Читать книгу: «Son excellence Satinette (affaires étrangères)»

Шрифт:

Édouard Cadol

Son excellence Satinette (affaires étrangères)


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066319991

Table des matières

I CHEZ MADAME ÈVE

II LA LÉGENDE DE SATINETTE

III LE LEADER

IV LA NOCE.

V LA CRISE

EN SÉANCE

LA CHUTE DU CABINET

VI LES BONS COMPTES FONT LES BONS AMIS.

VII RÉCEPTION OUVERTE

VIII LE POPE

IX EN VACANCES PARLEMENTAIRES

X LA BASCULE

XI LA REVANCHE

ÉPILOGUE

PARIS

C. MARPON ET E. FLAMMARION

ÉDITEURS

26, RUE RACINE, PRÈS L’ODÉON

1882.

SON EXCELLENCE SATINETTE (AFFAIRES ÉTRANGÈRES)

Table des matières

I
CHEZ MADAME ÈVE

Table des matières

Onze heures et quart du soir.

Sur l’un des grands boulevards du centre, la circulation des voitures était gênée par une escouade de sergents de ville qui, d’un cœur sincère, croyaient y mettre de l’ordre.

Et les piétons suspendaient leur marche, s’entassant les uns sur les autres, aux abords d’une porte cochère, et regardaient, bouche béante, s’y enfourner fiacres et voitures de maître, en se demandant réciproquement:

–Qu’est-ce qu’il y a?

Pour peu qu’ils eussent lu les journaux de toutes nuances, depuis une huitaine, ils se seraient rappelé cet entrefilet:

«Dimanche prochain, chez Mme Ève, soirée costumée et masquée. Les sommités de la politique, de la finance et des arts formeront le plus (pour les feuilles réactionnaires et cléricales: ) incongru (pour les autres: ) charmant assemblage qui se puisse rêver.»

Et le brigadier des agents de police disait, d’un ton barytonnant, à son Pandore:

–Bizarres singularités que les revirements de la politique! Commandé ce soir pour faire les honneurs à la particulière qui donne un bastringue costumé, je me rappelle d’un temps, qui n’est pas loin, où, planté à la même place, mais dissimulé sous des habits de simple bourgeois, la consigne était de voir un peu qui que c’étaient les ceusses qui se compromettaient à monter chez elle. Et puis… singularités bizarres!… c’est ceux-là mêmes qui me collent de planton pour empêcher le populaire de leur z’y gêner l’entrée de la maison autrefois suspecte.

Et comme Pandore gardait «de Conrart le silence prudent»:

–Je veux rien dire! continua le brigadier en soupirant. Mais c’est tout de même du drôle de monde que tout ce monde-là. J’en vois passer tout fiers, à qui que j’ai mis la main au collet en soixante et onze. Tout ça finit par m’embrouiller. Je veux rien dire, encore une fois; mais sous Piétri, là, vrai!… le service était pas si méticuleux.

Et achevant sa pensée, pour lui-même:

–Bon Dieu de sort! ajouta-t-il, avec une rude franchise, comme on connaissait son affaire avec celui-là. Pas d’erreur: «une, deux; vlan au bloc!» Tandis qu’au jour d’aujourd’hui, le perturbateur d’hier est une Excellence depuis ce matin. Va t’y frotter, mon garçon. Et faites donc de la bonne ouvrage!…

De fait, chaque fois qu’au fond d’un coupé, il reconnaissait le facies d’un de ceux qu’il avait traqués, sous l’Empire, la poigne le démangeait; il cherchait instinctivement son casse-tête, frémissant d’envie de se ruer dessus et de le conduire au Dépôt, avec quelques bonnes bourrades par-dessus le marché.

Mais, comme il se le disait avec rage, «va t’y frotter, mon gaillard!» Quelque sénateur à présent, ou un préfet, un député, ministre de la veille où du lendemain, ou encore–ô amertumes!– le directeur d’un journal qui se permettait d’imprimer le mot: «empire» sans y mettre un E majuscule!…

La fin du monde, quoi! pensait-il. Une sarabande démagogique; une orgie! A tout le moins, ce que les meilleurs esprits appellent: «un temps troublé!»

Néanmoins, les équipages se succédaient, laissant descendre au perron intérieur, des invités richement travestis. Par un escalier recouvert d’un tapis, on montait jusqu’à l’appartement où se donnait la fête.

D’abord, une vaste antichambre en rotonde; ouvrant en face, dans une salle à manger, dont les murs disparaissaient sous des branchages verts, et éclairée par des lanternes de couleur. A droite, au fond, une suite de salons, décorés à l’avenant. Sur une estrade établie à l’aide de tonneaux renversés, un orchestre de musiciens déguisés, eux aussi, en ménétriers de campagne. Et au bout, en guise de buffet, le boudoir, transformé en cabaret-guinguette, où femmes de chambre et maîtres d’hôtel, vêtus en paysans, servaient les meilleures choses du monde, sur des assiettes en terre de pipe; versant le champagne frappé en pichet, faisant couler la bière et le cidre de tonnelets plantés au milieu de la table. De la couleur locale à pleins bords.

Le programme de l’invitation en faisait une loi:

«Paysans des deux sexes, ouvriers, grisettes;» pas à sortir de là! Pourtant la variété ne faisait certes pas défaut. De la Grèce à la Norwège, tout le peuple rural était représenté. Le garde-champêtre et le pompier dominaient, faisant bon ménage avec des messieurs à rouflaquettes, qui sentaient le Bœuf Rouge, de Montmartre, le bal d’Idalie, la barrière des Bonshommes, et le gouapeur de Ménil-montant, à la bottine vernie près.

A l’entrée, la maîtresse de la maison, parée en une sorte de «Madame Grégoire», accueillait les assistants d’une bonne poignée de main secouée de son bras nu, aux lignes sculpturales. Un mot gentil, franchement articulé, d’une voix claire et d’un ton cordial; voilà le bonjour. A un autre, salué de la même façon plaisante, sans banalité ni sans pose.

–Et qui, cette personne-là?

–Madame Ève, vous savez bien!…

A une époque de crise grave, alors que plus d’un proscrit de l’empire avait lieu de se demander s’il n’allait pas falloir se sauver de nouveau à Londres ou à Genève, voir à New-York, Mme Ève, passant outre au danger personnel, avait bravement offert sa maison, comme terrain neutre, à toutes les nuances des résistants de la gauche, en vue de faciliter une entente capable de triompher de la coalition clérico-monarchiste armée jusqu’aux dents; prête, en apparence du moins, à ne pas ménager le sang. des autres!

Là, sans rien concéder sur les principes, les représentants de la montagne et des centres pouvaient se consulter utilement pour une action commune qui, en réalité, déjoua le complot des sacristies et renversa sous le mépris les conspirateurs intimidés, leur mettant le nez dans… leur besogne.

Curieux et intéressant à étudier le salon de Mme Ève, à cette époque de lutte sourde. Des hommes, rien que des hommes; le haut état-major de la démocratie. Ministres renversés par le coup de réaction, ambassadeurs, généraux cassés brutalement aux gages, fonctionnaires destitués, maires révoqués ou suspendus, publicistes poursuivis à la correctionnelle, vieux champions de48, retour de Nouka-Hiva, députés frappés parla dissolution, inquiétés, abreuvés de vexations provocantes, circulaient d’une pièce à l’autre, conférant à mi-voix en groupes nombreux, sur les nouvelles du jour et les actes que préparaient les conspirateurs triomphants. Illustres ou inconnus, tous s’abordaient et se parlaient en confiance, sous la garantie de la maîtresse de la maison, qui, seule, représentait l’élément féminin de la réunion et qui, pourtant, émit plus d’une fois une opinion virile.

A l’extérieur, de taille au-dessus de la moyenne. Les traits irréguliers, formant, grâce au regard brillant d’intelligence, une physionomie de caractère. Ce qui dominait, c’était la cordialité bon enfant, avec une pointe de malice enjouée, qui donnait à sa parole ferme l’attrait de sous-entendus plaisants.

De cette élégance que vaut la plénitude de la maturité, elle était «femme» au suprême degré, bien qu’elle parût s’en défendre, répétant volontiers, en réponse à un compliment:

–Laissez-moi tranquille avec vos fadeurs. Je ne les mérite pas; je suis un bon garçon, un homme!

Un jour, à une soirée du ministère, comme elle renchérissait encore sur ce point, un évêque, qui causait avec elle, abaissa les yeux sur l’échancrure de son corsage, et d’un ton, comportant à la fois un hommage de connaisseur et une surprise incrédule,

–On ne dirait pas! fit-il doucement.

Le prélat y voyait clair; car, à cette prétention près, la meilleure femme du monde, Mme Ève, bonne surtout et avant tout.

A lire ses écrits–plutôt romantiques–et à s’arrêter à l’examen de son profil, certains imaginaient voir revivre en elle Marie Philipon, la spirituelle Mme Roland. Ce qui l’en approchait assurément, c’était la crânerie. Au cas où son âme se fût amollie, ce n’eût jamais été la peur qui l’eût amoindrie jusque-là.

A l’heure présente, au surplus, son dévouement à la démocratie, si constant qu’il se maintînt, n’avait plus tant d’utilité pratique. L’effondrement des visées réactionnaires la rendait à elle-même, à ses aspirations artistiques et littéraires. Son logis se transformait en une espèce d’académie, d’hôtel de Rambouillet, où tout ce qui compte dans l’aristocratie intellectuelle du temps se groupait avec empressement. Les femmes étaient admises maintenant, pourvu qu’elles tinssent, fût-ce par alliance, à l’un de ces «quelqu’un» qui occupe le public de la production de son cerveau. Beaux, laids, petits ou grands, contestés ou surfaits, qu’importe! Tous avaient droit de cité entre ces murs où le vulgaire ne parvenait pas à pénétrer.

Le vulgaire, non; mais, dans le nombre, quelque intrigant?… Qui sait? La caution d’une dupe suffit à se faufiler partout. En comité intime, impossible. Mais les jours de grand gala, quand des centaines d’invitations sont lancées et que le déguisement, voire le masque dissimule la personnalité équivoque, dame! au petit bonheur! Au jour naissant il ne restera, sur le parquet, qu’un peu de poussière que le balai rejettera à la rue. On ne peut pourtant pas exiger l’extrait de naissance, et, encore moins, l’extrait de mariage de ceux qui se présentent, la main tendue et le sourire aux lèvres, pas vrai? «Va comme ça pour aujourd’hui!» Mais, demain, autre affaire!

Vous vous souvenez de la farce classique;

«–Tu vas chez Mme une telle?

«–Oui.

«–Présente-moi?…

«–Je le veux bien; mais si je te présente, qui est-ce qui me présentera?»

L’inconvénient d’avoir un ou deux effrontés chez soi–quand ce ne sont pas des mouchards attitrés–est inévitable, dans ces cohues mondaines dont–sans en avoir le monopole–Paris donne l’exemple aux autres capitales de l’Europe plus ou moins civilisée.

C’est pourquoi, ce soir-là, Mme Ève fut profondément étonnée, à un moment, de se voir aborder par une magicienne dont les traits, cachés sous de longues mèches de cheveux crêpés, ne lui rappela aucune amie ou connaissance. Du diable! si elle se souvenait qu’on la lui eût présentée. Qui avait introduit cette inconnue? La crainte de manquer de mémoire la retint de lui en poser la question.

–Qui est donc, demanda la magicienne, ce «moujick» barbu qui semble se réfugier dans l’ombre pour déguster son sorbet?….

Ce disant, elle désignait dans le petit salon voisin un masque vêtu d’une blouse de soie tombant sur un pantalon noir ordinaire, et dont le visage disparaissait sous une fausse barbe énorme.

–Ma foi, répondit Mme Ève, je ne le connais pas plus que vous.

Ce «pas plus que vous» était à double entente dans l’esprit de l’hôtesse. Mais que la magicienne en pénétrât ou non la portée, elle fit semblant de le prendre pour argent comptant, et, s’éloignant:

–Merci, dit-elle.

–Il n’y a pas de quoi! pensa Mme Ève, de plus en plus intriguée.

Puis, appelant un ami de la maison, qui, pour la circonstance, s’était transformé en gendarme:

–Binda, fit-elle, pouvez-vous me dire le nom de cette magicienne?

–Comment! répliqua celui-ci, vous ne l’avez pas reconnue?

–Vous voyez bien que non.

–La baronne de Chléha.

–Allons donc! La «femme Eckmann» chez moi?…

–Eh, oui! «Satinette» c’est bien elle!…

–«Satinettee»!... répéta Mme Ève, avec une légère moue de dégoût. Vous êtes d’une excessive politesse, vous Binda!

–Pourquoi?

–Vous mettez une cédille sous le C.

Et cédant à une bouffée d’indignation mal contenue:

–Une fieffée catin! ajouta-t-elle entre ses dents. Qui est le malotru qui m’a amené cette créature?

–Je ne m’en doute pas.

–Dites donc, Binda, si vous la mettiez à la porte?

–Je m’en moque, et ce serait plutôt avec plaisir. Mais ne craignez-vous pas que «ça jette un froid?» D’ailleurs, si elle s’est glissée ici, à la faveur d’un déguisement, c’est qu’elle se propose un but secret à atteindre, c’est qu’elle a un mot à dire à quelqu’un. Le quelqu’un trouvé, le secret dit, elle ne traînera guère, se méfiant de s’attirer un camouflet. Donnons-lui vingt minutes.

–Va pour vingt minutes! fit Mme Ève, désireuse de ne point troubler la fête par un incident déplaisant.

Durant ce court dialogue, la magicienne, s’approchant de l’invité barbu, travesti en moujick, l’englobait d’un regard pénétrant. Puis, édifiée sans doute sur l’identité du personnage, elle se laissa tomber nonchalamment à ses côtés, et s’autorisant des libertés du Carnaval pour le tutoyer:

–Veux-tu savoir ta bonne aventure? lui demanda-t-elle.

–Combien prends-tu? fit l’autre sur le même ton.

–Rien.

–C’est bien cher.

–C’est pour l’honneur.

–As-tu la monnaie à me rendre?

La magicienne le regarda dans les yeux.

–Qui t’autorise à me dire une impertinence? demanda-t-elle. Me connais-tu?

–Pas du tout. Ne vois-tu pas que je plaisante?

–Es-tu donc si joyeux, si content de la vie?

–Qu’est-ce que ça te fait? Dis-moi.

–Qu’en sais-tu?

Le jeune homme (on pouvait le croire tel, à la vivacité de ses yeux et à la souplesse de ses mouvements) ébaucha un sourire railleur.

–Défie-toi, fit-il; tu vas me donner de la vanité. J’ai toujours rêvé des amours avec une femme de grand monde. Restons sur ta proposition première, va; c’est le mieux.

Et lui tendant la main, pour qu’elle exerçât le talent dont elle faisait étalage:

–Dis-moi si je suis «la personne la plus amoureuse de l’honorable société qui t’environne.»

La magicienne se leva.

–Non, dit-elle. Offre-moi ton bras et circulons. Je n’ai pas besoin des lignes de ta main pour te dire qui tu es et quel bel avenir tu gâches. Viens.

Cette façon de l’aborder parut originale au «patient» qui, se levant à son tour, s’exécuta de bonne grâce. La magicienne passa son bras sous le sien et, l’entraînant, à l’entrée du grand salon, où il était merveilleux qu’on pût danser, tant il était encombré de masques, elle pencha la tête sur l’épaule du jeune homme jusqu’à lui frôler l’oreille de ses cheveux, et lui parla si près que son haleine tiède caressait les joues de celui-ci.

–Regarde ce tas d’hommes, lui dit-elle. Je n’ai pas à te les nommer, tu les vois chaque jour, depuis des années; tu leur serres la main, tu les rencontres dans toutes les réunions officielles, et tous sont où ont été tes collègues à la Chambre. La plupart, mon cher, partis comme toi, sont parvenus maintenant. Leur fortune est faite ou en voie de se parfaire; en tous cas, ministres titulaires–j’en compte quatre, ma foi, ce soir!– ambassadeurs, fonctionnaires de haut bord, ils constituent le personnel gouvernemental indispensable de ce temps-ci.

–Eh bien? demanda l’autre.

La magicienne, croisant ses mains sur le bras de son client et se serrant contre lui de tout son corps flexible, lui jeta un regard narquois.

–Eh bien! répéta-t-elle, et toi, mon pauvre garçon, où en es-tu?

–N’est-ce pas plutôt à toi de me le dire?

–Oui, à te l’apprendre; car, en effet, tu n’en sais rien. Toi, mon cher député, tu es et tu restes député, comme devant, besoigneux obscur, tracassé par les misères de la vie matérielle, dont, en homme intelligent, tu n’apprécies que le superflu, réduit à vivre chichement avec ce que tes créanciers te laissent de ton indemnité parlementaire.

«Tandis que tous ces gens-là roulent équipage à présent, tu viens ici dans un méchant fiacre, que tu renvoies par économie. Pendant que tu t’ingénies à faire durer un paletot deux ans, tes camarades se couvrent de fourrures. Tandis, enfin, qu’ils font figure, occupent l’opinion, tiennent une place en évidence dans les conseils européens; qu’un bout de discours de leur part est commenté par tous les journaux français et étrangers, et que l’on se préoccupe, à l’avance, de l’avis qu’ils pourront bien émettre sur la question pendante, toi, isolé, sans crédit, tu n’es encore et peut-être ne seras-tu jamais que «le député Théodose La Phryte»; pour «ces dames», Théo; mais un bon enfant, par exemple! Un banal bon enfant! C’est pitié!

«Cependant, ajouta-t-elle en se collant encore plus à lui, tu es dix fois mieux doué que le gros de ce bataillon d’hommes d’État improvisés; dix fois plus sachant que ces bronzes satisfaits, débris des oppositions oubliées, tournant à la «vieille baderne» depuis que «leur affaire est faite», et toujours si étonnés de tenir la queue de la poêle, qu’ils ont peur de la renverser en faisant un pas en avant.

«Contemple-les cavalcader en cérémonie dans le même cercle, comme des chevaux de bois, à la foire, pontifiant des âneries confuses, pour occuper le tapis et dissimuler l’ahurissement persistant, le désorientement incurable qu’ils éprouvent à se voir en main ce pouvoir qu’ils n’ont jamais su que combattre!

«Voyons «Théo» est-ce que tu ne ferais pas bien, là-dedans? Est-ceque la verdeur de tes quarante ans–quarante à peine, ne te formalise pas!– n’insufflerait pas un peu de vitalité, à ces bonnes gens qui, leur utile travail de démolisseurs achevé, ne savent pas bâtir, et s’intimident à la pensée de céder la place à qui peut édifier?

Le député n’éprouvait pas le besoin de répondre. Sans se laisser autrement entamer par cette inconnue, il l’écoutait avec une curiosité non dépourvue d’un charme étrange.

Pourquoi lui disait-elle tout cela?

Il n’était pas assez avantageux pour la supposer amoureuse de lui. Il y avait sans doute quelque intérêt sous jeu. Il souhaitait le découvrir avant de répliquer, se croyant d’ailleurs en pleine possession de lui-même et de sa volonté.

Oui et non. Assurément, il se réservait, se maintenant sur la défensive, en attendant de voir tout à fait clair dans le jeu de la magicienne. Mais qui sait si le contact étroit de cette femme, dont les formes si chaudes se moulaient, en quelque sorte, «dans sa chair», comme dit trop souvent le grand maître du «naturalisme» ne lui infusaient pas un fluide pénétrant qui l’influençait?

–Tu te tiens sur tes gardes, reprit celle-ci, et tu hésites à énumérer les raisons qui font qu’on te laisse à l’écart? Si tu promets de ne pas te susceptibiliser, je te les dirai toutes.

–Voyons, répondit le député.

–La principale, vois-tu, Théo, c’est ta pauvreté relative. Elle te discrédite aux yeux des autres, et elle te décourage.

Ces autres pensent:

–«Bah! un homme sans surface!…»

«Toi, tu t’acclimates, par paresse, à la médiocrité!

«Tu sens, plutôt que tu ne sais, ta valeur réelle. Tu te souviens d’avoir plus ou moins inquiété tes collègues, quand, stimulé par la vanité froissée, ou par une révolte de conscience, tu t’es abandonné, du haut du tremplin de la tribune, à l’ardeur de l’improvisation, écrasant les interrupteurs d’une saillie cruelle, qui leur fermait la bouche, en les épeurant; démolissant, d’un maître coup de boutoir, l’échafaudage de compromis hypocrites des politiciens que ta verve déroutait.

«Mais, la colère passée, les applaudissements savourés, en artiste, en artiste encore, tu t’es laissé dépouiller du fruit de ta mâle éloquence, de ta probité patriotique et clairvoyante, et, repris en sous-œuvre, circonvenu, caressé, roulé dans le sucre, tu n’as pas eu l’estomac de renouveler l’assaut, pour empêcher qu’on ne mangeât les marrons que tu avais tirés du feu.

«Tu es indolent, mon cher législateur, passe-moi le mot: un «feignant» un orateur sans plus, à qui les bravos suffisent, et que les habiles peuvent enfoncer, en tout temps, rien qu’en lui passant la main sur le dos.

«Comme les chats frileux, tu rentres tes griffes, tu clignes des yeux, en faisant ton «ronron», et le moindre homme pratique t’arrache des pattes la proie, par toi conquise, à tous risques, et dont il se délecte paisiblement, à ta barbe, en se moquant de ta bonifacerie.

«Allons! fit-elle brusquement, en levant la tête, de façon à plonger son regard félin dans les yeux du député, sois franc, et réponds; est-ce vrai tout cela?

–Tu es une véritable sorcière, fit-il en riant, d’un peu haut; sorcière véritable, et tout aussi habile que ceux dont tu me parles; puisqu’à leur exemple, tu me passes la main sur le dos et cherches à m’entortiller, au point que je commence mon «ronron» à ton gré ou à ton profit, ce qui est même chose.

«Va, va! poursuivit-il du même ton; continue, ma belle, ce jeu ne me déplaît point; au contraire. Le son de ta voix chaude de contralto m’est douce à entendre; la tiédeur de ton corps ondulan t bonne à sentir, et je me grise doucement du parfum féminin qui se dégage de ta bizarre personne.

«Parle encore. Je n’ai pas hâte d’entrevoir la conclusion du sermon que tu me débites. Au milieu de cette cohue d’indifférents que je connais trop pour leur porter beaucoup d’envie, je m’isole agréablement dans l’inconnu fantaisiste, que tu personnifies gentiment, pour moi, à cet instant.

«Parle, et dis tout, sans réserves, sans précaution; tu ne peux me mortifier. Et s’il est dans tes intentions de ne nous revoir jamais, je garderai de toi le souvenir le plus aimable, le plus piquant, me tenant, en dépit du regret de ta disparition, pour ton obligé, des fugitifs instants dont tu me favorises.

La magicienne se recula un peu:

–Qu’imagines-tu, dis-moi? demanda-t-elle.

–Ah! d’honneur, rien du tout!

–Si fait. Tu me prends pour une femme facile éprise de toi?

–Ce n’est donc pas vrai?… Tant pis!

–Si tu ne daignes répondre franchement, je m’en vais.

Théo la retint par un brusque mouvement qui la ramena contre lui, emboîtée de l’épaule.

–Que veux-tu savoir? Dis?…

–Ce que tu supposes du motif qui m’a fait t’aborder.

–Puisque ce n’est pas simplement–tu le dis, je te crois, et tu permets bien que je le déplore!– caprice de jolie femme, il faut qu’un intérêt.– disons quelconque, pour éviter le mot: ténébreux! vois si j’accède à ton désir de franchise!…–il faut, dis-je, qu’un intérêt te pousse à te concilier ma volonté de te servir.

–C’est vrai, fit-elle.,

–Eh bien! soit! Que puis-je pour vous, madame?

–A l’heure actuelle, rien.

–En ce cas?…

–Pour me procurer ce que je veux,–ce: je veux, prononcé les dents serrées, trahissait une violence de vouloir excessive–il faut être un puissant parmi les puissants.

–Alors, vous vous trompez de porte, ma chère, répliqua gaiement le député. Voyez chez le voisin!…

–Et si vous étiez demain celui dont j’ai besoin?

–Quoi! ma belle sorcière, fit Théo, en lui serrant le bras contre sa poitrine, après le passé, vous dites l’avenir?…

Elle le fit avancer à travers les groupes qui s’étaient formés, à la fin de la valse. Au centre de l’un d’eux, un ministre du jour, très entouré de personnes attentives, dont le visage préparait le sourire approbateur, dont ils allaient accentuer leur: «Brigadier, vous avez raison» pérorait précieusement, sur un point de la politique courante.

–Ecoute-le, dit tout bas la magicienne.

–Tu me soumets à de dures épreuves! riposta plaisamment son cavalier. Je l’ai déjà entendu à la Chambre, tantôt.

–Et tu t’es endormi?

–Assoupi, seulement.

–Endormi!… Je t’ai vu!

–Ne le divulgue pas, malheureuse! Mes quarante ans aidant, je serais déconsidéré près des dames!

–Tu dormais, continua sa compagne, sans s’arrêter à la boutade. Tu dormais, non pour cause de digestion pénible–tu déjeunes chez toi de deux œufs et de thé, parce que le bordeaux est cher et que tu n’aimes pas la piquette–tu dormais, non encore pour cause de fatigue ou de veille prolongée–tu ne vas plus au cercle, parce que la perte de cinq louis au baccarat te gêne, et tu t’es couché hier à onze heures–tu dormais, mon ami, par ennui d’entendre cet homme de mince mérite, de savoir et de moyens insuffisants, d’élocution laborieuse, ressasser des arguties démodées qui ont traîné partout.

«Eh bien! dis-le-moi, pourquoi cette médiocrité jaugée à sa juste mesure, qui, il y a peu d’années végétait inaperçue dans la masse moutonnière des députés sans prestige, dont le rôle se réduit à voter avec discipline, selon le mot d’ordre, pourquoi, dis-je, est-il où tu le vois?

–Parce qu’il a eu de la chance.

–Pas du tout! Parce qu’il a compris que pour gravir les échelons du rang suprême, il faut le marchepied de la Fortune.

–Prends garde! s’écria en riant le député. Tu vas insinuer qu’il s’est procuré la sienne en puisant, à pleines mains, dans les coffres de l’État.

–Bêta!… Il n’y a plus que les portiers qui croient que cela soit possible.

–Alors, comment?

–En se mariant.

Théo–puisque Théo il y a–se mit à rire de bon cœur.

–Allons donc! fit-il. Je m’explique tout, à la fin, et à mon tour, je vais tirer ton horoscope, bien que les astres soient peu visibles d’ici.

–J’écoute, dit-elle, en s’offrant à son examen.

–Toi… tu es la jeune veuve traditionnelle dont un podagre grincheux a laissé, plus ou moins, le cœur en jachère. Revenue des idéalités du tendre âge, frottée au monde, tu aspires à distribuer des recettes particulières, des bureaux de tabac, ou des places de directrice des postes, et tu veux enrichir un député «pauvre, mais honnête!» afin de le mettre dans ta poche et d’en jouer comme un troubadour de sa guitare. C’est ça? parions?…

La magicienne accentua son sourire, et l’entraînant lentement:

–Monsieur mon nouvel ami, dit-elle, j’ai vingt-sept ans, depuis dimanche, et, à dater de jeudi prochain, jour pour jour, je compterai onze années de mariage. Veuve?… je le serais, si le ciel inclément n’eût fait l’oreille sourde à mes prières réitérées.

«Quant à vous enrichir de mes deniers, vous êtes un trop galant homme pour qu’une pensée aussi saugrenue puisse germer dans la cervelle d’une femme telle que moi.

«Ah! ne vous trompez pas, fit-elle en l’interrompant; ne vous méprenez pas sur la portée de ces derniers mots. Je suis… ce que je suis, ce qui n’est pas beaucoup dire, mais, entre une sotte et moi, il y a quelque différence.

«Je n’ai donc point l’arrière-pensée de vous proposer un marché malpropre, ce qui serait une bêtise, étant donné, qu’en somme, vous ne demandez rien à personne, quelque humiliation secrète que vous éprouviez de n’être pas en la posture à laquelle vos talents vous constituent des droits.

«Sans vous ennuyer de politique, regrettez la ruine irrémédiable des régimes antérieurs, mon cher. Tel que je vous sais, vous seriez un des oracles, une des idoles de l’opposition, si quelque réaction triomphait. L’or grouillerait dans vos poches; on vous assommerait d’ovations aux enterrements un peu illustres, et un peintre vous mettrait en pied, au Salon, pour embêter le gouvernement. Toutes les gloires, en un mot!…

«Donc, pour nous résumer, il ne s’agit pas de ma très indigne personne.

–De qui alors? demanda Théo. Car, vraiment, vous m’intriguez en fin de compte. Pour excessive que soit votre bonne opinion de mes talents, comme vous dites, je ne crois guère–excusez-m’en– que l’admiration gratuite vous entraîne à me vouloir porter au faîte de la puissance.

–Et vous avez raison!

–Vous avez donc intérêt à ce que je vous doive tout ou partie de ma fortune politique?

–Je ne m’en cache pas.

–Quel est-il?

–De quoi servirait de préciser, si vous refusez ma.

–Votre. quoi?

–Ma. combinaison.

–C’est juste. Autant en rester là. Tenez, reprit sérieusement La Phryte:

«Comme vous l’avez dit, et, que j’aie tort ou raison, je ne demande rien à personne. J’accorde que, avec un peu plus d’ambition et moins d’insouciance, de paresse–toujours pour répéter vos expressions–j’aurais pu faire plus et mieux, pour le pays et pour moi. Mais, si j’en conviens bonnement, ce n’est pas que je puisse me livrer à vous, que je ne connais pas et qui, rien que par votre entrée en matière, me mettez plutôt en défiance.

–Je vous demande un peu quels risques vous avez courus à m’écouter?

–Aucun, sans doute, dans le sens précis du mot, et si tant est qu’il n’y ait là-dessous qu’un badinage de bal masqué. Mais, quand votre voix se fait grave, pour me parler d’épouser quelqu’un que vous semblez avoir dans la manche, permettez-moi de vous le dire: votre «jeune personne» me procure un intime frisson, et je me demande si, me confondant trop bénévolement avec les Lousteaux de Balzac, vous n’en venez pas à reculer excessivement le champ de la plaisanterie, en vous proposant de me graisser la patte, pour couvrir de mon pavillon un «article» accidentellement avarié.

–Monsieur La Phryte, répliqua lentement la dame, voilà ce qui vous perd: la méconnaissance, l’insuffisance d’estime de l’homme que vous êtes. Pour qui vous prenez-vous, si vous admettez qu’on ose espérer de vous tenter par une ignominie?

–Pardon! fit-il. Mais, en ce cas, je ne comprends plus du tout.

La magicienne lui quitta le bras.

–On étouffe ici, dit-elle, et je meurs de soif.

–Je vais vous conduire au buffet.

–Il est envahi, non. Voulez-vous m’offrir une tasse de thé au café Anglais?

–A vos ordres.

–Eh bien, partons.

–Je demande votre pelisse.

–Je l’ai laissée dans la voiture.

Et, le voyant faire la grimace:

–Ah! ne craignez rien! fit-elle, avec une nuance d’amertume. C’est une remise de louage dont vous réglerez le prix, si votre dignité le préfère.

Pendant que le député reprenait son paletot et son claque au vestiaire, un homme s’approcha de la jeune femme.

–Je vous serai obligé, madame, de passer de tnain à mon cabinet, dit-il tout bas.

–Encore? répondit gaiement Satinette. Vraiment Monsieur le préfet de police, vous êtes imprudent.

–En quoi?

–Vous voulez donc que je vous égratigne l’autre joue?

–Chut! fil celui-ci, en voyant revenir La Phryte.

–Je vous attends, dit Théo.

–Allons; fit-elle.

Dans l’escalier désert, à ce moment, le député décrocha sa fausse barbe, déboutonna sa blouse de mince soie, et fourrant le tout dans la poche de son pardessus, il reparut en tenue de soirée.

–Vous êtes mieux ainsi, lui dit la magicienne.

Quelques tours de roue, et le coupé les déposa au Café Anglais.

En pénétrant dans le cabinet qu’on leur ouvrit, celle qui, pour Théo, n’était toujours qu’une inconnue, demanda un bol et de l’eau fraîche; puis laissant glisser sa pelisse sur le tapis, elle ôta la perruque qui lui masquait le visage.

Théo fut tenté de lui retourner le compliment qu’elle lui avait adressé dans l’escalier de Mme Ève; Non seulement elle était mieux ainsi, mais, à n’en rien rabattre, elle lui produisait de l’éblouissement,

Des cheveux châtains, ruisselants de reflets fauves d’un éclat fascinant, sur un front d’une pureté d’archange. L’œil noir et profond, dont le point lumineux semblait glisser dans la pénombre mouillée de la paupière; une perle entre des cils démesurés. Le nez, d’un dessin antique, tombait, par deux ailes roses et frémissantes, sur ses lèvres écarlates, arrêtées brusquement par un pli de la joue creusée en fossette.

Les épaulés, jusque-là enfouies sous les tressés multipliées de la chevelure postiche parsemée de sequins, se dégageaient d’un corsage noir, brodé d’or, tranchant crûment sur l’étoffe, par une matité d’une fraicheur inouïe.

En attendant que le garçon apportât ce qu’elle avait demandé, elle tirait ses bras d’une paire de gants noirs lustrés qui montaient jusqu’au biceps. Des bras d’une délicatesse exquise, où de petites veines bleuâtres couraient, ajoutant à la transparence de la peau, qui, au coude, s’estompait d’une teinte rosée.

Quand l’eau fraîche fut placée devant elle:

–Vous permettez? dit-elle à Théo. Lapoussière suffoquait, là-bas.

Et, trempant un coin de serviette, elle se rafraîchit le visage.

Etait-ce manœuvre de coquette qui connaît ses supériorités de beauté? On ne sait. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’ensuite, l’éclat de son teint apparut dans toute sa resplendissance immaculée. Pas à dire qu’elle le dût au maquillage, du moins!

Aussi le député se dit-il intérieurement:

–La jolie fille!

Un autre eût peut-être exprimé son admiration en s’écriant:

–La jolie femme!

La nuance est presque imperceptible. Mais le «boulevardier» distinguait malgré lui. Toutefois., il ne put retenir une exclamation d’enthousiasme:

–Mon Dieu, madame, dit-il, que vous êtes belle!… Et qui donc êtes-vous?

La jeune femme sourit, et portant le haut de son poignet aux lèvres de La Phryte:

–Devinez, dit-elle.

–Je vous jure que je n’en sais rien.

Elle prit un temps, comme on dit au théâtre, puis:

–«Satinette!» pour vous servir, monsieur.

–Madame de Chléha?

–Si l’on veut! et, baronne, par-dessus le marché. Mais plus exactement: «femme Eckmann»; et, pour mes amis, tout simplement: «Raphaële».

On servit des fruits, des sandwichs, une fiole de vin exotique, et, quand le thé fut versé, les garçons partis, Satinette, posant les coudes sur la table, regarda son compagnon et dit:

–Voulez-vous, cher monsieur, que nous reprenions la conversation où nous l’avons laissée?

–Tout ce que vous voudrez, pourvu que je vous voie.

–Où en étions-nous?

–Vous me faisiez de la morale.

–C’est fini, je suis au bout de mon rouleau.

–Et, comme un oncle de comédie, vous me parliez de mariage.

–Eh bien! reprit-elle, j’achève.

Elle parut se recueillir, comme un orateur qui classe mentalement son argumentation, et se faisant sérieuse:

–Irez-vous samedi à la réception des Finances?

–Peut-être.

–Allez-y.

–Pourquoi?

–Parce que vous rencontrerez là un grand monsieur, à cheveux blancs, droit, solidement campé, présentant, bien en face, sa vaste poitrine, et dont la physionomie énergique vous frappera par l’extrême douceur de deux yeux bleu pâle, profonds d’intelligence bienveillante.

Regardez les mains: petites, à doigts courts et carrés. Vous reconnaîtrez en lui un de ces hommes que Michelet se complaît à dépeindre, et qui n’ont besoin ni de parchemins ni de papiers pour affirmer la pureté de cette race gauloise qui, partie de l’esclavage, a secoué, peu à peu, tous ses jougs, ses servitudes, et, absorbant ses vainqueurs, a semé à travers le monde le bon grain de l’affranchissement de l’espèce humaine. Un gaillard que rien n’intimide, en dépit de son aspect bonhomme.

«A ses côtés, vous verrez une grande et jeune fille, coiffée de bandeaux, aile de corbeau, au teint blanc, dont les bras, encore fluets, s’attachent à un buste large, et dont la taille flexible et fine surmonte des hanches de vraie femme.

«Quelqu’un, aussi bien que son père, celle-ci, d’une beauté grave, avec un fond candide d’enfant, entretenu par une droiture indéconcertable. L’honneur inné et inflexible.

«Lui, ancien contre-maître de fabrique, devenu patron, dirige, dans la banlieue, un établissement de cristallerie, qui lui vaut les revenus d’un budget de prince régnant.

«Elle, orpheline de sa mère, instruite, gaie, bonne, type de la vierge sage, dont les aspirations ne vont pas au delà de la constitution d’une famille aimée, digne et fière.

«Voilà nos gens, mon cher législateur. Voilà l’épouse que je vous offre, avec une dot de deux millions. Y voyez-vous quelque chose à reprendre?

–Rien. Toutefois.

–Dites.

–Je n’ose.

–Je parlerai pour vous.

–Voyons.

–«Quel est mon intérêt en tout cela», n’est-ce pas?

Les traits du député prirent, comme malgré lui, une expression gouailleuse.

–On ne peut rien vous cacher, fit-il.

–J’en ai un, c’est vrai, répliqua la jeune femme. Je vous l’ai déjà avoué! Quant à le préciser, c’est trop tôt.

–Pourquoi donc?

–De deux choses l’une: ou parvenu à la situation supérieure que vous méritez, vous vous souviendrez de moi, et me satisferez, de votre libre mouvement, ou vous êtes de naturel ingrat. Qu’en est-il? Je l’ignore. Et je veux être édifiée sur ce point, avant de vous livrer le secret de ma vie.

–Cependant, vous me proposez une sorte de pacte. Le moins est que j’en sache les conditions.

–Si vous êtes l’ingrat dont je parle, je ne vous demande rien.

–Eh! mais, c’est une prime à l’ingratitude cela! Vous me tentez de vous payer en cette monnaie, belle madame! Défiez-vous!…

Sans répondre, la jeune femme le contempla attentivement. Quoi qu’elle fit, elle perdait visiblement ses peines; soit qu’il ne prît pas l’affaire au sérieux, soit qu’il fût plus indolent encore qu’elle ne le supposait, il était clair que La Phryte lui échappait.

Le découragement la prenait. Quel dommage qu’un garçon de cette valeur fût insensible à l’ambition! C’est pourtant vers la quarantaine que le germe s’en développe, dans le cœur de l’homme; encore que la politique en stimule l’éclosion plus tôt chez le plus grand nombre. Pour quelle cause celui-ci y paraissait-il réfractaire? Y avait-il, en son âme, quelque faiblesse, quelque vice, qui absorbât toute la place! Sur ce qu’elle s’était appliquée à découvrir, à son sujet, elle ne l’admettait point.

Les déceptions, la lassitude de la lutte devaient seules aggraver cette indolence naturelle. Aussi ne croyait-elle pas qu’il fût impossible de la secouer à la fin. Mais comment? Quel ferment jeter dans le moral de cet être, pour que des appétits, des passions le réveillassent, et lui rendissent ses énergies?

Sans être magicienne ou sorcière, elle devinait bien, sans doute, que sa beauté faisait impression sur Théo. A plonger son regard dans les yeux du député, elle surprenait des éclairs de désir, dont il était facile d’apprécier la violence. Peut-être était-ce cela même, qui le distrayait, qui l’empêchait de s’arrêter à la proposition qu’elle lui avait insinuée.

Mais en dépit des écrivains qui, pour les besoins de la cause, nous présentent des types féminins qui tablent froidement sur leur beauté, au point de s’en faire un instrument, Dieu merci! la femme belle ignore de quelle puissance elle dispose. Le ciel lui refuse, par bonheur, la faculté d’en mesurer l’étendue; sans quoi. pauvres de nous, mes frères!

Celle-ci, qui n’était pas faite autrement que les autres, se demandait si les soifs d’amour, que ne dissimulait point le député, avaient assez de ténacité pour qu’elles permissent de l’enchaîner, de le dominer, de lui donner de l’élan pour arriver avec lui, au but qu’elle poursuivait mystérieusement.

La vierge peut bien se bercer de l’illusion d’attacher à jamais, sinon d’asservir, celui qu’elle gratifiera de son premier baiser. Mais une femme de vingt-sept ans a éprouvé les fatalités de la nature. Elle a pu calculer ce que la délectation fait perdre à son prestige. Satinette manquait de confiance en elle-même.

Et puis, pour tout dire, elle éprouvait un particulier regret de plaire à ce degré. Non qu’elle fût éprise ailleurs; non que Théo ne fût point fait pour inspirer de l’amour, tout comme le voisin. Mais–c’est fort difficile à définir!–la sensation intellectuelle dominait tout le «moi» de Raphaële. Elle n’estimait pas cette beauté, dont les autres faisaient si grand cas; que tant de femmes jalousaient, et qui lui attirait des hommages– à son sentiment–intéressés, dont la grossièreté de convoitise la heurtait, dans les superfines délicatesses de son orgueil.

Elle eût préféré que Théo n’en subît pas le charme; qu’il s’élevât au-dessus des préoccupations vulgaires, et se satisfit de devenir son ami; sans plus.

Nombre de femmes le croient possible. En vérité, l’amitié, entre les deux sexes, n’est rien qu’une utopie, un idéal, parfois réalisable après; jamais avant; encore faut-il que, des deux parts, on ait une nature fabriquée d’un limon épuré.

Hélas! La Phryte ne semblait pas pétri de cette pâte de choix. Tant pis! Mais puisqu’en somme, Satinette n’abandonnait pas l’espérance de le capter, un seul point restait à examiner: l’amant obéirait-il aveuglément? Serait-il possible de le dompter, de le conduire, de le diriger au moins, si tant est qu’elle ne pût éviter finalement de se donner à lui?

Là était la question pour elle, question qu’elle examinait en son for intérieur, mettant en balance la répulsion déterminée, absolue, charnelle qu’elle éprouvait, et l’objectif secret de sa manœuvre.

A tout hasard, et faute d’éléments certains d’appréciation–prête à tout surmonter, en dernière analyse,–elle se résolut à en faire l’épreuve, et, se levant d’un mouvement:

–Tenez, mon cher, dit-elle, vous m’humiliez. Oui! vous me prenez pour une créature quelconque, et ce que je dis glisse sur vous. Tout au plus, vous amusez-vous de mes paroles, sans consentir à en peser la portée. Brisons là. Prenons que je n’aie rien dit. Demandez l’addition. La nuit s’achève, je rentre.

L’homme–excusez-moi d’en faire ici l’aveu, ô honorables congénères!–l’homme féru d’amour est bête. Sans m’appuyer sur Stendhal et son système de cristallisation, le souvenir personnel me suffit pour confirmer mon dire. L’appétit érotique, tout comme les autres appétits organiques, absorbe le sujet, le congestionne jusqu’au délire et supprime dans le moment le surplus de son individualité.

Théo eut le cœur serré. Cette femme si belle, si séduisante, si vertigineuse, allait disparaître, comme la vision d’un rêve charmant. Un chagrin; une douleur! Il lui prenait des envies de tomber à ses pieds, d’enserrer ses genoux, en lui criant d’une voix étranglée par l’émotion:

–Reste encore; je t’aime. Laisse mes yeux se repaître de ta grâce; souffre que je t’admire à satiété, si la satiété est possible!…

Il n’osa, et surmonta la tristesse, dont l’excès le surprenait lui-même.

La note réglée, Raphaële suivant son idée lui dit:

–Aidez-moi, je vous prie, à remettre ma pelisse.

Pâle, muet, il prit et tint ouvert le vêtement. Elle se présentait de dos, et d’un œil avide il semblait caresser les ondulations de la nuque de cette créature idéale où s’emmêlaient tant de petits cheveux, en boucles capricieuses. Il aspirait les parfums brûlants qui s’exhalaient de sa chair laiteuse. Il frissonnait sous le coup de pénétrations magnétiques, qui lui valaient des spasmes d’égarement.

Et elle, tordant ses bras nus pour enfiler ses manches, s’appuyait contre lui, dont la respiration se faisait haletante.

On sortit du cabinet. Dès qu’elle parut en bas, un coupé de maître, attelé à une bête de sang, qu’un cocher, d’une tenue rigide, s’efforçait de maintenir, en lui parlant anglais «ppourri de chic, le tout!–avança au bas de l’escalier.

–Cher monsieur, bonsoir, dit Satinette, sur un ton dégagé, en lui tendant la main. C’est ma voiture, à moi, fit-elle en appuyant, et je ne me permets pas de vous y offrir une place.

C’est là, où, secrètement, elle l’attendait. C’était l’épreuve à laquelle elle le soumettait, pour se faire une idée de sa puissance sur lui. Monterait-il dans cette voiture, lui, qui, selon ce qu’elle en jugeait, devait la tenir pour une femme galante, vulgairement entretenue?

–Pourquoi pas? dit-il en balbutiant.

–A votre aise! répliqua-t-elle, en s’insinuant dans le coin.

Puis, comme Théo appuyait sur le marchepied:

–Est-ce que vous avez sommeil? lui demanda la jeune femme.

–Non.

–En ce cas, dites qu’on nous fasse faire le tour du Bois.

Théo transmit l’ordre et pénétra, honteux.

A la place de la Concorde, Raphaële claqua des dents.

–J’ai froid, dit-elle.

Doucement, son compagnon, passant le bras sous sa pelisse, l’attira contre sa poitrine, la sentant obéir, avec une passivité consentante qui lui donna le vertige.

A l’entrée de l’avenue du bois de Boulogne, elle laissa sa tête appuyer en plein sur l’épaule de Théo.

Par la vitre, un spectacle de féerie, un décor de Chéret. Toutes les branches d’arbre, frangées de givre, scintillaient de millions de diamants, éclairées en rouge, à la base, par les premiers feux du soleil naissant, teintées d’opale, au faîte, par les rayons diaphanes et froids de la pleine lune, trônant d’aplomb, au cintre de l’azur étoilé.

Pas un souffle n’inclinait les cimes; personne dans les profondeurs de la futaie, coupée à hauteur d’homme, d’un brouillard grisâtre et tiède; pas un son; rien que le bruissement continu, monotone, des roues broyant le sable sur la terre durcie des allées; rien que la vapeur fugitive des naseaux du cheval, qui glissait, par paquets transparents, le long des carreaux du coupé.

Ils se taisaient, serrés l’un contre l’autre. Ils s’imprégnaient réciproquement d’un fluide vital qui grisait l’imagination de Théo, au point de le soustraire à la conscience de la réalité! Où était-il? Qu’importe! Était-ce la Russie qu’il parcourait; un pays enchanté; quoi? Qu’est-ce que ça fait! Il était bien, voilà tout. Le reste du monde ne comptait plus. Il ferma les yeux.

Tout à coup–après combien de temps? Il ne savait–la voiture stoppa.

–Me voilà chez moi, dit Raphaële. Adieu.

Théo la regarda ahuri:

–Adieu!… répéta-t-il avec un accent de déception attristée. Vraiment.

Elle sourit.

–Décidément, mon cher, reprit Satinette, vous ne me connaissez pas du tout.

Puis, d’un ton indifférent:

–Vous plaît-il que la voiture vous mette chez vous?

–Non, fit sèchement le député.

–Au fait, reprit la jeune femme en tenant la portière entr’ouverte, vous verrai-je à la réception des Finances dont je vous ai parlé?

–Je ne sais pas.

Elle lui rit franchement au nez, et, voyant qu’il fronçait le sourcil, elle se rejeta de son côté par un mouvement de chatte frileuse.

–Je veux que vous y veniez, lui dit-elle en lui parlant tout près.

–Eh bien. peut-être! fit-il d’un ton de bouderie vaincue.

Alors elle approcha encore et, lui tendant ses lèvres:

–Viens! murmura-t-elle d’une voix caressante. Je t’en prie!

II
LA LÉGENDE DE SATINETTE

Table des matières

Comme Raphaële pénétrait dans l’antichambre, la servante, qui veillait, lui ôta sa pelisse, disant:

–Madame Pélagie est revenue.

–Déjà? fit la jeune femme.

Et traversant le salon et le boudoir, elle entra, sans frapper, dans une chambre modestement meublée.

Une femme était couchée, lisant à la lueur d’une lampe. Le teint bistré, les cheveux d’un noir mat, répandus en flots sur la batiste des oreillers, elle avait une physionomie étrange, que deux yeux profonds animaient d’une intelligence virile.

–Eh bien? demanda Raphaële, dès le premier pas.

–Il va bien, répondit celle que ta femme de chambre appelait: «madame Pélagie».–Il grandit; il est superbe!

Puis d’un autre ton:

–Et toi?

Raphaële s’assit sur le bord du lit, en haussant les épaules, par un mouvement où il y avait du découragement.

–Une âme de coton! fit-elle avec mépris.

–Alors c’est manqué?

–Non; mais.

Ce «mais» était empreint d’un dégoût désespéré.

–Mais, quoi?…

–Eh! parbleu! toujours la même chose! Lui aussi!

–Il t’aime?

–Quelle scie! fit Satinette.

La femme noire attira vivement Raphaële, en l’entourant de ses bras, et l’embrassa avec une sorte de violence passionnée. Puis, d’une voix cajolante, qui contrastait avec son aspect énergique.

–Va dormir, dit-elle; va, mignonne.

A la même heure, il ne restait plus chez Mme Ève que quatre personnes: le rédacteur en chef d’un grand journal, un peintre en renom, un général italien et le préfet de police.

Elle leur avait dit:

–Restez; nous souperons.

En effet, dans une pièce reculée du vaste appartement qu’elle occupait, on avait improvisé un couvert. La nappe disparaissait sous un tapis de feuilles vertes et de pétales de fleurs cueillies à Nice. Plus rien de rustique dans le service. Un luxe original d’assiettes rares de Chine, du Japon, de Sèvres, de Saxe; des plats d’argent, rayés par le couteau des convives du Régent, des compotiers où la Maintenon servait des confitures à Sa Majesté, le successeur de Scarron; le tout éclairé par des chandeliers d’or, à branches enchevêtrées, qui avaient orné le maître-autel de Notre-Dame au sacre du héros de Brumaire.

Le menu: des riens délicats, arrosés de vins princiers, décantés, pour les blancs, en des flacons vénitiens; pour les rouges, en des amphores exhumées d’Herculanum et de Pompéi.

Enfin, comme surtout, une large coupe, en forme de saladier, dérobée au sarcophage d’un Pharaon enterré sous une pyramide.

Un ensemble charmant, et malgré l’insomnie, de l’entrain entre les convives, à qui Mme Ève donnait l’exemple, en riant presque trop volontiers des réparties de ses hôtes.

Le moins en dehors était le préfet de police. Non que la gravité de ses fonctions l’influençât ici; mais par complexion plutôt.

Grand, d’apparence jeune, en dépit de sa chevelure poivre et sel, il n’allait pas jusqu’à l’éclat de la gaieté, souriant seulement, surveillant sa parole, avec un visible souci de correction extérieure, qui n’altérait en rien le cachet charmeur–d’autres disent: peloteur–de sa personnalité, dans l’intimité. L’étoffe d’un ambassadeur; son rêve!… en attendant!

«Dans l’intimité» avons-nous dit. Il faut le noter; car, pour la galerie, plus ça du tout. Toujours correct, sans doute; mais raidillon devant la contradiction, rageur en dedans et enclin à tirer un grand sabre, pour exterminer une mouche.

Au fond, sceptique, sauf à son sujet; je doute en effet, que personne eût meilleure opinion de lui que lui-même. Pas homme à bouder devant la bataille. Point. Du moment qu’il était en cause, il n’eût pas reculé à mettre en conflit l’univers entier, à faire battre des montagnes, sacrifiant tout à ce qu’il avait ses raisons de tenir pour intérêt supérieur: lui!…

Un homme d’État, comme on voit; pas opportuniste, par exemple; pas assez! En administration du moins, car les mauvaises langues insinuaient qu’en dehors de la vie publique, il faisait des concessions à l’opinion.

–Mon cher préfet, lui dit un jour un de ses collègues de la Chambre, je suis un noctambule, par manie de vieux galantin, et le hasard de mes promenades m’a fait constater plusieurs fois, qu’au lieu de vous faire conduire à la Préfecture, vous lâchez le plus souvent votre fiacre place du Châtelet. Est-il indiscret de vous demander pourquoi?

–C’est pour me dégourdir les jambes, répliqua le fonctionnaire, en surmontant un léger embarras.

Aucune raison d’en éprouver au souper de Mme Ève. Les traits, plus ou moins caustiques, qu’on décochait ne portaient pas sur ses excursions nocturnes. Seuls, les absents en avaient fait les frais. Puis, tout à coup, la maîtresse de la mai-: son, se rappelant le passage de Satinette dans ses ; salons, supposa que l’aimable préfet consentirait à l’éclairer à fond sur cette femme, entourée, malgré tout ce qu’on disait d’elle, et peut-être par cela même, d’un nuage mystérieux.

–Une coquine, n’est-ce pas? demanda Mme Ève.

–Ma foi! répliqua le joli préfet, je n’en sais absolument rien; je le confesse, avec un peu d’humiliation.

–Elle a un dossier, cependant?

–Oui; mais. soit qu’elle ait enjolé l’un de mes prédécesseurs; soit qu’on ait soudoyé quelqu’un de mes employés supérieurs, ce dossier, j’en répondrais, a été soulagé des pièces les plus intéressantes. A le parcourir, tel qu’il est aujourd’hui, tel que je l’ai étudié, il ne résulte rien de plus que ce que chacun sait, sur l’apparence.–État civil: «Raphaële, baronne de Chléha.»

––Sur quoi établit-on cet état civil?

–Sur des rapports de police, résumant la notoriété publique.

–D’où lui vient son luxe? Car enfin, elle a hôtel, chevaux et voitures.

–Tout petit hôtel. Et il est plus exact de dire: «cheval» et voiture. Un coupé, sans plus.

–Qui paye cela?

–Ce n’est pas moi, chère madame.

–Je le sais. Et l’on m’a même dit que ce n’est pas votre faute, fit Mme Ève en riant.

–Délicieux! s’exclama le général italien, qui ne comprenait pas du tout; mais que la gaieté de ses voisins invitait à paraître au courant.

–Eh! voilà, madame, répondit le préfet, comment le zèle d’un fonctionnaire est incriminé par les adversaires politiques.

–Ah! si vous vous défendez, mon cher, je me mets de leur bord.

–Vous me flattez bien trop, soyez en certaine. Pour avoir voulu voir, par moi-même, le dessous des cartes de cette femme, on m’a attribué des sentiments, disons tout: des convoitises d’un domaine extra-administratif. On est libre, et je ne proteste pas.

–Soit! d’autant qu’en fin de compte, ça m’est parfaitement indifférent: me bornant à remarquer que vos hautes fonctions comportent des exigences d’une nature que je ne me permets pas d’apprécier.

Et comme on riait de nouveau:

–Délicieux! fit le général italien, avec la même confiance.

–Toutefois, reprit Mme Ève, pouvez-vous nous apprendre pourquoi certains l’appellent simplement: «femme Eckmann?»

Ah! c’est qu’il court sur son passé une légende, dont je compte, grâce à une enquête que j’ai ordonnée au loin, dégager la vérité, tenant qu’avant toute chose il importe de savoir si elle est française ou étrangère.

–Faites-la mander à votre cabinet.

–Elle m’éblouirait peut-être, si ce dont on me soupçonne à son sujet est fondé. M’exposer à ce qu’on assure, que je me sois laissé corrompre par J le satiné de sa peau, serait risquer trop gros.

«Et puis, de quel droit la faire venir? Sa vie, sa tenue, ses fréquentations ne fournissent rien à reprendre. Au contraire, chère madame. S’il vous scandalise, vous, qu’elle passe le seuil de votre logis, encore bien que dissimulée sous un déguisement qui la rend à peu près méconnaissable, il est des intérieurs assez collet-monté, pourtant, où elle pénètre tête haute, à visage découvert, et mes agents secrets constatent qu’on lui fait, là, un accueil empressé.

«Assurément, ce ne sont pas centres où la forme actuelle du gouvernement soit en grande odeur de sainteté, bien que plus d’un des personnages marquants qui les hantent, aient occupé et briguent encore des positions en vue dans la République,–quittes, il est vrai, à l’étrangler plus sûrement, au moment psychologique;–mais, en somme, ce sont grandes maisons, où n’est pas admis qui veut, et dont le crédit, quoi qu’on fasse, s’étend loin et profondément; en un mot, maisons avec lesquelles il faudra compter quelque temps encore.

–Une espionne, alors?

–Au compte de qui?

–Eh! au vôtre, peut-être! fit Mme Ève.

–Je voudrais bien!

–Le lui avez-vous proposé?

–Qui sait! répliqua le fonctionnaire, saisissant l’occasion de lancer la curiosité de son hôtesse sur cette piste, en fournissant un doute sur les rapports qu’on lui reprochait d’avoir cherché à établir entre Satinette et lui.

Le général italien, pour qui ces nuances restaient pur algèbre, répéta son: «délicieux» à tout hasard; mais, restant sur la seule chose qu’il eût comprise:

–Et la légende? demanda-t-il.

–Oui, au fait la légende? Voyons la légende.

–La voici, répondit le préfet. Je ne garantis rien, par exemple!…

–Entendu. Commencez.

–Premier tableau; exposition! dit Mme Ève, en plantant les coudes sur la table.

–Connaissez-vous, fit le préfet, le roman russe, sur lequel Dumas fils a fait sa dernière pièce à l’Odéon?

–Les «Danicheff», oui, Élise Picard y était superbe!

–Eh bien! le début de la légende est presque la même chose, à la localité près:

«Dans un des pays voisins de ce «beau Danube bleu» qui a inspiré à Strauss une valse à dormir debout, il était une fois un seigneur âgé. Descendant d’une lignée infiniment noble, car nombre de ses ancêtres avaient destroussé tous voyageurs assez imprudents pour s’aventurer sur leur domaine, acquis d’ailleurs en égorgeant, en pendant, en incendiant les premiers possesseurs, ce vieux seigneur, méchant comme la rage, vilain comme un singe et bête à manger du foin, se consolait de la perte de sa femme, (morte de chagrin, ) de l’abandon de ses deux fils, qui, pour fuir son joug imbécile, avaient couru des aventures sans fin, succombant, l’un à une maladie turque, l’autre de misère et de faim; il s’en consolait, dis-je, en reportant toute sa sollicitude sénile sur un enfant de son premier-né, qui, à cette époque, comptait vingt-quatre ans.

«Un gaillard, celui-ci; un garçon de volonté ferme, lucide, et d’une décision prompte. Très doux, à l’apparence, peu discoureur, mais quand il voulait une chose, qu’il estimait juste et honorable, il eût tenu tête au bon Dieu, pour se la procurer. Aussi le grand-père avait-il dû y mettre les pouces.

«Or, entre les choses qu’il voulait, ce garçon, celle qu’il voulait le plus, c’était épouser une fillette de seize ans, qui avait une peau étonnante de pureté et de luisant: du pur satin, madame!

–Compris! fit l’hôtesse. Poursuivez, cher ami.

Le préfet s’inclina.

–«La petite, continua-t-il, n’y voyait rien à reprendre, bien au contraire; mais elle l’espérait moins qu’elle ne le souhaitait. C’est qu’au point de vue de la naissance, il y avait vraiment beaucoup de disproportion entre elle et son amoureux.

«Pas plus de père que sur la main. Pour mère, une paysanne, morte prématurément, et qui, en dépit de l’abolition de l’esclavage, n’en était pas moins restée serve, qualité dont sa fille avait comme de juste hérité. Mais non serve d’un seigneur, serve d’un monastère, très riche, très puissant, et si jaloux de ses prérogatives, que Turcs, Russes, Autrichiens, Polonais, qui, à tour de rôle, avaient entrepris de civiliser ce pays, en le dévastant, comme de raison, de fond en comble, se cassèrent parfaitement bien le nez contre l’obstination des bons pères.

«Le petit-fils du seigneur âgé–ces jeunes gens ne doutent de rien quand l’amour les travaille– ne prenait ombre de souci de tout cela. Seulement pour éviter un surcroît de difficultés faciles à prévoir, il attendait que grand-papa eût rendu sa belle âme à Dieu, pour se marier à l’orpheline, à la barbe de tous les moines de la chrétienté. Le vieux, pensait-il, ne devait plus guère tarder à boucler sa valise pour le grand voyage. Patientons!

«C’est ce qui gâta les affaires.

«Grand-papa, sans mettre de lunettes, voyait clair dans le jeu du dernier représentant de la noble famille. Mais, sachant que le cadet ne se laisserait point persuader de renoncer à pareille mésalliance, sachant de même que, lui opposer une défense formelle équivaudrait tout juste à lui chanter «Fleuve du Tage» il balança à faire tout bravement assassiner la jouvencelle.

«Va l’épouser maintenant, mon garçon!»

«C’était un expédient définitif et sûr, qui l’exposait tout au plus à débattre le chiffre d’une indemnité avec le monastère. Et cependant–ce que c’est que de nous! comme l’âge amollit les cœurs, jadis si fermes et haut placés!–cependant, dis-je, le vieillard hésita.

«Il faut dire aussi, pour son excuse, qu’un des pieux serviteurs du ciel, qui avait voix au chapitre de ce couvent, lui fit entrevoir une solution beaucoup plus pacifique.

«Et quoi? Le vieux le verrait, pourvu que son petit-fils s’éloignât seulement quelques jours du château.

«Facile, cela.

«En effet, grâce à de hautes et édifiantes connivences, on entraîna notre jeune homme à s’absenter une huitaine, et, trois jours après son départ, la petite à la peau de satin fut mise en demeure, par ses maîtres les révérends pères, de choisir entre un emprisonnement parfaitement illégal, mais étroit et perpétuel, ou prendre pour mari un ignoble individu, natif des faubourgs de Berlin, qui, crevant la faim chez lui, essayait toutes sortes de métiers louches, en ces contrées brumeuses.

«La jeune personne, douée de bon sens, comprenant de reste que parlementer, protester ou même crier, n’y ferait chaud ni froid; se disant judicieusement, qu’une fois enfouie dans la cave du couvent, le diable seul pourrait l’en tirer, tandis que la chaîne du mariage n’est pas de tel métal, qu’un solide effort n’en puisse briser un anneau, et qu’à tout considérer, la sagesse des nations recommande de choisir le moindre, lorsqu’on se trouve entre deux maux, déclara préférer jurer fidélité à l’Allemand en présence de l’Éternel.

«On eut tort de penser l’avoir intimidée. Des malins l’eussent conduite à l’instant à la chapelle, afin qu’elle signât le registre paroissial, sans désemparer, après quoi l’Allemand l’eût emmenée devers chez lui, comme il était convenu.

–«Demain à midi, lui dit-on.

«Comment s’y prit-elle pour mettre à profit le répit de seize heures qu’on lui laissait témérairement? Je n’en sais pas encore le détail, chère madame, dit le préfet à son hôtesse.

«Quoi qu’il en soit, le lendemain à midi, parée de sa plus belle robe, elle entendait la messe, aux côtés de l’estimable Allemand, à qui l’on avait graissé la patte d’une bonne somme, et, le suivant dans la sacristie, elle paraphait, après lui, le contrat d’une union que le Saint-Esprit ne pouvait avoir manqué de bénir.

«Un joli repas suivit, commençant à quatre heures et se prolongeant assez tard dans la soirée, par des chants, des cris, et même quelques danses, le tout arrosé de liqueurs fortes.

«Elle-même, madame–ce qui fut remarqué –engagea son mari de tout à l’heure à quitter la compagnie afin de rentrer chez eux.

«Il y consentait de bonne grâce; mais le diable si l’intention lui suffisait. L’aimable homme s’était si souvent rafraîchi, qu’il avait le feu dans le sang. La jambe n’obéissait qu’à moitié; la notion de l’équilibre devenait confuse, et parler lui était à mesure d’une grande difficulté, tant la langue se faisait épaisse, sèche et paresseuse.

«De bons voisins le plantèrent entre eux, le soutenant autant que leur propre état le leur permettait. Et l’on riait, vous devinez comme!

«Pour comble, l’air extérieur, un peu vif cette nuit-là, mais néanmoins imprégné des senteurs vaporeuses du beau Danube bleu, lui procura de petits frissons qui achevèrent d’éteindre sa gaieté. Oh! aïe! aïe!… que se passait-il en lui? Il semblait qu’entre son estomac et les liquides absorbés, des incompatibilités d’humeur s’éveillassent, présageant un conflit, qui n’irait peut-être à rien moins qu’à une séparation violente.

«La mariée, du moins, se montra à la hauteur de ses nouveaux devoirs. Sans y mettre de susceptibilité, elle devança la société qui, en pénétrant au logis, la trouva préparant une infusion bienfaisante sur un petit réchaud.

–«Couchez-le, dit-elle, je me charge du reste.

«On fit selon son désir et l’on se retira.

«Alors, une tasse de tisane d’une main, elle souleva l’intéressant pochard, et, avec des attentions toutes maternelles, la lui fit déguster gentiment.

«Sur quoi, fouillant dans la poche de son maître et seigneur, elle y prit une clef, ouvrit un bahut, en sortit une somme, éteignit la lumière, et, se couvrant d’une ample chape, elle gagna le jardinet, en fermant à double tour la porte qui y donnait accès.

–«Cuve ton alcool, bel ami, ton alcool et la bonne décoction de pavot, dont ta prévoyante épouse t’a gentiment régalé!…

«A deux heures du matin, trois chevaux, couverts de sueur, s’arrêtaient essoufflés au bord du fleuve tant disputé depuis des siècles; une barque recevait un homme et deux femmes, puis, abordait bientôt à un léger bâtiment amarré au large, et.

–Et?… répétèrent les auditeurs avec curiosité.

–Et. fit le préfet, je ne sais pas du tout vers quel point du monde se dirigèrent ces trois personnes.

–Diable soit de vous! s’écria Mme Ève.

–Délicieux, fit le général italien.

–Attendez, reprit le préfet. J’ignore en effet, où se réfugièrent les fugitifs; mais je puis vous assurer qu’on trouve à Saint-Jean-de-Latran une inscription de naissance que je traduis ainsi:

«Ce jourd’hui est né, et a reçu le saint sacrement du baptême, Étienne-Pierre-Alexandre, fils légitime de:

«Alexis-César baron de Chléha,

«Et de:

«Raphaële, Catherine Routza, baronne de Chléha, son épouse.»

–Ah! ah! fit Mme Ève, ça se corse! Voyons un peu: Alexis-César? Le petit-fils du seigneur âgé et indélicat, pas vrai?

–Justement.

–Raphaële-Catherine Routza?… Notre Satinette?

–Si vous pouviez m’en donner la preuve, vous me rendriez service, chère madame!

–Ce n’est pas mon état, répliqua celle-ci, mais je le voudrais. Il y aurait bigamie en ce cas, à moins que l’honnête Allemand ne soit mort. Est-il mort? Tout est là!

–Rue du Bac-d’Asnières, continua le fonctionnaire, à Levallois-Perret, il y a un Allemand de Berlin, qui passe son temps dans les cabarets, à boire et à fumer, en toutes compagnies. Il ne fait rien de ses dix doigts; il paye exactement sa dépense, offre des tournées successives à qui veut trinquer avec lui, fait sonner des louis dans sa poche, et est ivre tous les jours, à compter de six heures.

–Le sieur Eckmann?

–William Eckmann, précisément.

–Le premier mari?

–Ah! si j’en étais sûr, fit le préfet.

–Qu’est-ce que vous feriez?

–Rien!

Mme Ève le regarda malicieusement.

–Rien!… rien, fit-elle; légalement, non; mais.

–Quoi? qu’entendez-vous par là, madame?

Elle sourit de plus belle et, se dérobant:

–Suivons, répliqua-t-elle. Nous avons le premier mari, où est le second?

–En enfer, probablement.

–Mort?

–Et enterré.

–Où çà?

–On dit à Port-Saïd.

–Ne peut-on se procurer l’extrait mortuaire?

–Impossible de savoir où chercher, faute de pouvoir fournir l’extrait de naissance; puisque– j’ai eu l’honneur de vous l’avouer–je ne sais pas encore précisément le pays où se place cette légende, peut-être fort embellie, comme toutes les légendes.

«Du reste, les obscurités de cet écheveau embrouillé qu’on appelle la «question d’Orient» font que les tributaires, plus ou moins récalcitrants, de la Porte, n’acceptent pas de consuls de ces principautés, que la Turquie s’obstine à revendiquer comme ses vassales.

–En somme, la bouteille à l’encre. Toutefois, et le grand-père?

–Mort, lui aussi. Mais mort–toujours dit-on, remarquez!–après son petit-fils; si bien que s’il y a bigamie, si le second mariage est illégal, ou même s’il ne s’est pas célébré, l’enfant enregistré à Saint-Jean-de-Latran est adultérin quand même, et que le grand-père, survivant à son petit-fils, a hérité de celui-ci, laissant ses biens à des collatéraux, à des étrangers au besoin, à n’importe qui enfin, sauf à l’enfant né d’Alexis-César et de Raphaële-Catherine Routza, que celle-ci fût: soit l’épouse bigame, soit, ce qui est plus probable, la maîtresse du petit-fils du vieillard en question.

L’auditoire restait légèrement désappointé, comme il arrive quand on vous conte une histoire, réelle ou imaginée, qui n’a pas de dénouement.

Le préfet, qui avait des instincts d’artiste, s’en rendit peut-être compte, car reprenant la parole:

–Et maintenant, dit-il, voulez-vous savoir mon avis?

–Voyons votre avis, mon cher.

–Eh bien, je crois qu’il y a du vrai en tout cela. Et je soupçonne qu’en venant en France Satinette doit poursuivre un but.

–Lequel?

–Celui de rattraper la fortune de son amant, ou de son second mari, comme vous voudrez.

–Dites, de s’en faire une équivalente par la galanterie.

–Peut-être pas!

–Ah! vous allez nier ses liaisons?

–Chère madame, pour affirmer qu’une femme a eu telle ou telle faiblesse, il faudrait y avoir assisté en tiers; or, comme en ces sortes de rencontre, on n’est habituellement que deux.

–Est-ce que vos agents reculent à regarder par le trou de la serrure?

–Peine perdue! Les appartements de gens distingués ont des portières qui masquent les serrures. Au surplus, vous reconnaîtrez que si les amants qu’on attribue à la dame avaient été à ce point dans ses petits papiers, il y a déjà quelque temps qu’elle posséderait de quoi ne pas regretter la fortune du seigneur âgé et indélicat dont nous avons parlé.

–Mais à vous en croire, mon cher préfet, cette femme serait un sphinx, dont vous commenceriez à deviner le secret. Dites-nous ça, qu’est-ce qu’il y a, voyons?…

–Ce qu’il y a, madame? voici ce que j’en sais: il y a sur un point de la Grande-Bretagne, que je ne veux point préciser, un garçonnet de onze ans environ. Grand, agile, robuste, il a je ne sais quoi d’oriental dans la physionomie, et s’il vous donnait la main, à l’américaine, le contact de ses doigts vous étonnerait. Vous croiriez toucher une fine étoffe de soie, fraîche et satinée.

–Étienne-Pierre-Alexandre, né à Rome? demanda Mme Ève.

–Le pasteur chez qui il vit, répond: «John Bentley, mon neveu, fils de Arthur de Bentley, mon frère aîné, marié à Djiva Amar, native de Calcutta, où tous deux sont morts, il y a six ans.

–Alors?…

–Attendez!…

–Délicieux! s’écria de nouveau le général italien, arraché à l’assoupissement auquel, faute de comprendre goutte au récit du préfet, il avait fini par succomber.

–Attendez, répéta celui-ci.

En narrateur qui connaît les ficelles, il prit un temps.

–Mais allez donc! achevez, fit la maîtresse de la maison.

–Trois ou quatre fois par an, une femme au teint bronzé, qui ne quitte guère la baronne de Chléha, reprit le fonctionnaire.

–L’Éminence noire?

–Sa Grâce Pruneau?

–Fleur de charbon de terre?

C’est ainsi que les potiniers désignaient la personne que nous avons fait entrevoir au lecteur, au début de ce chapitre, et que la femme de chambre de Satinette appelait «Mme Pélagie».

–Elle-même, poursuivit le préfet; cette femme noire s’embarque à Calais, traverse la Manche, gagne le presbytère où s’instruit l’enfant, y passe vingt-quatre heures et revient à l’hôtel de la baronne.

–Eh bien? demanda-t-on.

–Eh bien!… voilà tout; voilà ce que je livre à vos méditations, puisque vous m’avez mis sur ce sujet; heureux si votre impression me fournit quelque déduction nouvelle, capable de me fournir les moyens de dissiper le nuage qui entoure la personnalité étrange de cette jolie femme.

–Si ça peut vous servir, dit Mme Eve, apprenez qu’en venant ici, elle cherchait votre collègue de la Chambre, Théo.

–Je sais, fit le haut policier en tirant un bout de papier de son gousset. Ils sont partis ensemble et sont allés prendre du thé au café Anglais.

–Et puis?…

–Je saurai la suite en rentrant à la Préfecture.

–Il n’y a pourtant pas de rideaux à la porte des cabinets du café Anglais!

–En effet, chère madame, mais il n’y a pas non plus de trou de serrure.

Force fut d’en rester là, bien que chacun éprouvât le petit déplaisir du lecteur qui, en bon chemin pour comprendre l’intrigue du feuilleton de son journal, se heurte à l’inévitable: La suite au prochain numéro.

La consolation était qu’on allait se coucher, en se promettant de faire la grasse matinée. Le jour pointait en filets blafards à travers les tentures, infligeant aux reflets des bougies écourtées un caractère quasi lugubre. L’éclat des somptuosités de la table s’éteignait, les fleurs paraissaient fanées, l’atmosphère surchauffée s’imprégnait de senteurs bâtardes, rances, oppressantes, et les costumes défraîchis, froissés, faisaient l’effet de loques. On aspirait à se passer de l’eau sur les doigts, à dépouiller cette défroque, dont les lingeries roussies avaient quelque chose de sale. On se sentait piteux. A s’apercevoir à la glace, en passant, on ne se reconnaissait qu’à demi, tant l’œil tiré, battu, gonflé, marquait une sorte d’abrutissement. Qu’on se trouvait vilain!…

En telle occasion, les adieux sont vite échangés.

–Bonne nuit.

–Dormez bien.

–Vous pouvez y compter. Merci.

En bas, encore moins de façons. Ces quatre messieurs avaient leur voiture. Un coup de chapeau, une poignée de main. Ouf!

Et au cocher:

–A la maison.

–Nous rentrons.

Pour le fonctionnaire:

–A la Préfecture.

Mais tous quatre à l’unisson:

–Bon train!…

Le coupé du préfet longea les anciens boulevards pour gagner le croisement de celui de Sébastopol. Un désert à ce moment. Des balayeurs épars, nettoyant à longs coups de balai circulaires les trottoirs et la chaussée. Des ouvriers imprimeurs regagnant leur lit, après le tirage du canard; des éteigneurs de réverbères, des chiffonniers, et les lourdes charrettes, commençant à enlever les ordures ménagères, qui empesteront la banlieue parisienne.

Pas un passant. Si fait, un; un seul, en chapeau de casimir à ressorts, chaussé élégamment, qui mâchonne un bout de cigare, marchant en suivant des pensées vagues.

–Tiens, fit le préfet avec étonnement, La Phryte! Que diantre fait-il par ici?

La Phryte ne faisait rien du tout; il allait droit devant lui, insoucieux de remonter tôt ou tard à son domicile, vers lequel seul l’instinct le dirigeait.

Ayant refusé à Satinette de se laisser conduire chez lui, il était descendu de la voiture, et, donnant un louis au cocher, il se mit à longer les maisons, sans idée arrêtée. Quand l’heure de dormir est passée, le système nerveux surexcité donne une énergie factice qui engage à prendre de l’exercice. Le ciel était pur, la brise matinale se chargeait des parfums précoces du prochain printemps; il alla, laissant la bride sur le cou à son imagination.

La singulière créature qu’il venait de quitter n’en était pas l’objet. Toutefois, l’influence de celle-ci persistait à son insu. A force de s’être oublié près d’elle, une réaction logique le ramenait à songer à lui, en se rappelant ce qu’elle lui avait reproché à propos de son insouciance.

Il reconnaissait que le mot le définissait exactement, et il voulait qu’elle ne se méprît pas, en croyant qu’il valait mieux que ses œuvres. Assurément, il aurait pu, comme d’autres, comme la plupart de ceux qu’elle avait fait défiler sous ses yeux, dans le grand salon de Mme Ève, escalader les échelons qu’ils avaient gravis.

Jusque-là, il y avait à peine pris garde. Maintenant, il lui venait un peu d’envie. Satinette ne le flattait pas, en assurant qu’il était supérieur à ses fortunés camarades et collègues. Pourquoi restait-il en arrière, s’enfonçant de plus en plus dans l’oubli et la médiocrité obscure?

Elle le lui avait dit: «Ils se sont mariés à des filles riches.» Etait-il donc vraiment besoin, pour lui, de recourir à cet expédient, pour reprendre le pas sur ces médiocrités triomphantes?

Peut-être l’eût-il admis plus aisément, si l’insinuation lui fût venue d’une autre source, si en conclusion, Raphaële ne lui eût pas offert, plus ou moins ouvertement, de le faire agréer parunejeune fille, sans doute de ses amies.

Et, souriant dans sa barbe:

–Je voudrais bien l’apercevoir, sa protégée! se disait-il.

Ah! ma foi, non! Pourquoi, et pour qui secouer la paresse délicieuse dans laquelle il se complaisait? Pour quelle fin? En dépit des tracasseries de ses créanciers, il était si tranquille! La satanée besogne à entreprendre pour triompher–peut-être! –l’intimidait.

Ce n’est pas qu’en thèse générale il eût de la répugnance au mariage. Mais il tenait que l’occasion en était manquée pour lui. Songez donc! quarante ans bientôt; que dis-je? trop tôt! Sans doute, il le regrettait. La solitude avait des heures si maussades! Les succès qu’il faut goûter seul perdent la plus grande partie de leur prix; tandis que les voir partager par une femme–une femme telle qu’il la concevait–y donne une saveur particulière.

Une femme procure un intérieur, aussi; une série de satisfactions saines et réconfortantes, qui se multiplient, grâce à des enfants, qui ravivent l’intérêt à la vie. Les ambitions, qu’on dédaigne, s’ancrent profondément dans l’âme, quand des êtres issus de soi en doivent bénéficier. On veut leur conquérir une aisance, les grandes facilités de l’existence, un nom, un crédit, une considération toute faite. Non, encore une fois, il ne médisait pas du mariage. Mais le temps était passé. Tant pis! N’y pensons plus!

Ne pensons pas surtout à la personne, dont lui avait parlé Satinette. Qui ça? Une jeune fille riche, voilà tout. Avec elle, pas un mariage, une affaire, une association où, en échange des gros sous paternels, elle demanderait de faire figure, de poser pour la galerie. Ce n’est pas ça!

Quelle drôle d’idée, d’ailleurs! Le voyez-vous, lui, se laisser marier pour de bon, par une femme aussi. (comment dirai-je?) aussi discutée, sujette à caution, que la problématique baronne Raphaële de Chléha? C’est pour rire!

Etrange personnalité, en tous cas, celle-ci? Quelle pouvait bien être l’arrière-pensée de sa conduite envers lui, cette nuit? Que fallait-il croire, ou seulement supposer, de ses paroles, de sa tenue? Un jeu, probablement, une intrigue de carnaval, sans plus!

Pourtant, c’est si gravement qu’elle lui avait fait honte de son abandon de lui-même; si gravement qu’elle avait déclaré poursuivre un but, pour l’atteinte duquel il fallait que Théo devînt un «puissant parmi les puissants.»

Eh! s’il y avait du vrai là-dedans, que ne se bornait-elle à se laisser aimer par lui! C’était le plus simple et le plus sûr. Comment ne devinait-elle pas qu’il eût été capable, dès lors, de sortir de sa paresse, de tout entreprendre pour elle, pour ses beaux yeux, de remuer ciel etterre? tant, à sa beauté, s’ajoutaient de charmes intelligents!

Elle lui trottait en tête.

Ah bah! une folie, en somme. Cette femme devait être riche; et lui, il était pauvre. Que dirait-on d’une telle liaison? Quand on n’a pas le sou, il ne faut pas être l’amant d’une femme en vue, qui roule équipage! Sait-on seulement qui payait l’avoine du cheval?

De nouveau, il se dit, mais avec effort et regret, cette fois:

–N’y pensons plus!

Au moment où il s’en avisa, il remarqua que sa rêverie l’avait entraîné fort loin de chez lui: aux abords du cirque d’Hiver. Du regarda, il chercha un fiacre. Pas un. Diable soit! Le jarret commençait à se raidir. Mais le moyen d’éviter le surcroît de promenade?

Bravement il rebroussa chemin, pressant le pas. Et c’est ainsi que le préfet le croisa à la hauteur de la Ménagère, au boulevard Bonne-Nouvelle.

Comme six heures et demie du matin sonnaient, La Phryte grimpait trois étages d’une maison de la rue de la Victoire. Les marches gravies, il tira une clef de sa poche, ouvrit une porte sur le carré, et pénétra dans une antichambre exiguë, que deux chaises de bois parvenaient à encombrer.

Il traversa une sorte de salon-cabinet de travail, meublé à peine d’une bibliothèque, d’une grande table chargée de dossiers, d’une console et de quelques sièges qui aspiraient à des réparations prochainement urgentes. Sur la cheminée, un cartel, au balancier immobile, avec deux vases de pacotille en pendants. Entre deux fenêtres, un piano, vieux modèle, surmonté d’un buste de M. Thiers. Pas de tapis.

Il passa à gauche, gagnant une chambre à coucher vulgaire, en vulgaire acajou, avec des rideaux de cretonne à demi déteints.

Au hasard, il lança ses habits sur les sièges les plus proches, et entra dans un petit cabinet de toilette assez bien aménagé et pourvu, où il s’épongea le visage et se lava les mains. Puis, revenant à sa chambre, il fit sa couverture lui-même, en homme pour qui le valet de chambre est un luxe inaccessible, alluma une lampe et se coula dans ses draps, en ouvrant un livre laissé la veille sur la table de nuit: un roman quelconque, un de ces ouvrages nouveaux, qu’on croit avoir déjà lus et qu’on avale sans fatigue ni plaisir.

A la seconde fois qu’il bâilla, il repoussa le volume, noya la mèche de la lampe dans l’huile et, se tournant vers la ruelle:

–Dieu! que c’est bête, la vie! se dit-il tout haut.

Dix minutes après, il dormait à poings fermés.

III
LE LEADER

Table des matières

Bien que «l’honorable» M. Théodose La Phryte fût député de «Mornessan-lès-Condé» c’était un «Parisien de Paris» comme disent les provinciaux. Il était venu au monde en plein mardi gras, rue Charlot, au Marais, de père et mère natifs de la Capitale.

Comme caractère, un jouisseur, plutôt insoucieux des moyens; sceptique et bon enfant. Cinq louis dans sa poche; mille francs dans un tiroir, l’univers lui appartenait. Il n’avait peur de rien, ni de personne; pas même de ses créanciers, qu’il bernait en leur faisant concevoir des espérances magiques sur son avenir parlementaire, auquel il ne croyait en aucune façon.

Sensible seulement au superflu, indifférent au nécessaire, il se répétait, avec une philosophie à son usage:

–«Bah! ça ira ce que ça pourra! Demain est si loin encore!

Satinette le lui avait dit justement:–Paresseux. Tout comme Figaro, «avec délices» il prenait son parti de tirer le diable par la queue, pourvu qu’il dînât chez Bignon. en compagnie de gens chics. Nature douée; extraordinaire facilité d’élocution et d’assimilation de la superficie des choses; devinant les dessous et les rapports. Mais pas dupe de lui-même, pas homme à s’éblouir à cause de l’effet qu’il produisait aisément sur les autres. Au contraire, prudent, par connaissance intime de ses manques, de ses côtés faibles.

Un être surtout brillant, blagueur et gai, sans foi profonde d’ailleurs. Il méprisait volontiers les mondes réguliers où il y a de la hiérarchie, où il faut conquérir ses grades; voire attendre son tour par respect des «droits acquis». Une de ces personnalités qui, faute de pouvoir être colonel tout de suite, se laissant aller au hasard, préférant les centres faciles et mêlés, mais élégants, où l’on applaudit à leurs saillies, en leur prodiguant des hommages et une considération de surface, qui les distinguent du commun.

En somme, un garçon en train de gâcher sa vie.

Ce n’était pas tout à fait sa faute; cela tenait beaucoup à son éducation; ou, plus exactement, à son absence d’éducation, et c’est miracle qu’au lieu de rester jusqu’ici un bon diable inoffensif, il ne fût pas devenu soit un bandit, soit une vulgaire crapule. Sans y tâcher, sans doute, son père avait bien fait tout ce qu’il fallait pour cela.

Un type, le père. D’une famille de petits bouliquiers, presque des artisans, il avait appris, à l’école des Frères, juste de quoi remplir à seize ans un emploi abrutissant dans les bureaux des Messageries Laffitte et Gaillard. Vers vingt-trois ans, s’étant marié à la fille d’un herboriste qui n’avait pas le sou, il chercha à occuper ses soirées, afin d’ajouterun peu au peu de sas maigres émoluments. , Vouloir n’est pas toujours pouvoir. En attendant une bonne réponse, il barbouillait secrètement du papier, tant au bureau, ’qu’après le dîner, dans son ménage.

Un jour, il arriva radieux chez sa femme.

–Attends un peu! dit-il. Bientôt nous serons riches!…

–Et pourquoi?

Il n’en voulut rien dire.

Mais à cinq semaines de là, il recommanda à sa femme de s’habiller pour six heures. Il viendrait la prendre; on dînerait au restaurant–à quarante sous, au Palais-Royal; une régalade, tout simplement!–après quoi, il la mènerait quelque part.

–Où ça?

–Tu verras!

–Au spectacle?

–Justement.

Plus fort que ça! En sortant du restaurant, on prit un cabriolet. Il y en avait, en ce temps où Paris s’éclairait à l’huile, et où l’on se tordait de rire en apprenant que les Anglais (il n’y a que les Anglais pour imaginer des choses pareilles!!….) prétendaient remplacer la plume d’oie par une plume de fer!

Le cabriolet roula, passa les ponts, longea le Luxembourg et s’arrêta à la grille de la rue Madame.

–Où donc sommes-nous, mon ami?

–A Bobino.

Oh! comble de la surprise! Bras dessus, bras dessous, on traversa le contrôle, sans payer, sans échanger de carton. Que dis-je? le contrôleur fit un petit signe d’intelligence à Monsieur.

–Ah! ça; mais?…

–Tais-toi; on frappe les trois coups; regarde et écoute!

C’était une pièce en deux actes, qu’on jouait pour la première fois. Joli titre: «Du8au15». Qu’est-ce que ça voulait dire? On ne savait. Très original. Mais dès la première scène, on devinait.

Un jeune homme, pauvre gratte-papier, occupant un logement à petit loyer, payable au demi-terme, héritait tout à coup d’une fortune, et quittant son local le8, louait un grand appartement, dont les occupants ne déménageaient que le15. Il ignorait cet usage et arrivait le8. Ayant commandé un ameublement à un tapissier, il croyait que les meubles étaient les siens. Premier quiproquo.

Les locataires étaient une dame et sa fille, ruinées, poursuivies. L’huissier avait saisi le matin. En voyant ce jeune homme s’installer, ces pauvres dames le prenaient pour le gardien de la saisie. Deuxième quiproquo.

D’où, nombre de péripéties finissant, comme de juste, par le mariage du jeune homme riche, avec la jeune fille pauvre.

Comme on voit, un sujet simple, où la fameuse «thèse» brillait par son absence. C’était bourré de calembours, à en dégoûter un commis voyageur, écrit en français de tambour de la garde nationale, d’une sentimentalité nigaude, par échappées, et, au total, d’une bêtise à couper au couteau.

Pourtant le public, composé de grisettes–il y en avait encore, du temps des cabriolets! Dieu! que c’est loin, mes frères!–d’étudiants en béret, d’artisans du voisinage et de dames de boutiquiers faisait bon accueil à l’ouvrage. Tout à coup l’enthousiasme déborda. C’est que l’auteur, encore ignoré, venait de faire à son insu une révolution dans l’art du vaudeville; lui premier, il venait d’inventer ce qu’on appelle: «le couplet de facture».

Déjà on avait remarqué quelques ensembles destinés à chauffer la sortie.

«A table, à table, à table!

«Mangeons ce pigeonneau,

«Qui serait détestable

«S’il n’était mangé chaud!

Mais quand le jeune héritier, embarrassé de sa richesse, constatant que la jeune fille pauvre y trouvait prétexte à refuser son alliance, par délicatesse excessive, tout autant qu’honorable, et que mille tribulations résultaient de cette fortune, quand dis-je, le jeune homme s’avançant au trou du souffleur, au lieu de débiter les huit vers traditionnels, attaqua ce qui suit, on dressa l’oreille. Diable! du fruit nouveau. Ecoutons!

Et l’artiste chanta:

«J’n’ai que du bonheur

«Et ma parol’ d’honneur

«J’donn’rais d’bon cœur

«Tout’ma splendeur

«Pour avoir un petit malheur.

«J’n’étais qu’un gueux

«Pauvre; mais fort joyeux,

«Mais d’puis qu’heureux

«Je fais des envieux,

«Je me sens maussade, ennuyeux,

«J’ai le cœur triste et soucieux,

«J’suis malheureux!

«Je vais regrettant

«Le temp

«Où, sans un sou vaillant.

«Je vivais content

«De l’air du temp!

«A tout moment

«J’étais bon enfant

«Et bon vivant,

«Toujours chantant,

«Me contentant

«D’mes appoint’ments

«Qu’étaient d’neuf cents

«Francs!…»

La salle trépignait. Trois fois l’acteur dut recommencer le couplet. Un triomphe! Et quelques auteurs, égarés en ce lieu, faisaient le nez, craignant la concurrence, et se demandant inquiets:

–De qui est-ce?

A la fin de la représentation, quand le public, battant des mains, réclama le nom de l’auteur, le régisseur se présenta, disant:

–Mesdames et messieurs, le vaudeville, que nous avons eu l’honneur de jouer devant vous, est le premier ouvrage de M. de Rény.

Les bravos éclatèrent de plus belle.

Et le père de Théodose, inclinant vers l’oreille de sa femme, murmura:

–De Rény, c’est moi.

Il crut qu’elle allait montrer une joie profonde. Tout le contraire.

–Quoi! fit-elle, c’est toi qui écris des imbécillités pareilles?…

–Des imbécillités? répéta-t-il, aussi surpris que blessé.

–Pardonne-moi, reprit sa trop sincère épouse; mais j’en suis écœurée, et je me demande s’il est possible que tu aies pu rédiger de telles balivernes sans t’ennuyer toi-même.

–Ah! mon pauvre ami, ajouta la fille de l’herboriste, d’un ton navré, quel malheur que ça ait réussi! Tu vas t’imaginer que tu es un écrivain, quand tu as tant de difficultés à te débattre avec la règle du participe passé; tu vas quitter ta place aux Messageries, pour vivre dans ce milieu louche, en contact permanent avec des actrices qui te détourneront de ton ménage. Nous sommes perdus.

L’auteur applaudi lui jeta un regard haineux, pensant:

–L’abominable buse!

Elle venait de le meurtrir dans ce qu’il y a de plus sensible chez tout homme qui noircit du papier: la vanité. La plaie resterait béante à jamais. Comprend-on cette fille de droguiste infime qui, pour avoir passé ses examens à l’Hôtel-de-Ville, faisant honte à son mari de n’avoir qu’une connaissance confuse et lointaine de la grammaire du bon papa Lhomond?

–Attends-moi là, dit-il sèchement.

Et, gagnant les coulisses, il alla «boire du lait»

–c’est l’expression consacrée–en compagnie de ses interprètes.

Quelles satisfactions d’amour-propre, là! On le fêtait comme un grand homme. On l’embrassait comme du pain, et la louauge lui était versée à longs traits. A la bonne heure! Parlez-moi de ça; voilà vivre; voilà du monde intelligent. Et dire que tout à l’heure, il allait falloir ramener au logis une femme qu’un succès si éclatant choquait, qui la scandalisait, qu’elle tenait pour misérable!

–Nul n’est prophète en son pays, se répétait-il.

Et il pensait au ménage de Molière, se trouvant des ressemblances vagues avec lui.

De ce jour, sa femme l’agaça. Bien qu’elle fût grosse, il la rudoyait volontiers. Mais, se jetant à corps perdu dans la fabrication théâtrale, emmanchant toutes sortes de collaborations, dans les cabinets de directeur, au café surtout; se faisant l’ami des «cabots», qui ne tardèrent pas à le tutoyer, il en arrivait à ne faire que de rares apparitions à la maison.

Le jour où sa femme mit au monde leur enfant Théodose, il y avait cinq jours qu’il n’était rentré chez lui. Ce fut le diable pour le découvrir.

On le joignit enfin, au Café Turc, en train de perpétrer un drame, avec deux camarades, sur le marbre d’une table encombrée de verres de liqueur. Il y avait sept heures qu’il était père sans s’en douter. Le drôle de père!

On ne le vit que trop, par la suite.

La fièvre de lait enleva sa femme et le fit veuf. Il eut beau jouer «la scène de la désolation» à l’église et au cimetière, chacun savait bien qu’en son for intérieur, il poussait un «ouf!» de soulagement.

Le «môme»–c’était l’expression del’époque, aujourd’hui on dit le «gosse»–fut envoyé en nourrice dans la banlieue, à Gonesse. Par le coucou de la porte Saint-Denis, on pouvait y aller en deux heures. Papa ne les trouva pas disponibles, en cinq ans.

Il était si affairé! Ce n’est pourtant pas que son imagination débordât de sujets à traiter. Hélas! en trois pièces, il avait vidé son sac. «Plus rien dans le ventre!» Mais un malin, le père du futur député de Mornessan-lès-Condé! Vivant dans la perpétuelle promiscuité des directeurs, partageant leurs ripailles, s’entourant d’acteurs, il montait la garde autour des théâtres, triturant avec tous des tripotages sur les droits d’auteur, en sorte qu’on imposait sa collaboration à tout venant.

–Votre pièce me plaît, disaient les directeurs, mais elle a besoin d’être retouchée. Je ne puis la jouer ainsi. Allez trouver de Rény. S’il veut y travailler, c’est reçu d’avance.

Et si l’on y faisait des façons:

–Mon petit, ajoutaient-ils, le nom de Rény sur l’affiche vaut cent représentations; c’est le roi des charpentiers!

En vérité, son véritable talent n’était pas là. Rien de plus sot que ses conceptions, de plus plat et incorrect que sa phrase. Son génie, son vrai génie, consistait à dévaliser ceux qui lui apportaient un ouvrage fait. Avec une effronterie implacable, il s’appropriait l’œuvre d’autrui, la gâchant en y mettant sa patte crochue, étouffant l’associé qu’il mettait dans sa poche, le reléguant au dernier plan, comme un parasite, tout en lui suçant les moelles avec l’avidité d’un juif impudent. Un voleur.

Il avait part dans toutes les pièces du boulevard du Temple. Pourtant, il n’était pas si riche qu’on le supposait. C’est qu’alors le théâtre ne rapportait pas tant qu’aujourd’hui. C’est ensuite que le partage clandestin avec les directeurs, régisseurs, etc., rognait notablement ses bénéfices. C’est enfin parce que le juste ciel l’avait accouplé à une espèce de goule, plus vampire encore que lui, s’il est possible.

Une femme séparée, celle-ci, avec qui il vivait maritalement. Une honorable dame que le dernier des figurants de Lazari appelait familièrement «Gargouillette», allusion multiple à certains caractères de sa personnalité morale et physique.

Ah! Gargouillette! L’avait-on assez eue!…

L’âge et l’avachissement, tout en rendant les hommages plus rares et de moins en moins spontanés, ne l’invitaient pas à se modérer sur les choses du cœur, au contraire. Impossible d’obtenir la collaboration de son vieil amant, sans répondre plus ou moins convenablement aux «invites à l’as» de la caduque dévergondée. Dure besogne, pour laquelle il fallait de l’estomac et une bien tenace envie d’arriver.

En tous cas, pas de danger de froisser de Rény par là. Il y trouvait son compte par le répit que lui laissait momentanément l’affreuse harpie, vulgaire, insolente et parlant gras comme fille de barrière.

–Ah! mon cher, disait-il parfois, trouvez-lui donc un amant!… Qu’elle me fiche la paix.

Il la prenait, à mesure, en horreur, cette traînée flasque et déjetée, qui le traitait comme un laquais, l’insultant devant ses amis, le contraignant à surmonter de robustes dégoûts. Un soir, après dîner, comme il faisait un whist dans le salon d’une villa plantée au bord d’une nappe d’eau bleue, elle s’amusa à lui souffler dans le cou, de façon à ce qu’il crût à un courant d’air, ce dont il se garait attentivement, par terreur vertigineuse de la mort.

La troisième fois qu’il sentit le souffle de l’ex-bien-aimée, il se tourna vers elle, et avec plus ou moins de sincérité:

–Voyez donc, lui dit-il, ma chère; je jurerais qu’on a laissé ouverte la porte des water-closets.

Mais, dira-t-on, pourquoi ne la quittait-il pas?

Les gens qui ne connaissaient pas le revers de la médaille se bornaient à prétendre qu’il devait y avoir un cadavre entre eux.

Non! Il y avait que la dame, par toute sorte de moyens, avait accaparé les profits de l’auteur. Qu’elle le lâchât, c’était la misère pour lui. Qu’elle le gardât, au contraire, si un jour, le mari de Gargouillette mourait enfin, le vieux flibustier dramatique pourrait peut-être rentrer dans tout ou partie de ce qu’elle lui avait subtilisé.

Oh! ce mari!…

–Il ne crèvera donc pas! se répétait de Rény avec rage.

Il le vouait aux dieux infernaux, et, en toute occasion, s’évertuait à lui jouer de mauvais tours.

Comme on s’en étonnait, disant à celui-ci:

–C’est incompréhensible! car enfin, puisque de Rény vous a pris votre femme, c’est vous qui auriez des raisons de lui montrer de l’hostilité. Ce n’est pas logique.

–Pardonnez! répliqua le judicieux époux. Très logique, au contraire. Je l’ai eue jeune et jolie; il l’a vieille et laide, il ne me le pardonnera jamais!…

C’est dans ce milieu que Théodose, enfant, puis, ensuite adolescent, venait passer de rares jours de vacances. Certes! il n’y aspirait point. Le langage, les façons, le cynisme de sa pseudo-belle-mère lui répugnaient. Se laisser embrasser par elle lui était une atrocité à subir. Et son père lui inspirait de la pitié.

C’est drôle! Celui-ci jalousait son fils, si galopin qu’il fût encore. Mis au collège aux frais d’une des sociétés confraternelles dont l’auteur faisait partie, l’enfant l’humiliait, sans le vouloir, en remportant des prix. Tout jeune, ce potache le collait, sans y tâcher, faisant malgré lui ressortir l’ignorance paternelle. Le jour où le petit fut de la «Saint-Charlemagne», de Rény en éprouva une mortification encolérée. Son fils en savait plus que lui! Il avait envie d’interrompre ses études, pour le flanquer en apprentissage, afin d’éviter d’être inférieur à son enfant.

Il n’osa cependant, et Théodose passa facilement son bachot.

Plus moyen de le confiner dans une boite. Dès lors, comment s’en débarrasser? Questionné sur la carrière qu’il voulait suivre, le bachelier, dédaignant les élucubrations de son père, demanda à «faire son droit».

Va comme il est dit! Par crainte du qu’en-dira-t-on, il lui servit quatre-vingts francs par mois, au quartier Latin. Sors-toi d’affaire et viens le moins possible! A la conscription La Phryte amena le dernier numéro, ce qui fut une déception pour papa; espérant que l’étudiant tomberait au sort et serait envoyé au loin, le père n’aurait plus à souffrir de la comparaison.

Quand le jeune homme eut passé sa thèse, l’amant de la Gargouillette le prit à part.

–Te voilà un métier dans la main, lui dit-il. Pour te donner le temps de te faire une clientèle, je vais te meubler proprement, puis déposer, chez mon notaire, quinze cents francs de bon argent, qui te seront comptés par quinzièmes, le premier de chaque mois, après quoi… serviteur; pas vrai, mon garçon?

Théodose comprit, de reste, qu’il eût été téméraire de compter sur du surplus, du mari de sa mère; et, renfonçant son chagrin naïf, il se promit de crever de faim plutôt que de demander un sou.

Aussi, se mettant en quête, il parvint en quelques mois à se créer un petit courant de ressources, tant en plaidant au civil les causes dédaignées par’ les grands confrères, qu’en écrivant, dans des revues, des articles de politique sociale et philosophique.

–Tu peux garder ton argent, dit-il à son père, avant que la provision du notaire fut épuisée. Je me suffis maintenant.

Celui-ci se blessa.

–En voilà un vaniteux! pensa-t-il.

Un jour, l’un des journaux qui prenaient de la copie au jeune avocat, étant poursuivi sur un des multiples délits de presse pour lesquels l’empire n’était pas tendre, Théodose accepta de présenter la défense. Ce n’est pas qu’il comptât sur un acquittement. Le rédacteur en chef l’engagait à ne pas s’illusionner là-dessus.

–Nous aurons le maximum, lui dit-il. Je ne veux pas vous prendre en traître, cher ami; réglé comme du papier à musique!

–C’est ce qui me décide, répliqua La Phryte. J’aurai du moins mes coudées franches, et nous allons nous amuser!

On crut à de la présomption. Il n’avait pas eu occasion de donner sa mesure. Cependant, à tout hasard, un des collaborateurs du recueil, sachant la sténographie, se rendit à l’audience, muni de papier.

Il y eut lieu de se féliciter de la précaution. Dès le début, Théodose sauta à pieds joints dans le plat. Froid, pointu d’abord, il déborda tout à coup en sarcasmes sanglants à l’adresse du pouvoir, lui mettant le nez dans ses origines, avec une hardiesse et une netteté qui décontenancèrent le ministère public, tandis que l’auditoire surpris, puis jubilant intérieurement, montrait une mine enchantée.

Le président, le sourcil froncé, se crispait sur son siège. Attentif au moindre écart, il s’apprêtait à provoquer quelque incident qui permît de couper court à l’impertinence de l’orateur.

Pas moyen! celui-ci, qui se voyait guetté, manœuvrait comme un vieux routier, côtoyant les écueils, jouant des farces au tribunal, en lui faisant espérer qu’il allait lâcher un mot de trop, et, au moment où l’on pensait le tenir, s’échappant par la tangente, avec une souplesse merveilleuse.

On n’y tint pas pourtant. En une phrase ambiguë, le président tenta de l’intimider.

Alors, laissant de côté la raillerie, La Phryte s’enflamma, dosant la véhémence avec un talent incontestable, et, élevant la discussion aux suprêmes hauteurs, il termina par une série de traits indignés, sous l’éclat desquels l’avocat général resta visiblement écrasé.

A tout le moins, on se mordait les pouces d’avoir soulevé cette affaire. On dut réprimer les marques d’approbation de l’assistance, et le lendemain, les journaux de l’opposition publièrent in-extenso la plaidoirie si fournie, si diverse du débutant. Les cartes pleuvaient chez lui. Le bâtonnier de l’ordre, si dynastique qu’il fût, le complimenta chaudement, et en revenant au Palais le lendemain, il se vit, à son entrée dans la salle des Pas-Perdus, entouré de confrères, la main tendue.

Le retentissement fut tel, que le président, faisant appeler Théodose, à quelques jours de là,– peut-être par ordre; histoire de voir ce qu’il y avait sous cette éloquence; combien pesait, ou s’estimait la conscience de cet adversaire du régime impérial,–lui insinua paternellement qu’il se trompait de route.

Un succès indéniable, complet.

Un autre homme que le vaudevilliste eût été content, fier de son fils. Le papa de Rény lut la plaidoirie, le cœur serré. Il voulait que tout cela fût stupide, boursoufflé, assommant. Les éloges qu’on décernait à son enfant lui faisaient hausser les épaules. Un homme de talent! Qui? ce garçon qu’il avait vu tout petit? On se moquait du monde! De l’esprit? Où ça?

Le monde est bête! Pouvait-il avoir de l’esprit, cet avocaillon qui bâillait aux féeries, aux drames, aux pièces à femmes de son père? Pour un peu, vraiment, celui-ci serait éclipsé par ce «galopin»! Un bavard, sans plus, qui lui donnait envie de tremper sa plume de bonne encre et d’écrire– écrire! comprenez-le comme il l’entendait–une pièce contre les avocats, où il le mettrait en scène, ce prodige verbeux et redondant. Il faudrait qu’on le reconnût, sous le ridicule, quitte à placer dans la bouche de l’acteur des périodes entières du discours prononcé par son fils.

Le bonhomme enrageait; une particulière envie lui mordait le cœur. Pensez-vous! les journaux parlaient de ce garçon, le couvraient de fleurs, quand, depuis quelque temps, la critique commençait à traiter son père avec une sorte de commisération aigre-douce.

Et quel mauvais esprit! Quoi! ce polisson se permettait d’attaquer le gouvernement, de lancer des pointes à l’entourage de l’empereur, de railler l’auguste sauveur de la famille, de la propriété et de la religion? Un scandale! Une infamie! Pourvu qu’on ne sût pas que le révolutionnaire La Phryte, fût le propre fils de Rény!

«Tu feras prudemment de ne pas t’en vanter, lui écrivit-il brutalement, car, pour moi, je rougis de la parenté avec un tel énergumène; un enfant assez sot et ingrat pour oser manquer de respect et de soumission envers le monarque qui a décoré son père de l’étoile de l’honneur.»

Sans aller jusqu’à lui défendre sa porte, l’auteur dramatique lui faisait présager un accueil sévère, s’il se présentait, et ne lui cachait pas que sa digne compagne restait froissée dans ses plus chères convictions; bien qu’à tout prendre, elle tînt plutôt pour la légitimité. Mais faute de grives on mange des merles, et, la tête sur le billot, vous ne l’eussiez pas empêchée de proclamer que l’impératrice était la plus jolie femme qu’on eût jamais connue; sauf peut-être Marie-Antoinette.

«Va, va, disait en terminant l’amant de Gar-gouillette, sape les fondements de la société, déchaîne l’Hydre de l’anarchie, suscita es convoi-«tises des incendiaires et des partageux (à qui «Clairville a si bien dit leur fait pourtant), tu n’ar-«riveras jamais, par ce moyen, à te concilier la «considération des honnêtes gens.»

Vous savez: ces fameux «honnêtes gens» qui sont exclusivement ceux qui pensent comme vous, le surplus n’étant nécessairement que de la canaille.

Théodose n’y attacha que peu d’importance, sachant qu’un temps passé, on n’y penserait plus. Il fit le mort. Et quand, venant chez son père à l’occasion du jour de l’an, la maîtresse de celui-ci lui décocha une aigreur au sujet de ses opinions, il lui glissa à l’oreille quelques mots dont la rude franchise lui ferma le bec, séance tenante.

Sur quoi la guerre éclata. A ce moment, il était à Toulouse pour les besoins d’un procès. La cause gagnée, il s’embarqua en hâte, voulant participer à la défense de Paris, sa ville natale. Trop tard. Impossible de pénétrer dans la Capitale.

Trop longtemps à son gré, il ne sut comment employer utilement ses facultés. Enfin, Gambetta arriva.

–Voilà un homme, pensa Théo.

Et, sans en chercher plus long, il alla se mettre à la pleine et entière disposition du délégué de la Défense nationale. Celui-ci pouvait bien en faire ce qu’il voudrait. Sacrifiant intentionnellement sa vie, il eût accepté les missions les plus périlleuses; il se fût fait espion, si le besoin s’en était présenté.

En attendant quelque occasion, Gambetta l’envoya commander un corps franc, à la suite de Chanzy, Théo s’y conduisit vaillamment en plusieurs rencontres, aventurant sa peau avec un entrain qui le fit remarquer tout de suite.

Fait prisonnier avec une blessure grave, il parvint à s’échapper, et, faute de pouvoir revenir à son général, il rejoignit Faidherbe dans le Nord. On connaissait les faits qui l’avaient mis en lumière. De nouveau il fit acte de bravoure intelligente. Tant et si bieu qu’aux élections, le canton de Mornessan-lès-Condé l’envoya siéger à la Chambre de Bordeaux, sans qu’il eût sollicité les électeurs.

Et voilà comment ce garçon, sans ambition, inconscient de sa valeur, était devenu député.

Député, lui! Son père en sautait au plafond; député, ce fils qu’il avait vu tout petit et qui semblait mépriser les œuvres, la réputation et la supériorité paternelles; lui, ce méchant avocaillon, qui, à la tribune, s’était permis de parler sans cérémonie du régime impérial, sous lequel son père avait été décoré? Ça fait pitié, vraiment! Bien plus, c’est scandaleux, ignoble!

Ah! oui, papa Rény le regrettait, l’empire! C’est que depuis le4Septembre, le bonhomme avait terriblement perdu de son crédit. On lui refusait ses pièces à présent. Au Vaudeville, au Gymnase, il avait fait four. Un de ses drames à l’Ambigu, avait si bien piqué sa tête qu’on n’était pas allé jusqu’au bout.

Lui qui jadis entrait en maître dans le cabinet des directeurs, on lui faisait faire antichambre. Les acteurs refusaient les rôles qu’il leur distribuait. On commençait à le traiter de «vieux raseur». Et jamais, plus jamais les journaux ne parlaient de lui.

Pour comble, sa concubine le maltraitait durement. On eût dit qu’elle eût pris parti de le décourager de la vie commune. Une belle duperie, en ce cas! C’était à se demander comment il mangerait demain, s’il ne serait pas réduit à demander des secours–le vilain mot!–à la Commission des auteurs; car, comme un niais, pour frustrer son fils, il avait passé tous ses gains au nom de la dame. Elle possédait des immeubles à Paris, villas au bord des différentes mers dont les côtes de France sont baignées. Qu’il lui prît fantaisie de le jeter à la porte sans même lui donner ses huit jours, comme à un domestique, elle l’avait belle, assurément. Il en claquait des dents de peur. Il la savait si à fond, l’aimable coquine. Son seul espoir était qu’elle devînt veuve à la fin, et que, par un reste de pudeur, elle l’épousât.

Et dire que ce malheureux faisait encore des jaloux. Pas une sympathie. Il avait, il est vrai, exploité un si grand nombre de jeunes confrères, quand il tenait le haut du pavé, que le mépris blagueur l’accablait de toutes parts et qu’on se réjouissait ouvertement de sa dégringolade.

Quand vers quatre heures, il promenait ses cheveux blancs, le long des boulevards, il lisait sur le visage des gens du bâtiment, attablés aux différents cafés, la gouaillerie dont ils se régalaient à son détriment. Il entendait les déplaisances crues qui le saluaient au passage. Les acteurs qu’il avait traités du haut en bas aux répétitions, les collaborateurs dont il avait sucé le sang pour s’en faire des revenus, les volant comme dans un bois, le regardaient d’un air narquois, sans mettre la main au chapeau. Et comme on se moquait de lui et de ses fameux couplets de facture, aujourd’hui démodés!…

–Vidé, le père de Rény! N’en faut plus, une vieille baderne!

On n’imagine pas ce que c’est que le sentiment de la désaffection du public, pour quiconque a joui d’une célébrité de bon ou de mauvais aloi; ce que souffre l’homme dont les journaux ont relaté les faits et gestes, quand le silence se fait autour de lui; les âcres jalousies qu’il ressent de voir les nouveaux lui monter sur les épaules et le renfoncer dans l’obscurité!

Que c’était dur pour celui-ci! Si dur que parfois il lui venait des envies de revenir à son fils, pour s’oublier en lui, pour se cantonner dans le renom relatif qu’il avait conquis.

Et puis non! Encore une fois, il l’avait vu trop petit. Il ne pouvait avaler que cet enfant le dominât d’une supériorité quelconque. Il jouissait davantage à le contester, à le rabaisser. Oh! voir le nom de La Phryte dans les feuilles publiques!… Ça lui crevait le cœur. Il achetait le Pays, et se délectait à lire les éreintements dont le député était l’obj et.

Le pis est que Théodose savait exactement à quoi s’en tenir sur les dispositions de son père. Il le lui pardonnait sans doute; d’un peu haut, par exemple; mais s’il parvenait à ne plus s’en affliger, il n’en mesurait pas moins la profondeur de solitude et d’abandon universel où il végétait avec ennui.

De là cette nonchalance dont Satinette lui avait fait honte; de là aussi le scepticisme, l’absence d’idéal, de foi, et disons tout, de moralité, qui le caractérisait, en le diminuant. De là, enfin, l’espèce de philosophie négative et misérablement résignée qui le poussait à se répéter:

Бесплатный фрагмент закончился.

179,58 ₽
Возрастное ограничение:
0+
Дата выхода на Литрес:
16 января 2025
Объем:
310 стр. 1 иллюстрация
ISBN:
4064066319991
Издатель:
Правообладатель:
Bookwire
Формат скачивания:

Похожие книги