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Gustave Ricouard, Raoul Vast
La haute pègre

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066318857
Table des matières
I LE LENDEMAIN D’UN CRIME
II LA PETITE MUETTE
III A LA RECHERCHE D’UNE POSITION SOCIALE
IV LE ROMAN DE JULIETTE
V LE CLUB
VI LA CURÉE
VII LES DÉBUTS DE LOUISON DANS LE MONDE
VIII LE DOIGT COUPÉ
X ROMÉO ET JULIETTE
XI LOUISON
XII VARROU BOURSIER
XIII LA PETITE JEANNE
XIV LA RÉVÉLATION
XV A FILOU, FILOU ET DEMI
XVI UNE RÉHABILITATION
XVII M. JACQUEMOT A DES SOUPÇONS
XVIII RECONNAISSANCE
XIX LA CHASSE A L’HOMME
XX CLOTILDE DE MORANGES
XXI LE DÉGUISEMENT
XXII LE RENARD GUETTE SA PROIE
XXIII LE COMMANDANT MORIN ET SON COUSIN BONDOUX
XXIV LE PONT DE L’ALMA
XXV L’EXPIATION
XXVI LE QUART D’HEURE DE RABELAIS
I
LE LENDEMAIN D’UN CRIME
Table des matières
–Et à combien de temps, selon vous, remonterait le crime?
–A douze ou quatorze heures environ, monsieur le juge d’instruction.
–C’est donc entre onze heures et minuit, hier soir, qu’il aurait été commis? reprit le magistrat.
–Les constatations que j’ai pu faire sur le corps permettraient tout au moins de le supposer.
Le juge d’instruction se tut pour prendre quelques notes au crayon sur son carnet; puis, se tournant de nouveau vers le docteur qui s’était rapproché du lit sur lequel était étendue madame Jacquemot:
–Votre opinion, lui demanda-t-il, est que la mort est le résultat d’un étouffement?
–Oui, pour moi, le fait est indiscutable, étant donnée la contraction particulière des traits et la tendance marquée des yeux à s’échapper de leurs orbites.
–Et de quelle manière, continua le magistrat instructeur, pensez-vous que la jeune femme ait été étouffée?
–Vous me permettrez, monsieur le juge, d’être cette fois un peu moins affirmatif, répondit le docteur après un moment de silence. Nous autres médecins, lorsque nous sommes appelés pour éclairer la justice sur les circonstances d’un crime mystérieux, nous nous trouvons le plus souvent en présence d’indices bien vagues. Nous avons beau appuyer notre jugement sur la science, et, dans nos efforts pour reconstituer la vérité, écarter avec soin toutes les hypothèses que cette science même condamne, nous n’en sentons pas moins toute la lourde responsabilité qui pèse sur notre décision. Un mot de nous, dit dans un sens de préférence à un autre, peut quelquefois faire tomber une tête ou priver éternellement un homme de sa liberté. Ainsi, dans le cas présent, le seul fait qui soit certain, c’est que l’étouffement n’a pas eu lieu par suite de la strangulation: la victime ne porte au cou aucune marque dénonciatrice, aucun froissement des chairs. Quant à dire que cet étouffement ait été amené par le bâillon qu’on a trouvé fortement serré sur la bouche et autour de la tête de madame Jacquemot, ou par une pression sur la poitrine, ou par toute autre cause, voilà ce que ni moi ni aucun de mes confrères ne pourrait affirmer positivement.
Le juge d’instruction s’inclina légèrement pour remercier le docteur, et écrivit à la hâte quelques mots.
C’était un homme grand, sec, très brun de peau et de cheveux, et qui portait une longue paire de favoris clairsemés. Ses yeux étaient vifs et pénétrants, et l’on en saisissait les rapides éclairs sous le binocle d’or qu’il ne quittait jamais.
Ses lèvres étaient minces, peu colorées, du reste toujours pincées, ce qui allongeait assez désagréablement les lignes de la bouche.
Une calvitie précoce, sur le sommet de la tête, témoignait que les seules émotions que le magistrat eût ressenties ne dataient pas seulement de son entrée au prétoire, et que ses années d’étude au quartier latin, aux environs de l’école de droit, avaient dû être quelque peu houleuses.
Il était mis avec une rare recherche. Son linge était irréprochable de blancheur, et ses vêtements à la dernière mode.
Quant au docteur, c’était un tout autre homme.
Au point de vue physique, comme au point de vue moral, le contraste était flagrant.
Autant le juge paraissait dur et sec, autant le médecin exprimait la bonté, dans sa rondeur d’homme bien nourri, dans le sourire toujours prêt à se dessiner sur sa joyeuse physionomie, et dans son maintien sans gêne mais aussi sans pose.
Il portait un veston de fantaisie avec gilet et pantalon pareils; ses pieds assez épais, condition indispensable pour soutenir la rotondité d’un abdomen aussi respectable que le sien, s’épanouissaient dans une paire de bottines hardiment larges.
Autant on devinait, chez le médecin, l’homme destiné à sauver ses semblables de la mort, autant on sentait chez le juge d’instruction celui qui les pousse dans la tombe.
D’ailleurs, le juge et le médecin n’étaient pas les deux seuls personnages qui occupaient en ce moment la chambre à coucher de madame Jacquemot. Cette pièce présentait un aspect singulier.
Le commissaire de police, après les premières constatations, avait bien recommandé que rien ne fût changé sur le théâtre du crime; il avait même aposté deux agents dans la maison de madame Jacquemot, avec ordre de faire scrupuleusement observer cette consigne..
Le juge d’instruction l’avait d’ailleurs grandement complimenté de cet excès de précaution, car c’était un homme qui voulait arriver aux plus hautes fonctions, que M. le juge Dupuiset!
En entrant dans la chambre à coucher de madame Jacquemot, on était tout d’abord frappé du désarroi qui y régnait. Deux chaises avaient été laissées à terre aux endroits où elles étaient tombées; l’une d’elles avait son dossier complétement brisé. Le secrétaire, une sorte de petit chiffonnier-bureau en bois de rose, garni de bronze doré, avait sa tablette éventrée et déchiquetée sur les bords, par suite, sans doute, des efforts qu’avait tentés l’assassin pour le forcer à l’aide d’un instrument en fer.
Les tiroirs empilés les uns sur les autres sous l’arcade principale du meuble témoignaient, par le désordre des papiers qu’ils contenaient, qu’ils avaient été fouillés de fond en comble.
Des paquets de lettres, tous renoués par des faveurs de différentes couleurs, avaient été disloqués et s’étaient mêlés les uns aux autres; des fleurs fanées, des cheveux et des photographies d’enfants ou de jeunes filles, se montraient, çà et là, perdus dans ce feuillis de papier. Oripeaux et futilités pour les étrangers; souvenirs du cœur et précieuses reliques, sans doute, pour celle à qui ils appartenaient.
Sur le tapis, très froissé par places, on pouvait distinguer plusieurs taches de sang, qui jetaient comme des tons roussâtres sur le fond blanc de la laine. Sur la table de nuit, à la tête du lit, avaient été déposées les pièces à conviction. C’étaient d’abord deux serviettes toutes froissées, avec de grands plis dans la longueur, attestant qu’elles avaient servi de liens.
L’une, selon toute probabilité, avait dû être employée à attacher les mains de la malheureuse femme derrière le dos, de façon à lui rendre toute défense impossible; et l’autre avait sûrement été utilisée comme bâillon, pour étouffer les cris de la victime.
On pouvait encore distinguer sur le tissu la trace des dents qui s’étaient efforcées de mordre et de déchiqueter la trame, soit pour émettre un son et appeler au secours, soit pour trouver l’air nécessaire à la respiration.
A côté de ces deux serviettes, dont l’une portait de nombreuses traces de sang, quelque chose de plus horrible encore, et qui prouvait que le drame ne s’était pas passé sans lutte énergique de part et d’autre:
C’était la phalangette de l’index d’un homme, qui gisait là, encore toute sanguinolente et pourtant montrant, sous l’ongle décoloré, la blancheur mate de la mort.
D’ailleurs, le docteur l’avait déclaré, et tout le monde avait pu le constater, ce doigt avait été coupé net, d’un coup de dent, dans la sombre énergie que donne le désespoir. La trace des quatre incisives qui avaient séparé l’os à sa jointure était encore apparente sur le bord de la chair, où étaient marquées deux hachures bien nettes.
Enfin, sur le lit, qui était demeuré aussi dans l’état où il était la veille, au moment où la victime allait se disposer à dormir, reposait le corps de madame Jacquemot.
Elle était revêtue d’une robe de chambre bleue, garnie de dentelle sur le corsage, autour du cou et au bord des manches.
Ses pieds étaient chaussés de mules de même couleur. Pour elle seule, l’ordre de tout laisser intact avait été enfreint, et, aussitôt après les constatations du médecin, on l’avait transportée du tapis, au milieu duquel elle avait été trouvée étendue, sur le lit, où l’on avait en même temps réparé le désordre de sa toilette.
D’ailleurs elle n’avait plus elle-même la physionomie des premiers moments qui avaient suivi le crime; ses muscles contractés s’étaient peu à peu détendus, ses yeux étaient rentrés dans leurs orbites, ses mains crispées s’étaient déraidies. Elle semblait, tant son calme était grand, endormie d’un sommeil profond!
Elle était bien jolie, du reste, dans cette attitude. et on avait peine à croire que tout fût fini pour une créature aussi jeune et aussi belle!
Son teint, naturellement très pâle, était devenu d’une blancheur éblouissante, sur laquelle tranchaient superbement ses cheveux, ses sourcils et ses cils d’un noir de jais.
On devinait de grands yeux sous ses paupières closes et largement fendues, et son nez petit et bien droit abritait une bouche mignonne qui, entr’ouverte comme elle était, laissait voir une rangée de fines perles blanches.
Enfin, sous son peignoir légèrement serré à la taille, on entrevoyait les lignes gracieuses d’une poitrine irréprochable, et l’étoffe, en descendant jusqu’au pied du lit, dessinait la jambe jusqu’à la cheville, une cheville d’enfant sur un pied de fillette.
Les mains complétaient ce portrait charmant: toutes petites, toutes potelées, semées de nombreuses fossettes, et terminées à leurs extrémités par des ongles effilés et aristocratiques.
Certes, quelqu’un moins habitué à la mort que le médecin, et moins endurci que le juge d’instruction, eût désiré, nouveau Pygmalion, faire revenir à la vie cette Galathée moderne.
Mais ce qui était plus pénible encore à voir que la malheureuse madame Jacquemot, c’était son mari.
Le pauvre homme n’avait pas bougé pendant tout le temps qu’avait duré l’interrogatoire du médecin par le juge d’instruction.
Affaissé sur une chaise, dans le coin le plus obscur de la pièce, l’un de ses bras pendant le long du dossier et la tête retombant inerte sur la poitrine, il ne donnait signe de vie que pour jeter de temps en temps un long regard sur celle qu’il avait tant aimée. Puis il reprenait son attitude de découragement, et deux larmes roulaient silencieusement le long de ses joues, et de là sur son vêtement, où elles s’éparpillaient dans l’étoffe. Tout à coup il leva la tête, comme réveillé en sursaut. Le juge d’instruction venait de lui adresser la parole.
–Quel âge avait votre fille?
–Ma fille Jeanne?... répondit M. Jacquemot avec un sourire mélancolique. Elle avait quatre ans, monsieur.
–Et avait-elle l’habitude de coucher ici, dans ce petit lit? reprit le magistrat.
–Tous les jours, monsieur le juge; sa mère tenait à ce qu’elle restât dans notre chambre, pendant la nuit.
–Et comment expliquez-vous sa disparition?
–Je ne me l’explique pas, monsieur le juge.
–L’assassinat a eu certainement pour mobile le vol, puisque tous ces tiroirs ont été bouleversés, et que vous déclarez n’avoir pas retrouvé une somme de trois mille francs, qui, à votre connaissance, était encore hier dans le secrétaire de votre femme.
–Je me perds en conjectures, monsieur le magistrat.
–Aviez-vous l’habitude de sortir après dîner? interrogea de nouveau M. Dupuiset.
–Bien au contraire, monsieur, presque toutes mes soirées se passaient entre ma femme et notre enfant. Quelquefois, pourtant, Juliette et moi nous nous rendions ensemble chez ma belle-sœur, madame de Moranges.
–Et qu’est-ce qui a provoqué votre absence d’hier?
–Ce sont les affaires, monsieur. Vous n’ignorez pas qu’il est de coutume, dans certaines maisons de commerce, de régler l’inventaire au30juin, de préférence au31décembre, pour ne pas faire coïncider le surcroît de besogne avec l’échéance de fin d’année; c’est toujours ainsi que l’on a procédé chez moi.
A ce moment, on frappa à la porte.
–Entrez! cria le magistrat.
Un agent se présenta, disant qu’il avait réuni quelques témoins, et demandant s’il était temps de les introduire.
–Amenez tout d’abord les domestiques et le concierge de la maison.
Trois domestiques entrèrent: le valet de chambre de M. Jacquemot, la cuisinière, et la femme de chambre, qui servait aussi de bonne d’enfant, et qui pleurait à chaudes larmes: la pauvre fille avait perdu ses deux plus chères affections, son excellente maîtresse à laquelle elle devait tout, et la petite Jeanne quelle aimait avec passion.
Le juge d’instruction s’ingénia vainement à adresser mille questions plus habiles les unes que les autres à ces trois personnes; aucune n’avait rien vu ni rien entendu. Joseph, le valet de chambre, avait obtenu, la veille, de son maître, la permission de s’absenter jusqu’au lendemain pour aller à Passy chez un de ses frères; quant à la cuisinière, tous les soirs, à neuf heures, à moins qu’il y eût grand dîner et réception chez les Jacquemot, elle remontait dans sa chambre, située au sixième étage. Restait la femme de chambre, qui aidait le plus souvent madame Jacquemot à faire sa toilette de nuit; mais elle déclarait que, la veille, tout était parfaitement tranquille quand elle avait quitté sa maîtresse.
Un incident, pourtant, l’avait frappée: elle avait à peine quitté l’appartement, que le vent avait éteint la bougie; elle avait été obligée de rentrer pour la rallumer, et était demeurée pendant quelques instants dans l’obscurité; mais personne n’avait eu le temps de se faufiler, et, sûrement, elle eût entendu des pas à côté d’elle.
Après la femme de chambre, ce fut le concierge, un vieux brave homme à physionomie honnête s’il en fût, qui vint déposer.
Il déclara n’avoir vu pénétrer personne de suspect dans la maison, ni pendant la journée, ni pendant la soirée; et pourtant Dieu sait s’il faisait son service avec conscience! Jamais il ne laissait monter un inconnu sans s’informer où il allait. Il avouait môme innocemment que c’était autant chez lui affaire de curiosité qu’affaire de devoir; il avait, il est vrai, été réveillé la nuit par un locataire demandant le cordon, mais il ne se croyait pas obligé de pousser l’indiscrétion jusqu’à savoir qui sortait.
Puis défilèrent, des voisins, des fournisseurs, des boutiquiers des environs. Aucun d’eux ne pouvait fournir le moindre renseignement. Seul un marchand de vin, dont la boutique formait le coin de la rue Saint-Honoré et de la rue de Luxembourg, où demeurait madame Jacquemot, déclarait avoir aperçu la veille, à minuit et demi environ, un homme jeune encore tenant dans ses bras une enfant qui pleurait.
Le juge renvoya tous ces témoins inutiles, en leur recommandant de se tenir à la disposition de la justice, qui pourrait avoir, avant peu, besoin de leur concours. Il leur enjoignit, en outre, de chercher à se renseigner eux-mêmes dans leur entourage, et de noter tous les indices capables de mettre sur la piste de l’assassin. C’était, ajouta-t-il, une très grave affaire, qu’il était décidé à mener jusqu’au châtiment du coupable. Quand tout ce monde se fut éloigné, le docteur, lui aussi, demanda la permission de se retirer. Maintenant que toutes les constatations étaient faites, sa présence devait être inutile.
Le pauvre docteur! Son estomac l’inquiétait visiblement, et, à la façon dont il s’agitait sur sa chaise, on comprenait qu’il connaissait à fond les désordres que peut occasionner un retard d’une heure dans l’absorption d’un déjeuner.
Le juge d’instruction le congédia après l’avoir remercié; puis, se tournant du côté de Jacquemot, qui avait repris sa contenance désespérée:
–Maintenant, dit-il, monsieur, que nous sommes seuls, j’attends de vous toute la vérité.
–Comment!… toute la vérité?
–Je vais m’expliquer. Peut-être, en présence d’un tiers, avez-vous hésité à avouer, ou plutôt à révéler certaines choses que vous me confierez à moi; un juge d’instruction est forcément un confesseur, souvent cruel par devoir. Permettez-moi donc de vous poser cette simple question: Qui soupçonnez-vous?
–Personne! répondit M. Jacquemot après un moment d’hésitation.
–Il me semble que vous avez eu quelque difficulté à prononcer ce mot. Réfléchissez bien! Je ne représente pas seulement la justice, je représente la vengeance–pour vous. Et voulez-vous me permettre de vous faire part d’une impression?
–Certes, monsieur le juge!
–Eh bien, une chose m’étonne dans votre attitude.
Je ne sais si je me trompe, mais vous paraissez ressentir bien plus de douleur de la perte de votre femme que de celle de votre enfant.
–C’est vrai, répondit Jacquemot d’une voix sombre.
–Y a-t-il une raison qui justifie cette partialité dans vos affections?
–Aucune, monsieur le juge, dit vivement le mari.
–Et dans quels termes étiez-vous avec votre femme?
–Ah! monsieur le juge! répliqua vivement Jacquemot, il me semble que vous outrepassez vos droits en ce moment! Ma vie privée doit au moins être respectée! Vous paraissez oublier que je suis l’accusateur, et non l’accusé.
–La colère, monsieur, est mauvaise conseillère, reprit le juge de son ton le plus doucereux. Je vous ferai remarquer que vous m’en avez plus dit en ne voulant pas répondre simplement à ma question, que si vous aviez constaté vous-même ce que j’ai appris de tout le monde ici: c’est que vous passiez pour le meilleur des maris, et, elle, pour la plus exemplaire des femmes. Et pourtant, ajouta-t-il en appuyant sur les derniers mots, il y avait entre vous des secrets qui ne se peuvent pas dire. Depuis combien de temps aviez-vous épousé madame Jacquemot?
–Depuis quatre ans.
–Et votre fille est née?...
–Ma fille n’est pas ma fille, monsieur, sachez-le donc, puisque vous tenez absolument à me rappeler mes plus amères douleurs!
Le juge d’instruction eut comme un mouvement de joie causé par la curiosité satisfaite, mais il le réprima presque aussitôt. Un peu plus, s’il ne s’était pas contenu, il se fût écrié:
–Comme j’avais bien deviné l’adultère dans ce ménage!
Cette découverte l’encouragea, et il reprit de plus belle son interrogatoire.
–Avez-vous vu quelquefois le père de l’enfant?
–Jamais!
–Votre femme vous en a-t-elle parlé? Etait-il quelquefois question de lui entre vous?
–Il avait été décidé qu’en aucune occasion son nom ne serait prononcé; j’avais reconnu l’enfant par le fait même de sa naissance après le mariage, et j’avais pardonné à la mère, dont la faute avait précédé l’époque de notre union.
–Et depuis lors, continua le magistrat en fixant M. Jacquemot entre les deux yeux, vous n’eûtes plus rien à lui reprocher?
–Absolument rien! fit M. Jacquemot assez sèchement.
Il s’était levé et commençait à. donner des signes de plus en plus évidents de l’impatience que lui faisait éprouver l’entêtement du juge à fouiller dans sa conscience.
M. Dupuiset s’en aperçut.
–Encore deux ou trois questions pénibles, dit-il, et je vous tiens quitte, cher monsieur.
En même temps, il lui saisit les deux mains et le força à se rasseoir à côté de lui.
–Vous n’êtes pourtant pas sans avoir eu quelques renseignements sur le père de votre fille–je veux dire de la petite?... A quelle famille appartenait-il?
–A une excellente famille!
–Et quelle était sa conduite?
–Très blâmable, paraît-il, à tous les points de vue. Au surplus, un seul fait suffira à vous prouver que c’était un misérable: ce n’est que par la ruse et la violence qu’il parvint à séduire ma femme.
–Et la disparition de l’enfant ne vous inspire pas quelques présomptions contre cet individu?
–Si fait, monsieur le juge; mais le vol des trois mille francs, alors, ne s’expliquerait plus.
–Qui sait? Pour détourner les soupçons... dit le magistrat se parlant à lui-même; la précaution serait au contraire assez habile!
Puis il ajouta, en se tournant vers M. Jacquemot:
–Vous pouvez vous retirer..
Le malheureux mari ne se le fit pas répéter; il ouvrit la porte qui donnait de la chambre de sa femme dans son cabinet, et, la refermant sur lui à double tour, se laissa tomber, plutôt qu’il ne s’assit, sur un fauteuil, devant son bureau; puis il se prit la tête entre les deux mains et ne bougea plus.
Il avait besoin de se recueillir en pleine solitude. M. Dupuiset resta seul dans la chambre de madame Jacquemot; lui aussi s’était mis à réfléchir.
Il passa en revue toutes les dépositions qu’il avait reçues, en dégagea toutes les suppositions les plus vraisemblables comme les moins probables, et essaya de faire peser la culpabilité tour à tour sur tous ceux qu’il avait interrogés.
Les circonstances dans lesquelles s’était commis le crime étaient vraiment étranges!
Néanmoins, il ne perdit pas espoir: il fouillerait plutôt tout Paris que de laisser échapper le ou les coupables. Il était un des plus jeunes juges d’instruction; arrivé depuis fort peu de temps à Paris, cette affaire allait, si elle se terminait à souhait, le mettre en vue; sa carrière s’ouvrait sous les meilleurs auspices.
Et par moments il se surprenait à se frotter les mains, dans des accès de joie qu’il n’avait plus besoin de dissimuler, ne se trouvant maintenant en présence que du cadavre de madame Jacquemot.
Enfin, las de chercher une solution qui lui échappait, il se leva pour partir. Avant de quitter la pièce, il s’approcha du lit de la victime.
–Comme elle était jolie! dit-il en la contemplant. Ah! je comprends la douleur de son mari!
Puis, le juge d’instruction reparaissant:
–Au fait! qui dit que la jalousie... Cela s’est vu plus d’une fois, et je ne serais pas étonné que dans cette affaire... Cet homme doit être violent!... Et puis, quand le diable y serait, il faut bien qu’il y ait un coupable!
Il s’assit devant la table, rédigea un ordre sur une feuille de papier, et, après y avoir apposé sa signature, il sonna. Un agent parut.
–Lisez, lui dit-il.
–«Ordre d’arrêter sur-le-champ M: Jacquemot, et de le conduire sans délai à Mazas.»
–Vous m’avez compris, n’est-ce pas, et vous me répondez du prisonnier? Il est là, à côté, dans son cabinet. Quant à cette chambre-ci, ajouta-t-il en désignant la pièce où il était, ayez soin qu’on n’y dérange rien!
Et M. Dupuiset ramassa ses papiers, prit son chapeau, endossa son paletot, et sortit en fredonnant un air d’opérette.
II
LA PETITE MUETTE
Table des matières
Depuis qu’il était entré dans son cabinet de travail, M. Jacquemot n’avait pas fait un mouvement.
Il était resté affaissé sur la tablette du bureau, s’efforçant de ne penser à rien, absorbé dans sa douleur.
De temps en temps, un soupir prolongé s’échappait de sa poitrine, puis tout rentrait dans le silence, comme si la pièce eût été inoccupée, ou que l’être qui s’y trouvait eût cessé de vivre.
Et pourtant il vivait bien, il vivait trop, torturé par ses pensées qui lui déchiraient l’âme.
Ainsi, c’était donc vrai, tout était fini! Sa chère Juliette l’avait quitté pour toujours; il ne la soulèverait plus chaque matin dans ses bras pour l’étouffer de caresses; il n’assisterait plus à sa toilette, lorsque, devant sa psyché, elle laissait se dérouler, le long de sa gorge et de ses épaules, ces longs cheveux noirs qu’il se prenait parfois à baiser avec frénésie.
A déjeuner, elle ne serait plus là, lui souriant, attachant sur lui ses deux grands yeux noirs tout bistrés autour des paupières.
Ah! que de gais et tendres moments lui rappelaient ces déjeuners en tête-à-tête!
Comme elle l’aimait! comme il l’aimait, malgré cet odieux passé dont elle n’était que victime!
Le soir, quand il rentrait après avoir brassé les pénibles affaires de la journée, n’était-il pas touj ours sûr de trouver un cœur en qui s’épancher, et deux bras où se précipiter! Maintenant, elle n’était plus! Qui donc avait eu la cruauté de porter la main sur une femme à laquelle personne ne connaissait d’ennemis?
Et quelle résistance désespérée elle avait dû opposer, la pauvre enfant, pour avoir coupé le doigt du lâche qui l’attaquait!
Et lui, simple qu’il était, il n’avait pas prévu tout cela! Rien en lui n’avait tressailli; rien ne lui avait crié: Mais cours donc auprès d’elle! Elle t’appelle, elle implore ton secours; hâte-toi, car elle va mourir!
Dans ces moments-là, ses mains se crispaient sous ses cheveux, ses ongles entraient tout entiers dans la chair.
Un soupçon pourtant lui traversait parfois l’esprit, s’acharnait à le tourmenter.
–Si c’était lui!... murmurait-il.
Il songeait à l’homme qui avait outragé Juliette, au père de la petite Jeanne.
Mais quel mobile l’aurait pu pousser à commettre son crime?
La jalousie?
N’y avait-il pas plus de quatre ans que l’événement s’était passé! Quelle apparence que cet homme eût attendu aussi longtemps pour se venger?
Puis sa chère Juliette ne lui avait-elle pas juré, lors de son mariage, que tout était fini entre eux; que depuis plus de six mois elle ne l’avait revu, et ne le reverrait jamais!
Elle avait fait plus: elle avait promis, si par impossible son amant tentait la moindre démarche pour se rapprocher d’elle, d’en avertir aussitôt son mari, de lui désigner le misérable dont il n’avait même pas voulu connaître le nom.
Eh bien, lui avait-elle dit un seul mot? S’était-il produit, en ces derniers temps, le moindre changement dans son attitude, dans sa manière d’être? Son affection avait-elle diminué? Non, cent fois non! La veille encore, elle était bien la femme aimante et franche qu’il avait toujours connue, et elle n’avait pas tressailli en lui donnant son dernier baiser.
La police s’était chargée de découvrir le coupable. Si elle n’y réussissait pas, il se jurait bien de se faire justice lui-même!
A ce moment on frappa à la porte.
–Entrez! cria M. Jacquemot qui ne se rappelait plus s’être enfermé à double tour.
Personne ne paraissant, il se leva pour aller ouvrir, et se trouva face à face avec un agent de police.
–Que désirez-vous? demanda-t-il.
–Monsieur, répondit l’agent qui était suivi de deux gardiens de la paix, nous venons accomplir une mission bien pénible.
Et en même temps il tendait à M. Jacquemot le mandat d’amener remis par le juge d’instruction.
Le mari eut comme un éblouissement.
–M’arrêter, moi! mais c’est impossible! Je n’y vois plus, n’est-ce pas? Je lis mal?... il n’y a pas?... Si pourtant, en toutes lettres... Jacquemot!
Il s’appuya aux rayons de la bibliothèque pour ne pas tomber. Vraiment, c’en était trop, et, ce dernier coup s’ajoutant à ceux qui l’avaient accablé depuis vingt-quatre heures dépassait la mesure de ses forces!
–Oh! ce n’est qu’une formalité provisoire, ajouta l’agent, qui sentait le besoin d’intervenir pour soutenir le courage de M. Jacquemot. L’assassin sera bientôt arrêté, et vous serez rendu à la liberté.
–Je vous suis, murmura M. Jacquemot d’une voix étranglée.
L’agent plaça M. Jacquemot entre les deux gardiens, et se tint lui-même par derrière, surveillant tous les mouvements du prévenu.
Arrivé devant le lit où était encore étendue sa femme, le malheureux homme ne put retenir un sanglot. Il demanda à l’agent la permission d’embrasser Juliette, et aussitôt, se précipitant sur les draps, et couvrant de baisers les lèvres de la défunte:
–Adieu! adieu! s’écria-t-il, chère et adorée femme! Ah! qu’ils m’emmènent, qu’ils me tuent même s’ils le veulent! Tout m’est indifférent, puisque je t’ai perdue!
Puis, se relevant, il fit signe qu’il était prêt. Il traversa l’appartement, et passa devant les domestiques, tous rangés dans le vestibule: ils s’inclinèrent respectueusement devant leur maître.
M. Jacquemot prit place dans un fiacere à la droite de l’agent. L’un des gardiens de la paix monta à côté du cocher, et la voiture s’éloigna rapidement dans la direction de la Bastille.
Le voyage dura près d’une demi-heure, et l’entrée à la prison s’effectua avec les mêmes précautions que la sortie de la maison de la rue de Luxembourg.
M. Jacquemot se laissa mener à travers les couloirs et les escaliers, sans avoir conscience du chemin qu’il parcourait, et finalement arriva dans une salle d’attente où on le fit asseoir pendant quelques instants.
C’était là que se terminaitla mission de l’agent et du gardien de la paix. De la salle d’attente, le prisonnier fut introduit au greffe, où il dut décliner ses nom, prénoms et qualités, et où l’on prit exactement son signalement, ainsi que la désignation minutieuse des vêtements qu’il portait. Sur le registre spécial de la prison fut transcrit l’ordre d’arrestation signé du juge d’instruction.
A la sortie du greffe, le geôlier dévisagea le prévenu pendant quelques instants; puis, satisfait sans doute de l’examen qu’il venait de lui faire subir:
–Non, dit-il à demi-voix comme se parlant à lui-même, mais assez haut que pour M. Jacquemot pût l’entendre, monsieur n’est pas de ceux que l’on conduit au bain à leur arrivée ici.
La coutume, en effet, dans toutes les maisons de détention, est de mener tout d’abord les nouveaux venus dans la salle de bains. Le geôlier, du reste, n’était pas fâché, dans l’espoir de quelque profit futur, de prouver au prisonnier qu’il ne le considérait pas comme un vulgaire criminel.
M. Jacquemot, n’étant que prévenu, échappait aussi à la formalité du changement de vêtements.
Rien d’horrible, pour le condamné, comme cette transformation radicale, cette obligation de revêtir le pantalon et la veste d’ordonnance, de drap grisâtre, d’aspect si triste et si désolant, et d’endosser une chemise tellement dure et irritante pour la peau, qu’on l’a surnommée limace, et cela pendant que ses propres vêtements sont soumis à une fumigation sulfureuse au milieu de loques élimées, d’habits effilés, de pantalons rapiécés ou percés de part en part, dont viennent de se dépouiller ses compagnons de captivité.
Ce ne fut que dans sa cellule que M. Jacquemot revint à lui et commença à envisager toute la gravité de sa situation.
Ainsi, c’était lui qu’on accusait, lui, le mari de la victime!
Mais de quelle matière fallait-il donc que le cerveau des hommes fût pétri pour que le juge d’instruction ait pu le supposer capable d’une telle infamie?
Une chose pourtant le consolait dans sa disgrâce, c’était qu’au moins sa douleur serait moins troublée, à l’ombre de la cellule de Mazas, que chez lui où cent indifférents n’auraient pas manqué de venir l’importuner, sous prétexte d’intérêt et de condoléance.
Et, de fait, M. Jacquemot avait à peine quitté la rue de Luxembourg, que l’appartement avait été envahi par les amis de la famille.
Ç’avait d’abord été madame de Moranges, la sœur de Juliette, qui était accourue tout en larmes, et s’était fait conduire auprès du lit de la victime. Là, elle avait murmuré une courte prière, agenouillée sur le tapis, et les lèvres collées sur la main blanche de la morte; puis, elle s’était relevée et s’était fait expliquer parla femme de chambre tout ce qui s’était passé depuis l’arrivée du juge d’instruction: les constatations du médecin, les conclusions qu’en avait tirées le magistrat, et les rapports des différentes personnes interrogées.
Mais quand on lui apprit l’arrestation de son beau-frère, la douleur fit place immédiatement à la colère.
Ce n’était pas assez que l’infortuné eût perdu d’un seul coup et sa femme et sa fille, il fallait encore qu’on l’emprisonnât?
Elle demanda l’adresse du juge d’instruction, et, sans perdre un moment, se fit conduire chez lui.
Après madame de Moranges étaient arrivés son fils, Lucien de Moranges, le neveu de la victime, puis un frère de M. Jacquemot, puis une nuée de cousins et de cousines, des amis vrais ou faux, des connaissances d’affaires et même des inconnus et des indifférents, qui n’étaient entrés que pour pouvoir dire, en sortant, qu’ils avaient vu la chambre où s’était consommé le crime.
Tout ce monde devisait, s’interrogeait et se répondait réciproquement, grossissant les événements, faisant à part soi sa petite enquête, se répandant dans les escaliers, dans l’appartement et dans la cour.
Des passants assez nombreux s’étaient attroupés, et sur le trottoir on avait été obligé d’établir un cordon d’agents pour faire circuler tous les badauds.
Quand madame de Moranges revint de chez le juge d’instruction, ce fut à grand’pcine qu’elle parvint à se frayer un passage jusqu’à la porte de la maison.
Elle n’avait rien obtenu du magistrat, pas même la permission de faire ensevelir sa sœur; des ordres avaient été donnés pour que le cadavre fût transporté à la Morgue où, après avoir été embaumé, il devait être mis à la disposition de la justice, et confronté avec le coupable, si celui-ci était découvert avant peu de jours.
Madame de Moranges se rendit à la chambre de sa sœur sans se laisser arrêter par aucun des obséquieux importuns qui encombraient la maison, et assista à la levée du corps.
Tout à coup une rumeur se fit dans la rue: les groupes s’écartaient pour laisser passer une petite fille, qui, toute fluette, toute délicate, et les cheveux en désordre, jouait des coudes pour avancer. En l’apercevant, le concierge poussa un cri de joie:
–Voici mademoiselle Jeanne!
En même temps, il saisit l’enfant dans ses bras, et monta les deux étages en quelques enjambées.
–La voilà! la voilà! cria-t-il de nouveau en pénétrant dans l’appartement, et en remettant la petite entre les bras de la femme de chambre, qui, après l’avoir couverte de baisers, courut la déposer sur les genoux de madame de Moranges. L’enfant pleurait, mais c’était de contentement. Elle n’avait pas conscience de l’immensité de la perte qu’elle venait de faire et comprenait seulement qu’elle se retrouvait au milieu d’êtres amis.
–Eh bien, que t’est-il arrivé? qu’as-tu vu, ma pauvre petite Jeanne? interrogeait coup sur coup madame de Moranges. T’a-t-on fait du mal?... où est-il, celui qui a tué tu mère? Allons, parle, Jeanne, parle donc!
L’enfant s’obstinait à ne rien dire.
–Tu ne l’aimais donc pas, ta petite mère? reprenait madame de Moranges. Tu neveux donc pas qu’on punisse l’infâme qui l’a fait souffrir, dis, ma chérie?
La petite écarquillait ses grands yeux, où se peignait une étrange mélancolie; plusieurs fois même on vit sa petite bouche s’ouvrir comme pour essayer de proférer un son; mais les lèvres seules remuaient, et, après deux ou trois efforts, ses petites mains, qu’elle avait levées, retombèrent le long de son corps, en signe de découragement, tandis que deux grosses larmes roulaient sur ses joues.
–Mon Dieu! est-ce qu’elle serait devenue muette? murmura madame de Moranges,
–Oh! madame, c’est impossible! dit la femme de chambre, elle parlait si bien!
Madame de Moranges s’agenouilla devant sa nièce, et, l’entourant de ses deux bras:
–Tu ne peux donc pas parler, mon ange? lui demanda-t-elle.
La petite Jeanne fit aussitôt signe que non avec la. tête. La violence du saisissement avait été telle pour une enfant de cet âge, qu’elle en avait perdu la parole.
–Comment, muette! muette! s’écria madame de Moranges, en la serrant tendrement sur son cœur. Et elle ajouta:
–Comment faire alors pour savoir? Si encore elle pouvait répondre par signes, et donner quelques indications!…
Elle reposa l’enfant sur ses genoux, et la regardant fixement entre les yeux:
–Tu as tout vu, n’est-ce pas? lui dit-elle.
L’enfant fit un signe affirmatif.
–Combien étaient-ils, sais-tu? poursuivit madame de Moranges.
La petite leva sa main droite, et, avec la gauche, compta, l’un après l’autre, ses trois premiers doigts.
–Ils étaient trois, murmura la tante. Et ils ont fait bien du mal à ta petite mère?
L’enfant baissa la tête.
–Et où t’ont-ils enfermée?
Jeanne fit un nouveau geste qui voulait dire: –Bien loin! bien loin!
–C’est dans une maison qu’ils t’ont emmenée? Et saurais-tu reconnaître l’endroit?
Jeanne parut tout d’abord hésiter; puis, le souvenir des rues par lesquelles elle était passée lui revenant peu à peu, elle sembla faire signe que peut-être elle retrouverait le chemin qu’elle avait pris.
–En ce cas nous les tenons! dit une voix grave qui, partant de derrière madame de Moranges, fit tressaillir les deux femmes et l’enfant.
C’était le juge d’instruction, M. Dupuiset, qui venait de parler. Il avait été prévenu de l’arrivée de la petite, et était accouru sans avoir été remarqué de personne, tant l’attention était absorbée par les réponses de Jeanne.
–Colas! cria le m agistrat.
L’agent qu’il avait préposé à la garde de l’appartement parut.
–Vous allez m’accompagner, et vous aussi, madame, dit-il à madame de Moranges; je ne veux personne autre. Ayez soin pourtant, ajouta-t-il à l’oreille de Colas, que deux ou trois hommes dévoués nous suivent à quelque distance, à portée de la voix tout au moins.
Colas s’inclina, et sortit pour donner des ordres en conséquence.
–Eh bien, et mon beau-frère? interrogea madame de Moranges. Il me semble, qu’après les déclarations de cette entant, c’est un devoir pour vous de lui rendre la liberté!
–C’est déjà fait, madame, et vous en avez la preuve devant les yeux.
Au même instant, en effet, M. Jacquemot entrait dans la chambre; il se jeta dans les bras de sa belle-sœur et enleva de terre la petite Jeanne qui lui tendait ses doux mignonnes mains pour l’embrasser.
En quelques mots, il fallut bien lui apprendre la fatale vérité.
Sa fille, était muette!
Cette douleur vint s’ajouter aux autres sans lui arracher une plainte ni même un sanglot. Depuis la veille, il avait tari plusieurs fois la source de ses larmes. Et puis ce n’était que sa fille d’adoption! D’ailleurs, quand le geôlier de Mazas lui avait annoncé qu’il était libre, il avait reçu cette nouvelle avec ce même calme qu’il avait montré, quelques heures auparavant, lors de son arrestation.
Les grandes épreuves ont de ces anéantissements incompréhensibles.
L’agent Colas était de retour.
–Il faut partir sans perdre de temps, dit le juge d’instruction.
Madame de Moranges prit l’enfant par la main, et l’on descendit.
Arrivée dans la rue, Jeanne se dirigea vers la droite du côté de la rue Saint-Honoré, ce qui venait à l’appu de la déposition du marchand de vin.
Dans la rue Saint-Honoré, on tourna à gauche, sur les indications de l’enfant.
Chaque fois que l’on passait devant une rue, on se retournait du côté de Jeanne, qui hésitait parfois, et qui, après avoir bien regardé, faisait un signe négatif: cela voulait dire qu’il fallait continuer droit devant soi. Au coin de la rue Saint-Honoré et de la rue des Halles, l’enfant parut ne plus trop se reconnaître: elle indiquait tour à tour deux ou trois rues; on risquait fort de s’engager sur une fausse piste.
Après qu’on eut erré pendant quelques minutes dans une complète indécision, Colas conseilla de prendre la rue des Lombards et de mener l’enfant jusqu’au boulevard de Sébastopol; là, on lui demanderait si les assassins avaient, oui ou non, traversé le boulevard, et l’on serait enfin fixé sur ce point, que la maison que l’on cherchait se trouvait ou en deçà ou au delà de cette grande voie.
De l’avis général, le conseil fut déclaré excellent, d’autant que, sur le boulevard, la petite battit des mains; elle venait de retrouver son chemin.
On s’engagea dans la rue de la Verrerie. Selon toute apparence, on devait approcher du but: l’enfant, en effet, écarquillait les yeux, examinant avec soin chaque maison, scrutant la forme et la couleur des boutiques et les portes qui les avoisinaient, et tenant l’index levé, tout prêt à désigner l’antre des bandits.
On ne marchait plus qu’à petits pas, et chacun avait les yeux attachés sur Jeanne.
Tout à coup elle eut un geste significatif; elle venait de désigner une porte bâtarde, dissimulée dans une encoignure, et qui donnait accès à l’escalier de la maison par un couloir obscur dont on n’apercevait que l’orifice.
–Réunissez vos hommes et gardez tous les abords de la maison, dit le juge à l’oreille de Colas. En moins d’un instant, six individus furent échelonnés dans la rue de la Verrerie, de chaque côté de la porte suspecte, pendant que quatre autres étaient postés aux angles des premières rues de traverse, à droite et à gauche.
M. Dupuiset pénétra le premier, tenant toujours Jeanne par la main. Celle-ci fit comprendre qu’il fallait monter jusqu’en haut.
On détacha encore deux hommes: l’un fut placé au bas de l’escalier, à l’entrée de la loge du concierge, tandis que l’autre duL suivre le juge d’instruction et l’agent.
En ce moment une voix partant de l’escalier cria:
–Qui va là?
Personne ne répondit.
Presque aussitôt parut le portier, qui venait de remettre une lettre à un locataire.
–C’est vous qui êtes le concierge de cette maison? demanda M. Dupuiset.
–Oui, monsieur, répondit celui-ci mis en respect par la présence des deux gardiens de la paix.
–Reconnaissez-vous cette enfant pour être venue aujourd’hui dans cette maison?
–Je l’ai aperçue en effet; c’est, paraît-il, la petite à M. François, un des locataires du sixième.
–Est-il là, ce M. François?
–Oh! sûrement que oui! Je ne l’ai pas vu sortir d’aujourd’hui, monsieur.
–Et la maison n’a pas d’issue par derrière? demanda le juge.
–Il n’y a que cette porte; monsieur peut me croire! répondit le concierge en s’inclinant.
Et quelle est la profession de ce François?
–Il dit comme ça qu’il travaille dans une fabrique, et qu’il est quelquefois obligé de passer une partie des nuits. C’est peut-être pas bien vrai, monsieur; mais nous autres, du moment qu’on paye son terme, ça ne nous regarde pas!
–Et il vit seul dans cette chambre?
–Seul, c’est-à-dire qu’il y vient quelquefois une grande fille qu’a vraiment l’air d’une coureuse et qui fait bien ses embarras, mais elle ne vit pas avec lui: elle est sortie il n’y a qu’un instant.
–Et ce sont là tous les renseignements que vous pouvez me fournir sur cet individu?
–Pardonnez-moi, monsieur le commissaire.
Pour cet homme, qui connaissait peu la hiérarchie judiciaire, tout ce qui avait droit à se faire accompagner par la police armée s’appelait commissaire.
–Pardonnez-moi, reprit-il, mais il vient souvent chez ce François un grand sec qu’a l’air d’un pas grand’chose, sauf le respect que je vous dois, même qu’hier ils avaient amené là-haut un jeune homme qu’avait, ma foi! bien l’air d’un monsieur, et qu’ils l’ont gardé pendant plusieurs heures dans leur chambre, que j’ai fini par monter, tant ça me semblait louche! Mais, monsieur le commissaire peut me croire, le jeune homme est descendu avec moi dans la soirée.
–C’est bien, dit le juge. Et il s’élança dans l’escalier.
Arrivé au sixième, il frappa à la porte désignée par le concierge. Personne ne répondit. Après une nouvelle tentative, l’agent, sur l’ordre de M. Dupuiset, tira un ciseau en acier de sa poche, et, en un tour de main, fit sauter la gâche.
La pièce était vide.
–Manqué! murmura le juge en dissimulant avec peine un mouvement de colère; et, se tournant vers le concierge:
–Allons, suis-nous, toi! Mais si tu nous as laissés monter ici pour nous faire perdre notre temps, et leur donner le loisir de se sauver, gare à toi!
III
A LA RECHERCHE D’UNE POSITION SOCIALE
Table des matières
Bidard, le domestique do Vauclin, dressait le couvert dans la salle à manger.
Cet homme, à en juger par la gaucherie avec laquelle il disposait sur la table les assiettes et les carafes, ne devait jamais avoir servi.
Il ne savait où placer les hors-d’œuvre et se reprenait à vingt fois pour essayer de plier les serviettes en forme de chapeau d’évêque.
Ses gros doigts, à force de retourner le linge en tous sens, lui avaient enlevé son empois et l’avaient si bien chiffonné, qu’à peine transformé en mître épiscopale par le maladroit valet, il s’écroulait tout d’une pièce et se fondait, pour ainsi dire, comme une glace au contact de la chaleur.
Bidard, sans se décourager, se buttait contre la difficulté, mettait son amour-propre à en triompher. Après une demi-heure de tentatives inutiles, il s’impatienta, jura, s’emporta contre son maître qui avait exigé ces irréalisables chapeaux d’évêque.
Et sans plus s’occuper des serviettes qui s’étalaient en paquets informes à la place de chaque convive, il se dirigea vers la cuisine, haussant les épaules comme pour se reprocher d’avoir perdu un temps précieux à des bagatelles.
Plantée devant le fourneau, les manches retroussées et montrant des bras ronds ornés d’une jolie fossette au coude, et dont les soins du ménage n’avaient pu altérerla blancheur, une femme de dix-huit ans surveillait des côtelettes placées sur un gril.
Elle les saupoudrait de temps en temps de poivre et de sel ou les retournait à l’aide de la fourchette qu’elle tenait à la main, pour exposer au feu les parties les moins cuites.
Bidard entra sur la pointe des pieds, retenant sa respiration, évitant avec soin de se cogner aux meubles pour que la fille ne s’aperçût pas de sa présence.
Lorsqu’il fut arrivé près d’elle sans qu’elle l’eût entendu s’approcher, il la saisit par la taille, et, par un mouvement brusque, l’attira contre lui et la baisa au cou, brutalement.
–Tonnerre, Louison, dit-il en lui permettant de se dégager, je te gobe!
Elle le regarda sans colère, avec une moue dédaigneuse.
–T’es bête, répondit-elle, et t’as toujours le même refrain à me corner aux oreilles!
Tu es trop sans gêne avec moi! M. François Varrou est jaloux comme un tigre, et s’il te surprenait me lutinant, il te chasserait. Et puis, veux-tu que je sois franche avec toi, tu ne parviendras jamais à me plaire!
Tu es vraiment trop laid, avec tes cheveux roux crêpés comme ceux d’un nègre, ton nez épaté, tes lèvres pendantes, et tes bajoues percées par la petite vérole comme une écumoire.
–Eh bien, vrai, tu ne me flattes pas! répondit Bidard en donnant une bourrade à la jeune femme. Je suis peut-être pas un Adonis, t’as raison! Mais je suis un gars solide, un vrai mâle, moi! Reluque un peu ces bras! D’un coup de poing, j’assommerais un bœuf! Les femmes aiment ça, à preuve mes bonnes fortunes. Tandis que ton Varrou a l’air d’un pot à tabac avec son ventre gonflé comme une outre prête à crever, ses jambes en arc de cercle, sa tête chauve enfoncée dans son cou d’apoplectique, sans compter son double menton qui retombe sur le plastron de sa chemise. Tu n’as pas honte d’être la maîtresse d’un pareil monstre?
–Si tu crois que j’en suis folle! répliqua Louison, en poussant un long soupir. Ah! c’est que quand il m’a connue, je n’avais pas seize ans! continua-t-elle. A cet âge-là, sait-on ce que l’on fait? D’ailleurs, quand il m’a rencontrée dans la rue, j’étais sans asile et n’avais pas mangé depuis la veille.
Ces jours-là, La sais bien qu’on n’y regarde pas de si près! Il m’a recueillie, m’a installée dans une petite chambre meublée et s’est chargé de pourvoir à tous mes besoins.
Depuis, l’amour qu’il me témoignait, les attentions qu’il me prodiguait m’ont inspiré de l’affection pour lui. Et voilà comme ça est venu! Mais si j’avais pu prévoir la suite!...
–Allons, je vois ce que c’est, s’exclama ironiquement Bidard, tu l’aimes comme un père. C’est bien, ça, ma fille, de se montrer reconnaissante envers les gens qui vous ont rendu service. Ainsi, moi, ne suis-je pas tout dévoué à Vauclin qui me nourrit depuis tantôt dix ans à ne rien faire?
Il n’y a que depuis quelques jours qu’il s’est avisé de faire de moi son domestique.
Pourquoi m’a-t-il afflublé de ce gilet rouge à boutons dorés et de ce tablier à bavette? Je l’ignore. Il m’a simplement dit que cela était nécessaire. J’ai obéi sans mot dire, sans lui demander d’explication. Je me jetterais au feu pour lui. Ce coquin-là est si fort! C’est un malin, va! Il n’y a pas un filou qui lui vienne à la cheville! Sais-tu à quoi il passe sa vie? A voler, ma chère, et la police n’a jamais pu mettre la main dessus! Je parierais qu’elle ne se doute même pas qu’il existe! C’est assez fort, cela!
Tout en parlant, Bidard arpentait la cuisine à grands pas, levant les bras, se démenant comme un possédé, et haussant la voix pour se donner de l’importance.
En faisant l’éloge de son maître, il s’exaltait, s’échauffait comme s’il avait eu devant lui un auditoire incrédule à persuader.
Il aurait souhaité que Louison partageât son admiration passionnée pour Vauclin, tandis qu’elle le regardait d’un air moqueur et l’écoutait les bras croisés, l’œil railleur, prise, par moments, de pitié pour ce niais qui vouait un pareil culte à un scélérat de l’espèce de Vauclin.
Au même moment, celui-ci s’arrêtait sur le seuil de la cuisine.
C’était un homme de quarante-cinq à quarante-huit ans, grand, très maigre, marchant un peu voûté, les yeux toujours baissés. Cette attitude convenait, du reste, à sa figure d’ascète, hâlée et sillonnée de nombreuses rides que des jeûnes fréquents et la méditation semblaient avoir creusées. Ses cheveux grisonnants et tout plats, son menton et ses joues rasés de près comme ceux des ecclésiastiques, pouvaient le faire prendre pour un prêtre qui aurait quitté momentanément la soutane pour revêtir, chez lui, un costume civil.
–Le déjeuner est-il prêt? demanda-t-il d’une voix douce comme celle d’une femme, les mains croisées sur la poitrine et souriant amicalement à Bidard, qui le contemplait, bouche béante, les jambes écartées et les poings sur les hanches.
–Oui, monsieur Vauclin, répondit Louison. Votre Charlier se fait même bien attendre! Tant pis pour lui! Ses côtelettes seront brûlées. Pourquoi aussi l’avoir invité à pendre la crémaillère?
–C’était une manière comme une autre de lui faire savoir ce que nous étions devenus, répliqua Vauclin. Il ignorait notre nouvelle adresse. Précisément on sonne. Ce doit être lui.
Bidard se précipita vers la porte d’entrée et l’ouvrit hâtivement.
–Ah! c’est vous, monsieur Charlier! Entrez donc! Nous commencions à désespérer.
–Crie donc moins haut, répondit le jeune homme en se débarrassant de son pardessus et le jetant à Bidard; il est fort inutile que tu apprennes mon nom aux voisins.
Il aperçut Vauclin qui venait à lui, la main tendue; il la lui prit avec une répugnance visible, tout en s’excusant d’être aussi en retard. Varrou, qui avait reconnu sa voix, accourut aussi vivement que le lui pouvait permettre son obésité. Il salua Charlier, presque cérémonieusement, par plaisanterie; puis, changeant de ton tout à coup:
–Dis donc, ma vieille, dit-il en se frappant l’estomac, ça sonne le creux là-dedans! Si nous allions nous sustenter!
Il passa familièrement son bras sous celui du jeune homme et l’entraîna dans la salle à manger. On se mit à table.
Charlier garda le silence pendant une partie du repas. Il ne répondait que par des inclinations de tête aux questions de ses hôtes, et ne touchait que du bout des dents, d’un air de dégoût, aux plats qu’on lui servait. De temps en temps, une rougeur lui montait au front; un profond soupir s’échappait de sa poitrine; fiévreux, mal à son aise, il se remuait sur sa chaise, ne pouvant tenir en place.
Il souffrait visiblement de se trouver dans cette maison, d’être assis à la même table que Varrou et Vauclin; on comprenait facilement que des circonstances graves, fatales, l’avaient seules amené chez ces hommes, pour lesquels son mépris perçait en dépit des efforts qu’il tentait pour le dissimuler.
Vauclin démêla aisément les sentiments qui agitaient Charlier.
–Eh bien, mon pauvre ami, lui dit-il tout en versant du vin dans son verre, qu’as-tu donc? Tu parais tout soucieux. T’ennuierais-tu, par hasard, en notre société?
–Si je suis aussi maussade aujourd’hui, répondit Charlier en essayant de sourire, c’est que ma blessure me fait horriblement souffrir.
Et en même temps il montrait aux deux hommes son index coupé par le milieu, et recouvert d’un linge tacheté de gouttelettes de sang.
–Ah! la dame avait de fameuses dents! murmura Varrou, la bouche pleine.
–C’est égal, sois franc, Charlier, reprit Vauclin, il en coûte à un gentleman comme toi d’être obligé de frayer avec des drôles de notre acabit! Mais c’est par ta faute, ta très grande faute, que tu es réduit à cette fâcheuse nécessité. Qui est venu nous chercher? Toi, n’est-il pas vrai? La dame Jacquemot te tenait au cœur; tu as été pris de l’envie de l’enlever à son mari. Rien de plus naturel. Pour faire le coup, il te fallait des aides; tu t’es adressé à nous, et nous t’avons généreusement offert notre concours. Avoue que nous avons intelligemment mené l’affaire!
–Misérable! balbutia Charlier.
–Du calme, jeune homme, du calme, reprit flegmatiquement Vauclin. A quoi sert de s’emporter? Nous sommes ici pour causer en hommes du monde, et non pour nous disputer en gens malappris.
C’est vrai, j’en conviens, le résultat a été désastreux. Il faut s’en prendre à la Providence, à la Providence seule. Tu connais le vieux dicton: «L’homme propose et Dieu dispose.» Etions-nous de taille à empêcher le bon Dieu d’agir à sa guise? Il est notre maître à tous. Il a mal disposé; c’est son affaire, et non la nôtre.
Aussitôt après t’avoir promis de te prêter main forte dans le rapt que tu méditais, je fais entrer le sire Bidard chez les Jacquemot en qualité de valet de chambre. Au jour dit, il nous ouvre la porte et nous introduit dans les appartements de ses maîtres. M. Jacquemot était absent: rien donc ne semblait plus aisé que de lui soustraire sa chaste épouse. Tandis qu’assis sur une causeuse bien capitonnée, Lu t’abandonnais à tes réflexions, Varrou et moi nous pénétrions dans la chambre de la belle, qui reposait dans le lit conjugal, les cheveux dénoués, la gorge découverte, et quelle gorge! Je compris alors ton amour pour cette femme.
Je m’approche bien doucement de la dame de tes pensées, et je la réveille avec toutes sortes de précautions, en lui disant de ne pas s’effrayer et que je suis un ami qui n’a d’autre dessein que de la conduire à un rendez-vous galant. Elle, au lieu de me croire sur parole, appelle au secours et se jette hors de son lit. Ses cris parviennent jusqu’à toi et te brisent le cœur. Tu te précipites vers la pauvre femme pour la rassurer, la supplier de te pardonner la violence que tu ne lui fais que par amour. Ta vue ne sert qu’à l’irriter. Tu t’avances vers elle pour la saisir dans tes bras: elle se méprend sur tes intentions, et, dans son trouble et sa fureur, saisit ton index à pleines dents et en coupe un morceau que, par parenthèse, nous avons eu la sottise de ne pas emporter avec nous. La cruauté qu’elle vient de commettre sur ta personne épouvante la sensible dame: elle recommence ses vociférations. Alors, pour l’empêcher de mettre toute la maison sens dessus dessous, je suis bien obligé d’essayer de bâillonner ton joli bourreau.
Elle me repousse d’abord; je reviens à la charge, et, tandis que Varrou, après l’avoir renversée, lui maintient la tête, je lui applique sur la bouche une serviette qui traînait sur la cheminée. Elle se débat dans une rage impuissante, se roule sur le parquet comme prise de convulsions, tente de ses doigts crispés d’arracher le bâillon qui lui coupe la respiration et, finalement, à bout de forces, se couche sur le flanc, inanimée. Elle était morte, étouffée. La maladroite! On la bâillonne, elle s’étrangle! Tu le sais aussi bien que nous, nous n’avions pas l’intention de la tuer. D’abord, moi, j’ai un principe: voler toujours, tuer le plus rarement possible, et que dans les cas de force majeure. La prison, passe encore; mais l’échafaud, n’en faut pas! Après tout, la Jacquemot nous aurait peut-être dénoncés. Elle n’est plus: tant mieux pour nous, et que Dieu ait son âme! Toi, pendant les péripéties de ce drame vraiment noir, tu demeurais debout, le dos appuyé contre le mur, considérant d’un œil morne, stupide, le sang qui s’échappait de ta blessure. Quant à Varrou et à moi, moins impressionnables que toi, et aussi, pour être juste, n’ayant pas reçu la moindre égratignure dans la bagarre, nous forcions le secrétaire qui contenait trois mille francs.
Les trois mille francs aussitôt serrés dans mon portefeuille, je m’apprêtais à fuir avec vous deux, lorsqu’une enfant de cinq à six ans, pieds nus, en chemise, les traits livides de peur, apparut sur le seuil de la porte. A la vue de sa mère étendue tout de son long sur le parquet, et en apercevant ces trois hommes à figure sinistre, ...–pardon, Charlier, de qualifier ton gracieux minois de cette épithète malsonnante, mais, ce soir-là, à la lueur d’une veilleuse tremblotante, nous devions avoir une mine patibulaire–en nous apercevant, dis-je, la petite nous fixa d’un air hébété, ouvrit la bouche pour parler, mais sa gorge contractée par l’épouvante ne put proférer aucun son, et notre fantôme-miniature s’éclipsa.
Tiens, Charlier, veux-tu que je sois franc avec toi? tu n’es qu’un imbécile. Mon premier mouvement,– et c’était, le bon,–fut de chouriner la gosse qui, à un. moment donné, pouvait être un témoin à charge. Tu m’en as empêché. Aussi, qu’arrive-t-il aujourd’hui? La jeune Jacquemot, que Varrou avait installée chez lui, a levé le pied. Elle a dû retourner chez elle. Son père l’aura interrogée. Par bonheur pour nous, elle est muette. Oui, le saisissement qu’elle a éprouvé, en constatant notre présence inopinée dans le domicile de ses parents, lui a coupé le sifflet. Le bonhomme Jacquemot qui, comme de juste, ne souhaite rien tant que de découvrir l’assassin de sa femme, a invité la mioche à s’expliquer par gestes, et, impatienté de ne tirer d’elle que des renseignements vagues et insignifiants, lui a ordonné de le conduire à l’endroit d’où elle venait.
La gueuse l’a mené tout droit à notre ancien domicile, rue de la Verrerie. Là, la police, promptement avertie, a opéré une descente et fait une perquisition en règle. Malheureusement pour ces messieurs de la sûreté, nous étions déjà loin, avant eu soin d’emporter avec nous tous les objets susceptibles de nous compromettre. Sans ma présence d’esprit, vous étiez tous pincés, mes petits, et moi avec vous.
Rue de Rivoli, près de l’Hôtel de Ville, je rencontre Varrou, l’œil égaré, le visage décomposé, titubant comme un homme ivre, roulant de droite et de gauche sur les trottoirs, comme un tonneau sur le pont d’un vaisseau secoué par une mer furieuse.
–Ah! c’est toi! me dit-il d’une voix éteinte en tombant sur moi et se raccrochant de son mieux à mon bras. J’allais te chercher. Nous sommes perdus. Toute la rousse doit être sur nos traces. Ecoute plutôt! Je sors, il y a une demi-heure, laissant la Jacquemot à la garde de Louison. En rentrant, il y a cinq minutes, je ne retrouve que Louison pleurant comme une Madeleine. Je lui demande où est la gosse. Pour toute réponse, Louison se jette à mes genoux en sanglotant.
Je la secoue violemment; toujours même silence. Alors je la roue de coups: le moyen produit aussitôt son effet, et ma largue m’apprend que, pendant qu’elle regardait à la fenêtre, la petiote s’était esquivée.
–Que faire maintenant? me demanda Varrou en terminant le récit de ses tribulations.
Après une ou deux minutes de réflexion, mon plan était tracé.
Nous remontons en toute hâte chez Varrou; j’en fais sortir Louison, à qui nous donnons un rendez-vous; les tiroirs sont vidés en un instant, les papiers dangereux brûlés; certains outils peu recommandables disparaissent dans nos poches, et, abandonnant les meubles, à notre grand regret, nous parlions bien tranquillement, sans nous presser. L’important était que notre retraite n’eût pas l’apparence d’une fuite. Peu de temps après notre départ, M. Jacquemot et sa fille débouchaient dans la rue de la Verrerie où, soit dit en passant, Varrou avait la réputation d’un honnête ouvrier, payant exactement son terme et adorant sa femme. Il n’avait, comme tu penses, donné au concierge que son prénom de François.
A l’heure qu’il est, la police recherche activement les auteurs du crime nommé par les journaux le mystère de la rue de Luxembourg. Jamais l’idée ne lui viendra de soupçonner leur présence rue de Sèvres, dans ce respectable appartement où tout respire l’honnêteté la plus bourgeoise et l’aisance acquise par le travail. Le salon est meublé tout un velours rouge; dans la chambre de Varrou, l’acajou domine; la mienne est d’une simplicité digne d’un stoïcien: un lit de fer, quelques chaises à siège de crin et à dossier de noyer, une table de chêne. La cheminée est ornée de deux candélabres de bronze flanquant un christ en ivoire cloué à une croix d’ébène.
–Pourquoi ce christ? demanda ironiquement Charlier.
–Je te l’expliquerai tout à l’heure, répondit Vauclin..
Varrou et moi ne sommes installés ici que depuis hier. Quelle position sociale serons-nous censés exercer aux yeux de notre portier? Je n’en sais rien encore; mais, avant peu, nous aurons fait un choix parmi les nombreuses carrières libérales ou autres qu’il est permis à un mortel d’embrasser dans ce bas monde. Pour le moment, nous devons inspirer une profonde vénération à tous les locataires et au portier, qui nous savent une cuisinière, laquelle n’est autre que Louison, la maîtresse de ce débauché de Varrou, et un valet de chambre, le Bidard dont il a déjà été parlé.
C’est moi, maître Charlier. qui ai songé à nous transformer en gens honnêtes, en respectables bourgeois. C’est simple comme bon jour, cette idée-là, mais je parierais gros que rien n’est plus propre à ne pas attirer sur nous l’attention de la police. Bidard, pourtant, ne laisse pas que de me faire concevoir quelques inquiétudes.
Ce gredin-là a servi chez M. Jacquemot, affublé, il est vrai, d’une perruque noire artistement ajustée et de favoris de même nuance qui le métamorphosaient à ravir. Mais ces mouchards sont si défiants! Cependant, nos précautions ont été bien prises. Bidard, sur mon ordre, ne s’est fait renvoyer par son maître, pour réponse inconvenante, que quarante-huit heures après l’affaire. Il n’a pas disparu, on l’a congédié: c’est habile.
Le plus sujet à caution de nous tous, c’est encore toi, mon pauvre Charlier. Tu connaissais de longue date madame Jacquemot, que tu aurais même séduite avant son mariage, s’il faut en croire la chronique scandaleuse. Quelque temps avant sa mort, tu l’avais revue. On a dû en jaser. Ton doigt coupé est aussi une charge accablante contre toi: c’est, un renseignement comme un autre, meilleur qu’un autre même Heureusement que M. Jacquemot ne l’a jamais aperçu. Néanmoins, tiens-toi sur tes gardes, mon camarade!
Charlier eut un tremblement nerveux et devint tout, pâle.
Il se voyait déjà arrêté, trâiné en cour d’assises, condamné à mort; son imagination affolée le transporta sur la place de la Roquette. Il entrevit distinctement l’échafaud, le bourreau et ses aides, qui déjà étendaient les bras vers lui pour le saisir et le jeter sur la fatale bascule. L’hallucination était si forte, ressemblait tellement à la réalité, qu’il ferma les yeux et faillit perdre connaissance.
La rude voix de Varrou, qui, les pieds chaussés de pantoufles, le corps enveloppé dans une chaude robe de chambre, buvait à petites gorgées, contre le poêle, une tasse de café placée à ses côtés sur un guéridon, le rappela à lui.
–Que comptes-tu faire maintenant? lui demanda à brûle-pourpoint celui-ci.
–Mais, partir à l’étranger, me faire oublier! balbutia Charlier.
–Maître sot! s’écria Vauclin en se levant pour allumer son cigare. As-tu seulement l’argent nécessaire au voyage? Nous t’en prêterions, cela va de soi, quoique des trois mille francs il ne nous reste pas grand’ chose. Nos frais d’installation ont absorbé la somme presque entière.
Mais enfin, je te suppose en pays lointain: comment y vivras-tu?. De ton travail? Tu n’es bon à rien. Alors même que tu saurais un métier, tu serais trop paresseux pour l’exercer. Tu as fait le premier pas dans le mal; le plus sage est d’y persévérer. Au lieu de t’expatrier, va hardiment dans le monde, mêle-toi à la bonne société, sache L’y créer des relations utiles. Tu es joli garçon, tu as de la tenue, tu plairas aux femmes. Quand on te verra bien reçu partout, aimé, fêté, adulé, il ne viendra à l’idée de personne que tu as trempé dans un crime.
Tu mettras ton doigt coupé sur le compte d’un accident de chasse, et on s’en rapportera à toi. Avant tout, change de nom. Le sieur Charlier a la réputation d’un mauvais sujet, tu t’appelleras le baron de Frontignac, et je te fournirai les titres de noblesse que j’ai dérobés autrefois sur la personne du gentilhomme auquel tu te substitueras. Sois sans crainte: il a péri dans un naufrage. Le nom de Frontignac sent son Gascon d’une lieue; il siéra bien à ta nature de hâbleur.
Voilà ta position faite, et c’est à moi que tu la dois. Mais, donnant, donnant: tu profiteras de ta haute situation future pour m’obliger.
Tu t’étonnais tout à l’heure que j’eusse placé un crucifix sur ma cheminée. C’est que, vois-tu, j’ai toujours été un peu dévol. Ma mère m’a inculqué des principes religieux dont je n’ai jamais pu me débarrasser, et je me souviens encore, avec une certaine émotion, de l’heureux temps où, tout jeune, je servais la messe de M. le curé, au village. Ma vocation est donc tout indiquée: j’ai été enfant de chœur autrefois; je puis bien être prêtre aujourd’hui.
A partir de ce jour, je suis l’abbé Vauclin, et demain je porterai la soutane. Le crucifix sur la cheminée complétera le déguisement. Quant à Varrou... Bon, le voilà qui dort, sur sa chaise, du sommeil du juste! Ohé! ohé! Varrou!
Varrou se réveilla en sursaut.
–Qu’est-ce qu’il y a encore? demanda-t-il en se frottant les yeux.
–Es-tu en état de m’entendre?
Varrou fit un signe de tête affirmatif.
–Eh bien, reprit Vauclin, permets-moi alors de te présenter le baron de Frontignac,–et il désigna Charlier,–et en même temps l’abbé Vauclin.
–Toi, abbé! C’est pyramidal! s’écria Varrou en riant aux éclats.
–Et toi, que veux-tu être? continua Vauclin: ancien notaire, avocat, ou médecin?
–Ma foi, s’exclama Varrou, j’ai été, dans le temps, saute-ruisseau. J’en sais donc assez pour faire aujourd’hui un parfait notaire!
–Va donc pour ancien notaire, dit Vauclin, d’autant plus que tu as le physique de l’emploi. Tu es tout rond, tout dodu, patelin comme pas un; tu as l’air d’un brave bonhomme, sans malice et franc cemme l’or. C’est plus qu’il n’en faut pour mettre tout le monde dedans.
Maintenant, mes chers amis, que nous sommes tous trois pourvus d’une position sociale, je vais, en deux mots, vous indiquer quel sera désormais le rôle dévolu à chacun de nous. Toi, Frontignac, tu nous introduiras dans les familles où tu auras su te faire admettre; moi, en ma qualité de prêtre, je me ferai révéler les secrets les plus intimes: tel vieil avare cagot, par exemple, m’indiquera la cachette où il a enfoui son or. Quant à toi, Varrou, comme ancien notaire, tu te chargeras des affaires de monsieur ou de madame; tu placeras leurs capitaux à fonds si bien perdus qu’il faudra que lesdits capitaux deviennent notre propriété. Le genre de vol que je vous propose là exige, beaucoup de tact, beaucoup d’adresse et d’intelligence, mais il est pratique entre tous; il se-commet sans esclandre, en tapinois, et ne soulève aucun scandale. Nombre de gens respectés le cultivent avec succès.
J’ai dit.
Charlier avait écouté Vauclin sans l’interrompre. Le cynisme avec lequel ce scélérat exposait le plan qu’il avait conçu pour exploiter ses semblables par association l’avait tout d’abord violemment indigné. Il s’était contenu à grand’peine pour ne pas accabler d’injures ce misérable et ne pas lui jeter à la face tout son mépris.
Mais une crainte l’avait retenu: ces hommes, dont la fatalité avait fait ses complices, étaient fort bien gens à le trahir, à le livrer à la justice, alors qu’ils seraient assez habiles, eux, pour se tirer d’affaire.
Et puis, cette phrase de Vauclin l’avait frappé:
«Tu as fait le premier pas clans le mal; Je plus sage est d’y persévérer.»
A quelle position en effet pouvait-il désormais prétendre? Toutes les carrières honorables lui étaient maintenant fermées. Les quelques personnes, qui autrefois lui avaient témoigné de l’intérêt, s’étaient depuis longtemps éloignées de lui. Il eût été ridicule de compter sur leur protection. Il n’était plus qu’un déclassé. Peut-être, à force de travail et de persévérance, lui serait-il permis un jour de reconquérir dans le monde le rang qu’il y avait perdu par sa mauvaise conduite. Mais non! Comme l’avait dit ce terrible Vauclin, qui lisait presque dans les replis les plus profonds de sa conscience, il avait horreur de tout labeur, quel qu’il fût. Il ne voulait que jouir, et jouir sans rien faire.
Puisque le sort lui avait refusé la fortune, alors que tant d’autres aussi indignes que lui possédaient des millions, pourquoi, comme on le lui conseillait, ne sattribuerait-il pas le bien dautrui? Tout aux uns, rien aux autres! Les imbéciles seuls pouvaient accepter cette injustice sociale, d’ailleurs si facile à réparer avec de l’audace.
–Allons, c’est entendu, finit-il par s’écrier, je serai désormais le baron de Frontignac!
–Bien parlé, jeune homme, répondit Vauclin. Et puissent le baron, le notaire elle prêtre, faire bientôt fortune! ajouta-t-il en donnant une tape amicle suc la. joue de Charlier.
IV
LE ROMAN DE JULIETTE
Table des matières
En dépit de ses cris, de ses raisonnements et de ses protestations, le concierge de la rue de la Verrerie avait été emmené au dépôt de la préfecture de police. Il s’était trompé; il avait donné un faux renseignement à M. le juge d’instruction: c’était plus qu’il n’en fallait pour attirer l’attention du magistrat et éveiller ses soupçons.
Et puis le concierge d’une maison où se cachent des malfaiteurs n’est-il pas quelque peu responsable des mauvais instincts de ses locataires? Il semble que quelque chose doive déteindre du moral de ceux-ci sur sa conduite. Enfin il s’appelait Collignon, un nom à faire condamner un homme sans jugement, même ne fût-il pas cocher de fiacre!
Du reste, M. le juge d’instruction avait un principe: arrêter tout ce qui pouvait être suspecté d’être suspect, comme on eût dit, quelque quatre-vingts ans plus tôt, sous la grande Révolution, et M. Dupuiset ne transigeait pas avec les principes.
Avant de quitter la chambre de la rue de la Verrerie, M. le juge d’instruction, en homme qui connaît ses devoirs, eut soin d’y faire une perquisition minutieuse. Tout peut être indice dans le genre de recherches auxquelles se livrent les magistrats pour la découverte des coupables, et la moindre négligence a souvent les plus graves conséquences. M. Dupuiset avait là-dessus des idées arrêtées.
La chambre du nommé François était une pièce de moyenne grandeur, éclairée par une fenêtre d’un mètre de haut environ, et légèrement mansardée du côté de la rue. L’ameublement en était plus que modeste.
Un lit en fer pouvant contenir deux personnes, sur lequel un sommier et un matelas depuis longtemps aplati, au point que les deux toiles se touchaient presque à travers l’étoupe,–devaient former un coucher des moins moelleux;
Un oreiller unique, sans taie pour le garantir; une paire de draps en grosse toile dure, et si sordides, qu’il paraissait peu vraisemblable qu’ils eussent jamais été confiés à une blanchisseuse, et enfin une couverture toute rapiécée, en poil de chèvre: telle était la literie.
Un mauvais secrétaire, invalide d’un pied et adossé au mur pour ne pas tomber, deux chaises déraillées, une cuvette ébréchée et un pot à eau sans anse, dans un des coins de la chambre, composaient le reste du mobilier.
Sur la cheminée, une cheminée en bois, et qui ne figurait que pour le décor, se trouvaient pêle-mêle, jetés là dans le plus grand désordre, un peigne, une brosse à habit, un moule à cigarettes et deux bouteilles vides, sur lesquelles était restée collée l’étiquette de Rhum vieux de la Jamaïque s’étalant en lettres superbes sur une feuille de vigne.
Enfin, derrière la porte, au-dessous d’une gravure toute maculée qui avait représenté jadis l’Amour et Psyché, une étagère à pipes portait encore, dans l’un de ses trous, un brûle-gueule tout noir, tandis que, par terre, gisaient une paire de bottes éculées, une casquette toute grasse et une paire de gants de Suède, percés à toutes les coutures, et dont la pointure assez fine révélait la présence d’une femme dans ce piètre logis.
Quand il eut examiné avec soin chacun de ces objets, le juge d’instruction entraîna Colas à part.
–Vous aurez soin, lui ditril, de prendre note de toutes ces nippes; vous tâcherez de savoir où elles ont été achetées, depuis combien de temps, et dans quelles circonstances. Peut-être arriverons-nous ainsi à recueillir quelque renseignement important.
Puis il quitta la maison, après avoir donné l’ordre que personne que Colas n’entrât provisoirement dans la chambre de François.
Avant de s’éloigner, il prit soin d’organiser une souricière aux abords de la maison, de telle sorte que si les coupables tentaient d’y revenir, ils fussent immédiatement apercus et arrêtés.
Au bout de la rue de la Verrerie, M. Dupuiset remonta en voiture et offrit à madame de Moranges de la reconduire; quant à la petite Jeanne, épuisée par les émotions de la nuit précédente et la fatigue des deux longues courses qu’elle avait faites depuis le matin, elle s’était endormie sur les bras de sa tante, et ne pensait plus qu’en rêve aux horreurs dont elle avait été témoin.
Quinze jours ou trois semaines environ se passèrent sans amener aucun indice sur le lieu où pouvaient se cacher les coupables.
L’interrogatoire du portier de la rue de la Verrerie n’avait provoqué aucune nouvelle découverte. Le malheureux n’avait fait que répéter ce qu’il avait dit le premier jour, jurant ses grands dieux–et ce qui était vrai,–qu’il n’était pas capable de s’associer à un crime, de près ou de loin. Force avait été à M. Dupuiset, malgré sa mauvaise humeur croissante, de rendre le pauvre hère à son cordon.
Le magistrat avait bien songé à rechercher l’ancien amant de madame Jacquemot; mais le moyen de réussir sans même savoir le nom de cet individu?
M. Jacquemot avait déclaré qu’il ne connaissait pas ce nom, et avait même, disait-il, supplié sa femme de ne jamais le prononcer devant lui. Pour madame de Moranges, bien que la chose fût peu vraisemblable, elle avait protesté de son ignorance la plus complète sur les relations irrégulières de sa sœur avant son mariage. Le juge d’instruction avait été, ajoutait-elle, le premier à l’instruire de cette triste vérité, dont elle persistait à croire sa sœur incapable.
Quant aux papiers que l’on avait trouvés dans le secrétaire de la pauvre morte, aucun n’avait fourni la moindre indication.
Les tiroirs n’étaient pleins que de lettres d’amies, gardées depuis le couvent, que de papiers d’affaires relatifs au mariage de la victime, ou de missives envoyées par des familles indigentes que la charité de madame Jacquemot avait tirées d’embarras.
Mais de billets plus ou moins tendres, mais d’épîtres révélant l’existence d’une intrigue quelconque, on n’en avait point découvert, si ce n’est pourtant cinq ou six lettres de M. Jacquemot à sa femme, datant de quelques jours avant le mariage, et que celle-ci avait conservées dans le coin le plus intime et le plus respecté de son secrétaire.
Enfin M. Dupuiset s’était fait nommer toutes les personnes qui fréquentaient la maison des de Moranges, avant le mariage de Juliette: les quelques jeunes gens, qui étaient alors accueillis dans la famille, à cette époque, étaient à présent mariés et établis, et au dessus de tout soupçon.
L’affaire était décidément indéchiffrable, et M. le juge d’instruction commençait à regretter fort d’en avoir été chargé. Sa sagacité de policier s’était émoussée contre le mutisme des hommes et des choses; la victime seule eût pu livrer le secret tant souhaité. M. Dupuiset devenait maussade, coléreux dans son intérieur, brutalisant sa femme, maltraitant ses enfants, criant après toute la maison; il ne mangeait plus, et, pris de cauchemar en pleine nuit, il se relevait tout agité et ne pouvait se rendormir.
Madame Dupuiset s’émut pour la santé de son mari et pour le bonheur de son ménage; elle s’adressa à plusieurs magistrats, procureurs et autres, les supplia d’intervenir, et, au bout de quelques jours, ordre fut donné par le parquet d’abandonner l’affaire.
M. Dupuiset put enfin prendre un peu de repos; mais son insuccès ne lui fut pas moins un rude coup. Il se crut atteint dans sa réputation d’habileté; il s’imagina qu’à l’avenir on douterait de son flair et fit tout ce qu’il put pour se persuader qu’il était à tout jamais déconsidéré.
Il neplaçait le point d’honneur du juge d’instruction que dans la découverte du coupable.
Hors de là, pensait-il, point de talent, et par suite point d’avancement.
Quant à M. Jacquemot, les recherches du magistrat, pendant les premiers jours qui avaient suivi le crime, l’avaient laissé absolument froid.
Que lui importait l’assassin? Au plus fort de sa douleur, c’était la victime qui occupait toute sa pensée, tout son cœur.
Il ne pouvait s’arracher au souvenir de ces quatre années, les plus heureuses de sa vie, et que sa chère Juliette, si elle eût vécu, eût fait suivre de beaucoup d’autres non moins douces.
Ce n’était que graduellement que l’idée de vengeance avait germé en lui.
L’espoirde retrouver l’assassin, faible d’abord, avait peu à peu grandi.
N’avait-il pas par devers lui une charge accablante contre le coupable: ce doigt coupé, cette prouve irrécusable de la participation au crime?
Néanmoins il laissa agir le juge d’instruction jusqu’au bout; mais, dès qu’il apprit que l’affaire allait être abandonnée provisoirement, il résolut de se mettre en campagne, tout seul, dans l’ombre, se disant à part soi que tôt ou tard le papillon viendrait se brûler les ailes à la flamme qui l’avait attiré.
Son premier soin fut d’aller trouver sa belle-sœur, et de la supplier de lui révéler tout ce qu’elle pouvait savoir sur l’existence de sa sœur avant le mariage.
Madame de Moranges fit quelques difficultés à accéder à ce désir. A quoi bon vouloir connaître l’assassin? Ce n’était pas ce qui rendrait la pauvre femme à la vie!
–Et puis, poursuivait-elle, quel besoin de donner à cette pénible affaire plus d’éclat qu’elle n’en a eu? Songez à votre nom et au nôtre! Les de Moranges n’ont déjà été que trop mêlés à ces tristes débats, et il y aurait quelque chose d’un peu infamant pour nous à alimenter plus longtemps les comptes rendus des tribunaux.
–Je vous jure, reprit le beau-frère, que je chercherai seul, sans le secours de qui que ce soit, et, qu’à moins de me croire sur la vraie piste, la police ni les tribunaux ne sauront rien de mes démarches; aucun nom ne sera publié, aucun soupçon ne sera connu du public; c’est une enquête intime que je veux faire, pour le soulagement de ma conscience. Réfléchissez et convenez avec moi que vous ne pouvez refuser de m’éclairer: c’était votre sœur, ne l’oubliez pas, mais c’était aussi ma femme!
Madame de Moranges essuya une larme. –Allons, racontez-moi tout, reprit M. Jacquemot, qui crut deviner chez sa belle-sœur un mouvement d’hésitation.
–Mais je vous répète que je ne sais rien! murmura madame de Moranges.
M. Jacquemot la sentit vaincue et devint plus pressant.
–L’avez-vous vu quelquefois?
–Qui?
–Cet homme...
–Non, jamais.
–Quel âge avait-il?
–Vingt-trois ans, m’a dit Juliette.
–Vous voyez bien que vous savez quelque chose? Ah! combien je vous serais reconnaissant de votre franchise!
–Vous ne devriez pourtant pas me remercier de raviver ainsi votre douleur! riposta madame de Moranges.
–Et quelles étaient ses occupations?
–Il n’en avait pas; et j’ai su depuis qu’on le disait débauché et joueur.
–Sa fortune?
–Nulle, et même, si j’en crois les bruits qui couraient, il était perdu de dettes.
–Et comment Juliette l’a-t-elle connu?
–Mon ami, je souffre pour vous de cette conversation, interrompit madame de Moranges; je vous assure qu’il serait plus digne, pour l’un et l’autre, de nous en tenir là.
–Continuez, je vous en prie, continuez! supplia M. Jacquemot.
–Eh bien, elle l’a rencontré dans un bal où il avait été présenté par un ami de la maison; elle le revit, paraît-il, quelques jours après aux Tuileries, et, c’est par la trop grande complaisance de la bonne qui accompagnait Juliette lorsqu’elle sortait, que le secret a été gardé, sans que jamais rien n’en transpirât. Elle était si jeune, la pauvre enfant!
–Et cette bonne?
–Elle est morte depuis.
–Cette liaison a duré?...
–Trois mois, m’a-t-on dit, jusqu’au jour fatal où, ayant obtenu ce qu’il désirait, il ne l’a plus revue.
–Jamais? demanda le mari en fixant de nouveau madame de Moranges.
–Jamais! répondit celle-ci, après un instant d’hésitation.
Il y eut un moment de silence, pendant lequel M. Jacquemot se retourna plusieurs fois sur son siège, comme en proie à un malaise visible.
–Vous ne me confessez pas toute la vérité, reprit-il, vous avez tort.
Au point où nous en sommes, il est essentiel que je sache tout. Vous pensez bien, du reste, que ce que vous pourriez me dire ne diminuera en rien l’affection que je portais à notre chère Juliette, pas plus que son souvenir n’en sera amoindri dans mon cœur. Je suis sûr d’elle; je suis sûr de la sincérité de l’amour qu’elle me portait, et personne, me donnât-on des preuves du contraire, ne parviendrait à m’en faire douter.
Il y a de ces témoignages de mari à femme qui ne peuvent pas tromper. Ainsi, partez, parlez sans détour, par pitié pour moi.
Madame de Moranges était très émue.
Vainement, elle avait déjà tenté, à deux ou trois reprises, de déguiser la vérité; cette fois elle ne se sentait pas la force de résister plus longtemps aux supplications de M. Jacquemol.
Elle avait cru faire un acte de charité en ne dévoilant pas tout d’abord l’intrigue entière à son beau-frère, et elle voyait clairement maintenant qu’il y aurait au contraire cruauté à dissimuler davantage. Il valait mieux qu’il apprît absolument tout, pour qu’il ne soupçonnât pas plus qu’il y avait réellement. Une seule chose devait rester secrète pour Jacquemot, c’était le nom du suborneur. Madame de Moranges seule le connaissait: c’était comme un secret d’outre-tombe que lui avait légué sa sœur, et qu’elle ne se croyait pas le droit de trahir.
–Vous exigez toute la vérité, je vous la dirai, mon ami! reprit madame de Moranges. Puisse-t-elle ne pas vous être trop pénible! Aussi bien ne vous révélera-t-elle rien en effet qui puisse nuire à ma chère Juliette. Cet homme, pendant près de cinq ans, ne donna pas signe de vie. Il ignorait même très probablement que son indigne outrage avait porté son fruit; Juliette du moins n’a jamais rien tenté pour le lui faire savoir. Elle vous avait juré de n’avoir désormais aucun rapport avec lui, et elle a tenu son serment. Je ne crois pas, à vrai dire, qu’elle y ait eut grand mérite, car vous savez aussi bien que moi l’aversion que lui inspirait cet être méprisable. Jugez de sa surprise et de son désespoir, quand, il y a un mois environ, le croyant mort ou parti à l’étranger, elle reçut une lettre de lui...
–Une lettre! répéta M. Jacquemot en proie à la plus grande agitation.
–Oui, une lettre, continua madame de Moranges, une lettre où il feignait de ne rien savoir de votre mariage, et où il jurait n’avoir point oublié Juliette. Il réclamait ses droits qu’une absence forcée de cinq années l’avait empêché de faire valoir!.
–Et elle ne m’a rien dit!. soupira le pauvre mari.
–N’en accusez que moi, à qui elle a tout confié et qui lui ai conseillé de ne vous souffler mot de rien, dans la criante d’amener des complications graves. Hélas! pouvais-je prévoir les événements? Je lui conseillai seulement de ne pas répondre et de brûler la lettre, ce qu’elle fit immédiatement devant moi.
Deux autres billets lui arrivèrent, contenant les mêmes protestations, mais cette l’ois accompagnées de menaces; tous deux eurent le sort du premier, et nous pensions cette répugnante comédie terminée, quand est arrivé l’horrible drame. Qu’eussiez-vous fait à ma place?... Ai-je eu tort? C’est possible! Mais, encore une fois, n’accusez que moi seule, et si Juliette a manqué à sa parole, que la faute en rejaillisse sur moi; elle n’a fait que suivre l’avis de sa sœur aînée.
M. Jacquemot n’entendait plus madame de Moranges. Sa tête était retombée sur sa poitrine, et il s’était affaissé dans son fauteuil. Maintenant, pour lui, il n’y avait plus de doute à avoir: n’était bien Je suborneur qui était l’assassin.
Mais pourquoi l’avait-il tuée?
Avait-il donc tenté contre Juliette un nouvel acte de violence? Etait-ce dans la résistance que celle-ci avait succombé? Mais les dépositions de Jeanne, le seul témoin oculaire de la scène qui s’était passée, ne constataient-elles pas que les assassins avaient été au nombre de trois?
Et le vol du secrétaire! Là était toujours la pierre d’achoppement. Comment l’expliquer?
Cependant c’était le séducteur le coupable! Les lettrès, et les menaces qu’elles contenaient, le prouvaient, et, du reste, laisser le crime impuni, pensait Jacquemot, serait un crime plus grand encore. Quand le nom de Jacquemot et celui de Moranges devraient en être à tout jamais souillés, il était résolu à venger Juliette!
Alors, se tournant vers madame de Moranges:
–Son nom! cria-t-il d’une voix stridente; je veux son nom!
–Mais je l’ignore! répondit-elle toute tremblante.
–Vous le connaissez, et vous allez me le révéler sur-le-champ!
Il eut un geste de menace; il était fou, il ne savait plus ce qu’il disait ni à qui il parlait. Il poursuivait son but et ne voyait rien autre.
–Encore une fois, voulez-vous m’avouer le nom de l’assassin? reprit-il avec un accent de colère encore plus violent. Et saisissant, par manière de persuasion, le poignet de sa belle-sœur, il le serrait àle broyer.
–Vous me faites mal! cria celle-ci cherchant à se dégager.
Jacquemot lâcha prise. Le cri de madame de Moranges l’avait rendu à lui-même; il était honteux de sa brutalité.
–Son nom, je vous en conjure, son nom? supplia-t-il en se jetant aux genoux de sa belle-sœur, et joignant les mains comme un enfant en faute.
–Ah! vous me l’arrachez, mais s’il en résulte quelque malheur pour ma famille ou pour la vôtre, c’est vous qu’il faudra maudire! Il s’appelle Henri Charlier!
Quelques heures plus tard la famille de Moranges était réunie dans le salon; l’on sortait de table, et, comme c’était jour de réception, on attendait quelques visites dans la soirée.
Madame de Moranges, assise devant un métier à tapisserie, terminait un carré destiné à couvrir un coussin pour sa chambre à coucher.;
Clotilde de Moranges, sa fille, brodait au petit point à côté du feu; Jacquemot, plongé dans ses réflexions, tenait à la main, par contenance, un journal flexions, lisaitpas. 1 qu’il ne lisait pas.
De temps en temps, madame de Moranges jeta sur son beau-frère un regard à la dérobée, puis r prenait ses points, sans dire un mot.
Clotilde fut la première à rompre le silence.
–Tu sais que Lucien amène un nouvel ami, ce soir? dit-elle.
–Ah! répondit sa mère visiblement distraite.
–Il veut te le présenter, parait-il, ainsi qu’à mon oncle.
–Le moment est mal choisi; la maison ne sera pas gaie de longtemps! répondit madame de Moranges.
A ce moment, un domestique annonça:
–M. de Frontignac!–M. Lucien:
Un jeune homme entra, précédé par Lucien, qui, le prenant par la main, le conduisit à sa mère.
––Permets-moi, dit-il à madame de Moranges, de te présenter un de mes meilleurs amis, M. Georges de Frontignac.
Madame de Moranges salua et souhaita la bienvenue au jeune homme.
–Je ne t’ai pas parlé de l’oncle, de l’oncle Jacquemot, ajouta Lucien en se tournant vers Frontignac.
–Jacquemot! murmura celui-ci. Et il ne put maî trier un tremblement nerveux.
–Ah! tu connais aussi le crime? Surtout, pas un mot devant lui! souffla Lucien à l’oreille de son ami.
Après avoir salué Jacquemot, Frontignac, la sueur au front, le corps tout secoué de convulsions, n’eut que le temps de gagner un fauteuil sur lequel il se laissa tomber, à bout de forces.
–Le mari, murmura-t-il, c’est le mari!
V
LE CLUB
Table des matières
C’était un pauvre hère que le baron de Frontignac. Pour toute fortune, il possédait la minime somme de deux cents francs que lui avait prêtée Vauclin. Si encore il avait eu en perspective l’héritage de quelque vieux parent atteint d’une maladie incurable, ou seulement un peu de crédit chez ses fournisseurs! Il ne pouvait même pas compter sur cette dernière ressource. Quant à sa famille, elle l’avait renié depuis longtemps. Il eût été du reste dans les meilleurs termes avec elle, que le résultat eût été le même. Charlier n’ignorait pas que ses deux tantes et son grand-père, dont il énumérait à ses connaissances ébahies les millions imaginaires, étaient ruinés ou à peu près.
Ces braves gens, d’une honnêteté irréprochable, mais d’un égoïsme outré, avaient placé leur maigre bien en viager. Ce détail était connu des créanciers du baron, qui le harcelaient sans relâche, par acquit de conscience, bien plutôt que dans l’espoir de toucher un acompte si faible qu’il fût.
Ils tenaient de bonne source que leur débiteur était insolvable. Tailleur, chemisier, bottier, chapelier et autres refusaient donc impitoyablement à Charlier d’exécuter ses commandes; ils ne voulaient livrer leurs marchandises que contre argent comptant.
Et comment faire figure dans le monde et exploiter la haute société avec du linge élimé et des habits râpés? Vauclin était vraiment bien innocent de s’imaginer qu’il suffit aujourd’hui à un homme d’être en possession d’un blason usurpé pour parvenir! Un gentilhomme sans sou ni maille ne vaut guère mieux qu’un rustre, et Frontignac eût volontiers troqué ses titres de noblesse contre quelques bons billets de banque.
Allez donc faire des dupes, accoutré comme l’était Charlier! Sa redingote était passée de mode, et son pantalon, à force d’avoir été porté, était usé jusqu’à la trame. C’eût été vouloir informer tous les passants de sa pénurie que d’exhiber de tels vêtements dans la rue.
Aussi Charlier était-il résolu à tenter l’impossible pour découvrir un tailleur confiant et lui extorquer un costume complet.
Pour jeter de la poudre aux yeux de l’industriel qu’il méditait d’escroquer, il loua un coupé de grande remise dont les panneaux étaient ornés d’armoiries plus ou moins héraldiques. A Paris, la plupart des loueurs possèdent deux ou trois voitures de ce genre, que se disputent leurs clients. Il est si flatteur, pour un bourgeois ridicule, de montrer au bois un blason postiche s’étalant sur la caisse d’un carrosse au mois ou à la journée!
Frontignac fit arrêter son équipage à la porte d’un des plus grands tailleurs du boulevard des Italiens, en descendit lentement pour donner aux commis le temps de le remarquer, et, la tête haute, l’air important, il pénétra dans le magasin.
Lorsqu’on lui eut pris mesure, il donna son adresse et, avant de se retirer, recommanda bien qu’on apportât la facture en livrant les effets.
Frontignac ne fut pas plus tôt remonté dans son coupé, qu’il s’aperçut de la maladresse qu’il venait de commettre. Il avait en effet indiqué au patron son véritable domicile, 23, rue d’Amsterdam, à l’hôtel de la Gare.
Puisqu’il ne devait pas être en mesure d’acquitter la note qui lui serait présentée, c’eût été bien le moins que son appartement répondît pour lui!
En voyant son nouveau client logé en garni, le tailleur exigerait de l’argent comptant, et, sur la demande d’un délai de quelques jours, remporterait indubitablement sa marchandise. Il fallait pourtant trancher ce dilemme; mais Charlier avait beau faire appel à toute son imagination pour découvrir un moyen de réparer sa bévue, aucun ne lui paraissait pratique. Dans son embarras, il songea à demander conseil à Vauclin qui, peut-être, lui fournirait la solution du problème ardu où lui se perdait. Il donna l’ordre au cocher de le mener rue de Sèvres.
–Eh bien, mon fils, quoi de nouveau? demanda Vauclin méconnaissable sous la soutane. Qui t’amène?
Charlier lui raconta son entrevue avec le tailleur.
–Ne te désespère pas, reprit l’abbé après un moment de réflexion. Le mal n’est pas si grave que tu penses. Retourne chez ton homme et dis-lui que, revenant du Havre, tu étais descendu à l’hôtel, mais que, par un heureux hasard, tu viens de rencontrer ton oncle l’abbé qui t’a offert l’hospitalité.
Ton tailleur, défiant comme tous les commerçants, enverra ici prendre des renseignements. Ma concierge, à qui j’ai graissé la patte, lui en donnera d’excellents, et, avant huit jours, tu seras gratis pro Deo tout de neuf habillé. Ah! au fait, ajouta-t-il, j’oubliais de te prévenir que désormais tu dois te considérer comme le neveu de Varrou et le mien. Le respect qu’inspirera ma tonsure rejaillira sur ma famille, dont tu peux dorénavant te vanter de faire partie.
Quelques jours après, Frontignac, mis à la dernière mode, était assis à une table du café Riche. Il parcourait un journal étendu devant, lui; mais, l’esprit trop occupé pour s’intéresser à ce qu’il lisait, le baron, de temps à autre, se prenait la tête entre les mains et paraissait s’absorber en des réflexions pénibles.
Il regardait, d’un œil distrait les consommateurs causant entre eux à voix basse, ou les garçons qui, la serviette sous le bras, l’air maussade, attendaient qu’on les appelât, le dos appuyé au mur, à quelques pas du comptoir.
Il se sentit frapper familièrement sur l’épaule et se retourna; c’était un de ses camarades de collège qui, l’ayant reconnu, venait lui serrer la main.
–Ah! mon cher, lui dit Charlier en l’invitant à prendre place à côté de lui, que je suis content de te retrouver! Tu accepteras bien un madère? Dire que voilà tantôt quinze ans que nous ne nous sommes vus? Et que deviens-tu?
–Ma foi, mon bon, pas grand’chose, répondit, l’autre en se laissant tomber sur le divan. Tout fort en thème que j’étais autrefois, je ne suis aujourd’hui qu’un modeste employé au ministère des finances: deux mille huit cents francs d’appointements, dont deux cents à peu près me sont retenus pour la retraite! Ah! ce n’est pas brillant, comme tu peux en juger. Et toi, es-tu plus heureux?
–Moi, j’ai ou de la déveine toute ma vie, répondit Frontignac. Après avoir occupé deux ou trois postes assez importants sous l’empire, je suis aujourd’hui à la tête de vingt francs quarante centimes.
Et, à l’appui de son dire, il tira du gousset de son gilet un louis et quelque menue monnaie.
–Ma situation est encore moins enviable que la tienne, continua-t-il avec un profond soupir. Voilà ce que c’est que d’être resté quand même fidèle au gouvernement déchu! Je n’ai jamais voulu consentir à servir la République que j’exècre. C’est stupide, j’en conviens; malheureusement pour moi, je ne sais pas transiger avec ma conscience. Dis donc, tu ne vois personne, parmi tes connaissances, qui pourrait m’avancer quelques centaines de francs?
–Hélas! tous mes amis sont aussi gueux que moi. Si pourtant je découvrais un millionnaire ces jours-ci, je t’en avertirais par dépêche.
Allons, à bientôt et bon courage, ajouta le jeune homme en se levant, et prenant congé de son ancien condisciple, qui le salua à peine.
Charlier ressaisit son journal, qu’il rejeta bientôt avec un geste d’impatience, fronçant le sourcil, se mordillant les lèvres, nerveux, agité, frappant le sol du pied à coups nombreux et secs. Ses voisins le considéraient à la dérobée avec des ricanements, attribuant sa mauvaise humeur aux opinions politiques contenues dans l’article qu’il avait sous les yeux et qui contrecarraient sans doute trop violemment les siennes.
Un monsieur, placé près de lui et qui l’examinait attentivement depuis un instant, le pria de vouloir bien lui passer la carafe d’eau frappée.
–Pardon, monsieur, dit-il après avoir remercié Frontignac, si je me permets de vous adresser la parole sans vous avoir été présenté. Mais votre physionomie ne m’est pas inconnue. N’ai-je pas eu l’honneur de dîner avec vous, il y a un an, chez madame de Marolles?
–Vous vous trompez sans aucun doute, monsieur, répondit Frontignac, car j’entends aujourd’hui prononcer le nom de cette dame pour la première fois.
–La personne avec qui je vous confondais vous ressemble tellement, que mon erreur est excusable. Et puis, mon état me met en rapport avec tant de gens, qu’il m’arrive quelquefois de prendre les uns pour les autres. Je suis homme d’affaires.
–Mais alors, répliqua Frontignac, c’est ma bonne étoile qui vous a envoyé vers moi! Vous pourrez peut-être me rendre un grand service?
–Avec plaisir, si vous n’exigez pas de moi l’impossible.
–Eh bien! il s’agirait de me procurer dans le plus bref délai un billet de mille francs.
–N’est-ce que cela? Comptez sur moi; avant trois jours je vous aurai remis la somme.
Du reste, je serai franc avec vous: l’entretien que vous avez eu tout à l’heure avec votre ami, et que j’ai entendu malgré moi, m’a révélé votre embarras momentané. Comme j’étais à même de vous être utile en cette circonstance, je me suis servi du premier prétexte venu pour lier conversation avec vous. Nous disons donc que vous avez un pressant besoin d’argent?
–Oh! oui! s’écria le baron.
–Eh bien, reprit l’homme, mes fonds sont aussi bas que les vôtres en ce moment; mais je suis en relations avec un riche négociant du faubourg Saint-Denis qui prête volontiers aux jeunes gens de bonne famille, et vous êtes de ceux-là.
–Je m’appelle le baron de Frontignac, répondit Charlier avec une fierté très bien jouée. Quant à ma solvabilité, mon oncle, l’abbé Vauclin, ne se refusera pas, je l’espère, à se porter garant pour moi.
–A merveille! Et où demeure l’abbé Vauclin?
–Rue de Sèvres, 42.
–Merci bien. Du reste, soyez sans inquiétude, Il est peu probable qu’on aille chez monsieur votre oncle. A quoi bon initier les parents à ces sortes d’affaires? Mon homme ne désire nullement informer l’univers entier qu’il pratique parfois l’usure: il tient à sa réputation de commerçant intègre, et vous ne l’en blâmerez pas. Du reste, votre nom sera auprès de lui une recommandation plus que suffisante.
Je me résume donc :
Vous souscrirez ce soir, à l’ordre de qui vous plaira, un billet de’ mille francs, et vous m’enverrez l’effet demain matin chez moi; à la fin de la semaine, je vous apporterai ici quarante beaux louis. Je dis quarante louis, car, comme bien vous pensez, il vous sera retenu deux cents francs pour l’escompte. Mille francs à ce prix-là, c’est pour rien, convenez-en! Ah! j’oubliais! Il est indispensable que je vous donne par écrit mon nom et mon adresse.
Il tira un carnet de sa poche et inscrivit, sur une feuille qu’il arracha, ces mots au crayon:
–M. Renard. 125. rue Monge.
Après avoir pris rendez-vous avec Charlier, il sortit du café, le chapeau crânement posé sur le coin de la tête, jouant avec son monocle, se dandinant en marchant, et bombant la poitrine pour bien montrer une décoration simulant la rosette de chevalier de la Légion d’honneur, qui s’épanouissait, trop large et toute neuve, à sa boutonnière.
C’était dans les cafés et dans les cercles que ce Renard exerçait le plus volontiers sa profession.
Au café, tout en feuilletant les journaux illustrés, il écoutait les conversations des uns et des autres et o frait ses services, ainsi qu’il avait fait pour Charlier à ceux qui déploraient tout haut leur pénurie et avouaient être en quête d’argent.;
Au cercle, il allait et venait derrière les joueurs, at tendant le moment où ils étaient décavés pour leur proposer, à voix basse, et en les attirant dans un coi de négocier un emprunt pour eux, moyennant, comme de juste, une assez forte commission qu’il prélèverai sur les fonds avancés. Presque toujours ses propositions étaient acceptées.
Les billets, que tous ces inconnus signaient avec un empressement qui pouvait dénoter la ferme intention de ne pas s’acquitter, étaient, à de rares exceptions régulièrement payés à l’échéance.
Par quel sortilège Renard obtenait-il ce mirifique résultat Il se gardait bien de faire poursuivre par le négociant du faubourg Saint-Denis les signataires d’effets protestés, mais il s’informait de leurs antécédents, et malheur à ceux dont le passé n’était pas irréprochable. Il invitait ceux de leurs créanciers, dont la bonne foi avait été surprise, à déposer une plainte en escroquerie, et, le plus souvent, le débiteur insolvable passait en police correctionnelle.
Les clients de Renard étaient au fait de ce procédé peu délicat, et, comme presque tous étaient plus ou moins sujets à caution, ils s’arrangeaient de façon à faire honneur à leur signature pour n’avoir pas de démêlés avec la justice.
Au jour dit, l’homme d’affaires alla au rendez-vous qu’il avait assigné à Charlier et lui compta la somme qu’il s’était engagé à lui remettre.
Le baron le remercia avec effusion
–Tout à votre service, monsieur, répondit Renard. Du reste, vous m’êtes très sympathique, et il n’est rien que je ne fasse pour vous obliger. Si vous le voulez bien, nous sommes des amis intimes à partir de ce moment, et, pour que notre liaison commence sous d’heureux auspices, nous dînerons ce soir ensemble. Quel est votre restaurant de prédilection?
Et comme Charlier hésitait à se prononcer:
–Au fait, je n’y pensais plus! ajouta-t-il. Nous pou vons aller à mon cercle! Le chef est un artiste hors ligne qui nous sert des repas exquis, au prix de5francs par tête: c’est donné!
–Mais, objecta Frontignac, pour être admis dans un cercle, il faut être présenté par deux parrains.
–Quelle illusion! s’écria Renard en riant. Il y a cercle et cercle. Celui où j’ai l’entention de vous introduire est de création récente, et, par conséquent, se montre fort accommodant. D’ailleurs, je suis au mieux dans la maison.
Charlier ne paraissait pourtant pas encore convaincu.
Renard lui en imposait! Les clubs parisiens se respectaient trop pour ouvrir ainsi leurs portes au premier venu!
Or, arrivé depuis peu à Paris, personne ne l’y connaissait, et, par conséquent, ne pourrait le patronner. Non, décidément, il n’irait pas!
Mais l’homme d’affaires ne tint aucun compte de ces protestations, faites, du reste, assez timidement, par pure bienséance sans doute. Il passa son bras sous celui de son compagnon, et, le forçant de presser le pas, il l’entraîna au Cercle du Commerce, rue Saint-Honoré, au coin de la rue de l’Echelle.
Renard tourna le bouton de la porte, assez semblable, par sa couleur sang de bœuf et ses ornementations bizarres, fouillées comme des arabesques, à une porte de mosquée, et entra, suivi de Charlier.
Au pied de l’escalier, dont les deux premières marches supportaient, à leurs extrémités, des plantes exotiques enfermées dans des vases surchargés de dessins de mauvais goût, se tenait un laquais revêtu d’une livrée ruisselante de dorures, et qui, enfoncé dans un fauteuil, sommeillait, les jambes étendues et les mains croisées sur l’estomac.
Ce pauvre diable, sous le prétexte assez plausible que son service ne lui permettait de se reposer dans son lit que de loin en loin, dormait tout habillé vingt-deux heures sur vingt-quatre.
Ses fonctions consistaient uniquement à servir d’ornement au vestibule; il pouvait donc les remplir aussi bien éveillé qu’assoupi, quoique, à dire vrai, en ce dernier état, il fût fort peu majestueux. L’administration eût été plus sage et plus économe de remplacer ce mortel à gages par un nègre en bois, grandeur naturelle, qui eût produit le même effet, à beaucoup moins de frais, et eût au moins touj ours conservé les yeux ouverts.
Dans l’antichambre, dont les murs disparaissaient sous des myriades de vêtements et de chapeaux accrochés à des patères de bambous, Renard et Charlier trouvèrent un domestique cravaté de blanc, en habit noir, à la tignasse longue et ébouriffée, au nez relevé comme celui de Scapin, qui se précipita au-devant d’eux pour les aider à retirer leurs pardessus.
–Monsieur est-il du cercle? demanda le domestique à Charlier.
–Non, répondit vivement Renard, mais faites venir M. le président.
–Ah! bast! c’est inutile, répondit le larbin.
Et présentant un registre tout ouvert à Charlier:
–Que monsieur, ajouta-t-il, veuille bien inscrire là ses nom, prénoms, profession et domicile.
Charlier écrivit à la hâte, sur une feuille maculée de taches d’encre, les indications qu’on le priait de donner, et pénétra dans les salons derrière Renard.
–Et il n’y a pas d’autres formalités à remplir? demanda-t-il à celui-ci avec étonnement.
–Non, pas d’autres! répondit l’homme d’affaires.
–Mais alors les Grecs doivent fourmiller ici?
–Ils sont peu nombreux. Parmi les individus qui fréquentent cette maison, beaucoup sont plus ou moins délicats. Mais ils raffolent du baccarat, et comme ils savent qu’ils seront expulsés s’ils sont surpris trichant, ils se contiennent ici, et se contentent d’être malhonnêtes au dehors.
Les pièces qu’ils traversèrent avant d’arriver à la salle de jeu étaient complètement désertes. L’une, en effet, était spécialement affectée à la bibliothèque, ainsi nommée parce qu’une écritoire et des plumes traînaient sur un guéridon et que quelques livres dépareillés apparaissaient poudreux et s’étalaient à leur aise derrière les vitres d’un buffet de chêne d’une réelle valdur artistique; une autre, meublée très élégamment, et où des causeuses coquettement capitonnées, très confortables, étaient presque entassées les unes sur les autres, était le salon de conversation; dans une troisième étaient disposées des tables de whist toujours vides.
Les garnitures de cheminée se composaient d’aiguières ou de candélabres et d’une pendule haute, large, encombrante, le tout en cuivre jaune. De tous les plafonds, où l’or ruisselait, tombaient des lustres aux bras sans nombre; partout des tapis d’Aubusson, épais, soyeux, où le pied s’enfonçait jusqu’à la cheville; aux portes et aux fenêtres, des rideaux et des portières d’étoffe coûteuse mais souvent de mauvais goût, élégamment drapés.
Le cercle de la rue Saint-Honoré avait la réputation de n’être qu’un tripot, un claque-dent, comme disaient les habitués, et cette réputation était justifiée. On y jouait toute la nuit, et très souvent le jour; la partie commençait d’ordinaire à neuf heures du soir pour ne finir qu’à diz ou onze heures du matin.
Pour allécher les joueurs, l’administration avait eu l’ingénieuse idée d’offrir à sa clientèle trois ou quatre déjeuners ou dîners par semaine.
Et, en effet, l’appât d’une ripaille gratuite attirait rue Saint-Honoré quantité de gens qui risquaient volontiers une quinzaine de louis sur un coup de cartes, mais hésitaient à dépenser quarante sous pour leur déjeuner ou leur dîner. On faisait, bonne chère au cercle: savourer des mets savamment préparés, sans bourse délier, était une aubaine très appréciée.
Charlier et Renard firent leur entrée dans la salle de jeu, où il y avait foule.
A la table, recouverte d’un tapis vert divisé par des raies jaunes en compartiments égaux, étaient assis dix pontes, cinq sur chaque tableau, qui, ch acun à leur tour, prenaient la main.
Après avoir déposé un louis d’or dans la cagnotte, –impôt prélevé à chaque nouvelle taille par le cercle –le banquier se plaça en face du croupier, qui cria aussitôt, à pleins poumons:
–Messieurs, faites vos jeux!
Autour de la table se tenaient debout cinquante personnes environ, les mains pleines de jetons ou de monnaie qu’ils jetaient, suivant l’inspiration, tantôt sur le tableau de gauche, tantôt sur celui de droite.
Un silence profond, prescrit d’ailleurs par le règlement, régnait dans la salle; perdants ou gagnants, les yeux fixes, brillants de fièvre, le front plissé, les narines pincées, absorbés par le jeu, ne desserraient pas les dents. Toute leur attention, toute leur intelligence, était concentrée sur ces cartes que le banquier posait devant lui et qui allaient décider du sort de la mise qu’ils avaient risquée.
Une contestation s’éleva: un joueur qui ne savait pas un mol de français prononça houit, d’une voix sourde, sans abattre ainsi que l’exigeait la règle. Le banquier entendit «Oui,» et tourna une carte; c’était un deux; le tableau perdait.
Le banquier déclara le coup régulier; les pontes protestèrent à l’envi, vociférant, s’excitant les uns les autres par leurs clameurs, parlant d’escroquerie.
Au bruit, le chef de partie accourut, s’informa du motif de la contestation, et, pour ne mécontenter ni le banquier, un très gros joueur, ni les pontes qui passaient leur vie au cercle, donna raison à tout le monde. La discussion reprit de plus belle.
–Tant pis pour monsieur, s’il prononce mal! hurlait le banquier.
–Tô fort! tô fort! répliquait l’étranger apostrophé.
–Nous sommes trois au plus ici qui parlons français! s’écria un monsieur en riant. C’est la tour de Babel!
Après qu’on eut échangé de part et d’autre de grossières injures, le banquier, pour terminer le différend, consentit à payer.
Tout rentra aussitôt dans le calme; la partie recommença plus acharnée que jamais, et toutes les figures reprirent leur impassibilité.
Les décavés rôdaient autour de la table, s’approchant des joueurs dans les mains desquels ils apercevaient de l’argent, et leur demandant avec intérêt s’ils étaient en gain. Quant à eux, ajoutaient-ils à voix basse, ils avaient une déveine noire; ils perdaient tout ce qu’ils voulaient. Ils étaient à sec, vidés comme des lapins. Et tous les jours c’était la même chose! Aussi ils étaient écœurés; ils ne mettraient plus les pieds au cercle; ils avaient renoncé au baccarat. Et ils finissaient par demander cent sous pour tenter de se refaire. Avec cent sous, la veille, un tel avait bien amené vingt-cinq louis!
S’ils essuyaient un refus, ils se rabattaient sur le garçon de jeu et le priaient de leur prêter vingt francs.
Mais le garçon de jeu se plaignait invariablement d’être lui-même très gêné: il avait de fortes sommes dehors; personne ne le remboursait. Et il s’éloignait sans autre explication.
Le décavé, éconduit par tous, retournait ses poches dans l’espérance fallacieuse d’y découvrir un jeton ou une roue de derrière. Après des fouilles répétées, il parvenait à réunir une cinquantaine de sous. Mais que faire avec cette ferraille? Le minimum de la mise était de cinq francs.
Alors, découragé, dégoûté de tout, maudissant cet inepte baccarat, il se laissait tomber sur un divan, la tête basse, les bras ballants, le regard fixe attaché à une rosace du tapis.
Mais la voix monotone du croupier invitant «ces messieurs à faire leurs jeux» arrivait jusqu’à lui, réveillait sa passion pour le jeu, et secouait tout son être.
Ainsi, tandis qu’il était là, dans un coin, seul, le gousset vide, on remuait l’or à côté de lui à pleines poignées, et tout cet or il aurait pu le gagner avec cinq francs, une misère! Mais ces cinq francs, à qui les emprunter?
Pourquoi ne s’adresserait-il pas aux domestiques de l’antichambre? Ah! bast! il leur devait au moins une soixantaine de francs. C’était s’exposer à un échec certain, humiliant. S’il risquait une démarche à l’office, auprès du chef ou même de ses aides? Il n’avait jamais eu recours à ces gens qu’une ou deux fois; il était donc à peu près assuré de réussir auprès d’eux.
Fort de ces réflexions encourageantes, il se levait et se rendait à la cuisine où, affectant un ton dégagé, il criait à tue-tête:
–Ohé! les enfants! qui de vous autres m’avancera un jaunet?
On ne lui répondait que par un joyeux éclat de rire; on le plaisantait tout haut sur sa malechance; on se montrait familier avec lui! Les décavés sont si humbles, si honteux! Ils sont à la merci du premier goujat qui leur jetterait cent sous! Est-ce qu’on a des égards pour les mendiants?
Se sentant larisée de tous ces cuistres, il s’éloignait, le rouge au front, précipitamment, pour aller se planter dans la salle du baccarat, derrière les pontes.
Il restait là des heures entières, le regard hébété, l’esprit vide, suivant les coups, s’intéressant à un joueur, pariant, en pensée, avec lui, enrageant de ne pouvoir, lui aussi, participer à la partie.
A sept heures et demie, un domestique vint annoncer que ces messieurs étaient servis. Quelques personnes passèrent dans la salle à manger; le plus grand nombre continua de jouer jusqu’à huit heures, ou se retira à regret pour aller manger à la hâte et reprendre au plus tôt le baccarat interrompu.
Pendant tout le dîner, la conversation roula sur le tirage à cinq, qui est un sujet inépuisable de discussions dans les cercles. Les uns étaient pour, les autres contre. Chacun donnait ses raisons, les développait, les appuyait d’exemples, religieusement écouté par ses partisans ou ses adversaires, qui recueillaient ses arguments avec onction, afin de les défendre ou de les réfuter. Pour faire une diversion, Charlier parla de la composition du nouveau ministère, publiée le matin même par le Journal officiel.
Le président lui fit poliment observer qu’il était interdit de parler politique: ce rappel au règlement eut l’approbation générale.
Alors Charlier, qu’un bénéfice assez considérable avait mis en belle humeur, hasarda une gauloiserie qui fut accueillie par un silence glacial. Les joueurs sont très pudibonds entre eux; la moindre parole un peu leste les choque. Certain article des statuts prescrit même de frapper d’une amende tout membre du cercle qui aura manqué aux convenances. Baccarat à part, une more pourrait sans danger conduire sa fille dans ces clubs.
Ce qui est vraiment bizarre, c’est le mépris que les joueurs professent pour les gens adonnés au même vice qu’eux. La plupart, quand ils se rencontrent dans la rue, au théâtre ou dans un endroit public quelconque, ne se saluentpas. Même entre eux, ils déclament contre l’immoralité du jeu avec autant de véhémence et de sainte indignation que pourrait en montrer un prédicateur en chaire.
Un homme très comme il faut, bon mari, excellent père de famille, menant tous les dimanches ses enfants à la messe, fiL à Charlier une peinture terrible et vraie du jeu. Ce malheureux était de bonne foi dans son réquisitoire, et pourtant, par une étrange inconséquence, il passait une partie de ses nuits au cercle, où il perdait régulièrement.
Après le dîner, Renard présenta Frontignac à Lucien de Moranges. Deuxheures après, ce jeune homme devait trois cents francs au baron, qui n’avait cessé de gagner.
–Comment pourrai-je jamais m’acquitter du service que vous m’avez rendu? disait Lucien à son nouvel ami en sortant avec lui du cercle à sept heures du matin. Grâce à votre obligeance, je m’en vais, après avoir tout perdu, emportant un gain fort respectable.
–Voulez-vous que je vous indique le moyen de me prouver votre reconnaissance? répondit Charlier en riant.
–Certes!
–Eh bien... vous m’êtes trop sympathique pour que je ne vous parle pas à cœur ouvert. Indiquez-moi tout simplement un tapissier qui consente à me faire crédit.
–Rien de plus facile, s’écria joyeusement de Moranges. Je dois une trentaine de mille francs à certain tapissier du faubourg Saint-Antoine. Comme disent Meilhac et Halévy, tout ça c’est des histoires de femmes. Je vous recommanderai audit industriel, qui connaît mieux que moi la fortune de ma famille, et, avant quinze jours, vous serez meublé supérieurement.
–Excellent ami! murmura Frontignac en serrant affectueusement la main de Lucien.
VI
LA CURÉE
Table des matières
–Ah çà! est-ce qu’il se moquerait de nous, ce petit gringalet? dit un matin Varrou à Vauclin, tout en faisant sa barbe devant un morceau de glace fixé par un clou à l’un des murs de la chambre à coucher.
–Qui ça? Frontignac?... interrogea Vauclin.
–Frontignac, Charlier, Va-t’en-Ville, appelle-le comme tu voudras! Pas moins vrai qu’il a été plus rusé que nous, et qu’il est bien capable de ne plus revenir.
–Pas de danger, il tient trop à sa peau! Tu n’ignores pas qu’il ne fait pas le fier avec nous, et qu’il sait bien que, d’un mot, nous pourrions le faire mettre sous clef, et qu’alors son affaire serait claire!
–Oui., mais la nôtre aussi! Ne L’avise pas d’aller jamais le dénoncer!
–Est-ce que tu plaisantes? D’abord, je suis un homme d’église, moi: la religion me défend de nuire à mon prochain.
Et le faux prêtre accompagna cette saillie d’un rire canaille.
–Sais-tu bien, dit Varrou, que tu auras de la peine à te faire passer pour un abbé authentique, si tu conserves ces manières-là dans le monde?
–Crois-tu donc si bien jouer ton rôle d’ancien notaire, toi! Nous verrons un peu tes exploits!
–D’abord, mon vieux, je laisserai les exploits aux huissiers, c’est leur affaire. Et je te prie de croire que, quand je me mêlerai d’avoir de la tenue, tu ne me reconnaîtras pas; d’ailleurs, c’est la cravate blanche seule qui constitue l’ancien notaire!
–Et c’est la soutane, imbécile, qui fait le prêtre!
A ce moment on entendit un violent coup de sonnette.
–A nos rôles! cria Vauclin.
–J’y suis! riposta Varrou.
Mais la porte s’était déjà ouverte, et Charlier était devant eux.
–Ah! ah! enfin, le voilà! cria l’abbé.
–Oui, c’est moi! répondit le jeune homme encore essoufflé par l’ascension de l’escalier; vous voyez que je tiens parole!
–Il ne manquerait plus que cela! dit Vauclin d’un ton bourru.
–Et d’où viens-tu? demanda Varrou.
–Oh! c’est toute une histoire!
–Voilà huit grands jours qu’on ne t’a vu! Si tu ne rapportes pas une fortune à chacun de nous, c’est que vraiment tu n’es bon à rien!
Le jeune homme eut comme un sourire de dédain. Il ne pouvait s’habituer à s’entendre tutoyer par ces deux bandits, dont sa mauvaise action d’abord, mais aussi et surtout un hasard malheureux, l’avait rendu le complice.
Alors il leur raconta la façon dont il avait fait la connaissance de Lucien de Moranges; il leur parla des hasards du jeu, qui l’avaient si bien servi; du bonheur inespéré qu’il avait eu de pouvoir obliger un fils de famille, et des avantages considérables qui en étaient résultés pour lui.
Ce n’était pas tout! Non-seulement Lucien l’avait présenté à sa famille comme le meilleur de ses amis, mais encore il avait tenu à l’initier à la vie parisienne et à lui en faire partager toutes les distractions et tous les bien-être. Tout d’abord il l’avait mené chez son tapissier, un grand tapissier du faubourg Saint-Honoré, qui, de tout temps, avait meublé les appartements de Lucien ou de ses maîtresses, et était rivé au jeune homme par des liens indissolubles, ceux du créancier envers son débiteur. Frontignac s’était donné comme un provincial arrivé la veille de son pays, le beau pays du Languedoc. Il était tout naturel que Lucien lui servît de cicerone à travers Paris et le recommandât aux industriels de la capitale.
Et puis, le service qu’il avait rendu au jeune de Moranges ne méritaitrien moins qu’un crédit illimité chez le tapissier de la famille. En une après-midi, le logement avait été arrêté, un petit entresol situé rue Taitbout, 25bis, et l’étoffe des meubles et des tentures choisie. Le tapissier n’avait demandé que deux jours pour mettre l’appartement en état, et il avait été convenu que Frontignac passerait ces quarante-huit heures chez Lucien.
Frontignac était donc à présent possesseur d’un délicieux appartement se composant de quatre pièces toutes capitonnées de haut en bas.
La chambre à coucher, en soie gris-perle, avec lustre au plafond et appliques aux murailles, était recouverte, dans toute sa longueur, d’un Lapis à grands ramages indigo, moelleux comme une peau de chèvre du Liban.
Le petit salon était en satin cerise et or, avec des crapauds et des ganaches dans tous les coins, et. des jardinières à toutes les embrasures de fenêtrcs,–un vrai jardin d’hiver dans une bonbonnière de soie.
La salle à manger, à panneaux en cuir de Cordoue, sur lesquels se détachaient des plats de la Chine et du Japon, des assiettes en faïence persane ou en vieux Rouen, des fontaines en vieux cuivre rouge, avec leur bassin ouvragé et tout mangé par la vétusté elle vert-de-gris, eût fait envie à un millionnaire.
Mais la merveille du logis était le cabinet de travail, tout en tapisserie, avec des vitrines chargées de livres, des trophées d’armes à tous les panneaux libres, et de grands rideaux à baldaquins, genre Louis XII, s’harmonisant à merveille avec le style des chaises et du bureau.
En un mot, un ameublement de palais dans un réduit de grisette.
Varrou ne pouvait se défendre d’une secrète admiration pour Frontignac, qui, en si peu de temps, était parvenu à se procurer un pareil luxe.
–Tu nous feras voir ça? lui dit-il.
–Tiens, cette idée! ricana Vauclin. Bien sûr qu’il nous fera tout voir! Moi, d’abord, je veux manger dans les plats de la Chine; la victuaille doit y avoir plus de saveur que dans les autres.
–Pour que vous vous passiez cette fantaisie, il faut que je conserve l’appartement, et rien n’est moins certain.
–As-tu perdu la raison? s’écria Varrou.
–Il a un grain! murmura Vauclin.
–Oui, riez tant qu’il vous plaira, reprit le jeune homme, mais si vous saviez qui j’ai rencontré dans cette damnée maison des Moranges, les cheveux vous dresseraient sur la tête comme les pointes sur le dos d’un porc-épic!
–Et qui donc as-tu rencontré, bon Dieu?
–Qui donc?... Le mari... de celle que vous savez! Elle était, paraît-il, sœur, d’un second lit, de madame de Moranges, ce qui fait que je n’avais pas reconnu le nom; mais, quand on m’a présenté au mari, et qu’on l’a nommé, brouh!... J’en ai encore froid dans le dos!...
Les deux complices demeurèrent, pendant quelques instants, tout interdits. Cette nouvelle avait tout d’abord, comme par enchantement, calmé leurs appétits de vie somptueuse. Vauclin fut le premier à rompre le silence.
–Eh bien, qu’importe? Personne ne te connaît dans cette famille. Autant grapiller là qu’ailleurs!
Frontignac eut un geste de dégoût. De temps en temps, un dernier souvenir de son éducation lui arrachait de ces révoltes.
–Parbleu! ce n’est jamais dans la bergerie que l’on s’amuse à chercher le loup, va!
–Ah! cependant... murmura Frontignac,bien d’autres à ma place...
–De quoi! de quoi! des scrupules à présent? interrompit Varrou. Mon cher, il faudrait voir à te souvenir de notre traité! Il ne s’agit pas de flancher à présent! Tu es en bonne voie, d’accord; mais si tu t’en tiens là, bernique! Quand le vin est tiré, on le boit, quitte à en crever! Si t’avais peur de l’ouvrage, fallait pas t’embaucher! Dans notre métier, on travaille!
Frontignac comprit qu’il n’y avait pas à résister à ces deux hommes, qui étaient ses maîtres.
–Et puis, ce n’est pas tout, ajouta Varrou, il faut encore que tu nous introduises dans ce monde-là!
–Vous!
–Et pourquoi pas?... Tu voudrais bien être seul à manger le gâteau, pas vrai, mon gaillard? Mais ce n’est pas à nous autres qu’on monte le coup! Nous sommes de vieux singes, entends-tu, conscrit! On ne nous apprend pas facilement à faire la grimace!
–Soit! je vous présenterai, mais dans quelque temps, quand je serai plus intime dans la maison.
Le malheureux s’efforçait de gagner du temps.
–Et pourquoi pas tout de suite? Pas vrai, Vauclin? Vauclin opina de la tête.
–Et puis nous avons l’air comme ça un peu sans-gêne, parce que nous sommes en famille, mais, ainsi que je le disais tout à l’heure à Vauclin, dans le monde on se tiendra! Or, voici mon plan; je vous le soumets à tous deux, et vous verrez qu’il n’est pas trop niais. Tu dis donc que la famille se compose de la mère, de la fille et du fils. sans compter l’oncle.
Frontignac eut un frisson involontaire: il ne pouvait penser à M. Jacquemot sans que tout son sang lui refluât immédiatement au cœur.
–Eh bien, continua Varrou, si tu t’y prends adroitement, tu peux faire de Vauclin le directeur de ces dames, et de moi le conseiller de la famille.
–Bravo! fit Vauclin. Depuis que j’ai servi la messe dans mon jeune âge, j’ai toujours souhaité être confesseur; d’ailleurs, je sais encore assez de latin pour endoctriner les bonnes femmes.
–Et moi, j’ai assez soulevé de dossiers, lorsque j’étais saute-ruisseau dans l’étude du père Chapelard, pour avoir approfondi les roueries du métier. Et puis, j’ai toujours été l’homme des chiffres; c’est faute d’avoir des affaires à moi que je suis devenu l’homme d’affaires des autres. Que la dame me confie seulement quelques bonnes actions, et je me charge de leur faire rendre de gros bénéfices, pour les amis! Avec l’aide de Bidard, un garçon intelligent et qui saura nous servir, j’entrevois déjà des combinaisons superbes.
–Parbleu! ton Lucien doit joliment faire danser les louis de la maman!
–Je le crois.
–Nous lui en prêterons tant qu’il voudra,–à un taux suffisamment élevé.
–Mais où les prendrez-vous?
–Où?... Naïf enfant, dit Varrou, il demande où nous les prendrons, ces louis! Mais chez sa mère!
–Par quel moyen?
–Ah çà! est-ce que tu n’aurais pas confiance en moi, et me considérerais-tu comme un imbécile? Les billets de mille sortiront du secrétaire de la maman de Morangcs, pour passer entre nos mains, et, de là, dans celles de Lucien, où ils feront des petits pour notre plus grande satisfaction. Est-ce bien combiné?
–Je ne comprends pas, dit Frontignac.
–Eh bien, attends encore quelques mois, et tu m’en diras des nouvelles! Ah! tu as de la chance de nous avoir rencontrés: sans nous, jamais tu n’eusses fait fortune!
Puis, il ajouta:
–Si je m’attendais à devenir usurier, par exemple!
Il fut convenu que Charlier les présenterait comme ses deux oncles du côté maternel, ce qui ne les mettait pas dans l’obligation de porter le même nom que leur neveu. Vauclin continuerait de s’appeler Vauclin comme devant. L’abbé Vauclin! Comme ces deux mots sonnaient bien à l’oreille! Varrou, lui non plus, ne se débaptiserait pas. La police ne le connaissait que sous le pseudonyme de François, qu’il avait pris en louant la mansarde de la rue de la Verrerie.
–Tout cela est bel et bien, mes amis, reprit le notaire, mais il manque encore un point essentiel à la réussite de notre projet.
L’amitié est chose éphémère: elle existe aujourd’hui; qui sait si elle sera demain? Or, écoulez-moi bien.
Hier, Lucien de Moranges a fait meubler l’appartement de Frontignac. Rien ne dit qu’avant huit jours, ils ne seront pas ennemis mortels. Histoire de femme ou d’argent. Il nous faut donc un second moyen de tenir le jeune Lucien, et ce moyen, cherchons-le.
–J’ai beau chercher, dit Vauclin, je ne trouve rien. Si, pourtant, nous le faisions s’éprendre follement d’une femme à nous?... Pour ma part, je ne connais que des donzelles auxquelles ce petit-là ne voudrait sans doute toucher qu’avec des pincettes!
–Attends, attends, l’abbé, reprit Varrou, tu me donnes des idées, toi! J’ai notre affaire!
–Qui cela?
–Louison, parbleu!
–Ta maîtresse?
–Tu l’as dit. Elle n’est pas niaise, la fille, et pour peu qu’on lui indique le chemin à suivre, elle sera docile comme un mouton.
Sans compter que ça va fièrement flatter son amour-propre!
–Oui, mais, et la distinction, et la toilette?
–Quant à la toilette, c’est Lucien qui y pourvoira. Pour ce qui est de la distinction, rassure-toi!
D’abord, les femmes, en quelque milieu qu’on les jette, savent toujours s’élever au niveau des gens qu’elles fréquentent; c’est avéré.
–Encore faut-il que, dès aujourd’hui, elle soit présentable, et l’argent n’abonde pas ici!
–J’espère bien que Frontignac nous en apporte! Il a certainement dû trouver quelques louis oubliés par le tapissier dans l’un des tiroirs de son bureau.
Frontignac, qui s’était assis pendant la dernière partie de la conversation, se leva, comme réveillé en sursaut, en entendant prononcer son nom.
Il fouilla dans la poche de sa redingote et en tira un portefeuille, d’où il sortit cinq billets de cent francs.
–Voilà tout ce que je peux vous donner, dit-il. C’est le produit du jeu; ne le gaspillez pas trop, jusqu’à nouvel ordre: il suffit d’un jour de déveine pour me mettre à sec.
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