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Francis Chevassu

Visages


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066079185

Table des matières

A Gaston Calmette Directeur du Figaro

FRANÇOIS COPPÉE

JULES LEMAITRE

ANATOLE FRANCE

LÉON BOURGEOIS

PAUL DESCHANEL

A. NAQUET

PAUL DÉROULÈDE

M. BRUNETIÈRE

HENRI LAVEDAN

AURÉLIEN SCHOLL

HENRI ROCHEFORT

ÉMILE OLLIVIER

MAURICE DONNAY

LE PÈRE DIDON

M. RANC

CHARLES BOCHER

QUESNAY DE BEAUREPAIRE

ANTOINE

SUR «A. NAQUET»

SUR «QUESNAY DE BEAUREPAIRE»

DU MÊME AUTEUR

Les Parisiens . . . . . . . . . 1 vol.

Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays, y compris la Suède et la Norvège.

FRANCIS CHEVASSU

Visages


PARIS

ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR

23-31, PASSAGE CHOISEUL, 23-31

M DCCCCIV


A Gaston Calmette Directeur du Figaro

Table des matières


Vous avez, mon cher ami, accueilli ces Essais dans le journal; laissez-moi leur conserver, dans le volume, votre parrainage.

Ils ne sont pas d'un critique. Le Critique a de lourdes responsabilités: il rend des arrêts. Le bohémianisme de l'esprit lui est défendu. Le portraitiste fait de la partialité son privilège, et presque son devoir: il n'annonce que des impressions. Il ne déclare point avec orgueil, en parlant de ses modèles: «Voilà comment ils sont;» il se borne à dire: «Voici comment je les vois.»

Les portraits réunis en ce recueil ne sont que des promenades à travers des caractères. La vie des personnages représentatifs en qui notre âme est éparpillée y apparaît comme une aventure, la plus romanesque des aventures. Il est vrai que les romanciers choisissent de préférence d'autres héros: des sportsmen, des officiers de cavalerie, des ingénieurs des ponts et chaussées, voire des médecins, qu'ils engagent en des péripéties singulières afin de découvrir, au choc des événements, certaines façons de sentir et de comprendre qui sont les nôtres.

Il faut parfois des yeux pénétrants et beaucoup d'attention pour apercevoir le sens secret de leurs apologues. Ma tâche est plus modeste: j'ai entrepris de déchiffrer les signes de l'époque, sur des exemplaires en relief, comme, aux enfants, on fait épeler l'alphabet sur des majuscules.

Ce petit livre est la suite d'un ouvrage publié il y a quelques années. Dans les Parisiens, je regardais des types sans déranger le masque que chacun d'eux posa sur sa figure, m'amusant au reflet brutal de la rampe sur les saillies et les enluminures du cartonnage. Cette fois, j'observe des individus à la lumière tempérée de la lampe, et ce sont des visages. Mon premier soin fut de les montrer sous leur aspect avantageux, comme les amateurs, pour faire valoir un tableau, l'inclinent selon l'éclairage qui lui est le plus favorable.

Il m'est agréable, mon cher ami, d'inscrire votre nom à la première page de ce volume et de vous témoigner, par cette dédicace, ma gratitude et mes sentiments affectueux.

F. C.



FRANÇOIS COPPÉE

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Il est certain que la gloire a un âge. Jean-Jacques nous apparaît à quarante ans, Voltaire à soixante, Musset à vingt-cinq, Hugo à cinquante, etc.: cette minute où l'aiguille de l'horloge semble s'être attardée complaisamment et que l'avenir souhaiterait fixer est pour M. François Coppée un peu antérieure à la trentaine. A vingt-sept ans, il a encore de la candeur et il a déjà des regrets. Il vient de publier le Reliquaire, et il porte, à travers les gaietés bruyantes et les ambitions des cénacles, les rêves lourds de sève printanière et de jeunesse en fleur dont bientôt sortira le Passant.

Dans le personnage, élargi par la légende, qui révèle, par instants, des aspects de Dickens ou de Béranger et dans lequel on crut reconnaître vers 1894, quand il chroniquait pour chroniquer, l'enfant prodige de Séverine et de Sarcey, on ne retrouve pas sans effort le sage adolescent qui lisait Rolla sous l'abat-jour d'une lampe familiale. Certains appels de clairon éclatent avec une sonorité inattendue dans son œuvre murmurée...

Il est rare que la soixantaine voit fleurir des idées dont la vingtième année ne portait point le germe. Si l'on observe, en effet, M. François Coppée avec soin, les contradictions s'effacent, les phénomènes s'enchaînent et l'harmonie de la destinée apparaît. Dans le chantre des Intimités il y a déjà le président de ligue pour lequel la patrie est un foyer élargi; et le sexagénaire militant est toujours le poète des Intérieurs. Comme ce chimiste qui découvrait de l'arsenic dans les bâtons de chaise, il a trouvé de l'idéal même dans l'économie.

N'était-ce point une témérité charmante et un peu scandaleuse, pour un jeune aède qui fréquenta chez Baudelaire et chez Mme Sand, d'exalter l'ordre, les vertus domestiques, la douceur des existences étroites? Ce fut l'audace de M. François Coppée. Les lyriques ne nous étonnent point d'ordinaire par une telle mesure. Leurs somptueuses imaginations mènent un train dont l'humble raison ne réussit pas toujours à couvrir les frais. Ces magiciens rappellent parfois les opérateurs qui, dans les foires, étouffent sous le fracas des cuivres les cris des patients: leurs symphonies étourdissantes couvrent les protestations du bon sens ébloui et inquiet. Avec ces délicieux sorciers, on craint sans cesse d'être la victime de quelque magnifique supercherie. De leurs petites douleurs ils font de grandes chansons. Les Orientales évoquent d'abord en notre souvenir le clocher du Val de Grâce... Et «se laisserait-on faire», au spectacle de Ruy Blas, sans le sortilège du Verbe?

M. François Coppée nous rassure d'abord contre de telles surprises: sa probité exacte inspire confiance. Un coin de ciel découpé entre des fenêtres de mansardes lui suffit à confesser les étoiles. La Bièvre est son Permesse et son printemps tient dans un éventaire; les roses du nord qui n'ont pas fleuri sont ses préférées.

Examinez aussi bien le personnage: il affectionne le veston rouge, qu'arboraient insolemment les Jeune-France de 1835; mais le sien est un coin de feu. Il a «le port de tête des romantiques», noté par Flaubert; et parfois les garçons coiffeurs penchés sur son profil de médaille lui disent avec un sourire confidentiel: «Monsieur est artiste?» Mais un regard de grisette éclaire le masque césarien. Et en contemplant ce Bonaparte qui rêve à la lune, on songe au compliment imprévu de Mme Helvétius, recevant le vainqueur de Marengo dans son jardinet d'Auteuil: «Vous ne savez pas ce qu'il peut tenir de bonheur dans quelques pieds de terre!» François Coppée est un homme heureux. Sa Muse honnête et dédaigneuse du péplum garde, sous son mantelet, une grâce de faubourienne alerte, vaillante et fière. Elle a la gouaille rapide, la larme facile, l'enthousiasme prompt,—et elle emboîte le pas à la musique militaire...

C'est pourquoi l'on n'est pas surpris, en somme, de rencontrer une cocarde tricolore parmi les photographies effacées et les papiers jaunis que feuillette l'auteur du Reliquaire, sous des cierges mélancoliques...

*

**

Aucun homme n'est plus fortement enraciné ni plus étroitement «situé» que cet artiste. Il n'est pas seulement Français, il est Parisien, et de plus il appartient à un quartier. Imagine-t-on M. François Coppée habitant boulevard Haussmann? Une telle hypothèse est intolérable; elle est presque inconvenante. Il est du septième arrondissement, l'arrondissement dont M. Cochin fut député.

On y rencontre des couvents et des hôtels, des parcs seigneuriaux et des immeubles endormis. Des rues tranquilles les séparent; il n'est point rare d'y apercevoir un ecclésiastique et un officier. Le pouls de la Ville bat moins fort qu'ailleurs en ces «bons quartiers déserts» qui suivent paresseusement le mouvement du siècle. Paris, le Paris des affaires et des plaisirs, des tripots et des théâtres, qui gronde à la cantonade, accompagne en symphonie bruyante—Grétry orchestré par Wagner—le joli air vieillot que chante ce coin oublié d'ancienne France...

Avant M. Coppée, Chateaubriand et Lamartine avaient fréquenté dans le faubourg Saint-Germain. Mais ils le traversèrent en carrosse. En se rendant à l'Abbaye-aux-Bois, René ne distinguait point, à travers les vitres du coupé, le menu fretin des figurants qu'inventa la Providence afin d'animer les voies publiques. En cette plèbe, Jocelyn consentit à reconnaître des citoyens. Une sympathie compatissante, à laquelle il donnait des airs de fraternité, parut établir un trait d'union entre la foule et lui. Cependant, que sa pitié tombe encore de haut! Lamartine est un aristocrate pour république, tandis que Coppée est un démocrate pour monarchie. Quel beau républicain il eût fait sous l'Empire! On l'imagine formulant de dures vérités et offrant de sévères conseils au Prince, dans l'intérêt du peuple qui souffre. A ses yeux, les humbles sont vraiment des amis. Sa cordialité populaire ne dédaigne point les rêves du laitier matinal; il aime d'un cœur sans morgue le triste croque-notes et se plaît à confesser les mélancolies du négociant en denrées coloniales...

*

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Ah! le petit épicier de Montrouge! comme il est prudent, respectueux, «centre droit»! Dans sa boutique silencieuse, qui ressemble à une épicerie de jouets d'enfants, tandis qu'il empaquette lentement des cacaos sincères ou des bougies pleines et sans artifice, il écoute avec déférence les maîtres d'hôtels des grandes maisons, qui expriment à voix basse des opinions édifiantes et parlent avec gravité de la peine qu'on éprouve aujourd'hui à recruter des valets de pied décents. Son commerce ne révèle pas ces combinaisons de grosse industrie, à dessous de capitalisme et de sociétés anonymes, qu'on pressent chez des confrères fiévreux de l'autre rive. Le petit épicier de Montrouge a une «vie intérieure». Le calme environnant l'invite à la méditation. A-t-on remarqué que cette province de la capitale est le seul endroit où l'on écoute le silence? Il y a diverses qualités de silence que goûtent les amateurs, comme les Espagnols, paraît-il, apprécient l'eau. Tacite parle du silence tragique qui précède les grandes colères du peuple. Celui de la rue Oudinot est pacifique et ouaté. On y entend les cloches qui annoncent les offices ou qui appellent à la table de famille les conservateurs riches. Le roulement lointain des tambours de la caserne de Babylone y arrive en échos amortis pour bercer de somptueux loisirs. Enfin, on y perçoit encore le chant des oiseaux.

Les moineaux de Paris, persécutés par les ingénieurs et par les entrepreneurs, semblent avoir trouvé un refuge dans les jardins du septième arrondissement. Ces chanteurs inutiles sont comme les poètes: ils n'ont guère de place dans nos cités industrielles. Est-ce que, cet hiver, un conseiller municipal ne proposa point d'en décréter l'expulsion? Il avait calculé exactement les frais de leur entretien: 300.000 francs par an. N'accordons pas une foi sans réserve à ces positivistes impitoyables. M. Naquet m'a avoué que le plus beau discours sur les lois constitutionnelles avait été prononcé, en France, par l'auteur de la Chute d'un ange... Il faut savoir écouter les poètes et les oiseaux. En 1842, paraît-il, lors des obsèques du duc d'Orléans, les hirondelles demeurèrent silencieuses et attristées dans les draperies de Notre-Dame, comme si elles avaient compris. C'est une imagination de Toussenel. Cependant nos pierrots sont très intelligents. Quand il habitait son hôtel de la rue de Clichy, Aurélien Scholl forma un jeune merle à siffloter la Marseillaise.

*

**

En reprenant une image célèbre, on comparerait volontiers M. François Coppée à un moineau parisien qui aurait fait son nid dans un bonnet à poil. Il date de 1869, et son entrée en scène marque une époque dans l'histoire de l'Empire. Les grands viveurs du règne avaient inventé la violette; mais c'est Coppée qui lui donna une âme. On se rend compte malaisément, aujourd'hui, du genre d'émotion dont fut remuée la vieille garde d'Offenbach, un peu lasse, quand, sur la scène de l'Odéon, Sarah jeune chanta la tendresse comme une mélodie inconnue. On eût dit d'une bouffée d'air pénétrant, le matin, par la fenêtre brusquement ouverte d'un cabinet particulier... Zanetto fut le mea culpa des cocodettes. Il mit la sincérité à la mode. Le tendre adultère en robe sombre recueillit les cascadeuses pénitentes, et l'on vit des larmes loyales glisser sur des visages bien fardés. L'amour illégitime apprit les baisers graves.

On peut dire que le régime de Décembre subit son premier échec le jour où la grande duchesse de Gérolstein, avec une candeur retrouvée, releva pudiquement sa voilette dans la garçonnière d'un amant honnête. L'opérette de Meilhac et Halévy était frappée à mort: quelque chose de nouveau venait de naître dans l'Empire.

Vingt ans plus tard, Zanetto était un gros personnage de la République des Lettres. Le gouvernement lui donnait la rosette; il s'attaquait aux problèmes sociologiques et il avait appris à sourire. Henri Meilhac, par contre, avait découvert la mélancolie. Il confessait les tristesses de célibataires sur le retour, sans trouver le seul sujet de pièce qu'eût rempli son charmant génie: le Sceptique imaginaire. Or, un hasard piquant mit enfin face à face le tumultueux parodiste de la Belle Hélène et le délicat poète du Passant. Le premier souhaitait entrer à l'Institut. M. Ludovic Halévy, confus de ses victoires, avait intéressé François Coppée aux ambitions de son collaborateur. On se réunit dans un cabaret du boulevard—peut-être au Grand-Seize!—et Henri Meilhac, afin de marquer sans doute l'humilité de sa contrition, fit servir au dessert... une croix d'officier de la Légion d'honneur en pâtisserie!

Elle dégage je ne sais quelle grâce de poésie automnale, propice aux furtifs examens de conscience, la rencontre, à cette heure et dans ce lieu, des deux charmants artistes, des deux vieux garçons si voisins et cependant si éloignés l'un de l'autre! Quinze cents mètres à peine séparent la place de la Madeleine de la rue Oudinot; mais c'est la distance de ces grands restaurants dont les maîtres d'hôtel, cérémonieux et confidentiels comme des ambassadeurs, présentent à des épicuriens soigneux de leurs jouissances les menus, tels des protocoles, à ces petits cafés qu'on appelle encore là-bas des estaminets, où des rêveurs insensibles à la qualité des «consommations» et à la vulgarité du voisinage, poursuivent une noble chimère d'art dans la fumée du maryland.

J'écris mes vers ainsi qu'on fait des cigarettes,

chante le nonchalant flâneur du Reliquaire, qui rôda longtemps autour de la religion et de la vertu, avant d'y entrer, laissant tomber la cendre de ses cigarettes sur les mythes profanes et chrétiens... Et comme le «petit fait» cher à Stendhal ne doit jamais être dédaigné, on note avec plaisir qu'il s'approvisionne de cigarettes «à la main» chez le frère portier d'une congrégation.




JULES LEMAITRE

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Jules Lemaître offre à l'observateur un modèle redoutable et un peu déconcertant. Le portraitiste officiel dont la palette sage immobilise à loisir, sous des pâtes solides, des figures de tout repos, perdrait sa sérénité à poursuivre cette physionomie mobile: elle échappe sans cesse par un aspect nouveau à l'artiste qui croit la saisir. Pour la rendre avec quelque fidélité, il faudrait la fine poussière de pastel qui surprend la vie et en fixe les apparences fuyantes. Il a connu les enthousiasmes discrets et les applaudissements bruyants, la double volupté des ovations et des injures. Cependant le politique qui s'enveloppe dans les plis du drapeau est bien le même homme que l'essayiste qui drape ses paradoxes en des étoffes Liberty et dont la pensée accuse ses contours, nets et purs, sous une ironie transparente. Entre leurs idées, on découvrirait peut-être, comme dit Gœthe, ce lien semblable à une chaîne d'acier qu'une guirlande de fleurs dérobe à la vue.

C'est par le feuilleton des Débats qu'il entra, avec nonchalance, dans la célébrité. En 1886, Sarcey occupait l'Empire. Sous sa tutelle avunculaire, l'ordre régnait à Cabotinville. Il veillait avec une jalousie ombrageuse à la séparation des genres. Sa critique robuste, qui entourait le gros drame ou le frêle vaudeville de lourds travaux de circonvallation, à la Vauban, ignorait les faiblesses charmantes de l'hésitation. Il semblait que M. Nisard lui eût confié, à son lit de mort, le secret de la vérité. Cependant, tandis qu'il faisait la police des grandes routes, encourageant les recrues, souriant aux briscards et gourmandant les insoumis avec une brutalité cordiale, son jeune confrère entraînait les amateurs, loin des chemins connus et des sites officiels, devant des «points de vue» ignorés des agences. Et ainsi Sarcey était notre conscience, mais Lemaître était notre péché. On était satisfait et reconnaissant de le suivre en ses vagabondages hardis où parfois il donnait l'impression de frôler des précipices, comme si de le comprendre vous classait déjà dans une aristocratie.

Ce Lemaître de la première période, c'est, si j'ose dire, le Lemaître des «opinions à ne pas répandre». Comme il paraît peu tenir à ses idées! On dirait qu'il les sait, telles les femmes, impuissantes à donner ce qu'elles promettent. Il les aime pour leur charme et pour leur danger. De toutes il fait son plaisir. Et afin de rendre les nuances de cet intellectualisme voluptueux et inconstant, qui cueillit la fleur de nos façons de penser et de sentir, on souhaiterait disposer d'une formule inédite et on l'appellerait volontiers «un homme à idées», dans le sens où l'on dit: un homme à femmes. Est-ce que le XVIIe siècle n'usait point du même terme pour signifier ces différentes curiosités, exemptes d'attachement?

Ces «libertinages» sont des jeux exquis et dangereux. Le coup de passion guette sans cesse les êtres charmants et volages qui, à force de posséder, finissent par être possédés à leur tour. M. Jules Lemaître connut, lui aussi, la crise qu'il contribua à rendre classique, car l'Age difficile, au fond, sonne à tout âge. C'est le théâtre qui éveilla en lui l'homme de tempérament: il fit à des idées fécondes de beaux enfants. Le Pardon, le Député Leveau et l'Aînée comptent, à mon sens, parmi les chefs-d'œuvre de la scène contemporaine. Mais bientôt une pensée plus tyrannique l'occupa tout entier... Devant ce nouvel avatar, ses admirateurs, d'abord surpris, songeaient: «Comme il est devenu fidèle!...» Et ce fut une grande aventure.

*

**

Le plus minutieux analyste ne distinguerait pourtant pas, en cette évolution, la moindre parcelle de dilettantisme (que ce mot, jeune encore, paraît aujourd'hui ridé!). Elle ne procède point d'un désir, plus ou moins obscur, d'alimenter sa sensibilité avec des émotions inconnues, mais au contraire d'un instinct profond et ingénu. Si pour Coppée le patriotisme est un foyer élargi, s'il semble être né, en Forain, derrière des portants de coulisses, de certaines hostilités de contact, chez Lemaître il vient directement des bords de la Loire.

La Providence qui arrangea les paysages de l'Orléanais est un dieu qui ne s'en fait pas accroire. On imagine qu'il dut les exécuter le septième jour,—le jour du repos. Ces molles collines dessinées d'une main indolente, ces petits bois jetés çà et là avec une habile négligence et sans effort apparent de composition ont une beauté familière dont on ne découvre que lentement la secrète harmonie. C'est une création facile et sans prétentions à la majesté: elle ne déclame point, mais elle cause. Et l'on se plaît à croire qu'un demiurge intelligent guida vers l'abbaye de Beaugency les restes du délicieux Sérénus, le plus sage et le plus réfléchi des martyrs, afin que son ombre, accablée par la grandeur romaine, trouvât enfin sa patrie véritable et la terre qu'elle pouvait porter. M. Jules Lemaître a peint avec une piété fraternelle ce patricien qui aima la vérité sans être sûr de la tenir, et s'immola par tendresse, j'allais dire par obligeance—héros discret dont la figure idéale offre aux néo-chrétiens un saint excellent: car, en somme, qu'est-ce que le néo-christianisme, sinon une façon attendrie d'être incrédule?

Dans cette campagne aimable, le patriotisme ne s'impose pas: il s'insinue... Quand on étudie la psychologie de M. Jules Lemaître, il faut tenir compte de Tavers. Tavers est une commune du Loiret (1,089 habitants, postes et télégraphes) où la sobriété de la nature se reflète en une administration économe et en des budgets équilibrés. L'auteur de Mariage blanc y remplit les fonctions de maire; et ce fut une date considérable dans sa vie que celle où il revint de la capitale, le front ceint des lauriers tout frais cueillis rue des Prêtres-Saint-Germain-l'Auxerrois et rue Drouot, afin de siéger au Conseil municipal.

Sans doute, au début de son mandat, l'ironie inquiète du philosophe dut énerver parfois l'énergie et la décision de l'édile, hésitant entre deux projets de voirie également avantageux. On ne saurait demander au disciple affectionné d'Ernest Renan la superbe intrépide du P. Didon, qui dans les ingénieurs des ponts et chaussées romains découvrait les délégués secrets et les fourriers du Christ, préparant des chemins commodes aux évangélistes. Mais bientôt le paysan prit sa revanche. La terre, toujours voisine, écarta doucement le penseur des arrangements impérieux et des dures disciplines qui font un Saint-Just ou un Brunetière. Sous son inspiration, il fut un critique sans orgueil et un apôtre prudent.

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Ce sont là deux personnages que séparent d'anciens malentendus. M. Jules Lemaître les habitua à vivre côte à côte en bonne harmonie, comme l'instituteur et le curé de Tavers, à se soutenir et même à s'entr'aider. L'apôtre enseigna au critique la modestie; le critique apprit à l'apôtre la curiosité.

La curiosité est la plus rare des vertus apostoliques. Les hommes d'action et les croyants s'abaissent rarement aux petites misères de la méthode expérimentale. Les mots qui, dans le commerce des idées, ont une valeur fiduciaire de billets de banque sont reçus par eux comme argent comptant. Ils se soucient peu de vérifier l'actif de leurs bilans ni les réserves de réalités auxquelles ils correspondent. Or il arriva qu'en inventoriant la notion de patrie, M. Jules Lemaître découvrit d'abord une menue monnaie d'humanité où il reconnut, profondément gravée, l'empreinte nationale.

Il est des patriotes qui se décident sur d'éclatants spectacles et dont la sensibilité veut être mise en branle par de magnifiques parades, des arcs de triomphe, des gestes superbes et violents. On imagine que M. Jules Lemaître subit le charme de la patrie avant d'en sentir la grandeur. Et ce n'est pas dans des figures imposantes et augustes qu'il en retrouva d'abord l'image, mais plutôt en ces âmes polies et nuancées, fines et fortes, miroirs délicats où se reflète aussi l'histoire de la race.

On n'a pas oublié les fêtes anniversaires de Port-Royal-des-Champs où l'illustre académicien célébra la gloire de Jean Racine. La veille, en l'église Saint-Étienne-du-Mont, où un prélat officiait pontificalement, les sociétaires en redingote, les dames de la Comédie en costume tailleur de coupe sévère et de couleur sombre, encadrés par de somptueux chanoines, avaient apporté des condoléances décentes, comme à un bout de l'an de parent riche. Mais dans le paysage où se forma le génie du divin poète, M. Jules Lemaître organisa pour quelques dévots un service intime, et sa parole pénétrante parut rattacher à leur sol les fleurs altières qu'il cultivait, jardinier passionné, dans les serres des théâtres officiels. Et ce fut une méditation spirituelle en même temps qu'une oraison patriotique.

Si M. Lemaître n'était pas conseiller municipal de Tavers, c'est à Port-Royal qu'on se plairait à le voir exercer les fonctions édilitaires,

Lieux charmants où mon cœur vous avait adorée!

On découvre ainsi avec plaisir, parmi les intercesseurs de sa foi, à défaut d'un Marbot ou d'un La Tour d'Auvergne, une Junie et une Bérénice. C'est le privilège des vieux pays d'associer le passé d'un peuple à la grâce d'une femme. Devant ces modèles de perfection, M. Jules Lemaître admira les singulières fortunes et les prodigieux hasards, le long enchaînement de réussites qui avaient produit de telles combinaisons d'humanité. Cependant il connut aussi que la Beauté est la fille de la Force et que les âges de fer portent les chefs-d'œuvre, comme les anciens chevaliers arboraient des fleurs des champs au défaut de leurs cuirasses. C'est dans un silence assuré par les armes, quand Louis XIV fait la police de l'Europe, que montent majestueusement vers le ciel les fureurs ordonnées de Phèdre et les plaintes harmonieuses d'Andromaque. M. Jules Lemaître, après avoir souri naguère au vers de Boileau sur le regard de Louis, qui enfante des merveilles, se prit à respecter cet honnête courtisan.

*

**

Depuis quelques années l'homme d'action aux propos énergiques masqua un peu le moraliste au geste hésitant et dont l'indécision charmante, soulignant les remarques de l'intelligence la plus lumineuse et la plus ornée, semblait avoir une grâce d'artifice. C'est néanmoins en ce dernier portrait que l'avenir reconnaîtra M. Jules Lemaître. L'écrivain est si peu industrieux que c'est à peine si l'on sent en lui l'homme de lettres. Sous les formes souveraines de l'art, il poursuit toujours l'humanité qui répand dans le monde les copies hâtives, les répliques bâclées et les reproductions à la grosse des effigies parfaites ciselées par le génie. Ainsi sa dévotion aux belles figures qu'animèrent Racine, Molière ou Marivaux n'est point un culte idolâtre: il admire en elles la vitalité des petits contrats, faits de préjugés consentis et d'illusions magnifiées, qui constituent la physionomie morale de la France.

L'an dernier, je rencontrai M. Jules Lemaître en province, à la table d'un conseiller général. On s'entretenait d'un adversaire politique, romancier encore peu notoire; quelqu'un fit observer qu'il ne manquait pas de mérite.

—Oui, fit l'auteur des Contemporains avec une gaieté narquoise, c'est un fin lettré!

Et en l'écoutant je songeais à cet évêque de Nantes disant au jeune comte de Bouteville qui frisait sa moustache avant de recevoir l'absolution:

—Je vois, mon enfant, que vous pensez encore au monde!

M. Jules Lemaître aurait-il renoncé à briller et à plaire? La terre maternelle qui alimenta son talent d'une sève généreuse le reprendrait-elle au point de l'absorber tout entier? Ce serait un grand dommage. En demeurant dans le siècle, il peut contribuer aussi utilement à enrichir le patrimoine national. Quand ce délicieux artiste, qui fit le tour de toutes les idées et se plut à tous les paysages de la pensée, parle, comme un Père de l'Église souriant, de la vanité de la gloire, il a peut-être raison. Mais il ne faut pas le dire. Ne décourageons pas les innocents qui rêvent d'entreprendre, à leur tour, le beau voyage. L'ambition, après tout, est une illusion féconde, et quelle serait la valeur du jour si l'on ne croyait pas au lendemain?



ANATOLE FRANCE

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Si M. l'abbé Guitrel, devenu par l'entremise de M. Worms-Clavelin, évêque de Tourcoing, s'ingéniait à fournir une preuve de l'existence de Dieu qui fortifiât saint Anselme sans désobliger les pouvoirs publics, j'imagine qu'il la trouverait dans le dessein prémédité de la Providence qui fit naître le romancier de Sylvestre Bonnard entre le palais Mazarin et le ruisseau de la rue du Bac, en face du Louvre des Valois. Partout les pierres parlent, pourvu qu'elles aient un passé; mais, en ce petit coin de l'univers, elles font des discours. Une majesté familière, des souvenirs tragiques et galants, de la splendeur et de l'ordre: c'est en ce paysage chargé d'histoire que devait se former le génie du plus mesuré de nos écrivains.

Dans les salons de l'Étoile et de la Plaine-Monceau, goûtant l'automne de sa gloire charmante, ce bibliothécaire passionné connut les dissipations spirituelles du monde et les molles douceurs d'une sorte de patriarcat. Cependant les conseils de prudence que sa jeunesse pensive reçut d'une beauté harmonieuse et disciplinée tinrent toujours son talent en garde contre les nouveautés du siècle. A la clarté des lustres, de jeunes étrangères, ignorant encore l'art d'éblouir sans étonner, resplendissent de mille pierreries; de même, d'éclatants poètes, de somptueux prosateurs dont le romantisme ne s'est point assagi, ne consentent jamais à paraître en public s'ils ne se couvrirent d'abord de tous leurs bijoux. L'auteur de l'Anneau d'améthyste sait que la pureté de la forme possède une vertu plus sûre que ces ornements d'emprunt pour insinuer dans les âmes l'image de la beauté. Sur sa pensée unie, aucune surcharge de luxe barbare: un seul diamant, mais incomparable, que le long et obscur travail des âges prépara.

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Par là, M. Anatole France apparaît comme le plus illustre représentant de la tradition, l'un des derniers conservateurs de la langue. Nul artiste ne mêla plus âprement le Temps à ses pensées. Qu'il raconte une anecdote mondaine ou une «histoire comique», le Passé se dresse toujours devant son esprit, tel un témoin; il en pare la minute fugitive et la forme fragile, rendues plus émouvantes par l'idée qu'on a de leur mort prochaine. Son imagination pathétique, qui accable du Cosmos des cerveaux de comédiennes, étend avec complaisance sur de faciles adultères l'ombre des cathédrales. Et le lys rouge plaît, au corsage de Mme Martin Belleyme quittant les fresques de Ghirlandajo, l'âme encore frissonnante des pieuses ivresses de Santa Maria Novella, pour chercher une voilette. Et le cilice sied à la courtisane Thaïs, sainte ingénue qui flagelle son corps gracieux, surprise de sentir sa chair tressaillir avec délices sous des brutalités qui ne sont point des caresses. Personnes adorables auxquelles notre dévotion reste attachée, inquiète seulement de décider laquelle des deux est la plus vivante...

Ce sentiment de l'écoulement des choses, M. Anatole France en a fait sa grâce sévère. Le long de son œuvre, où tant de fines voluptés nous ravissent, on retrouve les membres dispersés d'un tragique poète. L'hymne précieux qu'avec une terrible allégresse il dédie à la Nature et au Néant fait songer à quelque végétation neuve jaillissant entre des ruines ciselées...

C'est ainsi qu'en son enfance, sur ce quai Malaquais où les maigres arbres poussiéreux semblent eux-mêmes souffrir des livres, le futur ami de l'abbé Gérôme Coignard aperçut le docte M. Pigeonneau, portant avec peine les conceptions du monde qu'inventa au cours des siècles l'ingéniosité des philosophes, et le père Crainquebille, poussant ses laitues. Cependant M. Anatole France ne semble point gêné par le noble fardeau sous lequel pliaient les épaules du vénérable archéologue. Sa main légère se joue parmi les chartes et les papyrus. C'est qu'il sait que la science a d'abord pour but de soutenir des jolis contes. Des boîtes de bouquinistes, cimetières où gisent tant de rêves humains, sa magie évoque à plaisir de claires et rayonnantes visions.

*

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Un jour, sur le pont des Arts, en compagnie de deux Immortels,—un grand poète et M. le duc de Broglie,—le confident de M. Bergeret développait des remarques abondantes et subtiles. Quand il fut parti, l'homme d'état académicien exprima son sentiment en une phrase où la pudeur du doctrinaire fortifie la réserve du gentilhomme:

«Il est charmant, mais bien pervers!»

On conçoit qu'un peu de surprise se soit mêlée à l'admiration de M. le duc de Broglie écoutant son nouveau collègue qui, en une forme polie, avec des phrases élégantes et discrètes, exposait tranquillement des opinions formidables. Le ministre du Maréchal était préparé contre tous les assauts des ennemis de la société,—il demeurait sans défense devant cet adversaire imprévu: un nihiliste souriant.

C'est que le noble écrivain du Secret du Roi était le plus généreux et peut-être le plus téméraire des idéologues: conférant à sa théorie de «l'ordre moral» une sorte de vertu rétroactive, il avait entrepris d'introduire le sens de la dignité dans les jugements de l'Histoire. Son rigorisme impérieux réglait celle-ci comme une maison solennelle et bien tenue où les Faits, introduits cérémonieusement par un invisible maître des Cérémonies, se succèdent à distance respectueuse et trouvent aussitôt dans l'harmonie préétablie la place qui leur était réservée. De cette façon de voir, les menues conjonctures prennent un caractère de nécessité et les rencontres fortuites reçoivent une grande considération. Peut-être la mauvaise humeur persistante de M. le duc de Broglie contre Frédéric II fut-elle moins excitée par les coups de force de ce monarque que par ses incorrections; il ne lui pardonna point d'avoir, avec son insolente franchise et sa désinvolture brutale, donné à l'Histoire des airs de bohémianisme.

Mais le romancier de l'Orme du Mail ne se contenta pas de troubler la majestueuse ordonnance en montrant dans l'enchaînement des phénomènes le jeu du hasard et quelque frivolité. Il fit pire: il entra avec déférence dans le génie des mystiques chrétiens.

Un tel hommage semble plus redoutable que n'eût été une honnête violence. Quand Mme Worms-Clavelin fouille les paroisses afin de découvrir les vieilles étoles dont elle couvrira ces sortes de sièges appelés poufs, son âme de collectionneuse est sans malice. C'est qu'elle n'est point théologienne. M. Anatole France se plaît aussi à décorer ses livres d'ornements ecclésiastiques. Cependant il sait, lui, que la religion offre à un artiste la plus belle morale à façonner selon le goût d'Épicure...

Stendhal rapporte qu'une marquise italienne lui dit un jour:

—Voilà un bon sorbet; néanmoins il serait meilleur s'il était un péché!

Plus heureux que cette dame, M. Anatole France connut les joies du sacrilège sans cesser d'être incrédule: son art, expert en voluptés savantes, enrichit le pauvre amour d'ingénieuses hérésies et de discrets blasphèmes. Des feux de l'enfer il garda juste ce qu'il faut pour cuisiner de délicats plaisirs. En mettant une goutte d'huile sacrée dans l'esprit de Voltaire, l'auteur du Mannequin d'osier réalisa ce chef-d'œuvre vraiment pervers: l'Imitation de Notre-Seigneur le Malin.

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Sans doute deux époques nous apparaissent dans la vie de M. Anatole France: celle où le chat Hamilcar, gardien de la cité des livres, somnolait sur les Bollandistes, et le temps, plus voisin de nous, où le petit Riquet se glissa sur le coussin de M. Bergeret, tandis que le maître de conférences édifiait les subtiles hypothèses de son Virgilius nauticus.

Les amoureux fervents et les savants austères

Aiment également, dans leur mûre saison,

Les chats puissants et doux, orgueil de la maison,

Qui comme eux sont frileux et comme eux sédentaires!

Malgré l'avis de Baudelaire, M. Anatole France ne réserva point le chat pour son âge mûr; il en fit son premier ami. Aristocrate et dédaigneux, dans sa gravité circonspecte, risquant vers le monde de rares et prudentes démarches, ce compagnon est bien le confident de l'écrivain qui s'amusait à suivre les élans sournois de la concupiscence et les ruses timides de l'ambition dans les âmes des grammairiens et des paléographes, et goûtait des jouissances égoïstes aux festins silencieux où la Grèce et Rome et la Renaissance sont servis. M. France approchait de la cinquantaine quand Riquet lui ouvrit son âme obscure et gentiment sociable; et il apprécia sa cordialité plébéienne, son désir de plaire, son facile altruisme qui recherche le commerce des hommes.

Par quels détours de sa sagesse buissonnière le conteur de Thaïs et de l'Étui de nacre, qui enveloppait d'une ironie compatissante les martyres puérils et les vains efforts, fut-il conduit des sensualités bibliographiques de M. Gérôme Coignard aux rêves intrépides de M. Jaurès?

Aux fêtes des universités populaires, ce dernier convie volontiers M. France à poser l'abeille de Platon sur la fleur socialiste,—une fleur, hélas! artificielle: à côté du fougueux tribun qui ouvre pour ses ouailles les perspectives du futur Éden et invective contre la société pourrie, le grand artiste auquel notre corruption fournit la matière de pures images, étendu en son fauteuil d'honneur avec une élégante nonchalance, a l'air d'un répondant. Et les suprêmes paroles du maître de Jacques Tournebroche remontent du fond de notre mémoire, comme une obsession: «Mon fils, crains les femmes et les livres pour la mollesse et l'orgueil qu'on y trouve. Sois humble de cœur et d'esprit. Dieu accorde aux petits une intelligence plus claire que les doctes n'en peuvent communiquer. N'écoute pas ceux qui, comme moi, subtiliseront sur le bien et sur le mal. Ne te laisse point toucher par la beauté et par la finesse de leur discours...»

Peut-être, en somme, ce philosophe au pessimisme savoureux, plus confiant dans la vertu des humbles que dans la prévoyance des sages pour préparer la Cité idéale, caresse-t-il, en un coin secret de son cœur, l'espoir que le peuple fera un jour aux sociologues la jolie surprise d'une formule de bonheur universel, comme la petite Mme Coccoz, de ses mains innocentes de bonne fille, offrit le manuscrit de la Légende dorée à M. Sylvestre Bonnard, membre de l'Institut.




LÉON BOURGEOIS

Table des matières


On distingue en M. Léon Bourgeois deux antagonistes qu'avec toute sa diplomatie le président de la Chambre ne parvint pas toujours à accorder: c'est l'intellectuel et c'est l'homme. Le député de la Marne présente cette anomalie paradoxale d'avoir le tempérament d'un modéré et l'esprit d'un jacobin. Tandis que sa nature facile le pousse secrètement aux solutions amiables, son intelligence se raidit en d'orgueilleuses formules. Sous l'embonpoint confortable qui lui donne l'aspect d'un haut fonctionnaire, rembourré de chaufroix truffés des galas officiels, M. Léon Bourgeois cache des tourments d'idéologue.

Ce conflit du bon vivant et du philosophe se poursuit depuis quinze ans sous les yeux des observateurs intéressés, avec des alternatives de fortune changeante. Tantôt le premier l'emporta sur le second, et tantôt c'est le second qui eut l'avantage. Les adversaires se firent même, de temps à autre, quelques niches; cependant, sous la forte discipline du maître, ils apprirent à s'entr'aider et à se secourir. Ainsi l'apprentissage familier de la dignité d'arbitre préparait M. Léon Bourgeois à la haute magistrature dont l'investit la confiance de ses collègues quand ils l'appelèrent à la présidence de la Chambre.

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L'émulation de ces compétiteurs raconte toute l'histoire, politique et intime, de l'homme d'État. Elle explique ses grands succès et ses menues disgrâces. Dans un monde où les caractères sont communément dépourvus de nuances, la physionomie de M. Bourgeois prend par là une originalité qui retient l'attention. Ce radical ombrageux qui dégage de la tolérance, ce sectaire cordial dont le sourire semble négocier encore quand son esprit se retranche dans de sévères non possumus, a je ne sais quel charme redoutable.

Avec M. Mesureur, on est tout de suite prévenu. M. Trouillot est sans mystère et M. Combes se confesse à première vue. Par son seul aspect M. Brisson vous garantit contre les surprises. Certains même, comme M. Pelletan, poussent la coquetterie jusqu'à se donner bénévolement des airs terribles; tels les guerriers gaulois, afin d'étonner l'ennemi, se paraient de têtes d'animaux. Dans la congrégation de la Maçonnerie, qui a hérité de la Compagnie de Jésus le goût du pouvoir, on distingue des cardinaux, des théologiens et des inquisiteurs: M. Léon Bourgeois en est le prélat. Le grand Architecte lui a donné l'onction, vertu romaine. Comme Berryer, qui emplissait ses poches de dragées, il aime les sucreries; et les modérés notent cette faiblesse humaine avec complaisance. Cependant ce charmeur ferait avec un sourire passer la révolution. Qu'est-ce en effet que la solidarité, telle qu'il l'envisage, sinon un essai de socialisme par la cordialité?

En 1896, j'eus l'honneur de le rencontrer à la table d'un spirituel écrivain. M. Léon Bourgeois était alors président du Conseil. Parmi les convives, se trouvait Mme Aubernon. Quand elle apprit que le farouche protagoniste de l'impôt sur le revenu allait venir, l'aimable femme, dont la sagesse réprouvait cette mesure fiscale, ne dissimula point son sentiment, et avec l'entrain de brave cantinière qui lui était familier elle déclara:

—Comment recevez-vous cet homme affreux qui nous menace de couper un plat sur nos menus? Je ne me gênerai point pour lui dire son fait!

En rentrant au salon, après le dîner, Mme Aubernon disait tout bas au maître de la maison, avec une stupéfaction comique:

—Savez-vous qu'il est très bien élevé?

Elle n'en revenait point. Deux heures de causerie avaient suffi à la conversion. En quittant le président du Conseil, la grande bourgeoise conservatrice était tout à fait conquise et, loin de lui marchander un rôti, elle lui eût, par surcroît, accordé un entremets.

L'éminent homme d'État opéra d'autres miracles. Quand il était préfet du Tarn, la puissance de sympathie qui émane de sa personne et de son talent suffit à ramener au calme les mineurs déchaînés. Et les deux aventures prouvent que, dans les occasions périlleuses, M. Léon Bourgeois sait toujours ce qu'il faut dire. Elles attestent surtout que l'éloquence peut guérir les blessures qu'elle fait, unissant ainsi les vertus de la lance d'Achille aux avantages du sabre de M. Prudhomme.

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La parole est l'arme, brillante et dangereuse, de M. Léon Bourgeois. Il la manie avec une finesse, une prudence, une possession de soi et un brio singuliers. Examinez-le à la tribune, solide et ramassé, tandis qu'avec sa belle voix enveloppante de baryton grave il glisse en douceur, parmi des ronrons rassurants, une petite mesure radicale. On a comparé M. de Freycinet à une souris blanche: M. Léon Bourgeois évoquerait plutôt l'idée d'un angora. Il pelote l'argument et le retourne avec volupté, comme s'il jouait. Cependant, même quand il fait le gros dos, on le devine, sous sa feinte indolence, souple, agile et prêt à rebondir. M. Jaurès et M. Millerand le caressent avec précaution, car ils savent que sous sa patte de velours cet orateur cache des griffes vigoureuses. Et M. Méline, de loin, le regarde avec considération.

Le secret de son action oratoire est peut-être dans la surprenante faculté qu'il possède de s'adapter aux milieux, grâce à laquelle il peut modeler son personnage comme dans son atelier de sculpteur il pétrit ses bonshommes de glaise, quand la politique lui laisse des loisirs. De même qu'il ne parle pas le même langage à des artistes ou à des sous-vétérinaires, il est autre, physiquement, dans les salons diplomatiques ou dans les clubs. Son habit, qui aux soirs de banquets populaires a des illusions de lustre, des défaillances de fraternité, et semble presque mal coupé, retrouve dans le monde une élégance assouplie, des flottements aisés et des revers orgueilleux; tant il est vrai qu'une âme forte est vraiment maîtresse du vêtement qu'elle habite! Ainsi, à certaines fêtes de la rue Cadet, sa rhétorique s'habille humblement et sa pensée se fait modeste, par charité.

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Ces dons réunis expliquent comment M. Léon Bourgeois obtint ses plus vifs succès dans les circonstances où l'on réclamait, plutôt qu'un homme d'action, un artiste capable, par son intelligence, d'envisager les différentes faces d'un problème, et, par son talent, d'en ajourner la solution avec une élégante maëstria. Quelle est, aussi bien, l'assemblée où s'affirmèrent avec le plus d'éclat la remarquable virtuosité et l'éloquence dilatoire de M. le président de la Chambre? C'est le congrès de La Haye en faveur du désarmement.

Il fallait un esprit particulièrement subtil et prudent pour sortir, sans rien casser, de cette entreprise généreuse qui faisait marcher les vieux diplomates, dans leurs escarpins vernis, sur des pointes de baïonnettes. Le rapprochement, en une petite ville de Hollande, de tant de ministres dont chaque parole d'apaisement semblait appuyée par des régiments invisibles éveillait vaguement dans la mémoire le refrain de Barbe-Bleue:

J'ai là-haut dans la montagne

Un petit gros de cavaliers...

Auprès de cette conférence pacifique sur une poudrière, la danse sur un volcan de M. de Salvandy prend des airs de polka de famille...

M. Léon Bourgeois était mieux placé que tout autre, en sa qualité de Français, pour sentir le danger de l'aventure: c'est en effet au lendemain de l'abolition officielle de la peine de mort que la guillotine fonctionna, dans notre pays, avec le plus d'entrain. La Terreur sortit tout armée d'un rêve d'idylle. Quelles surprises redoutables ne ménageait point à l'Europe le contact de tant de dignitaires internationaux animés d'intentions conciliantes?

Notre délégué comprit aussitôt que les plénipotentiaires attendaient moins des résolutions positives que des méditations philosophiques. A la conférence organisée selon le vœu d'un jeune et charmant monarque, il n'y eut qu'un conférencier, et ce fut lui. Ainsi se vérifia, sous une forme imprévue, la justesse de l'observation faite par lord Dufferin, ambassadeur d'Angleterre, sur le ministre des Affaires Étrangères en 1896:

«Avec celui-là, on peut causer.»

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Nous reverrons sans doute quelque jour, sur la scène, dans un rôle qui sera nécessairement le premier, les deux personnages qui se disputent l'empire de M. Léon Bourgeois; ce sera un spectacle attrayant dont les amateurs peuvent attendre beaucoup de plaisir et les amis de l'ordre un peu d'espoir.

Le politique, en somme, reste attaché aux vieilles conceptions de la propriété individuelle et du groupement patriotique. C'est déjà considérable. Mais l'artiste qui triompha à La Haye autorise d'autres espérances. Au congrès diplomatique de la Paix, il a rempli les fonctions de président; au fauteuil du Palais-Bourbon, il a fait office de diplomate.

L'orateur qui réussit à émouvoir un parterre d'ambassadeurs—le public le moins sensible du monde—est bien capable de faire «pleurer de tendresse» les loups de la Montagne. Et ce serait un curieux sujet, pour un peintre symboliste, que cette adaptation moderne du mythe d'Orphée: M. Léon Bourgeois accordant sa lyre entre les collectivistes et les radicaux de gouvernement.

Sans doute, il n'obtiendra pas plus le désarmement des partis qu'il n'obtint jadis le désarmement des peuples. Cependant sa belle chanson, qui berce harmonieusement le prolétariat, contribuera peut-être à ajourner les catastrophes.


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16 января 2025
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180 стр. 68 иллюстраций
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4064066079185
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