, car la première chose que vous verrez quand vous serez sorti de votre chambre, ce sera moi.
— Je prendrai garde, dit le chevalier, et ma dame ne sortira point de sa chambre demain, car elle a si grand peur de te voir qu’elle n’a pas voulu de tout le jour d’hier sortir de son lit.
— Elle est plus sage que vous, repartit Orton; et le sire de Coarasse crut entendre un léger soupir.
— Va, dit-il, maintenant il suffit; je te donne congé et je veux dormir.»
Orton partit. Quand vint le lendemain heure de tierce, le sire de Coarasse était levé et appareillé comme il convenait; il sortit de sa chambre et vint dans une galerie qui donnait sur la cour du château. Il y jeta les yeux, et la première chose qu’il vit dans sa cour fut une truie, plus grande qu’aucune qu’il eût jamais vue; mais elle était si maigre, qu’elle semblait n’avoir que la peau et les os, ses mamelles étaient longues et pendantes, et elle avait le museau long et pointu comme un animal tout affamé. Le sire de Coarasse s’émerveilla fort en voyant cette truie, qu’il trouva bien déplaisante, et il cria à ses gens:
«Or tôt, mettez les chiens dehors, qu’ils poursuivent cette truie.»
Les valets sortirent et ouvrirent la porte du lieu où les chiens étaient gardés et les lancèrent sur la truie. La bête jeta un grand cri et regarda fixement le sire de Coarasse, qui s’appuyait contre une poutre devant sa chambre. Les chiens étaient en défaut, car la truie s’était évanouie et nul ne savait ce qu’elle était devenue. Pendant qu’on la cherchait, le chevalier rentra dans sa chambre tout pensif, car le souvenir d’Orton lui était venu à l’esprit, et il se dit:
«Je crois que j’ai vu aujourd’hui mon messager; je me repens d’avoir crié et fait lancer mes chiens après lui; ce sera une chance si je le revois jamais, car il m’a dit plusieurs fois que si je le courrouçais, je le perdrais et ne le reverrais plus.»
Il dit la même chose à la dame, qui n’était point sortie de sa chambre ce matin-là, et qui n’était point trop fâchée de penser qu’elle n’entendrait plus Orton tapager au milieu de la nuit.
«Mon seigneur en maigrissait par défaut de dormir,» disait-elle, mais le sire de Coarasse branlait la tête:
«Je dormais tout mon saôul, à quelque heure que ce fût, disait-il, et quand je ne dormais pas, j’avais matière à penser, par les nouvelles que m’apportait Orton. Maintenant, s’il ne revient pas, comment servirai-je Monseigneur, qui prenait tant de plaisir à tout ce qu’Orton racontait?»
Orton ne revint pas. Huit jours s’étaient déjà écoulés quand-messire Raymond fit appareiller ses chevaux pour voyager jusqu’à Orthez:
«Je ne saurais, disait-il, laisser plus longtemps Monseigneur dans la pensée qu’il aura de tout côté bonnes et sûres informations quand je ne sais plus rien à lui apprendre. Aussi est-ce un peu par sa faute que j’ai perdu Orton, car c’est lui qui me donna la pensée de demander à le voir, et tant de fois m’en pressa.»
CHAPITRE IV
Table des matières
Le sire de Coarasse arriva au château d’Orthez, et se mêla dans la soirée à la foule des chevaliers et écuyers qui se tenaient dans la cour du comte et mangeaient à sa table, et, bien que le comte de Foix eût bien aperçu messire Raymond, il ne l’appela d’abord pas auprès de lui. Lorsqu’il le manda enfin, sur un signe qu’il fit à l’un de ses pages, le comte dit bientôt:
«Eh bien, messire Raymond, comment va Orton?
— Ah! monseigneur, dit le comte de Coarasse, nous avons mal fait de le vouloir voir en une figure ou forme terrestre, car je ne sais pas encore si je l’ai vraiment vu; mais, depuis huit nuits, il n’est pas revenu une seule fois à mon chevet.»
Et il raconta au comte les deux apparitions qu’avait faites Orton.
«Vous n’avez jamais rien vu de si laid que cette truie, monseigneur, ajouta-t-il; seulement, quand je la vis poursuivie par mes chiens, le regard qu’elle me jeta en poussant son cri était celui d’une créature maltraitée et irritée. Je vois toujours ses yeux, vous ne savez comment ils étaient faits.
— C’est assurément grand dommage, dit le comte, que vous ayez, par trop de curiosité, perdu un si fidèle messager qui toujours vous apportait de bonnes et utiles nouvelles. Peut-être reviendra-t-il quand son courroux sera passé.»
Le chevalier l’aurait bien voulu, mais il ne l’espérait guère. Une pensée était venue dans son esprit.
«Qui sait si Orton me quittant, moi qui l’avais courroucé, n’est pas allé se mettre au service du comte, mon seigneur? Je lui en avais bien dès fois parlé, et bien savait-il que ses nouvelles avaient fort servi à monseigneur pour bien gouverner ses affaires. Monseigneur n’a pas paru bien surpris, ni si affligé que j’aurais cru. Je le vais huy bien surveiller pour voir s’il dit des nouvelles extraordinaires et venues promptement des pays étrangers. Je verrai bien ainsi si c’est son oreiller qu’Orton vient maintenant tirer pendant la nuit.»
Or étaient le soir tous les chevaliers autour de la table du comte après qu’il avait fini de souper, et si parlait-on de chiens et de chasse, car Monseigneur aimait les chiens plus que toutes les autres bêtes, et en avait toujours les plus beaux du monde, qui couchaient à ses pieds et dans sa chambre et ne le quittaient point. On avait fait courir le cerf dans la journée, et tous les chevaliers et écuyers étaient las. Plus d’un dormait dans un coin, hors des yeux du comte qui ne semblait jamais fatigué, encore qu’il eût chevauché plus loin et plus vite que nul autre, sauf messire Ernauton d’Espagne. Le comte devisait donc avec ses plus familiers qui ne faisaient pas mine de dormir, et le sire de Coarasse l’entendait:
«Je vous dirai un bon conte, dit Monseigneur, qui est arrivé ces jours derniers en la bataille qu’ont eue les gens de Gand contre leur seigneur le comte de Flandre, dans un petit village qui s’appelle Nivelle. Les Gantois étaient bien six mille, commandés par Pierre du Bois et Rasse de Harselle. Ce dernier était déjà mort, car les choses allaient au pire pour les gens de Gand, dont Dieu fera justice. On ne savait ce qu’était devenu Pierre du Bois, et les Gantois s’étaient rassemblés dans le moutier, auquel le comte fit mettre le feu. Un des capitaines, qui s’appelait Jean de Lannoy, était monté au clocher qui commençait de flamber. Il se voyait au point de la mort, et il criait aux gens du comte qui étaient tous en bas pour tuer ceux qui voulaient se sauver du feu: «Rançon! Rançon!» Et, en même temps, il montrait une grande tasse toute pleine de florins qu’il portait dans sa pochette. Mais les gens du comte ne faisaient que rire, disant: «Jean, Jean, venez par ces fenêtres pour nous parler; nous vous recueillerons, faites le beau saut comme vous avez fait sauter tant des nôtres; c’est votre tour à cette heure.»
» Jean voyait que le feu le pressait et l’allait dévorer, il aima mieux être tué que brûlé ; et, sautant par la fenêtre, il tomba au milieu des lances et des épées, dont il fut bientôt occis et hors de sa peine, après quoi on le rejeta dans les flammes, en sorte qu’il n’échappa pas au feu. C’est ainsi que finit Jean de Lannoy.»
Les chevaliers riaient, car ils voyaient rire le comte, et nul d’entre eux n’était favorable aux bourgeois de Gand, qui s’étaient révoltés contre leur seigneur; le sire de Coarasse avait écouté attentivement ce récit.
«Le comte a vu Orton, se dit-il, et tous ses soupçons se trouvaient tout à coup confirmés; ceci est un conte comme il les sait faire; et vous faire voir les choses comme si l’on était soi-même présent. Par ma foi, si je l’ai tout à fait perdu, ce dont je serai bien marri, j’aime mieux qu’il soit au service du comte que s’il était retourné à son clerc; je pense qu’il a été dégoûté et qu’il aime mieux les chevaliers et seigneurs. Je ne le verrai plus. Le comte ne fut pas si fou que moi; bien qu’il m’ait tant pressé de voir Orton, il ne recommencera pas.»
Messire Raymond ne tarda pas à reprendre le chemin de son château de Coarasse. Il était tout triste, et les plaisirs que sa dame de femme cherchait à lui faire goûter ne semblaient lui servir de rien. Le soir, quand il se couchait, il soupirait souvent; car il n’avait plus à attendre la visite d’Orton, et les nouvelles qu’il apportait toujours du près ou du loin. Les messagers du comte ne venaient plus à Coarasse, pressés par leur seigneur de lui rapporter le plus vite possible les lettres du chevalier. Quand messire Raymond allait à la chasse, il ne tuait plus comme autrefois grande foison de gibier, car Orton avait coutume de lui dire, quand il avait raconté toutes les nouvelles qu’il avait apprises: «J’ai bien vu là un ours, un loup, ou un cerf, ou un lièvre.» Si bien que le chevalier n’avait qu’à y aller pour trouver grand plaisir et ébattement. Aussi messire Raymond était-il bien souvent assis dans son grand fauteuil de bois, tantôt au coin de la cheminée quand il faisait froid, tantôt, quand le soleil brillait, dans la galerie d’où il avait vu la grande truie courir par la cour. Il ne bougeait guère, le pied appuyé sur un escabeau, le menton dans sa main et le coude sur son genou. Quand le vent s’élevait et faisait battre les portes et les volets des fenêtres, le sire de Coarasse était content. «Il me semble, disait-il, que j’entends Orton venir de loin.»
Un jour on le trouva mort de froid dans son fauteuil; il était maigre et courbé comme un vieillard. L’ennui l’avait saisi depuis qu’il avait perdu Orton. La dame fit donation de ses biens à une abbaye de femmes, où elle fit ses vœux; le comte de Foix avait le château et la ville de Coarasse. Tous pensaient autour de lui qu’il était servi d’un messager mystérieux, car rien ne se faisait en son pays ni ailleurs qu’il n’en fût informé, et la renommée lui en était à juste profit; car on n’osait rien faire qui lui fût contraire, fût-ce de détourner une cuiller d’or ou d’argent, tant on était assuré qu’il le savait aussitôt.
Le comte cependant n’était pas si joyeux que le croyaient ses serviteurs, car il ne savait rien de ce que faisait l’Enfant de Foix dans le pays de Navarre où il séjournait si longtemps. Le peuple commençait à s’en ennuyer, comme le père, et plusieurs voyageurs venant de Foix ou du Béarn en Navarre pour leurs affaires, s’étaient déjà aventurés à paraître devant leur jeune prince pour dire: «Monseigneur, il serait bien temps pour vous de revenir, car chacun vous désire et monseigneur votre père plus que tout autre.»
Mais l’Enfant de Foix répondait toujours: «J’ai été si lontemps sans voir madame ma mère et mon oncle de Navarre, et ils sont si contents de m’avoir revu, que je ne saurais partir encore. Mon seigneur de père m’aura auprès de lui tous les jours de sa vie, et, d’ailleurs il a mon cousin Yvain pour le désennuyer, qui bien sait lui tenir bonne compagnie; je reviendrai quand je pourrai.» Les marchands disaient: «Ce ne sont que fêtes et joies tous les jours en la cour, de Navarre, et le roi ne veut jamais quitter son neveu, qu’il traite comme s’il était son fils.» A quoi les gens avisés disaient: «Que Dieu nous aide, et qu’il ramène l’Enfant sain et sauf dans le pays; car il est aux mains d’un démon qui saura bien l’enjôler, pour ensuite lui faire du mal dans son corps et dans son âme.»
Le comte pensait plus de mal de son beau-frère le roi de Navarre que tous ceux qui lui en parlaient; car il savait bien des choses qui était restées cachées. De longue date, il avait été lui-même entraîné, par les séductions du roi, à se révolter contre le duc de Normandie, régent de France pendant la captivité du roi Jean, et il avait été emprisonné à Paris trois mois durant, avant d’aller courir les pays allemands en la compagnie du Captal de Buch pour soutenir l’Ordre teutonique.
Quand il était revenu de cette croisade contre les Turcs, et qu’il avait combattu les Jacques Bonhommes qui tenaient les reines et princesses assiégées dans Meaux, il avait toujours cru que le roi de Navarre était pour quelque chose dans le soulèvement des paysans, et qu’il leur avait donné de l’argent pour s’entretenir et occuper les forces du Régent; il l’avait toujours retrouvé ainsi dans les jours douloureux de sa vie, et la rivalité ne s’était jamais apaisée entre eux. A cette heure, le comte sentait que son beau-frère retenait loin de lui la comtesse sa femme, en lui faisant terreur des vengeances et du caractère allier et cruel qu’elle trouverait chez son seigneur et mari. Il craignait aussi que le tendre amour que son fils unique lui avait toujours témoigné ne fût altéré par les mauvais propos et les ruses diaboliques de Charles le Mauvais. «Quand l’Enfant reviendra-t-il?» se répétait-il souvent dans la solitude de sa chambre, lorsque ses chevaliers le croyaient endormi et reposant. «Quant à ma femme, il la retiendra sa vie durant et je ne la reverrai plus; mais s’il détenait mon fils, je l’irais chercher à la pointe des lances et il y aurait entre nous du sang répandu.»
Il ne bougeait guère.

Cependant la comtesse de Foix n’avait pas si fort terreur de son mari qu’elle ne fût volontiers retournée auprès de lui, s’il eût pu abaisser son orgueil jusqu’à la rappeler d’un mot de tendresse. Elle attendait chaque jour, quand son fils fut venu auprès d’elle, qu’il serait chargé de la ramener à Orthez. Quand l’Enfant de Foix commença de faire enfin ses préparatifs de départ, sur l’avis que lui avait donné l’évêque de Pamiers que le comte son père languissait et s’assombrissait en son absence, la dame prit son courage en sa main et elle dit à son jeune fils, dont elle caressait les beaux cheveux blonds et bouclés:
«Gaston, mon beau fils, le comte mon seigneur ne vous a-t-il rien dit pour moi, et de me ramener auprès de lui?»
L’Enfant réfléchit un moment: «Non, dit-il. Ni au dernier moment avant mon départ, ni avant, je n’en ai ouï aucune nouvelle, et ne reçus pour ce aucun ordre; mais soyez assurée, madame ma mère, que si vouliez revenir à Orthez avec moi, où nous amènerions aussi ma femme Béatrix, qui m’attend chez son père, vous seriez la très bien venue de tout le peuple; mon seigneur et père n’en serait pas le moins content, bien qu’il n’en ait dit rien; peut-être voulut-il encore paraître fâché.»
La comtesse secouait la tête: «Non, dit-elle, vous ne connaissez pas encore votre père et combien il est obstiné dans son courroux, auquel il n’y a point de pardon.»
Et comme son fils la regardait d’un air de reproche: «Vous ne savez pas combien j’ai eu de raisons de venir ici, et que j’ai déjà été auprès de lui en danger de mort; je ne l’ai jamais dit à personne, je vous le dirai à vous, mon beau fils, pour que vous ne pensiez pas que je fais mal en ne revenant pas à sa cour, tant qu’il ne m’en fai pas donner l’ordre. J’étais un jour en son château d’Orthez, là où vous allez rentrer, mon enfant, quand j’entendis sonner les cors et aboyer les chiens, sur quoi je sortis au-devant du comte mon mari, car je savais bien qu’il revenait de la chasse. J’étais jeune alors et je ne me sentais heureuse qu’en sa présence, et lorsqu’il était assis à côté de moi. Comme je mettais le pied en la galerie, je vis apporter par les valets de chasse, sur quatre grands épieux croisés, un ours mort, si terrible, si fort et si énorme, que jamais je n’en avais vu de semblable, et jamais, je crois, n’en verrai. Monseigneur était tout joyeux de sa chasse, et m’appela dès qu’il m’aperçut pour me faire admirer l’ours. «Voyez, madame, me dit-il, comme il est déchiré par les chiens qui le tiraient; cependant il en a occis quatre des meilleurs et blessé presque tous les autres, si bien que nul n’osait plus approcher. Il est tombé sous ma longue épée de Bordeaux, mais assez rudement nous avons combattu, et mes gens disent qu’il m’ont cru en grand péril de mort. Je n’y ai seulement pas pensé, tant j’étais en courroux de la mort de mes bons chiens.
» Je regardais l’ours, continua la princesse, et, tout en le regardant, je sentis le froid gagner tous mes membres et m’atteindre le cœur, car j’avais reconnu à sa lourde patte la cicatrice d’une grande blessure, et deux griffes arrachées, qui depuis assez longtemps avaient été guéries sans jamais repousser. Je me souvins en même temps que le roi de Navarre mon père, courant les bois et les montagnes, comme le faisait alors et le fait encore monseigneur mon mari, avait chassé pendant deux jours un ours d’une taille et d’une force extraordinaire comme celui que je voyais là, mort devant moi; il l’avait atteint plusieurs fois, et dans un défilé il l’avait blessé d’un coup de son épée, lui abattant deux griffes dans une patte; après quoi l’ours, au lieu de se jeter sur lui, s’était redressé et avait parlé à mon père, disant:
L’Enfant restait pensif.

«Tu me chasses et tu m’as blessé sans que je te veuille aucun dommage; prends garde à toi, car tu mourras de male mort, toi et les tiens.» Quand mon père se fut remis de son effroi, l’ours avait disparu. Mon père est tombé dans la bataille que le roi don Alphonse de Castille eut à Algésiras; il y fut si blessé qu’il ne put s’en relever mon frère ne me paraît pas bien assuré de sa vie, tant il a d’ennemis grands et puissants, et moi... Vous ne le savez pas, mon fils, mais plus d’une fois, quand votre père s’est trouvé en grande colère et agitation pendant le jour, il lui est arrivé pendant la nuit de sauter à bas de son lit, et de mettre l’épée à la main pour courir après moi dans la chambre, menaçant de me faire mourir. C’est pourquoi il avait pris l’habitude de faire coucher un chevalier à sa porte, n’étant pas bien sûr des rêves qu’il pourrait faire pendant la nuit... S’il m’avait rappelée, je serai revenue; sans sa parole, je n’oserais. S’il vous parle de moi, beau fils, répétez ce que je vous dis là. Sur un mot de sa bouche, j’obéirai.»
L’Enfant était resté triste et pensif; il n’avait jamais deviné quels terribles secrets se cachaient sous l’éloignement de sa mère, et, n’ayant jamais vu son père sans un sourire et une caresse pour lui, il n’avait pas douté de la faveur qu’il témoignerait à la comtesse sa femme, lorsqu’une fois l’influence du roi de Navarre aurait cessé de les diviser. Car l’Enfant de Foix avait souvent entendu parler de son oncle; il savait que son père l’avait en grande haine et crainte; c’était un sentiment qu’il ne partageait pas. «Peut-être, se disait le jeune homme, si mon oncle engageait ma mère à retourner avec moi à Orthez, consentirait-elle à mettre de côté ces vieilles craintes: qui pourrait reconnaître un ours d’un autre ours après tant d’années qui s’étaient écoulées depuis que mon grand-père avait blessé celui qui lui avait parlé ? Ma mère s’est fait là des soucis qui ne sont pas de saison. Le roi, mon grand-père, est mort de ses blessures; cela est arrivé à plus d’un chevalier, auquel on avait prédit qu’il mourrait de male mort; le roi mon oncle se porte bien, en son royaume, et madame ma mère ne sait même pas si mon seigneur de père court encore la nuit l’épée à la main quand il fait de mauvais rêves. Mon oncle de Navarre pourrait tout raccommoder s’il le voulait, et alors mon seigneur et père aurait avec lui bonne paix et fraternité, en sorte que nous serions tous en amitié. Je le lui demanderai quand je m’en irai à Pampelune prendre congé de lui. Je ne sais pourquoi on est partout en si grand peur et méfiance de lui, à Orthez, à Pau et même ici, en son propre pays, semble-t-il que chacun se cache quand il passe, et plus d’une fois j’ai vu des femmes faire derrière son dos des signes de croix. Je ne crois pas qu’il me veuille refuser; cependant il me paraît aimer de grand amour; s’il dit non, j’appellerai Béatrix à mon aide; nul ne peut contrarier son joli visage, ou attrister ses beaux yeux noirs.»
CHAPITRE V
Table des matières
L’Enfant de Foix s’en alla donc jusqu’à Pampelune, ayant dit grand adieu à sa mère. La pauvre dame pleurait fort et était toute désespérée.
«Ah! disait-elle, quelque chose me dit au cœur que je ne vous reverrai plus, mon beau fils, vous qui avez été toute la joie de mes yeux, depuis que je vous nourris de mon sein. Monseigneur votre père ne vous laissera plus revenir ici.»
L’Enfant la réconfortait et consolait de son mieux.
«Jamais monseigneur mon père ne mettra empêchement à ce que je vous vienne voir, disait-il; il sait trop bien ce que je vous dois, et d’ailleurs ne suis-je plus un enfant à la mamelle; je vous veux amener une autre fois Béatrix ma femme, qui vous mettra le cœur en joie, ainsi qu’elle le sait faire à tous. Si elle-même n’eût eu si grande envie de voir le comte d’Armagnac son père, elle m’aurait bien accompagné céans. Venez avec moi, madame, jusqu’à ce point de mon voyage, pour la voir et l’entendre; après quoi vous reviendrez ici si vous voulez.»
La dame comtesse regardait piteusement son fils:
«Je ne saurais le faire, disait-elle, Monseigneur serait encore plus irrité contre moi si j’allais en la cour du comte votre beau-père, au lieu de rentrer en la sienne, et je ne sais même si mon frère me voudrait ensuite recevoir. Allez, allez, Gaston, mon beau-fils, mais sachez bien que jamais vous ne reverrez votre mère, et que votre mère ne vous reverra plus.»
Elle pleurait en l’embrassant, ainsi que femme éplorée; l’Enfant pleurait aussi, mais sans partager ses craintes.
«Pourquoi ne reviendrais-je pas? disait-il dans la confiance de sa jeunesse; nul ne saurait trouver mauvais que je vienne voir madame ma mère.»
Le roi de Navarre se tenait toujours à Pampelune, fort occupé des querelles du pays d’Espagne auxquelles il prenait part; il avait naguère soutenu le roi don Pèdre contre le roi d’Aragon, et il avait ouvert ses passages des montagnes à l’armée que le prince de Galles menait en Espagne au secours de ce prince; partout il avait la main dans les intrigues, et ne se plaisait à rien tant qu’à poursuivre longuement ses ennemis. Après avoir été en bonne paix et intelligence avec le roi Charles le Sage de France, il s’était allié de nouveau aux Anglais et leur avait cédé sa ville et son port de Cherbourg, par où ils avaient belle entrée dans le royaume de France. On le craignait donc en tous lieux, et les oncles du jeune roi Charles VI le redoutaient et le haïssaient autant que l’avaient fait le roi Charles V, leur frère, et le roi Jean leur père. Il était cependant toujours beau chevalier; pour lors âgé de cinquante ans, et si grand et habile parleur qu’en sa présence tous étaient toujours de son avis et ne doutaient pas de ce qu’il disait. L’Enfant de Foix était ravi quand il entendait parler le roi son oncle:
«Mon seigneur de père sait bien dire ce qu’il dit, pensait-il, et chacun prend grand plaisir à ses discours, mais il ne sait pas ou ne veut pas charmer par sa langue comme mon oncle de Navarre, qui semble toujours dire à chacun ce qui le mieux peut lui plaire, et raconte les hauts faits d’armes et belles aventures qu’il a vus, à vous empêcher de dormir pendant dix nuits de suite. Il est aussi sage et de bon conseil, et ne saurais-je croire ce que dit mon seigneur de père qu’il n’y a jamais de vérité dans ce qu’il dit, ni de loyauté dans ce qu’il conseille. Il a toujours été pour moi un bon seigneur et parent.»
Le roi de Navarre s’était en effet montré très joyeux de voir arriver son neveu, et tous les jours lui faisait de nouvelles fêles et lui montrait grands divertissements. Le jeune prince était en chasse tout le jour avec des habiletés qu’il n’avait pas encore connues à la cour du comte son père, et le soir soupait avec belle et grande compagnie, sans que jamais quelque nouveau présent, joyau, armes, chiens, oiseaux ou beaux chevaux, manquât d’être offert à l’Enfant de la part du roi lorsqu’il rentrai au château de Pampelune et qu’il était reposé de sa chevauchée. Ainsi se passèrent dix jours en grands ébattements, et le roi de Navarre pressait son neveu de rester plus longtemps auprès de lui, mais l’Enfant était pressé de revoir sa dame de femme, qui déjà deux fois lui avait envoyé des messages et des gages d’amour. Il savait aussi que le comte son père s’ennuyait de son absence; il ne voulut donc point céder aux demandes de son oncle et fixa son départ au lendemain. Plusieurs fois il avait entrepris de parler au roi de Navarre du dissentiment qui existait entre le comte son père et la comtesse sa. mère, et du désir qu’il avait de le voir cesser; mais il semblait que le roi ne voulût point entendre, et toujours détournait la conversation lorsqu’elle venait sur ce sujet-là. L’Enfant s’était dit:
«Mon oncle ne veut pas que je lui parle de mon père et de ma mère; il la veut retenir auprès de lui; je prendrai l’occasion au moment de partir, quand l’heure sera venue de monter à cheval, et que plus n’y aura-t-il moyen de me répondre. Il sera bien alors obligé de m’écouter, ne fût-ce que par courtoisie et pour ne pas me tourner le dos devant ses chevaliers.»
L’Enfant l’avait ainsi résolu, mais il était triste; il n’avait pu engager son oncle dans cette entreprise que si fort il désirait, de remettre en paix et amour son père et sa mère; aussi fut-il tout content et joyeux lorsque le roi de Navarre entra dans sa chambre la veille de son départ, au soir, et ayant d’abord bien regardé si les serviteurs du jeune prince étaient tous écartés, il tira de son sein une belle boursette en soie rouge, toute brodée d’or et de fines perles, et la lui donna, disant:
«Beau neveu, je vous dirai ce que vous ferez, et faites-le sans faute pour votre joie et pour la mienne. Vous voyez bien comment le comte de Foix votre père a, à son tort, en grande haine votre mère ma sœur. Je sais que vous le voyez, car plusieurs fois vous m’en avez voulu parler, et ne l’ai-je pas voulu, car j’attendais le jour. Ceci me déplaît autant qu’à vous, et j’y veux remédier. Pour préparer les choses en bon point et que votre mère soit bien avec votre père, quand l’occasion se présentera, vous prendrez un peu de cette poudre, qui est dans cette bourse, et vous en mettrez sur la viande de votre père; prenez garde seulement que nul ne vous voie. Et, si tôt qu’il en aura mangé, il n’aura de repos et n’entendra à aucune chose jusqu’à ce qu’il puisse ravoir sa femme votre mère avec lui, et ils s’entr’aimeront toujours si entièrement, que jamais ils ne voudront se séparer l’un de l’autre, et vous devez désirer grandement qu’ainsi il en advienne.
«Aussi, de ce fait, le comte votre père sera aussi bien et en bonne amitié avec moi, comme nous fûmes du temps passé, quand nous étions ensemble dedans Paris pendant que le roi Jean était, prisonnier des Anglais...»
Comme il disait ces mots, l’Enfant de Foix, qui jouait avec la boursette que le roi son oncle venait de lui donner, leva les yeux sur le visage du roi et fut tout effrayé en voyant ses yeux flamboyer et les veines de son front rougir et se gonfler comme c’était sa coutune lorsqu’il était en grand courroux. Dès que le roi se vit observé par le j eune prince, il reprit sa tranquillité et se mit à sourire:
«Ah! beau neveu, dit-il, vous vous étonnez que je paraisse fâché, mais je ne puis à cette heure parler du roi Jean de France, mon oncle et beau-père, sans que le sang me vienne à bouillir dans les veines, quand je me rappelle comment j’étais, sans nul doute ni crainte, à souper au château de Rouen, chez mon cousin et beau-frère le duc de Normandie, qui devait être le roi Charles V de France; là entra le roi Jean mon beau-père que nul n’attendait, et, devant lui, marchait messire Arnould d’Autrehem, qui tira son épée en disant:
«Que nul ne se meuve pour chose qu’il voie, s’il ne veut être tué de cette épée!»
» Comme le roi s’avançait vers les tables, je vis bien à sa contenance qu’il était venu en grand courroux et mauvaise entreprise et que j’étais celui auquel il en voulait. Or, vous dirai-je, beau neveu, encore que je fusse déjà bon chevalier et eusse combattu en plus d’un combat, que j’aurais voulu être autre part qu’en ce château de Rouen, car je savais le roi encore irrité de la querelle que j’avais eue avec messire Charles d’Espagne, son connétable, que tant il aimait, et auquel il avait donné les terres de mon héritage, ce qui avait amené la mort dudit connétable. Pour lors le roi s’avança vers moi, jetant son bras sur mon épaule et me saisissant par les cheveux, en sorte qu’il m’attira rudement contre lui; il était grand et fort et pour lors en toute la vigueur de son âge, je ne me voulais point débattre contre lui, et il me tint serré contre sa poitrine, disant:
«Or sus, traître, tu n’es pas digne de t’asseoir à la table de mon fils! Par l’âme de mon père, je ne pense jamais boire ni manger pendant que tu vivras!»
Ce fut à ce moment que mon bon écuyer Collinet de Béville, qui avait été nourri avec moi d’enfance, se jeta au devant de moi, tirant son coutelas, qu’il appuya sur la gorge du roi, disant qu’il allait l’occire s’il ne me laissait aller. Le roi Jean me lâcha aussitôt, disant à ses sujets:
«Prenez-moi ce garçon-là et son maître aussi.»
L’Enfant de Foix avait écouté ce récit; il partageait la colère de son oncle, et comprenait sa longue rancune.
«Et le duc de Normandie, bel oncle, demanda-t-il, que faisait-il pendant que vous étiez ainsi arrêté dans son château et en sa présence?
— Il était à genoux devant son père, répondit le roi de Navarre avec un sourire étrange, disant à mains jointes: «Ah! monseigneur, pour Dieu merci, vous me déshonorez; que dira-t-on de moi quand j’avais prié le roi et ses barons à dîner chez moi, et que vous les traitez ainsi? On dira que je les ai trahis! Et je ne vis jamais en eux que tout bien et toute courtoisie...
Le roi lui saisit brusquement la main.

— C’est ce que j’aurais dit moi-même, interrompit Gaston de Foix; il parlait bien, mon oncle; comment le roi son père ne l’écouta-t-il pas?
— Ses paroles ne servirent guère, beau neveu, reprit le roi de Navarre, non plus que les miennes qui plus humbles encore étaient, je vous en réponds; mais le roi disait: «Taisez-vous, Charles, ils sont mauvais traîtres, vous ne savez pas tout ce que je sais,» et à moi il disait: «Par monseigneur saint Denis, vous saurez bien prêcher et jouer de fausses menteries, si jamais vous m’échappez.»
— Mais cependant, mon oncle, reprit encore l’Enfant de Foix, vous ne mourûtes point, tandis que les barons qui avec vous avaient été pris furent tantôt occis?
— Je ne fus pas occis à cette heure, parce que ce n’est pas chose aussi facile de décoller un roi qu’un baron, dit le roi de Navarre, mais je souffris mille morts en ma prison quand on venait me dire le soir: «Demain, vous ne verrez pas le jour,» et le matin: «Vous ne verrez pas coucher le soleil.» Je n’ai jamais cru ni pensé que mon cousin et beau-frère le duc de Normandie fût si ignorant qu’il le voulait bien dire du dessein du roi son père. Aussi disait-on que je l’avais fait empoisonner. A cette heure, il est mort, Dieu veuille avoir son âme!»
Gaston de Foix n’écoutait plus; il avait repris la bourse, jouant avec les cordons et mettant son doigt dans l’ouverture; le roi de Navarre lui saisit brusquement la main:
«N’ouvrez pas la bourse et ne touchez pas à la poudre, dit-il vivement; si vous la goûtiez ou si vous la montriez à qui que ce fût, afin que votre père le sût, tout serait perdu et le bien que nous en espérons serait tourné en malheur et colère.
— Bien, dit lE’nfant, nul n’en saura rien, ou ne la verra,» et il cacha la boursette dans sa cotte fourrée, en ajoutant: «Bel oncle, si par votre grand savoir vous remettiez bien ensemble mon père et ma mère, je vous aimerai mieux que jamais neveu n’aima son oncle, et mieux que je ne vous aime à cette heure, ce qui pourtant est déjà beaucoup.»
Là-dessus le jeune homme partit de Pampelune, et s’en alla à Orthez, s’arrêtant seulement un jour sur la route à la cour du comte d’Armagnac, son beau-père. Quand Mme Béatrix le vit, elle sauta de joie, car encore était-elle jeune et tout enfant, et elle dit:
«Monseigneur, il était bien temps que vous me vinssiez chercher, sans quoi vous n’auriez plus trouvé votre gaie Armagnacaise, mais une pauvre veuve toute baignée de larmes. Je commençais d’apprendre à pleurer.
— Vraiment, ma belle, dit Gaston, riant et l’embrassant tout à la fois, il est donc l’heure de chevaucher vite vers Orthez, de peur de gâter vos jolis yeux par les larmes.» Elle riait aussi.
«Ah! je ne pleurerai pas maintenant que vous êtes céans, et bien volontiers resterai-je encore un peu avec vous chez mon père dans dans mon beau pays d’Armagnac.» Mais Gaston hochait la tète.
«Plus tard, nous reviendrons, ma belle, disait-il; j’ai promis à madame ma mère de vous la mener voir, mais qui sait? peut-être reviendra-t-elle faire compagnie à monseigneur mon père, et alors nous serons libres de visiter vos parents à leur tour. Pour lors, il nous faut retourner à Orthez.» Et la dame dit: «Monseigneur, volontiers.»
L’Enfant de Foix et Mme Béatrix chevauchaient.

Ce fut grande joie dans la ville et au château d’Orthez, quand on apprit que l’Enfant de Foix avec Mme Béatrix chevauchaient pour revenir au pays. Partout sonnaient les cloches des églises; dans toutes maisons on préparait les plus beaux habits pour aller dans les rues au-devant de l’Enfant et de sa jeune épouse, les ménagères sortaient des coffres les tapisseries et damas pour en parer les balcons et fenêtres. Nul ne l’avait ordonné et le comte se tenait dans son château, où se préparaient aussi les fêtes du retour; mais tous les gens du pays aimaient le jeune Gaston, et comptaient sur lui comme devant être un jour leur bon seigneur et maître, plus doux et moins fier que le comte son père, tout en sachant comme lui gouverner et défendre sa terre. Un seul cri retentissait dans les rues d’Orthez: «Vive Gaston, l’Enfant de Foix et de Béarn!»
Quand Gaston fut monté jusqu’au château où l’attendait le comte son père, celui-ci lui fit bonne chère et lui demanda des nouvelles de Navarre, sans jamais parler de la comtesse sa femme. Seulement, lorsqu’il eut demandé quels présents le roi son oncle avait faits au jeune homme, celui-ci montra les gobelets d’or, les joyaux précieux, les beaux chiens, les faucons et le cheval que le roi lui avait donnés, puis il dégagea l’agrafe qui retenait son manteau, laquelle était en or ciselé, garnie de grosses perles, et lui dit:
«Ceci m’a été donné par madame ma mère, qui a dit que vous la reconnaîtriez.»
Le comte prit l’agrafe entre ses doigts, la touchant et la retournant dans sa main.
«Elle a dit vrai, répondit-il, et sa voix paraissait à Gaston plus basse et plus profonde que de coutume; je la lui donnai, un jour, en souvenir d’une fois qu’elle m’avait elle-même, et pendant bien des jours, pansé une blessure que je m’étais faite à la chasse en tombant sur mon épée. Jamais elle ne voulut y laisser toucher un chirurgien ni valet, disant que personne n’avait la main aussi légère ni le cœur aussi amoureux qu’elle pour me soigner. Je croyais qu’elle avait oublié la blessure comme elle a oublié l’amour!»
Les yeux du comte paraissaient un peu humides. Son fils ouvrait la bouche pour parler, tout prêt à plaider la cause de sa mère, mais déjà le comte avait tourné le dos, et, rentrant dans sa chambre, il en ferma la porte: il n’avait pas rendu son manteau à Gaston, et l’agrafe était restée dans sa main.
L’Enfant n’osait frapper à la porte. Il demeura un instant pensif. «La poudre de mon oncle de Navarre n’aura qu’à parfaire une besogne bien commencée, se dit-il. Au fond de son cœur, monseigneur aime toujours ma mère. Si j’avais seulement pu lui dire qu’elle ne demande qu’un mot pour obéir!»
CHAPITRE VI
Table des matières
Gaston n’avait pas montré à son père la bourse que lui avait donnée le roi de Navarre; il la cachait sur sa poitrine, dans sa cotte fourrée, comme il l’avait fait depuis le jour où il l’avait reçue. Un soir, comme Mme Béatrix s’était retirée dans sa chambre, fatiguée après une longue journée de chasse et de chevauchée, l’Enfant de Foix s’en alla dans la chambre de son cousin Yvain, que son père avait élevé avec lui comme fils d’une sœur qu’il avait perdue, et qu’il aimait presque autant que Gaston lui-même. Là les deux enfants avaient dormi longtemps, et les deux lits étaient encore en la chambre. Causant et devisant, ils s’étendirent sur les lits et se mirent à jouer, changeant et pelotant leurs habits, qui de tout temps avaient été semblables. Yvain était sur son séant, embrassant ses genoux avec ses bras, lorsque la cotte de Gaston vint volant à travers la chambre qui heurta sa joue et lui couvrit la tête. A peine s’en était-il délivré, qu’il lança à son cousin sa propre cotte toute semblable qui était placée au pied de son lit; mais, tenant dans ses mains l’habit de Gaston, il toucha la petite pochette cachée dans la fourrure, et sortit la boursette que Gaston y avait laissée sans penser à mal.
«Gaston, dit-il avec malice, quelle est cette chose-ci que vous portez tous les jours sur votre poitrine?»
Gaston pâlit, car il se rappela aussitôt la bourse, et, se soulevant sur son lit, il cria d’un ton mécontent:
«Rendez-moi ma cotte, Yvain, vous n’en avez que faire.»
Yvain lui rejeta sa cotte.
«Ce n’est pas moi qui vous l’ai demandée, Gaston, répondit-il d’un ton de reproche.
— Si ne vous l’ai-je pas dit,» marmotta Gaston, qui semblait mécontent. Il enfila sa cotte et, sautant à bas du lit, s’en alla dans la chambre de sa femme, où toute la gaieté de la jolie Armagnacaise ne put lui rendre sa bonne humeur.
Le lendemain matin, Gaston avait repris son visage joyeux; il avait pensé en lui-même:
«Pourquoi m’attristerais-je de ce qu’Yvain a vu cette poudre en la boursette? Il n’en parlera à personne, et si je me hâte, la chose sera faite et Monseigneur aura rappelé ma mère avant seulement qu’on puisse deviner par quel moyen la pensée lui en est venue. Comment mon oncle de Navarre a-t-il pu apprendre de tels secrets, et ne sont-ils pas l’œuvre du diable, bien qu’il ne soit guère en ses habitudes de rapprocher les maris et les femmes, mais plutôt de les séparer? Je serai content quand ma mère sera derechef ici. Alors je jetterai la poudre et la boursette, car jamais Béatrix et moi nous n’en aurons besoin pour nous bien aimer.»
Il pleuvait et le temps était sombre. La gaie Armagnacaise était lasse de la chasse de la veille et de la mauvaise nuit qu’elle avait passée. Le comte était enfermé en sa chambre, où il écrivait son livre de la chasse, le Miroir de Phébus, des plaisirs de la chasse, des bêtes sauvages et des oiseaux de proie. Il était grandement savant en cette matière, et jamais homme ne sut mieux soigner et faire soigner chevaux, chiens et oiseaux.
Quand le comte était occupé avec ses clercs, nul ne pouvait approcher de lui, et, depuis deux jours, Gaston cherchait en vain une occasion de venir à sa table pendant qu’on y servait les viandes; mais le comte avait coutume de souper à part, et son fils lui-même n’approchait que lorsqu’il était appelé.
Après le dîner, l’Enfant de Foix et son cousin Yvain allèrent jouer à la paume. Quelques jeunes écuyers y allèrent avec eux, qui étaient des plus beaux et des mieux faits parmi les gentilshommes du pays, car le comte de Foix les aimait ainsi et faisait grand cas de la beauté des hommes et des femmes, en sorte que sa cour fut toujours belle et plaisante à voir.
Les deux jeunes gens jouaient ensemble, et les écuyers leur rejettaient les balles de paume quand elles sautaient en dehors de la galerie. Yvain avait plusieurs fois pris plaisir à frapper de sa raquette la balle de Gaston, qui s’en irrita, criant après lui de laisser sa balle. Yvain n’en tint compte et frappa une fois de plus. Gaston jeta sa raquette et courut sur Yvain; il lui donna un soufflet. L’Enfant de Foix était le plus grand et le plus fort; il était aussi le plus hardi, car Yvain venait souvent à larmoyer et se plaindre quand en sa place Gaston eût riposté par un coup. Ce fut ce qu’il fit encore cette fois, et s’en alla de la galerie tenant sa tête dans ses mains, tout irrité et pleurant.
Le comte sortait à cette heure de sa chambre, allant entendre vêpres dans sa chapelle. Il aperçut bien les larmes d’Yvain, mais comme l’heure était venue pour chanter l’office, auquel le comte était très dévot, il continua de marcher, accompagné de ses chevaliers et de ses clercs. Le chant des orgues se faisait déjà entendre, et nulle part n’était-il si mélodieux qu’en la chapelle du comte, lequel ne pouvait souffrir auprès de lui chose qui ne fût parfaite en sa nature; et aussi était-il grand connaisseur en musique, chants et beaux instruments.
Le comte aperçut Yvain.

Quand le comte eut ouï chanter vêpres, il sortit de la chapelle et regarda tout autour de lui s’il verrait encore Yvain. Celui-ci avait bien aperçu les yeux du comte fixés sur lui comme il passait, et il avait résolu en son cœur qu’il serait encore là tout pleurant quand l’office serait terminé, ayant bonne envie de se venger de Gaston. Le comte l’appela vers lui, car fort il l’aimait:
«Yvain, dit-il, que vous manque-t-il?»
— Au nom de Dieu, monseigneur, dit Yvain, Gaston m’a battu, mais il y aurait autant et plus de raison de le battre que moi.
— Pourquoi? dit le comte, qui entra aussitôt en soupçon, car il était de son naturel inquiet et plein d’imagination.
— Par ma foi, monseigneur, dit Yvain, qui plus ne songeait à larmoyer, depuis qu’il est retourné de Navarre, il porte sur sa poitrine une boursette toute pleine de poudre, mais je ne sais à quoi elle sert, ni ce qu’il veut en faire; seulement il m’a dit une fois ou deux que Madame sa mère sera bientôt et en bref temps mieux en votre grâce que jamais ne fût.»
Yvain n’aimait pas la comtesse, qui souvent l’avait brusqué quand il était enfant, tant il lui déplaisait de le voir égaler à son fils. Aussi était-ce avec grand déplaisir qu’il avait entendu Gaston se vanter d’avance du retour de sa mère. Le comte lui prit l’épaule, et le regardant entre les deux yeux:
«Oh! dit-il, tais-toi et prends bien garde que tu ne découvres à homme du monde ce que tu m’as dit.
— Monseigneur, répondit Yvain, volontiers.»
Le comte de Foix entra lors en grande imagination et s’enferma jusqu’à l’heure du dîner, puis il se leva et s’assit comme les autres jours à table en sa salle. Ce jour-là se trouvaient dans la salle et au repas grande foison d’évêques, d’abbés et chevaliers, et grand nombre de ménestrels se promenaient entre les tables, chantant et jouant de leurs instruments. En ce jour-là, le comte de Foix, qui était un magnifique seigneur, donna tant aux ménétriers qu’aux hérauts la somme de cinq cents francs, et revêtit les ménétriers du duc de Touraine, qui étaient venus dans son pays, cherchant aventure; il leur donna des draps d’or et les fourra de menu vair, lesquels draps furent estimés à deux cents francs, et le dîner dura jusqu’à quatre heures après none.
C’était la coutume du comte en ces jours de fête que Gaston son fils le servît de ses mets et fît essai de ses viandes; cependant, cette fois, il ne l’appela auprès de lui que le repas bien avancé, car il avait chargé messire Espaing de Lyon, qui commandait dans la salle, de faire faire l’essai de ses premiers mets par un écuyer. Lorsqu’il eut appelé son fils, comme on était venu aux entremets, qui ce soir-là étaient beaux et étranges, l’Enfant de Foix plaça devant le comte le mets qu’il devait servir, et se mit en devoir de faire ce qu’il avait à faire; mais le comte, tout informé de son fait, jetant les yeux sur lui, vit les cordons de la boursette qui pendaient hors de la cotte de son fils, car Gaston y avait porté la main, espérant enfin exécuter son dessein et mettre la poudre en l’assiette de son père. Le sang lui tourna dans les veines, et il dit:
«Gaston, viens ici, je voudrais te parler à l’oreille.»
L’Enfant s’avança vers la table sans rien craindre; cependant il avait pâli, car il voyait son coup manqué. Le comte ouvrit alors sa cotte et glissa sa main jusqu’au jupon; puis, prenant un couteau, il coupa les cordons de la boursette, qui lui demeura en la main; alors il dit à son fils:
«Quelle chose y a-t-il en cette boursette?»
L’Enfant, qui fut tout surpris et ébahi, devint blême de peur, et si éperdu qu’il ne sonna mot; aussi commençait-il à trembler, car il se sentait perdu. Le comte de Foix ouvrit la bourse, et, prenant de la poudre, il la mit sur une tranche de pain encore tout humide de la viande qu’on y avait posée, et, sifflant un lévrier qu’il avait auprès de lui, il le lui donna à manger. Sitôt que le chien eut mangé le premier morceau, ses yeux tournèrent dans sa tête et il mourut.
Quand le comte de Foix vit ce qui s’était passé, il fut tout courroucé, et il y avait bien matière; ceux qui étaient assis aux tables tout près de lui avaient vu aussi tomber le chien, et déjà se levaient-ils en grand trouble et émoi; mais le comte les avait tous devancés, et, repoussant sa table, il avait pris son grand couteau pour le lancer après son fils, qui eût été là occis sans remède, mais les chevaliers et les écuyers s’élancèrent entre eux, qui dirent:
«Monseigneur, par Dieu merci, ne vous hâtez pas tant, mais informez-vous de l’affaire avant que vous fassiez nul mal à votre fils.»
Tout ce qui était là dans la salle était à cette heure en mouvement et agitation; les uns parlaient gascon et les autres français, étant venus du pays de France, comme les évêques et les chevaliers espagnols parlaient leur langue entre eux, si bien que nul n’entendait l’autre; cependant au milieu de tout le tumulte s’élevait la voix du comte, qui, à cette heure, parlait gascon et non français, comme on revient en suprême angoisse à la langue dont on a été nourri en sa petite enfance, et il disait:
«0 Gaston, traître! pour toi, et pour accroître l’héritage qui te devait retourner, j’ai été en guerre et en haine au roi de France, au roi d’Angleterre, au roi d’Espagne, au roi de Navarre et au roi d’Aragon, et contre eux je me suis toujours ainsi tenu et porté, et tu me veux faire mourir! Cela te vient de mauvaise nature et du sang de Navarre qui est en tes veines. Sache que tu mourras à ce coup.»
Pour lors le comte avait quitté la table et vint dans la salle, son couteau toujours à la main; il marchait sur son fils, qui s’était laissé tomber sur un banc, pâle et tremblant; la sueur froide baignait son visage. Yvain était derrière lui qui pleurait, car il comprenait que la parole qu’il avait dite au comte avait éveillé ses soupçons contre Gaston.
«Comment, pensait-il, la poudre qui était dans la boursette a-t-elle pu faire mourir le chien? Je suis bien assuré que Gaston ne croyait pas qu’elle fût mauvaise. Peut-être son oncle le roi de Navarre le savait-il mieux que lui quand il la lui avait donnée.»
Ce pensant, Yvain se mit à genoux avec les chevaliers et écuyers, qui voulaient arrêter le comte, et qui disaient:
«Ah! monseigneur, pour Dieu merci, n’allez pas occire Gaston, vous n’avez plus d’enfants. Faites-le garder et informez-vous de la matière; peut-être ne savait-il pas ce qu’il portait et n’a-t-il nulle part en ce méfait.»
Les chevaliers pleuraient, Yvain pleurait aussi, et à travers ses larmes, il répétait:
«Monseigneur, Gaston n’en savait rien, car il disait que sa dame de mère serait bientôt auprès de vous et plus que jamais en votre grâce. Peut-être croyait-il que la poudre en la boursette était un charme qui lui avait été donné à cette fin par son oncle de Navarre.»
Au nom du roi de Navarre, les yeux du comte devinrent sombres, et il fit un pas de plus vers son fils; quelques-uns des chevaliers entouraient l’Enfant, s’étonnant de le, voir ainsi muet et glacé.
Messire Espaing de Lyon, qui l’avait nourri d’enfance, lui disait à l’oreille:
«Gaston, relevez-vous, prenez courage et dites hardiment à Monseigneur d’où vous vient la boursette, qui vous l’a donnée et ce qu’on vous a dit en vous la remettant.»
Mais rien ne pouvait être obtenu de l’Enfant, qui semblait comme un homme frappé à mort. Le comte le regardait avec mépris, et retenait à grand peine sa colère:
«Or tôt, dit-il, mettez-le dans la tour, et qu’il soit tellement gardé qu’on m’en puisse rendre compte.»
Gaston fut donc emmené en la tour du château d’Orthez, et on le mit dans une chambre qui était petite, étroite et sombre. Ceux qui le gardaient fermèrent solidement les verrous de la porte: «Car, disaient-ils, s’il venait à nous échapper, nous mourrions tantôt dans les supplices, sans aucune miséricorde.»
Les chevaliers s’élancerent entre eux.

Les chevaliers qui accompagnaient l’Enfant disaient cependant entre eux:
«Il ne pense seulement pas à s’échapper et à se défendre, comme devrait faire tout homme jeune et loyal si horriblement accusé. Il semble qu’il ait quelque chose sur sa conscience.
— Non, dit messire Espaing de Lyon, qui conduisait les autres; mais il a toujours aimé Monseigneur son père plus que tout homme au monde; quand il a vu quel danger le comte avait couru par la faute de son ignorance et par la créance qu’il avait eue en ceux qui lui avaient remis la boursette, son cœur s’est brisé, et bien heureux serons-nous s’il reprend jamais courage à la vie.
— D’abord faut-il qu’il échappe à la colère de Monseigneur, sa vie sauve,» pensaient les écuyers qui accompagnaient messire Espaing.
CHAPITRE VII
Table des matières
Cependant le comte n’était pas sorti de la salle et le courroux qu’il avait été obligé de contenir à l’égard de son fils se déversait sur ses amis et ses serviteurs. Par les soins et la volonté du comte, Gaston avait été, dès son enfance, entouré des plus braves, des meilleurs et des plus aimables jeunes gens des familles nobles du Béarn et du pays de Foix. Tous l’aimaient et le servaient avec joie, et le comte pensait que quelques-uns fussent en sa confidence sur l’affaire de la boursette, surtout ceux qui avaient été avec lui en Navarre et ceux qui d’ordinaire assistaient à l’habiller.
«Il ne se peut qu’aucun d’eux n’ait vu cette boursette, quelque secrète qu’il la pût tenir, disait le comte, et il aurait dû me venir dire: «Monseigneur, Gaston porte une boursette, telle et telle.» Sans une querelle d’enfant qui mit Yvain mon neveu en grande colère, je n’en aurais rien su, et peut-être à cette heure serais-je comme mon pauvre chien, qui méritait mieux que de mourir par le poison de Navarre.»
Les chevaliers regardaient Yvain avec étonnement; jusqu’à ce moment, personne n’avait compris comment le comte avait été instruit de la boursette que portait son fils, et plusieurs pensaient que ce fut par le messager mystérieux qui l’instruisait des affaires du monde. Yvain cacha son visage dans ses mains et se remit à pleurer.
Dans la salle, et pendant que le comte, dans son courroux, faisait arrêter les serviteurs de son fils qu’on menait en prison, plus d’un chevalier ou écuyer avisé avait prudemment fait sa sortie. Déjà le confesseur de l’Enfant de Foix, l’évêque de Lescale, auprès Pau, avait fait seller son cheval, et avait pris son chemin vers les marches du pays. D’autres avaient suivi son exemple, car on savait la colère du comte violente et cruelle, et que jamais il ne pardonnait à ceux dont il croyait avoir reçu offense. Bien en prit à ceux qui avaient ainsi devancé son courroux, car du fond des prisons du château d’Orthez sortirent aussitôt des cris de mortelle agonie, et jusqu’à quinze des serviteurs de l’Enfant périrent dans les supplices, sans qu’aucun d’eux accusât Gaston, et tous disaient: «Il a été le premier trompé et ne savait pas ce qu’il portait. Tout son discours en revenant de Navarre était que nous serions bientôt tous en joie, car Madame sa mère reviendrait au château d’Orthez, et que Monseigneur l’aurait si fort en sa grâce, que plus ne voudrait jamais la quitter.» Dans la chambre où il s’était retiré, le comte attendait, marchant à grands pas en tous les sens, les yeux toujours fixés sur la porte, comme s’il espérait des nouvelles. Tous les chevaliers et écuyers étaient rassemblés dans la salle et dans la galerie, pâles et les lèvres serrées; quand on n’entendit plus de cris dans les cachots, messire Espaing de Lyon, les yeux pleins de larmes, frappa à la porte du comte.
«Ils sont tous morts comme de fidèles et loyaux serviteurs, dit-il hardiment; pas un n’a voulu sauver sa vie en disant chose qui ne fût pas véritable contre son seigneur. Gaston n’a rien su de ce qu’il portait, j’en répondrais sur ma tête.»
Le comte regarda en face messire Espaing, qui de tout temps était l’un de ses plus braves et confidents chevaliers; puis il repoussa contre lui la porte; nul ne le revit plus en cette journée. On pleurait dans toutes les maisons de a ville d’Orthez.
Au point du jour, le comte appela le clerc qui couchait en la chambre proche de la sienne; quand le clerc entra, qui vit le lit non défait et les couvertures comme elles avaient été placées la veille au soir par les serviteurs de la chambre, il comprit que monseigneur ne s’était point couché, ni n’avait dormi. Le comte était assis dans sa chaise; son visage avait vieilli de dix ans depuis la veille, et paraissait sombre et triste.
«Écris, dit-il au clerc, à tous les nobles et prélats des pays de Foix et du Béarn, et aux hommes notables des deux pays, qu’ils viennent ici me trouver en ma ville d’Orthez, car j’ai besoin de leur parler.»
Le clerc comprit de quelle matière le comte voulait entretenir ses serviteurs, et il écrivit des lettres si pressantes, qu’au jour le plus proche où pouvaient les amener leurs bons chevaux, les hommes du comté de Foix commencèrent à s’assembler dans la ville d’Orthez. Le comte n’avait pas encore indiqué à quel moment ils se devraient réunir dans la grande salle du château, et encore attendait-il les plus lointains qui n’avaient pu se hâter assez pour regagner ceux des marches prochaines; mais le peuple de la ville n’avait pas attendu la venue des notables pour se prononcer en faveur de l’Enfant de Foix et de Béarn. Sur toutes les places, dans tous les marchés, à la porte de toutes les églises, les gens du pays tenaient assemblées, discutant et devisant des affaires de Gaston avec le comte son père.
Le comte regarda messire Espaing.

«Il a été déçu par ce démon de Navarrais,» disaient les femmes. Si quelque homme osait branler la tête, disant que les héritiers sont parfois bien aises de ne point trop attendre leur héritage, la voix de tous s’élevait contre lui, et il était contraint de se taire.
«Si on voulait faire mourir Gaston, nous l’irions prendre en la grande tour du château, et le garderions nous-mêmes en sûreté, disaient les bourgeois. Monseigneur n’a que lui d’enfant, et que deviendraient les pays de Foix et de Béarn si plus n’avait d’héritier de son corps?»
Cependant l’hôtel de la Lune était depuis longtemps rempli de prélats, chevaliers et notables, et aussi l’étaient toutes les maisons riches de la ville, où quelques-uns étaient descendus, mandés par Monseigneur. Le chemin qui montait au château était couvert de monde, tant de ceux qui allaient assister à l’assemblée que de ceux qui étaient pressés d’avoir plus tôt les nouvelles. Depuis huit jours déjà, l’Enfant de Foix était seul, enfermé dans sa chambre, sans garde auquel il pût parler, sans amis qui le vinssent voir et le consoler, ni auquel il pût confier sa peine et se conseiller. Le jour pénétrait à peine entre les murailles, tant elles étaient épaisses.
«Les portes sont assez solides et les verrous assez bons pour l’empêcher de sortir, avait dit le comte. Point ne veux lui donner des gardes qui pourraient le faire échapper. Que les sortilèges de son oncle de Navarre le viennent chercher par les meurtrières de la tour, s’ils peuvent le faire passer par un trou de chauve-souris.»
Le comte était assis sur son fauteuil, tout en haut des marches, au fond de la salle; il y avait un dais au-dessus de sa tête et de riches tapis s’étendaient à ses pieds. En face de lui, à une certaine distance, étaient préparés les sièges des prélats, les chaises des gentilshommes, les bancs des notables; les chevaliers et les écuyers de l’hôtel du comte l’entouraient, qui semblaient tous tristes et sombres. Les larmes coulaient l’une après l’autre sur les joues de messire Espaing de Lyon, hâlées par le soleil et déjà ridées par l’âge.
Le comte avait ordonné à Yvain de se retirer s’il ne pouvait contenir ses sanglots.
Les hommes des pays de Foix et de Béarn entrèrent dans la salle, et s’assirent après avoir salué Monseigneur, qui se souleva et leur rendit courtoisement leur salut. Tous les regards l’examinaient à la dérobée.
Ses cheveux avaient subitement blanchi, encore qu’il ne fût parvenu qu’à la cinquante-troisième année de son âge; sa voix était émue, lorsqu’il se pencha légèrement en avant, appuyant son coude sur son genou, comme pour réprimer un tremblement involontaire.
«Mes amis, féaux et fidèles, dit-il avec un accent pénétrant el attendri, auquel on n’était pas accoutumé de sa part, je vous ai écrit et mandés pour vous dire que j’ai trouvé mon fils unique Gaston, l’Enfant de Foix et de Béarn, en telle faute et forfait, que je juge qu’il a mérité la mort, et aussi est-ce mon intention qu’il meure.»
Le comte n’avait pas dit un mot du crime imputé au jeune homme; tout son peuple le savait comme lui.
Nul n’ignorait que l’héritier de la noble maison de Foix et de Béarn avait été surpris portant sur sa poitrine un poison si malin, qu’un chien en était mort au premier attouchement, et que ce poison était évidemment destiné au comte son père.
Un seul cri partit de toutes les bouches:
«Monseigneur, sauve votre grâce, nous ne voulons pas que Gaston meure. C’est votre héritier et vous n’en n’avez pas d’autre.»
Jusqu’à cette heure, les chevaliers et les écuyers de l’hôtel du comte avaient toujours supplié le père de faire grâce au fils comme reconnaissant que la vie du jeune homme appartenait à son seigneur. Dans la grande salle du château d’Orthez, devant l’assemblée des prélats, nobles et notables de sa terre, le comte de Foix comprit qu’il ne disposait pas seul de l’existence de son fils, et que l’héritier appartenait au peuple du pays aussi bien qu’à son père. Le cri des notables assemblés en présence du comte avait dépassé les limites de la salle; au delà de la cour du château, les bourgeois et les bourgeoises, les marchands et leurs femmes, les pauvres gens qui n’avaient pu se mêler aux groupes des gens bien vêtus, tous répétaient la même parole: «Nous ne voulons pas que Gaston meure.»
Tous élevaient leur volonté et leur amour comme un rempart autour de l’Enfant qu’ils avaient vu grandir au milieu d’eux, et que tous regardaient comme leur maître futur.
Le comte regardait autour de lui avec une colère mal contenue.
L’amour que son peuple témoignait pour Gaston ne l’attendrissait pas; il en concevait même une certaine jalousie.
«Il a appris de Navarre d’autres secrets que ceux des empoisonneurs, se disait-il, et bien sait-il se faire bien venir de toutes manières de gens qui lui témoignent aujourd’hui plus de confiance et d’intérêt qu’à moi qui suis leur seigneur et leur maître, et qui si longuement les ai protégés et défendus. Nul ne s’inquiète du danger que j’ai couru, et ne pense au sort qui m’était réservé, si Gaston eût ce soir-là, tout comme à l’ordinaire aux soupers de gala, servi mes viandes et fait l’essai de mes mets. Il n’attendait que ce moment pour verser sa poudre sur un plat. Je me serais trouvé les yeux tournés et les membres raides, comme mon pauvre chien qui plus ne courra les cerfs, ainsi qu’il avait coutume de faire en ma compagnie, depuis que messire Jehan Froissart me l’avait ramené d’Angleterre.»
Et toujours le même cri retentissait dans les airs, répété par les échos de la montagne: «Nous ne voulons pas que Gaston meure!»
Le comte avait pris son parti; sage et prudent, même au travers de ses violences et de son implacable courroux, il avait coutume de tenir grand compte des volontés exprimées par son peuple. Celle que les gens du pays manifestaient aujourd’hui était trop claire pour qu’on pût s’y méprendre; d’ailleurs, au fond de son âme, et quelle que fût son indignation, le comte jugeait que son peuple avait raison.
«Si je tenais ici le Navarrais entre les murailles de ma tour, je n’aurais pas pris l’avis de tous ceux-ci, et quand une fois le serpent serait mort, nul ne regretterait son venin. Gaston ne peut pas encore être tout à fait perdu; je le corrigerai par quelques mois de prison en la tour, puis je l’enverrai voyager aux cours de France et d’Angleterre, en Espagne, et jusqu’en Prusse pour combattre avec l’Ordre Teutonique. Quand il reviendra, j’aurai oublié mon courroux, et il aura peut-être appris la sagesse. Il est encore bien jeune en son âge, et facilement peut avoir été trompé par le frère de sa mère. Je donnerai congé à tous mes gens, que j’aurais pu ne pas mander ici.»
Pensant ainsi dans son esprit, le comte se leva de son siège et descendit une marche sous son dais.
«Mes bons amis et féaux serviteurs, dit-il, plus n’ai-je besoin de vous et de vos conseils. Vous pouvez à cette heure retourner dans vos logis, qui sont lointains pour la plupart et vous obligent à chevaucher longtemps. Je vous remercie d’être sitôt venus à mon mandement, et je vous donne congé.»
Le comte restait debout, attendant les inclinaisons et hommages de tous ceux qui étaient là présents, et ensuite qu’ils quittassent la salle. Quelques prélats et gentilshommes du pays de Béarn commencèrent à sortir des rangs, s’humiliant profondément devant lui comme ils passaient auprès du dais; mais, des hommes du pays de Foix, pas un seul n’avait bougé. Tous regardaient le comte sans quitter leurs places et comme attendant d’autres paroles. Le comte s’étonnait de leur silence et de leur immobilité ; il reprit en haussant un peu la voix comme pour se faire mieux entendre:
«Je n’ai plus affaire de vos conseils, et je vous donne ici congé.»
Aussitôt, et sans attendre que l’un des prélats ou des nobles portât la parole pour tous, un cri s’éleva parmi les hommes du pays de Foix: «Nous ne voulons pas que Gaston meure, et nous demandons sa parole à Monseigneur qu’il ne sera fait aucun mal à l’Enfant!»
La colère commençait à bouillir dans les veines du comte, et fort insolents trouvait-il. ses hommes, qui prétendaient régler sa conduite à l’égard de son propre fils.
Ils étaient là cependant, prélats, gentilshommes et notables du pays de Foix, gros et paisibles abbés, chevaliers endurcis sous le harnais de cent combats, riches bourgeois accoutumés à l’aisance et habiles dans le commerce, tous animés d’un même esprit, et demandant une même grâce, qu’ils paraissaient résolus à obtenir.
Le comte savait bien qu’ils lui avaient toujours été fidèles et qu’il avait exigé d’eux bien des sacrifices; l’heure était venue de leur rendre service pour service; d’ailleurs c’était le propre sang de leur seigneur qu’ils défendaient contre son courroux; le comte triompha de son orgueil, qui répugnait à s’engager par une promesse:
Le comte se leva de son siège.

«Gaston ne mourra point, dit-il, puisque vous le voulez. Quand il aura été un temps châtié par prison, il s’en ira voyager aux pays étrangers pour y apprendre la sagesse. Vous pouvez vous retirer en assurance, car je vous ai donné congé et ma parole que Gaston ne souffrira aucun mal.»
Les hommes du comte le connaissaient et savaient qu’on pouvait compter sur sa promesse; ils sortirent de leurs rangs et passèrent devant lui en le saluant profondément.
Le bruit de l’engagement pris par le comte se répandit aussitôt sur la place et dans la ville; on commençait à crier: «Vive le comte, notre bon seigneur!» et les petits enfants eux-mêmes répétaient: «Noël!»
Mais aux acclamations se mêlait sans cesse l’affirmation de la volonté populaire: «Nous ne voulons pas que Gaston meure!»
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