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Eugénie Foa, Tonin Castellan, Jenny Bastide, Édouard Lassène, Louis Michelant
Contes de ma mère

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066316556
Table des matières
LE SUBTERFUGE
I
II.
L’ENFANT TROUVÉ
L’ENFANCE DE MONTAIGNE
LES ENFANTS DU FERMIER
LA TOMBE DU PAUVRE PIERRE
LA RECONNAISANCE
LE BRIGAND SEPOLINI
LE BRIGAND SEPOLINI
LES MALHEURS D’UNE REINE
UN BIENFAIT N’EST JAMAIS PERDU
LE CHAPEAU DU NOYÉ
LE VIEUX MARCHAND DE RELIQUES
LA CASSETTE MYSTÉRIEUSE
LE REMORS
BLANCHETTE
LA DETTE PAYÉE
LES CORNES D’ANE
I
II
L’ANE MALADE
L’ANGE GARDIEN
LES DEUX AMIS
LE SUBTERFUGE
Table des matières
I
Table des matières
LA TANTE LÉONARDE.

Les quatre enfants d’un riche cultivateur de Pau étaient encore plongés dans la douleur de la mort de leur père, lorsque, le lendemain de son enterrement, ils virent entrer chez eux une vieille femme qu’ils reconnurent aussitôt pour la sœur de leur père.
— Eh! bonjour, ma tante Léonarde! lui dirent-ils tous les quatre; soyez la bienvenue, mais vous arrivez trop tard.
— Hélas! mes enfants, à mon âge, soixante-dix ans bien comptés vienne la Saint-Martin, car je suis de 1700, on ne fait pas, savez-vous, vingt lieues tout d’une traite; il y a trois jours que je marche... Enfin, me voici, dit-elle en s’asseyant! et regardant tristement autour d’elle: Pauvre frère!... il est parti le premier, il m’attend là-haut, et je n’ai guère le temps de le pleurer, car je pense que je le rejoindrai bientôt.
— Chassez donc ces vilaines idées-là, dit l’aîné des garçons.
— D’autant plus que mes moments sont comptés et qu’il faut que je me hâte, ajouta Léonarde; écoutez donc... Marcel, votre père, comme vous le savez, s’était marié deux fois, mes enfants. La première de ses femmes, Marthe, mère de Victor et de Blanchette, était fort riche; la seconde, la Lignaque, mère de Louise et de Catherine, était fort pauvre; votre père ne possédait rien: donc toute la fortune, les terres, les métairies, les vaches, les troupeaux, tout appartient aux deux aînés, aux enfants de Marthe, à Victor et à Blanchette. Les enfants de la Lignaque n’ont rien; les papiers qui sont déposés chez le tabellion prouveront ce que j’avance..... Toutefois ce n’est pas précisément pour vous apprendre ceci que je suis venue, tout le monde et le tabellion n’auraient pas manqué de vous le faire savoir en temps et lieu. Voici le but de mon voyage: Victor, Blanchette, vous possédez une grande fortune, vous êtes riches! votre autre frère et votre autre sœur n’ont rien: partagez avec eux, je vous en prie; songez que ce sont les enfants de votre père..... et que si Dieu vous a donné la fortune, c’est pour en faire un bon usage..... Mais je vois que ma morale vous ennuie, dit-elle, s’apercevant que les deux aînés, préoccupés de leur nouvelle fortune, ne l’écoutaient plus, et que les deux autres, en proie à la douleur, n’écoutaient pas davantage; c’est moi qui ai tort, je me tais et vous demande seulement une chambre pour me reposer jusqu’à demain. Les quatre enfants s’empressèrent de souscrire au désir de la vieille tante; on eut bien soin d’elle, et le lendemain elle partit également charmée de tous ses neveux et nièces. C’était l’heure d’aller aux champs. Louis, armé de sa serpette, appela son frère.
— Ne viens-tu pas? lui dit-il.
— Non, répondit celui-ci; bon pour toi de travailler à gagner le pain que tu manges ici; moi, je suis riche, je me repose.
Le pauvre Louis, remué jusqu’au fond du cœur de cette réponse, ne dit mot, et partit pour les champs.
Dans le même moment Catherine cherchait sa sœur; la trouvant au lit, elle lui demanda si elle était malade.
— Non! répondit celle-ci.
— Allons, lève-toi! lui dit Catherine, la lessive est trempée, il faut...
Mais elle fut interrompue par Blanchette, qui, d’un ton aigre, répéta: — Il faut!... Il faut faire l’ouvrage toute seule, Catherine, et m’économiser une servante: c’est aux pauvres à servir les riches, et je suis riche, entendez-vous?
Étonnée de ce ton et de ce langage si nouveaux, Catherine semblait clouée à sa place, elle ne bougeait pas. Sa sœur la tira de cette espèce d’apathie en ajoutant: — Eh bien! que faites-vous là, plantée comme un poteau de grande route? Allons donc, dépêchez-vous; je veux bien vous garder chez moi, mais au moins gagnez votre dépense.
Catherine s’échappa en pleurant à chaudes larmes.
Le soir de ce jour elle eut un entretien avec son frère, et tous les deux vinrent trouver les enfants riches.
— Il nous est trop pénible de servir un frère et une sœur, dit Louis en prenant la parole; nous sommes tous enfants du même père, nous vous quittons.
— Pour aller où ? demandèrent, il faut l’avouer, avec beaucoup d’intérêt Victor et Blanchette.
— Partout ailleurs que chez toi, mauvaise sœur, dit Catherine en pleurant.
— A ton aise, repartit Blanchette; seulement je vous prie l’un et l’autre de bien dire dans le village que c’est vous qui voulez nous quitter; car pour rien au monde je ne voudrais que les voisins crussent que mon frère et moi nous avons chassé de chez nous les enfants de notre père.
— Sois tranquille, Blanchette, dit Victor prenant le bras de sa sœur pour l’emmener, nous dirons la vérité, que c’est nous qui avons voulu vous quitter.
Au moment où les enfants de la Lignaque dépassaient la porte, Victor eut comme un remords, et cria à son frère:
— Louis, tu as tort de faire le fier; à ta place, moi, je te servirais. Puis, le voyant continuer son chemin sans retourner la tête, il ajouta: — Dans tous les cas, quand tu voudras de l’ouvrage, viens à la ferme, tu en trouveras.
Louis et Catherine ne retournèrent pas même la tête pour témoigner qu’ils avaient entendu. Victor revint près de sa sœur.
II.
Table des matières
L’ENFANT, LE PAIN ET LE CHIEN.
En quittant la maison de leur père, Louis et Catherine se retirèrent dans une petite cabane, au bord d’une petite rivière assez poissonneuse. Louis pêchait et allait à la ville vendre son poisson; Catherine filait et s’occupait de l’intérieur. Cela alla bien jusqu’à l’hiver; alors la rivière gela, plus de poissons: le fil que Catherine filait ne pouvant plus subvenir aux besoins de ces deux pauvres enfants, la plus grande misère se mit dans ce petit ménage.
Cependant le printemps revint, puis l’été, et à l’époque de la moisson un homme se présenta chez les enfants de la Lignaque.
— J’ai eu l’entreprise des moissons du pays, leur dit-il, j’enrôle des moissonneurs; voulez-vous être de ma bande?
— Je le veux bien! dirent à la fois Louis et Catherine, enchantés de gagner un peu d’argent.
Cela dit, ils suivirent l’entrepreneur.
Mais quel fut l’étonnement de ces pauvres enfants, lorsqu’il s aperçurent que le champ qu’ils allaient faucher était celui de leur frère et sœur; toutefois ils étaient loués, ils se mirent à l’ouvrage. Victor les aperçut travaillant, il alla à eux, et, les voyant assez pauvrement vêtus, il leur dit:
— Ah! ah! la misère vous a ramenés chez moi: je pourrais vous renvoyer; mais je suis bon parent, vous pouvez travailler dans ce champ tant qu’il y aura à travailler.
Et il courut dire à sa sœur la rencontre qu’il venait de faire; celle-ci ne s’en émut pas autrement.
Le lendemain, cependant, à l’heure où les moissonneurs prenaient leur repas, Blanchette eut envie de se montrer aux enfants de la Lignaque avec les nouveaux vêtements qu’elle portait depuis la mort de son père et qu’elle avait fait faire à la ville, car elle avait quitté le costume de la campagne. Elle s’avança donc, vêtue en demoiselle, en compagnie de son frère, jusque sous un gros orme où elle pensait trouver ses parents; mais elle ne vit là qu’un enfant et un chien.
L’enfant mangeait une tartine de pain beurrée; le chien, assis devant l’enfant, avait si bien l’air de lui en demander un morceau, que R lette dit à l’enfant de lui en donner; l’enfant résista.
— Fi! le vilain gourmand, qui ne veut-point partager avec ce pauvre chien! dit Blanchette à l’enfant.
— Ah! Blanchette Blanchette! dit une voix qui partait de derrière l’orme, ce que tu dis là à l’enfant, ne pourrait-on te le dire, à toi qui gardes toute la fortune de ta mère sans vouloir, — non point partager, — mais en donner un peu aux enfants de ton père?
Blanchette se retourna pour voir qui lui parlait; elle vit la tante Léonarde un bâton à la main et en costume de voyage. Sans laisser à la jeune fille le temps de répondre, la vieille continua: — Je suis arrivée par la prairie, et, en voyant Louis et Catherine si pauvrement vêtus, je me suis informée, et les moissonneurs m’ont tout raconté : et la vilaine conduite de ton frère et de toi, et la noble fierté des enfants de la Lignaque, qui n’ont point voulu être serviteurs là où ils avaient été maîtres; heureusement que je suis venue faire changer les choses de face.
— Comment, ma tante? dirent à la fois Victor et Blanchette.
La vieille tante s’assit sur le banc où était déjà assise Blanchette, et, faisant signe aux enfants de la Lignaque d’approcher, elle dit:
— Apprenez un grand secret: la fortune ne venait point de Marthe, mais de la Lignaque; tout appartient donc ici aux enfants de la dernière!
— Dites-vous vrai, ma tante? s’écrièrent à la fois les jeunes gens.
— Très-vrai; c’était une épreuve que j’avais voulu faire, répondit la vieille tante; je m’étais entendue avec le tabellion pour cela, nous réservant de tout rétablir en temps et lieu. Le temps est venu... Louis, Catherine, à votre tour, mes enfants, à commander, à faire les maîtres ici. Allons, Louis, jette ta faucille à Victor, et ordonne-lui d’aller dans les champs se grillér au soleil pour agrandir tes richesses; allons, Catherine, asseois-toi ici à l’ombre, et envoie ta servante Blanchette préparer ton repas. Faites les maîtres, mes enfants, soyez fiers, insolents; chassez-les à votre tour, vous êtes riches!
Mais sans avoir l’air de comprendre les dernières paroles de la tante Léonarde, Louis et Catherine échangèrent un regard entre eux; Louis alla s’asseoir aux pieds de Blanchette, qui, honteuse, baissait les yeux, desquels de grosses larmes s’échappaient.
— Reste avec nous, chère sœur, lui dit-il, et qu’il n’y ait ici ni maître, ni valet, mais bien des sœurs et des frères unis, et qui s’aiment. Dis... le veux-tu?
Catherine, qui s’était glissée souriante sous le bras de Victor, lui dit en même temps:
— Faisons comme dans le temps où notre père vivait, Victor: d’une belle poire il en faisait quatre morceaux, et tous ses enfants étaient égaux... Dis... le veux-tu?
— Vous êtes trop bons, répondirent à la fois les deux enfants de Marthe, nous ne méritons pas que vous agissiez ainsi avec nous; nous sommes de méchants enfants... Faites comme nous avons fait, et ce sera bien fait!
— Que le ciel nous en préserve 1 crièrent à la fois les enfants de la Lignaque. Et Louis ajouta vivement: — Nous n’avons eu qu’un même père, n’ayons qu’une même fortune, qu’une même maison, qu’un même champ.
Voyant cette noble représaille, la tante se prit à fondre en larmes: — Ah! mon Dieu, dit-elle presque malgré elle, pourquoi tout ce que je viens de dire n’est-il pas vrai?
— Quoi! s’écrièrent les enfants de la Lignaque, nous sommes toujours pauvres!
— Quoi! s’écrièrent les enfants de Marthe, nous sommes toujours riches!
— Hélas! oui, répondit la vieille.
Alors la scène changea; ce fut au tour des enfants de Marthe à embrasser les enfants de la Lignaque.
— Eh bien! tant mieux, dirent-ils; cela nous donne au moins les moyens de revenir sur notre mauvaise conduite; et que les paroles de Louis soient sacrées: Nous n’avons eu qu’un même père, n’ayons qu’une même fortune, qu’une même maison, qu’un même champ.
— Viens, ma sœur, dit Blanchette allant prendre la main de Catherine.
— Viens, mon frère, dit Victor passant son bras sous celui de Louis.
— Allons, ma tante, dirent-ils tous les quatre à la fois, venez jouir du résultat de votre subterfuge.
Onc depuis dans le village on ne parlait que de la bonne harmonie et de l’accord parfait qui régnaient parmi les enfants de Marcel.
EUGÉNIE FOA.

L’ENFANT TROUVÉ
Table des matières

— Ne vous chagrinez donc pas comme ça, m’ame Marguerite; après tout, ce monsieur n’est pas un loup. Allons, du courage, notre maîtresse, le bon Dieu ne vous abandonnera pas.
— Hélas! Rose, c’est fini pour nous, M. de Bret ne veut rien entendre! Tout ce qu’a pu lui dire mon mari n’a fait que l’irriter davantage.
— Vas-y toi, mère, dit Clément, un petit garçon de huit ans à la mine éveillée.
— Moi? oh! non pas; je ne l’ai vu qu’une fois, l’an passé, quand je fus lui porter notre terme; il est dur, fier.
— Tant pis pour lui s’il est fier; mais c’est égal, mère, vas-y tout de même, prie-le bien.
— Non, non, je n’oserai jamais!
— Eh bien! j’irai, moi, mère, j’irai trouver ce M. de Bret, et je lui dirai: — Ma mère est malheureuse, elle ne peut pas vous payer dans ce moment; mais elle vous payera, c’est moi qui vous le dis.
— Tais-toi, Clément; non, je ne veux pas. Ton père va venir, peut-être aura-t-il été plus heureux.
— Clément! Clément!
— Ah! voilà Justin qui m’appelle, c’est pour jouer; j’y vais.
— Quel bon petit cœur, pensa Marguerite; qui sait ce qu’il deviendra un jour? Puis, s’adressant à Rose: — Rentre à la ferme, lui dit-elle, va mettre la table; il est midi, nos gens vont arriver pour dîner.
— C’est juste, notre maîtresse, v’là que j’y vas.
Rose sortit, et madame Faucheux, demeurée seule, s’abandonna à ses réflexions.
Antoine Faucheux avait affermé ce beau domaine, situé à quelques lieues de Rouen. Au bout de quatre ans, grâce à son activité et aux soins de Marguerite, sa femme, il parvint à relever la ferme de l’état de dépérissement où son prédécesseur l’avait laissée. Il commençait déjà à réaliser quelques bénéfices, lorsque M. Champeaux, le propriétaire, mourut.
Le domaine ne tarda pas à être vendu. Antoine s’empressa d’aller rendre visite à l’acquéreur afin d’obtenir de lui la conservation du bail. Elle lui fut accordée.
La première année se passa comme les précédentes; mais la seconde fut une année désastreuse, et qui ruina complétement le pauvre Antoine. La grêle dévasta tout chez lui; plantations, prairies, récolte, tout fut détruit Le terme expiré, le malheureux fermier se trouva dans l’impossibilité de le payer. Antoine se rendit alors chez M. de Bret, le nouveau propriétaire, pour le conjurer de lui accorder du temps; M. de Bret fut intraitable.
Marguerite était au désespoir. Antoine ne savait à quel saint se vouer. Enfin il se décida à faire une dernière tentative; le matin du jour où commmence notre histoire, il alla au château où était alors M. de Bret, et c’est dans l’attente de son retour que nous avons laissé la pauvre Marguerite, seule, pensive, et le cœur en proie à la plus vive anxiété.
Elle réfléchissait à la cruelle situation où le ciel les avait jetés, lorsqu’une voix bien chère vint l’arracher à ses sombres pensées.
C’étaient ses enfants qui se livraient à leurs jeux, et qui accouraient près de leur mère.
Clément se traînait à quatre pattes, portant sur son dos le petit Justin, dont le visage frais et joufflu respirait la joie et la santé. Sa main était armée d’un fouet, et, prenant devant sa mère l’attitude d’un cavalier consommé :
— Hu! hu! hu donc, dada! criait le petit espiègle à son frère, qui se prêtait gaiement à son badinage. Vois donc, maman, comme je me tiens bien. Oh! je n’ai pas peur, va. Hu! hu! mais va donc plus vite, Clément! galope, galope! Hu! hu donc! il ne veut pas galoper, maman, c’est ennuyeux.
Marguerite ne put s’empêcher de sourire à la vue de ses enfants. Malgré son chagrin, la mère sentit le bonheur pénétrer son âme, Justin paraissait si heureux, et Clément était si complaisant, si bon pour son frère! Tout à coup son mari parut, et avec lui M. de Bret.
A sa vue, Marguerite se leva.
— Ah! Monsieur, s’écria-t-elle, votre rigueur frapperait aussi ces innocentes créatures. Vous êtes père, pet-être, Monsieur, alors vous comprendrez les angoisses de mon cœur; je vous en conjure, Monsieur, pitié, pitié pour mes enfants!
— Père! murmura M. de Bret, oui, je le fus... j’avais un fils aussi, moi... mais je ne l’ai plus... La mort, sans doute... Puis, faisant un mouvement comme pour chasser un souvenir douloureux:
— Je ne viens pas ici, reprit-il brusquement, pour m’apitoyer avec vous sur l’avenir de vos enfants. Vous devez savoir ce qui m’amène, c’est de l’argent qu’il me faut.
— Hu donc! hu donc! cria Justin.
Mais Clément ne bougeait pas. Toujours à quatre pattes, les yeux fixés sur l’étranger, il semblait dominé devant lui par un sentiment qu’il ne pouvait définir.
— De l’argent, Monsieur, dit Marguerite, mais nous n’en avons pas. Cette année nous a été fatale. Attendez, Monsieur, attendez; nous vous jurons que l’année prochaine tout vous sera payé.
— Impossible, Madame; et, si vous n’avez rien de mieux à me dire, je sais ce qui me reste à faire.
Il allait se retirer en prononçant ces paroles, lorsqu’un cri plaintif se fait entendre.
— Oh! la, la! Oh! la, la!
C’était Justin. Son frère s’était levé tout à coup, et le petit cavalier était tombé par terre.
— C’est une barbarie, s’écria Clément en s’avançant vers M. de Bret, c’est une cruauté ; il faut que vous ayez l’âme bien dure pour tourmenter ainsi ma pauvre mère.
— Tais-loi, Clément, je t’en prie.
— Non, mère, il faut que je parle.
— Tais-toi, te dis-je.
— Te traiter de la sorte, toi?
— Tais-toi, je te l’ordonne.
Clément obéit, mais il se retira pour cacher ses larmes prêtes à couler.
— C’est votre fils, Madame? demanda M. de Bret.
— Pardonnez-lui, Monsieur, c’est un enfant.
— Qui promet, Madame, son caractère...
— Est excellent, Monsieur; mais il est vif, sensible, et en voyant sa mère malheureuse...
— Il est à vous, Madame?
— Monsieur...
— Eh bien, quoi donc? Cet enfant vous appartient-il?
— Monsieur!
— Vous hésitez?
— Hélas!
— Achevez!
— Il ne m’appartient pas, Monsieur.
— Que dites-vous?
— Clément n’est pas mon fils.
— Comment se fait-il?
— Je ne sais si je dois...
— Parlez, Madame.
— Il y a six ans que nous prîmes pour la première fois possession de cette ferme. M. Champeaux avait exigé que l’acte fût signé chez son notaire, à Paris. Antoine était malade, et, comme l’affaire ne pouvait pas se remettre, je partis à sa place. Tout se termina comme nous en étions convenus avec M. Champeaux, et je fis aussitôt mes dispositions pour retourner chez nous. Il était midi et demi, la voiture partait à une heure, et je me rendais aux bureaux de la diligence, lorsqu’en passant dans la rue Saint-Honoré je vois un petit garçon qui pleurait à chaudes larmes, et à qui personne ne faisait attention. Je m’approche de lui, je le questionne, mais je ne peux obtenir pour toute réponse que ces mots: — Papa, maman, Pierre.
— Pierre! fit M. de Bret, continuez.
— Je pensai que le pauvre petit avait été perdu; je le pris dans mes bras, j’interrogeai tous ceux que je rencontrai, je ne pus rien découvrir. Quel parti prendre, que faire? L’heure du départ approchait, je ne pouvais pas, en conscience, laisser là ce cher petit être exposé à périr de faim ou sous les pieds des chevaux, je n’hésitai plus. —Viens, lui dis-je, puisque la Providence m’envoie à ton secours, je ne t’abandonnerai pas; viens, tu seras mon fils.
— Je l’emmenai avec moi, et nous partîmes. Nous employâmes, Faucheux et moi, tous les moyens possibles pour faire connaître aux parents de l’enfant (si toutefois ils existaient encore) les circonstances qui l’avaient remis entre nos mains. C’était notre devoir, n’est-ce pas, Monsieur? Personne ne l’a jamais réclamé ; il y a six ans de cela, et depuis ce temps Clément n’a pas quitté la ferme, où il passe pour notre fils.
— Il y a six ans, dites-vous?
— Oui, Monsieur.
— Le jour où vous le trouvâtes dans les rues de Paris, n’était-ce pas le 18 mai?
— Attendez!
— Rappelez bien vos souvenirs, madame Marguerite.
— Oui, oui, c’était bien le 18 mai.
— Dieu! c’est précisément ce jour-là qu’une affaire de la plus haute importante nous força de partir subitement pour l’Angleterre.
— Que dites-vous?
— Cet enfant ne portait-il pas une chaîne à son cou?
— Oui, Monsieur, une chaîne d’or.
— Avec un médaillon?
— Oui, Monsieur, un portrait de femme.
— C’est lui, c’est mon fils!
— Votre fils?
— Dans le trouble où nous jeta ce départ précipité, il disparut. Pierre, chargé de veiller sur lui, se mit sur-le-champ à sa recherche, mais il ne put découvrir ses traces.
— Je le crois bien; il était avec moi, faisant route pour Rouen.
— Et cette chaîne, ce portrait?
— Je les ai là, Monsieur.
— Montrez-les-moi, madame Marguerite.
Marguerite rentra à la maison, et en rapporta une chaîne d’or qu’elle remit à M. de Bret.
— C’est elle! c’est le portrait de sa mère, que la perte de son enfant a conduite au tombeau.
En prononçant ces paroles, M. de Bret se précipite dans la maison; il aperçoit Clément qui pleurait encore, debout contre la croisée. Il va à lui, l’enlève dans ses bras, le presse sur son cœur:
— Jules! s’écria-t-il, Jules! mon fils, mon fils bien-aimé !
— Laissez-moi, fit Clément en cherchant à se dégager; je ne m’appelle pas Jules, et vous n’êtes pas mon papa; mon papa est bon; vous, vous êtes méchant.
— Méchant, moi! Ah! le ciel en est témoin, j’étais bon autrefois; mais je te perdis, toi en qui j’avais mis toute ma consolation, tout mon orgueil; je vis ta mère expirer de douleur: tant de malheurs à la fois m’accablèrent, mon cœur se ferma à toutes les sensations, je devins malgré moi égoïste, dur, insensible aux infortunes d’autrui; mais je te retrouve et je sens déjà renaître dans mon âme mes sentiments d’autrefois. Faucheux, Marguerite, je fus bien cruel envers vous, pardonnez-moi. Cette ferme vous appartient, je vous la donne. Qu’est-ce que cela auprès du trésor que vous m’avez conservé ? Mais ma reconnaissance...
Marguerite pleurait en pensant qu’il fallait se séparer de son fils.
— Rassurez-vous, bonne Marguerite, votre Clément ne vous quittera pas.
— A la bonne heure, tu es bon, à présent, dit Clément en s’élançant au cou de son père.
En effet, M. de Bret se fixa au château. Clément ne voulut pas renoncer à sa vie active des champs, il passait toute la journée à la ferme; et quand il voyait de la tristesse sur les traits de Marguerite, il se jetait dans ses bras et lui disait: —Console-toi, ma mère, je suis toujours ton fils.
TONIN CASTELLAN.


L’ENFANCE DE MONTAIGNE
Table des matières

— Dieu! que c’est ennuyeux de travailler, et que je voudrais donc avoir existé il y a deux ou trois cents ans, quand on était réputé bien savant lorsqu’on savait lire et écrire!.. Ce n’était pas comme aujourd’hui, au moins! Ah! le bon temps que le temps d’autrefois!
Ainsi se lamentait Henri Dubreuil, jeune collégien qui était venu passer ses vacances dans une charmante campagne que possédait son père en Normandie, et qui se regardait comme bien malheureux parce que chaque matin il lui fallait traduire vingt-cinq vers de Virgile. Il ne suffisait pas au petit paresseux de courir pendant dix heures chaque jour à travers les bois et les prairies, et les deux heures qu’il consacrait à un léger travail lui semblaient bien pénibles.
Ne blâmons pas trop le petit paresseux; car, si nous sommes bien francs, nous avouerons qu’à son âge nous n’étions guère plus sensés que lui; il est bien rare que la raison vienne éclairer de son flambeau un jeune esprit de douze ans!
M. Dubreuil était assis dans un coin de sa bibliothèque, qui servait ainsi journellement de prison au jeune collégien, et, lorsqu’il entendit cette exclamation arrachée par la paresse, il suspendit la lecture du volume qu’il tenait à la main, et, s’approchant d’Henri, lui dit en lui frappant légèrement sur l’épaule:
— Tu t’imagines donc qu’on ne travaillait pas autrefois?
— Mais certainement... On est obligé de se donner beaucoup plus de peiné aujourd’hui qu’autrefois, et du temps du moyen âge, par exemple, on ne travaillait presque pas... J’ai toujours entendu dire cela.
— C’est un bruit que les paresseux font courir...
— Comment!... mais n’est-il pas vrai que des chevaliers ne savaient même pas tracer leur nom, et signaient les lettres qu’ils dictaient à leur aumônier en faisant une croix... ou en appuyant le pommeau de leur épée sur un cachet en cire?...
— Il est certain qu’à une époque de barbarie, et déjà bien éloignée de nous, quelques chevaliers avaient le mauvais goût de faire parade de leur ignorance... Mais même à cette époque, mon pauvre Henri, tu n’aurais pas eu ce droit... car je ne suis nullement baron... Et si tu avais voulu conquérir un rang ou une position quelconque dans le monde, il t’aurait fallu travailler... et beaucoup même... Dans les couvents comme dans les universités, on trouvait une foule de savants qui cultivaient toutes les connaissances humaines...
— Comment, mon père, on savait le latin, au moyen âge?...
— On le savait cent fois mieux que de nos jours, car tous les actes publics n’étaient rédigés que dans cette langue, et de plus on cultivait une foule de sciences dont le nom seul est parvenu jusqu’à nous... telles que l’alchimie, l’astrologie, la chiromancie, etc., etc., et les écoliers des universités ne quittaient jamais les bancs avant l’âge de trente ans!
— Trente ans!... et moi qui espère bien sortir du collège Louis-le-Grand à dix-huit ans!...
— Que traduis-tu là, dans ce moment, Henri?...
— La troisième églogue de Virgile... C’est joliment difficile... je suis arrêté au cinquième vers... je n’y comprends rien du tout!... et cependant ce n’est pas faute de chercher dans mon dictionnaire... Mais plus je cherche et plus je m’embrouille dans le sens de ma phrase!...
— Comment, tu as douze ans... et tu ne sais pas encore traduire quelques vers latins! Si tu avais vécu il y a trois cents ans, comme tu le désirais tout à l’heure, un petit bonhomme âgé de sept ans aurait bien ri de ton embarras.
— Un enfant de sept ans m’aurait aidé dans ma traduction de Virgile?... c’est une plaisanterie, n’est-ce pas?
— Je ne plaisante nullement... et cet enfant, qui par la suite a écrit le volume que je tiens en ce moment entre les mains, se nommait Michel de Montaigne. A six ans il commença ses études classiques; à douze ans il jouait à merveille son personnage dans les tragédies latines que l’on représentait alors dans tous les colléges... Et, dès l’âge de treize ans, ayant terminé ses études classiques, il commença ses études en droit.
— A treize ans étudiant en droit!... Et mon cousin Anatole qui était si fier d’être entré à l’École de Droit l’année dernière, parce que, disait-il, il n’avait que dix-huit ans!... Mais à ce compte-là Michel Montaigne fut donc reçu avocat à seize ans!
— Il ne plaida pas à cet âge parce que les études en droit étaient encore beaucoup plus longues en 1550 que de nos jours; mais à vingt et un ans il était conseiller au parlement de Bordeaux.
— Conseiller au parlement!.. Et moi qui m’imaginais que tous les conseillers devaient toujours être de vieux magistrats à lunettes et à perruque.
— Tu vois, Henri, que, pour arriver à occuper dignement cet emploi honorable, Michel Montaigne a su utiliser toute sa jeunesse, et il est probable que, même lors du temps des vacances, il ne se plaignait pas comme toi de n’avoir que dix heures par jour pour courir après les papillons et dénicher de petits oiseaux. Si tu veux, comme Montaigne, commencer ton droit à l’âge de douze ans, il te faudra rattraper bien du temps perdu, car il y a loin des églogues de Virgile au Code civil... et il y a bien loin surtout du devoir que tu fais en ce moment aux travaux littéraires qui occupaient déjà la plume de Montaigne à l’âge de dix-huit ans... Un jour tu liras les ouvrages de cet immortel écrivain, et tu les aimeras, tu les admireras comme moi. Aujourd’hui ils ne t’amuseraient probablement pas plus que les vers de Virgile; mais du moins tu peux regarder le portrait qui est mis en tête de l’édition de ses OEuvres; et vois comme sur ce noble visage se reflète tout le génie profond qui distingue ce grand philosophe, qui sut si bien connaître et décrire le cœur humain.
— Oh! comme il a l’air triste!
— C’est qu’effectivement une connaissance trop approfondie du cœur humain est plutôt faite pour donner de la tristesse que de la gaieté... à moins d’être comme Démocrite et de rire de toute espèce de choses et d’événements... Et puis une circonstance bien pénible est venue influer sur l’existence entière de Montaigne, c’est la mort de La Boétie. Cet ami si tendre, qui lui fut enlevé à l’âge de trente-deux ans, avait laissé à son cœur une plaie qui saigna éternellement...
— Ah! je veux désormais travailler comme Michel Montaigne pour devenir aussi célèbre que lui... et avoir aussi un jour mon portrait gravé en tête de mes ouvrages... les OEuvres complètes de Henri Dubreuil!...
— Je ne te promets pas le génie de Montaigne, mais du moins tu pourras acquérir une instruction qui fera de toi un citoyen utile à son pays... Quand je te conseille de travailler activement pendant ta jeunesse, crois bien que je n’ai en vue que ton bonheur futur, et Montaigne lui-même a dû à de sages conseils une grande partie de ses succès... Car le père de notre philosophe, qui habitait le château de Saint-Michel-de-Montaigne, à deux lieues de Bordeaux, entoura l’enfance de son fils de tous les soins imaginables. — Pour éveiller les idées de son enfant, et lui donner dès l’âge le plus tendre le goût des belles choses et des beaux-arts, il entourait son berceau des fleurs les plus belles, des étoffes les plus riches, et, lorsqu’on voulait réveiller ce jeune enfant, ce n’était toujours qu’aux agréables accords des instruments les plus doux et les plus harmonieux.
— Comment! on réveillait Montaigne au bruit de la musique?...
— Du moins la tradition nous le rapporte... Et, il y a deux ou trois ans, tu aurais même pu voir au salon du Louvre un charmant tableau d’un de nos peintres les plus distingués, M. Debacq, et représentant cet épisode de l’enfance de Montaigne... Du reste, à défaut du tableau original, je puis t’en montrer une charmante copie... Tiens, voici tout justement dans cet album la lithographie dont je te parle...
— J’aimerais assez être réveillé de la sorte... ce doit être plus agréable que le roulement du tambour du collége... Ah! comme cette dame tient singulièrement son violon!
— Ce n’est pas un violon, c’est une viole d’amour, instrument dont la mode s’est perdue je ne sais trop pourquoi, car les sons en étaient d’une extrême douceur... Un de ces soirs, quand je te conduirai à l’Opéra, tu pourras entendre cet instrument dans le premier acte des Huguenots..... Meyerbeer, cet illustre compositeur qui ne néglige aucun soin pour mettre en scène ses admirables opéras, a fait confectionner une viole d’amour pour accompagner la délicieuse romance que chante Duprez..... ou plutôt le jeune seigneur Raoul de Nangis:
Plus blanche que la blanche hermine!
— Et l’instrument dont joue la dame qui est derrière le berceau, n’est-ce pas une guitare?
— Pas tout à fait... c’est une mandoline... L’usage s’en est aussi perdu en France... La guitare elle-même est bien passée de mode, et n’est plus guère l’apanage que des pauvres troubadours ambulants... Car tout est de fantaisie chez nous, les instrument de musique comme les étoffes et les habits... Aujourd’hui le piano seul est enseigné aux jeunes personnes dans tous les pensionnats, et probablement que, dans deux cents ans, le piano sera aussi oublié en France que la viole d’amour... On ne connaîtra plus cet instrument que de souvenir, et on le montrera comme un objet de curiosité dans nos musées.
— Et quand pourrai-je lire les ouvrages de Montaigne... dites-moi, mon père?
— Lorsque tu seras sorti du collége... Et à mesure que tu avanceras dans la vie, tu apprécieras chaque jour davantage la lecture de ce grand moraliste...
— En ce cas, gardez-moi, je vous prie, ses ouvrages avec soin pour que je les retrouve dans votre bibliothèque dans quelques années...
— Ne crains pas de courir le risque de te procurer difficilement les ouvrages de Michel Montaigne... Grâce à Dieu, ils ont obtenu tout le succès dont ils étaient dignes, car depuis l’an 1580, époque où parut à Bordeaux la première édition de ses Essais, jusqu’en l’an 1843, on compte soixante-seize éditions différentes des Essais de Montaigne, et il ne se passe pour ainsi dire pas une seule année que ce livre ne soit réimprimé à un grand nombre d’exemplaires... Mais aussi tu sais maintenant à quel prix Montaigne est arrivé à cet honneur?... Les travaux de l’écolier ont préparé la gloire du vieillard...
— Ah! mon père, je ne me plaindrai plus du sort des collégiens en 1843, car je vois bien qu’à ma place, au lieu de traduire vingt-cinq vers de Virgile, Michel Montaigne en aurait traduit cent... Je vais tâcher de faire aujourd’hui comme aurait fait Michel Montaigne.
— Mais demain je crains bien que Michel Montaigne ne redevienne Henri Dubreuil.
***

LES ENFANTS DU FERMIER
Table des matières

— Mon garçon, disait un matin du mois d’avril 1790 le fermier Hubert en s’adressant à Gilles, son fils, âgé de douze ans, tu vois cette chaumière où tu es né, ainsi que ta sœur Gillette: à côté est l’église où j’ai épousé ta mère qui pleure là dans un coin; eh bien! demain on nous chassera ignominieusement de la chaumière et même du village, non parce que nous avons fauté, mon enfant... les cheveux blancs de ton père sont sans tache... mais parce que la grêle a détruit la récolte et que nous n’avons pas de quoi payer les arrérages. Le bailli est un homme dur et méchant, j’ai idée que le seigneur ne l’est pas autant; ce serait affreux de penser que dans un petit hameau comme Gentilly il y existât deux mauvais chrétiens. Le marquis de Gentilly est arrivé d’hier au soir, m’a-t-on dit; mets tes habits du dimanche, Gilles, prends ta sœur par la main, et allez-vous-en tous les deux au château. Avec ça, Gilles, que tu es un savant: M. le curé assure que l’année prochaine, si tu étudies toujours aussi bien, tu sauras lire, que déjà tu ne connais pas mal toutes tes lettres: ça me paraît un peu exagéré ; mais enfin je ne dis pas non, ça se peut. Va donc, Gilles, arrange en route un petit compliment que tu dégoiseras gentiment à notre seigneur: tu lui diras que nous lui devons, c’est vrai; mais que voilà deux ans la grêle a détruit nos récoltes, que nous lui demandons du temps, que nous le payerons, que nous sommes d’honnêtes gens. Ne va pas dire ça tout de go comme je te le dis là, arrange ça au mieux; enfin attendris-le, et fais qu’on ne nous chasse pas de notre pauvre chaumière. Va, mon garçon; tu as compris?
— Très-bien, papa, répondit Gilles.
— Moi aussi, papa, j’ai compris, dit Gillette, dont la mère achevait la toilette, et si Gilles manque de mémoire, je le soufflerai.
— Pourvu que Monseigneur veuille bien écouter deux enfants de payans! dit la femme du fermier en pleurant.
— Monseigneur est un homme, femme, et un homme n’est pas un tigre, fit observer Hubert.
— Il ne nous mangera pas, peut-être, dit Gilles.
— Du courage, mes enfants, dit le fermier en faisant signe à Gilles de partir, et nous, femme, en attendant, allons prier Dieu d’avoir pitié de ces deux pauvres agneaux.
Tout en marchant le long du sentier qui conduisait au château, Gilles dit à sa sœur:
— Qu’as-tu donc à la main?
— Une corbeille de poires bien conservées, répondit-elle, pour Monseigneur.
— Ça n’est pas trop bête, dit Gilles; seulement Monseigneur se souciera de nos poires comme de Colin-Tampon, voilà !
— Bast! des poires comme celles-là ! dit Gillette.
— Chut! dit Gilles montrant à sa sœur, dans le lointain, deux personnes qui venaient à eux.
— Dieu, que ces gens-là sont bien mis! dit la petite paysanne d’un ton d’admiration; le petit monsieur est-il bien poudré, a-t-il un joli habit et de jolies bottes bien luisantes!
— Et la petite demoiselle, dit Gilles à son tour, les beaux panaches qu’elle a à son chapeau! et sa robe plus longue par derrière que par devant; m’est avis, Gillette, que l’étoffe en est plus chère que la tienne.
— Qu’ils sont gentils tous les deux, qu’ils sont gentils! dit Gillette.
— Ça doit être Monseigneur et madame sa femme, dit Gilles, je crois que c’est le moment de débiter mon compliment.
— M’est avis, Gilles, que ce sont les enfants de M. le marquis de Gentilly, notre seigneur, dit Gillette, quoiqu’ils aient bien grandi depuis deux ans qu’ils ne sont venus au pays.
— Oui, ils ne sont pas venus ici l’an dernier, dit Gilles, parce que leur mère était morte, leur père à l’armée; c’est M. le curé qui m’a conté ça: et des enfants de marquis, ça ne vient pas tout seul à la campagne.
— Où allez-vous donc, la petite, avec vos belles poires? dit le petit monsieur poudré prenant d’abord le menton de Gillette et de là une poire dans laquelle il mordit à belles dents.
— Adrien, dit la jeune fille à son frère, il me semble que je les connais. N’êtes-vous pas les enfants du fermier Hubert? ajouta-t-elle en s’adressant aux petits paysans.
— Pour vous servir, Mademoiselle, répondit Gilles baissant les yeux, tout honteux, et tortillant le bout de son chapeau dans ses mains.
— Et que désirez-vous, mes enfants? dit Adrien se posant en protecteur.
— Parler à monseigneur votre père, mon beau petit Monsieur, répondit Gillette.
— Dites, dites, c’est comme si vous lui parliez, répliqua Adrien.
— Voici ce que c’est, monsieur Adrien, dit Gilles. Nous devons à Monseigneur beaucoup... beaucoup d’argent, je ne sais pas au juste combien; mais ça pourra bien aller, je crois, à vingt écus, ou bien à dix... papa ne m’a pas dit la somme.
— Et...? ajouta la jeune fille en riant aux éclats.
— Et... répéta Gilles tout décontenancé par cet éclat de rire, — et nous ne pouvons pas payer... et M. le bailli veut nous mettre à la porte de cheux nous... et ça fâche papa, ça chagrine maman; et cette chaumière, voyez-vous, mademoiselle Angélique et monsieur Adrien, c’est là où nous sommes nés ma sœur et moi, à ce que dit papa: car il y a si longtemps et j’étais si petit que je ne me le rappelle pas. C’est là aussi, c’est-à-dire dans l’église à côté, où il s’est marié avec maman... Bref, l’église, le village, la chaumière, ajouta Gilles s’embrouillant de plus en plus, car chacune de ses paroles excitait un nouvel éclat de rire chez ses petits auditeurs... bref... sauf vot’ respect... la chaumière...
— Nous ne voudrions pas la quitter, ajouta Gillette venant au secours de son frère.
— Elle est belle? sa chaumière, pour la regretter, interrompit le petit marquis en s’adressant à sa sœur.
— Dame! ça n’est pas un château, osa dire Gilles; mais on y dort, on y dîne: l’été on est à l’abri du soleil, et l’hiver de la pluie.
— Je ne comprends pas qu’on puisse vivre dans une chaumière, et encore moins qu’on pleure de la quitter, répliqua la petite fille d’un ton si dédaigneux que les larmes en vinrent aux yeux des deux pauvres enfants.
— Si vous n’aviez que ça pourtant, répliqua Gillette avec vivacité, vous vous trouveriez bien heureuse de la garder.
— Que ça! répéta Angélique en le prenant sur un ton élevé ; vous êtes une insolente, ma mie, de vous comparer à moi, et mon frère devrait vous donner quelques coups de cravache pour vous apprendre ce que vous nous devez.
Effrayée de ce ton et peut-être aussi de la menace, la petite paysanne poussa un cri de peur auquel Gilles ajouta un cri de rage.
— Ma sœur! ma sœur! battre ma sœur!... dit-il en se plaçant devant sa sœur les poings écartés, comme pour la défendre.
— Et toi avec, répliqua Adrien.
— Moi, c’est différent, Monseigneur, vous en avez le droit, répliqua Gilles; vous avez peut-être aussi le droit de battre ma sœur, mais, morguenne... voyez-vous, tant que je ne serai pas manchot, je ne le souffrirai pas.
— Bien, monsieur Adrien, bien! dit une voix qui fit frémir de la tête aux pieds les enfants du fermier Hubert, car ils reconnurent la voix du bailli, châtiez-moi ces petits vilains d’importance.
— O mon Dieu, nous sommes perdus! s’écrièrent les deux paysans en fondant en larmes.
A la vue de la douleur de ces enfants, Adrien et Angélique, honteux du mouvement de colère qui les avait animés contre deux êtres aussi inoffensifs que ces deux paysans, s’élancèrent vers eux; Angélique prit la main de Gillette, Adrien celle de Gilles.
— Ne pleurez pas, dirent-ils tous les deux, ne pleurez pas, il ne vous sera fait aucun mal, c’est moi qui vous le dis.
— Oh! non certes, il ne leur sera fait aucun mal, répliqua le bailli, on les mettra tout doucettement à la porte de leur misérable chaumière, puis tout doucettement hors du village...
— Comment, dit Adrien, vous auriez la cruauté, monsieur le bailli!...
— Monsieur le bailli, dit Angélique d’un ton sérieux, avant de chasser de chez eux des fermiers de mon père, vous attendrez son retour. Il sera ici dans huit jours, dans trois, demain peut-être.
— Je suis désolé d’avoir à refuser Mademoiselle, mais je n’attendrai pas une heure, dit le bailli se posant avec suffisance dans sa robe doctorale.
— Monsieur le bailli! dit Adrien rouge de colère.
— Ce que c’est que les enfants! dit le bailli; tout à l’heure vous vouliez rosser ces petits paysans, et maintenant vous ne voulez pas qu’on leur cause du chagrin.
— Tout à l’heure j’avais tort, monsieur le bailli, répliqua Adrien d’un accent triste et digne, et je vous prie...
— Impossible, monsieur Adrien, la loi est là : payer ou la prison...
Adrien allait peut-être s’emporter, lorsque sa sœur le prit par le bras. — Laisse, Adrien, nous ne sommes pas les plus forts ici, mais nous avons un autre moyen de consoler ces enfants.
— Oui, cinquante écus que mon grand-père m’a donnés hier en le quittant, répondit Adrien.
— J’en ai un peu plus, moi, répondit Angélique, que ma grand’mère m’avait donnés pour acheter une robe... Puis, s’adressant à Gillette, elle lui dit:
— Suis-moi au château, Gillette, et ne pleurez pas, nous nous chargeons, mon frère et moi, d’acquitter M. le bailli.
— Et vous n’irez pas bien loin, mes chers enfants, dit un homme d’un certain âge sortant tout à coup de derrière le socle d’une statue, d’où, sans être vu, il avait tout vu, tout entendu; vous êtes de petits anges que votre mère en mourant a laissés près de moi pour me consoler de tous mes chagrins... — Monsieur le bailli, ajouta-t-il en changeant subitement de ton, vous avez outrepassé vos pouvoirs. Quant à toi, Gilles, tu es un bon frère; va dire à ton père qu’en ta faveur je lui remets l’argent qu’il me doit, et que je le tiens quitte des deux années de fermage, à condition qu’il emploiera cet argent à ton éducation. Et vous, mes enfants, accompagnez-moi dans la tournée que j’ai à faire sur mes terres. Essuyons les larmes de notre prochain pour que Dieu essuie un jour les nôtres!
Cela dit, le bailli se retira honteux, le marquis s’éloigna d’un côté avec ses deux enfants, et Gilles et Gillette prirent le chemin de leur chaumière.
En y entrant ils racontèrent tout ce qui s’était passé ; la joie prit la place de la douleur, et la nuit était venue, que ces braves gens causaient encore de la bonté de leur seigneur. Tout à coup la femme dit à son mari:
— M’est avis, Hubert, que tu devrais aller remercier le seigneur avant de te coucher?
— C’est vrai, dit Hubert se levant, où avais-je donc la tête que je n’y pensais pas!
— Tu vas seul, papa? lui demanda Gilles.
— Oui, dit Hubert. Couchez-vous, vous autres, il est tard.
Et il sortit. Mais la joie bien plus que la peine tient le cœur et les yeux éveillés; lorsque Hubert revint, il trouva sa femme et ses enfants debout.
— As-tu vu le seigneur? lui demanda la première.
— Oui, dit Hubert pâle comme un mort et l’air soucieux.
— Et l’as-tu bien remercié, Hubert?
— Oui... non... Ne me fais pas de questions, femme, je ne peux rien dire, bonsoir.
Disant ces mots, le paysan prit une lumière et passa dans la pièce voisine, laissant sa femme et ses enfants ébahis de cette réponse.
EUGÉNIE FOA.

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