Читать книгу: «Le mariage de Juliette»

Шрифт:

Hector Malot

Le mariage de Juliette


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066328900

Table des matières

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

XV

XVI

XVII

XVIII

XIX

XX

XXI

XXII

XXIII

XXIV

XXV

XXVI

XXVII

XXVIII

XXIX

XXX

XXXI

XXXII

XXXIII

XXXIV

I

Table des matières

Le quartier du Temple se présente sous un double aspect. Dans la partie qui confine au Marais, on trouve des rues larges, bordées de belles maisons qui ont été autrefois bâties pour la noblesse ou la magistrature. Dans la partie qui touche au quartier Saint-Martin, on ne rencontre au contraire que des rues étroites, dont les maisons laides et sales sont occupées par le commerce et la petite industrie parisienne.

La rue des Vieilles-Haudriettes, qui va de la rue du Chaume à la rue du Grand-Chantier, participe de ces deux caractères: par quelques-unes de ses constructions, qui sont vastes et architecturales, elle appartient au Marais; par sa population ouvrière, au quartier du Temple. Elle est frontière, et comme telle elle tient de ses deux voisins, sans avoir une physionomie propre.

Nulle part on ne trouvera plus d’enseignes aux façades et d’écriteaux aux grandes portes: larges tableaux noirs s’étalant d’étages en étages, petites plaques de cuivre, écussons en tôle vernie, panonceaux, armoiries.

Si le curieux qui passe pour la première fois dans cette rue lève les yeux sur les enseignes qui ont pour but de provoquer son attention ou de le guider, il verra qu’il est en plein dans le quartier de l’industrie des bijoux; pour un écusson qui lui indiquera les magasins d’un marchand de peaux de lapin ou les bureaux du journal hébraïque le Libanon, il trouvera vingt plaques de bijoutiers en or, en argent, en plaqué, de lapidaires, d’orfévres, de fabricants de bagues, de boutons, d’épingles, de broches, de pendants, de colliers, de médaillons, de chaînes, de pendeloques, de breloques, de croix, de reliquaires, de cassolettes, de tabatières, d’étuis, de briquets.

Seule au milieu de ces enseignes, qui dans leur confusion peuvent troubler l’acheteur indécis, se montre au-dessus d’une porte cochère une longue plaque en marbre noir sur laquelle on lit en lettres d’or gravées en creux, un simple nom:

DALIPHARE

Pas d’autres indications. Ce nom tout seul en dit assez sans doute et les explications ne sont pas nécessaires.

Pour les habitants du quartier ou pour ceux qui connaissent l’industrie des métaux, cela est possible; mais pour le passant ou l’étranger, ce nom propre ne dit rien de précis, malgré sa physionomie originale. Que vend-on, que fabrique-t-on dans la maison Daliphare?

Si l’on regarde par la grande porte, on aperçoit une cour plus large que longue, autour de laquelle s’élève au fond une maison à deux étages, et de chaque côté, en retour d’équerre, des bâtiments qui paraissent occupés par des ateliers.

La maison, construite au XVIIe siècle, dans les jardins du couvent des religieuses hospitalières qui ont donné leur nom à la rue, est un vieil hôtel qui a dû avoir belle apparence avant d’être approprié aux besoins de l’industrie moderne. De sa splendeur passée il conserve des fenêtres décorées de rinceaux, et çà et là quelques morceaux de sculpture qui n’ont point encore disparu sous les nombreux tuyaux de tôle et de poterie appliqués sur sa façade, contre laquelle ils ont laissé couler, dans les jours de grande pluie, des traînées de suie et de rouille. Élevées en brique et en carreaux de plâtre, les deux constructions latérales n’ont aucun caractère; elles sont occupées par des hangars et des ateliers.

Au-dessus de celui de gauche se dresse une haute cheminée en tôle, semblable à celle d’un bateau à vapeur, et du matin au soir elle vomit des tourbillons de fumée qui vont noircir la cime d’un vieux peuplier planté au milieu de la cour.

Un appareil de transmission traverse cette cour et va se perdre dans les bâtiments de droite, d’où sortent les ronflements de plusieurs cylindres en mouvement.

Cette rapide inspection ne permet pas, bien entendu, de deviner quel est le genre d’industrie de cette maison; cependant elle fait comprendre que ce vieil hôtel est occupé, au rez-de-chaussée et au premier étage, par des comptoirs et des bureaux, et que dans les bâtiments annexes se trouve une pompe à feu avec des machines. Mais que vend-on dans ces comptoirs? à quoi servent ces machines? Les cylindres qu’on entend tourner écrasent-ils du cacao? lustrent-ils des étoffes ou bien laminent-ils des métaux? Ces questions ne peuvent pas être résolues par un simple coup d’œil.

Mais si le passant arrêté devant cette porte est un curieux qui sait par lui-même se rendre compte des choses, il n’aura pas besoin d’interroger les voisins pour connaître l’industrie de la maison Daliphare: en restant quelques instants en observation devant cette maison, en examinant et en écoutant ceux qui entrent et qui sortent par la grande porte, il aura bien vite une réponse aux questions que se posait son esprit.

Un jeune homme de tournure plus élégante que distinguée, le visage pâli et flétri, l’œil éteint, se promène sur le trottoir, allant de la rue du Chaume à la rue du Grand-Chantier. Son pas est impatient; en marchant, il se retourne souvent pour regarder derrière lui. Il fouette l’air avec sa canne et murmure entre ses lèvres serrées des mots inintelligibles; dans chaque voiture qui passe il plonge un regard curieux. A mesure que l’attente se prolonge, son impatience s’accroît et les mouvements de sa canne sont plus saccadés.

Enfin une voiture de remise arrive par la rue du Chaume, les stores baissés, et elle s’arrête devant la porte de la maison Daliphare. Une femme ouvre la portière et descend sur le trottoir. Elle est vêtue d’une toilette sombre, une voilette de laine empêche de distinguer les traits de son visage: à travers les mailles étroites de la voilette on aperçoit seulement deux yeux brillants et un teint pâle.

Le jeune homme accourt vivement près d’elle.

— Encore en retard!

— Il ne voulait pas sortir.

— Alors tu n’as rien?

— Le coffre est dans la voiture; vous pouvez le prendre.

Le jeune homme prend dans la voiture un coffret recouvert de maroquin qui paraît peser un poids assez lourd, et, suivi de la femme voilée, il entre dans la maison.

Ils ont disparu sous le vestibule du rez-de-chaussée. Deux hommes les remplacent devant la porte cochère. L’un est un petit vieillard sec et nerveux, au nez busqué, aux cheveux crépus, qui porte des bagues à tous les doigts, des anneaux d’or aux oreilles, et autour du cou une grosse chaîne qui s’arrondit sur son ventre proéminent; en tout, l’apparence d’un marchand de lorgnettes qui fait des affaires. L’autre est un grand jeune homme imberbe, qui peut être peint d’un mot: «un pâle voyou».

— J’étais sûr de te voir ici, dit le petit vieux.

— Et vous me guettiez, père Meyer?

— Oui, mon garçon, depuis une heure, dans ton intérêt, pour t’empêcher de faire une bêtise qui pourrait, passage gratis, te mener loin, au delà des mers, comme qui dirait du côté de Cayenne.

— Vous savez, je n’aime pas ces plaisanteries-là. En tous cas, je préfère risquer le coup plutôt que de me faire encore recurer par vous. Vous n’êtes pas raisonnable non plus.

— Tu ne sais pas ce que tu dis.

— Je sais que l’or vaut 1500 fr. les 500 grammes et que vous ne voulez le payer que 1 fr. 75 cent. le gramme, ce qui met la livre pour vous à 875 fr. Vous gagnez trop et sans risques.

— Et toi, mon petit, tu veux aussi gagner trop, mais avec risques, et entre nous deux voilà la différence. Pour le moment, ça n’a l’air de rien, mais plus tard ça pourrait être sensible, très-sensible pour toi, je veux dire. Crois-tu qu’ils vont t’acheter ton magot sans te questionner?

— Je dirai que c’est de la cassure que j’ai fondue.

— Comment ça, fondue?

— Dans une marmite.

— Et où l’auras-tu eue, ta cassure? Tu t’embrouilleras dans tes réponses et tu seras pincé. Hs tiennent leurs comptes dans des livres; moi je tiens les miens dans ma tête, et quand la rousse veut me faire causer, je réponds pour le mieux de mes amis. Combien pèse ton culot?

— 1 kilogramme 500 grammes.

— Je t’en donne 2 francs le gramme; en tout, 3000 francs.

— Au lieu de 4500 francs.

— Tu calcules bien, mais tu raisonnes mal, puisque dans ton compte tu oublies la tranquillité que tu trouves avec moi. Estime-la ce qu’elle vaut pour toi, et viens chez le marchand de vin de la rue du Chaume: c’est moi qui paye. Nous ferons nos comptes ensemble.

Pendant ce dialogue, le mouvement des entrées et des sorties sous la porte cochère a continué.

On a vu passer des apprentis qui sur leurs blouses noires portent des petites boîtes suspendues à leur cou par des chaînes de fer; — des femmes pâlies par la misère, qui entrent là comme au mont-de-piété ; — des hommes au teint bronzé qui parlent entre eux de placers et de poudre d’or: un défilé de brocanteurs.

Alors, si l’on rapproche ces diverses observations et si on les complète les unes par les autres, on trouve que les cheminées au-dessus des ateliers sont celles d’une fonderie, — que les cylindres sont des laminoirs à métaux, — que la caisse en maroquin apportée par la femme voilée devait contenir de l’argenterie qu’on venait vendre, — que le marchand de lorgnettes était un recéleur, et le pâle voyou un filou qui cherchait à se débarrasser d’un lingot volé ; — que les hommes qui parlaient de placers étaient des mineurs californiens ou australiens qui voulaient vendre leur poudre d’or avant de rentrer dans leur village, — que les apprentis en blouses noires venaient chercher des matières d’or et d’argent pour être travaillées chez les orfévres et les bijoutiers, et l’on arrive à cette conclusion que la maison Daliphare fait le commerce des métaux précieux, qu’elle achète de toutes mains, à l’état de vieille argenterie, de galon, de cassures, de poudre, de résidus, de déchets, l’or et l’argent; qu’elle fond ces métaux, et qu’après les avoir affinés, elle les revend pour la bijouterie.

Telle est en effet son industrie, et, par le chiffre de ses affaires, l’étendue de sa clientèle, son honorabilité, sa fortune, elle se trouve à la tête du commerce parisien.

II

Table des matières

Le jour où ce récit commence, un vendredi soir, les employés de la maison Daliphare étaient en émoi.

Depuis huit jours monsieur Daliphare était gravement malade, et les nouvelles qui d’heure en heure étaient parvenues dans les bureaux avaient été de plus en plus mauvaises. Ces bureaux occupant tout le rez-de-chaussée et le premier étage de la maison, tandis que le second était réservé à l’habitation personnelle, les commis se trouvaient en rapports continuels avec les domestiques, et par ceux-ci ils suivaient pas à pas, pour ainsi dire, la marche de la maladie.

D’ailleurs Lutzius, le caissier, un Allemand curieux et bavard, qui était toujours aux aguets pour apprendre ce qui ne le regardait point, s’était adroitement arrangé pour rencontrer comme par hasard le médecin dans l’escalier, et avec un sourire bonhomme, l’œil mouillé, se frottant les mains, inclinant sur l’épaule son crâne rouge et poli, riant des dents et pleurant du nez, «il s’était permis de demander des nouvelles positives du patron, non par curiosité, car, grâce à Dieu, n’étant point affligé de ce défaut, il n’avait pas l’habitude de s’occuper des affaires des autres, mais par intérêt, par ce sentiment naturel qui fait qu’on prend souci de ceux qu’on aime, et quand on a été dix ans dans une maison, on s’attache, si l’on a du cœur, à ceux sous la direction desquels on a travaillé.»

Ainsi interpellé, le médecin avait secoué gravement la tète et avait répondu que maintenant un miracle seul pouvait sauver monsieur Daliphare Puis profitant de l’accablement obligé dans lequel ses paroles avaient jeté le caissier, il s’était adroitement esquivé en s’effaçant contre la rampe.

Rentré derrière son grillage, Lutzius avait envoyé chercher le chef de la fonderie, et à l’oreille il lui avait confié la communication du médecin. Puis après le chef de la fonderie il avait fait la même confidence à un autre, puis après cet autre, à un autre encore. De sorte que tous l’avaient successivement reçue, depuis le grand Mayadas, le commis chargé de la correspondance, jusqu’au petit Flavien, et, bien entendu, toujours à l’oreille, avec émotion et componction.

Cette nouvelle s’ajoutant à toutes celles qui se succédaient depuis le commencement de la semaine, avait provoqué les conversations de voisin à voisin. Puis à l’heure de la fermeture des bureaux, on s’était groupé dans la cour; on avait diagnostiqué, disputé. On s’était reconduit dans la rue. Et en fin de compte on s’était séparé chacun rentrant chez soi assez inquiet.

Pour être exact, il faut préciser ce sentiment d’inquiétude et ne pas laisser croire qu’il était inspiré chez ces employés par la crainte égoïste de se trouver du jour au lendemain sur le pavé, sans place, par suite de l’écroulement de leur maison.

Que monsieur Daliphare mourût ou ne mourût pas de la maladie dont il était atteint, la maison de la rue des Vieilles-Haudriettes n’en continuerait pas moins à être ce qu’elle était depuis trente ans. Il pouvait disparaître, la maison à laquelle il avait donné son nom, mais qu’il n’avait jamais dirigée, resterait après lui debout et solide.

Le vrai chef de cette maison n’était point en effet monsieur Daliphare, c’était madame Daliphare, ou plus justement Madame, comme disaient les employés en parlant d’elle. C’était elle, elle seule qui l’avait fondée et qui, par son travail, son intelligence, son énergie, l’avait amenée à ce degré de prospérité ; c’était elle qui, après la mort de son mari (s’il devait mourir), continuerait d’en être le patron, le maître absolu.

Fille d’un brocanteur de la rue des Quatre-Fils, mademoiselle Félicité Choichillon, à l’âge où les enfants jouent encore à la poupée, s’était associée à son père; mais au lieu de s’en tenir aux habitudes paternelles, c’est-à-dire à l’achat et à la vente de la friperie, de la ferraille et des vieilleries de toutes sortes qui forment le fonds d’un brocanteur du quartier du Temple, elle avait entrepris le commerce de l’or et de l’argent.

Elle avait alors treize ans, et, pour toute instruction, elle savait lire, sûrement et rapidement calculer de tête, et à peu près écrire, pourvu que ce ne fût pas en caractères très-fins et qu’elle eût le temps de s’appliquer.

Heureusement pour elle, la nature l’avait douée de ce que l’étude ne donne pas: une volonté qui ne connaissait ni le doute, ni la fatigue, ni le découragement, un âpre besoin de gagner, et l’intelligence, on peut même dire le génie du commerce.

Pourvu qu’il achetât sa friperie bon marché et la revendît cher, le père Choichillon était satisfait, et il ne demandait rien de plus à la vie; brocanteur il avait commencé, brocanteur il finirait. Sa fille avait d’autres idées en tête, des rêves d’enfant si l’on veut; mais qui mieux que l’enfant sait poursuivre et finalement obtenir ce qu’il désire?

En prenant dans la maison de son père la place de sa mère morte, la petite Félicité, maniant l’argent de la caisse pour la première fois, avait remarqué que ce qui donnait les plus gros bénéfices, c’étaient les vieux galons, les vieilles épaulettes, les timbales d’argent, les fourchettes cassées. Cette remarque n’avait point été perdue pour elle: en moins de six mois, la boutique de friperie avait été vendue, et le père Choichillon n’avait plus acheté que des matières d’or ou d’argent.

Il en avait coûté au vieux brocanteur de renoncer à ses habitudes. Il tenait à ses courses du matin par les rues de la ville, à son cri: Habits, galons! qui était une sorte de propriété héréditaire comme une enseigne; il tenait surtout à ses stations chez les marchands de vins. Avec une adresse toute féminine, la jeune fille n’avait point attaqué de front ces idées; mais manœuvrant avec prudence, elle les avait habilement accommodées à ses désirs. Le père Choichillon avait continué ses courses et aussi ses stations rafraîchissantes; seulement, au lieu d’accepter toutes espèces de marchandises comme autrefois, il n’avait plus acheté que celles dans lesquelles l’or ou l’argent entrait à un titre quelconque, les vieux bijoux et la vieille argenterie.

Pour Félicité, s’emparant dans la boutique de la place donnée jusque-là à la friperie et à la ferraillerie, elle y avait installé un fourneau à réverbère et des creusets en fer battu margés avec de l’argile; puis cela fait elle avait été chercher un habile ouvrier chez un affineur de la rue Aubry-le-Boucher et elle avait entrepris la fonte des métaux précieux.

Le commerce de ces métaux ne consiste pas uniquement à peser exactement les matières qu’on vous apporte et à les payer d’après la valeur connue de l’or ou de l’argent; puis, cela fait, à les fondre et à les revendre affinés aux orfévres et aux bijoutiers. Ces matières, en effet, ne sont pas pures, elles contiennent un alliage variable. En France, le titre de ces alliages a été légalement fixé : pour les monnaies d’argent, il est de 900/1000es; pour la vaisselle, de 950/1000es; pour la bijouterie, de 800/1000es. Si ceux qui font métier d’acheter les vieilles vaisselles ou les vieux bijoux n’avaient à peser dans leurs balances que des matières argentifères fondues en France depuis que leur titre a été fixé, le calcul qu’ils ont à faire serait des plus faciles. Mais il n’en est pas ainsi; les objets qu’achètent les fondeurs n’ont pas tous été fabriqués en France; quelques-uns l’ont été dans les pays étrangers et à des époques plus ou moins reculées; leur titre varie donc, et conséquemment leur valeur.

En moins de trois ans, «la petite Choichillon», comme on disait en parlant de celle qui devait devenir bientôt «Mademoiselle», puis «Madame», apprit à connaître les métaux au point d’en remontrer au meilleur essayeur. Sa pratique valait la plus savante théorie, et plus promptement, plus sûrement qu’un employé du Cabinet des médailles, elle savait reconnaître et estimer les florins de Florence, les sterling et les nobles d’Angleterre, les ducats de Venise ou de Gênes, les écus, les henris, les louis d’or, les médailles, les méreaux et les jetoirs, les lingots frappés à l’écu de Castille qui pendant si longtemps ont été en usage dans les Amériques. Dans sa boutique sombre, assise du matin au soir à son comptoir, ayant devant elle ses balances brillantes, cette jeune fille de dix-sept ans livrait bataille au juif le plus retors et ne se laissait pas prendre aux histoires les mieux arrangées de recéleurs. Sans jamais écrire un mot sur le papier, elle faisait de tête, en quelques secondes, des calculs compliqués, et ne se trompait jamais dans ses comptes.

Bientôt la boutique de la rue des Quatre-Fils devint trop petite, non pour placer ses employés, elle n’en prenait aucun, mais pour construire les nouveaux fourneaux qui lui étaient nécessaires. Elle loua alors le rez-de-chaussée de la maison de la rue des Vieilles-Haudriettes, et, dans les bâtiments annexés qu’elle fit construire, elle installa avec sa fonderie des ateliers d’affinage et de laminage.

Elle avait alors juste vingt-et-un ans, et, en huit années, d’un pauvre petit fripier elle avait fait un industriel qui pouvait ouvrir des crédits à tous les petits fabricants d’orfévrerie et de bijouterie du quartier du Temple.

Pendant ces huit années elle ne s’était pas donné une journée de plaisir, pas une promenade à la campagne; ses seules distractions avaient été, tous les ans, une visite à la foire aux pains d’épice, et de temps en temps, de loin en loin, en été, une soirée à la Gaîté ou à l’Ambigu.

Mais l’accroissement de son commerce et de sa fortune avait enfin modifié sa vie: il avait fallu prendre des commis, établir une comptabilité, et confier à des étrangers la marche de ses affaires jusque-là secrète.

C’était afin d’échapper autant que possible à cette nécessité, pour elle véritablement cruelle, car elle était mystérieuse et cachottière en tout, qu’elle s’était mariée. Le chef de sa comptabilité, Benoît Dalipharc, était un bel homme, élève de monsieur Prudhomme autant que Brard et Saint-Omer; elle en avait fait son mari, sans exiger de lui, —dans la vie conjugale, rien que sa belle prestance, — dans la vie commerciale, rien que sa belle écriture.

Pendant trente années, le digne homme n’avait jamais été autre chose, dans le monde, que le mari de madame Daliphare, et, dans sa maison, que le premier commis de sa femme.

Son fils même n’avait jamais été son fils. Il avait eu le droit de le promener les jours de sortie au jardin des Plantes, sur les boulevards, aux Champs-Élysées, mais à cela s’étaient bornés ses devoirs de père. Pour tout le reste, Adolphe avait été le fils de sa mère. C’était celle-ci qui avait choisi les premiers professeurs de son enfant, qui plus tard avait fixé le collége où il entrerait, et qui, plus tard encore, avait décidé qu’il lui succéderait dans sa maison. Enfin c’était elle qui, depuis sa naissance, l’avait d’heure en heure dirigé, faisant sentir en tout et pour tout sa volonté de maître autant que sa tendresse de mère, car cette femme, douée de plus de tête que de cœur, adorait son fils.

Dans ces conditions, la guérison ou la mort de monsieur Daliphare ne touchait donc pas ses employés dans leurs intérêts directs. Qu’il mourût ou qu’il ne mourût pas, ils étaient certains que la maison resterait debout, et, au point de vue de leur position personnelle et de leurs appointements, c’était là l’essentiel.

III

Table des matières

Cependant le lendemain matin les employés furent d’une exactitude extraordinaire pour arriver au bureau; plusieurs même devancèrent l’heure de l’ouverture des portes.

Après tout, c’était le patron; la curiosité était excitée.

Il n’avait jamais été en situation de rendre service, cela était vrai; mais, d’un autre côté, il n’avait jamais fait de mal à personne; et cela lui eût était facile s’il l’avait voulu, car, si peu de pouvoir qu’on ait pour le bien, on en a toujours assez pour le mal.

C’était un pauvre homme; ce n’était pas un méchant homme. Et, avec une autre femme, moins despote, il eût pu, comme bien d’autres, tenir sa place dans le monde; non au premier rang, bien entendu, mais dans la foule. C’était heureux qu’il eût plié sous la volonté de sa femme, car s’il avait tenté de résister, il eût assurément été brisé. Ils avaient fait bon ménage, grâce à la facilité de son caractère, et grâce à l’intelligence de sa femme, ils avaient fait fortune.

Quelle était cette fortune?

Les évaluations variaient; comme toujours, elles allaient à l’extrême.

Si madame Daliphare n’avait pas fait tant de crédits à tous les orfévres, cette fortune serait considérable. Mais, par ses crédits, elle a perdu beaucoup d’argent. Combien de comptes n’a-t-elle pas ouverts qui n’ont jamais été soldés! Pour une visite qu’on lui faisait, pour un compliment qu’on lui adressait, pour un bouquet qu’on lui apportait de la campagne en lui disant qu’on l’avait cueilli à son intention, elle livrait pendant des mois, pendant des années, des fournitures d’or et d’argent sur lesquelles elle n’avait pas touché vingt pour cent. Combien de petits bijoutiers besoigneux, combien de gros fabricants gênés dans leurs affaires n’ont pas eu honte d’exploiter son faible pour la flatterie et la vanité ! On savait qu’en l’appelant «ma bonne dame Daliphare », qu’en lui disant qu’on lui devait tout, qu’en se mettant franchement (ou hypocritement) sous sa protection ou dans sa dépendance, on faisait d’elle ce qu’on voulait, et l’on en avait largement usé.

Sans nier ces crédits, ils n’étaient pas ce qu’on voulait bien dire, et la fortune de la maison Daliphare, fortune liquide et certaine, était magnifique.

Magnifique est un mot. Quel était le montant de cette fortune? A cela on ne pouvait répondre par un chiffre, et l’on était d’accord que trois personnes seulement à Paris pouvaient le fixer: l’agent de change de madame Daliphare, son banquier el son notaire, monsieur de la Branche; et encore pour cela eût-il fallu les réunir tous les trois; car, si le banquier connaissait les valeurs de banque, l’agent de change, les valeurs de bourse, et le notaire, les valeurs immobilières, aucun d’eux ne pouvait additionner ces trois chiffres et en former un total.

L’ouverture des portes par l’homme de peine, chargé de la garde des bureaux, interrompit ces discussions des employés. On l’entoura, on se jeta sur lui pour avoir des nouvelles de la nuit.

Elles étaient aussi mauvaises que possible. On avait été, à cinq heures du malin, chercher l’abbé Turgis, le vicaire des Blancs-Manteaux, et maintenant on attendait la catastrophe d’un moment à l’autre. A ce moment entra dans le bureau un petit homme, le front baigné de sueur et les chaussures blanches de poussière.

— Comment va le patron? dit-il en accrochant son chapeau à la patère qui était derrière sa place.

— Mal, très-mal.

Peu satisfait de cette réponse, le petit homme se mit à faire le tour du bureau, interrogeant ses confrères les uns après les autres, à tous posant la même question: «Est-ce qu’on croit que c’est pour aujourd’hui? Comme c’est malheureux! Pour ce matin peut-être?»

Ainsi s’avançant toujours, il arriva à la caisse de Lutzius, et il posa ces questions à celui-ci:

— Vous êtes vraiment trop curieux, dit le caissier du ton rogue que prennent les gens lorsqu’ils croient de leur devoir de donner une leçon de morale; je ne connais rien de plus mauvais que la curiosité. La Bible nous apprend...

— Que vous importe, mon cher Pommeau, que ce soit pour aujourd’hui ou pour demain? interrompit. Mayadas, qui précisément était en conférence avec le caissier. Ce qu’il y a de certain, c’est que monsieur Daliphare est perdu; ce soir, demain, ce n’est plus qu’une affaire de temps, d’heures, de minutes peut-être.

— Voilà précisément pourquoi j’insistais, répliqua Pommeau d’un air naïf. Puisque le patron est condamné, il doit mourir. Alors je voulais savoir s’il mourrait ce matin, parce que mort on ferme la maison, n’est-ce pas? et, dans ce cas, je peux retourner tout de suite à la Varenne.

— Est-ce que votre femme est malade?

— Oh! non; seulement j’ai de la salade à planter, et, de ce temps sec, si elle n’est pas arrosée plusieurs fois par jour, elle ne reprendra pas. Que M. Daliphare meure aujourd’hui, on l’enterrera lundi. Ça me ferait trois jours à la maison; ma salade serait sauvée.

— Franchement, s’écria Mayadas en riant, vous êtes superbe. Toutes les passions, même celle du jardinage, nous rendent féroces.

— Je ne souhaite pas la mort de monsieur Daliphare, pauvre cher homme.

— Non, répliqua sévèrement le caissier, seulement vous l’exploitez d’avance, ce qui est tout aussi immoral.

— Pour moi, continua Mayadas, je ne la désire pas plus que je ne l’exploite, cependant j’avoue que je me demande avec une certaine curiosité ce que «Madame» répondra désormais aux propositions qui lui seront faites. Quand elle ne voulait pas les refuser franchement, elle avait l’habitude de dire: «Il faut que je consulte mon mari.» Comme si le pauvre homme avait été autre chose qu’un zéro dans la maison! Maintenant, comment se tirera-t-elle d’affaire?

— Elle dira qu’il faut qu’elle consulte son fils, répliqua le caissier en riant silencieusement de cette plaisanterie.

— Monsieur Adolphe n’est pas à Paris, continua Pommeau.

— Il y reviendra; je lui ai envoyé hier une dépêche à Amsterdam, dit le caissier; il arrivera sans doute aujourd’hui ou demain, car il connaît la situation de son père.

— Oui, mais restera-t-il à Paris? demanda Mayadas, et «Madame» voudra-t-elle l’associer à ses affaires? Vous savez mieux que moi comme elle est jalouse de son autorité ; elle ne pourra pas faire de son fils ce qu’elle a fait de son mari; il faudrait qu’elle partageât avec lui.

— Si, au lieu d’être depuis un an seulement dans la maison, continua Lutzius, vous y étiez comme moi depuis dix ans, vous ne parleriez pas ainsi. Que «Madame» veuille être maîtresse chez elle, c’est vrai; mais s’il y a quelqu’un au monde devant qui elle ne passe que la seconde, c’est son fils. Non-seulement elle céderait sans crier son autorité à monsieur Adolphe, mais encore elle la lui offrirait.

— Alors pourquoi l’a-t-elle envoyé à Liverpool, à Londres et à Amsterdam? On dit que c’est pour qu’il apprenne le commerce à l’étranger, mais pour moi ce n’est là qu’un prétexte. La vérité est que monsieur Adolphe n’était plus un jeune homme qu’on pouvait faire marcher comme on voulait; il prenait trop d’empire dans la maison, on l’a exporté comme dangereux.

— Vous avez raison de croire que monsieur Adolphe n’apprend pas le commerce à l’étranger, attendu qu’il sait tout ce qu’il a besoin de savoir et même plus; mais vous avez tort de penser qu’on l’a renvoyé parce qu’il prenait trop d’empire dans la maison.

— Alors?

Lutzius regarda à travers le grillage de sa caisse. Les commis étaient à leur place, et déjà quelques personnes étaient devant les guichets, faisant peser les objets qu’elles apportaient pour les vendre. On pouvait causer dans la caisse sans être entendu au dehors.

Cependant, pour plus de sûreté, il fit signe à Mayadas et à Pommeau de s’approcher.

— Vous, Pommeau, qui êtes depuis longtemps ici, dit-il à mi-voix et en mettant sa main devant sa bouche, vous avez vu monsieur Adolphe dans la maison, et vous savez si «Madame» avait peur de lui aisser prendre de l’autorité. Elle le poussait toujours en avant au contraire, et comme il est naturellement assez timide, prêt à voir des difficultés et à se faire des scrupules dans tout, elle le forçait à prendre tout seul des décisions importantes. Ce n’est donc pas la raison que donne Mayadas qui fait que monsieur Adolphe se promène à l’étranger, où il avait tout d’abord été envoyé pour un mois et où il est depuis bientôt un an. C’en est une autre.

— J’ai entendu dire, interrompit Pommeau, que «Madame» avait peur de voir M. Adolphe faire un mauvais mariage, et que c’est pour cela qu’elle l’a envoyé voyager. Seulement, comme ça ne me regardait pas, je n’en sais pas davantage.

— Moi non plus, ça ne me regardait pas, continua Lutzius, et, si j’en sais plus que Pommeau, c’est par hasard, c’est que j’ai causé avec les uns et les autres, et que tout naturellement j’ai appris bien des choses. Je n’ai pas pour habitude de me mêler de ce qui n’est pas mes affaires; ma caisse le jour, le soir, quatre ou cinq chopes avec ma pipe, et je suis content. Nous ne sommes pas, nous autres têtes carrées, comme les Français qui se fourrent dans tout et qui ne peuvent pas entendre parler d’une histoire de femme sans ouvrir les yeux et les oreilles. Moi, les histoires de femme, ça m’ennuie... comme toutes les histoires d’ailleurs.

— Enfin, vous savez celle-là, interrompit Mayadas.

— Vous voilà bien avec votre curiosité ! Quel drôle de caractère que celui des Français! Mais comme je suis bon enfant, je veux vous satisfaire. Vous avez dîné à Nogent, n’est-ce pas, avec tous les employés, lors de la fête de madame?

— Oui.

— Alors, si vous avez des yeux pour voir, vous avez remarqué une jeune fille qui à table était placée à la droite de monsieur Adolphe?

— Assurément, et je la vois encore; je vois ses yeux profonds, sa bouche souriante et ses cheveux. Oh! quels cheveux! elle s’habillerait avec!

— Eh bien! cette jeune personne était mademoiselle Juliette Nélis. Mademoiselle Nélis est la fille du financier Nélis dont vous avez sûrement entendu parler. A seize ans, elle a perdu son père, et elle est restée avec sa mère, complétement ruinée, si bien ruinée qu’elle a été forcée de travailler pour vivre. Heureusement, elle avait étudié la peinture; elle a peint pour gagner le pain quotidien. Madame Daliphare était liée avec la famille Nélis. Quand celle-ci a été ruinée, elle a continué à recevoir la mère et la fille le dimanche à Nogent. La jeune personne était jolie et elle retenait monsieur Adolphe à la maison, en l’empêchant de canoter, d’aller aux courses et de s’amuser avec les gueuses. Il paraît qu’il y a en France des mères qui spéculent sinai sur la beauté des jeunes filles pour garder leur fils près d’elles et les préserver de certains dangers. Peut-être que si monsieur Adolphe avait fait de mademoiselle Juliette sa maîtresse, ça aurait continué à bien marcher. Madame Daliphare aurait fermé les yeux, heureuse d’avoir son fils sous son aile. Mais ça ne s’est pas arrangé comme ça. monsieur Adolphe s’est mis à aimer mademoiselle Nélis pour tout de bon, et celle-ci, qui est une fine mouche, n’a pas été assez bête pour devenir la maîtresse d’un homme riche, très-riche, dont elle pouvait faire son mari. Quand madame Daliphare s’est doutée de la tournure que les choses prenaient, elle a envoyé monsieur Adolphe à l’étranger; maintenant elle le fait revenir pour la mort de son père; mais le gardera-t-elle à Paris? S’il aime toujours mademoiselle Nélis, on ne peut point, n’est-ce pas, lui laisser épouser une femme qui n’a pas un sou de dot?

A ce moment, un commis, descendant des appartements particuliers, se précipita dans la caisse et s’approchant de Lutzius:

— Le patron est mort, dit-il.

— C’est vrai?

— Il vient de mourir: c’est Françoise qui me l’a dit.

IV

Table des matières

L’entrée bruyante du commis dans la caisse avait attiré l’attention de tous les employés. On savait qu’il descendait du second étage, et son air effaré annonçait une catastrophe.

Chacun se leva et accourut vers le bureau de Lutzius.

Deux commis qui étaient à ce moment même occupés à peser des matières d’or, abandonnèrent leurs balances pour venir savoir ce qui se passait.

Les personnes qui étaient devant leurs guichets, en voyant cette disparition inexplicable, restèrent ébahies: l’une était une femme du peuple, qui tenait un enfant au maillot dans ses bras, l’autre était une femme élégante et distinguée.

— Eh bien! s’écrièrent les deux commis en arrivant dans la caisse.

— Le patron est mort, répond doucement Pommeau; Flavien le sait par Françoise: c’est certain.

— Messieurs, dit Lutzius, retournez donc à vos places; ce que vous faites là est inconvenant.

Sans répliquer, les deux curieux revinrent à leurs comptoirs.

— Est-ce que vous n’allez pas me payer mon anneau? demanda la femme à l’enfant, qui avait entendu la réponse de Pommeau; je ne pourrais pas attendre.

— Si... 2 grammes d’or à 2 fr. 80 le gramme, cela fait 5 fr. 60. Où demeurez-vous?

— Rue du Chevaleret.

— Derrière la gare d’Orléans!... Et vous venez jusqu’ici pour vendre deux grammes d’or?

— On m’a dit que vous m’achèteriez plus cher que les bijoutiers.

— Avez-vous des papiers?

— Non.

— Alors on va aller avec vous; on vous payera à domicile.

— Croyez-vous donc que j’ai volé cet anneau? c’est celui de mon mariage.

Pendant ce temps on pesait le lot de la femme élégante: chaînes, bagues d’où l’on retirait les pierres, montres d’où l’on retirait le mouvement, et on lui donnait un bon à toucher de 5400 fr.

Les deux femmes parties, comme il ne se trouvait pas d’autres vendeurs dans le bureau, les commis revinrent promptement à la caisse où tout le monde était réuni, discutant sur l’événement qui venait d’arriver.

— Il est certain qu’on va fermer la maison, disait l’un d’eux.

— Il est huit heures et demie, dit Pommeau en regardant à sa montre, si l’on fermait tout de suite, je pourrais prendre le train de neuf heures cinq minutes; je serais à dix heures dans mon jardin.

— Ce pauvre monsieur Daliphare! Qui nous aurait dit il y a quinze jours qu’il en viendrait là ?

— Et si vite.

— Ce n’était pas un homme solide, il était soufflé.

— C’est vraiment malheureux quand on a la fortune, mourir avant d’en avoir joui.

— Certainement c’est très-malheureux, continua Pommeau, seulement, si on ne ferme pas tout de suite, je manquerai le train de neuf heures, je ne pourrai prendre que celui de dix heures. J’arriverai à onze heures: le soleil sera trop chaud, ce sera une journée perdue.

Puis s’adressant au caissier:

— Croyez-vous qu’il ne serait pas à propos de faire demander à «Madame» si l’on ne doit pas fermer?

— Madame n’est pas femme à perdre la tête.

— On peut oublier; dans le trouble, le chagrin, l’émotion...

— Elle n’oublie rien. Si elle trouve bon de fermer les bureaux, elle nous le fera dire; jusque-là, attendons et gardons nos places. Nous avons l’air d’écoliers échappés; véritablement ce n’est pas convenable.

Alors on se mit à parler de convenances, de respect humain, d’usages. Et l’on fut unanime à dire que les convenances et le respect humain exigeaient la fermeture immédiate des bureaux.

Quand il y a un mort dans une maison, l’usage veut qu’on ferme les portes. «Fermé pour cause de décès», c’est obligé.

Pommeau n’était pas seul à avoir des raisons personnelles pour partir immédiatement. Chacun avait «sa salade à planter». L’un venait de se souvenir qu’il n’avait pas vu depuis longtemps sa mère, qui demeurait aux environs de Beauvais: la mort de M. Daliphare lui offrait une occasion favorable pour entreprendre ce voyage. L’autre avait des copies de pièces à faire pour un avoué : elles étaient pressées et il devait passer dans ce travail ses deux nuits du samedi et du dimanche. S’il pouvait rentrer tout de suite chez lui, il pourrait s’acquitter tranquillement de sa besogne et dormir dans son lit. Flavien, le plus jeune des c6mmis, qui n’avait que dix-sept ans, comptait et recomptait sa bourse: il y trouvait quatorze francs, et il interrogeait ses camarades pour savoir si avec sept francs il pourrait passer la journée du dimanche au Havre, parce qu’alors il prendrait le train de plaisir du soir. Sept francs de chemin de fer et sept francs de dépenses diverses pour se nourrir et s’amuser, cela employait son capital. Il n’avait jamais vu la mer, quelle fête! et les phares, et les navires d’émigrants, et les barques de pêche, et la marée basse avec ses coquillages sur la grève, et le soleil, et les étoiles! Flavien était poëte; au moins il s’essayait à faire des vers qu’un imprimeur du quartier lui avait promis d’éditer à cent cinquante exemplaires en échange de l’obtention des fournitures d’imprimés pour la maison Daliphare.

Pour que tout cela pût se réaliser, il fallait que les bureaux fussent immédiatement fermés et que l’enterrement se fît le lundi.

N’aurait-il pas lieu le dimanche?

Grave question qu’on discutait sans pouvoir se mettre d’accord, tant les raisons étaient solides de l’un et l’autre côté.

Monsieur Daliphare étant mort le samedi matin, on pouvait très-bien l’enterrer le dimanche dansl’après-midi. — Alors on n’avait pas de messe. — Sans doute, mais l’inconvénient de n’avoir pas de messe ne serait-il pas compensé, aux yeux de madame Daliphare, par l’avantage d’ouvrir les bureaux dès le lundi matin? elle n’aimait pas à perdre du temps. — Non, mais d’un autre côté elle n’aimait pas non plus à blesser les convenances: elle voudrait un bel enterrement, une grande messe et tout ce qui s’ensuit. — Elle aimerait mieux gagner de l’argent dans ses bureaux que d’en dépenser à l’église. — L’enterrement se ferait le lundi, il se ferait le dimanche; on fermerait tout de suite, on ne fermerait pas.

Les discussions allaient ainsi: Pommeau interrogeait sa montre de minute en minute, Flavien cherchait dans le Bottin des restaurants à bon marché au Havre, lorsque tout à coup on entendit des craquements et des bruits de pas au haut d’un petit escalier tournant qui du second étage descendait à la caisse. Construit en ces derniers temps, ce petit escalier servait à faire communiquer les appartements particuliers avec les bureaux du premier étage et du rez-de-chaussée, et il permettait à madame Daliphare de surveiller facilement tout ce qui se passait dans la maison.

En entendant ce bruit bien connu, chacun regagna sa place en toute hâte et prit son air affairé ; Lutzius lui-même ouvrit rapidement son journal de caisse, et, une plume à la main, se mit à suivre des colonnes de chiffres.

Une petite femme sèche et nerveuse descendit l’escalier. C’était madame Daliphare: cinquante ans, la mine et la vivacité d’une souris, la figure pâle, ne disant rien, mais cachant beaucoup de choses; à la ceinture, se détachant, sur une robe de grenadine noire, un trousseau de clefs polies par l’usage.

En l’entendant marcher dans sa caisse, Lutzius se retourna vivement; l’expression de son visage était habilement composée, elle voulait montrer une profonde douleur et en même temps une respectueuse discrétion; il s’inclina, puis relevant la tête il s’apprêtait à parler, lorsque madame Daliphare, lui imposant silence d’un geste sec, s’avança vers la porte grillée qui de la caisse communique avec les bureaux.

— Monsieur Pommeau, dit-elle.

Puis, sans attendre, elle revint sur ses pas, et prenant une clef à son trousseau elle ouvrit une porte qui se trouvait à l’extrémité opposée, celle de son cabinet particulier.

Pommeau en entrant la trouva assise devant son bureau parcourant une liasse de papiers.

— Monsieur Pommeau, dit-elle d’une voix nette et sans lever les yeux sur son employé, vous vous rendrez à trois heures à la gare d’Orléans, et vous prendrez votre billet pour Foix. Vous emporterez avec vous le livre sur lequel vous avez inscrit l’achat que vous avez fait à Salomon de 3 kilogrammes 540 grammes d’or. Il s’agit de donner des explications au jury dans une affaire où Salomon est inculpé comme recéleur. Vous produirez votre livre et vous direz comment vous avez fait cet achat à Salomon, avec qui nous étions depuis longtemps en relation comme faisant métier d’acheter du galon.

— Mais, madame...

— C’est vous qui avez fait cette affaire, personne mieux que vous ne peut l’expliquer avec sincérité à la justice: il importe que de vos explications résulte pour tout le monde, même pour les ignorants, la parfaite honorabilité de ma maison. Il sera bon qu’en quelques mots vous indiquiez comment nous traitons avec les brocanteurs et les précautions dont nous nous entourons.

Elle regarda l’heure à la pendule qui était sur la cheminée:

— Il est neuf heures dix minutes; vous avez tout le temps de prendre le train de dix heures, d’aller chez vous, de faire votre valise, et d’être revenu à la gare d’Orléans pour trois heures. Vous arriverez à Foix dimanche soir, c’est-à-dire à temps pour l’audience qui ouvre lundi. De Paris à Foix le prix en deuxième classe est de 91 fr. 30; à Foix, vous logerez à l’hôtel des Balances, vous y serez bien traité pour cinq francs par jour. L’affaire durera au plus trois jours, mettons-en quatre pour compter largement. Quatre jours d’hôtel à cinq francs font vingt francs; en les ajoutant à 182 fr. 60 de voyage, nous trouvons 202 fr. 60. Voici un bon de pareille somme sur la caisse: faites-vous-la avancer, vous en rendrez compte à votre retour. En vous en allant, passez par la rue Saint-Antoine, chez M. de la Branche, notaire; voyez-le en personne et dites-lui que je le prie de venir me parler aussitôt que possible; vous ajouterez que M. Daliphare vient de mourir.

Pommeau avait bien des choses à répliquer, mais on ne répondait jamais rien à madame Daliphare. Après un moment d’hésitation, il sortit la tête basse. Partir pour Foix! et ses salades! hélas!

Alors elle appela Lutzius, et celui-ci s’avança vivement, courbé en deux, les mains tendues, dans l’attitude d’un homme qui va prononcer quelques paroles bien senties; mais elle lui ferma la bouche.

— J’ai eu le malheur de perdre M. Daliphare, dit-elle. Vous allez faire fermer la maison, el vous préviendrez ces messieurs que l’enterrement est pour lundi; on leur fera connaître l’heure. La caisse seule restera ouverte. C’est demain le 15: vous payerez les effets qui vous seront présentés aujourd’hui et dont le montant s’élève à 31 450 fr., que voici.

— Madame, s’écria Lutzius, il faut que je vous témoigne toute...

— C’est bien, interrompit-elle: je sais l’intérêt que vous portez à ma maison. Je vous remercie.

Sans en écouter plus long, elle ferma la porte de son cabinet et remonta le petit escalier; mais, au lieu de rentrer dans son appartement, elle se dirigea vers la cuisine. Une vieille servante, accoudée sur la table, le visage caché dans son tablier de grosse toile grise, pleurait en soupirant. En entendant sa maîtresse elle se releva vivement et s’essuya les yeux.

— Françoise, dit madame Daliphare, j’attends mon fils d’un moment à l’autre. Il faut lui préparer des choses qui le forcent à manger, ce qu’il aime. Vous lui ferez des plats sucrés, des crèmes. Venez à l’office que je vous donne du sucre.

Passant la première, elle entra dans l’office et ouvrit la porte d’une grande armoire avec une clef qu’elle prit à son trousseau. Ayant compté trente-cinq morceaux de sucre, elle les mit dans une assiette; puis prenant deux bougies dans une petite caisse:

— Vous ferez la chambre de mon fils et à fond; voilà des bougies.

— Deux? s’écria la servante.

— Deux. Maintenant c’est M. Adolphe qui est le maître de la maison.

V

Table des matières

Madame Daliphare n’était pas ce qu’on appelle «femme de ménage» ; elle ne savait pas plus prendre un plumeau pour épousseter un meuble ou un torchon de laine pour le frotter, qu’elle ne savait draper les rideaux d’une fenêtre, disposer les bibelots d’une étagère ou arranger avec goût les fleurs d’une jardinière. Où eût-elle appris cette science de la maîtresse de maison?

Ce n’était pas à l’époque où jeune fille elle travaillait du matin au soir dans la boutique de la rue des Quatre-Fils; ce n’était pas davantage pendant ses premières années de mariage: elle n’avait pas connu les joies de la jeune mariée, qui dispose sa maison au goût de celui qu’elle aime; et, le lendemain de son jour de noces, elle était descendue à son bureau à huit heures du matin, comme à l’ordinaire, et elle y était restée jusqu’à sept heures du soir,

Femme de commerce elle avait été toute sa vie et rien que femme de commerce.

Si elle avait toujours soigneusement fermé ses armoires et donné par compte le sucre, la bougie et tout ce qui se consomme journellement, c’était bien plus en femme de commerce qu’elle avait agi qu’en femme de ménage. Elle tenait à savoir comment avaient été distribués les trente-cinq morceaux qui composaient la livre de sucre qu’elle recevait de l’épicier: c’était pour elle affaire de recette et de dépense, et, pour qu’elle fût tranquille, il fallait qu’il y eût balance entre les entrées et les sorties; seulement ces trente-cinq morceaux de sucre avaient-ils passé dans les entremets qui lui avaient été servis ou bien dans le café de la cuisinière et de ses connaissances? Elle n’était pas en état de s’en apercevoir.

Malgré cette incapacité dans les choses du ménage, elle voulut surveiller elle-même l’arrangement de l’appartement de son fils.

En pénétrant pour la première fois dans cet appartement, composé d’un petit salon et d’une chambre qui avaient une entrée particulière sur l’escalier, on se demandait chez qui l’on était: un bourgeois ou artiste amateur?

Le bourgeois, on le trouvait dans les meubles en palissandre, les glaces, les torchères en bronze doré, les tapis d’Aubusson les portières et les rideaux en velours, la bibliothèque vitrée ne renfermant que des livres reliés.

L’artiste, on le devinait dans un certain agencement original, dans quelques bronzes vraiment beaux, surtout dans les gravures et les tableaux qui décoraient les murs. Mais il y avait cela de particulier dans ces tableaux, que les noms des maîtres contemporains qui les avaient signés révélaient un étrange éclectisme dans le goût de leur propriétaire; ainsi un Leys avait pour pendant un Corot, un Diaz était entre un Gérôme et un Millet, un Flandrin faisait face à un Daubigny.

Au milieu de ces toiles signées de noms plus ou moins célèbres, s’en détachait une signée d’un nom inconnu, Juliette Nélis. Elle était cependant à la place d’honneur et en pleine lumière. C’était un petit tableau plus haut que large, représentant une jeune fille qui, par une matinée de printemps, se promenait dans l’allée d’un bois en tenant une lettre à la main; des traits aimables, des yeux doux et sensibles, un sourire ingénu, donnaient un charme pénétrant à cette figure, dont l’exécution était agréable et délicate. Ce n’était point de la grande peinture, mais c’était quelque chose de joli et de distingué.

Bien que celui qui occupait cet appartement fût absent depuis près d’une année, rien ne trahissait l’abandon dans ces deux pièces; il était visible au contraire qu’elles avaient été soigneusement entretenues: point de poussière sur le tapis, la basane du bureau brillante, de l’encre plein l’encrier. Cependant madame Daliphare voulut que, comme elle l’avait dit, le ménage fût fait à fond, et, pendant que la domestique balayait et frottait, elle plia elle-même les housses des meubles.

Elle était depuis longtemps déjà plongée dans ces occupations, lorsqu’on vint l’avertir que M. de la Branche était arrivé et qu’il l’attendait au salon.

Elle s’y rendit aussitôt. A son entrée, le notaire s’inclina, et ce fut la tête basse qu’il lui dit d’une voix émue qu’il venait se mettre à sa disposition.

C’était un homme jeune encore, qui se donnait beaucoup de peine pour prendre l’attitude sérieuse qu’exigeaient quelquefois ses fonctions. Parfait dans les contrats de mariage, il laissait à désirer dans les inventaires et les testaments; ce n’était point l’intelligence ou la capacité qui manquait, c’était la tenue. Son beau-père, auquel il avait succédé et qui, lui, était le notaire grave par excellence, avait essayé d’imprimer un caractère sévère à la physionomie de son gendre: il n’avait point réussi. Pendant un an il avait même retardé le mariage de sa fille et la transmission de sa charge; mais les résultats obtenus n’avaient été que médiocres: la majesté et la gravité n’allaient ni à ces yeux souriants, ni à cette mine chafouine, ni à ce teint fleuri.

Dans les circonstances présentes, il avait fait évidemment le possible pour se donner la tenue que l’événement exigeait; pendant le moment où il était resté seul dans le salon, il avait tâché de se faire une tête, suivant le mot des comédiens: il avait aplati ses favoris frisants, collé ses cheveux sur son front, relevé les coins de sa cravate empesée. Mais, à l’arrivée de madame Daliphare, ne se sentant pas sûr de lui, il n’avait point osé affronter le regard de la veuve.

De la main elle lui indiqua un siège, et elle s’assit vis-à-vis de lui.

Il voulut lui adresser un petit discours de condoléance; mais, à la première phrase, qui était longue, il est vrai, et menaçait de ne pas finir, elle l’interrompit.

— Je vous ai fait prier de venir, dit-elle, pour vous consulter au sujet de la mort de mon pauvre mari. Il avait pleine confiance en vous, et, s’il a pris des dispositions dernières, il vous a assurément consulté.

— Ce sont ces dispositions dernières qui m’ont empêché de venir aussitôt que vous m’avez fait appeler, répliqua le notaire en levant la tête; car, lorsqu’il n’était plus question que d’affaires, il retrouvait tous ses moyens. Lorsque j’ai appris la mort de ce cher M. Daliphare, mort trop prévue, hélas! j’ai eu certaines formalités à remplir, et, pensant que vous voudriez savoir sans doute quelle était votre situation, je me suis empressé d’accomplir les formalités que la loi nous impose au sujet des testaments, afin de pouvoir me mettre pleinement à votre disposition.

— Ainsi M. Daliphare a fait un testament?

— Oui, madame.

— Je voudrais le connaître.

— Il est des plus simples: M. Daliphare institue son fils, M. Adolphe, légataire universel, à charge par celui-ci d’abandonner un capital de deux cent mille francs pour entretenir à Sainte-Périne ou dans tout autre établissement hospitalier un certain nombre d’employés de bureau incapables de travailler et par suite malheureux: cette fondation pieuse devra porter le nom du donateur.

— Et vous appelez cela une chose simple! s’écria madame Daliphare; c’est vous qui l’avez conseillée sans doute.

— Mon Dieu! non, madame, je n’ai point eu cet honneur; je ne suis pour rien dans le testament de M. Daliphare, qui a été fait avant que je fusse notaire.

— Alors c’est votre beau-père qui l’a inspiré.

— Je ne puis répondre là-dessus.

— Eh bien! mon cher monsieur, tant pis pour votre beau-père: ce testament est nul.

— Et pourquoi donc, madame, ce testament serait-il nul?

— Connaissez-vous mon contrat de mariage?

— Non, madame. Depuis que je suis dans mon étude, je n’ai point eu besoin de ce contrat; je sais seulement que vous êtes mariée sous le régime de la communauté réduite aux acquêts.

— Les donations faites par contrat de mariage sont irrévocables, n’est-ce pas?

— Parfaitement, en ce sens que le donateur ne peut plus disposer à titre gratuit des objets compris dans la donation, si ce n’est pour sommes modiques, à titre de récompense ou autrement.

— Trouvez-vous que deux cent mille francs sont une somme modique?

— Non, sans doute.

— Alors le testament de M. Daliphare est nul, comme je vous le disais, attendu que par notre contrat M. Daliphare m’a fait donation de tout ce dont il pouvait disposer. La première donation prime la seconde. Vous devez comprendre que cette donation a été la condition essentielle de notre mariage; épousant un homme qui n’avait rien, j’ai dû prendre mes précautions, et j’ai annulé d’avance la communauté d’acquêts par la donation.

— Permettez-moi, madame, de relever une certaine confusion qui paraît se faire dans votre esprit.

— Il n’y a point confusion.

— Il n’y en aurait point si M. Daliphare était décédé sans laisser d’enfant; mais, laissant un fils, la donation qu’il vous a faite se trouve réduite par l’article 1094.

— Hé, monsieur, c’est précisément là-dessus que je m’appuie pour soutenir que le testament de M. Daliphare ne peut recevoir son effet, attendu que les avantages matrimoniaux stipulés dans mon contrat ont épuisé la portion disponible.

— Ceci est la question strictement légale; mais, à côté de cette question, il y en a une plus haute, sur laquelle je voudrais appeler votre attention. Nous autres notaires, nous ne sommes pas seulement des hommes d’affaires, nous n’avons pas souci seulement de l’intérêt matériel de nos clients: nous plaçons au-dessus l’intérêt moral. Sans doute vous pouvez soutenir que M. Daliphare, ayant épuisé la quantité disponible par la donation faite dans votre contrat de mariage, ne peut plus rien donner par testament. Votre fortune évaluée, et il faudra qu’elle le soit, cette opinion a pour elle, je le reconnais, l’article 1094, qui est formel. Mais au-dessus du droit il y a l’équité et la morale. Vous est-il permis, à vous madame Daliphare, dont la fortune connue vous place à la tête du commerce parisien, vous est-il permis de contester en justice une libéralité aussi belle que celle dont il s’agit? Ne trouvez-vous pas honorable que le nom de votre mari soit inscrit au grand-livre de l’humanité par la main de votre fils?

— Monsieur de la Branche!

Le notaire était lancé, il parlait avec conviction et chaleur; cependant cette interruption fut prononcée d’un ton si sec qu’il s’arrêta:

— Madame? dit-il.

— Je vous croyais un homme intelligent: vous n’êtes qu’un sot.

Le notaire était déjà interloqué, ce mot le suffoqua, il se leva vivement.

— Comment! s’écria madame Daliphare en se levant aussi, il s’agit d’un testament nul, et vous êtes là à me parler, en faisant les beaux bras, de justice, d’équité et d’humanité ! vous trouvez qu’il est juste de me prendre deux cent mille francs dans ma poche pour les donner à des gens que je ne connais pas! A qui ces deux cent mille francs? Qui les a gagnés en travaillant du matin au soir? Celui qui les donne ou moi? S’ils m’appartiennent, vous trouverez bon que je les défende.

—Vous défendez votre argent; moi, j’ai voulu protéger votre nom: c’était mon devoir, je ne regrette pas de. l’avoir accompli. Je vous ai dit ce que je croyais juste. Maintenant, si vous ne pensez pas comme moi sur ce point, consultez votre avoué. Seulement, madame, n’oubliez pas que, si vous voulez contester le testament de votre mari, vous devrez plaider contre votre fils: deux choses fâcheuses.

— Savez-vous si mon fils voudra profiter de ce testament?

— Il se croira sans doute obligé à se conformer aux volontés de son père pour le legs de deux cent mille francs.

Madame Daliphare eut un mouvement d’impatience; puis, marchant vers la porte, elle manifesta l’intention de ne pas continuer l’entretien.

— Monsieur de la Branche, dit-elle au notaire, je ne vous en veux pas et même je vous remercie.

— Vraiment, madame, vous êtes bien bonne, répliqua le notaire avec un sourire pincé.

VI

Table des matières

Le notaire parti, madame Daliphare se mit à marcher dans le salon, allant et venant, tournant sur elle-même, sans avoir conscience de ce qu’elle faisait.

Ainsi ce testament dont elle soupçonnait vaguement l’existence, mais sans y croire précisément, était un fait réel.

Bien souvent, il est vrai, M. Daliphare avait dit qu’il laisserait sa fortune aux employés de bureau malheureux; mais elle n’avait jamais attaché grande importance à ces paroles, prononcées non dans l’intimité sérieuse, mais entre amis, le soir, après un bon dîner, à l’heure où, digérant des truffes, on veut que tout le monde soit heureux et que ceux qui n’ont pas de pain mangent de la brioche. Pour elle ce n’étaient là que les forfanteries d’un homme qui, n’ayant pas de volonté, se rattrapait en projets.

Elle s’était trompée, sottement trompée: ce n’étaient point des forfanteries, c’étaient des menaces. Quand il parlait ainsi, il savait ce qu’il disait, ce qu’il voulait; et ce qu’il disait, il l’avait réalisé. Quelle fourberie!

Comment aurait-elle cru que cet homme débonnaire machinait en silence un plan si habile, lui qu’elle avait élevé jusqu’à elle, qu’elle avait enrichi?

Elle sortit du salon et entra dans la chambre mortuaire. Il était étendu sur son lit; son visage avait été lavé, ses cheveux avaient été peignés, ses yeux avaient été clos. Sur cette face naguère vaine et vide, la mort avait imprimé un caractère de beauté sévère.

A l’entrée de madame Daliphare, la religieuse, qui était en prières au pied du lit, s’était levée. Mais madame Daliphare ne tourna pas les yeux de son côté, et pendant assez longtemps elle resta debout, immobile, absorbée dans une sombre méditation, regardant cet homme dont elle avait porté, dont elle porterait toujours le nom, son mari.

La voyant ainsi, la sœur s’approcha d’elle doucement, à pas glissés; puis, d’une voix compatissante:

— Ne vous laissez pas aller à la douleur, madame; pensez à Dieu et à notre sainte religion, si pleine de consolations pour les affligés,

Madame Daliphare la regarda comme si elle n’avait pas compris; puis, sans répondre, elle sortit de la chambre, laissant la sœur interdite, effrayée.

Que lui parlait-on de consolations! La seule consolation qu’elle pût trouver, c’était l’annulation de ce testament, et ce n’est pas la religion qui annule les testaments, c’est la justice. Il faudrait plaider.

Alors le souvenir des paroles du notaire lui revenait et l’exaspérait. Il faudrait qu’elle se mît en opposition avec son fils; il faudrait que les gens de loi, les tribunaux, le public connussent sa fortune et ses affaires. On viendrait mettre le nez dans ses livres, on estimerait son avoir en immeubles, en créances, en valeurs financières, rentes, actions, obligations au porteur ou nominatives, on ferait un total de tout cela, et tout le monde connaîtrait ce total, alors qu’elle avait passé sa vie à vouloir le cacher et l’embrouiller.

Les idées qui s’agitaient dans son esprit étaient complexes autant que confuses; un moment elle regretta presque d’avoir si lestement congédié M. de la Branche. Elle eût voulu en ces circonstances avoir près d’elle un homme habile dans la science du droit, qui pût répondre aux questions qu’elle se posait sans les résoudre; un dictionnaire vivant qu’elle pût feuilleter. Mais ce notaire mêlait la morale à la loi, c’était un sot qu’on ne pouvait pas consulter sûrement; il aurait fallu discuter avec lui, el elle avait vraiment bien la tête à discuter! A chaque objection, elle aurait répondu sous l’empire de l’obsession qui la tourmentait, et elle se serait livrée.

Décidément elle avait bien fait de se débarrasser de ce témoin dangereux; c’était seule qu’elle devait examiner sa situation et prendre son parti.

On peut très-bien connaître les affaires commerciales et ne rien entendre à la loi: c’était là le cas de madame Daliphare. Elle descendit dans son bureau particulier pour consulter le code. M. de la Branche avait parlé de l’article 1094; elle voulait voir ce que disait cet article.

Mais le code ne se lit pas sans préparation et il ne livre pas ses secrets à ceux qui croient qu’on n’a qu’à le feuilleter pour le comprendre. L’article 1094 la renvoya aux articles 913 et 914, et ceux-ci la renvoyèrent à une vingtaine d’autres articles: le chaos. Elle les lut, les relut, les compara les uns aux autres, et la confusion qui se faisait dans son esprit troublé s’en augmenta chaque fois davantage.

Alors elle pensa à consulter son contrat de mariage. Il était enfermé dans une caisse dont elle seule avait la clef, la caisse qui renfermait ses papiers personnels, ses titres de propriété, ses actions et ses valeurs. Elle n’eut pas longtemps à chercher, car ces papiers étaient classés avec ordre; au moment d’ouvrir ce contrat elle s’arrêta.

Ce que n’avait pu faire la vue de ce malheureux étendu sur son lit, cette liasse de parchemins, reliés par des faveurs de soie blanche jaunies, le fit; elle fut émue, et le souvenir de sa jeunesse lui revint vivace et puissant, comme si elle eût touché un sachet dans lequel il eût été enfermé.

Brusquement elle remonta dans le passé et se retrouva au jour où elle avait signé ce contrat. C’était un soir de mai: elle avait travaillé jusqu’à six heures, puis tous deux ils étaient partis pour aller chez le notaire: En chemin, elle lui avait expliqué les conditions de ce contrat, qu’elle avait fait rédiger d’après ses instructions; mais il ne l’écoutait pas, et à tous les grands mots de société, d’acquêts, de donations, il répondait par un seul mot, toujours le même, doux alors à entendre: «Je vous aime.» Il avait écouté la lecture de l’acte sans entendre, la regardant; il avait signé sans comprendre, le cœur troublé. Puis, au lieu de rentrer en sortant de chez le notaire, ils avaient pris une voiture et ils avaient été se promener dans le bois de Vincennes; ils étaient descendus aux Minimes, et à pied, la main dans la main, ils avaient marché droit devant eux dans une longue allée qui ne finissait pas. Le chèvrefeuille en fleur embaumait l’air, le rossignol chantait. La belle soirée, l’heureuse nuit! Son cœur en avait gardé le souvenir, et même elle se rappelait les paroles qu’il lui disait: il l’aimait, ils seraient heureux.

Heureux, ils n’avaient guère eu le temps de l’être, occupés qu’ils avaient été, entraînés par le souci de s’enrichir. Mais cependant, avec cette soirée passée dans le bois, elle se rappelait aussi le jour où Adolphe été né : il avait pris l’enfant et l’avait embrassé en pleurant de joie.

Que de choses, que de souvenirs dans ces feuilles de parchemin! Mais l’émotion qui l’avait saisie au cœur ne la retint pas longtemps absorbée. Ce n’était pas du passé qu’il s’agissait en ce moment, c’était d’aujourd’hui, c’était de demain; ce n’était pas d’amitié ou de tendresse, c’était d’argent.

L’argent cependant, elle l’eût sacrifié s’il avait été seul en question; et, quoi qu’il lui en coûtât, elle eût abandonné ces deux cent mille francs plutôt que de contester ce testament. Mais dans ce testament il y avait autre chose que ce legs de deux cent mille francs, et c’était cette autre chose qui par-dessus tout l’exaspérait.

Madame Daliphare n’était point de ces femmes sensibles qui perdent la tète à l’approche d’un malheur. Lorsque le médecin lui avait annoncé qu’il n’y avait plus d’espoir de sauver son mari, elle ne s’était point abandonnée à une de ces douleurs qui enlèvent la faculté de raisonner. Tout en veillant son malade, et il faut dire qu’elle y avait mis un grand zèle, elle avait examiné la situation financière que cette mort lui faisait, et elle avait trouvé que son fils allait hériter, du chef de son père, du quart à peu près de leur fortune. Sans doute il lui paraissait injuste que son mari, qui n’avait jamais accru cette fortune, en possédât une partie quelconque, mais enfin c’était là une nécessité légale. En vertu de la loi, son fils héritait de son père. C’était bien. C’était la loi qui lui donnait cette part de fortune, ce n’était pas son père: il ne devait pas de reconnaissance à celui-ci.

Mais le testament changeait tout cela. Ce n’était plus la loi qui investissait le fils d’un droit, c’était le père lui-même qui donnait à son fils; et cela elle ne pouvait pas le souffrir.

Ce qui la révoltait, ce n’était pas qu’une partie de sa fortune passât aux mains de son fils, c’était qu’elle y passât comme don fait par un autre que par elle;

Après avoir pendant vingt ans effacé ce père de famille si complétement qu’il n’avait jamais eu le droit de donner un louis à son fils au jour de l’an, elle ne pouvait admettre l’idée qu’il eût profité de sa mort pour sortir de la position infime dans laquelle elle l’avait maintenu.

Lui, faire un testament, manifester une volonté, disposer de quelque chose! Mais alors son fils ne tiendrait donc plus tout d’elle?

Il fallait que ce testament fût annulé, et si le legs en faveur des employés de bureau devait être exécuté, ce qu’elle ignorait, ce serait elle qui donnerait les deux cent mille francs. C’était un gros chiffre, mais qui diminuerait singulièrement d’importance si c’était à elle et non à un autre qu’on faisait remonter la reconnaissance pour cette libéralité.

A ce moment on vint la prévenir que «M. Ferdinand » demandait à la voir.

Ce «M. Ferdinand» était le frère de son mari, mais un frère malheureux qui, n’ayant pas eu comme son aîné la chance d’épouser une femme riche, était toujours resté dans une situation précaire. Aujourd’hui expéditionnaire chez un notaire, demain courtier d’assurances, pour le moment il s’occupait d’affaires de bourse; mais jusqu’à présent ses spéculations ne lui avaient pas permis de remplacer encore sur son dos les vieux habits que son frère aîné lui donnait quand madame Daliphare les trouvait suffisamment usés.

Quand madame Daliphare entra dans le salon, M. Ferdinand sortait de la chambre mortuaire, des larmes roulaient sur ses joues pâles. Il vint au-devant de sa belle-sœur, et lui tendant la main:

— Pauvre Benoît, dit-il, la voix tremblante; j’aurais voulu le voir une dernière fois et l’embrasser. Nous avons passé notre enfance ensemble, ma sœur, et je vous assure qu’il était bien bon pour tous, pour notre mère, pour moi; j’aurais voulu le voir.

— Il ne vous a point demandé, répliqua sèchement madame Daliphare, et même je regrette de vous dire qu’il vous a oublié dans son testament, car il a fait un testament par lequel il lègue deux cent mille francs aux employés de bureau malheureux.

— Bon Benoît, je le reconnais là.

— Avant de penser aux étrangers, il aurait pu penser à sa famille.

— Il n’aurait pas osé.

— Comment, pas osé, pourquoi? Croyez-vous que j’aurais trouvé mal qu’il laissât quelque chose à sa famille? tandis que je n’accepterai pas ce testament, fait contrairement à mes droits.

— Adolphe hérite de son père.

— Voulez-vous dire qu’Adolphe fera ce que je n’aurais pas fait?

— Je ne veux rien dire, ma sœur, en ce moment surtout. J’étais venu vous voir pour... vous voir, et aussi pour me mettre à votre disposition, si je puis vous être utile à quelque chose. C’est si triste la mort, et cela entraîne à tant d’embarras douloureux; si je peux vous en épargner quelques-uns, usez de moi. Est-ce qu’Adolphe n’est pas prévenu?

— Je l’attends d’un moment à l’autre.

— Eh bien! épargnez-lui les formalités que je peux remplir aussi bien que lui. Il aimait son père, le pauvre garçon; quand il arrivera, qu’il puisse le pleurer avec vous sans être dérangé.

Madame Daliphare réfléchit un moment, puis relevant la tête:

— Je vous remercie, dit-elle, et j’accepte votre aide. Allez donc à la mairie, je vous prie, à l’église, aux pompes funèbres. N’épargnez rien; ordonnez tout largement, généreusement. Je veux que le nom que porte mon fils soit honoré.

VII

Table des matières

Madame Daliphare ne s’était décidée à faire revenir son fils à Paris qu’au moment où le médecin lui avait déclaré qu’il n’y avait plus d’espoir de sauver le malade.

Alors elle avait fait expédier une dépêche à Amsterdam pour dire à son fils d’accourir en toute hâte. Remise au télégraphe le vendredi matin, la dépêche avait dû parvenir à Amsterdam et être distribuée avant midi; Adolphe devait donc être à Paris le samedi dans la matinée. Elle avait consulté les indicateurs et elle était surprise qu’il ne fût pas encore arrivé, et plus encore qu’il ne lui eût pas répondu. Suivant la façon dont elle calculait, il aurait dû partir de Bruxelles dans la nuit, et par conséquent arriver le matin à Paris. Elle ne s’expliquait pas ce retard et s’irritait de ce silence.

Enfin Lutzius lui monta une dépêche qu’on venait d’apporter. Elle venait de Rotterdam, où elle avait été déposée le samedi matin. Curieux comme à l’ordinaire, le caissier avait grande envie de savoir ce que disait cette dépêche; après l’avoir tendue à madame Daliphare, il resta debout près d’elle, dans l’attitude d’un employé qui attend un ordre; mais de la main elle lui fit signe de la laisser seule, et ce ne fut que quand il fut sorti qu’elle se mit à lire:

«J’étais absent quand ta dépêche m’est arrivée.

» A mon retour, je n’ai eu que le temps de courir

» au chemin de fer pour prendre le train. Obligé de

» coucher à Rotterdam, c’est de là que je L’écris

» cette dépêche avant de partir pour Bruxelles où je

» compte prendre le train qui arrive à Paris à cinq

» heures cinquante minutes. Envoyer une dépêche

» à mon nom au buffet, à Douai, pour me fixer sur

» l’état de mon père. Dis-lui que je l’embrasse et

» que j’arrive. A temps, n’est-ce pas?»

Madame Daliphare regarda l’heure à sa montre et consulta l’indicateur; à la rigueur, il était peut-être encore temps d’envoyer à Douai la dépêche demandée; mais il y avait des chances cependant pour qu’elle n’arrivât qu’après le passage du train. Dans ces conditions, elle décida de ne pas répondre: à quoi bon envoyer une dépêche qui pouvait être perdue? Et puis d’ailleurs que dire dans cette réponse? La triste vérité ? Il ne la connaîtrait toujours que trop tôt.

Cette résolution prise, elle se mit à relire la dépêche qu’elle venait de recevoir. Elle était étrangement rédigée, cette dépêche. Comme tous les commerçants, Adolphe avait l’habitude du style télégraphique, et il savait dire beaucoup de choses en vingt mots. Pourquoi ces douze ou treize lignes? pourquoi ces je, ces ta, ces ce, ces au, ces de, ces que? Il était donc bien profondément ému quand il l’avait écrite, bien troublé.

Qu’eût-il éprouvé, s’il avait été question d’elle? Sans doute, c’était son père; mais enfin ce père n’avait été rien dans sa vie. Ce n’était pas lui qui l’avait élevé ; ce n’était pas lui qui, au temps de son enfance, avait rempli sa bourse de collégien; ce n’était pas lui qui plus tard avait payé sans gronder ses premières dettes, et qui lui avait donné les chevaux et les tableaux dont il avait envie. C’était elle, elle seule.

Cette pensée la ramena au sujet qui l’obsédait: il ne fallait pas que ce testament reçût son effet. N’importe comment, à quelque prix que ce fût, elle devait l’en empêcher. Ce n’était plus d’argent maintenant qu’elle avait souci. Dans le premier moment de la surprise, elle avait pu être suffoquée par ce legs de deux cent mille francs; mais, à cette heure, ces deux cent mille francs n’étaient plus rien pour elle. Plus d’une fois elle avait perdu dans les affaires deux cent mille francs sans se désespérer; elle supposerait une faillite, et voilà tout. Que pécuniairement le testament lui fût ou ne lui fût pas favorable, qu’elle eût ou n’eût pas un intérêt matériel à le consentir, peu importait maintenant: elle avait un immense intérêt moral, un intérêt de cœur et de jalousie à ce qu’il fût annulé, et il le serait. Comment? elle n’en savait rien; mais, avant l’arrivée de son fils, elle trouverait bien un moyen, dût-il lui coûter plus cher que le legs lui-même.

Et, avec plus d’ardeur que jamais, elle se rejeta dans sa méditation, presque satisfaite d’un retard qui lui permettait d’examiner à fond les difficultés que ce testament lui créait et de leur trouver une solution.

Vers quatre heures, son beau-frère Ferdinand revint pour lui rendre compte des démarches qu’il avait faites. Il la trouva dans son cabinet, ayant un code sur les genoux, et devant elle, sur son bureau, plusieurs feuilles de papier couvertes de chiffres. Elle approuva tout ce qu’il avait arrangé ; seulement, au lieu de douze voitures, elle en voulut vingt-quatre.

— C’est pour mon fils, dit-elle. Pour lui il faut frapper la mémoire de ceux qui le connaissent et même de la foule. Qui sait ce qu’il deviendra? Avec sa fortune et son intelligence, il peut aspirer à tout. C’est un homme, lui; on peut en faire un personnage.

— Si vous avez ces ambitions, croyez-vous qu’il soit politique de contester le testament de mon pauvre frère? Qui frappe mieux les mémoires que la générosité ?

— Je vous remercie de votre observation, dit-elle sèchement; là-dessus mon parti est pris. Ne traitons pas ce sujet. D’ailleurs j’ai un service à vous demander, qui ne nous en laisserait pas le temps. Adolphe va arriver par le train de Bruxelles à cinq heures cinquante. Voulez-vous aller l’attendre? S’il n’est pas prévenu à l’avance, la vue de la maison fermée pourrait lui donner un coup que je veux lui épargner. Vous prendrez une voiture, que vous garderez afin de me l’amener rapidement.

Au mot voiture, madame Daliphare remarqua un mouvement chez son beau-frère. Elle le regarda alors plus attentivement: ses chaussures étaient blanches de poussière et ses cheveux étaient mouillés de sueur. Évidemment il avait fait toutes ses courses à pied. Elle comprit.

— Vous avez dû dépenser de l’argent pour moi? dit-elle en lui tendant un billet de cinquante francs.

— Bien peu de chose.

— Veuillez prendre ce billet, nous compterons plus tard.

Pendant qu’il serrait le billet dans la poche de son gilet, elle l’examina des pieds à la tête. Il portait ce jour-là, comme tous les jours de l’année d’ailleurs, un habit trop grand pour sa maigreur, un gilet auquel manquaient deux boutons, et un pantalon déchiqueté par le bas: tout cela en drap noir, râpé par l’usage, lustré par la graisse.

— Est-ce que ce n’était pas votre frère qui s’occupait de votre toilette? dit-elle. Il me semble qu’en ces derniers temps il vous a oublié. Pour mon fils, il serait convenable que cet oubli fût réparé à la cérémonie. En son nom, je vous prie d’accepter ceci.

Tout en parlant, elle avait enveloppé deux billets de banque dans un morceau de papier et elle les avait poussés sur le coin de son bureau.

— Il est vrai que les affaires n’ont pas été brillantes en ces derniers temps, dit-il; mais je suis dans une bonne série, ça va marcher. Je pourrai vous rendre tout cela.

— A Adolphe si vous voulez; moi, je ne suis pour rien là-dedans.

Il était près de sept heures lorsqu’une voiture s’arrêta à la grande porte de la maison; madame Daliphare, qui depuis longtemps déjà se tenait devant une fenêtre ouverte, descendit rapidement en entendant le bruit de la voiture, et, au bas de l’escalier, elle reçut son fils dans ses bras.

— Ton oncle Ferdinand t’a dit...?

— Tout.

Ils montèrent; mais, au moment où il voulait entrer dans l’appartement où il savait trouver son père, elle ouvrit devant lui la porte de son logement particulier. Pendant assez longtemps ils restèrent assis en face l’un de l’autre sans parler. Elle le regardait, cherchant les changements qui s’étaient faits en lui pendant cette année d’absence: ses épaules s’étaient élargies, son teint avait bruni; ses yeux, naturellement doux, avaient pris une décision qu’ils n’avaient pas autrefois; en tout, dans ses manières plus fermes, dans son regard plus assuré, dans le port de sa tête, l’homme s’était affermi.

— Je voudrais le voir, dit-il d’une voix qui marquait la volonté.

Ils passèrent dans la chambre mortuaire, et tandis que madame Daliphare restait à la porte, il alla s’agenouiller auprès du lit sur lequel son père était étendu. Au bout de cinq minutes, voyant qu’il demeurait là, elle alla près de lui et le prenant par le bras, elle le força doucement à se relever, puis toujours le tenant, elle le ramena dans le salon.

Il se laissa tomber sur un siége et se cacha la tête entre ses mains.

— Oui, pleure-le, dit-elle, c’était ton père. J’ai passé par là. Moi aussi j’ai perdu le mien, et je l’ai pleuré. Mais moi, je restais seule; je n’avais pas une mère pour me consoler, pour m’aimer, et tu en as. une, mon enfant.

Elle vint s’appuyer sur son épaule, et, lui rabaissant les mains, elle le regarda longuement.

— Jusqu’à présent je n’ai pas été une mauvaise mère pour toi, n’est-ce pas? mais mon action n’a pu s’étendre que sur les petites choses, maintenant elle s’étendra sur les grandes. On me reconnaît une certaine intelligence dans les affaires, cette intelligence je veux la mettre à ton service. Tu ne sais pas jusqu’où peut arriver un homme qui a près de lui une femme pour l’aider dans mille circonstances où les hommes ne savent pas trouver leur chemin. Je veux parler d’une femme fidèle et dévouée, comme seule une mère peut l’être.

S’il est irritant dans l’affliction de se voir assailli par des gens qui veulent vous consoler et ne trouvent rien de mieux que de répéter les banalités qui courent le monde, «l’influence du temps, la résignation à ce qu’on ne peut empêcher, les épreuves salutaires », il est doux par contre d’entendre une voix qui vous dit: «Tu ne restes pas seul, tout ne disparaît pas. avec celui que tu regrettes, nous le pleurerons ensemble, je suis près de toi». Notre cœur s’ouvre à cette voix, comme dans une chute notre bras s’étend pour se cramponner à ce qui nous entoure; cela se fait instinctivement, machinalement.

Ce fut ce qui se produisit pour Adolphe. Pour la première fois, en rentrant à la maison après une absence, sa première pensée n’avait pas été pour sa mère, et le premier nom qui était venu sur ses lèvres avait été celui de son père, car le triste récit de son oncle emplissait encore ses oreilles.

Après tout il avait été le meilleur ami de sa jeunesse, le complaisant de ses jeux et de ses caprices, toujours disposé à subir ses tyrannies d’enfant, toujours prêt à excuser ses fautes. D’autorité, de volonté, il n’en avait jamais eu; mais quelle inépuisable bonté, quelle tendresse contenue, qui, plus d’une fois, dans leurs promenades à deux, s’étaient manifestées, en élans de caresses! Il ne le verrait plus. Il l’avait quitté plein de force, et c’était fini, sans une parole d’adieu, sans un serrement de main, sans le dernier regard.

Penchée sur l’épaule de son fils, madame Daliphare suivait en lui cette transformation. Jusqu’à ce moment il y avait eu comme un voile sur les yeux de son fils; elle vit ce voile se soulever peu à peu, et elle sentit qu’elle reprenait dans ce cœur sa place accoutumée, — la première. Elle continua:

— Ce que je te dis là en t’embrassant n’est point parole en l’air. Depuis que nous sommes séparés, j’ai beaucoup pensé à toi, à ton avenir, et depuis ce matin plus fortement encore. J’ai à te parler sérieusement.

— Demain, dans quelques jours, dit-il en voulant faire une dernière défense.

— Et pourquoi pas tout de suite? C’est de notre vie à tous deux qu’il s’agit, et les circonstances font que nous devons trancher une situation qui pouvait traîner encore longtemps indécise. Ce n’est pas être infidèle à la pensée de ton père, car nous parlerons de lui.

— Alors comme tu voudras.

— Eh bien! allons dans mon cabinet, car il me aut des pièces à l’appui de ce que j’ai à te dire.

VIII

Table des matières

En traversant les bureaux, Adolphe fut pris d’un frisson nerveux; le bruit des pas qui retentissaient dans le vide, l’ombre qui emplissait les cages grillées, la lumière extérieure qui ne pénétrait çà et là qu’en jets capricieux et tremblotants: tout se réunissait pour produire une émotion troublante dans une âme émue.

Entrée dans son cabinet, madame Daliphare alluma deux becs de gaz; le sifflement de la flamme fit taire la voix du silence, en même temps que sa clarté fit évanouir les visions mystérieuses de l’ombre.

— Nous avons besoin de voir clair, dit madame Daliphare, pour expliquer à son fils ce luxe d’éclairage, car les pièces que j’ai à te communiquer sont nombreuses.

Disant cela, elle ouvrit sa caisse particulière, celle dans laquelle le matin elle avait pris son contrat de mariage, et elle entassa sur son bureau plusieurs cartons remplis de papiers.

— C’est une sorte d’inventaire que je veux que nous fassions, dit-elle, un inventaire de notre avoir; seulement, au lieu d’appeler les notaires et les gens de loi, qui embrouillent tout, cela se fera entre nous deux.

— A quoi bon ces pièces alors? Si les choses doivent rester entre nous, les preuves à l’appui de ce que tu dis sont bien inutiles.

— Ces papiers sont utiles pour me guider d’abord et ensuite pour te mettre à même de me contrôler. Il s’agit d’affaires entre nous, et les affaires ne se font pas avec des sentiments; on compte deux fois l’argent, même celui qu’une mère vous donne. En m’écoutant, pense, si tu veux, que je suis ta mère; mais, en me répondant, traite-moi comme si j’étais ton adversaire et que mes intérêts fussent opposés aux tiens. Montre que tu es bien mon fils, même contre moi: c’est le plus grand plaisir que tu puisses me faire.

Il n’avait guère la tête aux affaires; mais il ne voulut pas peiner sa mère, sachant toute l’importance qu’elle attachait à ces discussions d’intérêts, et il fil effort pour l’écouter attentivement.

— Tu sais comment j’ai commencé la vie, dit-elle; avec rien: fille d’un brocanteur. Il y a des gens qui, parvenus à la richesse, tâchent d’oublier leur origine: moi, je me rappelle sans cesse la mienne. Cela donne de la force quand on se trouve en présence d’une difficulté ; en voyant d’où l’on est parti et le chemin qu’on a parcouru, on prend confiance en soi. Quand je me mariai, j’avais cette maison presque aussi importante qu’elle l’est maintenant, et diverses valeurs ou créances, estimées six cent mille francs. Ton père n’avait rien. Nous avons adopté le régime de la communauté, réduite aux acquêts. Je-suis donc restée propriétaire de ma maison de commerce et de mes valeurs. De plus, ton père m’a fait donation par contrat de mariage, c’est-à-dire d’une façon irrévocable, de tout ce dont il pourrait disposer au jour de son décès: tout, s’il n’avait pas d’enfants; un quart en propriété et un quart en usufruit, s’il en avait. Voici mon contrat, lis-le.

Il voulut repousser le parchemin qu’elle lui tendait, mais elle insista.

— Il faut que tu lises, dit-elle. Pendant ce temps, je rangerai dans l’ordre où je dois te les présenter ces autres pièces.

Elle vida les cartons et classa rapidement les papiers qu’ils contenaient.

— Depuis notre mariage, dit-elle, mes affaires ont heureusement prospéré ; ma fortune commencée s’est régulièrement accrue. C’est ainsi qu’elle se compose aujourd’hui de notre maison de campagne de Nogent, de nos maisons de la rue de Rivoli, de notre ferme de Louvres, de valeurs de portefeuille montant à huit cent mille francs, et de valeurs de bourse en rente française, en consolidés, en obligations de chemins de fer et en actions diverses. Tout cela est compris dans ces liasses, et, si tu veux en faire un relevé, tu trouveras un total de quatre millions trois cent mille francs. Bien entendu, je laisse en dehors les créances de la maison, les unes sont bonnes, les autres sont douteuses ou mauvaises, et tu en retrouveras le détail dans la comptabilité. Ne parlons donc que de ces quatre millions; tu sais comment et par qui ils ont été gagnés. Ton père...

Adolphe fit un geste que sa mère arrêta.

— Ne crois pas que je veuille l’accuser, ce n’est pas l’heure. Je veux dire que tu as été assez longtemps dans la maison et que tu as vu d’assez près comment les choses s’y passaient pour savoir qu’il n’a pas plus contribué à ces bénéfices que Lutzius ou tout autre employé. Ce n’est pas faire injure à sa mémoire que de dire qu’il n’était pas commerçant. Cependant, en vertu de notre contrat de mariage, il s’est trouvé propriétaire de la moitié de ces quatre millions, dont il n’avait pas gagné un sou, soit deux millions. Seulement, de ces deux millions, il faut soustraire le montant de ma donation, c’est-à-dire un quart en propriété et un quart en usufruit, soit un million. J’arrondis les chiffres, les fractions ayant peu d’importance dans ce raisonnement; c’est donc une somme de un million que ton père possédait et dont, en vertu de la loi, tu dois hériter. C’est bien cela, n’est-ce pas?

— Il me semble.

— Ce n’est pas assez, tu dois savoir. Récapitule: société d’acqùêts, en chiffres ronds, quatre millions. Pour moi deux millions; pour ton père, deux millions. Sur ces deux millions, il me revient un million: pour toi, reste donc un million.

— Cela me paraît être ainsi.

— Il en serait ainsi effectivement, si ton père s’était tenu enfermé dans la légalité. Ton père mourant, tu trouvais dans sa succession un million qui t’appartenait de par la loi: ton bien et ton droit en un mot. Moi mourant, tu trouvais dans la mienne deux millions et en plus ce que je possède en propre. Mais ton père ne s’en est pas tenu à la légalité ; il a voulu remplacer la loi par sa volonté, et il a fait un testament qu’il n’avait pas le droit de faire,

C’était avec répugnance qu’Adolphe s’était prêté à cet entretien; cette discussion d’affaires le blessait. Malgré son respect pour sa mère et l’habitude qu’il avait d’accepter tout d’elle sans défense, il se disait que le moment était vraiment mal choisi pour traiter un pareil sujet. En voyant où l’on en était arrivé, il voulut arrêter sa mère; mais celle-ci ne se laissa point imposer silence.

— Il faut aller jusqu’au bout, dit-elle, car nous avons des mesures à prendre desquelles dépend ton honneur, surtout celui de ton père. C’est là ce qui me force à parler aujourd’hui et ce qui t’oblige, toi, à m’entendre. Donc ton père a fait un testament, Oubliant qu’il avait, par la donation du contrat de mariage, épuisé la quotité disponible, il te laisse tout ce qu’il possède, à charge par toi de prélever là-dessus deux cent mille francs pour les employés de bureau malheureux.

— Pauvre père!

— Sans doute l’inspiration est généreuse; mais il ne suffit pas d’avoir des inspirations en ce monde, il faut pouvoir les réaliser, et quand on fait des générosités, les faire avec son argent et non avec celui des autres. C’est ce que ton père a oublié ; aussi ma surprise a-t-elle été grande quand M. de la Branche m’a parlé de ce testament,

— Tu ne le connaissais pas?

— C’est par M. de la Branche que j’en ai appris ce matin l’existence et le contenu; si j’avais soupçonné les intentions de ton père, je ne l’aurais pas laissé les exécuter si mal.

— En réalité, il ne s’agit que de deux cent mille francs qui seraient prélevés sur ma part.

— Ton père n’avait pas le droit de t’imposer ce prélèvement, car la part, comme tu dis très-bien, ne lui appartenait pas, il n’en pouvait pas disposer. Ce n’est pas lui qui te la donne, c’est la loi. La loi m’avait pris une portion de ma fortune, gagnée par moi, par moi seule, tu le sais bien, et elle l’avait attribuée à mon mari; mais elle ne lui en avait pas accordé la disposition, elle te l’avait réservée. C’est donc avec un argent qui t’appartenait que ton père a voulu faire une générosité, et c’est là ce qui rend son testament nul.

Depuis qu’elle avait abordé la question du testament, madame Daliphare n’avait pas quitté son fils des yeux, et, sur ce visage qu’elle connaissait si bien, elle avait suivi pas à pas l’effet de ses paroles. Elle comprit que le moment décisif était arrivé, et que pour faire réussir le plan qu’elle avait combiné, il fallait qu’elle ne laissât pas à Adolphe le temps de réfléchir.

— Nous opposer à la volonté de ton père, dit-elle en continuant vivement, si peu juste que soit cette volonté, est chose grave. Sans doute la loi nous donne le droit de contester ce testament, qui ne tiendrait pas une minute en justice. Mais au-dessus de la loi et du droit il y a l’équité et la morale, et nous devons nous demander s’il nous est permis à nous, que notre fortune place à la tête du commerce parisien, de contester en justice une libéralité telle que celle de ton père.

Ces paroles étaient textuellement celles qui avaient valu à M. de la Branche l’algarade du matin; mais madame Daliphare, les trouvant utiles au but qu’elle poursuivait, ne se faisait aucun scrupule de les emprunter au notaire pour se les approprier.

Elle reprit.

— Il faut donc que cette libéralité reçoive son effet. Pour cela, qu’avons-nous à faire? J’ai réfléchi à cette question toute la journée, et voici ce que j’ai trouvé. D’où vient la part de fortune dont la mort de ton père t’investit aujourd’hui? De moi, n’est-ce pas? Qui a gagné cette fortune? Moi. A qui appartient-elle, je ne dis pas légalement, mais moralement? A moi aussi, n’est-ce pas? Eh bien! il faut qu’il en soit du legs de deux cent mille francs comme il en est de ta part: puisque l’une vient de moi, l’autre en viendra aussi, c’est tout simple.

Sans rien répondre, Adolphe se leva vivement et, venant à sa mère, il la serra dans ses bras en l’embrassant avec des larmes.

— Il faut reconnaître, dit-elle après le premier moment d’effusion, qu’il y a quelque chose de mauvais dans ce moyen, et que la véritable intention de ton père n’est point exécutée. En effet, qu’a-t-il voulu? D’abord te faire un don, ensuite en faire un aux employés de bureau; de telle sorte que les uns et les autres, toi et eux, vous tinssiez ce double don de sa générosité. Malheureusement ce n’est point ainsi que les choses peuvent s’arranger dans la réalité : tu tiens ta part d’héritage de la loi, et les employés tiendront leur deux cent mille francs de moi. Mais, en fin de compte, le résultat matériel sera le même et c’est tout ce que nous pouvons.

— C’est-à-dire que tu me donnes deux cent mille francs.

— Eh bien! porte-les à mon avoir si tu veux m’en garder reconnaissance; mais alors ne ferme pas ton livre tout de suite, car nos arrangements ne sont pas finis, et tu auras encore quelque chose à écrire si tu acceptes ce que j’ai à te proposer. Mon intention n’est pas que tu retournes à Amsterdam ou ailleurs, elle est que tu restes à Paris. Cala te convient-il?

— Ah! mère...

— Ne montre pas trop d’enthousiasme, car je penserais que les raisons qui ont déterminé tes voyages existent encore, et cela m’épouvanterait. Je veux croire, au contraire, qu’une année d’absence t’a donné l’oubli et la sagesse. S’il en est ainsi, je te demande d’être mon associé, et je t’offre la moitié de ma maison; nous partagerons désormais le travail, l’autorité et les bénéfices; nous serons Veuve Daliphare et fils. Qu’en dis-tu?

Elle vint à lui et le regarda longuement dans les yeux. Elle n’ajouta pas un mot à ce qu’elle avait dit; mais son regard parla pour elle, soulignant d’une façon précise les deux termes contraires de sa proposition: l’engagement qu’elle demandait et l’offre qu’elle faisait.

— Acceptes-tu? dit-elle enfin, lorsqu’elle fut certaine d’avoir été comprise.

— Je voudrais te répondre par un mot qui te dît combien je suis ému de ta bonté.

— Alors ne me réponds rien, et pour ce soir restons-en là ; il est tard, ta nuit a été mauvaise.

— Je voudrais...

— Non, mon enfant; la sœur et moi, c’est assez. Tu es brisé de fatigue. La journée de demain te sera cruelle; celle d’après-demain le sera plus encore. Je te demande, je te prie de prendre un peu de repos.

Elle voulut le conduire à sa chambre; puis, lorsqu’il fut au lit, elle revint pour arranger son oreiller comme au temps de son enfance.

— Je ne veux pas que tu te lèves, dit-elle, en l’embrassant, et pour être bien certaine que tu ne me désobéiras pas, je t’enferme et j’emporte la clef. Demain matin je viendrai t’ouvrir.

Quelqu’un qui l’eût vue rentrer dans son appartement n’eût pas reconnu la femme qui pendant toute la journée avait tourné sur elle-même dans le salon, anxieuse et sombre; elle était transfigurée.

Enfin ses désirs étaient exaucés, son ambition était satisfaite: l’associée de son fils, leurs deux noms réunis!

Il n’oublierait jamais qu’il lui devait tout, et désormais il ne vivrait que par elle et pour elle.

Бесплатный фрагмент закончился.

179,29 ₽
Возрастное ограничение:
0+
Дата выхода на Литрес:
16 января 2025
Объем:
261 стр. 2 иллюстрации
ISBN:
4064066328900
Издатель:
Правообладатель:
Bookwire
Формат скачивания:

Похожие книги