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Gustave Flaubert

Correspondance (1850-1854)


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066327743

Table des matières

CORRESPONDANCE DE GUSTAVE FLAUBERT

1850

1851

1852

1853

1854

DEUXIÈME SÉRIE

(1850-1854)

PARIS

G. CHARPENTIER ET Cie, ÉDITEURS

11, RUE D E GRENELLE, 11

1889


CORRESPONDANCE
DE
GUSTAVE FLAUBERT

Table des matières

1850

Table des matières

A Parain.

De la Quarantaine de Rhodes. Dimanche6octobre1850.

Vous avez bien tort, mon vieux solide, de ne pas m’écrire plus souvent, car je vous assure que vos lettres sont pour moi de vraies parties de plaisir. La dernière m’a fait bien rire, et ce que vous me dites de toutes vos connaissances ne m’a pas médiocrement amusé. Il y aurait là-dessus de quoi causer longuement au coin du feu, le nez sous le manteau de la cheminée et les pieds dans nos pantoufles. C’est ce que je me promets bien de faire à mon retour. Quelle bosse de soufflet nous nous donnerons! Il faudra lui faire ajouter un ressort.

Il parait que le jeune Bouilhet se livre un peu à l’immoralité en mon absence. Vous le voyez trop souvent. C’est vous qui démoralisez ce jeune homme. Si j’étais sa mère, je lui interdirais votre société. Il n’y a rien de pire pour la jeunesse que la fréquentation des vieillards débauchés. Néanmoins, continuez, mes bons vieux, à boire le petit verre à ma santé quand vous vous trouvez ensemble. Pochardez-vous même en mon honneur. Je vous excuse d’avance. Quant à l’Hôtel-Dieu, ça ne va pas fort, dit-on, avec le nouveau ménage. Il n’y a là-dedans rien qui m’étonne. Quel bonheur ce sera pour moi de voir de mes yeux ce jeune homme établi et père de famille! La maison ne périra donc pas, il y aura un rejeton qui fleurira dans le comptoir. Les laines s’en réjouiront et les registres auront un maître. Avez-vous réfléchi quelquefois, cher vieux compagnon, à toute la sérénité des imbéciles? La bêtise est quelque chose d’inébranlable, rien ne l’attaque sans se briser contre elle. Elle est de la nature du granit, dure et résistante. A Alexandrie, un certain Thompson, de Sunderland, a, sur la colonne de Pompée, écrit son nom en lettres de six pieds de haut. Cela se lit à un quart de lieue de distance. Il n’y a pas moyen de voir la colonne sans voir le nom de Thompson, et par conséquent sans penser à Thompson. Ce crétin s’est incorporé au monument et le perpétue avec lui. Que dis-je? Il l’écrase par la splendeur de ses lettres gigantesques. N’est-ce pas très fort de forcer les voyageurs futurs à penser à soi et à se souvenir de vous? Tous les imbéciles sont plus ou moins des Thompson de Sunderland. Combien dans la vie n’en rencontre-t-on pas à ses plus belles places et sur ses angles les plus purs? Et puis c’est qu’ils nous enfoncent toujours; ils sont si nombreux, ils sont si heureux, ils reviennent si souvent, ils ont si bonne santé! En voyage on en rencontre beaucoup, et déjà nous en avons dans notre souvenir une jolie collection, mais comme ils passent vite, ils amusent. Ce n’est pas comme dans la vie ordinaire où ils finissent par vous rendre féroce.

Nous sommes venus ici de Beyrouth sur le bateau à vapeur autrichien avec Hartim-Bey, ex-premier ministre d’Abbas-Pacha. C’est une de nos anciennes connaissances d’Égypte que nous avons renouée dimanche dernier, au dîner du Consul général. Il a fui à temps d’Alexandrie; on venait pour l’empoigner de force de la part du Pacha, qui probablement allait lui faire prendre quelque funeste tasse de café. Il s’est réfugié à bord du paquebot français pour Beyrouth, et de Beyrouth il gagne Constantinople, où il va aller dénoncer son maître et tâcher de le faire sauter, ce qui est possible. Pendant trois jours passés ensemble à bord, nous avons beaucoup causé, ou plutôt il nous a beaucoup parlé, nous flairant gens de plume, et que par la suite nous pourrions lui être utiles, et puis peut-être aussi parce que nous sommes des particuliers très aimables. Rien n’est plus respecté en Orient que l’homme maniant la plume. Effendi (homme qui sait lire) est un titre d’honneur. Maxime en ce moment rédige sur cette affaire un bout de note pour Paris; c’est une nouvelle politique assez grave. Quant à moi, je deviens paresseux comme un curé. Je ne suis bon qu’à cheval ou en bateau. Tout travail maintenant m’assomme, je deviens là-dessus très oriental; il faut espérer que je changerai au retour. A propos de curé, puisque ce mot m’est venu au bec (de ma plume), j’en ai diablement vu en Syrie et en Palestine. Nous avons vu des capucins, des carmélites, etc. Nous avons étudié de près cette fameuse question des Druses et des Maronites dont on a fait tant de bruit en France, et qui est bien une des plus belles blagues du monde.

Nous avions le cœur gros quand nous sommes partis de Beyrouth. Nous avons vécu là d’une belle vie de vagabond pendant deux mois.

Il faut vous dire que nous ne portons plus de chaussettes dans nos bottes. Nous avons reconnu que c’était une économie de blanchissage et que ça nous faisait plus frais aux pieds. La saison pourtant se refroidit. Nous couchons encore à la belle étoile, mais avec des vêtements de drap. Depuis le mois de janvier dernier, nous n’avons pas reçu une goutte de pluie, mais nous allons en avoir à Constantinople.

Je vous ai bien regretté il y a aujourd’hui quinze jours, c’était à Eiden, au beau milieu du Liban, à trois heures des cèdres. Nous avons dîné chez le sheik du pays. Pour aller dans la salle où nous avons été reçus, nous avons traversé une foule (le mot est littéral) de quarante à cinquante domestiques. Aussitôt que nous avons été assis sur les divans, on nous a parfumés avec de l’encens, après quoi on nous a aspergés avec de l’eau de fleur d’oranger. Un domestique suivait, portant une longue serviette à franges pour vous essuyer les mains. Le maître de la maison, jeune homme de24ans environ, portait sur les épaules un manteau brodé d’or, et tout autour de la tête un turban de soie rouge à petites étoiles d’or serrées les unes près des autres. Il y avait bien une trentaine de plats à table, pour quatre personnes que nous étions. Afin de faire honneur à tant d’honneurs, j’ai mangé de telle sorte que si je n’ai pas eu d’indigestion le soir, c’est que j’ai un rude estomac. C’est du reste une grande impolitesse à ces gens-là que de refuser. A Kosseir, sur les bords de la mer Rouge, dans une circonstance semblable, Maxime a manqué crever d’indigestion.

Adieu, mon bon vieux père Parain, ne faites pas trop de polissonneries avec Bouilhet. Écrivez-moi souvent, et recevez de ma part la meilleure embrassade que jamais neveu ait donnée à son oncle, ou ami à son ami. A vous du fond du cœur.

A sa mère.

Constantinople, 14novembre1850.

Il y a beaucoup de choses du monde que, dans ta candeur, tu ignores, pauvre vieille. Moi qui deviens un très grand moraliste et qui, d’ailleurs, me suis toujours plongé à corps perdu dans ce genre d’études, j’ai soulevé pas mal de coins de rideau qui cachaient des turpitudes sans nombre. On apprend aux femmes à mentir d’une façon infâme. L’apprentissage dure toute leur vie depuis la première femme de chambre qu’on leur donne jusqu’au dernier amant qui leur survient, chacun s’ingère à les rendre canailles et après on crie contre elles: le puritanisme, la bégueulerie, la bigotterie, le système du renfermé, de l’étroit, a dénaturé et perd dans sa fleur les plus charmantes créations du bon Dieu. J’ai peur du corset moral, voilà tout. Les premières impressions ne s’effacent pas, tu le sais. Nous portons en nous notre passé; pendant toute notre vie, nous nous sentons de la nourrice. Quand je m’analyse, je trouve en moi encore fraîche et avec toutes leurs influences (modifiées il est vrai par les combinaisons de leur rencontre) la place du père Langlois, celle du père Mignot, celle de don Quichotte et de mes songeries d’enfant dans le jardin à côté de la fenêtre de l’amphithéâtre. Je me résume: prends quelqu’un pour lui apprendre l’anglais et les premiers éléments généraux. Mêle-toi de tout cela le plus que tu pourras toi-même, et surveille le caractère et le bon sens (je donne au mot l’acception la plus large) de la personne.

Je te parlais tout à l’heure d’observation morale, je n’aurais jamais soupçonné combien ce côté est abondant en voyage. On s’y frotte à tant d’hommes différents que véritablement on finit par connaître un peu le monde (à force de le parcourir). La terre est couverte de balles splendides. Le voyage a des mines de comique immenses et inexploitées. Je ne sais pourquoi personne jusqu’à présent n’a fait cette remarque qui me paraît bien naturelle. Et puis, c’est qu’on se déboutonne si vite, on vous fait des confidences si étranges! Un homme voyage depuis un an et ne trouve personne à qui parler; il vous rencontre un soir dans un hôtel ou sous une tente; on parle d’abord politique, puis on cause de Paris, puis le bouchon sort tout doucement, le vin s’épanche et en deux heures voilà qu’on vide le reste jusqu’au fond ou à peu près. Le lendemain, on se sépare, et l’on ne reverra jamais son ami intime de la veille au soir; il y a même à cela souvent des mélancolies singulières. Nous avons visité le vieux sérail et les mosquées. Le sérail ne signifie pas grand’chose. Ce sont d’admirables appartements dans le plus beau point de vue du monde peut-être, mais ornés et meublés dans un goût déplorable. Toutes les vieilles rocamboles d’Europe dont on ne veut plus on les repasse aux Turcs qui donnent là-dedans avec la naïveté du barbare. A part la salle du Trône, merveilleuse c’est le mot, tout le reste est de la petite musique.

J’ai vu les derviches hurleurs. J’y étais très préparé par tout ce que j’avais déjà vu au Caire, aussi n’en ai-je été nullement étonné. Jeudi prochain nous y retournerons. Il se passera des choses gentilles, on se passera dans le corps un tas d’instruments de supplice que nous avons vus accrochés aux murs. Mais je trouve que l’on ne vante pas assez les tourneurs. Rien n’est plus gracieux que de voir valser tous ces hommes avec leurs grands jupons plissés et leur figure extatique levée au ciel. Ils tournent sans s’arrêter pendant une heure environ. Un d’eux nous a affirmé que, s’il ne fallait pas tenir ses bras au-dessus de sa tête, il est capable de tourner pendant six heures de suite. Celui-là nous fait de temps à autre des visites. Nous lui donnons une bouteille d’eau-de-vie qu’il boit très bien en sa qualité de musulman.

A Louis Bouilhet.

Constantinople, 14novembre1850.

Si je pouvais t’écrire tout ce que je réfléchis à propos de mon voyage, c’est-à-dire que si je retrouvais quand je prends la plume les choses qui me passent dans la tête et qui me font dire, à part moi, je lui écrirai ça, tu aurais vraiment peut-être des lettres amusantes. Mais, cela s’en va aussitôt que j’ouvre mon carton. N’importe, au hasard de la fourchette, comme ça viendra.

D’abord de Constantinople, où je suis arrivé hier matin, je ne te dirai rien aujourd’hui, à savoir seulement que j’ai été frappé de cette idée de Fourier: qu’elle serait plus tard la capitale de la terre. C’est réellement énorme comme humanité. Ce sentiment d’écrasement que tu as éprouvé à ton entrée à Paris, c’est ici qu’il vous pénètre en coudoyant tant d’hommes inconnus depuis le Persan et l’Indien jusqu’à l’Américain et l’Anglais, tant d’individualités séparées dont l’addition formidable aplatit la vôtre. Et puis, c’est immense. On est perdu dans les rues, on ne voit ni le commencement ni la fin. Les cimetières sont des forêts au milieu de la ville. Du haut de la tour de Galata, on voit toutes les maisons et toutes les mosquées (à côté et parmi le Bosphore et la Corne-d’Or pleins de vaisseaux), les maisons peuvent être comparées aussi à des navires; ce qui fait une flotte immobilé dont les minarets seraient les mâts des vaisseaux de haut bord (phrase un peu entortillée, passons).

J’aurai demain ton nom Loue Bouilhette (prononciation turque) écrit sur papier bleu en lettres d’or. C’est un cadeau que je destine à orner ta chambre. Cela te rappellera, quand tu le regarderas tout seul, que je t’ai beaucoup mêlé à mon voyage. En sortant de chez les «malins»(écrivains) où nous avions discuté le papier, l’ornementation. et le prix de ladite pancarte, nous avons été donner à manger aux pigeons de la mosquée de Bajazet. Ils vivent dans la cour de la mosquée, par centaines. C’est une œuvre pie que de leur jeter du grain. Quand on arrive, ils s’abattent sur les dalles de tous les côtés de la mosquée, des corniches, des toits, des chapiteaux des colonnes. Le port a aussi ses oiseaux familiers. Au milieu des navires et des caïques on voit les cormorans voler ou qui se reposent sur les flots. Sur les toits des maisons il y a des nids de cigognes, abandonnés l’hiver. Dans les cimetières les chèvres et les ânes broutent tranquillement, et la nuit les femmes turques y donnent des rendez-vous aux soldats.

Le cimetière est une des belles choses de l’Orient. Il n’a pas ce caractère profondément agaçant que je trouve chez nous à ce genre d’établissement; point de mur, point de fossé, point de séparation ni de clôture quelconque. Ça se trouve à propos de rien dans la campagne ou dans une ville, tout à coup et partout, comme la mort elle-même, à côté de la vie et sans qu’on y prenne garde. On traverse un cimetière comme on traverse un bazar. Toutes les tombes sont pareilles, elles ne diffèrent que par l’ancienneté. Seulement à mesure qu’elles vieillissent, elles s’enfouissent et disparaissent, comme fait le souvenir qu’on a des morts. Les cyprès plantés en ces lieux sont gigantesques. Ça donne au site un jour vert plein de tranquillité. A propos de sites c’est à Constantinople véritablement que l’on peut dire: Un site! ah! quel tableau!

Où en es-tu avec la muse? je m’attendais ici à trouver une lettre de toi et quelque chose en vers y inclus. Que devient la Chine? que lis-tu? Comme j’ai envie de te voir!

Quant à moi, littérairement parlant, je ne sais où j’en suis. Je me sens quelquefois anéanti (le mot est faible), d’autres fois le style «limbique»(à l’état de limbe et de fluide impondérable) passe et circule en moi avec des chaleurs enivrantes. Puis ça retombe. Je médite très peu, je rêvasse occasionnellement. Mon genre d’observation est surtout moral. Je n’aurais jamais soupçonné ce côté au voyage. Le côté psychologique, humain, comique y est abondant. On rencontre des balles splendides, des existences gorge-pigeon très chatoyantes à l’œil, fort variées comme loques et broderies, riches de saletés, de déchirures et de galons. Et au fond toujours cette vieille canaillerie immuable et inébranlable. C’est là la base. Ah! comme il vous en passe sous les yeux!

De temps à autre dans les villes j’ouvre un journal. Il me semble que nous allons rondement. Nous dansons non pas sur un volcan, mais sur la planche d’une latrine qui m’a l’air passablement pourrie. L’idée d’étudier la question me préoccupe. A mon retour j’ai envie de m’enfoncer dans les socialistes et de faire sous la forme théâtrale quelque chose de très brutal, de très farce, et d’impartial bien entendu. J’ai le mot sur le bout de ma langue et la couleur au bout des doigts. Beaucoup de sujets plus nets comme plan n’ont pas tant d’empressement à venir que celui-là.

A propos de sujets j’en ai trois qui ne sont peut-être que le même et ça m’embête considérablement. 1o Une nuit de Don Juan à laquelle j’ai pensé au lazaret de Rhodes. 2o L’histoire d’Anubis, la femme qui veut se faire aimer par le Dieu. C’est la plus haute, mais elle a des difficultés atroces. 3o Mon roman flamand de la jeune fille qui meurt vierge et mystique entre son père et sa mère, dans une petite ville de province, au fond d’un jardin planté de choux et de quenouilles, au bord d’une rivière grande comme l’eau de Robec. Ce qui me turlupine c’est la parenté d’idées entre ces trois plans: Dans le premier, l’amour inassouvissable sous les deux formes de l’amour terrestre et de l’amour mystique. Dans le second, même histoire, mais on se donne et l’amour terrestre est moins élevé en ce qu’il est plus précis. Dans le troisième ils sont réunis dans la même personne, et l’un mène à l’autre, seulement mon héroïne crève d’exaltation religieuse après avoir connu l’exaltation des sens. Hélas! il me semble que lorsqu’on dissèque si bien les enfants à naître on n’est pas assez monté pour les créer. Ma netteté métaphysique me donne des terreurs. Il faut pourtant que j’en revienne. J’ai besoin de me donner ma mesure à moi-même. Je veux pour vivre tranquille avoir mon opinion sur mon compte, opinion arrêtée et qui me réglera dans l’emploi de mes forces. Il me faut connaître la qualité de mon terrain et ses limites avant de me mettre au labourage. J’éprouve, par rapport à mon état littéraire intérieur, ce que tout le monde, à notre âge, éprouve un peu par rapport à la vie sociale: «Je sens le besoin de m’établir.»

A Smyrne, par un temps de pluie qui nous empêchait de sortir, j’ai pris au cabinet de lecture «Arthur» d’Eugène Sue. Il y a de quoi en vomir, ça n’a pas de nom. Il faut lire ça pour prendre en pitié l’argent, le succès et le public. La littérature a mal à la poitrine. Elle crache, elle bavache, elle a des vésicatoires qu’elle couvre de taffetas pommadés, et elle s’est tant brossé la tête qu’elle en a perdu tous ses cheveux. Il faudrait des Christs de l’Art pour guérir ce lépreux.

En revenir à l’antique, c’est déjà fait, au moyen âge, c’est déjà fait. Reste le présent. Mais la base tremble, où donc appuyer les fondements? La vitalité et partant la durée est à ce prix pourtant. Tout cela m’inquiète tellement que j’en suis venu à ne plus aimer qu’on m’en parle; j’en suis irrité parfois comme un galérien libéré qui entend causer système pénitentiaire, avec Maxime surtout, qui n’y va pas de main morte et qui n’est pas un gaillard encourageant; et j’ai rudement besoin d’être encouragé. D’un autre côté ma vanité n’est pas encore résignée à n’avoir que des prix d’encouragement.

Je m’en vais relire toute l’Iliade. Dans une quinzaine nous ferons un petit voyage en Troade. Au mois de janvier nous serons en Grèce. Je bisque d’être si ignorant. Ah! si je savais le grec au moins et j’y ai perdu tant de temps!

La sérénité m’abandonne!

Celui qui, voyageant, conserve de soi la même estime qu’il avait dans son cabinet en se regardant tous les jours dans sa glace, est un bien grand homme ou un bien robuste imbécile. Je ne sais pourquoi, mais je deviens très humble.

En passant devant Abydos j’ai beaucoup pensé à Byron. C’est là son Orient, l’Orient turc, l’Orient du sabre recourbé, du costume albanais et de la fenêtre grillée donnant sur des flots bleus. J’aime mieux l’Orient cuit du Bédouin et du désert, les profondeurs vermeilles de l’Afrique, le crocodile, le chameau, la girafe.

Je regrette de ne pas aller en Perse (l’argent! l’argent!), je rêve des voyages d’Asie, aller en Chine par terre, des impossibilités, les Indes ou la Californie qui m’excite toujours sous le rapport humain. D’autres fois je me prends de tendresses à en pleurer en songeant à mon cabinet de Croisset, à nos dimanches. Ah! comme je regretterai mon voyage et comme je le referai et comme je me redirai l’éternel monologue: «Imbécile, tu n’as pas assez joui.»

Pourquoi la mort de Balzac m’a-t-elle vivement affecté? Quand meurt un homme que l’on admire on est toujours triste. On espérait le connaître plus tard et s’en faire aimer. Oui, c’était un homme fort et qui avait crânement compris son temps. Lui qui avait si bien étudié les femmes, il est mort dès qu’il a été marié et quand la société qu’il savait a commencé son dénouement. Avec Louis-Philippe s’est en allé quelque chose qui ne reviendra pas. Il faut maintenant d’autres musettes.

Pourquoi ai-je une envie mélancolique de retourner en Égypte et de remonter le Nil et de revoir Ruchouk Hanem?…. C’est égal, j’ai passé là une soirée comme on en passe peu dans la vie. Du reste je l’ai bien sentie. T’ai-je regretté! pauvre vieux!

Il me semble que je ne te dis rien de bien intéressant. Je vais me coucher et demain je te parlerai un peu de mon voyage, ça sera plus amusant pour toi que mon éternel moi dont je suis bougrement las.

A Parain.

24novembre1850.

En attendant que je reçoive la lettre annoncée par ma mère et dans laquelle vous devez me raconter une anecdote curieuse sur le jeune Bezet, je réponds bien vite, cher oncle, à la vôtre que j’ai reçue par le dernier courrier.

Que voulez-vous que je vous dise, cher vieux compagnon? Quand je serai revenu à Croisset comme nous arrangerons ensemble toutes les babioles que je rapporte. Échignerons-nous la muraille, hein? Quel abus de la vrille!

Ah! vieux polisson de père Parain, si vous étiez ici vous ouvririez de grands yeux à voir dans les rues les femmes. Elles se font voiturer dans des espèces de vieux carrosses suspendus et dorés à l’extérieur comme des tabatières. Là-dedans, couchées sur des divans comme dans leur maison (la voiture quelquefois est close par des rideaux de soie), on peut les contempler tout à son aise. Elles ont sur la figure un voile transparent à travers lequel on voit le rouge de leurs lèvres peintes et l’arc de leurs sourcils noirs. Dans l’intervalle du voile, entre le front et les joues, paraissent leurs yeux qui brûlent à regarder, et qui dardent sur vous d’aplomb leurs prunelles fixes. De loin, ce voile que l’on ne distingue pas leur donne une pâleur étrange, qui vous arrête sur les talons saisi d’étonnement et d’admiration. Elles ont l’air de fantômes. A travers les voiles qui retombent sur leurs mains brillent leurs bagues de diamants, et songer, miséricorde, que dans dix ans elles seront en chapeau et en corset! qu’elles imiteront leurs maris qui se font habiller à l’européenne, portent des bottes et des redingotes!

Souvent en vous promenant en canot avec moi vous preniez instinctivement la chaîne. Si vous alliez en caïque sur le Bosphore je ne sais à quoi vous vous accrocheriez. Figurez-vous des barques de vingt-cinq à trente-cinq pieds de long sur deux et demi tout au plus de large, pointues comme des aiguilles à l’avant et à l’arrière. On y peut tenir deux dedans. On s’accroupit au fond et il faut rester complètement immobile de peur de chavirer. Les deux rameurs, en chemise de soie, se servent de rames dont la partie comprise entre le tollet et la poignée a un renflement énorme pour faire contre-poids. Quand on est dans une semblable embarcation, que la mer est calme et que les caidjis sont bons, on vole sur l’eau.

Le port de Constantinople est plein d’oiseaux. Vous savez que les Musulmans ne les tuent jamais. Il y a des bandes de goélands qui nagent entre les navires. Les pigeons perchent sur les cordages des navires et de là s’envolent pour aller se poser sur les minarets,

Vous ne sauriez croire, mon vieux, combien nous pensons à vous et combien nous vous regrettons, ici particulièrement. Vous seriez capable d’y passer le reste de votre vie. Une fois entré dans les bazars vous n’en sortiriez plus. Toutes les boutiques sont ouvertes, on s’asseoit sur le bord, on prend la pipe du marchand et on cause avec lui. On peut y revenir vingt jours de suite sans rien acheter. Quand un marchand n’a pas ce que vous désirez il se lève de dessus son tapis et vous mène chez un voisin. Mais quand il s’agit du prix il faut, règle générale, commencer par rabattre les deux tiers. On se dispute pendant une heure, il jure par sa tête, par sa barbe, par tous les prophètes et enfin vous finissez par avoir votre marchandise avec50, 60ou75p.100de rabais. Les Persans particulièrement sont d’infâmes gueux. Avec leur bonnet pointu et leur grand nez ils ont des balles de gredin très amusantes. Stephany, notre drogman, a une rage de Perse et de Persans incroyable; partout où il en rencontre il s’arrête à causer avec eux.

A sa mère.

Constantinople, 4décembre1850.

Sais-tu que tu finirais, chère vieille, par me donner une vanité démesurée, moi qui assiste à la décroissance successive de cette qualité qu’on ne me refuse généralement point. Tu me fais tant de compliments sur mes lettres que je crois que l’amour maternel t’aveugle tout à fait.

Je suis curieux de voir ce que tu auras décidé relativement à ton voyage d’Italie et si tu emmèneras la petite. Écris-moi à Athènes. Nous ne savons au juste quand nous partons de Constantinople, mais ce sera probablement d’ici à une quinzaine. Nous nous ruinons dans les villes, tout notre voyage de Rhodes et d’Asie-Mineure nous a moins coûté que douze jours passés à Smyrne où nous n’avons pourtant rien acheté. Mais la vie européenne est exorbitante. Deux piastres, Madame! deux piastres! (dix sols!) pour laver un col de chemise, ainsi du reste. D’Athènes nous filerons probablement sur Patras après avoir vu de la Grèce ce que nos moyens nous permettront et ils ne nous permettront pas grand’chose, et à Patras nous nous embarquerons pour Brindisi d’où nous irons par terre jusqu’à Naples. Tel est notre plan. Sinon il faudrait retourner à Malte, y faire cinq jours de quarantaine et quatre de libre pratique, et de Malte se rembarquer pour Naples, ce qui serait peu amusant, surtout pour Maxime qui redoute la mer. Quant à moi j’y suis crâne. C’est avec l’équitation un talent que j’ai acquis en voyage, car je suis maintenant «aussi bon homme de cheval que de pied» comme M. de Montluc. Autre talent: j’entends très bien l’italien, il y a du moins peu de choses qui m’échappent quand on ne le parle pas trop vite; pour ce qui est de le parler, je baragouine quelques mots. Mais ce qui me désole, c’est le grec; leur s. n. d. D. de prononciation est telle, que je reconnais à peine un mot sur mille. Le grec moderne est tellement mêlé de slave, de turc et d’italien que l’ancien s’y noie et ajoutez à cela leurs polissonnes de lettres sifflées et avalées! A Athènes je serai moins ébouriffé, on y parle plus littérairement.

En fait de haute littérature, nous avons rencontré ici M. de Saulcy, membre de l’Institut et directeur du Musée d’artillerie, qui voyage avec Édouard Delessert, le fils de l’ancien préfet de police, et toute une bande qui les accompagne. Dès le début, grande familiarité, on retranche le monsieur, questions de la plus franche obscénité, plaisanteries, bons mots, esprit français dans toute sa grâce. Nous leur avons conseillé de ne pas aller dans le Hauran où infailliblement ils se seraient fait casser leurs gueules. Je crois que c’est un service que nous leur avons rendu là. Dès le lendemain nous étions devenus tellement amis que M. de Saulcy me tapait sur le ventre en me disant: «Ah! mon vieux Flaubert.» M. de Saulcy est celui qui a trouvé le moyen de lire le cunéiforme.

Nous dînons après-demain à l’ambassade chez le général. Ce brave général néglige la tenue diplomatique, dans l’intimité il donne de grands coups de poing dans le dos de Maxime en l’appelant sacré farceur.

Je viens de me promener à cheval tout seul avec Stephany pendant trois heures. Il faisait très froid. Le ciel est pâle comme en France. Nous avons galopé sur des landes à travers champs. J’ai rejoint les eaux douces d’Europe où dans l’été les belles dames d’ici viennent marcher sur l’herbe avec leurs bottes de maroquin jaune. Il y avait à la place de promeneurs un troupeau de moutons qui broutait et les feuilles jaunies des sycomores tombaient au pied des arbres dans le palais d’été du grand sultan. Je suis revenu par Eyerb. Une mosquée est enfermée dans un jardin qui est plein de tombes drapées et enguirlandées de feuillage et de lierres. J’ai traversé l’interminable quartier juif et le Phanar, quartier des descendants des anciens empereurs Grecs. Puis par le grand pont de bois et le petit champ des morts de Pera je suis rentré à l’hôtel.

Je ne sais que rapporter au père Parain et mon embarras est tel que je ne lui rapporte rien. Il choisira dans mes affaires à moi ce qui lui plaira le mieux. Pour le commun des amis nous avons des pantoufles, des pipes, des chapelets, toutes choses qui font beaucoup d’effet et qui ne coûtent pas cher. Devenons-nous canailles, hein? Les voyages instruisent la jeunesse.

A la même.

Constantinople, 15décembre1850.

A quand ma noce? me demandes-tu à propos du mariage de E., à quand? a jamais, je l’espère. Autant qu’un homme peut répondre de ce qu’il fera, je réponds ici de la négative. Le contact du monde auquel je me suis énormément frotté depuis quatorze mois me fait de plus en plus rentrer dans ma coquille. Le père Parain, qui prétend que les voyages changent, ’se trompe; quant à moi, tel je suis parti, tel je reviendrai, seulement avec quelques cheveux de moins sur la tête et beaucoup de paysages de plus dedans. Voilà tout. Pour ce qui est de mes dispositions morales, je garde les mêmes jusqu’à nouvel ordre; et puis s’il fallait dire là-dessus le fond de ma pensée et que le mot n’eût pas l’air trop présomptueux, je dirais je suis trop vieux pour changer. J’ai passé l’âge, quand on a vécu comme moi d’une vie toute intime pleine d’analyses turbulentes et de fougues contenues, quand on s’est tant excité soi-même et calmé tour à tour, et qu’on a employé toute sa jeunesse à se faire manœuvrer l’âme comme un cavalier fait de son cheval, qu’il force à galoper à travers champs, à coups d’éperon, à marcher à petits pas, à sauter les fossés, à courir au trot et à l’amble, le tout rien que pour s’amuser et en savoir plus; eh bien, veux-je dire, si on ne s’est pas cassé le cou dès le début il y a de grandes chances pour qu’on ne se le casse pas plus tard. Moi aussi, je suis établi, en ce sens que j’ai trouvé mon assiette, comme centre de gravité. Je ne présume pas qu’aucune secousse intérieure puisse me faire changer de place et tomber par terre. Le mariage serait pour moi une apostasie qui m’épouvante. La mort d’Alfred n’a pas effacé le souvenir de l’irritation que cela m’a causée. Ç’a été comme pour les gens dévots la nouvelle d’un grand scandale donné par un évêque. Quand on veut, petit ou grand, se mêler des œuvres du bon Dieu, il faut commencer, rien que sous le rapport de l’hygiène, par se mettre dans une position à n’en être pas la dupe. Tu peindras le vin, l’amour, les femmes, la gloire, à condition, mon bonhomme, que tu ne seras ni ivrogne, ni amant, ni mari, ni tourlourou. Mêlé à la vie, on la voit mal, on en souffre ou on en jouit trop. L’artiste selon moi est une monstruosité, quelque chose hors nature, tous les malheurs dont la Providence l’accable lui viennent de l’entêtement qu’il a à nier cet axiome; il en souffre et en fait souffrir. Qu’on interroge là-dessus les femmes qui ont aimé des poètes et les hommes qui ont aimé des actrices. Or (c’est la conclusion) je suis résigné à vivre comme j’ai vécu, seul, avec une foule de grands hommes qui me tiennent lieu de cercle, avec ma peau d’ours, étant un ours moi-même, etc. Je me fiche du monde, de l’avenir, du qu’en dira-t-on, d’un établissement quelconque, et même de la renommée littéraire, qui m’a jadis fait passer tant de nuits blanches à la rêver. Voilà comme je suis, tel est mon caractère

Si je sais par exemple à propos de quoi me vient cette tartine de deux pages, que le diable m’emporte, pauvre chère vieille. Non, non, quand je pense à ta bonne mine si triste et si aimante, au plaisir que j’ai de vivre avec toi, si pleine de sérénité et d’un charme si sérieux, je sens bien que je n’en aimerai jamais une autre comme toi, va, tu n’auras pas de rivale, n’aie pas peur. Les sens ou la fantaisie d’un moment ne prendront pas la place de ce qui reste enfermé au fond d’un triple sanctuaire. On ira peut-être sur le seuil du temple, mais on n’entrera pas dedans.

Ce brave E…! Le voilà donc marié, établi et toujours magistrat par-dessus le marché! Quelle balle de bourgeois et de monsieur! Comme il va bien plus que jamais défendre l’ordre, la famille et la propriété! Il a du reste suivi la marche normale. Lui aussi, il a été artiste, il portait un couteau-poignard et rêvait des plans de drames, puis ç’a été un étudiant folâtre du quartier latin; il appelait «sa maîtresse» une grisette du lieu que je scandalisais par mes discours quand j’allais le voir dans son fétide ménage. Il pinçait le cancan à la Chaumière et buvait des bischops de vin blanc à l’estaminet Voltaire. Puis il a été reçu docteur. Là le comique du sérieux a commencé pour faire suite au sérieux du comique qui avait précédé. Il est devenu grave, s’est caché pour faire de minces fredaines, s’est acheté définitivement une montre et a renoncé à l’imagination (textuel); comme la séparation a dû être pénible! C’est atroce quand j’y pense! Maintenant je suis sûr qu’il tonne là-bas contre les doctrines socialistes; il parle de l’édifice, de la base, du timon, de l’hydre de l’anarchie. Magistrat, il est réactionnaire, marié il sera cocu, et passant ainsi sa vie entre sa femelle, ses enfants et les turpitudes de son métier, voilà un gaillard qui aura accompli en lui toutes les conditions de l’humanité. Bref! parlons d’autre chose.

C’est jeudi en revenant d’Asie, jeudi anniversaire de ma naissance, que j’ai trouvé en rentrant tes deux bonnes lettres. Ç’a été une fête. Pendant que Maxime était resté à la maison pour s’occuper des préparatifs du départ (douane, argent, envois de caisse, etc.), j’étais parti dès le matin avec notre ami le comte Kosielski pour la ferme polonaise qui est de l’autre côté du Bosphore en Asie. Nous avons fait en notre journée15lieues ventre à terre, galopant sur la neige qui couvrait la campagne déserte. C’était de grands mouvements de terrain qui ondulaient comme des vagues monstrueuses dont la blancheur monotone était déchirée de place en place par de petits chênes rabougris ou des bruyères. Un pâle soleil brillait sur cette étendue froide. Nous nous sommes égarés. Des pâtres bulgares couverts de peaux de bêtes et qui ressemblaient plutôt à des ours qu’à des hommes nous ont remis sur notre route. Quant à un chemin frayé, nous ne voyions sur la neige que la trace des lièvres et des chacals qui avaient couru pendant la nuit. Dans les montées et descentes notre guide chantait à tue-tête une chanson sur un air aigu que le vent aussitôt arrachait de sa bouche et emportait dans la solitude. Il faisait très froid, le mouvement du cheval cependant nous faisait suer. Kosielski me disait: «Oh! il me semble que c’est la Pologne.» Et moi je pensais aux grands voyages par terre de l’Asie centrale, à laTartarie, au Thibet, à tout le vague pays des fourrures et des cités à dômes d’étain.

Tu me demanderas peut-être ce que c’est que le comte Kosielski: c’est un grand seigneur polonais, avec nous au même hôtel, aux trois quarts ruiné par suite des guerres de son pays, couvert de blessures et de horions, homme charmant et de bonne compagnie. Il est chef de l’émigration polonaise et hongroise accueillie par la Sublime Porte sur les terres de l’empire. C’est lui qui leur distribue de l’argent et assigne à chacun le lieu où ils doivent résider. J’ai vu à cette ferme quelques-uns de ces pauvres diables. L’amour de la patrie mène loin (soit dit sans calembour); Kosielski est encore une des nombreuses connaissances que nous avons faites en voyage, et des meilleures! C’est étonnant du reste comme on s’accroche vite, n’importe, cela a son petit moment d’amertume de quitter ainsi des sympathies toutes fraîches;

Quand je saurai l’époque de ton départ, je t’enverrai une liste d’objets que tu m’apporteras. Emmène une femme de chambre si tu le juges nécessaire ou même commode. L’argent est bon, mais l’aise meilleure. Et l’aise en voyage, c’est tout. C’est la santé et la vie bien souvent. J’attribue notre bon état permanent au bon régime que nous avons suivi, à notre sobriété, et pour lâcher le mot au confortable dont nous nous privions quand il était absent, mais que nous saisissions avec la même philosophie quand il se présentait.

A Louis Bouilhet.

Athènes, 19décembre1850. Au lazaret du Pirée.

J’y suis depuis hier. Nous voilà casernés au lazaret jusqu’à dimanche. Je lis de l’Hérodote et du Thirlwall. La pluie tombe à verse, mais du moins il fait plus chaud qu’à Constantinople, où ces jours derniers la neige couvrait les maisons. J’ai été joyeux tout de bon, hier, en apercevant l’Acropole qui brillait en blanc au soleil, sous un ciel chargé de nuages. Nous passions devant Colone, nous avions Égine à gauche, Salamine en face. Maxime, gêné du mal de mer, râlait dans sa cabine. Le temps était rude. A l’avant avec mon lorgnon sur le nez à côté de la cage aux poulets, debout et regardant devant moi, je me laissais aller à de «grandes pensées». Sans blague aucune, j’ai été ému, plus qu’à Jérusalem je ne crains pas de le dire ou du moins d’une façon plus vraie, où le parti pris avait moins de part. Ici c’était plus près de moi, plus de ma famille. C’est peut-être aussi que je m’y attendais moins. Voilà l’éternel monologue hébété et admiratif que je me disais en considérant ce petit coin de terre au milieu des hautes montagnes qui le dominent: «C’est égal, il est sorti de là de crânes bougres et de crânes choses.»

Nous allons la semaine prochaine commencer nos courses aux Thermopyles, Sparte, Argos, Mycènes, Corinthe, etc. Ce ne sera guère qu’un voyage de touriste (oh!!): il ne nous reste ni temps ni argent. Il a fallu par le même motif passer par-dessus la Troade; Constantinople nous a dévorés. J’aurais bien voulu voir aussi la Thessalie, mais il faut quitter Golconde, c’est fini. J’ai été triste à crever en disant adieu à Constantinople. Encore une porte fermée derrière moi. Encore une bouteille d’avalée. J’éprouve depuis six semaines des appétits féroces de voyage justement parce que mon voyage finit. Je me désespère d’avoir manqué la Perse. N’y pensons plus; l’homme n’est jamais satisfait de rien, maxime qui, pour n’être pas neuve, n’en est pas plus consolante.

Comment un homme sensé comme toi a-t-il pu se méprendre à ce propos sur mon voyage d’Italie? Ne vois-tu pas qu’une fois rentré, je ne sortirai plus et que d’ici à… la saison de mes pérégrinations est close? Comment et avec quoi, animal, irais-je jamais en Italie si je n’y vais pas cette année? Mon voyage d’Orient a rudement entamé mon mince capital. Le soleil l’a fait maigrir. Crois-tu que comme toi je ne sente pas bien la fétidité d’un voyage exécuté sans préparations et qui durera peut-être six mois tout au plus? N’importe, j’en prendrai ce que je pourrai. Quoiqu’à suivre mon penchant je voudrais rester en Italie le temps d’y travailler sur place et de m’infiltrer goutte à goutte ce que je vais avaler à grandes gorgées. C’est comme pour la Grèce, je hausse les épaules de pitié, en songeant que j’y vais rester quelques semaines et non quelques mois. Espérons, malgré tes prédictions, que le voyage d’Italie ne me poussera pas à l’hyménée. Vois-tu la famille où s’élève dans une tiède atmosphère la jeune personne qui doit être mon épouse? Madame Gustave Flaubert! Est-ce que c’est possible? Non, je ne suis pas encore assez canaille.

C’en est donc fini de l’Orient. Adieu, mosquées; adieu, femmes voilées. Adieu, bons Turcs dans les cafés, qui tout en fumant vos chibouks, vous curez les ongles des pieds avec les doigts de vos mains! Quand reverrai-je les négresses suivant leur maîtresse au bain? Dans un grand mouchoir de couleur elles portent le linge pour changer, elles marchent en remuant leurs grosses hanches et font trainer sur les pavés leurs babouches jaunes, qui claquent sous la semelle à chaque mouvement du pied. Quand reverrai-je un palmier? quand remonterai-je à dromadaire?

O Plumet fils! qui avez inventé la désinfection de la m.… donnez-moi un acide quelconque pour désem-bêter l’âme humaine.

Nous avons passé cinq semaines à Constantinople; il y faudrait passer six mois. Malgré le mauvais temps, nous nous sommes beaucoup promenés dans les bazars, dans les rues, en caïque, à cheval. Nous avons vu le sultan. Nous avons été au théâtre, où l’on jouait un ballet: Le triomphe de l’Amour. Un dieu Pan y dansait un pas de caractère, engainé dans une culotte de velours à bretelles et les danseuses exécutaient à la barbe des Arméniens, des Grecs et Turcs, un cancan des plus effrénés. Le public prenait la chose au sérieux et se pâmait d’aise.

Un jour nous sommes sortis à cheval et nous avons fait le tour des murailles de Constantinople. Les trois enceintes se voient encore. Les murs sont couverts de lierre. Derrière eux grouille la ville turque avec ses maisons de bois noir et ses vêtements de couleur. En dehors il n’y avait rien qu’un immense cimetière planté de stèles funéraires et de cyprès. Le vent soufflait dans les arbres, il faisait froid. En suivant toujours l’enceinte, nous sommes arrivés au bord de la mer (de Marmara). En cet endroit il y a des boucheries. Des tripailles d’animaux jonchaient le sol, des chiens fauves rôdaient là tout autour, les oiseaux de proie avec de grands cris voltigeaient dans le ciel, au-dessus des flots qui se brisaient contre les tours et rebondissaient à grand bruit. Le vent levait en l’air la queue et la crinière de nos chevaux. Nous sommes revenus à travers les tombes, galopant et sautant entre elles, allant au pas quand c’était plus serré, trottant lestement sur les pelouses quand elles se présentaient entre les tombeaux et les arbres.

Un autre jour, c’était un dimanche, je suis sorti tout seul, à pied, et je me suis enfoncé dans le quartier (le Dimitri) au hasard, car je me suis perdu. Dans les cafés des hommes accroupis autour des mangals (réchauds) fumaient leur pipe. Dans une rue où une sorte de torrent coulait de la boue, une négresse, accroupie, demandait l’aumône en turc. Quelques femmes revenaient des vêpres. Des enfants jouaient sur les portes. Aux fenêtres deux ou trois figures de Grecques qui me regardaient curieusement; je me suis trouvé dans la campagne sur une hauteur ayant Constantinople à mes pieds qui se développait avec une prodigieuse ampleur. Je ne savais plus guère où j’étais. Il y avait à côté de moi une caserne turque, plus loin quantité de petites colonnes élevées dans les champs. C’est là que les sultans autrefois venaient s’exercer à l’arc. Chaque fois qu’ils avaient touché le but, on élevait une colonne. Puis je me suis dirigé tant bien que mal vers la mer, et me suis trouvé devant l’arsenal. Beaucoup de matelots de toutes nations; rues tortueuses et noires, sentant le goudron, et je suis rentré chez moi brisé, étourdi.

Il y a aujourd’hui huit jours, j’ai fait15lieues à cheval, en Asie, d’un train d’enfer sur la neige. J’allais à la colonie polonaise. Pauvres diables! En courant sur ces solitudes blanches où se voyaient seulement des traces de lions et de chacals, je pensais aux voyages d’Asie, au Thibet, à la Tartarie, à la muraille de la Chine, aux grands caravansérails en bois, où le marchand de fourrures arrive le soir, par un crépuscule vert, avec ses chameaux velus, dont les poils sont raides de givre. La neige assourdissait le bruit des pieds de nos chevaux. Dans les fondrières, leurs sabots cassaient la glace. Quand nous les laissions souffler un moment, ils mordillonnaient du bout des dents les petits arbres rabougris qui apparaissaient sous la neige. Des bergers bulgares couverts de peaux de mouton nous ont remis dans notre route, ou plutôt sur notre voie, car nous allions sans chemin frayé. A la porte de la ferme il y avait un grand chevreuil suspendu et dont la gorge coupée était noire. Nous sommes revenus à la nuit à Scutari. Mon compagnon avec un grand fouet de poste frappait les chiens, dans les villages où nous passions. Toute la meute vagabonde hurlait effroyablement. Nos chevaux continuaient leur train insensé. La mer était grosse pour passer le Bosphore et si nous ne nous sommes pas noyés en caïque, c’est que Dieu ne l’a pas voulu. Du reste c’a été une bonne journée et comme on en passe peu dans la vie, même en voyage. Jamais je n’oublierai ces vieilles montagnes de Bithynie toutes blanches, et la lumière qui les éclairait si froide et si immobile qu’elle semblait factice; ni tous ces villages qui se suivaient, rendus bruyants tout à coup par nos quatre chevaux passant à fond de train sur le pavé comme un éclair. Puis au lieu du pavé, nous sentions de nouveau la terre sous nos pieds. Au détour de la route, le comte Kosielski, mon compagnon, dirigeant sa bête comme un lancier et se couchant tout entier sur son col, fondait sur les chiens et leur lançait de grands coups de fouet, puis, faisant une volte, continuait sa route sans s’arrêter.

J’ai vu les mosquées, le sérail, Sainte-Sophie; au sérail un nain, le nain du sultan jouant avec les eunuques blancs à côté de la salle du trône; le nain habillé d’une manière cossue, à l’européenne, sous-pieds, paletot, chaîne de montre, était hideux. Quant aux eunuques, les noirs, les seuls que j’eusse vus jusqu’à présent, ne m’avaient fait aucun effet, mais les blancs! je ne m’y attendais guère. Ils ressemblent à de vieilles femmes méchantes. Cela vous irrite les nerfs et vous tourmente l’esprit, on se sent pris de curiosités dévorantes, en même temps qu’un sentiment bourgeois vous les fait haïr. Il y a là quelque chose de tellement antinormal, plastiquement parlant, que votre virilité en est choquée. Explique-moi ça. N’importe, ce produit est une des plus drôles de choses qui soient sorties de la main humaine. Que n’aurais-je pas donné en Orient pour me faire l’ami d’un eunuque! mais ils sont inabordables.–A propos du nain, cher seigneur, il va sans dire qu’il m’a remis en mémoire le gentil Caracoïdès.

L’Orient ne sera bientôt plus que dans le soleil. A Constantinople la plupart des hommes sont habillés à l’européenne, on y joue l’opéra, il y a des cabinets de lecture, des modistes, etc. Dans cent ans d’ici, le harem, envahi graduellement parla fréquentation des dames franques, croulera de lui seul, sous le feuilleton et le vaudeville…. Bientôt le voile, déjà de plus en plus mince, s’en ira de la figure des femmes, et le musulmanisme avec lui s’envolera tout à fait. Le nombre des pèlerins de la Mecque diminue de jour en jour; les ulémas se grisent comme des Suisses, on parle de Voltaire! Tout craque ici comme chez nous. Qui vivra, s’amusera!

La loi sur la correspondance des particuliers par voie électrique m’a étrangement frappé. C’est pour moi le signe le plus clair d’une débâcle imminente. Voilà que par suite du progrès, comme on dit, tout gouvernement devient impossible. Cela est d’un haut grotesque que de voir ainsi la loi se torturer comme elle peut et se casser les reins à force de fatigue, à vouloir retenir l’immense nouveau qui déborde de partout. Le temps approche où toute nationalité va disparaître. La «patrie» sera alors un archéologisme comme la «tribu». Le mariage lui-même me semble vigoureusement attaqué par toutes les lois que l’on fais contre l’adultère. On le réduit à la proportion d’un délit.

Ne rêves-tu pas souvent aux ballons? L’homme de l’avenir aura peut-être des joies immenses. Il voyagera dans les étoiles, avec des pilules d’air dans sa poche. Nous sommes venus, nous autres, ou trop tôt ou trop tard. Nous aurons fait ce qu’il y a de plus difficile et de moins glorieux: la transition. Pour établir quelque chose de durable, il faut une base fixe; l’avenir nous tourmente et le passé nous retient. Voilà pourquoi le présent nous échappe.

J’ai ri comme un fol aux «fumiers considérés comme engrais», la balle de Caudron que j’ai revue là m’a fait plaisir; les couplets que j’aime le mieux sont ceux de

Caudron suivant les doctrines

De son illustre seigneur,

et surtout celui-ci qui est infect de lourdeur bourgeoise:

Après six mois de ménage

Lise élargit ses jupons.

Quant aux vers sur un bracelet, je n’aime pas le rej et

La femme d’un agent

De change

Agent de change est un seul mot, et d’ailleurs il y a à un peu trop d’intention et de chic, ça me semble trop espagnol et cavalcadour.

Ce que j’aime le mieux, c’est le second quatrain et ce vers:

Donne ton poignet mince, ô ma jeune maîtresse,

qui est svelte, vigoureux et bien cambré. Mais l’idée finale a-t-elle assez de relief? N’aurait-il pas fallu frapper plus fort dans le dernier vers?

Envoie-m’en des vers, écris-moi de longues lettres, cher vieux compagnon; parle-moi de la muse d’abord, puis de toi ensuite. Je ne suis plus du tout au courant de tes amours. Aurais-tu le cœur occupé? conte-moi donc tout cela.

Que j’aurai de bonheur à revoir ton incomparable balle, ô pauvre vieux! Comme nous reprendrons avec plaisir nos bons dimanches! Mais que vais-je faire, une fois rentré? je n’en sais rien, je ne m’en doute pas. J’ai tant pensé à l’avenir que je ne m’en occupe plus. C’est trop fatigant et trop creux. Vois-tu la façon formidable dont je gueulerai Melœnis d’un bout à l’autre! Serai-je rouge à la fin! Je crois n’avoir rien perdu de cette belle voix qui me caractérise. En revanche j’ai bougrement perdu de cheveux. Le voyage m’a culotté la figure. Je n’embellis pas, tant s’en faut; le jeune homme s’en va. Je ne voudrais pas vieillir davantage.

Je deviens maintenant comme le père Chateaubriand, qui pleurait à tous les enterrements: le moindre fait me plonge dans des rêveries sans fin. Je m’en vais de pensées en pensées, comme une herbe desséchée sur un fleuve, et qui descend le courant de flot en flot.

Non, ne te moque pas de moi de vouloir voir l’Italie. Que les épiciers s’y amusent tant mieux pour eux. Il y a là-bas de vieux pans de murs, le long desquels je veux aller. J’ai besoin de voir Capri et de regarder couler l’eau du Tibre.

Parle-moi de la Chine longuement et beaucoup. Je suis bien curieux de voir l’enfant. Nous fermerons les rideaux, nous ferons un grand feu, et seuls, les lumières flambant et les vers ronflant, nous fumerons des narguilés, tandis que l’hippogriffe intérieur nous fera voyager sur ses ailes.

Adieu, cher bon vieux; je t’embrasse. Au printemps prochain, tu me reverras avec les roses, nous reprendrons nos clairs de lune.

A sa mère.

Athènes, 26décembre1850.

Nous casse-pétons de satisfaction d’être à Athènes. Et d’abord il nous semble être au printemps, comparativement à Constantinople, qui dans l’hiver est une véritable Sibérie. Les vents de la Russie rafraîchis par la mer Noire vous y arrivent de première main. Ici nous retrouvons les myrtes et les oliviers, qui nous rappellent notre bonne Syrie. Et puis les ruines! les ruines! Quelles ruines! Quels hommes que ces Grecs! quels artistes! Nous lisons, nous prenons des notes!

Quant à moi, je suis dans un état olympien, j’aspire l’antique à plein cerveau. La vue du Parthénon est une des choses qui m’ont le plus profondément pénétré de ma vie. On a beau dire, l’art n’est pas un mensonge. Que les bourgeois soient heureux, je ne leur envie pas leur lourde félicité.

Nous sommes restés cinq jours au lazaret du Pirée. Sous prétexte de lazaret, on vous y écorche vif. Nous avons été rincés d’importance sous le rapport de la bourse. Quel infâme brigandage que ces quarantaines! Comme on est complètement en prison, on vous vend tout au poids de l’or, et comme il n’y a jamais rien de prêt, il faut l’aller chercher à la ville, et les commissionnaires ne sont pas à bon marché. Il faut payer pour avoir une serviette, un couteau, une table, etc.

J’ai vu hier Canaris, il avait un chapeau de soie comme un simple mortel, était habillé à l’européenne et couvert d’un manteau noir. C’est un petit homme trapu, grisonnant, le nez un peu écrasé. Il ne sait ni lire ni écrire. Quand il était ministre de la marine, il ne pouvait signer son nom. Il ne connaît rien de tout ce qu’on a écrit en Europe sur lui. Quel renfoncement pour Hugo s’il savait cela, lui qui l’a tant chanté et si bien! Canaris sait et dit seulement ceci: «Il y a des livres qui parlent de moi en France.» Un de ces jours nous devons aller lui faire une visite.

Nous sommes ici pilotés et servis par un très brave homme, le colonel Touret, commandant de la place, ancien Philhellène qui a fait la guerre de l’indépendance avec le général Fabvier.

Nous avons eu l’honneur d’exciter l’hilarité et la curiosité de S.M. Amélie, reine de Grèce. Nous nous sommes trouvés le jour de notre arrivée sur son passage comme elle sortait en voiture pour se promener. Tout le monde la saluait soit en ôtant son chapeau ou son bonnet. Nous, avec nos tarbouches, nous lui avons fait le salut turc, ce qui lui a semblé si étrange (il n’y a pas du tout de Turcs ici) qu’elle s’est retournée vers sa dame d’honneur en se mettant à rire. Nous lui avons fait dire par le colonel Touret que nous eussions été fort embarrassés de la saluer autrement à cause de nos têtes. Elle a répondu qu’elle s’était pourtant aperçue que nous étions Français. Les Français doivent lui sembler de drôles de corps. N’importe, j’aime mieux être plus drôle encore et ne pas habiter l’ignoble palais où elle loge! Est-ce laid!

Que dis-tu en fait d’architecture de celle du palais de l’ambassade à Constantinople où l’architecte, ne sachant quel ordre inventer, a inventé celui de la croix de la légion d’honneur! Il a décoré des chapiteaux avec de grandes étoiles des braves.

Demain matin, nous partons pour Eleusis, nous passerons sur le pont de Céphise, où jadis les femmes d’Athènes étaient engueulées, aux mystères, d’une façon si gaillarde!

1851

Table des matières

A la même.

Athènes, 26janvier1851.

Voici ma dernière lettre d’Athènes probablement; nous partons dans quelques jours pour le Péloponnèse. Je ne sais maintenant comment t’écrire d’ici à mon arrivée à Naples. Ainsi, pauvre mère, attends-toi à un retard de plusieurs courriers pendant au moins un bon mois. Après quoi tu en recevras régulièrement de Naples jusqu’à ce que toute correspondance cesse, ce sera l’époque de nos embrassements. Je t’attends à Rome vers la fin de mars. Oh! viens plus tôt si tu veux, pauvre vieille, tu seras bien reçue. Quant au départ de Maxime, je te répète qu’il est complètement subordonné à ton arrivée.

Tu parles de souvenirs et de choses passées; sais-tu aujourd’hui à quoi j’ai pensé? Au long après-midi d’été que nous avons passé tous les trois dans l’auberge de la mère Leblond à Pont-Audemer; comme il faisait chaud! comme il y avait des mouches! J’entends encore les grelots des chevaux de roulier qui étaient dans l’arrière-cour pleine de poussière. Je suis comme toi, je n’oublie rien, je rêve souvent de Déville. Le souvenir de ma pauvre sœur ne me quitte pas. J’ai toujours à son endroit une place vide au cœur et que rien ne comble; charmante et bonne créature!

On a beau voyager, voir des paysages et des tronçons de colonnes, cela n’égayé pas. On vit dans une torpeur parfumée, dans une sorte d’état somnolent, où il vous passe sous les yeux des changements de décors, et à l’oreille des mélodies subites: bruits du vent, roulement des torrents, clochettes des troupeaux. Mais on n’est pas gai, on rêvasse trop pour cela. Rien ne dispose plus au silence et à la paresse; nous passons quelquefois des jours entiers, Maxime et moi, sans éprouver le besoin d’ouvrir la bouche. Après quoi nous faisons le sheik. A cheval, votre esprit trottine d’un pas égal par tous les sentiers de la pensée; il va remontant dans les souvenirs, s’arrêtant aux carrefours et aux embranchements, foulant les feuilles mortes, passant le nez par-dessus les clôtures; tout cela mûrit et, vieillit, sans parler du physique; car attends-toi à me retrouver aux trois quarts chauve, avec une mine culottée, beaucoup de barbe et de ventre. Décidément j’enlaidis, j’en suis affligé. Ah! je ne suis plus ce magnifique jouvencel d’il y a dix ans. Dans onze mois, j’aurai trente ans, c’est l’âge de raison. Je n’en ai guère pourtant.

L’autre jour nous avons eu à côté de nous à table une bande de petits élèves de la marine anglaise de neuf à quatorze ans, qui venaient tranquillement et comme des hommes se f..... une bosse à l’hôtel; ec leurs uniformes trop grands pour eux, il n’y avait rien d’amusant et de gentil comme cela. Le plus petit, placé à côté de Maxime, et qui n’était pas plus haut que la table, perdait son long nez dans son assiette. Ces messieurs se portaient des toasts avec un sang-froid de Lord. Ils fumaient des cigares et buvaient du Marsala. Ma figure les intriguait beaucoup; ils me prenaient pour un turc (ce qui est à peu près général partout). Ils ont dit au maître de l’hôtel qu’ils étaient bien fâchés de partir le lendemain, que sans cela ils seraient venus me faire une visite pour causer avec moi.

Nous avons fait la connaissance de Mouraddi, celui qui a dernièrement soutenu le siège de Venise avec Manin. Il a été enfermé dans les plombs et s’en est échappé. Ancien philhellène, il a beaucoup connu Lord Byron, et nous a donné quelques détails intéressants sur lui. C’est un homme curieux à connaître et un crâne citoyen.

A la même.

Patras, 9février1851.

Nous voilà arrivés au terme de notre voyage, chère vieille mère, dans quatre jours nous nous embarquons pour Brindisi; là nous rentrons dans les conditions du touriste ordinaire. C’est fini quant au vrai voyage. Nous nous ennuyons ici à crever. Patras est un exécrable séjour. La gargote où nous sommes (les autres qui, dit-on, ne valent pas mieux sont pleines) est atroce. Arrivant jeudi dernier à10heures, nous avons eu bien du mal à avoir de quoi manger, et François, otre drogman, a couché, tout trempé qu’il était, sur les marches de l’escalier où sans mon paletot il serait crevé de froid. Du reste nous allons bien sous le rapport sanitaire, et le voyage du Péloponnèse, qui en cette saison est assez pénible, ne nous a pas fatigués. Il est vrai de dire que je nous crois solides. «Je sons capables», comme disait Joseph, de faire 30lieues au trot et de recommencer le lendemain.

C’est donc à la fin du mois prochain, pauvre mère tant aimée, que nous nous reverrons. Nous allons compter non plus maintenant par mois, mais par semaines et jours. J’ai peur que tu n’aies froid dans ton voyage. Prends-y bien garde: crois en mon expérience et ne te fie nullement à la chaleur des pays chauds. Fais-moi le plaisir, je te le demande en grâce, de te faire faire des ceintures de flanelle; emporte une chancelière pour tes pieds, tu gèleras dans la diligence de Paris à Marseille, c’est certain. Munis-toi bien de vêtements chauds, manchon, manteau, etc. Si tu étais raisonnable, tu te ferais cadeau d’une petite pelisse en fourrure. Songe qu’à bord des bateaux à vapeur il n’y a pas de feu. A la fin de mars la saison sera encore fraîche. Crois-moi, bonne vieille mère, je n’exagère rien. Suis mes conseils, la santé en voyage n’est qu’au prix de tous ces soins.

Tout ce que tu me dis sur l’oubli des absents ne m’étonne nullement.–Tel est le commun des âmes. La banalité de la vie est à faire vomir de tristesse quand on la considère de près.–Les serments, les larmes, les désespoirs, tout cela coule comme une poignée de sable dans la main. Attendez, serrez un peu, il n’y aura tout à l’heure plus rien du tout. Et puis c’est si ennuyeux de jouer toujours le même rôle, et le public nous en tient si peu de compte; il est si lassant de porter toujours le même sentiment! On a besoin de changement, de distractions. C’est là le grand mal. Le cœur, comme l’estomac, veut des nourritures variées. Et d’ailleurs, le commun, le chétif, le bête, le mesquin, n’ont-ils pas des attractions irrésistibles? Pourquoi tant de maris couchent-ils avec leur cuisinière? Pourquoi la France a-t-elle voulu Louis XVIII après Napoléon? Ce qu’il y a de plus triste là-dedans c’est de s’apercevoir un jour de l’écroulement d’une ancienne amitié. Grâce à de vieilles sympathies, on avait foi en une communauté sentimentale qui n’existe plus. On se disait: Quand j’en aurai besoin, elle me viendra en aide. On l’appelle; l’oreille amie n’entend même plus votre langue. D’un homme à un autre homme, d’une femme à une autre femme, d’un cœur à un autre cœur, quels abîmes! La distance d’un continent à l’autre n’est rien à côté.

Est-ce que j’ai besoin que vous vous jetiez à l’eau si j’y tombe? ou que vous me défendiez contre des assassins? Je sais nager, et l’on n’assassine plus. Ce n’est pas de sacrifices que le cœur a faim, mais de contidences. Je vous demande à aimer comme j’aime, à pleurer comme je pleure et pour les mêmes choses, à sentir comme je sens, voilà tout. Il n’y a rien de plus inutile que ces amitiés héroïques qui demandent des circonstances pour se prouver. Le difficile, c’est de trouver quelqu’un qui ne vous agace pas les nerfs dans toutes les occurrences de la vie.

Ne trouves-tu pas, chère vieille, que je deviens diablement moraliste en voyage? J’ai beaucoup pratiqué l’humanité depuis dix-huit mois; voyager développe le mépris qu’on a pour elle. Depuis celui qui vous demande du poison pour expédier son papa, jusqu’à la mère qui vous vend sa fille, on en voit de toutes couleurs. Je n’aurais jamais soupçonné ce côté au voyage. On se dérange pour voir des ruines et des arbres, mais entre la ruine et l’arbre c’est tout autre chose que l’on rencontre, et de tout cela paysage et canailleries, résulte en vous une pitié tranquille et indifférente. Sérénité rêveuse qui promène son regard sans l’attacher sur rien (parce que tout vous est égal et qu’on se sent aimer autant les bêtes que les hommes, et les galets de la mer autant que les maisons des villes). Pleine de couchers de soleil, de bruits de flots et de feuillages et de senteurs, de bois et de troupeaux avec des souvenirs de figures humaines dans toutes les postures et les grimaces du monde, l’âme recueillie sur elle-même sourit silencieusement en sa digestion, comme une bayadère engourdie d’opium.

L’égoïsme aussi se développe raide, à force de voir tant de gens qui vous sont aussi étrangers que le bouquet de lentisques du bord de la route, on ne pense qu’à soi, on ne s’intéresse qu’à soi et l’on donnerait la vie d’un régiment pour s’épargner un rhume. Il y a un proverbe oriental qui dit: «Méfie-toi du Hadji (pèlerin).» Ce proverbe est bon. A force d’être hadji on devient un gredin, à ce que je crois du moins.

Une des plus jolies choses que j’aie vues en Grèce, ce sont les musiciens ambulants. Souvent vous rencontrez dans les villages deux hommes qui vont ensemble. Ils sont couverts de grands manteaux de grosse laine blanche. Les chiens hurlent après eux d’une façon formidable et les poursuivent jusqu’à ce qu’ils se soient réfugiés sous le hangar d’une maison. Coiffés d’une sorte de petit turban noir très large, dont les deux bouts leur pendent sur les oreilles (l’un d’eux repasse sous le menton comme dans les chaperons du moyen âge), vêtus de guenilles, chaussés de sandales de toile, le plus grand souffle dans une vessie et le plus jeune porte au flanc un grandbissac. Après qu’ils ont fait leur collecte, ils s’en vont, et les chiens se remettent à aboyer. J’en ai vu qui étaient noirs de boue et de crasse, et là-dessous des figures charmantes avec des airs de prince ou de galérien.

D’Athènes à Sparte nous avons eu de la pluie, de Sparte ici des torrents et des rivières à passer. Nous les passions à cheval, quelquefois le fleuve n’ayant plus de gué, notre cheval y nageait et nous avions de l’eau jusqu’au haut des cuisses. Quant au bagage, on le déchargeait complètement, nos hommes se mettaient à l’eau et le transbordaient sur leur dos. Le soir nous couchions dans des écuries avec les ânes et les chevaux, enveloppés de nos pelisses autour d’un grand feu dont la fumée vernissait en noir les poutres du plafond. D’autres fois c’était dans une maison chez quelque pappas grec. La pièce commune où couchait toute la famille et nous-mêmes était pleine d’outres de vin, de tas de blé, de fromages secs, d’oignons enfilés à des cordes, etc. Dans un coin une femme berçait un enfant dans un tronc d’arbre creusé; ces sortes d’auges servent à la fois de berceau, de pétrin et de vase à faire la lessive. Juge de la quantité de puces qu’il devait y avoir dans de semblables gîtes!

Nous avons eu du beau temps à partir de Sparte. La Messénie est une belle chose, mais rien n’égale la route de Mégare à Corinthe. Le paysage de Sparte est des plus étranges et ne s’efface pas de la tête une fois qu’on l’a vu. Il n’y a pas une seule route en Grèce, pays bien plus sauvage et mille fois plus inconfortable que toutes les Turquies et toutes les Syries. Mais ce qui vaudrait à lui seul tout le voyage, c’est l’Acropole d’Athènes.

François, notre drogman, est un ancien renégat fait prisonnier par les Turcs dans la guerre d’Indépendance. Chemin faisant il nous comptait de bonnes histoires de guerre et d’évasion. Nous avons été contents de ce garçon. Je pioche maintenant à faire le derviche hurleur. François, à cheval, me donne des leçons. Maxime en est assommé; je ne continue pas moins. Un soir littéralement j’en avais la poitrine défoncée et dans la maison où nous couchions tout le monde était venu à la porte pour voir ce qu’il y avait. Le sheik continue toujours, c’est une forte création que le temps n’entame pas.

Les kiques d’ici sont à côté, ou mieux au milieu d’un poulailler qui occupe une chambre; on est obligé de se battre avec les dindes pour arriver jusqu’à la lunette. Quelle lunette! Je crois que le maître de l’hôtel engraisse les volailles avec de la m...., la cuisine semble l’indiquer.

Nous avons été hier pour prendre un bain turc. On nous a dit qu’on ne chauffait les bains qu’après le carnaval. Cela te donne la mesure de Patras. Tout est à l’avenant. Comme douceur orientale le bain turc est une chose que je regretterai. Rien ne délasse et ne nettoie comme ça.

A Louis Bouilhet.

Patras, 10février1851.

Merci, bon vieux solide, des deux pièces grecques. il y avait longtemps que je n’avais reçu quelque chose d’aussi crâne de ta seigneurie. Celle du «Vesper» nous a enthousiasmés avec toutes sortes de «th». Je la trouve irréprochable, si ce n’est peut-être «pâtre nocturne». La coupe:

Toi tu souris d’espoir derrière les coteaux,

Vesper,

est bien heureuse, la seconde strophe surtout.

L’idylle est bonne aussi, quoique d’une qualité infé rieure comme nature essentielle. J’aime ces vers:

L’atelier des sculpteurs est plein de cette histoire

Sa gorge humide encor de l’écume des eaux

Phebé qui hait l’hymen et qu’on croit vierge encore

Ses pieds nus en silence effleuraient la bruyère.

Le jeune Endymion qui a surpris le soleil

me paraît très profondément grec. En résumé voilà deux bonnes pièces, la première surtout. Ta pièce au Vesper est peut-être une des choses les plus profondément poétiques que tu aies faites. C’est là la poésie comme je l’aime, tranquille et brute comme la nature, sans une seule idée forte et où chaque vers vous ouvre des horizons à faire rêver tout un jour, comme:

Les grands bœufs sont couchés sur les larges pelouses.

Oui, vieux, je ne sais trop t’exprimer ma satisfaction

Au lieu des tartines que tu m’as envoyées à propos des splendides vignettes de tes pages, j’aurais autant aimé que tu me parlasses de toi. Que deviens-tu? Que fais-tu? matériellement, s’entend. Quid de Venere? Il y a longtemps que tu ne m’as conté tes fredaines de jeune homme. Quant à moi, mes cheveux s’en vont. Tu me reverras avec la calotte; j’aurai la calvitie de l’homme de bureau, celle du notaire usé, tout ce qu’il y a de plus bête en fait de sénilité précoce. J’en suis attristé (sic). Maxime se moque de moi, il peut avoir raison. C’est un sentiment féminin, indigne d’un homme et d’un républicain, je le sais; mais j’éprouve par là le premier symptôme d’une décadence qui m’humilie et que je sens bien. Je grossis, je deviens bedaine et commence à faire vomir. Peut-être que bientôt je vais regretter ma jeunesse et, comme la grand’mère de Béranger, le temps perdu. Où es-tu, chevelure plantureuse de mes dix-huit ans qui me tombais sur les épaules avec tant d’espérances et d’orgueil!

Même après l’Orient, la Grèce est belle. J’ai profondément joui au Parthénon. Ça vaut le gothique, on a beau dire, et je crois surtout que c’est plus difficile à comprendre.

Nous avons eu généralement mauvais temps depuis Athènes jusqu’ici. Nous passions les rivières à gué; souvent nous avions de l’eau jusqu’au derrière et nos chevaux nageaient sous nous. Le soir nous couchions dans des écuries, autour d’un feu de branches humides, pêle-mêle avec les chevaux et les hommes. Le jour nous ne rencontrions que des troupeaux de moutons et de chèvres, et les bergers, qui les gardaient, avaient à la main de grands bâtons recourbés comme des crosses d’évêque; des chiens au museau noir se ruaient sur nous en aboyant et venaient mordre nos chevaux au jarret, puis au bout de quelque temps s’en retournaient. La Grèce est plus sauvage que le désert; la-misère, la saleté et l’abandon la recouvrent en entier. J’ai passé trois fois par Eleusis. Au bord du golfe de Corinthe, j’ai songé avec mélancolie aux créatures antiques qui ont baigné dans ces flots bleus leur corps et leur chevelure. Le port de Phalère a la forme d’un cirque. C’est bien là qu’arrivaient les galères à proue chargées de choses merveilleuses, vases et courtisanes. La nature avait tout fait pour ces gens-là, langue, paysage, anatomies et soleils; jusqu’à la forme des montagnes qui est comme sculptée et a des lignes architecturales plus que partout ailleurs.

J’ai vu l’antre de Trophonius où descendit ce bon Apollonius de Tyane qu’autrefois j’ai chanté.

Avoir choisi Delphes pour y mettre la Pythie est un coup de génie. C’est un paysage à terreurs religieuses; vallée étroite entre deux montagnes presque à pic, le fond plein d’oliviers noirs, les montagnes rouges et vertes, le tout garni de précipices, avec la mer au fond et un horizon de montagnes couvertes de neige.

Nous nous sommes perdus dans les montagnes du Cithéron et avons failli y passer la nuit.

En contemplant le Parnasse nous avons pensé à l’exaspération que sa vue aurait inspirée à un poète romantique de1832et quelle gueulade il lui aurait envoyée.

La route de Mégare à Corinthe est incomparable; le sentier taillé à même la montagne, à peine assez large pour que votre cheval y tienne et à pic sur la mer, serpente, monte, descend, grimpe et se tord aux flancs de la roche couverte de sapins et de lentisques. D’en bas vous monte aux narines l’odeur de la mer; elle est sous vous, elle berce ses varechs et bruit à peine; il y a sur elle de place en place de grandes plaques livides comme des morceaux allongés de marbre vert, et derrière le golfe s’en vont à l’infini mille découpures des montagnes oblongues à tournures nonchalantes. En passant devant les roches scirronniennes où se tenait Scirron, brigand tué par Thésée, je me suis rappelé le vers du doux Racine:

Reste impur des brigands dont j’ai purgé la terre.

Était-ce couenne l’antiquité de tous ces braves gens-là! En a-t-on fait, en dépit de tout, quelque chose de froid et intolérablement nu! Il n’y a qu’à voir au Parthénon pourtant les restes de ce qu’on appelle le type du beau. S’il y a jamais eu au monde quelque chose de plus vigoureux et de plus «nature», que je sois pendu. Dans les tablettes de Phidias, les veines des chevaux sont indiquées jusqu’au sabot et saillantes comme des cordes. Quant aux ornements étrangers, peintures, colliers en métal, pierres précieuses, etc., c’était prodigué. Ça pouvait être simple, mais en tous cas c’était riche.

Le Parthénon est couleur de brique. Dans certains endroits ce sont des tons de bitume et d’encre. Le soleil donne dessus presque constamment, quelque temps qu’il fasse, ça casse-brille. Sur la corniche démantelée viennent se poser des oiseaux, faucons, corbeaux. Le vent souffle entre les colonnes, les chèvres broutent l’herbe entre les morceaux de marbre blanc cassés et qui roulent sous le pied. Çà et là, dans des trous, des tas d’ossements humains, restes de la guerre. De petites ruines turques parmi la grande ruine grecque, et puis au loin et toujours, la mer.

Parmi les morceaux de sculpture que l’on a trouvés dans l’Acropole, j’ai surtout remarqué un petit bas-relief représentant une femme qui rattache sa chaussure et un tronçon de torse. Il ne reste plus que les deux seins depuis la naissance du cou, jusqu’au-dessus du nombril. L’un des seins est voilé, l’autre découvert. Quels tetons! n. d. D.! quel teton! il est rond-pomme, plein, abondant, détaché de l’autre et pesant dans la main. Il y a là des maternités fécondes et des douceurs d’amour à faire mourir. La pluie et le soleil ont rendu jaune blond ce marbre blanc. C’est d’un ton fauve qui le fait ressembler presque à de la chair. C’est si tranquille et si noble! On dirait qu’il va se gonfler et que les poumons qu’il y a dessous vont s’emplir et respirer. Comme il portait bien sa draperie fine à plis serrés, comme on se serait roulé là-dessus en pleurant! Comme on serait tombé devant à genoux en croisant les mains! J’ai senti là-devant la beauté de l’expression «Stupet acris», un peu plus j’aurais prié.

A Athènes nous avons fait une visite à Canaris. C’est un gros petit homme trapu, le nez de côté, à cheveux blancs rares, sans crâne. Je lui ai promis de lui envoyer les pièces d’Hugo qui le concernent. Il ne le connaissait pas même de nom! O vanité de la gloire!

J’ai relu Eschyle. J’en reviens à ma première impression, ce que j’aime le mieux c’est Agamemnon.

En fait de souvenirs de la Grèce, nous rapportons deux morceaux de marbre de l’Acropole d’Athènes et un du temple d’Apollon Épicureus. J’ai acheté dans un village, sur les bords de l’Alphée, un mouchoir brodé à une paysanne.

L’Eurotas est bordé de lauriers-roses et de peupliers.

Le paysan de Sparte est unique et demande quatre pages de description, ce sera pour plus tard. L’Élide est couverte de chênes. Nous l’avons traversée pour venir ici dans notre dernière journée, où nous avons fait en ligne droite sur la carte22lieues (15heures de trot).

Nous avons des balles ravagées, culottées et déguenillées qui sont hautes comme chic. De chocolat, que j’étais en Syrie, je suis devenu brique. J’ai les sourcils presque roux comme un vieux matelot. Je ne m’excite pas à me considérer.

Adieu, vieux.

A sa mère.

Naples, 9mars1851.

Quoiqu’il n’y ait pas de lettre de toi à la poste (peut-être y en a-t-il: c’est une infâme pétaudière, un chenil de gredins), je m’en vais t’écrire comme s’il y en avait, pauvre vieille chérie. Car une de mes lettres n’a qu’à manquer et voilà une bonne femme, j’imagine, qui se figure que je suis tombé malade. Bientôt, cependant, va cesser notre correspondance, car j’espère que dans un mois tu ne seras pas loin de t’embarquer. Tâche de partir de Marseille par le bateau du9. Par ce moyen, tu seras à Rome pour la semaine sainte; ça en vaut la peine.

Naples est vraiment un séjour délicieux, quoique jusqu’à présent nous n’ayons guère joui de ses beautés. Tout notre temps est employé au musée des antiques, qui est inépuisable. La nuit dernière je n’ai pas dormi, tant j’avais la tête pleine de bustes d’impératrices et de bas-reliefs votifs. Nous allons là à9heures du matin, nous en sortons à3heures. Le soir se passe à mettre au net nos notes ou au théâtre. En nous dépêchant bien, nous en avons encore pour une quinzaine de jours. Restera ensuite le Vésuve, Pompéi et les environs.

Aujourd’hui nous devions aller à Capoue, mais nous nous sommes trompés sur l’heure de départ du chemin de fer (quelle autre baraque!); il eût été trop tard, nous n’aurions pu rien voir et nous sommes rentrés tranquillement chez nous. Dans quelques jours nous irons à Pœstum, ce qui est un petit voyage de trois jours.

Mercredi dernier, mercredi des cendres, le musée était fermé. (D’abord tout est fermé à Naples.) C’est fermé à cause du Carême, à cause du dimanche, parce que la reine est malade, parce qu’elle n’est pas malade, parce que le prince de Salerne se meurt; bientôt ce sera parce qu’il est mort (car le bonhomme, dit-on, crève en ce moment). Nous avons été à Baja, nous avons vu le lac Lucrin, l’Averne, les étuves de Néron, etc., et la place des villas où tous ces vieux menèrent leur crâne vie. Quels hommes! Nous avons bu du Falerne dans un cabaret, en vue de la mer, sous une treille desséchée, à côté du temple de Vénus, dans lequel il y avait une barque à sec.

Depuis que nous sommes ici il a fait assez laid (relativement, bien entendu), si ce n’est le jour où nous avons été à Baja. Aujourd’hui pourtant il fait beau soleil. Les femmes sortent nu-tête en voiture, avec des fleurs dans les cheveux, et elles ont toutes l’air très garces. Il n’y a pas que l’air. A la Chiaia les marchandes de violettes vous mettent presque de force leurs bouquets à la boutonnière. Il faut les rudoyer pour qu’elles vous laissent tranquille. Du reste, belle. abondance de monacaille et de curés; un carillon de cloches aux quatre cents églises de la ville, et des mendiants à tous les pavés.

Que le voyageur est un être sot! J’étudie tous ceux qui viennent au musée. Sur cinq cents il n’y en a pas un que cela amuse, certainement. Ils y viennent parce que les autres y viennent. Le lorgnon sur l’œil, on fait le tour des galeries au petit trot, après quoi on ferme le catalogue et tout est dit.

A sa mère.

Rome, 8avril1851.

Rien de nouveau à t’apprendre; nous ne sortons pas des musées. Le Vatican et le Capitole nous occupent entièrement, le Vatican surtout, où il y a vraiment des petites choses assez coquettes. La quantité de chefs-d’œuvre qu’il y a à Rome est quelque chose d’effrayant et d’écrasant. On s’y sent plus petit encore que dans le désert. Tout le monde afflue pour la semaine sainte. Les maisons sont pleines et les derniers venus ont du mal à trouver où se caser.

Je vais écrire à Bouilhet, dont je n’entends pas plus parler que s’il était mort, ce qui m’ennuie. Pauvre garçon, comme il s’amuserait ici! Comme il humerait les ruines et la campagne! Car la campagne de Rome est ce qu’il y a de plus antique à Rome. Quant à la ville elle-même, malgré la quantité de choses antiques, le cachet antique n’y est plus, il a disparu sous la robe du jésuite. Il faut prendre Rome comme un vaste musée et ne pas lui demander autre chose que du XVIe siècle. J’ai vu l’autre jour une vierge de Murillo dont il y a de quoi devenir fou, comme dirait le père Parain, et avant d’arriver à en faire une semblable on attraperait bien des fluxions de poitrine.

Une réflexion m’est venue hier à propos du Jugement dernier de Michel-Ange. Cette réflexion est celle-ci, c’est qu’il n’y a rien de plus vil sur la terre qu’un mauvais artiste, qu’un gredin qui côtoie toute sa vie le beau sans y jamais débarquer et y planter son drapeau. Faire de l’art pour gagner de l’argent, flatter le public, débiter des bouffonneries joviales ou lugubres en vue du bruit ou des monacos, c’est là la plus ignoble des professions, par la même raison que l’artiste me semble le maître homme des hommes. J’aimerais mieux avoir peint la chapelle Sixtine que gagné bien des batailles, même celle de Marengo. Ça durera plus longtemps et c’était peut-être plus difficile. Et je me suis consolé de ma misère en songeant du moins à ma bonne foi. Tout le monde ne peut pas être pape. Le dernier franciscain qui court le monde pieds nus, qui a l’esprit borné et qui ne comprend pas les prières qu’il récite est aussi respectable peut-être qu’un cardinal, s’il prie avec conviction, s’il accomplit son œuvre avec ardeur. Il est vrai, le pauvre homme, qu’il n’a pas pour le réconforter dans ses découragements le spectacle de sa pourpre.

A Ernest Chevalier.

Rome, 9avril1851.

Je savais, cher Ernest, que tu devais te marier; ma mère me l’avait écrit, mais j’ignorais que la chose fût faite. Sois heureux, c’est tout ce que je te souhaite, et tout ce qu’on peut souhaiter, il me semble bien. Pauvre vieux, nous sommes loin l’un de l’autre, nous qui vécûmes jadis comme des frères siamois. Nos conditions différentes, toi d’homme marié et établi et moi de vagabond rêveur, nous séparent encore plus que les kilomètres qui se déroulent entre nous et nous distancent. Je crois que tu as pris le bon chemin, entre nous soit dit et sans te faire de compliments, et que j’ai pris moi, je ne dis pas le mauvais, mais que le mauvais m’a pris (mes doctrines philosophiques, comme dirait le garçon, ne me permettant pas de reconnaître qu’il y ait eu en cela liberté et libre arbitre).

Je ne cache pas que j’ai envie de connaître ta femme et d’embrasser tes moutards à naître. Ce que je te charge de faire aux uns et à l’autre, si toutefois, mon cher Monsieur, cela n’a rien qui vous déplaise.

Ah! oui, quand nous hurlions sur ce pauvre billard de l’Hôtel-Dieu, converti en théâtre dont tu étais le décorateur, qui nous eût dit qu’aujourd’hui je serais à Rome, que je sortirais de Saint-Pierre à4heures du soir et que je t’écrirais? qui nous eût dit encore que je serais chauve, car tu me reverras la tête à peu près dépouillée? Je ressemble par là à Jules César et à une citrouille, car j’ai aussi énormément engraissé en Orient. Tu vas goûter, cher Ernest, tu goûtes déjà des bonheurs qui me seront toujours interdits. Je crois, comme le paria de Bernardin de Saint-Pierre, que le bonheur se trouve avec une bonne femme. Le tout est de la rencontrer, et d’être soi-même un bon homme, condition double et effrayante. Quoi qu’il t’advienne par la suite, souviens-toi, cher vieux, que tu as là-bas, au bord de l’eau entre la côte et la rivière, une oreille toujours ouverte pour les confidences, une main amie qui ne te faillirait pas et un dévouement qui pour être vieux n’a pas vieilli. Si l’écorce parfois t’a pu sembler plus râpeuse que par le passé, c’est que j’ai subi des petites scènes d’intérieur (je parle de l’âme) qui ont dû me cristalliser un peu les manières. Il faut faire comme à Herculanum, déblayer la lave, et tu retrouveras les peintures encore fraîches.

Eh bien oui, j’ai vu l’Orient et je n’en suis pas plus avancé, car j’ai envie d’y retourner. J’ai envie d’aller aux Indes, de me perdre dans les pampas de l’Amérique et d’aller au Soudan voir la chasse aux nègres et aux éléphants. De toutes les débauches possibles le voyage est la plus grande que je sache, c’est celle-là qu’on a inventée quand on a été fatigué des autres. Je la crois plus pernicieuse à la tranquillité de l’esprit et à la bourse que ne peut l’être celle du vin ou du jeu. On s’embête parfois, c’est vrai, mais on jouit démesurément aussi. La vue du sphinx a été une des voluptés les plus vertigineuses de ma vie, et si je ne me suis pas tué là, c’est que mon cheval ou Dieu ne l’ont pas positivement voulu. La mer Morte m’a aussi fait plus de plaisir que je ne l’aurais supposé d’après son nom «mer Morte ou lac Asphaltite», que je lisais sur les cartes depuis longtemps.

Nous n’avons pu aller en Perse, hélas! les massacres d’Alep et le soulèvement de la province de Bagdad nous en ont empêchés. Nous aurions eu l’imprudence de nous y engager, que nous y serions restés; nous avons même traversé la Syrie le fusil au poing. Personne n’a voulu nous conduire sur le mont Thabor et nous avons eu deux ou trois fois des alertes qui auraient pu devenir chaudes. Dieu merci, tout s’est bien passé, quoique tout notre monde ait été malade. Notre domestique français que nous avions emmené a failli crever de la fièvre, dans le Liban. Quant à nous deux, nous avons été inébranlables comme des rocs. Pendant huit mois consécutifs nous avons vécu de riz, d’œufs durs, de notre chasse, c’est-à-dire de tourterelles et d’eau claire. En Syrie, même régime, sauf que nous nous refaisions le tempérament dans les villes. Quant à l’Asie Mineure et à Rhodes, c’est plus confortable sous le rapport du bec. En Grèce nous avons souffert un peu du froid. Nous avons été bien rincés par les pluies et par les neiges. Nous nous sommes perdus une nuit dans le Cithéron, ce qui nous a donné occasion d’engueuler Apollon et les neuf Muses. Nous avons traversé le Péloponnèse dans un rude moment. Souvent pour passer les fleuves nous avions de l’eau jusqu’au nombril et nos chevaux nageaient sous nous. De Patras nous nous sommes embarqués pour Brindisi, et de Brindisi nous avons gagné Naples à travers les Calabres. Voilà, cher vieux, ce que nous avons fait. Quant à l’Egypte, nous sommes remontés au delà de la première cataracte, environ80lieues au-dessus du tropique du Cancer, et nous avons fait un détour pour gagner les bords de la mer Rouge, voyage de dix jours dans le désert par 50degrés de chaleur Réaumur et par temps de Ramsin autrement dit Simoun, meurtrier en poésie. Nous avons vu partout par-là des choses, Monsieur, que l’on ne verrait pas à Paris, même en payant. Ole désert! O le désert!

A quelque jour quand tu viendras au coin du feu y rôtir la semelle de tes bottes, je pourrai te faire part de mes impressions de voyage, qui pour être moins blagueuses que celles du sieur Dumas ne laisseront pas peut-être de t’amuser tout autant.

A Louis Bouilhet.

Rome, 9avril1851.

Je t’ai écrit de Patras une longuissime lettre où je te parlais de tes deux pièces du Vesper et du Corydon, aussi ai-je été fort étonné, dans le petit mot que Maxime a reçu de toi à Naples, de voir que tu me demandais mon avis. Tu as dû pourtant recevoir cette lettre, je serais fâché qu’elle fût perdue.

De jour en jour à Naples et à Rome depuis que j’y suis, j’attendais et j’attends une lettre de ta seigneurie. Je n’en ai pas eu depuis Athènes, c’est-à-dire depuis janvier dernier. C’est long, cher Monsieur. Que deviens-tu donc? Voilà l’été, pauvre vieux; au mois de juillet prochain, dans deux mois et demi nous reprendrons nos dimanches, nos gueulades, nos chères et communes inquiétudes. Tu t’étendras sur mon tapis de voyage, plein encore de sable et de puces. Tu fumeras dans mes pipes longues et humeras si tu veux le cuir de ma selle.

Je deviens fou de désirs «effrénés»(j’écris le mot et je le souligne). Un livre que j’ai lu à Naples sur le Sahara m’a donné envie d’aller au Soudan avec les Touaregs qui ont toujours la figure voilée comme des femmes, pour voir la chasse aux nègres et aux éléphants. Je rêve bayadères, danses frénétiques et tous les tintamarres de la couleur. Rentré à Croisset, il est probable que je vais me fourrer dans l’Inde et dans les grands voyages d’Asie. Je boucherai mes fenêtres et je vivrai aux lumières. J’ai des besoins d’orgies poé tiques. Ce que j’ai vu m’a rendu exigeant.

Mais parlons de Rome, tu t’y attends, bien sûr. Eh bien, vieux, je suis fâché de l’avouer, ma première impression a été défavorable. J’ai eu, comme un bourgeois, une désillusion. Je cherchais la Rome de Néron et je n’ai trouvé que celle de Sixte-Quint. L’air prêtre emmiasme d’ennui la ville des Césars. La robe du jésuite a tout recouvert d’une teinte morne et séminariste. J’avais beau me fouetter et chercher, toujours des églises, des églises et des couvents, de longues rues ni assez peuplées ni assez vides, avec des grands murs unis qui les bordent et le christianisme tellement nombreux et envahissant, que l’antique qui subsiste au milieu est écrasé, noyé.

L’antique subsiste dans la campagne, inculte, vide, maudite comme le désert, avec ses grands morceaux aqueduc et ses troupeaux de bœufs à large envergure. Ça c’est vraiment beau et du beau antique rêvé. Quant à Rome elle-même, sous ce rapport, je n’en suis pas encore revenu; j’attends pour la reprendre par là que cette première impression ait un peu disparu. Ce qu’ils ont fait du Colysée, les misérables! Ils ont mis une croix au milieu du cirque et tout autour de l’arène douze chapelles! Mais comme tableaux, comme statues, comme seizième siècle, Rome est le plus splendide musée qu’il y ait au monde. La quantité de chefs-d’œuvre qu’il y a dans cette ville, c’est étourdissant! C’est bien la ville des artistes. On peut y passer l’existence dans une atmosphère complètement idéale, en dehors du monde, au-dessus. Je suis épouvanté du Jugement dernier de Michel-Ange. C’est du Gœthe, du Dante et du Shakespeare fondus dans un art unique, ça n’a pas de nom et le mot sublime même me paraît mesquin, car il me semble qu’il comporte en soi quelque chose d’aigre et de trop simple.

J’ai vu une vierge de Murillo qui me poursuit comme une hallucination perpétuelle. Un enlèvement d’Europe de Véronèse, qui m’excite énormément, et encore deux ou trois autres choses à faire beaucoup causer. Il y a quinze jours que je suis à Rome. Je t’en parlerai plus longuement plus tard. Mais la Grèce m’a rendu difficile sur l’art antique. Le Parthénon me gâte l’art romain, qui me parait à côté mastoc et trivial. Oui c’est beau, la Grèce.

Ah! pauvre vieux, comme je t’ai regretté à Pompéï! Je t’envoie des fleurs que j’y ai cueillies dans un lupanar sur la porte duquel se dressait un phallus. Il y avait dans cette maison plus de fleurs que dans aucune autre. Les semences antiques tombées à terre ont peut-être fécondé le sol. Le soleil casse-brillait sur les murs gris.

J’ai vu Pouzzoles, le lac Lucrin, Baja. Ce sont des paradis terrestres; les empereurs avaient bon goût. Je me suis fondu en mélancolies par là.

Commeun touriste, je suis monté au haut du Vésuve, ce qui m’a même éreinté. Le cratère est curieux. Le soufre a poussé sur ses bords en formidables végétations jaunes et lie de vin. J’ai été à Pœstum. J’ai voulu aller à Caprée et ai failli y rester… dans les flots. Malgré ma qualité de canotier, j’ai bien cru que c’était mon dernier moment. J’avoue avoir été troublé et même avoir eu paour, grand paour. J’étais à deux doigts de ma perte, comme Rome aux pires temps des guerres Puniques.

Naples est charmant par la quantité de femmes qu’il y a. Tout un quartier est garni de p..... qui se tiennent sur leur porte, c’est antique et vrai Suburre. Lorsqu’on passe dans la rue, elles retroussent leur robe jusqu’aux aisselles et vous montrent leur c.. pour avoir deux ou trois sols. Elles vous poursuivent dans cette posture. C’est encore ce que j’ai vu de plus raide comme prostitution et cynisme. Nous deux Maxime au bout de la rue avons laissé tomber notre tête sur notre poitrine et avons soupiré: «Ce pauvre Bouilhet!!!»

C’est à Naples qu’il faut aller pour se retremper de jeunesse, pour aimer la vie. Le soleil même en est amoureux. Tout est gai et facile. Les chevaux portent des bouquets de plumes de paon aux oreilles. La Chiaia est une grande promenade de chênes verts au bord de la mer, arbres en berceau et le murmure des flots derrière.

Tu verras Maxime dans un mois. Je lui envie la bonne embrassade qu’il te donnera et cette fleur du retour que mon égoïsme aurait voulu t’offrir. Fleur du retour est bien Sainte-Beuve.

Je compte être à Venise vers le commencement de juin et m’en fais une fête. Je m’y donnerai une bosse de peinture vénitienne dont je suis amoureux. C’est définitivement celle qui m’est la plus sympathique. On dit que ce sont des matérialistes, soit. En tous cas ce sont des coloristes et de crânes poètes.

Adieu, cher vieux de mon cœur, je t’embrasse.

Au même.

Rome, 4mai1851.

Après-demain je pars de Rome, et d’une encore! Je commençais à y bien vivre. On peut s’y faire une atmosphère complètement idéale et vivre, à part, dans les tableaux et les marbres. J’en ai dévoré le plus que j’ai pu. Quant à l’antique, on est froissé d’abord de ne pas l’y rencontrer, et il est certain qu’il est considérablement étouffé. Comme ils ont gâté Rome! Je comprends bien la haine que Gibbon s’est sentie pour le christianisme en voyant dans le Colysée une procession de moines! Il faudrait du temps pour bien se reconstruire dans la tête la Rome antique, encrassée de l’encens de toutes les églises. Il y a des quartiers pourtant, sur les bords du Tibre, de vieux coins pleins de fumier, où l’on respire un peu. Mais les belles rues! Monsieur! Mais les étrangers! mais la semaine sainte et la via Condotti avec tous ses chapelets, tous ses faux camées, tous ses Saint-Pierre en mosaïque! Il y a pour les touristes des magasins pleins de pierres du Forum arrangées en presse-papier pour mettre sur les bureaux. On a fait des porte-plumes avec les marbres des temples. Tout cela agace bougrement les nerfs. Telle est la première impression que m’a produite Rome.

Quant à la Rome du XVIe siècle, elle est flambante. La quantité des chefs-d’œuvre est une chose aussi surprenante que leur qualité. Quels tableaux! quels tableaux! J’ai pris des notes sur quelques-uns. Oui, on y vivrait bien à Rome–mais dans quelque rue du Peuple.–A force de solitude et de contemplation, on monterait haut comme mélancolie historique.

J’ai été hier soir à Tibur. J’ai passé devant la place de la villa d’Horace, il y avait quatorze messieurs et dames, montés sur des ânes.

La campagne est magnifique, déserte et désolée, avec de grands aqueducs. Là on est bien.

J’en suis fâché, mais Saint-Pierre m’ennuie. Cela me semble un art dénué de but. C’est glacial d’ennui et de pompe. Quelque gigantesque que soit ce monument, il semble petit. Le vrai antique que j’ai vu fait du tort au faux. On a bâti ça pour le catholicisme quand il commençait à crever, et rien n’est moins amusant qu’un tombeau neuf. J’aime mieux le grec, j’aime mieux le gothique, j’aime mieux la plus petite mosquée, avec son minaret lancé dans l’air comme un grand cri.

Quand on se promène dans le Vatican, on se sent en revanche pénétré de respect pour les papes. Quels messieurs! Comme ils se sont arrangé leur maison!

Si tu me demandes ce que j’ai vu de plus beau à Rome, d’abord la chapelle Sixtine de Michel-Ange. C’est un art immense, à la Gœthe, avec plus de passion. Il me semble que Michel-Ange est quelque chose d’inouï, comme serait un Homère shakespearien, un mélange d’antique et de moyen âge, je ne sais quoi. Il y a encore le torse du Vatican, un torse d’homme penché en avant, un dos avec tous ses muscles! Douze bonnes toiles dans différentes galeries et tout le reste.

Je suis amoureux de la vierge de Murillo, de la galerie Corsini. Sa tête me poursuit et ses yeux passent et repassent devant moi comme des lanternes dansantes.

Adieu, vieux. Si tu peux, envoie-moi le plus de papier écrit possible. Surtout maintenant que je suis seul, ça me fera du bien. Tes lettres en voyage font partie de mon hygiène.

A Mme X.

Croisset, septembre1851. Lundi soir.

J’aurais dû déjà répondre à votre longue et douce lettre qui m’a ému, pauvre chère femme; mais je suis moi-même si lassé, si aplati, si embêté, qu’il faut que je me secoue vertement pour vous dire merci d’avoir lu si vite Melœmis. J’ai embrassé de votre part l’auteur qui a été touché de cette sympathie, vous êtes la première du public qui l’applaudissiez; eh bien, qu’en dites-vous? n’est-ce pas que c’est crânement tourné, je ne puis juger de sang-froid cette œuvre qui a été faite sous mes yeux, à laquelle j’ai beaucoup contribué moi-même; j’y suis pour trop pour qu’elle me soit étrangère. Pendant trois ans c’a été travaillé au coin de ma cheminée, strophe à strophe, vers à vers; je crois qu’on peut dire que ça promet un poète de haute futaie. Nous étions, il y a quelques années, en province, un groupe de jeunes drôles qui vivions dans un étrange monde, je vous assure; nous tournions entre la folie et le suicide; il y en a qui se sont tués, d’autres qui sont morts dans leur lit, un qui s’est étranglé avec sa cravate, plusieurs qui se sont fait crever de débauche pour chasser l’ennui–c’était beau!–Il n’en reste plus rien que nous deux Bouilhet qui sommes tant changés. Si jamais je sais écrire, je pourrai faire un livre sur cette jeunesse inconnue qui poussait à l’ombre dans la retraite, comme des champignons gonflés d’ennui.

Le secret de tout ce qui vous étonne en moi, chère amie, est dans ce passé de ma vie intime, que personne ne connaît; le seul confident qu’elle ait eu est enterré depuis quatre ans dans un cimetière de village à 4lieues d’ici. C’est quand je suis sorti de cet état que je suis venu à Paris et que j’ai connu Maxime; j’avais vingt ans, j’étais un homme et tout à fait; il a pu lire le livre, mais non la préface, que je me rappelle bien, mais que je ne saurais nettement faire comprendre. Melœnis en résumé est le dernier écho de beaucoup de cris que nous avons poussés dans la solitude, c’est l’assouvissance d’un tas d’appétits qui nous ravageaient le cœur. Vous avez raison de dire que je n’en ai pas. Je me le suis dévoré à moi-même. Aujourd’hui je me suis noyé dans des flots d’amertume, l’arrivée des exemplaires de Melœnis m’a fait un effet de tristesse; nous avons passé hier toute notre après-midi sombres comme la plaque de la cheminée, ça nous causait une impression de prostration, d’abandon, d’adieu, comprenez-vous? Quand j’ai reçu, au contraire, il y a quatre ans le volume de Maxime, les mains me tremblaient de joie en coupant les pages.

D’où vient cette glace de maintenant, impression si différente de l’autre? Je vous assure que tout cela ne m’excite nullement et que j’ai grande envie de devenir phoque, comme vous dites.

Je me demande à quoi bon aller grossir le nombre des médiocres (ou des gens de talent, c’est synonyme) et me tourmenter dans un tas de petites affaires qui d’avance me font hausser les épaules de pitié; il est beau d’être un grand écrivain, de tenir les hommes dans la poèle à frire de sa phrase et de les y faire sauter comme des marrons, il doit y avoir de délirants orgueils à sentir qu’on pèse sur l’humanité de tout le poids de son idée, mais il faut pour cela avoir quelque chose à dire. Or, je vous avouerai qu’il me semble que je n’ai rien que n’aient les autres, ou qui n’ait été aussi bien dit, ou qui ne puisse l’être mieux. Dans cette vie que vous me prêchez, j’y perdrais le peu que j’ai, je prendrais les passions de la foule pour lui plaire et je deviendrais à son niveau. Autant rester au coin de son feu à faire de l’art pour soi tout seul comme on joue aux quilles. L’art au bout du compte n’est peut-être pas plus sérieux que le jeu de quilles; tout n’est peut-être qu’une immense blague, j’en ai peur, et quand nous serons de l’autre côté de la page, nous serons peut-être fort étonnés d’apprendre que le mot du rébus était si simple.–

J’ai revu la Manche et je l’ai traversée; la dernière fois que je l’avais vue c’était à Trouville en revenant de Bretagne, il y a quatre ans. Quoique j’aie passé les meilleurs moments de ma jeunesse à humer son odeur et à dormir sur ses galets, je garde tout mon amour à la Méditerranée, j’aime la couleur avant tout et le calme, n’en déplaise aux gens poétiques qui préfèrent la tempête. Nous avons fait à Londres une promenade au cimetière de High-Gate. Quel abus d’architecture égyptienne et étrusque! Comme c’est propre et rangé! ces. gens-là ont l’air d’être morts en gants blancs. Je déteste les jardinets autour des tombeaux avec des plates-bandes ratissées et des fleurs épanouies. Cette antithèse m’a toujours semblé de basse littérature; en fait de cimetières j’aime ceux qui sont dégradés, ravagés, en ruines, pleins de ronces, avec des herbes hautes et quelque vache échappée du clos voisin qui vient brouter là, tranquillement. Avouez que ça vaut mieux qu’un policeman en uniforme! Est-ce bête l’ordre! c’est-à-dire le désordre, car c’est presque toujours ainsi qu’il se nomme.

A la même.

Croisset, nuit de jeudi, l heure.

Oui, je voudrais que vous ne m’aimiez pas et que vous ne m’eussiez jamais connu, et en cela je crois exprimer un regret touchant votre bonheur. Comme je voudrais n’être pas aimé de ma mère, ne pas l’aimer ni elle ni personne au monde; je voudrais qu’il n’y eût rien qui partît de mon cœur pour aller aux autres et rien qui partît du cœur des autres pour aller au mien: plus on vit, plus on souffre. Pour remédier à l’existence, n’a-t-on pas inventé, depuis que le monde existe, des mondes imaginaires et l’opium, et le tabac et les liqueurs fortes et l’éther? Béni celui qui a trouvé le chloroforme! les médecins objectent qu’on en peut mourir; c’est bien de cela qu’il s’agit! c’est que vous n’avez pas suffisamment la haine de la vie et de tout ce qui s’y rattache; vous me comprendriez mieux si vous étiez dans ma peau et à la place d’une dureté gratuite, vous verriez une commisération émue, quelque chose d’attendri et de généreux, il me semble. Vous me croyez méchant ou égoïste pour le moins, ne songeant qu’à moi, n’aimant que moi. Pas plus que les autres, allez, moins peut-être, s’il était permis de faire son éloge. Vous m’accorderez toutefois le mérite d’être vrai. Je sens peut-être plus que je ne dis, car j’ai relégué toute emphase de mon style.

Chacun ne peut faire que dans sa mesure; ce n’est pas un homme vieilli comme moi dans tous les excès de la solitude, nerveux à s’évanouir, troublé de passions rentrées, plein de doute du dedans et du dehors, ce n’est pas celui-là qu’il fallait aimer. Je vous aime comme je peux, mal, pas assez, je le sais, je le sais, mon Dieu! à qui la faute? au hasard! à cette vieille fatalité ironique, qui accouple toujours les choses pour la plus grande harmonie de l’ensemble et le plus grand désagrément des parties; on ne se rencontre, qu’en se heurtant, et chacun, portant dans ses mains ses entrailles déchirées, accuse l’autre qui ramasse les siennes.

Prends la vie de plus haut, monte sur une tour (quand même la base craquerait, crois-la solide), alors tu ne verras plus rien que l’éther bleu tout autour de toi. Quand ce ne sera pas du bleu, ce sera du brouillard; qu’importe, si tout y disparaît noyé dans une vapeur calme. Il faut estimer une femme pour lui écrire des choses pareilles.

Je me tourmente, je me gratte; mon roman a du mal à se mettre en train. J’ai des accès de style et la phrase me démange sans aboutir. Quel lourd aviron qu’une plume et combien l’idée, quand il la faut creuser avec, est un dur courant! Je m’en désole tellement que ça m’amuse beaucoup. J’ai passé aujourd’hui ainsi une bonne journée, la fenêtre ouverte avec du soleil sur la rivière et la plus grande sérénité du monde; j’ai écrit une page, en ai esquissé trois autres, j’espère dans une quinzaine être enragé, mais la couleur où je trempe est tellement neuve pour moi, que j’en ouvre des yeux ébahis.

Mon rhume touche à sa décadence, ça va bien. Au milieu du mois prochain, j’irai à Paris passer deux ou trois jours. Travaille, pense à moi, pas trop en noir, et si mon image te revient, qu’elle t’amène des souvenirs gais, il faut rire quand même. Vive la joie!

1852

Table des matières

A la même.

Paris, 1er janvier1852. Mercredi, 2heures.

Je n’irai pas vous voir ce soir, je ne sais encore si j’irai chez Du Camp, je lui avais donné rendez-vous hier et j’y ai manqué. A quoi bon porter chez les amis les fosses Domange intérieures dont l’exhalaison vous asphyxie vous-même? Je vais mettre le bouchon dessus et vous ne sentirez plus rien. Pardon, excusez-moi, j’ai eu le tort de penser tout haut, seul, un instant, deux soirs de suite; je vous jure par Dieu que vous n’aurez plus à me reprocher de telles incongruités. Je serai gentil, aimable, charmant et faux à faire vomir, mais je serai convenable, je veux devenir un homme tout à fait bien. La tête vous tournait donc quand je vous menais par la main au bord du balcon? J’y vis penché, moi, et sans balustrade, ou du moins à force d’avoir les coudes appuyés dessus, voilà qu’elle se descelle petit à petit et que je la sens trembler.

Quand je couchais sur la natte du Juif ou du fellah, j’étais dévoré de poux et de puces, mais je ne me plaignais pas à mon hôte de ce qu’il m’avait donné la vermine. N’avez-vous donc pas compris quelle immense amitié il fallait que j’eusse pour vous pour me permettre de vous dire tout cela, pour me montrer à vous si nu, si déshabillé, si faible, vous qui m’accusez d’orgueil? ce n’était guère en avoir, avouez-le. Fermons là ce chapitre et n’en parlons plus. Le son de ces cuivres vous fait saigner les oreilles, j’y mettrai une sourdine, ou vous jouerai de la flûte. Un mot d’explication et ce sera tout! J’aime à user les choses; or tout s’use, je n’ai pas eu un sentiment que je n’aie essayé d’en finir avec lui. Quand je suis quelque part, je tâche d’être ailleurs; quand je vois un terme quelconque, j’y cours tête baissée; arrivé au terme, je bâille. C’est pour cela que lorsqu’il m’arrive de m’embêter, je m’enfonce encore plus dans l’embêtement; quand quelque chose me démange je me gratte jusqu’au sang et je suce mes ongles rouges. Se distraire d’une chose c’est vouloir que la chose revienne, il faut que cette chose se distraie de nous, ou au contraire, qu’elle s’écarte de notre être naturellement.

Je suis un rustre de me plaindre devant vous, mais est-ce que je me plains? Enfin, c’est fini, n, i, ni, n’en parlons plus.

Vous avez dû recevoir une petite lampe hier au soir. Je viendrai demain soit dans la journée ou le soir, mais plus probablement le soir, avec un visage gai, un esprit gai, un costume gai, tout à neuf, comme il convient pour la solennité du jour.

A vous qui m’aimez comme un arbre aime le vent; à vous pour qui j’ai dans le cœur quelque chose de long et de doux, quelque chose d’ému et de reconnaissant qui ne périra pas; à toi, pauvre femme que je fais tant pleurer et que je voudrais tant faire sourire; bonne âme qui pansez le lépreux, quoique la lèpre n’ait pas besoin d’être pansée et que le lépreux s’en fâche parfois. Je te souhaite tout ce que je n’ai pas, la sérénité d’esprit, la joie en soi et tout ce qui fait qu’on est content de soi. Je te souhaite l’ébranchage de toutes les épines de la vie et des allées sablées à marcher, bordées de fleurs avec des bruits de ruisseau, des roucoulements de colombes dans les branches et de grands vols d’aigles dans les nuages. Il ne faut désespérer de rien; il y a trois ans, l’an1849, à minuit, je pensais à la Chine et l’an1850, à minuit, j’étais sur le Nil. C’était sur la route. C’était un à peu près, c’était autre chose enfin, qui sait? N’espérons pas, mais attendons.

Adieu, à demain.

A Parain.

Croisset, janvier1852.

Eh bien! vieux père Parain, vous ne venez donc pas? Savez-vous que ma cheminée s’embête de ne plus vous avoir à cracher dans ses cendres? N’est-ce pas avant un mois que nous vous reverrons? Dépêchez-vous, mon vieux compagnon, maman s’ennuie beaucoup de ne pas vous avoir. La société de miss Isabelle n’a pas pour elle remplacé la vôtre, et voilà aussi le moment venu de faire un tas de rangements pour lesquels vous lui serez fort utile; quant à moi, vous savez si votre présence m’est agréable, elle fait presque partie de mon existence. Depuis que nous sommes revenus de Paris, il fait ici un temps affreux. La mai-son est pleine d’humidité au rez-de-chaussée. Les murs suent comme un homme qui a trop chaud; on a été obligé de faire du feu partout. Maman s’est décidée à démeubler la maison de Rouen. Ce ne va pas être une petite affaire quand vous serez revenu.

Tout le temps que nous avons été à Paris Liline a été mauvaise comme le diable. J’avais conseillé de la renvoyer à Olympe pour la duire un peu, mais depuis que nous sommes ici, son humeur est redevenue plus sociable.

Vous trouverez chez Achille une nouvelle figure anglaise, je ne la connais pas encore.

Je me suis trouvé, comme vous savez, à Paris, lors du coup d’État. J’ai manqué d’être assommé plusieurs fois, sans préjudice des autres où j’ai manqué d’être sabré, fusillé ou canonné, car il y en avait pour tous les goûts et de toutes les manières; mais aussi j’ai parfaitement vu: c’était le prix de la contre-marque. La Providence, qui me sait amateur de pittoresque, a toujours soin de m’envoyer aux premières représentations quand elles en valent la peine. Cette fois-ci je n’ai pas été volé; c’était coquet.

Le poème du sieur Bouilhet a bien mordu. Le voilà maintenant posé d’aplomb dans la gent de lettres. L’année prochaine il s’en ira à Paris, et me plantera là, ce dont je l’approuve, mais ce qui ne m’égaye pas quand j’y pense.

Je me suis remis à travailler comme un rhinocéros, les beaux temps de Saint-Antoine sont revenus. Fasse le ciel que le résultat me satisfasse davantage!

A Mme X…

Croisset, samedi soir, 3h. 15, janvier1852.

J’ai passé un commencement de semaine affreux, mais depuis jeudi je vais mieux; j’ai encore six à huit pages pour être arrivé à un point, après quoi je t’irai voir, je pense que ce sera dans une quinzaine. Bouilhet, je crois, viendra avec moi; S’il ne t’écrit pas plus souvent, c’est qu’il n’a rien à te dire ou qu’il n’a pas le temps. Sais-tu, le pauvre diable, qu’il est occupé huit heures par jour à ses leçons?

J’ai été cinq jours à faire une page la semaine dernière et j’avais tout laissé pour cela, grec, anglais, je ne faisais que cela. Ce qui me tourmente dans mon livre, c’est l’élément amusant, qui y est médiocre. Les faits manquent, moi je soutiens que les idées sont des faits; il est plus difficile d’intéresser avec, je le sais, mais alors c’est la faute du style. J’ai ainsi cinquante pages d’affilée où il n’y a pas un événement, c’est un tableau continu d’une vie bourgeoise et d’un amour inactif; amour d’autant plus difficile à peindre qu’il est à la fois timide et profond, mais hélas! sans échevellements internes, parce que mon monsieur est d’une nature tempérée. J’ai déjà eu dans la première partie quelque chose d’analogue: mon mari aime sa femme un peu de la même manière que mon amant, ce sont deux médiocrités dans le même milieu et qu’il faut différencier pourtant; si c’est réussi, ce sera, je crois, très fort, car c’est peindre couleur sur couleur et sans tons tranchés; mais j’ai peur que toutes ces subtilités ennuient et que le lecteur aime autant voir plus de mouvement. Enfin il faut faire comme on a conçu. Si je voulais mettre là-dedans de l’action, j’agirais en vertu d’un système et gâterais tout, il faut chanter dans sa voix, or la mienne ne sera jamais dramatique ni attachante. Je suis convaincu d’ailleurs que tout est affaire de style ou plutôt de tournure d’aspect.

Nouvelle: le jeune Du Camp est officier de la Légion d’honneur! Comme ça doit lui faire plaisir! quand il se compare à moi et considère le chemin qu’il a fait depuis qu’il m’a quitté, il est certain qu’il doit me trouver bien loin de lui en arrière et qu’il a fait de la route (extérieure). Tu le verras quelque jour attraper une place et laisser là cette bonne littérature. Tout se confond dans sa tête: femmes, croix, art, bottes, tout cela tourbillonne au même niveau et pourvu que ça le pousse, c’est l’important. Admirable époque (curieux symbolismes, comme dirait le père Michelet) que celle où l’on décore les photographes et où l’on exile les poètes (vois-tu la quantité de bons tableaux qu’il faudrait avoir faits avant d’arriver à cette croix d’officier?). De tous les gens de lettres décorés, il n’y en a qu’un seul de commandeur, c’est M. Scribe! Quelle immense ironie que tout cela! et comme les honneurs foisonnent quand l’honneur manque!

Il se pourrait que la lettre que j’ai écrite à miss Collier lors des événements de décembre ne lui fût pas parvenue, car je n’ai pas eu de réponse depuis. Faut-il que je lui dise de me renvoyer l’album si elle n’a pu s’en défaire avantageusement ou en partie?

La semaine prochaine il faut que j’aille à Rouen, je mettrai au chemin de fer Saint-Antoine et un presse-papier qui m’a longtemps servi. Quant à la bague, voici le motif pourquoi je ne te l’ai pas donnée encore, elle me sert de cachet, je me fais monter un scarabée que je porterai à la place. Je t’enverrai donc bientôt cette bague.

Je suis étonné, chère amie, de l’enthousiasme excessif que tu me témoignes pour certaines parties de l’Éducation; elles me semblent bonnes, mais pas à une aussi grande distance des autres que tu le dis; en tous cas je n’approuve point ton idée d’enlever du livre toute la partie de Jules pour en faire un ensemble; il faut se reporter à la façon dont le livre a été conçu. Le caractère de Jules n’est lumineux qu’à cause du contraste d’Henri; un des deux personnages isolé serait faible. Je n’avais d’abord eu l’idée que de celui d’Henri, la nécessité d’un repoussoir m’a fait concevoir celui de Jules. Les pages qui t’ont frappée (sur l’art, etc.) ne me semblent pas difficiles à faire, je ne les referai pas, mais je crois que je les ferais mieux; c’est ardent, mais ça pourrait être plus synthétique. J’ai fait depuis des progrès en esthétique ou du moins je me suis affermi dans l’assiette que j’ai prise de bonne heure. Je sais comment il faut faire. Oh mon Dieu! si j’écrivais le style dont j’ai l’idée, quel écrivain je serais! Il y a dans mon roman un chapitre qui me semble bon et dont tu ne me dis rien, c’est celui de leur voyage en Amérique et toute la lassitude d’eux-mêmes suivie pas à pas. Tu as fait la même réflexion que moi à propos du Voyage d’Italie, c’est payer cher un triomphe de vanité qui m’a flatté, je l’avoue; j’avais deviné, voilà tout. Pas si rêveur encore que l’on pense, je sais voir et voir comme voient les myopes, jusque dans les pores des choses, parce qu’ils se fourrent le nez dessus. Il y a en moi littérairement parlant deux bonshommes distincts, un qui est épris de gueulades, de lyrisme, de grands vols d’aigle, de toutes les sonorités de la phrase et des sommets de l’idée; un autre qui creuse et qui fouille le vrai tant qu’il peut, qui aime à accuser le petit fait aussi puissamment que le grand, qui voudrait vous faire sentir presque matériellement les choses qu’il reproduit. Celui-là aime à rire et se plaît dans les animalités de l’homme. L’Éducation sentimentale a été, à mon insu, un effort de fusion entre ces deux tendances de mon esprit (il eût été plus facile de faire de l’humain dans un livre et du lyrisme dans un autre). J’ai échoué; quelques retouches que l’on donne à cette œuvre (je les ferai peut-être) elle sera toujours défectueuse, il y manque trop de choses et c’est toujours par l’absence qu’un livre est faible. Une qualité n’est jamais un défaut, il n’y a pas d’excès, mais si cette qualité en mange une autre, est-elle toujours une qualité? En résumé, il faudrait pour l’Éducation récrire ou du moins recaler l’ensemble, refaire deux ou trois chapitres, et, ce qui me parait le plus difficile de tout, écrire un chapitre qui manque où l’on montrerait comment fatalement le même tronc a dû se bifurquer, c’est-à-dire pourquoi telle action a amené ce résultat dans ce personnage plutôt que telle autre. Les causes sont montrées, les résultats aussi, mais l’enchaînement de la cause à l’effet ne l’est point. Voilà le vice du livre et comment il ment à son titre.

Je t’ai dit que l’Éducation avait été un essai. Saint-Antoine en est un autre. Prenant un suj et où j’étais entièrement libre comme lyrisme, mouvements, désordonnements, je me trouvais alors bien dans ma nature et je n’avais qu’à aller. Jamais je ne retrouverai des éperduments de style comme je m’en suis donné là pendant dix-huit grands mois, comme je choisissais avec cœur les perles de mon collier! Je n’y ai oublié qu’une chose, c’est le fil, seconde tentative et pis encore que la première; maintenant j’en suis à ma troisième: il est pourtant temps de réussir ou de se jeter par la fenêtre.

Ce qui me semble beau, ce que je voudrais faire, c’est un livre sur rien, un livre sans attache extérieure, qui se tiendrait de lui-même par la force interne de son style, comme la terre sans être soutenue se tient en l’air, un livre qui n’aurait presque pas de sujet ou du moins où le sujet serait presque invisible, si cela se peut. Les œuvres les plus belles sont celles où il y a le moins de matière; plus l’expression se rapproche de la pensée, plus le mot colle dessus et disparaît, plus c’est beau. Je crois que l’avenir de l’art est dans ces voies; je le vois à mesure qu’il grandit s’éthérisant tant qu’il peut, depuis les pylones égyptiens jusqu’aux lancettes gothiques, et depuis les poèmes de vingt mille vers des Indiens jusqu’aux jets de Byron, la forme en devenant habile s’atténue; elle quitte toute liturgie, toute règle, toute mesure; elle abandonne l’épique pour le roman, le vers pour la prose; elle ne se connaît plus d’orthodoxie et est libre comme chaque volonté qui la produit. Cet affranchissement de la matérialité se retrouve en tout, et les gouvernements l’ont suivi depuis les despotismes orientaux jusqu’aux socialismes futurs.

C’est pour cela qu’il n’y a ni beaux ni vilains sujets et qu’on pourrait presque établir comme axiome, en se posant au point de vue de l’art pur, qu’il n’y en a aucun, le style étant à lui tout seul une manière absolue de voir les choses; il me faudrait tout un livre pour développer ce que je veux dire. J’écrirai sur tout cela dans ma vieillesse quand je n’aurai rien de mieux à barbouiller; en attendant je travaille à mon roman avec cœur. Les beaux temps de Saint-Antoine vont-ils revenir? que le résultat soit autre, Seigneur Dieu! Je vais lentement: en quatre jours j’ai fait cinq pages, mais jusqu’à présent je m’amuse. J’ai retrouvé ici de la sérénité; il fait un temps affreux, la rivière a des allures d’Océan, pas un chat ne passe sous mes fenêtres. Je fais grand feu.

La mère de Bouilhet et Cany tout entier se sont fâchés contre lui pour avoir écrit un livre immoral. Ça a fait scandale, on le regarde comme un homme d’esprit, mais perdu, c’est un paria. Si j’avais eu quelques doutes sur la valeur de l’œuvre et de l’homme, je ne les aurais plus. Cette consécration lui manquait, on n’en peut avoir de plus belle: être renié de sa famille et de son pays! (C’est très sérieusement que je parle.) Il y a des outrages qui vous vengent de tous les triomphes, des sifflets qui sont plus doux pour l’orgueil que des bravos. Le voilà donc pour sa biographie future classé grand homme d’après toutes les règles. de l’histoire.

A la même.

Croisset, nuit de samedi1er février1852.

Mauvaise semaine; le travail n’a pas marché; j’en étais arrivé à un point où je ne savais trop que dire. C’étaient toutes nuances et finesses où je ne voyais goutte moi-même, et il est fort difficile de rendre clair par les mots ce qui est obscur encore dans notre pensée. J’ai esquissé, gâché, pataugé, tâtonné; je m’y retrouverai peut-être maintenant. Oh! quelle polissonne de chose que le style! tu n’as point, je crois, l’idée du genre de ce bouquin: autant je suis débraillé dans mes autres livres, autant dans celui-ci je tâche d’être boutonné et de suivre une ligne droite géométrique: nul lyrisme, pas de réflexions, la personnalité de l’auteur absente. Ce sera triste à lire, il y aura des choses atroces de misère et de fétidité. Bouilhet trouve que je suis dans le ton et espère que ce sera bon. Dieu l’entende! Mais ça prend des proportions formidables comme temps; à coup sûr, je n’aurai point fini à l’entrée de l’hiver prochain.

Ce bon Saint-Antoine t’intéresse donc? sais-tu que tu me gâtes avec tes éloges. C’est une œuvre manquée. J’ai été moi-même dans Saint Antoine le saint Antoine et je l’ai oublié. C’est un personnage à faire (difficulté qui n’est pas mince); s’il y avait pour moi une façon quelconque de corriger ce livre, je serais bien content, car j’ai mis là beaucoup, beaucoup de temps et beaucoup d’amour. Mais ce n’a pas été assez mûri. De ce que j’avais beaucoup travaillé les éléments matériels du livre, la partie historique je veux dire, je me suis imaginé que le scénario était fait et je m’y suis mis; tout dépend du plan; Saint Antoine en manque, la déduction des idées sévèrement suivie n’a point son parallélisme dans l’enchaînement des faits. Avec beaucoup d’échafaudages dramatiques, le dramatique manque.

Tu me prédis de l’avenir; oh! combien de fois ne suis-je pas retombé par terre, les ongles saignants, les côtes rompues, la tête bourdonnante, après avoir voulu monter à pic sur cette muraille de marbre! Comme j’ai déployé mes petites ailes! mais l’air passait à travers au lieu de me soutenir, et, dégringolant alors, je me voyais dans les fanges du découragement. Une fantaisie indomptable me pousse à recommencer; j’irai jusqu’au bout, jusqu’à la dernière goutte de mon cerveau pressé. Qui sait? le hasard a des bonnes fortunes; avec un sens droit du métier que l’on fait, et une volonté persévérante, on arrive à l’estimable. Il me semble qu’il y a des choses que je sens seul et que d’autres n’ont pas dites et que je peux dire. Le côté douloureux de l’homme moderne que tu remarques est le fruit de ma jeunesse. J’en ai passé une bonne avec ce pauvre Alfred, nous vivions dans une serre idéale où lapoésienous chauffait l’embêtement de l’existence au70e degré Réaumur. C’était là un homme celui-là! Jamais je n’ai fait, à travers les espaces, de voyages pareils; nous allions loin sans quitter le coin de notre feu, nous montions haut quoique le plafond de ma chambre fût bas; il y a des après-midi qui me sont restés dans la tête, des conversations de six heures consécutives, des promenades sur nos côtes et des ennuis à deux, des ennuis, des ennuis! tous souvenirs qui me semblent de couleur vermeille et flamber derrière moi comme des incendies.

Tu me dis que tu commences à comprendre ma vie; il faudrait savoir ses origines. A quelque jour je m’écrirai tout à mon aise; mais dans ce temps-là je n’aurai plus la force nécessaire. Je n’ai par devers moi aucun autre horizon que celui qui m’entoure immédiatement. Je me considère comme ayant quarante ans, comme ayant cinquante ans, comme ayant soixante ans. Ma vie est un rouage monté qui tourne régulièrement; ce que je fais aujourd’hui, je le ferai demain, je l’ai fait hier, j’ai été le même homme il y a dix ans; il s’est trouvé que mon organisation est un système, le tout sans parti pris de soi-même, par la pente des choses qui fait que l’ours blanc habite les glaces et que le chameau marche sur le sable. Je suis un homme-plume, je suis par elle, à cause d’elle, par rapport à elle et beaucoup plus avec elle. Tu verras à partir de l’hiver prochain un changement apparent. Je passerai trois hivers à user quelques escarpins, puis je rentrerai dans ma tanière où je crèverai obscur ou illustre. Manuscrit ou imprimé, il y a pourtant au fond quelque chose qui me tourmente, c’est la non-connaissance de ma mesure. Cet homme qui se dit si calme est plein de doutes sur lui-même; il voudrait savoir jusqu’à quel point il peut monter et la puissance exacte de ses muscles. Mais demander cela c’est être bien ambitieux, car la connaissance précise de sa force n ’est peut-être autre que le génie.

A la même.

Croisset, samedi soir, minuit et demi. Février1852.

Tu n’as guère le mot pour rire si de semblables sottises t’importent; moi je ris de tout, même de ce que j’aime le mieux; il n’est pas de choses, faits, sentiments ou gens sur lesquels je n’aie passé naïvement ma bouffonnerie, comme un rouleau de fer à lustrer les pièces d’étoffes; c’est une bonne méthode, on voit ensuite ce qui en reste; il est trois fois enraciné en vous le sentiment que vous y laissez, en plein vent, sans tuteur, ni fil de fer, et débarrassé de toutes ces convenances, si utiles pour faire tenir debout les pourritures. Est-ce que la parodie même siffle jamais? Il est bon et il peut même être beau de rire de la vie, pourvu qu’on vive; il faut se placer au-dessus de tout et placer son esprit au-dessus de soi-même, j’entends la liberté de l’idée, dont je déclare impie toute limite. Si cette longue glose pédantesque ne te satisfait pas, je te demande pardon de ma maladresse. N’importe, tu m’as dit, il y a aujourd’hui quinze jours, sur le Pont-Royal en allant dîner, un mot qui m’a fait bien plaisir, à savoir que tu t’apercevais qu’il n’y avait rien de plus faible que de mettre en art des sentiments personnels. Suis cet axiome pas à pas, ligne par ligne, qu’il soit toujours inébranlable en ta conviction en disséquant chaque fibre humaine et en cherchant chaque synonyme de mot, et tu verras! tu verras! comme ton horizon s’agrandira, comme ton instrument ronflera et quelle sérénité t’emplira. Refoulé à l’horizon, ton cœur l’éclairera du fond au lieu de t’éblouir sur le premier plan; toi disséminée en tous, tes personnages vivront et au lieu d’une éternelle personnalité déclamatoire, qui ne peut même se continuer nettement faute de détails précis qui lui manquent toujours, à cause des travestissements qui la déguisent, on verra dans tes œuvres des foules humaines.

Si tu savais combien de fois j’ai souffert de cela en toi, combien de fois j’ai été blessé de la poétisation de choses que j’aimais mieux à leur état simple! Pourquoi prendre l’éternelle figure insipide du poète, qui plus elle sera ressemblante au type plus elle se rapprochera d’une abstraction, c’est-à-dire de quelque chose d’anti-artistique, d’anti-plastique, d’anti-humain, d’antipoétique par conséquent, quelque talent de mots d’ailleurs que l’on y mette; il y aurait un beau livre à faire sur la littérature probante, du moment que vous prouvez, vous mentez. Dieu sait le commencement et la fin de l’homme; le milieu, l’art, comme lui dans l’espace, doit rester suspendu dans l’infini, complet en lui-même, indépendant de son producteur; on se prépare par là dans la vie et dans l’art de terribles mécomptes; vouloir se chauffer les pieds au soleil, c’est vouloir tomber par terre, respectons la lyre, elle n’est pas faite pour un homme, mais pour l’homme.

Me voilà bien humanitaire ce soir, moi que tu accuses de tant de personnalité, je veux dire que tu t’apercevras bientôt, si tu suis cette voie nouvelle, que tu as acquis tout à coup des siècles de maturité et que tu prendras en pitié l’usage de se chanter soi-même: cela réussit une fois dans un cri, mais quelque lyrisme qu’ait Byron par exemple, comme Shakespeare l’écrase à côté avec son impersonnalité surhumaine. Est-ce qu’on sait seulement s’il était triste ou gai? L’artiste doit s’arranger de façon à faire croire à la postérité qu’il n’a pas vécu; moins je m’en fais une idée et plus il me semble grand; je ne peux rien me figurer sur la personne d’Homère, de Rabelais, et quand je pense à Michel-Ange, je vois de dos seulement un vieillard de stature colossale sculptant la nuit aux flambeaux.

Tu as en toi deux facultés auxquelles il faut donner jeu, une raillerie aiguë, non, une manière déliée de voir, je veux dire, et une ardeur méridionale de passion vitale, quelque chose de tes épaules dans l’esprit.

Sitôt que tu sauras une solution définitive pour le prix, écris-moi.

J’ai fini ce soir de débarbouiller la première idée de mes rêves de jeune fille; j’en ai pour quinze jours encore à naviguer sur ces lacs bleus, après quoi j’irai au bal et passerai ensuite un hiver pluvieux, que-je clôrai par une grossesse et le tiers de mon livre à peu près sera fait.

A propos de bal, j’ai fait une débauche mercredi dernier, j’ai été à Rouen au concert entendre Alard le violoniste, et j’en ai vu là des balles! c’était la haute société; quelles têtes que celles de mes compatriotes! j’ai retrouvé là des visages oubliés depuis douze ans, et que je voyais quand j’allais au spectacle, en rhétorique. J’ai reconnu du monde que je n’ai pas salué, lequel a fait de même; c’était très fort de part et d’autre. Le plaisir d’entendre de fort belle musique très bien jouée a été compensé par la vue des gens qui le partageaient avec moi.

A la même.

Croisset, lundi soir.

J’ai une occasion de faire revenir d’Angleterre tes autographes. Veux-tu que je dise qu’on me les rapporte? Je crois que là-bas, tu n’en tireras pas grand’ chose ou du moins il faudrait attendre peut-être bien longtemps. Réponds-moi donc là-dessus.

Sais-tu que le sire Sainte-Beuve engage Bouilhet à ne pas ramasser les bouts de cigare d’Alfred de Musset; dans un article où il louangeait un tas de médiocrités avec force citations, c’est à peine s’il l’a nommé, et sans en citer un vers; en revanche beaucoup de coups d’encensoir à l’illustre M. Houssaye, à Me de Girardin, etc. Ce qu’il en dit est habile au point de vue de la haine, parce qu’il passe dessus, comme sur quelque chose d’insignifiant. Je n’ai jamais eu grande sympathie pour ce lymphatique coco (Sainte-Beuve), mais cela me confirme dans mon préjugé; il est pourtant d’ordinaire trop bienveillant pour que la chose vienne entièrement de lui, il y a là-dessous quelque histoire, d’autant qu’il a été publié il y a trois semaines environ un article dans le Mémorial de Rouen, qui est de la même inspiration, c’est-à-dire louange de toute la revue de Paris (sauf Maxime toutefois), à l’exclusion de Bouilhet, toujours écrasé par M. Houssaye qui se trouve dans les environs. Tu connais Sainte-Beuve, tu devrais bien nous savoir le fond de cette histoire-là. Je serais simplement curieux que tu causasses avec lui pendant quelque temps de Melœnis, comme si tu n’avais pas lu son article (il a paru dans le Constitutionnel lundi dernier).

Depuis que je suis parti de Paris j’ai eu une fois cinq lignes de Du Camp, voilà tout; il a écrit à Bouilhet qu’il était trop occupé pour écrire des lettres. Quand il voudra revenir à moi, il retrouvera sa place et je tuerai le veau gras, et je crois bien que ce jour-là elle lui paraîtra douce, car il s’achemine à de tristes mécomptes... enfin.

J’ai un Ronsard complet, 2vol. in-folio, que j’ai fini par me procurer. Le dimanche nous en lisons à nous défoncer la poitrine; les extraits des petites éditions courantes en donnent une idée comme toute. espèce d’extraits et de traductions, c’est-à-dire que les plus belles choses en sont absentes. Tu ne t’imagines pas quel poète c’est que Ronsard. Quel poète! quel poète! quelles ailes! c’est plus grand que Virgile et ça vaut du Gœthe, au moins par moments, comme éclats lyriques. Ce matin à midi et demi je lisais tout haut une pièce qui m’a fait presque mal nerveusement, tant elle me faisait plaisir. C’était comme si l’on m’eût chatouillé la plante des pieds; nous sommes bons à voir, nous écumons et nous méprisons tout ce qui ne lit pas Ronsard sur la terre. Pauvre grand homme, si son ombre nous voit, doit-elle être contente! cette idée me fait regretter les Champs-Élysées des anciens: c’eût été bien doux d’aller causer avec ces bons vieux que l’on a tant aimés pendant que l’on vivait. Comme les anciens avaient arrangé l’existence d’une façon tolérable! Donc nous avons encore pour deux ou trois mois de dimanches enthousiasmés. Cet horizon me fait grand bien, et de loin jette un reflet ardent sur mon travail. J’ai assez bien travaillé cette semaine.

A la même.

Croisset, mercredi, 1heure de nuit.

Laisse donc là toutes tes corrections: la chose est risquée, qu’elle le soit.

Je viens de relire pour mon roman plusieurs livres d’enfant; je suis à moitié fou ce soir de tout ce qui a passé aujourd’hui devant mes yeux, depuis de vieux keepsakes jusqu’à des récits de naufrages et de flibustiers. J’ai retrouvé des vieilles gravures que j’avais coloriées à sept et huit ans et que je n’avais pas revues depuis. Il y a des rochers peints en bleu et des arbres en vert. J’ai reéprouvé devant quelques-unes (un hiver canaque dans les glaces entre autres) des terreurs que j’avais eues étant petit; je voudrais je ne sais quoi pour me distraire, j’ai presque peur de me coucher. Il y a une histoire de matelots hollandais dans la mer glaciale avec des ours qui les assaillent dans leur cabane (cette image m’empêchait de dormir autrefois), et des pirates chinois qui pillent un temple à idoles d’or. Mes voyages, mes souvenirs d’enfant, tout se colore l’un de l’autre, se met bout à bout, danse avec de prodigieux flamboiements et monte en spirale. J’ai lu aujourd’hui deux volumes de Bouilly: pauvre humanité! que de bêtises lui sont passées par la cervelle depuis qu’elle existe!

Voilà deux jours que je tâche d’entrer dans des rêves de jeunes filles et que je navigue pour cela dans les océans laiteux de la littérature à castels, troubadours à toques de velours et plumes blanches; fais-moi penser à te parler de cela, tu peux me donner là-dessus des détails précis qui me manquent.

Le sieur de Musset est diablement dans les idées reçues, sa vanité est de sang bourgeois. Je ne crois pas, comme toi, que ce qu’il a senti le plus soient les œuvres d’art; ce qu’il a senti le plus, ce sont ses propres passions. Musset est plus poète qu’artiste, et maintenant beaucoup plus homme que poète, et un pauvre homme.

Musset n’a jamais séparé la poésie des sensations qu’elle complète. La musique selon lui a été faite pour les sérénades, la peinture pour le portrait et la poésie pour la consolation du cœur. Quand on veut ainsi mettre le soleil dans sa culotte, on brûle sa culotte et on pisse sur le soleil. C’est ce qui lui est arrivé. Les nerfs, le magnétisme, voilà la poésie. Non, elle a une base plus sereine; s’il suffisait d’avoir les nerfs, sensibles pour être poète, je vaudrais mieux que Shakespeare et qu’Homère, lequel je me figure avoir été un homme peu nerveux. Cette confusion est impie, j’en peux dire quelque chose moi qui ai entendu à travers des portes fermées parler à voix basse des gens à trente pas de moi, moi dont on voyait à travers la peau du ventre bondir tous les viscères et qui parfois ai senti dans la période d’une seconde un million de pensées, d’images, de combinaisons de toute sorte qui jetaient à la fois dans ma cervelle comme toutes les fusées allumées d’un feu d’artifice; mais ce sont d’excellents sujets de conversation et qui émeuvent. La poésie n’est point une débilité de l’esprit, et ces susceptibilités nerveuses en sont une; cette faculté de sentir outre mesure est une faiblesse. Je m’explique.

Si j’avais eu le cerveau plus solide, je n’aurais point été malade de faire mon droit et de m’ennuyer, j’en aurais tiré parti, au lieu d’en tirer du mal. Le chagrin, au lieu de me rester sur le crâne, a coulé dans mes membres et les crispait en convulsions. C’était une déviation. Il se trouve souvent des enfants auxquels la musique fait mal; ils ont de grandes dispositions, retiennent des airs à la première audition, s’exaltent en jouant du piano, le cœur leur bat, ils maigrissent, pâlissent, tombent malades, et leurs pauvres nerfs comme ceux des chiens se tordent de souffrance au son des notes.

Ce ne sont point là les Mozarts de l’avenir; la vocation a été déplacée, l’idée a passé dans la chair où elle reste stérile, et la chair périt; il n’en résulte ni génie ni santé. Même chose dans l’art, la passion ne fait pas les vers, et plus vous serez personnel, plus vous serez faible. J’ai toujours péché par là, moi, c’est que je me suis toujours mis dans tout ce que j’ai fait–à la place de saint Antoine, par exemple c’est moi qui y suis, la sensation a été pour moi et non pour le lecteur. Moins on sent une chose, plus on est apte à l’exprimer comme elle est (comme elle est toujours en elle-même dans sa généralité et dégagée de tous ses contingents éphémères), mais il faut avoir la faculté de se la faire sentir. Cette faculté n’est autre que le génie voir, avoir le modèle devant soi, qui pose. C’est pourquoi je déteste la poésie parlée, la poésie en phrases. Pour les choses qui n’ont pas de mots le regard suffit, les exhalaisons d’âme, le lyrisme, les descriptions, je veux de tout cela en style; ailleurs c’est une prostitution de l’art et du sentiment même. C’est cette pudeur-là qui m’a toujours empêché de faire la cour à une femme; en disant les phrases po-é-tiques qui me venaient alors aux lèvres, j’avais peur qu’elle ne se dise: «Quel charlatan!» et la crainte d’en être un effectivement m’arrêtait (cela me fait songer à Mme *** qui, pour me montrer comme elle aimait son mari et l’inquiétude qu’elle avait eue du rant une maladie de cinq à six jours qu’il avait faite, relevait son bandeau pour que je visse deux ou trois cheveux blancs sur sa tempe et me disait: «J’ai passé trois nuits sans dormir, trois nuits à le garder).» C’était en effet formidable de dévouement. Sont de même farine tous ceux qui vous parlent de leurs amours envolés, de la tombe de leur mère, de leur père, de leurs souvenirs bénis, baisent des médailles, pleurent à la lune, délirent de tendresse en voyant des enfants, se pâment au théâtre, prennent un air pensif devant l’Océan. Farceurs! farceurs! et triples-saltimbanques! qui font le saut du tremplin sur leur propre cœur pour atteindre à quelque chose.

J’ai eu moi aussi mon époque nerveuse, mon époque sentimentale, et j’en porte encore comme un galérien la marque dans le cou. Avec ma main brûlée j’ai le droit maintenant d’écrire des phrases sur la nature du feu. Tu m’as connu quand cette période venait de se clore et arrivé à l’âge d’homme; mais avant, autrefois, j’ai cru à la réalité de la poésie dans la vie, à la beauté plastique des passions, etc.; j’avais une admiration égale pour tous les tapages, j’en ai été assourdi et je les ai distingués.

A la même.

Croisset, juillet1852. Nuit de samedi, l heure.

J’ai été d’abord deux jours sans rien faire, fort ennuyé, fort désœuvré, très endormi; puis j’ai remonté mon horloge à tour de bras, et ma vie maintenant a repris le tic-tac de son balancier; j’ai rempoigné cet éternel grec dont je viendrai à bout dans quelquesmois, car je me le suis juré. Et mon roman qui sera fini Dieu sait quand! Il n’y a rien d’effrayant et de consolant à la fois comme une œuvre longue devant soi, on a tant de blocs à remuer et de si bonnes heures à passer! Pour le moment je suis dans les rêves de jeune fille jusqu’au cou. Je suis presque fâché que tu m’aies conseillé de lire les mémoires de Me Lafarge, car je vais probablement suivre ton avis, et j’ai peur d’être entraîné plus loin que je ne veux. Toute la valeur de mon livre, s’il y en a une, sera d’avoir su marcher droit sur un cheveu, suspendu entre le double abîme du lyrisme et du vulgaire (que je veux fondre dans une analyse narrative). Quand je pense à ce que cela peut être, j’en ai des éblouissements, mais lorsque je songe ensuite que tant de beauté m’est confiée à moi, j’ai des coliques d’épouvante à fuir me cacher n’importe où. Je travaille comme un mulet depuis quinze longues années. J’ai vécu toute ma vie dans cet entêtement de maniaque, à l’exclusion de mes autres passions que j’enfermais dans des cages, et que j’allais voir quelquefois seulement pour me distraire. Oh! si je fais jamais une belle œuvre, je l’aurai bien gagnée. Plût à Dieu que le mot impie de Buffon fût vrai! je serais sûr d’être un des premiers.

Tu as fait vis-à-vis de Bouilhet quelque chose qui m’a été au cœur. C’était bien bon (et bien habile!); ç’aura été son premier succès à ce pauvre Bouilhet, il se rappellera cette soirée toute sa vie; ma muse intérieure t’en bénit, et envoie à ton âme son plus tendre baiser. Non, je ne t’oublierai pas, quoi qu’il advienne, et je reviendrai à ton affection à travers toutes les autres; tu seras un carrefour, un point d’intersection de plusieurs entre-croisements (je tombe dans le Sainte-Beuve: sautons). Et d’ailleurs est-ce qu’on oublie quelque chose, est-ce que rien se passe, est-ce qu’on peut se détacher de quoi que ce soit? Les natures les plus légères elles-mêmes, si elles pouvaient réfléchir un moment, seraient étonnées de tout ce qu’elles ont conservé de leur passé; il y a des constructions souterraines à tout, ce n’est qu’une question de surface et de profondeur. Sondez et vous trouverez. Pourquoi a-t-on cette manie de nier, de conspuer son passé, de songer d’hier et de vouloir toujours que la religion nouvelle efface les anciennes? Quant à moi, je jure devant toi que j’aime, que j’aime encore tout ce que j’ai aimé, et que quànd j’en aimerais une autre, je t’aimerai toujours. Le cœur dans ses affections comme l’humanité dans ses idées s’étend sans cesse en cercles plus élargis. De même que je regardais il y a quelques jours mes petits livres d’enfant, dont je me rappelais nettement toutes les images, quand je regarde mes années disparues, j’y retrouve tout, je n’ai rien arraché, rien perdu; on m’a quitté, je n’ai rien délaissé; successivement j’ai eu des amitiés vivaces qui se sont dénouées les unes après les autres; ils ne se souviennent plus de moi, je me souviens toujours: c’est la complexion de mon esprit, dont l’écorce est dure. J’ai les nerfs enthousiastes avec le cœur lent, mais peu à peu la vibration descend et elle reste au fond.

Adieu, je vais me coucher; à demain. O! Dieu des songes, fais-moi rêver ma Dulcinée! As-tu remarqué quelquefois le peu d’empire de la volonté sur les rêves, comme il est libre l’esprit dans le sommeil et où il va?

A la même.

Croisset, dimanche.

J’ai écrit à Pradier pour le concours dès lundi dernier; quant à Senard, je le connais trop peu pour lui rien recommander, je ne l’ai vu que deux fois et dans des visites payées, pour les affaires de mon beau-frère; je connais ses gendres, mais les ricochets n’iraient pas jusque-là.

Je crois du reste qu’il connaît peu d’académiciens; sa société était celle de l’archevêque de Paris et de Cavaignac, l’année dernière. Quant à Berryer, ils doivent être mal ensemble. Je voudrais bien que tu réussisses, j’y attache une idée superstitieuse puisque j’y ai travaillé un peu moi-même; fasse le ciel que je ne t’aie pas porté malheur!

Voici le résultat de notre délibération relativement à ton article. Ces messieurs de là-bas sont évidemment peu gracieux pour nous, malgré les belles promesses d’articles, etc., rien ou presque rien n’a eu lieu. Gautier qui en devait faire un dans la Presse n’en a pas fait et n’en fera pas. Maxime sera seul cet été à la Revue sans influence artistique supérieure; nous verrons ce qu’il fera alors et s’il est complètement. perdu pour nous, ce que je pense à peu près. D’ici là Bouilhet ne veut lui donner aucune prise à rien, qu’il ne puisse articuler aucun grief contre lui-même en dedans, qu’il se croie toujours le patron et le fil conducteur de cette électricité qu’il ne conduit pas du tout. Comprends-tu bien ce que nous voulons dire? Bouilhet ne sait comment te remercier et s’excuser de refuser ton service, je me suis chargé d’entortiller la chose de précautions oratoires. Quoique je n’aie pas été d’abord de son avis, je le crois en effet plus prudent et plus fort au fond. Ainsi, attendons jusqu’au bout. Quant à lui, je suis curieux du dénouement et je le présage pitoyable.

Je ne sais si c’est le printemps, mais je suis prodigieusement de mauvaise humeur, j’ai les nerfs agacés comme des fils de laiton. Je suis en rage sans savoir de quoi. C’est mon roman peut-être qui en est cause. Ça ne va pas, ça ne marche pas; je suis plus lassé que si je roulais des montagnes. J’ai dans des moments envie de pleurer. Il faut une volonté surhumaine pour écrire, et je ne suis qu’un homme. Il me semble quelquefois que j’ai besoin de dormir pendant six mois de suite. Ah! de quel œil désespéré je les regarde les sommets de ces montagnes où mon désir voudrait monter! Sais-tu dans huit jours combien j’aurai fait de pages, depuis mon retour de Paris– vingt–vingt pages en un mois et en travaillant chaque jour au moins sept heures; et la fin de tout cela? le résultat? Des amertumes, des humiliations internes, rien pour se soutenir que la férocité d’une fantaisie indomptable; mais je vieillis, et la vie est courte.

Ce que tu as remarqué dans la Bretagne est aussi ce que j’aime le mieux. Une des choses dont je fais le plus de cas, c’est mon résumé d’archéologie celtique, et qui en est véritablement une exposition complète en même temps que la critique. La difficulté de ce livre consistait dans les transitions et à faire un tout d’une foule de choses disparates: il m’a donné beaucoup de mal, c’est la première chose que j’aie écrite péniblement (je ne sais où cette difficulté de trouver le mot s’arrêtera, je ne suis pas inspiré, tant s’en faut); mais je suis complètement de ton avis, quant aux plaisanteries, vulgarités, etc., elles abondent; le sujet y était pour beaucoup: songe ce que c’est que d’écrire un voyage où l’on a pris d’avance le parti de tout raconter. Que je t’embrasse à pleins bras, sur les deux joues, sur le cœur, pour quelque chose qui t’a échappé et qui m’a flatté profondément. Tu ne trouves pas la Bretagne une chose assez hors ligne pour être montrée à Gautier et tu voudrais que la première impression qu’il eût de moi fût violente. Il vaut mieux s’abstenir, tu me rappelles à l’orgueil. Merci!

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Возрастное ограничение:
0+
Дата выхода на Литрес:
16 января 2025
Объем:
420 стр. 1 иллюстрация
ISBN:
4064066327743
Издатель:
Правообладатель:
Bookwire
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