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Eugène Chavette
La recherche d'un pourquoi

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066331078
Table des matières
La première de couverture
Page de titre
Texte
I
–Tenez, mon cher Félaize, reposons-nous là, sur ces fauteuils, nous y serons au mieux pour observer à la fois la chaussée et la contre-allée.
Ainsi parlait, un des derniers jours de juin1860, certain petit monsieur, vieux et sec, à un homme, encore jeune, mais dont le visage fatigué témoignait de l’abus de tous les plaisirs que l’existence parisienne offre aux viveurs.
–Soit! M. Gaudru, répondit ce dernier en prenant place sur un des sièges en fer qui garnissent les bas-côtés de l’avenue des Champs-Élysées.
En même temps que les promeneurs s’installaient, un coupé de maître qui les avait suivis au pas, vint se ranger le long de la bordure en granit, mais à quelque distance de ces messieurs pour ne pas leur intercepter la vue de la chaussée.
–Ouf! fit, en s’asseyant, celui que son compagnon avait appelé M. Gaudru, je vous confesse que mes pauvres jambes de soixante ans demandaient grâce. Sans compter qu’à piétiner ainsi, le nez en l’air et l’œil au guet, nous avions un petit air d’agents de police en fonctions.
–Mais il me semble que nous en avons tout ensemble l’air et la chanson, répliqua, en riant, le plus jeune des deux flâneurs.
–Oh! oh! la chanson! Où voyez-vous que nous jouions le rôle de policiers? S’il faut absolument nous comparer à quelqu’un, disons que nous ressemblons à Diogène cherchant un homme.
–Euh! euh! fit moqueusement l’autre.
–Est-ce que ma comparaison ne vous paraît pas être exacte?
–Elle me semble, au moins, un peu incomplète; car le philosophe ne cherchait qu’un homme, tandis que nous.
–Il nous faut un homme et une femme, acheva le vieillard.
Et il soupira en ajoutant:
–Oui, il nous les faut. et, malheureusement, nous ne les trouvons pas.
–A qui la faute? Vous êtes vraiment trop difficile à faire votre choix. Voilà déjà, sans reproche, vingt sujets du beau sexe, proposés par moi, que vous refusez impitoyablement.
–C’est la vérité, marquis.
–Et pourtant, monsieur Gaudru, j’aime à croire que, pour ce qui regarde le côté des femmes, vous ne contestez pas ma compétence?
–Dieu m’en gardee! Je vous proclame le cicérone le plus expert qui puisse me guider à travers la bohème galante.
–Eh bien alors?
–Que voulez-vouss? mon cher Félaize. A côté de votre connaissance profonde et inconstestable de ces dames, il y a chez moi une sorte d’intuition instinctive, et je vous avoue qu’à toutes les belles créatures que vous m’avez successivement signalées, aucun pressentiment n’est venu me dire: «C’est elle qui faut charger de notre mission.»
Loin de se fâcher de son insuccès, le marquis de Félaize se mit à rire en disant:
–Ce qui me console de vous voir refuser mes recommandées, c’est que, vous-même, me paraissez encore attendre ce pressentiment infaillible qui doit vous désigner le sujet masculin auquel nous avons aussi à confier un rôle.
–Hélas! non. Je n’ai pas encore découvert celui qui approche le plus du modèle que je me suis proposé.
–Ah! vous vous êtes choisi un modèle?. Peut-on le connaître?
–Il est votre plus intime ami.
–Vraiment? Qui donc?
–Parbleu! c’est vous-même.
–Oh! moi, dit le marquis en faisant une petite moue de résignation, je n’ai plus assez le feu sacré pour jouer le rôle de ce casse-cœur dont nous avons besoin. Un tel personnage comporte une jeunesse que je serais trop fat de croire posséder encore.
–Oui, mais il vous reste, en revanche, cette grande science du cœur féminin et de ses roueries en laquelle j’ai une profonde confiance. Entre vos mains et par vos conseils, notre sujet., si nous le trouvons!. deviendra un habile maître.
Après un léger salut de remercîment pour cette flatterie, M. de Félaize répliqua:
–En attendant que nous nous occupions de l’homme, continuons à chercher la femme et voyons si, parmi les nouvelles créatures que je vais vous indiquer, il en est une qui excitera enfin votre fameux pressentiment.
–Oui, c’est cela. Continuons notre revue en nous partageant la tâche. A vous, la chaussée, mon cher. Moi, j’inspecte l’allée, proposa M. Gaudru dont nous allons au plus vite esquisser le portrait.
Quand il avait demandé grâce pour ses pauvres jambes de soixante ans, notre sexagénaire n’était vraiment pas de bonne foi, car il eût été impossible de trouver plus alerte que ce petit homme maigre et nerveux, à la figure de renard éclairée par des yeux vifs et malins.
Propre comme un sou neuf, habillé tout de noir, cravaté de blanc, il avait cette allure un peu raide qui trahit l’homme de loi et, quand on avait examiné son visage, soigneusement rasé, on ne pouvait garder aucun doute que cet homme de loi ne fût un retors, hardi, impitoyable et, au besoin cruel personnage qui ne devait pas perdre son temps à rêver aux lacs bleus, ni aux soupirs de la brise du soir. Ajoutons que M. Gaudru était un ancien avoué qui s’était retiré des paperasses après avoir réalisé une fortune énorme.
Quant au marquis, nous nous contenterons de dire qu’il était le type le plus complet de l’élégance aristocratique, et qu’on l’avait cité comme un infatigable coureur de ruelles qui ne comptait plus ses conquêtes. Agé de trente ans, il avait déjà, bribes par bribes, laissé un magnifique patrimoine dans les nombreux boudoirs de la haute galanterie parisienne.
En se partageant la tâche de passer en revue les promeneurs, nos deux compagnons avaient fort judicieusement agi pour faire bonne besogne, car c’était l’heure où le dîner rappelait chacun au bercail. Les cavaliers et les voitures revenant du lac encombraient la chaussée, que surveillait Félaize, tandis que, sur l’asphalte de l’allée, les piétons se succédaient nombreux devant le regard de l’ex-avoué.
Après un assez long silence, ce fut le marquis qui s’écria:
–Voyons si la superbe Cadichette aura le don de vous plaire.
Gaudru tourna aussitôt la tête.
–Laquelle? dit-il.
–Robe bleue. dans le landau.
Le vieillard jeta sur la femme signalée un regard qui, pourtant, lui suffit pour se faire une opinion qu’il formula aussitôt:
–Une vraie dinde!. Passez à une autre.
Puis il se remit à l’examen des piétons de l’allée.
Nouveau silence, après lequel M. de Félaize demanda:
–Que direz-vous de Blanche de Loizy!. là-bas. en robe gris perle?
L’avoué fit le même mouvement de tête et, tout aussi vite, il rendit cet arrêt:
–Trop endormie, celle-là; pas de nerfs!.
Et il répéta:
–A une autre, mon cher ami.
–Préférez-vous la Fosseuse?. cette amazone qui vient de saluer Blanche.
Gaudru s’y prit à deux fois avant de juger la pécheresse désignée.
–Eh! eh! fit-il.
–Est-ce donc la Fosseuse qui a enfin décroché la timbalee?
–Pas le moins du monde.
–J’avais mis votre «Eh! eh!» sur le compte de la satisfaction.
–Je ne le nie pas. J’admirais la créature. Malheureusement, elle ne peut nous convenir.
–Pourquoi?
–Trop intelligente. Elle nous trahirait pour mille louis de plus que la prime offerte par nous.
–Trop dinde! trop intelligente! répéta le marquis. Comment, diable! vous la faut-il donc?
–C’est assez difficile à définir. Je voudrais tomber sur une gaillarde qui, de sa mission, ferait une affaire d’amour-propre, une question d’art. Bref qui, en plus du plaisir de palper nos vingt mille francs, voudrait aussi se donner la joie d’avoir complétement roulé son homme.
–Et vous exigez qu’elle soit jolie?
–Très-jolie.
–Et distinguée?
–J’y tiens encore plus qu’à la beauté.
–Alors, c’est simplement un phénix que vous me demandez. et je ferais bien de renoncer tout de suite à vous le dénicher.
–Ne vous découragez pas. Nous finirons par mettre la main sur les deux oiseaux rares qui nous sont indispensables.
–J’ai bien peur que nous ne trouvions jamais la femme suivant votre programme, appuya le marquis en secouant la tête.
–Pensez-vous donc que la découverte de l’homme, tel que je le veux, soit beaucoup plus facile? ricana le juriste en retraite.
–Et comment le voulez-vous?
–D’abord, beau de visage et de tournure.
–Ensuitee?
–A court d’argent.
–Après?
–Dans une situation à ne reculer devant rien pour en sortir.
–Précisez-moi un genre de situation.
–Un caissier qui a puisé dans sa caisse. Un viveur ruiné qui a commis un faux. Un amoureux fou prêt à voler pour retenir la maîtresse qui veut le quitter. Un joueur qui.
Gaudru fut interrompu par un éclat de rire de M. de Félaize qui demanda malicieusement:
–Et votre fameux pressentiment vous avertira que tel passant est dans une de ces situations?
–Mon pressentiment. aidé d’une grande habitude de lire sur la physionomie des gens, répondit Gaudru avec le plus bel aplomb.
–Voilà ce que je suis curieux d’avoir à constater.
L’incrédule marquis venait à peine d’achever sa phrase que le vieillard qui, tout en causant, n’avait cessé d’avoir l’œil au guet, tressauta soudainement sur sa chaise et poussa ce juron qui lui était habituell:
–Mille dossiers1
–Quoi donc?
–Je crois que je puis souffler ma lanterne. j’ai trouvé mon homme.
–En vérité?
–Oui. Examinez un peu ce magnifique garçon, à la démarche nonchalante, qui arrive en mordillant la pomme de sa canne.
M. de Félaize tourna aussitôt son regard dans la direction voulue et, tout émerveillé, aperçut, venant à eux, un grand et beau jeune homme qui pouvait avoir tout au plus vingt-cinq ans. Sa chevelure blonde encadrait un visage, aux lignes irréprochables, dont le teint pâle rendait plus brillants deux grands yeux noirs aux longs cils.
Comme si une pensée grave, tenacement logée en son cerveau, lui eût retiré toute conscience de sa marche, il s’avançait lentement, le front pensif, le regard vague, la tête fixe et les lèvres pressées sur la pomme de sa canne. Tout absorbé en ses réflexions, il passa, sans les voir, devant les deux observateurs.
–Hein! fit Gaudru, comment le trouvez-vous?
–Superbe!. sauf quelques détails incorrects dans la mise et l’allure, répondit le marquis en examinant toujours le promeneur qui s’éloignait.
–Vos conseils expérimentés feront promptement disparaître ces imperfections, répliqua le vieillard.
Et il quitta le siège en s’écriant tout joyeux:
–Vite en chasse! le gibier est levé.
–Ah! çà, mon cher, demanda le marquis en riant, le fameux pressentiment vous a donc bien positivement recommandé ce garçon?
–Je vous fais un pari.
–Lequel?
–Celui que notre beau blond, dans ce moment, est en train de se demander s’il n’ira pas se jeter à l’eau. Si ce n’est pas tout à fait cela, ce doit être quelque chose de fort approchant.
–Bref, vous le voyez dans une de ces situations dont vous parliez tout à l’heure?
–Jusqu’au cou! Nous allons arriver dans son existence comme marée en carême. bien à point, j’en suis convaincu. Vous verrez avec quel empressement il acceptera nos propositions.
Puis, montrant du doigt le jeune homme qui leur tournait le dos, il ajouta:
–Croyez-moi, celui-là pense à se donner au diable qui le tirerait du pétrin. C’estdoncl’heure de lui faire nos offres.
Sur ces mots, il adressa, de la main, un signe d’appel au cocher du coupé qui, nous l’avons dit, les attendait à quelques mètres, sur le bas-côté de la chaussée.
–Et la femme, vous renoncez donc à la trouver? demanda Félaize en voyant qu’il fallait quitter la place.
–Nous nous en occuperons plus tard. L’homme nous suffira d’abord pour entrer en danse.
Ce disant, le vieillard avait poussé doucement le marquis vers le coupé, et, quand ils l’eurent atteint, il en ouvrit la portière en répétant d’un ton pressé:
–En chasse! en chasse! Partons, pendant que le gibier est encore en vue.
Avant de suivre son compagnon qui montait en voiture, l’avoué désigna au cocher celui qu’il appelait le gibier.
–Suis-le à trente pas, commanda-t-il.
Et, malgré ce qu’il avait dit de ses jambes de soixante ans, il se glissa lestement dans le coupé en s’écriant:
–Mille dossiers! nous venons de trouver un bien bel atout dans notre jeu!
En sortant des Champs-Elysées, l’inconnu traversa obliquement la place de la Concorde, puis il longea la Garde-meuble et vint s’engager sous les arcades de la rue de Rivoli. Au tournant de la rue de la Paix, il entra dans cette rue et remonta vers les boulevards.
–Pourquoi n’a-t-il pas pris tout d’abord la rue Royale? demanda Félaize, étonné de ce crochet que le promeneur avait fait en sa route.
–Probablement parce qu’il demeure, ou qu’il a affaire dans la rue de la Paix, répondit tranquillement l’avoué.
Puis tout à coup:
–Ah! voici notre rêveur qui se secoue, s’écria-t-il moqueusement.
En effet, le jeune homme qui, jusqu’à ce moment, avait conservé son allure lente et inconsciente, s’était subitement arrêté en homme qui s’éveille d’une distraction profonde et, après une sorte de soubresaut nerveux qui l’avait remis en possession de lui-même, il avait continué sa marche, mais cette fois d’un pas ferme et pressé.
A moitié de la rue, devant la vitrine d’un bijoutier, il s’arrêta si net qu’il était bien évident que c’était de parti pris qu’il faisait cette station.
–Aïe! aïee! prononça Félaize, railleur, en le voyant examiner les diamants étalés en montre.
–Qu’avez-vous?
–J’ai bien peur, mon excellent Gaudru, que votre pressentiment ne soit pas aussi infaillible qu’il vous plaît de le dire. Après avoir passé insouciant devant la boutique de trois ou quatre autres joailliers, notre homme s’est si franchement campé devant l’étalage de celui-ci, qu’il est indubitable qu’un bijou, déjà vu et peut-être aussi déjà marchandé, l’y attire. Sa rêverie récente, que vous attribuiez à une idée de suicide, venait tout bonnement de ce qu’il se tâtait avant de se décider à une fantaisie coûteuse. Maintenant même, il hésite encore.
–Concluez, dit l’avoué qui, en même temps, ne cessait d’avoir l’œil sur l’inconnu.
–Je conclus que celui qui est en mesure de faire un achat pareil ne se trouve pas dans une des conditions fixées par vous.
–Laquelle?
–Être à court d’argent. Le gaillard que nous chassons doit avoir les fontes amplement garnies. Qu’en dites-vous?
–Je dis que vous confondez Crésus avec Tantale. Que ce jeune homme ait envie d’un objet quelconque de la vitrine, je ne le conteste pas. mais qu’il possède l’argent nécessaire à cette acquisition, voilà ce que je nie, mon cher. Pour le quart d’heure il danse devant le buffet. Si vous en doutez, observez donc le mouvement des mains qui, après avoir instinctivement monté jusqu’aux poches du gilet, viennent de s’y accrocher crispées après en avoir constaté le vide. Certes, oui, le beau blond est dévoré d’un désir ardent de posséder ce bijou qu’une maîtresse avide doit avoir exigé de lui. mais, pour se le procurer, il a trop plate bourse.
–Vous avez, ma foi! raison, car le voilà qui s’éloigne! s’écria soudainement le marquis. Décidément, mon, brave Gaudru, vous êtes un devin de première force.
–Voulez-vous, pendant que j’y suis, que je vous prédise aussi où notre blondin finira par nous conduire?
–Dites.
–Tout droit chez la femme pour laquelle il convoitait ce bijou.
L’inconnu, en arrivant au boulevard, s’arrêta pensif sur le bord du trottoir, puis il haussa brusquement les épaules et, faisant signe au cocher d’une voiture découverte qui passait, il monta dans le véhicule après avoir donné une adresse.
Derrière la voiture de louage, le coupé de Gaudru se mit aussitôt en chasse.
–Avez-vous compris cette pantomime? demanda le vieillard.
–Non.
–Après avoir un instant hésité à affronter l’orage qui l’attend chez sa belle, il s’est bravement résolu à faire face au danger. et il nous mène chez la Dulcinée.
–Diable! nous risquons de faire longue pause à la porte, si elle le garde jusqu’à demain.
–Oh! oh! rentré sans le bijou, on ne lui laissera pas le temps de jeter des racines, ricana le bonhomme.
Après avoir traversé les ponts, la voiture s’engagea dans la rue de Seine et gagna celle de Tournon.
–Ce n’est pas positivement dans le quartier de la haute bicherie qu’il loge ses amours, reprit, après un long silence, Félaize, impatienté par la longueur du traj et.
Tout à coup, le coupé s’arrêta.
–A! nous voici au port! s’écria le marquis en avançant la tête par la portière, pendant que l’avoué se penchait vers la glace de devant.
Effectivement, vingt mètres plus loin, le jeune homme descendait de sa voiture devant une de ces maisons vieilles et spacieuses, à hauts et vastes appartements, qui subsistent dans ce quartier.
Avant d’en franchir la porte, il leva la tête et, de la main, fit un signe gracieux, à une personne qui, d’une fenêtre, guettait son arrivée.
–Oh! la jolie femme! pensa le marquis, dont le regard était allé chercher celle à qui le geste avait été adressé.
Puis, aussitôt;
–Tiens! tiens! fit-il étonné, voici la scène qui change.
De souriante et aimable qu’elle était quand le jeune homme avait salué, la figure de cette femme s’était subitement convulsée de rage lorsque l’inconnu, entré dans la maison, ne pouvait plus la voir. Se tournant vers une femme de chambre qui, comme elle, se tenait à la fenêtre, elle lui donna, en secouant la tête avec colère, un ordre bref qui éloigna cette domestique.
–Oh! oh! pensa Félaize, la princesse aura deviné que le garçon ne rapporte rien et elle vient de le consigner à la porte.
Et, curieux de savoir si l’avoué avait ainsi commenté la courte scène, il rentra la tête dans le coupé.
Renversé dans son coin, Gaudru se frottait les mains et sa figure exprimait la jubilation la plus complète.
–D’où peut vous venir une pareille satisfaction? demanda le marquis étonné.
–Nous avons une fière chance! bégaya le vieillard en riant comme un bienheureux.
Et il se trémoussa d’aise en ajoutant:
–Nous tenons aussi notre femme mais que le diable m’emporte si jamais l’idée me serait venue de courir après celle-ci.
–Vous connaissez donc cette dame?
–Parbleu! fil l’avoué en se pâmant toujours d’un gros rire.
Mais, subitement, l’accès d’hilarité du bonhomme s’arrêta.
–Attention1fit-il. Voici notre beau blond qui reparait. Fichtre! il ne faudrait pas lui marcher sur le pied, il paraît être d’humeur fort massacrante.
–A votre avis, il vient d’être brutalement remercié, n’est-ce pas?
–Oui, il a reçu un congé de premier calibre.
–Et nous allons encore le suivre?
–Plus que jamais! marquis. Ce n’est pas quand le gibier a déjà du plomb dans l’aile qu’on renonce à le poursuivre. Il y a une heure, je vous disais que notre particulier était en train de se demander s’il devait se jeter à l’eau. A présent, il ne se consulte plus, il va bien décidément à la rivière.
Pâle, l’œil hagard, la face contractée, l’inconnu, sans faire attention aux deux hommes, passa près du coupé qui, derrière lui, se remit en marche.
En le voyant, Gaudru se frotta plus vigoureusement les mains.
–Parfait!reprit-il, notre gibier est mieux que touché à l’aile, il est même tout plumé et parfaitement cuit à point. Nous n’avons plus qu’à le manger. Les derniers tours de broche lui ont été donnés par la belle personne que vous avez vue.
–Et dont vous avez oublié de me dire le nom, appuya Félaize.
Tenez-vous beaucoup à le savoir?
–S’il n’y a pas d’indiscrétion.
–Alors, pour le moment, voulez-vous admettre qu’il y ait indiscrétion? demanda le vieillard d’un ton qui ne comportait de la part du marquis que la réponse suivante:
–Soit! admettons-le.
–Une fois que nous tiendrons toutes nos cartes bien en main, je m’engage à vous livrer le nom. Mais sachez que, si nous avions cette femme, la partie serait complètement gagnée par nous. Je n’ose encore me réjouir d’un tel avenir. S’il se réalise, vous serez le premier dans la confidence.
–Convenu! dit le marquis connaissant trop le caractère de son associé pour tenter de le faire parler davantage.
Cependant le jeune homme, ayant gagné le quai, venait de prendre le pont des Saints-Pères. Arrivé au milieu, il s’arrêta et, s’accoudant sur le parapet, il se mit à regarder l’eau.
–Nous ferons bien de descendre de voiture, si nous voulons prévenir le plongeon, proposa le marquis.
–Ne craignez rien, mon très-cher. Ce garçon est trop fermement résolu à en finir pour se jeter à l’eau en plein jour, quand on s’empresserait de le repêcher. Il attendra la nuit.. Tenez, le voilà qui remet la partie; vous voyez qu’il reprend sa marche.
–Et il se dirige vers les Tuileries où, sans doute, il veut passer ses dernières heures.
En descendant du coupé qui venait de s’arrêter à la grille du jardin, Gaudru consulta sa montre.
–Huit heures! fit-il.
Puis repoussant de la main son compagnon qui se préparait à sortir de la voiture:
–Non, non, restez là dedans, je vous prie, dit-il vivement.
Et après avoir refermé la portière sur le marquis, il lui demanda par l’ouverture de la glace tombée:
–Dites-moi donc en quel endroit on peut gentiment dîner par ici.
–Chez Voisin, . rue Saint-Honoré.
–Bien. Vous allez vous faire conduire à ce restaurant. Vous y retiendrez un cabinet et, tout en m’attendant, vous commanderez un petit dîner fin de quatre couverts.
–Quatre couverts? répéta Félaize étonné.
–S’il faut perdre le temps à vous donner des explications, notre jeune homme va me glisser entre les mains. Ainsi donc à plus tard les phrases inutiles. Aussitôt arrivé, vous enverrez le coupé m’attendre place des Pyramides. Dans une demi-heure je vous rejoins. A bientôt.
Cela dit d’une voix rapide, Gaudru, sans attendre aucune observation, tourna le dos et entra dans le jardin des Tuileries.
–Il s’agit de jeter adroitement mon grappin, murmura-t-il en cherchant des yeux le beau blond qu’il aperçut, à cent pas de lui, se dirigeant vers les quinconces de marronniers.
Tout en marchant un peu vite pour raccourcir la distance, l’avoué examinait celui qu’il suivait.
–Décidément, il abonne tournure. Belle tête, bien découplé, superbe prestance. J’ai eu la main heureusee! Ce sera un cavalier accompli quand Félaize lui aura donné quelques leçons de belles manières.
Un souvenir amena tout à coup le sourire sur ses lèvres, et il continua:
–En admettant que, pour les belles manières, Valentine n’ait pas perfectionné son éducation., car il avait là une maîtresse qui s’y entend.
Et remuant la tête, le viellard, devenu pensif, se demandaa:
–Comment ces deux êtres se sont-ils trouvés réunis?. Elle! rue de Vaugirard! Quel motif l’a fait aller ainsi se cacher à l’autre bout de Paris? Dans quel but cette.
Au lieu d’achever sa pensée, il se reprit à sourire et haussa les épaules.
–Suis-je assez bête! fit-il. A quoi bon me creuser la cervelle pour deviner le problême, quand ce garçon, que je vois là-bas sur son banc, va bientôt tout m’apprendre.
Ainsi que le disait le bonhomme, l’inconnu avait pris place sur un banc. Les coudes sur les genoux et le visage caché dans ses mains, il se tenait immobile, songeant sans doute à son trépas prochain.
–Diable! pensa Gaudru, l’entrée en matière va être difficile avec un gaillard aussi mal disposé. Baste! au petit bonheurr!
Il s’avança vers le banc et, quand il fut près du jeune homme, il lui toucha l’épaule en s’écriant d’une voix joyeuse:
–Ah! je te rencontre bien à point pour me rendre un vrai service, mon brave Emile.
Au contact de la main, l’inconnu s’était vivement redressé..
–Vous vous trompez de personne, monsieur, dit-il en montrant son visage.
–Agréable son de voix! pensa Gaudru en l’entendant, je suis en veine, car j’aurais pu rencontrer un organe éraillé ou rogommeux. Reste à savoir maintenant si je suis tombé sur un imbécile.
Tout en pensant ainsi, il s’asseyait sur le banc et répondait gaiement:
–Mille pardons! Je vous prenais pour un de mes amis. et, je vous l’avoue, je suis désolé de mon.
Le jeune homme, croyant que les excuses se prolongeraient, fit, de la main, un geste poli pour les interrompre.
–Oui, désolé, continua l’autre, car, c’eut été mon ami, je me trouvais tiré d’un embarras bien comique.
–Je regrette que..., commença l’inconnu.
L’avoué lui coupa la parole en s’écriant:
–Tenez, monsieur, je vous fais juge de ma situation. Figurez-vous une fine partie carrée. avec deux femmes charmantes., organisée pour ce soir dans un cabinet du restaurant Voisin. Ces dames doivent s’y rendre de leur côté. il avait été convenu que j’irais prendre le quatrième convive chez lui. Je viens de passer à son domicile où il m’a été répondu qu’un motif de la dernière importance l’avait fait partir pour Lyon, il n’y a pas une heure. Vous comprenez ma position? Deux’ jolies femmes sur les bras. Je suis certain qu’elles doivent être à m’attendre déjà chez Voisin!!!. Aussi, en vous voyant, je me suis dit: «Voilà Emile, je suis sauvé! il fera le quatrième.»
Le beau blond avait froidement écouté tout ce flux de paroles. Au moment où Gaudru s’arrêtait pour reprendre haleine, il se sculeva pour se remettre sur ses pieds et quitter la place.
–Tu mordras à l’hameçon, se dit l’avoué qui comprit son intention.
Avant donc que le jeune homme eut continué son mouvement, il se trouva retenu par la main du bonhomme qui se posa sur son bras.
–Oui, monsieur, deux femmes délicieuses. et du meilleur monde. Valentine surtout.
–Valentine! répéta l’inconnu d’une voix brève en tressaillant.
Sans paraître avoir remarqué cette émotion, l’avoué continuaa:
–Du meilleur monde. Un caprice de grandes dames qui ont voulu se passer la fantaisie de dîner au cabaret.
Puis, comme pris de colère:
–Ah! maudit soit le compagnon qui me laisse en pareil embarras!. Où vais-je trouver son remplaçant!
Puis, soudainement, comme surpris par une idée, il regarda le jeune homme en souriant:
–Si j’osais? dit-il, d’une voix hésitante.
De tant empressé qu’il était tout à l’heure de fuir celui qui troublait sa solitude, le beau garçon était subitement devenu moins désireux de quitter la place. Il regarda donc l’avoué, mais sans parler et semblant attendre qu’il achevât sa phrase.
–Toi, tu es pincé! se dit le vieillard en voyant cette attitude.
Et tout hautt:
–Si étrange que soit mon invitation, voulez-vous me faire l’honneur d’être mon convive. ou, plutôt, d’être mon sauveur, car, bien franchement, je suis dans une situation des plus désagréables.
L’inconnu sembla hésiter un moment, puis d’une voix qui tremblait:
–Volontiers, dit-il.
–Le nom de Valentine a produit son petit effet, pensa Gaudru.
La figure joyeuse et la voix bruyante, il pressa les deux mains de son invité en s’écriant:
–Ouf! cher monsieur, quel service vous me rendez! Ensuite, reprenant son sérieux:
–Au moins faut-il que vous sachiez qui vous obligez si complaisamment. Je me nomme Gaudru. ancien avoué.
Cela dit, il adressa au jeune homme un regard qui contenait une interrogation que celui-ci comprit, car il salua et répondit:
–Moi, Raoul Debruel.
–De Bruel. en deux mots?
–En un seul. tout ce qu’il y a de plus plébéien.
–Debruel. banquier, je crois?
–Non. simple premier clerc de notaire.
–Alors nous sommes presque des confrères, ajouta l’avoué en serrant encore la main de sa nouvelle connaissance.
Alors lui prenant le bras:
–Maintenant, monsieur Debruel, allons chez Voisin.
Durant la courte route qu’il lui fallut faire pour gagner la place des Pyramides où l’attendait sa voiture, Gaudru se répéta vingt fois:
–Dans quel but Valentine s’est-elle fait aimer d’un clerc de notaire?
A leur arrivée au restaurant, le maître d’hôtel, prévenu par Félaize, s’empressa de les conduire au cabinet où les avait précédés le marquis.
En ne voyant qu’un homme là où il s’attendait à rencontrer des femmes, Raoul Debruel tourna vers l’ancien juriste un regard désappointé que ce dernier ne vit pas ou, plutôt, feignit de ne pas voir, car, au même moment, il s’exclamait sur le ton d’une surprise supérieurement jouée:
–Vous ici! mon cher. Ah! ça, vous n’êtes donc pas parti en voyage comme on me l’a prétendu à votre domicile?
–Une nouvelle qui m’a rattrapé heureusement à l’embarcadère m’a fait revenir sur mes pas, répliqua Félaize, auquel un clignement d’yeux du vieillard dicta cette réponse.
–A défaut de vous, je m’étais adressé à l’extrême complaisance de monsieur pour vous remplacer.
Et Gaudru se tourna vers Raoul en ajoutant:
–Ce dont je suis loin de me repentir, car j’ai confiance dans le proverbe: «Plus on est de fous, plus on rit.»
La vue des quatre couverts préparés sur la table ne permettait pas à Raoul de douter de ce que son embaucheur lui avait dit sur la partie carrée dans laquelle il arrivait à présent en cinquième. Mais l’absence des femmes l’inquiétait. Ce prénom de Valentine, prononcé quand on l’avait invité, avait été le seul motif de son acceptation et il était venu avec cet espoir secret, soufflé par le matois Gaudru, qu’il allait se trouver en présence de sa maîtresse, la seule Valentine qui, pour lui, fût au monde.
–Je sais où le bât te blesse, mon bel amoureux, se dit l’avoué en voyant la figure déconfite de Raoul.
Immédiatement, il s’écria en consultant sa montree:
–Nos dames sont bien en retard. Bientôt neuf heures. Notre dîner m’a tout l’air de tourner au souper.
Puis, comme s’il était saisi par une crainte subite:
–Dites donc, marquis, ne craignez-vous pas qu’il y ait eu quelque malentendu? Peut-être y a-t-il erreur sur le jour de la part de ces dames.
–Peut-être aussi un empêchement fâcheux est-il survenu? avança Félaize donnant à tout hasard la réplique à son compère.
–Pour en avoir le cœur net, j’ai bien envie d’envoyer mon cocher aux nouvelles?
–Bonne idée! approuva le marquis.
–Alors, veuillez m’attendre, je reviens dans dix secondes, dit le vieillard qui, prestement, gagna la porte et disparut.
Dans le couloir, il rencontra le maître d’hôtel qui attendait qu’un coup de sonnette le prévînt de servir.
–Veuillez faire surveiller mon cheval par quelqu’un de la maison pendant que mon cocher montera me parler, commanda-t-il.
En attendant l’arrivée de son domestique, il tira de son carnet une carte de visite au dos de laquelle il écrivit quelques mots au crayon.
–Michel, saurais-tu bien reconnaître la maison de la rue de Vaugirard devant laquelle nous a conduits le jeune homme que tu suivais? demanda-t-il au cocher rendu à son appel.
–Oui, monsieur.
–Alors tu vas t’y rendre et tu annonceras vouloir parler à la dame dont j’ai écrit le nom derrière cette carte. Comme il se peut fort bien que cette personne, dans sa maison, ne soit pas connue sous le nom indiqué, je m’en remets à ton intelligence pour trouver le moyen de parvenir, quand même, jusqu’à elle. Une fois en sa présence, tu lui présenteras ma carte en lui demandant de vouloir fixer le jour et l’heure où elle pourra me recevoir pour entendre une communication urgente. et agréable que j’ai à lui faire. N’oublie pas surtout de bien appuyer sur les mots: «et agréable.» Tu m’as compris?
–Oui, monsieur.
–Pars donc tout de suite et presse ton cheval. Il y aura cinq louis pour toi, si tu m’apportes une réponse. Ah! une dernière recommandation. Tu attendras que nous soyons revenus à la maison, bien seuls, pour me répéter cette réponse.
L’avoué laissa au cocher le temps de s’éloigner; puis, se faisant une mine piteuse, il rentra dans le cabinet, où les deux autres convives, en son absence, n’avaient causé que de banalités, et il annonça d’une voix désolée:
–Messieurs, je vous rapporte une triste nouvelle. C’est partie remise.
Et s’adressant au marquis comme s’il lui parlait d’une personne connue:
–Le frère de Valentine vient de faire une chute de cheval. Elle ne peut s’éloigner du blessé. Je descendais pour parler à mon cocher quand j’ai rencontré le valet de chambre qu’elle envoyait nous prévenir de l’accident. Le brave garçon était hors d’haleine. Il a couru d’une seule traite depuis la Chaussée d’An tin jusqu’ici.
–Espérons que cette chute de cheval n’aura pas de dangereuses suites! gémit Félaize venant en aide à ce mensonge.
Les détails du frère et de la Chaussée d’Antin venaient d’éteindre l’espoir au cœur de l’amoureux Raoul qui avait anxieusement écouté:
–Ce n’était pas elle! se dit-il tout désespéré en étendant la main vers la patère à laquelle il avait placé son chapeau.
–Eh! cher Monsieur, que faites-vous donc? s’écria vivement Gaudru en lui saisissant le poignet.
–N’avez-vous pas dit que c’était partie remise?
–Avec ces dames, oui. Mais il ne s’ensuit pas que nous devions rester à jeun jusqu’à cette prochaine réunion. Nous allons dîner, mille dossiers! et bien dîner, ne fût-ce que pour mieux étouffer nos regrets. Félaize, veuillez sonner pour qu’on nous serve.
Et, doucement, il poussa le jeune homme jusqu’à la table devant laquelle il le fit asseoir en continuant d’une voix joyeuse:
–Vous êtes mon prisonnier, M. Debruel, et je ne vous rendrai à la liberté qu’après vous avoir vu prendre votre part de ce fin repas commandé, en vrai connaisseur, par le marquis. Je ne vous ferai pas grâce d’un plat. vous l’avalerez «en tout son étendue, ainsi qu’il se poursuit et comporte»... ainsi que vous le dites dans votre grimoiré, M. le notaire.
–Ah! monsieur est notaire? demanda le marquis en s’asseyant à côté de Raoul.
–Non. simple premier clerc.
–A Paris?
–En province.
–Oui, mais je gage que vous êtes venu à Paris pour acheter une étude? reprit Gaudru.
–C’est la vérité. J’étais arrivé ici avec cette intention.
–Vous y avez donc renoncé?
Debruel hésita un peu avant de répondre.
–Oui, dit-il enfin.
–Euh! euh! fit l’avoué, je ne devrais pas le dire puisque j’ai été aussi dans les paperasses, mais je crois que vous avez bien fait. C’est monotone, le notariat. et puis les études coûtent fort cher. Vous n’avez donc pas eu tort de lâcher la profession si vous avez trouvé à mieux placer vos capitaux.
Tout en parlant, le vieillard examinait sournoisement le visage de Raoul. En parlant du placement des capitaux, il surprit une contraction nerveuse des lèvres.
–Bon, j’y suis, se dit-il. Le blondin s’est fait croquer son sac par Valentine. Elle n’a dû en faire qu’une bouchée, car c’est une rude mangeuse. il n’a plus le sou, c’est le vrai moment pour lui faire nos offres.
Après avoir d’un clin d’œil prévenu le marquis de se tenir prêt à lui tendre la perche, l’avoué continua:
–Oui, cent autres professions sont préférables au notariat. Et, à Paris, on a l’embarras du choix.
S’interrompant tout à coup pour se frapper le front, il se tourna vers Félaize.
–Ah! à propos de profession, vous ai-je dit, mon cher marquis, la singulière proposition que j’ai été chargé dernièrement de faire à un jeune homme. fort beau garçon, ma foi! mais arrivé si bien à l’extrême bout de son rouleau qu’il n’avait plus qu’à se jeter à l’eau?
En ces quelques mots, Gaudru devait avoir précisé la situation de Raoul, car ce dernier venait de tressaillir en l’écoutant et, la pâleur au front, il avait attaché sur le causeur un regard qui brillait de la curiosité d’apprendre ce qu’on avait pu proposer à celui qui, comme lui, songeait au suicide.
–Non. Vous ne m’avez pas soufflé mot de cette affaire, dit Félaize en réponse à la question qui lui avait été posée.
––Voici les offres que j’avais ordre de transmettre: Pour s’installer et s’équiper à sa guise, on ouvrait d’abord un large crédit à ce jeune homme chez tous les fournisseurs. Puis on mettait à sa disposition une pension mensuelle de trois mille francs.
–Quel conte me faites-vous là? ricana Félaize en jouant l’incrédulité.
–Attendez donc la fin avant de vous écrier.
–Voyons la suite.
–De plus, on lui promettait, bien garantie, une somme de vingt mille francs s’il réussissait dans sa mission.
–Quelle mission?
–Vous allez jeter les hauts cris, j’en suis certain, tant elle vous paraîtra étrange.
–Dites toujours.
–Il lui était ordonné de se faire aimer d’une jeune et jolie femme.
–Mon cher avoué, voulez-vous me permettre de vous donner un conseil? demanda le marquis en continuant son rôle.
–Donnez.
–Eh bien, ne buvez plus. Nous ne sommes encore qu’au commencement du dîner et vous voici déjà lancé dans des histoires impossibles. A ce train-là, que nous conteriez-vous donc au dessert?. Vous nous soutiendriez peut-être que votre jeune homme a repoussé vos offres.
–Vous n’avez jamais dit plus juste, car, positivement, il n’a pas accepté.
Raoul Debruel se redressa brusquement, et, malgré lui, il s’écria d’un ton qui vibrait à la fois d’une convoitise et d’un étonnement profonds:
–Il a refusé!!!
L’avoué ne pouvait se tromper à cette intonation qui trahissait quelle était la valeur morale du clerc de notaire.
–Parfait! pas l’ombre d’un scrupule! c’est bien le gars qu’il me faut, pensa-t-il.
Alors s’accoudant sur la table, il fixa le beau blond dans les yeux et lui dit lentement en pesant sur chaque mot:
–Monsieur Debruel, la place est encore à prendre. la voulez-vous?
Raoul porta son regard de l’un à l’autre des deux hommes. En une seconde, il devina qu’ils connaissaient sa situation désespérée et l’avaient adroitement attiré dans ce cabinet pour lui proposer le marché.
–La voulez-vous? répéta Gaudru.
Lejeune homme se serra violemment la bouche comme s’il craignait qu’un consentement ne s’en échappât.
Le vieillard comprit cette résistance et pour la vaincre, il ajouta:
–Avec les vingt mille francs qui vous attendent, vous saurez vous faire ouvrir encore la porte qui, rue de Vaugirard, s’est fermée aujourd’hui devant vous.
A cette phrase Debruel blémit en tressaillant de tout son être.
–J’accepte, dit-il d’une voix rauque.
II
A minuit, quand son coupé s’arrêta devant le vestibule de la maison qu’il habitait rue Taitbout, le vieil avoué, dès qu’il eut mis pied à terre, s’empressa de dire à son cocher:
–A présent, Michel, apprends-moi la réponse que tu as rapportée de la rue de Vaugirard.
–A votre demande d’un rendez-vous, cette dame a fait répondre qu’elle vous recevrait demain à midi.
–Tu n’es donc pas arrivé jusqu’à elle?
–Non, monsieur, je lui ai fait passer votre carte.
–Est-elle donc connue à ce domicile sous son vrai nom, tel que je l’ai inscrit au dos de ma carte?
–Nullement. Et monsieur, en se présentant demain, est prié de demander Mme Maubray.
–Alors, comment as-tu appris ce nom?
–Oh! c’est bien simple. Quand monsieur a vu tantôt cette dame à la fenêtre, il a dû apercevoir aussi la femme de chambre qui se tenait près d’elle. J’ai donc fait demander, par le concierge, cette bonne Paméla, qui est descendue bien vite.
–Ah! tu la connais?
–Intimement... elle a été «ma payse.»
–Comment? Elle a été!. Elle ne l’est donc plus?
–Dame! monsieur, il faut bien que tout ait une fin. A cette époque, Paméla servait un vieux garçon qui lui a signifié qu’il ne voulait plus qu’elle reçût de «pays». Alors elle m’a rendu mes cheveux et, ensuite, bien le bonsoir.
–Est-ce une fine mouche, cette Paméla? tu me comprends?
–Fine? Oh! oui!... et, de plus, une mouche très-gourmande. Avec un morceau de sucre on lui fait exécuter tout ce qu’on veut.
–Bien! dit l’avoué, en se promettant de mettre à profit ce renseignement sur la vénalité de la femme de chambre.
Pour tenir cette promesse qu’il avait faite, Gaudru tira de sa poche cinq louis qu ’il tendit au cocher en demandant:
–Tu ne sais pas si cette dame, en recevant ma carte, n’a pas été un peu surprise?
–Plus qu’un peu, car elle a lâché une phrase que m’a rapportée Paméla.
–Quelle phrase?
–Je n’ose pas trop la redire à monsieur.
–Parle donc, imbécile!
–Après avoir lu votre nom, elle s’est écriée: Comment ce vieux singe a-t-il pu me retrouver?
–Eh! eh! elle m’a gardé rancune, la chère belle. pensa ledit vieux singe qui s’éloigna après avoir donné ce dernier ordre:
–Michel, tu attelleras demain à dix heures.
Vingt minutes après, maître Gaudru s’endormait du sommeil du juste en marmottant ces mots:
–Bonne journée! Espérons que Félaize, qui est resté dans le cabinet avec ce Debruel un peu ivre, aura fini par le confesser. Demain, il m’apprendra du nouveau.
Le lendemain, à dix heures, le vieillard se présentait, rue de Verneuil, chez M. de Félaize.
–Eh bien? fit-il curieusement.
–Eh bien! répondit le marquis, notre garçon a l’ivresse des plus discrètes. J’ai eu beau le retourner sur toutes ses faces, je n’ai pu parvenir à lui rien faire avouer de ce qui le regarde. Sur le chapitre de cette maîtresse, dont vous avez refusé de me dire le nom et que j’ai cherché à apprendre par lui, il est resté presque muet.
–Pourquoi ce presque?
–Parce que, si boutonné qu’il fût, il a commis une imprudence. Comme je lui parlais généralement des maîtresses qui vous abandonnent quand elles ont obtenu jusqu’à votre dernier sou, le jeune homme a pâli, ses poings se sont crispés et, à mi-voix, il a murmuré cette phrase: «Oh! si ce n’était que l’argent!» Puis, aussitôt, il a compris sa faute et il m’a été impossible de lui arracher une nouvelle parole sur cette femme.
–Nous finirons bien par lui tirer les vers du nez à ce beau mystérieux, interrompit Gaudru en riant.
–S’il est demeuré impénétrable sur son passé, je dois reconnaître qu’il a été, en revanche, prodigieusement bavard à propos de son avenir. Les questions, renseignements, et demandes se succédaient sans relâche au sujet des promesses que nous lui avons faites. Avec quel avide empressement il en souhaitait la réalisationn! Si je l’avais écouté, nous serions allés réveiller au milieu de la nuit tous les fournisseurs promis. C’est à grand’peine que je l’ai renvoyé dormir en son garni de la rue Tiquetonne et que j’ai obtenu qu’il patientât jusqu’à aujourd’hui.
–Vous lui avez donné un rendez-vous?
–Ici même. à midi.
–Convenons vite de nos faits. C’est vous qui vous chargez des fournisseurs?
–Je prendrai les miens.
–N’oubliez pas d’imposer au tapissier cette condition qu’il ne mettra pas un seul meuble dans l’appartement, sans vous en avoir d’abord donné une double clé. il faut que nous ne soyons pas, plus tard, embarrassés, si besoin est de faire une fouille dans les tiroirs de ce garçon.
–Bien. mais où le logerons-nous?
–A l’entre-sol, rue Lafayette, dans l’immeuble dont je suis propriétaire. Nous y serons plus à l’aise pour manœuvrer sans avoir à craindre les indiscrétions ou la surveillance d’un concierge.
Tout en parlant, l’avoué avait sorti de sa poche un portefeuille d’où il tira quelques billets de banque et, après les avoir posés sur la tablette de la cheminée, il continua:
–Voici pour les premiers frais de l’installation de notre homme. Laissez-moi faire cette avance. Nous compterons à l’heure du partage.
Ce dernier mot fit secouer la tête à Félaize, qui prononça sur le ton du doute:
–Oh! le partage!. Croyez-vous sérieusement qu’il arrive jamais?
–Ah çà! mon cher, vous méfiez-vous de moi? Pensez-vous qu’au moment voulu, je disparaîtrai avec votre part? demanda le vieillard d’un accent irrité.
–Non, cent fois non, ce n’est pas de votre probité que je me méfie.
–Alors, de quoi donc?
–C’est de la réussite de notre plan ou, plutôt, de l’inutilité du but que nous poursuivons.
–Ainsi vous supposez que nous arriverons à ne rien prouver?
–J’en ai la crainte. Vous savez pourtant avec quelle ardeur j’ai soutenu votre opinion, quand vous avez émis le soupçon qui nous a fait nous mettre en campagne.
–Ce n’est pas un soupçon que j’ai; c’est une belle et bonne certitude, appuya Gaudru.
–J’ai bien peur que vous vous soyez trompé, mon brave ami.
–Non. Je suis certain d’avoir deviné juste.
–Il ne suffit pas d’avoir deviné, il faut encore prouver qu’on avait raison, et, je ne vous le cache pas, je doute que nous arrivions jamais à fournir cette preuve.
Loin de partager le doute émis par son associé sur le succès de l’entreprise qui les avait réunis, l’ancien légiste répondit d’un ton affectueusement grondeur:
–Allons, monsieur l’incrédule, reprenez confiance. Nous réussirons, je vous le jure. Ne doutez plus de moi, car j’ai raison et je compte en donner avant peu cette preuve à laquelle vous ne croyez pas. puisque, maintenant, nous avons trouvé les deux personnages nécessaires.
Et regardant la pendule:
–Bientôt midi, ajouta-t-il, Debruel va venir. A chacun son rôle. Je vous laisse avec le jeune homme. Moi, je cours m’occuper de la femme,
Après avoir serré la main du marquis, le bonhomme, certain d’avoir raffermi la foi chancelante de son allié, regagna sa voiture. Avant d’y monter, il questionna encore son cocher:
–Tu m’affirmes bien que ta Paméla est une très-fine mouche?
–Monsieur n’a qu’à la mettre à l’épreuve.
–Oui, mais ne se peut-il pas qu’elle soit fort attachée à sa maîtresse?
–Oh! il n’y a jamais le sou dans cette maison-là, répondit Michel en haussant les épaules.
–Merci du renseignement, dit Gaudru en riant. Presse ton cheval, il faut que je sois à midi rue de Vaugirard.
Pendant ce trajet, le propos de Debruel, que lui avait rapporté le marquis, lui revint à la mémoire:
–Que signifie ce «Oh! si ce n’était que de l’argent!» qu’a lâché l’amoureux? se demanda-t-il. Est-ce que, tout en lui croquant ses écus, Valentine l’aurait poussé à commettre quelque gentille infamie. Alors, je m’expliquerais sa liaison avec le garçon, car ce ne peut pas être pour les pauvres deux ou trois cent mille francs que possédait ce clerc qu’elle a été s’enfouir rue de Vaugirard. Eh! eh! il faudra que j’éclaircisse ce point suspect.
Dix minutes plus tard, il sonnait à la porte de celle qui se faisait appeler Mme Maubray.
–Mademoiselle Paméla, je crois? demanda-t-il tout souriant à la femme de chambre qui vint lui ouvrir.
–En personne; répondit celle-ci.
–Alors, parlons vite et bien, mademoiselle. Mon cocher Michel m’a assuré que vous accepteriez trois cents francs par mois pour satisfaire une manie que je possède.
Paméla crut devoir rougir en prononçant:
–Quelle manie?
–Celle de poser un tas de questions.
–Dame! si ces questions sont de celles que puisse écouter une fille sage? répliqua fort pudiquement la soubrette.
–N’en doutez pas.
–Alors, c’est convenu.
–Et où pourrait-on vous interroger?
–Si monsieur le désire, on ira chez lui.
–Les mardi et jeudi.
–Soit! Mais de bon matin, quand ma maîtresse sera encore endormie.
L’avoué prit la main de la fille et y glissa quinze louis en disant:
–Voici un mois d’avance. A présent, ma belle enfant, veuillez m’annoncer à Mme Maubray.
Et il suivit Paméla qui le conduisit au salon où elle le laissa pendant qu’elle allait prévenir sa maîtresse.
En un clin d’œil le visiteur eut vite passé en revue le mobilier de la pièce.
–Pouahh! fit-il, cela pue l’appartement garni. Comment peut-elle vivre ici?
Tout à coup la porte s’ouvrit.
En apercevant la femme qui se montra sur le seuil, le vieux renard s’inclina obséquieux, et de sa voix la plus respectueuse, il se hâta de dire:
–Cette fois, madame la duchesse, c’est en ami, en sincère ami que je me présente devant vous.
D’une incomparable beauté de formes, cette femme était de taille moyenne. Une magnifique chevelure brune, qui, à ce moment matinal, était tordue en tresses énormes, couronnait d’un lourd diadème sa tête fine aux yeux bleus et à la bouche mignonne. Tout était d’un charme irrésistible en cette créature fière et superbe qui, par la souplesse et la gràce de ses mouvements, tenait beaucoup de la panthère. Elle devait en avoir aussi la cruauté impitoyable et les colères terribles, car on devinait facilement que, sous l’épiderme de cette peau blanche, courait un sang chaud qui, à une heure donnée, devait s’agiter brûlant sous d’âpres et ardents désirs. Il eût fallu avoir en main son acte de naissance pour oser dire qu’elle allait atteindre ses trente ans.
Mais ce que nous ne saurions exprimer, c’est l’intonation méprisante avec laquelle, le front haut et l’œil dédaigneux, elle répondit à l’avoué qui se courbait devant elle.
–Que m’importe la sincère amitié d’un certain maître Gaudru!
–Toujours la même! pensa le vieillard, nullement démonté par cette réception.
–Allons, continua-t-elle sur le ton d’une raillerie insolente, faites votre métier, donnez-moi lecture des papiers timbrés que vous allez tirer de votre poche à pleines mains.
L’avoué tendit aussitôt en avant ses deux mains tout ouvertes.
–Erreur! madame la duchesse. Vous voyez qu’elles sont vides, dit-il.
Puis, vivement, sans lui laisser le temps de prononcer un mot, il ajouta:
–Et si vous le voulez, elles seront bientôt pleines de quittances.
–Oh! ohh! le loup se transformant en mouton! Quel nouveau tour de votre état voulez-vous donc me jouer, Mons Chicaneau? ricana la duchesse incrédule.
–Hier, j’ai eu l’honneur de vous faire annoncer que je sollicitais une entrevue pour une communication. agréable. Ce dernier mot n’a-t-il pas éveillé votre attention?
–Ai-je jamais été payée pour vous croire? maître urbc.
–Non, je l’avoue; mais, aujourd’hui, madame, voe défiance est une inhabileté, appuya le légiste en reaite d’un ton moins soumis.
–Vraiment?
–Et pour mieux vous persuader de mes intentions micales, permettez-moi de vous apprendre un détail ne vous semblez ignorer. Depuis cinq mois, j’ai vendu la charge. Cette visite n’a donc plus aucun caractère fficiel... En un mot, le papier timbré est une marchanise que je ne tiens plus.
Outre qu’il y avait dans le ton de l’avoué un accent e sincérité devant lequel on ne pouvait hésiter, la duhesse était tourmentée par la curiosité inquiète de saoir quel motif avait conduit chez elle celui qui s’était adis montré son plus infatigable persécuteur. Mais our ne pas avoir l’air de donner trop vite ville gagnée son adversaire, elle lui montra un siège en disant avec on même dédain insultant:
–Soitt! mettez vous là et commencez vos exercices. e suis impatiente de voir par quelle rouerie nouvelle vous allez encore parvenir à me tromper.
Sans se froisser en rien d’une telle phrase, Gaudru s’installa fort paisiblement sur le fauteuil qui faisait ace à la jolie femme.
–Eh bien? demanda celle-ci en le voyant hésiter à parler.
–J’aurais, avant tout, une question à vous adresser. Vous plaît-il d’y répondre?
–Posez d’abord la question.
–Quel est le chiffre de vos dettes?
–Quatre cent mille francs, déclara sans hésitation la duchesse.
A ce chiffre, énoncé d’une voix calme, l’avoué exécuta un bond sur sa chaise en s’écriant d’un ton plein d’une sorte d’admiration effarée:
–Depuis le dernier jugementnt!!!
Elle partit d’un éclat de rire et, remuant la tête, répondit:
–Malheureusement, non.
–Ah! bon! fit Gaudru s’apaisant, vous m’avez accusé le chiffre total.
–Ne me le demandiez-vous pas?
–Non, je n’entendais pas parler de l’addition générale. sur laquelle, croyez-le bien, je reviendrai plus tard. Pour le moment, je voulais seulement savoir le chiffre nouveau dont s’est accru votre passif depuis le dernier et troisième jugement qui, mettant votre fortune sous le séquestre, en a affecté les revenus au paiement de vos créanciers, après vous avoir réservé une pension annuelle de douze mille francs.
–Oh! c’est une misère, ce chiffre nouveau.
–Si minime qu’il soit, daignez me le dire.
–Environ cent mille francs.
Gaudru la regarda tout ébahi.
–Vous appelez cela une misère!. Cent mille francs en cinq moiss!... Mais quel gouffre d’argent êtes-vous donc?
Tout en s’exclamant, l’homme de loi était en train de faire aussi cette réflexion:
–Cent mille francs. sans compter ce qu’elle a mangé au clerc de notaire.
Dans l’œil de la duchesse avait brillé un éclair de colère orgueilleuse aux derniers mots de l’avoué. Ce fut d’un ton sec et bref qu’elle reprit:
–Dites-moi, maître Chicaneau, j’aime à croire que .vous ne m’avez pas demandé ce rendez-vous uniquement pour vous extasier sur les sommes que j’ai pu dépenser. Allez donc promptement au fait, je vous prie.
–J’y arrive, madame, articula vivement le visiteur, sentant venir l’orage qui menaçait de bouleverser son plan.
Puis, prenant un air bien humblee:
–Vous voyez devant vous, madame la duchesse, un homme qui s’ennuie.
A cette étrange entrée en matière, ce fut au tour de la grande dame d’être étonnée.
–Qui s’ennuie? répéta-t-elle.
–Oui. et ferme encore. N’avez-vous pas entendu parler de ces commerçants qui, au milieu du tracas des affaires, appellent de tous leurs vœux le jour où ils se reposeront. Enfin ce jour arrive et les voilà heureux!. Mais, au bout de quelques mois, l’ennui les atteint, et ils se prennent à regretter ce commerce qu’ils maudissaient tant.
–Vous regrettez donc le papier timbré?
–Euh! euh! pas précisément le papier timbré, mais les émotions de cette vie de chicane où l’intelligence s’aiguise à vouloir faire triompher sa cause et à soutenir blanc contre ce noir que, la veille, on avait défendu. Je ne sais pas si j’ai l’honneur de bien être compris?
–Parfaitement. Vous avez la nostalgie du métier et vous voudriez en tàter encore.
–C’est bien cela, mais, hélas! en vendant mon étude, je me suis interdit d’en reprendre une nouvelle. de sorte que je suis là, les bras ballants, me demandant à quoi employer mon imagination inactive.
Le désœuvré s’arrêta pour pousser un gros soupir, puis il continua d’une voix qui se fit subitement timidee:
–De sorte que, par suite de beaucoup d’ennui, d’un côté. et de sincères remords, de l’autre. j’en suis tout naturellement arrivé à penser à vous, madame.
–A moi? fit la duchesse, surprise par cette conclusion inattendue.
–Oui, à vous. Je me suis dit que je me distrairais peut-être en démolissant moi-même ce que j’avais construit, c’est-à-dire, en un mot, qu’après avoir ameuté contre vous vos nombreux créanciers, il serait drôle de vous défendre contre eux et de reconquérir vos revenus que j’ai fait accorder par le tribunal à leur meute affamée.
Valentine, puisque nous savons ce petit nom de la duchesse, avait attentivement écouté Gaudru, qu’elle examinait de son regard méfiant. Quand il eut fini de parler, elle secoua ironiquement la tête en répliquant d’une voix moqueuse:
–Je ne suis pas assez sotte pour repousser vos offres, mon cher, car je vous tiens pour un remarquable et retors praticien judiciaire. mais je vous sais aussi un homme à ne rien faire pour rien. Apprenez-moi donc carrément le motif qui vous fait agir.
–Mais je l’ai dit déjà, l’ennui.
–Ohh! oh!
–Et puis le remords. En les combattant, on apprend à estimer ses ennemis, et, un beau jour, on e t désolé de les avoir vaincus.
— Alors, vous en êtes à ce jour-là ?
— Je l’avoue. Mon désir le plus ardent est de réparer mes torts en vous remettant en possession de vos revenus séquestrés, après avoir desintéressé vos créanciers… au meilleur marché possible.
–Après?
–De vous faire rentrer dans ce monde où vous teniez une si brillante place.
–Ensuite?
–De vous y voir reparaître. au bras de votre mari dont un. malentendu vous a séparée, acheva l’avoué après avoir légèrement hésité.
Valentine eut un sourire:
–Nous y voilà, prononça-t-elle gaiement.
Et elle se renversa dans son fauteuil en disant au vieillard qu’elle regardait dans les yeux:
–Voyons, finaud, un peu de franchise. Avouez le mobile qui vous pousse.
–Le repentir, je vous le jure. Après vous avoir tant persécutée, je veux vous rendre au monde riche, heureuse, honorée.
–Oui, oui, vous vous répétez. Vous avez dit tout cela. vous avez même ajouté: au bras de mon mari. Mais la question n’est pas là. Moi qui n’ai qu’une médiocre confiance dans votre repentir, je tiens à ce que vous déclariez quel intérêt vous incite à me remettre au bras du duc.
Comme Gaudru ne répondait pas, elle reprit d’une voix lente et ferme:
–Prenez bien garde, mon maître. A ne pas vouloir avouer que vous me proposez un marché, il arrivera que le jour où vous aurez besoin de moi, je ne me croirai pas engagée.
C’était si nettement débité que le bonhomme se résigna enfin à une demi-franchise.
–Dame! fit-il, je ne dis point qu’à un moment donné, je n’aurai pas à vous demander un petit service.
–Pouvez-vous, d’avance, me le préciser?
–Impossible!
Valentine parut se consulter, puis elle demanda tranquillement:
–Un service. contre qui?
Cette fois l’avoué ne crut pas utile de finasser, car il répondit aussitôt:
–Contre le duc.
–Marché conclu! prononça la duchesse sans la moindre hésitation.
–Et en voici les arrhes! s’écria Gaudru en tirant de son portefeuille un chèque de vingt mille francs, qu’il offrit à sa nouvelle alliée.
Prenant son chapeau, il fit sa salutation d’adieu, en adressant cette dernière phrase:
–Je prie madame la duchesse de croire que je n’attendrai pas à demain pour donner du fil à retordre à ses créanciers.
Quand il tourna le coin de la rue de Vaugirard, le vieil avoué se frottait vigoureusement les mains et murmurait tout joyeux:
–Maintenant que j’ai mes deux personnages, j’arriverai enfin à connaître ce fameux POURQUOI qui m’agace tant. et qui coûte deux millions.
III
Quel était ce «Pourquoi?» que Gaudru avait tant à cœur de connaître? Nous allons en donner l’explication à notre lecteur.
Huit jours avant les faits précédemment racontés par nous, il y avait eu grand émoi dans la haute administration de LA PRÉCAUTION, une des plus importantes compagnies d’Assurances sur la vie.
Il était un peu plus de neuf heures du matin et tous les employés d’un des bureaux de la Compagnie, qui venaient d’arriver, s’étaient déjà mis au travail, quand se fit entendre la voix de l’un d’eux qui demandait:
–Prière à celui de vous qui, en ce moment, lit le journal, de vouloir bien me dire s’il annonce définitivement pour ce soir la première représentation des Variétés.
Un silence général accueillit cette requête.
Le questionneur promena son regard sur tous ses collègues et après avoir constaté qu’aucun d’eux n’avait la feuille en main, il poussa du doigt un timbre dont le son aigre fit aussitôt apparaître un garçon de bureau.
–François, le journal n’est donc pas arrivé aujourd’hui? interrogea l’amateur des premières représentations.
–Si, monsieur, mais il est en lecture.
–Pas ici, toutefois. Avez-vous donc commis l’imprudence grave de le laisser filer dans un autre bureau?
–Nullement. Après l’avoir retiré de la boîte de la porte cochère, je l’avais posé précisément sur votre pupitre, quand M. le sous-directeur est entré. En l’apercevant, il l’a pris et l’a ouvert pour voir si on y avait inséré l’Avis aux actionnaires de la Compagnie. Ayant trouvé ce qu’il cherchait, il était en train de le replier lorsque, machinalement, il a rencontré de l’œil un passage qui devait l’intéresser fort, car il s’est mis à le lire avec une attention extrême et, tout en lisant, il a gagné son cabinet où il s’est enfermé.
–Que le diable l’emporte! il va nous garder le journal toute la journée.
L’employé avait à peine grommelé son dernier mot que le sous-directeur en question sortit de son cabinet. Canne et chapeau en main, il traversait la salle pour s’éloigner quand, rencontrant le garçon de bureau sur son passage, il s’arrêta pour lui dire:
–Je ne reviendrai pas aujourd’hui. Vous renverrez donc à demain les personnes qui auraient à me parler.
Et il disparut après un salut amical adressé à ses subordonnés.
–Vite, vite, François, allez me chercher le journal qu’il a dû laisser sur sa table, commanda l’employé.
Le garçon se dirigea aussitôt vers le cabinet du chef, dans lequel il pénétra au moment même où la porte d’entrée du bureau était ouverte par un grand monsieur d’une quarantaine d’années, à la tenue d’une élégance sévère et aux manières d’une distinction suprême.
–Pardon, messieurs, dit-il, n’ayant rencontré aucun garçon de bureau dans le vestibule, j’ai poussé la première porte qui s’est trouvée devant moi.
Cette excuse étant donnée, l’étranger se tourna vers ce même bureaucrate qui attendait le journal:
–Puis-je parler à M. le directeur général de la Compagnie? demanda-t-il.
–Il est absent de Paris.
–Alors à la personne qui le représente. au sous-directeur, je crois?
–A l’instant même, il vient de sortir.
L’inconnu prit dans son carnet une carte qu’il corna, puis il l’offrit à l’employé en continuant:
–J’invoque toute votre obligeance pour faire tenir cette carte à M. le sous-directeur, en le prévenant que je reviendrai très-prochainement.
Après avoir reconduit le visiteur jusqu’à la porte, le jeune homme, en retournant à sa place, jeta les yeux sur la carte qu’il tenait à la main.
–Mazette! fit-il, c’est un huppé ce monsieur! Merci! plus que ça de nomm!
–Comment s’appelle-t-il? demanda tout le bureau curieux.
–Le duc de Valeroye.
Le garçon avait reparu rapportant le journal qu’il posa sur le pupitre en annonçant:
–J’ai fini par le retrouver sous la table, dans la corbeille aux papiers.
–Ah! voilà bien les chefs! Après eux, la fin du monde. Dès qu’ils ont lu, vite à la corbeille. Peu leur importe que les employés sachent s’il y a une première aux Variétés.
Tout en exhalant son humeur comique, le mécontent dépliait la feuille.
–Allonsns! cria-t-il subitement, en voilà bien d’une autree! Ah! c’est un vrai plaisir que de lui prêter quelque chose au chef, il vous le met dans un bel état. Tenez, vous autres, regardez un peu. On lui a donné un journal et il vous rend une fenêtre.
Ce disant, il élevait entre ses mains écartées la feuille au milieu de laquelle se voyait une ouverture carrée faite par l’enlèvement d’un passage du journal.
–Tiens, il a découpé un article!
–C’était peut-être un coup de patte donné à la Compagnie?
–Dans tous les cas, c’était quelque chose qui intéressait notre homme.
–Ou qu’il a voulu mettre de côté pour montrer au grand chef..
–Ou plutôt qu’il n’a pas voulu nous laisser lire.
A la suite de ces suppositions diverses émises par chacun, tout le monde se réunit en chœur pour s’écrier.
–Il vaut savoir ce qu’il en est.
–Et ce ne sera pas long, appuya le fanatique des Variétés. Permettez-moi, messieurs, de satisfaire à mes frais la curiosité générale. Tenez, François, voici trois sous. Allez nous acheter un autre numéro chez le marchand du coin.
Cinq minutes après, le garçon de bureau revenait avec un exemplaire intact, dont s’empara celui qui l’avait payé.
–Lis tout haut! cria-t-on.
L’interpellé se reporta sur la nouvelle feuille au passage détaché de la première.
–Une discussion sur la hausse des suifs, annonça-t-il. Ce ne peut pas être cela qui a intéressé le directeur, n’est-ce pas?
–Non, non, vois plus bas.
–Vient après un article sur le procédé pour conserver les haricots verts. Ce ne doit pas encore être cela.
–Alors c’est que la chose se trouve au verso. Tourne la feuille et cherche.
L’amateur de premières représentations obéit au désir de l’auditoire. Il retourna donc la page et alla droit au point voulu.
–«On nous écrit de Chamonix,» lut il en débutant.
Et il reprit:
–Ça n’est pas encore notre affaire.
Il allait passer outre, quand une voix s’écria en riant
–Qui te dit que ce n’est pas notre affaire?
–Oui, oui. A quel propos ne veux-tu pas qu’on nous écrive de Chamonix?
–Messieurs, je me rends aux vœux de la majorité; je vais donc avoir l’honneur de vous apprendre ce qu’on vous écrit de Chamonix.
Avant d’élever la voix, le lecteur avait rapidement suivi de l’œil les premières lignes.
–Saperlotte! s’écria-t-il brusquement.
–Hein? quoi? qu’est-ce? hurla l’auditoire, trépignant de curiosité.
Mais, au lieu de répondre, l’autre continua de lire des yeux en répétant sur le ton de la plus vive surprise:
–Saperlotte! sa perlottee!. Ah! je comprends que le sous-directeur ait détaché ce passagege! Il est, à coup sûr, allé à la campagne du grand chef pour le lui porter.
–Parleras-tu? animalal! bélître! Auvergnat! vociféraient ses collègues exaspérés.
Ils se levaient pour lui arracher la feuille, quand entra un grand jeune homme, venant d’un bureau voisin dans celui-ci, pour demander un renseignement.
–Ah! Gobinet, tu arrives à propos! lui cria le détenteur du journal.
–Qu’y a-t-il?
–Tu travailles dans le bureau des contrats d’assurances, n’est-ce pas?
–Oui; après?
–Alors, tu dois connaître un nommé M. Louis Boissard?
–Si je le connais! Parbleu! oui. C’est moi qui lui ai fait sa police d’assurance. Je vous dirai même que c’est le plus fort assure de la maison. Il nous a été amené par le marquis de Félaize, un des membres du conseil de surveillance. Je dois aussi ajouter que c’est uniquement par considération pour le marquis que la Compagnie s’est décidée à une assurance aussi importante.
–Elle est donc énorme?
–M. Boissard s’est assuré pour deux millions au profit de sa femme et de ses deux enfants.
–Bigre! Cela lui fait une jolie annuité à payer!
–Oui. environ41,000francs par an. Il a fait son premier versement annuel, il y a cinq mois. Le plus drôle de la chose, c’est que la Compagnie a bien cru qu’elle allait garder la somme gratis. Quinze jours après son paiement, M. Boissard s’est battu en duel. Devinez avec qui?
–Dis-le-nous.
–Avec ce même marquis de Félaize, qui nous l’avait amené. Il paraît que le marquis avait voulu rôder d’un peu trop près autour de Mme Boissard, ce qui lui a valu de se faire d’abord flanquer à la porte par la femme et, ensuite, administrer un coup d’épée par le mari. malheureusement pour la Compagnie.
–Comment ça. malheureusement pour la Compagnie? demanda un employé débutant.
–Sans doute, car si, au contraire, Boissard s’était fait tuer par le marquis, sa veuve et ses enfants n’auraient pas touché un radis de la Compagnie, car vous savez que la prime n’est pas due pour le cas de mort en duel.
–Ni pour le cas de suicide?
–Ni pour le suicide, répéta Gobinet.
–Dis donc, Gobinet? reprit l’employé au journal, maintenant qu’il a soldé sa première année, si M. Boissard mourait, la Compagnie la danserait donc de ses deux millions?
–Parfaitement. sauf, bien entendu, le cas où la mort résulterait d’un duel ou d’un suicide.
Après avoir reçu cette réponse, l’amateur des Variétés montra le journal à ses collègues et secoua la tête en disant:
–Alors la Compagnie va boire un bien désagréable bouillon de deux millions, car on nous écrit de Chamonix que M. Louis Boissard est mort des suites d’une chute dans une ascension de montagne.
Le jeune homme ne mentait pas d’un iota, car telle était, en résumé, la nouvelle sinistre donnée par le journal.
On se rendra donc facilement compte à présent de l’émotion qui s’était emparée du sous-directeur quand, une heure auparavant, il avait pris connaissance de l’article en question.
–Diable! voici une journée qui commence mal pour la Compagnie! murmura-t-il après avoir lu, pour la troisième fois, la feuille emportée dans son cabinet.
Il avait donc découpé aux ciseaux le passage concernant M. Louis Boissard et l’avait placé dans son portefeuille en se disant:
–Il me faut prévenir promptement le directeur afin qu’il avise au plus vite. Deux millions à payer valent la peine qu’on réfléchisse un peu avant de desserrer les doigts.
De là était donc venu qu’il était parti pour se rendre chez son supérieur qui, installé à Enghien pendant la belle saison, ne faisait que deux ou trois courtes apparitions par semaine au siége de la Société.
Il y avait grand remue-ménnge dans la résidence de son chef quand il s’y présenta. A propos de certains statuts de l’acte de société qu’il voulait faire remanier, le directeur s’était dit que pareille question ne pouvait pas être plus agréablement traitée qu’à table et le verre en main. Il avait donc réuni en un déjeuner splendide les membres du Conseil de Surveillance de LA PRÉCAUTION, auxquels s’était joint le Conseil Judiciaire, composé de deux avocats, deux avoués et d’un conseiller à la cour qui avaient mission de contenir les futures modifications sur le terrain de la légalité.
Nous laissons à deviner l’effet produit sur la joyeuse assistance par l’entrée inattendue du sous-directeur dont la nouvelle qu’il apportait avait quelque peu allongé la mine.
–Qu’est-il donc arrivé? s’écria le directeur à première vue de cette figure maussade.
Le nouveau venu salua d’abord à la ronde tous les convives, puis il répondit sur un ton de complainte:
–Je ne pouvais pas souhaiter un auditoire plus compétent pour entendre la lecture que je vais avoir l’honneur de faire ici.
Et tirant de son portefeuille l’article coupé dans le journal, il commença immédiatement à haute voix:
«On nous écrit de Chamonix: Pour la deuxième fois de la saison, nous avons encore à enregistrer un accident horrible qui a coûté la vie à un touriste, sans que pourtant, aujourd’hui, on puisse l’attribuer à la hardiesse imprudente de la malheureuse victime.
«M. Louis Boissard, de Paris, descendu à l’hôtel Saussure, avait entrepris de faire l’ascension du Mont-Blanc par les Grands-Mulets. Tout curieux qu’il était de cette exploration, il poussa la précaution à l’excès, car au lieu des trois guides imposés par le règlement, il voulut en avoir cinq.
«Le matin même du départ, il s’était fait livrer par un cordonnier de la ville des souliers à semelle plate, en exprimant la crainte que les chaussures à talon, qu’il avait apportées de Paris, lui fissent la marche moins assurée.
«Quand il quitta l’hôtel, le maître de l’établissement l’entendit promettre double paie aux guides si, au retour, il avait été content de leurs services.
«Ces cinq hommes ont déposé que, durant les sept heures qu’on mit pour atteindre les Grands-Mulets, il observa toutes les précautions prescrites, surtout au passage des crevasses.
«Aux Grands-Mulets, on s’arrêta à la cabane pour y passer la nuit. Mais, le lendemain, au moment de commencer cette seconde partie de l’ascension, M. Boissard changea d’avis et demanda le retour à Chamonix en s’écriant:
«–Ma foi! je suis trop bête de risquer ainsi de me casser le cou. Décidément, les montagnes ne sont vraiment belles que quand on les regarde d’en bas.
«Et il donna l’ordre de se mettre en route en demandant si on serait revenu assez à temps à la ville pour qu’il pût faire partir une lettre, adressée à sa femme, et qu’il avait laissée inachevée sur sa table, en se promettant de la compléter au retour par ie récit de son ascension.
«A l’approche de la région des séracs, quand se présenta la première crevasse à sauter, il la franchit d’un bond. En retombant de l’autre côté, il dit en riant à un des guides:
«–Que, parfois, l’homme est est stupidede!... Comprend-on que moi, qui suis peut-être le mortel le plus heureux d’être au monde, je sois venu, sans nécessité, en véritable idiot, m’exposer à tous ces dangers. Ah! je défie bien qu’on me reprenne jamais à commettre pareille sottise.
«Avant d’atteindre le Couloir de l’Aiguille, s’offrit alors une dernière crevasse, mais si large que, ne pouvant être franchie d’un saut, il fallut, en guise de pont, poser l’échelle d’un bord à l’autre. M. Boissard s’engagea dessus avec la même assurance qu’il avait montrée dans les cas précédents où il avait été nécessaire d’employer l’échelle.
«Il approchait déjà de l’autre bord quand, tout à coup, soit qu’un faux mouvement lui eût fait perdre l’équilibre, soit qu’il eût été pris de vertige, il tourna brusquement sur l’échelle et tomba dans la crevasse. Lancé de biais, il alla frapper sur la paroi et, instinctivement, il tendit les mains. A cinq ou six mètres de profondeur, ses doigts s’accrochèrent à une saillie du granit, et il demeura suspendu.
«–Sauvez-moi sauvez-moi Je veux vivre! Ne me laissez pas mourir! Sauvez-moi! s’écria-t-il d’une voix dont nous ne saurions exprimer l’accent désespéré, en levant vers les guides son visage décomposé par l’épouvante.
«Puis, avant que ceux-ci, restés sur les bords de la crevasse, pussent, avec leurs cordes, organiser un sauvetage, la force manqua à ses doigts, qui se détendirent, et il tomba, soixante mètres plus bas, sur un rocher où le corps demeura brisé.
«A l’aide des cordages, deux guides descendirent jusqu’au rocher et, attachant le malheureux qui respirait encore, ils le firent hisser par leurs camarades demeurés en haut.
«Avec des vêtements étendus sur une échelle, on fit un brancard sur lequel on l’étendit, puis on se mit lentement en marche. Pendant ce trajet, l’infortuné, dont la voix s’affaiblissait de plus en plus, n’exprima que des regrets déchirants de quitter la vie, en répétant sans cesse: J’étais si heureux!!!
«Puis ses plaintes cessèrent.
«Il était mort!
«Le corps, l’apporté à Chamonix, a été enfermé ce matin dans un cercueil de plomb pour attendre l’arrivée de quelque membre de la famille qui, dil-on, a été prévenue par l’autorité.»
Après cette lecture faite d’un ton lent et sans s’arrêter, le sous-directeur salua encore à la ronde les déjeuneurs et ajouta:
–Le défunt Louis Boissard était assuré chez nous pour une somme de deux millions.
A l’énonciation de ce chiffre énorme, il y eut, de la part de quelques membres du Conseil de surveillance, un grognement sourd.
–Oui, deux millions, insista le lecteur, et si vous en doutez, messieurs, vous pouvez consulter M. le marquis de Félaize, ici présent, qui nous a lui-même, amené jadis ce client.
–C’est la vérité, avoua le marquis qui, dès le commencement de la lecture et en entendant prononcer le nom de Louis Boissard, avait écouté avec une sorte de joie le récit du trépas de ce mari auquel il était redevable d’un coup d’épée.
–De quand date cette assurance? s’informa un convive curieux.
–Le défunt n’avait encore payé qu’une seule annuité, environ40,000fr.
–Voilà deux millions qui n’auront pas coûté cher à la famille. Et, au profit de qui le contrat a-t-il été fait?
–De la veuve.
–Est-elle jeune? demanda le questionneur en se tournant vers Félaize qu’on savait, avant son duel, avoir été l’intime ami de Louis Boissard.
–Trente-deux ans, répondit l’interrogé.
–Jolie?
–Fort jolie, ajouta le marquis d’un ton sec qui prouvait que cet interrogatoire lui était pénible.
–Belle, encore jeune. et, de plus, avec deux millions, voilà une veuve qui ne va pas manquer de poursuivants.
Involontairement, Félaize secoua la tête à cette dernière remarque.
–Croyez-vous qu’elle ne se remariera pas? s’empressa de lui demander le directeur en surprenant ce geste.
–Mme Boissard adorait son mari.
–Il était donc vraiment aussi heureux qu’il le disait aux guides?
–Oui. et il avait raison d’en convenir, continua Félaize d’un ton grave. Louis était un dieu pour sa femme; il avait deux enfants charmants qu’il chérissait; il jouissait d’une santé de fer et, en biens-fonds, il possédait cent mille livres de rentes.
–Oh! ces grosses fortunes-là ne sont bien souvent qu’apparentes et, quand on va aux informations sérieuses, on les trouve fort entamées, fit observer un sceptique.
–Je défie qu’on découvre vingt francs d’hypothèques sur les biens du défunt, répliqua le marquis.
–Alors, dans de pareilles conditions, il est dur de quitter la vie.
–Euh! euh! quitter la vie! euh! euh! fit tout à coup une voix moqueuse.
–Tiens, qu’est-ce qui prend donc à Gaudru? Que signifie votre euh! euh! s’écria le directeur.
–Rien... C’est une réflexion que je me faisais.
–Ne pouvez-vous nous la communiquer?
–J’étais en train de me dire: «Oh! si j’étais encore avoué!»
–Et à quel propos regrettez-vous d’avoir vendu votre étude?
–Mais, mon cher directeur, parce que je ne serais pas assis à votre table en qualité de simple invité.
–Dites donc plutôt en qualité d’ami véritable, appuya affectueusement l’amphitryon.
–Grand merci. mais je voudrais aussi m’y trouver à titre d’avoué.
–Parce que?
–Parce que, comme membre du conseil judiciaire, j’aurais encore voix au chapitre et que je pourrais me permettre de vous donner un avis.
–Donnez-le quand même, mon cher Gaudru.
–Est-ce que vous comptez payer ces deux millions de l’assurance?
–Saris aucun doute. C’est triste, mais il faut bien s’exécuter.
–Alors, l’avis que j’ai à vous donner, c’est de ne pas lâcher un sou.
–La raison?
–Elle est bien simple. Vous allez me répéter que M. Louis Boissard était riche, aimé, heureux; en un mot, dans toutes les conditions de bonheur.
–C’est incontestable.
Gaudru promena son regard sur tous les assistants, puis il demanda:
–C’est aussi votre opinion à vous tous?
–Oui, oui, oui.
–Eh bien, dit-il, moi je suis persuadé que M. Boissard s’est suicidé.
–POURQUOI? s’écrièrent en chœur les convives.
A cette question partie de toutes les bouches, le vieillard haussa légèrement les épaules et reprit:
–Pourquoi? Je n’en sais rien au juste. C’est à nous de le trouver. Qui vous dit que le bonheur de M. Boissard était aussi complet que nous le croyons? N’avez-vous pas souvent trouvé des fruits qui, superbes d’apparence, s’offraient, quand on les avait ouverts, intérieurement gâtés par un ver?
–Donc, selon vous, la félicité de M. Boissard avait son ver? appuya le directeur.
–Oui. et i) faut le découvrir. Vous aurez alors la preuve que la mort de cet homme n’est pas le résultat d’un accident involontaire.
–Mais enfin par quelles déductions en êtes-vous arrivé à croire au suicide?
–Tous les détails du journal le prouvent.
–Ils attestent, au contraire, chez cet homme un excès de prudence exagérée.
–Ta, ta, ta, fit Gaudru en branlant la tête, on ne montre pas à sauter aux vieux renards de ma sorte. La prudence exagérée ne pouvait pas être le fait de M. Boissard. Il devait être, au contraire, un garçon hardi, bien décidé, même aventureux. et son duel avec M. de Félaize l’a prouvé. Celui qui a été très-carrément sur le terrain ne devient pas tout à coup aussi prudent en moins périlleuse occasion. Quand il s’est battu avec le marquis, il n’était ni plus ni moins heureux qu’à son dernier jour, alors qu’il a refusé de continuer son ascension. pourquoi donc n’a-t-il pas aussi reculé à l’heure du duel?
–Pouvez-vous comparer la satisfaction puérile d’avoir exécuté une ascension avec le point d’honneur qui vous conduit en présence d’un adversaire? Il est permis de se refuser à une fatigue inutile; on n’a pas le droit de se soustraire à une affaire d’honneur, objecta un convive.
–Ta, ta, ta, recommença l’avoué impatient, vous vous éloignez de la question et vous me permettrez d’y revenir en soutenant que M. Boissard n’avait pas habituellement cette prudence exagérée qu’il a montrée dans les dernières heures de sa vie.
–D’où vous concluez?
–Que, bien décidé à se tuer, il a tout fait pour qu’on crût à un accident. Dans le récit qu’on vient de nous lire, il y a une série de détails qui accusent chez la victime l’intention ferme d’éteindre tout soupçon de suicide. Ces souliers sans talons qu’il achète la veille; cette promesse d’un bon pourboire au retour qu’il a soin, en partant, de faire aux guides en présence de l’aubergiste; ce souci qu’il montre de répéter sans cesse à son escorte qu’il est heureux de vivre, qu’il ne tient pas à se casser le cou, etc., etc., tout cela, messieurs, je le répète, dénote un homme bien résolu à faire la culbute. mais qui ne veut pas laisser deviner qu’elle est volontaire.
A mesure que l’avoué parlait, les convives qui, d’abord, s’étaient montrés incrédules, se ralliaient à l’idée que cette mort était le résultat d’un suicide.
–Oui, reprit le madré bonhomme, M. Boissard, en voulant trop prouver, a passé par dessus le but et s’est trahi par un excès de précautions. Tenez, avez-vous remarqué cette lettre à sa femme qu’il a eu soin de laisser inachevée sur la table. pour montrer qu’il comptait la finir à son retour? Je ne l’ai pas lue cette lettre; mais je vous parie tout ce que vous voudrez qu’elle contenait les plus beaux projets d’avenir et que chaque ligne exprimait l’espérance de longs jours à vivre.
Et, remuant la tête, Gaudru, après une petite pause, continua sur un ton lent qui accusait une émotion:
–Oh! non, ce n’était pas un timoré, ce M. Boissard. Il avait une nature énergique, cet homme qui, à deux secondes de la mort, alors qu’il s’accrochait au-dessus du gouffre où il allait se laisser tomber, a eu encore le courage de jouer la comédie en criant: Je veux vivre! Ne me laissez pas mourir!
–Oh! ohn! vous exagérez, fit le directeur, il est plus naturel de croire qu’en se voyant perdu, le malheureux a été pris d’un désir subit et irraisonné de vivre.
–Irraisonné, dites-vous! Non, M. Boissard a conservé sa raison jusqu’au moment suprême, et, sur le brancard qui le transportait, quand il exhalait ses regrets douloureux de quitter la vie, il jouait le dernier acte de la tragédie qui devait le conduire au but.
–Au but?
–Sans doute, il donnait sa vie pour deux millions et il a tout fait, je le répète, pour qu’on ne pût supposer un suicide.
–Si le suicide était prouvé, la Compagnie n’aurait rien à payer, avança un membre du Conseil de Surveillance qui, en même temps, était un fort actionnaire.
–Oui, mais, comme vous le dites, il faudrait le prouver, répliqua le directeur.
La crainte de voir son futur dividende en péril rendait sans doute le gros actionnaire très-hardi sur la chicane, car il s’écria:
–Quand nous invoquerions seulement l’énorme chiffre de l’assurance, c’est déjà une preuve. Il est bien évident que, malgré sa fortune de cent mille livres de rentes, M. Boissard faisait une folie en s’engageant à nous payer annuellement une prime de40,000francs. Il n’a donc pu souscrire à une pareille redevance qu’avec l’arrière-pensée de s’y soustraire dans un temps donné. Ce qui prouverait l’idée bien arrêtée d’avance de se tuer.
Et, satisfait d’avoir trouvé pareil argument, le gros actionnaire, s’adressant à l’ex-avoué, demanda:
–Est-ce qu’on ne peut pas plaider cela, mon cher Gaudru?
Ce dernier fit une moue ironique.
–Tout peut se plaider, dit-il, mais pour ce que vous proposez, il est à craindre que le tribunal vous réponde que vous avez attendu un peu tard pour faire cette remarque. Ce n’est pas après avoir empoché l’annuité des gens qu’il faut se mettre à commenter leurs intentions.
–Mais il me semble que.
Le fort actionnaire fut interrompu par Félaize qui prit la parole:
–C’est moi qui ai poussé Boissard à contracter cette assurance et je puis vous jurer qu’il y a consenti sans aucune arrière-pensée, car il a longtemps résisté à mes conseils et, je dois l’avouer, pour ainsi dire à mes persécutions amicales. Si grande que fût sa fortune, Louis, qui adorait ses enfants, aurait voulu leur en laisser une dix fois plus grande.
–Oui, me disait-il, cinquante mille livres de rentes à chacun, c’est déjà un beau denier. mais, tu le sais, un père est toujours ambitieux pour ses enfants; aussi, parfois, je me prends à souhaiter de voir mes millions faire des petits. Malheureusement, je n’entends rien aux grandes affaires commerciales et j’ai une profonde horreur pour les spéculations financières.
Alors je lui proposai de se faire assurer.
–Non! dit-il sèchement la première fois.
Je revins si souvent à la charge qu’un beau jour il finit par cet aveu:
–Écoute, ce n’est pas l’importance de la somme à payer annuellement qui me retient, car ma femme et moi, nous avons les goûts modestes et ce qui resterait de mon revenu nous suffirait amplement pour vivre. sans ajouter que, en faveur de nos enfants, nous saurions nous imposer des sacrifices encore plus énormes. Ce n’est donc pas l’annuité qui me fait hésiter devant ta proposition.
–Quoi donc, alors?
–C’est que je n’ai aucune confiance dans toutes tes Compagnies.
Si je vous rapporte ce propos de Boissard, messieurs, c’est pour vous prouver, quand j’eus fini par triompher de sa méfiance, qu’il vint à nous sans avoir aucune pensée de cette spéculation tragique que vous lui supposez.
L’avoué avait attentivement écouté Félaize. Dès que celui-ci eut terminé son explication, il fit une nouvelle moue moqueuse.
–Euh! euh! répéta-t-il.
–Doutez-vous de ce que je viens de vous rapporter? reprit le marquis froissé.
–Le ciel m’en préserve ve! Seulement je me demande si les hésitations de votre ami n’étaient pas un jeu pour vous exciter à le pousser de vous-même à faire cette assurance qu’il avait une envie secrète de contracter. Jeu, dis-je, qui porte aujourd’hui ses fruits, car, à présent que nous sommes en train de discuter les faits et gestes de M. Boissard, vous voyez que votre déclaration vient à son aide.
–Je ne crois pas être grandement suspect en défendant le défunt.
–Certes, non… car, plus tard, vous n’avez pas été payé pour lui continuer votre amitié, appuya brutalement Gaudru.
Le marquis eut un léger tressaillement, mais il répondit d’une voix calme:
–Je n’ai pas à dire ici la cause qui nous brouilla et nous mit l’épée à la main, car cette cause est tout à fait étrangère au sujet qui nous occupe.
Pour effacer l’effet produit par la dernière phrase du vieillard, le directeur s’empressa de ramener la conversation à son point intéressant.
–Pour nous résumer, dit-il, votre conviction, Gaudru, est qu’il y a suicide?
–Parfaitement.
–Et qu’il ne faut pas payer les deux millions, ajouta le gros actionnaire, rassuré sur ses dividendes.
–Oui, mais vous oubliez un détail, ricana l’avoué. Il ne suffit pas de dire qu’il y a suicide, il faut encore le prouver.
–Tout le prouve. Vos remarques nous ont bien clairement démontré, chez le défunt, la ferme intention de se tuer.
–Oui, mais un tribunal sera bien plus difficile à convaincre. Pour lui, il n’existe qu’une seule et bonne manière d’affirmer le suicide.
–Laquelle?
–C’est d’en expliquer le pourquoi. ce mystérieux pourquoi qui nous échappe et, faute duquel, il faudra bel et bien payer.
–Ouf! fit douloureusement le gros actionnaire.
Ce soupir trouva de l’écho autour de la table car, plus ou moins, une bonne partie des convives était intéressée à ce que le dividende ne fût pas aussi désaslreusement écorné.
–Pourquoi? pourquoi? répéta-t-on à la ronde.
Après une courte pause, Gaudru prit sa petite voix doucereuse:
–J’ai bien une idée, dit-il.
–Parlez.
–Ce serait de faire la part du feu.
–En offrant moitié à la veuve? prononça vivement le directeur.
–Non, non, ce serait montrer que vous doutez de la bonté de votre cause. mon idée n’est pas celle-là. Je choisirais parmi nous, car il ne faut pas qu’un étranger fourre le nez dans cette affaire, je choisirais, dis-je, deux personnes adroites, habiles, etc., etc., auxquelles je ferais cette proposition: «Sur les deux millions qu’il lui faut payer, la Compagnie abandonnerait cinq cent mille francs à ceux qui lui sauveraient le reste de la somme en découvrant le fameux Pourquoi.» Voilà mon idée.
Sans hésiter, le directeur tendit la main à l’avoué en s’écriant:
–C’est dit! Gaudru. choisissez vous-même votre second.
–Je prends M. de Félaize, qui, en sa qualite d’ex-ami de la maison, pourra me donner de précieux renseignements, déclara l’ex-légiste avec un sourire.
IV
Deux heures après cette scène, l’avoué était assis dans le fumoir du marquis de Félaize, avec lequel il était revenu d’Enghien.
–Mon cher associé, disait-il, je passe pour un finasseur et un intrigant compère. Oui, c’est vrai, je l’avoue. mais uniquement avec mes adversaires. Pour mes amis ou alliés, je suis loyal, fidèle, toujours prêt à montrer mes cartes.
–Je le sais.
–Mais cette même franchise, je veux aussi la trouver chez mes partenaires. Je compte donc sur la vôtre. Ceci bien convenu, nous allons commencer à établir nos batteries.
D’un signe de tête, Félaize annonça qu’il devenait attentif.
–D’abord, reprit Gaudru, je dois vous avouer l’autre raison qui m’a fait vous choisir pour mon auxiliaire dans la campagne que nous entreprenons.
–L’autre raison? répéta le marquis étonné.
–Oui, l’autre. Devant ces messieurs, j’ai dit que votre titre d’ancien ami de la famille Boissard vous désignait à mon choix.
–Ce titre n’est-il pas suffisant?
–Oh! que nenni! Avant d’entrer en guerre, il est de la plus simple prudence de s’assurer si vos alliés ont de sérieux motifs pour vous soutenir jusqu’à l’extrême fin de la lutte.
–Et il paraît que j’ai un sérieux motif pour ne pas lâcher pied?
–Oui, vous en avez un.
–Vous plaît-il de me le faire connaître? demanda sèchement Félaize surpris de se voir ainsi sur la sellette.
–C’est que vous êtes ruiné. Oh! ne tentez pas de le nier. Je pourrais vous citer les nombreux boudoirs dans lesquels vous avez égrené votre fortune. Vous n’en êtes pas encore réduit aux expédients, mais vous vous débattez dans une gêne d’autant plus horrible que vous voulez la cacher.
–C’est vrai, avoua le marquis.
–Bravo pour cet aveu! mon cher. Soyez toujours ainsi et nous ferons de la belle besogne. Donc, cette occasion inattendue de refaire votre fortune qui s’offrait à vous a été pour moi une raison de croire que vous poursuivrez l’aventure jusqu’au bout.
Puis en regardant Félaize dans les yeux:
–Puisque nous sommes en veine de franchise, permettez moi encore une question.
–Faites-la.
Soit par simple curiosité de savoir à quoi s’en tenir sur la vertu de Mme Boissard, soit que ce renseignement lui fût utile pour dresser ses plans, Gaudru reprit avec un sourire qui sollicitait une confidence:
–Voyons, là, bien entre nous, est ce que ce coup d’épée, que vous avez reçu de Boissard n’était pas un peu mérité?. Je m’explique. Dans ce duel, avez-vous eu à faire à l’époux voulant délivrer sa femme d’un fâcheux qui l’obsédait de ses poursuites ou bien Boissard a-t-il été un mari, jaloux à juste titre, qui désirait se venger d’un braconnier ayant chassé sur ses terres?. En un mot, malgré la blessure que vous a octroyée le mari, ne vous est-il pas resté un peu de reconnaissance pour la femme?. Bref, de cette aventure, Mme Boissard est-elle sortie irréprochable?
La question amena un sourire méchant sur les lèvres de Félaize qui répliqua aussitôt:
–Irréprochable? oui. quant à moi du moins.
Son compagnon dressa aussitôt les deux oreilles à cette réponse.
–Vous dites? s’écria-t-il.
–Je dis que si le mari avait été vraiment jaloux, il aurait pu, avec plus de raison, s’adresser à un autre.
–Et vous nommez cet autre?
–Le duc de Valeroye.
–Mille dossiers! jura l’avoué en tressautant.
–Vous le connaissez?
–Parbleu! c’est bien, n’est-ce pas, le Valeroye qui est Féparé de corps et de biens avec sa femme?
–Précisément. Devant lui, on évitait de parler de tout ce qui pouvait lui rappeler la duchesse.
–Ah! je le crois sans peine. Une gaspilleuse d’argent qui eût dévoré les millions de sa dot et l’immense fortune de M. de Valeroye, si on n’y eût mis bon ordre. En ce moment, elle fait ses caravanes je ne sais où à l’étranger, je crois. mais, où qu’elle soit, je suis certain qu’elle sème derrière elle les dettes et les dupes. Une fière femme! La connaissez-vous?
–Non. Je sais seulement, par ouï-dire, qu’elle n’a ni cœur ni âme.
–Oh! si celle-là s’amourache jamais de quelqu’un, j’irai le dire à Rome. Elle n’a qu’une passion: celle d’un luxe de toilette désordonné, fou, stupide. Ah! si vous aviez lu comme moi les notes de ses fournisseurs, c’est grandiose de démence!
Et, de la duchesse revenant à son mari, le vieillard poursuivit d’une voix joyeuse:
–Tiens ! tiens! le duc de Valeroye allait chez les Boissard1
–Il n’en sortait pas.
–Et madame Boissard l’accueillait bien, m’assurez-vouss?
–Mari et femme rivalisaient de petits soins à son égard.
Le bonhomme regarda son compagnon d’un air ébahi, puis il avança brusquement:
–Alors, mon cher, ces gens-là n’avaient pas le sou. ils exploitaient le duc.
–Non, non, répéta le marquis d’un ton convaincu, je vous affirme que Boissard possédait en terres, bois et maisons, cent mille livres de rentes.
–Voyons, là, sur votre honneur, croyez-vous que M. de Valeroye fût l’amant de la femme?
A cet appel fait à son honneur, Félaize hésita un moment, puis avec le plus loyal accent de franchise, il répondit:
–Eh! bien, non. l’amour-propre de soupirant évincé a pu m’égarer tout à l’heure, mais je l’avoue maintenant, je reconnais Marthe pour une vertueuse femme qui aimait sincèrement son mari.
––Alors, à quel titre le duc venait-il donc dans la maison?
–M. de Valeroye était ami d’enfance de Louis; ils avaient grandi ensemble.
–En êtes-vous certain?
–M. Boissard père possédait ses forges au village de Valeroye où se trouve le château du duc.
–M. Boissard père vit-il encore?
–Non, il est mort depuis bientôt une année. En voyant que Louis ne voulait pas lui succéder, il avait vendu ses forges pour venir habiter à Paris, avec son fils et sa bru.
A la suite de toutes ces questions, Gaudru était devenu pensif. Renversé sur sa chaise et le nez en l’air, il murmurait:
–Riche, époux aimé, heureux père, bien portant. et, malgré tout cela, j’en suis convaincu, il s’est suicidé.
Tout à coup il se redressa en s’écriant:
–J’y suis!
–Vous avez trouvé le Pourquoi? demanda vivement le marquis.
–Non, mais j’ai découvert le moyen de le faire avouer à ceux qui le savent,
–Ceux-là sont?
–Madame Boissard et le duc.
Puis se reprenant, Gaudru ajouta:
–En admettant même qu’ils n’en sachent rien, ce doit être à propos d’eux. que Boissard s’est tué.
–Peut-on connaître votre moyen?
–Il est des plus simples. En les interrogeant l’un et l’autre.
–Croyez-vous qu’ils répondront?
–Cela dépendra de celui qui les interrogera.
–Ce ne sera donc pas vous?
–Moi! Je me garderai bien de montrer le bout de mon nez.
–Alors quels seront vos questionneurs?
–Ceux que nous allons chercher.
Alors le bonhomme, se levant, vint à Félaize et lui dit de sa voix flûtée.
–Il s’agit de donner un amant à madame Boissard et une maîtresse au duc. Entre amants, on bavarde, vous le savez, et on lâche des confidences. Ce sont ces confidences-là que devront nous transmettre les deux êtres qu’il s’agit de faire entrer dans la vie intime du duc et de la veuve. En conséquence, vous comprenez qu’il nous faut choisir des sujets d’élite.
–Qu’appelez-vous des sujets d’élite?
–Deux francs misérables.
C’était donc, pour l’exécution de leur plan, que les associés, ainsi que nous l’avons vu au début de notre histoire, s’étaient mis en quête des deux personnages qui leur étaient nécessaires.
Afin de rendre son adjoint plus ardent à la réussite de l’œuvre, l’avoué lui avait dit en guise de promesse:
–Sur les cinq cent mille francs que la Compagnie nous donnera en cas de réussite, nous aurons, au grand mot, cent mille francs à en retrancher pour les frais. Il nous en restera donc quatre cent mille à nous partager. Vous êtes jeune et vous avez besoin de refaire votre fortune. Moi, je suis vieux et déjà fort riche, de plus je m’ennuie. C’est par désœuvrement, et surtout par amour-propre, que je m’occupe de la chose dont je ne fais pas une affaire d’argent. Vous pouvez donc compter sur la totalité de la somme devant nous revenir. ce qui vous donnera vingt jolies mille livres de rente.
On juge de l’empressement avec lequel Félaize avait mis son expérience de la haute galanterie parisienne au service du vieillard qui, d’abord, avait résolu de chercher la femme utile parmi les courtisanes en renom. Il avait renoncé immédiatement à cette idée aussitôt qu’un hasard prodigieux lui avait jeté sur sa route la duchesse de Valeroye.
–Je ne trouverai jamais plus rouée que cette gaillarde-là! s’était-il dit.
Entre le jour de son entrée en campagne et celui où il avait mis la main sur les deux acteurs qu’il lui fallait, Gaudru s’était plusieurs fois rendu au siège de la Compagnie, afin d’y prendre, comme on dit, l’air du bureau. Il y trouvait le directeur qui, pour recevoir l’ennemi lorsqu’il se présenterait, avait quitté sa résidence d’Enghien et se tenait maintenant à poste fixe dans son cabinet.
Le lendemain de son pacte avec la duchesse, quand l’avoué arriva devant le chef, il lui adressa sa question habituelle:
–Quoi de nouveau?
–Rien. On ne nous a pas encore mis en demeure de payer.
–N’oubliez pas la marche à suivre. A la première demande de paiement, alléguer carrément le suicide et en appeler à la décision d’un tribunal. J’arriverai à faire reculer si loin le jugement que nous aurons tout le temps de trouver ce satané pourquoi.
–Oui, c’est convenu. Mais, je vous le répète, personne ne s’est déjà présenté. Il n’y a pas grand retard, après tout, puisque le décès ne date que de huit jours. D’après les informations prises, il paraît que la veuve a tenu à ramener elle-même le corps de son mari. Elle est partie pour Chamonix.
–Courageuse femme1fit Gaudru.
–Oui, n’est-ce pas? Si le défunt était, suivant vos déductions, une nature énergique, sa femme m’a tout l’air d’être taillée sur le même modèle. Combien d’épouses qui, à sa place, auraient évité cette corvée douloureuse en la laissant faire par un parent ou un ami.
–Décidément Félaize avait raison en disant que Marthe adorait son mari, pensa l’avoué en écoutant ces détails.
–Il faut donc attendre, d’abord qu’elle soit revenue de Chamonix, puis qu’elle ait mis son époux en terre, continua le directeur. Jusque-là, nous ne serons pas attaqués. Une femme aussi résolue doit s’occuper elle-même de ses affaires et ne s’en remettre à aucun de ce soin. De là vient qu’on n’est pas encore venu pour réclamer le paiement.
Le directeur prononçait son dernier mot quand Gaudru, dont le regard avait flâné sur les papiers du bureau, s’écria soudainement:
–Tiens, qu’est-ce que cela?
Et il désigna une carte armoriée qui s’étalait bien en vue devant le chef.
–C’est la carte du duc de Valeroye.
–Le connaissez-vous?
–Nullement. Il s’est présenté dans les bureaux. tenez, le jour même de notre déjeuner. il désirait me parler, et il est parti en annonçant devoir prochainement revenir. Je suis encore à attendre cette visite.
–En pressentez-vous le but?
–Pas le moins du monde. Peut-être désire-t-il se faire assurer?
–Peut-être aussi est-il déjà assuré et vient-il pour une réclamation quelconque. A votre place, je tiendrais à le savoir pour, le dernier cas échéant, être en mesure de lui répondre, insista Gaudru.
–Vous avez raison.
Ce disant, le directeur avait tiré une sonnette dont le tintement fit apparaître un garçon de bureau.
–Demandez si, parmi les polices d’assurance, il en est une au nom du duc de Valeroye? commanda le chef.
Au lieu de partir, le garçon s’inclina en disant:
–Quand monsieur m’a sonné, j’allais entrer pour lui annoncer que M. le duc de Valeroye est là et qu’il demande à être reçu.
En une seconde, l’avoué, assis, fut sur ses jambes et tendit la main au directeur en s’écriant:
–Je lui cède la place. A bientôt, mon cher. Je crois pouvoir vous apporter avant peu quelque nouvelle de notre affaire Boissard.
Comme le garçon, sur un signe du chef, s’éloignait pour aller chercher le duc, Gaudru se dirigea vers une petite porte du cabinet en ajoutant:
–Je file par l’escalier dérobé pour n’avoir pas l’ennui de traverser tous les bureaux.
Le duc entrait par l’autre côté au moment où la porte retombait sur le fuyard qui, avant qu’elle fût tout à fait refermée, la retint assez entre-bâillée pour pouvoir entendre ces paroles que le duc prononçait d’une voix calme:
–Monsieur le directeur, j’ai l’honneur de me présenter, au nom de Mme veuve Boissard, pour vous annoncer la triste nouvelle du décès de son époux qui était assuré à la Compagnie LA PRÉCAUTION pour une somme de deux millions.
–Bing! voilà la bombe qui éclate! se dit Gaudru qui s’éloigna sans écouter plus longtemps.
Tout en trottinant sur la route de son domicile, il ré-fléchisssait à ce qu’il venait d’entendre.
–Ah1ah! marmottait-il, c’est le duc que Marthe a chargé de réclamer la prime. Quand?. Ce doit être avant son départ pour Chamonix, puisque l’autre s’est déjà présenté, il y a quelques jours. Est-elle revenue à Paris et le renvoie-t-elle à l’assaut?. Humm! hum! oui, c’est près d’eux que je trouverai le maudit Pourquoi. Quel diable de mystérieux micmac peuvent tripoter ces deux êtres?
Et, pris de crainte, il murmura:
–Pourvu que ce Debruel soit assez fort pour jouer son rôle avec Marthe!. Quant à Valentine, je n’ai pas le moindre doute à avoir. Elle roulera le duc haut la main.
Quand il eut sonné à la porte de son appartement, le valet de chambre qui vint ouvrir lui annonça:
–Une demoiselle attend monsieur dans son cabinet.
–Une demoiselle? répéta l’avoué qui avait atteint l’âge où pareille nouvelle n’est pas sans exciter un certain étonnement.
–Oui, mademoiselle Paméla.
–Ah! très-bien! fit Gaudru dont la surprise cessa au nom de la camériste de la duchesse.
En le voyant apparaître, la soubrette se leva respectueusement et, du ton le plus ingénu, débita gentiment:
–Je viens satisfaire la manie d’adresser des questions dont monsieur m’a dit être tourmenté.
–Vous ne perdez pas de temps, ma fille. Engagée d’hier, vous arrivez déjà aujourd’hui. C’est un zèle dont je vous tiendrai compte.
–Monsieur m’a désigné les mardi et jeudi.., nous sommes jeudi, je me rends à mon devoir.
Après ces mots prononcés, la donzelle salua encore en disant:
–Quand il plaira à monsieur de questionner.
Gaudru n’alla pas par quatre chemins et, pour son début, il demanda:
–Est-ce que la duchesse aimait Raoul Debruel?
–Elle ne pouvait pas le souffrir.
–Mais alors? fit l’avoué dont le regard étonné acheva la question.
Paméla haussa les épaules.
–Le fait est, dit-elle, que je n’ai jamais pu comprendre comment madame s’était empêtrée de ce clerc de notaire.
–Il avait de l’argent?
–Oh! une misère pour la duchesse. si peu qu’il n’en faut vraiment pas parler. Non, ce n’est pas l’argent qui doit l’avoir décidée.
–Quoi donc, alors?
–Ah! par exemple! voilà ce que je ne saurais vous apprendre, car je n’en sais rien de rien.
L’interrogateur comprit que la fille était sincère, et sans insister, il se contenta de demander:
–Mais, à votre avis, elle a dû avoir un motif pour accepter ce jeune homme?
–Oh! pour ça, oui, j’en mettrais ma main au feu. Quel est ce motif?. J’en ai toujours été pour mes frais de curiosité.
–Combien de temps a duré la liaison?
–Voyons un peu, commença Paméla en s’apprêtant à compter sur ses doigts.
Après avoir consulté sa mémoire:
–Je débute par la fin, reprit-elle. Quinze jours à Paris.
–AI la duchesse n’est ici que depuis une quinzaine? interrompit curieusement le vieillard.
–Oui, pas plus. Nous disons donc: deux semaines à Paris., Quatre mois en Allemagne... un peu plus de cinq là-bas.., cela fait environ dix. oui il y a dix mois que madame traîne son clerc de notaire.
–Vous avez parlé é, de l’Allemagne et de Paris, ma belle, mais quel endroit désignez-vous donc par «là-bass?»
–Le village de Valeroye.
–Hein! fit vivement l’avoué. Votre maîtresse a osé s’installer au château du duc?
–Oh! en plein cœur d’hiver, elle n’avait pas à craindre de s’y rencontrer avec son mari.
–Et qu’allait-elle faire en ce pays qui, à pareille saison, doit être d’un triste à en mourir d’ennui?
–Madame prétendait qu’elle était lasse du monde et qu’elle avait grand besoin de repos et de solitude.
–Que me contez-vous donc là, mon enfant? ricana Gaudru. La duchesse fuyant le monde, cela me paraît impossible.
–Dame me! je vous répète ce qu’elle disait. Il faut pourtant bien croire que son caprice de solitude était sincère, puisque nous sommes restées les cinq mois d’hiver dans ce trou.
–Sans voir personne?
–Personne... sauf M. Debruel dont elle avait fait connaissance je n’ai jamais su comment. Il venait lui rendre visite par une petite porte du parc dont elle lui avait donné la clé.
–Comment M. Debruel se trouvait-il en ce pays que vous avez appelé un trou?
–Mais parce qu’il y était obligé.
–En quoi?
–A cause de la place qu’il occupait chez ce bon monsieur Ducoudray?
–Et qu’était ce bon Ducoudray?
–C’était le notaire du pays. celui de M. le duc de Valeroye.
–Oh! oh! oh! fit, sur trois intonations différentes, l’avoué qui se redressa en pointant le nez comme s’il flairait une piste.
Etonnée de l’effet produit par sa réponse qui, pour elle, n’avait aucune portée, Paméla reprit d’un ton inquiett:
–Est-ce que monsieur doute de ce que j’ai l’honneur de lui dire?
–Du tout! du tout! répliqua promptement l’homme de loi.
Et, pour réparer son imprudence d’avoir ponctué de ses oh! oh! le renseignement de la soubrette, il se hâta d’ajouter:
–J’étais surpris que la duchesse n’eût pas préféré la société du notaire Ducoudray à celle de son maître-clerc.
–Mais le notaire compte soixante ans, tandis que M. Debruel n’en a que vingt-cinq! s’écria naïvement la camériste qui voyait les choses sous le côté physiquement positif.
–Ah! oui, c’est vrai, répartit en riant Gaudru, j’oubliais que votre maîtresse n’était pas uniquement guidée par le désir de parler affaires.
Puis d’un ton qu’il fit indifférent:
–Après tout, ajouta-t-il, l’un n’empêchait pas l’autre. Recevoir le jeune homme en catimini ne lui interdisait pas de voir ostensiblement le tabellion si elle avait à le consulter sur ses intérêts.
–Voilà ce qui vous trompe.
–Ah! elle n’a pas vu le notaire?
–M. Ducoudray ne s’est pas même douté que la duchesse fût au château.
–Ah! vraiment? prononça le questionneur en appelant à lui tout son calme.
–Oui, sans doute, appuya la fille. Quel besoin, je vous le demande, aurait eu Madame de consulter le notaire qui ne s’occupe que des seules affaires de M. le duc. dans lesquelles la duchesse n’a plus rien à voir?
–C’est juste, fort juste, très-juste, articula lentement l’avoué.
Tout en accompagnant son approbation d’un hochement de tête, il faisait cette réflexion:
–C’est précisément parce qu’elle n’avait pas à se mêler des affaires du duc qu’elle aura voulu y fourrer le nez, à l’insu du notaire, par l’entremise du maître-clerc.
–Oh! comme le temps a marché! s’écria soudainement lachambrière les yeux fixés sur la pendule. Je supplie monsieur de me laisser décamper.
–Mais, Paméla.
–Si monsieur tient à ce que je revienne mardi prochain, il ne faut pas que mon absence trop prolongée donne aujourd’hui l’éveil à ma maîtresse.
Après avoir fait suivre ces paroles d’une révérence, la soubrette gagna la porte avec un empressement dans lequel entrait pour beaucoup certain air que, depuis cinq minutes, sifflait sous la fenêtre le cocher Michel, son ex-pays.
Si Gaudru n’avait pas fort insisté pour la retenir, c’est qu’il avait été subitement absorbé par une réflexion qui, tout à coup, s’était dressée en son cerveau.
–A coup sûr, pensait-il, la duchesse, en vraie sirène qu’elle est, a engeôlé le maître-clerc pour le pousser à quelque coquinerie. et ladite coquinerie a été commise dans l’étude de ce notaire Ducoudray quigèrelesaffaires du duc.
Un souvenir vint en aide au vieillard qui continua:
–Quand Félaize a parlé au jeune homme des maîtresses qui obtiennent de vous jusqu’au dernier sou, Debruel ne s’est-il pas involontairement écrié: «Oh! si ce n’était que l’argent!» Donc le garçon a sur la conscience une bonne grosse infamie que lui a soufflée Valentine.
Et Gaudru se mit à rire en murmurant:
–Ah! il était de bon aloi ce goût de solitude qui a conduit la duchesse à Valeroye au cœur de l’hiver. Elle n’y a été uniquement que pour fasciner ce pauvre diable de clerc. Une fois qu’elle la tenu, idiot d’amour, en son pouvoir, elle en a obtenu ce qu’elle voulait. Que pouvait-ce être?. l’altération d’un titre?. la suppression d’un acte?. un faux?... Bref, quel tour a-t-elle joué à son mari? car ce doit être contre le duc qu’elle a fait le coup.
A mesure que le vieux matois cherchait, sa gaîté avait redoublé. Il finit par se trémousser sur sa chaise, pris d’un fou rire et bégayant à mi-voix:
–Ah! sacrebleu! oui, elle a une drôle de manière de comprendre le besoin de solitude!
Soudain, aussi rapide que la foudre un changement s’opéra dans la physionomie du bonhomme. Le rire disparut de sa bouche qui demeura béante en même temps que les yeux s’écarquillèrent, et, durant dix secondes, il resta la face stupéfiée par un ahurissement immense, puis il balbutia:
–Mille dossiers!. Il serait drôle que le suicide de Boissard se rattachât au fait en question. Son père avait ses forges au bourg de Valeroye et, par conséquent, devait être aussi un client du notaire. Plus tard, le duc et les époux Boissard ont été trois têtes dans le même bonnet. Voyons donc un peu s’il ne serait pas possible de relier tout cela. Il doit y avoir un joint à découvrir.
Alors, tout heureux, il se reprit àrire de plus belle, en marmottant:
–Est-ce que, par hasard, ce serait dans l’étude de ce tabellion de province que se trouve le Pourquoi qui nous intrigue?
Cette fois la gaîté du chercheur fut interrompue par des coups discrets frappés à la porte que poussa bientôt le valet de chambre.
–M. de Félaize attend au salon, annonça-t-il.
En faisant les quelques pas qui le séparaient du salon, l’avoué eut le temps de se dire:
–Le marquis va sans doute pouvoir me fournir des renseignements.
Après un serrement de mains entre les deux associés, ce fut Félaize qui débuta.
–Je vous annonce que Debruel est installé depuis hier soir dans son nouveau logis. Je n’aurais pas fait mieux pour moi. Son entre-sol est une vraie bonbonnière.
–Bravo! notre homme va s’y trouver plus à l’aise que dans sa chambrétte de clerc à Valeroye, lança négligemment Gaudru.
–Bah! fit Félaize étonné, est-ce qu’il a habité Valeroye? Alors il a dû s’y ennuyer fort, car je ne sais pas plus triste village.
–Vous le connaissez donc?
–Oui, j’y ai été avec Boissard quand il s’y est rendu pour liquider une fin de compte résultant de la vente des forges de son père.
–Alors vous avez peut-être fait connaissance du notaire dont Debruel était premier clerc?
–Oui, c’est chez lui qu’a été fait le paiement qui avait appelé Boissard à Valeroye. Ah! vraiment? Debruel était clerc dans cette étude. Je n’ai pas souvenance del’y avoir vu, mais il faut dire que je n’ai fait nulle attention aux employés. Et comment avez-vous appris cet antécédent de notre héross? car, lui, l’autre jour, n’a pas ouvert la bouche de l’endroit où il avait exercé ses talents.
–C’est ce matin, en causant, par hasard, que j’ai su qu’il a travaillé chez Ducoudray.
–Oui, Ducoudray, c’est bien le nom du notaire. Papa Ducoudray, comme l’appelait Boissard.
Après une petite pause, M. de Félaize ajouta tout tranquillement:
–C’était un bien brave homme.
–Plait-il? cria Gaudru en tressaillant.
–Je dis que le papa Ducoudray était un bien brave homme.
–Pourquoi ce «était»?
–Mais tout simplement parce que le digne notaire est mort.
–Mille millions de dossiers! jura furieusement l’homme de loi.
–Oh! oh! cher ami, vous vous intéressiez donc bien à l’existence de cet infortuné tabellion?
Au lieu de répondre à la demande, l’avoué revint à la charge en s’écriant furibondd:
–Etes-vous bien certain qu’il soit mort, cet imbécile?. Comprend-on ça? Je tenais une ficelle et crac! elle me casse dans la main! Ce n’est pas avoir de veine!. Quand ce notaire a-t-il eu la stupidité de mourir?
Le marquis jugea inopportun de questionner son associé sur la cause de sa déconvenue, si comiquement rageuse, et il répondit:
–Très-peu de temps après notre retour à Paris, il y a cinq ou six mois.
–Et mort de quoi?
–D’apoplexie foudroyante. J’en ai reçu la nouvelle par Boissard qui m’a lu une lettre dans laquelle une de ses connaissances du village de Valeroye lui faisait part de cette mort, en y ajoutant tous les détails.
–Des détails!. quels détails?
–On a supposé que l’apoplexie de Ducoudray avait été amenée par une émotion violente.
–Sur quoi a-t-on fondé cette conjecture?
–Sur ce qui a précédé, de quelques minutes, le trépas du notaire.
–Dites.
–C’était jour de marché. Les paysans encombraient l’étude en attendant l’heure précise à laquelle Ducoudray ouvrait son cabinet. Tout à coup, ils l’ont vu apparaître, le teint d’un rouge violacé, les yeux hagards, tremblant de tous ses membres, à demi fou, en homme qui est sous le coup d’un immense saisissement:
–Bonn! je le vois d’ici. continuez.
–Il est arrivé tout droit aux clients étonnés et leur a dit d’une voix brisée: «Que quelques-uns de vous courent chez le maire, le percepteur, le juge de paix, l’officier de gendarmerie pour les prier de venir ici au plus vite. Faites diligence, mes enfants, je vous en conjure!... Il me semble que je vais mourir.» A en croire les paysans, il paraît qu’il faisait peine à voir, qu’il.
–Au fait! au fait! marquis; glissez sur les attendrissements, interrompit Gaudru impatient.
–Après le départ de ses envoyés, Ducoudray dit à ceux qui étaient restés: «Ne vous en allez pas, mes amis, j’aurai besoin de vous tout à l’heure, vous assisterez comme témoins à ma déposition.» Et avant que ces gens ahuris eussent trouvé un mot à lui souffler, il regagna tout titubant sur ses jambes son cabinet dans lequel il s’enferma.
–Et ceux qu’il attendait arrivèrent?
–Oui; mais trop tard. Quand on entra dans le cabinet, on trouva, étendu sur le plancher, le notaire tué par l’apoplexie.
–De sorte qu’on n’a jamais appris sur quoi le défunt voulait faire cette déposition qu’il avait annoncée?
–Jamais. On a d’abord pensé que la secousse avait été causée par la découverte qu’il venait de faire d’un vol quelconque dont il aurait été victime, et on a cru naturellement à un vol d’argent ou de valeurs. Vérification faite de l’état de caisse, on l’a trouvé tout ce qu’il y a de mieux en règle et comme, depuis, aucune réclamation, pouvant éclairer le mystère, ne s’est produite, on en est encore à chercher sur quoi devait porter la déposition du notaire.
Son récit achevé, le marquis demanda:
–Veuillez m’apprendre à présent la cause de votre fureur contre Ducoudray mort.
–J’avais tort, mon cher ami. Je reconnais que le tabellion s’est galamment conduit en se laissant mourir. Son trépas vient de me prouver un fait que je soupçonnais seulement.
Suivant son habitude, quand il était satisfait, Gaudru se frotta les mains en grognant tout joyeuxx:
–Eh! eh! nos petites affaires sont en bonne voie, mille dossiers!
L’avoué ne se croyait pas autant dans le vrai quand il prétendait que leur affaire était en bonne voie, car son sourire de satisfaction n’avait pas encore disparu de ses lèvres que, sur le seuil du cabinet, apparut son domestique, tenant à la main une lettre qu’il lui présenta en annonçant:
–On attend une réponse.
D’un doigt pressé, le vieillard déchira l’enveloppe, et son œil curieux alla chercher la signature au bas du billet déplié.
–Parfait! parfait! murmura-t-il à mi-voix en commençant sa lecture.
La teneur du pli devait être fort courte, car, aussitôt, Gaudru releva la tête et, s’adressant au domestique qui attendait la réponse à rendre au porteur:
–Annoncez que je serai dans une heure au rendez-vous qu’on me demande, dit-il.
Puis, après le départ du valet, il se retourna vers Félaize en s’écriant d’une voix joyeuse:
–De mieux en mieux pour nous, mon cher. Devinez un peu qui m’écrit?
–Je devine toujours mal.
Бесплатный фрагмент закончился.
