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Emmanuel Denoy
Mademoiselle Clarens

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066318970
Table des matières
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
XIX
XX
XXI
XXII
XXIII
XXIV
XXV
XXVI
XXVII
XXVIII
XXIX
XXX
XXXI
XXXII
XXXIII
XXXIV
XXXV
XXXVI
XXXVII
I
Table des matières
A quarante pas, on disait de lui: Le bel homme! Il avait la tête bien plantée, les épaules larges, la poitrine épanouie, la taille finement prise .et la jambe fournie. On reconnaissait, à le voir s’avancer, le port d’un gaillard sûr de son équilibre et tenant bien sa place au soleil.
A dix pas, on disait de lui: Le beau garçon! Son front, correctement, délimité par des cheveux châtains, coupés ras, s’était un peu agrandi à leurs dépens, au-dessus des tempes. Ses yeux gris-de-fer, franchement ouverts sur la vie, se voilaient pourtant parfois sous de longs cils retroussés. Le moindre sourire de ses lèvres montrait, entre sa moustache et sa mouche, une rangée de dents dont la blancheur s’harmonisait avec la fraîcheur rose de son teint. Il avait la main grassouillette et le pied fin.
Sanglé dans sa redingote, droit dans sa prestance, marchant d’un pas égal, la boutonnière ornée d’un ruban rouge vaillamment gagné dans l’armée de l’Est, pendant la dernière guerre, on l’aurait pris volontiers pour quelque jeune officier en bourgeois. Ses amis l’avaient surnommé le colonel; et, certes, il eût fait belle figure sous l’uniforme, à cheval, à la tête d’un régiment, le poing gauche sur la cuisse.
Cependant il n’y avait pas de nature moins martiale que celle de Luc. En dépit de son tempérament d’état-major, ses goûts étaient des plus civils. Il avait fallu l’invasion allemande pour l’arracher à son calme aristocratique. Mais alors, on eût dit que le pied de l’ennemi, foulant tout à coup ses sentiments les plus chers, avait fait jaillir de cette nature discrète un patriotisme longtemps contenu. Il avait couru s’engager sur l’heure et s’était lancé, tête baissée, à vie perdue, dans la terrible mêlée des Vosges. L’armistice seul l’avait décidé à déposer son fusil, ou plutôt à le jeter avec colère.
Il était remonté dans son entresol de la rue du Mont-Thabor, s’était rasé pour la première fois depuis soixante-sept jours; puis, comme s’il eût noyé dans l’eau aromatisée de sa baignoire, avec la poussière des batailles et les crasses de la poudre, tout le fiel secret de la défaite, il était rentré le plus tranquillement du monde dans son linge de gentilhomme, et, mieux pincé que jamais dans sa redingote, la main aussi blanche que s’il n’avait pas quitté ses gants Guibert, le teint clair et l’œil limpide, il avait repris, où il les avait laissées, ses habitudes interrompues.
Ces façons de Cincinnatus élégant ne lui ayant pas évité la décoration, il l’avait acceptée comme il l’avait gagnée: simplement.
Or, ces quelques millimètres de moire rouge n’avaient pas seulement complété son habillement. Sa réputation d’homme heureux avait été parachevée du même coup.
Luc était, en effet, aux yeux de ses amis, un de ces mortels privilégiés auxquels la chance ne fait jamais la moue. Riche, titré, bien portant, galamment tourné, indépendant, spirituel sans prétention, on ne voyait rien à lui souhaiter. Toutes les fées à la fois semblaient s’être cotisées pour le doter de toutes les faveurs. On ne lui connaissait pas le plus mince procès, même avec sa famille, la plus petite dette, même chez son tailleur, la plus légère infirmité, fût-ce un cor au pied. Il passait généralement pour un garçon sans passions. On ne l’avait jamais vu s’approcher d’une table de baccara, et il avouait volontiers ne savoir des cartes que juste ce qu’il est interdit à tout homme du monde d’en ignorer. Il paraissait parfois au pesage et pariait même suffisamment pour n’être pas taxé d’avarice; mais il avait une manière de perdre ou de gagner qui révélait un profond détachement des choses du sport. Sans faire fi de la bonne chère et des crus délicats, il ne s’échauffait jamais au delà d’un entrain tempéré, et tout en faisant joyeusement sa partie dans un chœur de bouteilles, il aurait plutôt coupé une gorgée en deux que de dépasser la gaieté de minuit.
Pour comble de bonheur, on ne lui avait jamais connu de maîtresse. Ses meilleurs amis s’étaient donné beaucoup de mal pour se prouver qu’il n’avait pas cette supériorité sur eux; ils en étaient réduits à le railler. Aussi indifférent aux agaceries des coquettes qu’aux réserves séduisantes des prudes, il souriait des caprices les plus éphémères comme des passions les plus profondes, doutait de tous les sentiments, même des moins sérieux, et ne semblait pas plus croire au plaisir qu’à l’amour.
Ce n’étaient pourtant pas les occasions qui lui manquaient. Sa réputation d’homme inexpugnable lui valait bien des assauts. Les femmes légères, après quelques efforts inutiles, affectaient à son égard ce dédain particulier qu’elles témoignent naturellement à tout ce qui est au-dessus d’elles, et qui n’est guère que du dépit mal maquillé. Les femmes honnêtes, si faibles contre ceux qui ne les attaquent pas, se laissaient aller vers lui jusqu’à l’extrême lisière de leurs devoirs. Des vertus authentiques n’avaient pas dédaigné de répondre à son désintéressement par une confiance pleine de câlineries et, sous prétexte qu’elles n’avaient rien à craindre, s’étaient abandonnées à sa discrétion, sans s’avouer leur secret espoir d’être un peu trompées. On assurait que Luc, souriant avec une indulgence philosophique à toutes ces tentations, y avait toujours échappé sans effort, et que sachant, habileté rare! se faire pardonner d’avoir été vainement remarqué, il était resté l’ami des femmes dont il eût pu devenir l’amant.
Grâce à cette attitude ferme et souple à la fois, Luc s’était fait, dans la société insoucieuse et légère à laquelle il appartenait, une place exceptionnelle. Il était coté, parmi tous ces jeunes gens, si naïfs dans leur aimable scepticisme, comme un homme très fort. On recourait volontiers à lui dans les grandes occasions. Il avait raccommodé de vieilles amitiés disjointes, réconcilié des malentendus obstinés, rompu à l’amiable des liaisons compromettantes, donné des conseils, prêté de l’argent, évité des interdictions. Il savait dénouer avec une incomparable dextérité les situations les plus délicates. Que de fois, par une plaisanterie jetée à propos dans un différend, il avait désarmé par le rire des colères près d’éclater! Que d’affaires il avait arrangées! Que de duels il avait prévenus!
Aussi, tout en raillant sa vertu, l’estimait-on à sa valeur. Il n’y avait pas un homme dont la camaraderie fût plus recherchée. Tous les. bras s’étaient ouverts à lui quand, après quelques mois passés à l’ambassade de France en Italie, il avait tout à coup fait son entrée dans l’aristocratie du plaisir. On ne douta pas, dans son entourage, qu’en quittant son fauteuil de secrétaire, il n’eût privé la diplomatie française d’une de ses futures gloires. Son court passage aux AffairesÉtrangères avait été signalé par la publication d’un opuscule, le Concert européen, qui avait fait sensation dans le monde politique, en présentant sous une forme humoristique toutes sortes de vérités mauvaises à dire.
Quels étaient les motifs de cette démission subite? Nul ne les connaissait et Luc n’avait pas cru devoir les confier. Quelques-uns pourtant s’étonnèrent. Par quel singulier contraste cette nature supérieure, si froide ou tout au moins si sérieuse, adonnée aux sciences historiques, versée par toutes ses pentes sur les grandes choses sociales, essentiellement politique enfin, se plaisait-elle dans une société frivole et bruyante? Quels points de contact pouvait-il avoir avec ces ignorances charmantes et ces spirituelles indifférences dont il s’entourait? Quel profit tirait-il donc de cette espèce de déclassement moral? Quel charme inconnu l’attirait et le retenait dans cette atmosphère de plaisirs où les sentiments les plus élevés s’étiolent, où les plus hautes conceptions suffoquent?
Cette question n’ayant reçu des circonstances aucune réponse vraisemblable, ceux qui se l’étaient posée ne perdirent pas leur temps à la résoudre, et le colonel ne passa bientôt, même aux yeux des plus clairvoyants, que pour un homme ayant sondé le fond des choses et en préférant la surface.
Un matin, vers huit heures, Luc chevauchait à travers le Bois, en compagnie d’un jeune homme au teint méridional, avec lequel il échangeait de temps en temps quelques mots italiens.
Heures uniques dans l’année que ces matinées d’avril, claires et vives, pleines de gazouillements et de parfums, où la saison nouvelle s’éveille avec le jour nouveau, où le printemps se lève avec l’aube! Les deux jeunes gens allaient au pas de leur monture, humant l’air frais des fourrés et mêlant–car il faut toujours une touche parisienne à ces paysages suburbains–la fumée bleue de leur habana à la senteur des aubépines naissantes, quand tout à coup, à l’angle de l’avenue des Acacias, une amazone, qui descendait à toute bride la route des Lacs, passa comme l’éclair devant eux. Juste le temps d’entendre de petits: hip! hip! aigus, d’apercevoir une tête d’enfant toute rose sous un chapeau de haute forme, une taille d’écuyère gracieusement penchée sur la selle, des hanches saillantes sous des basques courtes et une main… une main!
Le compagnon de Luc, ébloui au passage, avait arrêté court sa jument. Mais l’apparition était déjà loin. Il ne distinguait plus, au tournant de la route, qu’un tourbillon où se mêlaient bandes de tulle, nœuds de chevelure, crins de crinière, queue de robe et queue de cheval. Il voulait se lancer à la poursuite de la fugitive.
–Es-tu fou? dit Luc en l’arrêtant avec une certaine autorité dans la voix.
–Mais tu ne l’as donc pas vue? s’écria vivement le jeune homme.
–Tu es incorrigible, continua le colonel sans daigner répondre à cette apostrophe. Sais-tu seulement…
–Eh! je sais qu’elle est adorable, cela me suffit.
–Tiziano!
–Oh! c’est fini! je rentre… Je suis furieux; tu m’as fait manquer…
–Une mauvaise action peut-être, car rien ne te dit que cette amazone n’est pas une honnête fille dont le père ou le frère galope quelque part de ce côté, et que ta poursuite brutale aurait compromise à leurs yeux.
–Eh bien! mais… fit l’écervelé, je les aime beaucoup les filles honnêtes.
Luc accueillit par un haussement d’épaules cette boutade de rage et ses traits, qu’une pâleur furtive avait un instant décolorés, reprirent leur fraîcheur habituelle. Son compagnon s’enferma dans sa mauvaise humeur; et quand ils rentrèrent en ville, une demi-heure plus tard, ils n’avaient pas échangé dix paroles.
II
Table des matières
Tiziano Ricci, neveu de l’ancien ministre plénipotentiaire d’un état italien, aujourd’hui absorbé dans l’unité de la péninsule, avait environ vingt-quatre ans.
Venu à Paris pour y achever son instruction très sommairement commencée à Florence, il avait, en effet, après deux années d’études à Sainte-Barbe, subi tant bien que mal les épreuves du baccalauréat ès lettres. Dix-huit mois s’étaient écoulés depuis lors; le jeune bachelier ne semblait plus soupçonner l’existence de l’Italie.
De Florence, sa mère lui adressait, presque chaque semaine, les avis les plus pressants. Luc, qui lui avait servi de correspondant pendant son séjour au collège et qui avait conservé sur lui, par l’autorité de son caractère, un réel ascendant, avait épuisé toutes les ressources de son éloquence diplomatique et guettait vainement l’occasion de le fourrer en wagon, un lendemain de souper, sans lui laisser le temps de réfléchir. Le jeune Florentin avait résisté jusqu’alors aux instances de l’amitié et aux fumées du vin. Il prétendait se familiariser davantage avec la langue française, dans laquelle il avait évidemment découvert des beautés inattendues. Ses études philologiques ne lui avaient encore coûté que trois cent vingt mille francs; pénétrer à fond le génie d’un tel idiome, cela ne valait-il pas bien le nouveau sacrifice d’une pareille somme?
Il est vrai qu’il avait retrouvé, toutes fraîches encore dans la haute vie, les joyeuses légendes de son oncle. L’aimable célibataire avait jeté, pendant dix ans, tant de poudre d’or aux plus jolis yeux de Paris, qu’à sa mort il avait été regretté pendant près de vingt-quatre heures. Tiziano ayant ainsi hérité de trois cent mille francs de rente à Florence, et d’une réputation toute faite à Paris, avait tout naturellement chaussé les bottines de son oncle pour courir les mêmes aventures. Seulement, tandis que le baron avait poussé simultanément ses conquêtes galantes vers deux directions: dans la société officielle et à travers le demi-monde, Tiziano, moins homme d’État et plus modeste, avait négligé complètement les ministères et les grandes compagnies pour se donner tout entier aux boudoirs à la mode, s’exerçant tant bien que mal à combler les vides laissés par le baron dans les cœurs et dans les bourses.
Il y réussissait. Ses débuts au Café anglais avaient été assez brillants, et il avait déployé des aptitudes si spéciales pour la profession de viveur que les plus jaloux de son succès ne pouvaient crier au népotisme. Brun, le front encadré de cheveux noirs drus et frisés, le teint chaud et mat, l’œil cave et allumé, la narine forte, la bouche sensuelle, des dents de porcelaine sous ses moustaches noires, c’était une de ces physionomies méridionales si puissantes sur certaines femmes, sans doute parce qu’elles y pressentent l’expression magnétique de la force. Malgré sa petite taille, le reste de sa personne ne démentait pas, d’ailleurs, ce pronostic. Il y avait dans son port, dans ses allures, dans son geste, cette souplesse nerveuse qui décèle la vigueur sous les apparences les plus grêles. Le chat sauvage a de ces énergies sous son petit volume. Tiziano semblait avoir des nerfs pour muscles et contenir, à l’état latent, de fortes doses d’électricité.
Fernande l’Arlésienne lui disait un soir, en lui rabattant les cheveux sur le front:
–Je parie qu’il va sortir des étincelles!
Les plus jolies mains du quartier de l’Opéra lui en avaient tiré, en effet, tellement que Luc, témoin de cette furia juvénile, n’en attendait plus la fin que de l’excès même et se flattait de voir son jeune ami reprendre tout seul, avant la fin de l’année, le chemin de la Toscane. A défaut de raison, la satiété, cette sagesse artificielle, parviendrait peut-être à se faire obéir.
Rien, à vrai dire, dans la conduite de Tiziano, ne permettait encore de présager cette maturité, et la fougue avec laquelle il avait voulu s’élancer à la poursuite d’une amazone, à peine entrevue au détour d’un taillis, n’était pas précisément, aux yeux de Luc, un symptôme de lassitude.
Le colonel en eût encore moins douté si, le lendemain matin, il eût aperçu le jeune Florentin parcourant le. Bois en tous sens, battant tous les chemins couverts, fouillant toutes les cavalcades pour y retrouver sa belle inconnue de la veille, guettant tous les bruits de sabots derrière les arbres et, de guerre lasse, ramenant, rouge de dépit, sa jument à coups de cravache.
III
Table des matières
Luc craignait-il de fournir à son jeune ami quelque nouvelle occasion de rencontrer la belle amazone? Le fait est qu’il s’abstint-les jours suivants d’aller le prendre chez lui pour l’accompagner au Bois, comme il le faisait assez souvent depuis les premiers jours du printemps. Mais Tiziano n’avait pas besoin qu’on le sortît; il était en âge de faire seul toute espèce de folies. Du reste, de toutes celles qu’il s’était permises depuis quelques mois, sa nouvelle passion était peut-être la plus justifiée.
Le regard que l’inconnue lui avait lancé au passage, comme une flèche de Parthe, était resté fiché dans la plaie. Il voyait, nuit et jour, cette silhouette de jeune fille, en fuite sous son voile bleu flottant au vent, avec ses nattes secouées sur le dos. Mais il ne se rappelait que d’une façon confuse les traits de son visage. Était-elle blonde? Était-elle brune? Il eût été bien en peine de le dire. L’impression seule qu’il avait ressentie en l’entrevoyant lui restait. Séduction bizarre qu’il ne pouvait rattacher à la vision fugitive qui l’avait fait naître!… Il l’aurait reconnue entre mille et il eût été incapable d’en tracer le moindre portrait. Elle était aussi insaisissable à sa pensée qu’à ses poursuites. Et cette image l’obsédant toujours sans qu’il pût la fixer, la colère se mêlait en lui à l’amour. Il lui fallait retrouver cette femme à tout prix.
Après quelques jours de pluie, il reprit donc seul, sans plus s’occuper du mauvais vouloir de Luc, ses recherches matinales à travers le Bois. Il varia tous les jours ses heures de promenade, pour le cas où la jolie coureuse aurait changé les siennes. Il divisa le Bois en quatre grands lots qu’il parcourait alternativement. Il interrogeait les cantonniers qu’il rencontrait et, bien que l’inconnue fût vraisemblablement propriétaire de l’alezan qu’elle montait, il prit des informations chez les loueurs de chevaux de Neuilly, de Passy et jusque dans les manèges de Paris. Personne n’avait vu la jeune fille, personne ne la connaissait. Au manège Duphot, cependant, un garçon d’écurie lui donna quelques indications assez vagues; mais il en reconnut bientôt l’inexactitude. Le palefrenier avait voulu gagner ses vingt francs et avait parlé au hasard.
Deux ou trois fois il suivit de fausses pistes, égaré par des ressemblances lointaines ou par les illusions de son impatience. C’est ainsi qu’il fila jusqu’à Meudon une ancienne actrice des Folies-Dramatiques, qui laissa vainement sa grille ouverte derrière elle… Il rentrait chaque jour plus triste et plus penaud.
Un matin, comme il revenait, après d’infructueuses divagations, vers la porte Dauphine, il entendit, dans le sable de la contre-allée, le trot sourd d’un cheval derrière lui. Au même moment, un cavalier le dépassa. Perdu dans ses irritantes réflexions, Tiziano ne se donna pas la peine de le regarder. C’étaient les amazones seules qu’il eût épiées.
Il n’avait pas fait dix pas cependant qu’un cri aigu le fit tressaillir. Le hip! hip! de l’inconnue venait de frapper son oreille… Tiziano n’avait personne derrière lui; il ne vit en avant que deux sergents de ville et le cavalier qui venait de le dépasser. Il n’y avait donc pas à en douter, c’était ce dernier qui avait poussé le cri magique. Du premier regard, le Florentin crut reconnaître, sous l’élégant négligé du jeune homme, les formes sveltes de la jeune fille. D’un coup d’éperons, il bondit en avant et prit le galop. En quelque secondes, il fut près du cavalier. Celui-ci, averti par le bruit, se retourna légèrement, juste assez pour montrer à Tiziano le profil adorable de son inconnue. Au même instant, comme si elle se fût aperçue qu’elle était suivie, elle piqua des deux et partit à fond de train.
Tiziano, hors de lui, en fit autant, et, en un clin d’œil, les deux juments, séparées seulement par quelques foulées, dévoraient l’avenue du Bois.
Ce fut une course effrénée, fantastique. Hip! hip! répétait de temps en temps, la jeune fille; et à chacun de ces cris le jeune homme répondait par des coups d’éperons. Les rares passants qui fréquentent l’avenue, à cette heure matinale, regardaient curieusement filer ces deux ombres, croyant à quelque pari entre amis.
Cependant la distance entre les deux cavaliers ne changeait guère; mais qu’importait à Tiziano? L’essentiel pour lui était de savoir où elle demeurait. Or, il la tenait; il ne la perdrait pas de vue. Il la suivrait ainsi jusqu’au’ bout de Paris, s’il le fallait.
Ils avaient parcouru les deux tiers de l’avenue. L’Arc de Triomphe grandissait à vue d’œil à l’horizon. Il semblait à Tiziano que l’alezan de l’inconnue se ralentissait un peu. Courbée sur sa bête, elle l’encourageait de la voix, de la main, du talon. Mais, serrée de près par le jeune homme, elle ne pouvait espérer lui échapper.
–A la hauteur de la rue Lesueur, un cantonnier arrosait les contre-allées. Au cri de la jeune fille arrivant sur lui comme le vent, il détourna vivement sa lance pour la laisser passer. Mais, dans ce brusque mouvement, le jet d’eau mal dirigé alla frapper la jument de Tiziano sur les jambes. Elle se cabra si brusquement que le cavalier faillit en perdre l’équilibre. Il serra le genou et enleva les guides; la bête se jeta de côté et s’arrêta. Ce manège n’avait duré qu’un instant; mais l’inconnue l’avait mis à profit et, quand Tiziano repiqua, il ne la revit plus. Elle avait évidemment disparu par la rue Lesueur, seule voie de traverse en cet endroit. Il s’y élança aussitôt… La rue était déserte. Il la parcourut d’un trait, déboucha dans l’avenue de la Grande-Armée, regarda de tous côtés autour de lui et n’aperçut à droite et à gauche que quelques voitures ou omnibus qui montaient ou descendaient. Avait-elle filé vers l’Arc de Triomphe ou vers Neully? Il supposa qu’elle avait dû préférer la descente et s’élança dans la direction de la porte Maillot. Il y arriva sans retrouver la fugitive. Peut-être était-elle rentrée dans le Bois par cette porte; peut-être s’était-elle engagée dans les rues de Neuilly, à moins qu’elle n’eût poursuivi sa course sur Courbevoie. Il interrogea l’espace dans toutes les directions et ne vit personne…
Elle était perdue!
Tiziano rentra chez lui furieux. Il aurait volontiers assommé le cantonnier. Il se disait que la jeune fille ne s’exposerait pas à une troisième rencontre, qu’elle se ferait désormais accompagner ou même ne reparaîtrait plus au Bois. En tout cas, du plus loin qu’elle l’apercevrait, elle l’éviterait. Il désespéra de retrouver une pareille occasion et, découragé, ne comptant pas même sur un de ces hasards invraisemblables qui réalisent parfois les rêves les plus extravagants, ne retourna même plus au Bois.
Il était cependant moins résigné que jamais à abandonner les traces de cette femme. Son impuissance à la poursuivre ne faisait qu’attiser son désir de l’atteindre. Lui aussi se sentait éperon né par la passion. Ah! qu’elle était charmante dans son travestissement! Car il l’avait vue, cette fois, et bien vue. Cette forme insaisissable, il la tenait au moins par le souvenir. Toute rouge de frayeur sous son feutre, avec de petites mèches échappées sur les tempes, la chevelure habilement dissimulée dans le chapeau d’où jaillissaient seulement, par derrière, les cheveux courts de sa nuque, le cou sortant tout blanc d’un col fermé par une cravate à longs bouts, le gilet ouvert sur une chemise de soie grise et secouant une double chaîne d’or à son premier bouton, la jaquette au vent, la jambe finement dessinée dans une culotte collante. Je ne sais quel mélange piquant de retenue et de malice, d’effarouchement et de défi: de la miss et du chérubin!
Et pourtant–lacune bizarre–il manquait encore à ce portrait un élément capital: la nuance de ses cheveux et la couleur de ses yeux. Tantôt, en effet, il lui semblait qu’elle avait les yeux d’un bleu pur et profond; tantôt il croyait la revoir avec des cheveux noirs faisant comme un cadre d’ébène au pastel rose de ses joues.
Mais que lui importaient ces détails? L’existence même de cette inconnue était une énigme bien autrement palpitante. Quelle femme était-ce donc? A quel monde pouvait-elle bien appartenir? Était-elle Française ou étrangère? mariée ou jeune fille? honnête ou perdue? Toutes les suppositions étaient possibles devant cette étrange allure.
Tiziano les fit toutes, et s’il n’y découvrit pas la vérité, il crut du moins y entrevoir fort inopinément le moyen de la découvrir.
Étant données la taille approximative d’une femme en selle, l’élégance de sa main, sa façon de crier: hip! la robe de son cheval, la date et l’heure de sa promenade, retrouver la piste de cette femme… C’était là un problème passablement hardi. Mais si on ajoutait au signalement ce signe particulier: s’habille parfois en homme pour monter à cheval… la difficulté devait quelque peu diminuer. Le nombre des femmes qui se pemettent cette distraction est évidemment assez restreint et les investigations à faire, dans un rayon ainsi limité, pouvaient offrir des chances de succès, si elles étaient conduites par un homme au courant des mœurs parisiennes.
Or, Tiziano tenait cet homme.
Un soir, pendant le premier entr’acte de la Juive, il sauta tout à coup sur son pardessus, en se disant:
–Si Salomon la connaissait!
Il descendit rapidement et courut jusqu’à la Bourse.
Sur le côté gauche de la place, un groupe d’hommes encombrait les abords de la grille. C’était comme une pelote vivante d’où sortaient des vociférations inintelligibles. Tiziano, jouant des coudes et des genoux, se tailla un chemin jusqu’au centre du groupe et y saisit par le bras un petit homme qui semblait en être le noyau.
–A trente-sept j’ai cinq mille Phén...! lui hurla une voix déchirante dans l’oreille gauche.
–Ça va!vociféra le petit noyau tandis que l’Italien l’entraînait vers le café Champeaux.
Ils entrèrent.
A la lumière des lustres, Salomon se dessina.
Salomon était un nez posé sur une redingote croisée et surmonté d’un chapeau de paille brune. Ce nez, qui descendait en pente douce d’un buisson de cheveux roux, constituait à peu près toute sa figure. En y regardant bien, cependant, on aurait découvert deux petits trous jaunes dont Salomon se servait pour voir et une petite fente qu’il ouvrait pour parler.
Ce bout d’homme, dont l’avant-dernier métier était celui de reporter, ne faisait plus de reportage que pour son propre compte. Ses cartes imprimées présentaient ces simples mots:
Au Cabinet noir.
SALOMON
Instructeur.
Et certes, jamais juge ni commissaire n’avait mieux mérité ce titre. Homme d’affaires, mais des affaires les plus délicates et les plus intimes, il n’avait pas son pareil pour les instruire. Sans auxiliaires, sans police, il opérait lui-même, escaladant les vies privées, plongeant dans les biographies. Ce n’était pas un agent, mais, à lui seul, une agence. Doué d’un flair de limier–comme si son nez n’eût été qu’un symbole–et plus voyant qu’une somnambule, un rien le mettait sur la trace de tout. Il aurait suivi un fil de la Vierge. C’était le Vidocq des familles et le Canler des salons. Tout ce que Paris comptait d’homme politiques, de financiers, d’artistes, de jolies femmes, d’aventuriers et d’étrangers avait, disait-on, son casier domestique dans sa cervelle.
–J’ai besoin de vous, dit Tiziano quand ils furent attablés..
–Tant mieux, fit le petit homme en tirant, un crayon de sa poche et un chiffon de papier déjà griffonné dans tous les sens.
–Ce n’est pas cela. Je suis fou d’une femme que je ne connais pas.
–Et que je connais, hein?
–Peut-être bien.
–Certainement, si c’est une bonne valeur.
–Une fille adorable!
–C’est tout ce que vous en savez?
Tiziano raconta l’apparition subite du Bois et toutes les circonstances de sa rencontre.
–Bon, fit Salomon en humant son grog, je vois ce que c’est… Continuez.
Le jeune homme reprit le récit de ses recherches infructueuses. Quand il eut fini, son auditeur appela le garçon.
–Du papier, demanda-t-il, et tout ce qu’il faut pour barbouiller.
–Vous me faites cuire à petit feu, s’écria le jeune homme.
–Suivez le bec de ma plume, fit tranquillement Salomon en inclinant son nez sur le papier. D’abord, elle se nomme Clarens.
–Clar... quoi? demanda Tiziano.
–Clarens.
–Connais pas du tout. C’est donc une honnête femme?
–Suivez mon bec, reprit l’instructeur.
Tiziano lut:
«Nom: Clarens.
Prénom: Edmée.
Domicile: boulevard Richard-Wallace, 124.
Age; entre dix-huit et vingt-cinq ans.
Famille: inconnue.
Fortune: considérable.
Vogue: exceptionnelle.»
–Comment ! interrompit de nouveau le jeune homme, une cocote!… C’est singulier, je n’en ai jamais entendu parler.
–Permettez; j’entends par vogue que ses réceptions sont très recherchées. voilà tout.
–Elle est donc mariée?
–Non.
–Mais alors!…
–Mon Dieu, une femme peut bien ouvrir ses salons sans ouvrir sa chambre à coucher. Je continue:
«Nota bene: On n’est admis que sur présentation.»
–Bah!
–Sur pré-sen-ta-ti-on, scanda l’instructeur. La Clarens n’est pas de ces filles chez lesquelles on puisse se faire introduire par son bijoutier… Nous disons donc: sur présentation.
Et, après avoir souligné ces mots sur le papier, il continua d’écrire:
«Pour plus amples renseignements, s’adresser à messieurs…»
Salomon s’interrompit, posa sa plume sur le marbre et replia sa main droite sur son nez, en cornet, ce qui était sa manière de se prendre le front et attestait les efforts d’une méditation laborieuse.
–Voyons, murmurait-il entre ses dents, il faut pourtant que je vous en cite que vous connaissiez… Ah! voilà.
Et il écrivit:
–«Le général Rognac...»
–«Bourdalain, Scagliera.»
–!!
–«La Plomberie.»
–L’homme au ventre? Je ne le connais pas assez.
–«Paul Paupert, le baron Wilmer, Pontier-Moussereux...»
–Voyons, voyons, objecta Tiziano, c’est impossible, ceux-là m’auraient parlé d’elle.
Salomon fit une moue ironique.
–Edmée Clarens est une femme dont on ne parle pas, dit-il.
Et, tendant aussitôt le papier au jeune homme, comme pour couper court à de nouvelles questions:
–Emportez cela si vous voulez. Le reste, vous l’apprendrez bien vous-même.
–Salomon! s’écria le Florentin sans remarquer le sourire singulier dont le vieillard accompagna ces derniers mots, tant il était heureux de glisser la petite note dans son porte-cartes d’écaillé, Salomon! vous êtes un homme unique.
–Je le sais, fit l’instructeur en pointant fièrement son nez sur le jeune homme.
–Et je n’oublierai jamais le service que vous me rendez là.
–Vous savez où je demeure?
Ils se levèrent.
–Parfaitement, à la petite Bourse.
–Tous les soirs, dans le tas…
–Mais quand on a besoin de vous dans la journée?…
–Tous les lundis, avant midi, rue Montmartre, 77.
–J’irai vous voir.
–Oh! ne vous dérangez pas. Si ça monte, restez chez vous.
–Si ça monte? interrogea Tiziano.
–Oh! ça montera, allez!Je sais ce que je fais.
–Qu’est-ce qui montera?
–Vos cinq mille, parbleu!
–Mes cinq mille?…
–Vous n’avez donc pas entendu?. Bloch offrait ses Phénols de la Mecque, j’ai répondu pour vous. Mais soyez tranquille, si par hasard ça baissait, c’est vous qui payeriez les différences.
–Bon! Parfaitement! s’écria le Florentin qui avait enfin compris.
Ils revenaient tout doucement vers la petite Bourse.
–Il suffit de s’entendre, n’est-ce pas? conclut le vieillard, allongeant au jeune homme sa petite main sèche.
–Et c’est entendu, fit Tiziano en subissant cette familiarité répugnante.
IV
Table des matières
Tiziano rentra chez lui plus intrigué que jamais.
Il s’était flatté jusque-là de posséder à fond son Paris féminin. Il savait l’adresse et les heures de toutes ces demoiselles. Il aurait pu dire jusqu’au nombre de leurs fausses dents, jusqu’à la vraie nuance de leurs cheveux. C’était un petit Bottin de l’amour. Et voilà qu’il se trouvait pris tout à coup en flagrant délit d’ignorance!…
D’où sortait donc cette femme inédite? Il en connaissait le nom et l’adresse, mais elle ne lui était pas mieux expliquée pour cela. C’était un rébus dont il avait le mot sans en comprendre le sens. Une jeune fille ne reçoit pas ainsi des hommes chez elle pour causer de la pluie ou du beau temps. Ils étaient donc ses amants, quoi qu’en pût dire Salomon. Mais alors d’où venait qu’un fat comme Pontier-Moussereux, un bavard comme Rognac ou Paupert, avaient été les amants d’une fille pareille et n’en avaient rien dit? Comment n’avaient-ils rien laissé transpirer de leur bonheur? Ils avaient gardé pour eux seuls une telle bonne fortune! Tiziano se souvenait cependant d’avoir reçu d’eux toutes sortes de confidences moins intéressantes et moins flatteuses. Il y avait dans ce silence quelque chose d’étrange.
–Elle est pourtant de ces maîtresses dont on se vante, pensait-il.
D’autre part, comment Scagliera et Bourdalain,–l’un, froid, rangé et père de famille; l’autre, archéologue crasseux et dévot,–pouvaient-ils vraisemblablement fréquenter une femme galante? Ces deux hommes étaient, l’un au-dessus, l’autre au-dessous de pareils soupçons. Salomon devait avoir raison: Mlle Clarens n’ouvrait que ses salons. Mais dans ce cas?…
Tiziano se perdait dans un dédale de contradictions. La vie privée d’Edmée lui échappait complètement. Il ne se faisait aucune idée nette de la condition d’une femme qui court seule le Bois sans être mariée, se travestit sans se compromettre, reçoit des hommes et reste vertueuse. Et de ce qu’elle ne paraissait appartenir à aucune classe sociale définie, elle ne lui semblait que plus séduisante dans le vague de cette romanesque auréole. Il lui fallait à tout prix la revoir, s’introduire chez elle, la connaître, s’en faire aimer. Car, ange ou diable, de gré ou de force, elle céderait. Coûte que coûte elle serait à lui. Il avait hâte de courir chez ceux de ses amis qui venaient de lui être désignés, d’obtenir d’eux des éclaircissements, de se faire présenter enfin.
Dès le lendemain, vers une heure, il monta chez Pontier-Moussereux qui demeurait dans le voisinage, rue de Mogador.
Pontier–Moussereux, jeune homme d’une soixantaine d’années, aux cheveux filasse, tout frisés et merveilleusement conservés, aux yeux de faïence bleu pâle, avait fait depuis peu la connaissance de Tiziano chez Fernande Lestaque, la jolie provençale du boulevard Haussmann. Quelques billets de mille francs perdus par le Florentin lui avaient concilié en cinq minutes les bonnes grâces du vieux conquérant, si bien que, depuis certaine passe, Tiziano avait toujours été traité par lui avec cette familiarité particulière qui est la seule amitié des joueurs.
Fils d’un ancien marchand de dentelles, le nouvel ami de Tiziano, bien qu’il fût lui-même plus ou moins associé dans une banque quelconque, ne passait pas, cependant, pour avoir beaucoup de succès auprès des femmes. Ses frisures, son œil clair et effronté, sa façon sans-gêne de parler et de regarder, sa voix de ténor et toutes sortes de petits talents de société,–dont le plus séduisant était de pouvoir dépenser cinq ou six cents francs par nuit,–n’avaient pu lui conquérir les sympathies de ces dames.
Il portait dans tout son être je ne sais quelle fadeur agaçante. C’étaient des claquements de langue insupportables, des dandinements désespérants; et, quand il clignait victorieusement ses gros yeux de poupée allemande, il fallait se tenir les poings pour ne pas les lui appliquer sur le masque.
Tiziano n’avait pas tardé à le prendre en grippe et fuyait avec soin toutes les occasions de le rencontrer. Il fallait tout l’intérêt qu’il attachait à se rapprocher de son inconnue pour qu’il recherchât, ne fût-ce qu’un instant, cette intolérable société.
Pontier-Moussereux n’était pas chez lui. Il était sorti tout en noir, assura son valet de chambre, et devait assister à un enterrement.
Tiziano se souvint sur-le –champ que Fernande Lestaque venait précisément de mourir et que les journaux avaient annoncé son convoi pour ce jour-là même.
Il redescendit, vers la Trinité.
Trois voitures de deuil et quatre ou cinq coupés stationnaient le long de l’église. Sous l’ogive médiane du porche, le portail central, tendu de noir, portait au front un écusson marqué d’un L.
Ce service avait amené plus de curieux que ne l’eût fait supposer sa modeste fourniture de cinquième classe. Des groupes de flâneurs, massés dans les bas-côtés du chœur, semblaient s’intéresser beaucoup plus à l’assistance qu’à la cérémonie. Rien pourtant ne paraissait devoir attirer tant de curiosité sur le public qui remplissait à peine le premier tiers de la nef. Quelques files d’hommes, tous de noir habillés et qui, de loin, ne se distinguaient guère les uns des autres que par le sommet chevelu ou chauve de leur personne; quelques rangées de femmes, immobiles dans leurs vêtements de deuil et confondant leurs silhouettes sombres dans une noire uniformité, voilà tout ce que ces flâneurs pouvaient apercevoir.
C’est que dans le catafalque dressé au milieu de la nef, sous le drap couvert de lilas blancs, entre les six grands cierges aux flammes jaunes, une femme était couchée qui avait rempli des ses infidélités charmantes et de ses aventures légendaires tous les étages de la galanterie parisienne, et le public était accouru pour voir autour du cerceuil de Fernande Lestaque les jolies femmes qui ne pouvaient pas manquer de s’y montrer.
Comme une première de théâtre, ces dernières de l’église ont leur Tout-Paris spécial. Ce sont d’abord quelques amies ou ennemies intimes de a morte auxquelles le crêpe sied généralement à ravir. Puis se presse la phalange des inconnues qui poursuivent la notoriété jusque sous les catafalques et font la promenade du cadavre dans l’espoir d’être nommées par les journaux du lendemain. Enfin, c’est la cohue des badauds, des badauds qui se portaient hier à la revue du bois de Boulogne ou à la messe de minuit, qui s’écraseront demain autour du bœuf gras ou de la guillotine, race naïve et sceptique à la fois, qui ne croit à rien et sent tout.
Quant à ceux qui avaient connu la pauvre Fernande, quant à cette cour d’esclaves qui se disputaient le plaisir de se ruiner pour elle et qui auraient, hier encore, baisé, sur un signe, le talon rouge et cerclé d’argent de sa bottine, où étaient-ils à cette heure suprême? Combien de ceux qu’elle avait enivrés de ses caresses manquaient à ce dernier rendez-vous? Et parmi les quelques rares fidèles qui lui avaient sacrifié, ce jour-là, l’heure sacrée de leur déjeuner, combien, sincères dans leur deuil, étaient venus pour lui dire l’adieu dernier?…
Comme Tiziano arrivait, la cérémonie s’achevait, et au moment même où il allait pénétrer dans l’église, quatre hommes vêtus d’habits noirs crasseux et coiffés de chapeaux en toile cirée, apparaissaient sur le seuil, portant à pas comptés le cercueil.
Le jeune homme se découvrit et resta sous le porche. Il suivit des yeux un instant la bière hissée sur le rouleau du corbillard, puis poussée jusqu’au fond; et quand les croque-morts eurent rabattu les pans du drap sur les côtés du cercueil quelques secondes d’émotion lui firent battre le cœur. Que de souvenirs entre ces quatre planches de chêne! Que de désirs éteints! Que de baisers glacés descendaient, au pas lent de ces deux chevaux noirs, vers l’éternité!
Tiziano se rappela… Et ces images projetaient leur ombre mélancolique sur son front, quand un sourire mal dissimulé effleura ses lèvres.
Il venait d’apercevoir, perdue au milieu d’un groupe de femmes en deuil, la silhouette de Pontier-Moussereux essuyant avec un mouchoir bordé de broderies noires ses yeux parfaitement secs. La physionomie du vieux poseur exprimait une si grotesque prétention à la douleur que les sombres réflexions du Florentin s’étaient enfuies comme par enchantement. Le jeune homme, contenant aussitôt son intempestive gaieté, se faufila à travers les assistants jusqu’à celui qu’il cherchait, et le plus sérieusement du monde:
–Vous ici! murmura-t-il en lui touchant le bras.
Pontier laissa tomber sur le nouveau venu un regard à demi voilé.
–Ah! fit-il avec un sanglot dans la poitrine, est-ce que je pouvais laisser partir comme cela cette pauvre enfant!… Tenez, vous voyez bien le temps qu’il fait.
Tiziano leva les yeux et constata que le ciel était d’un bleu pur où rayonnait, tout joyeux, le soleil d’avril.
–Eh bien! il aurait plu des lames de rasoir, continua l’amant de Fernande, que je serais venu tout de même.
–Elle vous a tant aimé! murmura Tiziano.
Pontier haussa les épaules.
–Aimé! s’écria-t-il, ah! si vous disiez adoré1 Car c’était un vrai culte, voyez-vous, qu’elle avait pour moi! Quand je pense qu’elle n’a jamais voulu recevoir un centime… je suis tout bonnement désespéré.
Et il passa sa main gantée de noir dans les anneaux de sa chevelure écrue.
–Pourtant… hasarda Tiziano.
–Ne me dites pas ça… Tenez, tout à l’heure, pendant le Dies irœ, j’avais positivement résolu de me faire sauter le caisson. Heureusement que cela s’est passé; le grand air m’a fait du bien, mais.
Il souffla comme un homme oppressé.
–… C’est égal, je me demande ce que je vais devenir… La pauvre chère! N’est-ce pas chez elle que nous nous sommes connus?
–Parfaitement, un soir au baccara.
–Oui, je me souviens. On taillait de fiers baccaras chez elle, et des lansqs!
–Vous avez passé huit fois, ce jour-là.
Pontier fit un mouvement.
Huit fois?… Permettez… dix fois… dont six sur des9. C’était comme une fatalité. On pontait des sommes folles, au petit jour.
–Et dire que c’est fini!
–Que voulez-vous? La vie est comme la banque. Fernande a passé la main. Chacun son tour.
–Et à qui les cartes maintenant?
L’amant de Fernande baissa la tête.
–A personne, soupira-t-il, j’ai le cœur brisé; elle aura été mon dernier amour…
Machinalement ils avaient tourné le dos au convoi qui s’acheminait vers le cimetière Montmartre, et ils descendaient lentement la rue de la Chaussée-d’Antin.
–Cependant, fit Tiziano, il y a bien des femmes capables de faire oublier Fer.
–Oh! non.
–J’en connais.
–Bah! fit l’inconsolable Pontier, vous ne m’en montrerez jamais d’aussi jolie.
–Que si!
–Farceur1
Tiziano poussa légèrement le coude de son interlocuteur, et, entrefermant ironiquement l’œil gauche:
–Allons donc, ricana-t-il.
–Que voulez-vous dire?
–Vous le savez bien, scélérat.
–Ah! j’y suis, fit Pontier avec un geste suffisant, vous voulez parler de la petite Olga.
–Non.
–De Mme de Quercin, alors?
–Pas de Mme de Quercin.
–Diable! mais qu’est-ce que vous me faites avouer là? Je ne veux plus rien dire.
–Vous ne connaissez pas du côté du boulevard Wallace...
Ils venaient de déboucher près du Vaudeville. Tiziano s’arrêta. Pontier parut le regarder avec une certaine défiance.
–Boulevard Wallace? demanda-t-il.
–Allons, vous voulez me faire mettre les points sur les i. Après ça, vous avez peut-être plusieurs relations dans ce quartier-là.
–Pas une seule.
–Même au numéro124?
Pontier quitta décidément le ton impertinent avec lequel il avait, jusque-là, trahi ses prétendus secrets et, avec une inquiétude qu’il cherchait le plus sottement du monde à dissimuler:
–Qui vous a dit cela? interrogea-t-il.
–Mon petit doigt.
Ils étaient arrivés devant le restaurant Bignon. Tiziano s’arrêta et, ouvrant la porte:
–Après vous, fit-il.
–Ah! nous déjeunons! c’est vrai, au fait, il le faut bien. Croiriez-vous que j’oubliais…
Ils pénétrèrent dans un cabinet particulier.
–Et que vous a-t-il dit encore, votre petit doigt? demanda Pontier en livrant son pardessus au garçon.
Évidemment il s’intéressait à l’ouverture de Tiziano.
–Rien, fit celui-ci, sinon qu’il faut être né sous votre étoile pour avoir de ces veines-là.
Pour le coup, le bellâtre observa son interlocuteur. Tiziano, le regardant à son tour, put lire dans la faïence pâle de ses prunelles cette question muette:
–Parlez-vous sérieusement ou vous moquez-vous de moi?
Le Florentin sentit que le terrain inconnu sur lequel il marchait allait lui manquer s’il s’y avançait davantage.
–Voyons, insinua-t-il d’une voix confidentielle, après avoir donné les ordres au garçon, vous n’allez pas renier votre bonheur, j’imagine?
Il mit tant de franchise dans-son intonation, tant de loyauté dans son regard que les méfiances de Pontier parurent s’apaiser.
–Dame! fit celui-ci, puisque vous des si savant, je n’ai rien à vous cacher… C’est vrai, j’ai été aimé d’Edmée, trop aimé, même!
Il soupira, puis, comme s’il répondait à une question que Tiziano jugeait maintenant superflu de lui adresser:
–Comment je l’ai connue! reprit-il, oh! c’est tout un vaudeville… A la bonne heure, voilà des Ostende fraîches… J’entre un soir chez Hœfer pour réclamer deux paires de bottines que j’attendais depuis plusieurs jours. On tergiverse, on s’excuse et j’apprends, aprèsbien des circonlocutions, que, la veille, une jeune dame, ayant aperçu mes bottines dans le magasin, s’en était éprise au point de n’en plus vouloir d’autres. Mes gens avaient tenté de résister, mais vainement; il avait fallu céder devant ce caprice de femme.–Je prends tout sur moi, avait dit la cliente, et si ce monsieur n’est pas content, vous me l’enverrez… Une femme qui vous coupe comme cela l’herbe sous le pied, c’était intrigant. Naturellement, je feins une grande irritation.–Oui, j’irai trouver cette impertinente et je lui apprendrai. Je demande le nom et l’adresse; on me donne l’un et l’autre, ce qui me prouve aussitôt ce que je voulais savoir: que c’était une jolie femme. En effet, un esclandre de ma part eût fait perdre à la maison la clientèle de cette dame. Du moment qu’on ne craignait pas mes récriminations, c’est qu’on savait la coupable à l’abri.
–Bien conduit, dit Tiziano avec un signe d’encouragement.
–Dès le lendemain, je me présente boulevard Wallace. Je vous fais grâce de l’entrevue: ces secrets ne sont pas les miens… Très sérieux, ce Sauterne. Tout ce que je puis vous dire, c’est qu’entre homme et femme on s’entend facilement quand on chausse la même pointure.
–Ce qui ne signifie pas, observa lâchement le Florentin en gobant une huître, que Mlle Clarens ait le pied fort.
Pontier se caressa la moustache. Un sourire de sottise éclaira la porcelaine de ses yeux.
–J’ai passé là, continua-t-il, les meilleures heures peut-être de ma vie… En ai-je croqué, des douceurs, dans cette bonbonnière! Car elle me gâtait, la chère petite. Je la vois encore à mes pieds, dans son peignoir de valenciennes, me demandant l’emploi de mon temps, me reprochant cinq minutes de retard… (il avala deux ou trois gorgées)… et m’enlaçant les mollets pour me faire rester un quart d’heure de plus.
–Eh bien! retournez-y. Fernande est morte, vive Clarens!
–Impossible, mon pauvre vieux.
–Bah?
–Impossible, répétait-il la bouche pleine Pourquoi faut-il que j’aie méconnu un pareil trésor! Ce sera le remords de ma vie… Où diantre est le citron?… Ah!… merci… Un vrai remords!
–Vous l’avez quittée?
–Je l’ai quittée, oui, mon bon, bêtement quittée, sous prétexte qu’elle me fatiguait de ses tendresses. Vous ai-je dit qu’elle était jalouse? Elle l’était en diable; je ne pouvais plus faire un pas sans qu’elle me suivît, écrire une lettre sans qu’elle lût par-dessus mon épaule, lorgner une femme sans qu’elle se mît à pleurer comme un arrosoir. Et Fernande qui raffolait déjà de moi! Jugez si c’était commode de satisfaire tout ce monde-là. Un beau jour, Edmée me demanda de renoncer à mon cercle. jalouse du cercle! Ma foi, ce fut la goutte d’eau… La séparation fut très digne; pas de scènes, bien entendu. Elle m’arrosa une dernière fois et je courus me faire essuyer par Fernande qui était, en somme, moins exigeante et plus drôle. Vous savez le reste. Est-ce la mort de Fernande qui me rend plus juste envers Edmée? Je ne sais. Le fait est que je n’ai jamais mieux senti qu’aujourd’hui le prix d’une telle maîtresse.
Le garçon changeait les assiettes.
–Eh bien! ce serait le moment de la revoir, glissa le Florentin.
–Oh! jamais, fit Pontier avec une certaine vivacité.
–Vous craignez d’être…
–Je ne crains rien du tout. Elle me sauterait au cou. Mais vous comprenez, une femme qu’on a méconnue… J’aurais l’air… Non, non.
–Je comprends… D’un autre côté, elle doit tant souffrir, sans vous! Songez donc, une fille honnête qui se voit abandonnée comme cela. Si pour se consoler, pour se distraire… elle allait…
–Oh! il n’y a pas de danger qu’Edmée... Un peu de sauce, hein?… D’abord, elle est riche, et la fortune est le commencement de la sagesse. Et puis, c’est une fille finie. Son cœur est fermé, ses sens sont morts. Elle vit dans la solitude de ses souvenirs: une vraie veuve du Malabar. Ah! la jolie veuve! L’eau m’en vient à la bouche, ce qui est désagréable en buvant de ce corton... Si vivel si accorte! avec un grain de mélancolie qui tempérait sa vivacité et lui allait comme son signe sur la tempe. Non pas qu’elle fût lugubre: ainsi elle ne parlait jamais de sa mère, discrétion rare chez ces demoiselles, qui ont toujours une «pauvre mère» dans leurs épanchements… Mais elle avait ses minutes de religiosité. Elle aimait les vieilles tours gothiques, les cloches dans les bois et les ermitages dans les montagnes... C’est ce château-briand qui me rappelle cela. Aurait-elle poussé, jadis, comme un lys clérical, dans quelque vieux parterre de couvent? Je l’ignore. En tout cas, ça, 1 c’était sa note sentimentale; mais elle avait aussi la note gaie. Figurez-vous qu’un soir, en revenant des Bouffes…
L’ancien amant de Mlle Clarens crut sans doute s’apercevoir que le garçon desservait avec une lenteur suspecte, car il s’arrêta sur le bord de sa gaudriole et attendit, pour continuer, que les pointes d’asperges aux petits pois fussent installées sur la table et que la porte se fût refermée derrière l’indiscret.
Ce dernier, en effet, aimait beaucoup les histoires qui se passent «en revenant des Bouffes,» et il eût bien voulu se régaler de celle-là. Il en fut pour ses frais de curiosité et n’entendit que des éclats de rire, à travers la cloison.
V
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«Edmée Clarens est une femme dont on ne parle guère,» avait dit Salomon.
Il fallait que cet axiome fût bien établi pour que Pontier-Moussereux eût gardé le silence sur cette bonne fortune. Ce silence ne pouvait manquer de surprendre Tiziano.
L’embarras manifeste avec lequel le vieux beau avait accueilli, tout d’abord, les questions du jeune homme n’était pas moins singulier.
Quoi qu’il en soit, en éliminant des bavardages de Pontier ses vantardises habituelles, que restait-il dont Tiziano pût tirer parti?
1 Edmée était riche.
2 Elle avait été la maîtresse du plus sot des financiers.
3 Elle avait appartenu auparavant à la classe de «ces demoiselles.»
4 Elle en était sortie depuis lors et vivait maintenant dans la retraite.
En somme, ces renseignements, si incomplets qu’ils fussent, n’avaient rien de décourageant. Une femme riche, jeune, jolie, libre, ayant eu des heures de faiblesse qui devaient en faire présager d’autres!… Que désirer de plus, sinon le moyen d’approcher un peu de cet oiseau farouche?
Malheureusement, le déjeuner que Tiziano venait de payer ne lui ouvrait guère que des perspectives lointaines sur l’hôtel du boulevard Wallace. La porte en restait close, cette porte qu’une vulgaire clef d’or, au dire de l’instructeur, n’ouvrait pas. Pontier ne voulait ou ne pouvait le présenter; il fallait chercher ailleurs un introducteur parmi ceux de ses amis que lui avait signalés Salomon.
Il eut recours à Paul Paupert.
Paul Paupert était un ancien employé du ministère des beaux-arts devenu journaliste et auteur dramatique.
Il avait eu le bonheur de perdre à temps son père et sa mère, braves cartonniers du passage Molière, qui lui avaient fait donner une instruction bien au-dessus de leur enseigne, et dont il aurait rougi pudiquement s’il les eût rencontrés sur son asphalte habituel. Car c’était presque un personnage que Paul Paupert.
Attaché à un de ces journaux de coterie qui ont élevé la blague à la hauteur d’une institution, il y chroniquait deux fois par semaine sur tous les sujets sacrés et profanes, bavardant à tort et à travers, effleurant les gens et les choses, et ne prenant que le temps de déposer ses mots le long de toutes les actualités. Personne ne savait mieux que lui biographier les courtisanes dans l’intérêt de la Famille, chauffer les émissions véreuses par égard pour la Propriété, diffamer et calomnier son prochain au nom de la Religion, défendre les grands principes à coups de calembours, faire à la société des remparts de gaudrioles, exercer, enfin, ce sacerdoce polisson qui absout les vices en faveur des opinions, accroche des bénitiers dans les cabinets particuliers et transpose les croyances sur des motifs d’Offenbach. Habilement mêlé à tous les intérêts conservateurs, ne perdant pas une occasion de mettre en relief son estime infinie pour les gens cossus et son superbe dédain des pauvres diables, il s’était peu à peu faufilé des antichambres dans les salons et avait fini, à force de coudoyer ce qu’on appelait autrefois les grands et ce qu’on nommerait plus justement aujourd’hui les gros, par oublier de quel carton-pâte il était fait. Il gagnait de l’argent, vivait heureux et, pour comble de bonheur, ne soupçonnait pas que les bonnes gens sur le sommeil desquels il s’était chargé de veiller l’estimaient juste autant qu’un chien de garde, impuissant à les défendre, mais capable d’aboyer pour les avertir des dangers sociaux. Au demeurant, gentilhomme de trottoir, portant crânement la mode du jour, aimable et familier, bon enfant à froid, myope à volonté et lançant au ciel l’encens bleu de son cigare avec la satisfaction d’un homme qui protège l’Église tous les mardis et le demi-monde tous les vendredis.
Ce n’était pas chose aisée de trouver Paul Paupert chez lui; il sortait avant dix heures et ne rentrait guère avant minuit. Aussi Tiziano ne se dérangea-t-il pas. Connaissant, d’ailleurs, l’ami auquel il avait affaire, il se contenta de griffonner sur son plus beau turkey-mill cinq lignes en italien pour l’aviser qu’il avait un service à lui demander. Paupert avait la prétention–fort exagérée–de savoir l’italien; il ne pouvait manquer d’être flatté: un service demandé sur papier armorié par un ami millionnaire n’était pas de ceux qu’il refusait. Il s’empressa d’accourir chez le Florentin.
–Che dice voi di nuóvo? écorcha-t-il en entrant, avec l’aplomb du plus pur Toscan.
–Il y a, mon cher, répondit Tiziano épargnant à l’imprudent les difficultés d’un dialogue italien, il y a que tu ne sortiras pas d’ici sans m’avoir rendu un service immense.
–Diantre! La bourse ou la vie, alors, fit le journaliste en choisissant dans un porte-cigares d’écaillé qui traînait sur la cheminée un cigare du plus beau blond qu’il alluma aussitôt.
Tiziano s’était mis à cheval sur une chaise.
–Voici mon cas, dit-il. Figure-toi que je fais le pied de grue depuis une quinzaine de jours à la porte d’une aventure impossible. Il s’agit d’une femme chez laquelle on n’entre qu’en passant par le salon. Quinze jours de stage! tu vois cela d’ici: un amour sérieux. Moi qui n’ai jamais attendu quinze heures!… Si nous étions encore au temps où l’on pouvait enlever décemment la dame de son choix, j’aurais déjà aposté quatre hommes masqués pour la saisir dans son lit et mel’amener morte ou vive en mon castel de la rue de l’Isly. Cela ne se fait plus, je le regrette. N’avoir pas même la ressource de soupirer une sérénad sous son balcon et de l’attendrir à coups de mandoline!… A défaut de ces moyens poétiques, j’ai pensé à toi.
–Merci.
–Tu dois connaître cette femme.
–Ah!
–Je n’en sais rien; mais je parierais cinquante louis que tu la connais comme ta poche.
–Tu me flattes.
–Edmée Clarens.
–Parbleu!
–Tu vois… Eh bien, tu vas me sauver la vie…
–Volontiers, si ce n’est que cela.
–… En me présentant.
Paupert lança, comme pour se donner le temps de réfléchir, une fluette et interminable bouffée de fumée.
–En te présentant, fit-il, toutes sortes de bonnes raisons pour rester tranquille.
–Qu’est-ce que tu me chantes-là?
Paupert frappa sur l’épaule du jeune homme.
–Écoute, mon très cher, tu sais si je te suis attaché. Je ne puis pas te voir sans songer à toutes ces bonnes journées que j’ai passées à la villa Ricci.
–Et à celles qui t’y attendent encore, interrompit insidieusement Tiziano.
–Eh bien, si je te présentais chez la Clarens, je m’en repentirais toute ma vie.
–Ça, c’est ton affaire. Présente-moi et repens-toi ensuite.
–Jamais. Au surplus, tu vas faire sa connaissance sans te déranger: une bonne fortune dans un fauteuil… Du temps que j’étais aux Beaux-Arts, j’ai rencontré un jour Mlle Clarens sur ma route, en furetant dans le monde des irrégulières. Je l’ai suivie de près pendant quelque temps, étudiée d’après nature, et j’ai découvert en elle la créature la plus dangereuse que je connaisse, et Dieu sait pourtant ce que j’ai couru de femmes et de dangers! D’où sort elle? Je l’ignore encore. Personne n’a connu ses débuts et nul ne peut dire où ni comment elle a fait l’apprentissage de sa fortune. J’ai entendu dire que c’était une princesse russe fourvoyée; c’est possible, à moins qu’elle ne soit une simple «demoiselle» de concierge. Je conclus de cette obscurité qu’elle doit avoir d’excellents motifs pour cacher aussi soigneusement son passé.
Tiziano fit un geste aussitôt interrompu par son interlocuteur.
–Je sais, reprit vivement Paupert. Son passé t’importe peu. J’arrive donc au nœud de la question. Tu connais ces individus à mine équivoque, portant des accroche-cœurs sur les tempes, une casquette de velours sur l’occiput et une cravate voyante passée dans une bague de cuivre doré. Cela se cache pendant le jour et ne se montre qu’à l’heure où les honnêtes gens rentrent chez eux. Choisis un de ces aimables gredins, le plus blême, le plus déhanché, le mieux assorti, et cherche ce qu’une femme élégante et altière comme Mlle Clarens peut éprouver pour un pareil être... Le plus profond dégoût, n’est-ce pas? Allons donc!… Suppose que cette femme ramasse ce monsieur dans sa boue, l’envoie au bain pour le décrasser, au coiffeur pour le peigner, au tailleur pour l’habiller, et que, follement éprise de lui, elle abandonne à tous les hasards d’une telle passion sa beauté, sa jeunesse, sa fortune et son esprit, qu’elle se fasse enfin l’esclave, la chose de ce misérable, consentirais-tu…
–Parbleu! s’écria Tiziano, coupant de nouveau la parole au journaliste, c’est une chronique que tu me débites-là.
–Je t’étonne?... Innocent!Te faut-il ma parole d’honneur et me croiras-tu si je te jure que j’ai vu, de mes yeux vu, par une belle nuit de l’automne dernier, en sortant de chez Mlle Clarens, le m… onsieur dont il s’agit s’introduisant chez elle par l’entrée des artistes: une petite allée ménagée derrière l’hôtel et communiquant avec ses appartements.
–Je te croirais, mais sais-tu ce que j’en conclurais?
–Oh! ce n’est pas à ta conclusion que j’en veux venir, mais à la mienne. Un amoureux de ta trempe ne renonce pas à une femme parce qu’il faut écraser une limace pour arriver jusqu’à elle, et je ne serais pas étonné que tu n’entreprisses de régénérer cette courtisane à force d’amour… Ne compte pas sur moi pour t’aider dans ce sublime apostolat. Du jour où j’ai connu les préférences intimes de Mlle Clarens, j’ai cessé complètement de la voir.
–Ah! le monstre!
–Dame! que veux-tu? Je n’étais pas amoureux, moi, et, pour lutter avec un rival de cette espèce…
–Il faut l’être. Eh bien, je le suis, et quand tous les Alphonse de Paris s’en mêleraient, j’en aurai raison.
Paupert hocha la tête.
–Tu ferais mieux de retourner chez Léa, dit-il. Tu ne trouveras personne qui te présente chez Mlle Clarens.
–Je me présenterai moimême.
–Tu te feras flanquer à la porte.
–Je rentrerai par le balcon.
–Allons, cette petite sorcière t’a jeté un sort. Mes conseils seraient inutiles; je les remporte. Mais souviens-toi, je te prie, que j’ai fait mon possible pour te détourner de cette expédition.
–Je ne l’oublierai pas, et si j’échoue…
–Un buisson chez Brébant, pour nous consoler.
–C’est cela.
VI
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Quelques jours s’étaient écoulés.
Un matin, Luc, en veston de velours noir et sa pipe d’écume à la bouche, était étendu sur son divan, les pieds vers la cheminée, et lisait, plume en main, de longues feuilles détachées, quand la voix de Tiziano se fit entendre derrière la porte.
–Entre! cria le colonel avant même que son valet de chambre lui eût annoncé le nouveau venu.
–Ah ça, dit l’Italien en s’arrêtant sur le seuil, qu’est-ce que tu deviens?
–Tu le vois, mon cher, je travaille. Ce sont des épreuves que je corrige. J’ai été très occupé depuis trois semaines… Mais toi, que fais-tu donc? On ne te voit plus.
–J’ai eu beaucoup à travailler, moi aussi.
–Bah! Tu suis un cours.
–Non, une femme.
–Toujours le même!
–Du tout. J’ai bien changé, va.
–De maîtresse?
–Je n’en ai plus.
–Vrai! fit Luc en jetant tous ses papiers sur le guéridon, tu vas me conter ta conversion.
–D’autant plus volontiers que je ne viens que pour cela.
–C’est gentil à toi; j’adore les drames, et tu sais que j’ai toujours, dans le petit coin de l’œil, un pleur de réserve à ta disposition.
–Je sais que tu ne crois à rien de ce que tu n’as pas éprouvé, ô mortel privilégié! et que, ne subissant pas les séductions de la femme, tu ne comprends pas les passions de l’homme.
Ces mots furent prononcés avec une certaine gravité moqueuse et accompagnés d’un regard scrutateur sous lequel Luc resta parfaitement impassible.
–Aussi, reprit Tiziano, n’est-ce pas ton pleur, mais ton aide que je viens te demander.
–A merveille. Seulement nous allons déjeuner, si tu le permets, et tu me conteras ton petit cas entre les morceaux.
Luc entraîna son ami dans la salle à manger où un lunch composé de royans grillés, de caviar, de volaille froide ornée de pickles, et de thé, les attendait déjà.
Le repas fut assez gai. Luc persistant, selon son habitude, à ne pas prendre son hôte au sérieux, assaisonna le poulet de ses ironies habituelles, et Tiziano de son côté, sans se laisser déconcerter par les railleries de son ami, lui conta tout au long ses recherches infructueuses à travers le Bois, la consultation de Salomon, son entrevue avec Pontier-Moussereux et sa conversation avec Paul Paupert.
–Tu n’oublies pas, interrompit Luc, que Paupert est le plus faux des «honnêtes gens».
–Je le sais.
–Et Pontier le plus fat des poseurs.
–Je me le suis dit. Aussi, sans m’arrêter sur leurs renseignements, qui d’ailleurs ne concordaient guère, me suis-je remis en quête d’un introducteur.
–Et tu l’as trouvé?
–Attends. J’avais encore trois noms sur la liste de Salomon.
–Tu ne te plaindras pas qu’il t’ait volé ton argent.
–Tu vas voir que si. J’ai d’abord été aux Variétés pour tâter le fauteuil d’orchestre, no17.
–Qu’est-ce que c’est que ce siège-là?
–Il s’appelle Rognac.
–Rognac?
–Oui, ce vieux général, tu sais bien. un petit crevé de soixante-douze ans, que nous avons rencontré, un soir… qui assiste cinquante fois de suite à la même pièce et vous répète les mots pendant six mois… Tu ne te rappelles pas? Une tête d’ivoire jaune, avec une. houppe blanche sur le front, des yeux verts sans cils, un nez crochu, une barbiche tourmentée: un profil de bouc!… Ajoute à cela un teint sale, sillonné de rides profondes comme des balafres qui te faisaient dire:– «Il a l’air de s’être battu en duel avec le temps.»
–Ah! j’y suis… un faux-col raide comme du fer-blanc et un énorme brillant à sa cravate…
–Un diamant pour attirer les femmes.
–Qu’il appelait son «miroir aux alouettes». Bon, bon… Eh bien?
–Au seul nom de Clarens, mon général s’est emballé. Ah! le bavard! Il a duré trois quarts-d’heure, tout le troisième acte des Brigands! Et si encore il m’avait appris quelque chose… Mais rien ou si peu… «Edmée était une petite femme charmante, maistrop bonne fille, qui avait eu le tort de se laisser envahir par un tas de galopins… Il avait chassé, pour sa part, une douzaine de ces moucherons, rien qu’en soufflant dessus…
–Dame!
–… avait eu quatre ou cinq duels avec les plus encombrants et conquis Edmée à la pointe de l’épée. Depuis ce temps, il était le plus heureux des généraux.»
–Est-ce qu’il l’avait amenée au théâtre, ce soir-là?
–C’est ce que je lui ai demandé. Là-dessus voilà mon vieux bouc reparti de plus belle. Sortir Edmée! Il n’y avait pas de danger!… Ah! je ne le connaissais pas. Il était le plus jaloux des amants, un Othello à fairrre trrrembler les vitrrres. Il ne la sortait pas; elle était trop inexpérimentée, trop bèbête. Une petite femme qui a si bon cœur et dont on a nettoyé le boudoir sans trop lui demander son avis, juge donc! ce serait dangereux. Elle ne recevait personne. Et, comme s’il avait lu dans mes yeux, il répéta en roulant les siens: «Personne, personne!»
–Mon pauvre Tiziano, soupira Luc, te voilà bien renseigné!
–Ce n’est pas tout. Je m’étais juré d’épuiser la liste et j’y étais d’autant plus obligé que les informations déjà recueillies se contredisaient davantage. J’ai couru chez Scagliera.
–Il était sur ta liste?
–Cela t’étonne? Et moi donc! Je n’y croyais pas en montant à son pavillon de la rue Monceaux. Scagliera, le plus rangé de mes compatriotes, le piocheur, le fort en thème de Sainte-Barbe! Un garçon arrivé à Paris sans un sou et noté aujourd’hui, à trente ans, parmi nos meilleurs architectes1Marié, père de famille! C’était une erreur ou une mystification de ce cher Salomon. Eh bien, pas le moins du monde; l’instructeur avait raison!
–Bah!
–J’ai compris tout de suite, à sa rougeur, que mon Scagliera avait quelque chose à se reprocher. Sans chercher aucunement à profiter de son embarras pour lui soutirer une confidence personnelle, je restai discrètement sur le terrain des banalités, m’enquérant d’Edmée comme je me serais enquis d’un député nouveau ou d’une pouliche arrivée première. J’ai pu savoir ainsi que «Mlle Clarens»(qu’il connaît pour avoir dressé les plans de son hôtel) est une jeune femme du plus grand mérite, d’une intelligence remarquable, d’une érudition exceptionnelle, aussi spirituelle que jolie, aussi honnête qu’artiste et dont le seul tort est de se trouver seule, à vingt ans, à la tête d’une grande fortune, circonstance qui peut lui valoir les soupçons les moins fondés. Il paraît qu’elle vit en compagnie d’une espèce de demi-négresse et sous la garde d’un énorme chien nommé Any, qu’elle considère comme le meilleur ami qu’elle ait encore trouvé ici-bas.
–C’est tout?
–Tout pour Scagliera, car je ne pouvais décemment répondre à un tel panégyrique par une demande de présentation. Mais, sans parler de Bourdalain qui est absent, j’avais un cinquième nom sur ma liste.
–Encore?
–Le dernier, oui… Le baron Wilmer.
–Ses amants se suivent et ne se ressemblent pas.
–Pardon! ils ont cela de commun qu’on n’en obtient rien.
–Ah! Wilmer non plus?…
–C’était à la vente de Fernande. Je m’étais bien gardé d’aller chez lui. D’aussi loin qu’il m’aurait vu venir, il se serait préparé au plaisir de me fourvoyer. Je voulais côtoyer mon sujet sans l’aborder. La pauvre fille dont on vendait les meubles et les bibelots lui serait une transition tout indiquée pour arriver à Edmée. Entre un service à thé en vieux saxe qui a été acheté au poids de l’or et un diptyque de vieil émail adjugé vingt francs, y compris la bénédiction de je ne sais plus quel pape, j’aborde mon homme par une remarque judicieuse sur la ciselure néo-florentine des volets. Ah! le vieux singe! Je crois qu’il s’était juré de ne pas me laisser le temps de lui dresser un piège. Tout en hochant la tête pour me prouver qu’il partage mon avis sur la médiocrité de cette ciselure, il me coupe ma seconde phrase par un sept cents! qui ne s’adressait évidemment pas à moi. Je ne suis pas patient. Je m’interromps et sans même savoir sur quoi portaient les enchères, je hurle à mon tour cinquante! dans l’oreille du baron. Il me regarde avec étonnement et, sans se déconcerter de l’attaque, riposte par un huit cents! bien senti. Je ne sais pas jusqu’où nous serions montés ni comment l’aventure aurait fini, si un grand Anglais, roux comme le feu, n’était intervenu fort à propos pour nous mettre d’accord en doublant d’un seul coup les enchères. Il s’agissait d’une brosse à dents en ivoire avec le chiffre de Fernande en brillants.
Luc ne put s’empêcher de sourire:
–Ainsi, mon pauvre Tiziano, dit-il, tu as complètement perdu ton temps.
–Pas tout à fait. Le baron eut sans doute pitié de moi, car après avoir promené la conversation à travers mille sujets plus agaçants les uns que les autres, il en vint à engager à peu près ce dialogue:
«–Et votre ami Luc, que devient-il donc? On ne le voit plus au cercle. Il ne paraît plus au Bois. Eclipse totale. Est-ce qu’il voyage?
–Peut-être bien; voilà plusieurs jours que je ne l’ai vu moi-même.
–A moins qu’il n’ait pris au sérieux sa bonne fortune…
–Luc en bonne fortune!
–Il ne vous a pas conté ça?
–Nullement.
–Ah! le diplomate!… Alors je ne dirai rien non plus.
–Vous en seriez bien fâché.
–Pourquoi cela?
–Parce que vous n’avez pas l’habitude de lâcher une indiscrétion sans savoir où elle aboutira.
–Jeune homme, vous êtes terriblement fin!
–Allons donc!
–La preuve, c’est qu’en effet je grille d’envie de vous apprendre que votre ami Luc est en train de sacrifier son avenir aux yeux bleus d’une adorable petite brune…»
–Ah! çà, que me chantes-tu là? interrompit Luc, non sans une nuance d’impatience.
–Je te sténographie notre dialogue aussi fidèlement que possible. Attends donc, je n’ai pas fini… Cette brune aux yeux bleus me rappelant tout à coup mon inconnue, un soupçon bizarre, invraisemblable, me vint à l’esprit. O Luc! ô philosophe de mon cœur! pardonne-moi d’avoir suivi la piste qui s’offrait à moi, au risque de te trouver sur mon chemin… Je continue.
«–Baron! m’écriai-je audacieusement, je ne vous savais pas si jaloux.
–Jaloux! moi!
–Oh! ce sentiment vous fait honneur en même temps qu’à celle qui vous l’inspire; car vous n’en demandez pas tant aux femmes, et il faut que celle-ci soit terriblement fascinante pour vous faire sortir ainsi de votre philosophie.
–Mais de quelle femme parlez-vous?
–D’Edmée Clarens.
–Ah! vous voyez bien que Luc vous a confié ses petits bonheurs!
–Vous voyez bien que vous êtes jaloux!
–Mon cher Tiziano, s’il y a un jaloux dans cette affaire ce n’est pas moi, c’est ce pauvre Luc. Je ne m’expliquerais pas autrement qu’il vous eût mis dans la confidence de ses amours. Mes rares visites à la villa Clarens empoisonnent les siennes, voilà la vérité. Et lui, l’homme réservé! il n’a pu y tenir; il a débordé, il a versé le trop plein de son cœur dans le gilet d’un ami et vous avez appris en même temp son bonheur et ses angoisses. Eh bien, se soupçons n’ont pas le sens commun. Nous n’avons aucune raison de nous porter mutuellement ombrage: moi, parce que Mlle Clarens m’est parfaitement indifférente; lui, parce que je suis parfaitement indifférent à Mlle Clarens. Mes relations avec elle datent de son installation boulevard Wallace. Ce sont celles d’un bibelomane avec une femme de goût. Elle a bien voulu me consulter sur l’achat de quelques objets d’art et j’ai été assez heureux pour la faire profiter de ma vieille expérience; si mo ami Luc pouvait entendre nos entretiens, il rirait bien le premier de ses frayeurs.»
En ce moment, comme s’il eût effectivement assisté à l’entrevue artistique de Mlle Clarens avec le baron, Luc s’abandonna à un si joyeux éclat de rire que le Florentin en demeura déconcerté.
–Et c’est Wilmer qui va te présenter chez Mlle Clarens? demanda le colonel.
–Pas du tout, je ne lui ai rien demandé, du moment que je pouvais m’adresser à toi.
–Ce diable de baron est un vrai cannibale, s’écria Luc en s’interrompant pour rire encore, on n’est pas féroce à ce point!… Moi, l’amant de Mlle Clarens! jamais de la vie, mon pauvre ami. Oh! ce Wilmer! Le maître farceur! Et comme il entend la plaisanterie à froid! Écoute, Tiziano, ne te frotte jamais à ce vieux Méphisto de la blague. Tu es trop jeune pour lui. Tu as cru le jouer et Dieu sait s’il t’a fait poser! C’est un dilettante, artiste jusque dans ses farces… C’est égal, celle-là démonterait un fumiste…
Tiziano, en quittant le colonel, était plus embarrassé que jamais.
–Décidément, pensait-il, qui trompe-t-on ici? Le baron, à qui je n’ai fait aucune question, n’avait aucun intérêt à me donner le change; cependant la liaison de Luc avec cette femme est bien invraisemblable. Il me semblait qu’il changeait de couleur pendant que je parlais, et pourtant je ne puis mettre en doute la franchise de sa gaieté. L’un se tait, l’autre se moque de moi. Tous se contredisent… D’après Paupert, c’est une drôlesse; d’après Scagliera, c’est une rosière. Selon Rognac, elle est encombrée d’amants; selon Pontier, elle vit dans un fromage. Naïve par-ci, rouée par-là, insensible ou amoureuse, grugeante ou grugée, vestale ou sirène, femme du monde ou de la police, .fille de portière ou de princesse… Que signifie cet imbroglio? Tous ces gens-là se sont-ils donné le mot pour me berner? Cette petite sorcière a-t-elle fait signer un pacte diabolique à ses amants? Ses amants! en a-t-elle eu seulement? Palsambleu! il ne sera pas dit que ce joli sphinx m’aura dévoré. J’aurai le dernier mot de cette énigme. Puisque personne ne peut me servir, je me passerai de tout le monde, et que cette femme soit gardée par un dogue, par un général, par une négresse ou par un Alphonse, je me présenterai seul… Et je sera reçu, quoi qu’en dise le père Salomon…
VII
Table des matières
L’hôtel devant lequel Tiziano s’arrêta le surlendemain, vers la partie supérieure du boulevard Wallace, presque en face de la porte Saint-James, présentait une physionomie assez singulière. Evidemment Mlle Clarens s’était fait prendre mesure d’un hôtel comme d’une robe, chez l’un des Worth de l’architecture contemporaine, car celui-là ne ressemblait à aucun autre. Mais ce costume lapidaire n’était pas assez collant pour dessiner l’existence galante qu’il habillait, et si Zadig, au lieu d’aimer la reine de Babylone, eût flirté aux alentours de Mlle Clarens, il y aurait sans doute perdu son chaldéen.
Ce ne fut pas sans une certaine émotion que Tiziano tira l’anneau d’argent d’une petite porte bâtarde, ménagée à gauche de la grille.
Le suisse, gaillard de cinq pieds, qui, boutonné dans une redingote croisée, avec ses favoris en éventail et son petit col droit, avait plutôt l’air d’un pasteur protestant que d’un portier, toisa rapidement le nouveau venu et tendit la main vers une rangée de boutons d’ivoire dont il poussa le dernier, en disant:
–La porte à droite, sur le côté.
Tiziano fut d’abord frappé du sans-façon avec lequel la maison tournait le dos à la grille d’entrée. Parmi les élégantes villas qui se succèdent le long du bois, de la porte de Neuilly à la porte de Madrid et dont les façades coquettes et provocantes sourient aux curieux, celle-ci seule, indifférente aux distractions du boulevard, au décor pittoresque des sapins du bois et aux gaietés du soleil levant, semblait affecter le dédain d’une jolie femme qui tourne à l’admiration ’publique les plus belles épaules du monde. Était-ce bouderie ou pruderie de sa part? Se refusait-elle à voir ou à être vue?
Pas de fenêtres de ce côté, si ce n’est, sous la corniche, une rangée de faux œils-de-bœuf dissimulés par des masques de faunes. Un étage de statues dans lesquelles Fouquet aurait peut être reconnu certaines nymphes du château de Vaux, se dressait sur les ressauts de l’architrave. Entre les colonnes, au rez-de-chaussée, dans d’énormes vases de granit vert des Vosges, s’épanouissaient de superbes rhododaphnés. Quant à la partie supérieure, elle était décorée avec une simplicité presque dorienne. Sur les métopes, un E et un C formés par des entrelacements de reptiles.
La villa Clarens se moquait des indiscrets, la preuve, c’est qu’au lieu d’une porte cochère pleine, qui l’eût dérobée aux regards des badauds, elle se laissait entrevoir à travers le lierre d’une grille en fer forgé surmontée d’un chiffre semblable à celui des métopes.
Cette absence de fenêtres ne dénotait qu’un parfait dédain du soleil levant et trahissait des habitudes peu matinales. On se réveillait tard, on n’avait que faire des premières heures du jour, et si on était vertueux, du moins ne tenait-on pas à voir lever l’aurore. Dès lors, c’était sur un grand jardin que-la maison devait regarder, c’était vers le midi qu’elle ouvrait au soleil les douze paires d’yeux de ses croisées.
De ce côté, en effet, un vaste jardin, un parc où le panache des peupliers et la pyramide des sapins se mêlent aux dômes des marronniers et des chênes. Tiziano contourna la pelouse, où des corbeilles de giroflées épanouissaient leurs bouquets jaunes. Au centre, s’arrondissait un large bassin dans lequel une naïade, évidemment inspirée de la Source d’ Ingres, versait jour et nuit, du haut de son épaule de marbre, l’intarissable ruissellement de son urne. Pas la plus légère trace d’enfants dans le jardin; pas de jouets traînant sur le sable, ni poupée les bras étendus, ni petit arrosoir bosselé. Mais, sur le faîte de l’édifice, renvoyant par instants des éclairs de soleil, une girouette dorée représentant un Amour nu, l’arc tendu et la flèche au vent. Un symbole, sans doute, que ce Cupidon qui, tournant sans cesse sur lui-même, dardait successivement son trait d’or sur tous les points de l’horizon.
Une large véranda, soutenue par deux lances penchées, à la façon d’un velum, abrite le perron de marbre, gardé par deux superbes dogues de Barye.
Tiziano en gravit les cinq marches et pénétra dans un grand vestibule dont le vitrage était garni de lauriers et de grenadiers.
Un valet de pied vint au-devant de lui.
–Dites à madame, fit Tiziano, que je viens de la part de M. le baron Wilmer.
Le domestique ouvrit en s’inclinant une petite porte à tambour et introduisit le visiteur dans une pièce toute boisée de chêne. Une large table chargée de paperasses, quatre fauteuils de cuir à dossier bas, deux cartonniers portant sur leurs vingt-quatre casiers toutes les lettres de l’alphabet, une pendule de bronze entre deux flambeaux assortis et un pèse-lettres entre deux lampes sur une table à main donnaient à cette chambre toutes les apparences d’un bureau. D’immenses rouleaux de papier blanc, debout dans un coin, ne pouvaient être que des plans. C’était là vraisemblablement que Mlle Clarens conférait avec son architecte et ses entrepreneurs.
–Bon, pensa Tiziano, il paraît qu’on me prend pour un fournisseur!… Au fait, pourquoi pas? C’est un moyen comme un autre… Une fois dans la place, nous verrons… Mais, mon Dieu! qu’est-ce que je fournirais donc bien?
Il s’adressait vainement pour la dixième fois cette question capitale, quand la porte s’ouvrit et Mlle Clarens, encore en négligé du matin, parut sur le seuil.
Elle pouvait avoir vingt-cinq ans, mais elle pouvait bien aussi n’en avoir que dix-huit. Son âge dépendait de l’angle sous lequel la lumière éclairait son visage. Le front, petit sans être bas, allait se perdre, en s’arrondissant mollement, sous des crêpelures désordonnées. La chevelure, d’un noir mat, faisait étrangement ressortir la teinte bleue de deux yeux candides, et c’était ce contraste, dans lequel la teinture n’entrait pour rien, qui avait si vivement frappé le Florentin, sans qu’il s’en rendît compte jusque-là. Son nez, d’une perfection aristocratique, corrigeait le modelé de ses lèvres, à la fois sensuelles et ironiques. Ses cils noirs, jetant des ombres fugitives sur ses prunelles, semblaient, selon qu’ils se relevaient ou s’abaissaient, s’ouvrir sur le bleu du ciel ou sur le bleu de la mer.
Elle avait de ces yeux limpides et profonds sur lesquels la pensée du plus sage ne peut se pencher sans vertige; de ces yeux aux hardiesses virginales, dans lesquels le désir attiré se noie éperdument. Quel analyste puissant décomposera le regard de certaines femmes? La chimie a isolé le principe actif du thé, l’essence stimulante du café. Voyez ces filaments blancs et soyeux: caféine! théine! C’est de l’esprit en aiguilles, de l’imagination en prismes; c’est de la chaleur, de la fièvre, de l’éloquence, de l’enthousiasme cristallisé. Quel Runge, quel Oudry décomposera ce fluide étrange jailli d’une double rangée de cils? Une formule, de grâce! un nom, tout au moins, pour ce poison subtil, aérien, inoculé par la pointe d’un regard et qui, rapide comme la strychnine, se glisse aussitôt dans toutes nos veines, bat dans nos tempes, palpite dans notre poitrine et frissonne dans tous nos membres!
Mlle Clarens ne s’était pas mise en frais de coquetterie pour recevoir son visiteur. Elle portait, pour tout vêtement, un simple peignoir de cachemire blanc, dont elle semblait s’être enveloppée à l’improviste, et qui, tombant tout droit de la tête aux pieds, dessinait chacun de ses mouvements. Son cou nu luttait de blancheur avec le col du peignoir et sa manche à large parement laissait voir, jusqu’à la naissance du bras, cette main d’enfant qui maniait si délicieusement la cravache de l’amazone. Elle ne portait ni bagues aux doigts, ni boucles aux oreilles et n’avait pas même relevé ses cheveux dont les longues mèches noires tombaient en désordre sur sa nuque.
Tiziano, subitement immobilisé, la regardait sans trouver une parole vraisemblable à lui adresser. Cette absence de coquetterie semblait lui imposer tout autant que la toilette la plus cérémonieuse. Mlle Clarens ne parut pas s’apercevoir du trouble qu’elle jetait dans les idées du jeune homme et, avec une familiarité qui répondait au sans-façon de son costume:
–Je vous attendais hier, dit-elle en s’asseyant, d’après ce que m’avait écrit M. Wilmer.
Tiziano, ainsi autorisé à s’asseoir, se laissa tomber sur un fauteuil. Avait-il seulement salué la jeune femme? Il l’ignorait. Il se jeta sur la perche qu’elle lui tendait sans trop savoir d’où ce secours lui venait et, ahuri, se hâta de répondre:
–En effet, madame, il… je… c’est sans doute l’effet de quelque malentendu.
–Probablement… Du reste, vous avez été bien inspiré; j’ai eu tant à faire toute la journée que je ne sais si j’aurais eu le temps de vous recevoir. ce dont j’aurais été désolée, car le baron m’a dit de vous tellement de bien que je regrette de ne pas avoir eu plus tôt recours à vous.
Le jeune homme s’inclina légèrement. La nécessité de sortir d’une situation absolument incompréhensible lui rendit quelque sang-froid. Qu’est-ce que tout cela signifiait? Il avait emprunté le nom du baron sans l’en prévenir, et voilà qu’il se trouvait annoncé par lui, attendu depuis deux jours. Pour qui le prenait-on et qui diable Mlle Clarens attendait-elle? En tout cas, elle ne reconnaissait pas son persécuteur du Bois.
Aiguillonné par la terreur d’un ridicule qui l’eût perdu à jamais aux yeux de la jeune femme, il rassembla toutes les ressources de sa sagacité pour sortir honorablement de l’impasse dans lequel le hasard menaçait de l’en lacer, et jugeant que si le silence est d’or, c’était surtout en pareil cas, il se tut pour ne pas se compromettre davantage.
–Vous savez sans doute de quoi il s’agit, demanda Mlle Clarens.
–Vaguement, madame, vaguement, M. Wilmer m’a bien fait entrevoir que… mais sans rien préciser.
–Une parenthèse, monsieur, s’il vous plaît, vous ne seriez pas Allemand, j’imagine?
–Du tout, madame, protesta vivement le Florentin.
Et il pensa:
–Faut-il que cette femme soit bête pour me trouver l’accent germanique!
–Ni Anglais? reprit-elle.
–Italien, madame, Italien… Toscan même.
–A la bonne heure. C’est que, voyez-vous, je me méfie fort de la prétendue gravité allemande ou anglaise. Vos compatriotes, avec leur légèreté proverbiale, ont mille fois plus de goût en matière d’arts. Un Prussien aveugle peut accorder des pianos; mais un Italien sourd ferait tout aussi bien.
Et sans sourire nullement de son paradoxe:
–Si vous voulez m’accompagner… fit-elle.
Elle se leva, ouvrit une petite porte basse taillée en pleine boiserie et passa la première.
–Bon! pensait Tiziano en la suivant à travers un long corridor éclairé seulement par des becs de gaz, est-ce qu’elle me prendrait pour un accordeur!»
Elle laissait derrière elle, en marchant, un imperceptible parfum de Chypre,–juste ce qu’une mondaine en peut exhaler sans risquer de se faire passer pour une courtisane. Tiziano, familiarisé avec ces deux classes de femmes, aurait apprécié cette nuance délicate si son attention n’eût été ailleurs. Les cheveux d’Edmée, dénoués sur sa nuque, s’étaient déroulés jusqu’au bout de leurs longues mèches avec ces inimitables ondulations des chevelures que le fer brûlant n’a jamais touchées Son peignoir, qu’elle ne s’était pas donné la peine de serrer à la taille et dont la ceinture laissait pendre par derrière ses deux cordelières, lui faisait, avec sa queue traînant sans bruit, la silhouette nonchalante et négligée d’une femme qui sort de son lit.
Ils pénétrèrent dans une grande pièce sans meubles et sans rideaux où toutes sortes d’objets d’art avaient été déposés pêle-mêle sur le parquet, le long des murs et sur la cheminée: coupes de Pierre Raymond, émaux de Limosin, hanaps Henri II, aiguières de Courtois, buires du XVIe siècle, mosaïques, jades, cloisonnés, cristaux, ivoires, coffrets, crédences, pendules et cartels, tapisseries, statuettes, toiles sans cadres et cadres sans tableaux, diptyques et triptyques, jusqu’à des hallebardes Louis XIV, des flèches empoisonnées, des troussequins de selles persanes, des missels de Flandre et des lampes de mosquée… un capharnaüm de bibelots! un musée en vrac!… Près de la première fenêtre, un chevalet d’ébène portait un petit tableau:
–Voici, dit Mlle Clarens en s’approchant, une toile que j’ai achetée l’hiver dernier à un brocanteur de Nice. Vous dire le prix que je l’ai payée. vous en feriez un haut-le-corps. Mais j’ai de fortes raisons de croire à un marché passablement léonin, et je serais toute disposée à revenir sur mon achat s’il m’était prouvé que le prix n’est pas en rapport avec la valeur de l’objet… Voyons, que pensez-vous de cette toile?
Tiziano, qui passait pour un excellent musicien, était d’une ignorance phénoménale en peinture. Afin de se donner le temps de la réflexion (et Dieu sait s’il en avait besoin en ce moment!) il mit son carreau, s’approcha du tableau, le considéra attentivement à droite, à gauche; puis il le prit délicatement et le retourna sous tous les anglesde lumière, se demandant si les personnages du paysage ne lui tiraient pas la langue. Enfin, toussant légèrement:
–Ce n’est pas signé, observa-t-il gravement, ce qui est un grand inconvénient, comme vous le savez.
–Pas signé! s’écria la jeune femme, mais permettez… D’abord le trait, la touche, le coloris, tout trahit l’auteur… Et ces empâtements caractéristiques, est-ce que ça ne vaut pas une signature? Et ce…
–Heu! heu!… on imite si bien aujourd’hui… Car on fait de tout maintenant, littéralement de tout. On imite la rouille des vieux fers, le vert-de-gris du vieux bronze et les piqûres du vieux chêne, absolument comme on fabrique du vieux vin.
Puis s’arrêtant tout à coup:
–Mais attendez donc… effectivement. Oui, oui, vous avez raison… voici un chiffre… C’est bien de lui, parfaitement de lui.
Et il montrait, dans l’angle gauche de la toile, un G microscopique.
–Eh! fit Mlle Clarens, c’est justement ce monogramme qui me confond… Il est en contradiction formelle avec la facture de l’œuvre. Sans ce maudit monogramme je n’hésiterais pas.
–Ni moi non plus, assurément. Tandis que le fait est que j’hésite moi-même… Je flaire là quelque supercherie.
–N’est-ce pas? Ce G a dû être mis après coup, pour dérouter.
–Parbleu! c’est évident.
–Mais dans quel intérêt?
–Eh! afin d’augmenter la valeur du tableau.
–Comment cela? demanda la jeune femme étonnée.
–Dame! fit Tiziano embarrassé, sans doute.…
Et il pensa:
–J’aurai dit quelque sottise.
–Une pareille toile, si elle était réellement d’Hobbéma, comme je le crois, ne vaudrait-elle pas dix .fois plus que si elle était de l’auteur de ce monogramme?
–Certainement.
–Eh bien, alors?
Cette interrogation fut accompagnée d’un regard qui semblait vouloir chercher une réponse jusqu’au fond des yeux du jeune homme.
–Nous ne nous sommes donc pas compris? fit celui-ci en se détournant pour remettre le tableau sur le chevalet. Vous avez acheté cette toile en vous fiant à cette marque et …
–Non pas, permettez …
–Pardon, je veux dire que vous l’avez payée comme un Hobbéma, c’est-à-dire infiniment trop cher.
–Au contraire, au contraire. C’est le marchand qui, sans doute, ignorait la valeur de son tableau.
–Et vous croiriez devoir lui tenir compte de son erreur en lui payant quelque chose de plus?
–Ce ne serait que loyal, il me semble.
Tiziano avait la sueur au front. Sa situation devenait intolérable; il fallait en sortir à tout prix. Que risquait-il de plus en payant d’audace?
–Madame, fit-il avec une lenteur posée, c’est mon avis que vous voulez, n’est-ce pas? Eh bien, ce marchand ne s’est nullement trompé: vous avez payé cette toile selon sa valeur.
Et il se disait:
–Ça ne peut pas la contrarier d’apprendre qu’elle n’a rien à débourser.
–Veuillez remarquer, fit Mlle Clarens, que je ne vous ai pas dit ce que je l’ai payée.
Tiziano était lancé; ce coup droit ne le déconcerta pas.
–Qu’importe, fit-il, du moment que vous l’avez acheté sur la foi de ce G...?
–Eh bien, voyons, combien l’estimez-vous?
–Combien je l’estime… mon Dieu…
Il examina encore un instant le tableau et parut réfléchir profondément.
–Trois mille à trois mille cinq cents, déclara-t-il.
Mlle Clarens ouvrit si démesurément ses yeux bleus que le jeune homme fut immédiatement convaincu qu’il venait de lâcher encore une énormité.
–Trois mille francs! s’écria-t-elle, mais je l’ai payé huit mille quatre cents.
–Oh! oh! réclama gravement Tiziano, c’est trop cher… infiniment trop cher.
–Mais les Hobbéma sont pourtant très recherchés, surtout depuis quelque temps.
–Sans contredit, mais songez donc: huit mille quatre cents!… C’est-à-dire que vous en trouveriez, du jour au lendemain, deux superbes pour ce prix-là.
–Vous croyez?
–J’en suis sûr, répliqua le faux expert d’un ton qui semblait vouloir dire: «Comment osez-vous douter de ma parole?»
–Et vous vous chargeriez de me les procurer?
–Je m’en chargerais, fit crânement Tiziano.
–Eh bien! soit. Je garde celui-ci et vous donne carte blanche pour m’en avoir deux autres… authentiques.
–Signés! ajouta le Florentin en reprenant son chapeau avec un aplomb magnifique.
Mlle Clarens paraissait enchantée de son expert. Elle rejeta en arrière quelques mèches de cheveux qui s’égaraient sur ses joues et reconduisit Tiziano jusqu’au vestibule avec un sourire d’une expression indéfinissable.
VIII
Table des matières
Tiziano n’était pas de complexion sentimentale. Assurément, l’imagination–qui entre à si forte dose dans la composition de ce mélange bizarre qu’on nomme l’amour–ne lui faisait pas défaut. Il n’était pas né pour rien sous un ciel plein de soleil, dans une ville de marbre, où la poésie et la peinture, la sculpture et la musique se rencontrent et se complaisent comme en une sorte de carrefour des arts. Mais cette faculté ne lui avait guère servi qu’à parer de toutes les couleurs de l’illusion une série de plaisirs assez prosaïques, puisqu’ils se vendent et s’achètent. Quant aux sensations qui ne sont pas dans le commerce, il ne les avait pas éprouvées jusque-là.
Ce qu’il ressentit, en sortant de chez Mlle Clarens, était pour lui tout à fait nouveau. Son trouble se manifesta d’abord par une distraction bien inusitée chez lui. Au lieu d’aller rejoindre son coupé qu’il avait laissé à une centaine de mètres de la maison, au coin de la rue de Saint-James, il suivit le boulevard Wallace, longeant consciencieusement les grilles enlacées de lierre qui font face au Bois, et marchant d’un pas si accéléré qu’il était tout haletant en débouchant à l’extrémité du boulevard Maillot, où il ralentit machinalement sa marche pour souffler. Pourquoi à ce moment tourna-t-il à droite, si ce n’est parce qu’un échafaudage de maçons lui barrait le trottoir? Pourquoi franchit-il la grille de Neuilly, sinon parce qu’elle se trouvait tout ouverte devant lui? Entré dans le Bois, il continua à marcher au hasard, suivant tantôt les allées, tantôt les sentiers qui se présentaient, croisant les promeneurs sans les voir, un demi-sourire au coin de la moustache, enchanté de vivre, sans savoir pourquoi, et jouant de la main gauche avec son carreau.
Ce qui se passait dans ce cœur de vingt-quatre ans, était-ce de l’amour?. De l’amour? Non, «mais ça le valait bien», dirait Métella. De l’amour? Oui, si l’on peut donner ce nom à ces désirs fougueux, nés d’un regard, d’un son de voix, d’une attitude, instantanément allumés, rapidement éteints, et auxquels prédispose si bien ce que je ne sais plus quelle célébrité médicale a appelé Je nervosisme des grandes villes. De l’amour, en somme, ne différant des passions dites sérieuses que par une durée plus courte; ce qui importe assez peu du moment qu’il n’y en a pas d’éternelle
Tiziano resta longtemps sous le charme de cette première entrevue. Tout en parcourant le Bois il ne voyait, n’entendait, ne respirait qu’Elle. Son peignoir blanc flottait dans les taillis reverdis; sa voix de sirène modulait dans le murmure des ruisseaux, sur les roches factices; les aubépines, déjà blanches, exhalaient son parfum. Oh! ce parfum de Chypre, il en était tout imprégné; il le respira jusqu’au soir.
Dès le lendemain, il se mit à la recherche d’un Hobbéma. Tâche aisée, pensait-il, dans une ville comme Paris, où l’on peut tout se procurer en y mettant le prix. Il courut d’abord chez un jeune peintre de ses amis, Achille Langelais, auteur d’innombrables Lédas, et dont le pinceau fécond a épuisé, en moins de dix ans, toute la série des postures que peut prendre, avec une femme facile, un cygne mal élevé.
Au nom d’Hobbéma, l’artiste daigna tourner la tête:
–Mon cher, c’est bien simple, fit-il gravement. Tu fais autographier à mille.exemplaires l’ordre d’acheter pour ton compte les deux premiers Hobbéma qui se présenteront dans les ventes. Tu distribues cela à tous les commissaires-priseurs de Paris, Londres, Munich, Florence, Rome, Vienne, Madrid, Bruxelles, Amsterdam et Berlin… Puis tu croises tes bras et tu attends de vingt à vingt-cinq ans… Au bout de ce quintuple lustre, si tu n’as pas éteint le tien, tu as de sérieuses chances de mettre la main sur tes deux toiles sans débourser plus de deux cent mille francs. J’ai dit.
Et il reprit son cygne où il l’avait laissé.
Tiziano se retira déconcerté. Dans quel guêpier s’était-il fourré? Mlle Clarens allait le prendre pour un hâbleur. Comment oserait-il se représenter chez elle? C’était une faillite, un désastre… Mais, au fait, si le peintre s’était trompé? Était-il bien au courant des ventes? Ces artistes sont souvent de très mauvais commerçants… Salomon serait peut-être mieux renseigné. En tout cas, les informations du juif contrôleraient celles du peintre.
Tiziano courut chez Salomon et lui jeta ces deux questions au nez:
–Combien de temps pour trouver deux Hobbéma présentables?… A quel prix?
La réponse du juif ne fut pas moins carrée:
–Trois jours… seize mille francs.
Le jeune imprudent fit un saut de joie.
–Pièce, ajouta aussitôt son interlocuteur.
Mais qu’importait à Tiziano huit cents louis de plus ou de moins? La paire ou la pièce, il s’en souciait peu… Il tiendrait sa parole et ferait honneur à son engagement. Mlle Clarens lui devrait la monnaie de ses deux Hobbéma.
Dès le surlendemain à quatre heures il recevait la visite du père Salomon.
–Vous les avez? demanda-t-il.
–Cette question! fit le juif en tendant à son interlocuteur le livret du Salon de1879, ouvrez page1.
Tiziano lut: «ABBÉMA (Louise).–No o11, Fatma Saïra.–No12. Vergiss mein nicht.»
–Tiens, pensa le jeune homme en rendant le livret à Salomon, j’estropiais le nom de cette demoiselle… Ce n’est pas comme cela que je l’aurais écrit,
C’étaient deux superbes têtes de femme. Un profil d’almée aux cheveux de jais, aux lèvres sanguines et charnues, aux yeux en amande, luttant d’étincelles avec les piécettes d’or de son front L’autre, une figure de vierge allemande, ceinte de cheveux blonds en auréole et ouvrant sur vous deux grands yeux naïfs d’un bleu vert comme l’eau du Rhin.
–Si Mlle Clarens n’est pas ravie, se dit le Florentin, c’est qu’elle sera vraiment bien difficile… Mais quel grand blagueur que ce Langelais!
Le soir même un exprès déposait les deux toiles à l’hôtel du boulevard Wallace, de la part de M. le chevalier Ricci, et en rapportait, au bout d’une heure, une petite carte finement gravée au nom de Mlle Clarens et portant ces quatre mots griffonnés d’une main rapide:
Jeudi à neuf heures.
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