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Gaspard de Cherville
Histoires de chiens

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066307356
Table des matières
CAPORAL
CHAPITRE PREMIER
CHAPITRE II
CHAPITRE III
CHAPITRE IV
CHAPITRE V
CHAPITRE VI
CHAPITRE VII
CHAPITRE VIII
CHAPITRE IX
CHAPITRE X
CHAPITRE XI
MON PREMIER CHIEN
MATADOR
GASPARD L’AVISÉ
I
II
CAPORAL
Table des matières
CHAPITRE PREMIER
Table des matières
Des origines du Maître de Colleville.
Dans la plantureuse Normandie, la fécondité du sol triomphe presque partout des vents âpres qui atrophient la végétation dans le voisinage immédiat de la mer. Lorsque l’on quitte la petite ville de Fécamp, en suivant la vallée, on n’a pas encore perdu de vue les falaises arides et crayeuses qui servent de ceinture à l’Océan, que cette végétation accuse sa puissance; à quelques centaines de mètres à peine de cette grève de galets, elle étale toutes ses magnificences.
Les coteaux se chargent de bois épais, où dominent les hêtres au feuillage glauque, dont les troncs blancs et lisses, se détachant sur ce fond d’un vert sombre, ressemblent aux fûts de colonnes de marbre; à droite et à gauche, les champs étagent leurs moissons bariolées, et dans le fond du vallon, des deux côtés d’un petit torrent qui roule ses ondes cristallines sur un fond de cailloux, s’allongent les nappes verdoyantes des prairies.
On fait ainsi deux lieues, découvrant, pour ainsi dire à chaque pas, un nouvel échantillon des splendeurs de cette terre généreuse; alors, sur le flanc de la colline de gauche, on aperçoit le clocher quadrangulaire et les maisons pittoresquement groupées du petit village de Colleville, dont chaque façade, construite en silex et en galets, se zèbre de dessins alternativement noirs et blancs.
A deux cents pas de la dernière maison, à cinquante de la route, derrière les cimes arrondies d’un régiment de pommiers, à l’ombre desquels pousse une herbe fine et drue, un vrai tapis, se dresse une grande tour carrée, dont l’architecture atteste quelques liens de parenté avec l’église du village et dont les murs grisâtres certifient l’antiquité.
De loin, cette haute et sombre silhouette fait croire à un château; mais l’illusion s’évanouit lorsqu’on en approche. La toiture moussue s’est affaissée dans plus d’une partie; çà et là, des sillons noirâtres indiquent des solutions de continuité dans l’alignement des tuiles qui la composent; les étroites fenêtres des étages supérieurs sont brisées, veuves de leurs carreaux, à la grande liesse des pigeons qui vont et viennent du dehors à l’intérieur et de l’intérieur au dehors; les ouvertures du rez-de-chaussée sont closes, mais avec des bottes de paille. D’ailleurs, un long bâtiment neuf, aux toits d’un rouge violent, qui flanque la vieille construction, accuse nettement que l’une et l’autre ont reçu une destination agricole et économique.
Par le volet supérieur, toujours ouvert, de la porte de la première, on aperçoit le bahut et l’armoire de chêne aux ferrures luisantes, le luxe du cultivateur, et les clayons où sèchent les fromages, une de ses industries; du seuil de cette porte jusqu’au verger, le sol est couvert d’une épaisse couche de litière mise en demeure de devenir fumier, égayée de quelques flaques d’une eau roussâtre dans laquelle barbotent les canards, tandis que leurs commères, les poules, grattent et picorent sur la terre ferme; de tous les côtés, des instruments d’agriculture qui se reposent complètent le tableau.
Si la qualité actuelle de cette habitation ne peut être mise en doute, les gloires de son passé n’en survivent pas moins à sa déchéance actuelle. Au-dessus du cintre de granit qui fut la poterne, on distingue encore un vestige d’écusson qui a résisté à la double rage du temps et des vandales de 1793; sur l’angle aigu du toit, on remarque un reste de girouette. Les murs effondrés n’ont jamais d’autres parchemins.
En effet, avant de devenir une humble ferme, cette tour avait été une demeure de gentilhomme, ni plus ni moins que le château de Colleville, qui a eu la chance de rester debout au milieu des orages révolutionnaires, et qui, bien que plus d’une fois il ait changé de maître, se dresse encore aujourd’hui au sommet de la colline.
En 1748, époque à laquelle s’ouvre ce récit, la tour et le château appartenaient à deux proches parents, à l’oncle et au neveu; mais, contre l’ordinaire, c’était l’oncle qui se trouvait pourvu de la plus modeste de ces deux propriétés.
Colleville et ses énormes dépendances, ses quatorze métairies, ses bois immenses qui allaient de Valmont aux falaises, avaient le neveu pour maître.
Commençons donc par faire connaître le plus riche de ces deux personnages à nos lecteurs; la richesse est le seul ordre hiérarchique qui soit légitime à l’époque où nous écrivons.
M. Tuvache de Chastel-Chignon , seigneur de Col-leville, des Mazures et autres lieux, avait été un des plus fameux maltôtiers de l’intendance de Normandie.
Bien qu’aussi largement pourvu en noms sonores qu’en espèces sonnantes, il était, bien entendu, dubiæ nobilitatis , une locution par laquelle la politesse du temps désignait ceux dont la roture n’était rien moins que douteuse. Son père, un plumitif affamé des environs de Lavaur, était arrivé à Rouen sans sou ni maille, mais avec une de ces facondes, une de ces outrecuidances gasconnes qui suffisent aux enfants de la Garonne pour pousser partout, comme disait le grand roi Henri. D’un poste infime des gabelles, M. Tuvache, — il n’était que Tuvache alors, — était rapidement arrivé à un emploi supérieur.
A force de râcler le plancher des greniers à sel, il avait ramassé quelques centaines de mille livres. Elles lui servirent à pénétrer dans l’intimité de Jean Duval de Bourguebus, alors seigneur de Colleville et conseiller au Parlement de Normandie, un robin qui s’était donné la tâche de faire fleurir à Rouen les mœurs de la cour; il prêta généreusement son argent à ce magistrat coureur de ruelles, mais sans oublier ses sûretés.
Lorsque le conseiller mourut, laissant des affaires un peu plus qu’embrouillées et deux enfants, un fils et une fille, le Tuvache daigna accepter le fief de Colleville en remboursement de ce qui lui était dû, et il fit mieux, il proposa au tuteur d’épouser Mlle de Bourguebus, afin que le bien ne sortit pas tout à fait de la famille; en face de la ruine des enfants du conseiller, cela pouvait passer pour de la générosité.
On lui livra la jeune personne, que l’on projetait de mettre en religion, et, du même coup, le maltôtier se trouva pourvu d’une seigneurie, d’un beau placement et d’une femme qui lui donnait tous les parlementaires normands pour alliés; sans compter que son action magnanime lui valait l’admiration de ses concitoyens.
Son fils, celui qui doit figurer dans cette histoire, lui succéda dans sa charge et dans ses ambitions. Peut-être modifia-t-il, comme la voix publique l’en accusait, les antiques procédés de ses devanciers par un trait de génie, en inventant le mélange d’une espèce de sable de roche au sel de Sa Majesté ; toujours est-il que son ascension vers la fortune fut encore plus rapide que ne l’avait été celle de son père.
En 1748, outre des biens meubles considérables, il avait acquis la terre de Chastel-Chignon, en Anjou, quelques maisons à Rouen, et il avait encore arrondi le domaine de Colleville par l’adjonction de plusieurs fermes qu’il avait successivement achetées de son oncle, M. de Bourguebus, lequel, de son côté, ne suivait pas moins pieusement que le fils de sa sœur les traditions bien différentes que lui avaient léguées l’auteur de ses jours.
Ce Tuvache, IIe du nom, était de bonne heure resté veuf avec une fille unique. Cette fille avait alors dix-sept ans, il songeait à l’établir; mais la fièvre de l’enrichissement le tenait d’une façon si absolue, que, s’il se préoccupait avec quelque anxiété des bénéfices matériels qu’il pouvait tirer de cette affaire, il ne songeait pas le moins du monde à consulter les petites idées que Mlle Denise, c’était le nom de son enfant, pouvait nourrir sur cette question intéressante.
CHAPITRE II
Table des matières
Les deux Invalides.
L’histoire du propriétaire du vieux donjon, M. Romuald Duval de Bourguebus, ne ressemble guère à celle de son neveu. Il avait neuf ans lorsque son père était mort. Dans le désastre de sa fortune, après le mariage de sa sœur avec M. Tuvache, on était parvenu à lui réserver la charge de conseiller, qui pouvait lui assurer un avenir convenable.
Mais l’idéal du petit bonhomme n’était pas la robe; il manifestait pour elle une aversion singulière; l’odeur de l’écritoire lui donnait des nausées. Il voulait être d’épée, et sa vocation sur ce point était si décidée que, lorsqu’il eut quatorze ans, il fallut, bon gré mal gré, pourvoir ce précoce amant de Bellone d’une lieutenance au régiment de Navarre.
Les aspirations batailleuses de M. de Bourguebus furent servies à souhait. Entré au service en 1707, il fit, en 1709, la campagne des Flandres, sous Villars, fut blessé à Malplaquet, prit sa revanche à Denain, monta des premiers à l’assaut de Pizzighettone, suivit le maréchal de Saxe en Bohême, perdit un œil à Lauterbourg et enfin fut arrêté dans sa moisson de lauriers par un boulet qui lui fracassa la jambe dans les lignes de Laufeldt.
On transporta le blessé à l’hôpital de Maëstricht. L’amputation, jugée nécessaire, fut opérée; le héros devint un invalide.
Il supporta ses souffrances avec un mâle stoïcisme, son désastre avec une véritable grandeur d’âme.
Quelques historiens ont bien rendu la justice qui leur est due à ces héroïques soldats du passé, mais le vulgaire continue de les apprécier sous les couleurs les plus fausses.
On se figure généralement que, dans ce temps-là, on ne devait son épaulette qu’à la faveur; on juge des milliers d’officiers par quelques douzaines de colonels et de maréchaux de camp, dont les campagnes les plus productives ont eu, en effet, les antichambres de Versailles pour théâtre; volontairement ou involontairement, on oublie ces milliers de pauvres et braves gentilshommes, qui endossaient le harnais à quinze ans pour ne le quitter qu’à soixante, insoucieux du grade, pourvu qu’ils eussent l’honneur de servir le roi, versant non seulement leur sang sur tous les champs de bataille, sans grand espoir d’avancement, mais écornant leur modeste patrimoine pour suppléer à l’insuffisance de la solde.
On n’a point assez mis en relief la sublime abnégation avec laquelle, après trente et quarante ans de cette existence de dévouement patriotique, lorsque les cheveux avaient blanchi sous le casque, usés, fourbus, ruinés, éclopés, ratatinés, ces glorieux vétérans regagnaient fièrement le petit manoir paternel, avec le brevet d’une maigre pension dans leur poche, et sur la poitrine, la croix de Saint-Louis, but unique de leur ambition.
Cette récompense n’avait pas manqué au capitaine du régiment de Navarre. Elle était sans doute pour quelque chose dans la sérénité d’âme avec laquelle il envisageait la retraite, cette mort anticipée du soldat; mais comme, malgré ses cinquante-quatre ans, il avait conservé une humeur des plus juvéniles et un caractère fort impétueux; comme son infirmité l’atteignait à la fois dans sa carrière et dans son goût passionné pour la chasse, peut-être ne se fût-il pas prêté avec autant de bonne grâce aux décrets de la Providence, s’il n’avait été fortifié contre son chagrin par l’exemple et par les exhortations d’un camarade que le hasard lui avait donné.
Celui-ci était autrement à plaindre que le chevalier de Bourguebus.
Blessé comme lui à l’affaire de Laufeldt, il avait été débarrassé de son bras sur le lit voisin de celui où l’on délivrait le vieux capitaine de sa jambe.
Mais cette seconde victime des hasards de la guerre, ce n’était pas au déclin d’une carrière glorieusement remplie qu’elle se voyait condamnée à l’inaction, c’était à son aurore. M. de Tancarville (ainsi se nommait le mutilé), n’avait que vingt-sept ans; de plus, il était sans parents, sans appui, n’avait d’autre fortune que son épée, désormais brisée; son malheur le laissait sans ressources.
Il était l’unique descendant d’une branche fort déchue d’une famille illustre de la Normandie. Après un mariage assez vulgaire, son père était mort, laissant sa veuve et son fils dans une véritable indigence. Un brave homme de curé avait signalé au maréchal de La Meilleraye ce représentant d’un grand nom, qui allait se trouver réduit à conduire la charrue. Fort soucieux de la dignité de la noblesse, le maréchal avait fait élever l’enfant à ses frais, .et l’avait pourvu d’une cornette dans un régiment de chevau-légers.
Depuis lors, le jeune homme avait successivement perdu son protecteur et sa mère. Forcé d’abandonner le drapeau à l’ombre duquel il avait grandi, le régiment qui était devenu sa famille, il allait se trouver isolé dans le monde et il avait devant lui un horizon autrement sombre, autrement menaçant que ne pouvaient l’être ces loisirs de la gentilhommière, auxquels M. de Bourguebus regrettait quelquefois de se voir réduit.
Quelque amères que dussent être les réflexions de M. de Tancarville, elles n’ébranlaient pas son courage; pendant les longs mois de traitement et de convalescence, la fermeté avec laquelle il soutenait cette cruelle épreuve ne se démentit pas un instant.
Quelquefois, lorsque le roulement des tambours, les mâles accents des clairons du dehors arrivaient affaiblis dans l’intérieur de l’hôpital, on pouvait surprendre une vague expression de mélancolie dans les grands yeux noirs de l’officier; mais il maîtrisait rapidement les sensations qui débordaient de son âme.
En revanche, quand il voyait son voisin disposé à mettre la conversation sur leurs mutuelles infortunes, ce qui arrivait régulièrement trois ou quatre fois par jour, il trouvait, pour détourner ces fâcheuses impressions de l’esprit de son vieux camarade, tantôt des paroles pleines de sens et de raison, tantôt une gaieté si communicative, que le capitaine de Navarre-Infanterie tardait rarement à se mettre à l’unisson.
Non content d’apporter au rétablissement du pauvre invalide ce concours d’un ordre purement moral, plus promptement guéri que son vieux camarade, il s’était fait son infirmier et lui donnait des soins qu’un fils n’eût pas désavoués.
Il n’y avait qu’un chapitre sur lequel l’éloquence consolatrice du cornette était absolument inefficace: celui de la chasse.
M. de Tancarville était, cependant, parvenu à atténuer la véhémence du désespoir cynégétique de son ami, en étendant au chien de l’invalide l’amitié qu’il avait vouée à celui-ci; M. de Bourguebus se désolait autant de ne plus pouvoir faire chasser ce chien que de ne plus chasser lui-même.
Grâce à lui, Caporal, c’était le nom de cet animal, eut au moins sa promenade quotidienne, et le chevalier fut peut-être plus sensible à cette attention qu’à celles dont lui-même avait été l’objet.
Le vieux soldat n’était ni tendre, ni démonstratif; et cependant, bien souvent, lorsque la fièvre le clouait sur son grabat, si son regard s’arrêtait sur son jeune camarade, on voyait une larme, perlant dans le seul œil qui lui restait, descendre lentement sur ses joues tannées; un éloquent serrement de main protestait de sa reconnaissance.
Bientôt, ce sentiment se manifesta plus vivement encore. Un jour, après une longue causerie, dans laquelle il avait interrogé le cornette sur sa situation, sur ses projets après leur rentrée en France, M. de Bourguebus resta pendant assez longtemps absorbé dans de graves réflexions; enfin, relevant la tète et caressant machinalement son chien, dont le museau reposait sur le genou valide de son maître:
«Mordieu!» s’écria-t-il, «mon jeune ami, je ne vous trouve pas aussi dénué que vous me semblez le croire.
— Diable!» lui répondit le jeune homme en souriant, «je vous serai obligé, chevalier, de me confier où gisent les richesses que vous venez de me découvrir.
— C’est bien facile. Il existe de par le monde un vieux soldat auquel votre philosophie a enseigné à supporter ses misères, que vous avez veillé, soigné, pansé avec un dévouement qui peut-être a fait reculer la mort, que vous avez traité, lui et son chien, comme s’ils eussent été des frères; or, ce vieux soldat possède, là-bas en Normandie, le petit castel de Bourguebus, quelques douzaines d’acres de bonne terre et un neveu qui mesure ses écus de six livres au boisseau; n’est-il pas juste et naturel que la moitié de tout cela soit à vous?
— Même du neveu?
— Du neveu surtout», s’écria le chevalier, dont l’oeil eut un rayonnement malicieux. «Ah! mon ami, quelle terre que Colleville! Des bois où foisonnent les chevreuils, les lièvres, les lapins! des champs grouillant de perdrix !...»
Comme s’il eût compris, Caporal agita sa queue.
«Sois tranquille, Caporal», reprit le vieil officier avec une nuance d’attendrissement; «tu auras, comme nous, ta part de joie dans ce paradis terrestre.»
M. de Tancarville paraissait également fort ému, bien que son émotion n’eût certainement pas les mêmes causes; il prit la main de son vieil ami et lui dit:
«Merci de votre offre, chevalier, je ne l’oublierai jamais; mais, avant de l’accepter, soyez assez bon pour m’affirmer, sur votre foi de gentilhomme, que vous ne la déclineriez pas vous-même si vous étiez à ma place et moi à la vôtre.»
Le chevalier de Bourguebus aplatit son oreiller d’un coup de poing, en accompagnant ce geste d’une imprécation.
«Par la corbleu!» s’écria-t-il, «pour une fois dans ma vie que je cède à la fantaisie d’acquitter une dette, je joue de malheur! mais je n’en aurai pas le démenti; j’y veux penser.»
Et le digne gentilhomme y pensa si bien, en effet, que pendant les deux jours qui suivirent, il fut impossible à son jeune camarade de lui arracher une parole.
CHAPITRE III
Table des matières
Caporal.
Nous avons été assez prolixe dans la biographie des bipèdes de notre histoire; nous ne pouvons faire moins que de consacrer quelques lignes au quadrupède qui doit y figurer, et que nos lecteurs considèrent avec raison comme devant devenir un de nos plus intéressants personnages.
Sa généalogie sera courte.
C’était un véritable enfant de la balle.
Son extérieur se ressentait terriblement de l’incohérence de sa filiation, et c’était ainsi que Caporal, qui ne ressemblait à personne, ressemblait à tout le monde. Il avait emprunté au lévrier Phébus son ventre harpé, à Cascaro l’épaisseur de sa toison, au barbet de M. de Montlouis, maréchal de camp et grand chasseur de bécassines, la nuance roussâtre de son pelage, au braque d’un autre officier, la largeur de sa tête, la profondeur de son poitrail et l’inclinaison perpendiculaire de l’une de ses oreilles; d’un autre côté, par la direction du second de ses conduits auditifs, qu’il portait droit comme un loup, par sa queue abondamment fournie de poils et galamment retroussée sur son échine, il se rapprochait beaucoup d’un chien de berger qui appartenait à un employé du service des vivres,
Confessons-le humblement, cet ensemble laissait quelque peu à désirer.
Si Caporal était laid, en revanche il avait été si libéralement doué sous le rapport de l’intelligence, que personne avant moi, peut-être, ne s’était avisé de s’apercevoir de ce qui lui manquait.
Choisi dans le giron de sa mère par le caporal La Valeur, baptisé par les soldats du titre qualificatif de son maître, adopté par l’escouade à laquelle celui-ci avait l’honneur de commander, il eut une demi-douzaine d’instituteurs qui, du matin au soir, et quelquefois du soir au matin, s’occupaient de son éducation.
Et Dieu sait s’il en avait profité !
Jamais pâte plus malléable n’avait été donnée à l’homme pour la pétrir à sa guise et la façonner à sa fantaisie; Caporal retenait tout ce qu’on lui montrait.
Il savait fermer les portes, parader au port d’armes, sauter pour le roi, faire volte-face, montrer sa queue et ses alentours pour M. de Choiseul, faire le mort et ressusciter, danser le menuet, faire sa partie au jeu de la drogue; il fumait comme un Suisse, il buvait comme un templier. Jamais chien ne toucha de si près à la perfection humaine.
La distinction avec laquelle il pratiquait les arts d’agrément n’était rien auprès de la solidité de son instruction classique.
Dans ces temps-là, une administration prévoyante ne se chargeait pas de pourvoir à tous les besoins des troupes. On s’en rapportait un peu à l’industrie du soldat du soin de le faire vivre, et la pratique quotidienne de la maraude avait singulièrement développé les instincts de flibuste qui existaient en germe- chez notre animal.
Il y avait dans son ascendance assez d’aptitudes cynégétiques pour qu’il eût hérité de quelques-unes, et il résultait également de ce conflit de qualités, qu’il jouissait du privilège d’associer en lui les plus dissemblables.
C’était ainsi qu’il tenait l’arrêt aussi solidement qu’un vrai braque, sauf à happer, au départ, lièvre ou faisan, lapin ou perdrix, si l’occasion lui semblait favorable; il excellait dans ce tour de gueule; — cela ne l’empêchait pas de mener gaillardement le lièvre, ou bien un chevreuil, et même un cerf, pendant une heure, quelquefois deux, aussi droit dans sa voie que le meilleur chien courant.
Avec un pareil pourvoyeur, dans la giboyeuse Allemagne, jamais la marmite de l’escouade du caporal La Valeur ne fut exposée à murmurer la triste chansonnette de l’Eau claire.
En raison de ses états de services, Caporal jouissait de quelque considération dans le régiment de Navarre; si le colonel et lui se fussent trouvés en même temps en péril, je ne saurais trop auquel des deux on eût couru en premier.
Son maître, La Valeur, ayant eu la maladresse de se faire tuer aux avant-postes, le capitaine de la compagnie, M. de Bourguebus, recueillit cette part de l’héritage du défunt, que probablement il convoitait depuis longtemps.
Ce que M. de Bourguebus dut à son chien de jouissances cynégétiques et autres, il faudrait un volume pour le raconter. L’animal était si complètement devenu la vivante doublure de l’homme, que pas une des sensations de celui-ci ne lui échappait, qu’il suffisait qu’un pli aux muscles faciaux de l’officier traduisit sa pensée pour que Caporal devinât ce qu’il désirait.
J’ai raconté comment M. de Bourguebus, ayant pris la résolution de réfléchir aux moyens de vaincre les délicats scrupules de son jeune ami, s’absorba si bien dans ses réflexions, que pendant deux jours il resta muet.
Cet état rêveur agaçait visiblement Caporal qui, supposant probablement que son maître se laissait envahir par la mélancolie, multipliait ses démonstrations bruyantes pour attirer son attention et le distraire.
Vers le milieu du second jour, il s’absenta; au bout de dix minutes il était de retour, tenant dans sa gueule un animal au pelage d’un gris roussâtre, qu’il déposa devant le fauteuil sur lequel le chevalier était assis.
«Que nous apporte-t-il là ? demanda M. de Tan-car ville.
— Il y a trois mois, je vous eusse répondu les yeux fermés: c’est le lapin de quelque margrave; mais, ce triste séjour ne réserve pas de semblables bonnes fortunes à mon pauvre Caporal; ce n’est qu’un rat», répliqua M. de Bourguebus, en repoussant la victime avec le bout de sa canne.
Pendant que son maître parlait, le chien s’était dirigé vers la porte; arrêté sur le seuil, il poussait des abois significatifs, tantôt en regardant cette porte et tantôt en fixant sur son maître des yeux singulièrement expressifs.
«Et que veut-il de nous maintenant?
— Ah! vous n’entendez pas sa langue, mon cher ami; moi, je ne perds pas un mot de sa conversation. Caporal nous dit qu’il a découvert une garenne d’animaux semblables à celui-là, et il nous invite, le plus poliment du monde, à nous associer à la petite partie de plaisir qu’il se promet.
— Et pourquoi pas?» s’écria avec vivacité M. de Tancarville, enchanté de cette occasion de tirer le vieux gentilhomme de la torpeur dans laquelle il le voyait plongé.
«Chasser le rat? vous n’y pensez pas,» répartit le chevalier avec une moue dédaigneuse.
«Pourvu que nous ne soyons pas forcés de manger notre gibier, je ne vois pas qu’il soit plus désagréable à fusiller qu’un autre. Certes, le rat à de bons titres à être classé au nombre des animaux malfaisants, et bien que sa destruction ne soit pas aussi glorieuse que celle du sanglier de Calydon, elle a son utilité. D’ailleurs, c’est un moyen de vous démontrer qu’avec la belle jambe de bois de frêne que l’on vous a apportée ce matin, vous ferez votre partie dans un tiré tout comme un autre. Puis, ne faut-il pas, chevalier, que vous me prouviez que vous ne vous êtes pas trop avancé en me vantant votre adresse?»
Le chevalier restait irrésolu: il flottait entre la crainte de compromettre dans un divertissement peu classique sa dignité de disciple de saint Hubert, et les sollicitations qu’exerçait sur lui l’aspect d’un fusil double, suspendu, avec ses armes de guerre, au-dessus de sa couchette.
M. de Tancarville surprit un de ses regards; il détacha de leur clou le fusil et la carnassière du chevalier, et lui offrit son bras.
Celui-ci colora sa défaite par le désir de ne pas désobliger son jeune camarade, et tous les deux prirent la direction du jardin de l’hôpital, précédés de Caporal, qui éclairait le chemin.
— REGARDEZ, RÉPONDIT LE CHEVALIER, C’EST UN INVALIDE COMME NOUS. (p. 20.)

Le chien s’arrêta devant l’orifice d’un grand égout qui déchargeait dans le fossé de ceinture les eaux de la maison, et les rayonnements de ses prunelles fauves, les ondulations de sa queue, les pourlèchements auxquels il se livrait, disaient clairement: «Nous y voilà !»
M. de Bourguebus continuait de protester contre ce qu’il appelait une absurde parodie; il n’en chargeait pas moins son fusil avec un scrupule qui indiquait que, pour le gibier, du moins, la farce aurait un parfum de tragédie. Quand il eut garni de poudre les deux bassinets, il fit signe à Caporal, qui s’élança dans le souterrain fangeux.
Deux minutes ne s’étaient pas écoulées que deux énormes rats sortaient à toutes pattes de leur retraite. Le vieil officier fit feu à droite et à gauche et les culbuta tous les deux.
«Bravo!» cria le cornette.
Le chevalier se rengorgea.
«C’est uniquement pour vous être agréable,» répondit-il, en revenant à la modestie, «que je brûle de bonne poudre en l’honneur de semblables espèces.»
Cela n’empêcha pas que bientôt deux autres rats ne fussent couchés, comme les premiers, sur le revers du fossé, et la fusillade se poursuivit avec des intervalles de plus en plus rapprochés, tant le tireur apportait de promptitude à regarnir son arme de poudre et de plomb.
Malheureusement, tout s’épuise, même les rats d’un égout. Lorsque le chevalier en eut occis une vingtaine, les survivants ne se montrèrent plus, et M. de Bourguebus essuya son front baigné de sueur.
«Ouf!» fit-il, «cela finit au moment même où je commençais à me faire illusion.
— Ne vous plaignez pas, mon cher chevalier, votre chasse d’aujourd’hui aura son bouquet; après le poil, voici la plume; regardez là-haut, s’il vous plaît.»
Les yeux du chevalier avaient suivi la direction que lui indiquait son camarade; entre les branches et les feuilles, il avait distingué le plumage d’un pigeon. Il épaula rapidement; mais presque aussitôt il rabattit son arme.
«Qu’avez-vous donc?» lui demanda M. de Tancarville.
— Que j’aimerais mieux être condamné à ne jamais trouver que des oreilles de rat au bout de mon fusil, plutôt que de faire feu sur ce pauvre oiseau.
— Et pourquoi cela?
— Regardez, répondit le chevalier, «c’est un invalide comme nous.»
M. de Tancarville se baissa afin d’observer plus attentivement le pigeon, et il reconnut, en effet, qu’une de ses ailes était brisée et pendait tristement le long de son corps.
«Hélas!» dit-il, avec un soupir qui indiquait que ce spectacle le ramenait lui-même au sentiment de sa propre position, «vous lui rendez un bien mauvais service en l’épargnant: la mort immédiate ne vaut-elle pas mieux pour lui que les angoisses de la faim et la lente agonie qui l’attendent sur cette branche?
— Bast!» répliqua M. de Bourguebus, «il y a remède à tous les maux, un seul excepté, celui-là précisément que vous venez d’indiquer comme remède.»
Ils parlaient encore qu’ils entendirent le bruit d’un oiseau à l’essor, qu’ils virent un second pigeon s’abattre sur le pommier, s’approcher du blessé et dégorger dans le bec de celui-ci la nourriture que contenait son jabot.
Pendant quelques instants, les deux officiers contemplèrent en silence ce singulier spectacle.
«Voilà la réplique du bon Dieu,» dit enfin M. de Bourguebus, «et cette bestiole vous donne là un exemple qu’il serait peut-être sage d’imiter; voyez donc si ce brave éclopé croit qu’il importe à son honneur de repousser les secours que l’ami, qui a conservé ses ailes, est assez heureux pour pouvoir lui apporter.»
Le cornette sourit à l’allusion.
«D’abord, chevalier,» répondit-il, «vous ignorez s’il n’existe pas entre ces oiseaux un de ces liens qui lèvent les scrupules d’une âme fière.
— Que voulez-vous dire?
— Que la charité dont nous sommes les témoins est probablement un des bénéfices de l’union conjugale, qui légitime la résignation avec laquelle elle est acceptée; il y a toute vraisemblance que ces deux pigeons sont le mâle et la femelle.»
Le chevalier fit un brusque mouvement.
«L’union conjugale, un mariage!» s’écria-t-il avec une sorte de transport. «Je suis un grand fou de n’y avoir pas pensé plus tôt.»
En même temps, et pour témoigner da la satisfaction qu’il éprouvait, oubliant absolument que sa base avait perdu son équilibre, M. de Bourguebus voulut essayer une de ces pirouettes dans lesquelles il avait jadis excellé ; mais les temps étaient bien changés: elle ne se fût pas achevée sans dommage si son jeune compagnon ne l’eût soutenu.
«A quel vertigo cédez-vous, chevalier?» lui demanda celui-ci.
«Un mariage,» reprit le vieux gentilhomme, «voilà la solution du problème qui, depuis quarante-huit heures, martèle si cruellement ma pauvfe cervelle, que j’y avais gagné une terrible migraine.
— Bon!» dit M. de Tancarville, en éclatant de rire, «vous allez me demander ma main, et me proposer de vous suivre devant les autels?
— Quelque chose comme cela peut-être; vous le saurez quand il en sera temps. Ah! ça, répondez, quand partons-nous?
— Vous savez, chevalier, que sous ce rapport je suis complètement à vos ordres.
— Ce sera donc demain, si vous le voulez bien, mon enfant. Votre farouche délicatesse ne saurait vous empêcher de poursuivre jusqu’au bout l’œuvre charitable que vous avez entreprise en devenant l’appui et le soutien du vieil invalide; vous m’accompagnerez jusqu’à Bourguebus; vous ne refuserez pas d’y rester un mois pour présider à mon installation. Ce mois une fois écoulé, si rien ne vous retient, vous serez libre de dire un éternel adieu à votre hôte.»
M. de Tancarville ne jugea pas convenable d’insister pour que son vieil ami lui expliquât ces paroles passablement énigmatiques, et il acquiesça pleinement à ses propositions.
Le lendemain, dès l’aube, ils se mettaient tous les deux en route.
Caporal gambadait autour de la patache qui les emportait. Le chien paraissait ravi d’avoir échangé les sombres perspectives des murs de l’hôpital contre les. horizons, à perte de vue, du pays wallon qu’ils traversaient; mais ses démonstrations joyeuses n’étaient rien auprès de celles qu’une secrète satisfaction arrachait à son maître.
Tant que dura le voyage, le chevalier ne cessa guère de rire, de chanter et de se frotter les mains; il était de si belle humeur qu’il ne songea pas à donner un souvenir à la jambe qu’il laissait sur les bords du Rhin, bien que cette jambe fût, comme il le disait lui-même, la plus robuste et la mieux faite qui eût jamais chaussé la botte de cuir et le bas de soie.
Les voyageurs ne firent que traverser Paris, et le seizième jour après leur départ de Maëstricht, ils débarquaient à Fécamp.
M. de Tancarville avait désiré s’arrêter à Versailles pour solliciter le règlement de leurs pensions; mais M. de Bourguebus s’était montré intraitable.
«La belle affaire!» disait-il, «six cents livres à moi, trois ou quatre cents à vous, qu’on nous jettera d’aussi bonne grâce que l’on jette un os à un dogue affamé ! Qui vous dit que dans une quinzaine d’ans vous n’aurez pas, pour de semblables babioles, le dédain qu’elles méritent? D’ailleurs, si par hasard cette fantaisie subsistait, il sera toujours temps de venir ouvrir nos parallèles devant les coffres-forts de Sa Majesté.»
CHAPITRE IV
Table des matières
Le Châtelain et sa Fille.
Nous allons laisser l’ex-capitaine de Navarre-Infanterie et son ami le cornette des chevau-légers exécuter leur entrée dans la tour de Bourguebus, pour nous occuper du château de Colleville et de ses habitants.
Ce château, nous l’avons dit, était bâti sur le sommet de la colline à la base de laquelle s’allonge le village. C’était, à l’époque où se passent ces événements, une construction toute moderne; elle datait de la régence de Marie de Médicis et portait le cachet de l’architecture de ce temps-là. Elle se composait d’un grand corps de logis que deux pavillons, formant saillie, flanquaient à droite et à gauche, et dont les murs de briques, encadrés dans le granit, ne manquaient pas de caractère.
Un perron en forme de fer à cheval, à la rampe curieusement ouvragée, pastiche fort réduit de celui que l’on voit à Fontainebleau, conduisait au vestibule. Pendant l’été, des deux côtés de ce perron s’alignaient deux rangs d’orangers de belle taille, un grand luxe en 1748.
Le plateau sur lequel le château était assis formait terrasse; on y avait ménagé un de ces parterres aux longs parallélogrammes encadrés de buis et flanqués de buissons d’ifs bizarrement taillés dans le goût du temps.
De l’extrémité de ce parterre, on avait la perspective de six allées, qui rayonnaient de la terrasse, pour s’enfoncer en lignes droites sous les futaies séculaires du parc. En suivant la déclivité du coteau, dont la pente était assez prononcée, au-dessus des cimes verdoyantes de chênes et de hêtres que l’on dominait, on apercevait encore dans la pittoresque vallée les toits du village, son clocher, et la noire silhouette du donjon de Bourguebus émergeant au milieu de la verdure.
Colleville était donc à la fois une riante demeure et une habitation assez fastueuse.
Cependant, son élégance était beaucoup plus affectée que réelle; pour peu que l’on examinât ce beau lieu avec quelque attention, on ne tardait pas à se convaincre que, sous ce rapport, il promettait beaucoup plus qu’il ne tenait.
On remarquait çà et là, à l’extérieur, des contrastes choquants et plus souvent ces mesquins équivalents qui rendent plus saillantes les lacunes qu’ils ont été chargés de combler.
Ainsi le rez-de-chaussée paraissait entretenu avec soin et, même au dehors, l’état d’abandon des étages supérieurs s’accusait fort nettement.
Les allées étaient recouvertes d’un sable grossier, l’herbe les envahissait de toutes parts; les plates-bandes étaient négligées, garnies de fleurs communes; les feuilles jaunies des orangers attestaient l’incurie avec laquelle on les traitait; une demi-douzaine d’arbres vulgaires, taillés en boule, affichaient la prétention, mal justifiée, de remplir les vides que la mort avait faits dans leurs rangs. Les statues de marbre qui figuraient orgueilleusement aux quatre coins du parterre avaient grandement à se plaindre des outrages du temps et plus encore du manœuvre indigène qui, vaille que vaille, avait pansé leurs blessures et remplacé avec du plâtre leurs membres mutilés.
Mêmes dissonances à l’intérieur: les appartements de réception regorgeaient de meubles somptueux, tapisseries des Gobelins, glaces et cristaux de Venise, cabinets incrustés d’ivoire et d’ébène, rideaux de brocart, terres cuites de Flandre, faïences précieuses, et toutes ces richesses s’étalaient sur un plancher vermoulu qui menaçait de s’effondrer à chaque pas du visiteur; l’épaisse couche de poussière qui les couvrait donnait à soupçonner l’insuffisance de la domesticité. Enfin, il y avait dans cet entassement de belles choses une telle disparate, que l’on pouvait supposer que le propriétaire les avait acquises tout autant en raison du bon marché dont il avait pu les payer que de son goût pour elles.
Plus on avançait dans cet examen et plus s’accusait la volonté du maître de sacrifier aux apparences. Le mobilier du premier étage eût fait honte à des chambres d’auberge. L’immense cuisine, froide et nue, manquait complètement de ce déploiement d’ustensiles qui réjouit l’œil du gastronome. Il y avait huit chevaux dans les écuries; mais sous les couvertures écussonnées qui les enveloppaient, il était facile de juger qu’ils étaient avant tout des trompe-l’æil; et, en effet, les carrossiers cumulaient leur noble emploi avec des fonctions économiques et agricoles; des deux chevaux de selle, l’un était affligé d’un éparvin qui le faisait boiter, et l’autre, d’une fluxion périodique qui, durant neuf mois, le rendait à peu près aveugle.
Si j’ai insisté sur ces détails, c’est parce que, mieux que toutes les dissertations physiologiques auxquelles je pourrais me livrer, ils feront comprendre l’humeur assez bizarre du maître de Colleville. M. Tuvache de Chastel-Chignon n’était rien moins qu’un Turcaret doublé d’un Harpagon. Il offrait le phénomène de deux passions violentes et contradictoires, fusionnées dans le même individu: les appétits vaniteux du premier, la ladrerie et la cupidité du second.
Évidemment, le mélange ne s’opérait pas sans secousse: quand l’ostentation voulait se donner carrière, l’avarice résistait et lui livrait bataille.
Mais jamais le combat ne finissait, comme tous les combats de ce monde, par un vainqueur et par un vaincu: il y avait un tel équilibre dans la puissance avec laquelle ces deux sentiments le sollicitaient de droite et de gauche, que leur propriétaire, dans l’impossibilité de donner la préférence à l’un ou à l’autre, se tirait d’embarras et les conciliait à l’aide d’une de ces compositions baroques qui attestent que les passions excessives ne laissent jamais complètement saine la cervelle de celui qui les subit.
Il se décidait, je le suppose, à consacrer 10.000 livres à l’acquisition d’un service de table, destiné à éblouir tout son voisinage; mais il s’imposait à lui-même la condition de compenser cette prodigalité à force d’économie. Il se rattrapait en mettant ses gens à la portion congrue, en refusant à la toiture de son château quelques milliers d’ardoises dont elle avait besoin, et à lui-même une culotte de rechange.
Trois ou quatre fois l’an, il déployait une magnificence de fermier général pour traiter ses voisins; les fêtes de Colleville faisaient événement dans la province; mais l’ordinaire plus que bourgeois auquel il se condamnait pendant le reste de l’année était chargé de l’indemniser de cette dépense.
Sous l’influence de la double pression de son avarice et de sa vanité, M. de Chastel-Chignon avait adopté une situation mixte, fort commune aujourd’hui, fort rare alors. Il n’était oisif qu’en apparence, comme ce n’était également qu’en apparence qu’il lâchait la bride à ses désirs de briller.
Il avait le genre de vie, les habitudes d’un grand seigneur, l’existence oisive du gentilhomme, il avait fait à son orgueil le sacrifice de sa charge de contrôleur des gabelles; mais si considérable que fût sa fortune, il ne regardait pas moins comme un devoir de l’accroître sans trêve et sans relâche, et il y travaillait avec l’âpreté d’un marchand qui débute.
Secrètement, mystérieusement, il dérogeait à merci et miséricorde, se livrant en sourdine à toutes sortes d’opérations commerciales, dirigeant le trafic d’un banquier qui lui servait de prête-nom et sous le couvert duquel il agiotait sur tout ce qui se vend et sur tout ce qui s’achète: sur la morue, sur les farines, sur les immeubles et sur les denrées coloniales.
Pris comme dans un étau entre ses obligations mondaines et les soucis de ses tripotages interlopes, dominé encore par la nécessité de tenir ceux-ci dans l’ombre, le châtelain de Colleville ne pouvait que très superficiellement s’occuper de l’éducation de sa fille.
Retirée du couvent à treize ans, au moment précis où son âme, sortant des limbes de l’enfance, aurait eu besoin d’une main ferme et expérimentée pour la diriger dans le sentier qu’elle abordait, Mlle Denise poussait depuis cinq ans dans ce château, sous l’aile de Dieu, mais un peu trop à la merci du hasard.
Heureusement douée, simple, douce et sensible, il avait manqué à ses qualités natives l’appui tutélaire de la tendresse maternelle; aucune d’elles ne s’était encore développée. Ce qu’elle en accusait de plus saillant, c’était un besoin d’aimer encore vague et indéfini, mais qui, en attendant qu’il se fixât sur un objet déterminé, avait pour résultat de se répandre sur son entourage, de lui concilier l’affection de ses domestiques, de lui attirer les bénédictions des pauvres qu’elle secourait autant que la parcimonie paternelle le lui permettait.
Physiquement, elle devait passer pour agréable. Sa taille moyenne, admirablement proportionnée, était dans ces conditions qui donnent la grâce et l’élégance de la tournure. La régularité manquait à ses traits; en revanche, elle possédait toutes les perfections de détail qui la compensent: un teint éblouissant de fraîcheur, trente-deux perles dans la bouche, une véritable forêt de ces cheveux d’un blond cendré dont la nuance charmante devait s’appeler plus tard couleur des cheveux de la reine; enfin, l’extrême mobilité de son regard, tantôt doux jusqu’à la tendresse, et tantôt vif jusqu’à la mutinerie, rendait sa physionomie des plus piquantes.
Elle subissait, sans révolte, l’isolement dans lequel elle se trouvait le plus souvent à Colleville, d’abord parce qu’elle avait été façonnée de bonne heure à l’excessive autocratie de M. de Chastel-Chignon, ensuite parce qu’elle trouvait dans certaines distractions champêtres un sûr préservatif contre le plus mauvais des conseillers: l’ennui.
Par malheur, ces distractions n’étaient pas précisément celles que cultive le sexe auquel elle appartenait; elles rentraient, au contraire, dans la catégorie des plaisirs pour l’exercice desquels un jupon peut devenir un ornement fort incommode.
Les joies paisibles de l’intérieur, elle n’avait eu personne qui lui apprît à les aimer, personne qui lui révélât le charme des récréations intellectuelles; dans sa solitude, la lecture et les travaux à l’aiguille ressemblaient de bien près à une pénitence. La chasse, l’équitation, au contraire, n’avaient pas seulement l’avantage de la distraire, elles calmaient, elles étouffaient l’inquiétude de l’esprit par la lassitude du corps.
Par degrés, elle était arrivée à se livrer à ces exercices avec une sorte de passion: elle montait à cheval comme un centaure, rembûchait un cerf avec la prudence d’un piqueur consommé, elle expédiait une bécassine dans les marais de la vallée, elle culbutait un lapin dans les taillis de Colleville avec une sûreté de coup d’œil qui faisait grand honneur au père la Verdure, un vieux garde qui avait été son professeur:
Comme tous les gens que possède une idée fixe, M. de Chastel-Chignon approuvait tout ce qui ne le détournait pas lui-même du but qu’il poursuivait, à la condition sous-entendue que cela ne le forcerait pas à délier les cordons de sa bourse.
Or, si caractérisées que fussent les aptitudes cynégétiques de Mlle Denise, elle était trop inexpérimentée pour se montrer bien exigeante; elle savait se contenter du moins taré des deux coursiers. Satisfait de voir l’esprit de sa fille occupé à si bon marché, son père l’encourageait dans ses courses aventureuses, en demandant mentalement au ciel qu’elle se contentât de ces joujoux, jusqu’ à l’heure qu’il avait marquée pour lui trouver un mari.
Quelques jours avant l’arrivée de M. de Bourguebus à Fécamp, M. de Chastel-Chignon était parti pour l’Angleterre. Il avait pompeusement annoncé qu’il s’en allait chez un lord de ses amis, lequel ne pouvait se décider à courir le renard sans lui; la vérité était que son excursion cynégétique devait avoir les ruelles de la Cité, les quais de la Tamise pour théâtre, et pour objectif les balles de sucre et de coton, les caisses de muscade et d’indigo.
Comme toujours, le départ de son père laissait Mlle Denise souveraine absolue dans le château de Colleville.
CHAPITRE V
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Rencontre en forêt
On était à l’automne.
Les froids précoces de novembre avaient dépouillé les arbres de leurs feuilles; un tapis jaunâtre couvrait la terre; ce tapis, la gelée de la nuit le glaçait d’un givre qui brillait comme une poussière diamantée, et qui avait encore l’avantage beaucoup plus positif de donner de l’adhérence au sol, sur lequel les chiens avaient à chercher ou à suivre la voie.
Le ciel était pur et sans nuages; quelques vapeurs diaphanes montaient de la vallée, en s’irisant aux feux d’un soleil resplendissant, qui embrasaient les cimes étagées des chênes.
Avec une pareille mise en scène, avec la vocation dont nous avons parlé, il y avait vraiment lieu de s’étonner que Mlle Denise de Chastel-Chignon ne fût pas en campagne.
Il suffisait, il est vrai, de l’observer, allant et venant sur la terrasse de Colleville, pour se convaincre que c’était bien malgré elle qu’elle était restée au logis.
Elle était vêtue d’une robe de drap gris, assez courte pour ne pas gêner sa marche, et sur laquelle retombaient les basques d’un surtout de drap vert, serré à la taille et largement galonné d’or. Des guêtres de peau de daim emprisonnaient sa jambe fine, et venaient rejoindre au genou, un peu au-dessus de l’extrémité de la jupe, de larges culottes, de la même étoffe que la veste; un chapeau de feutre, bas de forme et orné d’une plume, complétait ce costume mixte, mais tout féminin par la coquetterie qui avait présidé à ses détails. Un fusil à un coup, aux proportions les plus mignonnes, était appuyé contre le socle de l’une des statues.
Ce n’était certes pas au coin du feu que Mlle Denise avait entendu faire les honneurs de cette tenue de guerre; le pli significatif de ses lèvres, l’expression boudeuse de sa physionomie, disaient assez que c’était contre son gré qu’elle circonscrivait sa promenade aux quatre angles du parterre.
Elle se trouvait, en effet, dans un de ces jours de guignon, où il semble que le sort ait pris à tâche de vous accabler. Elle avait envoyé chercher le garde, le père la Verdure: mais l’heure avançait, le soleil était arrivé au milieu de sa course, et, aussi malheureuse que sœur Anne, Mlle Denise ne voyait rien venir. C’était pour elle une assez rude épreuve.
Les courses solitaires dans les bois avaient souvent sollicité son esprit aventureux; il n’avait pas fallu moins que l’interdiction formelle de M. de Chastel-Chignon pour la décider à renoncer à des expéditions de ce genre; les mécomptes du matin, la désertion de la Verdure, rendaient à la tentation toute sa puissance; elle n’y résista pas plus longtemps, et, oubliant les sages recommandations paternelles, elle se décida à faire seule une courte promenade dans les environs.
Elle passa en bandoulière le petit sac de maroquin dans lequel elle renfermait ses munitions, jeta son fusil sur son épaule, traversa le parc et se lança à travers la campagne.
La mauvaise chance continua de s’acharner sur elle. Elle eut beau imiter la tactique du garde, frapper tous les buissons du canon de son fusil, donner un coup de pied dans toutes les touffes d’herbes desséchées, pas une seule pièce de gibier ne vint incidenter agréablement l’excursion qu’elle s’était permise. Emportée par son ardeur ou par son dépit, Mlle Denise ne s’aperçut même pas qu’elle s’éloignait sensiblement des murs du parc qu’elle s’était promis de contourner.
Elle venait de s’engager dans une lande, semée çà et là de touffes d’ajoncs et d’épais buissons d’épine noire, lorsqu’un lièvre bondit à quelques pas d’elle. Mlle Denise jeta son fusil à l’épaule et fit feu; mais, comme il arrive d’ordinaire, l’irritation de ses nerfs avait nui à la régularité de son tir. Le lièvre, frappé dans son arrière-train, se coucha sur le flanc; puis, avec l’incroyable énergie que l’instinct de la conservation inspire à l’animal, il se retrouva en équilibre, et continua de fuir, quoiqu’il chancelât sur ses membres brisés.
De sang-froid, Mlle Denise eût certainement trouvé une larme à donner à ce triste spectacle; mais la passion gouverne partout où elle règne, et son omnipotence est d’autant plus assurée, qu’elle bannit sans pitié tous les sentiments qui pourraient la gêner. La sensibilité de la jeune chasseresse resta donc à l’état de lettre morte; en revanche, elle éprouva une véritable angoisse en s’apercevant que son gibier allait lui échapper: elle s’élança à sa poursuite.
Elle courait avec tant de légèreté, qu’un poète du temps n’eût pas manqué de la comparer à Atalante et de lui assurer que c’était à peine si les tiges des bruyères, que ses pieds effleuraient, se courbaient sous son passage. Quoi qu’il en fût, le pauvre lièvre n’était plus en état de lutter avec elle; en une cinquantaine de pas, elle l’atteignit; mais au moment où elle se baissait pour le saisir, la terreur inspira le malheureux animal: il exécuta un crochet et parvint encore à la distancer.
Mlle Denise frappa la terre de son petit pied avec une incroyable impatience et recommença la poursuite. Le lièvre, à bout de forces, s’était jeté dans un massif d’épines noires; il fit une dizaine de pas dans la coulée, se dressa sur ses pattes de derrière, aspira l’air, coucha ses oreilles, s’affaissa sur lui-même, et resta immobile. Il avait donné son dernier souffle à ce dernier effort, il était mort.
Ce dénouement n’arrangeait pas du tout les affaires de Mlle Denise; son ennemi gisait inerte sur la terre; une véritable forteresse végétale protégeait ses restes, et plus que jamais il devenait difficile de faire un trophée de son cadavre.
De plus en plus enfiévrée par l’obstacle qui s’opposait à ses désirs, elle regarda autour d’elle, et ne voyant personne qui pût lui venir en aide, elle se débarrassa de son élégante carnassière, enfonça son chapeau sur sa tête, et se disposa bravement à se glisser, en marchant sur ses mains et sur ses genoux, dans une coulée qu’elle venait de remarquer.
Si svelte, si mince que fût Mlle Denise, la grande route des lièvres et des lapins était encore trop étroite pour elle. A peine se fut-elle avancée de quelques pieds que le craquement du drap de son surtout, qu’une épine venait de déchirer, lui prouva qu’elle n’avait pas la voie; elle essaya de se retourner, son chapeau resta accroché dans une branche; elle voulut le reprendre, une autre épine, perçant le gant, lui laboura cruellement la main. Le dépit lui arracha des larmes, tout autant que la douleur et, convaincue de son impuissance, elle essaya de rétrogader.
Cette manœuvre offrait de bien plus grandes difficultés que la première; les branches, après s’être courbées à son passage, s’étaient redressées derrière elle, et de tous les côtés elles faisaient obstacle à son retour. A chacun de ses mouvements en arrière, ses vêtements s’accrochaient et l’arrêtaient en même temps que les piqûres se multipliaient.
Elle était en train de disputer une mèche de ses cheveux à une branche garnie d’aiguillons; les douleurs que lui causaient les tiraillements qui résultaient de la lutte l’absorbaient si complètement, qu’elle n’entendit point les pas d’un homme qui s’avançait à travers la bruyère.
Ce fut seulement lorsque, parvenue à se dégager, elle releva la tête, qu’elle aperçut cet homme arrêté à deux pas d’elle, devant lé buisson.
Mlle Denise aurait pu remarquer que celui qui accourait à son secours était jeune, d’une tournure singulièrement distinguée, et que l’élégance de son costume annonçait un gentilhomme; je suis trop sincère pour ne pas vous avouer qu’elle n’y songea pas le moins du monde. Elle avait surpris sur les lèvres du nouveau venu un sourire railleur, qui non seulement gâtait tous.les mérites qu’elle aurait pu lui trouver, mais qui réduisait à néant les titres que le service qu’il allait rendre pouvait lui ménager à la reconnaissance de la jeune fille.
Avec un peu de réflexion, peut-être eût-elle compris que ce sourire se trouvait légitimé par l’ébouriffement que présentait en ce moment sa coiffure, par le délabrement de son costume masculin, par la singularité de ce tête-à-tête d’une jolie personne, dans un buisson, avec un lièvre. Elle était beaucoup trop surexcitée pour plaider ainsi les circonstances atténuantes; au fond, elle en voulait moins à ce jeune homme de son manque de charité que de l’avoir surprise dans une position légèrement ridicule.
Le jeune homme, ayant posé son pied sur les brins les plus forts, avait brisé les branches autour de la prisonnière; quand il eut débarrassé le passage de tous ces obstacles, il lui offrit la main.
«Merci, Monsieur», répondit-elle sèchement.
Et, refusant son aide, elle s’élança légèrement par le passage, en répondant à son sourire par un sourire qui signifiait très clairement: «Je m’en serais parfaitement tirée sans vous».
«J’ai été bien malavisé en arrivant si tard aux cris que j’avais entendus, Mademoiselle», reprit le jeune homme; «vous ne pouvez pas douter que je ne sois prêt à affronter des ennemis autrement redoutables que ces épines, pour mériter un regard de vos beaux yeux. Enfin, je m’efforcerai de réparer ma maladresse.»
Le ton équivoque avec lequel ce banal compliment avait été prononcé ne raccommoda point son auteur avec Mlle Denise. Cependant, un regard jeté à la dérobée sur l’étranger lui avait permis de remarquer qu’il n’était pas sans quelques avantages; en même temps, elle reconnaissait à son costume qu’il appartenait à l’armée et, à la manche vide, flottante et croisée sur sa poitrine, elle devinait qu’elle avait devant elle quelque héros glorieusement mutilé. Aussi, lorsqu’elle le vit se disposer à entrer dans le buisson, elle l’arrêta et, d’une voix considérablement radoucie:
«Qu’allez-vous faire! lui dit-elle.
— Aller chercher l’ennemi au cœur de la place, et le déposer à vos pieds, Mademoiselle.
— Que m’importe ce lièvre! Laissez-le où il est.
— En vérité, Mademoiselle, il faut que vous me l’affirmiez pour que je croie que vous vous en souciez aussi peu. Savez-vous que j’en connais qui ont affronté les redoutes anglaises et qui eussent hésité devant la forteresse au milieu de laquelle vous vous trouviez tout à l’heure! Permettez-moi donc de soutenir ici l’honneur des officiers du roi, en ne restant pas trop au-dessous de la bravoure que vous avez déployée.
— Restez, Monsieur; je le veux.»
Mlle Denise avait prononcé cette phrase avec une hauteur singulière; son interlocuteur s’inclina profondément.
«En toute autre circonstance, Mademoiselle,», répondit-il, «je serais trop heureux de recevoir les ordres que vous voudriez bien me dicter; mais, j’aurai tout à l’heure à réclamer à mon tour un service, et il importe que j’aie mérité votre bienveillance.»
En même temps, il s’élança dans le buisson. Sa haute taille favorisait son passage à travers le fourré épineux; Pourtant, il n’en sortit pas sans quelques égratignures qu’il supporta avec un stoïcisme chevaleresque, et il Présenta le lièvre à la jeune fille.
«Merci, Monsieur,» lui dit celle-ci d’un ton qu’une reine n’eût pas désavoué ; «et maintenant veuillez m’apprendre ce que vous attendez de moi.
— Mademoiselle», reprit l’étranger, «à cinq cents Pas d’ici, emporté également par son ardeur pour la chasse, mon compagnon se trouve dans une position autrement fâcheuse que celle dans laquelle vous étiez tout à l’heure. Vous feriez acte de charité en lui tenant compagnie pendant que j’irai chercher du secours, c’est le seul moyen d’empêcher qu’il ne se laisse entraîner à quelque nouvelle folie.»
La jeune fille ne répondait pas; elle écoutait, et le pli significatif de ses sourcils indiquait que les bruits que, depuis un instant, le vent apportait à ses oreilles ne lui étaient pas précisément agréables.
En effet, on entendait, à une distance assez rapprochée, la voix d’un chien qui menait chaudement. Comme le jeune homme achevait de présenter sa requête, la détonation d’un fusil était arrivée de la même direction, et le cri de tayaut! jeté d’une voix mâle et vigoureuse, lui succédait.
«Voilà qui vient du côté que vous indiquez, Monsieur, » dit-elle enfin; «votre ami aura fait comme moi, il se sera lui-même tiré d’embarras.
— Je n’y comprends rien, Mademoiselle, je l’ai laissé assis au pied d’un arbre, ne pouvant remuer, et à peine remis d’un évanouissement.
— Vous n’aviez pas tort de vanter ses ardeurs», reprit Mlle Denise, avec un accent dédaigneux; «il faut qu’elles soient bien vives pour l’avoir entraîné à chasser sur des terres qui ne lui appartiennent pas. Ce n’est assurément pas un gentilhomme. Serait-il indiscret de vous demander son nom?
— Le chevalier de Bourguebus, Mademoiselle.
— Le chevalier de Bourguebus!» répéta la jeune fille. «Mon oncle! Ah! mon Dieu, que lui est-il arrivé ? Conduisez-moi à lui, Monsieur, je vous en conjure.»
Et sans attendre la réponse du jeune homme, dans lequel nos lecteurs ont déjà sans doute reconnu M. de Tancarville, Mlle Denise s’élança en courant vers le fond du vallon où les tayaut! s’accentuaient de plus en plus.
CHAPITRE VI
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Mésaventures.
Nous précéderons les deux jeunes gens auprès du chevalier de Bourguebus, et nous expliquerons comment il se trouvait, de son côté, en détresse et avait un besoin si pressant de secours.
La tuerie des rats avait ravivé sa passion pour la chasse dans toute sa violence. Tout en cherchant le moyen de mener à bien la combinaison conjugale sur laquelle il entendait asseoir l’avenir de M. de Tancarville, il s’était creusé la cervelle pour découvrir comment, avec son infirmité, il parviendrait à continuer de donner carrière à ses appétits cynégétiques.
Un paysan nommé Jean-Louis, espèce de maître Jacques, cocher, valet de chambre, jardinier et cuisinier, lors des rares apparitions que M. de Bourguebus faisait dans son donjon, garde du domaine et gardien du castel en son absence, avait reçu les deux voyageurs, à leur arrivée la veille au soir.
M. de Bourguebus lui avait immédiatement demandé des nouvelles de M. de Chastel-Chignon et de Mlle Denise, mais sans lui laisser le temps de répondre; il l’avait interrogé avec non moins de vivacité sur l’état du gibier, tant à Colleville qu’à Bourguebus.
Ces questions, qui se succédaient avec la vélocité continue d’un feu de deux rangs, avaient bien jeté quelque trouble dans le défilé des réponses qu’elles appelaient. En sa qualité de Normand, Jean-Louis n’improvisait qu’à loisir; il avait un peu mêlé ceci à cela, et cela à ceci; déclaré que les couvées avaient été assez bonnes, lorsque son maître avait voulu savoir si sa nièce était assez grande pour se marier; qu’il n’y avait pas de plus beau brin de fille à six lieues à la ronde, lorsqu’on lui demandait comment se portaient les lapins. Si M. de Tancarville se permit de sourire, le chevalier était trop enchanté de ce que Jean-Louis lui apprenait, pour chicaner celui-ci sur son manque de méthode dans ses répliques.
Plus radieux qu’il n’avait jamais été, il annonça à son hôte que le lendemain, dès l’aube, ils se mettraient en route pour aller présenter leurs devoirs aux habitants de Colleville.
«Comment! dès l’aube?» avait objecté le cornette. «Autant que j’ai pu comprendre, mademoiselle votre nièce habite le château, et, pour moi qui n’ai pas l’honneur de la connaître, l’heure me semble un peu matinale.
— Nous irons en chassant,» avait dit M. de Bourguebus, et comme son jeune camarade le regardait avec quelque étonnement: «Ah! mon Dieu, oui,» continua-t-il avec une nuance de fatuité, «je suis singulièrement en verve depuis quelque temps; j’ai trouvé, à la fois, le moyen de vous faire riche et heureux malgré vous, et celui de me promener d’un soleil à l’autre, sans plus de fatigue que si j’avais vingt ans.
— Serait-il indiscret, chevalier, de vous prier de me faire part au moins de la seconde de vos découvertes?
ELLE N’ENTENDIT PAS LES PAS D’UN HOMME QUI S’AVANÇAIT (p. 35).

— Pas du tout, et rien n’est plus simple: je me donne un cheval d’arquebuse, mon cher ami; lorsque j’aurai cinq jambes à mon service, je ne serai plus, je crois, exposé à regretter celle que j’ai laissée là-bas.»
Le lendemain, au point du jour, M. de Tancarville étant descendu, avait trouvé son hôte dans la cour, en grande conférence avec Jean-Louis et son métayer.
Le métayer tenait par la bride un âne, garni d’une de ces selles de l’ancienne école française que l’on appelait selles à piquer; l’élévation du troussequin et des panneaux antérieurs garantissait au cavalier une solidité excessive.
M. de Bourguebus, armé en guerre, le fusil en bandoulière, la carnassière â l’épaule, le visage rayonnant, se hissait sur cette selle avec l’aide de Jean-Louis. Par ses abois et ses gambades, Caporal donnait à entendre que, pour son compte, la partie lui semblait trop agréable pour pouvoir être gâtée par le peu de noblesse de la monture de son maître et qu’il la tenait, quant à lui, pour un véritable cheval d’arquebuse.
M. de Tancarville ayant manifesté quelques appréhensions, touchant le peu d’habitude que l’âne devait avoir pour ce nouveau métier, le chevalier n’avait fait que rire des craintes de son jeune ami.
Jean-Louis, disait-il, venait de mettre la solidité du baudet Chariot à de suffisantes épreuves; c’était un brave à trois poils, il allait au feu sans plus broncher qu’un grenadier de Navarre, l’odeur de la poudre semblait être son élément. Puis, sans attendre de réplique, le chevalier l’avait poussé en avant avec une ardeur juvénile, et avait tant fait du talon et des poings, qu’il avait décidé Chariot à entrer au trot dans les champs les plus voisins.
Tout avait marché à souhait au début de cette campagne.
Caporal avait arrêté des perdrix, M. de Bourguebus avait fait avancer son âne, et, favorisé peut-être par les relations antérieures de celui-ci avec les oiseaux, il avait pu s’approcher d’assez près pour en tuer deux, lorsque la compagnie s’était levée.
Chariot s’était contenté de secouer ses longues oreilles, que la double détonation avait quelque peu assourdies.
Le chevalier triomphait; il assurait à son jeune ami que Sa Majesté le roi Louis XV n’avait pas dans ses écuries une bête aussi bien dressée, et surtout aussi commode que l’était son âne.
Un peu plus loin, Caporal débusqua un lapin d’une haie; celui-ci traversa le champ pour gagner le taillis; mal lui en prit, M. de Bourguebus le roula aussi proprement qu’il avait abattu ses perdrix.
Cette fois, le coup ayant été plus rapproché de la tête de Charlot, le baudet s’agita avec plus de vivacité ; il essaya même d’une volte destinée à mettre fin à un exercice qui lui plaisait de moins en moins, mais son cavalier le ramena facilement.
A dater de ce moment, Chariot introduisit dans ses allures une modification assez désobligeante. Instruit par l’expérience, aussitôt que le fusil s’abaissait, l’encolure de l’animal se mettait en mouvement, et sa trépidation ne laissait pas de nuire quelque peu à la régularité du tir du vieux gentilhomme.
M. de Bourguebus avait tué quelques pièces; mais il en avait manqué un plus grand nombre, et il commençait à regarder sa monture de travers, tout en déclarant à M. de Tancarville, qui le suivait, qu’il corrigerait certainement son cheval d’arquebuse de ce petit défaut.
Ils étaient arrivés ainsi à un vaste herbage, dans l’angle duquel les eaux, descendant de la colline, avaient formé une espèce d’étang marécageux, qui devait au chanvre qu’on y avait mis à rouir une teinte verdâtre aussi peu séduisante pour la vue que pour l’odorat.
Là, Caporal ayant mis un lièvre debout , commença de le mener gaillardement, en raison de ses doubles aptitudes. Le chevalier connaissait trop bien ses auteurs pour attendre l’animal ailleurs que dans les environs de son gîte: effectivement, après une courte pointe à travers les bois, le lièvre revint à son lancer, se dirigeant en ligne droite vers le chasseur.
Lorsqu’il fut à quarante pas, M. de Bourguebus le mit en joue; malheureusement c’était donner à Chariot le signal des mouvements intempestifs dont il s’était fait une habitude. L’âne secoua ses oreilles avec plus de véhémence, et, au moment où son cavalier appuyait le doigt sur la détente, un des cornets auditifs du baudet se trouvant interposé entre l’extrémité du canon et l’objectif, fut percé à jour, à deux pouces environ de son extrémité.
Pas n’est besoin, je crois, d’ajouter que le divertissement ne fut plus du goût de Charlot.
Fou de douleur, le coursier aux longues oreilles était parti à fond de train. Oubliant, sous la cuisante impression, l’horreur traditionnelle de sa race pour les pérégrinations aquatiques, il s’était lancé dans la mare qui se trouvait sur son passage, s’était arraché à grand’peine aux étreintes de ce fond marécageux, après avoir désarçonné son cavalier; puis, débarrassé de son fardeau, il s’était enfui dans la direction de son écurie.
M. de Tancarville dut repêcher le malheureux chasseur, qui, sans aide, ne fût jamais sorti de ce bourbier fangeux; il l’amena sur la terre dans un état assez lamentable et l’assit sur le revers d’un fossé.
Toutefois, il est juste d’ajouter que cette mésaventure n’avait point attiédi l’enthousiasme cynégétique de l’enragé chevalier. Tandis que son compagnon lui prodiguait des soins et s’efforçait d’étancher l’eau qui ruisselait de ses vêtements, M. de Bourguebus, impassible, s’évertuait à lui démontrer qu’un chasseur vraiment digne de cette qualification ne daignait pas s’affecter de semblables vétilles.
De plus en plus préoccupé des suites qu’un bain, à cette époque de l’année, pouvait avoir pour un vieillard, M. de Tancarville songeait à aller chercher du secours pour ramener, de gré ou de force, le chevalier dans sa demeure. C’était alors qu’il avait entendu la voix de Mlle Denise et qu’il s’était dirigé de son côté, après avoir cédé aux obsessions de M. de Bourguebus en lui rapportant son fusil, tombé à quelques pas de là, et lui avoir recommandé de ne pas quitter l’endroit où il le laissait.
Lorsque les deux jeunes gens arrivèrent dans le pâturage, ils cherchèrent de tous les côtés, sans découvrir le vieux gentilhomme.
Un bruit assez extraordinaire augmenta leurs inquiétudes: il leur semblait entendre des râlements étouffés, mêlés à des abois singulièrement assourdis. Ce bruit venait d’un taillis voisin de l’herbage; ils y coururent.
Un étrange spectacle les attendait sur une éminence dégarnie, et percée de cinq ou six de ces larges ouvertures qui servent de portes aux terriers des blaireaux et des renards.
De l’une des gueules de ce terrier sortait une paire de jambes dépareillées, qui évidemment appartenaient à M. de Bourguebus; de la tête et du corps on n’apercevait rien; tout cela était profondément engagé dans le souterrain.
Si bizarre que fût la posture, il était clair qu’elle n’était pas le résultat d’un nouvel accident; les deux membres restés visibles se trémoussaient avec.une sorte de rage fébrile, la jambe de bois ne se laissant pas vaincre en agilité par sa camarade. On pouvait se rendre compte que tous les efforts qu’elles traduisaient tendaient à terrer de plus en plus leur propriétaire. En même temps, on entendait très distinctement les paroles énergiques par lesquelles M. de Bourguebus encourageait Caporal, qui le précédait dans ces profondeurs.
M. de Tancarville leva les yeux vers le ciel avec une expression qui tenait de la consternation et du désespoir; il ne se pencha pas moins vers le terrier, et, élevant la voix:
«Chevalier,» cria-t-il, «voilà une visite qui vous arrive.»
M. de Bourguebus exécuta un mouvement, qui lui fit gagner un bon pouce en avant.
«Par le diable! laissez-moi tranquille,» répondit-il; «je m’occuperai de vous tout à l’heure; souffrez que je me consacre tout entier à ce renard, qui est passé à cinquante pas de moi, tandis que Caporal chassait son lièvre; je l’ai blessé ; il s’est réfugié dans un accul qu’il cherche à percer; mais c’est égal, Caporal travaille rudement son arrière-garde.
— Chevalier,» dit en insistant le jeune homme, «il y a là un camarade de chasse, un charmant camarade de chasse, qui voudrait renouveler connaissance avec vous.
— Morbleu!» riposta M. de Bourguebus sans quitter sa position, «s’il est digne du titre que vous lui donnez, il ne me dérangera pas tandis que j’accomplis un devoir; il s’en ira à la ferme la plus proche, il en ramènera une demi-douzaine de paysans, avec des pelles, des pioches, et nous nous saluerons après avoir sonné l’hallali de cette vermine.»
Un geste de M. de Tancarville indiqua qu’il renonçait à vaincre l’obstination de ce terrible disciple de saint Hubert, et Mlle Denise s’approcha à son tour.
«Vous aurez certainement votre hallali, mon oncle,» dit-elle; «mais il faut auparavant que vous embrassiez votre petite nièce.»
M. de Bourguebus n’avait pas entendu le sens de ces paroles; mais le timbre féminin qui les prononçait suffi. sait pour changer ses résolutions. Un brusque mouvement l’amena hors du terrier; il se retrouva tant bien que mal sur sa jambe, et tout en essayant de rattraper son aplomb, il ébaucha devant la dame qu’il voyait devant lui un salut respectueux qui ne s’acheva pas.
«Denise! par la mordieu! c’est ma petite Denise!» s’écria-t-il.
La physionomie de la jeune fille exprimait une vive émotion; le frère de sa mère, le vieil ami qui, lorsqu’elle était enfant, se prêtait à ses jeux avec la complaisante bonhomie du soldat, elle le retrouvait mutilé. Des larmes mouillèrent ses paupières, elle se jeta dans ses bras avec une effusion sincère et appliqua deux baisers retentissants à ses joues. Presque sans transition, un sentiment bien différent succéda à celui qui l’avait si vivement remuée, elle se rejeta en arrière, elle joignit les mains avec stupéfaction, ses lèvres roses s’épanouirent et laissèrent éclater le plus frais, le plus argentin des éclats de rire.
«Mon Dieu!» fit elle. «Comme vous voilà fait, mon pauvre oncle!»
La tenue de M. de Bourguebus rendait, en effet, cette gaieté fort excusable. Ses habits trempés avaient délayé la terre sur laquelle il s’était traîné, et une épaisse cuirasse de boue en faisait disparaître les couleurs; son crâne était privé de la perruque qui en déguisait d’habitude la calvitie; ses mains et son visage avaient gardé des traces de la promenade souterraine qu’il avait entreprise.
ELLE SE JETA DANS SES BRAS AVEC UNE EFFUSION SINCÈRE (p. 48).

Le délabrement du costume du chevalier semblait d’autant plus original, qu’en ce moment même, ayant pris le jeune officier par la main, il ébauchait une gracieuse attitude pour présenter convenablement celui-ci à sa nièce.
«Peuh!» dit-il, «je vois au fusil que vous tenez à la main que vous avez reçu de madame ma sœur des goûts qui sont héréditaires dans notre famille, ma chère nièce; vous n’ignorez pas, par conséquent, que les chasseurs sont autorisés à certaines petites négligences dans leurs vêtements. Souffrez donc que je vous présente officiellement M. de Tancarville, cornette aux chevau-légers, avec lequel vous avez déjà fait connaissance, paraît-il, et pour lequel vous nourrirez, j’espère, des sentiments véritablement affectueux, lorsque vous saurez qu’il est mon meilleur ami, et que c’est à ses bons soins que je dois le bonheur de vous avoir encore embrassée aujourd’ hui.»
Mlle Denise exécuta devant M. de Tancarville une révérence assez maigre pour qu’il fût permis de supposer qu’elle avait toujours sur le cœur le sourire irrévérencieux qu’elle avait surpris sur ses lèvres, lorsque celui-ci avait dégagée du buisson.
«Mais vous êtes trempé, mon oncle,» reprit-elle avec vivacité. «Grand Dieu! que vous est-il arrivé ?
— Une assez triste aventure, Mademoiselle», répondit le cornette; le cheval d’arquebuse de M. le chevalier...
— Ta! ta! ta!» s’écria M. de Bourguebus, sans le laisser aller plus loin, «il me semble que nous avons donné assez de temps aux bienséances mondaines et que nous ferions sagement de nous occuper de mon renard à présent.
— Il est impossible que vous demeuriez dans cet état, chevalier,» objecta M. de Tancarville; «venez vous sécher dans quelque ferme, nous retrouverons plus tard votre animal.
— Monsieur,» répondit le vieil officier avec une gravité imperturbable, «à la bataille de Raucoux, M. le maréchal de Saxe me fit l’honneur de me commander pour enlever une position dans laquelle un parti ennemi était retranché. Quelques instants auparavant, ayant maladroitement enjambé un fossé, je me trouvai exactement dans le même état qu’aujourd’hui; mais, je vous le jure, si M. le maréchal se fût permis de me parler de quitter le poste qu’il m’assignait pour aller changer d’habits, j’eusse considéré cette proposition comme une offense, et invoqué ma qualité de gentilhomme pour en obtenir satisfaction.»
M. de Bourguebus apportait, dans la narration du fait dont il s’autorisait, un accent si bien convaincu, que M. de Tancarville comprit qu’il ne gagnerait rien à insister; il crut plus sage de s’en aller à Bourguebus, sous le prétexte de ramener du renfort pour les travaux de sape et de mine que le chevalier voulait entreprendre, en réalité afin de rapporter quelques vêtements à son vieil ami; il pria Mlle Denise de lui indiquer le chemin le plus court, et il s’éloigna rapidement.
Lorsqu’il eut disparu, M. de Bourguebus reprit sa position horizontale sur le terrier, et collant son oreille contre terre, il écouta avec attention.
«Je l’avais bien prévu,» s’écria-t-il, après quelques secondes d’observation, «le drôle est parvenu à une. fusée dans laquelle mon chien est trop gros pour le suivre. Caporal joue des griffes au lieu de jouer de la mâchoire, je l’entends gratter... Encore une présentation que vous aurez à subir; c’est qu’on ne rencontre pas tous les jours un chien comme Caporal, ma belle nièce! Avec un ami comme M. de Tancarville et un chien comme Caporal, je tiens qu’on n’a plus rien à exiger de la Providence... Ah çà, à propos, comment le trouvez-vous?
— De qui voulez-vous parler, mon oncle?
— De mon jeune camarade, parbleu, cela va sans dire.»
Mlle Denise fit une petite moue assez dédaigneuse.
«Ah!» continua M. de Bourguebus en se penchant sur la gueule du terrier, pour rappeler son chien qui s’obstinait à rester dans le souterrain, «il faut vous arranger pour le trouver à votre goût, il y va de votre intérêt, ma chère, car je ne saurais vous dissimuler plus longtemps que je vous le destine pour mari.»
La jeune fille rougit et pâlit tour à tour; à son geste, à l’éclat que jeta son regard, il était permis de supposer quelle méditait une protestation; une violente exclamation du chevalier l’empêcha de la formuler.
«Caporal», s’écria-t-il, «est parvenu à étrangler le renard; il le rapporte, ce brave chien.»
En effet, dans la pénombre de l’entrée du terrier, on apercevait la tête hérissée de Caporal, grise de terre, et dans sa gueule, on distinguait un objet roussâtre.
M. de Bourguebus tendit les bras en avant, autant pour récompenser son serviteur par une caresse que pour le débarrasser de son fardeau; lorsqu’il le vit plus nettement, son enthousiasme disparut tout à coup, ses sourcils se froncèrent, et il poussa une interjection de surprise.
«Ah! mon Dieu,» dit Mlle Denise, «que tient-il là ?
— Ce n’est que ma perruque qu’il aura ramassée dans le terrier, où je l’avais laissée choir; mais il ne vous en donne pas moins là une preuve de sa prodigieuse intelligence, ma nièce.»
Et époussetant fort légèrement cette perruque sur sa jambe, afin de la débarrasser de la terre dont elle était largement saupoudrée, le chevalier de Bourguebus l’adapta à son crâne sans aucune espèce de cérémonie, et sans se soucier nullement du plus ou moins de régularité avec laquelle elle allait figurer une chevelure.
Le programme de M. de Bourguebus n’eut pas le sort de la plupart des programmes, c’est-à-dire qu’il fut exécuté à la lettre.
Les paysans ramenés par M. de Tancarville pratiquèrent une tranchée, qui mit à ciel ouvert la galerie dans laquelle le renard s’était réfugié. A l’aide d’une fourche de fer, le chevalier maintint la tête de l’animal, afin de procurer à Caporal la satisfaction de travailler, sans danger, les côtes du mangeur de lapins, tâche dont le chien s’acquitta avec un enthousiasme qui faisait plus d’honneur à la solidité de sa mâchoire qu’à la générosité de ses sentiments.
Le renard dûment passé de vie à trépas, M. de Bourguebus consentit à endosser les vêtements que son jeune ami lui avait fait apporter.
Jean-Louis était occupé à maintenir Charlot, chez lequel l’accident de la matinée avait singulièrement développé les dispositions rétives de son espèce. M. de Tancarville suivit son vieux camarade derrière un buisson, métamorphosé en cabinet de toilette, afin d’accélérer une opération dont la bise aigre, qui commençait à s’élever, augmentait les inconvénients.
«Eh bien,» murmura-t-il à mi-voix, au moment où l’officier des chevau-légers lui présentait les emmanchures de son gilet de drap bleu galonné d’or, «qu’est-ce que vous en dites?
— De votre chasse?
— Non, de ma nièce.
— Elle est charmante,» répondit assez froidement le jeune homme.
M. de Bourguebus fronça le sourcil.
«Par la corbleu!» s’écria-t-il, «vous dites cela comme vous répéteriez le garde à vous de votre capitaine à la manœuvre. Charmante! une fillette qui réunit au minois d’une Hébé une taille de nymphe, une prestance de reine, les goûts de Diane chasseresse et 40,000 livres de rentes en fonds de terre, sans compter les écus que monsieur son père doit empiler dans quelque sac à blé ! Par la courtine du diable! vous êtes bien dégoûté, monsieur le cornette. A votre âge, si l’on m’eût montré la pareille, à défaut d’adjectifs pour peindre, j’eusse embouché ma trompe et sonné un bien-aller comme on n’en a jamais entendu.
— Que voulez-vous? chevalier, ce sont peut-être les 40,000 livres de rentes qui gâtent pour moi les charmes, auxquels, avec vous, je m’empresse de rendre hommage.
— Qu’entendez-vous par là ?
— Que moins riche elle n’aurait peut-être pas ces airs de reine qui, je vous l’avoue franchement, glacent mon enthousiasme pour ne laisser place qu’à mon admiration très respectueuse. Mais, en vérité, mon cher chevalier, vous êtes bien bon de donner tant d’importance à mon opinion sur mademoiselle votre nièce; elle ne l’empêchera pas de trouver un mari digne d’elle.
— Ce mari-là,» s’écria le chevalier avec une sorte de rage concentrée, «ce sera vous, et pas un autre!»
M. de Tancarville se mit à rire.
Le mouvement d’humeur que cette gaieté intempestive provoqua chez M. de Bourguebus fut si vif, que, dans un geste d’impatience, il manqua l’entournure de son habit que son jeune ami lui présentait, et il le lui prit des mains avec quelque brusquerie.
«Que trouvez-vous donc,» dit-il, «de risible dans mon idée?
— Mon bon chevalier,» répondit avec douceur M. de Tancarville, «je resterai profondément touché de la bienveillante amitié qui vous l’a inspirée; si je ris, c’est qu’elle me paraît destinée à rester dans le domaine des chimères, puisqu’elle a contre elle M. de Chastel-Chignon, très vraisemblablement Mlle Denise, et...
— Vous-même! osez achever. Eh bien, ce n’est qu’une raison de plus pour que je m’y acharne, mon jeune camarade; j’aime à me colleter avec l’impossible, moi; et, morbleu! je vous le jure, j’y perdrai mon nom, ou ma nièce s’appellera Mme de Tancarville.»
Sans attendre la réponse du cornette, le chevalier rejoignit sa nièce; Jean-Louis l’aida à enfourcher son âne, qui en l’apercevant commença de donner les signes d’une véritable terreur et de regimber de son mieux. Il eut beau se dérober, ruer, gambader, M. de Bourguebus ne parvint pas moins à se mettre en selle. Alors, il se pencha sur l’encolure du baudet, et, lui pinçant celle de ses oreilles que le plomb avait respectée:
«Tu ne veux décidément point passer cheval d’arquebuse, mon pauvre Charlot», dit-il; «il faut cependant t’y résigner, car tu chercherais vainement dans ta famille, y compris tes cousins germains, un personnage aussi entêté que moi. Cela sera, parce que je le veux, ami Chariot, cela et beaucoup d’autres choses encore.»
En achevant ces derniers mots, il avait lancé à M. de Tancarville un coup d’œil significatif.
Cette superbe confiance qu’affectait M. de Bourguebus dans la toute-puissance de sa volonté fut mise, pendant le diner, à une cruelle épreuve. Mlle Denise apportait une certaine affectation à se maintenir, vis-à-vis de l’ami de son oncle, dans les limites de la stricte politesse, et celui-ci, de son côté, semblait parfaitement décidé à ne pas risquer une parole qui fût susceptible de rompre la glace. Réduite aux banalités gastronomiques, la conversation était pis que languissante, et le dîner n’eût pas eu grand’chose à envier, sous ce rapport, à un repas de trappistes, si, à bout d’efforts pour animer les deux jeunes convives, le chevalier ne se fût décidé à engager avec Caporal un petit dialogue qui, de part et d’autre, ne tarda pas à monter à un diapason fort élevé.
Quelque charme qu’il trouvât dans cette causerie, M. de Bourguebus laissait percer une préoccupation qu’il fallait attribuer autant au moins à ce qu’il remarquait d’insolite dans l’intérieur de son neveu Chastel-Chignon, qu’au dépit que devait lui causer l’humeur réfractaire des deux jeunes gens.
Dans ce souper, l’alliance des principes économiques et de l’ostentation du maître du logis était devenue tout à fait choquante.
Une nappe de toile bise couvrait la grande table d’ébène, aux moulures de cuivre doré ; les deux grands candélabres d’argent étaient garnis de bougies communes, qui, répandant une lueur fort indécise, exhalaient Une odeur nauséabonde et brûlaient avec des crépitements agaçants. Les convives avaient devant eux une magnifique vaisselle plate; mais le luxe du contenant ne faisait qu’accentuer la médiocrité du contenu. Le menu était insuffisant et la chère ne faisait aucun honneur au cuisinier du château; le rôti sentait la fumée, l’appétit proverbial des chasseurs lâchait pied devant ces sauces longues et décolorées. Enfin, derrière Mlle Denise, une espèce de rustre affublé d’une souquenille, à laquelle pendait un galon éraillé, et chaussé de sabots, jouait le rôle de maître d’hôtel. En homme qui sait le prix du temps, dans les entr’actes que lui laissait son service, il tirait de sa poche un bas de laine grise et utilisait ses loisirs en tricotant avec acharnement.
Le chevalier considérait ce spectacle avec une sorte de stupeur. Tout en pêchant avec sa fourchette des lentilles qui exécutaient une pleine eau clans son assiette, ses yeux ébahis allaient de l’ameublement de la salle à manger aux plats qui couvraient la table, de ceux-ci à ce maître d’hôtel de fantaisie, et sa physionomie exprimait des sentiments qui allaient jusqu’à l’indignation.
Cette indignation, elle finit par déborder.
Au moment où les convives se disposaient à quitter la table, le valet, ayant laissé échapper une maille, se pencha sur l’épaule de sa jeune maîtresse, afin de se rapprocher des lumières et de retrouver son point perdu; mais il n’en eut pas le loisir. M. de Bourguebus, tout invalide qu’il était, s’était levé de sa chaise avec une agilité juvénile, il lui avait arraché son tricot, l’avait lancé dans la cheminée, d’un geste lui avait indiqué la porte, et prenant sa nièce par le bras, tandis que M. de Tancarville passait au salon, il l’avait entraînée dans l’embrasure d’une fenêtre.
«Si, comme vous l’affirmez, vous tenez à m’être agréable, ma belle nièce,» lui dit-il, «voilà un drôle qui aura les étrivières, ainsi que le misérable cuisinier qui nous a si traîtreusement empoisonnés.»
Et comme Mlle Denise, contrariée, s’excusait, en rappelant à son oncle que le temps avait manqué pour donner des ordres, qu’elle l’avait prévenu que son compagnon et lui seraient forcés de se contenter du dîner préparé pour elle:
«Si tel est votre ordinaire,» répartit le chevalier, «il fait honneur à votre sobriété ; toutefois il m’est impossible de vous dissimuler qu’il ne saurait être celui d’une femme de votre qualité. Fortune oblige comme noblesse. Que vous ignoriez les devoirs que vous impose votre position et le nom que vous portez, à la rigueur et en raison de votre âge, cela peut se concevoir; mais monsieur votre père, mon neveu, est impardonnable d’avoir toléré un tel oubli des convenances. S’il était là, croyez-le bien, j’userais de ma qualité de chef de famille Pour lui laver la tête; sur le Tuvache il a mis le Chastel-Chignon, il faudra qu’il s’en souvienne et qu’il fasse honneur à mon alliance. Heureusement, me voilà et rien n’est perdu. Dans votre prière du soir, ma belle nièce, n’oubliez pas de remercier Dieu d’avoir ramené ici un oncle qui vous apprendra votre métier de grande dame, et qui, demain matin, remettra un peu d’ordre dans une maison aussi misérablement tenue que si vous étiez encore dans les gabelles.»
Après cette mercuriale moitié tendre et moitié sévère, M. de Bourguebus embrassa affectueusement sa nièce, appela M. de Tancarville, et reprit avec lui le chemin de son donjon.
CHAPITRE VII
Table des matières
Une Chasse périlleuse.
M. de Bourguebus tint parole.
Les quinze jours étaient loin de s’être écoulés que de notables mutations s’étaient opérées dans le personnel du château de Colleville, dont la physionomie se trouvait être considérablement modifiée.
Convaincu d’impénitence finale, le cuisinier avait été congédié ; le maître d’hôtel avait obtenu sa grâce mais à la condition expresse qu’il consentirait à ne plus se chausser de sabots, qu’il renoncerait au tricot, à ses pompes et à ses œuvres. Un cocher vif et alerte avait été adjoint au vieux serviteur qui, en raison de son âge et de ses services, devait être considéré comme un de ces meubles meublants dont on ne doit pas songer à se débarrasser. Un renfort de deux valets avait déchargé la domesticité des inconvénients du cumul et ne l’astreignait plus à mener de front les travaux agricoles et les soins de l’intérieur. Les meubles s’étaient trouvés époussetés; les tapisseries brossées; en même temps, on avait vu disparaître ce qu’il y avait de trop criard dans les contrastes de l’ameublement.
La sollicitude du chevalier s’était surtout exercée sur les instruments de son plaisir favori: dix-huit vigoureux chiens normands, bien créancés et parfaitement ensemble, non seulement par le pied, mais encore par la taille et par le poil, avaient pris la place des hourets de M. de Chastel-Chignon, lesquels avaient reçu leurs invalides au bout d’une corde. Cette meute satisfaisante avait été mise sous les ordres d’un piqueur expérimenté ; enfin, en attendant que M. de Chastel-Chignon pût aller à Paris renouveler ses équipages, M. de Bourguebus avait jugé convenable de faire acheter à sa nièce une charmante jument de selle, sur laquelle la jeune fille n’avait plus, comme devant, la tournure d’une fermière qui revenait du marché.
Les fermages arriérés, quelques fonds que le châtelain avait laissés à la disposition de sa fille avant son départ, pourvurent à toutes ces dépenses.
Cette révolution intime ne s’était pas opérée sans que Mlle Denise eût manifesté à plusieurs reprises une vive inquiétude, touchant la satisfaction qu’elle causerait à monsieur son père; mais les terreurs de la nièce n’eurent d’autre résultat que d’amener un sourire quelque peu sardonique sur les lèvres du chevalier.
Le vieux gentilhomme exagérait encore l’esprit profondément autoritaire de son époque,
Pour M. de Bourguebus, la conviction de la suprématie que son âge et sa parenté lui donnaient sur son neveu, atteignait aux proportions d’une foi. Ce titre de chef de la famille, que nous l’avons entendu revendiquer, n’était point à ses yeux un mot sonore et vide; il croyait fermement que ce mot faisait de lui un souverain, dont la volonté était une loi.
Une autre idée de ce temps-là contribuait à accentuer ce sentiment autocratique.
Cette idée était celle qu’un limon spécial et privilégié avait servi à pétrir les gentilshommes. Sous son empire, M. de Bourguebus avait pardonné la mésalliance de sa sœur, il ne l’avait point oubliée. En raison de l’infériorité de la naissance de son neveu, s’il ne le considérait plus comme taillable et corvéable à merci et miséricorde, il lui semblait du moins que la conscience de cette infériorité devait être un sûr garant de la soumission de celui-ci.
Aussi, lorsque sa petite-nièce le suppliait d’attendre le retour de M. de Chastel-Chignon pour compléter ce que le digne chevalier appelait ses «petites réformes», répondait-il invariablement que ce père devait être nécessairement enthousiasmé en retrouvant une véritable demeure de grand seigneur, au lieu et place du singulier logis dans lequel l’ignorance des usages du monde l’avait jusqu’alors condamné à vivre; il terminait en affirmant que si quelque chose l’inquiétait lui-même, c’était de trouver le moyen d’échapper à l’effusion de la reconnaissance que son neveu ne pouvait manquer de manifester.
Si Mlle Denise souscrivit un peu inconsidérément à toutes les volontés de son oncle, cependant il fut un point sur lequel le chevalier vit échouer la considérable influence qu’il avait conquise sur l’esprit de sa nièce, ce fut une antipathie que toute son éloquence fut impuissante à atténuer.
Cette antipathie était celle dont M. de Tancarville était l’objet.
M. de Bourguebus avait lutté avec une constance, avec une énergie dignes d’un meilleur résultat. Il s’y était pris de toutes les façons pour battre en brèche ce qu’il appelait les absurdes préventions d’une tète sans cervelle. D’abord, avec la conviction, avec la chaleur d’un véritable agent matrimonial, il avait longuement énuméré les mérites de son jeune ami, sa naissance, les agréments de sa physionomie, la distinction de sa tournure, la noblesse et l’élévation de ses sentiments. Mlle Denise acquiesçait volontiers à ce panégyrique; elle reconnaissait, sans se faire prier, que le cornette possédait des vertus qui le prédestinaient à devenir le modèle et l’exemple de tous les maris passés, présents et futurs; mais lorsque le, vieil oncle, convaincu qu’il avait forcé des yeux récalcitrants de s’ouvrir à la lumière, laissait sa physionomie s’épanouir dans l’expression d’une satisfaction orgueilleuse, la maligne fille ajoutait timidement que, par malheur, dans la nomenclature qu’il avait entreprise, le chevalier avait oublié un défaut, défaut fort léger, il est vrai, mais qui n’en suffisait pas moins à ternir tout le lustre des qualités de son client.
«Lequel? s’écriait M. de Bourguebus avec l’accent du défi.
— C’est que je ne l’aime pas,» répliquait humblement Mlle Denise.
Cet argument, dont il ne paraissait nullement apprécier la valeur, devenait pour le chevalier le signal d’un changement de tactique. L’impatience que cette resistance excitait en lui l’emportait sur la réserve diplomatique qui lui était indiquée par sa profonde connaissance du tempérament féminin; il oubliait complètement, ce qu’il savait de reste, que la violence, que les menaces devaient compromettre davantage la cause qu’il entendait servir: il en appellerait à son neveu Chastel-Chignon de l’injustifiable caprice de son enfant; — une fille bien née n’avait d’autre volonté que celle de ses parents; —il existait de bons couvents pour avoir raison de ces têtes rebelles, etc., car, une fois sur cette pente, le vieux gentilhomme ne s’arrêtait guère que lorsque sa voix étranglée par la colère ne lui fournissait plus que des sons gutturaux et inintelligibles.
Mlle Denise ne se targuait pas d’habileté, et pourtant elle trouvait tout de suite la plus adroite de toutes les défenses qu’elle eût à opposer au flux de cet emportement: elle renonçait à discuter, elle se taisait, courbait la tête, et le chevalier sentait sur ses mains, que la jeune fille tenait entre les siennes, tomber une à une de grosses larmes. Puis, ne tenant aucune espèce de compte des efforts du bonhomme pour se soustraire à ses caresses, les lui imposant par une douce violence, elle s’asseyait sur ses genoux, passait un bras autour de sa tête chenue, et appuyant son visage sur la poitrine du vieil oncle, elle s’abandonnait à ses sanglots, déplorant sa destinée, prenant le ciel à témoin que si le couvent lui faisait peur, c’était uniquement parce qu’il l’enlèverait à la tendresse d’un parent qu’elle ne chérissait pas moins que son père lui-même.
«Mais, par la morbleu!» s’écriait celui-ci d’une voix que l’émotion rendait tremblante, «pour que tu ne sois pas malheureuse, je croiserais l’épée contre tous les paladins de la Table ronde! Si ton bonheur était en péril, tout vieux, tout invalide que je suis, je me sens capable de bouleverser le monde! Comment peux-tu supposer que je te contraigne jamais à épouser un homme qui ne te plairait pas; je veux que celui-là te plaise, voilà tout.
— Moi, je ne demande pas mieux, mon bon oncle; seulement, vous l’avouerez, j’ai quelques raisons de prétendre que, sur ce point, ce n’est pas à moi que vos leçons devraient s’adresser.»
M. de Bourguebus était frappé de la justesse de ce raisonnement: il confessait qu’en effet tous les torts étaient du côté de M. de Tancarville et la trêve se scellait par un baiser sur le front de la jeune fille. Sans désemparer, le chevalier retournait à son donjon, où, immédiatement, il entamait une nouvelle campagne, dont son jeune ami devenait l’objectif.
Hélas! de ce côté également, il n’avait à enregistrer que des défaites.
La première impression que Mlle de Chastel-Chignon avait produite sur le jeune officier avait été défavorable. Cependant l’esprit de celui-ci était trop perspicace pour qu’il ne reconnût pas bien vite ce que ces dehors, un peu hautains, cachaient d’aimables et solides qualités. Malheureusement, il ne pouvait douter que son vieil ami n’eût communiqué les projets matrimoniaux à sa nièce, et la froideur significative avec laquelle elle l’avait traité, lors de sa première visite à Colleville, l’avait cruellement blessé. D’autant plus fier qu’il se sentait plus pauvre, il se refusait obstinément à toute démarche qui eût affirmé les intentions qui lui avaient été prêtées par son hôte; autant qu’il dépendait de lui, il s’efforçait de faire comprendre à la riche héritière que de telles ambitions n’avaient jamais été les siennes.
Longtemps, il s’était contenté de traiter comme une plaisanterie la négociation conjugale dont l’entretenait M. de Bourguebus; mais lorsque l’argument machiavélique de Mlle Denise eut rejeté sur le jeune officier la responsabilité de ses refus, ce qui n’avait été que la manifestation d’une amitié dévouée, d’une sollicitude affectueuse, prit le caractère d’une véritable persécution, et M. de Tancarville, obsédé par les objurgations de son vieux camarade, fut forcé de lui représenter que, si touché qu’il fût de l’excellence de ses intentions, s’il s’obstinait à le vouloir marier malgré vent et marée, il se verrait forcé d’abréger le séjour qu’il lui avait promis de faire dans sa maison.
Et pour témoigner plus fermement de ses intentions, il s’abstint de toute visite au château, il refusa énergiquement d’y suivre son hôte, que ses grandes réformes y appelaient chaque jour. Afin d’échapper à l’espèce de lutte qu’il avait à subir chaque fois que le chevalier se disposait à se rendre auprès de sa nièce, il consacra ses matinées à de longues promenades dans les bois des environs et sur les falaises qui bordent la mer de ce côté du littoral.
Je n’ai pas besoin d’ajouter que les petits succès que M. de Bourguebus obtenait d’un autre côté étaient loin de compenser à ses yeux le désastre de son projet capital; il enrageait et ne trouvait pas d’expressions assez dures pour qualifier comme il faut l’aveuglement obstiné de deux jeunes fous. Toutefois, il n’avait perdu ni l’espérance, ni le courage; bien souvent, il était donné à l’une et l’autre des parties contractantes de l’entendre, au milieu d’une causerie, parler de leur avenir, exactement comme s’il avait trouvé en eux de dociles instruments à ses volontés; de le voir escompter des résultats d’une union qu’ils étaient tous les deux également décidés à laisser dans le domaine des songes creux.
Un jour que M. de Bourguebus avait essayé la nouvelle meute dont il avait doté le chenil de son neveu, lorsqu’il fut de retour au donjon, il prit un malin plaisir à raconter à son jeune ami, qui s’était refusé de prendre part à la fête, tous les incidents qui l’avaient rendue charmante, et, comme celui-ci reconnaissait qu’effectivement une pareille chasse était de nature à passionner ceux qui avaient eu le bonheur d’y assister:
«Il ne tenait qu’à vous d’en jouir avec nous, mon cher,» répliqua le vétéran, avec une nuance d’aigreur; «ce n’est pas faute à moi de l’avoir sollicité comme une grâce. Il eût fallu probablement que ma nièce vînt se mettre aux genoux de Votre Grandeur pour la décider? Eh bien, soyez satisfait. Cette petite personne que vous accusez d’être fière et hautaine, s’est aperçue de votre absence; elle m’a chargé de vous dire qu’elle la regrettait et de vous proposer de monter un des chevaux de son père à notre prochain laisser-courre. Trouvez-vous la démarche assez flatteuse, et prétendez-vous toujours que mon amitié pour vous se repaît d’illusions touchant la bonne volonté de ma nièce à votre égard?»
M. de Tancarville interrompit son vieux camarade pour le rappeler à leurs conventions sur cette question délicate; il ajouta qu’il était extrêmement touché de l’aimable attention de Mlle de Chastel-Chignon; que, bien qu’il ne se fit aucune illusion sur sa valeur, et qu’il la tînt pour une politesse banale adressée à l’ami d’un oncle qu’elle aimait, il n’irait pas moins offrir ses remerciements à la jeune châtelaine; qu’il se considérait comme d’autant plus obligé à ce devoir, que sa santé le forçait de décliner la gracieuse proposition qui lui était faite.
L’inanité du prétexte sautait aux yeux de M. de Bourguebus. Les cinq à six lieues de promenade que le jeune homme accomplissait tous les jours témoignaient que jamais il ne s’était mieux porté ; d’un autre côté, il savait qu’excellent cavalier, M. de Tancarville aimait passionnément le cheval. Cette fin de non-recevoir, opposée à une invitation qui avait ravivé ses espérances, il la considéra comme une offense, et son dépit prit les proportions de l’indignation. Il souhaita le bonsoir à son jeune ami d’un ton très sec. Le lendemain, lorsque M. de Tancarville, auquel les dispositions de son hôte n’avaient point échappé, annonça à celui-ci qu’il désirait retourner à Paris, le chevalier n’essaya point de le retenir et, pour la première fois, il ne trouva aucune objection à opposer à cette résolution.
Mais le jour que le jeune officier avait fixé pour son départ se trouva être précisément celui de la seconde chasse de l’équipage; lorsqu’il quitta sa chambre, Jean-Louis lui annonça que, depuis longtemps déjà, M. de Bourguebus était monté à cheval et parti pour Colleville.
M. de Tancarville ne voulut pas quitter le donjon sans avoir embrassé son vieux camarade, sans lui avoir exprimé sa reconnaissance pour cette paternelle amitié, aux manifestations de laquelle il pouvait bien ne pas se prêter, mais dont il n’appréciait pas moins la valeur. D’un autre côté, et quels que fussent les sentiments que lui inspirait Mlle de Chastel-Chignon, il lui paraissait convenable de ne pas s’éloigner sans avoir été prendre congé d’elle; il ajourna donc son voyage, et suivant son habitude, après déjeuner, il s’en alla promener ses rêveries du côté de la mer.
De leur côté, M. de Bourguebus et sa nièce étaient déjà en chasse.
Le cerf, un daguet , avait été attaqué avec douze chiens, les six autres ayant été disposés en relais volant. Les conditions dans lesquelles on se trouvait faisaient de ce petit nombre de chiens un avantage; les bois n’étaient pas assez étendus pour qu’un animal, plus vivement mené, ne se décidât pas à en sortir et à essayer de quelques refuites , où les veneurs eussent eu peine à le suivre. Devant ce petit bruit, le daguet se contenta longtemps de tourner dans son enceinte d’attaque, se donnant plusieurs fois à vue et semblant, tant il paraissait peu effrayé, trouver quelque charme dans les fanfares qui éclataient derrière lui.
Cependant, il finit par soupçonner que ce joli tapage n’était pas précisément une aubade dont on avait entendu le régaler. Avec cet admirable instinct, qui touche de si près à l’intelligence, il avait compris que les bois de Colleville, situés sur les contreforts des falaises, rocheux et profondément découpés comme celles-ci, sillonnés de gorges marécageuses et abondamment garnis de fauves, étaient plus propices à ses défenses que le plateau à peine ondulé sur lequel il était. Une seconde fois, il débucha ; mais, au lieu de revenir dans ses premières voies, il prit la plaine dans la direction de Cany, suivit, pendant plus d’un quart de lieue, un chemin pierreux, sur lequel ni branches, ni broussailles ne devaient garder le sentiment de son passage, se jeta à gauche, et il avait réussi à distancer les chiens lorsqu’il se trouva dans son pays.
Admirablement gorgés , très collés à la voie, les recrues de M. de Bourguebus avaient les inconvénients de leurs qualités, ils étaient lents. A mesure qu’ils se trouvèrent plus loin du cerf, ils commencèrent à chasser plus froidement, et quand les veneurs arrivèrent en vue des masses grisâtres étagées sur un triple rang de collines qui étaient les bois de Colleville, la chasse avait pris le caractère d’un rapprocher . On alla ainsi en ânonnant Jusqu’à la bordure des taillis qui s’ouvraient sur une suite de coteaux dénudés, jalonnés çà et là de quelques touffes d’ajoncs rabougris et, à l’extrémité desquels, à une lieue de distance à peu près, on apercevait les sombres aspérités de la cime des falaises. Là, la meute se trouva tout à fait à bout de voie, et sur ce terrain desséché par le vent du nord, il devint impossible d’en revoir .
La journée s’avançait: dans la saison d’hiver la terre se refroidit rapidement aussitôt que le soleil décline; les moments devenaient de plus en plus précieux.
Même quand il chassait à courre, le chevalier ne se décidait pas à se séparer de Caporal: seulement alors il le tenait en laisse. Or, depuis que la meute était en défaut, il remarquait que son chien flairait la bruyère avec une expression voluptueuse, que les vives ondulations de sa queue rendaient encore plus caractéristique. Il pria sa nièce de tenir son cheval, et se disposa à mettre pied à terre.
Vainement celle-ci, lui représentant qu’avec son infirmité et sans aide une telle manœuvre n’était pas sans danger, lui proposa-t-elle d’appeler leurs gens, le vieux gentilhomme s’en défendit comme d’une offense.
«A mon âge, ma chère enfant,» lui répondit-il, «les victoires sont trop rares pour que, volontiers, on se résigne à les partager; laissez-moi donc tout l’honneur de la mienne. J’en suis sûr, Caporal empaume la bonne voie; regardez, il marque qu’une fois encore cette voie tourne à gauche, et vous avez assez d’expérience en vénerie pour ne pas ignorer qu’un cerf tourne toujours sur la même main. Il y a donc gros à parier qu’il est sur notre bête de meute.»
Les difficultés contre lesquelles le bon chevalier eut à lutter pour quitter la selle donnaient la mesure du sacrifice qu’il était disposé à faire au triomphe de son opinion. Enfin, il parvint à se laisser glisser sur le sol et détacha Caporal.
Aussitôt qu’il se sentit libre, le chien fit une pointe, revint sur ses pas, aspira largement, à plusieurs reprises, les émanations que la subtilité de son odorat lui faisait découvrir, et partit, le nez en terre, le plumet au vent, en jetant, de loin en loin, un aboi étouffé.
Il avait pris une direction parallèle à la lisière des bois, et M. de Bourguebus qui, à l’aide de son fouet, avait improvisé une béquille, le suivait clopin-clopant, quoique avec une agilité étonnante chez un invalide.
Caporal semblait partager l’animation de son maître, il s’échauffait de plus en plus; de plus en plus son allure devenait rapide et ses abois accentués. Il alla jusqu’ à un buisson de saules, de nerpruns et de genêts rabougris, qui, dans le bas-fond du coteau, couvrait à peine un arpent de terrain; il y pénétra. Il n’eut pas plutôt disparu, qu’on l’entendit donner à pleine voix et que le cerf bondit dans la lande.
«Tayaut! Rallie, ah! Rallie, ah!» cria le chevalier, dont l’ivresse est plus facile à deviner qu’à décrire.
Beaucoup plus curieux de jouir du succès de Caporal que d’aller retrouver son cheval, il s’assit sur un rocher, et sonna une vue que des poumons de vingt ans n’auraient certes pas soufflée aussi triomphante.
Le daguet tendait à rentrer en forêt, et cela d’autant plus franchement que Caporal le serrait de très près. Dans cet espace découvert, en vingt bonds il rejoignit le fuyard; il lui soufflait au poil; lorsque le cerf, éperdu, fit sa trouée dans le taillis, le chien semblait prêt à lui monter sur le cimier.
Le chevalier de Bourguebus avait dû cesser de sonner, il riait à se rompre les côtes.
Le daguet était destiné à tomber de Charybde en Scylla. Aux appels qu’il avait entendus, le piqueur s’était disposé à rallier; mais, comme il arrive souvent en pareil cas, il se préoccupa plutôt d’entraîner-rapidement la meute que de la maintenir en bon ordre; ses chiens s’éparpillèrent, et ce fut ainsi que l’un d’eux venant, pour ainsi dire, buter dans le cerf, le prit à vue. Celui-ci se jeta de côté par un écart; mais, dans sa nouvelle direction, il rencontra un nouvel ennemi, la meute l’entourait, la retraite de ce côté lui était coupée; il reprit la lande et vint débucher à cinq ou six pas de Mlle Denise.
Déjà très animé, le cheval de M. de Bourguebus, épouvanté par l’apparition subite du daguet, par le passage de ce tourbillon hurlant et criant, échappa à la faible main qui le retenait, et, avec l’instinct de son emploi, l’étrier lui battant au flanc, il s’élança derrière la meute. Pour lutter contre lui, Mlle Denise avait été forcée de lâcher la bride de la jument qu’elle montait; celle-ci partit également à fond de train dans la même direction. L’allure que cette bête avait prise était si précipitée que la jeune fille voulut la modérer; en essayant de la ramener, elle s’aperçut que sa jument ne répondait plus au mors.
M. de Bourguebus n’avait pu saisir tous les détails de cet incident; il avait trop l’habitude de ces sortes d’événements pour attacher une grande importance à la fugue de sa monture; il avait vu sa nièce prendre le galop, il était convaincu que c’était volontairement. Il était partagé entre l’enthousiasme qu’excitait en lui le curieux spectacle dont il venait d’être le témoin et l’orgueilleuse satisfaction avec laquelle il suivait du regard la hardie écuyère dans sa course furieuse à travers la lande; à chacun des obstacles qu’elle franchissait, il en faisait les honneurs à l’énergie, à l’intrépidité de sa nièce, il criait: bravo! comme si elle eût pu l’entendre, il applaudissait encore lorsqu’elle disparut avec la meute derrière une ondulation du terrain.
AUSSITÔT QU’IL SE SENTIT LIBRE, IL PARTIT LE NEZ EN TERRE (p. 70).

En ce moment, le piqueur débouchait du bois à de rapides allures. M. de Bourguebus le hêla.
«De grâce, ne m’arrêtez pas, monsieur le chevalier,» lui répondit cet homme; «je crains bien de ne pas arriver à temps pour empêcher un grand malheur.
— Quel malheur? Que veux-tu dire?
— Les falaises! monsieur le chevalier, et je tremble que mademoiselle ne soit plus maîtresse de sa jument.»
En jetant cette phrase sinistre au vieux gentilhomme, le brave garçon se lança à son tour à travers les bruyères, en fouillant de ses éperons les flancs de son cheval jusqu’ à en faire sortir le sang.
Le chevalier de Bourguebus fit un immense effort pour respirer; le souffle lui manquait; il venait de se rappeler un terrible drame de sa jeunesse. Sur cette même lande, il avait vu un cerf, poussé par les chiens, se précipiter du haut des falaises, une partie de la meute et un cavalier le suivre dans cette horrible chute.
Il jeta un regard plein d’angoisse dans la direction de la mer.
J’ai dit que les collines allaient s’étageant jusqu’à la dernière; après l’extrême pli de terrain que formait celle qui se reliait aux falaises, on découvrait une dentelure de rochers grisâtres, qui se détachaient sur l’horizon et au bas desquels, à deux cents pieds, mugissait l’Océan.
Sur cet espace crayeux, le pauvre chevalier vit d’abord apparaître un point noir, le cerf; derrière, un chien qu’il reconnut, Caporal; puis la meute se montra en peloton allongé ; enfin, à leur tour, du dernier bas-fond sortirent deux chevaux, sur l’un desquels il distingua les plis flottants de la robe de l’amazone.
Alors le courage du vieux soldat, qui dans vingt batailles avait bravé la mort, eut une défaillance: Broyé, brisé, tué, il essaya machinalement de se soustraire au spectacle de la scène horrible qui allait se passer; il se fit un masque de ses deux mains, et de sa poitrine s’échappa un rauque râlement, un sanglot doublé d’une imprécation.
Son anéantissement était si complet, il avait si absolument perdu le sentiment de ce qui se passait, qu’un homme s’approcha, le toucha à l’épaule sans qu’il l’entendît, sans qu’il s’aperçût du geste.
«Je vois avec plaisir, mon cher oncle,» lui dit le nouveau venu d’une voix vibrante et railleuse; «que Mlle de Chastel-Chignon vous a fait convenablement les honneurs de son château. Il me reste à vous demander de vouloir bien me présenter à elle, car je craindrais qu’elle ne me reconnût pas plus que je n’ai reconnu moi-même ma demeure tout à l’heure, en y rentrant.»
Le malheureux chevalier avait entendu, mais il n’avait pas compris; il avait reconnu son neveu Chastel-Chignon, mais son esprit était fermé à tout ce qui n’était pas le lugubre événement qui, à cet instant même, s’accomplissait. Denise, cette charmante petite Denise qu’il aimait tant, morte, et mourant d’une mort horrible, laissant des lambeaux de ses chairs à tous les rochers; cette pensée résumait pour lui le passé, le présent, l’avenir, le monde, tout.
Il s’affaissa lentement sur sa jambe valide; son corps se ploya comme si la vie allait l’abandonner. Ainsi prosterné devant le père de sa nièce infortunée, il joignit les mains, et de ses lèvres blêmies et tremblantes s’échappa ce seul mot:
«Pardon!»
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