Читать книгу: «Aimée du Roi»

Шрифт:

Horace Ayraud-Degeorge, Ernest Vauquelin

Aimée du Roi


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066318727

Table des matières

I LE PROVINCIAL DE FRANCE

II UNE CONFESSION

III L’HOMME DU PONT NEUF

IV « A LA CROIX DE LORRAINE»

v GILBERT DE LUSIGNAC

VI LE COMTE D’AUBETEYRE

VII DEUX SOLLICITEURS

VIII BLANCHE

IX AMOURS DE VILLAGE.

X JEHDAEL.

XI LA FEMME MASQUÉE.

XII PLACIDE

XIII A JÉSUITE JÉSUITE ET DEMI

XIV NUIT DE NOCES

XV MOMUS, BACCHUS ET CUPIDO.

XVI CE QUE PIERRE LE HARDY VENAIT FAIRE CHEZ MAITRE JACOTIN

XVII GERVAISE

XVIII SOUS BOIS.

XIX LA CHASSE DE M. LE PRINCE

XX DEUX RIVALES

XXI DEUX RIVAUX

XXII LES AMIS DE LA REINE

XXIII UN GRAND SEIGNEUR DE GRAND CHEMIN

XXIV LE TRIBUNAL DE LA PÉNITENCE

XXVI LA VERGNE A L’ŒUVRE.

XXVI SUR LA ROUTE

XXVII LE PONT DE CHAUNY.


I
LE PROVINCIAL DE FRANCE

Table des matières

A l’époque où commence cette histoire, celui qu’on avait désigné tour à tour sous les noms de prince de Béarn et de roi de Navarre s’appelait Henri IV, roi de France par la grâce de Dieu et un peu aussi, comme lui-même le disait en riant, par la vertu du «droit canon».

Au dedans comme au dehors, la paix, après les longues et sanglantes luttes de la fin du siècle précédent, paraissait assurée pour longtemps.

Le dernier conspirateur semblait avoir disparu avec le maréchal de Biron, et le dernier régicide avec Jean Châtel.

Un fait qui confirmait tout le monde dans cette quiétude de l’avenir, c’était le rappel des jésuites, chassés de France après la tentative de Jean Châtel, leur élève, dont le Parlement de Paris les avait déclarés complices.

Soit que le roi ne crût pas à la complicité des révérends pères, soit plutôt qu’il aimât mieux les avoir pour amis que pour ennemis, il venait de leur octroyer la permission de séjourner dans ses États.

Une seule condition avait été mise à cette grâce: c’est qu’un des leurs resterait attaché à la cour en qualité de confesseur du roi, garantissant ainsi, par sa présence auprès du souverain, la soumission de la Compagnie aux lois du royaume et sa fidélité à la personne du monarque.

Cette condition, qui pouvait devenir pour eux un précieux avantage, les jésuites l’acceptèrent avec empressement, et le provincial de France, le R.P. Domenico Brandi, désigna pour remplir l’office de confesseur le père Cotton, dont la bonhomie et les allures gaillardes devaient plaire au roi, demeuré toujours un peu soudard, sous la majesté royale.

Le R.P. Domenico Brandi était, son nom l’indique, de-cette race italienne si fertile en génies politiques et de laquelle sont sortis tant de maîtres des nations, depuis les proconsuls que la Rome républicaine envoyait régner sur les peuples vainc-us, jusqu’aux légats que la Rome des papes envoyait dicter ses volontés aux monarques soumis.

Comme le fondateur de l’Ordre, comme Ignace de Loyola, Domenico Brandi, avant d’entrer dans la Compagnie de Jésus, avait porté les armes et vécu de la vie aventureuse des camps.

De son premier état, il avait conservé quelqu chose d’impérieux et de hautain que, malgré tous ses efforts, il ne parvenait pas toujours à dissimuler.

Il savait pourtant, à l’ordinaire, se métamorphoser au point d’être méconnaissable. C’était lui qui avait été chargé par le général des jésuites de négocier avec Henri IV le rappel de l’Ordre en France, et, tout rusé que fût le Béarnais, qui dans sa jeunesse avait fait de la politique avec ce rude jouteur qu’on nommait Catherine de Médicis, il fut battu par le diplomate de la Compagnie.

Avec une bonne foi entière, il avait reçu les promesses de soumission de ce moine au langage doucereux, au maintien modeste, qui parlait les yeux baissés ou béatement levés au ciel et savait rendre sa voix de capitaine, hautaine et mâle, hésitante et timide comme la voix d’un enfant.

Le moyen de deviner sous ces dehors bénins le fanatisme farouche de l’extatique, l’invincible énergie de l’ancien condottiere et l’ambition sans bornes du prêtre romain?

Le succès de ses négociations désignait Domenico Brandi pour être le provincial de France.

Ce fut donc lui qui ramena ses compagnons à Paris. Ils y revinrent beaucoup plus nombreux qu’ils n’en étaient partis; si bien que le vieil hôtel de Clermont étant devenu insuffisant pour leur installation, ils achetèrent, des deniers que leur avait légués leur protecteur Guillaume Duprat, de grands bâtiments situés rue Saint-Jacques et désignés sous le nom de «cour de Langres».

En outre, ils établirent, à l’extrémité de la rue Saint-Antoine une vaste maison professe, sur l’emplacement de laquelle s’élèvent aujourd’hui les constructions du lycée Charlemagne.

Cette maison ne se distinguait des nombreux hôtels que les gentilshommes de robe ou d’épée habitaient dans le voisinage que par la chapelle, son annexe, devenue plus tard l’église Saint-Paul.

Derrière la maison s’étendait un jardin immense, séparé du cimetière Saint-Paul par un mur élevé et qui se prolongeait jusqu’à l’enceinte même de la ville.

Le provincial occupait dans cette maison un logement composé de deux pièces.

La première était sa cellule.

Pour tous meubles, on y voyait un lit étroit portant un mince matelas, une chaise unique et, au pied d’un grand crucifix de bois noir, cloué sur la paroi blanche de la muraille, un prie-Dieu.

Dans la seconde pièce, aux murailles froides et nues, comme celles de la cellule, se trouvaient une vaste table de chêne, quelques chaises et, devant la table, un fauteuil de bois au dossier élevé, sans coussin.

Cette chambre n’était éclairée que d’un seul côté, par deux fenêtres donnant sur le jardin. Le fauteuil était placé entre ces deux fenêtres. De telle sorte que Domenico n’avait pour tout horizon, de l’autre côté de la vaste table chargée de papiers et de livres, que le mur sur lequel était peinte une immense croix allant du plancher au plafond.

Sur la muraille de droite, on lisait ces mots écrits en caractères noirs:

AD MAJOREM DEI GLORIAM

Et sur celle de gauche, en caractères semblables:

PERINDÈ AC CADAVER

Le père provincial, assis devant la table, venait d’achever la lecture d’une lettre dont le contenu ne le satisfaisait sans doute pas, car il froissa le papier avec un geste d’impatience; puis, prenant à sa ceinture un petit sifflet d’argent, il en tira par deux fois un son bref et strident.

Presque aussitôt un coup léger fut frappé à la porte.

–Avanti! avanti! fra Anselmo! cria Domenico en italien.

Puis, tout en feuilletant ses papiers et sans détourner la tête, il donna un ordre dans la même langue, car le nouveau venu, que le père provincial avait amené de Rome pour lui servir de camérier et qui était un simple coadjuteur laïque, n’entendait que l’italien, Domenico lui ayant expressément défendu d’apprendre le français.

«De cette façon, pensait-il, j’ai quelques chances d’éviter une indiscrétion ou une trahison.»

Anselmo ne sortait jamais, si ce n’est avec son supérieur; et dans la maison, pour les rares communications qu’il avait à faire aux autres jésuites, il employait cette langue barbare qu’on nomme le latin d’église et dont on se sert encore aujourd’hui dans les séminaires.

Le coadjuteur laïque écouta, les paupfères baissées et les mains croisées sur la poitrine à la hauteur des épaules, l’ordre que lui donna Domenico, puis il s’inclina et sortit.

Quelques minutes après entrait un personnage de trente ans environ, long et maigre, dont la figure ascétique saisissait tout d’abord par sa pâleur livide et plus encore par le feu sombre qui brillait dans ses yeux. Il était coiffé d’une sorte de bonnet carré et vêtu d’une longue robe noire à manches étroites.

Ce costume était aussi celui de Domenico. Il n’était pas alors particulier aux prêtres catholiques; les ministres calvinistes, les membres des parlements, les professeurs des facultés, et en général tous ceux qui touchaient à la basoche et à la cléricature, le portaient également.

–Mon fils, dit le provincial en faisant au nouveau venu signe de prendre un siège, je vous ai confié, ainsi qu’à plusieurs de nos frères, la mission de chercher des renseignements qui sont de la plus haute importance pour la Compagnie. Il s’agit, vous le savez, de ce comte de Lusignac, gentilhomme de M. le prince de Condé, et dont nous ne connaissons rien, si ce n’est qu’il est le fils adoptif d’un vieux seigneur huguenot nommé le comte d’Aubeteyre, et qu’il est entouré par ses coreligionnaires, dans les assemblées de Charenton, d’une considération que sa jeunesse rend inexplicable et singulière. C’est un grand malheur pour notre sainte religion que l’on voie près du premier prince du sang un hérétique plongé dans les erreurs de Calvin. Son influence peut être pernicieuse à la cause dont nous sommes les soldats indignes, et il faut à tout prix que nous ayons une arme pour combattre et pour vaincre l’ennemi de Notre-Seigneur et de son vicaire. Cette arme, nous l’aurons quand nous connaîtrons la vie du comte Gilbert de Lusignac. Car, dit-il sentencieusement, il y a bien peu d’hommes qui n’aient un secret.

Au pis aller, continua le jésuite, qui ne professait pas une bien haute estime pour l’espèce humaine,–au pis aller, si l’homme n’a pas de secret personnel, il est bien rare que la famille à laquelle il appartient n’ait pas quelque chose à cacher, ce qui revient à peu près au même. Eh bien! malgré tous nos efforts, nous n’avons rien pu apprendre sur ce damné parpaillot. Les plus adroits de nos coadjuteurs laïques et de nos auxiliaires ont perdu inutilement leur temps. Parlez, mon fils; avez-vous été plus heureux et pouvez-vous me donner quelques renseignements?

–Oui, mon père.

–Ah! Daubigny, s’écria Domenico avec une joie qu’il n’essaya pas de cacher, voilà qui vous sera compté.

–Ce que je sais est peu de chose, répondit modestement le jésuite auquel le provincial venait de donner le nom de Daubigny, et qui était un profès des trois vœux: mais avec ce que je viens d’apprendre et ce que je vais vous dire, vous pourriez, je crois, mon révérend père, savoir tout ce qui concerne ce comte de Lusignac. Dans le couvent des Ursulines, où je dis tous les matins la sainte messe et dont je confesse les religieuses, est une vieille aveugle qui porte en religion le nom de sœur Sainte-Monique. Autrefois, quand elle était encore dans son pays, au Béarn…

–Elle est du Béarn? interrompit Domenico visiblement intéressé.

–Du village d’Aubeteyre. Elle s’appelait alors Yolande Annebault, et elle était calviniste.

–Et vous dites que cette femme est actuellement au couvent des Ursulines?

–Depuis plusieurs années déjà, elle a abjuré l’hérésie de Genève pour rentrer dans le giron de notre sainte Église catholique et prendre le voile. Mais je ne sais ces détails que depuis ce matin, car elle a voulu faire une confession générale avant de mourir.

–Avant de mourir! s’écria Domenico en se levant brusquement. Serait-elle déjà morte?

–Elle ne l’était pas du moins lorsque j’ai quitté son chevet pour remplir une mission dont la moribonde m’a chargé.

–Et cette mission?.

–C’est d’aller chercher et d’amener près d’elle le comte Gilbert de Lusignac, à qui, dit-elle, elle doit faire la révélation d’un secret qui pèse sur sa conscience.

–Et vous lui avez fait voir, n’est-ce pas, que la mort pouvant la frapper tout à coup, il valait mieux, plutôt que d’attendre la venue du comte, qui peut-être ne viendrait pas, vous révéler ce secret, sous le sceau de la confession, pour le transmettre à celui qu’il intéresse?

–J’ait fait cela, oui, mon père.

–Et elle vous a dit?… demanda anxieusement Domenico.

–Elle n’a rien dit.

–Elle a refusé, elle religieuse, de vous confier ce secret, à vous son confesseur?

–Elle a refusé.

–Il faut donc que ce soit bien grave, dit le père provincial d’un air pensif. C’est alors, poursuivit-il en relevant la tête, que vous avez promis à la moribonde d’aller lui chercher M. de Lusignac?

–C’est alors, oui, mon révérend père.

–Et vous y êtes allé? articula lentement et syllabe par syllabe le père provincial.

–J’ai promis d’y aller, répondit Daubigny. Une promesse faite à un mourant est sacrée. Rien ne peut dispenser de la tenir, rien, si ce n’est.

–Si ce n’est?.

–Si ce n’est l’ordre exprès d’un supérieur ecclésiastique, acheva Daubigny en regardant le provincial de France.

–Bien, mon fils, fit Domenico Brandi avec un imperceptible sourire. Votre supérieur vous ordonne, poursuivit-il en prenant le ton du commandement, de rester aujourd’hui dans cette maison, avec vos frères. Demain, si, comme cela est probable d’après ce que vous venez de me dire, la sœur Sainte-Monique a rendu son âme à Dieu, vous reprendrez vos fonctions de chapelain et de confesseur au couvent des Ursulines. Je n’ai pas besoin de vous dire que le décès de cette digne religieuse aura rendu inutile la mission dont elle vous avait chargé, et que vous n’aurez pas besoin de vous rendre à l’hôtel de Lusignac.

Deux mots encore, ajouta le provincial en arrêtant du geste Daubigny qui, sur les dernières paroles de son supérieur, avait fait un mouvement comme pour se retirer: n’avez-vous pas dit que cette religieuse était aveugle?

–Oui, mon père.

–Depuis combien de temps?

–Depuis deux années environ.

–Et dites-moi: ce Lusignac, auquel elle a des secrets si importants et si terribles, à révéler, le connaît-elle autrement que de nom?

–Elle a été sa nourrice.

–Diavolo! fit involontairement le provincial, voilà qui gâte les choses.

–Oh! rassurez-vous, mon révérend père, M. de Lusignac n’a pas vu sa nourrice depuis l’âge de quinze ans.

–Va bene! Je vous remercie; vous pouvez vous retirer, Daubigny.

Le père provincial donna de nouveau deux coups de sifflet.

Le coadjuteur laïque parut.

–Anselmo, dit le jésuite, vous allez dans l’instant vous rendre à la maison de la rue du Petit-Musc. Vous mettrez un habit d’écuyer et préparerez pour moi un costume de gentilhomme. Vous sellerez ensuite deux chevaux et m’attendrez.

–Allons, dit Domenico après avoir achevé la lecture de ses rapports du matin et en se disposant à sortir pour rejoindre son camérier, l’Écriture a toujours raison: Oculos habent et non videbunt. Nous avons des yeux et nous ne voyons pas, et c’est une vieille nonne aveugle qui va nous servir de guide.

II
UNE CONFESSION

Table des matières

De la rue du Petit-Musc à la rue Saint-Jacques, où le couvent des Ursulines occupait l’ancien hôtel Saint-André, le chemin fut vite parcouru, malgré un détour que firent Domenico et son écuyer pour entrer un instant à l’hôtel de Mgr Pierre de Gondi, évêque de Paris.

Arrivé devant la porte du couvent, Domenico mit pied à terre, jeta la bride de son cheval à Anselmo et le congédia.

Anselmo s’éloigna au petit pas, tenant en main le cheval du jésuite.

Alors celui-ci laissa par deux fois retomber le lourd marteau sur les énormes clous dont l’huis était garni.

Après un temps assez long, une tête de nonne soigneusement voilée apparut dans le tour et demanda au cavalier l’objet de sa visite.

–Annoncez à madame la supérieure, dit le jésuite, que le comte de Lusignac sollicite la permission de se rendre aux vœux d’Yolande Annebault, autrefois sa nourrice, aujourd’hui religieuse en ce couvent sous le nom de sœur Sainte-Monique.

–Seigneur cavalier, dit la sœur tourière, les règles de l’Ordre interdisent l’entrée à tout homme, noble ou vilain, et notre mère supérieure elle-même ne peut enfreindre cette défense.

–Voici, dit Domenico en tendant un pli à la sœur tourière, la permission donnée par le cardinal-évêque.

La sœur prit respectueusement le pli scellé aux armes du cardinal et ferma le tour.

Bientôt une petite porte pratiquée dans le vantail de la grande s’ouvrit ou plutôt s’entre-bâilla, et Domenico entra précédé de la sœur qui, après de longs détours à travers les corridors sombres et déserts, l’introduisit dans la cellule où reposait sœur Sainte-Monique.

La nuit était presque complètement venue.

L’étroite fenêtre de la cellule n’y laissait pénétrer qu’un faible rayon de lumière.

Au bruit que firent en sonnant sur la dalle les éperons du faux Lusignac, la vieille Annebault tressaillit.

–Qui est là? interrogea-t-elle, tournant du côté de Domenico ses yeux sans regard.

–C’est moi, ma mère, moi, votre fils, que vous avez fait demander par le père Daubigny, répondit-il en s’approchant.

–Ah! lit-elle en joignant les mains, merci, mon Dieu! vous avez exaucé mon dernier vœu, et je pourrai mourir en paix. Monsieur de Lusignac, reprit-elle.

–Pourquoi, interrompit le jésuite, sentant qu’un peu d’effusion était ici à sa place, pourquoi ne m’appelez-vous pas, comme autrefois, votre enfant?

–Parce qu’autrefois vous étiez un enfant et qu’aujourd’hui vous êtes un grand seigneur, plus grand seigneur peut-être que vous ne le croyez vous-même; et c’est de cela justement que j’ai voulu vous entretenir. Écoutez-moi, monsieur de Lusignac, mes instants sont comptés.

La religieuse se souleva péniblement sur sa couche.

–Je pouvais voir quelquefois jadis, dit-elle avec un soupir, lorsque j’étais sœur tourière, mon fils Claude Annebault; c’est par lui que j’ai su votre présence à Paris; il vous connaît bien, quoique vous ne le connaissiez pas.

–En vérité, c’est fort heureux? pensa Domenico, car si j’étais censé le connaître, par hasard, je serais fort embarrassé d’en parler.

–Quoique notre règle soit formelle, j’ai pensé que vous pourriez la faire fléchir pour venir au chevet d’une mourante. Je n’étais pas sans crainte, cependant, car vous êtes resté, je le sais, dans la religion réformée. Enfin, vous êtes venu, et j’en éprouve une joie profonde; si vous n’aviez pu pénétrer jusqu’ici, j’aurais eu en mourant la douleur et le remords d’emporter avec moi un secret qui vous appartient.

Le comte d’Aubeteyre, qui vous a élevé, ne vous a pas caché qu’il n’était pas votre père; mais il ne vous a jamais dit, n’est-ce pas? quels étaient vos parents; jamais il ne vous a appris de quelle façon vous aviez été remis entre ses mains.

–Jamais, dit Domenico.

–Peut-être est-il lié par un serment. Mais moi je n’ai rien juré, et je vais vous dire ce que je sais de votre naissance. Quoique bien vagues, ces révélations pourront vous servir un jour à retrouver votre origine.

–Au temps dont je parle, poursuivit-elle, mon mari vivait encore. Nous habitions une petite maison du village d’Aubeteyre, non loin de Nérac. Cette maison, avec un petit champ que cultivait mon mari, était tout notre bien. J’étais mère depuis quelques semaines, et nous nous disions que nos ressources, à peine suffisantes pour deux, ne le seraient plus du tout pour trois, lorsqu’un soir, notre pasteur entra, et vidant sur la table une bourse pleine d’or:

«–Ceci, dit-il, est pour vous une fortune, et pour la posséder, il suffirait de prendre un nouveau-né dont Yolande serait la nourrice. Acceptez-vous?

–Où est l’enfant? dis-je aussitôt.

–Venez avec moi, femme, répondit le pasteur, et ne vous étonnez de rien, né faites aucune question, quoi que vous puissiez voir ou entendre.»

La recommandation, pour la moitié au moins, était inutile, car à peine étais-je sortie qu’un page sans livrée m’attachait un bandeau sur les yeux, et je sentis qu’on me faisait monter dans une litière attelée de deux mules, que j’avais eu le temps d’entrevoir devant notre porte.

La litière partit au grand trot après que le ministre m’eût dit:

–N’oubliez pas ma recommandation, et, sur votre vie, n’essayez pas d’enlever ce bandeau. N’ayez nulle crainte, d’ailleurs, je vous accompagne où vous allez.»

Combien de temps marchâmes-nous ainsi? Je l’ignore.

Je m’aperçus seulement que nous étions arrivés lorsqu’une main saisit la mienne et me fit descendre.

Puis, les yeux toujours bandés, toujours conduite par cette main inconnue, je traversai, à ce qu’il me parut, une cour ou un jardin, car le sable criait sous mes pas.

Mon guide inconnu ouvrit une porte, me fit monter quelques marches d’un escalier, et après avoir suivi ce qui me parut un long couloir, il me fit entrer dans une chambre, où il m’ordonna d’attendre.

Il abandonna ma main, puis j’entendis ses pas qui s’éloignaient et le bruit d’une porte qui se refermait doucement.

J’étais seule depuis quelques instants, quand tout à coup les cris étouffés d’une femme retentirent tout près de moi.

J’éprouvais une vague inquiétude dans cette obscurité, malgré les assurances de notre pasteur, lorsque sa voix se fit entendre.

«–Otez votre bandeau, Yolande, et suivez-moi,» dit-il.

J’obéis et je pénétrai avec lui dans la pièce voisine, faiblement éclairée par une lampe suspendue au plafond.

Là, étendue sur un lit, je vis une femme sans forces, épuisée par la douleur, et qu’un homme, qui me parut être un médecin, soutenait dans ses bras.

Cette femme, dont le visage était voilé, venait de mettre au monde un enfant; cet enfant, c’était vous.

–Et ma mère, demanda. Domenico avec une émotion que la vieille Annebault pouvait attribuer au sentiment filial, savez-vous le nom de ma mère?

–Non, et deux personnes seulement auraient pu vous le dire: le ministre calviniste qui m’avait introduit dans cette chambre, et un homme qui y pénétra presque en même temps que moi. Je le reconnus aussitôt, car je l’avais vu souvent aux côtés du roi de Navarre, son cousin.

–Son cousin! c’était donc?…

–C’était Henri de Bourbon, prince de Condé.

–Il est mort! s’écria le faux Lusignac.

–Je le sais, fit la recluse; mais l’autre témoin existe peut-être. C’est le pasteur auquel, en entrant, le prince demanda avec un empressement singulier: Est-ce un garçon ou une fille?

«–C’est un garçon, répondit le ministre. Plaît-il à Votre Altesse de signer l’acte que voici?»

Le prince signa et passa la plume au ministre, qui signa à son tour.

Puis Henri de Condé s’approcha du lit où reposait la femme voilée; et pendant que le médecin, sur un signe du prince, s’était éloigné, il dit à l’oreille de la dame, qui paraissait jeune et bien belle sous son voile, quelques paroles que je n’entendis pas.

Je crus deviner cependant qu’il lui promettait de veiller sur vous, car elle fit de la tête un léger signe de remerciement et lui serra faiblement la main.

Le prince s’étant retiré, je m’approchai à mon tour, vous tenant dans mes bras.

Votre mère vous regarda longtemps en silence, puis vous prit et, vous pressant contre sa poitrine, la pauvre femme vous couvrit de baisers entrecoupés par des sanglots.

A cette émotion, plus encore peut-être qu’aux allures mystérieuses de tous ceux que j’avais vus dans cette soirée étrange, je compris que votre naissance devait rester un secret et que votre mère disait à l’enfant qui venait de naître un éternel adieu.

La dame voilée confirma à l’instant mes soupçons.

«–Pauvre enfant! murmura-t-elle, c’est pour te sauver, pour te permettre de vivre que je me sépare de toi. Ah! je suis une femme maudite, moi qui ne pourrais nommer mon enfant sans le désigner peut-être aux assassins! C’est vous seule, ma bonne femme, qu’il aura pour mère, me dit-elle; aimez-le bien, et comme faible témoignage de ma gratitude pour le soin que vous aurez de lui, acceptez ce collier et gardez-le en souvenir de moi.»

En disant ces mots, la-sœur Sainte-Monique prit sous l’oreiller de sa couchette un riche collier qu’elle tendit à Domenico.

–Le voici, dit-elle, c’est pour vous que je l’ai conservé, en dépit des règles de notre Ordre. Il pourra vous aider à retrouver votre mère. Qui sait? peut-être vous cherche-t-elle à présent. Les dangers qui menaçaient votre enfance n’existent peut-être plus. Vous n’êtes plus maintenant frêle et chétif comme le jour où je vous reçus dans mes bras. Et d’ailleurs, ce n’est pas pour vous donner un conseil, monsieur de Lusignac, que j’ai voulu vous voir. Après comme avant cette révélation, vous pourrez, si bon vous semble, continuer d’ignorer le nom de vos parents. Et si vous êtes heureux, mon enfant, c’est ce parti-là, sans aucun doute, qu’il conviendrait de prendre. Si, au contraire vous souffrez de ne pas connaître votre nom, si vous pensez que ce nom doive vous placer à votre véritable rang, vous rendre des titres et des honneurs qui sont les vôtres, et que, dans l’ignorance de votre origine, vous ne pouvez revendiquer, grâce à moi, il vous sera possible de reconquérir tout ce que les circonstances au milieu desquelles vous êtes né vous avaient fait perdre.

Si vous croyez me devoir pour cela quelque reconnaissance, ajouta sœur Sainte-Monique, dont la voix allait s’affaiblissant, vous veillerez un peu sur mon fils, Claude Annebault, le compagnon de votre enfance. Il est dans une mauvaise voie, et je crains bien, hélas! qu’au milieu des gens sans foi et sans aveu dont il fait sa compagnie, il ne perde à la fois et son corps et son âme. En ce moment, il fait la guerre au pays de Flandre, je crois. S’il en revient, promettez-moi de le réconcilier avec Dieu et avec les honnêtes gens, qu’il a toujours traités comme des païens.

Par un dernier reste d’honneur, il a quitté son nom d’Annebault, nom modeste, connu de bien peu de gens, même au pays de Béarn, mais honoré de tous ceux qui le connaissent. Celui qui devrait le porter, s’il en était encore digne, est connu, lui, de ses tristes compagnons, et malheureusement aussi des archers du guet, sons le nom de Claude Tirechappe,

–Je ne l’oublierai pas, ma mère, dit Domenico; mais vous avez un autre nom encore à m’apprendre: celui du ministre calviniste qui assistait à ma naissance.

–Vous le connaissez, mon fils, c’est le nom de l’homme qui a été votre précepteur, qui vous confia aux soins du comte d’Aubeteyre, votre père adoptif: c’est le pasteur Jehdaël.

–Jehdaël! murmura le père provincial; ce nom-là surtout je ne l’oublierai pas.

–Maintenant, reprit la mourante d’une voix à peine distincte, je viens de parler aux hommes pour la dernière fois; recevez ma bénédiction pour .vous et pour celui que j’ai porté dans mes entrailles, pour vous deux que j’ai nourris de mon lait, et retirez-vous, mon enfant, je vais parler à Dieu!

III
L’HOMME DU PONT NEUF

Table des matières

La nuit était déjà fort avancée lorsque le faux comte de Lusignac sortit tout songeur du couvent des Ursulines, où la confession à coup sûr sincère, mais aussi fort incomplète d’Yolande avait simplement soulevé un coin du voile que le R.P. Brandi croyait utile de déchirer, dans l’intérêt de la puissante Compagnie de Jésus.

Un instant, le provincial avait cru toucher au but; il avait pensé tenir le secret dont le hasard lui avait livré la trace.

Mais l’ignorance, évidemment réelle et non pas simulée, de la religieuse moribonde avait trompé son espoir.

De son audacieuse substitution de personne, de son déguisement, de sa supercherie, quel bénéfice recueillait-il?

La connaissance de quelques dates, plusieurs renseignements assez précis, il est vrai, mais incomplets sur Lusignac, ce gentilhomme dangereux que les agents de la Compagnie s’accordaient à représenter comme le chef naturel de la jeunesse huguenote, c’est-à-dire de cette faction formée d’hommes énergiques et intrépides, toujours prêts à reprendre les armes pour assurer la libre pratique de la religion réformée en France.

Mais, en somme, tout cela n’apprenait pas grand’chose au jésuite.

–Aurais-je fait buisson creux? se demanda-t-il en pressant le pas. Tout le mystère gît évidemment dans la naissance de ce Lusignac, et de cette énigme, la vénérable sœur Sainte-Monique ne m’a pas dit le dernier mot. Elle semblait, d’ailleurs, l’ignorer elle-même; je ne pense pas que, sur ce point, il y ait eu de sa part aucune restriction mentale.

Enfin! je chercherai. Pour le moment, le mieux qui soit, si je ne me trompe, est de faire surveiller étroitement Lusignac d’abord, et aussi cet ancien précepteur, ce vieil hérétique dont m’a parlé Yolande Annebault.

Le bonhomme est-il à Paris? Voilà ce qu’il importe d’éclaircir. Et ce fils, ce Claude, dont m’a parlé sœur Sainte-Monique?. J’y songerai.

Domenico Brandi, poursuivant sa route, se trouva bientôt sur le bord de la Seine.

Seul, à peine armé, il y aurait eu imprudence de sa part à s’aventurer dans le dédale de sombres rues qui formait à cette époque, et forme même encore aujourd’hui, en partie du moins, le quartier Saint-Jacques et celui de la Cité.

Par prudence instinctive, au risque d’allonger sa route, le promeneur nocturne s’était dirigé vers les quartiers neufs qui commençaient à s’élever autour de la vieille abbaye fortifiée de Saint-Germain-des-Prés.

La nuit était noire. A peine quelque pâle rayon de lune filtrait-il de temps à autre à travers un ciel d’hiver roulant d’épais nuages de deuil.

Pour gagner la rive droite du fleuve, le jésuite avait à choisir entre deux voies différentes: le pont Neuf, nouvellement construit, et le bac de Nesle.

A cette heure de nuit, le pont Neuf était le rendez-vous général des larrons, malandrins, coupe-bourses, tire-laine, en un mot de toute une population fort hostile aux bourgeois attardés aussi bien qu’aux gentilshommes isolés, et les détroussant d’ordinaire le plus galamment du monde.

Domenico, qui regrettait alors d’avoir congédié son laquais, dut renoncer au pont et se décida pour le bac.

Précisément il se trouvait sur cette partie de la rive que l’on devait appeler, quelques années plus tard, le quai Malaquest, et qu’alors on nommait le Heurt du Port aux Passeurs.

Il s’approcha des pilotis du bord de l’eau et héla le passeur.

Un vieux marinier qui, sous prétexte de veiller sur les bateaux amarrés, dormait sous une toile à voile au fond d’une vieille carène hors d’usage, répondit seul au cri du prêtre et lui offrit de le transporter de l’autre côté du fleuve, non avec le bac, mais en canot.

Marché conclu, la barque s’éloigna rapidement du bord.

Dans l’obscurité, le vieux marinier avait peine à manœuvrer de façon à couper le courant. Domenico, jusque-là indifférent et rêveur, releva tout à coup la tête; il s’apprêtait à offrir son aide au batelier, quand son attention fut attirée par un léger bruit venant du côté du pont Neuf.

Alors il regarda.

On venait de relier au pont le petit clos où avaient été brûlés jadis les Templiers, et dont l’emplacement est occupé aujourd’hui par la place Dauphine; les travailleurs s’occupaient maintenant de construire le terre-plein destiné à recevoir la statue équestre de Henri IV.

La maçonnerie n’était encore qu’ébauchée: la terre, amenée par tombereaux, dégringolait en pente douce jusque dans le fleuve.

Tout au bas de la langue de terres rapportées, à la pointe extrême du terre-plein, les ouvriers avaient construit un petit cabanon où ils enfermaient leurs outils et leurs vêtements de travail.

Or, ce qu’observait le R.P. Brandi, le voici: un homme de haute taille, autant qu’on en pouvait juger à travers l’ombre, venait de paraître soudain sur le parapet du pont. Il s’était ensuite laissé glisser sur les terres éboulées et, silencieusement, il avait atteint la cabane.

Qu’il cherchât à s’y introduire, c’était évident; d’un pas mal assuré, et avec la persistance d’un homme ivre, il tournait autour de cette niche en planches, essayant d’y faire brèche.

A bout de patience, l’homme tira son épée et s’en servit pour forcer la porte.

On entendit le bruit sec et strident que produit la rupture de l’acier, et, dans le silence de la nuit, un blasphème lancé par une voix avinée parvint jusqu’à la barque.

L’inconnu, plus entêté que jamais, reprit son tronçon d’épée et se remit à la besogne. Ayant réussi cette fois à forcer la porte, il entra brusquement dans l’abri en planches et n’en ressortit pas.

A ce moment, la barque aborda non loin de la vieille tour du Louvre, et le jésuite, qui avait suivi avec curiosité ce petit incident, remonta la grève en se demandant vaguement quel pouvait être cet homme: un larron probablement ou un bretteur sans gîte.

C’est ce que le lecteur ne tardera pas à connaître, car l’hôte inattendu de la petite cabane tient de près à plusieurs des personnages de cette histoire, et peut-être le profond politique placé par la Compagnie de Jésus à la tête de la province de France n’eût-il rien épargné pour rejoindre cet homme et le forcer à parler, s’il avait pu soupçonner l’identité du singulier noctambule.

Sous le climat de Paris, au commencement de mars, les nuits sont longues, le jour ne revient que bien lentement et comme à regret.

Il n’avait point paru que six heures sonnaient au beffroi de la Samaritaine.

Les graves vibrations du bronze se prolongeaient majestueusement sur les deux rives dufleuve, encore plongées dans la nuit et le silence, lorsque la porte du cabanon de la presqu’île s’ouvrit doucement.

L’homme que nous n’avons fait qu’entrevoir quelques heures auparavant sortit en bâillant.

C’était un grand gaillard de vingt-cinq à trente ans environ, plutôt trente que vingt-cinq. Quoique le visage fût émacié et précocement flétri par une fatigue de l’organisme qu’on pouvait sans hésitation attribuer à la débauche, il ne laissait pas de garder quelques vestiges de sa juvénile beauté d’autrefois.

Beauté mâle, un peu rude à la vérité, banale et vulgaire si l’on veut, qui tenait surtout à l’expression de hardiesse, de courage, et même,–le croira-t-on?–à l’expression de loyauté empreinte dans ces yeux noirs, autour desquels l’amour immodéré des ribaudes, la passion du jeu et l’abus du vin avaient tracé un large cercle noirâtre.

Cet homme était, nous l’avons dit, d’une taille haute, élancée, fort au-dessus de la moyenne; de longues moustaches noires, de larges sourcils et une épaisse toison bouclée de même couleur contribuaient singulièrement à assombrir sa physionomie.

Son accoutrement avait des velléités d’élégance tout à fait risibles.

En ce temps où les feutres commençaient seulement à être de mode, il en portait un, et du bon faiseur, à ailes étroites et naguère retroussées, à cime élevée et cylindrique. Mais, hélas! cette coiffure au goût du jour avait perdu son lustre dans tous les tripots de la ville; ses galons d’or, sa plume et son agrafe étaient restés, pour deux ou trois écus, chez quelque juif, un soir de détresse; et maintenant le chapeau, terne, bossué, sali, troué, pendait lamentable sur la tête insouciante de son propriétaire.

Le pourpoint noir fermé militairement, le haut-de-chausses rouge à boutons de cuivre autrefois dorés, tout, jusqu’aux bottes, ces buveuses d’eau, percées et avachies, présentait le triste spectacle d’une décrépitude complète.

Deux particularités remarquables de l’inconnu: des bras d’une longueur extraordinaire, des mains d’une musculature peu commune. Au jeu des armes, ce devait être un terrible partenaire.

L’homme, sorti de la cabane en courbant les reins, vint s’asseoir sur une large pierre tout au bord de l’eau; à peine assis, il bâilla en s’étirant les bras avec indolence; puis il jeta sur la rivière un vague regard ennuyé.

A la vérité, le tableau n’était ni des plus gais ni des plus animés. Un large voile de brume couvrait la Seine et ses deux rives; par-ci par-là quelque falot fuligineux, achevant de se consumer à bord d’une barque ou d’un radeau de bois flotté, pi quait le brouillard d’une étincelle rouge.

Il faisait froid. Une de ces pluies d’hiver, fines, tenaces, qui semblent ne devoir jamais prendre fin et que connaissent trop bien les Parisiens, rayait l’horizon sombre.

Du reste, personne sur le fleuve, sauf notre inconnu et le passeur du bac; personne sur le pont Neuf, si fréquenté pendant le jour que, disait un proverbe du temps, l’on était toujours certain d’y rencontrer un moine, un cheval blanc, un soldat et une courtisane.

L’homme regarda autour de lui avec un visible embarras; en face-, sur les deux rives du fleuve, les tours du Louvre et de Nesle, et plus loin, près des Tuileries naissantes, la Porte-Neuve, par où Henri IV, quinze ans auparavant, était entré dans Paris, grâce à la trahison de M. de Bris-sac; à gauche-, le logis de Nesle plongeait dans la Seine sa sinistre silhouette, à quelques pas de l’élégant hôtel de Nevers, bien reconnaissable à son toit pointu surmonté de cinq hautes cheminées à caissons sculptés; à droite, la Samaritaine, avec ses trois étages du côté du fleuve et ses deux rangées de fenêtres du côté du quai, son campanile, son jacquemard bruyant, son cadran et ses figures dorées, sa pompe, enfin, qui faisait bouillonner l’eau sous la deuxième arche du pont.

L’horloge sonna la demie.

–Ventre-Mahom! s’écria l’inconnu, il s’agit de déguerpir. Le logis n’est pas bien luxueux, mais on y est à l’abri du froid et de la pluie: c’est quelque chose!

Il tira soigneusement la porte et s’apprêtait à gravir le talus qui s’élevait jusqu’au pont, quand un coup de vent lui enleva son chapeau et le lança à l’eau.

–Corne de bœuf! fit-il, voilà le vent qui se charge encore de compliquer mes affaires.

Sur-le-champ il procéda au sauvetage du chapeau, et pour l’atteindre sans se mouiller les pieds, il eut recours à son épée. La vue du tronçon de lame qu’il tira du fourreau lui arracha un soupir.

–J’étais décidément fort ivre hier au soir. Ah! je vieillis, c’est évident! Pour quelques bouteilles, je roule sous la table comme un bélître. C’est pitoyable, mordieu!

Il donna un dernier coup d’œil de regret à l’épée brisée, comme à un vieux et fidèle compagnon.

C’était une fière lame, en effet, d’un beau travail vénitien datant du siècle précédent. Damasquinées en bleu sur le tronçon supérieur, sous la coquille de la garde, deux lettres, un A et un B entrelacés et surmontés du lion ailé de San-Marco, rangeaient cette noble épée parmi les chefs-d’œuvre sortis des forges de Berlendis, le célèbre armurier de Venise, le rival des Antonio de Tolède, des Malvanta, des Julian del Rey et des Domingo de Aguirre.

D’un mouvement décidé, l’aventurier enfonça son tronçon de lame dans la gaine avachie, et sautant de pierre en pierre, gravissant les moellons, escaladant les talus de terre qui s’éboulaient sous ses pieds, il eut bientôt atteint le tablier du pont.

Là, il s’orienta un instant et parut réfléchir. Son parti fut bientôt pris, car d’un pas alerte il s’enfonça dans l’inextricable réseau de petites ruelles qui environnaient le carreau des Halles.

IV
« A LA CROIX DE LORRAINE»

Table des matières

Au bout de quelques instants, il se trouva rue de la Ferronnerie, dans le pays des travailleurs de l’acier et du fer, des taillandiers, couteliers, forgeurs de rampes élégamment tournées, de serrures larges et solides, de balcons pansus et comme ciselés à jour, et aussi des fourbisseurs, comme on disait alors, c’est-à-dire des fabricants d’armes blanches, offensives et défensives,

Le jour était venu, et les boutiques commençaient à s’ouvrir.

Tout en marchant, l’homme songeait:

–J’irais bien, se disait-il, trouver Bettozzi. Nul à Paris n’offre aux amateurs lames plus flexibles, plus fines et en même temps plus solides. Mais Bettozzi me connaît trop; ce drôle, en Italien qu’il est, devinerait à distance l’affreux désert de mon escarcelle et ferait à mon honorable clientèle l’affront d’un refus. Foin du Bettozzi, ce valet de la Médicis! ajouta-t-il, sans respect pour la reine de France.

Il est bon de savoir, du reste, que tous les Italiens venus en bande à la suite de Marie de Médicis étaient en général fort détestés.

Notre inconnu frôlait justement la boutique du fourbisseur Bettozzi, surmontée de cette enseigne: A l’estoc du grand Roland.

D’un œil d’envie, il contempla les belles épées de Venise, les riches cuirasses de Milan, les arque buses incrustées de nacre, les mousquets à fourchette, les larges espadons, les estocs sans tranchant.

Il passa.

A deux pas de là, un autre fourbisseur tenait boutique ouverte; même elle avait cet air parti culier qui révèle à première vue une maison depuis longtemps fondée, où les générations successives d’une même famille, après avoir laborieusement usé leur vie tranquille, se sont acheminées doucement vers la tombe.

L’enseigne était étrange: sur un fond noir, une croix blanche à deux branches horizontales, et cette devise: A la Croix de Lorraine.

Alors que le pavé de la rue était encore chaud des révolutions de la veille; quand, dans une salle du château de Blois, le sang de Henri de Guise souillait le parquet d’une tache sinistre; lorsque dans Paris, et même à la cour, l’âme de la Ligue vivait et palpitait encore; lorsque les passions, mises en ébullition par quarante années de guerres civiles, bouillonnaient toujours au fond des cœurs, c’était une singulière hardiesse que d’afficher pour enseigne cette croix blanche de Lorraine, signe de ralliement des catholiques dans la terrible nuit de la Saint-Barthélémy, emblème des ligueurs tiré du blason même des Guises, symbole de la lutte à peine terminée.

Le marchand qui avait choisi cette enseigne ne l’avait certes pas prise au hasard; vraisemblablement, il avait su ce qu’il faisait; et, par là, son choix délibéré revêtait tout à fait le caractère d’un parti pris et devenait une sorte de défi audacieux.

L’aventurier du pont Neuf entra.

La boutique était déserte. Il frappa. Personne ne lui répondit.

Alors, résolument, il avança jusqu’au fond de la salle toute garnie d’armes.

N’entendant aucun bruit, il poussa doucement la porte du fond et se trouva sur le seuil d’une petite cour intérieure, où quelques vieux ormes étendaient leurs branches dépourvues de feuilles.

Au fond de la cour s’élevait un pavillon bas, de construction récente, et derrière les vitres de ce pavillon, voici ce qu’aperçut notre inconnu:

Une femme d’une rare beauté, de haute stature, robuste, avec de grands yeux sombres qui illuminaient son visage pâle et un flot de cheveux noirs qui descendaient en cascade sur ses épaules polies comme l’ivoire, se hissait demi-nue sur la pointe des pieds pour poser sur la tête d’un jeune homme, placé en face d’elle, un feutre orné d’une longue plume noire.

Par un mouvement gracieux, les bras nus de la jeune femme s’élevaient en l’air, des bras ronds, charnus, qui semblaient avoir été sculptés dans un bloc de marbre blanc par le ciseau de Jean Goujon; la tension des bras faisait saillir sous une fine gorgerette les délicieux contours d’une poitrine de statue, en même temps que l’inclinaison du buste un peu en arrière dessinait énergiquement un torse robuste.

Dans cette attitude, cette femme était plus que séduisante: elle était admirablement belle.

Son compagnon–un gentilhomme évidemment–pouvait avoir trente ans environ.

Sa taille était bien prise; il portait haut la tête. Ses traits étaient fins et réguliers. L’ensemble du visage était beau; mais l’éclat vacillant de ses yeux, une certaine façon de regarder, l’air sournois répandu sur toute sa figure, donnaient au gentilhomme un aspect peu avantageux.

Il était entièrement vêtu de noir des pieds à latête.

–Par les cornes du diable! murmura l’aventurier du pont Neuf, caché derrière la porte entrebâillée, voilà bien la plus jolie commère que j’aie jamais vue, ou que la maulubec me trousse!

En ce moment, la jeune femme saisit la tête du gentilhomme et déposa sur son front un baiser long et passionné.

Le gentilhomme se dégagea de cette étreinte amoureuse avec un geste d’humeur, et mettant un baiser distrait sur les lèvres de la jeune femme, se dirigea vers le seuil.

D’un saut, elle le devança, ouvrit la porte avec mille précautions et fil signe au jeune homme qu’il pouvait sortir.

En quelques enjambées celui-ci atteignit une petite porte basse percée dans la muraille de la cour, l’ouvrit avec une clef qu’il tira de sa poche, et disparut sans même se retourner.

Immobile sur le seuil, la jeune femme avait suivi d’un œil rempli de sollicitude et d’amour celui qui venait de partir.

Quand il eut disparu, ses regards se portèrent vaguement autour de la petite cour.

Soudain, elle tressaillit, et notre aventurier entendit distinctement cette exclamation: «Mon Dieu!»

Elle s’était aperçue que la porte donnant de l’arrière-boutique dans la cour était entr’ouverte.

–C’est le moment de nous cacher, dit notre inconnu, qui ajouta avec indulgence: Pourquoi effaroucher ce bel oiseau, dont le hasard m’a livré le secret?

Il y avait dans la boutique d’armes un escalier conduisant au premier étage.

L’homme se laissa glisser sans bruit dans une sorte de niche obscure formée par les degrés de l’escalier.

A ce moment, par l’entre-bâillement de la porte, la belle tête de la jeune femme apparut effarée.

Elle avait traversé en courant, pieds nus et presque sans vêtements, la petite cour.

Superbe d’épouvante, elle jeta dans la boutique un long regard scrutateur.

–Simplice! Simplice! cria-t-elle alors.

La voix s’éteignit sans écho.

–Personne! dit-elle à demi-voix, en laissant échapper de sa poitrine, gonflée par l’effroi, un long soupir de soulagement; personne! J’ai été bien imprudente, mais Dieu m’a protégée cette fois encore.

La porte se referma brusquement et une clef grinça dans la serrure.

L’aventurier sortit de son trou, brossa soigneusement son feutre émaillé de toiles d’araignée et se mit en devoir de quitter la boutique.

Mais, au même instant, portant dans une écuelle les éléments d’un modeste repas, un jenne artisan, presque un enfant, la figure malingre et souffreteuse, les joues creuses et blêmes, parut sur le seuil du magasin d’armes.

–Que voulez-vous, monsieur? dit-il à l’inconnu.

–Je désirerais, répliqua l’homme à l’épée brisée, voir le patron de céans.

–Maître Le Hardy est en voyage depuis quelques jours; mais il revient aujourd’hui.

–Ah! ah! maître Le Hardy est absent! s’écria l’aventurier ironiquement. Au fait, j’aurais dû m’en douter. Mais sa femme?.

–Sa femme, damoiselle Le Hardy, répondit l’apprenti, qui, en prononçant ce nom ne put s’empêcher de rougir jusqu’aux oreilles, ne s’occupe pas du commerce des armes.

–C’est juste, dit insolemment l’aventurier en jetant vers la porte de la cour un regard narquois elle a d’autres occupations.

L’apprenti ne comprit certainement pas plus cette seconde allusion qu’il n’avait compris la première, et pourtant sa rougeur augmenta.

–Monsieur, dit-il pour cacher son embarras visible, monsieur vient sans doute pour acheter quelque arme: une dague, un mousqueton de cheval, une arquebuse, un esponton de chasse.

–Rien de tout cela, mon jeune ami, dit notre homme avec beaucoup de dignité, en se drapant fièrement dans ses guenilles.

Et majestueusement il ajouta:

–Connaissez-vous pas haut et puissant seigneur le marquis de Tirechappe?

Et, ce disant, l’inconnu recula de deux pas et se campa le poing sur la hanche.

–Non, monsieur, répondit candidement Simplice.

–Eh bien! mon jeune ami, vous avez ce matin la bonne fortune de le pouvoir contempler.

Simplice, un peu intimidé, salua.

–Vous regardez, continua le prétendu marquis de Tirechappe, mes hardes avariées. Sachez, jeune homme, que nous arrivons de guerre, après avoir contraint Sa Majesté Très Catholique à conclure avec les Provinces-Unies une trêve amicale de douze ans.

Simplice jeta sur cet homme, qui venait de forcer la main au roi de toutes les Espagnes, au petit fils de Charles-Quint, des regards admiratifs.

–La guerre fut rude, reprit le marquis (ou plutôt, comme le lecteur l’a sûrement deviné, Claude Tirechappe, le fils d’Yolande Annebault, morte la veille au soir au couvent des Ursulines de la rue Saint-Jacques), la guerre fut rude et meurtrière. surtout pour mon pourpoint, ajouta-t-il plus bas en jetant sur son accoutrement piteux un coup d’œil attristé.

Disons, pour n’y plus revenir, que depuis deux mois déjà Claude Tirechappe avait quitté l’armée flamande, et qu’il s’était empressé de venir fondre au creuset de sa fantaisie, dans les tripots et les académies de jeu de Paris, les piastres aisément-moissonnées sur les champs de bataille des Provinces-Unies, c’est-à-dire enlevées aux cadavres espagnols, suivant les habitudes militaires de l’époque. La veille, au moment où nous l’avons rencontré, il venait de jouer et de perdre son dernier ducat.

–Enfin, monsieur le marquis.

–Tu peux dire monseigneur, maroufle!

–Monseigneur, que puis-je pour votre service?

–Voici, dit Claude.

Et d’un geste digne, il tira lentement du fourreau la lame brisée.

–Ah! peccaïre! s’écria-t-il, tu n’as point dans tout ton arsenal une arme pareille; un pur Berlendis, rien que cela?

Simplice examina attentivement le tronçon, et hochant la tête:

–Je vous demande pardon, monseigneur, nous avons de ces bonnes lames d’Italie; mais…

–Parle! Mais?…

–Je veux dire: seulement…

–Parleras-tu, enfin?

–Eh bien! il n’y a que maître Le Hardy lui-même qui puisse vous en vendre une. Si vous désirez une lame ordinaire?…

Claude Tirechappe sentit la défiance percer dans les paroles de Simplice; il comprit qu’il fallait payer d’audace.

–Tu te moques, l’ami! Mon bras n’est pas habitué à manier une colichemarde de laquais. Fais ce que je dis: plante dans cette coquille une lame de Giovanini, et ce soir, en venant prendre mon épée, je verrai ton patron, maître Le Hardy.

Il s’arrêta et parut réfléchir.

–Mais, dit-il, un instant! Qui se chargera du travail en l’absence du maître?

–Moi, monseigneur, répondit Simplice.

–Toi? Hum! tu es bien jeune. Au pays de Flandre, des amis à moi, des clients de maître Le Hardy m’ont parlé d’un apprenti qu’il avait autrefois, un certain Simplice, dont l’habileté, disaient-ils, était merveilleuse. Ah! povero, que n’es-tu Simplice!

L’apprenti devint rouge comme une pivoine. A vrai dire, il ne se savait pas si célèbre.

Claude avait touché juste en visant la petite vanité inconsciente de l’artisan.

–Monseigneur peut donc s’en reposer sur moi, dit-il, car je suis ce Simplice dont il parle.

–Tu es Simplice? Mordioux! je puis être tranquille, alors; j’aurai une épée solidement emmanchée. En attendant que tu puisses me la livrer, quelle autre rapière me vas-tu donner?

Simplice ouvrit de grands yeux étonnés.

–Sans doute, reprit Claude Tirechappe; nous autres gentilshommes ne pouvons pas plus marcher sans épée qu’un carrosse rouler sans roues. Tiens, dit-il en choisissant une longue bretle, sortie toute flambante des fabriques de Bretagne, voilà mon affaire.

Il décrocha sans façon la longue épée, la mit dans un bon fourreau neuf qu’il attacha à sa ceinture à la place de la vieille gaine déchirée et cassée dont il se débarrassa lestement; puis il jeta sur l’ensemble un regard de satisfaction, fit de la main un léger signe d’adieu à Simplice ébahi, et sortit en sifflottant une marche militaire, sans que l’apprenti, stupéfait de tant d’aplomb, songeât à lui adresser la moindre observation.

–Allons, se dit l’aventurier, dès qu’il fut dans la rue, voilà une journée qui ne commence pas trop mal. Mais, par la mordieu! j’ai une faim de tous les diables. Si, par hasard, pensa-t-il en fouillant obstinément dans ses poches, quelque pistole oubliée. Non, ni pistole ni écu, pas même un denier! Il faudra que la Providence se charge de mon déjeuner, et je crois qu’aujourd’hui la Providence m’apparaîtra sous les traits d’une jolie fille. O Michelle! espérance du naufragé, protège-moi! recueille-moi! nourris-moi. Pourvu toutefois qu’elle veuille bien me reconnaître après cette longue absence! ajouta-t-il, non sans une certaine inquiétude.

A quelques pas des Tuileries, encore inachevées, sur l’emplacement où passe aujourd’hui la rue de Rohan, s’élevait alors un vaste bâtiment percé de nombreuses fenêtres, qui allait s’étendant vers la Butte-des-Moulins; c’était l’hospice des Quinze-Vingts.

En face, une grande et belle hôtellerie ouvrait à tout venant sa porte charretière.

Située à l’entrée de Paris, et cependant non loin du Louvre, cette auberge, qui avait bon air et reluisait de propreté, devait être bellement achalandée.

Elle se composait d’un bâtiment à un seul étage entouré d’un grand mur où s’ouvraient deux portes.

L’une d’elles communiquait avec la rue et faisait vis-à-vis à l’hôtel des Quinze-Vingts; la seconde, percée à l’autre bout de la cour intérieure, donnait accès dans le jardin, tout au fond duquel on pouvait, avec de bons yeux et une certaine attention, apercevoir un petit pavillon habilement masqué par un épais rideau d’arbres.

C’est dans ce délectable séjour de la ripaille et des franches beuveries’que maître Claude Tirechappe, affriandé par une longue diète, fit son apparition un beau matin de mars1609, quelques minutes après être sorti de la boutique d’armes à l’enseigne de la Croix de Lorraine.

Grande fut sa satisfaction lorsque, dès l’entrée, ses yeux se fixèrent sur une jolie commère, à la taille un peu épaisse, il est vrai, mais aux chairs fermes et saines, aux joues fraîches et rebondies, à la poitrine luxuriante, à la bouche jeune et joyeuse: un «beau brin de fille» en un mot, qui allait, venait, donnait des ordres dans la maison, gourmandait les servantes, sortait pour surveiller les équipages des voyageurs à leur arrivée, bref, se démenait dans cette auberge de façon à montrer qu’elle en était à la fois la maîtresse et l’âme.

–Allons! je crois bien que je déjeunerai aujourd’hui, se dit Claude.

Il se campa devant la porte et modula d’une voix flùtée:

–Michelle! ma petite Michelle!

Malgré son affairement, l’hôtelière leva la tête.

Lorsque dans le cadre de la porte elle aperçut Claude, sa figure subit toute une révolution.

–Claude! murmura-t-elle en s’élançant vers lui, Claude, est-ce possible?

–Oui, c’est bien moi, ma bonne Michelle, embrasse-moi.

–Sur le seuil! dans la rue! Y songez-vous, Claude?

–Pardieu! je ne songe qu’à cela.

–Mais, mon ami, depuis un an que nous ne nous sommes vus, mon sort a bien changé. Je suis mariée.

–Ah bah! s’écria Tirechappe avec un étonnement sincère.

–Mon Dieu! vous comprenez, mon ami…

–Moi! je ne comprends pas du tout.

–Laissez-moi vous dire: le maître de cette auberge, mon patron…

–Hilaire Jacotin? Oui, je sais, je sais…

–Eh bien! mon ami, maître Jacotin, qui est un digne et excellent homme, continua Michelle d’un air pénétré, ayant reconnu en moi les qualités d’une bonne ménagère, m’a offert sa main. Je l’ai acceptée. Ai-je eu tort?

–Nullement! il faut toujours accepter, Michelle, surtout dans ces conditions-là. C’est égal, soupira-t-il avec mélancolie, je joue de malheur.

Et mentalement il ajouta:

–Allons, je ne déjeunerai pas ce matin.

–Qu’as-tu donc, mon pauvre Claude? interrogea la bonne Michelle.

–Eh! eh! se dit Tirechappe, si je pouvais repêcher mon déjeuner.

Puis tout haut:

–Quoi! Michelle, j’arrive de la guerre à franc étrier, je crève mon cheval, je vide ma bourse, tout cela pour vous voir plus tôt, je vous trouve mariée et vous me demandez ce que j’ai!

Michelle paraissait fort embarrassée; sans doute, à la vue du sacripant autrefois chéri par elle, les anciennes amours se réveillaient au fond de son cœur.

Claude avait, en prononçant ses dernières paroles, pris une pose noble, un air de juste fierté.

Tout à coup il chancela et ferma les yeux.

–Qu’avez-vous? demanda Michelle avec sollicitude.

–Rien, non, rien. Seulement, comme je viens de vous le dire, j’arrive à l’instant, et, dans mon vif désir de vous revoir, je n’ai pas même pris le temps de déjeuner.

–Ah! mon Dieu, il meurt de faim! s’exclama la tendre Michelle. Et moi qui n’y songeais pas!

Sans dire un mot de plus, voilà la belle fille qui s’élance vers la grande salle et disparaît.

–Décidément, se dit Claude avec une certaine joie intérieure, décidément je commence à croire que je déjeunerai aujourd’hui.

Un instant après, Michelle reparaissait et faisait signe à Claude d’entrer dans la grande salle de l’auberge.

Maître Tirechappe ne se le fit pas répéter deux fois.

Il entra d’un pas résolu, et bientôt il s’asseyait devant une table où le plus estimable des jambons côtoyait le plus succulent des pâtés.

Mais Claude apprécia surtout certaine omelette, épaisse et large, qu’on lui servit d’abord toute fumante.

–Mignonne, dit-il en se penchant vers la belle Michelle, mignonne, ne te reste-t-il plus de ce vin des Canaries que je goûtais tant l’an dernier?

Sur un mot de l’épouse légitime de maître Hilaire Jacotin, une servante alla chercher derrière les fagots une fiole de la précieuse liqueur.

–Ah! ma mie, s’écria Claude, exalté par la chaleur du festin, ma mie, n’y aurait-il pas moyen de me loger ici quelque part? La maison est bonne; l’ordinaire est satisfaisant; le gîte, continua-t-il en pensant à la petite cabane du bord de la Seine où il avait passé la nuit précédente, le gîte me convient à merveille. Et puis, Michelle, petite Michelette, nous nous verrions tous les jours!

–Monsieur Claude, vous oubliez que je suis mariée! dit vertueusement la femme de maître Jacotin.

–Si je l’oublie! s’écria Claude. Voyons, ne connais-tu pas un moyen de m’introduire ici?

Et d’un bras vigoureux, le bravo serrait amoureusement la taille de la jolie hôtelière, tandis que ses œillades incendiaires portaient le trouble dans ce tendre cœur où naguère il régnait en maître.

–Tiens! tu es un démon qui perdras mon âme, dit-elle enfin avec abandon. Oui, il y a peut-être un moyen de t’établir ici. Je me charge ensuite de t’y maintenir à perpétuité. Seulement.

–Seulement? demanda l’aventurier.

–Eh bien! il te faudrait dépenser dans cette auberge, durant les premiers jours, quelques pistoles que je n’ai pas, moi, car c’est maître Jacotin ui tient la bourse, et que probablement tu n’as pas non plus.

–J’avoue que, pour le moment. Mais, attends donc: je les ai, Michelle; j’ai les jolies pistoles qui serviront à fermer les yeux du respectable Hilaire Jacotin.

–Tu les as? demanda Michelle avec une satisfaction trop peu dissimulée, hélas! pour l’honneur conjugal.

–Je les aurai dans une heure, ajouta Claude, qui but un dernier verre de vin des Canaries, boucla son ceinturon, déposa sur les joues roses de la belle Michelle deux baisers retentissants et franchit le seuil de la grande salle.

–Souviens-toi, dit-il en se retournant, souviens-toi, quand tu me verras revenir, que je suis ton frère!

–Mais je n’en ai pas, objecta consciencieusement Michelle.

–La belle raison! fit le condottiere en haussant les épaules.

Et, ragaillardi par un bon déjeuner, retroussant ses longues moustaches d’un air content de soi, il s’éloigna d’un pas relevé dans la direction du Louvre.

v
GILBERT DE LUSIGNAC

Table des matières

Pour l’intelligence de ce qui va suivre, il nous faut remonter de trois années en arrière.

Le comte de Lusignac de la Vergne, dont il a été beaucoup parlé déjà et que nous ne tarderons pas à présenter au lecteur, n’était encore, à cette époque-là, qu’un simple gentilhomme de petite fortune et s’appelait modestement le chevalier de Lusignac.

Un jour d’hiver, ne sachant que faire, il lui prit fantaisie d’aller entendre, à l’hôtel de Bourgogne, rue Mauconseil, les farces et bouffonneries des Confrères de la Passion, qui formaient, comme chacun sait, la première troupe de comédiens qu’on eût vue en France.

La représentation finit à quatre heures et demie, conformément à l’ordonnance royale nécessitée par la multitude et l’audace croissante des larrons et coupeurs de bourse qui, dès la nuit tombante, s’abattaient sur la ville.

«Il n’y avait point alors de lanternes dans Paris, écrit un contemporain; il y avait beaucoup de boue, très peu de carrosses et quantité » de voleurs.»

La police était absolument insignifiante, et ses archers étaient impuissants à maintenir la sécurité des rues.

Heureux encore, ces malheureux archers du guet, lorsqu’ils ne rencontraient pas quelque bande de truands, d’écoliers ou de gens d’épée qui fondaient sur eux et les laissaient pour morts sur le carreau!

A cinq heures, en décembre, la nuit est tout à fait close à Paris, Lusignac, qui demeurait alors à l’hôtel de Condé, où il tenait l’emploi de gentilhomme de M. le Prince, s’en revenait à pied par la rue Saint-Denis, rêvant vaguement en foulant le sol couvert de neige, lorsque tout à coup une violente secousse faillit le faire tomber à la renverse.

Nul doute: c’était quelque tire-laine qui l’avait brusquement saisi par son manteau et essayait de l’en débarrasser prestement.

D’un bond, Lusignac se retourna, l’épée au poing, et tomba en garde.

Il ne s’était pas trompé, du reste: l’homme qu’il avait en face de lui était, en effet, un de ces voleurs de manteaux vulgairement appelés tire-laine ou tire-chappe. Mais, à la rapidité et à l’aisance avec lesquelles ce maître larron avait imité la manœuvre du chevalier et s’était mis en garde lui aussi, il était facile de voir que le détrousseur était doublé d’un homme d’épée.

Ce spadassin était même réellement très habile, et paraissait avoir reçu les leçons et les conseils des grands maîtres en fait d’armes.

Lusignac, quoique sa réputation de bretteur fût bien établie à la cour, avait peine à parer certains coups à l’italienne portés par le voleur; en revanche, il rencontrait toujours l’épée de son adversaire en ligne et prête à la parade.

Il est vrai que le tire-laine, habitué aux rencontres de nuit, devait trouver presque suffisant le pâle reflet de la neige, seule lueur qui éclairât le terrain de la lutte; il avait, par conséquent, un grand avantage sur le gentilhomme.

Lusignac s’impatientait de la longueur de ce combat indigne de lui. Il voulut en finir. D’un saut de côté il se plaça au milieu de la rue et força le bandit à lui tenir tête, en s’adossant aux maisons.

Dans cette position, l’adversaire de Lusignac ne pouvait rompre d’une semelle et se voyait forcé de jouer désespérément du poignet, sous peine d’être cloué au mur, comme un simple papillon, par la fulgurante épée du gentilhomme.

Le bravo sentit toute l’infériorité de sa situation et résolut de brusquer le dénouement, car la fatigue commençait à engourdir son bras. C’est ce que Lusignac devina à l’incertitude des parades et à la mollesse des ripostes.

Aussitôt il fit une feinte; le tire-laine s’élança, croyant à une faiblesse ou à un oubli du gentilhomme.

Mais le chevalier était bien en garde; avec l’agilité d’une couleuvre, son épée lia la rapière du larron et d’un coup sec la fit sauter à dix pas.

Le tire-laine n’était pas encore revenu de sa surprise, que déjà il avait sous la gorge l’épée de Lusignac.

–Rends-toi! lui cria celui-ci.

–Mort-diable! mon gentilhomme, je suis à votre discrétion. Tuez-moi si vous voulez. C’est votre droit.

–Ma foi non, répondit insoucieusement le chevalier. Ramasse ton épée, drôle, et va-t’en. A propos, que voulais-tu? Mon manteau? Par le froid qu’il fait, saint Martin lui-même te refuserait le sien. Mais voici ma bourse; va te griser au fond d’un cabaret et ne t’avise jamais de t’attaquer aux gentilshommes. Il t’en cuirait, coquin!

Lusignac s’éloignait sans hâte du bandit, resté stupéfait sur une borne, quand, malgré l’épais tapis de neige qui couvrait le sol, il entendit un bruit de pas derrière lui. Il se retourna; c’était encore le tire-laine.

–Monseigneur, dit celui-ci d’une voix sourde, vous pouviez me faire pendre ou me tuer de votre main. Au contraire, vous m’avez secouru, moi qui venais de vous assaillir. A partir d’aujourd’hui, il y a un bras et une épée à votre service. Si jamais vous avez besoin de moi, envoyez quérir au cabaret du quai de la Gloriette Claude Tirechappe. Je serai toujours à vos ordres.

–Je n’ai que faire de ton bras et de ton épée, répliqua Lusignac avec hauteur. N’importe! ton mouvement me plaît; quand il te manquera quelques pistoles pour faire ripaille, viens les demander à l’hôtel de Condé, au chevalier de Lusignac.

–Lusignac! s’écria Claude en se précipitant pour distinguer dans l’ombre épaisse le visage du gentilhomme.

–Au large! commanda le chevalier qui, croyant à une nouvelle attaque, repoussa le bravo d’une main vigoureuse.

–Soyez sans crainte, monsieur le chevalier, répondit Claude Annebault avec amertume; de moi, vous n’avez rien à redouter désormais. Corps et âme, je vous appartiens.

–Merveilleuse influence de quelques pistoles données à propos! se dit Lusignac en s’éloignant.

Et il ajouta philosophiquement:

–Voilà ce que coûte et ce que vaut le dévouement d’un homme.

Nous verrons plus tard si la protestation de Claude n’était que parole en l’air; mais dès maintenant, nous savons comment il se fait que des deux frères de lait mis si inopinément en présence, un seul connût l’autre, ainsi que la sœur Sainte-Monique l’avait dit à Domenico Brandi; nous savons aussi pourquoi, étant à la recherche de quelques écus, Claude Tirechappe se dirigeait tout naturellement vers le Louvre, c’est-à-dire du côté de l’hôtel de Lusignac; car on imagine bien que depuis deux années, dans ses jours de misère profonde, l’aventurier n’avait pas négligé la ressource éventuelle que lui avait généreusement offerte le héros de cette histoire.

La suite de ce récit apprendra au lecteur comment le chevalier de Lusignac était devenu comte de Lusignac de la Vergne et l’un des plus riches seigneurs de la cour de France.

En changeant de fortune et de titre, il avait cependant conservé son emploi de premier gentilhomme de M. le Prince. Seulement, il avait quitté le logis incommode qu’il occupait à l’hôtel de Condé et s’était installé au Marais, rue des Francs-Bourgeois, dans un vaste hôtel qui avait appartenu à la reine Jeanne d’Albret et que l’intendance royale lui avait vendu.

Au-dessus de la haute porte monumentale en pierre de taille vermiculée, soutenue par deux hercules formant cariatides, le sculpteur avait gravé les armes du comte Philippe-Amaury-Gilbert de Lusignac de la Vergne: «De gueules à l’épée haute d’argent, au chef d’azur chargé d’un soleil rayonnant,» avec cette fière devise se déroulant sur une banderole de pierre: In luce virtus.

Nous allons devancer maître Claude à l’hôtel de Lusignac, où se passe un événement auquel le lecteur doit assister.

Dans la grande cour aristocratique, un jeune homme vêtu d’un élégant costume du matin, appuyé sur une haute canne, regardait caracoler un superbe cheval noir tenu en main par un valet d’écurie, sans paraître s’inquiéter de l’interminable boniment mercantile qu’un maquignon avide lui débitait à l’oreille.

L’animal paraissait, du reste, fort au-dessus de toutes les louanges qu’on en pouvait faire, et le jeune homme l’examinait avec tout l’intérêt qu’il méritait, avec toute l’expérience d’un cavalier consommé.

Quant au gentilhomme, sa présence devait faire sensation en quelque lieu qu’il se trouvât. Il suffisait de le regarder une seule fois pour reconnaître en lui un homme énergique et résolu, mieux encore: un vaillant et un fort. Il appartenait certainement à cette race des enthousiastes et des passionnés qui produit les convaincus, les apôtres, les héros, et quelquefois aussi les martyrs.

Il était grand, élancé, avec de larges et solides épaules pourtant. Les extrémités dénotaient la race. Avec des attaches très fines, le poignet et le jarret étaient d’acier.

On citait du comte de Lusignac–car c’est lui que nous présentons au lecteur–ce trait presque incroyable de force physique:

Un jour, montant un cheval fougueux et réputé indomptable, sans le secours du mors ni du frein, par la seule pression des genoux, il l’avait forcé à s’arrêter, exténué, haletant, puis à s’agenouiller docilement.

Le cheval râlait; le cavalier était impassible, et sur son front on n’eût pas vu perler une seule goutte de-sueur.

On sait comment il s’était comporté dans son combat nocturne avec Claude Tirechappe, un rude jouteur pourtant, celui-là aussi.

Ses duels étaient célèbres; il n’était personne à la cour qui ne sût à quoi s’en tenir à cet égard, et l’on disait même en manière de proverbe que M. de Lusignac était le seul gentilhomme qui ne fût pas exposé à rencontrer sur son passage un ancien adversaire, tous ceux à qui il avait eu affaire étant restés sur le terrain.

Les algarades de son épée eurent un tel retentissement, qu’un jour le roi le fit prévenir qu’il le ferait certainement poursuivre selon la rigueur des nouveaux édits, s’il entendait encore prononcer son nom à propos de quelque duel ou rencontre armée.

M. de Lusignac sourit de l’avertissement: il avait pleine confiance en la protection du prince de Condé d’abord, qui tenait fort à lui; de M. de Sully ensuite, qui l’avait en haute estime et le considérait comme l’une des espérances de l’Église réformée, dont le grand ministre, autrement inflexible que son maître, n’avait jamais voulu se séparer.

Enfin, le jeune comte–il avait vingt-six ans à l’époque où commence ce récit–comptait surtout sur la protection occulte, mais plus puissante que toutes les autres, de la pléiade de grandes et honnestes dames qui ne vivaient que pour lui, ne rêvaient que de lui, et dont plusieurs seraient mortes volontiers, si le sacrifice de leur vie avait dû, ne fût-ce que pour quelques heures, ranimer dans son cœur la flamme des amours éteintes.

Les succès galants de Gilbert de Lusignac étaient, en effet, aussi célèbres que ses duels.

On s’accordait, d’ailleurs, à reconnaître en lui le plus beau cavalier de la cour, et sur ce point, il ne pouvait guère y avoir contestation.

Combien de femmes avaient attaché des regards rêveurs sur cette tête d’une pâleur mate, aux traits fins et délicats, aux grands yeux d’un bleu sombre, tout à la fois profonds et caressants, énergiques et doux; sur cette lèvre rouge et voluptueuse qu’ombrait une fine moustache allongée en pointe aiguë!

Parce qu’il avait le cou admirablement attaché aux épaules, Lusignac s’était mis à la tête des jeunes gentilshommes qui prétendaient introduire en France la mode des collerettes rabattues à l’italienne; et parce qu’une épaisse forêt de cheveux noirs, naturellement ondulés, encadrait à merveille son beau visage, il était un des partisans convaincus du feutre, qui le coiffait d’une façon incomparable.

L’un des premiers à la cour, il cessa de porter toute sa barbe pour ne conserver que la moustache et la royale.

Son goût faisait la mode; ses lazzi ou ses impertinences retentissaient d’écho en écho jusqu’au fond des ruelles.

Les hommes le craignaient fort, sans l’avouer; presque toutes les femmes l’adoraient et, pour la plupart, ne s’en cachaient pas.

Un jour, mise au défi par d’autres dames qui la raillaient sur sa passion, la marquise de Bois-Tracy avait abordé Gilbert en pleine galerie du Louvre et, sans mot dire, l’avait éperdûment baisé au front.

Cette folie fit scandale, mais elle eut sa récompense, s’il faut en croire la chronique secrèle de l’hôtel de la rue des Francs-Bourgeois.

Lusignac avait dans le regard quelque chose de dominateur et de puissant, qui souvent faisait trembler les hommes sur lesquels il fixait les yeux.

D’un coup d’œil il appela son intendant, immobile à quelques pas.

–Bertauld, dit-il brièvement, faites entrer ce cheval dans mes écuries; je l’achète. A quel nom répond-il? ajouta Lusignac en se tournant vers le maquignon.

–Phœbus, monseigneur, répondit humblement le marchand, qui faisait une affaire d’or.

–Trois cents pistoles! ajouta le comte avec une indifférence dédaigneuse, vous êtes un voleur, maître Picard. Mais le cheval me plaît; il ne sortira pas d’ici.

–Quand vous l’aurez monté, monseigneur, vous trouverez que je vous l’ai vendu trop bon marché, articula le maquignon en matière d’excuse.

–C’est bon, mon drôle, en voilà assez. Votre verbiage m’assassine. Mais, ajouta le jeune comte d’un ton interrogatif, serions-nous revenus au temps de la Ligue? On dirait d’une émotion de populaire.

Depuis quelques instants, en effet, on entendait dans la rue, derrière la porte de l’hôtel, un grand bruit qui toujours allait croissant. Soudain le heurtoir fut extérieurement soulevé et retomba avec le grondement, d’un coup de canon sur la porte de chêne bardée de fer.

–C’est à nous qu’on en veut, dit Lusignac sans sourciller; voyez donc, Gaspard.

Un jeune laquais à la figure intelligente entr’ouvrit avec peine la lourde porte de l’hôtel.

–Que voulez-vous céans? cria-t-il.

–Voilà bien des précautions, en vérité, dit au dehors une voix impérieuse, un peu cassée par l’âge, un peu chevrotante. Est-il de mode, à Paris, de recevoir de la sorte les gens qui frappent à midi à la porte d’un hôtel?

VI
LE COMTE D’AUBETEYRE

Table des matières

Aux premiers accents de cette voix, Lusignac avait prêté l’oreille. La phrase n’était pas finie qu’il s’élançait du perron en criant d’une voix retentissante, où vibrait la joie:

–Mon père! c’est mon père! Tous ici, marauds! Ouvrez la porte à deux battants devant M. le comte d’Aubeteyre!

La porte s’ouvrit.

Dans la rue, et l’encombrant de façon à y causer le tumulte qu’on avait entendu, Lusignac aperçut une vaste litière portée par deux mules, à l’une des portières de laquelle se penchait curieusement une délicieuse tête de jeune fille; puis, de chaque côté, deux cavaliers à la barbe blanche comme la neige, tous deux vêtus de noir; derrière, juchés sur des mulets empanachés, un vieux laquais et une chambrière, et enfin, à l’arrière-garde, deux mules de charges conduites par des palefreniers.

Dans les familles protestantes, les anciennes traditions seigneuriales s’étaient religieusement conservées. Lusignac, le chapeau à la main, s’avança jusqu’au seuil de son hôtel, et d’une voix haute:

–Soyez les bienvenus, messieurs, dans mon logis, dit-il aux voyageurs.

Puis il se tourna vers le vieillard qui avait parlé, il lui tint l’étrier et l’aida à mettre pied à terre.

Alors, pliant le genou et la tête baissée, il dit:

–Avant d’honorer de sa présence la maison de son fils, mon père veut-il me bénir au nom du Dieu de vérité?

Lentement, le comte d’Aubeteyre imposa les mains, avec une suprême majesté, sur la tête jeune et charmante de son fils adoptif.

C’était un spectacle auguste que cette cérémonie d’autrefois, pieusement pratiquée à la face des laquais et des badauds, qui se sentaient émus malgré eux et saisis de respect.

–Et maintenant, mon fils, embrassez-moi, dit le comte d’Aubeteyre en relevant Lusignac pour le presser sur son cœur.

S’appuyant ensuite sur l’épaule du jeune homme, le vieux capitaine des guerres de religion entra dans l’hôtel. A sa suite, toute la cavalcade pénétra dans la cour, et la porte fut refermée au nez des curieux ahuris.

–Venez, monsieur le comte, dit alors le vieillard à Lusignac, venez délivrer une dame que vous connaissez bien et qui, depuis trois jours surtout, était furieusement pressée d’arriver.

–Quoi! Mlle d’Aubeteyre vous aurait accompagné? s’écria le jeune gentilhomme en s’élançant vers la litière.

–Voyez, répondit le comte d’Aubeteyre en souriant malicieusement.

Soutenue par Nicole, la jeune chambrière que nous avons montrée juchée sur un mulet, Blanche d’Aubeteyre descendait, en effet, du véhicule un peu rude qui l’avait amenée du fond de la Gascogne.

Elle était de taille un peu au-dessous de la moyenne, mais admirablement bien prise. Le pied cambré entrevu un instant, quand elle sauta de la lourde machine, et la main potelée qu’elle appuya sur l’épaule de sa camériste, étaient d’une enfant.

Le front, petit comme celui des statues grecques, mais légèrement bombé, reflétait l’intelligence et dénotait la fermeté. Cette grâce un peu sévère était égayée par le frais sourire niché au coin des lèvres. Et quand ces lèvres purpurines s’enti’ouvraient, on apercevait avec peine, tant cette bouche était mignonne, une rangée de petites perles cachées là comme dans un écrin de velours rouge. Les joues pleines étaient duvetées, dorées et roses comme la pêche colorée par le soleil de juillet.

Dans ses yeux de cette belle couleur brune à reflets changeants, l’on trouvait tour à tour la passion des yeux noirs et la douceur des yeux bleus, selon que la paupière s’abaissait à demi et que de longs cils soyeux noyaient le regard dans l’ombre, ou bien que, se relevant avec une fierté noble, mais sans hardiesse, elle découvrait un regard brillant de franchise et de pureté.

Un menton arrondi terminait l’ovale correct de cette tête juvénile, encadrée de cheveux châtains, jouant en petites mèches folles au-dessus des tempes et réunis sur le haut de la nuque, qu’ils laissaient à découvert.

Ce qui ne saurait se peindre, c’est le charme pénétrant résultant de cet ensemble, c’est la puissance si douce de ce regard sans coquetterie et cependant d’une irrésistible séduction.

Avec tout cela, une adorable simplicité de manières contrastant avec les airs guindés des femmes de la cour, et qui faisait que cette petite provinciale devait certainement éclipser bientôt les beautés à la mode.

Tous ces trésors étaient enfermés dans une modestie chaste, comme, avant d’éclore, la fleur dans son bouton, et n’attendaient plus pour s’épanouir qu’un rayon d’amour.

En ce moment, Mlle d’Aubeteyre, visiblement intimidée, se tenait immobile au pied de sa litière sans oser lever les yeux, muette, interdite.

–Eh quoi! Blanche, ne reconnaissez-vous pas le compagnon de votre enfance? lui demanda son père.

Lusignac s’avança vers elle courtoisement, afin de la tirer d’embarras:

–Quand j’ai quitté le château d’Aubeteyre, dit-il, voilà cinq ans de cela, j’y ai laissé une enfant joyeuse et bruyante, laquelle ne ressemblait guère à la belle demoiselle que voici. Peut-être le temps, exerçant de même son œuvre sur moi, mais d’autre sorte, m’a-t-il rendu méconnaissable.

–Oh! monsieur le comte, répondit la jeune fille’ d’une voix tremblante, j’ai meilleure souvenance que vous ne le supposez. A la vérité, je n’ai point ici grand mérite. La petite peinture que vous avez envoyée, il y a six mois, à M. le comte d’Aubeteyre était, je le vois, d’une ressemblance parfaite.

L’art de la miniature, exclusivement réservé pendant des siècles à l’ornementation des manuscrits, s’était transformé depuis cinquante ans environ.

Les portraits en miniature étaient cependant rares encore. On en exécutait fort peu. Pourtant, à l’époque où se passent les événements que nous avons entrepris de raconter vivaient précisément les plus illustres maîtres en ce genre, les Isaac Oliver, les Jean Cerva, les Jacques Ligozio, et le plus célèbre de tous, André de Vito.

A l’habile pinceau de ce dernier, Lusignac avait demandé un portrait qu’il destinait à son père adoptif.

La miniature de Vito était simplement un chef-d’œuvre: inspiré par son modèle, le peintre avait trouvé des touches d’une finesse exquise pour reproduire ce visage d’une beauté mâle et si parfaite.

Surtout il s’était attaché à faire vivre l’expression à la fois hautaine et passionnée du regard et à garder à la tête son attitude fière et même un peu dédaigneuse.

C’est à ce portrait que Mlle d’Aubeteyre, qui paraissait le bien connaître, venait de faire allusion.

Mais pourquoi, en parlant de cette miniature, rougit-elle subitement au point d’en être toute confuse?

Tandis que les laquais s’empressaient à décharger les mules portant les bagages ou la litière et conduisaient les chevaux à l’écurie, Lusignac faisait aux arrivants les honneurs du logis, dans une grande salle du premier étage.

–Je n’ai pas besoin de vous apprendre, mon père, dit-il respectueusement, lorsque le vieux seigneur se fut assis dans le haut fauteuil armorié, qu’ici, comme en son château, monsieur le comte d’Aubeteyre est le maître absolu.

Un nouveau personnage entra. C’était ce vieillard qui chevauchait à l’un des côtés de la litière de Blanche d’Aubeteyre.

Il était grand, maigre, grave et d’aspect vénérable. Sa figure rigide, son regard inflexible révélant une ardente conviction, regard qui jaillissait d’yeux profondément enfoncés dans leurs orbites; le pli sévère qui creusait son front élevé, l’habitude méditative de sa physionomie, tout dans cette figure calme et sereine dénotait un penseur, un savant, un apôtre.

Il était entièrement vêtu de noir, et une longue barbe blanche descendait sur sa poitrine.

A peine eut-il soulevé la tapisserie que Lusignac l’aperçut:

–Jehdaël! s’écria-t-il avec une expression de joie.

Un demi-sourire adoucit un instant l’austère visage du vieillard. A la façon dont il reçut le comte dans ses bras et l’y serra fortement, il était visible que, sous sa froideur apparente, le pasteur cachait une immense tendresse pour ce jeune homme.

–Pardonnez-moi, monsieur le comte, dit-il d’une voix émue en se tournant vers M. d’Aubeteyre, je n’ai pas été maître de mon premier mouvement. C’est qu’il est un peu mon fils, à moi aussi, ajouta-t-il avec une nuance d’orgueil en se tournant vers Lusignac; il est le fils de mon esprit.

–C’est trop jusle, mon vieil ami, dit avec une déférence marquée M. d’Aubeteyre; nous en pouvons être fiers l’un et l’autre, car tous deux nous avons contribué également à le policer, et votre part est au moins-égale à la mienne, comme nos droits à son affection sont égaux aussi.

Appuyée au dossier du fauteuil de son père, Blanche regardait attentivement Lusignac.

Chacune des louanges indirectes qu’adressaient au jeune comte les deux hommes qu’elle vénérait le plus au monde retentissait au fond de son cœur, et ses yeux surprenaient au passage les regards d’admiration échangés par les deux vieillards.

Ils avaient élevé Lusignac; ils l’avaient élevé avec une sollicitude éclairée, un amour, un dévouement paternel de tous les instants. L’un en avait fait un gentilhomme accompli et un beau seigneur; l’autre en avait fait un être pensant, un homme, pour tout dire.

Ainsi s’expliquait la supériorité marquée de Lusignac sur ses contemporains: c’est qu’il avait été initié à la vie par deux hommes d’élite.

–Noël, dit M. d’Aubeteyre à son fils adoptif, notre vieux Noël nous a accompagnés. Vous le verrez tout à l’heure. Sans doute, vous n’avez pas oublié qu’il vous fit monter votre premier cheval et vous mit à la main votre première épée.

–Eh quoi! s’écria Lusignac, Noël est aussi du oyage? Mais il semblerait, monsieur, que vous abandonnez Aubeteyre!

–Pas tout à fait. Je viens passer quelques mois à Paris, prendre l’air de la cour dont j’ai si longtemps vécu éloigné et présenter mes hommages à Sa Majesté, que je n’ai point vue depuis quinze ans. Quant à Noël, il me quitte, je le donne à ma fille.

–A Mlle d’Aubeteyre? dit Lusignac avec étonnement.

–Saus doute, à Blanche. Mon vieux Noël ne m’eût quitté pour rien au monde: il a fallu que ma fille eût besoin de lui.

–Et oserai-je vous demander, monsieur, ce qui nécessite la présence de Noël auprès de Mlle d’Aubeteyre?

Le vieillard se tourna vers Blanche et échangea avec elle un sourire discret.

–Bast! ce n’est plus un mystère, maintenant? Qu’en dites-vous, Blanche?

La jeune fille se contenta de baisser les yeux.

–Eh bien! mon cher comte, poursuivit le vieillard–car vous voilà comte, et comte d’une vieille et illustre comité–vous n’ignorez pas que demain M. le Prince, auquel vous êtes attaché, épouse la fille de M. le connétable.

Le visage de Lusignac devint sombre comme la nuit.

–Je le sais, monsieur le comte, dit-il brièvement et d’une voix altérée.

–Vous savez aussi quels anciens liens d’amitié m’attachent à la famille de Condé. Feu M. le Prince me portait une vive affection.

–Et j’ai connu, ajouta Lusignac, à l’accueil que son fils me fit à moi-même, il y a quelques années, qu’il vous gardait les sentiments de son père.

–A merveille! M. le Prince s’occupait donc de monter la maison de Mme la Princesse. Je songeai alors que Blanche était en âge de paraître à la cour, où l’appelaient son rang et son nom. L’occasion était unique. Cependant, à l’idée de quitter ma fille, je me rappelai la vive douleur que j’avais éprouvée quelques années auparavant, lorsqu’il avait fallu me séparer de vous, mon fils.

Mais je devais songer à l’établissement de Blanche; et puis la petite rusée semblait si vivement désirer venir à Paris!. Sans rien me dire, elle me lançait des regards si éloquents, lorsque l’affaire était sur le tapis, que je me laissai persuader. J’écrivis à M. le Prince, en lui demandant le secret, surtout pour vous, que je me faisais un plaisir de surprendre.

La réponse de M. le Prince fut telle que je l’attendais. Nulle dame n’aura auprès de Mme la Princesse situation plus élevée que Mlle d’Aubeteyre.

Et maintenant, mon fils, vous qui êtes de la maison, à quelle heure estimez-vous que je doive me présenter à l’hôtel de Condé?

–Ma foi, monsieur le comte, tout y doit être dans un grand désordre. Hier, l’hôtel ressemblait à un quartier pris d’assaut. Mais que cela ne vous inquiète pas. Si vous le voulez bien, nous irons ensemble.

–J’exigerai encore de votre obligeance, monsieur, que vous me conduisiez chez la bonne faiseuse. Il ne faut pas, vous le concevez, que vos mauvais plaisants de cour trouvent dans la toilette un peu provinciale peut-être de Mlle d’Aubeteyre prétexte à leurs sots quolibets.

–Soyez sans crainte, monsieur le comte, dit Lusignac en regardant Blanche, qui cette fois pâlit à faire croire qu’elle s’allait évanouir, personne n’osera plaisanter Mlle d’Aubeteyre dès qu’on saura qu’elle me touche de près. Mais je ne réponds pas, ajouta-t-il galamment, qu’en la voyant, nos plus belles dames ne sècheront point de jalousie.

Le comte d’Aubeteyre écoutait en souriant.

–Il est donc vrai, monsieur, dit-il, comme nous l’ont appris les échos portés par le vent jusqu’en Gascogne, il est donc vrai que vous êtes un terrible à la cour du Louvre?

–J’ai simplement fait respecter l’honneur de mon nom; voilà tout.

–Bien! bien! aj outa le vieillard en hochant la tête; il sied à un gentilhomme de tracer autour de lui, avec son épée, un cercle que les écervelés eux-mêmes ne soient pas tentés de franchir.

VII
DEUX SOLLICITEURS

Table des matières

A ce moment, un laquais à la mine intelligente et éveillée souleva la draperie et, du seuil, demanda au comte de Lusignac s’il lui plaisait de recevoir M. le marquis de Tirechappe.

–Quel est ce titre et quel est le personnage? demanda Lusignac qui, en ce moment, oubliait tout à fait son adversaire de la rue Saint-Denis; je ne connais marquis, comte ni baron de ce nom. Voyons, Gaspard, que te semble du visiteur?

Gaspard allait répondre et donner probablement sur l’apparence extérieure du prétendu marquis les plus fâcheux renseignements, lorsque la portière s’entr’ouvrit et la tête hardie de notre ami Claude Annebault apparut dans l’entre-bâillement.

–Inutile, monsieur le comte, de questionner cet excellent Gaspard. C’est moi, Claude Tirechappe, qui, pour arriver jusqu’à vous, me suis permis cet innocent subterfuge.

Lusignac reconnut du premier coup d’œil le bandit et se mit à rire. Mais M. d’Aubeteyre le prit d’autre sorte:

–Parbleu! s’écria-t-il avec indignation, voilà un impudent coquin!

Claude l’éxamina d’un air passablement narquois.

Mais à peine avait-il fixé les yeux sur le vieillard qu’il fit un mouvement involontaire et regarda l’un après l’autre tous les témoins de cette scène.

Il eut un autre mouvement, tout aussitôt réprimé, en apercevant Jehdaël, et sans affectation il se tourna vers Lusignac, de façon à échapper aux regards directs des deux vieillards.

Cela s’était passé en l’espace d’une seconde.

–Eh bien! que me veux-tu, maraud? demanda Lusignac en riant.

–Monseigneur ne paraît pas me garder rancune de ma petite supercherie, dit mielleusement le condottiere.

–Non, je ne t’en veux pas. Mais dépêche-toi. Dis-moi ce qui t’amène et tourne-moi les talons.

–Monseigneur, dit Tirechappe d’un ton lamentable, nous vivons dans un temps bien triste pour les gens d’épée. Mourant de faim à Paris, où les hommes de talent sont dédaignés, où les arts ne sont pas encouragés, où l’on jeûne tout un mois pour gagner un petit écu, je suis parti pour les Flandres. J’ai offert aux Provinces-Unies cette épée dont mes compatriotes ne voulaient plus, les ingrats!

Et Tirechappe montra d’un geste la belle rapière qu’il avait, le matin même, empruntée à la boutique de maître Le Hardy.

–Au fait! dit Lusignac.

–M’y voici, monseigneur. J’étais en Flandre depuis quelques mois, bataillant de mon mieux, quand voilà que l’on signe la paix. Je reviens à Paris, sans sou ni maille, et j’étais dans une détresse profonde, quand je me souvins de notre rencontre rue Saint-Denis et de votre offre généreuse. Alors.

–Très bien! très bien! j’entends de reste, interrompit Lusignac en se reprenant à rire. Tu passeras chez mon intendant, qui…

Cette fois, ce fut le laquais Gaspard qui coupa la parole à son maître, en survenant tout à coup.

–M. le chevalier Guy de la Vergne, dit-il, sollicite l’honneur d’être reçu par monsieur le comte, pendant quelques moments, en audience privée.

–Le chevalier de la Vergne! s’écria d’une voix presque irritée M. d’Aubeteyre.

–Oui, monsieur, répondit Lusignac en jetant sur son père adoptif un regard surpris. Voyez-vous quelque empêchement à ce que je reçoive M. de la Vergne?

–Un grave empêchement, oui. Mais vous-même?

–Moi, monsieur le comte, pour des raisons que je me propose de vous dire, j’avoue que j’aurais regret de refuser ma porte au chevalier.

–Ces raisons sont sérieuses?

–Très sérieuses!

–Alors recevez M. de la Vergne.

–J’aurai soin, du reste, de lui donner, comme il me le demande, une audience secrète, dans la salle voisine. Gaspard, ajouta-t-il, priez M. le chevalier de la Vergne de vous accompagner jusqu’ici.

A ce moment, ses regards rencontrèrent Claude Tirechappe, qui, très discrètement et très silencieusement, s’était à moitié dissimulé derrière les larges plis de la portière en tapisserie:

–Ah! tu es encore là, mon drôle. Ne t’ai-je pas donné satisfaction?

–Oh! tout à fait, répondit gracieusement Claude, et ne croyez pas, monseigneur, qu’une curiosité déplacée m’ait fait rester ici. Seulement, vous avez oublié de fixer la somme qui… que…

–Ah! et tu n’oublies rien, toi? dit Lusignac. Eh bien! mon intendant te comptera dix pistoles. Va!

–Monseigneur, ma reconnaissance! s’écria Claude en balayant le parquet de son feutre en détresse.

–Allez, allez, maître Claude Tirechappe! articula Lusignac d’une voie haute et impatientée, qui vibra dans l’escalier.

Un gentilhomme vêtu de noir montait précisément les degrés.

En entendant ce nom de Claude Tirechappe, il s’arrêta étonné; et lorsque la portière s’ouvrit pour laisser passer à reculons l’audacieux bandit, ce gentilhomme, le chevalier de la Vergne, descendit précipitamment quelques marches, comme pour échapper au regard des hôtes du premier étage.

–Claude, très satisfait, descendait à la hâte le large escalier de pierre, pressé d’aller au rez-de-chaussée toucher ses dix pistoles, quand, au moment où il passait devant le chevalier, celui-ci l’arrêta par le bras.

–Chut! dit-il à voix basse, répondez à ma question: vous êtes bien Claude Tirechappe?

–Et vous le chevalier de la Vergne, répondit l’aventurier, qui considérait avec attention, et pour ainsi dire les yeux dans les yeux, le gentilhomme, comme s’il eût voulu préciser des souvenirs encore vagues.

–Il n’importe comment je me nomme, répondit le chevalier en imposant à sa voix une nouvelle sourdine; mais si, comme je le crois, vous êtes bien une façon de bretteur qu’on nomme Claude Tirechappe, il y a pour vous vingt pistoles à gagner, si vous vous trouvez ce soir, à neuf heures, rue des Tournelles, derrière le vieux Marché-aux-Chevaux.

–Je m’appelle Claude Tirechappe, je suis l’homme que vous dites, vingt pistoles me conviennent à merveille, et je serai ce soir au rendez-vous.

Cette conversation précipitée avait duré moins de temps qu’il n’en a fallu au lecteur pour en prendre connaissance.

Le chevalier de la Vergne monta rapidement les quelques marches qui le séparaient du palier.

Claude descendit, au contraire, et s’empressa d’aller prendre possession des cent livres qu’il devait à la générosité de Gilbert de Lusignac.

Il remercia l’intendant d’un sourire qui voulait être gracieux, mais qui était surtout distrait,

Claude, en effet, depuis quelques instants, était rêveur et perplexe.

Il cherchait le mot d’une énigme et fouillait laborieusement dans les catacombes de sa mémoire, si pleine d’aventures et de souvenirs confus.

–Pourquoi M. d’Aubeteyre et le pasteur Jehdaël –je les ai bien reconnus, quoiqu’il y ait longtemps que je les ai quittés–pourquoi sont-ils à Paris avec Mlle Blanche, que j’ai vue toute petite et qui maintenant.

Bah! se dit-il philosophiquement, tout cela ne me regarde pas; mais ce qui me regarde, c’est ce rendez-vous donné, ces vingt pistoles promises. Tripes du pape! voilà qui m’intéresse! Par les cornes de Belzébuth! je jurerais que j’ai déjà vu ce chevalier de la Vergne, et j’ajouterais même qu’il n’y a pas longtemps de cela. Mais où? Voyons donc, voyons donc!

Claude, tout en s’acheminant vers l’hôtellerie des Quinze-Vingts, où l’attendait avec impatience la belle Michelle, s’abandonnait à ses recherches mentales.

Brusquement il s’arrêta.

Il était alors dans la rue Saint-Honoré, et les passants durent le prendre pour un possédé quand tout à coup il leva les bras en l’air et s’écria:

–Par la diablerie diabolique du grand diable des diables! je tiens mon homme. Ce chevalier dont M. d’Aubeteyre semble se défier, pardieu! jesais bien où je l’ai rencontré: ce matin, chez maître Le Hardy, ce gentilhomme vêtu de noir, qui s’enfuyait par la petite porte, tonnerre d’enfer! c’était lui, j’en suis sûr, sandis!

Et, tout heureux d’avoir trouvé ce qu’il cherchait avec obstination, comme allégé d’un poids qui l’alourdissait, Claude Tirechappe vola vers ce paradis terrestre au petit pied dont Michelle Jacotin était la trop complaisante gardienne.

Dans une petite salle ornée de trophées d’armes, le comte de Lusignac et le chevalier de la Vergne se trouvaient en tête-à-tête. Tous deux étaient jeunes, tous deux étaient beaux, tous deux étaient nobles, tous deux appartenaient à la race des privilégiés: et pourtant quelles dissemblances entre eux!

Quel éclair de franchise et de loyauté dans les yeux du premier!

Que d’hypocrisie, que de duplicité sur le visage du second! Combien de pensées mystérieuses et sinistres ne se cachaient-elles pas dans les replis de son âme sombre!

Malgré son assurance habituelle, le chevalier semblait étrangement embarrassé.

Il gardait un silence aussi gênant pour lui-même que pour son interlocuteur. Lusignac le voulut rompre.

–Quelle bonne fortune, monsieur le chevalier, me procure l’honneur de votre visite?

–Monsieur le comte, répondit lentement et d’une voix sourde le chevalier de la Vergne, je ne vous dissimulerai pas que j’ai longtemps hésité avant de tenter auprès de vous une démarche qui m’est très pénible,

–Parlez, monsieur le chevalier, dit courtoisement Lusignac, je suis tout à vous. Serais-je assez heureux pour pouvoir vous être utile?

–Il s’agit d’un service, en effet, répondit la Vergne, dont la voix devenait de plus en plus basse et profonde.

–Un service? Vive Dieu! disposez de moi, de mon crédit, de mon épée, de ma bourse.

Le chevalier garda le silence.

Il semblait à la fois hésiter et réfléchir.

On eût dit qu’au fond de son âme ténébreuse l’orgueil et la nécessité se livraient en ce moment un terrible combat.

–Monsieur de Lusignac, dit-il enfin avec un effort visible, j’ai besoin pour ce soir de trois mille écus, et je ne sais où trouver cette grosse somme. Je ne la demanderai même pas à M. le duc d’Épernon, à qui j’appartiens, tant sa réponse négative me paraît certaine d’avance.

–Pas un mot de plus, chevalier, dit avec noblesse Lusignac en se levant. Dans une heure, les trois mille écus seront chez vous.

–Monsieur le comte, je vous prie…

–Vous me désobligeriez fort en me remerciant, monsieur de la Vergne. C’est un devoir étroit pour les gentilshommes que de s’entr’aider. D’ailleurs l’édit de Sa Majesté qui m’a donné la comté de la Vergne ne m’a-t-il pas fait un peu votre parent?

–Et l’éminent service que vous me rendez aujourd’hui scelle notre parenté. Mon embarras, je dois vous l’avouer, était extrême. Ma charge auprès du. grand maître de l’infanterie m’oblige à assister demain aux fêtes qui auront lieu au Louvre, en ’honneur du mariage de M. le Prince…

A ces mots, Lusignac pâlit horriblement et ferma les yeux, comme si une cruelle douleur venait soudainement de lui mordre le cœur. La Vergne continuait cependant:

–De plus, M. d’Épernon, qui sait mon peu de fortune, me promettait hier encore de me pourvoir d’une compagnie ou de m’envoyer, comme son lieutenant, à Metz, dont il a le gouvernement. C’étaient là deux causes de dépenses considérables qui ne laissaient pas de me préoccuper fort.

–Je suis bien heureux d’avoir pu vous être utile en cette occurrence, chevalier, et je vous remercie d’être venu sans hésiter frapper à ma porte. C’est un honneur que j’apprécie.

Par ces dernières paroles, Lusignac prenait congé du solliciteur.

Celui-ci le comprit.

Après avoir salué le comte avec un peu trop d’humilité peut-être, la Vergne se retira.

Mais à peine avait-il fait quelques pas au dehors, qu’au moment où il allait atteindre l’escalier, Mlle d’Aubeteyre apparut, radieusement belle, dans l’encadrement d’une porte.

Sans avoir conscience de ce qu’il faisait, la Vergne s’arrêta.

D’un œil ardent, il contempla la gracieuse jeune fille, qui baissait les yeux sous son regard.

Ils étaient là, tous deux immobiles: Blanche, au comble de l’embarras; la Vergne, ébloui, fasciné, éperdu, s’enivrant de son admiration même, quand Lusignac s’avança.

Le bruit de ses pas rappela à lui le chevalier.

Par un mouvement rapide, il souleva son feutre ombragé d’une plume noire et disparut dans l’escalier.

–Quelle est cette jeune fille? se demanda-t-il fiévreusement dès qu’il eut franchi le seuil de l’hôtel. Sans doute la fiancée de ce Lusignac. Oh! qu’elle était belle dans son trouble! Que de chasteté dans ses yeux baissés, sous l’ombre de ses longs cils!

Mais à quoi vas-tu rêver, chevalier de la Vergne? As-tu un palais, des richesses, une comté à offrir à une jeune femme? Non, toutes les joies sont pour celui qui t’a volé ta fortune, ton titre, et jusqu’à ton nom; pour celui devant lequel, toi chétif et pauvre, tu viens de t’humilier, de t’avilir; pour ce Lusignac, enfin, ce Lusignac que je hais, que j’abhorre, cet aventurier venu on ne sait d’où pour empoisonner ma vie, détruire mes espérances et me ravir tout ce que j’aurais dû posséder.

Entre nous, monsieur le comte, c’est un duel à mort.

Vous avez vos richesses, et vous m’en accablez; j’ai, moi, d’autres forces sous lesquelles vous succomberez tôt ou tard.

Oh! poursuivit le chevalier, revenant à sa première pensée, que cette jeune fille était belle! Mais quel moyen de la revoir?

La tête baissée, Guy de la Vergne s’enfonçait dans les rues de Paris, songeant profondément.

En cet instant, il oubliait tout: sa haine implacable contre Lusignac aussi bien que sa liaison amoureuse avec Gervaise Le Hardy. Au fond de sa pensée, par la force du souvenir, il évoquait l’image de cette charmante jeune fille qui lui était apparue à l’hôtel de la rue des Francs-Bourgeois; il se jurait à lui-même de faire tout au monde pour se retrouver en face d’elle et pour s’en faire aimer.

VIII
BLANCHE

Table des matières

Lusignac était resté seul avec Mlle d’Aubeteyre au moment où Guy de la Vergne, sous l’empire d’un sentiment aussi violent que subit, descendait précipitamment les degrés et sortait éperdu de l’hôtel où il avait rencontré un si généreux accueil.

Depuis le matin, c’est-à-dire depuis son arrivée, chaque fois que son regard rencontrait celui de Lusignac, la jeune fille rougissait visiblement.

Ses joues s’empourprèrent de nouveau lorsqu’elle l’aperçut, et c’est avec un léger tremblement dans la voix qu’elle lui dit:

–Mon père et M. de Margailhan ont gagné leurs appartements.

–M. de Margailhan? s’écria Lusignac étonné.

Blanche sourit.

Elle paraissait tout heureuse d’apprendre à son ancien compagnon d’enfance quelque chose qu’il ignorât.

–Ne savez-vous pas, monsieur le comte, que tel est le nom de l’homme vénérable qui nous a élevés tous deux?

–De Jehdaël! Ma foi, mademoiselle, j’avoue que je l’ignorais. Mais ce n’est guère ici le lieu de tenir conversation, et s’il vous plaît d’entrer dans cette chambre…

D’un geste, le comte écarta une lourde portière qui donnait accès dans un charmant petit cabinet tendu de vieilles tapisseries d’Arras et orné de trophées d’armes et de tableaux.

Sur un dressoir, de belles aiguières d’or et des buires d’argent lançaient un feu d’artifice d’étincelles.

Dans le fond, sur un piédestal de marbre, une nymphe de Germain Pilon penchait gracieusement son urne.

Blanche entra, et, sans mot dire, elle se blottit dans un large fauteuil en cuir de Cordoue datant de la Renaissance.

Curieuse, elle regardait autour d’elle, et l’on pouvait surprendre dans ses beaux yeux intelligents des éclairs d’admiration.

Brusquement elle parla:

–Savez-vous bien, monsieur le comte, dit-elle d’une voix mutine, que je vous en veux beaucoup?

–A moi, mademoiselle? demanda le comte. Eh, mon Dieu! qu’ai-je donc fait?

–Oh! la liste de vos torts serait longue. Il y a les torts passés et les torts récents.

–Voyons ces derniers, dit Lusignac en riant. Je suis curieux de les connaître… pour les réparer si je puis, sehâta-t-il d’ajouter.

Blanche, qui jusque-là lui tournait presque le dos, leva la tête et le regardant en face:

–D’abord, monsieur, c’est à peine si vous m’avez souhaité la bienvenue, ce matin; pourquoi? Je n’ai plus retrouvé en vous le compagnon de mes années d’enfance; pourquoi? Autrefois, j’étais votre sœur et vous m’appeliez Blanche. Aujourd’hui, vous me saluez cérémonieusement, vous me débitez des politesses glaciales, et je ne suis plus pour vous que Mlle d’Aubeteyre. Pourquoi? pourquoi?

Blanche avait commencé cette série de questions presque en plaisantant; elle ne l’avait pas finie que son front était devenu sérieux, sa voix émue et ses yeux imperceptiblement humides.

Lusignac souriàit toujours.

–Ce dont vous vous étonnez est tout simple, mademoiselle, répondit-il. Vous avez grandi, vous êtes une femme maintenant. Il est juste et convenable que je ne vous traite plus en enfant. D’ailleurs, ajouta-t-il adroitement, êtes-vous auprès de moi telle que vous étiez jadis, à Aubeteyre, quand nous jouions ensemble sur les grandes pelouses?

L’argument embarrassa un instant Mlle d’Aubeteyre, qui fit une petite moue mécontente et répondit avec humeur:

–Il n’y a entre nous nulle comparaison à faire. Vous, monsieur le comte, vous êles devenu un grand seigneur.

–M. d’Aubeteyre n’est-il pas comte, lui aussi, et cela vous empêche-t-il d’aimer votre père? interrompit Lusignac.

–Vous êtes premier gentilhomme de M. le Prince, continua Blanche sans répondre à l’interruption.

–Vous serez demain première demoiselle de Mme la Princesse, riposta le jeune homme, qui, en prononçant ce nom, ne put s’empêcher de froncer le sourcil.

Blanche regarda Lusignac.

–Dois-je vous l’avouer? dit-elle, cet honneur m’effraie.

–M. le comte d’Aubeteyre me disait pourtant ce matin que vous l’aviez ardemment désiré.

Blanche fit un signe de tête qui semblait vouloir dire: «Oh! distinguons!» Après un instant de silence, elle reprit:

–J’avais grand désir de venir à Paris, c’est vrai, mais non point d’aller à la cour, dit-elle. Cependant, j’ai dû me résigner à l’honneur que l’on voulait me faire. Je n’avais pas d’autre moyen de vous revoir…

A peine cette parole inconsidérée s’était-elle échappée de ses lèvres qu’elle eût voulu pour beaucoup ne l’avoir point prononcée. Mais il était trop tard.

Rouge comme une fleur de grenadier et toute prête à pleurer, elle s’enfonça plus profondément dans le haut fauteuil, de façon à échapper tout à fait aux regards de Lusignac.

Celui-ci, absorbé par d’autres pensées, ne saisit pas la signification touchante de ce mot qui du cœur de la jeune fille était si naturellement monté à ses lèvres. Il y vit seulement une preuve de la persistance de cette tendresse enfantine qui les liait jadis, Blanche et lui.

–Vous ne m’aviez donc pas oublié, Blanche, lui dit-il, là-bas, au château d’Aubeteyre?

–Nous n’oublions pas ainsi ceux que nous aimons, répondit la jeune fille d’une voix confuse.

Chaque soir, votre nom, monsieur, était prononcé devant la haute cheminée où vous berça jadis la vieille Yolande.

Vos lettres étaient bien rares et bien courtes! Quelle joie. pour mon père et pour le révérend Jehdaël, lorsqu’un courrier nous apportait un billet de vous! Ah! monsieur, monsieur, continua-t-elle d’un ton de plus en plus ému, tout le monde vous aime bien à Aubeteyre; M. le comte et le révérend sont fiers de vous avoir élevé. Et Noël aussi, qui prétend que vous êtes le premier gentilhomme de France.

Lusignac était attendri par ces protestations si naïves d’une affection profonde.

–Vous ne me parlez pas de vous, mademoiselle, dit-il doucement.

La jeune fille tressaillit:

–Oh! moi, fit-elle avec une expression singulière, je vous aime en sœur, et c’est tout simple. Vous souvient-il quand ma mère nous conduisait tous deux au prêche? Quels soins elle prenait de nous! Vous étiez presque un homme lorsqu’elle est morte; j’étais, moi, encore une enfant. Je commence à comprendre maintenant tout ce que sa mort m’a enlevé. Oh! une mère à qui l’on peut tout confier, qui vous console, vous soutient et vous encourage, qui soit un guide et une amie, que n’ai-je une mère!

La voix troublée de la jeune fille s’éteignit dans un sanglot.

Les larmes qu’elle s’efforçait vainement de retenir depuis quelques instants gonflèrent ses paupières et roulèrent en perles humides sur ses joues fraîches et pures. La pauvre enfant suffoquait.

Habitué à considérer Blanche comme une petite fille et à la traiter comme telle, Lusignac, ému autant que surpris, trouvait à part soi que la conversation prenait un tour bien singulier.

Blanche essuya rapidement ses yeux et sourit à travers ses larmes; on eût dit un rayon de soleil matinal perçant la brume diamantée de rosée.

Lusignac avait saisi une de ses mains; la jeune fille enveloppa dans les siennes celle du comte, et le regardant bien en face, les yeux dans les yeux, avec une tendresse infinie:

–Gilbert, dit-elle de sa voix mélodieuse, que vous avez été bon d’envoyer à mon père ce portrait si ressemblant! Ce lui fut une grande joie. Il retrouvait dans cette peinture, disait-il, un fils bien-aimé qu’il avait perdu. Oh! lui aussi ne se pouvait consoler de votre absence, non plus que M. de Margailhan. Si vous saviez combien Aubeteyre est triste depuis votre départ! La petite chambre que vous habitiez pendant votre enfance est restée close. Tout y est en l’état que vous avez laissé le jour où vous prîtes la route de Paris.

Vous souvient-il de ces belles roses moussues qui croissaient sous vos fenêtres? Le soleil de notre Gascogne en avait entr’ouvert quelques-unes le jour de notre départ. Je suis allée au fond de la chapelle où dort notre mère dans son tombeau, et, priant pour tous deux, j’y ai laissé les premières roses de l’année entre les mains de la statue de pierre. Elles doivent être flétries maintenant, ajouta-t-elle avec une inflexion triste dans la voix.

Puis elle continua avec abandon et comme si Lusignac eût toujours été son compagnon d’autrefois.

–Comme ce voyage était long! Je croyais que je n’arriverais jamais. Des routes interminables, des auberges, et puis de nouvelles routes, des villes, des villages encore et toujours. Je ne savais plus où j’étais ni où j’allais. Enfin, nous sommes arrivés à Paris; ensuite il a fallu trouver cet hôtel. Je vous ai aperçu la première, quand la porte s’est ouverte et que vous avez si courtoisement ployé le genou. Oh! je vous ai bien reconnu! Votre image est gravée là.

Elle se frappa le front d’un doigt léger; avec plus de vérité elle eût pu se frapper le cœur, la pauvre petite! Il était visible que cette heure d’épanchement, elle l’attendait, elle l’espérait depuis qu’elle avait quitté Aubeteyre.

Lusignac, charmé par ce doux babil, la laissait parler. Il oubliait ses mains dans les siennes. Mais une horloge sonna lentement deux heures. Le comte songea à ses devoirs de maître du logis.

–Blanche, dit-il, vous n’avez que bien peu de temps pour vous préparer à votre présentation à Monsieur le Prince et à Mademoiselle de Montmorency. J’ai donné l’ordre de veiller aux désirs de M. d’Aubeteyre et du révérend Jehdaël, car, ajouta-t-il en souriant, l’heure du diner est passée. Tous mes gens sont, du reste, à vos ordres.

Mlle d’Aubeteyre se leva du fauteuil où elle venait de passer une heure si courte à son gré et si douce.

–Promettez-moi, monsieur le comte, qu’au moins, lorsque nous serons seuls, nous redeviendrons frère et sœur, comme par le passé. Pour vous, je serai Blanche, et pour moi vous serez toujours Gilbert. Nous nous verrons souvent à l’hôtel de Condé. Le pacte vous convient-il?

–Peut-être nous verrons-nous moins souvent que vous ne le supposez, Blanche. N’importe! Voilà qui est convenu, ajouta Lusignac en déposant un baiser sur la main mignonne de Mlle d’Aubeteyre.

Les yeux de celle-ci resplendirent d’une joie profonde; en s’éloignant, elle jeta sur Lusignac un long regard tout empreint d’une ardente passion qui s’ignorait encore elle-même.

Une chambre coquettement ornée avait été préparée pour la jeune filleau second étage de l’hôtel.

De grandes caisses, destinées au bât des mules, y avaient été apportées et l’encombraient.

Blanche appela sa chambrière pour l’aider à s’habiller.

Mais Nicolle ne donna pas signe de vie; elle avait, pour ne pas répondre, d’excellentes raisons, comme on le verra par la suite.

Mlle d’Aubeteyre résolut alors de faire sa toilette elle-même.

Avant de dénouer les premières aiguillettes, elle tira de son sein un objet de petite dimension qu’elle cacha bien vite dans le creux de sa main.

Puis elle regarda autour d’elle, et, bien certaine d’être seule, elle dévora des yeux l’objet si soigneusement caché.

C’était le chef-d’œuvre d’André de Vito, la miniature représentant Lusignac, que celui-ci avait envoyée au château d’Aubeteyre, où Blanche n’avait pas voulu la laisser en partant.

–Gilbert! disaient inconsciemment ses lèvres frémissantes, Gilbert!

Et, s’isolant du monde entier, l’âme envahie par une pensée absorbante, elle s’abîma dans la contemplation du portrait du comte de Lusignac.

IX
AMOURS DE VILLAGE.

Table des matières

Tandis que sa maîtresse réclamait vainement ses services, Mlle Nicolle, elle aussi, effeuillait à l’office, avec l’intelligent Gaspard, la fleur des souvenirs.

Le valet favori de Lusignac, comme presque tous les serviteurs du reste, était né en Gascogne, sur le domaine d’Aubeteyre.

Il était dévoué corps et âme à son maître.

Au moment où, sur l’ordre du comte d’Aubeteyre–qui, pour répondre à une demande de son fils adoptif, lui envoyait un laquais sur lequel il pût compter’–Gaspard avait quitté son village pour venir à Paris, il était fort amoureux d’une petite donzelle en jupon court répondant au nom de Nicolle.

Celle-ci, âgée de seize ans à peine, promettait d’être presque aussi jolie que sa sœur aînée Gervaise, dont la beauté était célèbre à dix lieues à la ronde; si célèbre même, qu’une certaine baronne de Clavayroux, demeurant en son château non loin d’Aubeteyre, et qui dévorait en procès absurdes les derniers débris de sa fortune, se la fit présenter.

La vieille plaideuse,–elle avait soixante-dix ans et soutenait toujours trois ou quatre procès au moins,–fut frappée de la rare distinction dont était empreint le visage de la jeune fille.

–Allons, dit-elle, pour cette fois, la voix publique n’a pas exagéré, cette fille est plus belle encore qu’on ne me l’avait dit. Et avec cela de la fierté naturelle, des airs de princesse! Je jurerais que la mère de cette drôlesse a reçu un regard de gentilhomme. Feu M. de Clavayroux ou peut-être mon voisin de Castéjac, aura rôdé par là. Toujours est-il que j’ai rarement vu plus joli minois. Eh! par la sambleu! ajouta t-elle en jurant, comme se le permettaient fréquemment alors les femmes nobles, je retiens cette fille. Elle m’accompagnera à Paris, où il faut absolument que j’aille solliciter mes juges. Que de procès j’eusse gagnés, si j’avais pris plus tôt cette détermination!

La baronne le fit comme elle l’avait dit. Elle emmena Gervaise à Paris; mais quand, après avoir perdu toutes ses causes, les unes après les autres, malgré les infatigables sollicitations dont elle poursuivit ses juges, la vieille plaideuse revint à Clavayroux plus pauvre qu’elle n’en était partie, Gervaise ne l’accompagnait pas.

Le bruit courut bientôt dans le village que la belle fille avait inspiré un amour violent à un vieux bourgeois de Paris, lequel lui avait offert sa main.

Quelques mauvaises langues prétendirent bien que cette main-là était la gauche; mais la calomnie dut se taire lorsque Mme de Clavayroux déclara qu’elle-même avait donné son consentement au mariage de Gervaise avec Pierre Le Hardy, maître fourbisseur établi rue de la Ferronnerie, à l’enseigne de la Croix de Lorraine.

Les détails étaient précis, les témoignages indiscutables. Il fallut bien se rendre.

Sur ces entrefaites–c’est-à-dire vers1606,– Gaspard, qui courtisait Nicolle pour le bon motif, la dut quitter, comme nous venons de le dire, afin d’obéir à M. d’Aubeteyre, qui l’envoyait à M. de Lusignac.

Il partit sans enthousiasme, et la séparation des deux amants fut même des plus attendrissantes.

Mais, à Paris, les jolies filles ne sont point rares; puis, faut-il l’avouer? Gaspard, tout fier de posséder la confiance de son maître et gonflé de l’importance qu’il s’attribuait, oublia bien vite l’aimable Nicolle.

C’est justement ce que celle-ci lui reprochait avec une certaine aigreur au moment où nous entrons dans l’office de l’hôtel de Lusignac.

–Ouais! monsieur, disait-elle, ne croyez point que ce soit pour vos beaux yeux que l’on a fait deux cents lieues et avalé je ne sais combien de muids de poussière.

–Assurément, charmante Nicolle, répondit’ Gaspard du ton d’un homme content de lui-même et qui connaît sa valeur à merveille, assurément, vous ne vous êtes mise en route que pour accompagner Mlle d’Aubeteyre–que Dieu protège! Mais il me semble que vous ne devez pas être fâchée de retrouver ici d’anciens amis du pays.

–Est-ce pour vous, interrompit Nicolle d’un petit ton impertinent, est-ce pour vous que vous dites cela?–

–Mais. apparemment.

–Eh bien, vous vous trompez. D’abord vous n’êtes pas mon ami; ensuite vous êtes le dernier homme que j’eusse plaisir à revoir.

–Pourtant, ma jolie Nicolle, nous ne jasions pas de même sorte quand je partis!

–Ah! parlons de votre départ. Eh quoi! au moment de m’épouser, monsieur s’en va sans même demander licence!

–Petite Nicolle, tu sais bien que j’obéissais à M. le comte.

–Taisez-vous, traître! vous êtes un ambitieux. Mais ne croyez pas que les femmes ne sachent point oublier tout aussi bien que les hommes.

–Comment donc! observa Gaspard railleur, elles oublient mieux et plus vite.

Cette plaisanterie exaspéra l’irascible Nicolle.

–Oui, monsieur, elles savent oublier, et c’est fort heureux pour elles, toujours délaissées pa des monstres sans foi. Pour ma part, je sais bien que si j’avais voulu…

–Nicolle, vous voyez bien que vous êtes dans votre tort, puisque vous vous fàchez.

–Dans mon tort! Ah! voilà qui dépasse toute impudence! Quoi! monsieur, depuis troi s ans vous n’avez même pas même donné signe de vie, et c’est vous qui m’accusez!

–Comment l’aurais-je pu faire? Je ne sais pas plus écrire que vous ne savez lire.

–Mauvaises raisons! Il fallait aller trouver ma sœur Gervaise, qui est une savante, elle.

–Et, mordioux! sais-je où gîte votre sœur? Eh puis on la disait devenue très grande dame, quand j’ai quitté le pays.

–N’espérez pas, répliqua naïvement la candide Nicolle, n’espérez pas me faire accroire qu’on ne peut trouver personne à Paris, quand on veut bien chercher. Il n’est personne à Aubeteyre, que je ne connaisse de vue ou de nom.

Gaspard, sans respect pour son interlocutrice, éclata d’un rire franc et sonore.

–Mon enfant, dit-il paternellement, Aubeteyre n’est point Paris, un ruisseau n’est pas une rivière, un hameau n’est pas une grande ville; et vous demeureriez ici cent dix ans, jarnidieu! vous ne connaîtriez pas encore, je vous le jure, le quart des habitants.

Cette petite leçon humilia la jeune villageoise, qui reprit d’un ton piqué:

–Soit! monsieur Gaspard, mais enfin vous connaissez la rue de la Ferronnerie, je suppose?

–J’irais les yeux fermés.

–Eh bien!

–Eh bien? répéta le valet d’un ton interrogagatif.

–Ma sœur demeure justement dans cette rue que vous connaissez si bien.

–Je suis heureux de l’apprendre, répondit Gaspard toujours imperturbable.

–Vous auriez le front de dire que vous ne le saviez pas?

–Pas plus que je ne sais le latin que les papistes marmottent en leurs dents sous prétexte de prier Dieu.

–Ah! c’est trop d’effronterie! Allez, M. Gaspard, le mensonge est un vilain péché.

–Je le sais; mais ma conscience ne me reproche rien!

Cette noble réponse, formulée d’un ton majestueux, sembla toucher la jolie Nicolle.

–Monsieur Gaspard! dit-elle d’une voix câline.

–Mademoiselle Nicolle!

–Vous ne m’avez donc pas tout à fait oubliée depuis trois ans?

–Moi, vous oublier? Jamais, Nicolle! Je suis bâti de telle sorte que la fidélité est naturelle chez moi, tout comme la faim ou l’envie de dormir.

–Est-ce bien vrai, cela? Il y a, m’a-t-on dit, beaucoup de jolies servantes à Paris: ne les avez-vous jamais regardées?

–Hum! hum! jamais! répondit Gaspard en dissimulant son embarras au moyen d’une toux venue fort à propos.

–Alors, vous m’aimez toujours?

–Si je vous aime! mordioux? cent fois plus qu’il y a trois ans, Il est vrai que vous êtes dix fois plus jolie aujourd’hui.

–Alors, vous m’épouserez?

–Demain, aujourd’hui, tout de suite!

Et l’amoureux Gaspard, entourant de son bras la taille flexible de Nicolle, sans que celle-ci fît bien grande résistance, déposa sur les joues appétissantes de la jeune fille deux longs baisers.

Le second retentissait encore, quand la porte s’ouvrit.

Le vieux Noël, ce laquais en cheveux blancs qui avait guidé les premiers pas de Lusignac, et que le comte d’Aubeteyre avait chargé de veiller constamment sur sa fille, entra dans la salle basse.

Il appartenait, ainsi que les autres serviteurs, à la religion réformée, ou plus simplement, comme on disait alors, à la religion.

Ce vieil acteur des guerres confessionnelles était animé d’une foi profonde, d’une conviction inébranlable; c’était un calviniste austère et fanatique; pour tout dire un élève de Jehdaël.

–Le Seigneur vous assiste! dit-il en entrant. Gaspard, ajouta-t-il, et toi, Nicolle, vos maîtres ont besoin de vous. M. le comte d’Aubeteyre et sa fille, ainsi que M. de Lusignac, s’apprêtent à sortir.

En effet, dans la cour, des palefreniers attelaient deux beaux et forts chevaux du Perche à l’un de ces magnifiques carrosses aux caissons peints et sculptés

Où tant d’or se relève en bosse,

comme Trissotin devait le dire, un demi-siècle plus tard.

On se doute que Gaspard aussi bien que Nicolle arrivèrent trop tard pour accomplir leur service ordinaire, ce qui, du reste, leur fut aisément pardonné par Lusignac et par Blanche.

Le comte d’Aubeteyre, sa fille et son fils adoptif prirent place dans le large carrosse, où huit personnes. auraient pu s’asseoir sans la moindre gêne, et qui partit aussitôt dans la direction de l’hôtel de la rue Sainte-Avoye, habité pour quelques heures encore par celle qui, le lendemain, devait s’appeler Mme la Princesse, et près de laquelle Mlle d’Aubeteyre était appelée à vivre désormais.

La présentation de Blanche d’Aubeteyre fut courte.

Mlle de Montmorency, qui était fort jeune–elle avait seize ans–et qui n’avait pas encore pris les impertinentes façons de la cour, reçut avec beaucoup d’affabilité la jeune fille intimidée, en présence de son père, ce connétable de France si versatile, si adroit dans ses évolutions politiques, et qui se vantait de ne savoir ni lire ni écrire, ce qui, du reste, était rigoureusement exact.

Lusignac était resté un peu en arrière, ne se mêlant en rien à l’entretien.

Il attachait sur Mlle de Montmorency des regards où se peignait une religieuse admiration.

Le croyant qui s’agenouille aux pieds de la madone a de ces contemplations voisines de l’extase.

Il n’entendait rien de ce qui se disait; les mots résonnaient à son oreille comme des sons vagues, sans éveiller aucune idée en son esprit.

Soudain son nom prononcé le tira de l’insondable rêverie où il s’abîmait.

–Votre fils, sans doute! demanda le connétable: le vicomte d’Aubeteyre, n’est-ce pas?

–Non, monseigneur, répondit le vieux gentilhomme; mon nom, hélas! s’éteindra avec moi, car je n’ai qu’une fille. Pourtant, M. le comte de Lusignac, pour qui je me permets de solliciter votre haute protection, est mon fils, mon fils bien aimé, quoiqu’il ne soit pas de mon sang.

–M. de Lusignac! s’écria la future princesse de Condé en se tournant vers le jeune homme avec un empressement curieux, qui prouvait que la réputation héroïque et galante du comte était arrivée jusqu’à elle.

Sous le regard presque hardi de Charlotte de Montmorency, Gilbert baissa les yeux comme un écolier timide, et pendant une seconde son cœur cessa de battre dans sa poitrine.

–Pardieu! comte, fit le duc, vous me voyez ravi de faire votre connaissance. J’ai fort entendu parler de vous à la cour, et toujours dans les meilleurs termes. M. de Sully vous a en haute estime. Quel malheur que vous et lui soyez de la religion!

En toute autre occasion, Lusignac eût relevé comme elles le méritaient ces dernières paroles. Mais les yeux bleus de Mlle de Montmorency, qu’il savait attachés sur lui. désarmaient son courage et fléchissaient son énergie naturelle..

Il se contenta de prononcer quelques paroles banales de politesse, en saluant profondément pour cacher son embarras.

Presque aussitôt, M. d’Aubeteyre prit congé du connétable, tandis que Charlotte de Montmorency rappelait une dernière fois à Blanche qu’elle comptait la voir, le lendemain, à ses côtés, dans la chapelle du Louvre.

Par un mouvement instinctif, au moment de franchir le seuil, Lusignac tourna la tête.

Son regard rencontra celui de Charlotte, qui rougit, tandis que, par un effet contraire, Gilbert pâlissait.

Absorbé, le jeune comte remonta en carrosse sans trop savoir ce qu’il faisait, sans remarquer surtout avec quelle persistance Blanche, placée en face de lui, le regardait, étonnée de son mutisme et s’abandonnant avec une ignorance candide à la passion qui envahissait son âme.

Ce fut M. d’Aubeteyre qui rompit le silence:

–M’apprendrez-vous enfin, mon fils, demanda-t-il, les raisons si graves qui vous obligent, dites-vous, à recevoir M. le chevalier de la Vergne?

–Mon Dieu, monsieur le comte, ces raisons, vous n’êtes pas sans les avoir devinées. Le chevalier et moi portons le même nom, et la volonté du roi, en me donnant la comté de la Vergne, nous a faits cousins,

–Sont-ce là ces motifs si considérables dont vous me parliez?

–Il en est un encore dont je ne vous ai pas fait mention, et qui me parait le plus important de tous.

–Lequel?

–Le chevalier est pauvre; il avait lieu d’espérer que les grands biens des comtes de la Vergne, ses ancêtres, lui seraient rendus à lui et ne seraient pas donnés à un étranger. En s’étendant sur moi, la grâce royale a détruit ses espérances. J’ai cru qu’il était de mon devoir de réparer le tort involontaire que j’avais causé au chevalier.

–Et M. de la Vergne a eu recours à vos services? interrogea le vieillard, sans répondre à la question de Gilbert.

–Moins souvent que je ne l’aurais voulu, assurément.

–Quelquefois pourtant?

–Je l’avoue. Mais n’approuvez-vous pas ma conduite en toute cette affaire?

–Je crains, mon fils, que vous ne vous soyez pas bien exactement rendu compte de la situation du chevalier vis-à-vis de vous. Et d’abord il faut toute la générosité dont votre cœur est animé, il faut toute votre jeune insouciance pour n’avoir pas même soupçonné que du jour où vous avez pris lé titre de comte de la Vergne, vous n’avez pas eu d’ennemi plus implacable que le chevalier.

–Le chevalier, mon ennemi, lui!

–Laissez-moi continuer, mon fils, sans m’interrompre. J’ai dit que parmi tous vos ennemis, vous n’en aviez pas de plus acharné que M. de la Vergne. Croyez-vous donc qu’il vous pardonne jamais la ruine de toutes ses espérances? Eh quoi! vous venez de le dire: le chevalier est pauvre–et vous possédez les richesses qu’il convoitait; il occupe à la cour un rang infime, une fonction subalterne qu’il doit au bon plaisir de M. d’Épernon, si je ne me trompe, tandis que vous brillez au premier rang. Et vous pensez qu’à chaque heure du jour il ne compare pas l’état précaire où il se trouve avec la haute situation où vous êtes? Vous ne comprenez pas qu’il doit vous haïr mortellement et souhaiter sans cesse qu’en mourant sans laisser de postérité, vous rendiez au roi la libre disposition de ces biens auxquels il prétend?

–Pourtant, monsieur le comte, permettez-moi de vous faire observer que je ne pouvais décemment fermer ma porte au chevalier ni lui refuser mon appui. Le’nom qu’il porte.

–N’est pas le vôtre. Entre l’illustre branche que vous continuerez dignement et celle dont il est issu, il y a tout-un abîme de boue et de sang. La même souche a produit deux rejetons qui n’ont rien de commun entre eux. Je vois, du reste, que vous savez mal l’histoire des sires de la Vergne, auxquels le roi ne pouvait donner de plus loyal successeur que vous, mon fils. Cette vieille famille des la Vergne, je l’ai vue s’éteindre tout entière, il y a quarante ans, dans les plaines de Jarnac, C’était une race vaillante et forte, qui datait de la grande croisade. Voilà pourquoi vous portez en chef: D’azur chargé d’un soleil d’or rayonnant. Godefroy de la Vergne fut blessé à Mansourah, aux côtés du roi Louis. Enguerrand de la Vergne tomba au pouvoir des Espagnols, à Pavie, en même temps que François1er. Au retour de sa captivité, il embrassa le parti de la Réformation, et tous les siens suivirent ce noble exemple Je vois encore ce grand vieillard à cheveux blancs arrivant avec tous ses parents, sauf un seul, à l’armée de M. de Coligny. Ils formaient cette brave petite troupe à la tête de laquelle M. le prince de Condé chargeait héroïquement, quelques instants avant que ce misérable Montesquiou, cet assassin aux gages de M. le duc d’Anjou, le frappât lâchement par derrière.

Au souvenir des combats de sa jeunesse, le vieux calviniste s’animait.

Retrouvant les haines et les amitiés d’autrefois. comme tous les vieillards, il prenait plaisir à se reporter vers le passé.

–Jehdaël, continu a-t-il, Jehdaël vous dira comme moi que des sires de la Vergne aucun ne recula. En braves gens qu’ils étaient, ils se firent tuer jusqu’au dernier. Pas un ne revint au logis. Vous le voyez, mon fils, le nom de tels hommes est un lourd héritage à porter. Mais je suis tranquille: il est en de bonnes mains.

–Je connaissais cette héroïque histoire, monsieur le comte, répondit Lusignac, mais.

–Attendez, je n’ai pas fini. Un seul, vous ai-je dit, un seul des la Vergne n’avait pas répondu à l’appel de l’aîné de sa race, du comte Enguerrand. Celui-là s’appelait le chevalier Hugues de la Vergne; il était père de cet homme qu’à tort vous nommez votre parent.

–A tort?

–Je m’expliquerai tout à l’heure. Hugues de la Vergne, comme toute sa famille, avait abjuré les erreurs du papisme. Mais, ainsi que je viens de vous l’apprendre, traître à sa foi nouvelle, il avait refusé de la défendre. Lorsqu’il apprit la mort de tous les siens, il s’empressa d’aller revendiquer leurs biens. Dieu est juste! Le jour même où il arrivait, avide et triomphant, au château de la Vergne, ce lâche déserteur y trouva le bourreau, qui sur la haute porte armoriée et sur les murs étendait ce badigeon jaune que vous avez pu voir ici couvrant la façade de l’hôtel du connétable de Bourbon, et dont le honteux stigmate sert à dénoncer la demeure d’un traître. Les comtes de la Vergne, bien que défunts, avaient été exécutés en effigie comme coupables de haute trahison, et leurs biens confisqués par ordonnance royale.

Dès ce jour, le chevalier Hugues n’eut plus qu’un but: se faire adjuger à lui, seul survivant de sa famille, les richesses accumulées de tous ses parents morts. Ces richesses formaient une immense fortune: vous le savez, comte, puisque le roi vous l’a donnée.

Aucune bassesse, aucune ignominie, aucune trahison ne fut épargnée par le chevalier pour arriver à ses fins, Et tout d’abord il abandonna la vraie religion pour retourner au catholicisme. Ce crime envers Dieu lui devait, pensait-il, concilier la bienveillance de la cour du Louvre. Il se trompait et réussit seulement à soulever de dégoût le cœur de tous les gentilshommes qui connurent la cause basse et vile de sa criminelle abjuration.

Dévoré par une âpre convoitise, ayant perdu toute conscience et toute pudeur, il descendit jusqu’aux dernières limites de la plus odieuse félonie.

Le baron de Sombreuse, un de ses amis, resté fidèle à la religion évangélique, poursuivi par des ligueurs et menacé de mort, vint un jour, haletant et sans forces, frapper à sa porte.

Hugues de la Vergne le livra à ses bourreaux, et le sang de cette noble victime rougit le seuil de sa demeure.

Alors le vide se fit autour de lui. Il comprit que cette fortune qu’il convoitait depuis si longtemps, à laquelle il avait tout sacrifié, lui échappait définitivement, et de désespoir il se fit tuer dans un des combats livrés sous les murs de Paris.

–Voilà, dit Gilbert, qui, pendant le récit du comte n’avait pu retenir quelques gestes involontaires de répulsion, une bien sombre histoire. Mais de ce que le père fut un infâme, il ne s’ensuit pas que le fils doive nécessairement lui ressembler.

–Comte, les Romains avaient coutume de dire «Qualis pater, talis filius.» Cela est vrai en français comme en latin. Croyez-moi, tenez-vous en garde contre le chevalier Guy de la Vergne. Lui aussi est une âme obscure. J’ai eu sur ce jeune homme, là-bas, au fond de notre Gascogne, certains renseignements qui m’autorisent à vous parler ainsi. Il est catholique, n’est-il pas vrai? Eh bien! cette seule considération doit suffire à vous décider à ne lier aucune relation avec le chevalier.

–Nous ne sommes pas amis, M. le comte.

–Soit! mais vous l’accueillez et lui rendez service; c’est encore trop. Souvenez-vous d’ailleurs de ce que je vous disais il y a quelques minutes: n’eût-il même pas pour père l’homme que je viens de vous faire connaître, le sang d’un félon et d’un lâche ne coulât-il pas dans ses veines, qu’il n’en serait pas moins votre ennemi naturel, par cela seul que vous lui avez enlevé une fortune et une couronne de comte qu’il revendiquait, je le sais, quoiqu’il n’y eût aucun droit, lui fils d’apostat et de traître. Encore une fois, observez bien M. de la Vergne et le tenez à distance. Le roi n’a pas voulu que les biens des bons et loyaux gentilshommes morts à Jarnac pour la-religion passassent entre les mains d’un catholique; il n’a pas voulu que les odieux calculs de Hugues de la Yergne se réalisassent après lui, et que le fils de cet homme portât le nom des preux dont les restes glorieux ont tressailli d’indignation au fond de leur tombe, au moment où le sang du malheureux Sombreuse a coulé. Le roi a bien fait. Il vous a donné cette fortune, qui appartenait à l’État par l’effet de la confiscation. C’était son droit. Il a fait rayer sur les registres du Parlement l’injuste condamnation qui flétrissait votre blason. C’était son devoir. Le titre et la fortune des la Vergne vous appartiennent donc bien légitimement, et vous ne devez rien au chevalier, absolument rien que la défiance et le soupçon.

Lusignac allait peut-être répondre; mais, à ce moment même, le carrosse s’arrêta devant l’hôtel de Condé.

Si le lecteur le permet, nous y laisserons notre héros, ainsi que le comte d’Aubeteyre et sa fille, qui n’avait rien perdu de cette longue conversation, et nous retournerons à l’hôtel de la rue des Francs-Bourgeois.

Une tempête nouvelle venait de s’y élever à l’office, et Mlle Nicolle avait repris son armure de combat pour marcher en guerre contre Gaspard, qui se défendait de son mieux.

De quelques plaisanteries, inconsidérément lancées par un laquais, il était ressorti clair comme le jour, aux yeux de la jeune soubrette, que son fiancé avait eu, depuis son départ d’Aubeteyre, un nombre incalculable d’aventures aimables, notamment avec une gracieuse bourgeoise ayant pignon sur rue.

–Ah! s’écriait Nicolle indignée, en se croisant les bras, ah! il faut des bourgeoises à monsieur! Des bourgeoises! tandis que je me consumais à l’attendre! Et le traître qui me jurait encore, il y a une heure, que jamais.

–Ma petite Nicolle, je t’assure qu’on t’a trompée! essayait vainement d’insinuer Gaspard, fort décontenancé.

–Trompée! oui, je l’ai été, reprenait Nicolle, qui s’exaltait en parlant; je l’ai été par vous, monstre! Mais si vous avez des bourgeoises, moi, j’aurai des bourgeois!

–Nicolle, vous dites là des choses!…

–Monsieur Gaspard, je suis une honnête fille craignant Dieu. Je veux dire que, comme ma sœur Gervaise, j’épouserai quelque vieux bourgeois bien riche qui-me donnera des collerettes de dentelle et des cottes de soie.

–Des cottes de soie! Eh bien! et les édits?

–Quels édits?

–Pardieu! les édits du roi, qui défendent aux femmes du peuple ou du tiers de porter ni soie ni velours, lesquelles étoffes sont réservées aux dames nobles.

Sans s’en douter, maître Gaspard venait d’exécuter un coup de maître, une diversion d’une incomparable habileté.

L’absolutisme royal s’étendant à la toilette féminine, voilà qui exaspérait Nicolle.

En cette matière, mais, hélas! en cette matière seule, les femmes sont furieusement égalitaires.

C’est encore vrai aujourd’hui, comme il y a deux siècles.

Nicolle se déchaîna en récriminations amères sur la tyrannie des édits royaux, qui empêchaient les belles filles de faire ressortir leurs charmes en leur donnant un cadre convenable.

Et quand elle eut bien maudit sur tous les tons les rigueurs de la loi somptuaire, elle pardonna à Gaspard, lequel s’était bien gardé de l’interrompre, comprenant, l’adroit compère! que l’indignation de la jeune chambrière contre lui-même ayant trouvé une issue nouvelle par où s’écouler, il n’avait qu’à attendre paisiblement, et à l’abri, la fin de cette grosse averse.

Le temps se rassérénait, c’est-à-dire que Nicolle abandonnait de nouveau sa main et ses joues aux entreprises galantes de mons Gaspard, lorsque la grande porte de l’hôtel s’ouvrit pour laisser passer le carrosse du comte de Lusignac.

M. d’Aubeteyre et sa fille se rendirent dans leurs appartements pour quitter leurs habits de gala.

Lusignac annonça au comte que le souper serait servi quand il le souhaiterait.

Traversant ensuite un large corridor soutenu par des colonnes, qui ressemblait beaucoup à une salle des gardes, il ouvrit une porte et se trouva dans le jardin de l’hôtel, jardin fort vaste, puisqu’il s’étendait d’un côté jusqu’à la rue des Rosiers, et de l’autre, jusqu’à la rue Pavée.

Бесплатный фрагмент закончился.

179,29 ₽
Возрастное ограничение:
0+
Дата выхода на Литрес:
16 января 2025
Объем:
351 стр. 2 иллюстрации
ISBN:
4064066318727
Издатель:
Правообладатель:
Bookwire
Формат скачивания:

Похожие книги