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Édouard Cadol

La diva


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066327057

Table des matières

I LOUIS SKÉBEL

II LE FILS DE SON EXCELLENCE

III ADRIENNE

IV UNE SOIRÉE THÉATRALE AU CHATEAU DE COMPIÈGNE

V LA PERQUISITION

VI UN HOMME CONSIDÉRABLE

VII LE MARCHANDAGE

VIII LA FÊTE D’ASNIÈRES

IX UN NOUVEAU BAIL

X LA HAINE ET L’AMOUR

XI DANS LES PETITS APPARTEMENTS

XII LE NID D’UNE FAUVETTE

XIII LE VICOMTE GONTRAN DE VAL–HUCHON

XIV COMPÈRES ET COMPAGNONS

XV EN DÉSESPOIR DE CAUSE

XVI LA BRU DE MONSEIGNEUR

XVII LE RÉVEIL

XVIII QUID?

XIX L’AUDIENCE

XX LE JOUR DE L’AN

XXI L’ENFANT DES SÉPARÉS

XXII GABRIELLE

XXIII LA LOGIQUE DES CHOSES

XXIV LE DERNIER ASSAUT

XXV ÉPILOGUE


PARIS

CALMANN LÉVY, ÉDITEUR

ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES

RUE AUBER, 3,ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15

A LA LIBRAIRIE NOUVELLE

1879

Droits de reproduction et de traduction réservés


LA DIVA

Table des matières

I
LOUIS SKÉBEL

Table des matières

Il faisait un temps atroce; ce froid de novembre, où la décomposition des feuilles tombées, en saturant l’atmosphère de miasmes fiévreux, triple la mortalité dans les agglomérations populeuses. A Paris, les enfants tombaient comme des mouches à la première gelée; les hôpitaux regorgeaient.

Il faisait cher vivre, et la masse des petits employés, chassés dans la banlieue, s’endettaient en criant la faim.

Cependant les journaux officieux publiaient tous les matins le même article satisfait sur la prospérité du pays, assurant que, grâce au gouvernement, tout allait le mieux du monde.

De fait, boursiers et femmes faciles menaient un train princier et nombre de gens, qu’autrefois on avait vus affublés de guenilles, tranchaient maintenant du personnage.

Or, un soir, vers sept heures, un grand diable de garçon, joufflu, mal peigné, crotté comme un poète de l’ancien temps,–ils ont des parts d’agent de change aujourd’hui! –et insuffisamment couvert d’un paletot d’été, que le grand soleil et la pluie avaient rendu de couleur indécise, arpentait lestement la rue de Richelieu.

Quelque hâte qu’il parût avoir d’arriver au terme de sa course, chaque fois qu’il rencontrait au passage les affiches de spectacles, il s’arrêtait net, et cherchant celle du Théâtre– Lyrique, il se plantait devant.

Elle était double ce jour–là.

La première division portait le spectacle du soir: Richard Cœur–de–Lion, et le Roi Candaule, d’Eugène Diaz.

La seconde était disposée à peu près ainsi:

«Demain, relâche

» pour sixième représentation

» Par ordre

» AU CHATEAU IMPÉRIAL DE COMPIÈGNE DE

» LA PRINCESSE ALDÉE,

» Opéra fantastique en cinq tableaux; paroles de

» MM. Jules Barbier et Michel Carré,

» Musique de

» M. LOUIS SKÉBEL.»

On eût dit que ce grand diable de garçon eût entrepris d’en apprendre le texte par cœur. Après une première lecture, il y revenait, et, à la dernière ligne, il prononçait à mi– voix, ce nom de: Louis Skébel, avec une sorte de délectation intime; le répétant à plusieurs reprises, en nuançant ses inflexions.

C’est que ce Louis Skébel, c’était lui.

Natif de Thionville, fils du greffier de la mairie, il s’était senti la vocation de la composition musicale, et contre vent et marée il avait suivi son idée, avec ce bel entêtement de Lorrain, dont le diable n’aurait pas raison.

A dix–sept ans, las de lutter contre la résistance de son père, qui n’était ni moins Lorrain ni moins entêté que son fils, celui–ci prit la clef des champs, et, fort de son vouloir, il débarqua à Paris, avec quatre louis dans sa poche, un violon, dont il avait appris tout seul à se servir, et toute sa garde–robe dans un foulard.

Le matin même de son arrivée, se donnant seulement le temps de se débarbouiller, afin qu’on ne le prît pas pour un nègre, il se présenta dans deux endroits qui n’ont, en apparence, que peu de rapports entre eux: au Conservatoire de musique et à Saint–Eustache.

Ici et là, on lui fit subir un examen quelques jours après.

Il échoua au Conservatoire; mais il fut accepté à la maîtrise de Saint–Eustache, à titre d’enfant de chœur solo d’attaque, avec la haute paye de dix–huit francs par mois.

C’était maigre; d’autant que, taillé en hercule, il était affligé d’un appétit féroce. Par bonheur, le casuel lui valait une trentaine de francs de surplus, et comme la charcuterie lui semblait chose délicieuse, il arrivait à vivre.

Bientôt, d’ailleurs, une circonstance fortuite lui procura de nouvelles ressources.

Commandé, pour une messe de mariage, il attendait la venue des époux, quand le suisse, accourant tout troublé dans la sacristie, annonça qu’un malheur venait d’arriver à l’organiste.

–Ah! monsieur l’abbé, monsieur l’abbé! fit–il.

–Et quoi donc, Gérôme?

–M. Bellafont vient de tomber à l’entrée de l’église, et quand on l’a relevé, il a perdu connaissance.

–Courez, et transportez–le ici, dit le premier vicaire,

Bellafont était un vieux brave homme, ancien prix de Rome, sous la Restauration, que les duretés de la profession avaient réduit à la condition d’exécutant, et dont la santé s’était altérée à lutter contre les difficultés de la vie artistique.

Par excès de malechance, ce jour–là, le malheureux, se croyant en retard pour la messe, avait voulu monter plus vite que de raison les marches de la paroisse; son pied avait porté à faux; il avait glissé, et l’on pensait qu’il s’était cassé le bras.

A peine l’avait–on étendu dans la sacristie, en donnant ordre à un enfant de chœur d’aller chercher le premier médecin venu, que le bedeau, ne se doutant de rien, annonça l’arrivée de la noce.

–Que faire?

Skébel hésita longtemps. Enfin, poussé par le désir d’obliger les gens, il s’avança et dit:

–Je sais un peu tenir les orgues. Si l’on veut, je tâcherai de suppléer M. Bellafont.

A tous risques, on accepta; mais, dame! on n’était pas tranquille.

Cependant tout marcha régulièrement. Bien mieux, à deux reprises, durant les prières qui se disent à voix basse, et après la bénédiction, quand les mariés et le cortège de invités se rendent à la sacristie, l’orgue jeta sous les voûtes sonores, des improvisations dont on fut frappé, et, pour tout dire, charmé.

Cela valut à Louis des leçons de piano dans quelques familles où les vicaires avaient du crédit.

A ces chétifs revenus, le Lorrain en ajouta bientôt d’autres d’un genre analogue. Il entra, à titre d’alto, dans un théâtre de drame, passant sa soirée à grincer des trémolos sur l’entrée en scène du traître ou de la jeune héroïne, aussi innocente que persécutée et, l’hiver, il faisait sa partie dans des orchestres de danse, aux bals de barrière.

Pourvu qu’il eût cinq–heures de bon, et bien à lui, chaque jour, il acceptait tout, et ne ’se plaignait de rien. Ces cinq heures, sa consolation! il les consacrait à l’étude et à des exercices de composition, qui allaient jusqu’à refaire en entier la partition de Charles VI, non content d’avoir mis tout le Cid en musique.

Un jour, il fut mandé à l’Opéra–Comique.

Un compositeur en renom de cette époque, venait de tomber malade, au beau milieu des préparatifs d’un ouvrage, sur lequel la direction avait compté. Les principales mélodies étaient trouvées; mais il restait à composer les chœurs, les ensembles, certains récitatifs, toute l’orchestration et le dernier acte en entier.

Était–il homme à parachever cette besogne, sans autre profit qu’une mince part des droits d’auteur, et en restant dans la coulisse; c’est–à–dire, en consentant à ce que son travail fût attribué à son grand confrère?

–Donnez! répondit–il.

–Marché conclu.

Et trouvant cette fois l’occasion d’employer ses facultés natives, il y mit tout ce qu’il possédait d’imagination et de savoir.

–Ah diable! fit le directeur, à l’audition de ce qu’il apportait, vous êtes du bâtiment, vous, mon gaillard! C’est dommage de ne pas signer ces choses–là!

–Bah! répondit bonnement Skébel, le sac n’est pas vidé pour si peu. On en a d’autres. Je ne me repens pas de l’affaire.

L’opéra réussit largement, et si, pour le public, ce succès ne sortit point le Lorrain de l’obscurité, du moins les gens du métier le connurent et fondèrent des espérances sur lui.

C’est ainsi que le directeur du Théâtre–Lyrique d’alors lui confia le livret de la Princesse Aldée.

La musique, composée, écrite, orchestrée en moins de trois mois, n’inspira qu’une confiance médiocre aux intéressés.

Mais contre toute prévision, il se trouva que la première représentation fut un triomphe.

Dès le lendemain, les journaux donnaient à cette première l’importance d’un événement. Le nom de Skébel fut désormais dans toutes les bouches et la France compta une illustration de plus.

Songez que, déjà, vingt photographes sollicitaient l’avantage de le portraicturer gratis: suprême sanction de la célébrité contemporaine, et il n’y avait plus, dans l’univers, que deux personnes qui n’appréciassent pas à sa juste valeur le succès de Louis Skébel.

La première, c’était l’auteur de ses jours, maître François Skébel, qui se donnait pour magistrat, et disait de son fils:

–C’est un crétin.

La seconde, c’était Louis Skébel lui–même, qui ne se voyait aucune raison de n’être plus ce qu’il était la veille. Par cela qu’on ne sait jamais, au juste, ce que l’on vaut dans l’opinion des tiers, il continuait de se tenir pour un pauvre diable de garçon, fort en peine de payer son terme, et à plus forte raison, de caresser le moindre rêve d’avenir.

Ce n’est pas qu’il n’en eût la tentation; bien au contraire!

Le travail des répétitions avait précisément amené des relations qui lui avaient mis au cœur un mal étrange et tout nouveau pour lui: l’amour!

Mais n’était–ce pas folie?…

Naïf, timide, et pis que modeste, quoique musicien, il n’était pas homme à se croire capable d’inspirer la seule affection à laquelle il pût être sensible: une affection légitime, allant droit au mariage et à la constitution d’un nid, tout plein, à fur et à mesure, de beaux galopins gâtés, rougeauds et braillards.

Il lui semblait que pour consentir à se lier à lui, pour la réalisation d’un tel ’idéal, il faudrait avoir la berlue. Il se trouvait si peu séduisant avec son grand corps, sa grosse tête, surmontée de cheveux emmêlés, ses pattes massives et ses façons de paysan du Danube! D’ailleurs, un ménage coûte gros, et il n’avait pas le sou vaillant.

Voyez au surplus où il en était, et s’il y avait de quoi se donner les gants de songer à l’amour!

Si, en dépit de la pluie, il remontait cette rue de Richelieu, le ventre creux, malgré l’heure du dîner passée, c’est qu’il allait, en se violentant, demander, quémander, mendier, quelques centaines de francs à l’agent général de la Société des auteurs et compositeurs dramatiques. Ah! qu’il s’y sentait de répugnance et d’humiliation! Cependant il poursuivait sa route: il le fallait!…

Arrivé au coin de la rue Saint–Marc, il traversa de biais et, le cœur serré, il entra sous la porte cochère du numéro30.

–Monsieur Peragallo? demanda–t–il, en faisant effort.

–Ses bureaux sont fermés, lui fut–il répondu.

–Je pense bien, mais j’ai besoin de le voir pour une affaire qui ne peut se remettre à demain.

Visiblement, le portier avait une consigne. Cependant, si gauche et crotté que fût ce grand garçon, il avait en lui quelque chose de sympathique qui s’imposait, et le portier ne put y résister.

–Ma foi! fit–il, montez toujours. S’il est chez lui, il vous recevra peut–être.

Louis ne se le fit pas dire deux fois.

En enjambées de quatre marches, il escalada trois étages et sonna à une porte.

La bonne qui lui ouvrit fit, elle aussi, des difficultés; mais elle aussi, subissant le charme que ce grand diable, au sourire piteux, répandait autour de lui, passa outre aux recommandations de son maître et introduisit le compositeur dans une pièce, à travers la porte de laquelle, un bruit de vaisselle et d’argenterie lui apprit qu’il surprenait son monde à table.

Il en augura mal pour ce qu’il venait solliciter. Il s’attendait, du moins, à se morfondre là, jusqu’à ce qu’on eût pris le café.

Il n’en fut rien.

Après quelques minutes, la porte s’ouvrit et il vit s’avancer un homme à la physionomie avenante.

–Pardonnez–moi, monsieur, dit Peragallo, de vous recevoir ainsi; mais je n’attendais aucune visite. Votre démarche, me dit–on, est d’un caractère exceptionnel et urgent; veuillez m’apprendre ce que vous attendez de moi.

Oubliant de s’excuser de son indiscrétion, et sentant d’instinct que la politesse consistait à prendre le moins de temps possible à la personne qu’il relançait ainsi jusque dans son intérieur, Skébel lui dit, tout d’un trait:

–Monsieur, je suis obligé d’aller demain au château de Compiègne. Or, je n’ai pas le nécessaire pour y paraître convenablement. Je viens donc vous demander le service de m’avancer de quoi faire figure décente.

L’agent général, habitué à d’autres manières, pleines de circonlocutions, de la part de ceux qui frappent à sa caisse, ne put réprimer un sourire.

–Je ne dis pas non, répondit–il. Pourtant, ne pensez– vous pas qu’avant toute chose, il serait bon que vous me dissiez à qui j’ai l’honneur de parler.

–Excusez–moi, monsieur, répliqua Louis. Je suis un peu distrait par nature et la démarche que je me permets est si inusitée pour moi, qu’elle me trouble. Je suis l’auteur de la musique d’une pièce qu’on a jouée la semaine passée au Théâtre–Lyrique.

–La Princesse Aldée?

–La Princesse Aldée, oui monsieur.

–Ah! vous êtes.?

–Louis Skébel.

–Mais, mon cher monsieur, reprit Peragallo, je n’ai pas de service à vous rendre. Les cinq premières représentations de la Princesse Aidée ont mis, dans ma caisse, une somme qui vous appartient, et qui nécessairement est toute à votre disposition. Je n’en ai pas, là, le chiffre exact; mais vous n’avez qu’à me dire ce qu’il vous en faut.

Le compositeur réfléchit un moment, puis tenté de profiter de la facilité de son agent pour se passer quelques fantaisies:

–Mon Dieu! fit–il, si, sans vous mettre trop à découvert vous pouviez me donner. trois cents francs, je vous en serais vraiment obligé.

–Trois cents francs! répéta l’agent général en ouvrant de grands yeux. Ah çà! mais d’où tombez–vous donc? De la lune?…

–C’est trop? balbutia Skébel déconcerté.

–Attendez! fit son interlocuteur en sortant vivement.

–Il se moque de moi! pensa le jeune homme un peu déconfit.

Quand l’agent général rentra, il avait deux billets de cinquante louis à la main.

Tenez, fit–il, en les présentant au compositeur, voici toujours un acompte! Nous réglerons le dix du mois, et si d’ici là, vous avez d’autres besoins d’argent, envoyez toucher un bon, de dix heures du matin à quatre heures du soir.

Skébel, interdit, contemplait les deux billets de banque, doutant qu’il y eût droit.

–Ah ça, monsieur, dit–il, combien donc, à peu près, pensez–vous que cet ouvrage puisse me rapporter?

–Si l’on vous en offre cinquante mille francs, ne traitez pas; on vous volerait plus de moitié.

Étourdi, titubant comme un homme ivre, Louis Skébel sortit de là, transfiguré.


II
LE FILS DE SON EXCELLENCE

Table des matières

Le lendemain, vers neuf heures du matin, la salle des pas perdus de la gare du Nord offrait un aspect inaccoutumé.

A la cohue des voyageurs ordinaires, se mêlaient des groupes remuants et gais, qui, par là, se distinguaient des autres, affairés et inquiets de leurs billets et de leurs bagages.

–Ce sont les acteurs du Théâtre–Lyrique qui vont jouer à Compiègne, répondaient les employés quand on les questionnait.

Dans le nombre, il se trouvait une jeune fille d’une exquise grâce et de maintien modeste.

Élève du Conservatoire, récompensée d’un accessit à l’avant–dernier concours, elle avait renoncé à poursuivre ses classes, acceptant sans marchander le premier engagement qui lui avait été offert.

–Vous avez grand tort, ma chère enfant, lui dit son professeur. S’il en est temps encore, ne signez pas. Donnez–nous une année, et toutes vos qualités seront dans leur éclat, tandis qu’actuellement vous risquez de compromettre votre avenir.

–Que ma profession me permette de vivre honnêtement, monsieur, répondit–elle, c’est tout ce que j’espère de cet avenir. Mais le présent est plus pressant pour moi.

–Quoi! l’indépendance? Vous êtes malheureuse chez vous?

–Ah! Dieu, non!

–Une amourette alors?… Quelque mariage auquel on s’oppose?

–Encore moins.

–En ce cas?…

Il la vit sourire mélancoliquement.

–Je suis indiscret? ajouta le professeur.

–Non, monsieur. Mais il faut que je gagne ma vie le plus tôt possible; ma mère est épuisée.

–Et votre père?

Elle hésita un instant; puis:

–Mon père est un condamné politique.

–Exilé?

–Déporté à Lambessa.

Le professeur n’insista plus, et la jeune artiste s’engagea.

Ses débuts passèrent inaperçus, et Louis Skébel fut le premier qui lui confia une création: un tout petit rôle effacé, de troisième plan, qui ne comportait que deux couplets, le reste consistant à tenir une partie dans les morceaux d’ensemble.

A peine deux journaux avaient–ils imprimé son nom: Mademoiselle Adrienne, avec un mince compliment sur son attrayant visage.

C’est bien le mot: attrayant.

D’autres avaient les traits plus réguliers, les yeux plus beaux, les cheveux de couleur plus franche; mais le regard, la physionomie, le port de la tête, tout en elle avait un attrait frappant, attrait d’intelligence et d’affabilité, de franchise et de droiture surtout.

Mise avec simplicité, d’une correction de tenue à laquelle ses vingt ans donnaient un charme élégant, elle était de ces femmes qui plaisent au premier abord.

Selon une habitude, qui ne souffre guère d’exception au théâtre, cette jeune fille était accompagnée de sa mère. Mais, contre l’usage, celle–ci n’avait absolument rien du type de la «mère d’actrice».

Loin de se plaire dans le monde spécial où sa fille l’entraînait, elle avait le plus parfait mépris de tout ce qui touche au domaine artistique.

Du directeur au dernier des figurants, tout, dans ce centre singulier, lui inspirait une souveraine répugnance; les auteurs, compositeurs et journalistes compris.

A peine consentait–elle à répondre, par un imperceptible mouvement de tête, au salut que les uns et les autres lui adressaient, et jamais elle n’avait fait l’honneur à aucun de lui adresser la parole.

Au foyer, dans les coulisses, elle passait silencieuse et raide, comme un piquet, ne voyant même pas les collègues de sa fille, insensible à tout ce qui l’entourait, et si bien muette et désintéressée qu’elle paraissait absente, rentrée en elle–même.

–«La mère–la–Folie!» l’avaient surnommée les camarades d’Adrienne, par un tour d’esprit familier aux acteurs.

Cette vieille dame était la fille d’une ancienne mercière de la rue Neuve–des–Mathurins, qui, autrefois, avait été autorisée à mettre, sur son enseigne: «Fournisseur de la Maison Royale.»

Catholique jusqu’à l’idée fixe, imbue de naissance de tous les préjugés cléricaux de la bourgeosie bien pensante, elle avait eu le perpétuel, déplaisir de n’avoir affaire qu’à des gens en opposition diamétrale avec ses convictions; si tant est qu’on puisse appeler convictions, des partis pris, jamais examinés.

Son mari, plus que tout autre, l’avait froissée, au point qu’après avoir bataillé sans succès, contre lui, durant d’interminables années, elle l’avait pris en pitié; le laissant dire et faire, sans jamais plus le contre–carrer; le plaignant avec la tendresse que les âmes charitables professent pour les fous.

Celui–ci, Agénor Baroit, était de ces hommes à principes qui ne transigent sur aucun point.

Franc–maçon, affilié aux sociétés secrètes de la fin de la Restauration, combattant de Juillet, émeutier de1831, échappé par miracle à l’affaire de la rue Transnonain, collaborateur de la Réforme et de la Démocratie pacifique sous Louis–Philippe, blessé sur la place du Palais–Royal en février 48, puis chef de barricade en juin de la même année, il s’était fait prendre lors du coup d’État, et les commissions mixtes l’avaient envoyé à Lambessa, où le climat et la dure vie de ce bagne avaient pu ruiner sa santé, mais non amollir son âme.

Et sa femme avait assisté à tout cela, impuissante à le retenir; blâmant en secret ses actions et le mobile qui le poussait; attribuant le tout à de la faiblesse d’esprit, et brûlant cierge sur cierge à tous les saints du Paradis, pour obtenir que son mari fût touché de la grâce.

Durant la captivité de l’insurgé, la pauvre et digne femme n’avait reculé devant aucune tâche, pour vivre honnêtement, élever sa fille, et, autant que possible, adoucir le sort du père de celle–ci, en lui envoyant le plus possible d’argent.

Un jour, une amnistie fut promulguée, et bientôt le père rentra dans son foyer.

Qu’on eut peine à le reconnaître! Il avait vieilli de vingt ans.

Courbé, blanchi, agité de tremblements nerveux, il ne conservait de vitalité que dans le regard, où il était facile de saisir les signes d’une âme ardente.

Sa femme n’eut pas besoin d’un long temps pour comprendre que les idées de son mari n’avaient pas varié d’une nuance, et que les cruautés de la transportation n’y avaient ajouté qu’une haine imperturbable.

Cependant, madame Baroit n’en conçut pas trop d’inquiétude.

Tenant volontiers cette haine pour monomanie, manifestation d’une sénilité prématurée, et croyant le pouvoir si bien établi, si fort, si satisfaisant surtout, que personne ne pouvait accueillir l’espoir de l’entamer, elle bénit les conditions qui avaient été imposées à son mari, pour qu’on tolérât qu’il revînt dans la capitale; à savoir: interdiction de s’occuper de politique.

Ils étaient beaucoup dans ce cas, alors, et par là, fort embarrassés de trouver un emploi. Intimidés par la surveillance occulte dont ils étaient l’objet, suspectés d’autre part, par ceux de leurs coreligionnaires qui n’avaient pas voulu profiter de l’amnistie, répugnant à accepter des fonctions dans certaines affaires industrielles aux mains de leurs adversaires, la plupart menaient une vie difficile.

«Patience!» écrivaient leurs amis de Bruxelles, de Genève et de Londres. «Ça ne peut durer; l’Empire n’en a pas pour six mois.»

Ils le croyaient sans doute, s’efforçant d’ailleurs, par tous les moyens, de hâter l’heure de la revanche. Mais ceux de Paris partageaient de moins en moins l’illusion, et, sans se décourager, le besoin les pressant, ils étaient forcés, à mesure, de se créer des ressources.

Victor Borie s’était mis à faire ce qu’on a appelé en plaisantant de l’agriculture en chambre; il écrivait pour les publications de Bixio; Valchèré s’adonnait plus spécialement à la viticulture; d’autres entraient dans des administrations privées et dans le service des chemins de fer.

Baroit se fit correcteur d’imprimerie.

Un jour, il rencontra Ranc à la libraire Lacroix–Wer– bœckowen.

On causa de Lambessa où ils avaient souffert ensemble; puis de ce qu’on devenait à Paris, et Ranc lui proposa d’entrer dans un journal non politique, le Panthéon de l’Industrie, dont Delescluze était le rédacteur en chef.

Delescluze, lui, arrivait de Cayenne.

Froid, sobre de paroles, d’une probité rigide en toutes choses, de mœurs austères et, en morale, plutôt intolérant, il fit d’abord des difficultés pour agréer Baroit, lui reprochant de souffrir que sa fille se destinât au théâtre.

–Je ne me reconnais pas le droit de m’y opposer, répondit celui–ci.

–Et comment?

–D’autres, parmi nous, disent: «la famille avant la cité; la cité avant la patrie». Moi, je ne suis pas communaliste et j’ai retourné la formule:&La patrie avant tout!» Or, je me connais. L’occasion là, j’oublierai femme et enfant, pour délivrer mon pays du joug impérial. Dès lors, je dois prévoir l’insuccès, que, cette fois, je payerai de ma tête. Dans ces conditions, il faut que ma fille ait liberté de faire elle–même sa vie.

Finalement, et quoi qu’il en pensât, Delescluze admit le père d’Adrienne dans la rédaction de son journal, à des appointements convenables, auxquels s’ajouta bientôt le produit de correspondances anonymes, qu’il envoyait à des journaux, publiés à l’étranger, et dont la police interdisait l’entrée à la frontière.

Cela procura un bien–être relatif au ménage; bien–être d’autant plus sensible, qu’on en avait été plus longtemps privé.

Le vieux patriote en éprouvait une profonde joie, se disant sans cesse:

–Ça peut durer si peu!

Il apportait tout ce qu’il gagnait, n’en retenant que certaines cotisations, qu’il acquittait en secret, et de quoi secourir d’anciens camarades de proscription, réduits à la dernière extrémité.

–Tâche de faire des économies, disait–il souvent à sa femme; je ne serai peut–être pas toujours là!

Sa femme n’y comprenait rien.

Ce qu’elle comprenait bien moins encore, c’est qu’Adrienne, élevée dans les principes maternels, eût pu adopter le théâtre.

A vrai dire, celle–ci ne paraissait pas s’être mise en frais d’explications, car elle n’avait jamais répondu qu’un mot:

–La vocation!

C’est qu’Adrienne avait beaucoup du caractère de son père: une grande lucidité de perception, et une extrême fermeté de vouloir. De très bonne heure, elle avait apprécié sa situation.

Fille d’un proscrit de seconde importance, sans fortune, elle était condamnée au célibat, faute d’être mariable dans le monde où ses instincts la poussaient.

Sa mère fort éprouvée, vieillie avant l’âge, devait fatalement avoir besoin de soins en sa maturité. La profession artistique, seule, pouvait permettre de satisfaire à de telles obligations; d’ailleurs l’artiste est, par soi–même; on ne lui demande que du talent, quelle que soit sa parenté.

Dès qu’elle s’en rendit compte, Adrienne n’hésita pas.

Chose singulière! Ces trois personnes, si dissemblables par le caractère, les sentiments et l’éducation, tombèrent en accord parfait sur un point.

Aucune des trois n’eut d’appréhension quant aux risques que la vie théâtrale entraîne pour la vertu d’une jeune fille.

Le père et la mère estimaient Adrienne de trop haute fierté pour succomber à la galanterie de ce milieu, et, pour elle, l’idée qu’il y eût, là, un danger, l’eût simplement fait sourire.

On le répète, elle se croyait vouée au célibat, réfractaire d’intention à tout ce qui appartient au domaine de l’amour.

Mais, entre eux, jamais un mot à ce sujet, jamais une recommandation de prudence des parents à leur fille; on eût dit qu’ils se fussent compris d’instinct, et que ce leur eût suffi.

Cependant, dès ses premiers pas, dans la voie où elle s’était engagée, Adrienne avait été contrainte de constater des difficultés de tenue, et, plus d’une fois, la nuance de certains égards, de certains empressements l’avait mortifiée dans son orgueil.

La familiarité de ses camarades, la bienveillance protectrice de ses professeurs, et surtout les façons de quelques habitués du théâtre l’avaient obligée à des ripostes et à des manifestations défensives auxquelles elle ne s’était pas résolue sans dégoût.

Elle ne s’en sentit que mieux armée ensuite, et se retranchant derrière une affabilité facile, à l’usage de tous, mais par cela même banale, elle découragea le plus grand nombre.

Une seule personne parut longtemps ne se rebuter de rien.

C’était un grand et blondasse jeune homme, tiré à quatre épingles, scrupuleux observateur de la mode, jusqu’à la limite extrême du ridicule.

Étroit des épaules, exigu, maladroit, fadasse, il y avait en lui je ne sais quoi d’inachevé, d’incomplet.

Sa timidité faisait supposer qu’il en avait conscience, et qu’il en souffrait. Le front fuyant dénotait une intelligence médiocre et, quelque prudence qu’il mît dans ses rares discours, certains mots estropiés témoignaient de son ignorance.

En apparence, le moins dangereux des soupirants de la jeune fille, et cependant le plus tenace.

C’est que, sous cet aspect lymphatique et borné, il y avait une obstination presque bestiale, des instincts aveugles, des appétits vertigineux, qu’une insuffisante raison ne pouvait tempérer.

Or, il s’était épris d’Adrienne; épris au point d’en perdre le repos, de n’avoir plus rien qu’elle en tête; au point d’être prêt à faire des folies, pis que des sottises, prêt à commettre des indignités.

A défaut de grâce ou de mérites personnels, il avait dans le monde une situation dont d’autres femmes eussent fait grand cas.

C’était le fils d’un haut personnage du régime d’alors «Monseigneur Le Fauve.»

Membre du conseil privé, pourvu de toutes distinctions honorifiques et autres, celui–ci avait été ambassadeur, puis président du conseil des ministres à plusieurs reprises, et qu’il fût, officiellement ou non, à la tête des affaires publiques, il n’en restait pas moins l’arbitre d’une sorte de gouvernement occulte, auquel tout aboutissait en dernier ressort.

Personnalité toute–puissante dans l’État, il pouvait tout, et, n’eût été son fils, il eût été parfaitement heureux.

Mais il n’est pas donné à la créature humaine de goûter la félicité parfaite: il y a des fatalités.

«–Que veux–tu, Zénobie! dit quelque part un personnage de Gavarni, chacun a sa misère: le lièvre a le taff, le chien les puces, l’homme a la soif!…

»–Et la femme a l’ivrogne! répond l’épouse du philosophe aviné.

L’Excellence avait son fils!

Pis qu’une misère; une plaie, un ulcère cuisant, irritant, cruel!

Sous son aspect de grand dadais, de niais à berner, à mener en laisse, ce fils était le seul homme de France qui fût capable, maintenant, de causer des insomnies au dignitaire.

Quand du haut en bas de l’échelle gouvernementale, chacun consentait à subir la loi du père, le fils n’en supportait pas même une observation.

Aucun respect. Loin de là; dans la discussion, le jeune homme lui jetait à la tête des choses qui eussent valu Mazas à tout autre.

Il faisait beau l’entendre accommoder les amis de son père; pas un n’y échappait. Les titres, la pourpre même, ne l’arrêtaient pas, et quand il entamait le chapitre du coup d’État, l’Excellence allait fermer les portes à double tour.

Était–ce donc que ce jeune homme eût des scrupules, ou que sa foi politique fût contraire au régime du temps? Pas le moins du monde. Il se souciait des origines, des moyens et des gens comme de ça; mais volontaire et avide de jouissances, il n’entendait pas qu’on lui fit obstacle.

Qui d’ailleurs?

Son père?

Le fils de l’Excellence en connaissait trop le fort et le faible pour que le bonhomme se piquât de la plus mince autorité paternelle.

La loi?

Est–ce que la loi était faite pour les gens de leur sorte! Qu’on allât le conter à d’autres! Quand donc ce père l’avait–il observée? Pourquoi pas invoquer la morale aussi?

Et, à ce mot, Rodolphe,–c’était le nom de cet aimable jeune homme,–se tenait les côtes.

Parfois l’homme d’État, à bout de ressources, essayait de le prendre de haut, s’emportant à son tour.

Peine perdue!

L’autre lui criait à tue–tête une dizaine de vers d’Hugo, tirés des plus amères pages des Châtiments, ou tout un alinéa de Napoléon le Petit.

Il fallait se taire et céder, faute de pouvoir en user, avec son enfant, comme à l’égard d’un journaliste ou de quelque autre séditieux.

Cependant, à mesure, les exigences de Rodolphe prirent de telles proportions, qu’il fallut étudier de près les moyens d’en avoir raison.

Mais comment? Rodolphe n’entendait pas s’éloigner et l’on ne pouvait songer à le supprimer.

Un bon moyen, c’eût été de le faire tomber sous la coupe de quelque femme adroite, qui l’eût mâté, réduit, rendu inoffensif, et avec qui, au préalable, on se serait entendu.

Singulier expédient, il est vrai, et, pour un père, diable de négociation, que d’aller choisir une maîtresse à son fils!

Mais bah! le dignitaire avait mis la main à de bien autres besognes, après tout; et puis il n’avait pas le choix!

C’est par suite de ces préoccupations que Son Excellence fut mise au fait de l’amour malheureux de son fils pour Adrienne, alors que celui–ci n’avait pas encore perdu tout espoir.

Avec un soin méticuleux, l’homme d’État ouvrit une enquête sur l’artiste.

–La croyez–vous capable de prendre un pouvoir absolu sur l’esprit de Rodolphe? demanda–t–il un jour à l’un des chefs de la police de château.

–Si elle le veut, j’en réponds!… fit celui–ci. C’est une fille d’une grande intelligence et d’un tact extrême.

–Jolie?

–Mieux que cela, charmante.

–En ce cas, c’est la femme qu’il nous faut.

–Mais consentira–t–elle, aussi?

L’Excellence haussa les épaules.

–Une fille de théâtre? fit–il.

–Une fille étrange, monseigneur.

–Bah!

Le consentement d’Adrienne ne pouvait faire doute dans l’esprit d’un homme qui se souvenait d’avoir acheté des consciences et des probités de qualité un peu plus haute!

–Question de prix! répéta–t–il, pour se confirmer dans sa confiance. Aussi, ne perdons pas de temps. J’achèverai l’affaire moi–même, et j’enverrai mes instructions directement. Il faut en finir. Mon fils, voyez–vous, mon cher, finirait par me rendre la vie impossible!

Dès le jour suivant, il se mit à l’œuvre, afin de compléter l’enquête commencée.

Tout bien vu et considéré, «cette petite» lui parut digne de remplir la mission qu’il lui réservait intentionnellement. Et pour comble de chance, il pensa n’avoir pas besoin d’intervenir.

C’est que le jeune homme y mettait de la passion. Le moyen de supposer un insuccès, dans les conditions de richesse et de crédit où se trouvait ’celui–ci, près d’une actrice inconnue et sans le sou?

C’est pourtant ce qui arriva.

Un soir, au foyer du théâtre, Adrienne appelant le fils de l’Excellence à ses côtés, lui dit presque à haute voix:

–Mon cher monsieur, je vous prie en grâce de cesser vos assiduités; j’ai scrupule de vous faire perdre vos peines.

–Mais, dit piteusement Rodolphe, si je ne me plains pas de les perdre?

–Libre à vous, sans doute, répliqua Adrienne. Mais vous m’obligez à vous dire que vos attentions m’incommodent. Peut–être une personne de ma condition,–une actrice!– aurait–elle mauvaise grâce à se retrancher derrière certains principes; je n’en parlerai donc pas. Il me suffira, je pense, de vous avouer que, même au cas où je devrais m’en écarter, ce ne pourrait être en votre compagnie. Sans que j’aie rien de particulier à vous reprocher, il se trouve que vous ne me plaisez pas.

Elle lui débita ce compliment avec un sourire sur les lèvres, quoique le cœur lui battît à la suffoquer; mais elle avait cru plus court et décisif de le froisser.

Elle n’en fut pourtant pas quitte sur le coup. Il écrivit, il envoya des fleurs, des bij oux.

Tout fut refusé.

Puis elle n’en entendit plus parler, et six mois passèrent là–dessus.

Dès ce moment, monseigneur Le Fauve jouit de quelque tranquillité.

Jamais son fils ne lui avait donné moins de tablature. Chose inouïe: il lui parlait avec politesse.

Bien plus! Depuis longtemps, le père et le fils, quoique habitant le même hôtel, ne se fréquentaient guère.

Quand, jusque–là, Rodolphe entrait chez l’auteur de ses jours, c’était uniquement pour en obtenir quelque chose: de l’argent, un passe–droit au profit de personnages tarés ou compromis, et assez souvent aussi, pour que l’homme d’État étouffât quelque mauvaise affaire que l’autre s’était mise sur les bras.

Et voilà que Rodolphe paraissait se ranger, prendre intérêt aux préoccupations paternelles, s’inquiéter de la réussite de ses plans, allant jusqu’à offrir de s’y employer.

Parfois, il venait déjeuner, et suivant monseigneur dans son cabinet, il lui tenait compagnie, des heures, en fumant cigare sur cigare, ce dont celui–ci se gardait de se plaindre, quoique l’odeur du tabac lui fût insupportable.

Le hargneux jeune homme s’était transformé en mouton.

–Il a donc triomphé? se dit Le Fauve.

–Mais, non! Mais pas du tout! lui fut–il répondu, un jour qu’il en parlait à celui qu’il avait consulté six ou huit mois auparavant. On ne voit même plus M. Rodolphe au théâtre.

–Ah! diable! fit l’Excellence. Est–ce que ce serait le calme précurseur de l’orage?

Il y avait de quoi prendre de l’inquiétude, tant, de la part de Rodolphe, c’était inusité.

Cependant, cela semblait si bon que le bonhomme n’en chercha pas plus long.

Un matin, comme monseigneur se disposait à se rendre à Saint–Cloud, où il y avait conseil, le préfet de police se fit annoncer, priant monseigneur de le recevoir, toute affaire cessante.

–Eh! bon Dieu! que se passe–t–il donc?

–Rien de bon, Votre Excellence. Tenez.

Et le préfet étala sous les yeux de l’homme d’État une série de rapports secrets, dont il résultait que la politique du moment était, jour par jour, dévoilée à une cour étrangère, avec qui, depuis quelques mois, on était en politesse.

Débats du conseil privé, conciliabules intimes, démarches mystérieuses, tout était divulgué en détails précis.

Monseigneur Le Fauve fronça le sourcil.

–Qui envoie ces notes? demanda–t–il.

–La comtesse de Külm.

–Qu’est–ce que c’est que ça?

Pour toute réponse, le préfet tira un dossier de sa poche, et, en détachant une feuille volante, lut à haute voix:

« Maria–Léopoldine–Zélie Skarleeck, née à Mons, trente– deux ans, fille d’un ancien chef d’escadron du premier empire, orpheline à dix–sept ans; élevée au couvent des Dames Benoîtistes de Louvain; enlevée à vingt ans par le comte de Külm, saxon d’origine, chevalier d’industrie, officier dégradé pour indélicatesse caractérisée, tué en duel à Palerme. Cinq ans de la vie de cette femme échappent à toutes recherches. Depuis quatre ans, vit sur un grand pied dans les capitales et principales villes d’Allemagne; en correspondance avec des personnes sans notoriété, de Varsovie, Vienne et Berlin, lesquelles sont supposées agents subalternes de la police allemande. Débarquée à Paris depuis quinze mois, hôtel rue Montaigne; chevaux, voitures, domestiques, relations suivies dans la colonie étrangère.»

–Qui subvient à ses dépenses? demanda monseigneur, en interrompant le fonctionnaire.

–Personne! Le dernier payement de l’hôtel a été versé le mois dernier, au moyen d’une vente de cinq pour cent nominatif.

–Alors, aucune action sur elle?

–Aucune. légalement, et jusqu’ici du moins!…

–Au surplus, l’important n’est pas là. Il faut avant tout découvrir qui lui fournit les renseignements qu’elle transmet.

–Et si c’était Votre Excellence?

–Moi?

–A son insu, bien entendu!

–Comment donc?

A ce moment la porte des appartements intérieurs s’ouvrit, et Rodolphe entra.

–Tiens! bonjour, fit–il en donnant la main au préfet. Je vous dérange?

–Nullement, répondit celui–ci, en rassemblant ses papiers, avec un peu de précipitation; ce que Le Fauve remarqua.

–Je suis à toi, dit celui–ci à son fils.

Puis entraînant l’autre dans un coin du salon:

–C’est lui? demanda–t–il à voix basse.

–Tout comme vous, monseigneur: à son insu!

–Il est l’amant de cette femme?

–Par désespoir d’amour.

III
ADRIENNE

Table des matières

Quand la marée a fini de monter et ne commence pas encore à descendre, on dit:

–«La mer bat son plein.»

Le second empire en était là.

Seulement les lois de la marée sont connues. Après avoir battu son plein, la mer redescend, on s’y attend, et il ne vient à personne la folie d’en douter.

Il en est autrement des empires.

A part quelques rares clairvoyants, qui par prudence, d’ailleurs, ne parlaient qu’entre intimes de leurs prévisions, sur le régime napoléonien, le monde entier pensait qu’on en avait à perpétuité.

Les maîtres du pouvoir, plus que les autres encore, croyaient le principe impérial si profondément enraciné en France, qu’ils ne s’occupaient qu’à jouir de la situation.

A lire, dans les journaux, la relation des fêtes qu’on prodiguait en haut lieu, la bourgeoisie se sentait en parfaite quiétude, avide d’en lire les comptes rendus, et convaincue que rien au monde ne devait être plus brillant.

Périodiquement la liste des invités de Compiègne provoquait l’admiration.

Que de grands noms, que d’hôtes considérables, venus de tous les points de l’Europe! Tout ce qu’il y a de marquant chez nous, défilait là, à tour de rôle: diplomates, magistrats, artistes, gens de lettres; une cohue d’illustres!

Et l’on contait merveilles des plaisirs délicats, pris chaque soir, dans les réunions intimes du château. Ce qu’on y dépensait d’esprit passait l’imagination; jusqu’à des généraux qui «faisaient des mots!» A n’y pas croire!

Pourtant, on y croyait, car c’était imprimé!

En gagnant la gare du Nord, le lendemain du jour où Peragallo lui avait avancé une partie de ses droits d’auteur, le candide Louis Skébel y réfléchissait, non sans de poignantes appréhensions.

Est–ce que, lui aussi, il aurait à lancer des traits d’esprit? Et même, sans aller jusque–là, se posséderait–il assez pour parler à propos? Il en doutait; péniblement intimidé par avance, et tenté, à chaque tour de roue de son fiacre, de fausser compagnie à leurs majestés, quitte à mettre le contretemps sur un accident fortuit, ou une indisposition foudroyante.

Mais on avait tant insisté pour qu’il vînt. C’était cas de conscience, et pourtant, quand un encombrement de voitures forçait la sienne à s’arrêter, il était content; espérant que, sans qu’il y fût pour rien, le train serait parti, à son arrivée.

Il ne s’en fallut pas de beaucoup. La distribution des billets était close; mais ce ne pouvait être un obstacle; le régisseur ayant pris le sien avec celui des autres.

–Hé! arrivez donc, sacrebleu! lui cria le directeur, resté le dernier sur la porte des salles d’attente. On part; vite! vite! Skébel!…

Poussé, tiré, conduit, le pauvre diable, tout ahuri, pénétra dans l’un des compartiments réservés pour le service du château.

A peine fut–il assis qu’un coup de sifflet lui déchira les oreilles, et le train roula. Plus moyen de se dérober.

Il en resta, un moment encore, pis que troublé, sentant des peurs instinctives le gagner, voyant vague et pris de désespoir.

Une voix fraîche et claire le rappela à lui–même. C’était Adrienne qui lui disait bonjour.

–Je vous demande pardon, mademoiselle, répondit le compositeur, heureux de la rencontre. Je suis arrivé à la dernière minute; on m’a fait courir et, j’étais si essoufflé, si désorienté que je n’ai pas vu mes compagnons de voyage.

Ce disant, il salua légèrement les autres personnes qui l’entouraient.

A ses côtés se tenait un des employés supérieurs du ministère des Beaux–Arts, qu’il avait entrevu aux dernières répétitions de la Princesse Aldée.

En face, le directeur du théâtre, et un personnage gourmé, vieilli, fardé, teint, épilé, cravaté j usqu’aux oreilles: un sous– chambellan quelconque; quelque vieux garçon, ancien fonctionnaire médiocre, qu’on avait pourvu d’une sinécure, confinant à la domesticité, faute de pouvoir lui faire l’aumône de la main à la main.

Parlant à peine, il avait aux lèvres un perpétuel sourire humilié, qui contrastait avec l’affectation de dignité, que lui imposait sa charge.

A la gauche du compositeur, Adrienne et sa mère, faisaient vis–à–vis à un jeune homme que Louis ne connaissait pas, et qui, une jambe repliée sous l’autre, était plutôt étendu qu’assis, sur les deux places qu’il s’était adjugées, avec sans–façon et autorité malséante.

Du premier coup d’œil, Skébel le prit en grippe, ce jeune malotru. Il aurait voulu trouver occasion de lui faire sentir son inconvenance, de lui être désagréable.

Ce jeune homme, c’était le fils de monseigneur Le Fauve, que le hasard remettait tout à coup en présence d’Adrienne, de cette fille, dont il s’était appliqué à se distraire, en se jetant dans les filets de la comtesse de Külm.

Une impression de gêne dominait chacun des voyageurs; et malgré les efforts du directeur, qui adressait la parole, tantôt à l’un, tantôt à l’autre, on ne parvenait pas à rompre la glace.

Rodolphe, après avoir salué Adrienne, qui lui avait répondu avec aisance, s’était renfoncé dans son coin, ne parlant plus, mais ne la quittant pas des yeux.

C’est que toute la fougue de désirs, qu’elle lui avait inspirée, avait repris pleine possession de ses sens. Je dis: «ses sens», car il n’y avait rien d’attendri dans ce qu’il éprouvait.

A défaut de pouvoir se la concilier, il aurait voulu la faire souffrir, la dompter, l’humilier. A l’amour qu’il ressentait pour elle, si l’on peut appeler amour l’espèce de convoitise qui le harcelait, s’ajoutait la rage d’une vanité blessée, et il avait suffi qu’elle serrât la main de Skébel, pour qu’il eût subitement celui–ci en aversion.

Ce fut bien pis, ensuite!

Ennuyé de se trouver là, sans sympathie à l’égard de ses autres compagnons de route, Louis se mit à causer à mi– voix avec Adrienne, qui, incommodée de la persistante attention de son ancien poursuivant, se prêta volontiers au tête–à–tête.

D’ailleurs, la simplicité et la candide modestie du compositeur avaient plu à la jeune fille. Elle lui devait sa première création aussi. Et, durant les études, il s’était montré si affable pour elle!

A un moment alors, des intrigues de coulisses avaient menacé Adrienne de la reprise de son rôle, qu’on se proposait de donner à une autre artiste.

Skébel ne l’avait pas permis.

Adrienne avait su cela, et elle en avait gardé de la gratitude au jeune homme.

Cependant, elle n’osa le remercier ouvertement. Une fois seulement, en lui donnant la main, elle lui dit:

–Bonjour, mon protecteur.

Il comprit son intention, et lui sut gré de sa réserve.

Au cours des répétitions, il avait souvent causé avec elle. D’instinct, il recherchait sa compagnie; mais aucune intention ne se formulait dans son esprit.

Il était si pauvre, si chétif et inconnu! Il pensait que l’amour lui était interdit; l’amour comme il l’entendait du moins; c’est–à–dire une affection élevée, poétique et douce, dans la gravité d’un lien officiel et sanctifié.

Certes! il avait eu des maîtresses; mais quelles! Des variétés de maritornes!

On pense si, comparée à celles–ci, Adrienne lui semblait «la reine!» une créature bénie du ciel, quelqu’un d’étonnant!

Et de fait, la débutante était faite pour inspirer à ce naïf et tendre garçon une admiration et un respect irrésistibles. C’est pourquoi il ne s’était jamais permis d’analyser, en lui, la nature des sentiments qu’il éprouvait à son égard.

Mais depuis la veille, depuis que l’agent général lui avait ouvert des horizons sur la possibilité de faire fortune, un voile s’était déchiré.

Nombre de choses qu’il s’était interdit d’espérer, comme invraisemblables, lui apparaissaient maintenant sous un tout autre aspect. Il n’en venait pas encore à se les proposer pour but avoué de ses efforts; mais elles se dessinaient assez nettement à son imagination pour qu’il pût se les définir. Il l’osait du moins, et, intérieurement, il se disait:

–Qui sait!…

Or, pendant que le train glissait sur les rails, il songeait au hasard qui l’avait placé à côté d’Adrienne.

Il se trouvait bien là; par une sorte de mirage dont le vague même le charmait, il se laissait aller à un rêve inconscient, qui lui semblait délicieux.

Il se yoyait transformé, riche, illustre, toujours jeune; sinon beau, du moins agréable, et cette femme, avec qui il causait tout bas, ce n’était plus l’Adrienne du Théâtre– Lyrique, à peine liée avec lui, de cette particulière et facile, mais superficielle amitié des artistes, c’était sa vraie amie, sa seule amie, sa femme!

L’aimable songe!

Un point noir pourtant; le regard persistant de ce voyageur d’en face, qu’il avait pris en haine.

Tout à coup, celui–ci se pencha vers le directeur, et lui fit une question à l’oreille.

–Comment! répondit tout haut l’imprésario, vous ne connaissez pas le triomphateur du jour? Permettez–moi de vous le présenter.

Puis, forçant l’attention du compositeur:

–Mon cher Skébèl, dit–il, je vous présente au fils du premier homme d’État de l’époque, M. le comte Rodolphe Le Fauve.

En envoyant secrètement le directeur au diable, Louis s’inclina avec réserve.

–Ma foi, monsieur, fit Rodolphe, je vous fais mon compliment de confiance, sur ce qui m’a été dit de votre partition, par des personnes à même d’en juger, car, pour moi, je n’ai pu encore l’entendre.

Savez–vous rien de plus agaçant que l’obligation d’échanger des politesses avec quelqu’un d’antipathique? Louis se tenait à quatre pour mesurer ses paroles et répondre convenablement.

Peut–être devinait–il qu’en provoquant la conversation, le fils de l’Excellence n’avait eu pour but que de rompre son tête–à–tête avec Adrienne.

A demi renversé, Rodolphe s’appliquait à ne pas laisser tomber l’entretien, bien que Louis fît des efforts en sens contraire, tantôt en évitant de répliquer, tantôt en lançant une formule qui équivalait à une conclusion.

Mais l’autre le relançait.

Les nerfs de Louis se crispaient, et ce voyage, si bien commencé, devenait un martyre.

Enfin, on arriva.

Il s’était mis à pleuvoir. Toutes les voitures de Compiègne, réquisitionnées pour le service du château, se mêlaient à la sortie de la station. Des employés de toutes sortes, des agents de police, donnaient des indications confuses, et les groupes, traversés par les uns et les autres, formaient un tohu–bohu général, où les appels, les recommandations se confondaient avec le sifflet des machines en manœuvre et le roulement des traîneaux à bagages.

Louis avisa un landau, y conduisit Adrienne et sa mère, puis monta près d’elles et ferma la portière, se séparant ainsi des autres personnes attachées au théâtre.

Sans qu’il eût reçu d’ordres, le conducteur prit le chemin de la résidence impériale.

Au moment de passer le pont de l’Oise, un coupé de maître devança le landau.

Dans ce coupé, deux personnes: Rodolphe et une femme d’une beauté singulière.

C’était la comtesse de Külm; ce coupé lui appartenait.

Si elle se trouvait là, ce n’est pas qu’elle figurât dans la série des invités du château. Mais, Rodolphe, pourvu d’une charge honorifique dans les écuries! était tenu de suivre les chasses, et l’étrangère trouvant à louer, à Compiègne, un hôtel, que des orléanistes, non encore ralliés, désertaient chaque année avec quelque fracas, durant le séjour de l’empereur, elle s’y était installée avec ses équipages et ses gens.

Quand les deux voitures arrivèrent en ligne, madame de Külm se pencha, et jetant un regard dans le landau.

–C’est ça? fit–elle.

On n’entendit pas la réponse de Rodolphe; mais, mus par une inquiétude indéfinissable, Louis et Adrienne se regardèrent en même temps, et, d’un même mouvement, tous deux détournèrent les yeux.

La jeune fille était pâle; Skébel, au contraire, avait un flot de sang au front.

Arrivés dans une cour intérieure du château, les deux jeunes gens durent se séparer.

Adrienne avait à rejoindre ses camarades, et le gouverneur du palais attendait le compositeur dans son appartement.

Sans se rendre compte du sentiment qui le poussait, Louis retint la jeune fille.

–Croyez–vous que j’aie du talent? lui demanda–t–il, d’un ton étrange. Et pensez–vous que je puisse arriver à la fortune?

Elle le regarda, souriante et étonnée.

–Est–ce que vous en doutez? fit–elle.

–Et vous?

–Moi? Non. Pourquoi me demandez–vous cela?

–C’est que la vie théâtrale a des côtés horribles pour les femmes.

–Je m’en aperçois, sans doute; mais…

–Mais, interrompit le jeune homme, si le découragement vous venait, mademoiselle, je vous en prie, avouez– le–moi.

–A vous, monsieur Skébel?

–Vous ne me connaissez pas, c’est vrai, et je n’ai aucun droit de me mêler de votre vie. Cependant, je vous porte le plus grand respect. N’en cherchez pas plus long, et, en telle circonstance que ce soit, vous me ferez honneur en usant de mon dévouement.

Fort intriguée, Adrienne lui tendit la main, un peu émue, comprenant qu’il y avait sous l’enveloppe presque épaisse de ce grand diable de garçon, une extrême sensibilité de cœur et un tact exquis.

Jusqu’où cela pouvait–il aller? Elle ne s’y méprit pas, elle comprit aisément que Louis l’aimait jusqu’à l’épouser, et elle en fut touchée.

IV
UNE SOIRÉE THÉATRALE AU CHATEAU DE COMPIÈGNE

Table des matières

La salle de spectacle du château de Compiègne a la forme d’un carré long. Le parquet en pente est entouré de baignoires grillées, au–dessus desquelles une galerie latérale.

Au fond, une sorte d’amphithéâtre, de la largeur de la salle: la loge des souverains, loge découverte, où le regard plonge aisément de toutes les places.

Après avoir dîné à la table du gouverneur du palais de Compiègne, Louis Skébel fut conduit dans l’une des baignoires, voisines de la scène, et par laquelle on y peut communiquer.

Au parquet, à la galerie, une foule de femmes en toilettes, des hommes en uniforme, beaucoup d’officiers de la garnison, des habits noirs en minorité; aucun qui ne fût paré du ruban rouge.

Dans la loge impériale, personne encore. Par la porte du fond, laissant voir un salon très éclairé, à peine apercevait– on quelques grands valets qui se promenaient en causant.

Tout à coup un mouvement se produisit, puis un chambellan, en grande livrée, annonça:–L’Empereur!

D’un même mouvement tous les assistants se levèrent, firent face à la loge, et Napoléon III parut, accompagné de l’impératrice.

Derrière eux, les familiers de la cour, et les invités de la série.

Des ambassadeurs étrangers, deux ministres, un maréchal de France, des dignitaires, nombre de sénateurs et quelques députés, mêlés à des dames en tenue de cour.

Un silence morne d’abord; puis des chuchotements gouailleurs, des remarques désobligeantes sur l’extérieur des souverains.

Ceux–ci gagnèrent deux fauteuils isolés, au centre d’une rangée de sièges disposés en demi–cercle.

Leurs hôtes se glissèrent en silence, aux places qui leur étaient réservées, puis tout le monde s’assit dans la loge impériale, tandis que le reste des spectateurs restaient debout, le dos tourné à la scène.

Le jeune compositeur ressentait une impression pénible au spectacle de cette cour étrange, et comme, d’autre part, il éprouvait de l’embarras à assister à la représentation de son œuvre, il quitta la place et gagna les coulisses.

La scène était pleine de monde: des employés du ministère, des fonctionnaires du château, quelques hauts personnages amateurs de la société des actrices, mêlés à des gens qui se tenaient un peu partout, silencieux, très attentifs et à qui personne ne parlait: la police d’Hirvoy. Dans le manteau d’Arlequin, deux grenadiers de la garde, le fusil au pied.

Louis traversa la scène pendant qu’on jouait l’ouverture et pénétra dans le petit foyer.

Adrienne y était seule.

C’est elle qui jouait la première scène après le chœur d’introduction.

Tous deux avaient bien envie de revenir sur la conversation interrompue au moment de leur arrivée. Mais le temps manquait.

D’un tacite accord, ils remirent la conférence à un moment plus favorable, et Adrienne étant sortie sur l’appel du régisseur, Louis poussa une porte au hasard, espérant découvrir quelque issue qui lui permît de respirer un moment l’air extérieur.

En effet, une petite pièce traversée, il se trouva dans un escalier assez sombre, qui conduisait aux chambres où les comédiens s’habillaient. L’un d’eux, qui descendait en costume, le rencontra.

–Oh! cher maître, lui dit–il, vous vous dérobez au triomphe.

–Je cherche tout simplement quelque endroit où l’on puisse fumer une cigarette.

–Dans ma loge, si vous voulez.

–Merci, non; j’aimerais mieux le grand air.

–Descendez en ce cas.

Louis suivit le conseil.

Après quelques marches, il vit une grosse porte d’allée. Elle était seulement fermée au loquet. Il ouvrit et aperçut devant lui une rue obscure et déserte.

Quel contraste avec l’affluence de là–haut! A peine une ou deux fenêtres faiblement éclairées; le silence particulier à la province.

Le vent, qui soufflait de l’est, avait nettoyé le ciel, où les étoiles brillaient dans leur éternel arrangement.

Au lointain, le roulement d’une voiture; un chien gémissant, dans la solitude d’une maison.

Sans plus de souci de sa tenue de soirée, Louis s’assit sur le pas de la porte, fumant, en suivant ses pensées; songeant à cet empereur dont la couronne semblait accabler le front; à cette souveraine, officiellement si adulée, et qui, tous deux, lui avaient paru si isolés, si retranchés du reste des hommes; engoncés dans un décorum maussade, qui ne les mettait pas même à l’abri des quolibets de tout un monde de comparses gorgés et ingrats.

Puis, réfléchissant à la facilité avec laquelle il avait passé de la salle de spectacle à ce coin de rue désert, il lui vint à l’esprit une espèce de roman bizarre.

–Comme il serait aisé pourtant de tirer sur l’empereur! se dit–il. Tandis que les issues principales du château sont hérissées de gardes, d’huissiers, de mouchards, il n’y a qu’à pousser cette porte, monter un entresol, attendre l’entr’acte sur la scène, puis, par le trou du rideau, viser, et.

–Mais voilà, se dit–il encore, c’est trop simple pour venir à l’idée d’un conspirateur.

Comment de telles imaginations se présentaient–elles à son esprit? On ne sait.

La vie est pleine de ces influences mystérieuses sur le cours des réflexions. Qui dira si, dans l’air des milieux où l’on est tout à coup transplanté, il n’y a pas des éléments innommés qui s’imposent à la réflexion?

Ce qui est certain, c’est que, malgré lui, absorbé dans une suite d’idées de cette nature, il n’aperçut pas tout de suite, des ombres qui longeaient les maisons, se rapprochant de lui avec une extrême prudence.

Séparées d’abord, elles se réunirent bientôt dans l’enfoncement d’une porte cochère. Puis un temps passa.

Louis, qui avait seulement remarqué l’arrivée de la dernière, ne s’en étonna pas, croyant à quelque habitant de Compiègne qui rentrait chez lui, après le domino de famille, ou la poule au billard au café de la Cloche.

Cependant, quelqu’un se détacha de cet enfoncement, et gagnant le milieu de la rue, vint droit au jeune homme.

–C’est vous, Charles? lui demanda l’inconnu, en s’arrêtant à distance.

–Non, monsieur, répondit Louis.

–Pardon! fit l’autre avec un peu de précipitation.

Puis, comme troublé, il donna une explication qu’on ne lui demandait pas. On eût dit qu’il eût à cœur de détourner des soupçons possibles.

–Charles est mon beau–frère, dit–il, le chef machiniste du château, et pendant l’acte, il devait venir prendre un café avec nous. C’est qu’il n’aura pas pu sortir. Bonsoir, monsieur.

Tout en rendant le bonsoir, Louis dont la cigarette s’était éteinte, frotta une allumette, et l’éclat du fulminate jeta un éclair de vive lumière sur les traits de l’individu.

Cela, de la part de Louis, était sans dessein, et il ne doutait pas de ce que l’autre lui avait dit.

Néanmoins, le visage de son interlocuteur le frappa. Il n’avait rien du cachet populaire, et les habits, le linge ne se rapportaient guère à la qualité de parent d’un machiniste, que se donnait celui qui les portait.

Malgré cela, Skébel n’en tira aucune conséquence, sur le moment.

L’homme avait rebroussé chemin. Louis le suivit des yeux et, de nouveau, le vit rentrer dans l’ombre de la porte cochère.

Alors, il lui sembla entendre des chuchotements; après quoi, deux ombres surgirent du même point, s’éloignèrent et se séparèrent au bout de la rue.

Il écouta: le même murmure se faisait entendre dans le silence de la nuit.

Influence de l’obscurité peut–être, de son isolement dans un endroit inconnu, ou encore de ses réflexions précédentes sur la facilité d’un attentat contre la vie du souverain, Louis fut pris d’un frisson de terreur.

Sans raisonner, il jeta sa cigarette, et rentra, en fermant vivement la porte.

Plus encore poussé par un effroi instinctif, au moment de remonter au théâtre, il colla son oreille à la serrure et attendit, en retenant son souffle.

Des minutes se passèrent ainsi.

L’imagination peuplée de fantômes, il crut entendre des pas, un conciliabule, quelqu’un qui appelait:

–«Charles?…»

C’était comme une hallucination, que le silence exagérait à ce degré, qu’il fut sur le point de crier à l’aide, en entendant distinctement deux coups de sifflet au dehors; lesquels furent suivis d’un bruit de pas précipités.

Il lui semblait qu’il courût lui–même un danger; il se sentait anéanti, égaré d’épouvante, quand, apercevant un énorme verrou, il le poussa, par un mouvement fiévreux, et faillit tomber en faiblesse.

Subitement, à l’étage supérieur des voix, des allées et venues, une roulade au passage; une confusion de bruits joyeux.

Il comprit que le premier acte venait de finir; les artistes regagnaient leur loge, afin de changer de costume.

Rappelé brusquement à la réalité, il fut presque honteux de la peur qu’il venait d’éprouver.

Tout tremblant encore, il se secoua, voulant qu’une cause physique, la fraîcheur de la nuit, après une si grande chaleur là–haut, l’obscurité de la rue, après l’étincellement des lumières de la salle, eût produit ce malaise passager; une affluence du sang au cerveau.

En fait, et à y repenser, quoi d’extraordinaire en ce qui venait de se passer? Des gens entrant dans une maison; quelqu’un qui demandait un employé du théâtre, puis le pas de gens pressés de rentrer chez eux; voilà tout.

Il en arrivait à se moquer de lui.

Cependant, revenu sur la scène, recevant, sans s’y attacher, les compliments des personnages qui l’encombraient, il était poursuivi par une sorte de curiosité: comment s’appelait le chef machiniste du château?

Ceux à qui il le demanda crurent qu’il avait quelque recommandation de mise en scène à lui faire.

A un moment, un homme de cinquante et quelques années l’aborda, sa casquette à la main, disant:

–Monsieur désire quelque chose de moi?

–Qui êtes–vous, mon ami? fit le compositeur.

–Le père Achille.

–Achille?

–Le chef machiniste.

–Ah! bien! répondit Louis, en suivant son idée. Mais ce n’est pas vous, dont je m’inquiétais; c’est. Charles; votre second, peut–être?

–Je n’ai pas de second, monsieur, et il n’y a pas de Charles dans l’équipe.

–Vous en êtes sûr?…

–Sûr et certain, monsieur.

–Alors, j’aurai mal entendu le nom. A cela près, c’est votre beau–frère qui voulait vous voir tout à l’heure.

–Moi? J’étais fils unique, monsieur, et je ne me suis pas marié. Il faudrait être malin pour être mon beau–frère dans ces conditions–là, sans doute!

Skébel s’en tira en lui donnant une gratification, et son inquiétude le reprit.

Par le trou du rideau, il inspecta la salle. Tous les assistants étaient à leur place, debout, faisant face à l’empereur, toujours morne et impassible, et à qui de temps à autre, des personnes venaient parler à voix basse, pendant que des laquais passaient des rafraîchissements.

Aucune émotion apparente.

Sur la scène, dont on changeait le décor, un groupe d’hommes causaient tout bas, avec animation.

Tantôt, l’un d’eux se détachait, traversait vivement les coulisses, et allait transmettre des ordres.

L’un de ceux–ci, après avoir examiné le compositeur pendant un moment, s’approcha brusquement de lui.

–Qu’est–ce que vous faites–là? lui demanda–t–il avec autorité.

Louis déclina sa qualité.

–Vous avez une place dans la salle? lui demanda de nouveau le policier. Puis, sur la réponse affirmative du jeune homme:

–Vous y serez mieux qu’ici, ajouta–il, en forme de conseil impératif.

Quitte à revenir, Skébel se rendit à l’invitation.

La petite baignoire où cette place lui avait été attribuée était, on l’a dit, tout contre la scène et garnie d’un treillage doré.

De là, on voyait tout, sans être aperçu des autres spectateurs, et les voix y étaient comme étouffées.

En y pénétrant, Louis fut frappé de l’apparente émotion des personnes présentes.

Elles entouraient un grand garçon, très décoré d’ordres étrangers, qui, durant la journée, s’était constitué, plus particulièrement, le cicerone du jeune compositeur: un employé du ministère de la maison de l’empereur.

Dégagé, souriant, il répondait aux questions qu’on lui adressait.

–Il n’y a rien à craindre, disait–il, au moment où Skébel arrivait. Ils sont coffrés.

Quelqu’un qui vint l’appeler l’empêcha d’en dire davantage.

–De quoi s’agit–il donc? demanda Louis.

–Nous l’avons échappé belle: un complot, mon cher monsieur.

Plus tard, revenu dans les coulisses, Louis entendit une autre conversation sur le même sujet.

C’étaient des choristes et de petits employés du théâtre qui se communiquaient leurs renseignements.

L’un disait:

–Il paraît que leur plan consistait à se faufiler avec les musiciens. Puis, dans les dessous, où il n’y a personne, d’attendre la fin du second acte. Alors, les musiciens redescendus, dans la cour, ils comptaient viser l’empereur à loisir par la porte de l’orchestre, grâce à ce que tout le monde a le dos tourné, et lui envoyer une prune en pleine poitrine.

–Ça, c’était malin!

–Et qui que c’est, ces gens–là?

–Des Italiens, des espèces de francs–maçons ou de carbonari, avec qui, qu’on dit, qu’il avait fait un pacte dans les temps, quand il conspirait lui–même contre Louis–Philippe, pour l’affranchissement des peuples et la destruction du paupérisme, et que pour lors, à cause qu’il les a lâchés ils l’ont condamné à mort dans un tribunal secret.

A la forme près, c’était ce que, dans son hallucination, et par une sorte de seconde vue, Louis avait imaginé.

Son opéra, le succès qu’il en attendait, étaient loin de sa préoccupation maintenant; il restait terrifié à la perspective de ce qui aurait pu arriver.

Vers minuit, le rideau à peine levé sur le dernier tableau de la Princesse Aldée, un chambellan entra vivement dans le foyer des acteurs.

–M. Skébel est–il ici? demanda–t–il.

–C’est moi, monsieur, répondit Louis.

–Veuillez me suivre, ajouta le fonctionnaire.

Le jeune homme était devenu livide et ses artères battaient avec précipitation.

L’idée de ce projet d’attentat à la vie du monarque, lui restait dans l’esprit; ce monde policier, qui l’entourait, sa participation inconsciente à toute cette affaire, résultant du verrou qu’il avait poussé, tout cela, lui avait mis au cœur une appréhension indéfinie mais persistante, sous l’impression de laquelle il demanda d’une voix étranglée:

–Vous suivre, monsieur, où donc?

–Dans la loge impériale; Leurs Majestés ont manifesté le désir de vous féliciter.

Le chambellan ouvrit une petite porte, et marchant vivement, de façon à devancer de beaucoup celui qu’il avait mission d’introduire, s’engagea dans un couloir étroit, extrêmement éclairé, et encombré de monde; des hommes en toilette de soirée, mais rien que des hommes.

Le passage était difficile.

Disposés en groupes, et, en apparence, occupés à converser, ces personnes s’écartaient pour laisser passer le chambellan; mais Louis était obligé de les frôler en s’excusant pour traverser leur rassemblement.

De temps en temps, un monsieur, venant en sens contraire, d’un pas précipité, se heurtait presque au compositeur, et tout en souriant, tout en s’excusant à son tour, avec infiniment de courtoisie, il y avait toujours un contact, dont le hasard répété fit penser à Skébel que ces gens appartenant à la police occulte, s’arrangeaient pour le palper des pieds à la tête, comme s’ils eussent voulu s’assurer qu’il ne cachait pas une arme sous ses vêtements.

Enfin, on monta quelques marches; une autre porte s’ouvrit et le jeune homme entra dans un salon: le salon de la loge impériale.

Au bruit de la porte, quatre grands laquais, qui dormaient étendus dans les fauteuils, ouvrirent les yeux, et lentement se levèrent sans plus s’inquiéter de lui.

A ce moment, Louis se sentait pris d’une autre préoccupation: que diable allait–il dire à ces gens–là?

Tout à coup, des applaudissements; puis un silence; puis le chambellan sortant de la loge, pénétra dans le salon, précédant Napoléon III et l’impératrice Eugénie, derrière qui se rangèrent à distance, et raides comme la justice, les invités faisant cortège.

Alors, s’inclinant profondément, le chambellan dit en désignant le jeune compositeur:

–Monsieur Skébel.

L’empereur adressa au jeune homme de vagues compliments, auxquels il suffisait de répondre par de légères inclinaisons de tête.

Et les dignitaires, rangés en demi–cercle, assistaient à cette scène banale, avec cette rectitude de tenue qui doit, plus d’une fois leur peser.

Enfin, un mot de l’empereur mit fin à l’audience.

L’impératrice lui prit le bras, et tous deux disparurent lentement par une issue des appartements privés.

Alors les invités se débandèrent.

De toutes parts, un envahissement de monde. Les femmes ramassant la queue de leur robe, s’en drapaient comme d’un manteau espagnol, au risque d’en fouetter le visage de leurs voisins.

On se hélait, on s’interpellait à haute voix, et c’était comme une bousculade.

Plus d’égards les uns pour les autres; au diantre l’étiquette! et l’on entendait des mots d’argot à travers le brouhaha général.

Une cohue qui avait je ne sais quoi d’une descente de la Courtille.

–Venez donc souper, criait un jeune sous–chambellan à Skébel.

Mais lui, entouré de jupes traînantes, montrait qu’il ne pouvait avancer sans marcher dessus.

–Qu’est–ce que ça fait! Allez donc! fit l’autre.

Ces gens–là si guindés sous l’œil du maître, paraissaient des écoliers faisant irruption hors des classes, tout prêts à se débrailler. Louis enjamba tant bien que mal, tout en se disant:

–Ainsi voilà à quoi se réduit la souveraineté! L’isolement au milieu de parasites sans conviction et sans vergogne!

En suivant le jeune fonctionnaire qui l’avait appelé, il traversa des couloirs à demi sombres, où des groupes s’étaient formés dans les renfoncements obscurs. On entendait des rires étouffés, des ripostes libres.

Puis c’étaient des portes qui s’entrebâillaient pour laisser passer quelque ombre furtive, avec des bouffées d’orgie à petit bruit.

La galanterie suait aux murs, épandait ses parfums dans l’air.

Malgré lui, le compositeur se demanda tout haut:

–Où suis–je donc, vraiment?

–Hein? fit son cicerone, où vous êtes, cher monsieur? Eh bien, mais! à la cour impériale!…

V
LA PERQUISITION

Table des matières

Depuis certain scandale où, à pareille occasion et dans le palais même, un des meilleurs comédiens de ce temps, un homme de cœur, à tout le moins, avait dû faire acte d’énergie, pour rappeler à la décence un personnage officiel, chargé de présider un souper d’acteurs, venus en représentation au château, ces repas nocturnes étaient soi– disant supprimés à Compiègne.

Cependant la licence n’y perdait rien. Plus ou moins à l’insu des patrons, on soupait clandestinement, dans quelques chambres privilégiées.

Louis Skébel, invité de différents côtés, se tira d’affaire en prétextant une migraine, et à trois heures du matin il se rendait à la gare, où un train devait le ramener à Paris.

Dans les salles de la gare, quelques acteurs et les employés du théâtre sommeillaient en attendant le départ.

Adrienne et sa mère étaient du nombre.

Quand on ouvrit les portes, ils passèrent ensemble sur le quai et montèrent dans le même compartiment.

Madame Baroit, fidèle à son mutisme de parti pris, se blottit dans un coin et ne tarda guère à s’endormir.

Les jeunes gens l’eurent belle, dès ce moment, de parler à cœur ouvert de ce qui les occupait tous deux.

Mais cette liberté même leur devint un embarras, et ni l’un ni l’autre ne se décidant à aborder le sujet délicat, la conversation roula sur la représentation.

Le train subit un retard assez long, par suite d’un léger accident survenu du côté de Villiers–le–Bel, et l’on n’arriva à Paris qu’après cinq heures et demie du matin.

Là encore, Louis dut s’occuper des deux femmes pour la recherche d’un fiacre qu’on ne trouvait pas.

A la fin, il en ramena un. Il voulait qu’elles le prissent à elles seules. Mais elles insistèrent pour qu’il y montât en leur compagnie.

Le véhicule ne contenait que deux places, il fallut se serrer, et les cahots aidant, il y eut entre Adrienne et Louis des frôlements inévitables, si petits qu’ils se fissent tous deux, quelque soin qu’ils apportassent à les éviter.

Ils en restaient au point de ne se rien dire, mais un fluide mystérieux les mettait en telle communication, qu’ils devinaient, chacun de son côté, l’état de leur âme.

Au moment de se séparer, Skébel avait tendu la main à la jeune fille.

–Je voudrais bien, lui dit–il, avoir un entretien avec vous, et le plus tôt possible; mais on ne joue pas ce soir et vous ne viendrez pas au théâtre.

–Eh bien, répondit–elle, à demain!

–C’est si long!…

–Y a–t–il donc urgence?

–Pour moi, oui. C’est que j’ai mille appréhensions. Il s’agit d’une chose très grave que vous ne pouvez comprendre; un grand événement possible dans ma vie; quelque chose qu’il dépend de vous de faire tourner à bien, et j’ai si peur que ça ne se puisse pas; si peur de me bercer d’illusions! La plus dure souffrance pour moi, c’est l’incertitude, l’attente. Voilà pourquoi ces trente–six heures me font l’effet d’un martyre.

–En ce cas, dit Adrienne, touchée de sa simplicité, venez quand même au théâtre ce soir. J’ai mes costumes à remettre en ordre, pour la représentation de demain; nous nous rencontrerons au foyer.

Ils se quittèrent là–dessus.

Les dames Baroit demeuraient quai de Gèvres, à deux pas du Théâtre–Lyrique, dans un petit appartement, au cinquième, avec fenêtres sur un balcon.

Au retour du proscrit, on avait songé à déménager. Mais lui, avec l’arrière–pensée d’avoir plus grande liberté d’agir sans inquiéter les deux femmes, liberté de recevoir, sans les compromettre, certains amis politiques, s’y était opposé et trouvant deux chambres vacantes, à l’étage supérieur, il s’en était arrangé.

A cela près, on vivait en commun. Quand Baroit avait besoin de quelque chose, il frappait au plancher, et on lui répondait en cognant au plafond.

Pendant qu’Adrienne s’attardait à écouter Louis, madame Baroit montait lentement ses étages, et pénétrait chez elle où tout lui parut en ordre.

Adrienne l’ayant rejointe, elles ne se dirent qu’un mot: –«Bonsoir!...»

Puis, en hâte, elles se mirent au lit, accablées de fatigue, toutes deux.

La mère s’endormit immédiatement, avec la quiétude d’une âme qui a pleinement rempli sa journée.

Pour Adrienne elle lutta un peu contre le sommeil.

Elle éprouvait du regret de si vite cesser de penser aux choses aimables qui se dessinaient vaguement dans son imagination. Cependant la nature l’emporta, et bientôt ses yeux se fermèrent.

Vers midi, un bruit inusité réveilla la mère et la fille.

On eût dit que plusieurs personnes parlementaient, dans l’antichambre. Il y avait des répliques de voix inconnues, qui ressemblaient à des injonctions.

Brusquement, la bonne entra dans la chambre de madame Baroit. Elle avait le visage anxieux, consterné.

–Qu’y a–t–il? demanda sa maîtresse. Qui est là?

–Des hommes.

–Que veulent–ils?

–Parler à madame sur l’heure.

–Qu’ils reviennent.

–Ils ne veulent pas. Ils donnent cinq minutes à madame pour s’habiller, et disent avoir mission de tout visiter ici, au nom de la loi.

Madame Baroit eut un serrement de cœur; mais devinant ce dont il s’agissait, elle se trouva très calme.

Pour elle, ce qui arrivait–quoi que ce fût d’ailleurs!–elle l’avait prévu; elle n’avait cessé de s’y attendre chaque jour.

–Dites que je passe un peignoir, répondit–elle, et avertissez mademoiselle, le plus doucement possible.

Quelques instants après, elle entrait dans la salle à manger, où l’attendait un commissaire aux délégations judiciaires, accompagné d’agents en bourgeois.

De laide mine, d’une impassibilité grossière et presque menaçante, ces êtres déclassés, couverts de leurs chapeaux graisseux, lui jetèrent un regard suspect, et se levèrent pour procéder à leur méchante besogne.

–Un moment, fit madame Baroit. Je suis ici chez moi. Pour pénétrer dans mon domicile, il y a des formalités à remplir, êtes–vous en règle?

–Parbleu! fit le commissaire, en riant de pitié.

–Je parle poliment, reprit la mère d’Adrienne. Veuillez me dire qui vous êtes et en vertu de quels ordres vous agissez.

Le commissaire s’exécuta, avec brusquerie et précipitation.

–Bien! fit la femme du proscrit. Je vous répète à présent que je suis chez moi, et que je proteste contre la violation de mon domicile.

–Eh! protestez. Si vous croyez que nous allons nous amuser à y faire attention!

–Vous le consignerez du moins sur le procès–verbal.

–Pour quoi faire? dit le policier en haussant les épaules.

Enfin, ajouta–t–il en s’adressant au greffier, écrivez toujours. Puis, revenant à madame Baroit:

–Vos clefs?

–Non, monsieur; ce serait acquiescer, et je proteste.

–Qu’est–ce que vous y gagnerez? Des détériorations à vos meubles, voilà tout.

–Faites votre état, et épargnez–moi des observations dont je n’ai pas besoin pour savoir me conduire.

–Elle est stupide! marmotta le chef des agents, blessé de ce «faites votre état». Il faut aller chercher un serrurier maintenant; nous n’en finirons pas. Allons, vivement, qu’un de vous y aille!

Ce disant, il fit mine d’ouvrir une porte.

–Pour entrer là, vous attendrez que ma fille soit vêtue convenablement, fit la mère d’Adrienne en lui saisissant vigoureusement le poignet.

Mais la porte s’ouvrit, et la jeune fille parut.

Elle était livide.

–Où est mon père? demanda–t–elle.

–Je l’ignore, mon enfant, répondit madame Baroit.

–Monsieur, reprit Adrienne d’une voix suppliante, où est mon père! Est–ce qu’on va encore l’envoyer là–bas? Qu’a–t–il fait? Je vous en conjure, monsieur.

–Laisse, laisse, ma fille, dit doucement madame Baroit en attirant son enfant sur sa poitrine. Tu vois bien que ce sont des agents subalternes, qui n’ont rien à nous dire. Adrienne fondit en larmes.

La visite commença dès l’arrivée du serrurier.

On ouvrait tout. Le linge, les effets, les moindres objets étaient dépliés, examinés, puis jetés de côté; on fouillait tous les recoins.

Ne découvrant rien à leur usage, les agents y mettaient du dépit et se permettaient des appréciations blessantes.

Madame Baroit les suivait pas à pas, immobile auprès d’eux, muette et calme, soutenue par une espérance qu’elle s’efforçait de ne pas laisser percer.

Redoutant que son mari ne se fût compromis de nouveau et n’eût quelque part, chez lui, des papiers qu’il importait qu’on ne découvrît pas, elle s’appliquait à irriter les agents de façon à absorber leur attention sur elle seule, comptant que, faute de renseignements, la visite de l’appartement des deux femmes terminée, ils se retireraient sans continuer leurs investigations.

Alors, eux partis, elle se promettait de monter chez son mari et, à tous risques, d’enlever et de détruire jusqu’aux notes les plus insignifiantes.

Par malheur, au milieu de l’opération, un autre agent de police survint, suivi d’un commissionnaire. Après deux mots échangés avec le commissaire, il s’approcha de madame Baroit en lui présentant un papier.

Elle y jeta les yeux, reconnut l’écriture de Baroit et lut:

«On m’a arrêté hier à minuit. Je suis au secret. Remets du linge et des vêtements au porteur.

» Je vous embrasse de toute mon âme.

» AGÉNOR BAROIT.»

La pauvre femme sentit son cœur se fondre; sa suprême espérance s’envoler. Les effets de son mari étaient là–haut.

–Bien! fit–elle, pour gagner du temps. J’enverrai ce qu’on me demande.

–Ah! mais non! s’écria le commissaire, c’est tout de suite ou pas du tout.

–Je veux assister à toute la visite.

–Avez–vous peur qu’on ne vous vole?

–Je ne vous connais pas, après tout, et je veux voir ce que vous emporterez.

–Eh bien, fit l’agent, dites à votre fille de monter.

«Monter!…» on savait donc que Baroit avait un appartement séparé? Hélas! oui, et la malheureuse femme, dont l’énergie tomba d’un coup, s’affaissa sur un tabouret, en plongeant son visage dans ses mains.

Par opposition, Adrienne avait repris possession d’elle– même, et faisant signe à l’agent, elle monta chez son père.

Trois hommes veillaient à la porte. Après quelques pourparlers, ils livrèrent passage.

Madame Baroit pleurait; non que l’injustice la révoltât; elle ne doutait pas de la culpabilité nouvelle d’Agénor; elle n’admettait pas que le gouvernement pût commettre un acte arbitraire, en ceci; elle pleurait sur la sottise de son mari, sur sa folie, sur ce qui, pour elle, était une monomanie de conspiration.

Pendant ce temps, Adrienne faisait un paquet des objets demandés par son père.

Observée dans ses moindres mouvements par le commissaire, qui l’avait suivie, elle dominait ses indignations. Au surplus, elle n’avait plus envie de pleurer; il lui semblait qu’elle eût mieux à faire.

Du moins, elle appréciait si bien la situation, qu’elle ne demanda même pas la permission de joindre un mot d’écrit à l’envoi.

Elle pressentait qu’on le lui eût refusé.

Les objets remis au commissionnaire, et celui–ci parti, elle s’assit posément et sans parler, sans faiblir, elle suivit les agissements des agents.

Ils ramassaient, au hasard, tous les papiers; fouillant jusque sous les meubles, éventrant un matelas, sondant les murs et le parquet.

Quand ce fut fini, ils lui déclarèrent qu’elle ne pouvait rester là; on allait poser les scellés sur les deux portes de la petite antichambre.

Elle se leva silencieuse, ferma celle du carré, quand ils eurent achevé, puis elle redescendit.

Déjà, au–dessous, le désordre était réparé en partie, et la bonne dressait le couvert.

Adrienne passa dans la chambre de sa mère.

Elle aperçut celle–ci à genoux devant une chaise où elle avait placé un crucifix. Elle priait.

Ce spectacle produisit dans l’âme de la jeune fille une impression inattendue, inexplicable pour elle–même, mais spontanée et irrésistible.

Sa mère lui parut misérable.

Quoi! voilà tout ce qu’elle trouvait à faire pour conjurer un si effroyable malheur? Prier, attendre un secours occulte, venu par miracle! Il lui semblait que s’en fier là– dessus équivalait à un abandon.

Sa fermeté de caractère s’en indignait presque, en dépit du respect filial.

Alors, se renfermant dans le silence, se reprenant, se concentrant en elle seule, elle se retira dans sa chambre, et tombant sur un siège, elle se dit:

–Il faut que, moi, je le délivre. Comment?

Deux choses s’imposaient:

Savoir quelle était la gravité du crime politique reproché à son père; et le soustraire au martyre de la déportation.

Mais encore une fois: comment?

A tout examiner, la jeune fille se voyait réduite à elle– même, à elle seule.

En effet, qu’attendre de cette épouse, qui croyait sincèrement s’employer, en importunant les cieux? Rien!

Dès ce moment, Adrienne mit sa mère de côté.

Restait une difficulté aussi.

Sauver son père, n’était pas tout. Elle connaissait son caractère; il l’eût reniée, maudite, plutôt que d’accepter la liberté à des conditions que son orgueil d’adversaire eût blâmées. Il avait profité d’une loi d’amnistie; il eût refusé une grâce.

A une autre, le problème eût semblé insoluble. Mais Adrienne tenait de son père, et sans rien approfondir, elle se résuma résolument d’un mot:

–Il le faut!

A quel prix? qu’importe!

C’était une vie à sacrifier, la sienne? Soit! On mourra à la peine? Tant pis! C’est un éternel sacrifice de joies légitimes de toutes sortes? Qu’y faire? Allons!…

Elle avait bien, une première fois, fait acte de renoncement intentionnel, quitte à se réfugier dans l’art. Allait–elle marchander quand il s’agissait d’arracher son père aux tortures, que ne pouvaient manquer de lui prodiguer ses ennemis triomphants? Allons donc!

Depuis son retour, Agénor avait conté à sa fille ce qu’il avait enduré pendant la première transportation.

Elle le revoyait couvert de haillons, rongé de vermine, martyrisé dans ses chairs, par la température excessive, la brutalité, le bâton de la chiourme, épuisé, grelottant la fièvre, souffrant la faim et la soif, meurtri, sale et insulté.

Et elle eût hésité à se dévouer, à faire abnégation totale de ses aspirations personnelles? Non!

Jeunesse, amour, maternité, bien–être, gloire, que tout fût à jamais ruiné; mais que ce malheureux père fût soustrait à ces infamies.

Cela, elle le voulait, à tous risques, à tout prix.

Le soir, elle se rendit au théâtre, non pour retrouver Louis, elle l’avait oublié; mais dans l’espoir d’apprendre quelque nouvelle relative à son père.

Son attente fut trompée. Le théâtre était morne; le foyer vide.

Seul, le jeune compositeur s’y trouvait, assis devant la cheminée, comptant les minutes aux battements de son cœur.

En apercevant Adrienne, il se leva et vint à elle avec empressement.

Il avait de la joie plein les yeux: une joie honnête et franche, qui traduisait ingénument un espoir profond.

La jeune fille lui prit la main, l’entraîna dans une embrasure, et, l’interrompant, au moment où il allait faire sa profession de foi:

–Je sais, fit–elle doucement, et avec un sourire attendri, je sais ce que vous vous proposiez de me dire: «Vous m’aimez, vous voulez m’offrir votre main, une part de l’avenir heureux qui vous attend; que vous méritez.» C’est cela n’est–ce pas?

–Oui, fit Skébel: ce n’est que cela!

–Croyez–le, monsieur, reprit la jeune fille, il n’y a rien au monde qui pût me toucher davantage. Ce matin, en vous quittant j’étais résolue à m’en remettre à vous de mon existence. Sûre de mon cœur, je me sentais digne de votre attachement, car mon affection répond à la vôtre. Cependant, il faut renoncer à ce projet.

Louis pâlit subitement.

–Pourquoi? demanda–t–il d’une voix étranglée.

–Pourquoi? répéta Adrienne. Parce que ma vie est peut– être perdue à jamais; parce que j’ai le triste devoir de me refuser au bonheur facile, qui est le patrimoine des autres femmes; parce que.

Ses yeux s’étaient voilés de larmes.

–Tenez, fit–elle, en voyant venir, montez avec moi dans ma loge; ce que j’ai à vous apprendre ne peut être entendu de personne.

Louis la suivit, l’âme brisée.

Une fois là, seule en face de ce garçon qui l’aimait, qui ne pouvait rester indifférent à son chagrin, elle cessa de se contraindre, et les pleurs inondèrent son visage.

Les cœurs timides et naïfs ont des élans d’audace inconsciente. Louis saisit les mains de la jeune fille, et pleurant lui–même, il l’attira sur sa poitrine, l’entourant d’un bras, lui essuyant les yeux de son mouchoir, la cajolant, comme il eût fait d’un enfant.

Elle le laissait agir, ne se rendant peut–être pas compte de la familiarité, mais pleine de confiance et d’abandon, touchée de la bonté qu’il montrait.

Puis, après un moment, elle le fit asseoir à ses côtés, et lui dit tout.

Deux heures après, Skébel sortait du théâtre, ne voyant pas ceux qui le saluaient au passage.

Adrienne lui avait déclaré ses intentions d’abnégation et de renoncement absolues.

Avant de songer à elle, il fallait qu’elle eût accompli une tâche, qui peut–être, hélas! était simplement l’impossible. Louis l’avait écoutée sans l’interrompre.

Quand elle eût terminé:

–Je comprends, lui dit–il; mais il n’appartient pas à des causes de ce genre de modifier mes sentiments pour vous; tout ce que je puis, c’est ne pas vous importuner. Tels ils sont, tels ils subsisteront en moi tant que je vivrai. Sachez qu’ils sont là, comme une épargne, un dépôt, que vous auriez confiés. Je vous aime et n’aimerai jamais que vous; c’est la première et la dernière fois que je me permets de vous le dire. Le jour où, votre tâche accomplie, vous vous croirez la liberté de songer à vous–même, dites– moi simplement: «J’ai fini.»

Maintenant, reprit–il, je ne crois pas que vous puissiez avoir scrupule d’user de mon dévouement; je vous l’offre, Adrienne; je vous l’offre tel qu’il vous le faut: aveugle, constant et discret.

Pour le reste, je n’en parlerai plus et… j’attendrai. Adrienne lui tendit de nouveau la main.

–Je ne sais rien de ce que je ferai, lui dit–elle; mais je me sens déjà plus forte, puisque vous restez mon ami.

Louis ne répondit rien, crainte d’en trop dire.

Alors, comme il allait s’éloigner, elle le retint, et, avec un sourire de ses beaux yeux noyés de mélancolie, elle le contempla un moment:

–Embrassez–moi, lui dit–elle, en approchant son front par un mouvement d’exquise chasteté, embrassez–moi comme vous embrasseriez une sœur affligée.

VI
UN HOMME CONSIDÉRABLE

Table des matières

Durant plus d’une année la situation ne se modifia pas.

Louis Skébel multipliait vainement les démarches, de concert avec Adrienne, dans l’intimité de qui il pénétrait de plus en plus, en raison de l’abnégation, du désintéressement dont il faisait preuve.

Ils étaient ensemble comme de vieux amis, comme seraient de vieilles gens, pour qui l’amour est du domaine d’autrefois; tels qu’elle le souhaitait: frère et sœur.

Cependant les rares nouvelles qu’on recevait du prisonnier étaient mauvaises.

La captivité, le dur régime de la prison altéraient sa santé, et une fois déjà, son embarquement avait été reculé, sur l’avis des médecins de la forteresse. Cependant on annonçait un nouveau convoi, non de condamnés politiques cette fois, mais de malfaiteurs.

Au théâtre, Adrienne avait été longtemps l’objet de la pitié de ses camarades. Et puis, on s’en était lassé.

Dans ce milieu, où la vie marche à pas redoublés, où les impressions violentes se succèdent sans discontinuer, ce qui se prolonge s’use vite.

D’abord, la peine de la pauvre fille avait été tenue pour un malheur de la maison; chacun avait cherché le moyen de s’employer à l’adoucir.

Cependant l’impossibilité devenue évidente, la chose devint fait acquis, et l’on n’y pensa plus.

Un soir, on donnait la première représentation d’un ouvrage que les journaux avaient tambouriné à grand renfort d’indiscrétions et de commérages. La curiosité du public montée an diapason désirée, la salle faite par l’imprésario, il en résultait un de ces événements fugitifs qui donnent des premières où le monde officiel afflue.

Dans une avant–scène madame de Külm étalait une toilette qui faisait sensation.

Derrière elle, Rodolphe se tenait dans cette posture non– chalante qui n’est assez souvent qu’une affectation, un genre.

Depuis la représentation de gala à Compiègne, il n’avait pas revu la jeune fille; il n’avait pas reparu dans les coulisses du théâtre, fuyant l’humiliation de se trouver en face d’une femme qu’il convoitait de toutes ses forces, de toute la fougue de ses appétits, et qui l’avait éconduit avec un sang–froid, une rondeur, dont la nuance «bon enfant» était infiniment blessante pour un homme de son caractère.

Dans cette pièce, Adrienne avait un rôle.

Rodolphe savait bien qu’il allait la revoir et il s’y était préparé. Mais quand il l’aperçut, aucune préparation ne tint et un trouble extrême l’envahit.

Sans s’arrêter au détail des transformations qui, durant cette suite de mois, s’étaient accomplies chez la jeune artiste, il la trouva plus enviable que jamais.

Il l’entendait chanter, d’une voix qui lui donnait le frisson, qui ravivait des convoitises passionnées, aveugles, délirantes, et l’entraînait à des rêves violents; une sorte de vertige où il y avait de l’enlèvement, du rapt, l’abus de la force.

A l’entr’acte, il passa dans les coulisses. Mais Adrienne ne s’y trouvait pas.

Revenu dans son avant–scène, il attendit vainement qu’elle reparût. Elle n’était ni du deuxième ni du troisième acte; par contre, tout le quatrième était à elle.

Ce fut un triomphe pour la jeune fille; triomphe d’autant plus grand qu’on ne l’avait pas prévu.

Pour les auteurs, ce quatrième acte était le point faible, presque dangereux de l’ouvrage, et l’on ne comptait pas qu’une artiste de second ordre, lui donnât de l’attrait. Qu’elle le fît passer, c’est tout ce qu’on en espérait.

Elle–même était bien éloignée d’en attendre de l’effet. Le jouer lui était plutôt pénible, parce que la situation avait, par hasard, des points de rapport avec le chagrin qui attristait sa jeunesse.

Elle représentait la femme d’un roi détrôné, que ses ennemis avaient incarcéré, et elle avait à exprimer les tortures de son impuissance à le délivrer.

Cela peut–être fut cause du succès surprenant qu’elle obtint.

S’identifiant avec le personnage, elle abandonna son âme aux douleurs qui la déchiraient réellement, et ses nerfs tendus outre mesure, donnèrent à son chant des accents de vérité irrésistible.

Trois fois, elle dut reparaître; trois fois les femmes lui jetèrent leurs bouquets, et quand elle rentra dans la coulisse, tout le théâtre l’attendait, la félicitait; les musiciens de l’orchestre étaient montés et lui faisaient cortège; les habitués, les journalistes, les .gens du ministère lui prodiguaient des éloges émus, qui avaient un air de remerciement.

Étonnée, calme, froide, elle souriait avec mélancolie, ne se rendant pas compte de son triomphe.

–Me permettrez–vous, mademoiselle, de vous adresser mes compliments? lui dit une voix qui la fit retourner brusquement, sous l’empire d’un pressentiment confus. C’était Rodolphe qui lui demandait cette permission.

–Vous! monsieur, fit–elle en lui saisissant la main.

Et, se dérobant aux louanges de ceux qui l’entouraient, elle l’entraîna au foyer.

On avait suivi la diva, mais, la voyant en conférence avec le fils de l’ancien ministre, on se tenait à distance, et elle pouvait parler sans être entendue.

–Monsieur, lui dit–elle, tout est en fête autour de moi; tous ceux qui sont là m’acclament, se réjouissent et me croient heureuse. Eh bien, moi, j’ai la mort dans l’âme, du malheur à me laisser mourir, la plus horrible peine qu’on puisse supporter!

–Pourquoi? demanda Rodolphe, frappé de cette confidence, que leurs relations n’expliquaient pas suffisamment.

–Vous souvient–il de la représentation de la Princesse Aldée au château de Compiègne?

–Sans doute.

–Pendant que je chantais là–bas, on arrêtait mon père ici, et voilà plus de quinze mois qu’il est en prison, malade au point qu’on n’a pas osé le transporter à Lambessa. Hélas! monsieur, de récents avis nous montrent son départ comme imminent. Eh bien, je vous l’assure, s’il supporte la traversée, ce sera pour mourir en arrivant!… Comprenez–vous maintenant pourquoi ces ovations me sont indifférentes; comprenez–vous pourquoi, en vous apercevant, je vous ai entraîné à l’écart?

–Oui, dit–il.

Puis prenant un carnet:

–Son nom? demanda–t–il à la jeune fille. La date de son arrestation?

Puis encore:

–Est–il jugé?

–Non.

–De quoi l’accuse–t–on?

–Je ne sais pas.

–Et ils veulent l’envoyer là–bas, comme ça?

–Serait–ce le premier?

–Ah Dieu, non! Je le sais bien!

–Mon père est un insurgé de juin, un transporté de décembre.

–Ça ne fait rien, dit Rodolphe, je vais voir à cela.

–Ah! monsieur.

–Bah! fit le fils de Son Excellence en l’interrompant, vous me remercierez après.

Et sur l’heure, il envoya un mot à son père, pour lui dire qu’il avait besoin de le voir, toute affaire cessante, après minuit.

En recevant le mot de son fils, à un bal d’ambassade, où Le Fauve avait dû se montrer, le dignitaire fronça le sourcil.

Il en avait son saoûl de ce gaillard–là. Quoi qu’il eût pu faire, pour le séparer de l’espionne, il n’était arrivé à rien, et, si soigneux qu’il fût de lui tenir cachés les secrets du gouvernement, les rapports de la dame continuaient de contenir des renseignements dangereux.

Le pis est que Rodolphe avait deviné l’intention, chez son père, d’expulser la comtesse. Il s’en était suivi une série de scènes atroces entre eux.

Il avait fallu que l’Excellence y renonçât, se réduisît a jouer double jeu, c’est–à–dire à se laisser surprendre de fausses révélations. Une satanée tablature, en tout cas!

Qu’y avait–il encore? Le dignitaire avait fort envie de se dérober; mais l’autre était si bien capable de lui servir un nouveau plat de sa façon, et de mettre les deux pieds dedans!

Le plus sage était de savoir de quoi il retournait.

A une heure du matin, Le Fauve rentrait à l’hôtel.

–Monsieur Rodolphe attend Son Excellence, lui dit le valet de pied.

En effet, le père trouva son fils dans son cabinet.

–Écoute, dit celui–ci, je t’ai dérangé pour une affaire urgente, mais qui ne te coûtera rien.

–Ça, c’est bon! fit l’homme d’État.

–Il s’agit de mettre en liberté un bonhomme qui a peut–être bien un peu conspiré, mais qui doit plutôt vous embarrasser, car il est sur le point d’être déporté une seconde fois, sans que vous osiez le faire passer en jugement.

–Comme tu y vas! reprit monseigneur.

–Laisse–moi donc tranquille! Tu n’as qu’à le vouloir. En tout cas, comme il est à la veille d’être emballé, tu peux dès maintenant, sur l’heure, donner contre–ordre. On verra après.

–Tu t’y intéresses donc bien?

–Je ne le connais pas, mais il est le père d’une femme pour qui j’éprouve une passion que rien n’a pu dompter. Pour m’en distraire, j’ai tout essayé, rien n’a réussi. Je l’aime et je la veux; donne–moi la liberté de son père; il me la faut.

Sans répliquer, l’ancien ministre se mit à une table, et, prenant une plume:

–Tu l’appelles? demanda–t–il.

–Agénor Baroit.

–Où est–il?

–A l’île de Ré.

L’Excellence écrivit quelques lignes et demanda à son fils:

–Tu as ton coupé?

–Non.

Prends le mien. Va porter cela à la préfecture. Ce n’est pas la liberté de ton protégé; il y faudra peut–être la croix et la bannière. C’est simplement le contre–ordre d’embarquement. Va vite!

–Merci! dit Rodolphe en s’en allant.

L’homme d’État avait compris, du premier coup, le parti qu’on pouvait tirer de l’incident.

Ce devait être, avant tout, la rupture entre son fils et madame de Külm. Or, il était grand temps qu’on y avisât.

Les jaloux de l’Excellence en avaient fait flèche pour attaquer son crédit, et l’avant–veille l’empereur, l’attirant à l’écart, lui avait manifesté du déplaisir à ce propos.

Et voilà que Rodolphe lui apportait les moyens d’arriver au but, sans inconvénients; tendant, de lui–même, la tête au licou! Bonne aubaine!

Toutefois, il fallait être sûr de son fait, étudier le terrain, et arriver à un marché en règle, avec arrhes de chaque côté.

Dès l’aube, les réponses qu’il reçut aux messages envoyés par lui, durant la nuit,–une affaire d’État ne l’eût pas plus intéressé,–permirent à Le Fauve d’envisager exactement la situation.

D’une part, l’embarquement d’Agénor était indéfiniment ajourné, et cela d’autant plus aisément qu’on n’y procédait qu’à contre–cœur; les médecins en ayant signalé le danger.

C’est que le malheureux paraissait à bout de forces. Les rhumatismes le torturaient, et l’on craignait la complication de quelque autre maladie du côté de la moelle.

Le médecin avait prononcé le mot: ataxie.

Depuis quelque temps, en outre, la puissance cérébrale diminuait. Il était endormi, lourd; l’attention soutenue le fatiguait. On craignait quelque chose.

Là devant, l’Excellence donna pour instruction formelle, de garder ces renseignements absolument secrets, et de prodiguer les plus grands soins au prisonnier.

–Diable! se dit Le Fauve, s’il allait nous faire la mauvaise farce de mourir!…

Quant aux nouveaux rapports qu’on adressa sur Adrienne, à l’homme d’État, ils ne firent que confirmer les anciens. Il les étudia consciencieusement, et conclut ainsi:

–«Cette fille est incapable d’aimer jamais un pantin tel que Rodolphe. Il n’y a pas à l’entraîner, à la convaincre, il faut la réduire ou y renoncer. Pas de milieu. De la fermeté de caractère dont elle est, il est indispensable de prendre ses précautions: donnant, donnant!…»

Cependant il restait navré et humilié de tout cela et, sa détermination prise, il referma le dossier en ajoutant:

–C’est égal. Sale besogne!

Mais le moyen de s’y soustraire?

A tout prix, il fallait que Rodolphe rompît avec la comtesse de Külm, et puisqu’il n’y avait que ce moyen d’y arriver, tant pis!

La seule question qui subsistât était celle–ci: Qui se chargerait de proposer délicatement le marché à la jeune fille?

On ne pouvait se confier à quelque agent subalterne. L’opération exigeait de la discrétion, un tact exquis, une extrême prudence, car, avant tout, rien de cette affaire ne devait transpirer jamais!

Il fallait donc que le négociateur fût, à tout le moins en apparence, considérable.

Où chercher?

Et voilà qu’un matin, durant l’audience habituelle, l’huissier fit passer à monseigneur une carte sur laquelle on lisait:

«Ludowig Warth.»

Le Fauve y jeta les yeux et poussa une exclamation de joie. Plus heureux que Diogène, il avait trouvé son homme.

Pour en venir plus tôt à ce qui lui tenait au cœur, l’ancien ministre accorda tout ce que lui demandait le solliciteur présent; puis, celui–ci parti, il revint à cette carte et donna ordre d’introduire.

Si quelqu’un eût pu lire dans la pensée de l’homme d’État, ce quelqu’un eût été fort surpris de son exclamation de joie en voyant entrer celui qui l’avait provoquée.

L’aspect était presque imposant. D’une aisance très digne, d’une tenue extrêmement correcte, il semblait fait pour inspirer toute considération.

Dans la cour de l’hôtel, son coupé avait tout à fait bon air; par les portières, on apercevait sur les coussins des brochures et des journaux. Le coupé d’un personnage.

Et lui–même avait son hôtel, avenue de l’Impératrice, s’il vous plaît, avec serres, parc, grilles dorées; des luxes à la fois cossus et distingués.

L’hôtel était bien connu à Paris. On y donnait des fêtes dont parlaient les journaux, et, un jour par semaine, madame y recevait un cercle de gens notables: des généraux, des évêques, des ministres parfois, des receveurs généraux en quantité; tous fonctionnaires quant au fond, et, brochant sur le tout, les financiers de la plus haute volée, avec des jeunes gens, titrés ou non, qui ne connaissaient pas meilleur endroit pour flirter avec des femmes d’origines diverses.

Le ménage n’en avait pas toujours été là.

Au début, monsieur occupait une assez humble place, dans une de ces banques où Morny avait la main, en compagnie d’une série de dignitaires affolés de spéculation.

Six mille francs d’appointements, tout au plus. Telle était alors la condition de Ludowig Warth.

Pour sa femme, elle n’avait rien apporté à la communauté.

Fille de légionnaire, élevée à Saint–Ouen, orpheline, elle s’était accommodée du premier venu sur qui son adorable visage avait fait impression.

Le mari lui importait peu; mais le mariage, oui, et beaucoup!

Oh! se marier; sortir de tutelle; se produire et avoir un salon! rien ne lui dansait plus dans la tête!

Warth n’était ni beau, ni agréable, sans doute; il avait plutôt l’air gourmé d’un cuistre; mais bast! c’était un mari!

Elle le prit d’enthousiasme, et, dès le second mois, elle recevait.

Dame! C’était un salon bien chétif et modeste d’abord. Le thé, servi dans des tasses en porcelaine dorée, de pacotille, en faisait les frais. Le piano provenait d’une combinaison d’abonnement en trente–six mois. Le meuble vous avait un air de private parlour, de garni. Et les invités étaient, pour la plupart, de qualité mince.

Mais à chaque réunion nouvelle, il y avait un petit luxe de plus, et bientôt, la réception fut précédée d’un dîner.

Dîner d’intimes, pour commencer: deux services, avec un poisson, la bombe glacée du pâtissier voisin, et les gâteaux secs, qui du dessert passaient au salon, à dix heures.

Un peu après, on invita un chef hiérarchique de l’employé. Prétexte à primeurs sur la table.

Le soir, il vint un pianiste en renom, qui tapa un morceau à la mode. Madame fît danser les enfants: des amies de Saint–Ouen qui cherchaient amateur. Puis, il y eut un chanteur de romance, puis. puis.

Le ménage se trouva obéré. Les créanciers envoyèrent du papier timbré, firent des scènes dans les escaliers, et le Mont–de–Piété devint une ressource.

Là devant, Ludowig tripota un peu à la Bourse, comme de raison. Il gagna, il perdit, fit des «moyennes» et finalement se trouva pris dans un mouvement, qui le mit dans l’alternative de sauter ou de faire des emprunts forcés à sa caisse, aggravés de grattages insolites sur les livres, que M. le commissaire avait eu l’ennui de parapher à chaque page.

Après s’y être laissé aller pour payer ses différences, il y revint pour solder la dépense des réceptions de madame. Un peu plus, un peu moins; quand on y est, ma foi!… Puisqu’on n’y voyait que du feu, je vous demande un peu de quoi eût servi le scrupule! D’autant,–notez–le, je vous en supplie,–qu’il comptait bien tout restituer à la première opération qui réussirait.

Quand ça? Demain peut–être; qui sait, auj ourd’hui même, probablement: la rente ne pouvait raisonnablement faire autrement que de monter, sur les dépêches venues de Londres dans la nuit.

Et puis, pas du tout! Contre toutes prévisions la rente dégringolait! Une ignoble manœuvre des gros banquiers allemands!

Et mons Ludowig avalait un nouveau «bouillon», entraînant nouveaux barbottages dans la caisse et nouveaux grattages sur les livres. Tant pis! Mais demain? Demain, ça ne pouvait manquer de remonter.

Tant et si bien qu’un beau jour, l’honorable employé se trouva avoir fait, à la lune, un trou de quatre–vingt mille francs.

Passe encore s’il eût eu le temps d’attendre comme toujours «à demain», mais va te promener!

Pour les besoins d’une belle opération, où les hauts administrateurs entrevoyaient le moyen de dévaliser à coup sûr un peuple de petits rentiers–mais légalement, entendez bien!–on voulut dresser le bilan général de la maison.

Impossible, pour Warth, de dissimuler plus longtemps ses emprunts à la caisse.

Un autre eût filé ou se fût brûlé la cervelle. Lui, pas!

Tablant sur ce que les opérations de son administration n’avaient rien à gagner à ce que la justice y mît le nez, il se présenta bravement un matin, chez le président du conseil: Monseigneur Le Fauve, et, muni d’un état en règle, qui faisait le plus grand honneur à ses talents de comptable, il lui avoua, comme par curiosité, que depuis deux ans, il volait en toute sécurité!

On pense bien que Monseigneur n’était pas parvenu à la haute situation qu’il occupait sans en avoir vu de toutes les couleurs. Si l’autre crut le déconcerter, par sa brutale et cynique franchise, il se trompa du tout au tout.

–Voyons l’état de vos détournements, dit Son Excellence.

Il l’examina posément, comme s’il se fût agi d’un document de comptabilité régulière, et il releva une erreur d’addition dans la colonne des unités.

–Vous vous faites tort de neuf francs, dit–il avec un beau sang–froid.

Puis prenant une plume qu’il trempa dans l’encre, avant de la présenter à l’employé infidèle:

–Vous allez me signer cela, n’est–ce pas? lui demanda– t–il.

–Jamais!

–Comme vous voudrez; si vous préférez coucher à Mazas.

–Faire du bruit? répliqua Warth, avec un sourire effronté. Vous n’oseriez pas, monseigneur.

–Parce que?…

–Parce que la justice une fois appelée, les opérations de la compagnie lui sauteraient aux yeux.

Le Fauve le regarda un moment, puis, haussant les épaules:

–Innocent! fit–il en riant. Vous vous imaginez donc, mon cher, que vous pourriez être un antagoniste? Je vous croyais plus intelligent. Mais, mon ami, qui donc vous parle de saisir la justice de votre affaire? Hé! non; elle doit être étouffée. et vous avec! si vous n’êtes pas sage. Ludowig avait pâli.

–Vous êtes stupide! reprit Le Fauve, en s’animant. Où donc vous croyez–vous? A qui pensez–vous avoir affaire? Qui diable a pu vous faire supposer que des gens, comme nous, risqueraient de jeter du scandale sur une entreprise, qui fait corps avec tout un système de gouvernement? Et cela pour quatre–vingts malheureux mille francs? Belle vétille, vraiment!

–Cependant, pour m’incarcérer, il faut.

–Il faut un signe de moi; pas plus. Et une fois bouclé, vous l’aurez belle sans doute de faire vos conditions.

Warth ne trouva rien à répliquer.

–Je suis pris! pensa–t–il, confondu. Et je me suis livré moi–même »

En effet, il avait cru possible d’échapper aux conséquences de son vol, par une menace. Et voilà que la botte était parée.

Cette lamentable constatation le cloua sur place, dérouté, désemparé.

Mais bientôt, avec cette lucidité singulière que provoque un danger imminent, le drôle apprécia sa situation d’un coup d’œil. Il n’avait pas à tenir tête, non; mais était–il perdu pour cela?

Puisque l’homme d’État n’avait qu’un signe à faire, pour l’envoyer à Mazas, et de là… on ne sait où, pourquoi celui– ci tenait–il à la reconnaissance signée du crime?

Il y avait peut–être là le prélude de quelque accommodement. Son instinct de coquin le lui disait.

En ce cas, il fallait changer d’attitude, s’abandonner, se jeter aux pieds du vainqueur, se rendre à merci.

Ce n’est pas qu’il comptât le moins du monde sur la sensibilité de l’Excellence; il connaissait trop le bon apôtre!

Si Monseigneur devait en venir à faire grâce, ce ne pourrait être qu’en raison d’une arrière–pensée. A tout hasard, il fallait chercher une échappatoire, en comptant là–dessus. N’y eût–on gagné que du temps, c’eût été se garder des chances de se mettre à l’abri et, qui sait! une fois hors d’atteinte, de proposer un marché avantageux.

Tout cela se formula dans son esprit, en moins d’une seconde; sur quoi, ne s’attachant plus qu’à un point: sortir des griffes de son interlocuteur, il se composa la physionomie du rôle qu’il avait à jouer.

Il ne se jeta pas à genoux sur le tapis; mais inerte, silencieux sur sa chaise, il parvint, par la force de la volonté et en exagérant la fixité de son regard sur un point lumineux, à faire jaillir deux grosses larmes de ses yeux.

Dès ce moment Monseigneur lui parla en vain. Ludowig affectait de rester écrasé. Puis, quand il pensa avoir produit son effet, il se leva.

–Je suis prêt à signer, dit–il.

Le Fauve, qui s’en méfiait, lui passa le papier sans mot dire.

Alors, prenant la plume, Warth regarda l’Excellence.

–Monsieur, dit–il, oubliant à dessein de lui donner sa qualification honorifique, signe évident d’un trouble extrême, –monsieur, ma femme du moins est innocente; ayez pitié du sort que je lui ai fait.

Sa femme! il en parlait sans malice. Elle arrivait là, dans son intention, comme préparation à ce qu’il projetait d’ajouter, à savoir: qu’il entendait ne pas survivre à sa honte, et que, dès le lendemain, au plus tard, la malheureuse aurait à porter son deuil.

Quand Le Fauve le comprit, il haussa de nouveau les épaules.

–Vous tuer? fit–il. Pour quoi faire?

Ludowig eut l’intelligence de ne pas répondre en parlant de son honneur, quoique la péripétie fût indiquée, et de tradition. Non. Il traita la question en homme pratique.

–Que voulez–vous que je devienne? répliqua–t–il. Que vous me fassiez passer aux assises ou non, je suis perdu. Quels moyens d’existence désormais? Comment expliquer mon renvoi? Je suis ’perdu, vous dis–je. D’ailleurs, je me fais horreur à moi–même. Le souvenir de ma malversation me poursuivra partout et toujours!…

L’homme d’État lui coupa la parole. C’est dommage, car il était, lancé, et il lui venait des choses très touchantes à dire.

Par malheur, Le Fauve n’en croyait pas un mot, et comme il avait d’autres affaires, il n’aimait pas à perdre le temps.

–Taisez–vous, lui avait–il dit.

Puis lui enjoignant de s’asseoir, il reprit de l’air le plus calme du monde:

–Se tuer ne remédie à rien. Laissons donc cela. Laissons de même le vol que vous avez commis, et prenons votre situation à l’heure présente. Eh bien, sans entrer dans des explications que l’état de votre esprit ne vous permettrait pas de saisir, je me borne à vous dire qu’il dépend de vous de tout réparer et de reprendre ensuite le courant d’une existence convenable.

Ludowig en resta suffoqué.

Oubliant son rôle d’écrasé, de candidat au suicide, il posa un coude sur la table, dans l’attitude d’un homme qui se dispose à faire affaire.

Que voulait–on lui dire? Causons. Qu’est–ce que vous proposez? Nous verrons s’il y a marchand.

L’Excellence saisit la nuance du revirement qui s’opérait eu son homme. Mais estimant que celui–ci allait trop loin, et trop vite en besogne, il le remit à son plan, d’un air indulgent.

–Vous êtes trop ému, lui dit–il, pour causer utilement de tout cela. D’ailleurs, ne vous y trompez pas; vous ne sauriez nous intéresser, et vous nous embarrassez encore moins. Mais, tout à l’heure, vous avez parlé de votre femme, qui est, en effet, bien innocente de vos méfaits. Il y a plus. Elle est fille d’un légionnaire, qui a donné, jadis, des gages de son attachement à la dynastie. Il vous appartient de lui épargner des douleurs qu’elle n’a pas méritées. En outre, elle est personne de bon sens. Elle comprendra à mots couverts; je me propose donc d’arrêter avec elle ce qu’il convient que vous deveniez. Priez–la de venir demain dans la matinée. Il suffira d’une conférence pour fixer votre sort. Allez.

Le ministre ne s’était pas trompé; madame Ludowig Warth était personne de grand bon sens, et elle mit toute la bonne grâce imaginable à conférer.

En sorte, qu’à l’issue de l’audience, l’intelligente dame emportait, dans sa poche, une commission, qui envoyait son mari au Mexique. Il y avait là des intérêts à surveiller et, loin d’être destitué de son emploi, Warth paraissait chargé d’une mission de confiance.

Durant son absence, on liquida son affaire; puis, au retour, on le pourvut.

En ce temps béni, il y avait toujours en préparation quelque combinaison industrielle ou financière, où les hauts personnages ne pouvaient paraître ostensiblement.

Warth devint l’homme de paille de Son Excellence et, naturellement, eut part dans les bénéfices, sans compter les épingles dont madame était comblée.

Maintenant le mari était deux fois millionnaire, recevait en son hôtel à Paris, donnait à chasser sur ses domaines en Auvergne et tenait le haut du pavé.

Les malveillants, les jaloux, parlaient bien de certain trou à la lune, dont le bruit avait circulé autrefois. Mais, crainte des mouchards, ils n’en parlaient guère qu’à huis clos, prudemment.

–Des mensonges! disaient les bonnes âmes. Histoire très grossie et méchamment exploitée par les démagogues de la proscription.

Cependant, si riche et si indépendant qu’il fût maintenant, Warth n’en restait pas moins à la discrétion de Monseigneur; et quand celui–ci l’eut mis au fait des tracas que lui causait Rodolphe, l’ancien caissier ne fit pas une objection au rôle que son bienfaiteur lui réservait auprès de la cantatrice.

VII
LE MARCHANDAGE

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A en croire le poète,

Le latin, dans les mots, brave l’honnêteté.

C’est déjà beaucoup; mais fût–ce en latin, il serait écœurant de préciser ici tout ce qui fut tenté pour arriver à mettre Adrienne dans l’alternative de laisser son père mourir à la peine ou de prendre Rodolphe pour amant.

Pas de milieu, du reste. Et si jusque–là, elle avait eu mille difficultés à savoir peu ou prou de la situation dans laquelle se trouvait Baroit, les renseignements lui arrivaient, dès lors, avec trop d’exactitude et de précision.

L’état du malheureux eût crevé le cœur d’un indifférent.

A moitié perclus, traité comme un chien, croupissant dans la saleté, il n’avait plus conscience de lui, de son martyre.

Il était tombé aux trois quarts en enfance, insensible à l’abjection; pleurant seulement, et bégayant des prières suppliantes, à des dieux inconnus, enfants de sa fièvre et de son .délire.

Et quand ses atroces souffrances n’arrachaient pas des larmes à ses co–détenus, même à ses geôliers, c’était bien pis; il faisait rire, par des contorsions, des gestes, des abandons de soi, qui confinaient à la folie.

De plus en plus rarement, comme par accès, il lui revenait des éclairs de demi–lucidité; c’est–à–dire qu’il reprenait une vague notion de sa misère.

Il savait, pour un moment, qu’il était en prison, malade, torturé, perdu.

Alors, au début de cet étrange repos, la fermeté d’âme lui revenait.

Puis la fatigue arrivait, et avant de retomber à l’état d’imbécillité, il gardait une sorte de quasi connaissance, durant laquelle, en s’y prenant habilement, on parvenait à lui faire faire ce qu’on voulait; on en obtenait, du moins, une soumission épuisée, passive, qui permettait qu’on lui dictât des choses dont il n’avait pas tout à fait conscience.

Un jour, on lui fit ainsi écrire une lettre à sa fille.

Cela se bornait à la description des douleurs qu’il endurait.

On lui avait présenté la chose comme un complot. L’un de ses compagnons de captivité, lui avait–on dit, venait de se libérer et quoique ce fût défendu, sous les peines les plus dures, celui–ci s’était offert à faire parvenir la missive.

Aussi Bàroit écrivait–il d’enthousiasme, disant tout, se montrant sous un jour tel, qu’une âme de bronze n’eût pu résister aux sanglots.

Cependant, il se possédait encore assez pour ne pas donner à sa lettre le caractère d’une plainte. Non. Il disait:

«Voilà ce que j’ai enduré. Mais c’est fini. À la fin du mois on m’embarque pour Lambessa. Là, du moins, j’aurai de l’air!»

Il semblait crier: délivrance! parce qu’il était envoyé au bagne.

Seulement, le prétendu libéré ajoutait en post scriptum:

«Mademoiselle,

» Votre pauvre père s’illusionne. Pourra–t–il seulement supporter partie de la traversée? J’en doute, car je sais ce qu’elle est: je sais que le parquage à bord est cent fois plus horrible que la prison, et je sais aussi dans quel état de maladie, d’épuisement, de folie, est maintenant mon malheureux compagnon d’infortune.»

D’une écriture serrée, dans tous les sens du papier, il appuyait sur les détails que donnait Baroit, assombrissant encore ce qui était déjà lugubre et finissant par conjurer la jeune fille de faire des démarches en haut lieu pour s’éviter un deuil.

«Ne fût–il pas votre père, disait–il en terminant, il y a là une question d’humanité.»

A la réception de cette lettre qui lui fût remise–en cachette; comme pour l’obliger !–Adrienne devint presque folle de douleur.

Quel était désormais son devoir?

Elle avait fini par percer à jour le complot qui tendait à la jeter aux bras de Rodolphe.

Elle n’en devinait pas la raison; elle ne démêlait pas l’intérêt que des tiers, quels qu’ils fussent, pouvaient y avoir. Elle sentait seulement qu’on la mettait au pied du mur; l’obligeant à choisir entre: se livrer au fils de Son Excellence, ou laisser son père mourir à force de tortures.

Elle pensa que toute cette machination était le fait de Rodolphe.

Cependant, son équité la poussait, avant de le condamner, à avoir une preuve irrécusable de l’ignominie du personnage. Il lui semblait de trop petit esprit pour machiner de si épouvantables infamies.

Elle tenta une épreuve.

Avec une netteté farouche, elle le mit au fait de ce qui se passait et de ses soupçons sur lui, et elle eut, au moins, la consolation de voir qu’il ne les méritait pas.

Loin de s’embarrasser, il entra en colère, et n’ayant jamais ménagé personne, il lui dévoila le caractère de son père.

–C’est lui qui fait faire ce marchandage, dit–il. Mais, il n’en sera pas le bon marchand, je le jure. La grâce de votre père est obtenue, Adrienne. L’empereur l’a signée, et je vous l’apporterai demain, sans condition, ou bien monsieur mon père aura de mes nouvelles.

Il fit tout pour cela, en conscience; traitant l’auteur de ses jours comme le dernier des hommes; menaçant de le traîner publiquement dans la boue, tout prêt à le battre, après l’avoir insulté.

L’homme d’État n’y prit seulement pas garde.

Les rapports de police lui disaient que la cantatrice n’en était plus à hésiter. Il se borna à faire passer dans la feuille officielle la liste de ceux que l’on embarquait à telle date–trois jours après–pour la colonie pénitentiaire.

Le nom d’Agénor Baroit y figurait, à son rang alphabétique.

Le journal fut envoyé à la jeune fille accompagné d’un mot anonyme ainsi conçu:

«Rue de Luxembourg, no..., il y a un entresol confortablement meublé. Sous l’oreiller on trouvera la grâce que l’on sait.»

L’encre dont on s’était servi était de couleur singulière et entre les lignes on eût dit qu’il y eût d’autres caractères tracés.

En douze heures, il se trouva que le premier texte avait disparu, s’était effacé, et qu’en place, des phrases sans signification apparaissaient.

La veille du jour fixé pour le départ du bagne flottant, qui devait emporter son père à la Nouvelle–Calédonie, Adrienne jouait cinq actes du répertoire au Théâtre– Lyrique.

Selon l’habitude, elle dîna chez elle, en face de sa mère, à quatre heures.

Elles touchèrent aux mets du bout des dents l’une et l’autre.

Depuis deux mois, madame Baroit était en mauvaise santé: des défaillances, étourdissements, lassitudes constantes inexpliquées.

–Ne viens pas au théâtre ce soir, lui dit Adrienne. Je serais inquiète de toi. J’aime mieux que tu te mettes au lit, dès mon départ, et que tu te reposes.

La mère s’y refusait.

–Qu’ai–je à craindre? répliqua la jeune fille. Du quai de Gèvres à l’entrée des artistes, il n’y a pas cinq minutes.

–Pour y aller, soit. Mais au retour, passé minuit?…

–Je me ferai accompagner par le régisseur.

–Si j’étais sûre qu’il y consentît!…

–C’est son chemin. Seulement, je devrai attendre qu’il ait fini son inspection. Aussi bien, ne t’inquiète pas si je suis de quelques minutes en retard.

–Tu le veux, Adrienne?

–Oui, maman; je t’en prie.

–Eh bien, soit! Après tout, je me sens rompue.

–Va te mettre au lit. Si tu dors à mon retour, je te laisserai. Ne t’étonne donc pas si en t’éveillant demain matin, tu te souviens que je ne t’ai pas embrassée en rentrant.

–Va! va! fit sa mère, je t’entendrai bien. Tu ne risques rien d’entrer dans ma chambre!

Selon une habitude, qui commençait à se prendre, la représentation fut un triomphe pour Adrienne.

Au dernier entr’acte, le foyer s’emplit de mélomanes qui l’accablèrent de compliments. Elle les recevait avec Une joie fébrile et ceux à qui elle consentait à serrer la main, restaient plus ou moins surpris de l’énergie de son étreinte.

La pièce finie, elle remonta à sa loge; changea de vêtements, donna l’ordre de lui retenir une voiture, et, renvoyant l’habilleuse, elle ouvrit un buvard et se mit à écrire.

A une heure du matin, le portier, qui pestait contre elle, –tout le monde était parti, et il n’attendait plus que le dépôt de la clef d’Adrienne pour se coucher,–la vit enfin descendre.

Elle entra dans la loge.

–Demain, au petit jour, dit–elle, vous enverrez votre fils porter cette lettre. N’y manquez pas, surtout!

Elle jeta un louis sur la table, et gagnant l’avenue Victoria, absolument déserte, elle monta dans un coupé qui attendait devant la sortie des artistes.

Le mouvement de bascule qu’elle imprima à la toiture éveilla le cocher.

–Rue de Luxembourg, no..., dit–elle.

Le cocher fouetta sa bête et l’on partit.

C’en était fait. Elle avait conclu le marché: son honneur contre la vie, la liberté de son père!...

A ce moment, elle était animée, mais non troublée ou confuse.

Elle savait où elle allait; mais elle savait aussi ce qu’elle voulait.

Qui l’eût aperçue dans ce fiacre vulgaire eût été frappé de l’altération de ses traits. Elle était laide, tant il y avait de colère et de haine répandues sur son masque crispé.

Au petit jour, Louis Skébel rêva qu’on enfonçait sa porte. Il s’en fallait de peu. Quelqu’un, las de sonner, tapait sur le panneau à grandissimes coups de pied, tout en hurlant:

–Monsieur Skébel! monsieur Skébel!

A la fin, le Lorrain se dressa sur son séant, se frottant les yeux, dérouté encore par les pesanteurs du sommeil. Et quand après quelques minutes d’efforts pour se ressaisir, il fut enfin convaincu de la réalité, à savoir qu’on manifestait la ferme intention d’obtenir audience de lui, il sauta à bas de sa couche, et, sans cérémonie, il alla ouvrir, pieds nus et en chemises

–Ah çà! fit–il, que diable vous prend–il? A qui en avez–vous avec un tel vacarme? Est–ce que le feu est à la maison, ou bien supposez–vous que je me sais suicidé?

–Monsieur Skébel, répondit le fils du portier, qui avait qualité de garçon de théâtre, c’est une lettre, ’que mademoiselle Adrienne a recommandé de vous remettre dès le grand matin,

A ce nom, les idées du brave garçon se débrouillèrent comme par enchantement.

Une lettre d’Adrienne!

Plus il allait, et, quelle que fût sa retenue envers la cantatrice, plus l’amour le gagnait.

Il prit la lettre et se sauva dans sa chambre.

Passer un vêtement eût pris trop de temps. D’un bond, il s’élança dans son lit, rabattit la couverture sur ses jambes, déchira l’enveloppe et lut:

«Si vous m’aimez comme je vous aime, Louis, vous porterez la lettre ci–incluse à ma mère, sur l’heure.

» Cette lecture lui sera un coup douloureux. Vous la consolerez et vous l’embrasserez pour moi.

» Je vais commettre une ignominie, je le sais, et je n’ai pas le courage de ne pas la commettre.

» Je me vends, mon ami, non pour du luxe et du bien– être, auxquels, Dieu merci! je suis peu sensible, mais pour racheter quelques souffrances d’un pauvre être accablé, vaincu, qui n’a même plus la conscience de sa décrépitude et de son humiliation.

» Jugez–moi aussi sévèrement que vous voudrez, Louis. Je renonce à être comprise. S’il n’avait fallu que ma vie, je l’eusse donnée sans hésitation, mais ma mort n’eût servi de rien. Il fallait mon déshonneur.

» Le sacrifice en sera fait quand vous lirez ces lignes.

» Votre conduite est toute tracée, mon pauvre ami. Vous êtes bon, vous pleurerez sur moi qui pleure sur vous. Mais il faut plus, il faut m’oublier et vous attacher à une autre, qui n’ait de sacrifice à faire qu’à vous.

» A cette heure où je suis encore digne de votre amour, Louis, je vous jure que je vous ai aimé, et que mon cœur du moins ne sera jamais à un autre.

» ADRIENNE.»

A la lecture de cette lettre, le jeune homme ne trouva pas une larme sur le premier moment.

L’assaut était trop rude. Il n’y avait pas moyen de réfléchir.

Son trouble était si grand que, sans s’arrêter à aucune considération, il rompit le cachet de la lettre qu’Adrienne le chargeait de porter à sa mère.

Il y avait:

«Ma pauvre chère mère,

» Au reçu de cette lettre, cours à la préfecture de police. On te dira là où tu dois aller recevoir mon père.

» Dès qu’il sera dans tes bras, emporte–le, comme un enfant, car ce n’est plus qu’un enfant. Emmène–le en Belgique et ne lui parle jamais de moi, qui suis morte pour vous.

» Louis te dira de quel prix j’ai payé les derniers jours de mon père. Adieu.

» Celle qui fut ta fille, met à tes pieds ses tendresses et son respect.

» ADRIENNE.»

Dans les journaux du lendemain, on lisait:

«Ce soir au Théâtre–Lyrique, changement de spectacle.

» Mademoiselle Adrienne a rompu son engagement.

» Dans la matinée, un avoué est venu payer son dédit au théâtre, et le directeur a dû décommander l’affichage de la pièce annoncée.

» Il circule tout bas, sur cet événement inattendu, un roman très original, dont le fils d’un haut personnage serait le héros.

» On ne saurait dire encore si la sensible cantatrice, qui était en train de conquérir le rang d’étoile, renonce définitivement à l’art; mais on parle de son départ pour des climats où les nuits sont éclairées par une lune entièrement de miel.»

A quelques jours de là, l’éditeur Hetzel, qui se trouvait avec des proscrits de l’empire, au Parc royal de Bruxelles, remarqua sur des chaises, non loin de l’endroit où lui– même était assis, un vieillard accompagné d’une femme, au visage austère et morne.

Le vieillard semblait se délecter aux rayons du soleil qui l’éclairait en plein.

Quand son regard plongeait par delà la terrasse, d’où l’on domine la ville, jusqu’à de petits coteaux qui lui font une ceinture, ses yeux souriaient.

On eût dit qu’il fût ravi de sonder l’espace, de contempler le ciel profond et lumineux.

Du doigt, il le montrait à sa compagne, disait quelques mots auxquels elle répondait par un signe de tête, et puis il regardait encore.

–C’est singulier, dit Hetzel; j’ai vu cet homme–là quelque part.

Après un long moment, la femme dit un mot au vieillard.

Docilement, celui–ci fit un signe affirmatif et tous deux se levèrent.

Il passa son bras sous le bras de celle qui l’accompagnait, et s’appuyant de sa canne, il se mit en marche.

Il y avait grande difficulté. Le mouvement par lequel il lançait chaque jambe en avant, avait quelque chose d’incertain et de saccadé. Le pied ne se posait pas; il tombait, comme au hasard; encore qu’avant d’y faire porter le poids de son corps, le malheureux parût s’efforcer de lui donner une assiette certaine.

Il approchait ainsi péniblement du groupe des proscrits.

Quand il ne fut plus qu’à quelques mètres, Hetzel le reconnut.

–Mais, fit–il aux autres, c’est Baroit!

–Agénôr Baroit?

–Lui–même!…

Celui–ci avait entendu son nom. Il s’arrêta, et dévisageant Hetzel:

–Monsieur?… demanda–t–il, avec étonnement.

Il ne reconnaissait aucun de ceux qui le contemplaient. Ils lui dirent leur nom, et il se souvint vaguement.

–Oui, oui, fit–il. Mais, mon Dieu! que vous êtes changés tous.

Et lui donc!

S’il avait eu conscience du passé; s’il s’était vu, avec ses facultés de discernement d’autrefois!…

Ils lui demandèrent son histoire; comment il avait échappé.

La vieille dame eut un tressaillement et blêmit.

Mais il leur répondit des choses sans suite, racontant un combat avec des geôliers, et puis comme un miracle: l’ange de la République, qui avait aveuglé ses adversaires et l’avait pris par la main, le guidant au dehors de la forteresse, en le faisant passer à travers des portes de fer.

Et il riait, s’interrompant pour interpeller sa femme, par un perpétuel:

–N’est–ce pas, ma bonne?

Les autres en restaient muets, écrasés!

–Il est fou! se disaient–ils.

Fou, non; mais en enfance et perclus; fini!

Quand il eut passé, les proscrits se regardèrent avec consternation.

Est–ce donc là ce qui les attendait?

Plus d’un en avait la secrète appréhension. Puis l’énergie leur revint;; l’énergie et la colère:

–Un de plus à venger! dirent–ils.

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Дата выхода на Литрес:
16 января 2025
Объем:
341 стр. 2 иллюстрации
ISBN:
4064066327057
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