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Gabriel Ferry

Le crime du bois des Hogues


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066302238

Table des matières

I LE BERGER DE RENÉVILLE.

II UN CAMP DE CÉSAR.

III LA GRANVILLAISE.

IV LE RÉFRACTAIRE.

V LA CLAIRIÈRE AU HOUX.

LA FIÈVRE D’OR


I
LE BERGER DE RENÉVILLE.

Table des matières

Parmi les souvenirs d’enfance que j’avais emportés d’un pays qui était presque le mien, il y en avait deux que ni le temps ni les distances n’avaient eu le pouvoir d’effacer. Le premier était celui d’une vieille femme, hôtesse privilégiée d’une des vastes pièces taillées dans le roc parmi les ruines imposantes du Château-Gaillard, près du Petit-Andelys; le second, celui d’un grand vieillard à figure sévère, qui, dans l’automne, parquait les moutons de son troupeau sur le sommet de la côte de Renéville à Fécamp.

Entraîné par le cours de la vie loin de l’Europe et de la France, au milieu de scènes toutes différentes, je m’étais bien souvent reporté en idée vers l’habitante des ruines de l’ancien château fort et sur le sommet des falaises normandes. De longues années s’étaient écoulées quand il m’avait été permis, homme fait, passé de l’enfance à la maturité de la vie, de me retrouver sur les lieux que me retraçaient si obstinément mes premiers souvenirs. Ce qui leur avait donné tant de force, c’était moins la solennité du paysage qu’ils me rappelaient que certaines idées supertistieuses rattachées à la vieille hôtesse du Château-Gaillard et au berger des coupeaux de la côte de Renéville.

Le destin de la vieille du Château-Gaillard avait été à peu près ce qu’il devait être. Un jour, elle était morte de vieillesse, et des visiteurs, en parcourant les ruines, l’avaient trouvée froide auprès de son foyer éteint. Voilà ce que m’avait raconté une autre vieille femme qui avait remplacé la première, et que les paysans, en la voyant préparer son misérable repas dans l’âtre où brûlaient les tiges de genêts et de genévriers que lui fournissaient les flancs et le sommet de la montagne, devaient appeler aussi la sorcière du Château-Gaillard.

Quant au berger de la côte de Renéville, je le cherchai vainement; personne ne l’avait remplacé. L’aspect même du pays avait changé. Les gelées et l’effort des lames avaient, pendant trente ans, rongé de près de trente pieds les parois de la falaise, et sur une partie de son vaste coupeau, les champs cultivés avaient remplacé les landes de joncs marins. Mais, à défaut du vieux pâtre, le paysage où je me le rappelais, loin d’offrir une déception à mes souvenirs, avait un charme sévère qu’ils ne me retraçaient pas: car l’œil de l’enfance n’avait pu en comprendre le caractère de grandeur, et je saisissais, pour la première fois, l’imposante harmonie du contraste que présente en cet endroit la campagne et la mer, si rapprochées l’une de l’autre. Comme tous les prisonniers dont l’incessant effort est de limer leurs barreaux, l’Océan sape nuit et jour les grands remparts qui l’emprisonnent. Sur leur sommet, la charrue trace un sillon fertile; à leurs pieds, la barque, dont les voiles se gonflent, laisse aussi son sillon, que comble une écume blanche; le laboureur, qui guide son attelage de grands chevaux normands, peut héler de la voix le pécheur indolemment couché dans son canot, l’écoute de sa voile à la main; les blés ondulent sous la brise comme la surface de la mer, les uns roulant leurs flots d’or, les autres leurs lames d’azur ou d’émeraude, tandis que, plus loin aussi, l’odeur embaumée des foins se mêle à la senteur amère des varechs de la plage.

Le vieux berger de la côte de Renéville n’était toutefois que l’un des souvenirs que je venais chercher à Fécamp, et, parmi tant d’autres que j’y retrouvais tels que je les avais laissés, il était naturel que j’en oubliasse promptement un dont la mort avait effacé le moindre vestige, tandis que d’autres monuments, présents encore à ma mémoire, étaient toujours debout. J’avais visité l’ancienne abbaye, la chapelle de la Vierge au sommet de la côte du Bourg-Baudoin, et le Perrey, le long duquel je m’étais si souvent baigné dans mon enfance. Le ruisseau des moines faisait mouvoir quelques machines de plus; d’autres ex-voto s’étaient ajoutés à ceux que j’avais vus dans la petite chapelle, et la mer roulait et polissait sans cesse comme jadis les galets du Perrey. Je n’avais donc plus, une fois ces pèlerinages accomplis, qu’à reprendre mon excursion maritime le long des côtes, excursion dont Fécamp n’était pas le seul but.

La veille du jour que j’avais fixé pour mon départ, une brise du nord-ouest avait subitement rafraîchi l’atmosphère, et j’étais assis dans la cuisine de l’auberge où je logeais. Au retour d’un bain de mer dont j’avais rapporté autant de frissons de froid que d’appétit, j’attendais le déjeuner non loin du feu. Sous le vaste manteau de la cheminée, dont le chambranle gothique paraissait contemporain de l’abbaye, sur les grands landiers de fer poli qui supportaient une broche homérique, la flamme du foyer faisait étinceler de joyeux reflets. Les servantes allaient et venaient au milieu du silence de la cuisine que troublaient seuls le bruit monotone du tourne-broche et le petillement des bûches de hêtre qui rôtissaient une énorme pièce de bœuf des tinée au dîner des hôtes de l’auberge. Le froid et la faim que je ressentais prêtaient à mes yeux, je l’avoue, un certain charme à ce tableau d’intérieur, quand un bruit de fers de cheval résonna sur le galet de la rue. Le cheval s’arrêta près de la porte de l’auberge, et presque en même temps le retentissement de bottes éperonnées sur le seuil annonça la venue d’un cavalier.

C’était un brigadier de gendarmerie qui, avant de partir pour quelque excursion de service, venait se lester d’un morceau et d’un pot de cidre.

–Allons! la belle, dit-il en entrant à l’une des servantes, vite quelque chose à manger et à boire. Corbleu! le beau rôti! n’en pourrai-je pas avoir une tranche?

–Oui, prenez garde qu’il ne vous brûle, dit assez cavalièrement la servante d’auberge, à laquelle le brigadier s’était adressé avec un geste qui justifiait le sans façon de sa réponse; et les voyageurs qui tomberaient sur moi si j’entamais leur rôti!

–Eh! eh! ils ne se feraient pas trop de mal, repartit le gendarme avec un à-propos d’esprit tout militaire. Eh bien! donnez-moi un os à ronger.

La fille servit devant le brigadier un restant de gigot froid qu’il se mit en devoir de faire disparaître tout aussitôt. Puis quand il fut en besogne:

–Où allez-vous donc, que vous êtes si pressé? dit-elle.

–Ah! voyez-vous la belle curieuse! Au bois des Hogues.

–Tiens! au bois des Hogues?

–Oui, affaire de service... de sûreté.

Le gendarme continua de manger après avoir jeté cette réponse, évidemment scindée en deux parties pour exciter la curiosité de la jeune fille d’auberge. En effet, elle fixa sur le militaire deux grands yeux bleu de mer qui exprimaient mille questions. Le gendarme resta impassible.

–Une affaire vieille de plus de vingt ans, où la Granvillaise jouera peut-être un grand rôle, dit-il en buvant un coup de cidre.

–Ah! la vilaine femme! s’écria la fille.

–Oui-da! Trouvez-m’en donc une qui, malgré ses trente ans sonnés, ait les lèvres plus vermeilles, les joues plus roses et des yeux... pour la perdition du prochain.

–Ça, c’est vrai, reprit vivement la servante, bien que l’éloge d’une autre femme semblât beaucoup lui déplaire; mais de quelle affaire donc parlez-vous?

–Vous n’étiez pas née alors; moi-même j’étais grand comme ma botte quand le vieux a disparu.

–Quel vieux?

–Je ne l’ai pas connu: je ne suis pas de Fécamp. Tout ce que je sais, c’est qu’il a disparu subitement il y a peut-être vingt ans, et qu’aujourd’hui le bruit se répand qu’il a été assassiné.

Je ne sais pourquoi ma curiosité se trouva tout à coup aussi éveillée par ces paroles du gendarme que celle de la jeune servante elle-même. Elles ouvraient un si vaste champ à mes conjectures, que je n’hésitai pas à y faire entrer tout de suite le souvenir du berger de Renéville.

–N’était-ce pas le vieux Renoux? demandai-je au brigadier.

–C’est une affaire toute nouvelle à force d’être vieille. Je n’en sais encore que cela, répondit le brigadier.

Je n’ajoutai rien, car je pensai qu’il n’en voulait pas dire davantage.

–Eh bien! reprit la servante, allez-vous savoir quelque chose au bois des Hogues?

–Là-dessus, motus, la belle! dit le gendarme, rappelé, comme je m’en doutais, à la circonspection habituelle à ses collègues; assez causé!

L’assiette du brigadier restait nette, son pot vide, et, pour combattre la crudité du breuvage normand, il avala coup sur coup deux petits verres d’eau-de-vie, qu’il demanda expressément de raisin et non de pommes; et, après m’avoir salué d’un: «Bonjour la compagnie», il sortit de la cuisine. Une minute plus tard, le trot de son cheval résonna de nouveau sur le pavé de la rue qui conduit à la route de Beuzeville.

–Qui donc est cette Granvillaise? demandai-je à la servante.

–Oh! monsieur, c’est une femme sur laquelle il court bien des bruits, dont un seul suffirait, s’ils sont vrais, pour perdre de réputation une honnête femme, mais dont, vrais ou faux, elle paraît se soucier beaucoup moins que des dentelles de son bonnet et de la blancheur de sa peau. Ah! si elle n’était pas la servante, la maîtresse plutôt, devrais-je dire, car cet homme en est affolé, d’un propriétaire des environs de Saint-Léonard, assez riche pour payer ses caprices, et qui de son vivant ne lui donnera jamais son congé, on peut être bien sûr qu’elle ne trouverait dans tout l’arrondissement personne qui la voulût prendre à son service, excepté pour...

–Pour... repris-je, voyant que la jeune servante n’achevait pas.

–Dame! pour lui faire faire le même métier que chez son maître actuel... celui de servante, ajouta-t-elle en ricanant.

La maîtresse de l’auberge, qui entrait à l’instant, interrompit les médisances de la jeune fille; puis quelques minutes après, on sonna le déjeuner.

C’était jour de marché, et la table d’hôte se trouvait ce matin-là beaucoup plus nombreuse que d’habitude. La cour de l’auberge s’encombrait de voitures et de chevaux, et à chaque instant de nouveaux arrivants remplissaient aussi la salle à manger, dont la vaste table fut bientôt aussi garnie qu’elle pouvait l’être.

Outre les commensaux habituels, il y avait des commis voyageurs, non pas de ceux qui étaient jadis le fléau ou le divertissement des tables d’hôtes par leurs exigences ou leurs charges facétieuses, car l’espèce en est presque aujourd’hui perdue; mais il y avait des voyageurs du commerce, qui, en changeant de nom, ont changé d’allures et fait leurs humanités. Il y avait des propriétaires des environs, venus à la ville, le jour du marché, non plus comme jadis en char à bancs, mais dans de confortables berlines ou de larges calèches, et qui toutefois, par un reste de parcimonie commune à tous les propriétaires campagnards et provinciaux, préféraient, pour s’héberger, une auberge à un hôtel. C’étaient aussi des cultivateurs des fermes voisines, derniers représentants de cette gigantesque race normande que l’industrie arrache tous les jours à la terre pour l’abâtardir; puis des marins indigènes, hâlés par les glaces de Terre-Neuve et bronzés par le soleil des tropiques; et encore des marins suédois et norwégiens, descendant en ligne directe de ces Scandinaves, rois de la mer, jadis la terreur de nos côtes, et qui, de nos jours, n’apportent plus que leurs planches de sap ou les madriers de leurs robustes chênes aux scieries hydrauliques de l’antique et féodale abbaye des bénédictins de Fécamp.

Je ne parlerai que pour mémoire de deux rapins de l’école réaliste, venus pour chercher sur les bords de la mer des sujets de tableaux et des motifs de refus pour le prochain salon, qui ne juraient que par la couleur et crachaient insolemment sur la forme.

On sait ce que c’est qu’une réunion de convives dont l’air vif de la campagne ou de la mer a aiguisé l’appétit: d’abord un silence complet pendant lequel on s’observe un peu et l’on mange beaucoup; puis des conversations particulières, suivies d’un tumultueux dialogue de groupes réunis ou de voix retentissantes qui se croisent des extrémités opposées de la table. En pareil cas, l’observateur n’a rien à faire de mieux que de se taire et d’écouter; c’est ce que je faisais.

Parmi les conversations particulières que je pou vais saisir dans leur vol vagabond, il en était une à laquelle je prêtais l’oreille avec attention, car elle me révélait un but d’investigation de nature à occuper la dernière journée que je comptais passer à Fécamp, et à tromper ce long espace de temps qui s’écoule, pour le voyageur oisif, entre le déjeuner et le dîner. Cette conversation avait lieu au sujet d’un camp de César dont, à mon grand étonnement, j’entendais parler pour la première fois, moi qui croyais avoir épuisé la visite de tous les endroits curieux de Fécamp ou de ses environs, et sur lequel mes souvenirs d’enfance étaient complétement muets.

Cependant le repas en était arrivé à cette phase où un tumulte général empêche d’entendre les conversations particulières, et il advint ce qui a souvent lieu en semblable circonstance: qu’un convive raconte à son voisin le plus immédiat quel que aventure curieuse ou saisissante, la curiosité gagne de proche en proche, de proche en proche la conversation s’éteint, le bruit meurt, et, au milieu d’un profond et soudain silence, la voix du conteur se fait seule entendre. Il est certains narrateurs dont la modestie s’effarouche et qui se taisent brusquement, au désappointement général. Il en est d’autres aussi que flatte et qu’anime cette attention des auditeurs, et qui ajoutent à leur récit de nouveaux embellissements et des fioritures nou velles. Le conteur était précisément de ces derniers.

C’était un de ces vieux loups de mer dont je viens de parler; vrai Normand par la carrure de ses épaules, aux cheveux blonds blanchissants, le teint à la fois sanguin comme les pommes à cidre de son pays et fauve comme celui d’un bohémien. Loin de s’intimider quand l’auditoire fit tout à coup silence, il promena sur nous tous un œil verdâtre et bleu comme le manteau de l’Océan, tandis qu’une de ses mains s’épanouissait, par un geste oratoire, aussi large que la patte d’une maîtresse ancre.

C’était un cri effroyable, continua le marin, un cri tel qu’il n’en peut sortir de semblables que du gosier d’un homme en pleine perdition, un cri qui paraissait même n’avoir rien d’humain, foi d’homme! je peux le dire; car il ne s’élevait pas de la mer, et il semblait tomber du haut des nuages avec les sifflements du vent; puis des hurlements prolongés s’y venaient mêler encore.

Tels furent les premiers mots du récit déjà commencé par le vieux loup de mer, qui se firent entendre au milieu du silence général. Cette espèce de préambule promettait trop pour que tout le monde ne continuât pas d’écouter la suite. Ce fut donc sans que personne l’interrompit que le narrateur poursuivit de la façon suivante:

–D’où venait ce cri? C’est ce que nous ne pouvions savoir au juste; car je dois le répéter pour ces messieurs qui ne le savent pas, que la nuit était noire comme un pot à brai, et la mer furieuse avec de grosses lames qui allaient tout d’une pièce avec des mugissements de quarante-huit et une crête d’écume...

–Où cela? où se passe l’histoire? interrompirent à la fois plusieurs convives.

–Je demande le prologue du drame, s’écria l’un des rapins réalistes.

–Le commencement du feuilleton, continua l’autre.

–Le quoi? le commencement de quoi? répliqua le loup de mer en laissant tomber de ses yeux verts sur les deux rapins un regard qui les mit mal à l’aise.

–Nous désirons savoir où se passe votre intéressante histoire et son commencement, repartit l’un d’eux.

–C’est en mer, parbleu! puisque je vous dis qu’il y avait des lames qui allaient tout d’une pièce, et sans passe-port encore, du cap Faguet à la porte d’Antifer. C’est donc comme qui dirait dans le port de Fécamp qu’avait lieu la chose.

Un profond silence succéda à ces interruptions, et le marin continua:

–Bien entendu que la mer ne s’agitait pas toute seule; le vent la fouaillait de la partie d’ouest-nord-ouest, en hurlant comme cent mille possédés ou en sifflant comme les esprits de ténèbres. Bref, c’était un gros temps d’équinoxe. Nous flânions avec assez d’inquiétude, je l’avoue, dans ces parages, et il n’aurait pas fallu nous capeler un cartahu autour du cou pour nous faire avouer que nous aurions mieux aimé être à la noce sur le plancher des vaches, que sur du chêne et du sap, et si près des falaises, avec ça que ce cri de mauvais augure déjà deux fois nous retentissait encore à l’oreille. Dame! quand le vent et la mer hurlent comme deux démons, le matelot a ses superstitions; ça lui est permis, ça lui est même salutaire: car s’il sait que le diable est déchaîné, ça lui fait penser que l’œil de Dieu s’ouvre sur lui pour le protéger; le feu de marée de la jetée qui reluisait dans l’obscurité était pour nous comme cet œil toujours ouvert sur le matelot, quand son œil, à lui, ne voit plus que ténèbres.

Le même cri, les mêmes hurlements se répétèrent pour la troisième fois, plus lugubres et plus déchirants encore si c’était possible, et un nouveau frisson me passa sur la chair.

–Maître Heurtevent, demandai-je au second qui se penchait sur l’habitacle, est-ce un cri d’homme ou bien...?

Je n’osais pas exprimer les idées étranges qui me passaient par la cervelle.

–Je n’en sais rien, je n’en sais rien en vérité, me répondit le maître.

Et je pus voir à la lueur de l’habitacle que son visage était blanc comme une page blanche du livre de bord. Était-ce parce qu’il pensait de même que moi, ou que nous bourlinguions si près de la côte de Renéville? Le vent, en effet, nous affalait sur la terre, et déjà nous pouvions distinguer dans l’obscurité les hautes falaises, pâles comme des fantômes.

–C’est de là-haut que vient ce cri, reprit maître Heurtevent après un moment de réflexion, et, si le vent ne mollit pas d’un cran, nous irons tous voir au fond ce qui se passe au sommet des falaises: c’est pas le bon moyen.

J’étais plus préoccupé, ma foi! de ce cri de détresse ou de mauvais présage que d’autre chose; car je savais que, par la nature du fond de la mer et par la grande ouverture du segment de cercle que décrivent les côtes, depuis le cap Faguet jusqu’au cap d’Antifer, un navire bien gréé a la chance de tenir le vent. Alors j’attrape à braquer la longue-vue de nuit déposée sur le banc de quart, pour en donner un coup soigné dans la direction où les cris s’étaient fait entendre par trois fois.

Tout ce que je vous dis là n’avait guère duré plus de cinq minutes, et mon lorgnon dans l’oeil je parcourais les moindres crevasses de la côte, quand, arrivé à un certain endroit, je vis comme un nuage passer dans ma longue-vue.

–Eh bien! quoi? me dit le maître; pourquoi donc que votre tube vous tremble dans la main?

–C’est que je vois une chose affreuse! repris-je.

Foi d’homme! continua le narrateur, je ne veux être qu’un banquier à pêcher la morue, soit dit sans offenser ceux qui se livrent à ce passe-temps mesquin, au lieu de harponner la baleine et le cachalot depuis le pôle jusqu’à l’équateur, si ce que je vais vous dire n’est pas la vérité vraie.

Sur l’extrême bord de la falaise à pic de la côte de Renéville, et à deux cent cinquante pieds environ au-dessus de la mer, un homme, une forme humaine au moins, semblait suspendu par les bras à la tige courbée d’un arbuste. Les racines n’allaient pas tarder à s’arracher sous son poids de la crête de la falaise dans laquelle elles avaient poussé, et je voyais les pieds du malheureux chercher convulsivement, quoique en vain, un point d’appui sur ses flancs escarpés. Il me semblait même entendre s’ébouler sous lui des fragments du roc marneux trop faible pour le soutenir; ce qu’il y a de certain, c’est que je distinguais sur ses épaules un vêtement grisâtre pareil à la limousine des rouliers, et que de longs cheveux blancs flottaient au vent autour de sa tête. C’était affreux à regarder que cet homme; ce pauvre vieillard suspendu sur l’abîme au-dessus des lames qui se tordaient à plus de deux cents pieds sous lui. La longue-vue de nuit le rapprochait tellement de moi, quoique j’en fusse éloigné, Dieu merci pour nous, de plus d’une portée de canon, qu’il paraissait que j’allais le toucher rien qu’en étendant les bras.

J’ai vu mourir bien des hommes dans ma vie; j’en ai vu écrasés par des boulets; j’ai vu près de moi des camarades cherchant à regagner notre canot chaviré par une baleine, coupés en deux par des requins; mais jamais je n’ai ressenti l’horrible angoisse que me causait le sort de ce pauvre vieil lard luttant pour conserver un restant de vie, et poussant de ces cris lugubres dont le souvenir me glace encore d’effroi, et qu’accompagnaient ces longs et plaintifs hurlements.

Le pêcheur de baleines s’arrêta dans cet endroit de son récit, comme s’il n’avait plus rien à dire, et tout le monde l’écoutait encore en frémissant.

–Eh bien? s’écria-t-on alors de toutes parts.

–Ah! vous ne devinez pas la fin, fit le conteur; ma foi! je n’en sais pas plus que vous.

–Tenez, dis-je au maître en lui donnant la longue-vue.

Mais Heurtevent, à qui j’avais appris ce qui se passait à la crête de la falaise, ne se souciait pas plus que moi de voir le dénoûment. Je ne distin guai donc plus à l’œil nu que la falaise blanchâtre et lointaine; seulement un nouveau cri, plus prolongé, plus effroyable que les trois autres, nous apprit que tout était fini. En effet, cédant à une curiosité dont je ne pus me défendre, je donnai un dernier coup de longue-vue; le sommet du rocher était désert, l’arbuste arraché et le vieillard absent.

–Et sût-on qui c’était? demandâmes-nous au vieux marin quand l’émotion causée par son récit se fut calmée.

–On a dû retrouver son cadavre le lendemain sans doute au pied de la côte de René ville, d’où il était tombé soit par accident, soit par toute autre cause: mais je l’ignore. Tout ce que je puis vous dire, c’est qu’il y a seize ans de cela, et que depuis cette époque je n’étais pas revenu avant aujourd’hui à Fécamp. C’était au sujet de l’impression que j’en avais emportée, que je racontais à mon voisin de table un événement que j’avais fini par oublier, et que l’endroit où il s’est passé m’avait nécessairement rappelé.

Le récit du marin avait terminé le déjeuner; chacun se dispersa suivant l’usage, et je ne tardai pas, comme tout le monde, à quitter la salle, en rapprochant involontairement le récit que je venais d’entendre du souvenir du brigadier de gendarmerie et de celui du vieux berger de la côte de Renéville.

II
UN CAMP DE CÉSAR.

Table des matières

Il y avait en effet, on en conviendra, une certaine coïncidence mystérieuse entre l’événement auquel avait fait allusion le brigadier et celui raconté par le pêcheur de baleines. Il était fort naturel aussi que le vieillard que je me rappelais en fût le lien intermédiaire: n’était-ce pas un vieillard que le marin avait vu suspendu sur l’abîme, avec un costume qui pouvait être aussi bien celui d’un berger que de tout autre habitant de la campagne? Mes souvenirs me retraçaient parfaitement le vieux Renoux, appuyé, tout pensif, sur son long bâton blanc, et les épaules couvertes, la plupart du temps, d’une limousine de laine grise rayée de noir. Ces hurlements plaintifs, qui se mêlaient à des cris désespérés, ne pouvaient-ils être ceux du chien-loup son fidèle compagnon? Mon imagination ne manqua pas de se donner carrière à ce sujet.

Si, du reste, je regardais comme impossible d’éclaircir ce doute, il en était un, du moins, relatif à l’existence des restes d’un camp romain, que je pouvais trancher le jour même dans mon esprit. Je connaissais parfaitement le chemin qui conduit à la côte du Canada, et, jetant sur mon bras un épais caban de voyage, ce fut vers cet endroit que je me dirigeai, tout en faisant mes réflexions sur le tragique événement dont je venais d’entendre le récit.

Je traversai la grande rue qui longe l’Abbaye et forme l’entrée de la route de Rouen; puis je suivis la chaussée empierrée sur le bord du ruisseau qui roule ses eaux, tantôt glauques, tantôt limpides comme du cristal, sous l’ombre de ces hêtres sveltes et hauts comme des colonnettes gothiques, dont le sol normand est si riche. Arrivé à l’endroit où un autre cours d’eau, appelé la Voûte, marque le chemin de Valmont, la côte qui s’élève sur votre droite est la côte du Canada.

Par un de ces soudains changements atmosphériques si fréquents sur les côtes de la Manche, la brise du nord-ouest avait sauté brusquement au sud, et une chaleur étouffante remplaçait la fraîcheur du vent de mer. Déjà des nuages gonflés d’électricité arrivaient en gros flocons de la partie du sud. Des rayons d’un soleil ardent tombaient de temps à autre des nuées grises aux crevées d’azur. Je venais de m’engager dans le chemin bordé de haies où vient aboutir le petit sentier qui monte en serpentant jusqu’au sommet de la côte du Canada, quand le long des sureaux, je vis une femme s’avancer vers moi. Nous devions, selon toute probabilité, nous joindre au pied du sentier sinueux de la côte.

Le costume de cette femme tenait à la fois de celui d’une paysanne et d’une petite bourgeoise de la ville. Afin de préserver de l’ardeur du soleil un teint qui, de loin, me parut d’une blancheur parfaite, elle avait étendu sur sa tête, à la manière des Espagnoles, un petit châle blanc de mérinos, à fleurs bleues et rouges. Quelques pas de plus me permirent de voir qu’elle était plus que jolie, qu’elle était belle de cette beauté sensuelle dont se revêt presque toujours la seconde jeunesse des femmes.

Celle-ci semblait avoir dépassé la trentaine. Les plis du châle qui lui servait de voile, ramenés sur son visage, ne laissaient cependant entrevoir qu’un front blanc et pur de toute ride, et sous des bandeaux de cheveux noirs, des yeux d’un beau bleu foncé, dont un cercle d’azur tendre cerclait la paupière inférieure; mais son châle découvrait en se relevant une taille un peu épaissie, quoique pleine de souplesse, et dont chaque ondulation imprimée par la marche gonflait voluptueusement son déshabillé de soie d’un violet clair.

Pour éviter peut-être un examen trop attentif, cette femme hâta le pas et arriva la première au petit sentier de la côte, qu’elle commença de gravir. C’était le chemin que je devais suivre moi-même, et je ne vis pas, dans cette coïncidence, de raison bien concluante pour changer de direction. Je lui laissai seulement, par discrétion, prendre quelque avance sur moi, et je commençai, à mon tour, à gravir le sentier. Mais le sentier, d’abord en pente douce, ne tardait pas à devenir plus escarpé, et le pas de la jeune voyageuse qui me précédait se ralentit sensiblement, de façon que, quelque réserve que je voulusse y mettre, je me retrouvai derrière elle. Le soleil s’était de nouveau caché sous les nuages, et, pour respirer plus à l’aise la brise fraîche qui soufflait sur les hauteurs, elle avait jeté son petit châle sur son bras; je pus voir sa taille dans toute sa richesse, et, sous les dentelles de son bonnet à la paysanne, son chignon arrondi en une volute d’ébène au-dessus d’un cou blanc comme la fleur de l’aubépine.

Dans une conjoncture semblable, c’est-à-dire au milieu d’une solitude profonde tout embaumée des parfums des genêts fleuris et des vagues senteurs des champs, il y a dans le silence d’un homme près d’une femme quelque chose de plus inquiétant pour elle que dans la parole, dût l’homme n’avoir aucun droit de la lui adresser. J’avais, quant à moi, une entrée en matière aussi naïve que respectueuse, dont l’emplacement du camp de César me fournissait le sujet, et je priai poliment la belle promeneuse de vouloir bien me renseigner à cet égard.

–Je ne sais pas ce que vous voulez dire, monsieur, répondit une voix dont le timbre et l’accent un peu chantant me parurent fort harmonieux, bien qu’empreints d’une certaine ironie.

Il était évident que mon interrogation scientifique avait complètement rassuré celle à qui je l’avais faite, et que peut-être elle s’attendait à plus de hardiesse de ma part; ce qui fut cause qu’elle se hasarda à lever de mon côté deux grands yeux d’un azur aussi foncé que celui de la mer, dont la nappe bleue s’étendait à l’horizon derrière nous. Cependant, toute rassurée qu’elle fût ou qu’elle parût être, elle rejeta promptement son fichu sur sa tête, quand elle vit que je continuais à marcher à côté d’elle, comme fait un voyageur qui trouve prudent de cacher un sac d’argent tentateur aux yeux d’un com pagnon de route dont il suspecte la probité. Je pus alors, tout en achevant de la mettre à l’aise par l’explication du but de ma course au sommet de la côte que nous allions atteindre, examiner plus attentivement une femme qui eût été belle à la ville comme aux champs.

Quelques légères taches de rousseur parsemaient son visage sans en ternir la blancheur; les plis de son fichu effilaient l’ovale de sa figure un peu empâté par l’âge; mais l’âge, par compensation, avait arrondi au-dessous de son menton un pli d’une voluptueuse ampleur; son nez droit était d’une forme parfaite et paraissait encore plus délicatement ciselé à côté de ses lèvres assez largement épanouies et d’un éclat semblable à celui des baies du cornouiller que commence à empourprer la maturité. Puis, ce qui achevait de compléter cette radieuse beauté de la seconde jeunesse, c’est que le souffle de la passion semblait l’animer même au repos. Les ailes mobiles de son nez grec, ses lèvres d’un sensuel incarnat, paraissaient frémir encore et conserver la trace du feu qui avait dû les animer un jour, comme aux longues ondulations de la mer, après que le vent a cessé, on juge que la tourmente a passé sur elle.

Cependant nous étions arrivés sur le sommet de la côte, et au milieu de cette lande aride de joncs marins dont les fleurs d’or des genêts égayaient seules la sombre verdure, où n’apparaissaient que des bouquets de grands hêtres disséminés çà et là, et pas la moindre habitation. Je me demandais quel pouvait être le but vers lequel se dirigeait cette femme, à qui son éclatante beauté devait faire particulièrement redouter les dangers de la solitude. Quelqu’un sans doute l’attendait dans cette lande déserte, et je ne pouvais m’empêcher d’envier le sort de celui qu’allait rejoindre cette belle créature, au milieu des enivrements de la solitude, sous l’ombrage des hêtres et loin des regards de tous.

–N’y a-t-il pas quelque habitation par ici? lui demandai-je.

–Aucune, si ce n’est là-bas, sur l’autre versant de la côte, au hameau de Toussaint, à une demi-lieue d’ici.

–Et vous ne craignez rien dans cette lande où... personne ne se laisse voir?

Ma question fit tressaillir celle à qui elle était faite; un nuage passa sur ses yeux; mais ce ne fut que l’affaire d’un instant.

–Je ne suis pas si seule que vous le croyez, dit-elle en se remettant promptement; vous allez voir tout à l’heure quelqu’un qui pourra vous indiquer l’endroit que vous cherchez.

Nous continuâmes quelques minutes encore notre route en silence, le long d’un chemin de charroi tracé à travers cette mer d’ajoncs épineux, et qui se dirigeait vers un renflement du terrain qu’il coupait en ligne perpendiculaire. Excepté par la brèche qu’y ouvrait le chemin, cette espèce de remblai était couronné dans toute sa longueur d’une crête formée de pousses de jeunes arbres.

Bientôt les aboiements d’un chien signalèrent la venue de deux arrivants dans la lande déserte à un personnage que nous ne voyions pas encore. Quelques secondes après, un chien noir, de l’espèce des chiens-loups, se montra dans l’ouverture de la brèche.

–Nous ne surprendrons personne, si je ne me trompe, dis-je à ma belle compagne, qui avait pressé le pas comme quelqu’un hâté d’arriver à un rendez-vous donné.

–Non, répondit-elle, car on m’attend.

–Avec bien de l’impatience, sans doute?

–Oh! non! la vieillesse n’est pas impatiente comme la jeunesse, quoiqu’elle ait moins le temps d’attendre.

Cependant, comme pour démentir ces paroles, un vieillard apparut sur le sommet du remblai.

De longs cheveux blancs s’échappaient de son chapeau à larges ailes et flottaient sur ses épaules. Une panetière était passée en bandoulière par-dessus un sayon grossier, et sa courroie soutenait une limousine de laine à raies noires. Le vieillard s’appuyait sur un long bâton de houx qu’il tenait à la main et nous regardait venir, mais je ne pouvais encore distinguer ses traits; sa silhouette seule se détachait sur l’horizon de nuages gris. Tout à coup, après quelques pas, comme l’ombre indécise qui prend une forme palpable, le visage du vieillard se dessina plus distinctement à mes yeux, ainsi qu’un visage déjà connu; puis bientôt le vieux berger de la côte de Renéville, que me rappelaient avec tant de précision les souvenirs de mon enfance, se montra tel que je l’avais vu trente ans auparavant, tel que je ne devais plus m’attendre à le voir. Je ne pus retenir une exclamation de surprise.

–Le vieux Renoux n’est donc pas mort, m’écriai-je, que je le revois encore!

–Duquel parlez-vous? me demanda vivement la belle villageoise en se retournant vers moi.

–Du vieux Renoux... celui de la côte de Renéville; n’est-ce pas le même?

–Oh! non! me répondit-elle, tandis que l’azur de ses yeux se ternissait comme celui du ciel au-dessus de nous, et que la pourpre de ses lèvres s’effaçait ainsi que les nuages rouges après la disparition du soleil; celui-là est mort, ajouta-t-elle avec un effort pénible.

–Y a-t-il longtemps?

–Je ne sais.

Cette dernière réponse fut faite d’une voix si basse qu’à peine pus-je l’entendre. Du reste, je ne me préoccupai pas pour le moment du trouble soudain qu’avaient fait naître ces questions chez une femme dont un vague instinct m’avait déjà révélé le nom et la qualité. J’allais apprendre enfin ce qu’était devenu le père de la bouche même du fils, qui avait conservé d’une manière si frappante la ressemblance paternelle. Quant à ma compagne de route, je sais trop bien que les femmes seules de Granville allient la pureté du type grec à la richesse du sang normand, pour m’étonner quand le vieillard, avec cette simplicité des campagnes, où des appellations empruntées à la condition ou à la qualité de personnes remplacent souvent les noms propres, lui dit simplement:

–Bonjour, la Granvillaise.

–Bonjour, père Renoux, répondit-elle avec une3 familiarité tempérée d’un certain respect; puis elle ajouta tout de suite, comme si elle avait hâte de: rester seule avec le vieillard: Je vous amène un: monsieur qui désire savoir... Que désirez-vous donc: savoir, monsieur? dit-elle; des nouvelles du temps passé, toujours.

Cette fois il n’y avait plus, dans la manière dont: elle s’adressait à moi, cette réserve un peu gênée qu’elle avait gardée le long de la route. Un sourire plein de franchise et de douceur entr’ouvrit ses lèvres et laissa voir de petites dents d’une blancheur parfaite.

–Des nouvelles des temps passés ou des temps à venir? reprit le vieillard.

Le fils du Renoux que j’avais connu pouvait avoir soixante-dix ans, et plus je le considérais, plus je retrouvais dans ses traits ceux que me rappelaient d’anciens souvenirs. Le costume était exactement le même, et il n’y avait pas jusqu’à la hutte de bois que le vieux berger roulait de pâtis en pâtis, qui ne fût certainement la même que celle où s’abritait son père; et, comme lui sans doute, il se piquait de connaître l’avenir: sa question ne le prouvait-elle pas?

–Plus tard, peut-être vous demanderai-je l’avenir, lui dis-je; aujourd’hui je ne veux parler que du passé.

Pendant que je parlais, le berger fixait sur moi ses yeux gris avec une attention profonde.

–Le passé n’est que la préface de l’avenir, répondit-il gravement; celui qui a beaucoup voyagé voyagera beaucoup encore; celui qui, après une longue absence, revient visiter les lieux où se sont écoulées ses premières années, est plus désireux de connaître l’avenir qu’il ne le pense lui-même. Eh bien! nous parlerons du passé. Soyez donc le bienvenu, vous qui veniez ici pour chercher mon vieux père.

En disant ces derniers mots, et tandis qu’au souvenir évoqué par ma présence chez le vieux berger ses yeux devenaient humides, il me tendit cordialement la main pour presser la mienne.

–Est-ce possible? est-ce vrai? s’écria la Granvillaise en nous regardant attentivement, le vieillard et moi, de ses grands yeux bleus étonnés, et en faisant honneur peut-être à la science de divination du berger de ce qui n’était, à un point presque merveilleux, je l’avoue, qu’un effort de souvenir chez lui, bien que je ne me rappelasse pas, moi, l’avoir jamais vu.

–C’est vrai, lui dis-je, je cherchais le vieux Renoux; une partie de mon enfance s’est passée dans ce pays, et j’ai beaucoup voyagé: reste à savoir si je voyagerai beaucoup encore, ajoutai-je en souriant; en tout cas, j’en accepte l’augure.

Peut-être entrait-il dans les idées du berger de laisser croire à la Granvillaise qu’il me reconnaissait sans m’avoir jamais vu; et, pour ne pas risquer de nuire au rôle qu’il lui convenait de jouer devant des femmes ou des ignorants, j’ajournai toute question à ce sujet jusqu’au moment où je serais seul avec lui. La Granvillaise venait le consulter sans doute: car à son étonnement avait succédé un air d’inquiétude et de contrariété que ses traits mobiles laissaient facilement lire sur son beau visage, en me trouvant ainsi en pays de connaissance avec le devin, sans que je parusse me souvenir du camp de César. De fait, j’étais bien excusable de l’oublier en pareille compagnie. Sans parler de ma rencontre fortuite avec Renoux, la Granvillaise était assez belle pour donner bien des distractions à un savant, et à plus forte raison à un désœuvré de mon espèce.

J’obéis néanmoins à une prière muette des yeux de la Granvillaise, mais dont je comprenais parfaitement le sens, etje demandai au vieillard s’il pouvait m’indiquer ce que je cherchais.

–Vous êtes précisément, me dit-il, dans l’enceinte d’un endroit où la tradition raconte qu’on s’est battu il y a bien des centaines d’années. Tenez, regardez autour de vous.

Je m’aperçus alors pour la première fois que ce renflement de terrain, au milieu duquel le chemin de charroi faisait brèche, était bordé dans toute sa longueur d’un large et profond fossé que la route traversait comme une chaussée, et qu’il y avait deux autres élévations de terrain exactement de la même nature, vers l’endroit où le coupeau de la côte du Canada domine la route de Rouen vers Toussaint.

C’étaient là sans doute les retranchements et les douves du camp romain. Je pris pour un moment congé du vieillard et de la Granvillaise, qui ne put s’empêcher de me payer d’un sourire le prix de ma discrétion. Quant à Renoux:

–A tout à l’heure, me dit-il, car j’aurai du plaisir à causer avec vous du temps jadis. Lorque vous m’entendrez siffler, vous pourrez revenir; c’est qu’alors je serai seul.

–C’est convenu, repris-je; et je m’éloignai, laissant le vieillard et la Granvillaise à leur mystérieux colloque.

Tout en abandonnant à d’autres plus savants que moi le soin de décider si les vestiges que j’avais sous les yeux, et que la tradition rattache toujours à Jules César, sont étrangers ou non au passage des anciens maîtres du monde, je les décrirai le plus brièvement possible, tels qu’ils m’apparurent.

Les trois retranchements dont je viens de faire mention sont découverts du dehors à l’intérieur, de façon qu’on pût combattre sur chacun d’eux, et forment, avec d’autres lignes de circonvallation que le temps a comblées en partie, un carré qui n’est modifié que par des accidents de terrain. Der rière ces retranchements, à l’intérieur, se trouve un emplacement également carré, entouré de tranchées peu profondes et de terrassements peu élevés, qui représente parfaitement le prétoire d’un camp romain. Cet emplacement est lui-même enclavé dans un autre d’une grande étendue, de forme carrée, clos de la même manière, et dont les limites, à l’ouest, au nord et à l’est, sont aussi reculées que la surface de la côte peut le permettre. De chaque encoignure sud au-dessus de la côte, et tout le long de la vallée de Ganzeville, se dessinent des tranchées et des retranchements qui forment enfin l’enceinte générale du campement.

Les dimensions des fossés, plus larges que celles des camps de marche, laisseraient supposer que c’était un camp à demeure, si toutefois, je le répète, la tradition ne faisait pas remonter l’origine de ce campement, dont on ne peut guère contester la nature, à quelques siècles trop en arrière. Maintenant, quant à mes impressions personnelles, je ne doutais pas que je ne fusse dans un emplacement consacré par le souvenir des légions romaines. Sur ce coteau solitaire, animé seulement par le troupeau disséminé du berger, je me plaisais à reconstruire en idée les portes prétorienne et décumane, et les longues voies bordées de tentes de peaux et de cuir, à me retracer les enseignes romaines flottant au vent de la mer des Calètes sur le prétoire, et à retrouver le tribunal, l’autel et l’augure, remplacé aujourd’hui, après dix-huit siècles, par le vieux devin cauchois que venait consulter la belle descendante des Grecques de Sicile et des Normands de Robert Guiscard.

Ce dernier rapprochement avait tout naturellement reporté ma pensée sur le vieux Renoux et la Granvillaise un instant oubliés. Je retournai la tête du côté où je les avais laissés tous deux. Du sommet du retranchement où je m’étais assis, mon exploration une fois finie, pour rêver plus à mon aise, je les aperçus à la même place: le berger toujours debout, elle assise presque à ses pieds, et en proie, à ce que je crus voir, à une agitation extraordinaire; l’homme montrant du doigt, d’un geste solennel, l’horizon lointain de la mer, la femme suivant d’un œil effrayé ce bras étendu comme pour évoquer ou conjurer l’esprit des tempêtes.

Tout à coup, par une impulsion violente, la Gran villaise bondit sur ses pieds avec un geste superbe de passion, et vint prendre la main du vieillard; puis elle l’entraîna vivement le long du talus dont il occupait le sommet, et je ne les vis plus.

Un assez long espace de temps s’écoula, pendant lequel ma curiosité se trouvait fortement excitée, lorsque je crus entendre, peut-être même serait-il plus franc de dire que je n’entendis pas, le signal d’appel de Renoux. Je fis néanmoins comme si l’on m’eût rappelé, car je commençais à trouver le temps fort long, et je m’avançai vers l’endroit où j’avais laissé la Granvillaise et le berger; mais, comme je ne voulais qu’abréger une entrevue qui me semblait interminable, je marchai en sifflant assez haut pour annoncer ma venue et ne surprendre le secret de personne.

Mon impatience n’avait fait que hâter de quelques minutes le moment du départ de la Granvillaise; elle allait prendre congé du vieillard quand je parus, car je pus l’entendre dire, d’une voix dont l’émotion me causa comme une espèce de douleur:

–Oui, ce soir, au bois des Hogues.

Elle était pâle; mais ses yeux brillaient d’un éclat plus vif, et je puis dire qu’elle était plus belle encore des passions fougueuses qui semblaient l’avoir un instant agitée. Quant au vieillard, il était plus solennel aussi que lorsque je l’avais quitté une heure auparavant. Il ne changea ni de contenance ni d’expression à mon aspect; mais la Granvillaise ramena son châle sur sa tête et sur son visage, moins pour préserver la blancheur de son teint d’un furtif rayon de soleil qui brillait à travers la crevasse d’un gros nuage, que pour cacher le sang qui revint empourprer ses joues. Peut-être pensait-elle que je pouvais avoir entendu la confidence de quelque doux secret murmuré à l’oreille du vieillard et que lui seul devait connaître. Cependant, s’il fallait en croire les apparences et le peu que j’avais entendu dire de cette femme, bien que sa beauté seule eût pu lui susciter bien des rivalités jalouses, et partant bien des calomnies dont la province n’est pas avare, il pouvait y avoir au fond de tout cela quelque chose de plus grave qu’un secret d’amour confié à un sorcier campagnard.

Pendant que j’excusais de mon mieux la soudaineté de mon retour en alléguant le prétexte d’un signal de rappel, la Granvillaise, avec l’empire que, dans toutes les classes de la société, les femmes exercent sur elles-mêmes, avait rasséréné ses traits et sa contenance.

–Adieu, père Renoux, dit-elle avec une sorte d’enjouement qui dut lui coûter un prodigieux effort; il se fait tard, et je vais être grondée.

Le vieillard ne répondit à son adieu que par un signe de tête empreint d’une bienveillance un peu solennelle; puis elle s’éloigna, tandis que le berger la suivait de l’œil le long du chemin par lequel nous étions venus, elle et moi: ce ne fut pas sans quelque regret que je la vis le parcourir seule cette fois.

–Asseyez-vous ici, me dit Renoux en me mon trant le sommet du retranchement qui dominait la lande, tandis que mes regards suivaient involontai rement les détours de la Granvillaise au milieu des bouquets de joncs marins pressés comme les vagues de la mer. Ne suivez pas si attentivement de l’œil cette belle créature du bon Dieu: c’est doux à la vue, il est vrai, comme la rose des haies; mais à la bouche, c’est plus âpre que la prunelle, plus acide que l’épine-vinette avant les premières gelées.

–Elle est bien belle en effet, lui dis-je, et vous-même vous paraissez la regarder avec complaisance.

–C’est vrai. Malheureux le vieillard dont les yeux ne sont pas flattés à la vue d’un doux sourire ou d’un beau visage de femme, comme à l’aspect de ces nuages que teint le soleil en se levant ou en se couchant! mais c’est le privilège de la vieillesse d’admirer tout cela sans vouloir l’atteindre; de se réjouir à l’aspect des belles couleurs changeantes des couleuvres, sans risquer de s’en faire mordre en voulant les prendre, comme fait l’enfant qui ne connaît pas le danger de leur morsure. Au contraire, entre les mains de la vieillesse leur venin peut se convertir en un philtre salutaire, ajouta le vieux berger avec intention; puis changeant de ton: Ainsi donc, reprit-il, vous pensiez trouver le vieux Renoux encore vivant?

–Je l’avoue, bien des fois son souvenir s’est mêlé à celui de mon pays, et j’espérais presque le revoir encore sur la côte de Renéville.

–Il est mort, dit le berger d’un ton sombre, parce que la main des hommes a abrégé son temps. Le vieux Renoux a été assassiné, et, depuis seize ans que je cherche en vain son cadavre, cette femme seule...

Le vieillard s’interrompit en voyant le tressaillement que me causa cette nouvelle, car ma pensée se reporta tout de suite au terrible récit que j’avais entendu le matin même à la table de l’auberge.

–Cette femme seule peut me le faire retrouver, reprit le berger. Son histoire se lie étrangement à celle de l’homme que vous vouliez revoir; vous allez en juger, car vous ne devez pas être un étranger pour moi, vous qui n’aviez pas oublié le vieux Renoux après tant d’années d’absence.

L’horloge du clocher de Toussaint sonnait deux heures au moment où la belle Granvillaise, que je regardais alors avec plus de curiosité, allait disparaître à mes yeux. Il y avait quelque chose de profondément mélancolique dans les vibrations du timbre sous ce ciel qui se chargeait de plus en plus de nuages lourds et noirs, dans cette lande déserte dont de chaudes bouffées du vent du sud faisaient de temps à autre frisonner les joncs marins, en arrachant aux genêts une pluie de fleurs jaunes, pendant que le vieillard gardait un solennel silence. A l’approche de l’orage, que signalaient déjà quelques lointains roulements de tonnerre, le chien noir du berger fit entendre un ou deux hurlements étouffés; en même temps le galop d’un cheval retentissait sur la chaussée sonore de la route de Rouen.

–C’est peut-être l’arrivée d’un cavalier que signale votre chien, dis-je au vieillard pour rompre le silence ainsi que le cours des pensées qui semblaient lui faire oublier que j’attendais son récit.

–Non, répondit-il. Ce cavalier ne s’arrête pas ici: c’est le brigadier de la gendarmerie de Fécamp; je reconnais le pas de son cheval comme ceux de bien d’autres, et cependant, si je lui disais qu’à deux heures sonnant il a passé au galop le long de la côte du Canada, il répondrait: «Le vieux Renoux est sorcier comme son père», sans penser que dans la solitude on apprend à connaître bien des choses cachées à ceux qui vivent toujours dans les villes.

En achevant ces mots, le berger sourit, non sans amertume, et je crus voir dans ce sourire que, comme toute grandeur a ses déboires, la puissance occulte dont jouissent certains individus sur l’ignorance et la superstition avait aussi pour lui ses tristes compensations.

–Je croyais le brigadier au bois des Hogues, repris-je.

–Quoi! vous le savez? dit-il.

–Je le sais, et d’autres choses encore.

Un coup de tonnerre nous interrompit, et un nouveau hurlement du chien l’accompagna plus prolongé cette fois, parce que le grondement des nuages électriques avait été plus rapproché de nous.

–C’est là ce qui fait hurler le vieux Médor, continua Renoux. Ce chien a aujourd’hui dix-sept ans environ, et depuis une nuit d’orage, il y en a de cela seize, où le père a disparu, l’animal hurle chaque fois qu’il entend le tonnerre; et j’ai souvent pensé que ce chien veut, comme moi, retrouver celui qui n’est plus.

–La mer ne rend pas souvent ce qu’elle engloutit, répondis-je.

–Que voulez-vous dire? s’écria le berger.

–Que si vous aviez cherché au pied de la côte de Renéville, peut-être y auriez-vous retrouvé le corps de votre père.

–Au pied de la côte de Renéville! dit le vieillard surpris. Et pourquoi là plutôt qu’ailleurs?

–Parce que je sais que c’est par une nuit d’orage d’équinoxe que votre pauvre père a été précipité dans la mer du haut de la côte de Renéville.

–Vous le savez, et vous veniez le chercher ici! s’écria Renoux d’un air où le plus profond étonnement le disputait à l’incrédulité.

J’aurais pu prolonger la surprise causée au vieux devin par cette révélation inattendue qui mettait sa science en défaut; mais la circonstance était trop grave pour me faire un jeu de sa perplexité, et je m’empressai de raconter au vieillard ce que j’avais appris le matin même, sans lui parler toutefois des horribles angoisses qui avaient dû précéder la mort d’un malheureux soutenu pendant quelques minutes au-dessus de l’abîme.

–C’est bien lui, dit le berger, c’était bien son costume ce soir-là comme toujours; mais comment se fait-il que le flot n’ait pas rejeté son cadavre sur le perrey? J’ai tout visité, depuis la côte du Bourg-Baudoin jusqu’à Hiport; j’ai fouillé les bois, les plaines d’alentour, les vallons, les crevasses des falaises, et je n’ai rien trouvé. Et cependant, combien de jours et de nuits n’ai-je pas passés à réfléchir sur la disparition de mon vieux père, à prier Dieu de me faire connaître par la voix des vents, qui sont sa voix; par la mer et la terre, qui sont ses serviteurs, je ne dis pas l’assassin (je le connais, quoique la justice des hommes n’ait pu ’atteindre), mais l’endroit où je pourrais retrouver ses restes pour les déposer en terre sainte!

–La mer l’aura entraîné, et son corps aura coulé au large.

–Non; les grandes marées l’auraient rejeté sur la grève, comme elles y rejettent, avec les débris de nos falaises écrasées en graviers ou arrondies en galets, les varechs qui tapissent le fond de la mer. La mer aurait rejeté ce cadavre, ne fût-ce que pour apprendre aux hommes qu’un chrétien avait été victime d’un malheur ou d’un crime, et pour demander pour lui la sépulture sainte et la vengeance de la justice humaine.

Je respectais ce que je croyais une illusion de la piétié filiale du vieux berger, et, après un moment de silence pendant lequel sa physionomie exprimait une inébranlable conviction, je lui demandai comment, en l’absence de tout indice, il pouvait en être venu à penser que la mort de son père fût la conséquence d’un crime.

–C’est ce que je voulais vous dire quand vous m’avez interrompu, répondit Renoux. Quant à ce que vous venez de m’apprendre, cela ne me fait connaître que le genre de mort dont le pauvre vieux a été victime, et ce m’est toujours une consolation, toute triste qu’elle soit, de penser qu’il a dû peu souffrir en passant de vie à trépas en moins de temps qu’il n’en faut à la mouette pour s’élancer du haut des falaises dans le creux d’une lame.

Je laissai encore au berger cette consolante erreur, et j’attendis qu’il m’expliquât le nœud de ce drame dont je n’entrevoyais pas encore le dénoûment, et dans lequel la Granvillaise se trouvait mêlée. Le veillard parut un instant absorbé dans de sombres idées en harmonie avec le vent d’orage qui gémissait par bouffées dans les joncs marins; puis les refoulant au fond de son coeur:

–Asseyons-nous là, me dit-il, si toutefois vous avez le temps de m’écouter, car vous n’êtes qu’un voyageur sans doute dans ce pays que nul des vôtres n’habite plus.

–Je n’ai point d’affaires à la ville, lui répondis-je; et, indépendamment de l’intérêt que m’inspire tout ce qui peut avoir rapport au vieux Renoux, j’ai toute ma journée à vous consacrer.

–Et la nuit aussi?

–La nuit? Et pourquoi cela?

–Une partie de la nuit du moins; je vous dirai tout à l’heure pourquoi. Vous vous trouverez encore une fois avec cette femme.

En disant ces mots, le berger me montrait du doigt la silhouette lointaine de la Granvillaise, visible encore le long du sentier sinueux tracé dans la lande.

Nous nous assîmes, le vieillard et moi, sur le sommet du retranchement romain, le visage tourné vers le côté de la lande déserte où la mer s’étendait au loin, remplissant de sa nappe bleuâtre l’échancrure arrondie des collines qui forment la vallée de Fécamp. Le sommet du clocher gothique de l’Abbaye se dessinait du fond de la vallée sur cette échappée de l’Océan, tour à tour d’un bleu resplendissant ou plaquée de grandes ombres mobiles. Quelques voiles lointaines en brisaient la ligne sévère, tandis que, plus près de nous, sur le manteau sombre de la verdure des ajoncs, nous pouvions suivre encore du regard la robe flottante et le fichu blanc de la belle Granvillaise, éclairée de temps à autre par un fugitif rayon de soleil. Puis bientôt nous la vîmes commencer à descendre le versant opposé de la côte et disparaitre graduellement, légère et gracieuse comme une de ces voiles éloignées qui se perdaient dans l’immensité de l’horizon marin.

III
LA GRANVILLAISE.

Table des matières

Quand la belle Granvillaise eut disparu, le paysage me sembla plus austère: on aurait dit qu’un rayon de soleil cessait tout à coup de l’égayer. Le vieillard me parut aussi plus réveur, plus mélancolique qu’un instant auparavant, tant il est vrai qu’à tout âge, depuis l’enfance jusqu’à la vieillesse, l’homme subit toujours le charme de la beauté! Peut-être aussi le pâtre ne faisait-il que recueillir ses souvenirs sans payer comme moi cet éternel tribut. Quoi qu’il en fût, il commença son récit de la sorte:

Il y a environ dix-huit ans, dit-il, un homme d’une cinquantaine d’années à peu près vint s’établir dans les environs de Saint-Léonard. C’était un ancien matelot du port de Granville; il se disait veuf, mais d’autres assuraient que sa femme vivait encore, qu’un beau jour elle s’était enfuie de son logis, et que c’était par suite de ses chagrins domestiques qu’il quittait son pays pour venir près d’ici. Personne ne sut au juste le vrai ou le faux de tout cela; le fait est qu’il amenait seulement avec lui sa fille, âgée de treize ou quatorze ans, et qui promettait déjà de devenir belle comme elle l’est en effet devenue depuis.

–C’était la Granvillaise?

–Précisément; mais, quoiqu’elle soit encore bien avenante aujourd’hui, ce n’est plus la même beauté que jadis. A présent, elle est tentante comme la pêche mûre; il y a dix ans, elle était comme la fleur rose du fruit, à laquelle on n’oserait toucher.

Son père acheta la chaumière d’un chaufournier qui venait de mourir; car il semblait avoir quelques ressources, outre une pension dont il allait toucher les quartiers chez le receveur; il acheta aussi deux ou trois chèvres que la petite menait paître, tandis que son père, pour suppléer à ce que sa rente ne pouvait lui donner, coupait sur les côtes des joncs marins qu’il vendait aux chaufourniers, ou ramassait sur la plage les varechs que les cultivateurs lui payaient.

Il résultait de là que le père et la fille étaient tantôt d’un côté, tantôt d’un autre, selon que les conduisaient les chèvres de l’enfant ou les récoltes du père, mais rarement ensemble dans le même endroit. Or, pour une fillette belle comme elle l’était, et dont l’humeur semblait aussi vive et aussi pétulante que celle de ses chèvres, cette solitude était dangeureuse. Le vieux Renoux, qui menait aussi la vie errante, rencontrait souvent le père et la fillette sur les côtes où il conduisait son troupeau, et où l’ancien matelot venait couper ses ajoncs, et lui disait:

–Maître Éloi, quand on a un trésor dans sa maison, on y laisse quelqu’un pour le garder ou bien on l’emporte avec soi; sinon les voleurs le prennent un beau jour pendant que vous n’êtes pas là. Ceci, histoire de vous dire que votre fillette est plus tentante pour les voleurs que la plus belle porte-laine de mon troupeau.

Mais le père ne prenait pas grand souci de ce que lui disait le vieux Renoux.

–Est-ce parce que vous êtes sorcier, répondit-il en riant, que vous me prédisez ces misères? Bah! la fillette n’a pas plus de malice au cœur que votre plus jeune agneau.

–Il ne faut pas être sorcier, maître Éloi, pour prédire que le coucou s’empare du nid que l’oiseau ne garde pas, et que la fillette qui se mire trop complaisamment dans les flaques d’eau tardera moins qu’une autre à se laisser prendre à la glu des belle paroles.

C’était vrai, ce que disait le vieux Renoux de la coquetterie de la jeune fille. A cette époque, où je travaillais au chantier de mon métier de cordier pour la marine, je la rencontrais parfois dans le voisinage des pâtis, où mon père se tenait des semaines entières, toujours avec quelques fleurs dans ses cheveux noirs, soit d’églantier, d’aubépine ou de genêts, selon la saison de l’année, ou assise au bord de quelque source qui lui servait de miroir.

–Vois-tu, me disait parfois son père, il y a de ces idées qui vous tracassent comme un souvenir de mauvais rêves; ce n’est pas peut-être que j’aime cette enfant, à mon âge on commence à ne plus aimer grand’chose, mais il y a comme une voix qui me dit à l’oreille que ce sera tant pis pour moi s’il lui arrive malheur. Si tu avais vingt ans de moins....

Le vieux Renoux n’achevait pas, car il savait bien que je le comprenais à demi-mot, trop bien peut-être. N’étais-je pas assez fou moi-même alors pour regretter comme lui mes cinquante ans, qui m’empêchaient de songer à faire une ménagère de cette fillette plus plaisante à voir que la mésange, plus douce à entendre que le bouvreuil ou le rouge-gorge? Mais les choses, pour notre bonheur sans doute, ne vont guère comme nous le désirons, et ce que le vieux Renoux appelait des souvenirs de mauvais rêves, c’est-à-dire des avertissements de malheur, devait se réaliser complètement.

A cette époque, comme à celle où, quand vous étiez enfant, vous veniez écouter les belles histoires de fées et de revenants que vous contait celui que vous appelez le berger de la côte de Renéville, quoiqu’il se tînt aussi souvent sur celles du bois de Boclou, du Bourg-Baudoin ou de l’Épinay, je ne pouvais venir le voir que rarement, quand il y avait fête ou chômage pour les ouvriers du port. J’évitais aussi, par prudence, les occasions de me trouver dans les endroits où la fille à Éloi venait conduire ses chèvres, car je ne pensais que trop à elle, sans le savoir; et cependant j’ai bien souvent cru que j’avais eu tort d’agir ainsi. Je n’avais pas un seul cheveu blanc sur la tête, et sans doute Éloi, qui ne paraissait pas aussi affectueux pour sa fille qu’il l’aurait dû (peut-être avait-il ses raisons pour cela), n’eût pas refusé de me la donner. Par ainsi mon père serait mort plein de jours et déposé en sépulture chrétienne, et la pauvre petite se trouverait aujourd’hui la compagne et la ménagère d’un vieillard de soixante-dix ans, au lieu d’être la servante, de corps et d’âme, de celui qui l’a perdue à jamais, et qui n’a guère que dix ans de moins que l’homme qui l’eût sauvée.

(En disant ces mots, le vieux pâtre soupira, tout en laissant lire sur son visage, dont l’âge avait respecté et dont la solitude avait ennobli les lignes sévères, que ce soupir de regret prenait sa source, non pas dans la déception d’une passion depuis longtemps éteinte, mais dans la pensée plus généreuse des malheurs qu’une détermination différente eût pu prévenir.)

Je vous disais donc, reprit-il, que je voyais si rarement le vieux Renoux et la fillette, qu’il n’est pas étonnant que bien des choses se soient passées durant une de mes longues absences.

Parmi les cultivateurs auxquels maître Éloi vendait le plus habituellement les varechs qu’il recueil lait sur le perrey, il y en avait un qui exploitait une ferme d’assez bon rapport dans les environs de Saint-Léonard. On l’appelait le Rousseau, non pas de son vrai nom, quoique ce fût le seul sous lequel on le désignât, mais d’un sobriquet tiré de la couleur de ses cheveux. Il était garçon, et assez mal famé pour qu’aucune fille du pays qui tenait à son bon renom ne voulût entrer en qualité de servante dans sa ferme.

Le Rousseau était, disait-on, plus riche qu’il ne voulait le paraître, car il courait d’assez mauvais bruits sur la manière dont il s’était enrichi. Plusieurs fois il avait proposé à maître Éloi de prendre sa fille à son service, en lui promettant de fort gages, bien qu’elle ne parût pas vaillante à la besogne. Il avait toujours refusé, si bien qu’un jour, sur une nouvelle proposition plus avantageuse encore que celles qu’il eût faites, maître Éloi vint consulter le vieux Renoux à ce sujet.

–Quoi! ce vilain gars à figure de fouine! Gardez-vous-en bien, maître Éloi, lui répondit-il. Une fillette comme la vôtre, qui n’a guère en dot que sa bonne renommée, ne doit pas perdre le droit de porter son bou quet de fleurs d’oranger le jour de son mariage, si tant est qu’en étant chez lui elle trouvât quelqu’un assez osé pour en taire sa ménagère.

Il n’en fut plus question, et la petite continua de mener ses chèvres comme devant; mais le Rousseau ne se décourageait pas facilement quand il s’était mis quelque chose en tête.

Un matin de printemps, il y avait déjà quelque chose approchant deux ans que maître Ëloi était venu s’établir avec sa fille dans le pays, le vieux Renoux avait conduit son troupeau sur la lisière du bois des Hogues. La fillette était précisément à quelque distance de lui, à garder ses chèvres ainsi que d’habitude: car son père, la voyant si belle et si fraîche, ne voulait pas la faire travailler au rude métier qu’il faisait sur la grève ou dans les landes de joncs marins. Pourvu qu’à son retour il trouvât sa maison en ordre, du pain dans la huche, sa soupe prête et son cidre tiré, c’était tout ce qu’il lui fallait. Les deux ans qui s’étaient écoulés l’avaient donc rendue plus avenante à l’œil, car ce n’était plus un enfant; c’était une femme faite: elle s’était développée comme le bourgeon de coudrier qui pousse sa bourre blanche avant de donner son fruit.

Ce matin-là, le vieux Renoux, quoiqu’elle fût cachée à ses yeux par les jeunes feuilles d’avril, entendait sa chanson plus douce et plus claire que celle du merle dans les grandes futaies du bois, quand le Rousseau vint à passer. On aurait dit le renard affamé qui se glisse vers la poulette dont il entend le cri loin de la ferme. Mais comme il ne s’arrêta pas et que la fillette chantait toujours, le vieux Renoux renonça à l’idée d’épier le Rousseau; il en fut, du reste, encore mieux empêché par l’arrivée d’un tout jeune garçon du hameau de Saint-Léonard. Il accourait vers lui tout essoufflé.

–Vite, vite, père Renoux, s’écria l’enfant, qui avait six ans à peine. Venez vite à la maison, que ma mère est quasi morte, et elle veut vous dire un beau secret avant de trépasser.

La fillette chantait toujours, et le vieux Renoux suivit l’enfant, quand, arrivé à une certaine distance, quoique pas assez loin pour ne pouvoir pas l’entendre si elle eût chanté encore, il n’entendit plus rien. Le père s’arrêta et eut envie de s’en retourner, car il avait toujours devant les yeux la figure sinistre du rôdeur à poil roux; mais l’enfant le supplia en pleurant, et il ne voulut pas le laisser se désoler, ni sa mère mourir peut-être faute d’un secours, et il continua de marcher avec lui.

L’ancien et l’enfant ne marchaient pas bien vite cependant, quoiqu’ils eussent hâte tous deux d’arriver.

Ils avaient fait peut-être dix minutes de chemin, quand il sembla au vieux Renoux que, de la direction du bois où il avait laissé la fillette, il arrivait comme des cris jusqu’à lui. Il s’arrêta pour écouter; les cris cessèrent. Il écouta encore, car ce pouvaient être tout aussi bien d’autres cris que les siens ou une méprise de sa part.

Pendant ce temps-là, l’enfant le suppliait toujours de ne pas s’arrêter, lorsqu’un cri, dont cette fois il se rendit bien compte, vint frapper l’oreille du vieux Renoux. Ce cri d’appel semblait s’être péniblement fait jour à travers une main ou un mouchoir appliqué sur la bouche de la fillette.

Alors le vieillard, sans se soucier de la femme qui allait mourir, en pensant qu’un crime s’accomplissait sans doute sur une pauvre petite qui ne faisait que commencer de vivre, voulut courir à son aide; mais le jeune garçon se cramponnait à ses jambes, en le suppliant de plus belle de ne pas laisser mourir sa mère. Le pauvre innocent pensait qu’il ne dépendait que du vieux sorcier d’arrêter la mort qui venait visiter sa cabane. C’était un enfant si joli, si touchant avec ses grands yeux bleus pleins d’angoisses et ses cheveux blonds bouclés, que l’ancien en avait grand’pitié.

Il était bien perplexe, bien incertain de ce qu’il devait faire, quand j’arrivai tout à point. Je venais de Saint-Léonard où j’avais cru le trouver, et sur les indications qu’on m’avait données là, j’allais le rejoindre à la lisière du bois des Hogues.

–C’est le bon Dieu qui t’envoie, garçon! s’écria-t-il; cours au bois là-bas, j’y ai vu le Rousseau rôder avec de mauvais desseins contre la fillette; cours vitement, elle est en danger.

Le vieux Renoux n’avait pas fini que je pris ma course vers le bois des Hogues, tandis qu’il suivait l’enfant en sens inverse.

Cependant, tout en courant, je n’entendais que le vent qui me sifflait dans les cheveux et que les roucoulements des tourterelles, les cris des hoche queue joyeux de retrouver leurs ombrages de l’année dernière, et les sifflements du merle, tout comme s’il ne se fût rien passé sous les futaies. Je m’arrêtai un instant sur la lisière du bois, pour écouter si quelque bruit allait me dire de quel côté je devais avancer; mais tout était si tranquille, que lorsque les oiseaux cessaient de siffler, j’entendais bruire les abeilles sur le thym et sur les bruyères, et les plus chétifs insectes bourdonner sous les mousses fraîches.

Cela m’ôta de la poitrine un poids de cent livres; j’espérai que l’ancien s’était trompé, ce qui n’empêchait pas que je n’en étais pas plus avancé sur l’air de vent que je devais suivre.

Les bêlements lointains d’une chèvre me tirèrent d’embarras.

–Bon, me dis-je, où sont les chèvres se trouve toujours la fillette.

Mais alors la peur me reprit de ce qu’elle ne chantait pas, quoique la petite ne pût pas, comme de juste, rossignoler tout le jour sans se reposer un peu. C’est que, lorsqu’on a de tristes pensées dans le cœur, on trouve toujours de bonnes raisons pour les justifier. Malheureusement aussi on se trompe moins souvent quand on craint le mal que quand on espère le bien.

Il en fut encore cette fois de cette façon: j’étais arrivé trop tard. Tandis que les chèvres broutaient le thym à côté d’elle, la petite était étendue sur la mousse, dans un endroit que laissaient vide les coudriers et les jeunes pousses de hêtre. Je vis bien qu’elle ne dormait pas, à l’attitude dolente qu’elle gardait. Ses longs cheveux noirs s’étaient défaits de leur attache comme une gerbe et s’éparpillaient sur la mousse. Le vent avait transporté à quelques pas d’elle son petit bonnet blanc, dont les dentelles étaient en pièces. Je vis bien aussi qu’elle n’était pas morte: car, quoiqu’elle fût blanche, tant elle était pâle, comme les clochettes du muguet qui poussait à côté d’elle, sous sa gorgerette déchirée, son sein se soulevait lentement comme les flancs de l’agnelet qui dort près de sa mère.

Tout cela n’eût-il pas prouvé qu’un mauvais coup venait d’être commis, qu’on en aurait été bien certain rien qu’à voir la mousse meurtrie tout alentour d’elle, et sur son épaule découverte et son doux visage d’autres meurtrissures, plus foncées que la merise des bois.

Je n’ai pas besoin de vous dire que j’avais le cœur navré en pensant que le Rousseau avait flétri cette jolie fleur des landes. J’en eus tant pitié, que je ne sais comment cela se fit dans mon intérieur, mais je la considérai tout à coup d’un autre œil, et il me sembla qu’au lieu d’être cette fillette dont j’avais parfois songé follement à faire la bru du vieux Renoux et le trésor de mon foyer, j’éprouvai à son aspect ce qu’eût éprouvé maître Éloi, son père, en la trouvant si vilainement outragée.

Je rattachai du plus doucement et de mon mieux son fichu et sa gorgerette, pour qu’elle ne fût pas si confusionnée en s’éveillant devant moi, et je pris dans les miennes une de ses mains si blanches et si mignonnes qu’on voyait bien qu’elles ne travail laient pas plus que la fleur des champs, pour les lui frapper et la tirer de pâmoison. Une grosse mèche de cheveux roux était entortillée à ses petits doigts si fortement fermés, comme pour ne pas lâcher son témoignage contre le coquin qui l’avait si outrageusement marrie, que j’eus bien de la peine à la lui arracher sans les endolorir.

Je les ai encore, ces cheveux, poursuivit le vieillard avec une énergie presque sauvage et qui perçait pour la première fois dans son récit; car, jusque-là, son accent avait été doux et mélancolique comme ces soupirs du passé qui murmurent parfois dans le cœur des vieillards. Ce fut avec l’âpreté des vengeances implacables longtemps méditées et mûries dans la solitude qu’il s’écria:

–Je les ai là depuis vingt ans, et ce sont les seuls qui n’aient pas blanchi sur le chef du meurtrier. J’en ai fait deux parts: l’une pour le père qui s’en est servi sans doute pour d’étranges et terribles choses qui nous seront dévoilées peut-être ce soir. Vous saurez aussi ce que peuvent la patience et la force de volonté d’un vieillard seul contre tous: car il semble que c’est Dieu qui vous envoie tout exprès, vous qui avez connu, aimé le vieux Renoux, pour m’aider dans la vengeance que je vais accomplir cette nuit. L’autre part, que je me suis réservée, m’a servi pendant de longues années à troubler les jours de l’assassin et à lui montrer pendant l’insomnie de ses nuits le fantôme du vieux berger.

A ces mots, dont le sens me parut singulier, je regardai attentivement le vieillard pour voir dans ses yeux s’il me faisait, par hasard, l’honneur de me confondre avec son ignorante et rustique clientèle: mais sa physionomie exprimait la conviction la plus sérieuse avec une si énergique candeur, que je ne doutai pas que, loin de vouloir me prendre pour dupe, il ne fût le premier à croire à sa puissance occulte. J’avais cru remarquer d’ailleurs, déjà, que le renom de sorcier, transmis à Renoux par les campagnards crédules comme une charge héréditaire, semblait plutôt lui déplaire que le flatter.

Le vieux pâtre sembla lire mes pensées dans mon regard.

–Vous croyez peut-être, reprit-il, que je veux me gausser de vous; mais n’avez-vous pas entendu conter qu’il y a des personnes qui, avec les cheveux d’un homme dans leur main, pourront vous dire, tout en dormant, ses plus secrètes pensées? Eh bien! moi, je fais en veillant ce que les somnambules font dans leur sommeil. Pourquoi non?

Je ne voulais pas engager de discussion à cet égard, et je priai le berger de continuer son récit.

L’effort que je fis, poursuivit-il après un moment de réflexion pendant lequel tomba de sa figure, comme un masque, l’expression d’énergie sauvage qui m’avait frappé, avait commencé à secouer la pâmoison de la fille à Éloi, et j’achevai de la réveiller en frottant vivement la paume de ses petites mains. Son premier mouvement, en revenant à elle, fut un geste de grand’peur; mais elle me reconnut bientôt, et alors elle devint rouge comme une feuille de coquelicot; puis elle se prit à pleurer si abondamment que ses larmes tombaient comme la pluie d’un arbre qu’on secoue après l’ondée, sur mes mains qui tenaient encore les siennes.

–Vous m’excuserez en faveur de l’intention, la Mariette (c’était son petit nom): vous avez eu tout de même une rude attaque de nerfs, pendant laquelle vous vous êtes meurtrie et déchirée vous-même; faut pas vous désoler pour ça, ça arrive souvent aux jeunes filles, et surtout aux plus jolies.

Mais j’avais beau essayer de lui faire croire que je ne me doutais de rien, elle n’en continuait pas moins à pleurer et à sangloter, la tête dans ses mains, lorsque tout à coup elle se leva comme une jeune génisse piquée par un taon, et s’enfuit à toutes jambes, plus rouge de honte et de douleur qu’une baie de sorbier, et plus pleurante qu’une Madeleine repentie.

J’allai sur la lisière du bois attendre le retour du vieux Renoux, tout soucieux et le cœur plus navré que si j’avais commis le crime du Rousseau. Vous dire toutes les imaginations qui me traversaient l’espirt, ce serait impossible; elles bourdonnaient plus confusément encore à mes oreilles que les cigales et les grillons qui piaillaient dans les champs, que les abeilles qui picoraient sur les fleurs du bois, et les merles et les bergeronnettes qui sifflaient dans les taillis. Il y avait comme un voile d’angoisse étendu sur les rameaux verts, sur le blé en herbe des champs, sur le ciel bleu; tout cela me semblait faux, frelaté, depuis que je savais que la pureté d’une jeune fille venait d’être souillée: en un mot, j’étais complétement écœuré, et cette matinée-là fut une des plus tristes de toute ma vie.

L’ancien ne tarda pas à revenir; il n’avait pas été plus chanceux que moi. Juste au moment où il posait le pied sur le seuil de la moribonde, elle avait rendu son souffle à Dieu, et il avait vu dans le silence des assistants, et dans les regards de haine et de défiance qu’on avait jetés sur lui, qu’ils accusaient dans leur esprit le sorcier d’être l’auteur de ce mauvais sort; et puis, en l’apercevant, le chien du logis avait hurlé d’une manière lugubre.

–Eh bien, garçon, me demanda-t-il, il y a eu un malheur?

Je lui ai raconté ce que j’avais vu, et lui me conta ce qui était advenu.

–Ah! ajouta-t-il d’un air bien triste, il y a de ces choses qui sont écrites là-haut et que la prudence humaine ne peut empêcher d’arriver. J’avais pressenti ce crime, et cependant il m’a été impos sible de le prévenir. Vois-tu, garçon, toutes les destinées des hommes sont liées ensemble comme les tiges de blé dans la javelle; seulement nous ne voyons pas la hart qui les réunit, parce qu’elle embrasse le monde entier. Un homme ne saurait mourir là-bas, au delà des mers, sans qu’un autre finisse par en sentir le contre-coup à mille lieues plus loin; eh bien! il m’arrivera malheur à moi, parce qu’il est arrivé malheur à cette fillette.

En disant ces mots, l’ancien semblait tomber dans un de ses accès d’humeur sombre, comme ça lui arrivait quand il pouvait jeter un coup d’œil sur les temps à venir.

Je ne verrai pas ça, moi, reprit-il, parce que je suis trop vieux; mais toi, tu le verras. Si le petit garçon à la pauvre Gratien ne fût pas venu ce matin me chercher, la fille à maître Éloi ne serait pas où elle en est. Leurs destinées sont liées ensemble; l’enfant grandira: qu’il prenne garde à la Mariette, que la Mariette prenne garde à lui.

J’interrompis ici le berger pour lui demander si la prédiction de son père s’était réalisée.

–Vous verrez, vous verrez, pas plus tard que tout à l’heure, répondit Renoux en reprenant son récit.

Nous convînmes, mon père et moi, dit-il, de cacher à maître Éloi le malheur de sa fille, après quoi je m’en fus brusquement. Il me tardait de m’éloigner de cet endroit maudit que, depuis dix-huit ans bientôt que cela s’est passé, je n’ai revu qu’une seule fois.

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Дата выхода на Литрес:
17 января 2025
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210 стр. 1 иллюстрация
ISBN:
4064066302238
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