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Édouard Cavailhon
La Créole parisienne

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066305437
Table des matières
CHAPITREI La duchesse d’Orange
CHAPITRE II Grand-père Gâteau.
CHAPITRE III Tristes fiançailles.
CHAPITRE IV Dangereux mariage
CHAPITRE V Premier jour de noce
CHAPITRE VI Tyrannie maritale
CHAPITRE VII Convalescence.
CHAPITRE VIII Folie maritime.
CHAPITRE IX Péripéties diverses.
CHAPITRE X Cirque de province.
CHAPITRE XI. Dévergondage contre fierté d’âme.
CHAPITRE XII Maternité inconsciente.
CHAPITRE XIII Un mari parisien.
CHAPITRE XIV Vengeance de femme
CHAPITRE XV Le duel.
CHAPITRE XVI Jeu et ruine.
CHAPITRE XVII Gentilhomme et communard.
CHAPITRE XVIII L’amour d’un commerçant
CHAPITRE XIX L’amour d’un gentilhomme
CHAPITRE XX Place au divorce!
CHAPITREI
La duchesse d’Orange
Table des matières
La Seine était grossie et ballottée par une tempête soudaine. Il ventait très-fort. Le fleuve parisien, si gracieux d’ordinaire entre Conflans et la route humide qui descend vers la Normandie, avait pris les allures d’une petite mer en furie. Bien qu’on fût au commencement de septembre, et que les canotiers ordinaires, ou extraordinaires, venus là en envolée de vacances, fussent tous à leur poste d’embarquement, ils se contentaient de maugréer contre cette tempéralure hors de saison. Aucun d’eux ne se souciait de braver sans nécessité les flots de cette eau réputée douce, et qui s’était mise en révolte inattendue comme une sorte de volcan aqueux.
Seule, une jeune femme, agacée de ce contre-temps, déclara qu’elle voulait quand même faire la promenade sur l’eau pour laquelle on l’avait dérangée.
C’était une reine de la mode parisienne, reine fort adulée et fort capricieuse.
–Il ne sera pas dit, s’écria-t-elle, que j’aurai accepté pour rien cette invitation à une partie de campagne et de canotage. J’ai renoncé pour elle à plusieurs autres projets très-séduisants. Il n’y a pas de temps qui tienne, je veux aller en canot.
Elle se tourna vers le petit cénacle de jeunes hommes, qu’elle admettait à la faveur très-recherchée de lui servir de courtisans, et elle ajouta, en faisant rayonner le charme de son sourire, que plus d’une fois elle avait reconnu être irrésistible:
–C’est moi qui vais tenir la barre. Lesquels de vous, messieurs, veulent prendre les avirons en main, et monter le canot qui va porter ma fantaisie et ma fortune?
Il y eut un mouvement d’hésitation très-accentué. Beaucoup des entendeurs étaient très-braves et très-aventureux, mais ne jugeaient pas à propos d’aller ainsi se jeter dans un danger réel, sans aucun motif utile. La proposition fut accueillie avec un froid tellement significatif, que son auteur dut le prendre pour un refus formel.
La tempête redoublait, et le péril devenait plus grand à chaque minute.
La jeune femme était habituée avoir ses moindres caprices obéis avec précipitation. Elle fut tellement étonnée de ce retard inaccoutumé et surtout inattendu qu’à son tour elle eut l’air d’hésiter, mais son impatience de toute contradiction eut vite repris le dessus.
–Je ne veux pas, clama-t-elle en paroles sifflantes comme les scintillements d’une épée de maître blessé dans son amour-propre, je ne veux pas qu’on puisse dire avoir vu la duchesse d’O– range baisser pavillon devant une fantaisie difficile à contenter, ou reculer devant un danger quelconque. Ne suis-je pas l’amante de tous les périls? Allons, messieurs, que ceux d’entre vous, voulant prouver leur désir d’être admis plus tard à me parler d’amour, s’aventurent avec moi dans l’embarcation que je vais désigner. Qui m’aime me suive!
–On vous aime à la folie, mais on ne vous suivra pas, répondit unjeune homme à la physionomie blafarde, insignifiante et fatiguée, bien digne d’appartenir à cette catégorie de décadents, qu’hier on stigmatisait du nom de gommeux, qu’aujourd’hui l’on abaisse jusqu’à la qualification de boudinés.
La duchesse d’Orange resplendissait dans un tel prestige qu’elle pouvait tout se permettre. Elle n’hésita pas à répondre fièrement:
–Avez-vous cru que je pourrais accepter comme compagnon de danger à courir un inutile comme vous, un diminutif de la nature humaine, au physique comme au moral?
Le malheureux ainsi cinglé ne put trouver aucune réplique. Il rentra dans l’ombre, dont il aurait bien faitde ne pas vouloir sortir.
L’intrépide jeune femme se dirigea alors vers le comte Henri de Nigès, et lui dit simplement:
–Vous n’avez jamais voulu apprendre à vous bien servir d’un aviron. Je le regrette aujourd’hui plus que jamais. Je suis assurée malgré tout que vous ne refuserez pas de prendre en main le gouvernail. C’est moi qui ramerai. Embarquons dans cette yole légère et solide à la fois.
–Mais je ne saurai pas assez manœuvrer, répondit le comte, qui était à la fois le plus épris et le plus respectueux de tous les adorateurs de la jeune femme.
–Vous n’aurez qu’à obéir à mes indications. Vous aussi hésiteriez-vous?
–Comment le pourrais-je? Ne vous ai-je pas dit que je vous, aimais jusqu’à la mort?
–C’est bien.
Et la resplendissante étoile de la mode parisienne, que l’on appelait tour à tour la duchesse d’Orange, à cause de son teint d’Andalouse semblant échappée d’une poésie d’Alfred de Musset, ou la Fée des eaux, à cause de son talent de canotière sans rivale, tendit la main au jeune comte.
–Je vous permets de l’embrasser, dit-elle avec un abandon rempli de fierté adoucie, où l’on pouvait retrouver la condescendance et la sérénité d’une souveraine assurée de son pouvoir, en même temps qu’un peu de la lascivité dominatrice et grisante d’une sorte de Cléopâtre moderne et parisienne.
Plusieurs jeunes hommes se présentèrent alors pour suivre la jeune femme dans sa fantaisie aussi dangereuse que hardie, prétendant qu’ils voulaient lui servir d’escorte de sauvetage.
Elle trouva un mot cruel pour les éloigner.
–Je ne dirai pas que vous ressemblez à des poltrons révoltés, s’écria-t-elle avec un accent de dédain suprême, mais je n’aime pas les hésitants. Je monterai seule avec le comte de Nigès, mon meilleur et mon plus fidèle ami, dans la yole que j’ai choisie. Lui, qui n’a aucune prétention à devenir un marin d’eau douce comme vous tous, il n’a pas hésité à être mon chevalier servant en cette occasion. Il doit demeurer seul auprès de moi.
Elle réfléchit un instant et savoura l’embarras ou le dépit qu’elle venait de soulever; puis elle ajouta frémissante:
–Si quelques-uns d’entre vous veulent accepter le défi que je vais leur porter, je les prendrai pour de galants hommes, et je les traiterai toujours comme tels. Je parie une discrétion d’être arrivée plus tôt que n’importe quelle autre barque au barrage prochain.
–Une discrétion! C’est trop séduisant pour ne pas être accepté, répondit tout un chœur de soupirants longtemps éconduits par la plus capricieuse des rayonnantes de la mode.
Et l’on se prépara à partir pour cette course étrange, au milieu de l’orage et de la tempête croissant toujours de violence et d’intensité.
La duchesse d’Orange s’élança avec une hardiesse enivrante de grâce et de légèreté dans la petite yole qu’elle avait choisie.
Elle avait jeté sur la berge le long manteau qui recouvrait son élégant costume de canotière, sans prendre le temps de le confier aux mains de personne. Ce fut à qui s’empresserait de le ramasser.
Phryné dut avoir un geste semblablement hautain, lorsqu’elle laissa tomber son voile devant les juges qu’elle était assurée de fasciner par la simple vue de son corps sculptural. ptural.
L’admiration gagna de même tous les spectateurs quand la duchesse apparut comme une reine de féerie, dans son déshabillé de marinière incomparable.
Cette admiration aussi générale que spontanée, on put la voir se traduire par des coups d’œil de jalousie à peine retenus ou dissimulés chez les femmes, par des regards chargés de désirs chez les hommes.
C’est que réellement la hardie Fée des eaux rayonnait de séduction.
Son costume était un chef-d’œuvre de bon goût etde calcul fait en vue d’exciter les sens et le cœur, en vue de poétiser les effluves d’amour.
La duchesse s’adonnait chaque jour à des exercices corporels, qui avaient perfectionné la merveilleuse beauté plastique dont la nature l’avait douée. Dès son enfance il en avait été ainsi.
Son buste gracieux dans sa force, avait le modèle des plus belles statues de la Grèce, cette grande païenne éthérée dont les fils surent si bien diviniser le culte de la forme et de la chair.
Ce buste idéal était dessiné par la flanelle blanche d’une vareuse laissant tout deviner sans rien accentuer.
C’était une enveloppe, au lieu d’être une prison, comme le corset, cette invention moderne créée pour venir en aide aux femmes mal faites, ou déformées soit par le vice précoce, soit par le farniente et l’éloignement des exercices salutaires.
Son pantalon, de même étoffe et de même nuance que la vareuse, s’arrêtait au genou, où il était fixé par deux petites bouffettes de ruban fort simples. Il laissait voir la jambe la plus merveilleusement sculptée par le grand artiste divin, que jamais regard humain ait été admis à contempler.
La cheville avait cette finesse exquise et délicate qu’offrent seules les natures aristocratiques. Le pied était cambré, élégant, fier comme celui des héroïnes de la légende castillane.
La silhouette charnelle du mollet faisait naître des frissons de désir, des vertiges de volupté.
Cette jambe, qui eût donné des nostalgies de possession même aux élus du paradis de Mahomet, avait été chantée par celui que la duchesse d’Orange ne craignait pas de nommer son poète.
Avec ce dédain profond de l’opinion du monde, que seules les grandes dames ou les grandes natures osent afficher, la duchesse d’Orange se plaisait à faire réciter par ses adorateurs cette compromettante apothéose de sa jambe. Parfois elle se laissait aller à la dire elle-même, en ajoutant:
–Bien sot qui mal y pense. Jamais mon poète n’est allé plus haut.
On souriait, on chuchotait, mais on n’osait blâmer ouvertement. La souveraineté de cette enchanteresse était bien établie. Elle donnait du reste ainsi la meilleure preuve que cet hommage rhythmé lui plaisait infiniment, car cette splendide duchesse était modeste, et d’ordinaire n’aimait pas à être encensée ouvertement.
Elle réalisait le type enchanteur d’une créole parisienne. Il n’y avait du reste rien d’étonnant, car ses ancètres étaient originaires des Grandes-Indes.
Son œil noir projetait des lueurs troublantes par instant-, mais il demeurait presque toujours rêveur et mélancolique, comme mouillé de douleur intime.
Toute sa nature semblait un volcan au repos, suivant l’expression juste et pittoresque de l’un des princes du Jockey-Club. On y entrevoyait des flots de lave sommeillante en même temps que des rêveries perpétuelles. Le sang indien, qui semblait bondir au lieu de couler sous sa chair mate et nacrée, en était la cause certaine.
On trouvait dans son regard, mélancolique toujours, inquiet souvent, une sorte de ressouvenance des murmures innombrables que chante le vent dans les forêts vierges, ou l’écho des plaintes monotones de la mer inlassable.
On voyait aisément que sa froideur était voulue.
Ses allures étaient celles d’une souveraine en exil. Il y avait dans ses moindres caprices une sorte de révolte résignée, qui faisait deviner une âme souffrante, une blessée de la vie ne voulant pas se plaindre.
Une forêt de cheveux noirs et frisés naturellement folâtrait en boucles douces et soyeuses autour de son visage frappant de séduction.
Ses lèvres légèrement sensuelles, ombragées de ce duvet excitant qui fait désirer les femmes brunes, semblaient faites pour les baisers faciles, mais son front olympien et son regard toujours sérieux, froid et ferme comme une lame d’acier, palliaient cet appel ou plutôt cet encouragement au désir.
Sa nuque était adorable dans sa grâce remplie de force.
C’était bien à elle qu’on pouvait appliquer cette expressive strophe de notre grand poète Alfred de Musset:
Ma belle veuve au long réseau,
C’est un vrai démon! C’est un ange
Elle est jaune comme une orange,
Elle est vive comme un oiseau.
La vérité est que cette duchesse exotique, malgré son origine indienne, avait la peau admirablement blanche, mais que pour faire ressortir davantage la blancheur rose et nacrée de ses bras et de ses épaules admirables, elle se servait d’une poudre spéciale qui lui jaunissait légèrement le visage.
C’était là sa seule coquetterie. L’effet produit était grand. Lorsque le petit nombre des initiés lui demandait la raison de ce caprice un peu étrange, elle répondait en souriant:
–On m’appelle la duchesse d’Orange; ne faut-il pas que je mérite ce surnom?
L’ensemble de sa physionomie, alliant l’énergie hautaine à la douceur presqu’enfantine, étonnait par son charme rayonnant et sa poésie communicative.
Son premier aspect était foudroyant, irrésistible. Elle jetait autour d’elle des étincelles magnétiques.
Sa voix un peu voilée, comme son âme et son regard, avait des sédnctions étranges, des caresses d’intonation qui allaient droit au cœur, des modulations mélodiques et félines qui attiraient les plus froids et les plus insensibles.
Ses dents étaient éblouissantes de blancheur. Petites, bien rangées, semblant toujours prêtes à mordre, elles faisaient l’effet de perles précieuses placées sur des gencives sanguines.
–Combien serait heureux celui qui pourrait arriver à obtenir un baiser allant jusqu’à la morsure de vos dents splendides, lui dit un jour le prince de T…
–A peu près aussi heureux, répondit-elle avec son regard des mauvais instants, que s’il était tombé aux griffes d’une tigresse en furie.
Cette souveraine de la mode était –vraiment une énigme, qui ne voulait pas se laisser déchiffrer.
Elle avait le sourire assez rare et, fort difficile à faire naître, mais sa puissance était charmeresse.
Le comte Henri de Nigès s’élança donc avec transport, comme on doit le penser, à la suite de cette fée irrésistible, et prit place dans la barque avec une espérance grisante au cœur.
–Mon cher comte, dit la duchesse, votre rôle va être bien facile à remplir. Tant que la barque filera droit, vous n’avez absolument rien à faire. Quand elle ira trop à gauche, vous mettrez la barre à droite; si elle tourne trop à droite, vous la ferez incliner vers la gauche. Ce jeu de bascule vous préparera à la carrière politique, dans laquelle vous vous lancerez tôt ou tard. Je veux faire de vous un ministre de l’avenir.
Les canotiers ayant accepté la lutte avaient pris place dans leurs barques respectives. Malgré la tempête on commença cette joute dangereuse que le caprice d’une princesse de beauté avait décidée ou plutôt exigée.
La duchesse était là dans son élément. Elle jouait avec les flots, malgré leur résistance et leur fureur. Elle ramait avec autant de calme et de grâce que si elle se fût trouvée sur un lac paisible. Ses avirons étaient maniés avec une sûreté inaltérable; aucun temps n’était perdu.
Qu’elle était belle ainsi!
Tout en elle méritait l’admiration: le contour de ses bras marmoréens, la pose gracieuse de son buste, le cadencement de ses hanches. puissantes, le rayonnement de sa physionomie illuminée par la satisfaction d’avoir réalisé une folie.
Le comte et ceux qui montaient les barques voisines étaient littéralement éblouis par cette étoile nautique, ramant à. leur tête avec une maëstria incomparable.
–Allons, messieurs, disait-elle, pas de fausse galanterie. Tâchez de vaincre, ou la porte de ma maison vous sera fermée à jamais. Je prendrai en estime toute particulière quiconque me dépassera.
Les efforts des jouteurs redoublaient. En passant devant l’allée ombreuse des tilleuls qui ornent la place du charmant petit village d’Andresy, deux barques avaient devancé celle de la duchesse. Elles gardèrent l’avance jusqu’à l’entrée du canal qui se trouve en amont du barrage, mais l’habile marinière avait ménagé ses forces pour ce moment décisif. Le vent avait moins d’action sur cette eau encaissée; les embarcations pouvaient mieux répondre à l’impulsion donnée. On était assuré d’avancer mieux en ramant fort.
–Faites bien attention à tous mes mouvements, ditla duchesse au comte, et tenez bien la barre.
Elle semblait ravie. Son œil si calme d’ordinaire, si profond de froideur réelle ou voulue, jetait du feu comme celui d’une amazone marchant au combat; ses narines frémissaient comme les ailes d’un aigle se préparant à combattre ou à planer.
A vingt mètres du but les trois barques se trouvaient sur la même ligne. La victoire demeurait indécise, mais les derniers coups d’avirons donnèrent l’avantage à l’intrépide canotière.
Son triomphe fut accueilli par des applaudissements enthousiastes, unanimes. Les éclusiers et les mariniers de l’endroit lui firent une ovation aussi bruyante que spontanée. Elle s’y montra beaucoup plus sensible qu’aux hommages de ses courtisans ordinaires ou extraordinaires.
–Comte, dit la jeune femme en allant avec une tendresse féline vers son compagnon de barque, il me semble qu’on vous oublie trop dans notre victoire. Je veux vous sacrer maître barreur. Pour cela il est juste et nécessaire de vous donner une franche accolade.
Et l’adorable jeune femme se jeta au cou du comte de Nigès. Elle l’embrassa plusieurs fois avec effusion.
Sous cette étreinte inespérée, sous cette caresse troublante et grisante, l’heureux distingué devint pâle et tremblant, comme un néophyte venant de toucher à quelque voile défendu.
–Comme il m’aime, ne put s empêcher de penser la fière jeune femme.
Les vaincus se rapprochèrent. La duchesse voulut presser la main de tous et trouva pour chacun un mot aimable.
Ils demandèrent quelle serait la discrétion qu’ils venaient de perdre.
Le front de la jouteuse redevint sérieux pour leur répondre:
–Je veux. dit-elle, si vous le permettez, vous associer à une œuvre de charité, ou plutôt de réparation intime et sociale. Chacun de vous devra verser entre les mains d’un trésorier spécial la somme qu’il jugera convenable. Le total servira à venir en aide à la femme de cette commune qu’on reconnaîtra avoir été rendue la plus malheureuse par son mariage.
–Alors, c’est une sorte de rosiérat après la lettre que nous allons fonder.
–Donnez-lui le nom que vous voudrez.
–L’idée est originale.
–Elle vient d’une âme souffrante et miséricordieuse, dit le comte de Nigès sortant de sa rêverie. Je demande à apporter la première offrande.
–J’accepte, comte, répliqua la duchesse, mais à une condition, c’est que vous allez vous charger de faire l’enquête nécessaire pour arriver à bien placer notre argent. Je vous aiderai. Me voulez-vous pour votre secrétaire?
–Vous me comblez, répondit le gentilhomme avec’émotion.
–Puisque vous acceptez, reprit l’enchanteresse, je vais entrer en fonctions dès à présent. J’aperçois un petit café sur la berge. Entrons-y; je vais ouvrir mon registre d’inscriptions. Comte, je veux bien que votre nom soit en tête, mais le mien viendra immédiatement après.
–Il n’est pas rationnel, fit remarquer l’un des vaincus, que les vainqueurs paient les frais de la guerre. Ce serait jouer à qui gagne perd. Craignez-vous que notre générosité ne soit pas à la hauteur de la noblesse de votre pensée?
–Vous avez raison, répondit la duchesse. Je ne veux pas vous frapper d’un impôt trop lourd par l’exemple ou par l’amour-propre. Nous ajouterons ce que nous voudrons, le comte et moi, à la somme souscrite par vous tous, et pour que vous ne m’accusiez pas d’être trop ambitieuse dans mes vues de charité, je vous déclare à l’avance que le maximum de la souscription devra être100fr.
–Le mieux est qu’elle soit uniforme, dirent tour à tour les vaincus. Chacun de nous versera100fr.
–Messieurs, combien je dois vous remercier, s’écria la jeune femme. Vous êtes tous de nobles cœurs, et cette journée sera le meilleur de mes souvenirs.
L’on entra au petit café tenu par une parente de l’éclusier. La duchesse demanda le long manteau dont elle recouvrait son costume, ou plutôt son déshabillé de canotière. Un de ses cavaliers servants l’avait soigneusement porté sous le bras pendant toute la durée de la lutte nautique. Il accourut et se trouva trop payé du sourire assez froid qu’il reçut en échange de sa complaisance.
Après s’être drapée dans son manteau, la jeune femme demanda au comte de N... de lui offrir le bras. Elle demeura quelque temps à se promener et à causer avec lui sur la route. Elle prétendait avoir besoin de se dégourdir un peu les jambes après l’énervement. de la lutte. En réalité elle voulait récompenser le comte de l’aide qu’il lui avait si gracieusement apporté en toute façon.
Le temps s’était rasséréné. Il y avait beaucoup de monde dans cette hôtellerie, beaucoup de Parisiens et de canotiers s’étant déplacés pour se donner du bon temps. Ils étaient arrivés là comme une envolée d’échappés de ce grand parc au nervosisme, que les gens de race germaine jalousent autant qu’ils l’admirent en l’appelant la Babylone moderne.
Les propos joyeux se faisaient entendre à chaque table, et les voisins commençaient à fraterniser sans se connaître.
Dans un coin de la salle deux jeunes gens étaient attablés en face de jeunes femmes à la tenue hardie, un neu gamine, à l’allure d’autant plus gaillarde que, venues là pour canoter ou courir en pleine campagne, elles avaient cru devoir s’alcooliser un brin pour combattre l’ennui d’un ouragan inopportun.
–Le ciel nous refuse son azur, avait dit l’un des jeunes gens; le vin est meilleur garçon, il va nous faire voir tout en rose et en bleu. Meltons-nous à l’œuvre vivement et aidons-lui.
Le quatuor n’était pas ivre, mais il avait trouvé la consolation d’une gaie té bruyante.
L’une des deux femmes était celle Olga, dont la danse excentrique venait d’être remarquée à Mabile. Sa manière avait plus de hardiesse et de nouveauté échevelée que d’indécence. Elle man-quait un peu de grâce, mais quelle désinvolture, quelle légèreté, quelle furia!
C’était la panthère du cancan. Elle avait des bondissements qui étonnaient ou faisaient frémir.
Son œil lançait des lueurs fauves comme celui d’une gitana incapable de se plier aux usages admis, impatiente de tout joug, revêche à toute subordination. Elle avait toutes les allures d’un gavroche, et ses camarades l’appelaient le garçon enj uponné.
Bonne fille du reste, et rem plie de cœur, mais quelle tête!
Son élu du jour était un rapin, aussi espiègle et aussi tapageur qu’elle-même.
–C’est donc la duchesse d’Orange, cette belle victorieuse-là? demanda tout à coup la danseuse à son rapin, en lui désignant la Fée des eaux, qui se promenait devant l’hôtellerie.
–Oui… En voilà une vraie femme!
–Eh bien, et moi?
–Toi, tu sais bien que tu es mon gamin aimé.
–Turlututu. Qu’est-ce qu’elle a donc de plus que moi cette princesse de la haute? On dit qu’elle est de sang indien; moi je suis d’origine sauvage. Elle a l’œil fascinateur; moi aussi, et de plus j’ai le regard canaille. Elle est la Fée des eaux; ne suis-je pas la reine du can can?… Elle m’agace.
–Tiens toi convenablement.
–Mille jambes en l’air! Tu baisses, rapin. Je te lâcherai…
–Oh! ma petite louve!
–Je te dis qu’elle m’agace. Celui qu’elle affecte de nommer son poète m’a fait des vers aussi. Tiens ma chaise, rapin. Je vais monter dessus pour les réciter.
–Vas-tu te tenir tranquille?
–Tu raisonnes! Alors je monte sur la table.
Et la folle s’élança d’un bond sur la table, renversant books et soucoupes. Puis elle récita pas trop mal, sur ma foi, le passage qui lui plaisait.
Avant de descendre de sa tribune improvisée, elle s’écria en se frappant la poitrine avec crânerie:
–Olga, c’est cocotte, pour les prudhommes ici présents qui ne la connaissent pas.
Le maître du café venait d’entrer au moment même. Il voulut faire quelques observations à Olga, en lui disant que son établissement était une maison renommée pour sa tranquillité et qu’il ne fallait pas y porter le trouble.
–Qu’est-ce que tu demandes, bonhomme? lui répondit-elle. Veux-tu que je t’apprenne à faire le grand écart?. Non, tu n’as pas une binette susceptible d’apprécier cette fantaisie… Eh bien, je vais t’apprendre à ne pas garder ton bonnet sur la tête en venant parlor à Olga.
Et, sans aucun effort apparent, avec la promptitude d’un éclair inévitable, elle le décoiffa prestement du bout de son pied, en lui disant:
–Voici ma supériorité sur les autres femmes. Elles ne savent que coiffer les serins, moi je les décoiffe.
La duchesse d’Orange entrait dans la salle en ce moment. Elle ne put retenir un franc éclat de rire en voyant la mine du cabaretier.
Olga s’adressa à elle immédiatement et lui dit avec brusquerie:
–Voulez-vous faire un autre pari avec moi? Je vous réponds que vous ne le gagnerez pas facilement.
–Voyons quand même, répondit la duchesse avec bienveillance.
–Très-bien, madame. On ne m’avait pas trompée en me disant que vous êtes fière seulement pour les grands et que vous êtes accueillante pour les humbles et les déclassés. Voici ce que j’ai à vous proposer: le temps s’est remis un peu; voulez-vous que nous courions d’ici au pont de Poissy, vous en canot, moi à pied?
–J’accepte avec plaisir, reprit la belle marinière. La fin de la journée se trouvera ainsi occupée.
–Que parions-nous? demanda Olga.
–Le simple plaisir de gagner, répondit la duchesse.
Elle se tourna vers le comte de Nigès, et prenant son bras elle ajouta:
–Allons, mon gentilhomme barreur, vous allez reprendre votre poste de combat. Quand mademoiselle sera prête, elle voudra bien nous faire prévenir.
Le comte et l’intrépide canotière se rendirent immédiatement à leur embarcation, pour la faire écluser et se tenir prêts à partir.
Olga, un peu étourdie de ce qu’elle venait de faire et de proposer, secoua l’épaule de son rapin, et lui dit:
–Eh bien, tu sais, mon coco fêlé, tu avais raison. C’est une vraie femme, mais je vais la faire suer. Si elle a de rudes bras, j’ai de bonnes jambes.
On partit.
Olga eut le tort de vouloir prendre trop d’avance et de s’essouffler un peu au départ. De plus, elle était gênée par le déjeuner trop copieux et trop arrosé qu’elle venait de faire. Au bout de mille mètres, elle avait perdu son avance, et à cent mètres du pont elle était rattrapée.
L’endiablée danseuse avait trop de vigueur, de courage et d’amour-propre pour échouer au moment d’arriver au but. Elle redoubla de volonté et s’élança en quelques bonds énergiques. Elle touchait à la victoire, lorsqu elle entendit de grands cris, des appels de voix désespérés, partis de tous côtés autour d’elle.
La barque montée par la duchesse venait de chavirer. Pour arriver au terme de sa course, la hardie rameuse avait voulu passer trop près d’un gros bateau à vapeur remontant le fleuve: sa légère vole avait été renversée.
Le courant était très-fort et très-dangereux.
–Vous savez nager, dit le comte à la duchesse. Ne vous inquiétez pas de moi.
–Mais non, je ne sais pas, répondit-elle entre deux plongeons.
–Ni moi non plus. Comment vous sauver?
Le comte ne songeait nullement à sa propre vie, mais la douleur désespérée de ne pouvoir venir en aide à celle qu’il aimait tant se lisait en traits navrants sur son visage.
–A nous! cri a-t-il.
Il n’y avait là que des femmes ou des enfants.
On appela les mariniers qui se trouvaient de l’autre côté du pont; mais auraient-ils le temps d’arriver avant la noyade complète des deux infortunés?
–Je vais à vous, cria Olga.
Et la vaillante jeune femme se dépouilla en un clin-d’œil de ses jupes, se jeta résolùment à la nage et parvint à pousser devant elle la duchesse et le comte jusqu’aux poutres transversales qui soutiennent les vieux moulins adossés à l’antique pont de Poissy et forment au milieu de l’eau un échafaudage étrange.
Ils étaient sauvés et n’eurent qu’à se cramponner après ces poutres de salut.
La barque du bateau à vapeur qui avait causé l’accident arriva plus tôt au secours des chavirés que celles des mariniers de la rive. La duchesse, Olga et le comte furent recueillis et conduits à l’hôtel de l’ Esturgeon, où ils reçurent les soins les plus empressés.
Ils furent assez vite remis. Le danger avait été très-grand, mais grâce à la promptitude avec laquelle Olga avait apporté son secours aussi énergique qu’intelligent, il avait duré trop peu pour pouvoir causer un mal sérieux.
La duchesse et le comte, malgré leurs plongeons multiples, n’avaient même pas perdu connaissance. Ils s’étaient maintenus assez en dehors en se débattant contre les flots, pour n’avoir ressenti aucun commencement d’asphyxie.
La duchesse remercia Olga avec une délicatesse exquise. Elle la pria de venir la voir à sa rentrée à Paris, et lui promit qu’elle serait la bien accueillie en toute occasion.
–Ce que j’ai fait est tout simple, répondit la vaillante danseuse. D’abord, c’est moi qui ai causé l’accident, puisque j’ai proposé cette course; je devais donc tout faire pour vous porter secours. Ensuite, vous aviez été si bienveillante pour moi, vous qu’on accuse de fierté outrée!
Et pour couper court au concert de félicitations dont on l’accablait de tous côtés, la généreuse jeune fille s’écria tout à coup:
–Mais où donc est mon rapin? S’est– il évanoui de peur?
–Me voici, répondit une voix devenue timide.
–C’est comme cela que tu m’abandonnes?
–Tu sais bien que je ne puis courir.
–Oh! oui, j’oubliais tes battements de cœur. Tu ne m’as pas vue dans la grande tasse?
–J’étais encoré loin.
–Imbécile!
Le ton dont la danseuse disait ce mot imbécile, est inénarrable. Il perdait tout caractère d’offense. C’était un juron plutôt qu’autre chose. Ses plus grandes colères étaient aux trois quarts passées, lorsqu’elle l’avait lâché. Parfois elle l’employait comme une caresse.
Elle prit la main du jeune homme, l’attira vers elle, et lui dit avec une tendresse infinie:
–Conte-moi donc une de tes boutades. J’ai envie de rigoler maintenant; ça va finir de me remettre de ma baignade. Tu es si drôle quand tu veux.
–Et toi, tu es uné vaillante et crâne petite femme.
Quelqu’un, parmi les curieux, fit l’observation suivante:
–Ça finit par une idylle.
–Qu’est-ce que c’est ça, une idylle? demanda Olga à son rapin.
–Ça veut dire que nous nous aimons bien.
–Oui, monsieur, vous avez raison, tout comme si vous étiez brigadier, clama la vive danseuse en se tournant du côté où avait été entendue la remarque précédente. A présent, allez à vos affaires.
De son côté, le comte Henri de Nigès sentait bien que le danger mortel auquel il venait d’échapper en compagnie de la duchesse devait forcément rendre leurs rapports plus intimes. Il était trop galant homme pour vouloir brusquement mettre à profit cette nouvelle situation, mais il résolut d’interroger un peu celle qu’il aimait plus que sa vie.
Il demanda:
–Comment se fait-il que, ne sachant pas nager, vous preniez plaisir à commettre des imprudences nautiques? Je vous sais amante de tous les périls; seriez-vous amante de la mort?
–Ceci est mon secret.
–V ous voulez donc être chaque jour à mes yeux une énigme plus indéchiffrable.
–Soyez mon Œdipe.
–Pour cela, il faudrait connaître un peu votre vie passée.
–Informez-vous-en. Je vous y autorise.
–Pourquoi ne me la raconteriez-vous pas ?
–Je suis trop indolente et je n’aime pas à récriminer. Et puis on ne se connaît pas soi-même.
–C’est bien. Je vais vous étudier dans le passé, puisque vous m’y autorisez. Je vous prendrai dès votre enfance pour vous suivre jusqu’à votre jeunesse.
–Ma jeunesse physique, car je n’ai plus de jeunesse de cœur.
–Vous en retrouverez une.
–Je voudrais bien. Voici tout ce que je puis vous dire. J’ai été élevée par mon grand-père et n’ai pas connu ma mère. Mon aïeul est mort trop tôt. Vous trouverez, rue de Mulhouse, un de ses amis. Il vous renseignera. Je vous donnerai son nom et vous indiquerai sa demeure. Il garde un journal de ma vie où j’écrivais mes impressions. S’il veut vous en donner connaissance, je ne m’y oppose pas.
–J’irai le voir dès demain.
Le comte se présenta donc dès le lendemain chez M.L., qui l’accueillit amicalement, grâce à la lettre qui lui avait été remise par la duchesse. Sur ses instances il lui raconta toutes les particularités de la vie de notre héroïne. Nous les retracerons suivant le livre-journal qui nous a été communiqué. Nous avons tenu, dans ce premier chapitre, à dessiner le caractère de celle qu’on surnommait la duchesse d’Orange.
CHAPITRE II
Grand-père Gâteau.
Table des matières
Mme d’Almée était demeurée veuve après très-peu de temps de mariage. Elle était enceinte de six mois à la mort de son mari, qu’elle avait épousé par amour. Sa douleur fut telle qu’on craignit un instant la folie.
Les tendres soins dont elle fut entourée. par son beau-père la ramenèrent seuls à la raison, mais ne purent lui rendre la santé. Elle eut une fin de grossesse des plus pénibles.
Martin d’Almée était un ancien marin. Il avait été l’un des plus vaillants chefs de ces petits bâtiments armés en corsaires pendant la lutte de Napoléon Ier contre les Anglais. Dans ses courses multipliées il avait dépensé tant d’énergie, qu’au moment où il se mit au repos il ne lui restait plus au cœur, suivant sa propre expression, que de la tendresse àdépenser en famille.
Or, sa famille se réduisait aujourd’hui à sa bru, puisqu’il venait de perdre son fils unique. Il y avait bien aussi l’enfant que Mme d’Almée portait dans son sein, mais ce n’était qu’une espérance, une sorte de bourgeon fragile qu’il fallait amener jusqu’au fruit, en le préservant de toute avarie menacante.
Le vieux soldat s’était donc établi garde-malade auprès de sa belle-fille. Jamais précautions plus minutieuses n’auraient pu être prises par la femme la plus attentionnée. Ce loup de mer, si terrible naguère, était devenu un agneau de douceur, et sa sollicitude éclairée était admirable, ayant pour guide le cœur, ce merveilleux faiseur de miracles.
L’époque de la délivrance de Mme d’Almée arriva enfin. Elle était très-souffrante, mais l’enfant vivrait.
–Vous voudriez bien que ce fût un garçon, dit à Martin d’Almée un de ses vieux compagnons de courses maritimes qui ne le quittait jamais et qu’on nommait le père Mathurin.
–C’est ce qui te trompe. Je désire follement une petite fille, pour pouvoir la gâter tout à mon aise. Avec un garçon je serais gêné; j’oserais moins me laisser aller à toutes mes faiblesses de grand-père.
–Et vous dites que le terme approche?
–Depuis hier soir le médecin et la sage-femme sont ici tous les deux à demeure. Mais qu’entends-je?… C’est la voix de ma belle-fille!… Elle se plaint, elle crie. Oh! jamais mon cœur n’a tressauté pareillement dans ma poitrine, même lorsque nous allions combattre et vaincre, ou mourir en sautant à l’abordage, un contre vingt, ces maudits insulaires… Je n’ose aller dans la chambre de la patiente… S’il lui arrivait malheur?… Si l’enfant?… Oh! non, plutôt mille morts pour moi… Mathurin, veux-tu que nous prions Dieu? Oui, n’est-ce pas, mon vieux camarade?
Et ces deux hommes de fer tombèrent à genoux, sans quitter la place où ils se trouvaient, dans le jardin soigné par eux, en plein ciel.
Ils priaient et pleuraient à la fois.
Martin d’Almée se releva calme et confiant dans la Providence, qu’il venai d’invoquer.
On entendait les cris de douleur plus accentués poussés par la jeune veuve, prête à devenir mère.
–Va-t-en aux nouvelles, .dit le vieux marin à son compagnon. Je t’attendrai.
Mathurin n’était pas beaucoup plus hardi que son ancien chef, mais il n’osait jamais le contredire ni lui désobéir. C’était une habitude prise depuis si longtemps, qu’elle était devenue chez lui une seconde nature.
Il se lit donc tout petit, et, retenant sa respiration, glissant comme une ombre plutôt que marchant, il entra dans la chambre de douleur.
Le médecin lui dit que tout allait pour le mieux, et que le moment de la délivrance finale était proche.
–Vous pouvez rassurer complètement M. d’Almée, ajouta-t-il. Il va être grand-père.
Mathurin se hâta d’apporter cette bonne nouvelle, en échange de laquelle il reçut une poignée de main tellement accentuée que ses malheureux doigts restèrent collés l’un à l’autre, meurtris, presque saignants.
Le vieux corsaire avait encore la poigne solide et rude.
–Que me disais-tu que tout allait bien? s’écria-t-il au bout de quelques instants avec une impatience fébrile. N’entends-tu pas ces plaintes déchirantes?
–Pardon, répondit Mathurin, c’est le médecin qui a dit cela; je n’ai fait que rapporter ses paroles.
–Tais-toi… L’on n’entend plus rien… Ah! si elle était morte?… Va voir, Mathurin, et reviens vite, ou je t’assom… Va, mon bon camarade. Pardonne-moi, je souffre, je… Mais va donc et reviens.
Mathurin n’eut pas à rentrer dans la chambre de Mme d’Almée. Le docteur venait au-devant des deux vieux compagnons de mer.
–Tout est terminé, cri a-t-il joyeusement; vous voici grand-papa. La mère et l’enfant vont aussi bien que possible.
Martin d’Almée s’était rapproché en quelques enjambées. Il semblait avoir retrouvé ses vingt ans.
–Mais, demanda-t-il, vous ne me dites pas le sexe de l’enfant.
–C’est une charmante petite fille, qui avait bonne envie de vivre, car elle n’a pas mis longtemps à sortir de sa prison de neuf mois. Elle aura de fameux yeux. Déjà elle les a ouverts.
–Vive Dieu! Nos prières ont été écoutées, mon bon Mathurin. Comment pouvait-il en être autrement? Elles étaient courtes et ferventes. Docteur, permettez que je vous serre la main. Je suis certain que ma petite-fille sera heureuse. Elle est venue au monde au moment où deux loyaux marins invoquaient le ciel pour sa mère et pour elle.
L’excellent homme reprit:
–J’étais garde-malade, me voici désormais deux grades de plus. Je vais être bonne d’enfant. Je serai aussi père nourricier, grâce à la belle chèvre blanche que j’ai achetée et que je soignerai moi-même. La veuve de mon fils est trop faible pour pouvoir remplir elle-même ses fonctions de nourrice, mais je ne veux pas que ma petite fille prenne le sein d’une femme étrangère. C’est une tradition de famille. Quand la mère est dans l’impossibilité de s’acquitter de ce devoir imposé par la nature, nos enfants sont élevés au biberon. Ainsi n’ont jamais été introduits chez nous les mauvais instincts ou la mauvaise santé, que peut donner l’intrusion d’un lait étranger.
–Et Vous avez raison, dit le docteur avec plus de chaleur qu’il n’en mettait ordinairement dans ses paroles. Vous êtes dans le vrai, car le lait, c’est le sang. Il serait à souhaiter que la généralité des parents eût les mêmes idées que vous sur cette question. Bien des maladies et bien des vices seraient ainsi écartés en principe.
–Vous savez, docteur, que j’ai pleine confiance en toutes vos appréciations. De plus, votre avis se trouve en cette occasion tout à fait conforme à nos habitudes familiales. J’en suis ravi.
Ils firent un tour de jardin, au bout duquel le docteur dit à Martin d’Almée, qui était pour lui un ami autant qu’un client:
–Je pense que la sage-femme doit avoir terminé la toilette de votre petite-fille. Vous pouvez dès à présent aller lui faire votre visite. Quant à la mère, il faut la laisser tranquille pendant quelques heures. Elle a besoin de repos. Les souffrances n’ont pas été longues, mais leur intensité était telle qu’elle va forcément procurer à la malade un lourd sommeil. Tout, du reste, s’est passé très-normalement. Il n’y a que des soins ordinaires à prendre. Je reviendrai en temps utile. S’il se produisait le plus petit incident, vous n’auriez qu’à m’envoyer chercher. Mathurin a encore de bonnes jambes, et je serai tout prêt à accourir. Au revoir, mes amis.
Les deux marins accompagnèrent le docteur jusqu’à la porte du jardin. Lorsqu’elle fut refermée, Martin d’Almée se mit à courir comme un jeune homme, pour voir plutôt sa petite-fille.
La sage-femme avait déjà coquettement attifé la nouvelle entrante dans la vie. Aussi vint-elle, toute joyeuse, la présenter à Martin d’Almée.
–Vous voici donc, mademoiselle la désirée, se mit à dire ce vieux marsouin de mer, avec des modulations de voix d’une tendresse incroyable. On dit que vous ouvrez dejà les yeux. C’est sans doute pour voir votre grand-père. Bientô t vous lui sourirez, vous lui ferez mille caresses. Et vous aurez raison, car il va vous aimer comme un grand enfant.
D’abord, il déclare à l’avance vouloir faire toutes vos volontés, se plier à tous vos caprices. Vous n’en abuserez pas; vous serez trop gentille pour ça, et vous avez trop bon cœur, mais vous en userez largement. C’est ainsi que je le désire. Quel nom faudra-t-il vous donner?, .. Il vous faut un joli nom, bien doux, bien harmonieux. Eh! parbleu, il est tout trouvé. Mon vieux camarade et moi, nous avons invoqué pour vous l’Etoile de la mer, la patronne des marins, la radieuse Marie. Elle vous a accordé sa protection immédiate. Vous porterez son nom, mademoiselle; il vous donnera le bonheur. Car vous serez heureuse, je le veux, et la volonté d’un enfant de Saint-Malo, descendant, dit-on, d’un Indien, d’un chef des fils du soleil. c’est toujours sacré, ou tout le moins irrésistible. Je n’ose encore ni vous caresser, ni vous embrasser. Vous êtes trop petite, trop fragile, mais comme je vous aime!
M’entendez-vous?…... Certainement Certainement, vous m’entendez.
–Est-ce que vous devenez fou? demanda Mathurin en tirant son ancien chef par le bras.
–Oui, mais d’une bonne et douce folie, la folie d’affection paternelle.
Pendant toute la durée de l’allaitement de la petite Marie, la sollicitude de son .grand-père fut aussi touchante qu’attentive. Au bout de trois mois il dut redoubler de soins, car la pauvre jeune mère fut prise d’une maladie de langueur et succomba bientôt, s’éteignant comme une lampe à laquelle le combustible vient de manquer.
Cette fois la mignonne enfant se trouvait bien complètement orpheline, mais l’aïeul était là pour veiller à tout et remplacer père et mère.
Lui seul prenait soin de la chèvre nourricière. Il lui faisait manger soir et matin une ration de sel pour rendre son lait plus savoureux, plus fortifiant et plus tonique. Les meilleures plantes fourragères lui étaient apportées fraîches à chaque repas.
Le vieux marin la lavait lui-même de la tête aux pieds, baignait ses mamelles blanches et roses, la brossait, la peignait, la bichonnait.
Elle allait et venait dans le jardin, dans l’enclos et dans la maison, suivant sa fantaisie. En raison de cette liberté absolue, la jolie bête avait perdu le caractère fantasque et capricieux qu’on reproche à sa race.
Elle était entièrement domestiquée, adorait la petite fille et venait la caresser avec mille précautions, mille tendresses du regard.
C’était l’ancien loup de mer qui faisait préparer le bain de chaque jour pour sa petite-fille, qui visitait son berceau et ses langes, qui lui donnait le biberon après avoir vérifié si la température du lait était bien celle qu’il fallait. Aucun détail ne lui échappait; il avait l’œil à tout.
Un aussi bon grand-père eut naturellement le premier sourire de sa petite-fille. Ce fut pour lui un grand orgueil et une immense joie.
–Tu vois, Mathurin, s’écria-t-il, que je remplis bien mon rôle de père nourricier, mais comme je suis payé!
L’enfant lui tendait ses petits bras aussitôt qu’elle s’éveillait, et ne perdait pas de vue le moindre de ses pas.
–Ce fut l’âge d’or du bonheur pour le vieux marin.
Dès que la fillette eut cinq ans, il commença à s’occuper de développer ses forces, suivant l’hygiène adopté en Angleterre, et grâce à laquelle, chez nos voisins d’outre–Manche l’on trouve d’aussi beaux enfants dans toutes les classes de la nation.
Il lui faisait faire chaque chaque jour une promenade à pied, en voiture ou en barque. Il l’amenait à la pêche avec lui et Mathurin, toujours dévoué comme un terre-neuve. Elle recevait sa leçon de gymnastique, au lieu d’être fatiguée trop jeune par une institutrice si souvent maussade.
L’aïeul voulait développer le corps avant-d’orner l’esprit. Jusqu’au jour où Marie eut atteint sa septième année, il ne souffrit pas qu’on lui fourrât le nez dans un alphabet. Sa méthode était si bien la bonne, que la fillette eut vite rattrapé ses compagnes dès qu’on s’occupa sérieusement de son instruction, bien que celles-ci eussent pris une avance consi dérable dans leurs études beaucoup plus anciennes. A dix ans, elle les avait dépassées.
L’habitation de Martin d’Almée était des plus confortables et des plus coquettes parmi ces nids de verdure qui font le charme de la Varenne-Saint-Hilaire. Située à mi-côte, au milieu d’un vaste jardin, elle présentait toutes les conditions d’une salubrité parfaite.
Grâce à ce bon air et aux exercices corporels de toute sorte qu’on lui faisait faire, la petite Marie s’était si bien développée qu’elle paraissait beaucoup plus que son âge. Il n’était bruit dans le pays que de sa santé et de sa vigueur, en même temps que de sa beauté et de son charme grandissant chaque jour. A douze ans on la prenait pour une jeune fille.
–On prétend que je la gâte trop, disai l le grand-père avec orgueil, mais que les voisins me montrent un meilleur résultat obtenu par eux ou leurs amis. Marie réalise la riche précocité de la nature espagnole transplantée à quelques lieues de Paris. Il n’y a qu’un marin pour renverser ainsi les longitudes et commander aux influences climatériques.
Tout allait bien.
Marie d’Almée n’abusait pas trop de la faiblesse de son grand-père à son égard. Elle avait une excellente nature, beaucoup de cœur, adorait le vieux marin et ne se montrait point trop exigeante dans ses divers caprices.
Une circonstance, minime par elle-même, mais ayant produit les plus fâcheux résultats dans l’organisation physique de la jeune enfant, vint tout changer.
Marie, grâce à l’éducation fortifiante que son grand-père lui donnait, avait acquis beaucoup de courage, de hardiesse et de sang-froid, mais elle n’avait jamais pu se guérir d’une appréhension native contre les chiens.
Un jour qu’elle était un peu en retard dans sa toilette pour aller à la pêche avec son grand-père et le fidèle Mathurin, elle leur dit:
–Passez devant; je vous aurai bientôt rattrapés.
Martin d’Almée ne voulait pas, mais son enjôleuse insista si bien qu’il partit
Marie se mit à courir pour ne pas faire attendre ses deux excellentes nounous, comme elle appelait les deux vieillards dans ses moments de tendresse. Un petit chien la suivit en aboyant. Elle s’arrêta pour le chasser à l’aide de son mouchoir. Le roquet sauta sur elle et la mordit légèrement au bas de la jambe.
La pauvre enfant perdit connaissance immédiatement. Des voisins vinrent la relever et lui donner leurs soins, mais ils ne purent la faire revenir à elle.
Personne ne voulait se charger d’aller prévenir le grand-père. On redoutait l’explosion de sa première douleur.
La morsure d’un chien, si bénigne qu’elle soit, esttoujours effrayante, puisqu’elle peut faire songer à l’hydrophobie, ce mal infernal.
On commença par aller chercher le docteur.
Martin d’Almée, ne voyant pas arriver sa petite-fille, était revenu sur ses pas. Il aperçut un rassemblement auprès de la maison où l’on avait transporté Marie.
Au même moment le docteur arrivait:
–Qu’y a-t-il donc, docteur? demanda le vieux marin.
–Comment, vous ne savez rien?
–Non. Un de nos voisins aurait-il été victime de quelqu’accident? Si l’on a besoin de moi, qu’on le dise. On doit savoir qu’en pareil cas, je suis toujours là.
–Ce n’est presque rien, paraît-il.
–Alors, je continue d’aller jusqu’à la maison pour chercher Marie, qui se fait trop attendre. A tout à l’heure.
Le docteur ne savait que faire. Fallait-il prévenir immédiatemeht le vieillard, ou le laisser aller jusqu’à son habitation, pour voir au préalable ce qui en était?
Il prit le parti de gagner du temps, d’examiner la fillette, et d’aller ensuite au-devant du grand-père pour le préparer à cette nouvelle douloureuse.
La morsure n’avait rien de grave, mais l’impression avait été telle sur Marie que l’évanouissement persistait toujours. Le docteur n’hésita pas à employer un révulsif énergique; il eut la satisfaction de voir l’inanimée ouvrir les yeux.
–C’est vous, dit-elle, mon bon docteur. Où est mon grand-père?
–Me voici, s’écria Martin d’Almée, qui, n’ayant pas trouvé Marie à la maison, était revenu en courant. Que L’est-il donc arrivé?
–Oh! peu de chose. Un mauvais petit chien…
Rien qu’à ce souvenir, rien qu’en prononçant ce mot, Marie retomba en syncope, mais le docteur l’eut vite ranimée.
–Grand-père, venez m’embrasser, dit l’excellente enfant. Je me sens remise depuis que vous êtes-là.
–Certes, dit le docteur, aucun remède ne saurait valoir ses caresses.
La blessure légère faite par les dents du chien fut pansée, et Marie put rentrer à la maison, avec l’aide de son grand-père et du docteur.
Martin d’Almée exigea du propriétaire du chien qu’il le conduisit à l’Ecole d’Alfort, pour le faire examiner par les professeurs. Il fut reconnu que ce petit mordeur était en parfaite santé.
L’accident de Marie s’était donc borné à une égratignure de peu d’importance, mais il eut les conséquences les plus fâcheuses. Tout le système nerveux avait été ébranlé. La jeune fille perdit la fraîcheur de son teint, devint jaune et bilieuse, impressionnable pour un rien, ombrageuse et irascible, fantasque surtout.
Ses compagnes s’éloignèrent d’elle en la surnommant la duchesse d’Orange, tant à cause de son teint que de sa fierté s’accentuant chaque jour, ou plutôt de ce qu’on prenait pour sa fierté et qui était seulement l’amour croissant de la solitude.
Marie cessa d’aller à la pension et s’isola complètement avec son grand-père, ne voyant plus que lui, le bon Mathurin et l’institutrice qui venait lui donner des leçons. Elle aimait l’étude; ce goût lui ménageait plus d’une consolation dans l’avenir.
Pendant deux ans, elle vécut ainsi, ne frayant avec personne, ne pouvant supporter la simple apparence d’une contrariété, ou l’ombre d’une contradiction, sans avoir une crise de nerfs.
Le docteur ordonnait un redoublement d’exercice, tout en la traitant par l’hydrothérapie.
La jeune fille fit acheter deux vigoureux chevaux, presque de pur sang. Elle les montait tour à tour ou les attelait à sonphaéton, qu’elle conduisait elle-même.
Elle était devenue canotière émérite. Sur cette petite rivière de la Marne, où l’on trouve chaque dimanche une véritable flottille d’amateurs et d’adeptes du Rowing-Club, son coup d’aviron était fort remarqué.
Elle faisait mener grand train à la maison, trop grand train. Son grand-père n’osait rien lui refuser. Sa fortune était toute en argent, sauf la valeur de l’habitation de La Varenne-Saint-Hilaire. Il dépensait le capital comme s’il se fût agi du revenu. Quand Mathurin voulait hasarder quelque observation, son vieux chef lui répondait:
–Marie n’a pas à compter avec l’avenir. Elle est assez charmeresse pour épouser celui qu’elle voudra agréer parmi les millionnaires qui accourront demander sa main. Et puis, dans son état actuel de santé, je ne puis ni ne dois la contrarier. La seule chose qui me fasse peine, c’est qu’elle se plaît à faire des dettes, malgré que je ne lui refuse rien. Je lui en ai fait l’observation plusieurs fois, mais elle recommence toujours. Il faut bien payer soit chez la couturière, soit chez la modiste.
Pourvu que je ne lui donne pas une trop mauvaise habitude, et qu’elle n’en souffre pas plus tard, lorsque je ne serai plus là. C’est ma seule crainte. Baste, je la marierai avant d’aller rejoindre son père et sa mère dans la mort. L’important est de lui choisir le mari qu’il faut à son caractère et à son habitude d’être gâtée. Quand le moment sera venu, je m’en charge. J’ai toujours bon coup d’œil.
CHAPITRE III
Tristes fiançailles.
Table des matières
Le souhait du vieux marin, rapporté par nous dans le chapitre précédent, ne devait pas se réaliser. Il désirait choisir lui-même un mari pour sa petite-fille; comme nous allons le voir, le ciel en avait décidé autrement.
En attendant, Martin d’Almée continuait à dorer l’existence de son idole, autant qu’il le pouvait.
Elle avait des barques de toutes les dimensions et de tous les modèles, à la voile ou à l’aviron. On l’admirait dans ce qu’on appelle le tour de Marne. On attendait son passage, bien qu’il fût fréquent, comme une curiosité inusable.
Un jour elle demanda à son grand-père:
–Pourquoi ne m’as-tu pas appris à nager, toi, un vieux triton de mer?
–Parce que je ne sais pas.
–Comment, tu ne sais pas nager? Et pourquoi?
–Parce que, comme les trois quarts des marins, je n’ai pas voulu apprendre.
–Je ne comprends pas.
–C’est un calcul de métier. La mer est la plus perfide de toutes les amantes. Elle engloutit sans pitié un grand nombre d’entre nous. Or, quand nous sommes sur le point de faire naufrage, il vaut mieux subir le plongeon sans résistance, sans discussion, sans phrases, comme disent les littérateurs, que d’essayer une défense et un sauvetage, le plus souvent impossibles, que d’opposer à la destinée une révolte inutile. Les naufrages à portée de la côte sont très-peu fréquents. Dans ceux-là seuls un bon nageur a chance de se sauver. Quand on sombre à cent lieues de tout rivage, ne vaut-il pas mieux l’asphyxie immédiate qu’un débat fatigant et ne pouvant aboutir? C’est dans cette pensée que le plus grand nombre des matins ne veut pas apprendre à nager; c’est pour ne pas être tenté de résister au destin, lorsque, comme dit Mathurin, l’on est marqué pour la sépulture humide dans la grande tasse.
–C’est ce qu’on peut appeler une idée profonde, remarqua la jeune fille avec malice.
Elle ajouta, après quelques instants de réflexion:
–Puisque je ne puis vous avoir pour maître, je renonce à la natation. Ce sera le seul genre d’exercice que je n’aurai pas pratiqué. Il faut bien que chacun ait sa lacune.
On était au cœur du printemps. Le mois de mai paraissait vouloir justifier son nom de mois des fleurs et des sourires du ciel. Les journées étaient splendides, et le soleil parisien, qu’on peut accuser de ne jamais paraître qu’en gilet de flanelle et en bonnet de coton, semblait échappé d’Orient.
Il y avait sur la Marne un redoublement de canotage.
Un jeune homme d’allures assez excentriques était venu s’établir dans une villa voisine de l’habitation occupées par Martin d’Almée et sa petite-fille. Il appartenait, disait-on, à une famille des plus riches et des plus en renom parmi le haut commerce de Bercy, mais il vivait en plein désaccord avec ses parents, par. suite de son inconduite.
Il était à la fois ivrogne et joueur. Bien qu’il fût encore fort jeune, ces deux passions avaient déjà fait chez lui de désastreux ravages. Il est vrai qu’il avait été leur proie dès son enfance, et qu’il s’était laissé envahir par elles de façon à être entièrement leur esclave.
Pour se donner une contenance, ou pour se créer une excuse, il suivait les cours du Conservatoire dans la classe de Bonvalct, et se trouvait ainsi avoir la ressource de dire qu’il était mal vu des siens, parce qu’ils voulaient lui interdire la porte de l’Art. Il prétendait être mû par une vocation irrésistible. La vérité était que cette passion, apparente beaucoup plus que réelle, lui servait de prétexte à ne rien faire et à déserter la maison paternelle.
Il pouvait toutefois mener un certain train, car il était fils unique, et bien que mis à la portion congrue, cette portion demeurait encore assez plantureuse.
Sa physionomie blafarde et sombre ne prévenait pas en sa faveur. Son teint terreux indiquait des souffrances ou des appétits intimes, des désirs inassouvis, qui devaient lui faire passer plus d’une nuit blanche. Ses traits étaient réguliers, mais déjà ravagés par la débauche. Il était jeune et avait l’air vieux.
De longs cheveux blond filasse encadraient sa figure exsangue, où quelques poils de barbe sans vie couraient les uns après les autres. Son œil était vague, atone, égaré le plus souvent, un œil de ruminant pris de colère.
Il était trop maigre et trop grand, déjà voûté par des excès de tout geure.
En résumé, son extérieur inspirait l’antipathie, sans qu’on pût s’en rendre compte, ni s’en défendre.
Il avait une qualité incontestable; c’était sa bravoure. Il en avait donné la preuve, un jour où les chevaux de Marie d’Almée, attelés à son phaéton et attendant sa venue devant la porte de l’habitation, avaient échappé au domestique chargé de les tenir, et s’étaient lancés à fond de train sur la route. Une nuée de tout jeunes enfants était en train de jouer sur leur passage. Plusieurs d’entre eux devaient fatalement être écrasés. Au risque de se faire mettre en miettes, le courageux jeune homme s’élança au devant d’eux et parvint à les détourner d’abord, à les arrêter ensuite.
Tout le pays’lui avait été fort reconnaissant de cette bonne et belle action. Martin d’Almée vint le remercier avec une cordialité attendrie. L’ancien corsaire aimait et estimait les hommes vraiment braves, parce qu’il savait par expérience que leur nombre est assez restreint.
Marcellus Dereddy, c’est ainsi qu’on nommait le jeune homme, put donc se lier assez promptement avec le vieux marin. Ils se rencontraient chaque jour à la pêche sur la Marne, et par mille petites attentions auxquelles les vieux pêcheurs sont toujours très-sensibles, le jeune homme avait su se faire bien venir.
La beauté de Marie, qui venait de dépasser la quatorzième année et était déjà une véritable jeune fille, avait produit une impression ineffaçable sur Marcellus. Il ne s’était efforcé de capter la sympathie du grand-père, que pour obtenir ses entrées dans la maison, et arriver jusqu’à celle qu’on appelait tantôt la duchesse d’Orange, tantôt la Fée du canotage.
Marie, par une sorte d’intuition la préce venant equ nouveau venu dans sa vie devait amener sur elle le vent du malheur, le tenait à l’écart autant qu’elle le pouvait, mais les relations de voisinage, leurs goûts réciproques, les promenades à cheval et en voiture, où ils .étaient presque forcés de se rencontrer chaque jour, les courses en canot, presque quotidiennes, rendaient leurs rapports inévitables.
Toutefois, la froideur voulue, avec laquelle Marie d’Aimée accueillait les prévenances multiples de Marcellus Dereddy, était telle que jamais le jeune homme n’avait osé lui adresser un mot de simple galanterie.
Il retenait mal les éclairs de sa colère intime, les lueurs fauves de son dépit cruel, lorsque Marie jetait négligemment sur la table ou le guéridon le plus voisin le quotidien bouquet de fleurs rares qu’à grands frais ce sauvage apprivoisé par elle faisait venir de Paris, et qu’il venait lui offrir lui-même. Elle ne daignait lui accorder ni un regard ni un remerciement, elle ne respirait pas même le parfum des fleurs, qu’elle aimait pourtant avec passion. Jamais elle n’avait porté sur elle la moindre parcelle de ces envois,
–Marcellus est un voisin bien complaisant et semble nous être fort attaché, dit un jour Martin d’Almée à sa petite-fille; mais quel caractère sombre! Je ne voudrais pas te voir un mari semblable.
–Vous ne risquez rien, grand-père, répondit la jeune fille avec une vivacité inaccoutumée.. Je garderais plutôt le célibat pendant la consommation des siècles, que d’accepter un aussi funèbre compagnon de mon existence.
Et pourtant les circonstances en décidèrent autrement. Le destin a ses lois immuables.
Il était écrit que l’appréhension inconcevable pour les chiens gros ou petits, dont souffrait cruellement Marie d’Almée sans pouvoir la raisonner ni s’en délivrer, devait occasionner la plaie de sa vie.
Marcellus Dereddv, ayant appris que la Fée du canotage ne savait pas nager et voyant le danger quotidien auquel elle s’exposait avec une témérité tenant parfois de la folie, résolut de lui faire présent d’un chien terre-neuve. L’intention était bonne, mais rien ne pouvait être plus désagréable à celle qui devait recevoir cette prétendue surprise.
Le terre-neuve fut refusé, comme on le pense bien, mais l’un des principaux défauts de Marcellus Dereddy était un entêtement digne des plus durs fils de l’Auvergne. Il l’avait hérité de ses parents, partis, dit-on, le sac sur le dos, de la patrie de Vercingétorix pour tenter la fortune à Paris.
Il garda le chien chez lui, bien qu’on l’eût prié de s’en défaire, s’il voulait continuer à être reçu en bon voisin dans la maison, et il prétendit l’imposer comme gardien nautique de la jeune fille.
Comme tous les terre-neuve et tous les gros chiens en général, le pensionnaire canin de Marcellus Dereddy avait la douceur et la bonté que donne la force. Toutes les fois que l’occasion d’une rencontre avec Marie d’Almée se présentait, il essayait d’obtenir d’elle un regard ou une caresse, mais la jeune fille le tenait toujours à l’écart. Plus elle le repoussait, plus l’excellent molosse se faisait doux, tendre et calin.
–Il finira bien par vaincre votre répugnance inconcevable, disait avec insistance Marcellus à Marie d’Almée.
–Jamais, répondait-elle. Vous ne pouvez rien faire de plus accentué pour m’être désagréable que de le conserver.
Marcellus tressaillait et lançait un de ses mauvais regards, mais il continuait à garder son géant canin. Il y avait chez lui une passion folle d’imposer sa volonté.
Marie était allée passer quelques jours à Paris avec son grand-père, pour faire des emplettes et voir les pièces nouvelles qu’on jouait dans les différents théâtres. Pendant son absence, le terre-neuve semblait être en deuil. Il errait la queue basse et l’œil voilé-par la tristesse, comme s’il eut été malade.
L’excellente bête, dès qu’elle aperçut la voiture ramenant Marie d’Almée et son grand-père, se mit à bondir de joie, sauta par dessus la fermeture du jardin de Marcellus Dereddy et se trouva devant la jeuns fille au moment où elle mettait pied à terre.
Cette fois, le bon chien s’enhardit et crut pouvoir se permettre de caresser celle qui le recevait si mal depuis sa venue, mais qu’il n’en aimait pas moins avec un entraînement croissant chaque jour. Il se leva sur ses pattes de derrière et posa ses pattes de devant sur les épaules de la jeune fille.
Marie tomba inanimée.
La fureur de Martin d’Almée fut telle qu’il alla chercher un fusil et tua rai de le malheureux chien.
Marcellus Dereddy était absent.
A son retour, il fut pris d’une colère que concevront tous les propriétaires de chiens auxquels pareille contrariété est arrivée. Cette colère était décuplée par son dépit de n’avoir pu réussir à imposer sa volonté à Marie d’Almée, de n’avoir pu lui faire accepter son gardien.
Marcellus Dereddy avait des instincts et des désirs de domination inconcevables sur la jeune fille. Il ne pouvait ni s’en défendre, ni le cacher.
De part et d’autre on demeura en froid et sans mot dire, sans même se saluer pendant plus d’une semaine, mais cette rupture était trop pénible aux sentiments de Marcellus et trop préjudiciable à ses projets, pour qu’il ne cherchât pas à la faire cesser et à rentrer en grâce, d’abord auprès du grand-père, ensuite auprès de Marie d’Almée.
Il commença par essayer de gagner le fidèle Mathurin, mais toutes ses avances furent repoussées. Il résolut alors de marcher droit au but et d’aborder Martin d’Almée, un jour où le vieux marin serait absorbé dans la solitude de sa pêche quotidienne sur les bords de la Marne.
Il tomba mal.
On sait qu’aucun autre homme n’est grincheux comme un pêcheur à la ligne, venant d’essuyer une déception dans son plaisir favori. Ce paisible par excellence devient instantanément tanément un véritable mouton enragé.
L’ancien corsaire n’avait du reste pas grand besoin d’être surexcité par une influence extérieure contre Marcellus Dereddy. Il était déjà assez mal disposé contre lui, et ne lui avait pas pardonné son insistance à garder le chien terre-neuve, qui déplaisait à sa petite-fille et avait fini par lui faire grand mal, tout en venant mendier une caresse.
Il reçut fort mal les avances et les excuses que Marcellus venait lui faire. Celui-ci ne se tint pas pour battu dès la première bourrade, et revint à la charge avec insistance.
Le vieux marin, pour éviter un éclat dont il sentait sourdre la violence en son cœur, s’écria d’une voix dure:
–Si vous continuez à me poursuivre de votre présence, je vais être obligé de vous laisser la place.
Marcellus crut encore devoir revenir à la charge; il ne fit que s’attirer cette menace et cet outrage, que le vieillard prononça avec un air des plus menaçants.
–Monsieur, vous vous êtes conduit comme un drôle; je ne veux ni ne puis vous pardonner. Si vous continuez à m’adresser la parole, vous allez vous faire calotter.
Marcellus bondit sous l’insulte, en ripostant:
–Vous avez de la chance d’être aussi vi eux.
–Moi, vieux? s’écria Martin d’Almée. Je suis mille fois plus jeune que vous, espèce de cadavre avant l’heure, et la preuve, la voici.
En même temps le vieux marin s’élança sur Marcellus et lui appliqua un maître soufflet.
–Je suis à votre disposition, ajouta-t-il, et vous verrez si je suis trop vieux les armes à la main.
Toute l’ardeur batailleuse de l’ancien coureur des mers avait reparu. Son œil était flamboyant comme aux heures des combats titanesques.
Marcellus pleurait de rage. Il demeura stupide tout un moment. Puis il releva la tête et lança ces mots à Martin d’Almée:
–Me voici bien forcé de vous envoyer mes témoins.
–Je sais que vous êtes brave répondit le vieux marin, et je les attends.
Marie d’Almée venait au-devant de son grand-père lorsqu’elle aperçut Marcellus qui s’apprêtait à tenter sa démarche de réconciliation. Elle ressentit une douloureuse étreinte au cœur, secrètement avertie par intuition que cette tentative serait fatale à son avenir. Elle résolut de tout connaître, sans se montrer.
Il lui fut aisé, en faisant un léger détour parmi les arbres ombreux qui donnent tant de fraîcheur et de séduction aux bords de la Marne, de tout voir et de tout entendre en demeurant invisible.
Marie adorait son grand-père. Elle savait que rien ne pourrait le détourner de ce duel, où, malgré son énergie indomptable, il devait voir son courage trahi par ses forces usées par l’âge. Elle résolut d’éviter ce danger à tout prix, et d’empêcher ce duel inégal. Dans l’espoir d’y arriver elle surmonta son aversion native pour Marcellus Dereddy et alla bravement le trouver.
–Je viens en suppliante auprès de vous, lui dit-elle sans autre préambule. Voulez-vous m’écouter?
–Vous savez bien, répondit le jeune homme, que mon plus grand désir au monde serait de pouvoir vous être agréable.
Marie était près d’atteindre sa quinzième année. L’éducation qu’elle avait reçue, la liberté tout américaine qui lui avait été laissée dans toutes ses allures, avaient développé avant l’heure son moral, comme son physique.
Elle avait presque toujours la physionomie un peu triste, et comme effrayée des horizons de sa vie à venir. Cette expression ombrageuse et candide à la fois était encore plus accentuée par sa pensée du moment.
Son front très-bombé indiquait l’énergie. Ses yeux d’une douceur suave, son regard d’une limpidité idéale et d’une franchise engageante étaient faits pour attendrir. Sa bouche un peu dédaigneuse, mais respirant la bontés avait des sourires parlant au cœur.
L’ensemble de sa tenue sérieuse, énergique et modeste à la fois, imposait le respect. Elle avait ce grand air de dignité native que possèdent seuls quelques élus ici-bas. Elle devait certainenement devenir plus tard une femme forte dans toute l’acception de l’idéal évangélique. Dès aujourd’hui elle se montrait une jeune fille courageuse et dévouée.
Marcellus avait tressailli de tout son être en voyant Marie d’Almée venir à lui. Son immense orgueil recevait satisfaction en même temps que le plus intime de ses désirs, en même temps que sa passion de tous les instants.
Marie ne chercha ni préambule, ni détour.
–J’ai entendu, dit-elle, toute votre altercation avec mon grand-père. Je n’ai point à juger de quel côté sont les Lorts. Je viens simplement vous supplier de ne pas vous battre avec le seul soutie que j’aie en ce monde. Je m’adresse à la fois à votre cœur et à votre générosité.
–Ah! c’est pour cela que vous êtes venue, répondit Marcellus avec un air assez désappointé et peu engageant pour Marie. Vous écoutez donc aux portes?
–Le hasard a tout fait. Je venais chercher mon grand-père, et.…
–Mais, si vous avez tout entendu, et tout vu, vous devez bien penser que je ne puis accéder à votre demande. J’ai reçu une insulte trop grave.
–Oui, si elle venait d’un homme de votre âge; non, puisqu’elle vient d’un vieillard.
–Et qu’avez-vous à m’offrir en retour?
Le ton dont Marcellus fit cette question était tellement incisif. il reflétait tant de passion depuis longtemps contenue que la jeune fille se mit à trembler sans même s’en rendre compte.
Elle eut cependant assez de volonté et d’empire sur elle-même pour se raidir contre cette impression, et put trouver la force de répondre:
–Je vous accorderai tout ce qu’un homme d’honneur peut demander à une jeune fille.
–Même si je vous demandais de m’agréer comme fiancé, car je vous aime avec folie malgré votre extrême jeunesse, malgré mon silence douloureux, vous avez dû vous en apercevoir. Oui, je suis capable de vous aimer jusqu’à laisser impunie une mortelle offense, mais je veux promesse pour promesse, sacrifice pour sacrifice, car je crains bien qu’il n’y ait sacrifice de votre part en m’agréant pour votre fiancé, comme il y a sacrifice de mon côté en ne me vengeant pas.
Un tremblement convulsif secoua tout le corps de la jeune fille. Elle fut sur le point de perdre connaissance; mais sa volonté et son énergie prirent le dessus. Elle put répondre avec l’accent héroïque du dévouement filial:
–Est-ce votre dernier mot?
–Oui.
–Eh bien, j’accepte, mais à une condition, c’est que vous attendrez la mort de mon grand-père pour faire valoir vos droits à ma promesse, car il pourrait se douter de ma démarche auprès de vous, et sa fureur redoublerait. Tout serait peut-être à recommencer avec une aggravation irrémédiable. En tout cas, je suis assurée qu’il ne donnerait jamais son consentement. Si nous sommes d’accord, voici ma main comme gage de ma promesse.
–Mais comment vais-je m’en sortir; avec votre grand-père? fit observer Marcellus.:
–De la seule façon honorable pour: vous deux: vous viendrez franchement et loyalement lui faire des excuses.
–Jamais!
–Son grand âge vous le permet, et puis il est chez vous une qualité dont personne ne doute, c’est le courage. Vous avez droit de faire, sans qu’on vous accuse de pusillanimité, ce qu’un autre ne pourrait.
–Jamais! répéta Marcellus.
–Alors pas de promesse de ma part, et exil éternel pour vous, loin de moi.
Ce fut au tour de Marcellus d’être bouleversé dans toute son âme. Il soutint une lutte violente contre sa nature emportée et demi-sauvage, mais il finit par prendre la main de la jeune fille, et la portant avec passion à ses lèvres en feu, il murmura plutôt qu’il ne dit:
–Je ferai ce que vous désirez.
CHAPITRE IV
Dangereux mariage
Table des matières
Avec ce tact exquis et cette délicatesse de sentiment, innés chez la femme, qu’elle soit jeune ou mûrie par l’âge, Marie d’Almée se chargea elle-même de rendre moins pénible la démarche de Marcellus Dereddy auprès de son grand-père. Elle prit son air le plus caressant, son charme de càlinerie irrésistible, et dit à l’ancien corsaire:
–Monsieur Dereddy manifeste un réel repentir de ses torts envers vous. Il m’a chargée de vous demander si vous vouliez le recevoir.
–Lui? c’est impossible.
–Ah! grand-père, quel vilain mot! Une chose être impossible, quand je vous la demande? Mais c’est une véritable révolution.
Le front du vieux marin se dérida un peu.
Il reprit:
–Et que viendrait-il faire ici?
–Vous faire des excuses.
–Il te l’a promis?
–Oui.
–Alors, c’est différent. Qu’il vienne.
L’entrevue fut des plus dignes entre le vieillard et le jeune homme.
Marcellus aborda l’ancien marin, en disant:
–Je regrette sincèrement d’avoir provoqué ce qui s’est passé entre nous. Je vous prie de me pardonner et de tout oublier, comme je le ferai moi-même.
–Vos excuses sont trop franches et trop loyales, répondit le vieillard, pour que je ne sois pas heureux de les recevoir et de les accepter. Voici ma main.
Une cordiale étreinte de part et d’autre effaça toute animosité entre ces deux hommes, qui songeaient à s’entre-tuer quelques heures auparavant.
Il y a bien souvent plus de vrai courage à reconnaître ses torts qu’à braver la mort pour les soutenir, mais il est fort difficile d’en venir là. Pour que la chose puisse être acceptée par le public, par ce qu’on appelle la galerie, il faut que les excuses soient présentées par un homme reconnu vraiment brave, ayant fait ses preuves. Sans cela, on parlerait de poltronnerie ou de reculade, et la situation serait intolérable.
Marcellus Dereddy n’avait rien à craindre de ce côté-là, d’autant mieux que la scène décrite par nous entre le vieillard et lui avait eu Marie d’Aimée pour seul témoin.
Du reste, le vieux marin avait accueilli avec un réel attendrissement les excuses, que venait de lui apporter celui avec lequel il comptait se battre dans les vingt-quatre heures. Il en était d’autant plus touché qu’il avait été à même d’apprécier sa bravoure et de lui rendre hommage.
Quand le jeune homme fut parti, Martin d’Almée appela sa petite-fille et résolut de l’interroger sur la part qui lui revenait dans cette circonstance, sur le rôle qu’elle avait joué, sur les démarches qu’elle avait fait faire ou qu’elle avait faites elle-même.
Malgré ses instances, il ne put rien savoir.
–C’est égal, s’écria-t-il avec dépit, rien ne m’ôtera de l’idée que c’est toi, petite fée, qui a tout mené dans cette réconciliation. Tu ne veux rien me dire, mais je veillerai.
Hélas! l’excellent homme ne put veiller longtemps.
Une fluxion de poitrine vint mettre fin à ses jours. Il se sentit perdu dès le premier accès et songea à prendre ses résolutions dernières. L’avenir de Marie le préoccupait seul.
Au moment où les sourires de la jeunesse invitent à la vie, il avait trop souvent bravé la mort pour la redouter aujourd’hui qu’il était accablé par les ans, fatigué par la traversée, comme il le disait dans son langage de marin. Et puis il avait la conscience du devoir bien rempli, qui donne le calme et la sérénité au moment d’entrer dans l’inconnu de l’éternité.
Son notaire ne put lui cacher qu’il lui restait à peine une centaine de mille francs, en outre de l’habitation de La Varenne-Saint-Hilaire.
–Diable! fit l’ancien corsaire. Heureusement que Mathurin est encore debout et alerte. Il veillera sur Marie avec la fidélité d’un chien de garde, jusqu’à ce qu’elle ait trouvé un mari digne d’elle. Sans doute que tous les privilégiés de la fortune ne sont pas aveugles ou abêtis par l’intérêt. Il s’en trouvera bien un pour apprécier mon trésor, Marie ne peut manquer de faire un mariage de princesse. Avec les100.000fr. qui nous restent, elle aura le temps d’attendre. Je n’ai qu’à bien tracer la consigne de Mathurin, je puis être assuré qu’il la suivra.
Cette confiance aveugle du vieux marin dans la puissance de séduction de sa petite-fille, loin d’être blessante ou ridicule, avait quelque chose de touchant: on sentait si bien chez lui la conviction la plus absolue.
Martin d’Almée voulut que son ancien compagnon d’armes fût le tuteur de l’orpheline qu’il allait laisser. Il fit appeler Marie et lui demanda la promesse de toujours prendre conseil de cette affection qui lui restait, et qu’elle savait lui être si dévouée.
Quand toutes ses recommandations furent faites, Martin d’Almée s’endormit dans la mort avec le calme d’un homme assuré d’avoir bien rempli sa vie.
Il était fort aimé dans le pays. On lui fit des funérailles prouvant le juste empire que prend un honnête homme sur la foule, dans toutes les conditions de la vie et dans toutes les classes de l’échelle sociale. Riches et pauvres étaient venus y assister. Sa petite-fille en fut émue et reconnaissante jusqu’aux larmes.
Tant qu’elle avait été occupée par les différents détails de l’enterrement, tant qu’elle avait conservé auprès d’elle le corps de son grand-père, Marie s’était montrée forte contre le malheur qui venait de la frapper; mais lorsqu’elle fut rentrée de conduire à sa demeure su prême celui qui l’avait tant aimée, ell s’abîma dans sa douleur, ne répondant même pas aux demandes affectueuses de Mathurin.
Elle déclara que de longtemps, bien longtemps, elle ne voulait voir absolument personne.
Mathurin sentait la nécessité de réformer le train de la maison, pour ne pa ébrécher trop vite les cent mille francs de capital qui restaient, mais il ne savait comment s’y prendre pour aborder cette questionauprèsdelajeunefille. Gefutelle-même qui la résolut, dans un moment de spasme plus douloureux que de coutume
–Faites vendre les chevaux et les voitures, mon bon Mathurin, lui dit-elle; renvoyez les domestiques. Je veux que nous restions tous les deux seuls pour parler tout à notre aise de mon grand-père, notre cher mort, et le pleurer comme il le mérite.
Ce fut une grande satisfaction et un débarras d’inquiétude inexprimable pour cet homme, dont la bonté et l’attachement n’endormaient pas la prévoyance.
Marcellus Dereddy venait d’hériter d’un oncle. Il demanda à acheter les chevaux et les voitures mis en vente, et fit dire que le tout serait constamment à la disposition de la jeune fille, qu’il adorait plus que jamais.
Marie songeait à la promesse faite à celui qu’elle ne pouvait s’empêcher de regarder comme son fiancé. C’était sa plus cruelle préoccupation, son inquiétude la plus terrifiante pour l’avenir.
Il lui était difficile de ne pas remercier le jeune homme, lorsqu’elle eut appris l’offre bienveillante qu’il venait de lui faire, après avoir acheté ses chevaux et ses voitures. Jus qu’alors Marcellus avait eu la délicatesse de respecter la résolution prise par la jeune fille de s’isoler dans sa douleur et de ne recevoir aucune visite.
Marie lui en avait été secrètement reconnaissante. Elle jugea qu’elle ne pouvait rester plus longtemps sans le voir, et sans avoir une explication avec lui. Elle chargea donc Mathurin d’aller lui dire qu’elle était prête à le recevoir, et qu’il pouvait se présenter quand il voudrait.
Marcellus ne se fit pas attendre.
La jeune orpheline était plus séduisante que jamais. Grandie par la douleur, elle imposait le respect en même temps que l’admiration. Son adorateur fut ému autant qu’ébloui.
Après les pourparlers et les menus propos pénibles de cette première visite, la jeune fille dit à Marcellus Dereddy avec un accent d’adorable franchise:
–Je n’ai pas oublié la promesse que je vous ai faite, mais avant de la mettre à exécution vous m’accorderez bien le temps de pleurer celui qui fut tout pour moi. Vous ne voudriez pas d’une épouse en robe de deuil. Mais, j’y songe. Il faut savoir avant tout si vos intentions sont demeurées les mêmes, et si vou tenez à la réalisation de ma promesse
–Plus qu’à ma vie dans ce monde et dans l’autre.
–Mais êtes-vous certain que vos parents ne s’opposeront pas à ce que vous, millionnaire et fils unique, vous épousiez une orpheline ayant aussi peu de fortune?
–D’abord, répondit Marcellus avec son accent brutal des mauvais quarts d’heure, je me passerais de leur consentement. Je vous épouserais envers et contre tous, mais j’ai un moyen assuré de lever toute opposition de la part de mes parents, c’est de leur dire que pour m’accorder votre main, vous avez exigé que je renonce à mes études au Conservatoire et que j’abandonne mon projet d’entrer au théâtre. Immédiatement vous deviendrez leur idole et leur messie. C’est un vrai sacrifice que je vous fais, car j’aime l’art, mais je suis heureux de sacrifier ainsi mon goût le plus intime en votre faveur.
–Eh bien, nous verrons, quand le terme de mon deuil sera expiré.
–D’ici là je pourrai revenir vous voir?.
–Je vous serai reconnaissante de ne pas venir trop souvent, non pas à cause des médisances du monde, que je dédaigne, mais à cause de moi-même. Du reste, je serais une très-maussade compagne. Pour le moment je n’ai le cœur qu’au chagrin.
–Vous serez obéie, dit Marcellus en saluant et prenant congé de la jeune fille.
Marie était étonnée de tant de soumission.
–Me serais-je trompée? se dit-elle quand son fiancé fut parti. Vaudrait-il mieux que sa physionomie et sa réputation? Mon Dieu! faites qu’il en soit ainsi, puisque j’ai promis de devenir sa femme!
Marcellus, chaque fois qu’il venait voir la jeune fille, lui proposait soit une promenade à cheval, soit une excursion en voiture, soit une course en canot. Marie refusait toujours.
Le jeune homme dissimulait son dépit. Il avait pris la résolution de ronger son frein, d’imposer silence à l’emportement de sa nature; il semblait féru de mansuétude et de douceur, comme d’amour. La jeune fille prenait chaque jour un peu plus de confiance en lui, ou du moins voyait son appréhension native disparaître peu à peu.
Pour activer ces progrès, dont il s’apercevait parfaitement, Marcellus Dereddy eut la bonne inspiration de mettre le fidèle Mathurin dans son jeu. Il parvint à lui persuader que sa jeune maîtresse s’étiolait en restant toujours absorbée dans son chagrin et sa solitude, qu’il fallait la forcer à prendre de l’exercice et de la distraction, que sa santé l’ordonnait. On gagna le docteur, qui vint donner son avis dans une consultation amicale.
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