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H. Emile Chevalier
L'île de sable

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066085858
Table des matières
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
PREMIÈRE PARTIE
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
DEUXIÈME PARTIE
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
TROISIÈME PARTIE
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
CONCLUSION
EN BRETAGNE
I
Table des matières
LES ROUTIERS
Par une belle matinée de mai 1598, deux cavaliers sortirent de la ville de Saint-Malo, prirent une route boisée qui conduisait au sud, et s'avancèrent vers un plateau escarpé.
Ces deux cavaliers portaient un costume mi-parti militaire, mi-parti de cour. Le plus vieux paraissait âgé de quarante-cinq ans.
L'autre était un jeune homme, vêtu avec un goût sobre et distingué. Quoique armé, comme son compagnon, il semblait revenir d'une fête ou aller à quelque gente réunion de châtelaines. Sa physionomie avait ce caractère d'intrépidité féminine qui distingue les rejetons de la vielle noblesse; ses traits étaient délicats, mais dans son oeil rayonnait une indicible fierté; son front était blanc comme le marbre, mais large et bombé, son nez finement dessiné, mais hardi dans son jet, sa bouche petite, mais railleuse; son menton agréable mais allongé; son corps grêle, mais musculeux et vigoureusement charpenté. Enfin, il était le type de cette race franque qui s'imposa à la Gaule par la force brutale après la décadence de l'empire romain.
Le premier avait nom Guillaume, marquis de la Roche-Gommard.
Le second avait nom Jean, vicomte de Ganay.
Celui-là était Breton.
Celui-ci était Bourguignon.
Tous deux comptaient des croisés parmi leurs aïeux; et, bien que la glace féodale commençât à se fondre au soleil de la royauté, les de la Roche et les de Ganay s'efforçaient de suivre les traditions surannées de leurs ancêtres. C'est pourquoi Jean avait été envoyé en Bretagne par le comte Germain de Ganay, son père, pour y faire ses premières armes sous le patronage du marquis de la Roche, avec lequel il s'était lié d'amitié durant les guerres de la Ligue. Après avoir été page, Jean s'était élevé au grade d'écuyer, et, à ce titre, servait Guillaume de la Roche.
Durant une demi-heure les deux cavaliers chevauchèrent sans prononcer une parole. Le chemin qu'ils parcouraient était sinueux, raboteux et profondément encaissé entre une double haie d'aubépine et de merisiers en fleurs. Le marquis, sombre et soucieux, s'abandonnait à l'allure nonchalante de sa monture; le vicomte, non moins soucieux, dévorait l'horizon du regard, et aurait voulu sans doute presser le pas de sa monture, mais un sentiment de déférence l'empêchait de devancer son compagnon qu'il suivait à une courte distance. Tout à coup, comme ils atteignaient un endroit où la route formait un coude, cinq cavaliers, armés de toutes pièces, lance en arrêt, et visière baissée, s'offrirent à leur vue.
—Par la messe, que signifie ceci? s'écria Guillaume de la Roche tirant son épée.
—Rendez-vous, ou vous êtes morts! commanda un des cavaliers dont le casque était surmonté d'une aigrette noire.
—Sur mon âme! riposta de la Roche, l'invitation est aussi curieuse que courtoise. Qui es-tu, beau sire, pour te mettre en notre présence, sans permission? Arrière, manant; sinon te ferai pendre haut et court, toi et les lâches bandits qui t'accompagnent.
Cette menace n'intimida pas les assaillants, car ils répondirent par un bruyant éclat de rire, pendant que leur chef reprenait la parole.
—Je suis, dit-il, de bonne lignée, marquis de la Roche, et te déclare mon prisonnier.
—Attends que tu m'aies pris, avant de te répandre en forfanteries, chevalier traître et félon. Maintenant, je te somme de détaler, ou je tire sur toi comme sur un chien enragé.
Et la Roche, après un signe à Jean de Ganay, avait rapidement replacé son épée dans son fourreau et saisi un pistolet de chaque main. Le jeune homme avait imité ce mouvement avec non moins de promptitude.
—Sus! sus! Emparez-vous des mécréants, mes braves, cria le chef des rufians.
—Couard! viens donc te mesurer avec moi, à la longueur d'une lame!
—Cent écus d'or pour vous, si vous m'amenez le marquis vivant! se contenta de dire l'autre à ses estafiers.
—Reçois toujours ceci comme à-compte, repartit la Roche en dirigeant un de ses pistolets contre son adversaire.
Mais, quoique le coup fût bien ajusté, il n'eut aucun effet. La balle rebondit sur la cuisse du chevalier sans même la bossuer, et les routiers évoluèrent autour de nos héros pour leur couper la retraite. Trois nouvelles détonations retentirent, presque en même temps. Jean avait fait feu de ses deux pistolets et la Roche de celui qui lui restait. Au milieu de la fumée produite par cette triple explosion, il fut impossible de préciser l'étendue du résultat: cependant, un homme vida les étriers, roula à terre et l'issue du combat était plus que douteuse, lorsqu'une troupe de gens d'armes déboucha d'un taillis voisin.
—A moi, à moi! clama Guillaume de la Roche, distinguant les couleurs de ses pennons.
Aussitôt les nouveaux venus piquèrent des deux, et les agresseurs, dans la prévision qu'ils seraient accablés par le nombre, tournèrent bride et s'enfuirent au galop.
Le marquis détacha quelques hommes à leur poursuite, puis il mit pied à terre pour savoir quelle était la victime de l'attentat contre sa personne. Jean de Ganay voulut aider de la Roche dans cette perquisition, mais un coup d'oeil l'arrêta. Couvert de sang et de poussière, le blessé haletait sourdement sous son enveloppe de fer. Il avait été atteint au défaut de l'épaulière droite et se tordait en proie à d'horribles tortures. Guillaume de la Roche s'approcha de lui, appuya son genou sur sa poitrine, déboucla les jugulaires de son heaume, enleva la coiffure et examina un instant la figure du routier.
—Qui es-tu? lui demanda-t-il.
—A boire! j'ai soif, je brûle, pour l'amour du ciel, donnez-moi à boire! répondit l'inconnu d'une voix étranglée.
Sur l'ordre de Guillaume de la Roche, un des hommes d'armes courut à une source voisine, puisa de l'eau avec son morion et l'apporta au blessé qui but avidement ce liquide rafraîchissant.
—Ah! continua-t-il, cela fait du bien!
—Mais qui es-tu? à qui appartiens-tu? réitéra le marquis.
L'étranger garda le silence.
—Parle, ou je te perfore comme un misérable hérétique, poursuivit la
Roche avec un geste significatif.
—Monseigneur! fit le malheureux en tremblant d'effroi.
—Parleras-tu?
—Eh bien! balbutia-t-il d'un ton si bas que Guillaume fut obligé de se baisser jusqu'à sa bouche pour l'entendre, je suis à la solde du duc de Mercoeur.
—Du duc de Mercoeur! Ah! je m'en doutais… C'était lui qui avait une aigrette noire, n'est-ce pas?
—Je l'ignore.
—Jour de Dieu, tu mens, soudard!
—Non, monseigneur, je vous le jure sur les os de mon bienheureux patron.
—Cuides-tu me leurrer par tes impostures!
—Je souffre, oh! je souffre peines et châtiments infernaux, râlait le routier que les tiraillements de douleurs étouffaient.
—Qu'on lui enlève sa cuirasse et qu'on l'attache sur un cheval, enjoignit Guillaume de la Roche en sautant en selle. Nous sommes peu éloignés du manoir; là, il sera pansé par notre barbier, et demain il subira un interrogatoire. Vous m'en répondez sur votre col.
Bientôt la petite troupe sa mit en marche, ayant à sa tête les deux gentilshommes.
—L'infâme! marmottait le marquis entre ses dents, me tendre une embuscade! Il n'a pas plus de courage qu'une poule mouillée. Qu'il m'appelle donc en champ clos, s'il a tant de griefs contre moi, et nous verrons…
Se tournant soudain vers Jean de Ganay, il ajouta:
—J'espère, mon ami, que vous n'avez reçu aucun heurt?
—Non, messire; grâce au ciel, les croquants ne m'ont pas atteint. Mais sauriez-vous, d'aventure, qui était le chevalier déloyal auquel ils obéissaient?
Le marquis fixa son interlocuteur avec sévérité et fronça les sourcils.
—Pardon, dit Jean déconcerté par la dureté de ce regard incisif.
—Votre curiosité est excusable, vicomte, reprit de la Roche en changeant de ton. Au surplus, il est heure que je vous initie aux secrets de la famille dans laquelle vous désirez entrer. Ne rougissez pas; je sais que vous êtes affolé de ma nièce, Laure de Kerskoên; et je crois que la demoiselle ne vous voit pas d'un trop mauvais oeil. Aussi dois-je vous confier certaines affaires de nature fort grave, avant que d'accomplir un projet qui me coûtera peut-être la vie. Me jurez-vous que dans le cas où je viendrais à périr, vous prendriez Laure de Kerskoên pour femme et légitime épouse?
—Je le jure sur la garde de mon épée! dit solennellement Jean de Ganay.
—Votre serment me suffit. Apprenez maintenant que j'ai dans le duc de Mercoeur, gouverneur de la belle province de Bretagne, un implacable ennemi, qui depuis vingt-cinq ans a tout mis en oeuvre pour flétrir l'écusson des de la Roche, et déshonorer leur chef. Voici le motif de cette haine. Le duc s'était épris de ma soeur cadette, Adélaïde de la Roche, la mère de Laure. Comme il était homme de moeurs dissolues et perverses, mon père lui refusa la main de sa fille qu'il maria au comte Alfred Kerskoên. Dès lors, de Mercoeur nous voua une inimitié que le temps n'a fait qu'accroître. Après avoir répandu sur ma soeur des bruits odieux, il appela son mari en combat singulier et le tua. Puis, les mains dégouttantes du sang de mon beau-frère, il osa renouveler ses propositions à la veuve… Elle le repoussa avec horreur, et mourut presque subitement, en donnant le jour à Laure. Cela se passait en 1581; j'étais au siège de Cambrai. A ma rentrée, en Bretagne, je reçus communication de ces tristes nouvelles. Sans débotter, je me rendis à Rennes où le duc tenait sa cour, et là, devant tous ses fiers barons, je l'insultai grièvement. Le lendemain, nous nous battions à cheval et à outrance. L'ayant désarçonné, nous recommençâmes le combat à pied. Son épée se brisa contre mon écu, et il était à ma merci, quand, par un sentiment de compassion que je me reproche toujours, je lui laissai la vie sauve. Loin de me témoigner de la reconnaissance pour cet acte de générosité, il ne rêva plus que vengeance, et telle est la source de sa profonde animadversion contre notre glorieux Henri IV. Après l'assassinat du feu roi Henri III, je pris fait et cause pour la Ligue contre le Béarnais, et le duc de Mercoeur, quoique fervent catholique, promit secrètement son appui aux calvinistes. Plus tard, Mayenne commit une faute irréparable pour couvrir ses desseins ambitieux: il fit proclamer le cardinal de Bourbon sous le nom de Charles X, le 7 août 1589. Alors, comprenant dans quel abîme de maux l'anarchie allait entraîner notre pauvre France, et pressentant les intentions usurpatrices de Philippe II, qui, derrière le manteau de la religion, ne visait à rien moins qu'à l'unité monarchique sur toute l'Europe et à l'abaissement du trône pontifical, je m'unis franchement aux partisans de Henri. En revanche le duc de Mercoeur fit volte-face, se coalisa, contre ce prince avec les ducs de Longueville, de Montpensier, d'Épernon, d'Aumont, le baron d'O, et cria à qui voulut l'entendre que j'étais un renégat, un relaps, un hérétique. Mais ce fut en vain qu'il distilla le venin de la calomnie, pour m'aliéner l'affection des vassaux bretons; mes principes étaient trop bien connus. Je puis même dire que j'ai eu une grande part dans l'abjuration de Henri IV. L'excommunication de Grégoire XIV ne m'a point effrayé, parce que j'étais sûr de gagner une âme au ciel, et un bon souverain à ma patrie. Et lorsque Clément VII, cédant aux sollicitations de mes amis, d'Ossant et Duperron, accorda l'absolution à notre roi bien-aimé, j'ai béni la Providence de la faveur qu'elle octroyait à la France par l'entremise du divin pontife. Mais la jalousie du duc de Mercoeur a grandi de tous ses insuccès. Furieux du triomphe de la cause que j'avais soutenue, il essaya de se faire passer ici comme l'héritier des anciens ducs, complota avec Philippe II, et refusa l'allégeance au roi Henri. Cependant il me craint et, n'osant m'attaquer ouvertement, se déguise pour m'attendre avec des assassins au coin d'un bois…
—Quoi! dit Jean surpris, c'était…
—Chut! n'avançons rien sans preuve; l'Église le défend, et moi-même, emporté par la colère, j'ai failli pécher. Au surplus, demain, le doute ne sera plus permis. Mais, pour terminer, vous êtes informé de la haine qui anime le duc de Mercoeur contre notre maison.
—Cette haine, je la méprise! s'écria vivement le jeune homme.
De la Roche branla la tête d'un air sombre.
—Le duc est puissant, dit-il ensuite, trop puissant!
—Le crédit du roi, hasarda l'écuyer…
—Le crédit du roi est sans influence sur les fanatiques, et, je vous l'avoue, j'appréhende fort que, malgré le traité de Vorvins, l'édit de Nantes, du 13 avril dernier, édit qui assure aux huguenots égalité de charges, d'honneurs et de dignités avec les catholiques, ne soit mal vu par la cour de Rome et ne pousse la France dans de nouvelles guerres religieuses. Enfin!…
Et le marquis passa sur son front sa large main que sillonnait une cicatrice.
—Enfin, reprit-il, j'ai les lettres patentes qui me confirment dans la charge de lieutenant général du Canada. Dans huit jours, nous partirons pour cette terre vierge dont on rapporte tant de merveilles, et Laure entrera au couvent de Blois où elle attendra patiemment le retour de son fiancé. Si je succombe, vous la protégerez, n'est-ce pas, Jean?
—Oh! s'écria le jeune homme avec chaleur.
II
Table des matières
LAURE DE KERSKOÊN
Il était midi. Assise dans une vaste chaire sculptée Laure de Kerskoên, châtelaine de Vornadeck, feuilletait son beau missel imprimé sur parchemin enluminé de miniatures d'après l'art byzantin et enrichi d'une brillante couverture ayant des fermoirs d'or ciselé, avec l'améthyste orientale au centre, enchâssée dans une plaque d'argent selon l'as de saint Éloi, orfèvre du roi Dagobert.
Laure de Kerskoên, châtelaine de Vornadeck, avait l'âge des illusions, dix-sept printemps. C'était un bouton de rose près de fendre la capsule qui jalouse la richesse de ses couleurs, la suavité de ses parfums. Rien de joli et de mutin à la fois comme son visage, où la témérité et la douceur harmonisaient leurs traits.
En face de la jeune fille, se tenait sa nourrice, dame Catherine, vieille Normande qui, depuis l'enfance de Laure, lui avait tenu lieu de mère.
—Dis donc, nourrice, s'écria tout à coup la noble demoiselle, en posant le missel sur ses genoux, saurais-tu pas l'heure qu'il est?
—M'est avis que la douzième heure approche, répliqua Catherine, car voici sonner le cor, pour relever la garde du château. Bientôt notre bon seigneur de la Roche-Gommard sera céans, avec son aimable écuyer, le sire de Ganay. Je suis sûr que votre coeur soupire après lui. Le vicomte Jean est aussi beau damoiseau qu'intrépide cavalier.
Une petite moue tout à fait dédaigneuse monta aux lèvres de Laure, qui reprit au bout d'une minute:
—Parlais-tu pas, ce matin, d'aller visiter la poissonnière qui s'est cassé la jambe'?
—Oui, chère damoiselle, j'irai dès que la grande chaleur sera diminuée.
—J'imagine qu'il vaudrait mieux y aller tout de suite. Si mon oncle et tuteur rentre, dans l'après-dîner, il ne te sera guère possible de quitter le castel, nourrice.
—De vrai, ma fille, vous raisonnez comme un ange; je vais prendre une mante et vite porter à cette pauvre femme les herbages et potions qu'a prescrits le chirurgien-barbier.
Ce disant, la vieille Normande se leva de son siège et sortit.
—Ah! exclama joyeusement Laure, dès que sa «duègne,» comme elle l'appelait, eut laissé retomber la portière de l'appartement. Ah! je suis donc libre, enfin! Quelques minutes de plus et peut-être… Après tout, Catherine est si indulgente pour moi! elle n'en aurait soufflé mot à monseigneur de la Roche. Il ne tardera moult à revenir et ce Jean de Ganay avec lui… Quel ennui! Mais elle aussi ne tardera moult à venir, elle viendra avant eux, ma gentille messagère… Quel bonheur!
Bondissant de gaieté, la nièce du marquis courut à une étroite croisée en ogive, garnie de vitraux coloriés, et souleva le châssis inférieur. Un amoureux rayon de soleil l'enveloppa sur-le-champ dans les ondes de sa lumière éclatante, et s'étendit follement sur le parquet.
Pendant vingt minutes, Laure de Kerskoên, accoudée à l'entablement de la fenêtre, interrogea l'étendue de la voûte azurée, en effeuillant les corolles d'une adorable méditation. Elle commençait toutefois à s'impatienter, quand au nord apparut un point noir.
—Adresse! ma tendre Adresse! murmura la jeune fille.
Le point grossissait insensiblement, prenait des proportions, des formes sveltes et élancées. C'était une colombe fendant l'atmosphère à tire-d'ailes. Elle approche, elle approche; déjà on peut distinguer, son blanc plumage et son col léger que ceint un cercle vert.
—O chère Adresse! répéta Laure, c'est bien toi; je ne m'étais pas trompée!
Comme un pilote habile, reconnaissant le port après une périlleuse traversée, l'oiseau double d'ardeur dès qu'il aperçoit la délicieuse tête de Laure, encadrée dans l'embrasure de la fenêtre. Il a franchi l'enceinte du castel, plane sur les remparts extérieurs, et ne tardera pas à recevoir le prix de sa course, lorsque, soudain, une détonation se fait entendre, et la demoiselle de Kerskoên pâlit, puis pousse un cri perçant. Toutefois, bientôt, elle recouvre tout son sang-froid. Alors, elle projette son corps en dehors de la croisée, et voit le volatile, battant des ailes, désespérément accroché aux rinceaux d'une moulure, à quelques pieds au-dessous d'elle. Au bas, sur le mur de ronde, des arquebusiers rient à gorge déployée et félicitent l'un de leurs compaings, dont l'arme meurtrière a blessé l'innocente créature. Ravi de sa dextérité, le soldat rit plus fort que les autres. Mais à la vue de la nièce de leur seigneur, les arquebusiers se taisent et s'éloignent. La jeune châtelaine peut alors, sans crainte d'être surprise, se baisser davantage, allonger le bras, saisir l'infortunée colombe. Elle la prend doucement, l'attire à elle, et retourne à son siège. L'oiseau avait la cuisse cassée. Laure ne put retenir ses larmes.
—Pauvre chérie! dit-elle, d'une voix entrecoupée, elle ne guérira jamais…
Pourtant, elle lava la plaie avec soin, retira des chairs meurtries le duvet sanglant qui les souillait, et, après s'être assurée que le plomb n'avait fait qu'écorcher quelques tendons secondaires, elle enleva du cou de la colombe un ruban vert, et la porta douillettement sur son lit.
—Notre-Dame de Bon-Secours, disait-elle, ayez pitié de ma mignonnette Adresse! Je brûlerai en votre honneur quatre gros cierges de cire parfumée, et donnerai une belle nappe de toile de Flandres pour votre autel, si me la conservez en vie et santé; sans quoi, ferai occire le scélérat d'arquebusier qui lui aura baillé la mort!
Cette invocation terminée, Laure de Kerskoên déroula le ruban qu'elle avait glissé dans son corsage, l'introduisit dans un flacon de bronze pendu à sa ceinture par une chaînette de même métal et l'en retira au bout de cinq secondes.
La couleur primitive avait disparu. Il était jaune et marqué de caractères brunâtres.
En un clin d'oeil, la jeune fille eut dévoré ces caractères, et tous ses membres frémirent d'épouvante.
A cet instant, le son d'une trompette éveilla les échos du manoir. Laure se précipita à la fenêtre, ses regards se rivèrent sur l'esplanade qui longeait le pont-levis de l'entrée principale.
—Le marquis de la Roche et Jean de Ganay! fit-elle avec effroi…
Sainte Vierge! Bertrand est perdu!
III
Table des matières
LE MANOIR
Bâti sur le plateau d'un rocher abrupt, le manoir de la Roche était une des plus redoutables forteresses de la Bretagne. Sa configuration générale ressemblait à celle d'un trapèze, dont l'axe se dirigeait du sud-ouest au nord-ouest, et dont le petit côté s'étendait au nord-est.
Cette configuration était décrite par une enceinte de remparts élevés de trente pieds. Derrière, on apercevait le château proprement dit. Quatre grosses ailes, en pierres de taille, reliées entre elles par des tours carrées, le composaient. Derrière encore, au centre d'une vaste cour, s'élançait, à vingt toises de hauteur, la citadelle, sorte de donjon octogonal couronné d'un diadème de tourelles à encorbellement. C'était là qu'on déposait les armes, les munitions, qu'on enfermait les prisonniers de guerre, qu'on se réfugiait dans les cas désespérés. Un fossé profond, taillé en biseau, dans le roc vif, et aux parois hérissées de pointes de fer, entourait le donjon à son pied. Cinq portes y conduisaient: les deux premières situées, sous une voûte, dans le rempart extérieur et séparées par une herse intermédiaire, les deux suivantes établies dans le corps de l'édifice habité, également séparées par une herse intermédiaire, et la cinquième pratiquée à la base du donjon. Nul fossé de circonvallation ne longeait les premières fortifications, posées à même sur des rochers perpendiculaires d'une escalade impossible. On ne pouvait arriver au château que par un sentier en zigzag, incrusté, pour ainsi dire, dans le flanc de la montagne et qui menait à un pont-levis sous lequel on avait creusé un puits très-profonds. Deux masses de granit, en forme de demi-lunes, pourvues de nombreux créneaux et de barbacanes, défendaient ce pont.
Le château de la Roche avait été construit au treizième siècle par Aymon de la Roche à son retour des croisades. C'est assez dire que le style du monument appartenait à l'architecture féodale.
Dès que le cor eut sonné, un archer parut sur la plate-forme de la porte.
—Bretagne et Navarre! lui cria le marquis.
Aussitôt on entendit un grincement de chaînes sur des treuils, et le pont s'abaissa bruyamment. La cavalcade entra, le seigneur de la Roche en tête. Arrivé dans la cour d'honneur, il s'arrêta, donna quelques ordres concernant le captif, sauta, de cheval et fit signe à son écuyer de le suivre.—Prenant un large escalier, ils traversèrent bientôt la salle d'armes, et pénétrèrent dans une pièce déplus étroite dimension, contiguë à cette salle.
C'était la chambre du marquis de la Roche-Gommard.
Elle avait l'air bien sombre et bien austère, cette chambre!
On eût dit de la cellule d'un dominicain.
Rien pour flatter le regard….. Mais l'ameublement consistait en un lit de camp simplement couvert d'une peau d'ours, deux tables chargées de livres, cartes, mappemondes, instruments de physique et d'astronomie, quelques escabeaux et une cassette scellée dans la muraille blanchie à la chaux. Le seul ornement digne d'attention était un grand christ en bois noir, d'une exquise pureté de formes. On prétendait que ce christ était l'oeuvre du fameux Michel-Ange, qu'il avait été enlevé à l'église du Saint-Esprit, à l'époque des guerres d'Italie, et vendu cent marcs d'argent au père de Guillaume de la Roche.
Le marquis avait pris un siège, tiré de son pourpoint un parchemin scellé aux armes de France et de Navarre, dont il parcourait la teneur, tandis que Jean de Ganay se tenait à quelques pas, dans une attitude respectueuse.
Le parchemin renfermait ces lignes:
«Nous, Henry, quatrième du nom, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre, à notre ami et féal Troillus des Mesgonnets, chevalier de notre ordre conseiller en notre conseil et capitaine de cinquante hommes d'armes de nos ordonnances, le sieur de la Roche, marquis de Cotemmineal, baron de Las, vicomte de Caventon et Saint-Lô, en Normandie, vicomte de Travallet, sieur de la Roche-Gommard, et Quermolac, de Gornac, Benteguigno et Lescuit, conformément à la volonté du feu roi Henry troisième, avons créé lieutenant-général du pays de Canada, Hochelaga, Terres-Neuves, rivière de la Grande-Baie, Norimbègne et terres adjacentes, aux conditions suivantes:
»Que le sieur de la Roche aura particulièrement en vue d'établir la foi catholique; que son autorité s'étendra sur tous les gens de guerre, tant de mer que de terre: qu'il choisira les capitaines, maîtres de navires et pilotes: qu'il pourra les commander en tout ce qu'il jugera à propos, sans que, sous aucun prétexte, ils puissent refuser de lui obéir; qu'ils pourra disposer des navires et des équipages qu'il trouvera dans les ports de France, en état de mettre en mer, lever autant de troupes qu'il voudra, faire la guerre, bâtir des forts et des villes, leur donner des lois, en punir les violateurs, ou leur faire grâce: concéder aux gentilshommes des terres en fiefs, seigneuries, châtelainies, comtés, vicomtés, baronnies et autres dignités relevantes de notre suzeraineté, selon qu'il croira convenable au bien du service, et aux autres de moindre condition, à telle charge et redevance annuelle qu'il lui plaira de leur imposer, mais dont ils seront exempts les six premières années, et plus, s'il l'estime nécessaire: qu'au retour de son expédition, il pourra répartir entre ceux qui auront fait le voyage avec lui le tiers de tous les gains et profits mobiliaires, en retenir un autre pour lui et employer le troisième aux frais de la guerre, fortifications et autres dépenses communes: que tous les gentilshommes, marchands et autres qui voudront l'accompagner à leurs frais, ou autrement, le pourront en toute liberté, mais qu'il ne sera pas permis de faire le commerce sans sa permission, et cela sous peine de confiscation de leurs navires, marchandises et autres effets; qu'en cas de maladie ou de mort il pourra, par testament ou autrement nommer un ou deux lieutenants pour tenir sa place; qu'il aura la liberté de faire dans tout le royaume la levée des ouvriers et autres gens nécessaires pour le succès de son entreprise: finalement, qu'il jouira des mêmes pouvoirs, privilèges, puissance et autorité, dont le sieur de Roberval avait été gratifié par le feu roi François premier.
»Donné en notre palais du Louvre, en notre bonne ville de Paris, ce douzième jour de janvier de l'an de grâce mil cinq cent quatre-vingt-dix-huit et de notre règne le neuvième.
»Signé, HENRY de France et de Navarre.[1]»
[Note 1: On comprend que la lettre que nous donnons ici n'est qu'un abrégé très-succinct de celle qui accordait à Guillaume de la Roche la lieutenance du Canada. Publier la lettre en entier eût été un hors-d'oeuvre qui aurait nui à l'intérêt dramatique de notre récit.]
—Jean, dit le marquis, quand il eut terminé sa lecture.
—Monseigneur!
—Vous avez étudié la relation de Jacques Cartier?
L'écuyer s'inclina affirmativement.
—Et vous êtes toujours résolu de m'accompagner? poursuivit Guillaume de la Roche, en enveloppant le jeune homme d'un regard inquisiteur.
—Oui, messire, répliqua l'écuyer sans hésitation.
—Les périls, les dangers ne vous effrayent pas?
—Je sors d'une famille où la peur est mot vide de sens. Sur notre devise on a gravé: Audaces fortuna juvat! Ce qui signifie, pour moi, que l'homme ne doit jamais trembler quand il poursuit une noble entreprise.
—Bien, dit Guillaume; j'aime à vous entendre parler de la sorte. Mais vous savez le but de notre expédition en Acadie?
—Fonder une colonie.
—Ce n'est pas tout, reprit le marquis avec exaltation; oh! ce n'est pas tout! Que dis-je, c'est la moindre cause! Il s'agit, mon enfant, de propager les doctrines que notre Sauveur, Jésus-Christ, a transmises au monde, par la voie de la sainte Église catholique, apostolique et romaine! il s'agit, mon cher enfant, de porter le flambeau de lumière et de vérité au milieu des peuplades ignorantes et idolâtres qui habitent les forêts de l'Amérique du Nord; il s'agit de faire notre salut, de mériter le ciel en convertissant les Indiens à notre religion! il s'agit,—et de la Roche baissa la voix,—d'empêcher les hérétiques, les huguenots—vous m'entendez, Jean—de distiller sur la Nouvelle-France le venin de leurs dogmes mensongers, comme ils avaient déjà essayé de le faire à Charlefort, à l'instigation de Coligny!
Après cette sortie, dictée par le fanatisme religieux de l'époque, de la Roche-Gommard pencha la tête sur sa poitrine et se livra à une profonde méditation. Mais s'il eût jeté les yeux vers son écuyer, il aurait été surpris de l'altération qu'il avait subie, depuis quelques instants, Jean de Ganay était d'une pâleur livide; ses traits se contractaient, ses muscles frémissaient, il semblait se débattre contre une colère sourde dont il voulait comprimer l'essor, et se mordait furieusement les lèvres, comme pour refouler les paroles qui affluaient à sa bouche. Peu à peu, cependant, il se maîtrisa, et quand le marquis s'arracha à ses pensées, Jean était calme ou du moins paraissait l'être.
—Vous m'avez compris? demanda le seigneur de la Roche.
—Je vous ai compris, répondit froidement Jean.
—Et vous viendrez, la croix d'une main, la houe de l'autre? et si je succombe…
—Je veillerai à l'accomplissement de vos dernières volontés.
—Merci, Jean, dit le marquis, se levant et prenant la main du vicomte qu'il trouva moite et glacée; merci; vous serez un jour la gloire de la chrétienté. A demain! Faites vos apprêts pour le départ.
De Ganay se retira et Guillaume de la Roche alla se prosterner devant son crucifix.
IV
Table des matières
L'ONCLE ET LA NIÈCE
Cependant, Laure de Kerskoên s'était de nouveau jetée dans sa chaire et elle réfléchissait.
—Quelle folie! m'écrire qu'il viendra ce soir! ne lui avais-je pas dit que j'attendais mon oncle! Mais, que signifient ces mots: «Ne craignez rien. Mes précautions sont bien prises; demain, si vous le voulez, nous serons unis par des liens indissolubles!» Oh! je tremble! que prétend-il faire? Cher Bertrand, il est capable de tout… il m'aime tant!… Pourquoi faut-il qu'une inimitié mortelle divise nos parents? Mais, non, non, je n'aurai jamais d'autre époux que lui au monde! oh! plutôt je préférerais m'enterrer dans un cloître! Mon amour n'est-il pas juste, n'est-il pas légitime? mon existence ne la dois-je pas à ce valeureux champion? Où serais-je sans lui, bonne Sainte-Marie! Au péril de sa vie, il m'a arrachée aux flammes qui dévoraient le couvent de ma tante… Comme il est beau, comme il est brave! Et puis, si timide avec moi! affrontant tous les dangers pour venir soupirer un instant sous les fenêtres de sa reine! Quelle différence avec ce Jean de Ganay, dont les assiduités m'importunent! D'ailleurs, quoi qu'en pense le marquis de la Roche, il ne me semble pas loyal catholique, le Bourguignon! Je ne me souviens pas de lui avoir vu faire le signe de la croix, et il trouve toujours un prétexte pour ne pas assister au divin sacrifice de la messe. Bien au contraire, Bertrand n'y manque jamais, lui! Chaque dimanche, déguisé en serf, je l'aperçois pieusement humilié en un coin de l'église du hameau, où je vais régulièrement depuis la mort de notre digne chapelain… Venir ce soir, quelle imprudence! Si je pouvais l'avertir! Impossible, Adresse est trop grièvement blessée! Que résoudre?… Si je savais où il est!… Et cet écuyer qui rôde sans cesse sur les remparts! En disant à monseigneur de la Roche de doubler les gardes, parce que… parce que… Mauvais moyen, mauvais moyen; mon oncle concevrait des soupçons! Fatalité! quelque magicien m'aura jeté un sort, c'est sûr… Il faut implorer le secours de ma miséricordieuse patronne!
Ayant formé ce dessein, la dévotieuse jeune fille courut s'agenouiller devant son prie-Dieu.
Tandis qu'elle était ainsi prosternée, Guillaume de la Roche entra sans bruit chez elle.
Ne voulant point troubler ses oraisons, il allait se retirer, car il était bien loin de se douter, le rigide tuteur, que c'était une pensée terrestre, une pensée mondaine, une pensée d'amante insoumise, qui absorbait ainsi l'attention de sa pupille; mais tout à coup celle-ci s'écria avec allégresse:
—Oh! merci, merci! bienheureuse patronne, vous avez exaucé mes voeux; il est sauvé!
—Qui cela? demanda le marquis.
—Monseigneur de la Roche! balbutia Laure interdite.
—Eh bien! chère enfant, est-ce ainsi que vous recevez votre oncle après deux mois d'absence?
—Pardon, pardon, dit Laure en rougissant, je…
—Vous ne m'attendiez pas, méchante fille, reprit Guillaume en la baisant tendrement au front. Mais grâce au ciel, nous sommes revenus sains et saufs et tout est prêt pour notre prochain départ.
—Votre prochain départ!
—Ah! ma mie, vous gémirez, car j'emmène avec moi le chevalier de vos pensées. Jean de Ganay m'accompagnera à la Nouvelle-France. Ça, ne te désole pas, ma Laurette; ne baisse pas ces grands yeux bleus pour cacher ton affliction. Je te promets de te le rendre dans un an au plus.
—Mais, monseigneur…
—Mais quoi, mademoiselle? dit Guillaume en s'asseyant et l'attirant sur ses genoux.
—Mais…
—Puisque je te promets de te le rendre. Ne vas-tu pas être jalouse de ton vieil oncle? La séparation vous fortifiera tous deux, et vous me saurez gré de vous avoir tenus éloignés durant quelque temps. Tu passeras ton veuvage chez l'abbesse du moustier de Blois.
—Mais, mon oncle, dit enfin la jeune châtelaine qui s'était peu à peu remise de son émotion, ne m'avez-vous pas annoncé que votre projet de fonder une colonie à la Nouvelle-France était ajourné?
—Ah! répliqua le marquis en souriant, c'est moins mon projet de colonisation que le colon que j'enlève qui m'attire cette insidieuse question.
—Vous avez donc obtenu vos lettres patentes? dit-elle avec une agitation qui échappa à son interlocuteur.
—Bien mieux, répondit-il; j'ai triomphé des pièges que m'avait tendus le duc de Mercoeur.
Laure tressaillit.
—Chère enfant, dit de la Roche en la pressant affectueusement contre sa poitrine, tu me pardonneras de te délaisser. Mais la voix de Dieu parle à ma conscience. Il faut que je parte. Nouveau Pierre l'Hermite, je porterai la bannière de l'Église romaine au milieu des infidèles, et bientôt l'autre rive de l'Atlantique retentira de louanges au Tout-Puissant. Courage, ma fille! offre ton âme à Dieu! il t'aidera à supporter cette épreuve.
Laure était sensible. Élevée par Guillaume de la Roche qui l'avait gâtée, elle le chérissait à l'égal d'un père. Si les longues expéditions de son tuteur ne l'avaient jamais effrayée, à cette époque de troubles et de guerres civiles, l'idée d'un voyage au delà de l'Océan, vers des contrées qu'on jugeait beaucoup plus lointaines qu'elles ne le sont réellement, cette idée, disons-nous, ne pouvait manquer de l'attrister. Elle fondit en larmes.
Persuadé que ces larmes avaient plutôt son écuyer pour objet que lui-même, Guillaume essaya de la consoler par des caresses. Puis s'imaginant opposer un remède souverain à la douleur de sa nièce, il lui dit en la quittant:
—Allons, enfant, sèche tes pleurs. Vous serez fiancés avant que nous nous embarquions.
Aussitôt qu'il eut laissé la chambre, Laure frappa trois fois sur un gong avec une baguette d'argent. Sa camériste, jeune Picarde accorte, avenante, parut.
—Suzette, quel est le sergent de garde à la porte du château?
La soubrette cligna de l'oeil d'un air intelligent et répondit:
—C'est Goliath!
—Descends à l'office, et ordonne au sommelier de ne pas oublier ce soir le poste… Tu m'entends!
—Mademoiselle sera obéie, dit Suzette en s'inclinant.
—Ah! je suis indisposée… Je ne paraîtrai pas au souper.
Suzette fit une deuxième révérence et sortit.
—Comme cela, s'écria alors la nièce du marquis, peut-être réussirai-je à le voir en sûreté!
V
Table des matières
LE MÉNESTREL
—Allons, sergent Goliath, encore un verre de ce généreux cidre dont nous a gratifiés la noble Laure de Kerskoên.
—Verse, verse toujours, Oreille-de-Lièvre; car, ventremahom! la langue m'arde plus que charbon ardent, et mon estomac résonne comme une tonne vide.
—Brave demoiselle, que notre châtelaine! ajouta Oreille-de-Lièvre, en remplissant une écuelle de bois que lui tendait le sergent.
—Jour de ma vie! tu dis vrai, répondit celui-ci. Brave demoiselle, ventremahom!
Et il porta le gobelet à ses lèvres.
Mais tout à coup il s'arrêta, tendit l'oreille.
—Qu'as-tu donc, Goliath? on dirait que tu écoutes quelque chose.
—Vraiment oui, ventremahom, j'écoute… n'entendez-vous pas?
Par la porte entr'ouverte du corps de garde, la brise du soir apportait ces paroles bien connues, chantées sur un mode lent et harmonieux:
………………. Li Bretons
Jadis souloioient par prouesse,
Des aventures qu'ils oioient
Faire des lais par remembrance
Qu'on ne les mist en oubliance…
—Oh! oh! ventremahom! cela nous annonce, si je ne m'embrène en fumier d'erreur, le jovial trouvère qui tant nous donna soulas et esbattements ces derniers jours. Sans doute il demande l'hospitalité. Ce sera précieuse aubaine pour nous de le recevoir en notre chambrée. Il nous contera vaillantes histoires des preux Armoricains, et ne manquera pas de nous redire les merveilleuses aventures du chevalier Bertrand du Guesclin.
—Et aussi l'expédition des quatre fils de Montglave, dit Oreille-de-Lièvre: «A l'issu de l'hyver que le joly temps de l'esté commence et qu'on voit les arbres florir et les fleurs s'espanyr.»
—Pas si vite, compère, pas si vite, intervint un troisième hallebardier; festinons, banquetons, c'est fort bien; mais ne forçons pas la consigne. Le couvre-feu est sonné!
—Oh! la piètre affaire! dit Goliath. Qu'on introduise notre galant ménestrel, je réponds de tout!
—Nenni, sergent, nenni! reprit l'autre avec opiniâtreté; répondez de votre nuque, soit; cela vous regarde; mais de la mienne, c'est objet qui m'intéresse trop particulièrement pour que j'abandonne à aucun le soin de sa responsabilité.
—Ventremahom! m'est avis, vieux pleurard de Balafré, que tu ne seras satisfait que quand je t'aurai refroidi le sang avec mon baume d'acier.
Balafré allait riposter, mais un des hallebardiers lui tendit l'écuelle qui ne cessait de circuler à la ronde. Le parfum du liquide pétillant apaisa la colère du troupier, et après avoir bu, il dit:
—D'ailleurs, agissez comme vous le désirez; moi je m'en lave les mains, ainsi que monsieur Ponce Pilate fit, à l'occasion du jugement prononcé contre notre rédempteur Jésus.
—Ventremahom! tu as raison de consentir…
—Mais, sergent, objectèrent quelques-uns des soudards, si notre redouté seigneur, le marquis de la Roche, vient à savoir que nous avons reçu un étranger en notre corps de garde?…
—Jour de ma vie! qui osera le lui dire? Y a-t-il un espion parmi nous?
Cette interrogation imposa silence aux récalcitrants. Au reste le chant du trouvère était si poétique, si harmonieux, qu'il eût attendri un rocher. En ce moment, il modulait, en s'accompagnant de son rebec, la vieille romance bretonne dont Thibault, comte de Champagne, nous a laissé la traduction:
Las! si j'avais pouvoir d'oublier
Sa beauté, sa beauté, son bien dire,
Et son très-doux, très-doux regarder,
Finirait mon martyre.
…………………
—Il n'y a pas une couple de gosiers comme celui-là dans tout le monde, ventremahom! c'est notre barde; il ne couchera pas à la taverne de la belle étoile, dussé-je, pour cet acte de charité, être fouetté de verges jusqu'à effusion de sang. Ça, mandez la sentinelle.
Au bout de quelques minutes, le factionnaire arriva dans le corps de garde du château de la Roche, où se passait cette scène.
—Ah! c'est toi, Courtevue! dit Goliath. Qui ballade à pareille heure sous les murs du château?
—Le trouvère armoricain.
—Seul?
—Seul, sergent.
—Qu'on abaisse le pont, ventremahom! nous avons encore une cruche pleine, et nous coulerons joyeuse nuit, jour de ma vie!
Après ces paroles, le chef du poste, sans défiance, sortit pour aller à la rencontre de l'hôte que la chance lui amenait.
L'énorme panneau de madriers décrivit lentement son quart de cercle et recouvrit horizontalement le puits qui précédait l'entrée des fortifications.
—Qui vive! cria Goliath, apercevant une ombre à travers les ténèbres de la nuit.
En réponse à son interrogatoire, il reçut ce couplet:
Pour débaucher, par un doux style,
Femme ou fille de bon maintien,
Point ne faut de vieille subtile,
Frère Lubin le fera bien.
—Est-ce toi, ventremahom, mon barde?
Accroupie devant le pont, l'ombre continuait sa ballade:
Je pregche en théologien;
Mais pour boire de belle eau claire,
Faites-la boire à votre chien;
Frère Lubin ne le peut faire.
—Ah! bravo! bravo! ventremahom! dit Goliath en se frottant les mains. Accours, mon gai rossignol; tu pomperas à autre réservoir qu'à claire fontaine! Et, par les cornes du diable!…
Mais, avant qu'il eût achevé sa phrase, dix doigts vigoureux nouaient son cou dans leurs muscles d'acier, un poignard était planté dans sa poitrine et il tombait dans le puits, sans proférer un soupir!
VI
Table des matières
L'ATTAQUE
Pendant ce temps, le vicomte Jean de Ganay se promenait sur le rempart, autant pour s'assurer que les sentinelles étaient bien à leur poste que pour méditer.
Le temps, superbe le matin, s'était assombri dans l'après-midi, et, à ce moment, de lourds nuages noirs se traînaient péniblement au ciel. Les ténèbres étaient profondes; aucun rayon de lune n'apparaissait; mais à de courts intervalles, un éblouissant éclair déchirait en échancrures embrasées l'épais manteau du firmament et illuminait les hautes tours du château.
Nulle brise ne courait dans l'air: on respirait une atmosphère épaisse, chargée d'électricité.
Au loin la mer grondait en brisant ses vagues contre les falaises, et parfois le cri strident d'une orfraie troublait encore le silence de la nuit.
L'écuyer se sentait navré de tristesse.
—Elle n'est point venue à notre rencontre, pensait-il; elle n'a pas présidé au souper, sous prétexte d'une indisposition: et cependant je suis bien sûr de l'avoir vue à sa fenêtre quand le marquis fit sonner du cor pour qu'on abaissât le pont-levis… C'est étrange! me serais-je trompé?… ne m'aimerait-elle pas? Ne pas m'aimer! oh! c'est impossible! cent fois, je lui ai parlé de mon amour… jamais, de vrai, elle ne m'a avoué… Quel impénétrable mystère que le coeur d'une femme!… Ah! je suis fou de m'inquiéter; n'est-ce pas elle qui a brodé cette écharpe que je porte sur mon sein? n'est-ce pas elle qui me l'a donnée? Pourtant… Encore ces maudits soupçons! Eh! qui aimera-t-elle donc, si elle ne m'aimait pas! Depuis sa sortie du couvent, elle est restée au château, ne recevant, ne voyant personne!… Bast! je suis bien sot de… Qu'est-ce? il me semble qu'on appelle.
Jean, qui se trouvait alors sous la fenêtre de Laure, leva la tête. Cette fenêtre, nous avons omis de le dire, s'ouvrait au sud, vis-à-vis de la porte extérieure du manoir.
—Bertrand, est-ce vous? disait une voix.
Le vicomte s'efforçait vainement de percer le voile d'obscurité qui l'enveloppait de ses plis opaques: rien, il ne distinguait rien!
Néanmoins il allait répondre, quand tout à coup l'occident s'éclaira d'une lueur phosphorescente suivie d'un formidable roulement de tonnerre et d'un cri d'effroi.
—Laure de Kerskoên! murmura de Ganay, qui avait aperçu la jeune châtelaine accoudée à sa fenêtre.
Mais, avant qu'il eût pu se rendre compte le l'impression que lui causa cet incident, le feu céleste s'était évanoui, l'ombre avait repris sa place un instant usurpée, et un deuxième cri, vigoureux, sauvage, excitant, ébranlait les échos du manoir.
—Alerte! alerte! aux armes! aux armes!
—Qu'y a-t-il! demanda Jean à un archer qui passait près de lui.
—Le château est investi! le château est investi! répliqua celui-ci en fuyant à toutes jambes.
Sans se troubler, l'écuyer s'élança vers le corps de garde supérieur où était enfermée la manivelle pour monter et descendre la herse.
La plus grande confusion régnait parmi les soldats.
—Abattez la herse! s'écria le vicomte.
—Mais l'ennemi a déjà franchi les fortifications, fit observer un des gardes.
—N'importe! n'importe! qu'on lui coupe la retraite.
Et tandis que les soldats s'empressaient d'obéir à cette injonction, Jean courait à l'escalier qui conduisait à la porte du château proprement dit.
Elle débouchait sur la partie septentrionale du trapèze; l'écuyer pressa ses pas de ce côté; mais quelle que fût sa rapidité, il avait été devance par les assaillants qui se ruaient tumultueusement vers le pont-levis.
Déjà le bruit de l'attaque nocturne s'était répandu de toutes parts. La grosse cloche du donjon sonnait l'alarme Arrachée au sommeil, la garnison se mettait sur pied, et faisait, des préparatifs de défense; tandis que, interrompu au milieu de ses oraisons par les premières rumeurs, le marquis de la Roche s'était précipité dans la cour, où bientôt l'avait joint l'élite de ses hommes d'armes. On lui apprit qu'une troupe de gens inconnus venait de surprendre et de massacrer le corps de garde extérieur.
—Levez le pont, fermez les portes! dit-il avec le plus grand sang-froid. Qu'une compagnie se rende à la plate-forme, une autre dans les tours, et que les femmes, les enfants et les domestiques soient confinés dans le donjon.
Ensuite, sans perdre de temps, il se dirigea vers la chambre de sa nièce afin de la mener lui-même en un lieu sûr, car l'appartement qu'elle occupait durant la paix servait de retranchement à une escouade d'archers lorsque la forteresse était assiégée. Mais, jugez de l'étonnement du marquis! la chambre de Laure Kerskoên était vide.
Il ne fallait pas songer à s'enquérir des motifs de la disparition de la jeune fille, alors que chaque seconde écoulée aggravait le péril commun. Étouffant ses angoisses, de la Roche vola à la galerie saillante qui surplombait la porte du château.
Une troupe d'hommes y étaient assemblés, les uns faisant pleuvoir sur la tête des assaillants des pierres, des obus, les autres apportant de l'huile bouillante, les autres jetant par les mâchicoulis, des couleuvrines, des canons, des mortiers devenus inutiles, pendant que, postés aux barbacanes des tours voisines, archers et arquebusiers criblaient l'ennemi de traits et de balles.
Le vacarme était épouvantable, le combat lugubre comme la tempête qui hurlait dans l'espace! A la clarté fumeuse de quelques torches de résine, pâlissant fréquemment sous la fulguration des éclairs, l'oeil saisissait des nuées d'hommes se mouvant sur toute l'étendue du bâtiment, entre la contrescarpe intérieure et le terrassement du rempart.—Puis l'on entendait des cris féroces, des gémissements, des imprécations, et, couvrant le tout, la voix solennelle du tonnerre mugissait dans l'étendue.
Les agresseurs avaient eu le loisir de briser les chaînes du pont-levis avant, que l'éveil ne fût donné, et malgré les projectiles de toute nature dont les accablaient les défenseurs du château, ils s'acharnaient à enfoncer la porte.
Un énorme madrier qu'ils avaient trouvé sur le glacis leur servait à cet effet.
Vingt hommes robustes, placés aux deux côtés de la pièce de bois, la soutenaient au bout de leurs bras tendus, et lui imprimaient un mouvement de va-et-vient, en dardant son extrémité contre la porte, qui éclatait à chaque coup du formidable bélier.
—Hardi! hardi! sus! sus! mes braves! vociférait un chevalier, armé de toutes pièces, dont le casque orné d'une plume noire dominait cette cohue de démons.
—Du courage! du courage! clamait à son tour Guillaume de la Roche qui s'était emparé d'un fusil à rouet et tirait incessamment sur les ennemis.
Mais, malgré la valeur des assiégés, malgré les flots d'huile et de poix en ébullition qu'ils versaient sur leurs ennemis, ceux-ci ne bronchaient pas; blessés et morts étaient poussés dans le fossé; de nouvelles mains les remplaçaient aussitôt, et le bélier improvisé ne cessait d'ébranler l'obstacle qu'ils voulaient renverser. Un des gonds de la porte avait cédé, les autres ne pouvaient tenir longtemps. L'ennemi beuglait sa victoire, lorsque Guillaume de la Roche s'écria:
—Jetez le Foudroyant!
Le Foudroyant était une monstrueuse pièce de quatre-vingt-seize, braquée à l'angle de la plate-forme.
Tout ce qu'il y avait d'hommes autour du marquis se mit à l'oeuvre, et après des efforts inouïs, le colosse de bronze fut renversé du haut de la galerie sur le flot humain qui déferlait au bas.
Puis ce fut un craquement horrible, une vibrante exclamation de douleur et d'épouvante!
Le pont s'était rompu et abîmé dans le fossé avec tous ceux qu'il supportait…
Dès lors la panique se glissa dans les rangs des ennemis. Ceux qui étaient les plus proches voulurent fuir, mais refoulés par les plus éloignés désireux d'arriver sur le théâtre de l'action, ils tombèrent pêle-mêle dans le fossé où ils furent déchirés, lacérés, par les pointes de fer qui en garnissaient le talus. Un grand nombre trouvèrent la mort dans cette bagarre, que les assiégés mirent largement à profit pour mitrailler leurs adversaires.
Un vent impétueux s'était élevé, chassant les nuées vers l'orient. Entra les éclaircies faites par leur dispersion, la lune tantôt montrait son disque d'argent, tantôt se replongeait derrière un impénétrable rideau. Ces fluctuations de lumière et d'ombre prêtaient au siège du château des couleurs vraiment fantastiques.
Cependant, le chevalier à la plume noire était parvenu à rétablir l'ordre parmi les siens. Ils battirent en retraite, mais au moment où ils atteignaient la porte, une troupe d'arquebusiers que Jean de Ganay avait à la hâte ramassés sur le rempart fondit sur eux. Les arquebusiers, contre leur attente, furent reçus avec uns intrépidité qui les contraignit à se replier. Infructueusement le vicomte s'épuisait à stimuler leur ardeur, ils n'écoutaient rien et se débandaient, incapables de résister à l'impulsion de ceux qu'ils avaient cru pouvoir cerner et tailler en pièces.
Frémissant d'indignation, le vicomte de Ganay allait se jeter au fort de la mêlée pour y périr les armes à la main, lorsqu'il aperçut le chevalier à la plume noire.
Abattre deux hommes qui lui barraient le passage et se trouver en face du chef de cette lâche expédition fut pour notre brave écuyer l'affaire d'une minute.
—A nous deux! cria-t-il en l'affrontant l'épée en arrêt.
—Es-tu chevalier?
—Oui, j'ai gagné mes éperons au blocus de Paris.
Aussitôt, les fers croisés se choquent, pétillent, grincent, lancent des milliers d'étincelles, et la trompette résonne annonçant une trêve momentanée, afin de laisser toute liberté aux deux nobles combattants.
Pour champ clos ils ont une petite esplanade en arrière de la porte principale, pour lustre la lune qui brille à cet instant au-dessus de l'arène, pour témoins une ceinture de soldats.
VII
Table des matières
BERTRAND
Le chevalier noir, nos lecteurs l'ont deviné, était Bertrand, l'amant favori de la belle Laure de Kerskoên. Ne pouvant songer à obtenir la main de sa maîtresse à cause de la haine qui divisait son oncle, le duc de Mercoeur et le marquis de la Roche, il avait résolu de profiter de l'absence de ce dernier pour enlever la jeune châtelaine. Son plan était des plus simples. Ayant à sa solde un régiment de reîtres, Bertrand devait se présenter à la porte du manoir sous le costume de troubadour, qu'il adoptait souvent pour y pénétrer.
Une partie de ses soldats le suivrait de près en rampant le long des rochers, il solliciterait l'hospitalité qu'on ne lui refusait jamais, parce que les soldats de la garnison savaient que le trouvère armoricain était agréable à la nièce de leur seigneur, et se rendrait maître de la forteresse. Cela explique le message qu'au moyen d'une colombe il avait expédié, à Laure de Kerskoên. Mais à peine ce message était-il envoyé qu'un espion avait averti Bertrand que le marquis, alors à Saint-Malo, s'était mis on marche pour retourner au château. Désespéré de ce contre-temps qui ajournait l'accomplissement de ses desseins, notre paladin se décida à s'emparer du marquis. Ayant échoué dans cette tentative, il poursuivit néanmoins l'exécution de son entreprise, dans laquelle, comme on l'a vu, il eut à subir de nouveaux revers.
Bertrand connaissait bien le vicomte de Ganay, et s'il avait exigé qu'il déclinât son titre, c'était pure moquerie; il n'ignorait pas non plus les prétentions de Jean au coeur de Laure, aussi répondit-il à son attaque avec cette fureur aveugle qu'aiguillonnent la jalousie et le désir d'humilier un rival déjà illustre par de nombreux exploits.
Le duel dura plus de vingt minutes avec, un acharnement sans égal. Les deux antagonistes étaient peut-être de même force, mais à la fougue de son adversaire, Jean opposait un calme inébranlable, et après les premières passes, l'on put prévoir qu'à moins d'un accident, le vicomte resterait vainqueur de ce combat singulier. En effet, le neveu du duc de Mercoeur, exaspéré par le sang-froid de l'écuyer, ne tarda guère à ferrailler sans étudier les bottes qu'il poussait; c'était là que Jean l'attendait; mais comme il désirait plutôt le désarmer que le tuer, il négligea maintes occasions de riposter, alors qu'il lui était facile de le faire. A la fin, cependant, lassé lui-même, il rendit estoc pour estoc, et relevant une fausse parade, atteignit Bertrand à la solution de continuité de sa cuirasse et de ses brassards.
Le jeune homme chancela et tomba sur les genoux: il avait l'épaule traversée de part en part.
Cette défaite mettait un terme aux hostilités. Les assaillants se livrèrent à la merci des assiégés, qui étaient sortis du château par une poterne secrète, afin d'assister au cartel.
Guillaume de la Roche embrassa chaleureusement son brave écuyer, fit enchaîner les captifs au nombre de plus de soixante, et transporter Bertrand dans un des cachots du donjon. Puis, ayant donné des ordres pour que tous les postes fassent doublés et les cadavres brûlés dans la chaux vive, il entraîna Jean de Ganay vers son appartement.
—Eh bien! lui dit-il en arrivant, n'avais-je pas raison, mon cher et valeureux ami?
—Je ne sais, messire.
—Vous ne connaissez donc pas Bertrand de Mercoeur, neveu du duc?
—J'en ai beaucoup ouï parler comme d'un vaillant champion…
—Vaillant! ne lui appliquez pas cette épithète, mon fils; Bertrand est un lâche, indigne de la couronne qu'il porte sur son blason. En voulez-vous une preuve irrécusable? c'est lui qui nous a attaqués ce matin, sur la route de Saint-Malo, lui qui nous a attaqués ce soir par une trahison dont j'ignore les menées, lui que vous avez provoqué, blessé!
—Se peut-il! murmura le vicomte.
—Que trop, reprit Guillaume. Mais quel parti prendre à son égard?
—En référer à la justice du roi.
—J'y songeais… oui, c'est, ce me semble, le meilleur expédient, car son crime ne doit pas demeurer impuni, fit notre sécurité exige que nous ne le gardions pas ici. Le duc saurait bien nous l'arracher. Allons, bon courage, Jean! Dans quelques jours nous serons en route pour aller défendre une cause plus noble—la sainte cause de la religion chrétienne.
Le seigneur de la Roche, et son écuyer échangèrent encore quelques paroles, et sa quittèrent l'un pour s'informer de sa nièce, l'autre pour s'assurer que tout danger avait cessé.
VIII
Table des matières
L'ÉVASION
Et Laure de Kerskoên, qu'était-elle devenue? pourquoi son oncle ne l'avait-il pas trouvée dans sa chambre?
A neuf heures, la jeune châtelaine avait ouvert le châssis de sa fenêtre, et entendant le bruit d'un pas sur le rempart, elle avait dit, le lecteur s'en souvient: «Est-ce vous, Bertrand!» mais la lueur de l'éclair lui ayant montré Jean de Ganay, au lieu de celui qu'elle attendait, Laure s'était brusquement retirée, avec une épouvante augmentée par le cri de guerre qui monta soudain à ses oreilles. Tremblante, éperdue, Laure pensa d'abord à se réfugier chez son oncle. Un instinct—l'instinct de l'amour—l'arrêta. Retournant à sa fenêtre, elle entrevit à travers les ténèbres la plume noire qui ombrageait le casque de son amant.
—Bertrand! dit-elle, miséricorde divine! c'en est fait de lui!
Mais bientôt une idée traversa l'esprit de la jeune fille. Sans plus réfléchir, elle sortit de la chambre et descendit dans la cour d'honneur. Elle espérait pouvoir avertir Bertrand que le marquis était de retour au château. Par malheur, on achevait de barricader toutes les issues, et elle fut obligée de regagner son appartement. C'est durant cette absence que Guillaume était venu chez sa nièce. Palpitante, affolée, n'osant regarder en dehors, Laure s'assit au bord de son lit et écouta. Il est plus difficile de décrire que d'imaginer les tortures morales qu'elle eut à souffrir tant que dura le siège du manoir. Chaque coup d'arquebuse retentissait dans son coeur comme un glas funéraire, et quand le Foudroyant tomba sur le pont avec un fracas horrible, la pauvre enfant manqua de s'évanouir.
Quelle triste situation pour elle! si son oncle était vainqueur, son amant serait sans doute passé au fil de l'épée; si au contraire Bertrand l'emportait, qu'adviendrait-il au marquis de la Roche qui l'avait élevée, la chérissait comme un père? Mon Dieu! que d'afflictions pour l'âme de l'infortunée Laure! Partagée entre les sentiments du devoir, de la reconnaissance, et les anxiétés de la passion, de l'amour, combien la peignait cette cruelle alternative! Son sein battait avec violence et le sang se précipitait à son cerveau, quand Catherine entra, un flambeau à la main.
La bonne dame frissonnait de tous ses membres.
—Jésus, seigneur, ayez pitié de nous! s'écria-t-elle. Ils vont nous prendre, nous piller, nous saccager, comme ils ont fait du moustier de Rennes! Sainte Marie, mère de Dieu, protégez-nous!
—As-tu donc si peur, nourrice? dit Laure pour faire diversion à ses angoisses.
—Peur, chère damoiselle!… peur! oh! mettons-nous en prière, ma fille; implorons la justice du ciel pour que le bon droit triomphe!
Laure ne savait trop que répondre à cette invitation; entraînée par l'exemple de sa nourrice, elle se prosterna et toutes deux commencèrent à réciter leurs patenôtres en s'interrompant chaque fois que le tumulte croissait.
Lorsqu'eut lieu le cartel entre Jean de Ganay et Bertrand, assiégeants et assiégés firent silence.
—Merci, mon doux Sauveur! dit Catherine, supposant que la Providence avait exaucé ses voeux, les infidèles sont repoussés.
Chut! dit Laure qui se leva et s'approcha de la fenêtre.
—Oh! damoiselle! damoiselle! où allez-vous?
—Chut!
S'effaçant dans l'embrasure, la jeune fille plongea ses regards au dehors, tressaillit, bondit en arrière, puis elle s'avança de nouveau, passa sa tête à travers le châssis… et les doigts crispés à la tablette de la croisée, le corps ployé, les muscles frémissants, les prunelles fixes, elle contempla le drame qui se jouait sur l'esplanade. Je laisse à penser quelles sensations l'agitèrent durant ce long combat où se trouvait compromise une tête qu'elle affectionnait au delà de toute expression. Vingt fois elle voulut crier, mais l'émotion lui coupait la parole; vingt fois elle voulut fermer les yeux et s'éloigner, mais une puissance d'attraction plus énergique que sa volonté la tenait clouée à cette place…
Bertrand est touché, il tombe!
Aussitôt les nerfs de Laure se détendent, elle est frappée au coeur, elle s'affaisse! Catherine vole à son secours.
Le lendemain soir, entre onze heures et minuit, Laure de Kerskoên, châtelaine de Vornadeck, enveloppée de la tête aux pieds dans une mante noire, et munie d'une lanterne, traversait furtivement la cour d'honneur du castel, marchant droit au donjon. Une sentinelle est en faction à l'entrée, mais on lui a fait boire un soporifique et elle dort profondément, adossée à la guérite.
Laure pénètre dans la tour, monte au premier étage, et tirant de son corsage une grosse clef, ouvre, après mille difficultés, la porte d'une chambre de forme triangulaire.
Cette chambre, c'est la prison de Bertrand.
Enchaîné sur un bloc de pierre, le jeune homme était on proie à une fièvre ardente, occasionnée par la blessure qu'il avait reçue à l'épaule.
—Qui est là? dit-il dolemment.
La jeune fille démasqua la lanterne qu'elle avait cachée sous sa mante et vint s'agenouiller près de lui.
—Laure! est-ce un rêve?
—Las! pauvre Bertrand!
—Mais quoi, je ne rêve pas! c'est vous, bien vous! Oh! approchez… encore… encore… là, que je sente vos vêtements, que je respire votre haleine! Mon Dieu! oui, c'est elle. C'est vous, Laure…
—Cher Bertrand, dans quelle position!…
—Ne me plaignez pas, Laure, bon ange, idole adorée, je suis heureux, puisque vous me donnez cette preuve d'amour. Maintenant, j'affronterais les derniers supplices sans sourciller.
—Que parlez-vous de supplices, ami! je suis venue pour vous délivrer.
Le prisonnier sourit amèrement.
—Oh! dit-il, en montrant les fers dont il était chargé.
—Êtes-vous trop faible pour vous soutenir?
—Comment cela?
—Tenez, dit Laure en lui présentant une petite lime.
Un éclair de joie colora le visage pâli de Bertrand.
—Ensuite? dit-il.
—Ensuite, ne craignez rien.
Et de ses doigts mignons, la charmante enfant commença à limer la chaîne qui scellait son amant à la muraille.
Ce travail fut lent et pénible, les blanches mains de Laure se teignirent de sang. Mais le courage de l'amour l'animait—ce courage qui a fait tant de femmes héroïques—et au bout d'une heure, la chaîne était sciée.
—A présent, hâtons-nous, dit-elle.
L'espérance de la liberté prêta des forces au captif. Ils descendirent les marches du donjon, et arrivèrent au rez-de-chaussée dans une grande pièce au centre de laquelle on remarquait un puits.
—Écoutez, dit alors la châtelaine, en indiquant le bord du puits, Bertrand, il faut nous quitter ici. A quelques pieds au-dessous de la margelle, ce puits renferme un escalier, et plus bas, un passage souterrain qui vous conduira sur le flanc septentrional de là montagne. Voici la clef de la poterne dérobée. Mais, sur votre honneur, jurez-moi que jamais vous ne révélerez le secret que je vous confie!
—Hélas! dit le jeune homme d'un ton plaintif, je ne me gens plus la volonté de partir. Laure, je voudrais mourir!
—Laissez là, ami!
—Sans vous, l'existence…
—Bertrand, jamais je n'appartiendrai à d'autre qu'à vous. Prenez cet anneau, c'est celui que me légua ma pauvre mère… qu'il soit le gage de nos fiançailles!
Le jeune homme s'empara de l'anneau et le porta à ses lèvres.
—Allons, séparons-nous, le temps presse, dit Laure, les yeux gonflés de larmes.
Aidé par sa maîtresse, Bertrand descendit dans le puits, rencontra le premier degré de l'escalier à mi-hauteur du corps, et adressa à la jeune allé un signe d'adieu.
Mais elle se pencha jusqu'à lui et le baisa au front.
—Oh! tu, seras à moi, ma bien-aimée! proféra le prisonnier avec transport; et, tenant de la main gauche la lanterne que Laure lui avait remise, il s'enfonça dans les profondeurs du gouffre.
Peu à peu, le son de ses pas s'évanouit, et lorsqu'ils eurent cessé de résonner sur les degrés humides, la nièce de Guillaume de la Roche se releva en disant:
—Bénie soit ma secourable patronne! Bertrand est sauvé!
Quelques minutes après, Laure de Kerskoên, comtesse de Vornadeck, rentrait dans son appartement sans avoir été remarquée.
IX
Table des matières
AVANT LE DÉPART
Un mois s'est écoulé depuis les divers événements que nous avons racontés. Laure, à la fenêtre où nous l'avons déjà vue, Laure attend. Une colombe arrive; son blanc plumage rappelle notre gentille messagère d'amour. En effet, c'est Adresse. Elle apporte une lettre.
Cette lettre lui apprend que Bertrand est en sûreté, remis de ses blessures, qu'il se propose de l'enlever, et l'engage à feindre de l'amour pour le vicomte Jean de Ganay et à lui déclarer qu'elle a fait voeu de ne pas contracter d'engagement avant l'âge de vingt ans, afin de le déterminer à ajourner à son retour du Canada leurs fiançailles qui doivent avoir lieu le lendemain.
Après avoir lu et, relu ce billet que, plusieurs fois, elle mouilla de douces larmes, Laure de Kerskoên se rendit dans la salle d'armes. Elle savait y rencontrer Jean de Ganay. L'écuyer se promenait soucieux, agité de sombres pressentiments.
—Vous paraissez bien morne, messire, lui dit la jeune fille, de sa voix la plus câline; vous serait-il advenu malheur?
—Ah! damoiselle, répondit le vicomte, oui, il m'advient grand malheur! si grand que je crains de n'en pouvoir supporter l'étendue.
—Vraiment! serais-je indiscrète en vous demandant la cause de cette vive affliction?
—Vous-même n'êtes-vous donc pas chagrine?
—Moi, sainte Vierge! oui, bien chagrine! Mon oncle a beau dire, je ne puis m'habituer à l'idée de son départ, et…
—Et? s'écria Jean intrigué.
Laure baissa ses longues paupières avec un geste de pudeur, mais sans répondre.
—Ne regretterez-vous que le seigneur de la Roche? insinua l'écuyer, en proie à une émotion poignante.
—Pensez-vous que j'oublie mes amis, messire Jean! répliqua l'amante de Bertrand, accompagnant cette interrogation d'un coup d'oeil si expressif, que le pauvre vicomte se crut aimé et faillit se précipiter aux pieds de la sirène.
—Mais, dit-il d'un ton pénétré, suis-je au nombre de vos amis?
—Comment! c'est vous qui m'adressez une pareille question! vous, Jean, qui jouissez de la considération de monseigneur de la Roche, vous qui tout récemment avez délivré ce château, vous… Ah! c'est bien mal, Jean, de douter ainsi de moi!
Une perle liquide qui vint étinceler au coin de sa paupière, couronna la série de tendres reproches déjà exprimés par le sens et l'inflexion qu'elle avait, imprimés à ses paroles.
Les femmes possèdent un talent merveilleux pour simuler les sentiments qu'elles n'éprouvent pas. Elles sont souvent même plus éloquentes dans le jeu de la passion que dans son action, réelle.
Est-il donc surprenant que le vicomte se laissât prendre à ce piège jonché de roses odorantes.
—Quoi, c'est vrai, s'écria-t-il avec chaleur, je ne m'abusais point, vous m'aimez, Laure! vous partagez les feux qui m'embrasent, et vous… Oh! la joie me rend fou! c'est qu'il y a si longtemps que j'attends cet aveu! Oh! mon Dieu! prêtez-moi la force nécessaire pour savourer pareilles délices!
Il voulut saisir la main de Laure et la baiser, mais la jeune châtelaine s'y opposa doucement en souriant:
—Fi! le mauvais chevalier, qui n'ajoute pas foi à l'attachement de ses meilleurs amis! vous mériteriez, messire, que pour votre peine je brûlasse le noeud d'épée que j'ai tressé à votre intention.
—Un noeud d'épée! ah! Laure, votre bienveillance m'accable!
—Un noeud d'épée que voici, et que j'attacherai moi-même, si vous le permettez, à la coquille de votre dague. Dorénavant, soyez moins soupçonneux, ou je me fâcherai pour de bon. Mais j'ai une prière à vous adresser.
—A moi… une prière! Oh! parlez, soyez sûre que je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour me montrer digne de la première marque de confiance que vous daignez m'accorder. Oui, poursuivit-il, me demanderiez-vous ma vie, je serais heureux de vous l'offrir!
Son teint pâle d'ordinaire s'était nuancé d'un chaud incarnat, sa voix avait des intonations sympathiques, tout en lui exhalait le parfum de l'amour vrai, profondément senti. La vanité de Laure dégusta ce triomphe; mais son coeur était trop occupé pour s'émouvoir au contact de cette ardente passion.
—Ce que j'ai à vous demander vous coûtera beaucoup, reprit-elle; toutefois je ne me prévaudrai pas de votre tendresse pour lui arracher, à l'avance, un serment qu'ensuite vous réprouveriez peut-être…
—Non, non, interrompit de Ganay avec véhémence, non! quoi que vous ordonniez, je jure, sur la garde de mon épée, de l'exécuter fidèlement!
L'amante de Bertrand ne put réprimer une lueur de satisfaction, en le voyant tomber dans les rêts qu'elle lui avait si adroitement tendus.
—Je crains que vous ne vous repentiez de cette précipitation, objecta-t-elle encore.
—Ne craignez rien; parlez.
—Monsieur Jean, mon oncle, souhaite que nous soyons fiancés demain.
—C'est aussi ma plus douce aspiration.
—Voilà ce que je redoutais.
—Vous…
—Hélas! messire, j'ai promis de ne contracter aucun engagement avant vingt ans et je n'en ai pas encore dix-huit, savez-vous?
—Et cette promesse? balbutia de Ganay, plongé dans l'horreur du désenchantement.
—Je l'ai faite à une personne qui m'est plus chère que l'existence.
En prononçant ces mots d'un ton larmoyant, Laure chiffonnait le coin de son mouchoir.
—Que votre volonté soit exaucée, dit le jeune homme, après un moment de pause pour maîtriser les angoisses qui déchiraient son coeur. Puis, il ajouta:
—Un serment est sacré, je respecterai le vôtre en respectant le mien; mais, Laure, serez-vous fidèle?
—Oh! oui, repartit la nièce du marquis, continuant mentalement son perfide mensonge; oui, je serai fidèle, jusqu'à mon dernier soupir… «à Bertrand,» murmura-t-elle in petto.
—Ah! ah! mes jouvenceaux, vous roucoulez tendre romance d'amour, dit à cet instant Guillaume de la Roche, en s'approchant du couple.
Laure saisit l'occasion pour s'enfuir comme une biche effarouchée.
Vingt-quatre heures après cet entretien, une cavalcade, composée de dix hommes d'armes, d'un dominicain et de deux femmes montées sur des palefrois, quittait le manoir de la Roche.
C'était Laure de Kerskoên qui partait pour la capitale du Blésois, où elle devait rester dans un couvent jusqu'à la fin de l'expédition de son oncle.
Debout, au sommet du donjon, Jean de Ganay suivit longtemps des yeux la chevauchée qui serpentait sur le flanc de la montagne.
L'écuyer espérait que l'une des femmes se retournerait pour lui adresser un signe, un regard, mais personne ne se retourna, et quand les deux amazones, précédées de leur escorte, disparurent derrière les massifs d'arbres, Jean croisa douloureusement les bras sur sa poitrine en s'écriant:
—Grand Dieu! Laure m'aurait-elle trompé… ne m'aimerait-elle pas?
PREMIÈRE PARTIE
Table des matières
EN MER
I
Table des matières
GUYONNE LA POISSONNIÈRE
A quelque distance du château de la Roche, sur le bord de la mer, s'élevait une cabane à l'aspect chétif et désolé. Des galets, cimentés avec de la terre glaise, avaient servi à sa bâtisse, que recouvrait un toit de chaume. Deux fenêtres étroites, garnies de carreaux en papier huilé, filtraient à l'intérieur un jour blafard et souffreteux. Devant cette cabane s'étendait un jardinet potager, généralement mal entretenu, et derrière séchaient de grands filets accrochés à des pieux.
Telle était l'habitation de Perrin le pêcheur, de son fils Yvon et de sa belle-fille, Guyonne la poissonnière.
Un soir de la fin de mai de l'année 1598, Perrin le pêcheur, vieillard sexagénaire, mais encore robuste, malgré ses rides et ses cheveux argentés, assis sur un banc de pierre, au seuil de la maison, réparait une seine fortement endommagée.
Le soleil à son déclin secouait ses gerbes d'or au front sourcilleux du manoir de la Roche, et les vagues de la Manche venaient lécher le sable irisé du rivage avec un bruit régulier de fusée volante. La soirée se montrait d'une douceur enchanteresse. Aux senteurs marines se mêlait l'arôme balsamique des primevères; au gazouillement des linottes se mariait le ramage des chardonnerets, et l'atmosphère semblait saturée d'un parfum de bonheur.
Cependant le pêcheur était triste. L'anxiété, le désespoir marquaient son visage bronzé par le hâle et l'intempérie des saisons.
Souvent il levait vers le château un regard douloureux, puis une larme brillait au coin de sa paupière; ses mains laissaient échapper le filet, et, croisant les bras contre sa poitrine, Perrin rêvait profondément. Ensuite, il reprenait son travail en prononçant quelques mots inintelligibles.
Tout à coup, au détour d'un buisson, parut une jeune femme, portant sur la tête un panier d'osier.
Le vieillard poussa un cri de satisfaction.
—Eh bien, Guyonne?
—Consolez-vous, mon père, répondit la femme; Yvon vous sera rendu… s'il plaît à Dieu de seconder mon projet, ajouta-t-elle intérieurement.
—Rendu!… mon Yvon me sera rendu! dit le pêcheur d'un ton passionné; ô ma fille! Guyonne, enfant chéri, approche que je t'embrasse.
—Bon père! dit-elle en abandonnant ses joues aux caresses du vieillard.
—Mais, fit soudain celui-ci, tu l'as donc vu? il t'a donc parlé?
Le seigneur de la Roche lui a pardonné, n'est-ce pas! oh! je prierai
Notre-Dame du Saint-Sauveur de favoriser l'entreprise…
—Écoutez, mon père, interrompit gravement Guyonne, je ne veux pas vous tromper; je n'ai pas vu Yvon.
—Que dis-tu?
—Non, je ne l'ai pas vu. Je ne pouvais le voir. Il est à Saint-Malo depuis ce matin.
—A Saint-Malo!
—A Saint-Malo, avec tous les autres prisonniers qui doivent s'embarquer demain pour la Nouvelle-France.
—Alors, dit Perrin, terrifié par cette nouvelle, notre miséricordieux seigneur de la Roche t'a promis…
—Monseigneur de la Roche est parti lui-même, avec son écuyer. Ils ont escorté les captifs.
Le vieillard pâlit et chancela.
—Soyez sans crainte, dit vivement Guyonne; je sauverai Yvon, je vous le jure.
—Ah! exclama le pêcheur, pouvais-tu m'abuser ainsi, ma fille! Je ne t'ai jamais fait de mal, moi; et voilà que tu me rassures pour me replonger plus avant dans l'affliction.
—Je vous ai dit et je vous répète que je le sauverai! s'écria-t-elle d'un accent si persuasif, que Perrin se sentit renaître à l'espérance.
—Comment? quel est ton projet? demanda-t-il encore.
C'est mon affaire, fiez-vous à moi, mon père. Je tiendrai ma parole. Avant douze heures, Yvon sera ici; seulement il faudra vous placer sous la protection du due de Mercoeur. A présent, donnez-moi votre bénédiction, car jamais, peut-être, nous ne nous reverrons.
Soit qu'il n'eût pas entendu cette dernière phrase, soit qu'il n'en eût pas bien compris le sens, Perrin reprit interrogativement:
—Quoi! dans douze heures, j'aurai recouvré mon brave Yvon? tu en es certaine, Guyonne?
—Autant qu'on peut l'être! Mais le temps presse, donnez-moi votre bénédiction, mon père, répliqua-t-elle, en s'agenouillant aux pieds du vieillard.
—Où veux-tu aller?
—A Saint-Malo, chercher Yvon. Priez le Tout-Puissant de secourir mes desseins.
—Va, ma fille, dit le pêcheur en étendant les mains au-dessus de Guyonne; va! que Dieu te soit en aide! Pour moi, je m'en rapporte à ton courage et à ta prudence Ah! si tu parviens à sauver mon Yvon, je ne vivrai pas assez d'années pour te prouver ma gratitude.
S'étant relevée, Guyonne se jeta dans les bras du vieillard, puis, après avoir échangé quelques paroles avec lui, elle se dirigea vers le bord de la mer, détacha l'amarre d'un bateau, sauta agilement dedans, et s'éloigna à force de rames, en adressant à son père un signe d'adieu.
La Manche, ordinairement inégale et moutonneuse, était, ce soir-là, unie comme une glace. Nulle brise ne rayait sa nappe illuminée par les derniers feux du jour, et damassée à l'horizon de blanches voiles qui attendaient que la fraîcheur de la nuit les gonflât pour mouiller dans les ports de la côte.
Penchée sur ses avirons, Guyonne frappait l'onde avec la régularité et la prestesse d'un batelier consommé. Son canot sillait légèrement la mer, en déroulant un ruban d'écume.
C'était une belle et forte femme que Guyonne. Impossible d'imaginer plus magnifique assemblage de formes masculines unies aux grâces féminines. Sa tête, admirable d'expression, surmontait un buste richement proportionné, quoique d'apparence athlétique. Son épaisse chevelure noire flottait sur ses épaules en boucles soyeuses encadrant un visage d'un ovale parfait. Le front découvert, large, les sourcils bien accusés, le nez quelque peu busqué et surtout la vivacité des yeux de Guyonne, dénotaient chez elle un caractère opiniâtre et exalté. Cependant, malgré sa haute taille et son organisation virile, ses mains étaient mignonnes, bien que bistrées par de rudes travaux, ses pieds comparativement, petits. Si son coup d'oeil d'aigle imposait aux plus téméraires, l'aménité de ses manières, la douceur touchante de sa voix séduisaient ceux qu'elle traitait en amis. Fière avec les dédaigneux, soumise sans bassesse avec ses supérieurs, affable avec ses égaux, Guyonne déployait envers ses proches une abnégation à toute épreuve. Force physique, vigueur morale, telle était la créature; attraits matériels, amabilité, ingénuité, chasteté, telle était la femme. Loin de la déparer, sa stature herculéenne ajoutait un charme de plus à sa personne, quand par la fréquentation on avait pu apprécier les rares qualités dont elle était douée.
Guyonne avait vingt-cinq ans. Elle passait pour être fille d'un caboteur qui avait, croyait-on, péri dans un naufrage sur les côtes de Terre-Neuve, et d'une femme qui avait épousé Perrin en secondes noces. Cette femme mourut en mettant au monde Yvon. Le pêcheur conçut pour son propre enfant une tendresse poussée jusqu'à l'idolâtrie. Il releva avec tout le soin que lui permettait sa condition précaire. Mais Yvon, comme il arrive fréquemment, ne répondit point à l'affection de son père. Léger, paresseux, il compta bientôt parmi les plus mauvais sujets du voisinage.
Un matin, il disparut et resta plusieurs années absent. Cette fugue faillit être fatale à Perrin. Dans sa douleur, il voulait se suicider; Guyonne l'en empêcha. Yvon qui était allé faire la guerre pour le compte des Seize, rentra subitement, comme il était parti, et la joie que causa son retour au vieux pêcheur faillit également lui être funeste. Hélas! cette joie ne fut pas de longue durée, car Yvon que la fainéantise inhérente à l'état militaire avait alléché, et qui voyait dans le seigneur de la Roche un ennemi de l'Église catholique, Yvon s'engagea dans une bande de routiers à la solde du duc de Mercoeur.
S'étant trouvé à l'attaque du château de la Roche, il y fut fait prisonnier avec tous ceux de ses compagnons qui avaient échappé aux coups de la garnison. Le marquis, qui recrutait alors des hommes pour l'expédition qu'il projetait, demanda et obtint la permission de transporter dans les colonies de la Nouvelle-France ses captifs, dont la plupart étaient des repris de justice ou des malfaiteurs—tous gens de sac et de corde. Maître Yvon ne s'accommodait guère du sort qui lui était réservé. Une traversée de douze à quinze cents lieues, ensuite de quoi, un exercice illimité à la hache, à la bêche, à la houe, souriaient médiocrement à son imagination. Sachant que son père avait jadis rendu service au marquis de la Roche, il informa Perrin de sa situation, en le suppliant de solliciter sa grâce. Certes, le pêcheur n'avait pas besoin d'être supplié. A la nouvelle que son fils bien-aimé allait lui être ravi, il courut au château, Guillaume de la Roche l'accueillit avec une cordialité dont il n'était pas coutumier vis-à-vis de ses vassaux. Mais dès que le vieillard lui eut appris l'objet de sa visite, il fronça le sourcil, et répliqua sèchement qu'Yvon partagerait le châtiment de ses complices.
Le pêcheur revint chez lui; son âme était brisée. Il fallut l'attentive sollicitude de Guyonne pour adoucir l'amertume de ses chagrins et ranimer l'espérance dans son coeur.
—Tout n'est pas perdu, lui dit-elle; dame Catherine m'aime comme une mère. Elle a, vous le savez, été la nourrice de notre damoiselle Laure de Kerskoên, et exerce beaucoup d'empire sur l'esprit de monseigneur de la Roche. Laissez-moi lui parler; peut-être, avec son concours, parviendrons-nous à fléchir le courroux du marquis.
Comme tous ceux qui aspirent à la réalisation d'un souhait, Perrin accepta cette persuasion, et Guyonne s'achemina vers le manoir.
Dame Catherine, toute marrie du départ de sa jeune maîtresse, pleura avec Guyonne, et finalement promit d'intervenir auprès du marquis de la Roche.
Guillaume fut inexorable. C'était un caractère de fer; jamais il n'avait modifié une résolution prise. Il mettait son point d'honneur dans l'inflexibilité.
—Tout ce que je puis faire pour toi, mon enfant, dit la nourrice à Guyonne, c'est de te ménager une entrevue avec ce pauvre Yvon, quand il sera à Saint-Malo. Le sire de Ganay est chargé de la garde des prisonniers; il ne refusera pas de nous obliger. Je causerai avec lui. Reviens demain.
Guyonne passa la nuit à réfléchir et à prier. L'aube la surprit prosternée sur la tombe de sa mère.
Elle était mélancolique; mais le voile d'anxiété qui couvrait son front depuis quelques jours avait disparu.
Une détermination inconcevable germait dans le cerveau de la poissonnière. Elle monta au château.
Ils sont en route pour Saint-Malo, et s'embarqueront demain, mon enfant, lui dit la vieille femme.
—Avez-vous obtenu?
—Tu pourras le voir cette nuit, en présentant ce billet à la sentinelle de faction.
—Oh! merci, merci, dame Catherine! Dieu vous récompense!
Guyonne descendit la montagne en courant. On se rappelle l'entretien qu'elle eue ensuite avec son beau-père.
Maintenant, nous reprendrons le fil de notre histoire et suivrons la jeune fille à Saint-Malo.
Le couvre-feu n'était pas encore sonné quand elle aborda dans le port de la cité malouine, et les étoiles s'allumaient une à une au firmament. Guyonne n'eut pas de difficulté à se faire indiquer le lieu où avaient été casernes les captifs, car les rues étaient encombrées de personnes qui devisaient sur les chances probables de l'expédition de la Roche.
On avait enfermé les routiers dans un ancien couvent, situé au sud de la ville. Un piquier se promenait, l'arme à la main, devant la porte.
—Pourrais-je parler au sergent du poste? demanda Guyonne.
—Au sergent du poste, repartit le militaire, oui-dà, ma poulette! Et que lui voulons-nous au sergent du poste?
—J'ai un billet à lui communiquer.
—Un billet! par les griffes de Belzébut! quel fortuné mortel que notre sergent! Approche ici, sous ce falot, mon ange! Pardieu, nous taillerons bien une bavette ensemble!
En disant ces mots, le piquier s'avança pour enlacer Guyonne A la taille; mais celle-ci, l'étreignant par le milieu du corps dans ses doigts musculeux, le souleva de terre comme une plume et le lança violemment contre le mur du monastère.
Le soudard se remit sur ses pieds en articulant un juron.
Néanmoins, il se disposait à réitérer ses insolentes agaceries, lorsque la porte du couvent s'ouvrit pour livrer passage à Jean de Ganay.
—Ah! messire, c'est le ciel qui vous envoie, dit Guyonne à l'écuyer.
—Que désirez-vous?
—Dame Catherine…, commença la jeune fille.
—Bien, mon enfant, je sais ce que vous voulez, dit le vicomte avec intérêt. Vous êtes la soeur…
—D'Yvon, messire.
—Entrez; je vais donner ordre qu'on vous conduise vers lui.
Après avoir adressé quelques paroles au commandant du poste et salué
Guyonne, Jean de Ganay sortit de nouveau.
—Suivez-moi, dit le sergent à la jeune femme.
En haut d'un escalier, ils enfilèrent un grand corridor dont les dalles sonores répercutaient le bruit des pas, et s'arrêtèrent à une porte basse.
—Numéro 40, dit le sergent, c'est ici.
Il tira un verrou, déposa sur une table la torche de résine qui avait éclairé leur marche et se retira en disant:
—Dans une heure, je vous querrai.
Pendant ce temps, Guyonne s'était précipitée dans les bras d'Yvon.
—Dis-moi, cher frère, murmura la jeune fille, lorsque leur effusion fut passée, tu soupires pour la liberté?
—Oui; je mourrais avant d'arriver dans cet infernal pays, où, raconte-t-on, il n'y a que plaies et bosses à gagner.
—Je suis à même de te délivrer.
—Toi?
—A une condition.
—A une condition? parle; je souscris à tout, pourvu que je ne sois pas exilé sur cette terre maudite de la Nouvelle-France.
—Si tu veux jurer de ne plus délaisser notre vieux père…
—Mais quel est ton plan?
—Tu le sauras plus tard.
—Je fais le serment que tu exiges, Guyonne.
—Merci, Yvon, dit la jeune fille, les yeux humides d'allégresse. Maintenant, ajouta-t-elle, nous allons troquer nos vêtements. Ta prendras ma robe et ma mante, moi je prendrai ton pourpoint et tes haut-de-chausses!
—Et tu resteras prisonnière à ma place!
—Sans doute, riposta-t-elle en souriant.
—Y songes-tu, Guyonne?
—Oh! j'y ai songé durant toute la nuit dernière sur la fosse de notre mère; c'est elle qui m'a suggéré ce stratagème.
—Excellent coeur! dit le jeune homme en l'embrassant. Mais, ne crois pas que je souscrive…
—Yvon, pense à notre père! il ne peut vivre sans toi.
—Non, non, ma soeur; je ne commettrai pas une lâcheté. Tu ignores quelle sorte de brigands sont ces routiers avec qui j'ai été condamné.
—Que m'importe!
—Que t'importe! mais on t'emmènera avec eux.
—Enfant! oublies-tu que le marquis de la Roche a refusé d'embarquer une seule femme à son bord? Demain, je déclarerai mon sexe et on me lâchera.
Ce raisonnement paraissait très-admissible, l'amour de la liberté bourdonnait dans l'esprit d'Yvon, aussi fut-il bien vite convaincu.
Les deux jeunes gens étaient à peu près de la même grandeur. Ils échangèrent leur costume, et Guyonne dit à son frère, en lui arrangeant sa cornette sur la tête:
—Lorsque le sergent viendra te chercher, feins de pleurer et tiens ce mouchoir contre ton visage afin qu'il ne s'aperçoive point de la substitution. Une fois hors du moustier, tu gagneras le port où j'ai attaché notre canot.
—Je comprends, dit Yvon. Mais toi?
—N'aie aucune inquiétude. Je saurai, avec l'aide de la bonne
Sainte-Vierge, me tirer d'affaire.
Tout se passa comme l'avait prévu la noble jeune fille. Yvon sortit du couvent sans que l'on se doutât de la supercherie, et quand la porte de l'enceinte se referma en grinçant sur ses gonds, Guyonne tomba à genoux en s'écriant:
—J'ai sauvé mon père et mon frère. Seigneur, que votre nom soit sanctifié dans ce monde comme dans l'autre!
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