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Eugène Demolder

Le jardinier de la Pompadour


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066087005

Table des matières

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

XV

XVI

I

Table des matières

Avec l'alouette la maison de Jasmin Buguet s'éveilla dans le matin de septembre.

Elle ouvrit ses volets, lâcha les pigeons, pendit trois cages à ses murs escaladés par les vignes.

À travers la brume les petits carreaux des fenêtres rirent sous le toit en tuiles rousses; la lucarne qui donnait sur le village s'enflamma au reflet de l'aurore.

Cette humble demeure s'érigeait à Boissise-la-Bertrand, un village juché au bord de la Seine, à une lieue en aval de Melun, au long de la rive droite. Elle se présentait la première, quand on arrivait par le chemin de Saint-Port; elle regardait le cours d'eau, très large vers cet endroit, et haute d'un seul étage s'adossait à la pente du coteau sur lequel s'étendait le jardin.

Le plus beau des jardins! Les Buguet étaient fleuristes de père en fils. Leurs plates-bandes rivalisaient d'éclat avec celles du petit château voisin, badigeonné de jaune et qui appartenait aux marquis d'Orangis. Jasmin avait la coquetterie de sa flore. Dès le printemps il exposait sous la treille, appuyés à la façade du logis, des petits «théâtres de fleurs»: assemblages de plantes qui s'élevaient sur des gradins les unes derrière les autres, en sorte que l'œil et la main se pouvaient porter partout sans obstacle. Il y mettait des oreilles d'ours, des renoncules d'or, des anémones; elles alternaient avec les tulipes jaspées qui éclairaient de leur flamme cette parade printanière. Un marronnier d'Inde abritait l'étal qu'eût dévoré le soleil. En été Jasmin disposait sur les gradins les œillets rouges, les glaïeuls et la campanule-carillon. L'automne y faisait épanouir les géraniums, les tricolors, les chrysanthèmes.

Or ce jour de septembre le jardinier se leva avec le soleil. La veille, avant de retourner au château, Martine Bécot, la chambrière de Mme d'Étioles, lui avait dit en ouvrant des yeux cajoleurs:

—Je suis en peine, Jasmin! Il me faut demain des fleurs roses pour orner le phaëton de ma maîtresse. Je ne sais où les trouver!

Buguet s'était planté un œillet au coin de la bouche et avait répondu, fanfaron:

—Je te donnerai toutes les fleurs de mon jardin, si tu viens prendre celle-ci avec tes dents!

Martine avait obéi. C'est pourquoi dès l'aurore Jasmin coupait les fleurs de six grands lauriers roses qui dans leurs caisses peintes en vert clair s'alignaient devant sa maison.

Ah! C'est bien pour l'amour de Martine qu'il abattit d'un coup ces rameaux qui balançaient au vent leurs calices parfumés! Il les sacrifia tous: la maisonnette fit grise mine, sa parure enlevée, et ce fut avec mélancolie que Jasmin couvrit la grande corbeille où il avait couché les jolis nériums, après avoir eu soin d'envelopper chaque branche de mousse humide.

A six heures une charrette s'arrêta devant la porte; c'était Rémy Gosset, le parrain à Martine. Il venait prendre les fleurs: «Ça ne le gênait guère, car il allait à Corbeil porter son beurre, son fromage et ses œufs.»

Jasmin veilla à ce que le précieux envoi ne fût pas déposé sur les caisses à fromages: il l'installa lui-même au-dessus des paniers d'œufs et fît promettre au bonhomme de se rendre d'abord au château d'Étioles.

—J'y serai sur le coup de neuf heures, affirma Gosset.

Il fit serment de remettre la corbeille à Martine elle-même, afin que personne ne laissât traîner au soleil la délicate marchandise.

D'un coup de fouet il enleva son bidet: la bâche verte de la charrette tourna dans la ruelle et disparut.

Jasmin resta sur la route et suivit des yeux le courant de la Seine: des bateaux de Bourgogne descendaient vers Paris des tonnes cerclées de neuf et avançaient lentement dans le brouillard du matin.

Comme le jardinier les regardait, une fenêtre de la maison s'ouvrit et une vieille femme en bonnet de nuit apparut:

—Jasmin! Jasmin! Arrive donc! cria-t-elle.

—Voilà! voilà! mère!

Quand il rentra, la vieille était descendue. Elle apostropha gaiement son fils:

—Eh bien, mon gars! T'as la puce à l'oreille? C'est-y pour voir couler la Seine que tu t'es levé si tôt? A ton aise, après tout! Les cuisse-madame et les mouille-bouche sont cueillies. Les calvilles peuvent attendre. Déjeune!

Elle poussa sur la table une miche, du lard et un cruchon. Jasmin sortit un couteau de sa poche, se servit, mangea, but à même la cruche.

—L'aurore creuse l'estomac, dit-il.

La mère allumait une flambée de sarments sous le trépied, au milieu de la grande cheminée. Le fagot fuma: la vieille n'en fut point gênée; elle se versa du lait dans une écuelle en terre, qu'elle mit sur les flammes; puis elle tailla quelques tranches de pain bis: quand l'ébullition commença, elle les jeta dans le lait, sala, poivra et laissa mijoter.

Ces préparatifs firent tousser Jasmin.

—Je vais prendre l'air, dit-il.

—C'est la fumée qui te chasse, fieu! Va sentir d'où le vent vient! Tu me le diras!

Jasmin sortit. A ce moment le ciel devint plus transparent. Sur l'eau flottaient des brumes: avides de lumière autant qu'amoureuses de l'onde, elles tiraient vers le ciel et trempaient leurs gazes dans le fleuve endormi.

Soudain la brise réveilla tout à fait la Seine; dans un frémissement, sous le soleil pâle en sa rondeur d'hostie, l'eau se pailleta d'argent. Ebloui, Jasmin regarda les spirales opalines que le vent poussait contre les buissons.

Il adorait la rosée; il aimait à surprendre ses diamants près d'une cétoine verte, au cœur des «cuisses de Nymphe». Ce matin elle le fit songer aux mois déjà passés. Vraiment cette année le printemps avait opéré le miracle des roses. La Fête-Dieu en était restée inoubliable: les rues avaient été jonchées de pétales, les reposoirs enguirlandés de branches fleuries et la petite église avait ressemblé à un temple de l'Amour.

Aujourd'hui on payait cette débauche. Jasmin jeta un regard à ses rosiers épuisés par un trop fougueux renouveau: l'été était mort et ils ne portaient pas de fleurs «remontantes». A l'idée de cette privation Buguet regretta presque le cadeau fait à Martine; bien qu'il aimât fort la soubrette, il la maudit un brin et sentit que peut-être au fond de son âme il préférait à sa blonde joliesse la chair multicolore des bouquets.

Doucement, avec un soupir, il gravit à droite de la maison un petit escalier de pierres qui conduisait à une terrasse où s'alignaient les fuschias, les basilics odorants, les orangers de savetier. Au long de plates-bandes bordées de thym, les œillets d'Inde répandaient leur âpre parfum. Au fond de la terrasse, le premier rayon aviva les roses trémières comme s'il les eût peintes avec un pinceau d'or.

Jasmin sortit un arrosoir, en plongea le ventre dans un tonneau enfoncé au coin d'un parterre. Il distribua l'eau à des flox préparés pour la Saint-Auguste, tombant ce jour-là.

—Mère, cria-t-il en promenant sur les plantes les jets fins d'un juste arrosage, les flox blancs sont à vendre! Trois sols!

—C'est pas donné, mon garçon!

Jasmin devait aller chez l'oncle Gillot pour savoir quand on commençait les vendanges.

—Bonne idée, mon fieu! dit la Buguet. Embrasse bien mon frère pour moi.

Hé! Porte-lui notre dernier melon.

Buguet rentra, mit sa culotte noire à boucles d'argent, une chemise de toile bise avec un col rabattu, un gilet de pékin à pochettes et son habit brun en droguet: puis, ayant noué ses cheveux par derrière en catogan, il posa sur son front le tricorne des dimanches.

Il partit, emportant sur l'épaule, au bout d'un bâton, le gros fruit jaune que la mère avait mis dans un panier fermé «pour attraper les curieux».

Et il suivit le bord de la Seine, heureux de la belle journée.

Passant à Saint-Assises, Jasmin aperçut dans le parc d'une gentilhommière le vieux jardinier qui ratissait l'allée.

—Bonjour, monsieur Leturcq!

—Ah! Jasmin! Entre donc!

—Vous êtes bien civil, monsieur Leturcq! Buguet ôta son chapeau et déposa le panier près de la grille.

—Viens que je te montre une plante nouvelle, continua M. Leturcq. Elle arrive d'Italie et fleurit ici pour la première fois.

Jasmin eut un battement de cœur en pénétrant dans la petite serre. Un dévot n'est pas plus ému sous le porche d'une église. Cet amoureux des fleurs eût cherché l'eau bénite au fond des arrosoirs et se fût signé. Il tint son feutre sous le bras respectueusement.

—Vois, dit M. Leturcq avec un geste rond et une mine satisfaite.

Jasmin s'arrêta devant deux tubéreuses. Blanches sur leurs longues tiges vertes et rougissant, comme honteuses de la volupté qui s'émanait de leurs corolles, capiteuses elles s'offraient au milieu d'un groupe de bromélias bigarrés qui semblaient épris des nouvelles venues.

—Caresse! C'est doux, dit M. Leturcq. Jasmin obéit; sa main trembla.

—Et celle-ci? continua le vieux jardinier. C'était la Gordon des Anglais (ainsi appelait-on alors le gardénia!), tout aristocratique et élégante.

—Sont-elles belles! murmura Buguet. Vous devez être fier de les montrer, monsieur Leturcq.

—Dame! On a son amour-propre! Malheureusement les connaisseurs sont rares.

Jasmin reprit sa route, émerveillé. Ces tubéreuses! Sa cervelle en était troublée. Il lui semblait qu'il venait d'assister au déshabillé d'une princesse au jour de ses noces, dans un de ces contes qu'il lisait aux veillées. Et il était l'époux! Il avait touché la chair blanche: sa main en restait parfumée!

Il reconnut aussi que l'odeur des tubéreuses était pareille à celle du flacon que Martine lui avait donné un jour en disant:

—Tiens, c'est de Mme d'Étioles!

Et il songea à Mme d'Étioles. Il se la figura pareille à la fille d'un lord qu'il avait vue au parc de Vaux-Pralin quand il s'y trouvait en corvée. Cette anglaise était pâle comme la gordon et, ainsi que cette fleur, vêtue de mousseline blanche.

Jasmin côtoyait le fleuve. Une poule d'eau s'envolant des roseaux le tira de sa songerie. Il prit dans sa pochette la grosse montre d'argent qu'il tenait de son père. Le petit forgeron du cadran frappa huit coups sur son enclume. Jasmin, rassuré, continua lentement sa route.

Mais une femme vint l'accoster: Nicole Sansonet, la pêcheuse d'anguilles—une gaillarde qui n'eut point peur des chevau-légers en son temps et qui, frisant la quarantaine, regardait encore les garçons avec une flamme au fond de l'œil. Sa cornette couvrait une figure rougeaude, son tablier à bavette dissimulait mal de grasses rondeurs. Elle portait sur le dos une hotte pleine de poissons; une gourde battait ses fesses.

—Belle journée, Jasmin, dit-elle. Il faut en profiter. Elles vont se faire rares, mon gas!

Ils cheminent côte à côte. Tout à coup la commère regarde son compagnon en face:

—A propos, toi, t'es pas encore marié? T'es dans l'âge pourtant! On l'avait annoncé, ton mariage! On croyait que ce serait aux prunes! Et puis, pan! V'la Martine à Étioles! Alors, c'est-y pour les vendanges ou la Noël?

Jasmin rit et Nicole continue:

—C'est qu'elle est avenante, la mâtine! A ta place, je n'aimerais guère la voir entourée de ces freluquets d'Étioles! La vertu d'une femme ça glisse comme l'anguille, et quand c'est parti, c'est parti! Ouvre l'œil, Jasmin, c'est Nicole qui te le dit.

Buguet était arrivé. Il remercia la pêcheuse pour ses conseils et se dirigea vers la tannerie de l'oncle Gillot.

Elle s'érigeait devant la Seine. Culottée par le tannin, le sang, les chiures de frelons, elle distribuait ses trois séchoirs et le logis du maître le long d'une cour brune et puante. Au milieu, une charrette pleine de peaux de bœufs était arrêtée.

Jasmin entra. Ses parents lui firent bon accueil. La tante Gillot prit le melon, le flaira sous la queue. Le jardinier s'informa de l'état des vignes.

—Eh! si septembre est chaud (chose probable, vu que le beau temps a pris avec la lune!) on pourra vendanger tôt!

—Bonne affaire, répliqua Jasmin. En attendant je vais passer la journée ici et voir s'il n'y a rien à tailler dans l'enclos.

—J'ai mieux pour toi, mon neveu, dit la mère Gillot. Eustache Chatouillard, notre voisin, a promis de venir me prendre dans sa carriole pour aller à Sénart, où le Roi chasse en forêt. Mais il faut que j'aide mon homme à mettre les peaux dessaigner dans la rivière. Va à Sénart à ma place!

Jasmin hésita.

—C'est des choses qu'on voit une fois dans sa vie, insista Gillot.

Eustache arriva sur ces entrefaites. Il poussa des exclamations en apprenant que la mère Gillot était empêchée. Mais il enleva Jasmin.

—Je suis certain que le Roi vient, affirma-t-il. Je le tiens de grenadiers à cheval qui raccommodaient la route.

Comme Jasmin s'étonnait que des soldats vinssent réparer les chemins pour un seul passage de carrosses:

—Ah! Ah! reprit Chatouillard, c'est qu'il y a des dames dans les carrosses, et les cahots, ça ne fripe pas seulement les atours! Il y a autre chose en dessous qu'il faut soigner!… Ça te fait rire, jardinier! Tu ne t'assieds pas sur tes laitues quand tu les portes au marché de Corbeil?

—Eh! J'ai trop souci de ma marchandise!

—Chacun a souci de la sienne, mon gars! Hue, Bourry!

Le cheval trottait ferme, excité par les éclats de voix d'Eustache et les coups de fouet. Les jeunes gens atteignirent Nandy, dont la petite église sonna dix heures. Ils traversaient les champs déjà fauchés où les perdrix couraient dans le chaume. Les meules posaient leurs cônes d'or à côté des bosquets d'un vert sombre; une brise légère fit glisser le frisson pâle des feuilles retournées.

Le village de Lieusaint, où ils arrivèrent bientôt, était encombré. Un air de fête soufflait. Les groupes de paysans allaient, venaient, avec des fermières en coqueluchon noir ou en chapeau de paille; une quêteuse de grand chemin, ses souliers à la ceinture, regardait, l'air ahuri. Un âne chargé d'ustensiles revenait du marché de Corbeil, accompagné de laitières portant le pot de cuivre sur la tête et de gamins qui avaient été vendre des noisettes au litron.

Les grenadiers à cheval caracolaient, sous leur bonnet rouge garni de peau d'ourson.

Ils avaient les sabres au clair; de longs fusils et des épieux battaient leurs cuisses.

Au fond de la longue, et large route qui, bordée au bourg de fermes et de maisons blanches, pénétrait ensuite dans la forêt, au loin, près du carrefour de Villeroi, à l'extrémité de l'allée que barraient les grenadiers, une foule multicolore papillonnait, jetait et mêlait des taches blanches, pourpres, jaunes. De clairs personnages sortaient des coulisses de l'horizon. Ils apparaissaient, disparaissaient. Au-dessus de ce mouvant spectacle rayé par un soleil de clairière, les vols de corbeaux se débandaient par crainte des hourvaris et du forhu.

Les deux garçons descendirent de carriole. Et tout à coup Jasmin se sentit intimidé. Il allait voir le Roi! Cette idée bouleversa son cœur. Dans les châteaux où il taillait les charmilles, il avait souvent entendu parler de Louis XV. Il savait la puissance du souverain: il lui parut que la forêt la recelait entière, que les cors allaient annoncer la présence d'une chose formidable.

Eustache avait pris dans la voiture du pain et du fromage; il entraîna

Jasmin vers les taillis.

Ils se faufilèrent sous les ramées. Des gardes de la maison du roi empêchaient d'approcher du carrefour, «où l'on sert une halte à Sa Majesté», dirent-ils.

Heureusement Eustache rencontra un valet de chiens de sa connaissance; grâce à lui ils purent approcher.

—Regardez! dit le domestique.

Au bord de la route c'était d'abord les chevaux de la suite royale.

Parmi eux, un tout blanc:

—Le cheval du roi, murmura le valet.

Un autre, isabelle doré, avec la raie de mulet et les crins noirs.

—Celui de la duchesse de Châteauroux, continua le piqueur.

Cependant cette cavalerie à étriers vides empêchait les amis de voir: ils grimpèrent dans un orme et choisirent en ses fourches un commode observatoire.

Aux pieds des chênes et des bouleaux où sont accrochés les cors et les couteaux de chasse, c'est un fracas d'uniformes, une allée et venue de chevau-légers, de meutes tenues en laisse, un effarement de marmitons qui portent sur de grands plats des hures, des lièvres rôtis et des fruits. Les hêtres abritent le repos de mules à panaches et oreillères de cuivre. Et partout où s'étendent de l'herbe et, un peu d'ombre, des seigneurs, des officiers, des dames se régalent, assis ou couchés autour de nappes jetées sur le sol.

Jasmin est ébloui. Cette cour qui s'ébat parmi les mousses, l'attrait de ces visages, l'étourderie de ces amazones qui ménagent des retroussis de jupes d'où sortent de jolis pieds chaussés de maroquin violet, ces gentilshommes qui arborent des cordons bleus sur la poitrine et appuient la main sur leur cœur, ces abandons aimables, tout le charme de cette aristocratie, que le jardinier a déjà entrevue dans les châteaux de Melun, le ravissent.

—Que c'est beau! murmure-t-il.

Eustache lui souffle:

—Le Roi!

—Où?

—Là!

Louis XV est assis au milieu d'un grand tapis. Sur un habit de velours pourpre à larges galons il porte des dentelles, et sur sa perruque poudrée un chapeau bordé de plume blanche. Des laquais s'empressent: ils présentent à Sa Majesté un pâté; elle refuse et bâille.

Jasmin remarque que le Roi a le visage rose et rond. Louis XV fait des gestes lents, porte paresseusement à sa bouche une cuisse de poulet et la jette au petit épagneul qui se roule à côté de son assiette. Puis il bâille encore et se penche vers la dame installée près de lui.

—La duchesse de Châteauroux, explique Eustache, qui a travaillé à Paris et connaît certaines mœurs de la cour.

—Ce n'est pas la Reine?

—C'est la maîtresse du Roi.

La duchesse a la figure pâle sous le tricorne de chasse et paraît souffrante dans sa robe jaune. Elle sursaute aux paroles du Roi et Jasmin, à qui rien n'échappe, voit son visage se contracter, ses joues devenir livides.

—On dirait qu'elle va mourir, murmure le jardinier.

Une chose l'inquiète davantage: le Roi! Malgré l'air d'ennui que se donne le souverain, un prestige l'entoure aux yeux du jouvenceau. Car on a dit à Jasmin qu'il faut savoir mourir pour lui, que c'est le chef qui dirige les batailles et remporte les victoires. Le fleuriste ne peut s'imaginer Louis XV qu'à travers cette illustration. Pourtant il souhaiterait son maître plus impérieux, d'une allure virile et gaie. Il regrette que le Roi de France ait ce pli d'amertume qui se creuse par instant aux commissures de ses lèvres et ce regard qui se pose avec mépris. Il se rappelle une gravure où Louis XV a le front libre, l'œil franc, le teint fleuri, l'air à la fois doux et conquérant, et où il fait penser en même temps au pigeon ramier et à l'aigle. Jasmin s'assure que c'est ainsi que le Roi doit être et dans le personnage distrait et fatigué il revoit le prince magnanime de la gravure.

Pendant que Buguet se livrait à ces réflexions, sur la route, du côté de Montgeron, apparut au soleil un attelage éclatant qui jeta des reflets aux ornières et brilla comme un astre inattendu. Plusieurs seigneurs sursautèrent, se firent une visière de la main pour mieux voir.

L'apparition se dessina. Les courtisans distinguèrent une femme en rose dans un phaëton d'azur attelé de deux chevaux blancs. Elle conduisait elle-même. Derrière, un négrillon tenait ouvert un grand parasol.

A l'approche de la halte, la dame ralentit l'allure de ses chevaux, afin de recueillir les regards de la cour étonnée, où frémit un murmure.

Ses larges paniers emplissaient la voiture de falbalas. Sa main gauche laissait flotter les rênes; la droite agitait un grand éventail.

Elle portait un chapeau à la bergère sur ses cheveux poudrés et avait trois mouches si subtilement posées qu'elles brillaient comme des étincelles sur le teint pâle que relevait un rien de fard. La robe échancrée à la gorge montrait la naissance des seins. Tout provoquait dans la belle cochère: la fierté sur son front, la luxure aux fossettes de ses joues et aux coins de ses lèvres. La transparence de ses dentelles carnait d'un diabolique éclat jusqu'à ses perles, tandis que ses yeux armés cherchaient une victime. Son bras avait l'élégance d'un col de cygne, et sa toilette semblait avoir été trempée dans le sang enflammé des roses de Bengale.

La dame traversa les groupes des chevau-légers, des grenadiers, des valets; elle excitait la curiosité de tous ces hommes.

Elle passa devant le roi, s'inclina.

Jasmin voyait tout du haut de son arbre. A l'aspect de la dame, il éprouva un trouble étrange. L'émoi lui fit lâcher une seconde la branche qui le soutenait. Il entendit battre son cœur dans sa poitrine. Ebloui comme si la reine des fleurs fût apparue, le jardinier cria:

—Mordi, la belle femme!

Mais une gerbe était là, dans la voiture, à côté de la dame. Jasmin proféra, la gorge serrée:

—Mes fleurs!

Il avait reconnu les nériums cueillis aux lueurs de l'aurore devant sa maisonnette et il dit, tremblant:

—Mme d'Étioles.

Alors, pris de vertige, il descendit de l'arbre et s'éloigna, suivi d'Eustache, qui s'étonnait de l'émotion de son ami.

—Mme d'Étioles, répéta encore Buguet.

Eustache prit un air malin:

—J'ai entendu parler d'elle; on dit que c'est un morceau de roi.

Il insista, hochant la tête:

—Un morceau de roi!

Arrivé à proximité de Lieusaint, Eustache quitta Jasmin en lui promettant de venir le reprendre une heure plus tard.

—Merci, dit le jardinier, j'ai le temps de retourner à pied, ça me fera du bien.

—A ton aise!

Jasmin se dirige du côté de Lieusaint. Dans la route maintenant solitaire, il marche, abasourdi, s'arrêtant pour passer la main sur son front.

Alors c'est cette femme merveilleuse que Martine approche à toute heure!

Jasmin eût dû deviner que sa promise était au service d'une beauté pareille. Depuis quelque temps, elle devenait plus piquante, plus jolie: le reflet de Mme d'Étioles, sans doute!

Jasmin pense à ces choses. Mais il entend quelques petits cris, un bruit de chevaux emballés. Il se retourne.

Le phaëton d'azur! Mme d'Étioles! Chassée par les officiers de la Châteauroux, elle s'est enfuie, défaille de dépit, lâche les rênes; déjà le négrillon met sous le nez de sa maîtresse un flacon de cristal; le grand parasol roule au milieu de la route.

Jasmin se précipite, arrête les chevaux. Il saute sur le marche-pied de la voiture et recueille la dame. Elle est évanouie.

Jasmin la soulève, et avec beaucoup de peine, à cause des grands paniers, la porte au pied d'un arbre.

Affolé il crie:

—Mon Dieu, aidez-moi!

Le négrillon s'agite comme un singe en délire.

—Elle est morte! hurle Jasmin.

Il court vers une source qu'il a rencontrée sous bois et revient avec son chapeau qui ruisselle. Il y trempe le bout des doigts, et, comme il le ferait pour ses amaryllis pâmés, secoue quelques gouttes d'eau sur le visage blêmissant où la bouche fardée paraît une blessure.

La dame ouvre les yeux: Jasmin croit renaître lui-même à la vie. Elle murmure:

—Où suis-je?… Que faites-vous là?

Jasmin est à genoux. Le négrillon rajuste une dentelle. Mme d'Étioles, pâle, fronce le sourcil, sa bouche se crispe avec douleur. Elle dit, perdue au fond d'un rêve:

—Je me souviens.

Ses petites mains empoignent l'herbe à côté d'elle:

—Et je me souviendrai.

Puis elle s'adresse au négrillon:

—Mon miroir!

Elle y jette un regard:

—Quel désarroi!

Elle tapote ses boucles, caresse ses sourcils et, se parlant elle-même, avec un sourire de mépris:

—Dieu, que j'ai été femme!

Jasmin n'a cessé de contempler les yeux de Mme d'Étioles: ils lui paraissent tantôt noirs, tantôt bleus. Sous des cheveux où de vagues blondeurs cendrées luttent avec la poudre, le visage ovale de Mme d'Étioles montre une peau fine où les mouches de velours se jouent comme des volucelles autour d'une rose blanche.

Mme d'Étioles dépose son miroir, tend une main au négrillon, l'autre à

Jasmin:

—Relevez-moi!

Jasmin hésite. Il n'ose toucher aux doigts frêles.

—Voyons! dit nerveusement Mme d'Étioles.

Le jardinier prend la main tendue, ferme les yeux, tant le cœur lui défaille.

Mme d'Étioles est debout.

—Qui êtes-vous? demande-t-elle à Jasmin.

Il murmure, la gorge serrée:

—Jasmin Buguet.

La grande dame dit au négrillon:

—Donne un écu à cet homme.

Buguet réprime un mouvement de révolte:

—Merci! Oh! non! Madame!

Mme d'Étioles s'aperçoit de la bonne mine du jeune garçon:

—Vous regardez mes fleurs? dit-elle d'un air aimable.

Jasmin baisse les paupières:

—Elles viennent de mon jardin.

—De votre jardin?

—Je suis jardinier, c'est Martine Bécot qui me les demanda hier.

—Martine! Je ne savais point.

Mme d'Étioles sourit:

—Vous aurez ma pratique. Jasmin!

Elle remonta dans son phaëton et, ayant retrouvé toute sa grâce, prit les guides et partit.

Jasmin la suivit du regard. Elle disparut d'un coup, par un chemin de traverse.

Le jardinier s'en alla en songeant à nouveau.

La femme qu'il avait tenue dans ses bras, et dont il se sentit un instant aussi parfumé que s'il avait porté une brassée de fraxinelles, c'était Mme d'Étioles! Ces mots chantèrent à son oreille: Mme d'Étioles! Un sentiment suave descendit dans ses veines, un sentiment triste un peu et profond, tel qu'il n'en avait encore ressenti. Il lui sembla que son âme se fondait. La plaine et le bois lui parurent mélancoliques comme la fin d'une fête.

Poussé par une force irrésistible, Jasmin retourna près de l'arbre sous le tronc duquel Mme d'Étioles s'était reposée. Il s'assit. Un rien de parfum flottait encore. Le jardinier ferma les yeux: il revit la grande dame, avec ses œillades aux reflets de scabieuse et d'or, avec ses lèvres qui brillaient comme des cerises, son front hautain comme une étoile, ses doigts fuselés. Quand il releva les paupières, il aperçut, dans l'herbe, la place où Mme d'Étioles avait crispé sa main. Il se pencha et baisa le gazon ravagé. Puis il se releva brusquement, comme s'il se fût brûlé les lèvres, et murmura:

—Je deviens fou.

Au loin la chasse partait du côté de Quincy, les chiens lançaient leurs abois, au son métallique desquels se mêlaient les appels des cors. Le vent qui s'était levé effaçait sur la route blanche la trace des carrosses et le pas des chevaux. Buguet marcha dans le bois désert, regarda le soleil disparaître et le ciel doucement violet. Pour regagner son village, il s'engagea dans la plaine qui descendait vers la Seine. Et bientôt, parmi les mille flammes automnales des colchiques, il traversa les grands prés et les champs au clair de lune.

II

Table des matières

Quelques semaines plus tard Jasmin prenant son calendrier vit que l'automne commençait.

Le ciel était triste. Chaque coup de vent apportait des nuages. Ils formaient de grands camps farouches. La Seine agitée avait des teintes d'acier.

Jasmin examina les nues, tandis qu'autour de lui la rafale faisait choir les ciroles des grands poiriers.

La mère Buguet parut:

—Eh bien, fils, tu regardes le pied du temps? Il ne dit rien qui vaille.

Elle continua:

—Je viens de préparer le fruitier. Si tu m'en crois, nous cueillerons tout aujourd'hui. Le soleil ne chauffera plus guère. Au surplus les reinettes ont bonne mine et les calvilles jaunissent.

Jasmin murmura:

—Vous avez raison, ma mère.

La Buguet reprit:

—J'ai fait prévenir Etiennette Lampalaire. Elle nous aidera. Ce n'est point une engourdie.

Jasmin alla dans le petit hangar prendre son échelle: il la mit contre un grand pommier, puis il fixa son panier à un crochet pour le suspendre aux branches. Il monta; l'arbre croulait sous le poids des fruits. Avec précaution, Jasmin cueillit les pommes, les déposa dans une corbeille sans les froisser: car «toute blessure est pourriture», il savait cela de naissance.

Quand les paniers furent remplis, la Buguet en prit un à chaque bras et s'achemina vers la maison. Elle rangea les calvilles sur les claies, la queue en l'air. C'était une brave femme. Elle avait travaillé dur avec son homme, qui «avait parfois des turlutaines». Pensez! Il était le neveu d'un maître d'école, il savait lire! Savoir lire! Une mauvaise affaire qui mange le temps et déroute l'esprit! Ainsi, pendant que feu Buguet tenait le nez penché sur un bouquin, l'ivraie poussait, et si dru que souventes fois la bonne épouse vit des semis entiers étouffés par les bleuets et les pieds d'alouette: son mari les voulait respecter parce que les bleuets ressemblaient à ses yeux, à elle (ah! ça la faisait rire!) et que les pieds d'alouette donnaient une légèreté aux fleurs des plates-bandes! Tout ça, des idées qui coûtent cher au bout de la vie! Son fils aussi avait parfois l'air d'un songe-creux. Tout le monde cependant aimait Jasmin, il était de bon caractère; puis—ce qui devient rare!—il savait son métier.

—Bien sûr, s'il a la protection d'un duc ou d'un surintendant, il ira loin! disaient les gens.

Mais il arrivait à Jasmin de se montrer distrait, même triste. Ces dernières semaines surtout. Plus de sourire, plus de gaîté! Il réfléchissait à Dieu sait quoi! C'était depuis la chasse royale. Avait-il envie de se faire piqueux ou chevau-léger? Folie, lorsqu'on possède un bon métier et qu'on est sûr d'avoir chaque jour sa croûte à rompre et son lit bien chaud. Aussi La Buguet ouvre l'œil! Elle espère vivre assez longtemps pour marier son fils à une bonne ménagère, qui «veillera au grain».

Mais Tiennette arrive. Ses cheveux noirs, déjetés par le vent, le sourire clair de ses lèvres retroussées, son visage hâlé, ses yeux bruns et espiègles: tout brille. Sous le corsage de l'enfant qu'elle est encore, les seins de la femme poussent déjà. Aussi un matin qu'elle portait du lait au château, le vieux marquis d'Orangis invita la fillette à partager sa crème au houacaca, laquelle est faite d'une poudre composée de cannelle et d'ambre qui vient du Portugal et réchauffe les sens. Tiennette raconta depuis que le vieillard l'avait embrassée bien fort, le gobelet vidé, puis qu'elle s'était enfuie.

Aujourd'hui souriante elle aborde la mère Buguet:

—Vous m'avez fait quérir, la Buguet?

—Oui, mignonne, il faut que tu nous aides.

—Bien volontiers.

Elles se dirigent du côté de Jasmin: juché dans les arbres, un tablier au ventre, il se courbe, se redresse, s'allonge:

—Ah! te voilà Tiennette!

Il descend, tient l'échelle. Mais la petite veut grimper à l'arbre sans aide. Jasmin lui prête son dos: il sent à peine sur ses épaules le frôlement des pieds nus: Tiennette est dans les branches:

—Lance un panier, Jasmin!

—Attrape!

Elle s'assied au-dessus du tronc. Ses mollets hâlés passent sous ses courts jupons, polis comme du bronze, et dans les mouvements de la cueillette, insoucieuse du froid, elle montre un genou rond crotté de mousse et le bas de ses cuisses. Un rayon vient dorer l'enfant, éclairer ses dents blanches. Jasmin songe aux divinités enfermées au cœur des arbres et qui n'en sortent que rarement, à ce qu'il a lu dans les livres. Tiennette ainsi perchée, avec sa peau brune contre l'écorce, son regard de feu, ses cheveux en broussaille où pétille un grain de soleil, pourrait être la petite hamadryade jaillie de ce pommier pour en goûter les fruits. Des déesses plus puissantes doivent sortir des hêtres et des chênes. Jasmin en imagine une, écartant les branches d'un garie dans la forêt de Sénart. Elle s'avance, brillante et vive, comme si la sève du taillis l'incendiait. Elle a les traits de Mme d'Étioles.

Un cri d'Etiennette tire Jasmin de sa rêverie.

—Oh! la grosse pomme!

L'enfant a l'air de tenir une boule de feu dans ses mains brunes et agite ses pieds nus en signe de plaisir.

—Elle est presque grosse comme un cœur de cochon, dit Tiennette.

Elle retourne le fruit et ajoute, sérieuse:

—Oui, c'est un cœur, un cœur gonflé comme le vôtre, vous qui soupirez tant!

—Ce n'est pas pour toi, morveuse!

—Parions que c'est à cause de Martine, jeta avec malice la fûtée.

—Pas davantage!

—Qui donc lui met la berlue à l'esprit? Faudra que je devine, se dit

Tiennette.

A midi elle s'en alla, inquiète pour son amie Martine.

—A qui songe Jasmin? Je ne l'ai jamais vu ainsi!

Perdue dans ses réflexions, elle ne vit point le marquis d'Orangis qui la guignait d'une petite fenêtre de son castel. Il lui faisait des signes avec la main qui venait de fourrer du tabac d'Espagne dans son nez de vieux singe. Il portait une robe de chambre d'homme de qualité et un ancien bonnet de mariage vénitien, couvert d'emblèmes dorés sur fond blanc, et trop large pour sa tête à cette heure sans perruque.

Le marquis poussa un petit cri. Alors Tiennette s'aperçut de sa présence. Les yeux du vieillard brillaient et les rides de sa figure sèche étaient tirées par un sourire sans dents. Il esquissa deux baisers.

—Vous allez vous enrhumer, monsieur le marquis, s'écria Tiennette.

Elle s'enfuit, mais pour passer le ruisseau, sous les yeux du seigneur, elle releva sa cotte, bien que celle-ci fût déjà très courte et qu'il n'y eût qu'un mince filet d'eau.

Le lendemain la pluie nocturne avait apaisé le vent; une légère brise déchira les brumes: le soleil se leva dans une claire pureté.

En ouvrant leurs volets, les paysans se réjouirent. Quelle bonne journée pour la vendange!

Voilà déjà les filles. Elles chargent les hottes; leurs bonnets de mousseline battent des ailes. Les «jeunesses» crient et chantent. Et les garçons paraissent aussi, avec les mollets nus, les manches retroussées. Ils sont joyeux: on dirait que l'«azur», cette fleur délicate qui couvre le raisin, veloute leurs sourires. Une voix s'élève: elle lance une ariette:

Croyez-vous qu'Amour m'attrape

De m'avoir ôté Catin?

Qu'ai-je à faire de la grappe

Quand j'ai foulé le raisin?

La chanson vole au-dessus des haies, jusqu'à l'église, et réveille les échos de la Seine endormie.

Jasmin restait insensible aux rumeurs du village.

—Tu ne te rends point aux vendanges? lui demanda la Buguet.

—Je n'en ai guère envie.

La porte s'ouvrit: c'était Martine! Elle cria à Jasmin:

—Eh bien! Tu n'es pas prêt!

La jolie fille s'avança, poing sur la hanche, un peu moqueuse:

—Vraiment, Jasmin, tu n'es point galant! Fallait savoir que j'allais venir! Allons! Embrasse-moi!

Le jardinier lui donna un baiser sur chaque joue; puis la jeune fille sauta au cou de la Buguet.

—Eh! dit celle-ci, que tu sens bon et que tu as la peau doucette et blanche! Prends-tu des bains de lait comme ta maîtresse?

La soubrette éclata de rire:

—Mme d'Étioles se baigne dans l'eau claire!

Martine était affriolante avec son bonnet blanc, son corsage de percale, sa jupe d'un vert de scarabée qui laissait passer de fines chevilles et des souliers cambrés. Mais ce qui charmait le plus en elle, c'était, sous ses cheveux châtains, ses yeux de couleur indécise, comme ceux des chats. Il semblait qu'elle pût les aviver des tons et des lueurs qu'elle voulait. Martine avait le nez court, retroussé juste assez pour indiquer un peu d'impertinence qu'adoucissait le sourire des lèvres. Ce matin, elle semblait apporter une lueur de l'aurore dans les fossettes de ses joues. Elle dit d'une voix cristalline:

—Allons, Jasmin, conduis-moi aux vendanges!

Buguet fit un brin de toilette, mit ses souliers ferrés pour patauger dans la terre des vignes:

—Me voilà prêt!

Les deux jeunes gens furent bientôt au bord de la Seine.

—Alors, M. Jasmin a assisté à la chasse royale? demanda Martine.

—Oui!

—On l'a fort remarqué. Et c'est pour le remercier de ses fleurs que Mme d'Étioles m'envoya hier chez ma marraine Laïde Monneau, où j'ai passé la nuit.

—Ce n'est point vrai!

—Je te l'assure. Elle s'est souvenue de ton nom. Elle m'a tout raconté et elle est bien heureuse, car à la suite de l'accident le Roi lui a envoyé dix faisans dorés, ce qui est gibier rare.

Jasmin devint silencieux. Ah! Mme d'Étioles a prononcé son nom: Jasmin Buguet! Pour la première fois ce nom paraît fleuri au jardinier. Il sourit à des visions douces, à un bonheur secret. Le paysage prend à ses yeux une splendeur ravie. Buguet regarde avec plus de joie les vignes: ces petites fées vertes, qui, pendant les hivers sans soleil, versent le rêve aux mortels en des boissons rouges, aujourd'hui se drapent dans leur feuillage bordé de pourpre. Elles grimpent à pic sur le coteau pierreux d'où l'argile rouillée s'éboule; en procession elles s'appuient sur leurs échalas d'acacia ivres du vin contenu dans leurs mamelles.

L'œil du garçon brille, sa physionomie s'éclaire. Il ose insinuer:

—Mme d'Étioles se souvint de mon nom?

—Ne te l'ai-je pas dit?

—C'était dès le soir de la chasse?

—Ce soir même. Je dégrafais sa robe. Elle jetait ses bagues dans un coffre. «Martine, dit-elle, j'ai rencontré le jardinier qui t'a donné les lauriers pour mon phaëton. Il s'appelle Jasmin Buguet, n'est-ce pas?» Je rougis. «Pourquoi as-tu honte?» continua Madame. Elle sourit: «C'est un joli garçon! Et ma foi il fut, lors de mon accident de voiture, fort civil!»

Jasmin exultait.

—Comme te voilà joyeux! dit la soubrette. Tu te sens bien flatté?

Elle était enchantée de voir son compagnon se dérider. La fillette aimait beaucoup Jasmin. Enfants, ils avaient déniché des fauvettes dans les roseaux de la Seine, joué aux osselets, à cligne-musette, au toton, la toupie qui ronfle, et lancé les bulles de savon qui sortent d'un tuyau de pipe et crèvent au long des chaumes. En hiver, ils élevaient des châteaux de cartes, se penchaient sur le jeu de l'oie, construisaient des coqs en papier. La petite était orpheline. Une fois que son parrain dut s'absenter, il la confia aux Buguet; ceux-ci la couchèrent avec Jasmin, les enfants s'endormirent sur le même oreiller: on eût dit à les voir sommeiller que leurs têtes poupines souriaient au même rêve.

—On les mariera, peut-être, dit le père Buguet en riant.

Plus tard, bien qu'il n'aimât guère la danse, Jasmin conduisit Martine au bal champêtre, participant avec elle au moulinet, sous les tilleuls du bord de l'eau, aux sons de la flûte. A la fête, il la menait voir le montreur de boîte d'optique et celui de marionnettes; ils achetaient des complaintes, écoutaient les joueurs de vielle et de clarinette. Jasmin offrait à Martine des dorioles et autres délicatesses de bouche. Ils buvaient un verre d'hypocras ou de vespetro, que débitait un charlatan, et le soir la mère Buguet pétrissait des «roussettes».

Le village les fiança. Cependant ils avaient échangé des œillades tendres, des serments enflammés, des baisers en cachette, derrière la porte, quand le garçon venait passer la veillée chez Rémy Gosset et que la fillette le reconduisait jusqu'au seuil, «histoire de voir les étoiles». Un après-midi que Martine, sortie pour cueillir des cerises, avait délaissé son rouet, Jasmin couvrit le fuseau de roses pompon, de sorte qu'elle trouva, en revenant avec son panier plein, une chose aussi belle et vive que le sceptre de Flore.

D'ailleurs Martine était sage. On ne l'avait jamais surprise dans une grange, le sein hors du corsage, dans l'attitude de celles qui imitent sur les bottes de foin ce que les pigeons, après s'être becquetés, pratiquent à deux sur les gouttières. Nul galant n'était monté à la petite fenêtre de sa chambrette; ni son parrain Rémy Gosset, ni sa marraine Laïde Monneau, chez qui elle habitait parfois, n'avaient trouvé de chapeau d'homme sous son lit.

Rien pourtant n'avait été décidé entre Buguet et la soubrette. Aujourd'hui le jardinier comptait vingt-trois ans et Martine atteignait son dix-neuvième octobre. Elle pensa qu'il était temps de songer au mariage:

—Je vais parler!

La joie revenue au cœur de Jasmin encourageait l'amoureuse. Le garçon s'égayait le long de la Seine. Il voulut cueillir une branche de salicaire et s'approcha de l'eau, parmi les joncs du bord: le reflet de la rivière illumina son visage d'un or fluide.

—Est-il joli!

Il rappela à Martine ces jeunes satyres aux chairs roses ou hâlées qu'on voit à Étioles dans certains tableaux: ils penchent sur des urnes ou des conques, parmi des plantes aquatiques, leurs tétons bruns qui frôlent les pétales des nymphéas.

Jasmin revint, offrant à Martine la vergette empourprée de la fleur tardive.

—Merci, dit-elle. Je la porterai dans ma chambre en souvenir de toi.

Puis le jardinier interpella le sacristain Euphémin Gourbillon, qui promenait dans un clos son maigre personnage:

—La belle récolte, Euphémin! Il y a de quoi rougir le nez à tous les sonneurs de cloches de notre capitainerie de Sens!

Il en interpella d'autres encore et se laissa accoster par maint villageois, au grand dépit de Martine.

Elle n'osa et ne put rien dire à Jasmin, moitié par timidité de jeunesse, moitié à cause des bavards de la route, et ils se trouvèrent ainsi près de la tannerie de Gillot.

—Ah! Martine! s'écria la tante, c'est gentil de venir nous aider! Va de ce côté, où se trouvent les fillettes.

Voici l'oncle Gillot! Il est chargé de paniers débordants de grappes encore froides de rosée. Il s'en débarrasse. Puis il s'essuie le front et tape sur l'épaule de Jasmin:

—Je suis content que tu sois venu, mon neveu! Eustache Chatouillard nous est aussi arrivé.

Près de la porte du vendangeoir, Eustache, la culotte relevée mi-cuisse, dans une cuve emplie de raisins, foule, le torse nu.

—Bonjour, Jasmin! s'écrie-t-il. On ne s'est pas revu depuis le jour de la chasse.

Gillot intervient:

—Vous causerez tout à l'heure. Mon neveu, je t'emmène au-dessus des roches.

Buguet disparaît avec l'oncle et plonge dans la mer des ceps.

Il cueille. Sa serpette habile coupe le pédoncule des grappes au bon endroit. Gillot bavarde. Buguet l'écoute d'une oreille. L'air qui passe, chargé de frémissement d'or des coteaux, les tons de turquoise du ciel, le calme du fleuve qui dort son sommeil de grand serpent d'azur, tout le fait songer à ce qui le tourmente. La vision de Mme d'Étioles réapparaît au-dessus des échalas. Le sentiment qui s'est emparé de Buguet sur la route de Lieusaint et n'a cessé de chanter en lui redouble en ce moment. Pour cet amoureux des fleurs, peut-il être plus attirant objet que cette grande dame? Mme d'Étioles paraît au jardinier sortie du plus odorant promenoir d'orangers, d'un cabinet de gardénias. Le garçon se penche vers le sol, comme les autres vendangeurs, mais quand il relève la tête il la sent pleine de gloire: le décor encombré de rustres, qui semblent traire les vignes, se mue pour lui en parterre de sourires ailés. La Seine devient le fleuve complaisant: elle doit mener Jasmin vers il ne sait quelle cour où Mme d'Étioles trônerait comme la statue d'or qui se dresse au fond des grands bassins de Vaux-Pralin, où chaque année Buguet va tailler les tilleuls et façonner le labyrinthe.

A onze heures, Jasmin et Gillot descendent; ils rencontrent la tante qui porte un pâté de grives, mis au four dès patro-minette. Eux-mêmes reviennent de la cave du tanneur, une cave naturelle creusée dans le tuf: ils sont chargés de grosses bouteilles cachetées de cire rouge; Gillot en lève une, le sang des grappes flambe dans le verre comme sous la peau des grains et paraît heureux de revivre au soleil.

Les vendangeurs s'assoient à l'ombre d'une charrette. La mère Gillot entame le pâté, tandis que Martine distribue les miches.

—Arrivez, les enfants! crie la soubrette.

Elle est saisie et dorée par le grand air comme les pains qu'elle tend l'ont été par le four.

Trois vignerons, deux filles, Tiennette s'avancent pour recevoir leur part. Eustache se roule sur l'herbe en riant et lève ses pieds et ses mollets rougis par le foulage. Chaque flacon que Buguet débouche fait sonner, ainsi qu'un pistolet qu'on décharge, le creux de son goulot. Le bruit attire Euphémin Gourbillon. Il a déjà trinqué avec maint vendangeur et sa figure s'allume, barbouillée du tabac qui tache son casaquin en ratine noire. L'oncle Gillot l'invite et il s'installe.

Le premier coup de dents se donne avec appétit.

—Les grives sentent le verjus, dit Gillot.

—Elles en ont au cul avant que les autres en aient au bec!

Tiennette interpelle Gourbillon:

—Comme vous buvez, sacristain! On voit que vous n'êtes pas chez vous!

—Effrontée! Quand le marquis d'Orangis t'offre de la citronnelle, tu t'en fourres plein le gosier.

Tiennette éclate de rire.

—Le marquis d'Orangis! Ah! non! Je n'aime point ses drogues!

La garcette prend un air malicieux:

—Je suis trop paysanne, avec mes sabots! M. d'Orangis aime les pieds bien chaussés! Il m'a promis une paire de souliers en me disant qu'il mettrait lui-même les bas.

—Ta fortune commencerait par le pied!

—En faisant son chemin elle monterait vite plus haut!

—Au carrefour où tout passe! conclut Gourbillon.

—Sale! cria Tiennette.

Cependant Martine regardait Jasmin. Le soleil taquinait les cheveux bruns du gars et sa peau aussi appétissante que celle d'un brugnon. Il se carrait, en manches de chemise; son gilet à fleurettes laissait l'aise son cou et ses épaules: la camériste suivait à la dérobée le jeu des muscles sous le linge éclatant de lumière. Puis elle épia le visage de l'amoureux: la bouche rose, sans pli méchant aux commissures des lèvres, les yeux d'un gris d'acier qui se pailletaient de bleu. Quand Jasmin se retournait, Martine trouvait son profil aussi élégant que celui des marquis: un nez fier, aux narines mobiles, un menton ni carré, ni gras, qui rappelait un peu celui des femmes et se trouait d'une fossette. Le jardinier était distrait.

—Tu n'es point gai, mon fieu, lui dit Gillot, pour un jour de vendange.

A ton âge, j'embrassais toutes les jeunesses.

—J'en ai bien envie, mais j'ai peur des rebuffades.

Jasmin était descendu au repas des Gillot comme d'un ciel: après son rêve où les finesses de sa nature lui avaient suscité des illusions, la réalité lui faisait mal. Il n'accorderait aucune attention aux filles.

Il rompit le pain avec Martine. Elle avait les mains rougeaudes! Il se rappela qu'il en avait vu de toutes blanches, qui ne semblaient faites que pour porter des lys.

—Ah! dit la soubrette boudeuse, je n'ai pas de chance d'avoir un galant de ton acabit! Tu ne souffles mot. Veux-tu bonne fortune plus relevée?

—Ce n'est point pour te faire affront, Martine! Le soleil m'entête.

—Tu es plus chaud quand il gèle? demanda Eustache.

—J'ai mal à la tête, répéta Jasmin.

—Il y paraît, appuya Tiennette en prenant parti pour Martine, car pour ne rien trouver à répondre à tes mignoteries, ma bonne, il faut qu'il soit bien mal en train.

—Le fait est, mon garçon, reprit Eustache, que ça ne te vaut rien de te frotter aux femmes. Te voilà ahuri comme le jour où tu m'as campé là, dans la forêt de Sénart! Tu te souviens?

Jasmin baissa la tête et Tiennette intriguée demanda:

—Qu'est-ce qui s'est passé dans la forêt de Sénart?

—Une belle dame…

—Ah!

—Mme d'Étioles!

—Oh!

—Il rougit! Il rougit! Il en tient pour la dame! dit Tiennette.

—Tais-toi, harpie! cria Jasmin. L'oncle Gillot déjà assoupi tressauta.

—Allez vous chamailler plus loin que je fasse mon somme!

—On ne se quitte pas sans boire un dernier coup, dit Gourbillon tendant son gobelet.

Tous les hommes l'imitèrent; puis les bouteilles vides roulèrent sur l'herbe.

—Ça prouve, conclut l'ivrogne, que, pour se tenir d'aplomb, il faut être plein.

Tandis que la mère Gillot remisait les plats, ses convives s'égarèrent, avec les autres vendangeurs, par les sentiers. Garçons et filles, sous prétexte de chercher de l'ombre, se dirigèrent vers les roches. Des grottes y ouvraient leurs gueules bleuâtres dans la blancheur du tuf. Ces cavernes, voilées de vignes vierges et de viornes, se prolongeaient sous terre et disposaient çà et là des cellules qu'éclairait vaguement quelque cheminée naturelle creusée par la pluie.

Martine eût volontiers entraîné Jasmin de ce côté, promenade habituelle des amoureux. Persiflé par Tiennette, le jardinier avait quitté ses amis. Mais sa promise eut beau le chercher sous les grands noyers dont l'ombre noire s'arrondissait par places dans l'or des vignes, parmi les filles que les caresses des lurons rendaient rougeaudes comme des écuelles de vendanges, ou dans les retraites des grottes. Rien!

—Qu'as-tu fait de ton amoureux? demanda une voisine.

La pauvrette avait peine à retenir des sanglots. Où était donc Jasmin? Quelle folie l'avait pris tout d'un coup? D'habitude, il ne se mettait pas en colère pour un mot, il était doux, plutôt trop calme. Martine était inquiète. Elle grimpa dans les rocs. Elle n'y rencontra que Vincent Ligouy, un propre à rien qui gardait les vaches et jetait les sorts. Il lui fit peur avec ses yeux pâles, ses cheveux couleur de chaume qui tombaient comme des couleuvres mortes. Il rit: deux grandes dents éclairèrent sa longue figure terminée par une barbe d'étoupe. Il marchait mal d'aplomb: ses jambes de grand faucheux, toujours nues, avaient l'air de vouloir s'emmêler à chaque pas.

Martine redescendit le coteau en criant.

—Qu'as-tu? lui demanda une paysanne.

—Il m'a soufflé le guignon!

—Qui?

—Vincent!

Des gars huèrent Ligouy, qui était le souffre-douleur du village:

—Va-t'en, enfant de truie!

On lui jeta des pierres. Une l'atteignit au front. Le sang coula. Ligouy porta la main à sa blessure, l'essuya au haillon de chemise qui couvrait sa poitrine et partit.

—T'en voilà débarrassée, Martine!

Le son rauque d'une corne annonça la reprise de la cueillette. On entendit dans les clos des appels aigres de vieilles. Le clocher de Saint-Port tinta.

—Ah! oui! Ligouy souffle le guignon! T'as bien raison, Martine, dit une fillette, qui sortait des grottes en rajustant à la hâte son fichu et en remettant son bonnet droit.

D'autres suivaient, les jupons fripés, avec leurs amoureux qui avaient l'air penaud.

Martine revint triste à la vigne des Gillot. Elle y revit Tiennette.

—Qu'est-ce qui te tourmente? lui dit la gamine. L'amoureuse sanglota.

—Jasmin est parti!

—Il reviendra, nigaude!

—Non point!

—Mais pourquoi?

Essuyant ses larmes, Martine raconta l'indifférence de son amoureux depuis le matin, sa distraction pendant le repas, son air maussade.

—Il ne m'aime plus, gémit-elle. Il est pris par une autre!

—Quelle autre? Je les connais toutes au village et si Jasmin avait suivi les cottes d'une quelconque, je le saurais.

—Que veux-tu! Il a été toute la journée plus froid qu'un glaçon. Ah! il n'eut qu'un moment de joie, c'est quand je lui parlai de Mme d'Étioles.

—Oô!!

—Alors il fut plus gai qu'un rossignol. Il eût, ma foi, dansé sans violon au bord de l'eau.

Tiennette, tout émue, s'écria:

—Pardi! C'est cela! Il en tient pour ta maîtresse! As-tu remarqué sa façon malhonnête de m'appeler «harpie» tout à l'heure?

—Jasmin épris de ma maîtresse! Ah! tu me fais rire, répliqua Martine incrédule.

—A ton aise! Prends garde de rire comme saint Médard! Pas plus tard qu'hier, je me suis aperçue que Jasmin avait l'âme à l'envers et sa mère me disait que c'est depuis le jour de la chasse qu'il a martel en tête! Il y vit Mme d'Étioles?

—Elle est tombée dans ses bras.

—Dans ses bras!

—Il l'a déposée sur l'herbe.

—Ah! Martine, songe à ce que Chatouillard nous disait pendant le repas, que Jasmin fut si ahuri en voyant Mme d'Étioles!

Les deux filles se regardèrent au fond des yeux; la grande fronça les sourcils, son visage se voila d'une tristesse subite et elle mit la main sur son cœur: la petite à la mine fûtée avait insinué à sa compagne du soupçon, de la douleur.

Martine quitta la vigne avant la vesprée; elle devait regagner Étioles dans la charrette de son parrain.

Dès qu'elle arriva à Boissise, elle entra chez le jardinier. Jasmin s'aperçut qu'elle avait le cœur gros:

—Tu viens me dire au revoir? murmura-t-il.

Il prit la villageoise à la taille, l'embrassa. Puis il ferma les yeux et tressaillit: Martine avait déboutonné son corsage dans la hâte du retour, et de son linge chauffé par le soleil et par sa chair montait un parfum. Ah! ce parfum! Buguet en eut le vertige! C'était celui qu'il avait senti en relevant Mme d'Étioles.

—Cela te paraît si bon? murmura l'amoureuse.

—Ah! oui!

La voix de Jasmin tremblait.

—Encore, dit-il.

Il appuya les lèvres sur la nuque de la soubrette qui se pâma, prête défaillir.

—Tu sens le paradis, murmura le jardinier.

—Oh! Jasmin! oh! Jasmin!

La mère Buguet apparut.

—Martine, balbutia Jasmin, tout rouge, je vais te chercher des figues que je t'ai promises.

Le panier fut prêt en un instant. La fillette, son bonnet un peu de travers sur le front, l'emporta à son bras nu.

—Au revoir! Au revoir! dit-elle en montant dans la carriole de Rémy

Gosset.

Déjà les vendangeurs revenaient. En avant, Gourbillon avait peine à se tenir.

Les autres suivaient, rompus, mais joyeux. Les vendangeurs, selon la coutume, avaient écrasé des grappes noires sur la figure des vendangeuses.

Des filles crièrent:

—Bon voyage, Martine!

Les garçons reprirent:

—Tu n'emmènes donc pas Buguet? Affûte-toi pour nous faire aller à la noce!

Martine était ravie. Elle partait, cahotée au trot de la bique à Gosset. Le parrain, ayant vidé beaucoup de chopines, essuyait de temps en temps ses paupières lourdes.

La fillette songeait aux baisers de Jasmin. Elle les sentait encore, dans sa nuque. Ils lui donnaient des frissons qui se renouvelaient. C'était comme des brûlures légères.

—Il m'aime, se dit-elle.

Elle sourit:

—Tiennette a beau dire!

Comme le soir tombait, un doute se réveilla pourtant au cœur de Martine:

—Tu sens le paradis, avait dit Jasmin.

Etait-ce sa peau, ses cheveux, une odeur émanant d'elle qui avait ému son promis au point qu'il se crût au ciel? A la dérobée, la soubrette se pencha vers l'ouverture de son fichu. Grand Dieu! Ce parfum, c'était celui de sa maîtresse, le même qu'à Sénart! Avant de partir, Martine en avait secoué la dernière goutte entre ses seins!

Elle pâlit.

—Ce n'est pas moi qu'il a embrassée, se dit-elle.

La fillette arriva pleine de mélancolie à Étioles. Il était plus de dix heures. Un valet à demi vêtu, traînant ses chausses par les allées, vint ouvrir.

—Eh bien, dit-il, c'est ton parrain qui te ramène! Où est-il resté, ton cousin de vendanges?

Dans sa chambrette, Martine se sentit toute abandonnée. Le valet disait juste! Elle n'avait plus d'amoureux! Pourtant Jasmin l'aimait depuis si longtemps! Ne lui avait-il pas donné, dès qu'elle les désirait, ses choses les plus précieuses, une fois sa tourterelle, puis un morceau de corail en forme de dent, et toujours une part de ses gâteaux? Quand elle était malade, il interrompait vingt fois son travail pour la voir et lui prodiguait des caresses sur le front, des poignées de mains qui guérissaient mieux Martine que les potions de sa marraine. En été Buguet menait son amoureuse en barque et cueillait dans les estuaires de la Seine de petites parnassies blanches qu'il jetait autour d'elle; alors il la regardait en ramant lentement: il semblait à la fillette que son promis l'enlevait très loin, à l'horizon bleu, pour lui apprendre des choses nouvelles et douces. Et un jour n'avait-il pas fait jurer Martine de ne prêter l'oreille à aucun propos galant? C'était dans la grange de Gosset, au moment de la moisson; les yeux de Jasmin brillaient étrangement dans son visage hâlé; les amoureux étaient seuls. Martine crut qu'il allait la prendre: elle ne se serait point défendue.

—Ah! oui il m'aime et un pareil amour ne s'en va pas ainsi!

La soubrette se désolait au milieu des ténèbres. Le silence de la nuit pesait sur sa poitrine. Elle songea à Mme d'Étioles, qui dormait sous des courtines de soie, comme une fée au repos.

—Ce qu'elle vous retourne un homme! se dit Martine! Sait-on ce qui peut arriver avec des femmes pareilles! Elle a ébloui un roi!

Il fallait se méfier! Mais que faire? Ah! tout d'abord quitter Étioles, ôter à Jasmin l'occasion d'y venir, aller retrouver le promis au village, revivre auprès de lui.

—Je veux être sa femme, affirma Martine. Et je le serai bientôt, car,

Boissise, je le forcerai bien à s'occuper de moi.

Elle battit le briquet, alluma une chandelle, prit une feuille de papier et commença une lettre à sa marraine, la tante Laïde Monneau:

Ma chère Marraine,

Un petit chez soi vaut mieux qu'un grand chez les autres. C'est ce que me disait hier la mère de Jasmin en me quittant. Comme je ne pouvais m'endormir cette nuit, j'ai pesé ses paroles: elles valent un bon conseil. Je le suivrai. Aussi bien je n'ai plus rien à apprendre ici. Je sais coudre, repasser, faire le ménage et soigner la toilette d'une grande dame. C'en est assez pour être la femme d'un jardinier. Si j'attendais encore j'en saurais trop. Comme tant d'autres je deviendrais ambitieuse et le bonheur que nous souhaitons, mon promis et moi, nous ferait pitié. Dès demain, si j'en trouve l'occasion, je préviendrai ma maîtresse. Elle est bonne, je lui dirai que je me fais vieille loin de mon galant, qu'il me tarde de me marier, que pour cela je ne me sens pas le courage d'attendre la fin de mon engagement qui tombe à la louée de la Saint-Jean l'an prochain. Si ma maîtresse a sous la main une chambrière pour me remplacer, c'est chose faite. Attendez-vous à me voir arriver un de ces matins. Comme vous ne voulez que mon bonheur, ma chère marraine, j'espère que vous ne contrarierez pas mes projets et que votre maison sera la mienne tant que je serai fille. Prévenez Jasmin et sa bonne mère afin qu'ils ne tombent pas de leur haut en me voyant arriver.

Votre filleule,

MARTINE BÉCOT.

Le lendemain, au lever du soleil, Martine donna sa missive à un coquaillier qui passait; contente de sa décision elle se sentit plus légère que la veille.

Avant dix heures, Mme d'Étioles la fit venir à sa toilette.

—Eh bien, Martine, le temps d'hier fut propice aux vendanges?

—Oh! oui, Madame, on dit que les futailles manqueront. Gourbillon le sacristain s'offre à boire le trop plein des cuvées.

—Une outre, ton homme d'église! Mais tu ne dis rien de ton amoureux?

La soubrette pensa défaillir. C'était le moment de parler.

—Ah! Madame, je pense qu'il est grand temps qu'on nous marie!

—Oui, vraiment! Te voilà bien pressée. Crains-tu pour ta taille? Je te croyais plus sage.

—Si ce n'est l'honneur, ce que pense madame me chagrinerait moins que ce qui arrive.

—Quoi donc?

—Jasmin en aime une autre!

La soubrette sanglota.

—Il te l'a dit?

—Lui-même l'ignore peut-être, mais moi je n'en doute point.

—Pauvre fille! Si tu l'aimes tant il faut l'éloigner de ta rivale. Qu'il entre ici comme jardinier! Tu le garderas à vue et tes attraits sont assez visibles pour le distraire. Et puis nous lui taillerons de la besogne. Compte sur moi. Allons, cesse de te rougir les yeux. Tu sais que je n'aime pas les visages chagrins autour de ma personne.

Martine se tut. Mais toute la journée elle songea à la bonté de Mme d'Étioles. Elle s'avoua qu'elle avait été injuste la veille à son égard. En somme, que pouvait la grande dame si Jasmin s'éprenait ainsi d'elle! Allait-on lui reprocher de dégager ce charme captivant qui séduisit jusqu'à Martine, car Martine serait triste si elle devait quitter sa maîtresse!

—On est si bien chez elle! Tout est plein de grâce. Les paroles sont douces. On entend de la musique tous les jours.

Martine regretta presque d'avoir écrit. Mais la lettre était déjà chez Laïde Monneau. Celle-ci arriva à Étioles le lendemain. Elle fit appeler Martine sur la route, après avoir comblé de grandes révérences le valet qui vint à la grille. Laïde avait une de ces figures cireuses et ridées de paysannes où l'âge ne marque plus. Son regard était dur.

—Sais-tu bien, dit-elle à Martine, qu'en lisant ton mot d'écrit j'ai cru que tu devenais folle? De mon temps il n'y avait que les filles prêtes à être colombes dans le pigeonnier d'une sage-femme pour être si pressées d'entrer en ménage! Aussi comme je te sais honnête et que pour la mémoire de ta sainte mère qui t'a confiée à mes soins je ne veux pas que tu donnes à jaser, j'ai pris sous mon bonnet de venir te trouver pour t'empêcher de faire un coup de tête dont tu te mordrais les ongles.

—Allons, allons, ma marraine, reprenez votre vent et dites-moi l'avis de Jasmin.

—Ah! ça, t'imagines-tu que je lui ai montré ta lettre à ce garçon? Ah bien! Ce n'aurait pas été long! Il aurait planté là sa bêche et son râteau pour venir te chercher. Un amoureux, ma fille, c'est un amoureux—tout ce que tu dis est bien dit, tout ce que tu fais est bien fait. Il ne voit que par tes yeux: à toi de ne point faire de bévue! Mais moi je ne me prête pas à tes turlutaines en te recevant dans ma maison qui te paraîtrait un taudis maintenant que tu as des habitudes de luxe.

—J'avais tant envie de rentrer au pays, et de me marier, murmura

Martine.

—Ta! Ta! Ta! Je fus ravaudeuse à Paris. Eh bien, si de but en blanc j'avais quitté mon tonneau pour demander à ma mère de me marier un mois après, elle m'aurait rabattu les coutures de façon à m'en ôter l'envie. Quand on n'a pas un sou vaillant, ma fille, et avec ça des habitudes grandioses, faut savoir d'abord amasser l'argent et avant tout remplir son esquipot de pistoles!

—Je vous obéirai, ma marraine, dit modestement Martine en baissant les yeux.

Pendant que la paysanne lui faisait la leçon, la fine soubrette avait conçu un plan pour sauver l'amour de Jasmin et elle le rumina plusieurs jours durant.

Martine se disait que jamais Buguet n'oserait parler de sa passion pour Mme d'Étioles. Il serait au service de la châtelaine, dans son jardin, que rien n'en pourrait transpirer. Elle devinait au surplus les ambitions de sa maîtresse et savait que cette intrigante n'était point femme à prêter attention à un jardinier:

—C'est comme si au fond d'une cave on brûlait des chandelles pour une étoile!

Martine soupira pourtant:

—Plus jamais ce ne sera comme avant. Il y aura toujours celle-là entre nous.

Il valait mieux que l'intruse fût Mme d'Étioles. Martine n'en souffrait pas moins dans son affection pour Jasmin. Elle s'apercevait de la profondeur de cet amour. Ne pas devenir la femme de Buguet, ça la tuerait! Elle l'aimait malgré tout et de toutes ses forces. Jasmin était sa joie, son rêve, sa vie! Il lui fallait les baisers de Jasmin, il lui fallait ses caresses! Elle avait grandi avec cet espoir et cet espoir prenait tout son cœur!

Ah! jadis le garçon était distrait, trop peu chaleureux et Martine l'eût jugé maintefois indifférent si elle n'avait connu à fond son caractère. Trop souvent le baiser désiré se faisait attendre! Jasmin était calme. Et voilà que Mme d'Étioles avait bouleversé tout cela d'un coup! Martine n'avait plus reconnu son amoureux dans ce jardinier tour à tour boudeur et charmant, violent ou doux, fuyant sa compagne après le repas et lui prodiguant au départ des baisers qu'elle sentait encore!

—Pour ramener Jasmin, je veux ressembler le plus possible à ma maîtresse, se dit la soubrette. On peut se faire pareille à une autre. Quand Mme d'Étioles se grime pour jouer la comédie à Chantemerle, chez Mme de Villemer, elle prend parfois la physionomie de certaines personnes dont la compagnie veut rire.

Martine projeta même d'user de Mme d'Étioles auprès de Jasmin, en lui parlant d'elle, en arrivant embaumée de son parfum, en répétant ses paroles. Jeu cruel pour Martine! Jeu dangereux! Mais la soubrette, attachée à la grande dame par son affection et par la volonté de sa marraine, s'exaltait à l'idée de cette lutte amoureuse et savourait à l'avance les baisers plus profonds et plus fous de Buguet.

III

Table des matières

Quinze jours après Jasmin bêchait ses plates-bandes. Bien qu'on fût en octobre, il gelait blanc. Le jardinier se demandait s'il laisserait ses «tard-fleuries» orner le verger de leurs balles rouges. Ces pommes réjouissaient les yeux: tout n'était pas mort tant qu'elles pendaient aux branches! Mais, hélas! avant-courrières des premiers froids, les mésanges charbonnières s'abattaient sur les arbres et perçaient les brouillards de leurs cris aigus.

—L'hiver sera précoce et rude, se dit Jasmin. Les oignons ont triple pelure: cela ne trompe jamais.

Aussi le brave garçon se hâte de retourner la terre pendant qu'elle se laisse entamer par la bêche. Après, qu'il gèle à pierre fendre! Tant mieux! Cela détruit les larves et préserve des vers blancs, ces ennemis des fraises et des salades printanières.

En attendant, pour remplacer le vide laissé par les dahlias disparus, Jasmin repique les pieds de réséda et ceux de véronique: avec les chrysanthèmes et les roses de Bengale, ils forment l'arrière-garde de la flore des jardins.

A vrai dire, ces plantes ne lui importent guère. Jasmin les cultive pour la pratique: au fond, il les trouve rustaudes, surtout la véronique avec ses thyrses violets: elle fait songer aux petites vieilles qui hantent l'ombre des églises. Les chrysanthèmes, plus rares, ornent les tombes au jour des morts.

Prenant une touffe de réséda, Buguet est sensible à sa bouffée bon odorante: elle lui rappelle Christine la berlue, une laideronne qui lui apprit l'amour lorsqu'il avait seize ans: quand il la retrouvait dans une grange, il fermait les yeux pour ne pas la voir, tandis qu'il humait en un baiser obscur l'haleine parfumée de la paysanne.

Depuis les vendanges, Jasmin travaille avec acharnement. Déjà ses coffres sont en place; les épinards semés dans les vieilles couches à melons arriveront les premiers au marché et la planche d'oseille couverte de paille donnera de jeunes feuilles tout l'hiver pour les bouillons aux herbes. Jasmin a aussi détaché les œilletons des artichauts, et terminé les semis de laitue et de romaine.

Aujourd'hui il attend Vincent Ligouy pour débarrasser les arbres de leur bois mort. Le vagabond escalade le petit mur du jardin.

—Pourquoi n'entres-tu point par la porte? lui demande Buguet.

Ligouy préfère risquer une entorse plutôt que d'affronter des coups de fourche promis par les gars du village.

—Puisque tu grimpes si bien, dit Buguet, monte dans ce catillac et rabats les pousses qui s'emportent à la cime!

Ligouy se dirige dans les branchages, avec des gestes de grand singe. Il quitte bientôt le poirier pour un abricotier en plein vent, qu'il nettoie avec autant d'adresse.

Au soir la mère Buguet vint voir la besogne accomplie. Le jardin se trouvait rajeuni.

—Bien sûr, dit-elle, le diable y a donné un coup de main!

Aussi malgré Jasmin, qui voulait que Ligouy soupât avec eux, la ménagère donna au va-nus-pieds une tranche de bœuf bouilli dans une miche de pain et elle le renvoya en payant sa journée.

Ligouy s'en alla par où il était venu. Arrivé dans la plaine, il chanta.

Jasmin écouta sa chanson qui montait vers les premières étoiles.

Lorsque Jasmin rentra, sa mère eut un soupir de soulagement:

—Ah! te voilà, dit-elle. J'avais peur que l'idée te vînt d'accompagner ce sorcier à travers champs. M'est avis, mon garçon, que tu ferais bien de ne pas l'attirer ici. Nous sommes heureux. Ce n'est pas la peine que le mauvais sort pénètre chez nous à ses trousses! Les langues ont déjà assez marché depuis que tu l'embauches!

—Allons, mère, tu sais bien que je ne m'occupe pas des autres! Pourvu que je te voie soigner tes lapins, tes poules et ton gars, rien ne manque à mon bonheur.

—En attendant le reste!

—Quel reste?

—Que tu te maries un jour!

—Ah! oui.

Et Jasmin ajouta:

—Mon père le jour de ses noces a planté un sorbier pour les oiseaux. J'élèverai, le jour des miennes, devant ma maison, un abri pour ceux qui vont par les routes et n'ont pas un sol.

—Encore des idées saugrenues! Où ça te mènera-t-il?

—Que veux-tu, ma mère! J'ai entendu souvent dire que le peuple est bien malheureux. Tous les villages ne sont pas avantagés comme le nôtre, qui est près de Melun, de Corbeil, et à portée des grands châteaux de Vaux-Pralin, d'Étioles, de Fleury-en-Bière, de Courance et voire de Fontainebleau! Les nobles ne nous pressurent point. Notre coin est béni, ma mère, et nous en devons de la reconnaissance à Dieu et au roi! Sais-tu qu'il y a dans la Bourgogne des vignerons réduits à demander l'aumône? Les gens de Limousin et d'Auvergne, à ce que m'a dit un ramona, vont servir de manœuvres en Espagne pour rapporter un peu d'argent à leur famille! Certains riverains de la Marne (j'en connais) n'ont pas trois sols par jour et couchent sur de la paille.

—Que Dieu les aide! soupira la Buguet.

—Oui, conclut Jasmin, nous sommes, nous, du peuple gras, comme les ouvriers du premier ordre, ainsi qu'on appelle à Paris les orfèvres et autres fins artisans!

—Gras! s'écria la Buguet d'un air ironique.

—Certes! Le menu peuple se nourrit souvent de pain trempé, d'eau salée et ne mange de chair que le mardi gras, le jour de Pâques, à la fête patronale et lorsqu'on va au pressoir pour le maître!

Le souper fut maussade.

Sa purée de pois ingurgitée, Jasmin posa la chandelle sur la cheminée, attisa le feu et alla prendre dans le vieux bahut deux gros livres. Ils étaient reliés en cuir avec une tranche rouge. Ces bouquins, intitulés: Instructions pour les jardins fruitiers et potagers, par feu M. de La Quintinye, directeur de tous les jardins fruitiers et potagers du Roy édités à Paris chez Claude Barbin, sur le second, perron de la Sainte Chapelle, avec privilège de Sa Majesté, avaient été donnés au père de Jasmin par un prince. On admirait en tête du premier tome un beau portrait gravé de M. de La Quintinye: avec son rabat de dentelles, son abondante perruque, sa grande figure ovale au nez impérieux, il paraissait vraiment noble. Chaque fois que Jasmin ouvrait le livre il regrettait de ne pas avoir pareil maître: il se voyait avec lui contournant un boulingrin d'herbe verte et courte à la façon anglaise; ils allaient béquiller dans une caisse d'oranger, tracer la ligne d'une avenue ou diriger des pêchers en espalier sur des treillis d'échalas taillés dans l'érable, le long des murs où paradaient des vases de marbre. A défaut du maître, Jasmin se contentait des livres. Il se promenait ravi dans le plan du jardin potager du Roi, à Versailles, errait en idée de la figuerie au parterre de fraises, s'arrêtant sous la voûte où l'on serre les racines, les artichauts et les choux-fleurs pendant l'hiver; il longeait la prunelaye, marquait la place des cerises précoces, des pêches chevreuses.

Alors il tournait les pages et relisait les maximes de jardinage. Il apprenait les manières de soigner depuis les cuisse-madame et les salviatis, qui sont poires d'été, jusqu'aux beurrés, aux bergamotes, qui sont d'automne, et aux ambrettes et bons-chrétiens, qui sont d'hiver.

Curieux de choses plus profondes, Jasmin s'attardait dans le tome deuxième à des discours intitulés: «réflexions sur quelques parties de l'agriculture.» Ils étaient précédés d'une gravure sur cuivre où l'on voyait, dans un parc spacieux agrémenté d'arcades, des jardiniers à longs cheveux et chapeaux de feutre, à longs habits et à longs bas, planter des arbres avec un air cérémonieux qui plaisait à Buguet. Dans le texte M. de La Quintinye dissertait avec autorité sur la botanique, s'occupait de l'origine et de l'action des racines, émettait ses idées sur la nature de la sève, constatant qu'elle devient puante dans l'oignon et l'absinthe, odoriférante dans la jonquille, poison dans l'aconit, contre-poison dans la rhubarbe. Phénomènes déconcertants, si l'on songe que, d'autre part, les figues donnent du lait, les marronniers d'Inde de l'huile, et que les vignes font le vin! Buguet s'émerveillait avec M. de La Quintinye.

Le jardinier était enchanté par le traité de la culture des orangers. Il savait les façons de semer, d'arroser, d'encaisser, et celle de chauffer les serres. Il connaissait les propriétés des petites oranges de Chine et de Portugal, celle des Riche-dépouille et des bigarades. En lisant ces choses, il se rappelait ce qu'il avait entendu dire d'orangers célèbres: à Versailles celui qu'on appelle le grand Bourbon fut saisi avec les meubles du Connétable et vendu. C'était le plus bel arbre qu'il y eût en France et il avait soixante-dix ans. A l'époque de Jasmin il vivait encore, ce qui lui faisait trois siècles. A Fontainebleau on voyait des orangers plus vieux que les carpes aux bagues d'or, et déjà splendides au temps du roi François Ier!

Jasmin rêvait de fleurs aux arômes musqués, aux blancheurs nuptiales, de balles d'or auxquelles il mêlait les cuivres pâles des limons et des citronniers. Il s'étourdissait en pensée avec des parfums et des couleurs, mariait les vermeils aux verts sombres des feuilles, faisait éclater des jaunes. La cervelle en fête, il lui arrivait de chanter à la lueur des oribus, dans l'humble salle où régnait une odeur de lard grillé.

Ce soir-là Jasmin continua sa lecture très tard. Vers dix heures la mère

Buguet alluma sa chandelle et se retira d'un air grognon:

—Tu ne te couches pas, Jasmin?

—Point encore!

—Ah! tu vas devenir savant!

Lorsqu'il fut seul, Jasmin ferma les livres et les remit en place, songeant aux jardins fruitiers alors renommés, ceux de Versailles, de Saint-Cloud, de Meudon, de Sceaux, de Chantilly, aux grands Mécènes des horticulteurs, Louis XIII, Louis XIV, Louis XV, et monseigneur le duc d'Orléans défunt. Il feuilleta quelques gravures éditées par le sieur Mariette et qui se trouvaient dans le bahut. Elles représentaient, pour les jardins de plaisance et de propreté, des parterres de broderie et des parterres de compartiment où le dessin, se répète par symétrie. Jasmin jeta un coup d'œil aux rinceaux, aux fleurons, aux palmettes, aux coquilles de gazon, vit les caprices enroulants du buis, les fonds de sable blanc et rouge, ceux de machefer. Et il se demanda s'il aurait le bonheur de tracer, piquer et soigner d'aussi resplendissants tapis.

Il soupira et avant de se mettre au lit alla contempler la voûte étoilée. Il aimait le ciel. Les grandes clartés de l'univers lui paraissaient veiller sur les plantes endormies et garder pendant l'hiver l'âme des fleurs absentes. Cette fois l'immense désert peuplé d'astres lui sembla en fête. Une robe rose balayait la voie lactée.

—Encore elle! J'ai beau travailler dur, je la retrouve partout!

Il rentra, s'assit et se dit qu'il avait bien de la peine. S'il lisait des livres de jardinage, Mme d'Étioles se glissait près des buis et des parterres et il se voyait à ses pieds, une rose à la main. Il rêvait d'elle pendant son sommeil, la rencontrait le long des palissades de jardins, avec sa robe soyeuse, ses mouches, son éventail, devant un rideau de verdure que des papillons quittaient. A la vue de Jasmin, elle souriait comme au Roi. Il s'approchait, elle lui offrait ses seins. Une nuit elle lui apparut au milieu de cascades; c'était une des nymphes en marbre de Vaux-Pralin qui avait pris ses traits: elle s'avançait nue à travers les champignons d'eau, chantant un air très doux.

Tentations du diable! Buguet est le jouet de chimères!

Il se frappe le front:

—Tu n'as pas le droit de penser à Mme d'Étioles. Tu es fils de paysan,

Jasmin!

Le jardinier se croit coupable d'une sorte de sacrilège, d'un attentat amoureux envers Mme d'Étioles. Il n'oserait au soleil soutenir son regard et il la baise et la caresse en pensée! Ah! si la terre, la confidente de ses espoirs, voulait le sauver! S'il pouvait, dans les sillons refroidis, semer les gouttes de son sang pour y faire éclore son délire en fleurs plus rouges que l'œillet, plus charnelles que la grenade! Mais la terre est sourde, et la terre boirait le sang et ne rendrait pas la paix au cœur de Jasmin!

—Il faut pourtant se faire une raison, dit le fleuriste.

Mais le peut-il? Il mourrait s'il devait ne plus revoir Mme d'Étioles. Il vit avec la secrète pensée de la rencontrer encore. La scène de la forêt passe devant ses yeux: il sent toujours le regard changeant de la noble dame se poser sur lui, il se rappelle la pression de sa main, quand il l'a relevée. Plusieurs fois en une course haletante à travers le pays Jasmin est retourné au pied de l'arbre sous lequel il a déposé la fée: il s'y assied, écoute le murmure des feuilles et pour mieux revoir baisse les paupières. Un matin il a cru aller jusqu'à Étioles. Il a résisté, mais la lutte a été si forte qu'il était brisé comme s'il avait déraciné un chêne. Et puis à Étioles il eût rencontré Martine!

Martine!

Ce nom tinte dans les pensées de Jasmin. Il songe à la jolie soubrette. Elle l'aime, elle. Martine est douce, elle est bonne. Elle serait la compagne désirable, l'amie sûre et complaisante. Brave petit cœur! Quand Martine lève les yeux vers Jasmin, que d'amour humble et dévoué il y découvre! Si la pauvrette savait le tourment qui ravage son promis!

—Ça la ferait mourir!

Et dans une prière fervente, pleine de tendresse, interrompue par des sanglots, Jasmin supplie Martine, l'amoureuse de son enfance et de sa jeunesse d'exorciser l'intruse et de reprendre dans son cœur la place qu'elle occupait seule. Il la supplie, se jette en pensée à ses genoux, et cherche la coulée balsamique et lénifiante des regards de la villageoise.

Tout à coup il se lève, ricane:

—Martine n'y peut rien!

Mais il essaya cependant de puiser au fond de sa nature une de ces forces qui permettent à certains de maîtriser leur passion. Il chérissait les roses sans qu'elles lui parlassent, il adorait les astres sans pouvoir en approcher. A celle qui imposait au fond de lui son image ne pouvait-il consacrer pareil amour? Ne pouvait-il, pour la paix de son âme, en faire une étoile, une fleur éternelle, une reine sacrée? Il lui enverrait ses plus belles tulipes, comme des gobelets précieux où elle verserait quelques-uns de ses regards. Il lui tisserait des guirlandes de Bengale ainsi qu'à une statue. Il irait la revoir, il irait près d'elle, en humble, car il fallait qu'il la revît! Mais Dieu! il tuerait sa folie!

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Дата выхода на Литрес:
21 января 2025
Объем:
210 стр. 1 иллюстрация
ISBN:
4064066087005
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Правообладатель:
Bookwire
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