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Eugène de Margerie
Contes d'automne

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066307387
Table des matières
MARCELINE
I COMMENT LE MANUSCRIT DE MARCELINE EST TOMBÉ ENTRE MES MAINS.
II L’ENFANCE DE MARCELINE
III L’ORGUEIL COMMENCE A POINDRE.
IV COMMENT ON PERD LA FOI.
V LA MORT.
VI UN MARIAGE MANQUÉ.
VII DE VINGT-CINQ A CINQUANTE.
VIII LA TANTE.
IX L’EXIL.–LA MORT
SAINT-RIEUL-DESBOIS
I LES SAUVAGES.
II UN SAUVEUR.
III LA QUESTION DES VICAIRES.
IV.–DANS LES BRAS DE L’UN DE L’AUTRE.
BATHILDE
SOUVENIR DE JEUNESSE D’UN PROVERBE LATIN, DE LA SUISSE ET D-E L’AMITIÉ
LES AMANDIERS
LES AVEUX D’UN MOURANT
CHATEAUVIF
LA FILLE DU RENÉGAT
I.
II.
HEUREUX LES PAUVRES Récit du temps de JULIEN L’APOSTAT.
DEUX FRÈRES
LE RÉVOLVER
DIVÈS ET LAZARE
I.
II.
LES DEUX PILOTINS
A QUOI SERVENT LES SONGES
MARIS STELLA
LES VOCATIONS
UN151BEAU MIRACLE DE NOTRE-DAME DE LOURDES
BABYLAS HISTOIRE D’UNE JAMBE DE BOIS.
UNE FAMILLE DE REBOUTEURS (1793–1881) .
COLLECTION SAINT-MICHEL
CONTES D’AUTOMNE
PAR
EUGÈNE DE MARGERIE
PARIS
G. TÉQUI, LIBRAIRE-ÉDITEUR
DE L’ŒUVRE DE SAINT-MICHEL
85, rue de Rennes, 85.
1883
NOTA.–Voir à la fin du volume la liste des ouvrages du même auteur.
MARCELINE
Table des matières
I COMMENT LE MANUSCRIT DE MARCELINE EST TOMBÉ
ENTRE MES MAINS.
Table des matières
Encore un souvenir de la cruelle guerre de1870-1871.
Quand elle éclata, nous étions à Saint-Gervais, (Haute-Savoie).
Vers la fin d’octobre, le froid nous chassa vers ce que nous croyions être des régions plus tempérées.
Nous nous installâmes sur les bords du lac de Genève, à Evian.
Sauf que nous y fûmes presque gelés, sauf surtout cette angoisse inexprimable dont nos cœurs de Français étaient déchirés, nous nous trouvâmes fort bien à Evian.
Notre petite villa, pour une habitation improvisée, était très suffisamment ample et confortable. Nous y étions en famille. Les naturels du pays, comme aussi les étrangers, compagnons de notre exil, nous faisaient bon visage. Les enfants travaillaient sous la direction des mères et des sœurs aînées. Nous avions une église presque à notre porte.
Enfin le pays est admirable. Et, bien qu’il fût couvert d’un pied de neige pour le moins, la promenade,–la moitié de ma vie,–était très agréable; agréable à ce point que l’on se surprenait à oublier un instant les douleurs et les humiliations de la patrie.
Je trouvais moyen de combiner les deux poursuites–comme disent les Anglais,–qui m’ont valu, dans les diverses étapes de ma carrière, mon double surnom: «Un monsieur qui court toujours» et «Un monsieur qui fait des histoires.»
Je sortais de chez moi, tout transi, bien entendu. Mais, en faisant un petit trot de trois à quatre kilomètres, je me mettais dans un état de bien-être qui eût duré au besoin toute l’après-midi. Soit lorsque je battais la semelle et que je réveillais en passant tous les échos d’alentour, soit lorsque je me contentais de marcher d’un pas rapide et ininterrompu, je courais après une idée: je faisais des histoires. Quelquefois, je m’arrêtais une seconde pour écrire sur les marges de mon Univers deux mots de memento.... Après trois ou quatre heures de marche, je revenais au logis, ayant fait provision de chaleur pour la journée; je m’asseyais à ma table de travail. et j’écrivais ce que j’avais préparé selon la méthode des péripatéticiens.
Je dois dire, pour être fidèle à la vérité, qu’au point de vue purement imaginatif, mes facultés ressemblaient souvent à l’athmosphère: elles étaient glacées. D’ailleurs, comment, au milieu des douleurs publiques, écrire des récits populaires où l’humour joue toujours un rôle important?
De conteur, je devenais donc moraliste; et plus d’un chapitre de ma Société de Saint-Vincent de Paul est sorti de ces fécondes excursions.
Bien que je sois grand partisan de la solitude et du silence, je n’étais pas devenu absolument ours, et, sans compter les relations de famille, je voyais quelques personnes.
L’exil facilite les liaisons. On va ensemble à la poste restante; on lit ensemble les dépêches; on se rencontre à l’arrivée du bateau, à l’église, chez M. le curé; et il naît delà des rapports qui, pour être éphémères,–et encore ne le sont-ils pas toujours, –n’en sont pas moins très doux, dans les tristes circonstances où nous nous trouvions.
Pour n’en citer qu’un exemple, voici la famille de la Mardelle, que nous ne connaissions ni d’Eve ni d’Adam, mais avec laquelle nous nous liâmes presque tout de suite d’une très profonde et très vive amitié. une de ces amitiés que la mort seule dénoue.
Je ne décrirai pas tous les membres de la famille de la Mardelle, notre histoire étant à autre fin.
Il y avait deux ménages, avec chacun quatre ou cinq enfants dont les âges s’étageaient de six mois à dix-huit ans.
Il y avait surtout une tante, qui avait élevé la première génération, et qui contribuait grandement à l’éducation de la seconde.
On l’appelait mademoiselle Marceline.
C’était une intelligence des plus remarquables Très instruite–non seulement en littérature, en histoire, en géographie, mais en latin, en grec, en langues vivante, mais dans la plupart des sciences mathématiques, physiques et naturelles,–elle avait la piété d’un ange, l’active et ingénieuse charité d’une sœur de Saint-Vincent de Paul.
Ame sympathique, s’il en fut, elle aimait, outre ce que j’ai dit, deux des choses que j’aime le plus: la musique et la promenade.
Dès la première rencontre, nous nous sentîmes portés l’un vers l’autre.
Nous échangions des idées et des livres.
Je n’avais qu’un reproche à faire à mademoiselle Marceline.
Son caractère était d’une égalité charmante. Jamais un pli sur son front, ni une expression dans ses yeux qui put désobliger fût-ce le dernier des domestiques. Mais cette sérénité était triste; le sourire lui-même indiquait un cœur navré.
«Quand on aime Dieu, me disais-je, les âmes, les pauvres; quand on a auprès de soi les siens,– elle les avait–n’est-ce pas presque de l’ingratitude envers le souverain Bienfaiteur que cette tristesse obstinée?»
Moi qui affectionne tant les innombrables textes de la Sainte Ecriture relatifs à la joie, j’étais étonné de cette mélancolie. J’en étais affligé, presque scandalisé.
Un jour, je le lui dis, en lui en demandant la cause. Elle ne me répondit pas d’abord, détourna la conversation; et, comme elle vit dans mes yeux que j’avais bien envie d’insister:
«Vous le saurez peut-être un jour,» me dit-elle, d’une voix un peu émue.
Cependant les préliminaires de la paix étant signés, nous quittâmes Evian, pour retourner à Paris.–Après quelques semaines passées dans notre maison des champs, où je faillis avoir la tête emportée par un obus,–cadeau des fédérés, retranchés aux Hautes–Bruyères–après un court campement à Versailles, pour attendre la fin de la Commune, nous nous réinstallions à Sceaux, lorsque, un jour, je reçus un paquet.
Je l’ouvris avec empressement. J’avais reconnu l’écriture de Mlle Marceline; et il me tardait d’avoir des nouvelles de tous ces bons de la Mardelle.–Je n’avais pas entendu parler d’eux depuis la fin de février, et nous étions en juillet.
Le paquet contenait un gros rouleau et une lettre.
Celle-ci était conçue à peu près en ces termes:
«Cher Monsieur, quand vous recevrez ce manuscrit, il y aura quelque temps déjà que j’aurai comparu devant Dieu.
«J’espère beaucoup de sa miséricorde. Mais je sais que j’ai beaucoup à craindre de sa justice.
«Veuillez donc m’accorder le secours de vos prières.
«Vous qui écrivez des histoires, et qui–vous me l’avez dit souvent–aimez surtout celles qui sont vraies et qui prouvent quelque chose, vous trouverez peut-être que la mienne–l’histoire de ma vie–peut faire du bien à plusieurs de ceux qui la liront.
«Il me semble qu’il s’en détache un très précieux enseignement.
«En la lisant, avant de l’arranger un peu–non le fond mais la forme, ce pour quoi je vous donne toute licence–vous verrez bien si j’avais raison d’être triste.
«J’espère que je ne tarderai pas à trouver là-haut la vraie joie. cette joie dont je remercie Dieu de m’avoir sevrée ici-bas. Je m’en étais rendue indigne par mon orgueil et mes infidélités.
«En tout cas, encore une fois, priez pour moi.
«Que vos lecteurs aussi–de fait, les miens– accordent une petite prière à la pauvre orgueilleuse.»
II
L’ENFANCE DE MARCELINE
Table des matières
Du plus loin que je remonte le cours de mes souvenirs, je ne rencontre dans ma famille que d’admirables exemples de vertu, ou de piété, comme vous voudrez. Celle-ci, chez mes parents, était à la fois la base et le couronnement de celle-là.
J’ai soixante ans passés. Evidemment j’approche de ma fin. Il y a plus d’un demi-siècle, je sortais à peine du berceau, et déjà je sentais quelles inexprimables actions de grâces je devais à la bonne Providence pour le port chrétien dans lequel elle abritait mon enfance.
Que ne suis-je une grande artiste, un écrivain de génie, pour faire passer devant vos yeux ma galerie de famille, mon père, ma mère, mes frères et mes sœurs, nos proches et nos amis, tous ceux * qui étaient les habitués ou les clients de la Mardelle.
Mon père, très riche gentilhomme campagnard, était un beau type de cette classe trop clairsemée et qui, si elle se fortifiait–en nombre et en doctrine –serait bien près de sauver la France.
Il n’allait presque jamais à Paris. Qu’y eût-il été faire? Dépenser son temps, toujours trop court à la Mardelle; dépenser de l’argent, toujours mieux employé à donner du pain aux vrais pauvres, du travail aux ouvriers de bonne volonté.
Nous passions seulement deux ou trois mois d’hiver à Clermont.
Tout le reste de l’année, mon père cultivait à la fois la terre et ce terrain d’une culture plus laborieuse encore et plus délicate, je veux parler de de l’âme de ses enfants.
C’était bien le grand propriétaire chrétien: toujours prêt à prendre l’initiative des travaux et des expériences utiles, tenant sa bourse, son temps, son activité à la disposition de ses voisins, moins riches que lui; ne plaignant jamais sa peine, quand il s’agissait de rendre un service, surtout alors que ce service revêtait un caractère religieux. Ainsi, président du comité agricole, il l’était aussi d’une association pour l’observation du repos dominical. Il avait établi des Frères et des Sœurs dans sa commune, et c’était grâce à son intervention–je crois même grâce à ses libéralités– que la Mardelle, qui n’avait qu’un vieux curé, obtint un vicaire, dont le zèle et la jeune ardeur amenèrent les plus heureux résultats.
Ma mère était l’auxiliaire intelligente et dévouée de mon père, dans presque toutes ses œuvres, entre autres dans l’œuvre de notre éducation. Elle était plus spécialement chargée du département de la charité.–Nous étions encore tout petits, mes frères et sœurs et moi, et déjà notre mère nous menait dans les chaumières, pour voir de près la misère, et apprendre à y compatir. Nous nous habituions, non seulement à soulager le pauvre, mais à le respecter et à l’aimer, comme le représentant de Notre-Seigneur Jésus-Christ.
Au point de vue intellectuel, et spécialement pédagogique, nos parents suffisaient amplement à notre éducation.–Sauf un professeur de musique et un répétiteur de mathématiques pour un de mes frères, lorsqu’il voulut préparer sa licence ès-sciences, nous n’eûmes point d’autres maîtres que notre père et notre mère.
Je ne crois pas qu’ils nous aient jamais prêché, autrement que par leurs exemples, la science maîtresse de la vie. Mais que ces exemples étaient éloquents! Et puis nos parents n’étaient pas seuls à nous les donner: ils avaient comme complices, pour ainsi dire, tous ceux qui, de par les liens deparenté, d’amitié ou de voisinage, fréquentaient le château.
C’était le règne incontesté de Dieu. Dieu était le pont de départ et l’aboutissement de tout. Ses intérêts–les intérêts de sa gloire, l’honneur de son service–étaient la première de nos préoccupations... la première, non qu’elle fût en balance avec une autre, mais en ce sens qu’elle dépassait tout le reste, comme le ciel est au-dessus de la terre, l’éternité au-dessus du temps, Dieu au-dessus des hommes.
N’allez pas vous imaginer qu’avec cette profondeur et cette hauteur de principes, notre existence fût morose, austère, pour ne pas dire triste et ennuyeuse.
Au contraire, rien n’était plus joyeux que la vie que l’on menait à la Mardeile. Et cela doit être. D’où naît la tristesse, sinon du désordre? Or, chez nos parents, l’ordre régnait en souverain.
Il faut être bien étranger au christianisme–je ne dis pas ne l’avoir jamais pratiqué, mais n’avoir jamais vu de près de vrais chrétiens–pour ignorer que leur vie est une application constante de cette belle parole de S. Paul: Gaudete in Domino semper; iterum dico: Gaudete.
Nous aimions Dieu et nos parents. Nous aimions et assistions les pauvres. Nous aimions et pratiquions le travail.
Après le travail, nous ne manquions pas de délassements: la musique, la poésie, la promenade.
Ne parlons que de celle-ci–pour laquelle vous avez un faible, je le sais. Je revois encore, après cinquante ans, les vives et pures jouissances que nous causaient un joli point de vue, une plante rare rencontrée dans nos courses, une soirée passée sur la lisière du parc, à écouter le silence ou les mille bruits de la campagne, ou les ravissantes mélodies du rossignol.
J’ai dit nous… Et si je ne voulais glisser sur ces commencements pour arriver plus tôt au cœur de mon sujet, que de charmants médaillons je pourrais vous offrir de mon frère le polytechnicien et de mon frère l’abbé; de ma sœur aînée, Fabienne, qui refusa les plus beaux partis, afin de se consacrer à remplacer notre mère auprès des little ones; même de celles-ci que nous appelions nos deux Benjamines.
Avec de grandes différences de caractère, tous se ressemblaient par le principal: l’amour de nos parents, la charité envers le prochain, quel qu’il fût, une intelligence très ouverte et très fine, par-dessus tout la piété, celle dont S. Paul a dit qu’elle est utile à tout: Pietas ad omnia utilis est.
J’atteignais ma quatorzième année. Deux ans auparavant, j’avais fait ma première communion.
Comme il n’y avait pas de catéchisme de persévérance à la Mardelle, mon père et ma mère, en s’aidant de quelques livres, m’en professèrent un excellent. Chaque semaine, je faisais une composition sur un sujet religieux. Et je puis dire qu’à toute sorte de points de vue, cet exercice me fut on ne peut plus profitable.
Cette époque de ma quatorzième année est une date dans ma vie.
Une maladie soudaine et qui dérouta la science des médecins nous enleva notre mère.
Si le mot désespoir n’était absolument antichrétien, c’est celui qu’il faudrait appliquer à la douleur qui sembla déchirer et broyer le cœur de notre pauvre père.
Il aimait notre mère de toutes les forces d’une âme très aimante, et qui n’avait jamais aimé,– dans le sens complet du mot,–que la mère de ses enfants.
Sa résignation n’en fut que plus admirable. car elle était à la hauteur de la plus achevée douleur qui se puisse imaginer.
Cette douleur était si profonde qu’elle le rendit comme insensible à un événement très considérable qui se passa, quelques mois après, dans notre famille.
Nous fûmes ruinés, par la trahison d’un ami.
Mon père pardonna, sans hésiter, à cet ami infidèle.
Quant à la ruine elle-même, comme on s’étonnait, un jour, du peu de cas qu’il semblait en faire, il sourit tristement: «Lorsque l’on a tout perdu– tout, pardon, mon Dieu; le tout, c’est vous, et vous me restez; mais votre mère, avec vous, mes enfants, était mon tout de la terre–lorsque l’on a tout perdu, cette question de la fortune est bien secondaire et bien misérable.»
Cependant, comme rien n’était plus raisonnable et moins personnel que notre père, se livrer tout entier à l’amère volupté des larmes lui eût semblé de l’égoïsme. Frappé dans ses affections d’époux, il ne devait ni ne voulait oublier qu’il était père.
Cette ruine n’était pas une ruine absolue. D’une grande fortune, nous descendions à une très médiocre aisance.
Mais, Dieu merci, et grâces aussi en soient rendues à nos parents, ni nous n’étions follement attachés aux aises et à l’éclat de la vie, ni nous n’avions croupi dans une torpeur intellectuelle qui nous rendît impossible ce qui nous devenait nécessaire: l’exercice d’une profession un peu lucrative.
Mon père, qui avait conservé de belles relations, et dont le malheur immérité avait excité une sympathie générale, obtint assez facilement les fonctions modestes, mais convenablement rétribuées, de receveur municipal à Clermont.–Joint à quelques épaves de notre ancienne fortune, ce traitement nous permit de joindre les deux bouts.
Mon frère ainé fut, tout naturellement, boursier au séminaire, et Alfred, le cadet, allait sortir de l’École Polytechnique, avec une position qui lui permettrait de se suffire.
Restaient Fabienne, les deux Benjamines et moi, qui, avec mes14ans1/2, occupais un rang intermédiaire.
III
L’ORGUEIL COMMENCE A POINDRE.
Table des matières
Presque toutes nos actions ont une double source: une bonne et une mauvaise.
Je m’étais dit:
«Notre cher père, habitué à la vie large de grand propriétaire et à la douce liberté des champs, se résigne, pour nous, au fastidieux travail d’un bureau. Fabienne est tout entière aux soins du ménage, à la direction des petits.–Moi qui suis plutôt grande que petite, ne pourrais-je pas prendre une partie de ce fardeau domestique, m’y préparer du moins, en poussant plus loin mes études, en me mettant ainsi à même, après quelques années, d’apporter à la caisse commune ma petite contribution, comme institutrice, comme traductrice, comme femme de lettres.
Il fallait m’arrêter là, prier Dieu de bénir mes efforts et soumettre humblement mon projet à la sagesse paternelle.
Hélas! je priai peu, ou point du tout, et je me dis, avec une certaine complaisance: «D’ailleurs, je suis très intelligente. J’en sais déjà, sur presque toutes les matières de l’enseignement, beaucoup plus que la plupart des jeunes filles de mon âge.... Pour peu qu’on me mette dans la voie et qu’on m’y laisse la bride sur le cou, j’irai loin. Non seulement, grâce à moi, la fortune rentrera chez nous; mais j’acquerrai de la réputation, un nom. de la gloire peut-être.»
Quand l’imagination est en route, elle ne s’arrête guère. Je vous fais grâce des folies où la mienne se laissa entraîner....
Pourtant, j’avais un certain bon sens naturel, aidé des leçons d’humilité chrétienne dont avait été bercée mon enfance. Et lorsque j’abordai mon père, pour lui demander son agrément, je ne laissai voir–même à moi-même,–que le côté généreux de mon projet.
«J’étais jeune, pleine de santé, pleine d’ardeur, plus portée vers l’étude que vers l’économie domestique. Il me semblait que, si l’on m’achetait quelques livres, si l’on permettait à notre vieil ami, M. Augustin, professeur à la faculté de ***, de me donner quelques leçons, j’en serais d’abord très heureuse; puis, au bout de deux ou trois ans, je pourrais entrer comme gouvernante dans une famille, comme sous-maîtresse dans une pension, peut-être même me livrer à des travaux littéraires ou scientifiques.
J’allégerais ainsi, en en prenant ma part, le fardeau paternel et fraternel.»
Cela était dit avec un mélange d’exaltation et de simplicité.
Évidemment, j’étais de bonne foi. Je pensais ce que je disais. Tout entière aux sentiments de famille, j’avais oublié les visées ambitieuses qui, le matin encore, me faisaient construire de si ridicules châteaux en Espagne.
Mon père pouvait-il faire autrement que d’accepter?
Il me baisa au front. «Que Dieu te bénisse, ma fille, me dit-il, et te protège toujours.»
Et ce que je demandais me fut accordé.
Je me mis au travail avec feu, et j’y persévérai avec acharnement. J’obtins tout de suite de très beaux résultats. Je comprenais à demi-mot; je m’assimilais, presque sans effort, tous les enseignements de M. Augustin. Je voyais l’horizon reculer devant mes yeux ravis. J’avais comme l’ivresse de la science.
Mon père, en me félicitant, me dit un jour: «J’espère bien que tu remercies Dieu de cette réussite, et que tu le pries instamment pour que la science ne t’éloigne pas de lui.»
Je fus un peu interloquée. Pourtant je répondis: «Bien sûr.»
Je n’étais pas bien sûre d’être sincère, en parlant ainsi.
J’entendais, au fond de mon cœur, comme une pensée qui m’obsédait. une pensée mauvaise, à laquelle pourtant je ne voulais pas renoncer: mon père me paraissait, par cette recommandation, pécher contre la sainte liberté de la science; il me faisait l’effet d’être fanatique.
Je me repliai sur moi-même. Je reconnus que, pour la première fois, j’avais mis la main à une entreprise importante. cette tentative de venir en aide aux miens. Quel besoin n’avait-elle pas d’être bénie de Dieu? Qu’avais-je fait pour attirer cette précieuse bénédiction?
Tandis qu’autrefois–autrefois! Il y avait quelques mois à peine–je n’aurais pas fait la moindre démarche, sans m’écrier, d’un cœur ému: «Mon Dieu, je vous l’offre,» j’avais presque changé ma vie, sans consulter Dieu et le père de mon âme.
Pour m’excuser, je me dis: «Je ne l’ai pas fait à mauvaise intention; c’est un simple oubli.»
–Oui, mais maintenant que l’avertissement de mon père était venu me troubler et me sortir de ma bonne foi, n’avais-je pas quelque chose à faire?. Mon père m’a signalé un sérieux danger. Je sens qu’il a raison. Je devrais me confesser, pour faire descendre la grâce d’en haut sur mon œuvre de piété filiale. Quel malheur, si cette œuvre, bonne en soi, l’orgueil, un orgueil impie, venait à la corrompre dans sa source!»
Tel était le langage intérieur que je ne pouvais m’empêcher d’entendre, quoique je m’efforçasse de ne le point écouter.
Et, pour m’étourdir, je répliquais avec une assurance forcée:
«Me confesser! A quoi bon? Est-ce que c’est un péché de cultiver les sciences, surtout quand on y veut trouver du pain pour sa famille?
D’ailleurs, ces questions scientifiques ne regardent pas la religion. Je ne veux pas la quitter, la religion. Mais j’entends qu’elle ne sorte pas de son domaine: le gouvernement de ma vie morale. Pour le reste, c’est affaire à ma raison.»
Ces exclamations étaient autant de sophismes. Jamais homme sensé n’a dit que ce fût impiété de cultiver les mathématiques ou la géologie. Mais si la science éloigne des pensées et des habitudes religieuses, si elle prend, vis-à-vis de la Religion, cet accent impérieux et presque méprisant que je ne quittais guère dans le très fond de mon âme, il est évident que la science nous place sur une mauvaise pente et qu’elle peut, sans être un péché elle-même, conduire à des fautes très graves, quand ce ne serait que l’innombrable variété des péchés d’orgueil.
«Vous les reconnaîtrez à leurs fruits,» a dit Notre-Seigneur. Lorsque l’amour de la science nous éloigne de l’amour de Dieu, lorsque de pieux que nous étions, il nous rend froids à l’égard de Dieu, et d’une indifférence qui touche à l’hostilité, il est bien évident que la science nous est funeste.
C’est le cas de citer, une fois de plus, ce verset de l’Imitation: «Un humble paysan qui sert Dieu, «vaut sans doute beaucoup mieux qu’un philoso-«phe superbe qui, se négligeant lui-même, consi-«dère le cours des astres.»
Vous serez tenté peut-être de rejeter sur mon professeur la responsabilité de cet attiédissement de ma foi.
Vous auriez tort. Tout en ayant la passion de la science, tout en s’y livrant, en dépit de ses cheveux blancs, avec une ardeur juvénile, M. Augustin était toujours et avant tout, un solide chrétien.
Comme il joignait à cette foi inébranlable les plus charmantes qualités du cœur et de l’esprit, une égalité d’humeur inaltérable, un dévouement à ses amis qui ne connaissait pas de limites, il semblait que ses exemples dussent avoir sur moi une irrésistible influence.
Il n’en était rien.
Tant que cet excellent maître demeurait sur le terrain exclusivement scientifique, je le suivais avec un intérêt infatigable. Mais, dès qu’il faisait une incursion dans le domaine religieux, qu’il se soulageait, pour ainsi dire, en rendant hommage au Créateur du ciel et de la terre, qu’il disait: «La science, c’est beau, mais ce n’est pas tout. Il y a encore, , il y a surtout, la morale et la religion. Une science qui éloignerait de Dieu serait une fausse science, une science incom-plète, que dis-je? une science funeste. Plutôt la foi du charbonnier,»–quand le bon M. Augustin se complaisait en quelqu’une de ces hautes pensées, j’estimais, moi, qu’il était dans les nuages.
Je cessais de manifester mon approbation. J’avais toutes les peines du monde à ne pas protester contre ces pieuses divagations.
Et, s’il s’en apercevait, et qu’il me citât Bacon, Newton, Pascal, Cuvier, Cauchy, ces grands savants et en même temps ces grands philosophes chrétiens,
«Mon cher maître, répondais-je, je vous aime et vous vénère tout plein; mais je vous conjure de ne pas mêler deux choses absolument distinctes, la religion et la science.
Depuis que je cultive celle-ci, j’ai pris un goût dominant, presque exclusif, pour les vérités rigoureuses, démontrables, dont je puis me rendre compte à moi-même....
Quant à la religion, c’est une question de sentiment que chacun résout pour soi-même, surtout d’après ses dispositions et la nature de son esprit. Chez vous, le cœur domine: vous êtes chrétien, autrement dit mystique. Moi, je suis un esprit rigoureux: je suis philosophe.
Cela ne m’empêche pas de réserver à la religion une petite place, par esprit de famille et pour la direction de ma vie morale....»
–Je tenais à cette expression. un peu hypocrite.
Le pauvre M. Augustin était profondément affligé de ces déclarations, surtout du sang-froid avec lequel elles étaient faites. Une jeune fille de dix-huit ans à peine, ainsi sur le chemin de l’incrédulité, quoi de plus déplorable?
Pourtant, par routine, par respect humain, pour ne pas trop affliger les miens, je demeurai, pendant quelques années encore, fidèle à la lettre du christianisme.
IV
COMMENT ON PERD LA FOI.
Table des matières
On ne joue pas ainsi avec la foi.
L’espace étroit où on la consigne devient bien vite comme un cachot. Privée d’air et de chaleur, de contact avec les objets extérieurs, de son influence légitime sur l’ensemble et les détails de notre vie, la foi meurt étouffée.
Du moins nous le croyons; et peut-être n’en sommes-nous pas autrement affligés....
Peut-être que, si nous promenions courageusement le flambeau jusque dans les profondeurs de notre âme, nous découvririons que la foi n’y est pas si morte que nous nous plaisons à le croire et à le dire… ou du moins que c’est nous qui, par nos prévarications–par la pire de toutes, l’orgueil–travaillons à la tuer… Alors, avant que le coup de grâce ne soit donné, qui sait si nous ne ferions pas une dernière étude.
Mais je m’arrête trop longtemps sur les considérations générales. Cela vient sans doute de ce que j’ai un aveu pénible à faire.
Oui, une heure arrive où, à force d’avoir été infidèles à la grâce, nous sentons que celle-ci nous abandonne.
Un matin, je me mis, comme on dit, en face de moi-même. «C’est peut-être un malheur d’avoir perdu la foi, me dis-je. En tout cas, c’est un fait. Continuer à pratiquer ce que je ne crois plus, serait une honteuse et coupable hypocrisie.
Il n’y a rien de tel que les positions nettes.
Je dois une franche profession de foi–ou d’incrédulité, non à mon maître: sans que je le lui dise, il sait du reste où j’en suis; mais à mon père.»
Il fallait que depuis bien longtemps et bien profondément se fût accompli en moi le travail de la déchristianisation, pour que je ne comprisse pas le coup affreux qu’allait porter à mon père cette prétendue déclaration de principes.
J’avais donc oublié que, pour l’homme de foi, la question religieuse prime toutes les autres. Si c’est le plus grand de tous les bonheurs d’avoir Dieu avec soi, il n’est pas de malheur comparable à celui d’être loin de Dieu. Et je venais signifier à mon père, comme la chose du monde la plus simple, que j’avais définitivement rompu avec Dieu, le Dieu vivant, le Dieu des chrétiens!
Mon père ne comprit pas d’abord.–Il avait eu, deux mois auparavant, une petite attaque de paralysie; il en était résulté, sinon un affaiblissement, du moins un certain ralentissement de ses facultés intellectuelles.
Quand je lui eus fait ma confession, il crut qu’il m’avait mal comprise… Je fus obligé de répéter mon dire.
Oh! alors… Non, je renonce à vous décrire cette scène.
Mon père ne pleura pas. Hélas! Trop souvent les larmes manquent aux peines les plus profondes. Il ne me fit pas de reproches. Non; mais une inexprimable souffrance se peignit sur ses traits. Il devint d’une pâleur livide. Un tremblement que rien ne pouvait calmer, des alternatives de chaleur et de frisson firent craindre qu’une nouvelle crise ne l’envahît, peut-être ne l’emportât.
Il se remit cependant.
«Ma pauvre Marceline, me dit-il, que le bon Dieu te pardonne, comme je te pardonne de grand cœur, le mal affreux que tu me fais.
J’ai bien souffert, jadis, quand nous avons perdu tes petits frères. J’ai eu, il y a six ans, de cruelles angoisses et comme une agonie prolongée, près du lit de mort de ta bien-aimée mère.
Tout cela n’était rien, absolument rien, comparé à ce poignard que tu viens de me plonger dans le cœur.
Comment! Tu as rompu avec le bon Dieu!– Que t’a-t-il fait, que du bien? C’est ainsi que tu le remercies des dons qu’il a répandus sur toi, d’une main si libérale!»
Je fus prise au dépourvu par cette désolation paternelle.
Assurément, si j’avais pu la prévoir, j’aurais reculé. Je lui aurais accordé–je me serais accordé à moi-même–au moins un sursis.
Mais est-ce que je n’aurais pas dû la prévoir? Est-ce que je ne savais pas que, pour mon père, Dieu était tout?… Et je croyais qu’il aurait appris tranquillement que sa fille devenait une espèce d’impie!
En effet, il ne faut pas équivoquer sur les termes, dire que je ne reniais pas Dieu, que je me mettais seulement en dehors de cette forme de culte que l’on appelle le catholicisme. Pour une jeune fille de dix-huit ans, élevée dans la religion catholique, y renoncer, c’est renoncer à toute religion. Et de fait, je n’alléguais pas que je voulusse passer au protestantisme ou au judaïsme.
Sans doute, je ne faisais pas profession d’athéisme, et qui m’eût serrée de près m’eût amenée à me déclarer déiste, sectatrice de la religion naturelle.
Mais tout cela c’est de la théorie, une théorie que l’on se garde bien de faire passer dans la pratique.
Ce Dieu des déistes, est-ce que je le priais?– Ces dogmes de la religion naturelle, la vie future, par exemple, est-ce que je les creusais?
N’était-ce pas pour y échapper–pour les reléguer, du moins, dans un vague lointain–que j’avais quitté le catholicisme?
En voyant mon père, malade d’abord, puis triste d’une tristesse évidemment invincible, contre laquelle son pauvre organisme ébranlé lui permettait à peine de lutter,–je regrettai amèrement d’avoir ainsi brûlé mes vaisseaux.
J’essayais bien de me calmer, en me disant que j’avais agi à bonne intention, poussée par la force de la vérité.
Des dernières profondeurs de ma conscience, une voix s’élevait qui me disait: «Ce n’est pas vrai. Avant de faire ainsi le désespoir de ton père –ton malheur éternel à toi peut-être–ne pouvais-tu pas, ne devais-tu pas, étudier de bonne foi, en t’aidant de livres bien faits et du conseil d’hommes sages, ne devais-tu pas étudier la question religieuse… mais l’étudier sans idée préconçue?»
Et, au moment où j’aurais voulu chasser cette pensée importune, elle s’accusait plus nettement que jamais, sous forme d’une objection quasi irréfutable.
«L’histoire prouve, me disait la voix intérieure, que, pour les individus, comme pour les nations, sans religion il n’y a point de moralité. L’histoire démontre l’incumparable supériorité de la religion chrétienne sur toutes les autres, spécialement à ce point de vue de la moralité. L’enseignement du Christianisme–surtout dans sa forme la plus parfaite: du Christianisme intégral, du catholicisme–est plus élevé, sa morale est plus pure, sa méthode de moralisation plus efficace… –La prière et les sacrements–les termes du catéchisme me revenaient–sont des armes d’une puissance incomparable pour combattre le mal et promouvoir le bien… Et tout cela, qui s’adapte si merveilleusement à la nature humaine, à ses faiblesses pour les combattre, à ses nobles instincts pour les développer, tout cela ne serait que fanatisme, tout au plus un vague sentimentalisme à l’usage de quelques illuminés!»
V
LA MORT.
Table des matières
Il était trop tard.–J’avais, selon l’expression prêtée à M. Cousin, tiré mon chapeau à la religion catholique.
Qu’avais-je mis à sa place? Rien; car le doute n’est rien… A ma foi catholique je n’avais pas substitué une autre foi. J’avais seulement ébranlé mes croyances.
Au lieu de me balancer paisiblement dans le port, appuyée sur l’ancre de la divine espérance, je m’étais rejetée en pleine mer, où j’étais en proie à toutes les terreurs de la tempête.
Revenir en arrière, reconnaître que je m’étais trompée, demander des lumières à ceux qui m’entouraient–à mon père, si ferré sur la doctrine chrétienne, à mon maître dont la vocation, pour, ainsi dire, avait été de démontrer la parfaite compatibilité de la science et de la foi–lire de bons livres, converser avec de bons prêtres–pieux et doctes–voilà ce que j’aurais dû faire.
Il y avait des jours où je me disais que c’était là, non seulement mon devoir, mais mon intérêt, le seul moyen de reconquérir cette paix de l’âme dont l’absence me causait d’indicibles tortures.
Je me le disais. Ou plutôt ce qui me restait de conscience me le murmurait tout bas.
Mais, tout de suite et bien haut, l’orgueil me rappelait que pareille humiliation était impossible.
Je traînais donc péniblement la chaîne d’une honnête impiété.–Je dis honnête, pour parler le langage du monde, et parce que, pour qui s’en fût tenu à l’écorce des choses, rien ne semblait changé à ce qu’avait été ma vie, du temps de mon christianisme.
Je me montrais toujours respectueuse et dévouée pour mon père, douce et d’une humeur égale avec mes frères et sœurs.
Je visitais volontiers les pauvres, et ne me faisais pas prier pour leur rendre toute sorte de services, souvent pénibles, même répugnants.
Mais qu’est-ce que tout cela, lorsque manque le souffle inspirateur? Où sont les heureuses conséquences morales des charités dont Dieu est absent?
Autrefois, quand j’étais chrétienne, je ne portais pas un bon de pain ou de viande à ce vieillard, à cette veuve, à ces orphelins, que je n’élevasse d’abord mes pensées vers le ciel, que je ne priasse pour l’âme de ces pauvres, plus misérable souvent et plus dénuée que leur corps. Je ne le leur disais pas: quelque chose le leur disait pour moi.
Souvent j’eus la joie de les voir revenir à Dieu, poussés surtout par cette pensée que c’était le seul moyen pour eux de me manifester leur reconnaissance.
Hélas! Maintenant, d’abord j’avais beaucoup diminué ces visites charitables.–On a beau dire: la vraie source de l’amour des hommes, c’est l’amour de Dieu; et l’on cite, comme une sorte d’heureuse inconséquence, les libres-penseurs qui se livrent aux œuvres de miséricorde.
Et quand, par une réminiscence de mes anciennes habitudes, et pour ne pas laisser à mes anciens amis cet argument ad hominem: «Voyez, en cessant d’être chrétienne, elle a cessé d’être charitable,» quand je reprenais le chemin des mansardes ou des sous-sols, j’étais embarrassée pour savoir quoi dire à ceux que j’allais visiter.
J’étais, en effet, une étrange variété de libre-penseuse.
Je n’avais pas tiré ma révérence aux dogmes chrétiens pour me livrer à une vie désordonnée. Je suivais tout simplement–et très criminellement–l’entraînement de l’orgueil… Je voulais me suffire à moi-même, et pas plus au ciel qu’ici-bas, je ne voulais accepter de maître.
Mais tout ceci était plutôt du royaume des pensées que de celui des faits.
Aussi le public ne comprenait pas grand’chose à mes évolutions. «Elle est folle, disait-on, ou malade.»
Je laissais dire. Je ne m’affichais pas. Je fuyais, bien plus que je ne les recherchais, les discussions philosophico-religieuses.
J’étais surtout trahie par mon silence.
Quand dans nos réunions de famille, une question était levée qui touchât, de près ou de loin, aux points en litige entre croyants et incroyants, chacun disait son mot, plus ou moins exact et plus ou moins frappant; mais derrière lequel on sentait la foi, le bonheur d’appartenir au bercail de Jésus, la résolution de tout souffrir plutôt que de s’en laisser arracher, la profonde et tendre reconnaissance pour les bienfaits de Dieu.
Si j’avais parlé, je le sentais, ma note eût été discordante.
Je me taisais. Mais mon mutisme était une sorte de protestation.
«Décidément Marceline n’est plus des nôtres,» se disait mon père.
Et, quoiqu’il le sût du reste, ce nouveau témoignage le navrait.
Il finit par en mourir… Il mourut de chagrin.
On ne réfléchit pas assez, ce me semble, à cette expression mourir de chagrin. Les Anglais disent mourir d’un cœur brisé.
Que de jeunes veufs ont. langui quelques mois, puis se sont éteints à leur tour, sans maladie déterminée, emportés par un bouleversement ou un affaiblissement de l’organisme! Ce bouleversement ou cet affaiblissement, quelle en est l’origine, sinon l’inconsolable douleur d’avoir vu partir une femme bien-aimée?
Que de mères frappées coup sur coup par la mort de leurs enfants, n’ont pas voulu, ou n’ont pas su, se rattacher à la vie, et consoler ceux qui leur restaient, mais se sont couchées dans le tombeau, à côté de leurs anges disparus?
Les uns et les autres sont à plaindre. Mais ils sont à blâmer aussi.
Cette désespérance est une sorte de suicide.
Elle accuse d’ailleurs une bien imparfaite résignation et un esprit trop peu chrétien.–Ce que Dieu nous avait donné, est-ce qu’il n’est pas maître de le reprendre? Et, quand ceux que nous aimions sont morts dans la paix du Seigneur, est-ce que nous ne devrions pas les pleurer sans doute, mais, tout en les pleurant, bénir Dieu de les avoir rappelés à lui?
Bien plus profonde et plus aiguë était la douleur de mon père.
Il était chrétien, chrétien en tout et par-dessus tout, et il me voyait renier la foi de mon baptême!
Il essaya deux ou trois fois de me ramener.
Je le laissai s’expliquer. Ni je ne l’interrompis brusquement, ni je ne perdis, en lui répondant, le respect filial.
Mais mes réponses accusaient une intention tellement inébranlable de persister dans ma nouvelle voie, elles évitaient avec tant d’adresse de rentrer en lutte; elles étaient accompagnées de protestations de déférence, de tendresse et de dévouement qui semblaient si sincères–qui l’étaient en effet –que mon pauvre père vit qu’il n’y avait rien à faire, rien absolument.
«Un miracle seul nous la peut ramener,» dit-il
Il en conçut un tel chagrin que sa santé–ce qui lui restait de santé–alla en déclinant rapidement.
Une autre attaque de paralysie lui fit descendre cinq ou six de ces degrés qu’on ne remonte guère, quand on a soixante-dix ans.
Bientôt, nous vîmes tous que sa fin approchait.
Chose étonnante, après l’affaissement que j’ai signalé dans ses facultés intellectuelles! l’avant-veille de sa mort, il y eut comme une résurrection de tout son être, résurrection qui dura un peu plus de vingt-quatre heures, et que Dieu permit, je n’en doute pas, pour que ce bon père pût nous dire à chacun une de ces paroles que l’on n’oublie pas; car elles sont comme sacrées par la mort.
Il venait de recevoir les derniers secours de la Religion, avec cette piété, ce recueillement, cette paix, ce mélange de calme et d’enthousiasme qui eussent suffi, ce me semble, pour convertir les spectateurs les plus indifférents..
Il parla quelques minutes à chacun de mes frères et sœurs.
Il m’avait réservée pour la dernière.
Je crus apercevoir dans son regard une expression sévère, du moins bien sérieuse.
«0mon père, lui dis-je, vous ne doutez pas de ma tendresse.
–Non, ma fille; et ce n’est pas en ce moment que je voudrais t’affliger par des reproches. Pourtant ce n’est pas l’heure des paroles banales.
Je ne reviens pas sur le passé. Je te recommande une seule chose pour l’avenir: la bonne foi avec toi-même.
Demain, peut-être, ou dans bien des années, il viendra un jour où quelque chose te dira qu’en quittant la religion, outre que tu m’as donné le coup de la mort, tu as tué ton âme. Je te conjure de ne pas mépriser cette voix intérieure.»
Je n’eus pas le temps de répondre.
Mon père me bénit, et rendit le dernier soupir.
VI
UN MARIAGE MANQUÉ.
Table des matières
N’était le côté spirituel–sur lequel j’ai beaucoup insisté dans ces deux derniers chapitres–je ne m’étais pas surfaite; quand j’avais résolu d’aborder la carrière des lettres et des sciences.
Ce n’était pas seulement une honnête considération que j’avais très vite obtenue. C’était le succès; c’était une sorte de célébrité; c’était presque la gloire.
Je le dis, quoiqu’il s’agisse de moi, et précisément parce que je suis revenue de toutes ces vanités, revenue au point d’en être honteuse et presque repentante.
Je commençai par donner des leçons dans de petits pensionnats, chez de petits bourgeois, de collaborer à de petits Magazines.
Mais bientôt mon enseignement, soit oral, soit écrit, conquit la renommée: les institutions à la mode, les familles les plus riches et les plus aristocratiques, les deux ou trois grandes revues qui font les réputations, se disputèrent mes leçons et mes articles.
Je publiai des leçons qui me furent payées très cher, et auxquelles des écrivains de talent ne craignirent pas de consacrer des comptes-rendus enflammés.
«Quel dommage, disait l’un de ces critiques, que l’Académie et la Sorbonne soient réservées au sexe laid! La place de Mlle de la Mardelle ne serait-elle pas dans l’une des chaires de la faculté des Sciences, dans l’un des fauteuils du Palais-Mazarin.»
Quand, à de rares intervalles, le remords, le doute au moins, me venait visiter, quand je me rappelais les paroles de mon père mourant, je médisais: «Aimerais-je donc mieux végéter dans ce méchant pensionnat des Thernes ou de Courbevoie?... Je remplis ma mission. Grâce à moi, la ruine de ma famille est presque de l’histoire ancienne. Nous voici riches de nouveau.»
Si j’avais bien réfléchi, et que, suivant le conseil paternel, j’eusse été de bonne foi avec moi-même, j’aurais eu honte d’une pareille réplique. Ne revenait-elle pas à dire que j’avais fait un bon marché, en vendant mon âme pour une dizaine de mille livres de rente?
J’essayai encore de me donner le change, à force de faire du bien. Non seulement je me constituai le banquier de mes frères et de mes sœurs, je voulus encore les marier et les doter.
Puis je songeai à me marier moi-même.
Quoique savante, j’étais loin d’être désagréable. Autour de moi, on disait que j’étais charmante. J’avais de l’esprit, et pas l’ombre de pédantisme.
Depuis que je travaillais, j’avais mis de côté une somme rondelette. Avec mes leçons, mes articles, mes livres, quelques opérations de Bourse très réussies, je me faisais, bon an, mal an, de douze à quinze mille francs de revenu.
Pour une jeune fille qui venait à peine de coiffer Ste Catherine, et qui, il y a tout au plus huit ans, était encore une débutante, c’était un joli chiffre. Et tous ceux qui me connaissaient disaient bien haut que ce n’était rien, en comparaison de l’avenir brillant et solide qui m’attendait.
Me marier était donc la chose du monde la plus facile, et je n’avais que l’embarras du choix.
Du moins, c’est ce que je pensais, ce que tout le monde affectait de me répéter.
«Sans doute, disait, en hochant de la tète, notre vieille tante Angélique, sans doute. Mais la pauvre Marceline a contre elle ses opinions religieuses. ou plutôt antireligieuses. Vous verrez que cela lui jouera quelque tour.»
Je ne me préoccupais mie de cet oiseau de mauvais augure, et je cherchais autour de moi quelle main pourrait bien me convenir.
Mon choix tomba sur un jeune littérateur dont la position et les espérances dans le monde des lettres étaient analogues aux miennes dans le monde scientifique.–
Nous avions des amis communs qui, devinant ma préférence, feignirent d’avoir eu les premiers la pensée de cette union si bien assortie. Ils firent les démarches préliminaires, c’est-à-dire, afin que tout fût correct, amenèrent Léopold–je ne le désignerai pas autrement–à se présenter.
Nous étions orphelins tous deux, Nous n’étions plus des enfants: il avait trente-cinq ans et moi vingt-six.
Lorsque les questions financières eurent été traitées par nos notaires, il n’y eut plus d’intermédiaire entre nous. Il ne s’agit plus que de nous étudier un peu l’un l’autre, afin de bien nous assurer que nos caractères, nos goûts, nos habitudes étaient, sinon identiques, du moins de nature à s’accorder, à s’adapter, pour ainsi dire, les uns aux autres.
Les débuts de cette étude furent on ne peut plus satisfaisants.
Léopold était transporte–du moins il me le disait, et il était la loyauté même–des découvertes, de jour en jour plus ravissantes, qu’il faisait dans l’esprit et dans le cœur de sa fiancée. J’en pensais tout autant sur son compte, bien qu’une certaine réserve m’empêchàt de le manifester autant.
Mais je m’assure qu’il le lisait parfaitement dans l’intonation de ma voix, l’expression de mes yeux, l’émotion avec laquelle je le quittais ou le retrouvais.
Quelques circonstances de famille–l’éloignement d’un frère de Léopold, officier en Algérie et qui avait de la peine à obtenir un congé; des papiers indispensables et qui tardaient à venir de Montluçon; puis, quand tout fut prêt, une légère indisposition du futur–tout cela fit traîner l’affaire quelques mois de plus que nous n’aurions voulu.
Ces retards, semblait-il, avaient .surtout pour résultat de nous rendre plus chers l’un à l’autre.
Enfin, la date est fixée…
Si j’avais été encore chrétienne, et si le déisme n’était, dans la pratique, cousin-germain de l’athéisme, j’aurais remercié le maître des cœurs et des événements de me donner un si parfait bonheur.
Je me contentais de me féliciter et de chanter, à qui voulait m’entendre, les louanges de mon fiancé.
Hélas! Je comptais sans une question, que j’avais, depuis longtemps, rayée de mes préoccupations, et dont rien n’eût pu me faire soupçonner la résurrection, à la veille de mon mariage: la question religieuse.
Jamais je ne l’avais abordée avec mon fiancé; jamais je n’y avais fait, avec lui, même la plus lointaine allusion.
A quoi bon?–Tout ce que je savais de Léopold par ses livres, sa renommée, nos amis communs, surtout par ces conversations intimes auxquelles nous nous livrions depuis six mois et dans lesquelles nous avions mis tous deux nos cœurs à découvert, tout cela me montrait en lui, non pas un impie fanatique et un mangeur de prêtres, mais un esprit analogue au mien, c’est-à-dire pour lequel la question religieuse n’existe pas. Léopold était, comme les trois quarts et demi des honnêtes lettrés: étranger, indifférent à tout ce qui préoccupe ou passionne, pour ou contre, les fanatiques de foi ou d’incrédulité.
De même que tant d’hommes, instruits d’ailleurs, ne savent pas un traître mot d’algèbre, et, en dépit de cette ignorance, vivent très heureux et très honorés, il me semblait que Léopold–comme moi, du reste–se passait parfaitement de Dieu
Il ne niait pas la révélation: c’eût été une manière de s’en occuper. Il passait à côté, ne daignant ni la regarder, ni la discuter… La science religieuse était pour lui un art d’agrément ou une amusette. Quelques-uns s’y adonnent, comme d’autres à la musique ou aux dominos.
Permis à eux. Quant à lui, il préférait de beaucoup les belles-lettres ou l’archéologie.
Voilà ce que je pensais. Et vraiment tout autre, à ma place, eût pensé comme moi.
Eh bien! Je me trompais.
Un matin–c’était cinq jours avant le jour fixé pour notre mariage–Léopold, arrivait avec son bouquet accoutumé: cette fois une botte de roses-thé, fraîches et embaumées.
«A propos, me dit-il–à propos, sans doute, d’une pensée qui venait de lui traverser l’esprit; car nous n’avions encore rien dit–à propos, ma chère Marceline, il y a un sujet que nous n’avons pas abordé jusqu’ici, et dont il importe de dire deux mots.
–Un sujet? Quel sujet? Nous! es avons tous traités à fond, il me semble… à moins qu’il ne s’agisse du papier de notre salle à manger.
–Marceline, je ne plaisante pas. Comment se fait-il que nous n’ayons jamais rien dit de la question religieuse?
–Ah!, dis-je avec stupéfaction, il s’agit de la question religieuse! Je croyais que, pour vous, comme pour moi, il n’y avait pas de question religieuse. Ne laissons-nous pas tous ces mythes aux illuminés, toutes ces pieusetés aux vieilles dévotes?
–Permettez, ma chère amie.–Moi, oui, parce que je suis un homme. Et encore, je ne suis pas si sûr que cela d’avoir raison. J’ai rencontré, dans mes études scientifiques–car, si littérateur que je sois, j’ai aussi tâté à la science–j’ai, dis-je, rencontré bien des points terriblement obscurs, et que la pensée de Dieu seule illumine. Surtout, dans mes études morales, je me suis convaincu que les trois quarts et demi des hommes, s’ils sont sans religion, tournent au brigandage. Or, il paraît difficile que ce qui est, pour le genre humain, l’unique garantie d’honnêteté, de paix et de sécurité, ne soit au fond qu’un tas d’illusions et de jongleries.– J’ai donc tort, peut-être, de ne pas creuser davantage la question religieuse.
Mais ce n’est pas là ce que je voulais vous dire.
Un homme impie, du moins indifférent, c’est chose si habituelle que le contraire est presque un prodige.
Pour une femme, il n’en va pas de même. L’homme se dirige par le raisonnement, la femme par le sentiment. Une femme impie, c’est une monstruosité. J’oserai dire que, dans un ménage, plus l’homme s’éloigne de Dieu, plus il est désirable que la femme s’en rapproche.
Mon père était voltairien. Grâce à ma mère, qui était une sainte, il a fait une mort dont le souvenir m’empêchera, je crois, de me reposer jamais dans une complète incrédulité.
Mais–et c’est ici que je fais appel à votre admirable franchise–cette ressource qu’a eue mon père, je voudrais bien l’avoir aussi. Comment l’aurais-je, si j’épousais une femme impie?
Un mot de vous suffira pour me tranquilliser.
Je sais parfaitement que vous n’êtes pas pieuse. Je sais aussi que vous avez, non sans un certain éclat, quitté le bercail catholique.
Il ne m’appartient pas de vous blâmer.
Dites-moi seulement que cette rupture n’est point absolument définitive, que, si l’occasion se présentait de retourner à vos anciens principes et à vos anciennes habitudes, vous n’êtes pas irrévocablement déterminée à persévérer, quand même, dans le rationalisme.»
J’étais à la fois surprise et indignée.
«Comment1Voici plus de six mois que nous vivons dans l’intimité l’un de l’autre, nous étudiant, écoutant, pour ainsi dire, nos âmes respirer. Léopold a parfaitement su, sans que j’eusse besoin de le lui déclarer–la chose était notoire–a su que j’étais une libre-penseuse. Comme il passe lui-même–à juste titre–pour libre-penseur, il a dû croire que nous étions à deux de jeu, que cette similitude était une garantie de plus de concorde et de bonheur domestique.
Le fait est que ni lui ni moi n’avons jamais eu l’idée de nous faire subir, l’un à l’autre, sur cette question, le moindre interrogatoire.
Où en veut-il venir aujourd’hui?–Est-ce une défaite?»
Je lui laissai voir mon profond étonnement, mon chagrin plus profond encore.
Il fut lui-même affligé de la peine qu’il mecausait.
Comment en eût-il été autrement? Nous nous aimions vraiment. Et c’était le cœur tranquille et joyeux que nous nous apprêtions à fondre nos deux vies en une seule.
Mais–il y a un mais: et je suis d’autant plus empressée à vous le confier qu’il est tout à l’avantage de Léopold.
Quand il fut pour la première fois question de mariage entre nous, nous étions tous les deux, sinon impies, du moins profondément indifférents.
Mais, en devenant indifférent, Léopold avait tout simplement suivi le chemin ouvert devant lui. Il avait sucé le rationalisme avec le lait de l’Alma parens. Jamais on ne lui avait enseigné sérieusement la religion. Jamais surtout il n’avait respiré cette atmosphère de la vie chrétienne qui est le meilleur de tous les enseignements. Il était tout naturel qu’il fût, qu’il demeurât étranger aux choses religieuses.
Et moi i! Oh1moi. J’avais connu le don de Dieu. J’avais vu des saints vivre à mes côtés. J’avais goûté la douceur et la beauté de la religion. Et entraînée par un misérable orgueil, j’avais abjuré tout cela, pour me suffire à moi-même...
J’étais une apostate!
Léopold n’était qu’un ignorant…
Il aimait la vérité, sans la connaître.
Tout à coup, il se fit, en lui, comme une lumière. Il ne se souciait guère, pour le quart d’heure, de l’étudier, cette lumière, de la rendre plus intense, d’en faire le flambeau de sa vie. Mais il sentait qu’un jour, plus ou moins éloigné, il pourrait bien vouloir entreprendre cette étude. Alors, combien l’entreprise serait plus facile, avec une femme, je ne dis pas chrétienne, du moins bien disposée pour le christianisme e, sans parti-pris contre lui.
Toutes ces réflexions, et bien d’autres, me traversèrent l’esprit.
D’abord, je revis mon père mourant. Il me sembla que j’entendais sa recommandation suprême: «Quand la vérité viendra frapper à ta porte, ne la repousse pas. Sois de bonne foi avec toi-même.»
Ah! si j’avais eu la simplicité de conter mon histoire à Léopold, si je lui avais dit: «Cet appel de Dieu que mon père avait prévu, c’est votre interrogatoire. Eh bien! voici ma réponse.
Je ne puis me donner pour chrétienne. On ne remonte pas ainsi, en un instant, une pente sur laquelle on glisse depuis des années. Mais je crois que cette réascension me serait salutaire, et à vous. Si vous voulez, nous la ferons ensemble,» si j’avais tenu ce langage à Léopold, il en eût été touché. Nous nous serions mariés sous ces heureux auspices. En peu de mois peut-être, nous eussions abouti au port de la foi.
Mais l’orgueil était là.
J’étais blessée. Je le montrai, en signifiant très nettement à Léopold son congé...
Léopold essaya de revenir sur ses pas, de dire que j’avais tort d’attacher une telle importance à ce qui n’était après tout qu’une sorte de propos en l’air, presque une plaisanterie.
J’étais outrée.
Je le montrai, plus que je n’aurais voulu peut-être.
Il fallut bien que Léopold se retirât.... Tout était rompu entre nous.
VII
DE VINGT-CINQ A CINQUANTE.
Table des matières
On a dit: «Bienheureux les peuples dont l’histoire est ennuyeuse!»
Je n’en saurais dire autant de mon humble individualité.
J’avais vingt-six ans, lors de ce mariage manqué que raconte le chapitre précédent.–Depuis, jusqu’à ce que j’atteignisse ma cinquantième année, rien de moins dramatique, de plus ennuyeux que mon histoire.
Rien de moins heureux que moi, cependant.
Ce qui me rendait malheureuse, ce n’était pas, bien entendu, la monotonie de mon existence.
Le bonheur ne consiste pas dans les soubresauts.
Le bonheur consiste dans la paix.
Comment eussé-je été en paix avec Dieu, à qui j’avais, pour ainsi dire, déclaré la guerre? en paix avec moi-même, moi souvent la proie des remords, toujours du doute?
Par suite d’un enchaînement de circonstances que je vous ai contées,–et dont le premier anneau était l’orgueil,–j’avais abandonné Dieu; je métais enrôlée parmi ses ennemis.
Depuis, malgré les solennelles adjurations de mon père mourant, malgré l’incident de Léopold, malgré les avertissements nombreux que me donnèrent et les choses et les gens, j’avais persévéré dans ma révolte. Mais jamais la conviction–la conviction de l’incrédulité–n’était entrée dans mon âme.
C’est même trop peu dire.
Quand je voulais être tout à fait de bonne foi avec moi-même–même lorsque j’eusse préféré me faire illusion–je me disais que j’étais dans une mauvaise voie, que je ne m’y trouvais pas à l’aise, que, si la chose était à refaire, très probablement je ne la referais pas.
Mais que voulez-vous? me répondais-je à titre de conclusion, jamais je n’aurais le courage de revenir sur mes pas.
–Jamais! Est-ce bien sûr?
–Toujours pas avant l’article de la mort.
Avais-je au moins la paix avec mon prochain, avec ceux et celles au milieu desquels s’écoulait ma vie?
Hélas! Ici encore ce n’était qu’une paix relative, qu’un simulacre de paix.
Ma position, vis-à-vis des miens, avait quelque chose d’étrange et de singulièrement délicat.
J’étais la bienfaitrice de toute la famille.
J’avais marié et doté l’un de mes frères– l’autre était prêtre–et mes deux sœurs.
Et comme, malgré ces dots et la vie très laborieuse des trois chefs de ces ménages, dans chacun ne coulait guère qu’un Pactole très relatif, j’étais toujours prête à aider celui-ci ou celui-là J’avais une maison de campagne, très vaste et semblable à un caravansérail, où j’hébergeais, tout l’été, frères, sœurs, beaux-frères et belles-sœurs, plus un nombre de neveux et de nièces qui allait augmentant chaque année.
Je n’avais pas la prétention, Dieu merci, d’exiger, pour prix de ces libéralités, une adhésion quelconque du moindre des miens à mes doctrines de libre-pensée.
Il n’en est pas moins vrai que toute ma famille –mes collatéraux alors, comme naguère mes ascendants–était une famille chrétienne, sur laquelle je faisais tache par mon impiété.;
En vain m’efforçais-je de rendre cette tache aussi peu apparente que possible.
C’était un fait notoire que le caractère rationaliste –pour ne rien dire de plus–de mes livres et de mes articles de revues.
Chez moi, soit dans mon appartement du quai Voltaire, soit dans ma maison de St-Théodule, j’avais bien soin que pas un volume ou un numéro ne traînât sur les meubles.
Jamais je ne faisais de propagande… Jamais pourtant, même sous le prétexte qu’il faut de la religion aux enfants, je n’eus devant eux une attitude ou un langage religieux.
Une ou deux fois, l’une de mes sœurs, sujette aux distractions, ou l’un de mes beaux-frères qui est un peu exalté, avaient abordé, par je ne sais quelle voie détournée, la question religieuse. Je me possédais trop pour éclater. Mais j’avais dit quelques paroles nettes et sèches. Il en était résulté un silence glacial, plus embarrassant encore que l’éclat redouté.
Tout cela constituait une position tendue, qui m’était au moins aussi pénible qu’à mes frères et sœurs.
Ceux-ci–et tous leurs efforts pour le dissimuler ne faisaient que rendre la chose plus évidente–me considéraient comme un malade qu’il faut ménager.
Mais, s’ils ne me faisaient pas de sermons, ils se dédommageaient, j’en étais sûre, en priant pour moi de toutes leurs forces.
Cela n’empêchait pas que je fusse le professeur attitré de mes neveux et nièces.
Mes talents pédagogiques me désignaient pour cet emploi. D’ailleurs, j’aimais tendrement tous ces rejetons du vieil arbre de notre famille; et je me faisais scrupule de leur dire un mot qui risquât d’ébranler le moins du monde leurs convictions religieuses.
Une seule chose ne pouvait manquer de les étonner dans mon enseignement: c’était l’absence absolue de Dieu.–La petite Juliette, en ayant un jour manifesté sa stupéfaction. «Tu sais, mon enfant, lui dit sa mère, tante Marceline ne s’occupe pas de ces choses-là. C’est un grand malheur pour elle. Prie bien le bon Dieu, ma Juliette, afin que ce malheur ne dure pas toujours.
Mais je m’aperçois que je vous ai à peine parlé de ma maison de St Théodule. J’ai eu tort; car c’est de là que me devait venir la lumière.
Je sentais que, par mon éloignement des pensées religieuses, non seulement j’étais coupable envers Dieu, mais que je pouvais–sans le vouloir précisément–semer autour de moi des semences de mort.
N’ayant pas le courage de suivre le conseil évangéliqueetd’arracher l’œil qui me scandalisait, c’est-à-dire ce rationalisme criminel et insensé, je cherchais à compenser ce mal par la charité!
Non seulement je portais aux pauvres le pain, la viande, les vêtements, non seulement je donnais largement à M. le curé, aux frères, aux sœurs, pour leur permettre de faire, eux aussi, la charité; mais j’exerçais une espèce d’œuvre de miséricorde rarement à la portée des âmes les plus charitables.
J’avais eu, entre20et25ans surtout, une rage d’apprendre, qui m’avait été funeste en un sens, mais dont je recueillais quelques bons fruits, au point de vue matériel.
Entre autres sciences que j’avais été curieuse d’étudier, il faut compter, en première ligne, la médecine.
J’avais suivi des cours et môme pris quelques degrés.
Comme je joignais à cette extrême facilité pour apprendre, dont je vous ai parlé, un coup d’œil sagace et prompt, une main délicate et hardie, j’étais, pour le village–tout à fait dénué, médicalement parlant–une très précieuse ressource… Non seulement je traitais avec succès les fièvres, les bronchites, les angines, les névralgies; mais je ne reculais pas devant une opération.
J’en réussis quelques-unes des plus difficiles; et je m’acquis dans tout le pays circonvoisin, une réputation bien au-dessus de mon mérite.
Je prenais plaisir à ce genre de charité, assez insolite chez une femme.
Au chevet des malades, je me rencontrai souvent avec M. le Curé.
C’était un prêtre, tout simple et tout rond, qui me plut d’abord. Si simple qu’il fût, il était aussi, je crois, très avisé. Il connaissait, comme tout le monde à St-Théodule, mon triste état spirituel. Un autre aurait voulu profiter de nos relations pour me pousser dans mes derniers retranchements, et enlever de haute lutte une conversion qui eût fait tant de bien. L’abbé Ilerbland, fut plus sage. Il se dit que l’exercice de la charité était un bien évidemment, qu’il fallait laisser à la Providence le soin de frapper le grand coup.
La Providence aime les humbles instruments.
On me considérait comme un redoutable champion. Aucun de mes frères, tous deux fort instruits, le plus jeune prêtre, pas même l’un de mes beaux-frères, philosophe de son état–philosophe chrétien,–n’avait osé entreprendre ma conversion.
L’entreprendre, l’effectuer, était réservé à un pauvre vieux garde-champêtre.
Le père Le Grimpereau n’était pas un grand clerc. Il savait tout juste lire, écrire, faire les quatre règles, rédiger, nettement et sans trop de fautes d’orthographe, un procès-verbal.
Mais ce qu’il savait parfaitement, c’était son catéchisme. Il l’avait appris pour son compte, quand il était à l’école. Puis, il l’avait repassé pour l’enseigner à ses petits frères, aux enfants de ses sœurs, à ses propres enfants.
On peut dire qu’il en possédait admirablement, non seulement la lettre, mais surtout l’esprit. Et cet esprit du catéchisme, cet esprit chrétien, n’était pas chez lui à l’état purement spéculatif; c’était la règle de ses actes.
Au point de vue moral, même philosophique, le père Le Grimpereau était ainsi infiniment supérieur à beaucoup de grands savants et de grands littérateurs.
J’avais eu souvent occasion de le voir; j’avais été frappée de son bon sens, de son style original et pittoresque. Je savais que c’était un rude chrétien; et je ne pouvais m’empêcher de l’en estimer vantage.
Mes talents médicaux me mirent, plus intimement encore, en rapport avec lui.
Il eut une mauvaise fièvre... D’abord il ne s’en inquiéta pas. «Il faut bien avoir quelque chose, dit-il, et sentir, par un bout ou par un autre, que la vieillesse arrive et la mort avec elle.»
Pourtant le mal fit des progrès rapides, et comme, après tout, lui parti, sa famille eût été sur la paille, Le Grimpereau consentit à se laisser soigner.
Sa fille vint me trouver. Le bon homme ne faisait que de s’aliter. Mais il était comme on dit. «Je ne me relèverai pas, répétait-il sans cesse. Je ne sortirai dici que les pieds par devant.»
Je le vis. Il était très malade. mais plus malade encore d’esprit que de corps.
«Mon brave, lui dis-je, vous êtes pris sérieusement; il ne servirait de rien de vous le cacher.– Mais vous avez encore bien des chances de revenir sur l’eau. La première chose que je vous conseille, c’est de faire taire cette imagination. Voulez-vous guérir?
–Oui, à cause des miens.
–Eh bien! ne vous dites pas que vous êtes condamné. Vous qui passez pour un si fameux chrétien, c’est le moment de vous servir de votre christianisme; le moment de vous dire que rien n’arrive ici-bas sans la permission de Dieu, de prier ce Dieu de vous guérir.»
Le Grimpereau fut très étonné de ce langage. que j’avais tenu, je dois le dire, sans y croire, mais parce qu’il faut prendre les hommes comme ils sont, et que la philosophie chrétienne était encore,
–d’après ce que je savais du bon homme,–la meilleure anse pour l’empoigner.
Il ne me répondit pas. Mais il y avait quelque chose dans son regard qui semblait dire: «Tiens, Mlle Marceline qui parle comme un curé! Et moi qui m’imaginais qu’elle ne croyait ni à Dieu, ni à diable!»
Bref, il se laissa soigner. J’y mis toute ma science. et tout mon cœur.
Au bout de huit jours, j’eus occasion.de consulter un grand médecin, que je ne sais quelles, circonstances, nullement professionnelles, avaient amené à Ste-Sauve. Il dit que le pauvre vieux avait frisé la mort,–c’était son expression,– mais que, grâce à mon traitement judicieux et énergique, le danger était conjuré.
Trois jours après, Le Grimpereau n’avait plus la moindre fièvre, mais un appétit formidable.
Huit jours plus tard, il reprenait l’exercice de ses fonctions.
Sa première sortie pourtant ne fut pas pour promener son grand sabre à travers la campagne.
Il voulut aller à la messe de six heures, remercier Celui qui l’avait ramené de si loin. Puis il voulut venir voir l’officière de santé qui avait été l’instrument du souverain guérisseur.
C’est avec une véritable émotion qu’il m’aborda.
«Mademoiselle, me dit-il, ni moi, ni mes enfants, ni mes frères et mes sœurs nous ne saurons jamais vous être assez reconnaissants.
–Mon brave Le Grimpereau, répondis-je, soyez assuré que je suis, pour le moins, aussi heureuse que vous de votre rétablissement.»
Puis nous causâmes, comme une paire d’amis.
Si attachants que fussent les propos du garde-champêtre, au bout d’une petite demi-heure, je commençai à trouver qu’ils se prolongeaient un peu beaucoup.
Je m’en étonnai d’autant plus que la discrétion du-père Le Grimpereau était proverbiale.
Sans vouloir le moins du monde lui donner une leçon, simplement parce que je ne savais plus que dire, je laissai la conversation languir… Le Grimpereau sembla prendre son courage à deux mains.
«Mademoiselle Marceline, dit-il, pardon si je ne m’en vais pas. Mais voyez-vous, c’est que j’ai quelque chose de très important à vous dire, et que je ne sais comment commencer.
–Eh bien! commencez n’importe comment.
–Vous me promettez de ne pas m’en vouloir.
–Mon Dieu, père Grimpereau, vous êtes fatiguant.–Parlez, pour l’amour du ciel.
–Eh bien! voilà Je voudrais vous offrir quelque chose, en souvenir de ma guérison. J’ai peur que vous n’en vouliez pas.»
Je crus qu’il s’agissait de quelque perdrix ou de quelque lapin, et je répondis:
«Tout ce qui viendra de vous sera le bienvenu, père Grimpereau.
–Oh! que ne puis-je, chère Mademoiselle, vous prendre au mot… Je voudrais vous donner le bon Dieu.
–Me donner le bon Dieu!» dis-je, tombant de mon haut.
–Oui, ma chère demoiselle. On m’a dit sur votre compte toute-sorte de choses que je ne suis pas capable de tirer au clair.
Ce que je sais, c’est que vous n’allez pas souvent à la messe, qu’on ne vous a jamais vue, depuis tantôt vingt-cinq ans, au confessionnal ni à la sainte Table… On ajoute que vous avez fait des livresque vous-même cachez à vos neveux et nièces, parce que ces livres parlent mal de Notice-Seigneur Jésus-Christ, de ses saints et de son Eglise.
Eh bien! entre le bon Dieu et vous, si savante que vous soyez, celui qui a tort ce ne peut être le bon Dieu.
Donc, croyez-moi, ma chère demoiselle, allez trouver M. le curé, un homme si saint et si sage; exposez-lui vos difficultés; et, dès que vous verrez que ces difficultés ne sont rien’–est-ce qu’il peut y avoir des difficultés sérieuses contre Dieu?– gardez-vous de fermer les yeux à la lumière, soyez de bonne foi avec vous-même; redevenez simplement une bonne et honnête chrétienne, comme vous l’avez été jusqu’à vingt ans.»
Rien ne saurait peindre mon étonnement, en entendant un langage si sensé, si profond, tenu par ce simple paysan… Ce qui me frappait surtout, c’était cette expression de mon père mourant et que reproduisait Le Grimpereau: «Soyez de bonne foi avec vous-même.»
J’étais comme un fruit mûr, et Le Grimpereau était le jardinier chargé de cueillir ce que d’autres avaient semé.
Je réfléchis quelques minutes seulement.
«C’est peut-être la dernière occasion, me dis-je. Si je la méprise, qui sait si je ne serai pas confirmée dans mon incrédulité?.... Non, je suis trop malheureuse, depuis que j’ai remplacé la foi par le doute. car je n’ai jamais pu aller plus loin.»
Je pris les deux mains du père Le Grimpereau– un peu plus, je l’aurais embrassé.
«Cher ami, lui dis-je, vous étiez mon malade, il y a peu de jours. Aujourd’hui, vous êtes mon médecin.
Je vais aller trouver M. le curé, non pour être instruite–en somme, j’ai moins oublié mon catéchisme qu’on ne croit–mais pour lui demander pardon du scandale que je répands autour de moi. surtout pour me confesser.
VIII
LA TANTE.
Table des matières
Ce n’est pas le tout de s’être convertie, d’avoir, après une résistance de plus d’un quart de siècle, rendu les armes… A qui? A Dieu lui-même; car c’est contre Dieu que l’on s’était révoltée....
Il faut encore expier cette révolte.
Il ne m’appartient pas de blâmer mon prochain. Je sais du reste que bien des pécheurs, en apparence plus scandaleux que moi, peuvent alléguer des circonstances atténuantes auxquelles je n’ai aucun droit.
Il faut d’ailleurs compter avec l’infini variété des caractères.
Il y a des âmes qui, à peine converties, semblent oublier absolument les fautes et les douleurs du passé, pour entrer dans le royaume de la paix inamissible.
«Oh! que le bon Dieu est bon! Oh! que je suis heureux!» ces exclamations ou d’autres analogues se succèdent sur leurs lèvres presque sans interruption...
Bien différent était mon état. spirituel.
Sans doute, je ne cessais de louer et de glorifier Dieu.
Sans doute, au fond, je goûtais bien ce, dont pendant plus de vingt-cinq ans, j’avais été sevrée: la paix.
Mais cette paix, plus raisonnée que sentie, ne m’empêchait pas de souffrir beaucoup et presque constamment… Que j’avais de peine à me consoler de tout le mal que j’avais fait, de tout le bien que j’avais omis… Que d’âmes avaient été perverties par mes livres, l’étaient encore en ce moment, et continueraient de l’être, tant qu’un seul exemplaire de ces écrits empoisonnés continuerait à trouver des lecteurs!
Je fis tout ce qu’humainement il était possible de faire pour supprimer ces œuvres dangereuses… Les bons prêtres qui avaient la direction de ma conscience me disaient que je devais, cela fait, me tenir calme et abandonner le reste à la grande miséricorde de Dieu.
Au nom de la sainte obéissance, j’essayais d’être joyeuse. J’avais de la peine à être seulement résignée.
Jamais, ou presque jamais, toute soumise que je voulusse être aux volontés d’en haut, je ne pus avoir raison de cette tristesse, qui vous avait tant frappé à Évian.–Et, quand vous me vîtes à Évian, il y avait quinze ans passés de ma conversion, quinze ans consacrés à la pénitence et à la charité.
Dieu me garde de me plaindre de cette inconsolable tristesse… Quand on a passé le cœur de sa vie, pour ainsi dire,–de vingt à cinquante–à lutter contre Dieu, quand, malgré cela, Dieu a eu la bonté de solliciter, d’attendre, de provoquer, de mener à bien notre conversion, il serait vraiment trop commode de goûter cette joie et cet abandon, qui sont le partage des âmes fidèles....
Vous vous souvenez que, même avant ma conversion, j’étais le professeur de mes neveux et nièces, petits-neveux et petites-nièces; et, à Saint-Théodule, une sorte de sœur-grise… Ni mes leçons ni mes charités n’avaient un cachet de propagande antireligieuse. Mais ils avaient encore moins le caractère chrétien. Dieu en était absent. Plus les unes et les autres avaient de valeur, plus y éclatait le dévouement d’un cœur généreux, et plus cette absence de Dieu était un vrai scandale.
Je le compris, à la lueur de ma foi renaissante.
Il y avait là une réparation à faire.
Un jour que tous mes élèves–il y en avait de tous les âges et de tous les degrés–étaient, pour je ne sais quel exercice, réunis au grand complet autour de moi,
«Mes enfants, leur dis-je, nous remettrons, si vous le voulez bien, à huitaine le tournoi géographique et grammatical qui devait avoir lieu aujourd’hui, et je vais, à la place, vous dire une histoire vraie et qui, je n’en doute pas, vous intéressera.»
Et me voilà narrant ma propre histoire,
La chose n’était pas des plus faciles. Aussi avais-je prié Dieu de m’inspirer.
Il m’inspira.
Mon jeune auditoire me prêtait une attention religieuse. Et la manière dont deux ou trois des plus grands et l’un des plus petits m’exprimèrent leurs sentiments, me montra que, par cette sorte de confession publique, j’avais bien plutôt monté que baissé dans leur estime.
Quant aux nombreux pauvres que je visitais à Saint Théodule, je ne pouvais les réunir, pour leur faire une semblable déclaration. Cela eût manqué de, simplicité. Mais toutes les fois que je rendais quelques soins à d’anciens clients, je ne manquais pas, sinon à la première visite, du moins à la seconde ou à la troisième, de glisser une phrase comme celle-ci: «Vous savez, père un tel, l’année dernière, je vous avais engagé à être raisonnable, à supporter vos souffrances en homme de cœur… J’étais, l’année dernière, une pauvre femme, aussi folle que criminelle. J’avais la prétention de faire la guerre au bon Dieu. J’en suis bien revenue. Je vous engage maintenant à être toujours docile aux volontés du ciel, et quand vous vous sentirez le cœur malade ou blessé, à venir trouver M. le curé. C’est lui qui a la clé des remèdes de l’âme.»
Ceux et celles à qui je tenais ce langage, ouvraient de grands yeux… Bien souvent, ce qui vaut mieux, ils ouvraient leur cœur à deux battants, pour y laisser entrer le divin Maître.
Quelques personnes s’étonnaient de ces humiliations volontaires, et voulaient m’en faire un mérite.
«Vous vous trompez, leur disais-je.
D’abord, je ne fais que mon devoir par cet acte de réparation.
Ensuite, c’est pour moi un vrai soulagement.
J’ai été si funeste à tant de pauvres âmes! Quel bonheur de penser qu’aujourd’hui j’en édifie quelques-unes!
IX
L’EXIL.–LA MORT
Table des matières
Ma première expiation avait été la tristesse.
La seconde fut l’exil.
C’est pendant cet exil, cher Monsieur, que j’eus le bonheur de vous connaître; et si quelque chose avait été capable de calmer mes douleurs, c’eût été cette amitié in extremis.
J’aimais passionnément mon pays. Tous les ans c’est vrai, je le quittais un mois ou deux, pour promener de par le monde mes jeunes neveux et nièces. Mais je savais que, quand j’y voudrais rentrer, rien ne me serait plus facile.
Cette fois, les portes de la patrie m’étaient fermées.
Le premier siège de Paris, puis la Commune et le second siège nous tinrent à Évian plus de six mois.
Je ne parle pas des embarras d’une installation de rencontre, pour laquelle quelquefois le numéraire me manquait étrangement. Je ne parle pas de cette température sibériaque dont mes soixante-cinq printemps souffrirent plus que je ne puis dire. –Je parle surtout du chagrin patriotique dont tout cœur français était alors pénétré.
Depuis le consulat, il semblait que la victoire et la gloire eussent fait un pacte avec la France. Même les défaites de la fin du premier Empire, même Waterloo, n’étaient à nos yeux infatués que d’insignifiantes exceptions, que de petites taches dans un éblouissant soleil. L’épopée qui va de la campagne d’Égypte à la retraite de Russie demeurera l’une des plus merveilleuses que l’histoire ait jamais enregistrées.
Les époques qui suivirent ne furent pas non plus sans éclat.
La Restauration avait eu l’Espagne, Navarin, Alger; le gouvernement de Juillet, les brillantes luttes contre Abd-el-Kader; le2me Empire, la Crimée, l’Italie, la Chine.
Tout à coup, la scène change. C’est la défaite organisée; et, pour comble de malheur, la République.
En ma qualité de Française, de Française très chauvine, j’étais affligée, humiliée.
Pour nous consoler, vous vous en souvenez peut-être, nous construisions ensemble force châteaux en Espagne.... Nous espérions bien que cette guerre terrible aurait un terme… Et, la guerre finie, si cher que nous eussions payé la paix, la France se relèverait.
Nous avions compté sans la Commune....
Ici, le manuscrit était interrompu.
Au lieu de la suite du récit, il y avait une page blanche, sur laquelle une autre main que celle de Mlle Marceline avait écrit, en gros caractères: Fiat voluntas tua.
Je crus un instant que c’était la conclusion. Mais, au bas de ce recto, il y avait en lettres microscopiques, t. s. v. p. (Tournez, s’il vous plaît).
Il me plut de tourner.
«Monsieur, disait la nouvelle rédactrice, je sais combien ma tante avait de considération pour vous.
Je crois donc entrer dans ses intentions, en ajoutant une sorte de Post-Scriptum à cette «Histoire d’une libre-penseuse: »
Notre chère tante vous disait, il y a deux ou trois pages, le chagrin qu’elle éprouvait, en lisant nos désastres dans les feuilles publiques, de se sentir retenue, par les événements, loin du sol national.
Vous étiez parti, dès l’armistice, vers la fin de février.
Ma tante n’eût pas mieux demandé que d’en faire autant. Mais la Smala que nous étions ne s’ébranle pas sans d’assez longs préparatifs. Et, au moment où, ayant pris toutes nos dispositions pour rentrer à Paris, il ne nous restait plus qu’à partir, deux obstacles tout d’un coup se dressèrent devant nous. Le18mars avait sonné, et la plus vulgaire prudence défendait absolument, surtout à des pères et des mères de famille, d’aller se mettre dans la gueule des animaux féroces qui régnaient à Paris.
D’autre part, ma tante était tombée malader. Sans nous inquiéter précisément, les médecins trouvaient l’état grave et le voyage absolument impossible.
Ma tante, en sa qualité de médecine, avait bien elle aussi, voix au chapitre… du moins quand elle ne battait pas la campagne, ce qui lui arrivait encore assez souvent.
Un jour qu’elle était complètement lucide, elle demanda qu’on nous réunit tous autour d’elle.
Nous étions vingt-cinq, tant adultes qu’enfants, depuis notre oncle, l’abbé Marcel, qui a cinquante ans, jusqu’à la petite Léontine qui va sur ses six mois.
Celle-ci et quelques autres n’étaient convoqués que pour la forme; peut-être afin que, plus tard, on pût leur rappeler ce jour solennel, en leur disant qu’ils y étaient.
Mais tous ceux qui avaient dépassé, la première * communion–nous étions plus de quinze dans cette catégorie,–tous, si j’en juge par moi, ont dû être profondément touchés du. discours de ma tante.
. Ce n’est pas au hasard ni faute d’un meilleur mot que j’emploie ce terme de discours.
Ma tante parlait admirablement bien... Elle avait, toute sa vie, aimé le beau langage, comme elle aimait la belle peinture et la belle musique. Elle était artiste en éloquence, comme dans tout le reste.
Depuis quinze ans qu’elle s’était convertie, toutes ses affections se pliant soudain à la belle loi de la hiérarchie s’étaient, comme d’elles-mêmes, subordonnées à la grande affection, à l’amour de Dieu.
Ma tante se sentait malade, très malade, malade pour mourir.
Généreuse, jusqu’à la fin, elle éprouvait le besoin de rendre un dernier témoignage au Dieu qui l’avait comblée; le besoin, non moins impérieux, de proclamer, une fois de plus, ses fautes, ses crimes, comme elle disait, cette vie abominable, dont la grande moitié avait été employée contre Dieu.
«Mes enfants, nous dit-elle, quand elle se fut assurée que pas un de nous ne manquait à l’appel, remercions d’abord le souverain Bienfaiteur qui veut bien me prêter des forces, pour vous faire mes dernières recommandations.
Vous savez par où je veux commencer; vous savez que, pendant de longues années,–un quart de siècle au moins,–tante Marceline a été une misérable apostate, faisant la guerre au ciel, écrivant des livres toujours dangereux, quand ils n’étaient pas exécrables.
D’où vient cela? Et comment pourrez-vous tous, mes enfants, vous garder d’un semblable malheur, qui n’est, hélas1que trop fréquent.
Je n’étais pas plus méchante qu’une autre, lors de ma triste apostasie.
J’avais même de belles qualités. L’égoisme me faisait horreur.
D’où vint ma déplorale désertion?
De l’orgueil.,
C’est là le grand ennemi.
Avec l’humilité comme gardienne, de moyennes vertus peuvent nous mener au ciel sans encombre.
Là où manque l’humilité, autrement dit là ou règne l’orgueil, même des vertus sublimes sont toujours près d’une chute profonde et honteuse.
Je me livrai à l’étude des sciences, d’abord et surtout, afin de vous être secourable à tous.
Mais à peine eus-je fait ces progrès rapides qui m’attiraient d’universels applaudissements que je me mis à m’adorer moi-même... J’oubliai absolument Dieu,–le Dieu des sciences, comme il s’appelle cependant.
Je ne vis plus que moi: mon intelligence, la finesse et la pénétration de mon esprit, mes succès, les louanges que l’on me prodiguait, la gloire qui me tendait les bras.
De fil en aiguille, je finis par ne plus croire et ne plus priser que les choses qui se pouvaient démontrer, que je pouvais me démontrer à moi-même.
Les vérités du Christianisme, qui sont de l’ordre religieux, moral, historique, me parurent dénuées de toute certitude.
Je les abandonnai aux bonnes femmes et aux petits enfants.
Les écrits déplorables où je consignais mes doutes impies m’obtinrent une telle réputation– sans compter l’argent qu’ils me rapportaient–que je me trouvai engagée… beaucoup plus avant que je n’aurais voulu.
Dans ces régions de l’incrédulité, je fus toujours malheureuse, souvent bourrelée de remords. Jamais je ne pus m’étourdir assez pour faire taire la voix importune qui me redisait: «Tu ne sais pas, après tout, si tu as raison ou tort, en bataillant ainsi contre Dieu. Peut-être es-tu dans le faux, et marches-tu vers d’éternels châtiments.»
Celui qui est la bonté par essence, multiplia autour de moi les occasions et les facilités de retour..... Ma lâcheté–autre variété de l’orgueil, puisque c’est la crainte du blâme et du ridicule– ma lâcheté me retint vingt-cinq ans dans l’armée du mal..... jusqu’au jour où un pauvre garde-champêtre me convertit.
Craignez l’orgueil, mes amis..... C’est le péché diabolique... Soyez humbles, doux, modestes..... N’oubliez pas surtout que le premier des dons, c’est la foi.
SAINT-RIEUL-DESBOIS
Table des matières
I
LES SAUVAGES.
Table des matières
C’était une étrange population, vers1840, que celle de St-Rieul-des-Bois.
J’ai prononcé le nom de sauvages, et je ne m’en dédis point.
St-Rieul est une petite commmune, cachée au milieu de la Grande-Forêt.–De père en fils, depuis des siècles, tous les habitants de St-Rieul vivent dans la forêt et de la forêt.
Celle-ci couvre une étendue de plusieurs milliers d’hectares. Admirablement aménagée, elle est toujours, d’un côté ou d’un autre, en exploitation.
Abattre les futaies; convertir les arbres abattus en planches, en bûches; en fagots; réserver quelques sujets d’élite, les décortiquer seulement et en faire des mâts pour la marine; préparer ces belles billes de frêne, si prisées pour la saboterie; fabriquer des sabots de toutes formes et de toutes dimensions. ces industries diverses, les habitants de St-Rieul les exerçaient, sans aller, plus de deux ou trois fois par an, à Pont-Blanc, la ville voisine.
Je dis voisine, parce que c’était la moins éloignée. Huit kilomètres au plus séparent le clocher de St-Rieul de celui de Pont-Blanc, tandis que, pour aller de St-Rieul à Ste-Françoise, à St-Théobald, aux Vieilles-Bruyères, il faut cinq ou six heures de marche.
Du reste, la plupart du temps et pour les coupes de quelque importance, les marchands de bois,– bois de chauffage ou de construction–et les débitants de sabots venaient à St-Rieul, faire leurs provisions et enlever leurs marchandises.
A peine, pour d’aucunes ventes au détail, les Rieullais faisaient-ils, par hasard, quelque apparition à Pont-Blanc, à Ste-Françoise, à St-Théobald, aux Vieilles-Bruyères.
Quand, sur la grand’place de l’un ou l’autre de ces gros bourgs, apparaissaient, dans leur costume à moitié barbare, quelques bûcherons ou quelques sabotiers de St-Rieul-des-Bois, le monde arrivait en foule pour les voir passer. Les enfants ouvraient de grands yeux. «Les sauvages, les sauvages,» criait-on bien fort; ceux-ci, tranquilles, achevaient leurs marchés et, reprenaient, sans avoir prononcé une parole inutile, le chemin de la forêt.
Vous me demanderez peut-être d’où vient cette sauvagerie, et s’il faut en rapporter la cause, exclusivement ou du moins principalement, à la solitude quasi absolue où vivaient ces bons forestiers.
Et, comme on ne saurait étudier d’un peu près une situation morale quelconque, sans se heurter à la question religieuse: «Étaient-ils au moins chrétiens, ces sauvages? me direz-vous:
–La réponse est un peu complexe.
J’ai parlé d’un clocher. Un clocher, en général, suppose une église, et une église un curé. Une commune qui a un curé est une commune chrétienne.
–Précisément. Le clocher de S-Rieul-des-Bois était bien le couronnement d’une très jolie église gothique. Mais quand, en1804, on rétablit le culte, comme dans le diocèse le nombre des prêtres était insuffisant, et que, d’autre part, pas un habitant de St-Rieul ne réclama pour que St-Rieul eût un curé, St-Rieul n’en eut point… «A quoi bon un prêtre à St-Rieul, disaient les gros bonnets du département; il n’aurait pas un paroissien. En fait de bon Dieu, ces braves gens ne connaissent guère que les hêtres et les sapins.»
Donc, St-Rieul, qui était une commune, ne fut pas une paroisse. Religieusement parlant, St-Rieul fut rattaché à Pont-Blanc.–Cinq ou six fois par an, à Pâques, à Noël, à l’Assomption, à la Toussaint, à la fête patronale, un des vicaires de Pont-Blanc binait, et disait à St-Rieul une messe matinale. Quelques octogénaires, deux ou trois jeunes filles, cinq ou six enfants formaient l’assistance.
Vous pensez bien que si, à St-Rieul même, l’auditoire était si clairsemé, pas un Rieullais ne faisait, le reste de l’année, le voyage de huit kilomètres, pour avoir, le dimanche, la messe à Pont-Blanc.
Peu à peu, les habitants de St-Rieul finirent par devenir, au point de vue chrétien, de vrais sauvages. Sauf deux ou trois familles, que l’on montrait au doigt, non seulement personne n’alla plus à la messe, le dimanche, mais on ne distingua plus le dimanche des autres jours: on y travaillait absolument comme le reste de la semaine. Ne priant plus en public, on n’eut garde de prier en particulier. La prière du soir, qui se faisait encore, en commun, dans quelques familles, fut bientôt abandonnée.
Ne voyant plus un prêtre, n’assistant à aucun exercice religieux, ayant absolument laissé tomber en désuétude tout culte, public ou domestique, plusieurs de ces malheureux bûcherons ou sabotiers finirent par dire–et par croire, avec une certaine bonne foi–que la Religion était suprimée et qu’il n’y avait plus de bon Dieu.
II
UN SAUVEUR.
Table des matières
Quand je dis que les habitants de St-Rieul-des-Bois ne voyaient plus un prêtre, j’exagère.
Six fois par an, vous le savez, un vicaire de Pont-Blanc venait dire la messe à St-Rieul; et ceux-là le voyaient qui voulaient le voir, non seulement pendant le saint sacrifice, mais un peu avant et un peu après. L’heure qui précédait la messe et l’heure qui la suivait, M. le vicaire stationnait à la sacristie, à la disposition de ceux qui auraient quelque communication à lui faire, de quelque nature que ce fût.
Pendant dix ans,–de1804à1814–ce stationnement fut presque absolument improductif. La plupart du temps, les visiteurs furent au nombre de… zéro.–Une pauvre jeune poitrinaire se con fessa. Une autre fois, un sabotier (très riche mais très avare) retint M. le Vicaire plus d’une heure; pour lui exposer ses griefs contre un sien voisin, et avoir gratis, sur une question des plus délicates, une consultation que l’huissier de Pont-Blanc eût fait payer au moins cinq francs.
Bref, l’évêché était sur le point de supprimer les six messes auxquelles à peine y avait-il une assistance décente, lorsque le Vicaire chargé de dire ces messes fut changé.
Celui qui partait était un bon prêtre.
Celui qui arrivait était un prêtre excellent, un saint.
Il s’appelait l’abbé Calixte.
Un prêtre consciencieux, comme son prédécesseur, estimait, en conscience, qu’il n’y avait rien à faire à St-Rieul. Il conseillait donc d’abandonner ce poste inutile.
Un prêtre ardent, comme l’abbé Calixte, se dit que, plus ces malheureux étaient indifférents, moins ils se souciaient des choses de Dieu, de Dieu lui-même et plus il y avait urgence à les évangéliser.
La première fois qu’il alla dire la messe à St-Rieul, et qu’il la dit devant des chaises, parmi lesquelles, avec beaucoup de bonne volonté, il découvrit quelques vieilles femmes;–pendant les deux heures réglementaires qu’il occupa la sacristie sans voir âme qui vive, il réfléchit, ou plutôt il pria; car c’est ainsi que s’appellent les réflexions que l’on tait devant Dieu et pour Dieu.
«0mon cher Sauveur, disait-il, il y a ici, dans cette profonde forêt, sous ces chênes centenaires, à l’ombre de ce bijou de pierre, qu’élevaient à votre gloire, il y a cinq ou six cents ans, les ancêtres de ces malheureux, il y a toute une population qui vous blasphème parce qu’elle vous ignore.
Que faudrait-il à ces pauvres gens?
Il leur faudrait vous voir, vous connaître, sentir combien vous êtes bon; combien, sans vous, la richesse même est misérable, combien, avec vous, la misère même est douce à supporter. Il faudrait à ces pauvres gens une paroisse, un curé.
Je suis leur vicaire. Permettez-moi d’ébaucher cette œuvre, de faire naître en eux au moins le désir de la lumière. Faites que je sois bon, dévoué, votre digne précurseur dans les Ames. Prenez ma vie, si cela est nécessaire et si je suis digne de me consumer dans ce sacrifice. Mais, de manière ou d’autre, je vous en conjure, sauvez ces malheureux.»
Ces prières, et d’autres analogues, s’échappaient enflammées du cœur du bon Vicaire, et lui firent trouver douces et rapides les deux heures d’attente à la sacristie, et aussi les deux heures de marche de St-Rieul à Pont-Blanc.
La fois suivante–ce n’était pas un jour de messe: il avait pensé que quelques visites un peu plus fréquentes rompraient la glace entre ses paroissiens et lui; ce serait déjà beaucoup si on prenait plaisir à le voir, et s’il pouvait être mis par les indigènes eux-mêmes au courant de leurs desiderata religieux,–la fois suivante, il n’attendit pas les visiteurs: il alla les chercher.
L’abbé Calixte avait une si bonne figuré–non pas belle, mais aimable et où se reflétait l’incomparable beauté de son âme–outre un cœur chaud, il avait un esprit si vif, si joyeux, si plein de bonne grâce; il était si aimable, en un mot, qu’entre lui et les habitants de St-Rieul il n’y avait qu’une difficulté: les mettre en présence.
Ce premier résultat obtenu, on était bien sûr que l’abbé serait maître de ses paroissiens et les amènerait peu à peu là où il voulait les amener.
Le diable et ses suppôts le savent bien; et ce n’est pas au hasard qu’ils cherchent à diminuer autant que possible les rapports des populations avec les personnes et les choses religieuses.
Il y a dans la vérité–dans cette vérité intégrale dont la sainte Église Catholique est le merveilleux réservoir–il y a dans ceux qui ont été divinement constitués les hérauts de cette vérité, il y a un tel charme et une telle force d’attraction que les honnêtes gens, les gens de bonne foi, même ceux qui succombent à leurs passions–mais par faiblesse et non par perversité–que tous, justes ou pécheurs, ne demandent qu’à voir la vérité pour y croire et se laisser entraîner par elle.
On en fit bien vite l’expérience à St-Rieul.
L’abbé Calixte ayant multiplié ses visites, on le trouva si charmant, si plein de bonne humeur, si prêt à rire quand on lui disait quelque chose de drôle, si inépuisable, lui aussi, en histoires comiques et tout à fait désopilantes, qu’au bout de quelques mois la solitude de la sacristie, dont s’étaient si longtemps plaints les précédents vicaires, devint tout à fait de l’histoire ancienne.
L’abbé Calixte venait presque tous les jeudis à St-Rieul.
Comme c’était, ce jour-là, congé à l’école, les plus grands des écoliers prenaient plaisir à aller à sa rencontre, presque jusqu’à la limite de la forêt. Ils avaient une passion pour monsieur le Vicaire. Et celui-ci, vous le pensez bien, avec une pieuse adresse, s’attachait à faire remonter cette passion vers Celui qui seul est souverainement digne d’être aimé.
Il ne réussit pas tout de suite auprès de ses jeunes amis: élevés dans les ténèbres d’une indifférence impie, au commencement ils ne comprenaient ni ne goûtaient les instructions du Vicaire. Mais celui-ci ne se lassait pas, et bientôt il fut stupéfait des progrès que faisait la restauration de la foi dans ces jeunes intelligences.
Elles furent sa première conquête.
Après avoir, un mois durant, causé de choses indifférentes–indifférentes en apparence: l’abbé savait bien y mettre quelques pincées de sal sapientiœ–le plus hardi de ces adolescents dit un jour à brûle-pourpoint:
«Savez-vous, Monsieur le Vicaire, que nous sommes cinq ou six à St-Rieul qui avons entre quatorze et seize ans et qui n’avons pas fait notre première communion.
–Et vous avez envie de la faire?
–Oh!que oui bien… Mais comment?»
Quand on en est à la question quomodo, on peut dire qu’il y a partie gagnée.
L’abbé Calixte alla faire visite aux parents. Il fut si franc et si habile en même temps, surtout si parfaitement aimable et gracieux, que lui résister eût été impossible.
Il fut convenu que, tous les jeudis, au lieu qu’il allât voir ses paroissiens, ceux-ci viendraient à l’église, où l’abbé ferait un cours de catéchisme, à l’usage spécial d’une demi-douzaine de garçons et d’autant de jeunes filles qui se prépareraient ainsi à leur première communion,–mais à l’usage aussi des adultes qui, depuis bientôt trente ans qu’il n’y avait plus de paroisse à St-Rieul, avaient parfaitement oublié et leurs prières et les vérités fondamentales du christianisme. A la première séance de catéchisme, comme l’abbé mettait aux voix la question: «Quest-ce que le bon Dieu?» il y eut d’abord un silence général; puis une vieille mère qui passait pour une forte théologienne, répondit: «Qu’est-ce que le bon Dieu, monsieur le curé? Mais c’est la bonne Vierge.»
Le catéchisme réussit si bien, le désir d’avoir la messe devint si vif, dans le cœur de ceux que naguère encore nous appelions des sauvages, que l’abbé Calixte eut une idée lumineuse.
Il alla trouver l’évêque, lui exposa, en termes pathétiques, le triste état de St-Rieul et en même temps l’admirable bonne volonté des habitants.
«Monseigneur, ajouta l’abbé, je vous demande une grâce: c’est de me permettre de biner, tous les dimanches. Il faut absolument que ces pauvres gens de St-Rieul aient le bon Dieu avec eux. J’ai une santé de fer; ce binage ne me fatiguera mie. Quand il me fatiguerait, je ne me suis pas fait prêtre pour me reposer… J’ai quelque aisance. Je ne demande donc d’autres honoraires que ceux que j’ai déjà, comme vicaire de Pont-Blanc.»
L’évêque fat trop heureux d’accorder à ce bon prêtre une faveur qui devait être si féconde… En somme, M. l’abbé Calixte devint curé de St-Rieul, sauf qu’il n’en avait ni le titre ni le traitement.
Il en avait toute la peine et les consolations spirituelles. C’était tout ce qu’il demandait. Il ne demandait même celles-ci que comme une sorte de constatation du progrès de Dieu dans les âmes.
Pendant trente ans–trente ans d’interrègne religieux–les habitants de la forêt n’avaient pas plus participé à la vie chrétienne qu’une peuplade de singes qui se seraient abattus dans ces bois.
Depuis qu’on avait, à St-Rieul, la messe tous les dimanches–avec prône, et quel prône!–le catéchisme tous les jeudis, et quel catéchisme! depuis que les malades étaient visités, consolés, fortifiés, préparés à la mort, si la maladie était grave, St-Rieul était devenu l’une des meilleures paroisses du diocèse.
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