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France, Édouard Bocher
Loi organique

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066325619
Table des matières
RAPPORT DE M. ROCHER.
PROJET DE LA COMMISSION.
PIÈCES JUSTIFICATIVES.
DISCUSSION EN SÉANCE PUBLIQUE.
SÉANCE DU 28 MAI 1874.
SÉANCE DU 29 MAI 1874.
LOI

RAPPORT DE M. ROCHER.
Table des matières
DISCUSSION EN SÉANCE PUBLIQUE.
ASSEMBLÉE NATIONALE.
ANNÉE 1873.
Annexe au procès-verbal de la séance du 21 juillet 1873.
RAPPORT
FAIT
AU NOM DE LA COMMISSION () CHARGÉE D’EXAMINER LA PROPOSITION DE LOI
DE M. DELACOUR,
ET PLUSIEURS DE SES COLLÈGUES, SUR LES HARAS ET LES REMONTES.
(Urgence déclarée. )
PAR M. ED. BOCHER,
MEMBRE DE L’ASSEMBLEE NATIONALE.
Messieurs,
Objet de la proposition.
Une proposition, signée par un grand nombre de nos collègues, et qui comprend diverses mesures tendant à développer, à améliorer l’espèce chevaline en France, vous a été présentée dans votre séance du 25 janvier dernier.
Vous en avez déclaré l’urgence, et renvoyé l’examen à une Commission, qui vous soumet aujourd’hui le résultat de ses délibérations. Vous y trouverez, nous l’espérons, la preuve de l’importance qu’avait, à nos yeux, la tâche qui nous a été confiée, et du soin que nous avons mis à la remplir.
Il ne s’agit pas seulement, en effet, dans la question que nous avons eu à étudier, et que vous êtes appelés à résoudre, d’un grand intérêt agricole et commercial, d’un puissant accroissement de la production et de la richesse publique: il s’agit de la défense même du pays et de sa sécurité.
C’est cette haute et pressante considération qui a inspiré le projet, et qui nous détermine nous-mêmes à l’appuyer auprès de l’Assemblée.
Elle décidera, dans son patriotisme, si les nouveaux sacrifices qu’on lui demande sont nécessaires.
Notre devoir est d’essayer de les justifier.
Nouvelle organisation militaire.
La loi que nous avons votée, l’année dernière, sur le recrutement de l’armée, élève le chiffre de nos forces militaires à un million d’hommes et un million et demi, suivant les circonstances. Le projet présenté le 3o janvier dernier, et qui a pour objet l’organisation de ces forces ainsi développées, en armée active et en armée territoriale, augmente d’abord, pour la première seulement, dans une large proportion, les cadres actuels de l’infanterie. Ils sont portés à 144 régiments et 36 bataillons de chasseurs à pied, au total 612 bataillons.
Effectif de la cavalerie.
La cavalerie s’accroît aussi, dans les proportions qui se déduisent de celles des autres armes. «Il n’a pas paru,» dit l’exposé des motifs, «qu’on pût avoir moins de 72 régiments de cavalerie,
«12 de cuirassiers, 3o de dragons, 24 de chasseurs et
«de hussards, 6 de chasseurs d’Afrique.
«Personne,» ajoute-t-il, «ne peut contester ces proportions.
«La grosse cavalerie a tellement prouvé dans la dernière guerre
«ce qu’elle pouvait dans certaines circonstances, par une
«charge vigoureuse, que les cuirassiers ont été maintenus;
«l’existence des dragons n’a pu être mise en doute, ils ont
«même été augmentés d’un tiers...»
Artillerie.
L’artillerie, dans cette même organisation, sera presque doublée; elle se composera de 40 régiments, au lieu de 24: de plus de 4,000 bouches à feu attelées, au lieu de 2,300.
La conséquence de ce double accroissement de l’artillerie et de la cavalerie, c’est que l’effectif en chevaux de l’armée devra être porté de 70,000, chiffre normal actuel, à 90,000.
On nous dit, en outre, que, pour passer du pied de paix au pied de guerre, il faudra fournir à l’armée, non plus un nombre de 40 à 50,000 chevaux, — difficulté déjà si grande dans le passé, objet de si vives et si constantes préoccupations; — mais 176,000 chevaux, dont 128,000 de trait et 48,000 de selle.
Ce n’est pas tout. L’artillerie, jusqu’à présent, a, comme le train, emprunté la plus grande partie de ses attelages à l’espèce de chevaux les plus nombreux, de l’usage le plus général dans notre pays, ceux qu’emploie l’agriculture comme le commerce, qui se trouvent sur presque tous les points du territoire, et qui, faits au travail, peuvent, lorsqu’ils sont livrés à l’armée, entrer immédiatement en service. Elle exigera à l’avenir des attelages d’une autre espèce, plus rapides, plus énergiques; elle exigera aussi des chevaux d’un manteau uniforme: la robe blanche et grise sera exclue de ses rangs.
Type du cheval d’artillerie.
Le type du cheval d’artillerie doit être désormais celui que le Ministre de la guerre décrivait si bien dernièrement à la tribune, mais qu’il est plus aisé de définir que de réaliser.
«C’est ce type du cheval français,» disait-il: «il trotte, il est
«vigoureux, il porte le cavalier à de grandes distances, et charge
«à fond; il agit par sa masse en même temps que par sa vitesse,
«c’est le cheval de dragon; de plus, c’est le cheval d’artillerie.»
S’il en est ainsi, l’artillerie ne cherchera plus ses remontes dans la classe de chevaux qui les lui a fournis jusqu’ici abondamment, mais au contraire dans celle des animaux les plus rares chez nous, les plus difficiles à trouver, pour l’armée surtout, qui ne les paye pas assez.
Est-ce bien tout encore? Le projet qui nous a été présenté, le 3o janvier dernier, n’organise qu’une partie de nos forces nationales, l’armée active. Quels seront les cadres de l’armée territoriale? Quelle place y occupera le service de l’artillerie?
Rôle de la cavalerie dans l’avenir.
Et pour la cavalerie elle-même, ce projet a-t-il tout prévu? A-t-il atteint les limites de l’effectif nécessaire, et n’est-il pas plutôt resté en deçà ? Il n’appartient pas à votre Commission de traiter, même incidemment, en dehors du cadre de ses propres travaux, une question spéciale d’organisation militaire; mais il lui est permis, pour que rien ne soit méconnu ou oublié dans un aussi grave sujet, de rappeler l’expérience d’un passé si récent et si douloureux pour nous. Elle nous apprend que si le rôle de la cavalerie dans les guerres modernes s’est modifié, son importance peut s’accroître, loin de diminuer; que, destinée peut-être à intervenir moins fréquemment sur les champs de bataille, à cause de la longue portée des nouvelles armes à feu, et à y exercer une action moins décisive, elle a dans une grande guerre d’autres services à rendre, et non moins considérables. Les Américains nous l’avaient déjà enseigné dans la lutte de la Sécession, et tout le monde se souvient des prodiges de rapidité et d’audace, des grands mouvements stratégiques exécutés par les chefs intrépides qui commandaient la cavalerie de l’armée du Nord. Les Allemands sont loin de les avoir égalés contre nous; mais ils nous ont donné, dans la conduite hardie, intelligente de leurs troupes à cheval, des leçons dont nous devons profiter.
Déjà en 1809, dans la guerre d’Italie, notre cavalerie n’avait pas rendu tous les services qu’on en pouvait attendre. En 1870, ce n’est pas la valeur qui lui a manqué, mais le nombre et la force.
Quoi qu’il en soit, et pour nous en tenir aux chiffres mêmes du projet dont nous sommes saisis: 72 régiments de cavalerie, 60 régiments d’artillerie, c’est pour l’avenir, en temps de paix, un effectif normal de 80,000 à 90,000 chevaux, chevaux de selle en grande partie, donnant lieu à un renouvellement annuel de 11 à 12,000 têtes; pour le cas de guerre, 1 76,000 chevaux à faire entrer immédiatement dans les rangs. Et si, enfin, la guerre se prolongeait, si l’armée territoriale était appelée à fournir aussi ses réserves, qu’on calcule le nombre d’animaux qu’il y aurait à demander à la partie de la population adulte, capable de servir!
Le nombre, ce n’est qu’un des deux éléments nécessaires, il faut aussi la qualité.
«Toutes les nations, sans exception,» dit encore l’exposé des motifs du projet sur l’organisation de l’armée, «cherchent à se
«mettre au niveau les unes des autres, à se procurer le meilleur
«système de recrutement et de mobilisation, le meilleur fusil,
«le meilleur canon.» Nous ajoutons, nous, que nous devons nous procurer également le meilleur cheval, car ie cheval aussi est une arme, une arme non moins indispensable que toutes les autres, mais qu’on ne peut pas, comme celles-ci, fabriquer d’urgence ni mettre en réserve pour le moment où on aura à en faire usage, qu’il faut beaucoup de soins, beaucoup de temps pour gréer et préparer.
Les mêmes besoins, il est vrai, la même nécessité, s’imposent à toutes les puissances, comme à la France elle-même, dans cette lutte funeste qui les oblige, même quand elles ne songent qu’à leur défense, à déployer le plus formidable appareil militaire qui ait jamais pesé sur les nations de l’Europe.
Toutes les autres peuvent aisément y faire face.
Ressources des autres puissances.
La Russie n’est pas embarrassée pour fournir à sa cavalerie les 325,000 chevaux qui lui sont nécessaires; ni l’Autriche, pour mettre en mouvement les 180,000 cavaliers et artilleurs de son armée. L’Allemagne a poussé sur notre territoire, dans l’espace de quelques mois, près de 300,000 chevaux. Elles ont, pour faire ces levées considérables, toutes les facilités que leur offre une population chevaline à peu près homogène, qui peut avec le même type satisfaire indistinctement à tous les usages de la consommation, et se retrouve presque tout entière, quand il le faut, capable de répondre aux exigences du service militaire.
Ressources de la France.
Les conditions de la France, sous ce rapport, sont bien différentes.
A aucune époque, sous aucun régime, elle n’a pu remonter sa cavalerie, même en temps ordinaire, sans de grandes difficultés; tous ses gouvernements se sont inquiétés de l’obligation d’acheter au dehors une partie des chevaux de l’armée, et ont cherché les moyens de s’y soustraire. Tous, depuis Colbert, qui, en 1665, se montrait préoccupé des mêmes besoins et des mêmes dangers que nous aujourd’hui, ont compris qu’il fallait demander au pays les sacrifices nécessaires, afin de lui assurer les ressources d’une large production indigène, et de l’affranchir, pour ses armements, de la dépendance de l’industrie étrangère.
Ces sacrifices, à partir du jour où les Haras ont été rétablis en France, sous le premier Empire, et surtout dans ces derniers temps, sont loin d’avoir été inutiles. D’incontestables progrès ont été accomplis. Soutenue par les secours et les encouragements de l’État, stimulée par les demandes sans cesse croissantes de la consommation, la production s’est développée; la valeur s’est accrue en même temps que le nombre, et l’administration de la guerre a trouvé plus aisément chaque année, dans le pays, malgré ses prix insuffisants, des chevaux de meilleure qualité.
Aujourd’hui encore, quels que soient l’accroissement de l’effectif et les changements qu’il s’agit d’apporter dans sa composition, nous croyons que le service des remontes, après s’être trouvé peut-être devant un déficit momentané, arriverait bientôt, par la persistance de la demande et par l’élévation des prix d’achat, à le combler et à pourvoir régulièrement, même dans les conditions nouvelles, aux besoins du pied de paix.
Mais les exigences de l’état de guerre, mais ce chiffre énorme, imprévu, de près de 180,000 chevaux indispensables, nous assure-t-on, pour mettre l’armée active en campagne, s’ajoutant aux 90,000 de l’effectif ordinaire et devant appartenir, en grande partie, au même type, au type de la cavalerie de ligne!
Voilà le problème qu’il faut résoudre.
Le projet de loi, qui révèle ces redoutables nécessités, dit bien (dans son article 13):
«Il sera fait chaque année un recensement général des chevaux,
«mulets et voitures, susceptibles d’être utilisés pour le service
«de l’armée; ces chevaux, mulets et voitures seront immatriculés
«à l’avance et, en cas de mobilisation, la réquisition
«pourra être faite par un décret du Président de la République,
«moyennant fixation et payement aux propriétaires d’une indemnité
«représentative de leur valeur.»
Nous ne discutons pas en ce moment, — car l’examen du projet ne nous appartient pas, — la valeur, la portée de telles mesures, l’influence qu’elles exerceraient sur cette même production, qu’il s’agit d’encourager et non pas d’inquiéter; mais il n’est peut-être pas téméraire d’admettre qu’elles pourraient être à la fois dangereuses et insuffisantes.
Population chevaline de la France. Son insuffisance
Une autre question, en tout cas, et c’est celle que nous avons à examiner, domine celle-là :
Y a-t-il présentement en France une population équine capable de répondre à l’appel qui lui serait fait, le jour de la guerre? Les existences au service des particuliers, susceptibles de passer soudainement au service de l’État, sont-elles assez nombreuses pour satisfaire à toutes ses demandes, pour remplir ses plus pressants besoins?
Les statistiques, il est vrai, font ressortir de gros chiffres. D’après les recensements officiels et les documents particuliers, généralement admis comme exacts, nous posséderions 3 millions de chevaux, se renouvelant chaque année par 300,000 naissances. Il est assez difficile de décomposer de pareils chiffres, formés d’éléments si divers; mais, en leur faisant subir les déductions qu’ils comportent nécessairement, en calculant le nombre des animaux avant l’âge et hors d’âge, qui ne peut pas être inférieur à la moitié de l’effectif, celui des poulinières consacrées à la reproduction, qui n’est pas au-dessous de 600,000, celui des étalons, des chevaux conservés entiers, etc., il reste à peine le tiers de la population totale.
Puis, ce dernier tiers, comment est-il constitué lui-même? Et, si l’on en retranche tous les chevaux de trait, gros trait et trait léger, les espèces inférieures, que leur taille ou leur conformation rendent impropres au service, puis les sujets tarés, vicieux, chétifs, misérables, etc., à quel chiffre descend-on? Et, en admettant même qu’on puisse exercer la main mise dont il est question dans le projet de loi, en d’autres termes, démonter par voie de recrutement forcé presque tous les services publics et particuliers, trouvera-t-on, au moment donné, la quantité de chevaux capables réclamés par l’Administration militaire?
En dehors de tous calculs hypothétiques, il y a des faits certains dont il faut tenir compte.
Importations et exportations.
D’une part, la production actuelle du pays est insuffisante pour l’ensemble de ses besoins, puisque, maintenant encore, le chiffre des importations, quoique assez sensiblement diminué dans ces dernières années, dépasse de 6 à 7,000 têtes celui des exportations. 14 à 15,000 chevaux étrangers entrent chaque année en France, dont 11,000 hongres et juments, destinés au commerce de luxe, c’est-à-dire de l’espèce de ceux qui conviennent généralement à la cavalerie.
D’autre part, les derniers états de l’Administration semblent accuser dans la production indigène une décroissance ou, tout au moins, un ralentissement assez important. On constatait, en 1850, que l’accroissement normal de la population était de 22,000 à 23,000 individus chaque année, et qu’elle s’était élevée, depuis 1815, de 2,200,000 têtes à 3,300,000. Si la donnée était exacte, et si la progression s’était toujours maintenue, le chiffre actuel de l’espèce devait être de 3,500,000; et, il était, en effet, dès 1866, de plus de 3,300,000. En 1872, il est descendu au-dessous de 2,900,000. Même en tenant compte des ruines de la guerre, de tout ce qu’elle a détruit (à Paris seulement, on a consommé plus de 80,000 animaux), dispersé, empêché de naître, on ne peut pas ne pas faire attention à de pareilles différences.
Plusieurs causes d’ailleurs, qui ne sont pas seulement accidentelles, peuvent les expliquer. L’élevage du cheval, surtout de celui dont la propagation importe le plus à l’intérêt qui nous préoccupe, est généralement peu lucratif. Il trouve, dans les autres branches de l’industrie agricole, une concurrence chaque jour plus difficile à soutenir.
L’élevage du cheval de trait, partout où il peut se faire, est plus avantageux que celui du cheval léger; l’élevage du mulet est plus avantageux que celui du cheval; et le plus profitable de tous, celui du bœuf, dont la valeur a presque doublé depuis quelques années, va toujours croissant.
Dans l’Orne, la Manche, le pays d’Auge, plus loin, dans le Poitou, en Vendée, l’éducation du bétail tend à s’accroître, celle du cheval à diminuer. La jument est éloignée de l’herbage par le loyer plus élevé qu’en demande le propriétaire ou le fermier ; et l’espèce bovine dont les divers produits, le laitage comme la viande, sont sans cesse plus recherchés et payés plus cher, obtient aisément la préférence sur l’espèce chevaline, dont les espèces d’élite, celles destinées au commerce de luxe, c’est-à-dire le petit nombre, ont seules augmenté de prix, dans la même proportion.
Bref, de toutes les productions animales, la plus nécessaire aux intérêts généraux du pays, la production chevaline, est précisément la plus coûteuse, la moins rémunératrice; et, dans l’espèce des chevaux, ce sont les plus utiles qui sont les moins nombreux.
Etat de la question.
Telle, est en réalité, la situation, fort grave, que doivent médiler sérieusement tous ceux qui ont à cœur l’indépendance et la grandeur du pays.
Elle se résume ainsi:
Nécessité de mettre désormais notre cavalerie et notre artillerie sur un pied plus considérable que dans le passé, d’augmenter sensiblement en temps de paix, de tripler pour le cas de guerre, l’effectif de nos chevaux, d’en modifier l’espèce en même temps que le nombre; insuffisance de la production pour les usages de la consommation générale, et principalement pour ceux de l’armée, insuffisance qui tend à s’accroître, au moment même où s’accroissent les besoins.
Qu’y a-t-il à faire pour parer aux dangers d’une pareille si tuation?
Améliorer la généralité de l’espèce et, autant que possible, l’égaliser, sans détruire, sans altérer, le caractère originel, les aptitudes naturelles et spéciales de chacune des variétés qui la composent, rendre celles-ci moins dissemblables, plus homogènes, et faire que, tout en conservant les qualités distinctes par lesquelles elles se trouvent appropriées aux divers services particuliers qui les emploient, elles soient, à un moment donné, capables, en plus grand nombre, de répondre aux exigences du service public.
Pour obtenir ce double résultat, il faut combattre par une intervention plus énergique de l’État les difficultés qui s’opposent au développement de la production; enseigner et renseigner celle-ci, la seconder, l’encourager plus puissamment que jamais; en un mot, fortifier, étendre l’action amélioratrice, l’étendre aussi loin que possible, la faire pénétrer, non-seulement dans les régions où elle ne s’est pas encore exercée, mais dans toutes les classes de la population, et jusque dans les couches inférieures, qui sont restées jusqu’à présent étrangères à son influence.
Telle a été la pensée des signataires du projet; c’est aussi la nôtre: il y a nécessité, il y a urgence, à imprimer à la production de nos races équestres une impulsion qui mette bientôt leurs forces en rapport avec les conditions de la nouvelle organisation militaire du pays.
Les Haras. L’administration actuelle doit-elle être conservée?
Mais avant d’aller plus loin, avant de nous prononcer sur la nature et sur l’étendue des ressources à créer, des nouveaux sacrifices à réclamer du pays, il y a une première question à examiner, celle de savoir comment ces ressources devront être employées, quel sera l’agent chargé de leur emploi. En d’autres termes, l’institution qui préside aux intérêts de l’industrie chevaline, qui en dirige et en soutient les efforts, qui distribue les secours et les encouragements dont elle ne peut se passer, doit-elle être maintenue, ou supprimée, ou modifiée?
L’institution des Haras, telle qu’elle existe aujourd’hui, sans changements essentiels depuis 1806, a été souvent attaquée, contestée.
A chaque révolution politique ou administrative, toutes les fois que la menace ou le souvenir des dangers extérieurs ont ramené l’opinion publique à l’examen de la question chevaline, elle a été mise en question. En s’apercevant de l’insuffisance des résultats obtenus, il était assez naturel qu’on en rendît responsable l’institution chargée de les réaliser; mais chaque fois elle est sortie avec avantage des épreuves de la libre discussion: et nous serions sans doute autorisés à dire que c’est un débat épuisé et clos, un procès jugé. Toutefois, dans le sein de la Commission la question s’est reproduite; on y a renouvelé contre l’Administration des haras, contre sa composition, ses procédés, ses œuvres, toutes les critiques, dont elle a été si souvent l’objet.
L’Assemblée doit, à son tour, les connaître et juger de leur valeur.
Les dépenses de l’Administration, a-t-on dit, ne sont pas en rapport avec les services qu’elle rend; elle entretient un personnel de fonctionnaires et d’agents, qui absorbe inutilement une partie des fonds alloués par le budget;
L’institution, en elle-même, constitue un monopole; elle fait concurrence à l’industrie privée;
Elle n’a pas de système, pas de principes arrêtés et suivis;
Enfin, c’est à ses fautes, à ses erreurs, qu’on doit attribuer la dégénération de la plupart de nos anciennes races.
Ces reproches sont-ils fondés?
Mais d’abord quelle est cette administration, son organisation? Quel est son personnel, ce qu’on appelle assez improprement son état-major? Quel est l’objet de sa mission?
Un simple exposé des faits suffira peut-être à dissiper bien des préventions.
Mission de l’Administration.
L’Administration des haras est préposée à la double intervention, intervention directe et indirecte, de l’État dans la production de l’espèce chevaline.
La première a pour objet, l’achat, l’entretien dans les 22 établissements où on les réunit, puis la répartition, la surveillance dans les 347 stations locales où, à l’époque de la monte, ils sont placés à la portée des éleveurs propriétaires de juments, des étalons appartenant à l’État.
La seconde consiste dans l’examen, l’approbation ou l’autorisation des étalons possédés par les particuliers, la visite et le choix des poulinières, pouliches et poulains à primer, la répartition de primes, la participation aux courses, aux concours, l’inspection des écoles de dressage, etc.
Sa composition, ses dépenses.
Le personnel administratif qui est charge de ce service se compose:
A l’Administration centrale, de deux bureaux, dépendant du ministère de l’agriculture et du commerce, sous la direction d’un chef, qui présentement est un des inspecteurs généraux, et qu’on propose d’élever au titre de directeur général;
Dans le service spécial supérieur, de 6 inspecteurs généraux, formant 2 classes, au traitement de 7,500 et 9,000 francs;
Dans le service local, d’un directeur, d’un sous-directeur et d’un vétérinaire par établissement.

Il y a, en outre, 18 stagiaires ou surveillants à 1,500 francs.
La dépense totale de ce personnel, y compris celui de l’Administration centrale, composé de 103 fonctionnaires et employés

Nous joignons ici le tableau comparatif des crédits alloués pour le personnel des Haras dans la période de 1860 à 1873. Il en résulte que le chiffre actuel de la dépense est inférieur à celui de 1860; que, pour les traitements des inspecteurs généraux notamment, le montant des allocations s’est élevé pendant plusieurs années à 78,000 francs, et qu’il a atteint, en 1868, jusqu’à 92,500 francs. Il n’est plus aujourd’hui que de 42,000 francs.

Quelques détails sur les attributions de ces diverses classes de fonctionnaires ne seront peut-être pas inutiles.
Inspecteurs généraux.
1° Inspecteurs généraux. Le service de l’inspection embrasse toute l’intervention de l’État. Ce n’est point seulement une mission de surveillance et de contrôle, mais d’action positive et pratique, de participation à toutes les œuvres, à tous les intérêts de la production.
L’inspecteur général inspecte les dépôts, et leurs circonscriptions, les stations de monte, etc.;
Il visite les étalons approuvés et autorisés (il y en avait 962, en 1872); examine et classe les animaux à primer, assiste à la distribution des primes; propose les programmes des concours hippiques et les préside (250 concours en 1872); assiste aux réunions des courses (plus de 100 hippodromes), inspecte les écoles de dressage, achète les étalons , remplit les missions de toute nature en France ou à l’étranger; se réunit à ses collègues pour former le comité consultatif chargé de régler d’ensemble les points principaux du service des établissements, et d’arrêter la répartition des fonds d’encouragement.
Enfin, par la nature de ses fonctions, l’inspecteur général ne demeure étranger à aucun fait de la science, ni de l’industrie hippique; il se mêle à la marche de toutes choses, prend part à toutes mesures; rien ne doit échapper à ses études, à ses observations, à son autorité.
Le nombre et le traitement des inspecteurs généraux ont souvent varié, ils sont l’un et l’autre les mêmes aujourd’hui qu’à l’époque de la réorganisation des Haras, en 1806; à différentes époques, notamment en 1860, ils ont été supérieurs; une seule fois, en 1848, ils sont redescendus, mais pendant quelques mois seulement, au-dessous des chiffres actuels. En 1870, il y a eu 10 inspecteurs généraux, et la dépense, qui est maintenant de 42,000 francs, atteignait 90,000 francs, sans compter Je traitement du directeur général (20,000 francs), et celui d’un administrateur ( 12,000 francs). L’allocation entière dépassait 120,000 francs.
Or, si le personnel supérieur de l’Administration n’a pas été augmenté depuis plus de vingt-cinq ans, les travaux dont il est chargé ont pris, au contraire, un accroissement considérable. En 1846, le nombre des hippodromes était de 37; il a été, avant la guerre, de 131. Les concours de poulinières, de pouliches, de chevaux dressés ont suivi une progression analogue; les écoles de dressage n’existaient pas, il y en a eu jusqu’à 30, en 1860; les étalons approuvés, dont la visite exige des déplacements fréquents et quelquefois si lointains, se sont multipliés avec les courses; on en comptait 245 en 1844, près de 800 en 1872; les étalons autorisés, qui autrefois recevaient leur brevet de commissions locales, d’après un système que l’expérience a fait abandonner, sont depuis 1860 examinés par les inspecteurs généraux.
Bref, ce service a pris une extension considérable, et le nombre des fonctionnaires qui y sont préposés est resté le même.
Directeurs des dépôts.
II. Directeurs de dépôts. Le directeur est un chef de service, responsable; il n’a pas seulement le commandement et la surveillance de son établissement, il a la direction matérielle et morale de l’industrie dans l’étendue de sa circonscription.
Sa principale préoccupation doit être le service de la monte, la répartition et le placement des étalons dans les diverses stations d’après l’étude raisonnée des qualités des animaux reproducteurs, et celle de l’espèce sur laquelle ils sont appelés à agir.
Le directeur fait de fréquentes tournées chez les éleveurs, prend part aux concours, aux courses; parcourt les foires, les marchés, visite les écuries des particuliers, et doit arriver à connaître toutes les ressources, tous les besoins de la contrée dont son établissement est le centre.
Il y a un directeur pour chaque dépôt, et trois classes d’appointements, de 4,500, 5,000 et 6,000 francs. Le chiffre total de ces traitements n’est que de 112,000 francs.
Sous-directeurs.
III. Sous-directeurs ou agents comptables (autrefois agents spéciaux). Le sous-directeur est le second du directeur, il le remplace en cas d’absence. Il est, de plus, chargé spécialement du service de la comptabilité, et fournit, à ce titre, un cautionnement.
On a conteste l’utilité de l’emploi, et prétendu qu’il pourrait être réuni à celui du chef de dépôt. Mais ce sont des fonctions distinctes, et qui doivent rester séparées, en raison du contrôle que le sous-directeur est appelé à exercer sur les recettes et les dépenses tant en deniers qu’en matières, lesquelles sont ordonnées par le directeur.
Il y a trois classes de sous directeurs, aux traitements de 3,000, 2,600 et 2,200 francs; l’ensemble de la dépense, 55,900 francs.
Vétérinaires.
IV. Vétérinaires. On a voulu supprimer leur emploi, et y substituer un service d’abonnement annuel; mais il a été reconnu qu’il y a plus d’avantage à les attacher d’une façon officielle et permanente à l’Administration, dans le cadre de laquelle ils ont leur place, dont ils portent l’uniforme, touchant la pension, etc. Ils s’intéressent mieux ainsi à son œuvre, et peuvent l’aider utilement par leurs connaissances et leurs soins.
La dépense est minime: 31,000 francs pour les 22 dépôts.
Stagiaires.
V. Les Stagiaires, institués par arrêté ministériel du 11 septembre 1871, ont remplacé les surveillants et aspirants-surveillants, qu’avaient créés les arrêtés de 1852, 1861 et 1862.
Ils sont nommés après examen devant un jury spécial, et subissent de nouvelles épreuves pour passer de première en deuxième année. Les candidats diplômés ont seuls droit aux emplois de sous directeurs. Le stage est fixé à deux ans, divisé en quatre périodes de six mois. Il y a 18 stagiaires au plus, au traitement de 1,500 francs.
Gagistes.
VI. Gagistes. Ce personnel a été, de tout temps, dans les Haras l’objet de soins particuliers.
Ils sont choisis exclusivement par les directeurs, traités comme serviteurs de l’État, hommes de confiance, admis seulement avec certaines garanties de probité et de savoir spécial, soumis à un surnumérariat pratique, etc.
Il y a 22 brigadiers chefs aux appointements de 1,350 et
1,600 francs.
56 brigadiers à 1,100 francs.
394 palefreniers, de 950 à 1,050 francs.
Nous avons dit que la dépense serait, en 1874, de 484,800 francs.
Le montant de toutes ces dépenses réunies, pour les traitements des 103 officiers et employés, pour les salaires des 472 gagistes, s’élève donc à près de 800,000 francs.
De pareils chiffres constituent-ils réellement une administration bien coûteuse, et, pour l’ensemble des services dont elle est chargée, un personnel surabondant?
Les Haras ne sont pas un monopole.
Les Haras sont un monopole!
Or, le renouvellement annuel de la population chevaline exige l’emploi de 12 à 15,000 reproducteurs. Les Haras en possèdent aujourd’hui moins de 1,100, c’est-à-dire à peu près la douzième partie de ce qui est nécessaire à la reproduction générale; c’est l’industrie privée qui fournit le reste. Où donc est le monopole?
Mais l’intervention de ces 1,100 étalons de l’État, si elle ne constitue pas un monopole, crée à l’industrie particulière une concurrence qui lui est nuisible, et dont elle a le droit de se plaindre!
On pourrait répondre, d’abord, que l’intérêt de la production, à l’envisager dans son ensemble, si précieux qu’il soit, n’est pas le seul en cause, ni le principal; qu’il y a aussi celui de la consommation, à laquelle il importe essentiellement que l’espèce chevaline, sous toutes ses formes et pour toutes ses destinations, soit la meilleure possible, et au plus bas prix possible; celui de l’État lui-même, qui a de si graves raisons pour vouloir que l’élevage soit dirigé et soutenu dans un sens déterminé, en vue de ses propres besoins.
Mais, si l’on ne considère que la production elle-même, la classe si nombreuse des cultivateurs qui s’y adonnent, il y a bien des distinctions à faire entre les uns et les autres, entre l’intérêt du plus grand nombre et celui de quelques-uns.
Ce n’est pas le grand nombre qui se plaint; ce ne sont pas les possesseurs des six à sept cent mille juments livrées annuellement à la monte, qui s’élèvent contre l’intervention des Haras; car ils en profitent largement; car ils leur empruntent, aux meilleures conditions possibles, les éléments premiers, nécessaires à l’exercice, au succès de leur industrie. Et ceux-là ne sont pas seulement les plus nombreux, ils sont les moins riches, les plus dignes d’être encouragés et aidés. Parmi eux se trouvent ceux qui travaillent pour l’armée; les chevaux qu’ils lui vendent atteignent déjà assez difficilement un prix rémunérateur, et ils ne peuvent se passer, pour les faire, du secours que leur prête l’État. S’il venait à leur manquer, s’ils étaient obligés d’ajouter à tous leurs frais ce qu’exigerait l’industrie privée pour le service de l’étalon de choix, que l’Administration leur donne actuellement presque gratis, ils auraient bien vite abandonné le cheval, le cheval de guerre surtout, pour toute autre production.
Ce n’est pas non plus du côté des éleveurs, de ceux qui achètent les poulains pour les nourrir, les utiliser temporairement, puis les revendre, que peuvent venir les réclamations. Ceux-ci, en effet, élèvent en petit nombre, pour l’agriculture, pour le commerce ou pour la remonte; ils sont intéressés, comme le propriétaire de la jument, à ce que le coût du poulain, dont la vente est de si peu de profit, ne soit pas augmenté du prix élevé de la saillie; et en même temps c’est une précieuse recommandation que le certificat de bonne origine qui accompagne le produit et en fixe la valeur; dans telle contrée qu’on nous a citée, le poulain né d’un étalon de l’État obtient par cela seul, sur le marché, une plus-value de 150 à 200 francs. D’autres élèvent sur une large échelle. Dans des établissements importants, créés et entretenus à grands frais, ils réunissent de nombreux poulains d’élite, les soignent et les dressent pour en faire des étalons de tête. Ils ont besoin, pour réussir, du double secours de l’Administration, qui, de son côté, trouvant dans leur industrie un auxiliaire nécessaire, après avoir fourni presque gratuitement les pères dont les poulains sont issus, achète à des prix que le commerce peut rarement offrir, et sans lesquels une entreprise aussi dispendieuse ne saurait se soutenir, ceux de ces élèves qui ont le mieux réussi, et qu’elle juge dignes d’entrer dans les établissements de l’État.
Reste la classe des étalonniers proprement dits, des étalonniers de profession, c’est-à-dire le très-petit nombre; mais là encore il faut distinguer. D’une part, il n’y a pas à s’occuper des propriétaires de ces étalons sans nom, sans origine, sans valeur, animaux indignes, tarés, vicieux, qui ne peuvent contribuer qu’à altérer, qu’à abâtardir l’espèce, et qui malheureusement jouent un si grand rôle dans l’œuvre de la reproduction générale; ceux-là, dans les tristes services qu’ils rendent, et au taux où ils les rendent, n’ont aucune concurrence à craindre. Sur les derniers degrés de l’échelle où s’exerce leur déplorable action, ils sont seuls et sans rivaux; en tous cas, ce n’est pas l’Administration des haras qu’ils y rencontrent. Elle se trouve rarement aussi sur le chemin des étalonniers qui s’occupent du cheval de gros trait; et la concurrence dont ceux-ci peuvent se plaindre leur vient d’ailleurs. Elle vient du dehors, des animaux inférieurs que la Belgique n’autorise pas chez elle et nous envoie, qui, au grand préjudice de notre population équine, envahissent une partie de nos provinces de l’Est et du Nord. et grâce aux bas prix auxquels ils se donnent, y sont plus recherchés que les étalons privés et que ceux de l’État. Enfin, si par cas fortuit, l’industrie de l’étalonnage particulier se récrie contre l’intervention de quelques étalons de trait que conservent encore nos dépôts, les réclamations contraires de la part des possesseurs de juments, qui se plaignent d’être abandonnés par l’Administration, sont bien plus nombreuses, bien plus vives. C’est au moins ce que dit très-haut l’expression répétée des vœux de presque tous les conseils locaux.
Les plaintes sérieuses, en définitive, ne viennent, ne peuvent venir ni de l’une ni de l’autre de ces deux sources. En vinssent-elles d’ailleurs, il n’y aurait pas à s’y arrêter, car l’industrie qui s’exerce ainsi dans les sphères inférieures de la production ne représente à aucun degré les intérêts généraux de l’élevage, et ne mérite que d’être efficacement combattue dans ses œuvres.
Il y a des plaintes cependant; elles sont formulées au nom de la liberté de l’industrie; elles remontent déjà haut dans le passé, et sont nées au sein d’une petite réunion d’hommes voués ou théoriquement ou pratiquement, les uns par goût, les autres par spéculation, à ce qu’on a appelé l’industrie du turf, c’est-à-dire la production, l’élevage et l’exploitation du cheval pur sang anglais. Si importante que soit, relativement au moins, cette branche de l’industrie du cheval en France, elle n’est qu’une partie, elle n’est pas le tout; elle n’est pas l’industrie chevaline, elle n’a pas mission de l’absorber, ni mandat pour parler en son nom.
Nous sommes loin de meconnaître les services rendus par le turf et nous ne marchandons pas la justice qu’il mérite. Ses efforts ont grandement contribué à l’amélioration générale; on lui doit d’incontestables progrès; il ne sied ni de les nier ni d’en contrarier le développement ultérieur; mais il ne faut pas oublier non plus que les opérations d’une pareille entreprise sont très-coûteuses, très-chanceuses, et ne peuvent se soutenir que par d’énormes encouragements. De là sont venues sans doute toutes ses exigences, et sa persistante opposition à tout ce qui n’était pas elle. On doit à son influence plus d’une mesure hostile aux Haras, nuisible à l’élevage français par conséquent, notamment la destruction de ces belles jumenteries de l’État, si généralement regrettées aujourd’hui. Ce n’est pas tout, cependant. Poursuivant un but déjà ancien, les patrons de cette haute industrie sollicitent encore la suppression ou la restriction de l’intervention officielle, par la diminution de l’effectif des étalons entretenus. Ils voudraient être les seuls pourvoyeurs de l’étalonnage privé. Pour eux, il n’y a qu’un reproducteur, le reproducteur de pur sang; il n’y a qu’une production capable, la leur; et tous leurs griefs contre l’Administration tomberaient bien vite, s’ils parvenaient à lui faire acheter plus facilement les chevaux qu’ils ont fait figurer avec plus ou moins de succès sur l’hipprodrome. Quoi qu’ils soient le petit nombre, ils sont les puissants. Ils représentent, cela est vrai, un élément précieux, supérieur, et jouent un rôle important dans l’œuvre commune. Mais, il y a un rôle plus important encore, un intérêt plus considérable, celui de la masse des consommateurs, des producteurs, propriétaires de juments, et éleveurs de poulains, etc.. Ceux-ci sont la multitude, le public tout entier.
Ensuite, quand ils parlent de concurrence et de privilége, les éleveurs de pur sang ne doivent pas méconnaître, à moins de tomber dans une étrange contradiction, qu’ils sont bien loin aussi de se suffire à eux-mêmes, qu’ils obtiennent pour leur propre industrie, sous toutes les formes: primes d’approbation, primes aux juments, prix de courses, saillies à bon marché, etc., les secours qu’ils se plaignent qu’on accorde aux autres. Ces secours, ils en profitent tout en les repoussant en paroles, et le plus considérable de tous, l’achat de leurs étalons au sortir du champ de courses est réclamé par eux avec instance et à grand prix; car, l’industrie du cheval en France ne veut pas plus les posséder et les entretenir qu’eux-mêmes ne consentent à les conserver, même avec le bénéfice de fortes primes. L’essai a été fait, il a échoué. Si l’Administration était assez riche pour acheter un plus grand nombre de ces chevaux ou s’ils méritaient réellement d’être plus recherchés et payés plus cher, probablement leurs propriétaires auraient moins de reproches à faire à une institution qu’ils sont les plus intéressés à maintenir, qu’ils attaquent tout en s’en servant, et dont ils ne peuvent se passer.
En réalité, l’intervention directe de l’État ne nuit à aucune branche de la production, et elle profite à toutes: l’industrie étalonnière elle-même y trouve, non pas une concurrence qui lui fait obstacle, mais un concours qui lui est nécessaire. Et la preuve, c’est que cette industrie n’existe pas, ou ne vit qu’avec peine, là où l’action des Haras ne se fait pas sentir; qu’elle s’établit, au contraire, et prospère là où les Haras sont en force, profitant des besoins, des goûts, des habitudes, des ressources qui se développent sous leur influence; et qu’enfin ses propres animaux sont partout, comme nombre et comme valeur, en rapport avec ceux que l’Administration entretient elle-même dans ses dépôts.
Ainsi, disait le rapport de la Commission hippique de 1860, présidée par le Ministre de la guerre: «La circonscription du
«Pin, où l’État possède 89 étalons de pur sang eu de demi-sang,
«compte 57 étalons approuvés de la même catégorie, et
«la circonscription de Saint-Lô, où l’État en possède en ce
«moment 101, en compte 99 entre les mains des particuliers;
«il n’y a donc pas de concurrence nuisible et fâcheuse
«de la part de l’État, mais au contraire aide et concours à
«l’industrie légitime et sérieuse.»
L’expérience, depuis, s’est continuée et confirmée. En 1863, en 1864, l’Administration, entrant largement dans la voie où la poussaient les partisans de l’intervention indirecte, et abandonnant à l’industrie privée une partie du terrain qu’elle avait occupé jusque-là, réduit l’effectif de ses dépôts, cède fort au-dessous de leur valeur près de 200 de ses étalons, les meilleurs, et, sans tenir compte des prescriptions du budget, augmente de 150,000 francs, par changement d’affectation de crédits, la somme distribuée aux étalons particuliers. En 1865, elle fait augmenter de 120,000 francs l’allocation annuelle pour les approbations, la dépasse encore, au moyen d’anticipation ou d’imputations irrégulières, de 40, 50, et plus de 60,000 francs; en 1867, elle approuve tout ce qui se présente et n’est pas absolument indigne; elle restreint, au grand préjudice d’autres intérêts, ses propres achats, et pendant plusieurs années ne dépense pas le crédit qui y est affecté par le budget. L’industrie privée atteint alors son apogée, avec 1,000 chevaux. Mais, à partir de ce moment, quoique les primes soient distribuées sans mesure, et, grâce au secours des virements, bien au delà du montant des allocations, l’effectif des particuliers décroît, en même temps que celui des Haras diminue, et tombe à 990, à 980 étalons, en 1869; puis à 970, et enfin 786 et 739, ne fournissant plus le nombre de sujets, bons ou médiocres, suffisants pour absorber la dotation normale de 48 0,000 francs, et laissant sans emploi, malgré les facilités de l’Administration, des reliquats de 100,000 et de 120,000 francs!
L’industrie privée est donc incapable de profiter des concessions qu’on réclame imprudemment pour elle, et d’occuper la place que l’Administration serait disposée à lui céder. Elle ne parvient à se remonter facilement que dans les produits créés ou suscités par les Haras; et toutes les fois que ceux-ci ont volontairement tenté de restreindre leur action, en diminuant la quantité ou le prix de leurs reproducteurs, les particuliers ont bientôt cessé d’en trouver pour eux-mêmes.
Et il faut en conclure, avec la Commission de 1860, qu’il ne s’agit pas ici, comme on le prétend, d’intérêts différents et contraires, mais bien plutôt de deux forces étroitement liées, nécessaires l’une à l’autre, qui ne peuvent se maintenir et se développer qu’en s’aidant mutuellement.
Système des Haras.
Les Haras, dit-on encore, n’ont pas, n’ont jamais en de système; leurs vues, leurs procédés ont sans cesse varié ; et ce manque de principes, cette versatilité extrême dans les idées et les actes, ont produit les plus fâcheux résultats!
Cette accusation est-elle plus fondée que les autres? Est-il vrai que les Haras n’aient pas poursuivi depuis longtemps, et fait prévaloir, malgré bien des changements, en dépit de beaucoup d’obstacles, une doctrine rationnelle, basée sur les données de la science et l’observation des faits?
Qu’il y ait eu dans la marche de cette Administration, dans les voies qu’elle a suivies, les directions qu’elle a données, beaucoup d’incertitudes et de variations; cela est vrai. Mais pouvait-il en être autrement? Et est-ce bien à elle-même qu’il faut s’en prendre?
Quelle est la situation du pays où elle est appelée à agir? de quelle mission y est-elle chargée? dans quelles conditions, avec quels moyens a-t-elle dû l’accomplir?
On demande deux choses à l’Administration, l’unité et la fixité.
L’unité de vues, et d’action surtout, est-elle possible dans un pays, comme la France, où la diversité des races est si grande; où, dans des contrées soumises à des influences de sol, de climat, de culture, si dissemblables, la nature et le mode de production et d’élevage se ressemblent nécessairement si peu; où il faut répondre également à tant d’intérêts, tant de prétentions, différents et souvent opposés; où l’Administration qui préside, ou est censée présider, à la propagation, à l’amélioration de toutes les parties à la fois de la population, de toutes les variétés si nombreuses de l’espèce, le plus gros cheval et le cheval le plus léger, le cheval de montagne et le cheval de plaine, celui de l’Ouest et du Nord que réclament les services du roulage et de l’agriculture, celui du Centre et du Midi destiné au commerce du luxe ou à l’armée, et qui, ne disposant que de ressources très-limitées, est tenue de servir et de satisfaire tous les besoins? l’unité, disons-nous, est-elle possible dans les actes de l’administration préposée à une œuvre aussi complexe?
Qu’on jette les yeux, non pas sur les innombrables écrits, livres, brochures, où s’expriment, sur cette question, qui semble si simple, des intérêts de l’industrie chevaline en France, les idées, les systèmes, les plus divers et les plus contradictoires, mais sur les vœux émanés des intéressés eux-mêmes, ou de leurs représentants officiels; qu’on ouvre les procès-verbaux des conseils généraux, les rapports des commissions locales, des sociétés particulières, et qu’on compare les demandes, les plaintes, les avis, on comprendra que, même avec la plus grande unité de vues et de volontés, la direction la plus ferme et la plus constante, il ne soit pas possible à l’Administration, qui a pareille charge, de ne pas encourir les reproches qu’on lui adresse.
La nature même de sa mission, l’objet qu’elle se propose, l’influence qu’elle peut exercer, comportent-ils d’ailleurs cette action suivie et constante? les données du difficile problème qui s’impose à ses soins ne sont-elles pas essentiellement va riables; variables comme les demandes de la consommation, comme les exigences d’une civilisation changeante et progressive?
Il n’y a pas bien longtemps encore, par exemple, que l’état des voies de communication en France y rendait l’usage du cheval de selle assez général; tout le monde était, devait être cavalier: il y avait peu de chemins praticables, partant peu de voilures. Aussi la production du cheval léger, du cheval demandé à la fois pour le service de l’armée et pour celui du public, était très-active, très-abondante.
En quelques années une révolution complète s’opère dans le système de la vicinalité. Sur toute la surface du pays, les routes s’ouvrent, s’améliorent, les moyens de traction, la forme des véhicules se modifient; il faut satisfaire à d’autres nécessités. Le cheval de selle, moins utile, est moins recherché ; on demande à l’éleveur un produit nouveau, le cheval à deux fins, qui pourra se monter, ou traîner, sur une voie empierrée et unie, une voiture légère. Bientôt après surviennent de plus importants changements. Voici les chemins de fer et l’immense impulsion qu’ils impriment à la circulation générale! D’autres moyens de locomotion semblent exigés par de nouveaux besoins, que créent de nouvelles facilités. Partout le transport des marchandises et des voyageurs doit s’opérer avec plus de vitesse et plus d’économie. Au cheval de selle avait succédé le cheval à deux fins; celui-ci semble trop léger à son tour, on lui demande plus de gros, plus de force; il doit être rapide, mais plutôt cheval de trait que de selle, destiné à tirer la voiture à quatre roues ou le petit omnibus, plutôt que le cabriolet et le tilbury.
Et dans le même temps, lorsque la consommation générale, pour satisfaire d’autres exigences, entraîne forcément la production dans une voie nouvelle, et la pousse à restreindre l’élevage du cheval de selle, l’armée, dont l’organisation subit les plus profonds changements, et dont les besoins s’accroissent démesurément, réclame de cette même production, non plus seulement les quelques milliers de têtes qui, jusqu’à présent, suffisaient à ses remontes, mais l’énorme effectif, désormais nécessaire pour le service en tout temps de ses escadrons, de ses batteries, et qui doit être, en grande partie, composé du même type, le type le moins commun, celui du cheval de dragons.
Comment la production suivra-t-elle tant et de si brusques transformations? Que peut l’Administration, chargée de l’éclairer et de la diriger, lorsqu’on lui demande successivement des résultats si divers? et que devient, au milieu de tant de sollicitations contraires, l’unité qu’on exige d’elle?
Et la fixité, elle est bien plus difficile encore dans un pays où toutes choses sont sans cesse remises en question, où rien ne dure ni ne demeure, où les gouvernements, les institutions, les lois, se succèdent si rapidement les uns aux autres.
Or, ce ne sont pas seulement les révolutions politiques, mais les vicissitudes ministérielles, les changements administratifs, qui ont pesé sur les Haras, modifiant incessamment leur personnel, leur régime et leurs ressources.
Sans remonter jusqu’en 1790, où l’œuvre fondée par Colbert, si puissamment entretenue pendant plus de cent ans, a été brusquement anéantie, où tant de richesses précieuses ont été dispersées et perdues, pour être, à peine détruites, jugées de nouveau nécessaires et réclamées de tous côtés, puis reconstituées quelques années plus tard; pour ne parler que de l’histoire moderne de l’Administration, de 1815 à 1860, dans l’espace de moins de cinquante ans, c’est-à-dire à peine le temps, en matière de production chevaline, de faire l’application d’un système raisonné, d’élever quelques générations, de tirer d’une suite d’expériences concluantes la solution d’un problème scientifique très-ardu, combien de mutations les Haras ont-ils subies! par combien d’administrations et d’administrateurs outils successivement passé !
Après avoir traversé, sous la Restauration, cinq directions différentes, toutes plus ou moins étrangères à la question spéciale qui est leur unique objet, ils appartenaient, en 1830, au ministère de l’intérieur; à partir de 1831, tantôt direction générale, tantôt simple division, abandonnés le plus souvent à l’autorité nominale des secrétaires généraux qui se succèdent neuf fois en neuf années, changeant de fonctions à chaque changement ministériel, ils sont réunis d’abord au ministère du commerce et des travaux publics, ensuite au ministère de l’agriculture et du commerce, reviennent à l’intérieur, passent au ministère d’État, puis à celui de la Maison de l’Empereur, puis à celui des beaux-arts, et, après avoir constitué pendant dix ans une administration indépendante, presque sous l’autorité immédiate du chef de l’État, dans les mains de son grand écuyer, redescendent au rang de simple bureau, rattaché à l’une des directions du ministère de l’agriculture.
Et ce n’est pas seulement le personnel supérieur de l’Administration, son organisation, les agents préposés à sa marche, qui ont si fréquemment changé ; la même instabilité s’est produite dans la fixation de ses ressources, dans la dotation de son budget. Ce ne sont pas seulement ses ressources qui ont varié, mais leur emploi; tantôt les fonds ont été insuffisants, tantôt ils ont été détournés de leur affectation régulière. Et à combien d’idées, de systèmes différents ont-ils été appliqués? A une époque, c’est l’intervention indirecte qui a prévalu; à une autre, l’intervention directe. L’établissement des haras du Pin et de Pompadour avait été une des belles créations de la Restauration. L’Empire l’avait décrété en 1806, la commission de 1828 en avait réclamé l’accroissement. Le lendemain même du 24 février, la commission de 1848 , puis le Conseil supérieur en 1850 , en avaient reconnu l’utilité et demandé le maintien; et, deux ans après, en 1852, on réduit à rien le premier de ces deux établissements; en 1860, on détruit le second, et les riches collections de reproducteurs, mâles et femelles, formées avec tant de soins, à si grands frais, sont vendues, dispersées et bientôt perdues pour le pays. En 1863, on complète la ruine: les Haras sont obligés de céder à vil prix leurs plus précieux sujets, et lorsqu’ils ont été livrés à l’industrie particulière, on s’aperçoit bientôt qu’elle est incapable de les garder et de les remplacer!
Voici, en peu de mots, ce qui s’est passé, rien que de nos jours. Et c’est ainsi que, de toutes nos institutions, celle qui est préposée à l’accomplissement de l’œuvre exigeant le plus de suite, le plus de persévérance et de fixité, est précisément celle qui a été soumise aux plus fréquents et aux plus capricieux changements.
Ces changements, est-ce à l’Administration, avons-nous dit, qu’on doit les imputer? Non, elle les a subis, après les avoir combattus, elle en a souffert, elle ne les a point provoqués. Quand ils n’ont pas été le résultat des vicissitudes politiques, ils ont été suscités et imposés tantôt par les administrations rivales, tantôt par les ambitions personnelles ou les intérêts jaloux; et ce qu’on dira de mieux en faveur des Haras, après tant d’épreuves, c’est qu’ils aient pu y survivre et en triompher.
Et non-seulement ils en ont triomphé, mais, contrairement au reproche qu’on leur fait, ils ont su poursuivre et réaliser l’application d’un système, que nous n’avons pas à juger ici, parce que la discussion des questions de science excéderait l’objet et les limites de ce rapport, mais que nous croyons pouvoir définir, en deux mots seulement: la famille et le sang.
La famille, c’est-à-dire le maintien des races locales, sans mélanges ni mésalliances, avec la conservation de leur caractère générique, de leurs aptitudes spéciales et distinctes, de tout ce qui tient en elles aux conditions partculières du milieu où elles naissent et s’élèvent, de l’air, du sol, de la nourriture et de l’éducation;
Le sang, c’est-à-dire l’infusion dans le sein de ces mêmes races du principe de régénération, opéré par les reproducteurs d’élite, chez lesquels ce principe réside, concentré dans toute sa pureté et toute son énergie.
Employer successivement et combiner à propos ces deux modes de rénovation, restaurer d’abord les races par elles-mêmes, en dedans, au moyen des appareillements entre sujets de la même famille choisis parmi les plus capables; ensuite y introduire le sang, l’élément étranger et supérieur, par voie de croisements; et perfectionner graduellement les métis ainsi obtenus, en retournant de nouveau au principe régénérateur lorsque la production commence à s’affaiblir, telle est la marche des Haras, et ce qui constitue leur système, qu’ils ont toujours appliqué, du moins dans la mesure d’action et de liberté qui leur a été accordée.
Lorsque deux fois, en 1806 et en 1815, on reprit l’œuvre violemment interrompue en 1790, il ne restait plus guère que des ruines. Après la révolution, après la guerre, les réquisitions, et les exportations qui avaient suivi la paix, l’espèce était épuisée et déchue. On commença par en réunir, en relever les débris. Puis, quand les diverses races eurent été restaurées, reconstituées, individuellement, par leurs propres forces, l’Administration, reconnaissant pour agent d’amélioration l’étalon de pur sang, arabe et anglais, se procura le plus grand nombre possible de types de l’un et de l’autre sang, et, portant principalement ses efforts sur les deux grands centres de production, au Nord et au Midi, elle appliqua au premier, là où la terre est plus fertile, la nourriture plus substantielle, la taille des poulinières plus haute et leur conformation plus forte, l’étalon anglais, et dans le second, où le climat est sec, le sol moins riche, la culture moins avancée, l’étalon arabe.
Le succès ne fut pas le même dans les deux contrées. En Normandie il a été plus complet, et assez prompt à se produire. La race s’y trouvait depuis plus longtemps préparée, ou naturellement mieux appropriée à l’alliance du pur sang anglais, et même arabe; il en est résulté l’amélioration de la famille normande, et bientôt la formation d’une famille nouvelle, l’anglo-normande, pourvue presque dès les premières générations des qualités constitutives d’une race distincte et confirmée: l’homogénéité et la permanence, capable non-seulement de se reproduire elle-même dans son propre berceau et au dehors, mais de concourir utilement à la reproduction générale, et de suppléer, pour les besoins d’une grande partie de la population , au défaut d’étalons, que leur rareté et leur haut prix ne permettaient pas de se procurer en nombre suffisant.
L’étalon arabe, dans les contrées méridionales, n’a pas aussi vite, ni aussi directement réussi, encore moins le pur sang anglais. Les croisements de l’un et de l’autre avec les poulinières du pays donnaient: les premiers, des produits trop faibles, trop peu développés, la force de concentration que possède le sang arabe ne trouvant pas dans la jument indigène de petite taille la capacité suffisante pour son expansion; les seconds, des produits enlevés, décousus et grêles, les proportions du père ne se trouvant pas en harmonie avec celles de la mère, et imprimant à leur dérivé un développement excessif et une conformation défectueuse. Les premières générations furent donc manquées; mais, après beaucoup d’efforts et de déceptions, soit que l’étude et l’observation, soit que le hasard seul y ait conduit, les croisements alternatifs de ces métis, c’est-à-dire le retour chez les descendants au sang opposé à celui dont ils étaient issus, produisirent des résultats différents et bien supérieurs; et, tandis que le croisement simple et successif, contenu dans ses effets extrêmes par l’alliance entre eux des métis les mieux doués, avait fondé la famille anglo-normande, le croisement alternatif créa, plus difficilement et plus lentement, la famille anglo-arabe; et les mêmes propriétés, le même caractère de fixité et de constance dans l’action héréditaire se retrouvèrent bientôt chez celle-ci, comme chez celle-là. Mais il ne fut pas donné à la seconde de ces deux créations, ainsi qu’à la première, de subsister et de s’étendre, ni au chef habile à qui elle était principalement due d’en continuer et d’en assurer le succès.
La jumenterie de Pompadour, qui était son berceau, et où s’entretenaient et se perfectionnaient les éléments nécessaires à sa conservation, ne tarda pas à être supprimée. Le pur sang anglais prit la place de l’angle arabe. Peut-être n’a-t-il pas causé tout le mal dont se plaignent les propriétaires de juments dans le Midi, mais certainement l’industrie s’y est ressentie de la diminution des ressources dont elle avait, pendant plusieurs années, si heureusement profité, et l’élève de l’espèce légère a été découragée, abandonnée, au moment même où il aurait, au contraire, fallu la soutenir, la développer par une intervention plus énergique de l’État, c’est-à-dire lorsque ses produits se trouvaient, à la fois, moins recherchés par le commerce, et plus nécessaires à l’armée.
Quoi qu’il en soit, et si les faits que nous venons d’exposer sont, comme nous le croyons, l’histoire même des Haras, depuis leur rétablissement et particulièrement dans la période de 1834 à 1866, est-il juste de dire qu’ils ont manqué de plan, de méthode, de système? Et si les résultats obtenus, les progrès accomplis n’ont pas été poursuivis, à qui la faute? qui a manqué de persévérance? l’Administration, ou l’opinion et les pouvoirs publics?
Dégénération des races chevalines.
Mais, même ces résultats, ces progrès, on les conteste. En dépit de tous les témoignages, de celui des conseils électifs du pays, des enquêtes officielles, de celui de l’industrie, de l’armée, du commerce, qui trouvent aujourd’hui, dans la population chevaline, pour la satisfaction de leurs besoins croissants, des ressources plus abondantes et meilleures; en dépit des faits qui frappent tous les yeux, on persiste à proclamer l’insuffisance de la production et l’impuissance de l’action officielle. Nos races chevalines, dit-on, nos vieilles races nationales ont dégénéré, et c’est à l’influence des Haras qu’on doit attribuer cette décadence. Et l’accusation vient de deux côtés à la fois; car, ces mêmes races, que les uns leur reprochent d’avoir négligées, et laissé dépérir en les négligeant, d’autres se plaignent qu’ils les aient altérées et affaiblies en s’en occupant. A l’un et l’autre grief, l’Administration peut également répondre que si elle n’a point agi partout avec la même énergie, c’est que ses moyens d’action ont été toujours bornés, insuffisants; que sur une force de 12 à 15,000 étalons, employés au renouvellement de la population générale, elle n’a jamais disposé elle-même de plus de 1,000 à 1,200 animaux reproducteurs; ce qui fait qu’elle n’a pu ni contribuer à l’amélioration de toutes les races, ni exercer sur leur production cette influence funeste qu’on lui attribue.
Mais il y a une autre réponse à faire, c’est qu’à toutes les époques, sous tous les régimes, avant comme depuis l’organisation actuelle des Haras, les mêmes doléances, les mêmes récriminations se sont élevées à propos de l’abaissement et de l’insuffisance de l’espèce, de la perte de nos anciennes races indigènes, toujours si supérieures dans le passé, si inférieures dans le présent. Quand on parcourt tous les documents émanés des diverses législatures ou des administrations, tous les rapports des commissions, tous les livres, les mémoires des auteurs qui ont écrit sur la matière, en quelque temps que ce soit, on retrouve les mêmes assertions reproduites dans les mêmes termes; on y signale le dépérissement de la population, tout en vantant ses belles qualités perdues; si bien qu’on pourrait finir par croire que ces qualités n’ont jamais existé, telles qu’on se plaît à les décrire, pas plus que la dégénérescence dont elles seraient atteintes, et que les regrets à cet égard ne sont pas plus fondés que les griefs.
Ces griefs, ces regrets, nous les entendons aujourd’hui, après que les mesures prises sous le dernier Empire ont si profondément modifié l’action des Haras.
Nous les avons entendus, comme aujourd’hui, au début de l’Empire lui-même, en 1852, après qu’on avait déjà en partie bouleversé l’œuvre fondée vingt ans auparavant.
Nous les avons entendus en 1850, en 1848, et ils firent l’objet de l’examen de ces deux grandes commissions qui ont eu pour rapporteurs, la première, le général de Lamoricière, la seconde, M. Fould.
Nous les avons entendus en 1840, lors de la lutte entre l’Administration des haras et le ministère de la guerre, dans laquelle, il faut bien le reconnaître, l’avantage n’est pas resté aux défenseurs des prétentions de l’administration militaire.
Remontons plus loin, nous trouverons les mêmes faits, objets des mêmes préoccupations, étudiés, discutés par les commissions consultatives de 1831 et de 1832, par celle de 1828, dont le duc d’Escars fut le président et le rapporteur.
En 1806, dans le rapport qui précède le projet de décret relatif à la nouvelle organisation des haras, projet qui avait précisément pour motif l’état de ruine de la population équestre, Regnault de Saint-Jean d’Angély s’exprimait ainsi: «Plus on examine les causes de la décadence des races de chevaux,
«plus on voit que la première, et presque la seule, vient
«de la division des propriétés.
«Bien avant la révolution, on se plaignait du dépérissement
«des races, le nombre des beaux chevaux allait depuis long-temps
«toujours en diminuant. Colbert avait déjà eu à s’occuper
«de restaurer les haras, et, avant lui, Sully exprimait des
«regrets sur la négligence de l’administration à cet égard.»
Huzard, en l’an x, M. de Maleden en 1802, Lafont-Pouloti, Bohan, avant la révolution, déplorent également la perte de nos richesses hippiques. En 1770, Bourgelat s’écrie: «Nos
«établissements sont en quelque sorte détruits, et les vraies
«races françaises sont absolument éteintes.»
Que lit-on dans le mémoire du Conseil en dedans du royaume, qui accompagnait le règlement du 22 février 17 17, et qu’aurait-on à ajouter aujourd’hui à ces déclarations: «Rien n’est
«plus nécessaire au royaume que l’élève des chevaux de toute
«espèce pour ses besoins. Dans les États bien gouvernés, on les
«y compte au nombre des premières richesses.
«Le manque de chevaux a fait connaître ces vérités d’une
«manière bien sensible dans ces derniers temps, où l’on s’est
«vu réduit à traiter, l’argent à la main, avec des marchands
«juifs pour tous les besoins de la cavalerie, des dragons, de
«l’artillerie et même de la Maison du Roi?»
Et, plus de cinquante ans avant, en 1665, dans le préambule de l’arrêt du Conseil, rendu pour la création des haras, le ministre de Louis XIV avait déjà donné les mêmes motifs: «Le
«Roi voulant prendre un soin tout particulier de rétablir dans
«tout son royaume, les haras... de telle sorte que les sujets
«de Sa Majesté ne soient pas obligés de porter leurs deniers
«dans les pays étrangers, pour achats de chevaux....»
Quelles sont, d’ailleurs, celles de nos différentes espèces de chevaux dont on signale la perte, ou la diminution, ou l’affaiblissement, comme la plus certaine et la plus regrettable? Celles du midi et du centre de la France; les espèces de l’Auvergne, du Limousin et de la Navarre. C’est là où l’action des Haras est le plus fortement mise en cause.
Eh bien! il est curieux de citer ce qu’on en disait déjà, bien avant l’administration actuelle, bien avant l’intervention de l’étalon de pur sang anglais, avant la réorganisation de 1806, à une époque où l’on est généralement porté à croire que ces races étaient florissantes.
Or, voici ce qu’on lit dans l’instruction rédigée par Huzard, et imprimée par ordre du ministre de l’intérieur: «.... Les plus
«vieux officiers de cavalerie déploraient sous l’ancien gouvernement
«et avaient entendu déplorer à leurs prédécesseurs la
«dégénération des chevaux français. Il ne se passait pas une
«revue, il n’arrivait pas une remonte, on ne voyait pas un escadron
«à l’abreuvoir, sans regretter ces belles formes, ces
«qualités précieuses et solides des races normande, limousine
«et autres....»
Et plus loin: «La plupart de nos races sont abâtardies ou
«dégénérées.»
En l’an VI, Eschasseriaux, le jeune, dans son remarquable rapport au Conseil des Cinq-Cents, ne s’exprimait pas autrement: «Aucune partie de la France ne peut présenter des avantages
«comparables à ceux dont la nature a favorisé les ci-devant
«provinces du Limousin, de l’Auvergne et du Périgord,
«pour l’élève des chevaux de selle. Cependant, ce sol si intéressant,
«qui s’en trouve dénué aujourd’hui, donnait naissance
«autrefois à des espèces de la plus grande distinction par leur
«vigueur, leur légèreté et leur durée. Ces chevaux, infiniment
«recherchés de toute part, remplissaient parfaitement les objets
«de service et d’agrément auxquels les consommateur les destinaient,
«soit à la guerre, soit à la chasse ou au manège. Par quelle
«fatalité est-il donc arrivé que cette race si renommée soit
«tombée dans la plus grande dégénération!»
Et ailleurs, sur les produits de la contrée des Pyrénées: «Les
«chevaux navarrins jouissaient d’une grande réputation pour
«le manége et pour la guerre, mais depuis longtemps le Gouvernement
«avait cessé de porter un coup d’œil attentif à soutenir
«le mérite de cette race précieuse, qui est tombée dans
«un état de dégénération presque général.»
Maleden, en 1803, parlant de ces mêmes races, de celle du Limousin, écrivait: «Ce fut une des premières de l’univers...
«Le cœur saigne quand on pense qu’elle n’existe plus
«que dans quelques rejetons çà et là.
On le voit donc, ces ruines que l’Administration moderne des Haras aurait faites existaient bien avant qu’elle fût née.
Cette précieuse population, qu’elle aurait détruite, ou laissé s’anéantir, elle n’existait déjà plus, il y a près d’un siècle; le dépérissement, la disparition en étaient signalés, non-seulement dans les écrits des auteurs, mais dans les actes du Gouvernement lui-même; et, pour retrouver dans leur prospérité, dans leur éclat, ces races françaises perdues, jusqu’où faudrait-il remonter? Aussi loin que nos études aient pu porter, aussi bien il y a cent ans qu’aujourd’hui, aussi bien avant la révolution que depuis, sous le règne de Louis XIV et même Louis XIII, comme du temps de Louis XVI, nous croyons qu’elles n’ont jamais été que l’objet de souvenirs et de regrets.
Mais, s’il n’est pas vrai que nos espèces chevalines aient dégénéré, surtout par les raisons qu’on en donne, il est bien certain qu’elles se sont modifiées, qu’elles devaient se modifier, comme la consommation qu’elles sont appelées à satisfaire, comme la civilisation qui va toujours progressant, et dont elles sont les instruments nécessaires et variables; et que, parmi ces espèces diverses, celles qui, en changeant à propos leurs formes, leurs aptitudes, se sont trouvées capables de répondre à des exigences d’un autre ordre et de rendre de nouveaux services, ont conservé toute leur valeur, et même ont pu l’accroître; tandis que les autres, n’ayant pas réussi à se transformer, sont demeurées stationnaires au milieu du mouvement général; puis, bientôt délaissées, même en gardant leurs anciennes qualités, ont perdu une partie de leur utilité, de leur clientèle et de leur prix.
Ainsi, quand, par suite de la création du système de la vicinalité en France, de l’établissement du réseau de communications qui couvrit tout le territoire, un changement général s’opéra dans le régime des transports de toute nature, dans la forme et les allures du roulage, surtout du roulage rapide, l’élève du cheval subit profondément le contre-coup de cette révolution. Les besoins du nouveau mode de traction employé par le commerce, par l’industrie, les particuliers, l’agriculture elle-même, réclamèrent un nombre considérable d’animaux d’un type nouveau, de structure et de facultés différentes. Les anciennes races de trait ne suffirent pas à les fournir; presque toutes les autres furent sollicitées à y concourir par les facilités et le profit que leur offrait un aussi large débouché. La production nouvelle ne se développa donc pas seulement dans son foyer principal, au Nord et à l’Ouest; elle s’étendit à l’Est, dans le Centre, et jusque dans le Midi, gagnant et occupant peu à peu une partie du terrain qu’avait gardé jusque-là le cheval de selle.
Pour celles de nos races qui s’associèrent à ce mouvement, en abandonnant la création de l’espèce légère, ce ne fut pas une dégénération, mais une transformation; les Haras y sont restés tout à fait étrangers.
Née des mêmes causes, créée aussi pour les exigences de la société actuelle, une autre race s’est produite avec éclat, il y a moins de quarante ans, et s’est établie depuis avec succès dans une partie de nos régions herbagères de l’Ouest et du Sud-Ouest, race moyenne, intermédiaire, essentiellement usuelle.
La Normandie, cette nourricière féconde, a été son berceau. Il y avait là autrefois plusieurs variétés chevalines assez distinctes, ayant chacune leur spécialité de formes et d’emploi, et de grand renom. Sous la double influence du sang et d’une éducation attentive et raisonnée, ces distinctions se sont peu à peu effacées et fondues dans un type nouveau, qui réunit à un haut degré les qualités diverses de ses devanciers. Au cheval élégant et fin du département de l’Orne, à celui de la Manche, de haute taille, étoffé, un peu massif, à celui du Calvados qui déjà participait de l’une et l’autre espèce, a succédé l’anglo-normand, cheval de l’époque, capable de tous les genres de travail, apte à tous les services, propre au montoir comme à l’attelage, recherché par le commerce de luxe et par l’armée. Dira-t-on, cependant, que nos vieilles espèces normandes n’existent plus, que cette jolie race du Merlerault, pleine de distinction, de légèreté et de finesse, a été détruite? Faudra-t il regretter ce grand carrossier du Cotentin et du pays d’Auge, qui portait dans son épaisse étoffe et surtout dans sa tête difforme la marque de son origine étrangère? Non! là encore, il n’y a eu ni perte ni déchéance, mais seulement modification, et progrès tout à la fois, progrès dont s’honorent et profitent les contrées qui ont su l’accomplir ou l’accepter, la Normandie, le Poitou, la Vendée, la Saintonge, et auxquels les Haras ont puissamment contribué.
Il n’en a pas été ainsi pour les espèces légères du Centre, du Midi et de la région pyrénéenne. Les mêmes circonstances qui ont été pour les autres une cause de développement et de prospérité ont, au contraire, amené l’abaissement de celles-ci, ou plutôt l’ont aggravé, car elles avaient été déjà depuis longtemps destituées de leur ancienne supériorité, et ceux qui les ont le plus vantées en parlaient, vers le commencement du siècle, comme de races détruites, dont il ne restait plus que
«quelques rejetons épars çà et là.»
D’où était donc venue la décadence de cet élevage si renommé de l’Auvergne, du Périgord, de la Navarre, de celui du Limousin, fameux entre tous, et dont on disait: «Pas une
«contrée, pas un État, pas une puissance du monde, n’a pu se
«flatter d’avoir une race qui égale la limousine, tant en finesse
«qu’en légèreté, en tournure qu’en élégance, en vigueur qu’en
«durée, tant par son ensemble harmonieux que par son allure;
«voilà ce qui doit la faire considérer par les vrais écuyers
«comme une des premières races de l’univers ?»
Comment tant de perfections, en admettant qu’elles aient réellement existé, et qu’un peu de légende ne se soit pas mêlé à l’histoire de celte partie de notre population équestre, avaient-elles disparu? Parce qu’il était arrivé un moment où elles ne s’étaient plus trouvées en rapport avec les goûts, les habitudes, les mœurs d’une société qu’elles avaient jusque-là suffi à satisfaire; parce que ces mœurs, ces goûts, ces habitudes avaient changé non-seulement en France, mais en Europe; et qu’à une époque nouvelle, il avait fallu des instruments nouveaux. Ce n’était donc pas, par des causes inhérentes à elles-mêmes, à l’éducation qu’elles recevaient, aux soins apportés dans leur reproduction, que la valeur des races s’était déprimée.
Cette valeur, si haute qu’elle fût, était devenue insuffisante; et la consommation s’était portée vers d’autres produits, plus capables de la servir. Le cheval limousin, cette bête si fine et si svelte, si adroite et si sûre sous le cavalier dans les mauvais chemins, si brillante dans le manége, à l’école d’équitation, au milieu des équipages de chasse, et qui était justement l’objet de toutes les préférences du luxe, le cheval limousin, ainsi que ses pareils du Périgord et de l’Auvergne, était le cheval d’un autre temps, et il n’avait déjà plus qu’une partie de sa spécialité d’emploi et de son prix, lorsque survint la révolution économique dont nous avons parlé plus haut.
Celle-ci a achevé d’affaiblir l’importance des races légères. Depuis que les routes se sont partout améliorées et multipliées, que partout se sont développés les besoins d’une circulation plus active et plus rapide, la voiture a remplacé la monture, le cheval de tirage a succédé au cheval de selle; du cheval de selle lui-même on exige une autre conformation, plus de gros, de force, de poids, de résistance. Et c’est ainsi que les races des pays montagneux du Centre et des régions méridionales, particulièrement propres à la cavalerie, ayant perdu une partie de la faveur dont elles jouissaient autrefois, ont fini par perdre aussi une partie de leur mérite. La consommation s’étant réduite, la production s’est restreinte, et la qualité, comme il arrive toujours, a diminué avec la quantité. Voyant son élève déprécié, le cultivateur l’a négligé ou abandonné, au lieu de l’améliorer en le modifiant, et il s’est tourné vers un élevage plus avantageux, le cheval commun, le mulet, et même le bœuf, quand il l’a pu.
Et ce n’est pas seulement dans les Pyrénées, dans le Limousin, en Auvergne, que la production s’est amoindrie et abaissée.
Les mêmes causes ont amené ailleurs les mêmes effets.
La race légère du Charolais, la morvandelle, si estimées jadis, n’existent guère que dans la mémoire de ceux qui les ont connues; elles ont à peu près disparu de la scène hippique, non pas parce que les moyens de reproduction ont fait défaut, ou parce que ceux dont l’éleveur pouvait disposer étaient dépourvus des qualités et de la perfection nécessaires, mais parce qu’à un moment donné le débouché a manqué, parce que le placement de l’élève a été plus difficile, moins lucratif, et que les cultivateurs du Charolais et du Morvan ont trouvé plus de profit à renoncer au cheval de selle, à produire le cheval d’espèce commune, et pour la vente qui est toujours assurée, et pour les besoins de leur propre service, en même temps qu’ils s’adonnaient sur une échelle plus large, de conserve avec le Nivernais et le Bourbonnais, à la culture améliorée de la belle race bovine qui a fait la fortune agricole de ces contrées.
Voilà, croyons-nous, la vérité sur l’industrie chevaline en France, sur son état actuel et les influences dont il est le résultat. Pour tous les esprits non prévenus et désintéressés, il y a progrès plutôt que décroissance. Nos vieilles races indigènes, si précieuses, ne sont pas descendues, comme on le prétend, du haut rang qu’elles ont occupé dans le passé : quelques-unes même, par une heureuse transformation, se sont plutôt élevées sur l’échelle hippique. Si d’autres, le petit nombre, se sont affaiblies ou éteintes, c’est qu’elles n’avaient plus l’utilité qui était leur raison d’être, car, on l’a dit très justement: «les races
«d’un pays ne se perdent ou se conservent que lorsque le commerce
«les abandonne ou les recherche.»
Quant aux Haras, ils ont eu une très-grande part dans le progrès; s’ils ont été pour quelque chose dans certaines déchéances, il est juste de reconnaître que c’est moins par leurs fautes, que par celles qui ont été commises malgré eux et contre eux, et qu’ils auraient peut-être réussi à prévenir une partie du mal qui s’est fait, si leur action avait été plus libre, si leurs ressources avaient été moins insuffisantes.
Mais si l’Administration, l’esprit qui l’a dirigée, les errements qu’elle a suivis, contestés par la minorité, ont paru exempts de reproches à la grande majorité de la Commission, sur l’institution elle-même, sur son principe, sa nécessité, nous nous sommes trouvés unanimes.
L’institution cependant, est encore aujourd’hui assez sérieusement contestée.
Intervention de l’État dans la production chevaline.
Toute industrie, dit-on, au nom des principes, doit pouvoir s’exercer librement, sans l’intervention de l’État, et se passer de son concours.
L’industrie privée, ajoute-t-on, fait toujours mieux que l’État, elle n’a pas eu besoin des Haras pour produire le premier cheval de trait du monde.
D’abord, il n’est pas exact que l’aide de l’Administration ait fait défaut à la production améliorée du cheval de trait; elle y a eu, au contraire, une très-large part dans le passé ; si, depuis, elle s’en est peu à peu retirée, la laissant livrée à ses propres forces, il n’est pas démontré que l’industrie s’en soit bien trouvée, et la preuve c’est que, de tous les côtés aujourd’hui, elle se plaint d’être abandonnée et demande qu’on lui rende ou qu’on augmente les secours qu’elle recevait autrefois.
Est-il bien vrai, d’autre part, que l’industrie fasse mieux toutes choses que l’État, tout ce qu’il fait, par exemple, pour lui-même, pour son propre usage, et qui exige une fabrication particulière, ses approvisionnements, ses munitions, ses armes? Est-il bien sûr enfin que l’industrie se charge de faire tout ce qui est nécessaire à l’État, sans être secourue par lui, ou quel que soit le mode de secours? l’industrie privée ne travaille que pour gagner, elle ne produit que lorsqu’elle y a un bénéfice assuré. Et certainement elle ne fera pas de chevaux de guerre, si elle n’y trouve pas de profit, ou si elle en trouve davantage à .faire autre chose.
Quant à la liberté qu’on réclame pour l’élevage, en quoi lui fait-elle défaut?
L’industrie s’exerce sans aucune restriction, sans surveillance, sans contrôle, et l’Etat n’y intervient que lorsqu’elle le réclame, pour l’aider sous la, forme qui lui convient et qu’elle choisit.
Que cette assistance soit contraire à la règle qu’on invoque, dans l’intérêt des principes, et d’après laquelle toute industrie doit subsister par elle-même, par ses propres forces, ce n’est pas ce qui touche généralement les adversaires des Haras, ceux qui défendent ou croient défendre l’industrie chevaline.
Ce qu’ils attaquent dans l’institution actuelle, ce n’est pas le fait de l’intervention, mais le mode de l’intervention, ce qu’on appelle, avec plus ou moins de raison, la concurrence de l’État; ils sont bien loin de demander la suppression du secours nécessaire qu’il prête à l’élevage, mais ils demandent que ce secours soit donné autrement, par la voie indirecte, c’est-à-dire, non plus comme aujourd’hui, dans l’intérêt de l’industrie générale, mais au profit d’une industrie exceptionnelle et spéciale.
Le principe lui-même de l’abstention de l’État dans les affaires de l’industrie privée, si incontestable qu’il puisse être au point de vue économique, comporte et reçoit, dans la pratique, de nombreuses exceptions, commandées par un intérêt supérieur. Ainsi, sans parler de l’ensemble même du budget qui, sous les formes les plus diverses, directement ou indirectement, prête à presque toutes les branches du travail national une libérale assistance, celui de l’agriculture et du commerce est-il, à proprement parler, autre chose qu’un budget de secours et d’encouragements? Il a un chapitre pour les arts et métiers, un chapitre pour le commerce; il accorde deux millions et demi aux pêches maritimes, cette grande industrie, si nécessaire aussi, et qui fait comme partie de notre armement national. Du chiffre de 27 millions dont se compose ce budget pour 1874, plus de la moitié (9,600,000 francs) forme la dotation spéciale de l’agriculture; 5,500,000 francs se partagent entre les fermes, les colonies, les associations agricoles, le drainage; il y a un crédit pour les bergeries, pour les vacheries, une allocation de plus de 800,000 francs pour les concours d’animaux de boucherie, etc. La somme accordée aux Haras, déduction faite du montant des recettes du service (près de 600,000 francs), et si on en retranche la portion de crédit affectée aux remontes extraordinaires (700,000 francs), n’est que de 4,100,000 fr.
N’est-il pas juste, n’est-il pas indispensable de faire pour l’industrie chevaline ce qu’on fait pour les autres branches de la production agricole, et l’allocation qu’on lui accorde n’est-elle pas en rapport avec la place qu’elle occupe au milieu de tous les éléments de la richesse publique?
Il importe assurément que tout ce qui sert à l’alimentation, au vêtement, soit produit le plus largement, le mieux, au meilleur marché possible, et, pour cela, que la production soit, s’il y a lieu, aidée, éclairée, perfectionnée. Mais il importe aussi, pour tous les travaux de la culture, pour tous les transports, ceux du commerce, de l’industrie, des particuliers, qu’il y ait assez de chevaux et qu’ils soient de bonne qualité ; il y a un autre intérêt, un intérêt d’honneur et de sécurité nationale, à ce que la population chevaline soit assez nombreuse et assez capable pour donner à l’armée toutes les ressources dont elle a besoin.
Or, cette force si nécessaire est précisément la plus difficile à créer et la moins profitable surtout en France, et en France surtout aujourd’hui où le sol est de plus en plus morcelé, où la masse de ceux qui l’exploitent se compose de petits propriétaires, de fermiers peu aisés, dont l’éducation est peu avancée, les ressources à peu près nulles, vivant de bénéfices minimes, mais de bénéfices qui doivent être assurés.
L’élève du cheval, en particulier l’élève de certaines espèces, de celles dont le service nous est le plus indispensable, est une industrie à part; elle exige des soins, des peines, des frais et reste soumise à des risques que le prix de vente rémunère rarement, ne compense pas toujours, et que le plus grand nombre des cultivateurs ne sont pas en état de supporter.
Même soutenue, avantagée comme elle l’est par le régime actuel, ses produits sont insuffisants; elle fournit à peine à l’armée, dans le présent (nous ne parlons pas de l’avenir), elle ne fournit pas au commerce ce que l’une et l’autre lui demandent, et les oblige, ce qui est un grand dommage et pourrait être un grand péril, à recourir à l’importation étrangère.
Que serait-ce donc si tout appui venait à lui être retiré ; si l’État renonçant à son action directe et fermant ses dépôts, l’industrie générale de l’élevage se trouvait en présence de l’industrie particulière de l’étalonnage et à sa discrétion? On peut être certain que ce serait la ruine de l’une et de l’autre. Le possesseur de la jument ordinaire, qui fait le cheval de service. même celui de la poulinière de choix, qui fait le cheval de luxe, supporterait difficilement la moindre augmentation de dépense et de peine; et le jour où il serait obligé d’aller chercher plus loin, et de payer plus cher, les services qu’il reçoit presque gratuitement de l’étalon officiel toujours à sa portée, il serait tout près d’abandonner une œuvre déjà trop coûteuse, et le cheval destiné à l’écurie du marchand ou de la remonte céderait bientôt sa place dans l’herbage, ici au mulet, là à la bête de trait ou au bœuf.
L’industrie étalonnière elle-même (nous parlons de la seule intéressée, celle qui élève le pur sang, et qui réclame la suppression des étalons entretenus pour y substituer les siens, et, de plus, se faire attribuer en primes, en prix de courses, les sommes consacrées à leur entretien), que pourrait-elle y gagner? Elle perdrait le double secours qu’elle reçoit maintenant des Haras, et quand elle leur emprunte pour ses propres poulinières les reproducteurs de haute valeur qu’elle ne peut se procurer elle-même, et quand elle leur vend ses meilleurs chevaux, devenus étalons, au prix qu’aucun autre acheteur ne lui donnerait. Elle aurait fait cesser la concurrence de l’État, mais ne pourrait pas en conserver la clientèle; car, sans contester le mérite de ses œuvres, sans vouloir soulever prématurément ici la question des courses et de leur influence sur le sort de nos races, nous pouvons affirmer qu’elle ne ferait pas accepter les produits de ses écuries, au prix où elle serait obligée de les faire payer, par le plus grand nombre des cultivateurs, que l’Administration retient avec peine aujourd’hui dans l’élevage, malgré les avantages et les facilités qu’elle leur accorde.
Cette industrie, enfin, qui prétend succéder à l’action administrative, faire mieux et plus économiquement, sur quelles bases repose-t-elle? Pour présider désormais à une tâche aussi importante que celle de la propagation améliorée de nos races, qui exige la suite, la constance, la tradition, quelles sont ses conditions de force et de stabilité ? Elle a la durée des fortunes et des entreprises commerciales dans notre pays, le plus souvent celle de la mode, de la spéculation, du jeu. Exercée individuellement ou par association, ses ressources sont restreintes, incertaines, et ne lui permettent pas les grands sacrifices, les achats extraordinaires, les missions lointaines, dont la fortune publique peut seule se charger. Elle est donc incapable de suppléer l’État, tandis que l’État lui laisse faire tout ce qu’elle est capable de faire. Il faut lui conserver sa part, son rôle d’auxiliaire dans l’œuvre commune; elle y a rendu, elle y rend de précieux services, qui méritent d’être encouragés, rémunérés, et plus largement encore dans l’avenir, s’il est possible, que dans le passé. Mais l’Administration doit garder sa participation, nécessaire, indispensable, sans laquelle il n’y aurait qu’impuissance dans l’action privée, insuffisance dans la production générale.
Ancienneté des Haras en France.
Cette insuffisance, du reste, n’est pas seulement d’aujourd’ hui, en France, et toujours le Gouvernement a cherché à y remédier. En aucun temps, l’agriculture n’y a produit, sans une aide puissante et assurée, sans l’intervention de l’État ou des Provinces, ou de grandes influences sociales, le cheval de luxe, le cheval de service, et surtout les reproducteurs d’élite, d’où procèdent l’un et l’autre. A toute époque, cette intervention officielle dans le fait de la création et du perfectionnement des races équestres s’est exercée de la même manière, par les mêmes procédés. Le système des Haras subsiste encore aujourd’ hui chez nous tel qu’il a été fondé il y a deux cents ans, tel qu’il a été restauré au commencement du siècle, bien peu de temps après avoir été détruit par le mouvement révolutionnaire qui emporta à la fois toutes les institutions, tel qu’il a fonctionné sous les gouvernements les plus divers; et, pendant cette longue durée, il n’a subi dans ses moyens d’action, achat et entretien d’étalons, secours et encouragements aux particuliers, que des variations sans importance.
Avant 1789, il y avait les haras du Roi, comme maintenant les dépôts de l’Administration; il y avait, en outre, les haras des Provinces, ceux qui appartenaient aux grands seigneurs et dont quelques-uns étaient de véritables établissements publics, ceux des particuliers représentant une force de reproduction considérable, bien supérieure à celle dont nous disposons nous-mêmes. 3,300 étalons, au moment de la révolution, étaient entretenus par l’État, confiés à des gardes, ou approuvés; et la population totale de l’espèce, à la même époque, atteignait à peine la moitié de ce qu’elle est à présent. Le système était complété par un ensemble de priviléges et de rigueurs, qui ont été, en 1790, la principale cause de son abolition. Les priviléges étaient pour les gardes-étalons, auxquels on accordait des réductions d’impôts, des exemptions de charges, qui avaient fini par dégénérer en abus; les rigueurs s’étendaient sur la production tout entière assujettie à une réglementation étroite, qu’appuyaient les mesures de police et de répression les plus rigoureuses.
Haras étrangers.
C’est ce système que les autres nations nous ont emprunté, et qui n’a cessé d’être en vigueur dans toute l’Europe.
Il existe en Autriche, où, aux haras impériaux, sans cesse augmentés, enrichis, depuis leur origine, en 1785, s’ajoutent sur divers points de l’Empire, principalement en Hongrie, de grands haras particuliers; en Autriche, où cependant les ressources naturelles de la population chevaline, qui se compose de 6 millions de têtes, presque toutes d’espèce légère, paraissent plus que suffisantes pour pourvoir à tous les besoins des services publics ;
Il existe en Russie, où la force numérique de l’espèce est immense aussi, comme l’étendue des steppes où elle s’élève, et où grand nombre de propriétaires riches entretiennent des haras particuliers à côté de ceux de la Couronne si richement dotés ;
Il existe en Prusse.
Et, pendant que nous délibérons ici sur l’élévation du chiffre de quelques crédits, toutes ces puissances, déjà mieux pourvues que nous, accroissent l’effectif de leurs établissements. L’Autriche vient de doubler le sien, et de le porter en très-peu de temps à 3,000 têtes: la Prusse, devenue l’Allemagne, la Prusse qui a mis vingt-cinq ans à refaire sa cavalerie, la plus mauvaise de l’Europe en 1792, et malheureusement pour nous si nombreuse et si bien montée en 1870, vient, il y a quelques mois, devançant notre propre administration et profitant de nos fautes, comme elle l’avait fait à une autre époque, d’acheter chez nous, à un très-haut prix, de jeunes étalons de demi-sang; et ses agents, dans le même temps, achetaient en Angleterre un étalon (Breadalbane) moyennant 6,000 guinées ( 150,000 francs) et en poussaient d’autres (Blair-Athol, etc.) jusqu’à 310,000 fr.
Dans un seul pays où, suppléée par les richesses particulières, par les forces et l’initiative individuelles, l’intervention de la puissance publique est rarement nécessaire, il n’y a pas de haras d’État. Eh bien! voici que, dans ce même pays, un cri d’alarme vient de s’élever aussi. L’Angleterre, si sûre jusqu’à présent, si justement fière de l’abondance et de la supériorité de ses ressources chevalines, croit s’apercevoir de leur affaiblissement et de leur insuffisance; elles seraient incapables de satisfaire, en cas de guerre, aux remontes de sa cavalerie. Sur la motion d’un membre de la Chambre des lords, une commission royale a été instituée pour procéder à une enquête: et nous avons pu lire dernièrement, dans un des principaux organes de la presse anglaise, que la «commission devra porter toute
«son attention sur les avantages qu’offre en Prusse le système
«des étalons appartenant à l’État, et en France celui d’une administration
«des Haras.»
Ainsi, l’institution est établie partout, partout les gouvernements s’occupent d’en augmenter l’importance et les moyens d’action, et elle aura peut-être bientôt des partisans chez nos voisins de l’autre côté de la Manche, lorsqu’elle conserve encore chez nous de persévérants adversaires!
Les Haras, il est vrai, ont encore contre eux les souvenirs d’un passé récent, les irrégularités, les abus qu’a commis, sous le dernier régime, une administration qui n’avait pas été choisie dans leur sein, qui a compromis leurs intérêts en les servant sans contrôle et sans mesure. Mais ce qui les défend, avec les résultats favorables d’une aussi longue expérience, avec les progrès accomplis, c’est la masse des cultivateurs, c’est la consommation tout entière, c’est l’unanimité des vœux exprimés par les conseils généraux, par les comices, par les associations, réclamant leur conservation et leur accroissement.
D’accord avec tous ces représentants de l’intérêt public, d’accord avec les diverses commissions parlementaires ou consultatives, qui à chaque époque, après avoir abordé l’examen de la question, plutôt sous l’empire de préventions hostiles, ont fini par conclure en faveur de l’Administration, d’accord avec la commission de 1828 avec celles de 1831, de 1848, avec le Conseil supérieur en 1850, avec la majorité de la commission de 1870, nous nous sommes, à l’unanimité moins une voix, prononcés pour le maintien des Haras.
Ce vote, toutefois, n’a pas été de notre part sans réserves et sans conditions. Nous sommes d’avis que l’établissement actuel doit être conservé ; mais nous voulons essayer de prévenir le retour des abus auxquels il a donné lieu, en faisant cesser l’arbitraire ministériel, qui introduit la faveur dans la composition du personnel, l’instabilité dans la marche des services. Et peur cela, nous vous proposons de substituer le régime de la loi à celui des ordonnances et des arrêtés, de fixer vous-mêmes les cadres de l’Administration, la formation et les attributions du Conseil supérieur, et enfin de rétablir l’ancienne École des Haras.
Conseil supérieur des Haras.
L’Administration supérieure et le corps des officiers des Haras, tels qu’ils seront constitués d’après les propositions du budget de 1874, nous semblent devoir être maintenus; ils n’excèdent pas les besoins du service et ils y suffisent; ils y suffiront dans l’avenir, même si vous adoptez, comme nous vous le demandons, avec les auteurs de la proposition, l’augmentation de l’effectif de nos établissements et du fonds de dotation affecté aux primes et encouragements divers.
Cette partie du personnel se composerait:
D’un directeur, inspecteur général;
De 6 inspecteurs généraux;
De 22 directeurs de dépôts;
De 22 sous-directeurs et d’un nombre de surveillants nécessaires.
La création d’un Conseil des Haras suivit de près la réorganisation générale du service en 1806. Un décret de l’Empereur daté de Schœnnbrunn, le 17 mai 1809, institua un Comité central, qui devait s’occuper de tout ce qui est relatif à la «propagation des races de chevaux, à l’amélioration des
«établissements de haras et d’étalons, à l’art vétérinaire et à
«l’équitation....»
Les inspecteurs généraux des Haras et le commissaire du Gouvernement, chargé de l’inspection générale des écoles vétérinaires, faisaient partie de droit de ce comité ; les autres membres, dont le nombre pouvait être porté à vingt, étaient pris parmi les officiers supérieurs de cavalerie et les notabilités de l’élevage ou de l’art vétérinaire.
Le comité central fut remplacé, en vertu de l’ordonnance du 28 mai 1822, par le Conseil des Haras, composé des inspecteurs généraux, d’un secrétaire et du directeur du service, président; il était appelé à donner son avis sur la répartition des crédits, les projets de règlements, etc. Il n’y avait pas d’éléments étrangers à l’Administration.
La constitution du Conseil fut modifiée par ordonnance royale du 16 janvier 1825; il se composa alors de sept membres, nommés par le roi, sur la présentation du ministère (les Haras dépendaient du ministère de l’intérieur). Le directeur de l’administration générale de l’agriculture et du commerce faisait, en outre, partie du Conseil.
Le 12 novembre 1828, une ordonnance du roi établit une commission administrative des Haras, de dix membres, y compris le président, qui remplissait, en cette qualité, les fonctions attribuées précédemment au directeur général de l’Administration. Étaient appelés à cette commission trois officiers généraux de l’armée, les plus anciens inspecteurs généraux des Haras, et trois propriétaires-éleveurs .
Par l’ordonnance du 10 décembre 1833, on revient aux dispositions de 1822. Le conseil établi près du Ministre du commerce et des travaux publics était composé seulement du secrétaire général du ministère, des inspecteurs généraux en activité, et d’un secrétaire nommé par le Ministre.
De 1833 à 1840, on ne trouve pas trace du conseil des Haras.
Au nombre des mesures de réorganisation générale comprises dans l’ordonnance du 25 octobre 1840, figure le rétablissement d’un conseil, formé à peu près des mêmes éléments que celui de 1833; on y avait adjoint l’inspecteur général des écoles vétérinaires; le directeur du dépôt des remontes de Paris et le chef du bureau des Haras y étaient admis.
C’est sous le gouvernement républicain, dans l’arrêté du chef du pouvoir exécutif, en date du 11 décembre 1848, que le conseil, prenant plus d’importance, devint le Conseil supérieur des haras. En faisaient partie: l’inspecteur général chargé du service, 2 inspecteurs généraux, 3 inspecteurs d’arrondissement, 2 directeurs de dépôt, le chef de division de l’agriculture, l’inspecteur général des écoles vétérinaires, un membre de l’administration centrale de la guerre, 9 propriétaires s’occupant de l’élève des chevaux, ou officiers de cavalerie; ces derniers renouvelés par tiers, chaque année; tous à la nomination du Ministre, qui fixait aussi l’époque de la réunion du Conseil; celle-ci ne devait pas excéder un mois .
Il y avait, en outre, des commissions locales, formées par circonscription de haras ou de dépôt, de 9 membres au moins, que nommaient les conseils généraux des départements compris dans la circonscription.
En 1852, par décret du 7 juin, le Conseil est supprimé, et remplacé par une Commission permanente, composée du chef de division des Haras, de l’inspecteur général des remontes militaires, et de 5 membres nommés par le Ministre (qui était alors Ministre de l’intérieur, de l’agriculture et du commerce), dont un devait appartenir à l’armée. Cette commission, après avoir inspiré la suppression de l’École des Haras, de la jumenterie du Pin, des courses au trot et des épreuves d’étalons, disparaît sans laisser aucune trace de ses délibérations et de ses motifs.
Enfin, le 19 décembre 1860, un nouveau décret établit, à la fois, un Conseil supérieur et un Comité consultatif des Haras.
Le conseil supérieur est constitué auprès du Ministre d’État; il comprend le directeur général, l’administrateur des Haras et 10 membres nommés par le Ministre, choisis parmi les sénateurs, les députés au Corps législatif, les membres du Conseil d’État, les officiers généraux de l’armée et les personnes versées dans les matières hippiques. Il ne se réunit que lorsque le Ministre le juge utile.
Le comité consultatif est placé auprès du directeur général; des inspecteurs généraux seulement en font partie.
En fait, ce conseil n’eut qu’une existence nominale. Le comité consultatif fut seul consulté pendant quatre ans, de 1860 à 1864; il cessa de l’être à l’époque où eut lieu la tentative de transformation de l’intervention directe de l’État en intervention indirecte, par le développement de l’industrie étalonnière privée.
Depuis que les Haras sont revenus, par décret du 15 mai 1870, au Ministère de l’agriculture et du commerce, le Conseil supérieur, qu’un arrêté ministériel a rétabli, se compose d’éléments empruntés à l’Assemblée, à l’armée et à l’agriculture (le conseil comprenait 3o membres dans sa session de 1871).
Que de changements en peu d’années!
La Commission a voulu en prévenir le retour. Reconnaissant, en principe, l’utilité du Conseil supérieur, elle a cherché, dans la loi elle-même, le moyen de lui donner la stabilité qui lui a fait défaut jusqu’à présent. Elle a cherché aussi à lui donner plus d’autorité, avec plus d’indépendance.
Pour mieux assurer l’une et l’autre, la proposition a été faite de soustraire la composition du Conseil au choix discrétionnaire du Ministre, de le former, du moins en partie, de membres élus ou appartenant à certaines catégories déterminées; et, à l’appui de cette proposition, on a rappelé la regrettable influence qu’avait exercée sur la gestion des Haras, dans les dernières années de l’Empire, une autorité sans assistance et sans contrôle.
Il a été répondu que, sous un gouvernement libre, de pareils excès de pouvoir n’étaient pas à craindre, que la véritable garantie de l’ordre et de la régularité dans les services administratifs, du respect des affectations budgétaires résidait dans la haute surveillance de l’Assemblée législative, qu’il fallait laisser aux ministres toute leur indépendance, afin de ne rien diminuer de leur responsabilité ; que le Conseil supérieur devait être constitué et composé dans le but de fournir au chef de l’Administration tous les moyens de s’éclairer, principalement sur les questions spéciales et techniques, de l’aider dans l’étude et la préparation des mesures d’exécution; que l’on concevait d’ailleurs difficilement comment l’élection, en pareil cas, pourrait être organisée, de quels éléments elle se composerait, qui serait appelé à l’exercer, individus, corps constitués ou associations.
La Commission s’est rendue à ces objections, et il lui a paru qu’un Conseil nommé, comme elle le propose, par le Chef du Gouvernement, pour neuf années, renouvelable par tiers, se réunissant deux fois par an, appelé à donner son avis sur le budget des Haras et sur toutes les questions qui se rattachent à la production et à l’élevage, notamment sur les règlements des courses et des concours, qui recevrait communication des vœux. des conseils généraux, et dont le rapport, rédigé après chaque session, serait soumis à l’Assemblée nationale; qu’un Conseil ainsi créé, avec de telles attributions, aurait assez d’influence et de pouvoir pour rendre d’utiles services à l’Administration, sans nuire à la liberté d’action du Ministre.
École des Haras.
Afin de compléter l’ensemble des dispositions propres à donner aux Haras l’autorité nécessaire pour le bon accomplissement de leur mission, nous demandons à l’Assemblée de rétablir l’École qui avait été fondée en 1840, et qu’on a abolie en 1852, malgré les services réels qu’elle avait rendus, sans que la question de son maintien ou de sa suppression ait été alors l’objet d’aucune controverse, d’aucune discussion. Elle fut résolue, pour ainsi dire, à huis clos.
Le personnel des fonctionnaires des Haras n’avait point, dans le passé, de recrutement régulier. A l’origine, en 1806, les emplois étaient généralement occupés par d’anciens officiers de cavalerie, qui avaient parfois plus de services que de savoir; et ce n’était pas seulement les Haras et les dépôts qui étaient ainsi aux mains d’un personnel assez étranger aux connaissances spéciales qu’exige la profession, mais aussi les deux écoles d’expériences créées à la même époque, et qui étaient destinées à rappeler et à fonder la science de la production du cheval sur des principes certains.
Sous la Restauration, et après 1830, il n’y avait plus, comme sous l’Empire, les débris des anciens manèges royaux, ni les écuyers, ni les anciens officiers. Les choix, livrés sans règles ni conditions à l’autorité arbitraire du Ministre, ne furent pas beaucoup mieux justifiés.
Et cependant il s’agissait d’un service important, dont on ne pouvait confier, sans dommage, la direction à des hommes sans études et sans expérience. Pour assurer la bonne conduite de ce service, pour remplir utilement les diverses fonctions dont il se compose, il fallait un personnel spécial, bien choisi, éclaire, appelé à y entrer par le travail et la vocation; cette double condition dépendait de l’existence d’une école particulière, ne recevant que des élèves capables de devenir des hommes du métier.
La commission de 1828 en avait déjà exprimé le vœu dans son rapport:
«Toutes les parties du service public qui exigent des connaissances
«positives ont des écoles spéciales où même on n’est
«admis qu’en justifiant déjà d’un certain degré d’instruction; or,
«le service des Haras n’exige pas moins qu’un autre des connaissances
«de cette nature, des dispositions et un goût particulier
«pour la chose.»
Il est vrai que les conclusions de la commission n’aboutissaient pas à la création d’une école; il s’agissait seulement d’élèves-écuyers à instituer par la voie du concours. Au lieu d’élèves-écuyers, on plaça dans les principaux établissements, sous le titre de surveillants, des jeunes gens susceptibles de se former aux exigences de l’Administration, et de devenir des hommes utiles à la spécialité des Haras. On n’eut pas uniquement des surveillants, on eut aussi des surnuméraires, des aspirants au surnumérariat. L’institution était parfaitement insuffisante; elle n’empêchait pas l’abus et ne donnait pas l’éducation nécessaire. Le recrutement du personnel était aussi défectueux que par le passé, la carrière demeurait ouverte à l’ignorance: la faveur y disposait des emplois et de l’avancement.
En 1840, les Haras se trouvaient dirigés par un homme capable , en possession d’une légitime autorité , et qui s’en servit pour faire accepter d’utiles réformes et réaliser des progrès importants. Appliquant, sous une forme plus heureuse, les principes mêmes du rapport de 1829, on établit une école au Pin, en plein centre de production et d’élevage, au milieu de tous les éléments les plus propres à développer à la fois la science et le goût du métier, la connaissance pratique du cheval, et l’éducation de l’officier des Haras.
Donner une instruction à part, pour une profession toute spéciale, exiger à l’entrée et à la sortie les preuves de l’aptitude et du savoir, c’était garantir le bon recrutement de l’Administration et fermer ses rangs au favoritisme, assurer l’avancement hiérarchique au mérite et aux bons services.
Le personnel enseignant de l’École était peu nombreux, fourni en partie par les fonctionnaires mêmes des Haras; la dépense minime; deux années d’études, dix à douze admissions chaque année.
Les résultats furent très-favorables. Il n’est personne qui ne sache combien les anciens élèves de l’École ont dans l’Administration actuelle une supériorité marquée sur ceux qui proviennent d’une autre origine.
Elle subsista donc depuis 1840 jusqu’en 1852, sans être attaquée, ni même discutée, ouvertement du moins.
Il y a plus: en 1848, au lendemain de la révolution, la commission présidée par M. Bethmont, formée en grande partie d’hommes plutôt contraires à l’établissement des Haras, et qui étaient loin d’être prévenus en faveur des institutions du régime précédent, après avoir examiné toutes les questions relatives à l’ensemble du service, étudié tous les détails de l’Administration, s’était prononcée ainsi:
«Cet établissement a été créé pour servir de pépinière de
«recrutement pour l’Administration. La Commission pense que
«l’École doit être conservée, qu’elle est la seule garantie de
«l’aptitude des fonctionnaires qui sont appelés à exercer une si
«grande influence sur la prospérité de notre industrie chevaline;
«elle croit même devoir signaler l’extrême utilité qu’il y
«aurait à n’admettre dans l’Administration des Haras, et à aucun
«degré de la hiérarchie, que des employés qui auraient passé
«par les épreuves de l’École et des concours publics.»
En 1850, le Conseil supérieur exprimait le même jugement: «L’ordonnance du 24 octobre 1840, qui créa une école spéciale
«au Pin, et qui donna un recrutement régulier aux fonctionnaires
«des Haras, remédia aux inconvénients signalés. Des
«connaissances spéciales, le goût et l’habitude du cheval, trop
«peu répandus chez nous, enfin des notions générales d’administration
«nécessaires à ceux qui veulent occuper des fonctions
«publiques, telles sont les bases de l’instruction que reçoivent
«les jeunes gens de cette école qui a répondu jusqu’ici au but
«que l’on s’était proposé d’atteindre.»
Deux ans plus tard, l’établissement qui était ainsi jugé, qui avait donné de pareils résultats, disparaissait brusquement .
Un gouvernement nouveau, il est vrai, venait de s’établir, et rien du passé ne trouvait grâce devant lui.
Mais, sous ce même gouvernement, moins de dix ans après, une autre commission, réunie sous la présidence du prince Napoléon, se prononçait en ces termes dans le rapport de sa majorité : «Le rétablissement de l’École des Haras est de toute
«nécessité ; c’est le seul moyen d’organiser un corps de doctrines
«qui puisse être professé d’une manière homogène; c’est
«le seul moyen de créer pour cette administration des officiers
«capables et à la hauteur de la mission qui leur est confiée.
«Elle aurait l’avantage de vulgariser la connaissance du
«cheval. Pourquoi, d’ailleurs, refuser à l’étude si complexe de
«la science hippique ce qui se fait pour l’étude des mines, des
«forêts et des ponts et chaussées? Pénétré de l’utilité de l’École
«des Haras, le gouvernement russe n’a point hésité à en établir
«une dans le même moment où celle du Pin était supprimée
«par voie d’économie. Elle coûtait à l’État 14,000 francs!»
l’École, malgré ce vœu si pressant, ne fut pas relevée, et par arrêté du 11 septembre 1871 les emplois de surveillants et aspirants ont été remplacés par dix-huit places de stagiaires.
Enfin, l’Assemblée nationale elle-même a déjà été saisie de la question. Dans sa séance du 4 décembre dernier, l’honorable M. de Pompéry a demandé, par amendement au budget, que l’École fût rétablie au moyen des ressources prélevées sur le fond des encouragements. «Depuis qu’il n’y a plus d’Ecole,
«disait-il, les jeunes gens qui se destinent à la carrière ne reçoivent
«plus l’enseignement nécessaire pour exercer utilement
«leurs fonctions; on les place comme surveillants dans des dépôts
«d’étalons, où ils ne sont soumis à aucun enseignement
«sérieux, à aucune discipline. Ils contractent le goût de l’oisiveté,
«qui en fait des êtres incapables et inutiles. Avec un
«semblable personnel, nous n’aurons réellement pas de Haras....»
La Commission reprend, à son tour, la proposition de notre honorable collègue; aux motifs qu’il a fait valoir à la tribune, à tous ceux qui avaient été donnés précédemment et que nous venons de rappeler, s’ajoute cette considération que l’importance de l’Administration des Haras va s’accroître, si l’Assemblée adopte les propositions que nous avons l’honneur de lui soumettre; plus que jamais elle aura besoin d’un personnel qui soit, par la composition, par l’application, par le mérite, à la hauteur de sa tâche. Il faut que les conditions de son recrutement et de son enseignement soient sérieusement appliquées et offrent à l’État, qui lui confie de pareils intérêts, les plus sûres garanties.
Deux graves objections pouvaient être faites et s’opposer à la résolution de la Commission, comme à celle du Conseil supérieur en 1871, lorsqu’à l’ouverture de sa session il fut consulté par le Ministre sur la question du rétablissement de l’École et répondit négativement: d’une part la dépense; d’autre part, la difficulté d’assurer aux élèves des chances suffisantes de placement, dans le mouvement auquel peut donner lieu le renouvellement annuel d’un personnel administratif composé de cinquante fonctionnaires environ. Nous avons déjà dit que la dépense, dans le passé, n’excédait pas le chiffre de 12 à 14,000 francs. D’après l’état qui nous a été fourni par l’Administration, et que nous reproduisons ci-dessous, elle ne sera pas plus considérable a l’avenir. Les emplois de professeurs pourront être, comme autrefois, remplis par des officiers de Haras temporairement détachés; deux ou trois professeurs seulement, n’appartenant pas à l’Administration, recevront un traitement spécial. Les bâtiments existent: on les livrera aux élèves pour leur logement; ils s’y entretiendront à leurs frais.
Quant à la difficulté de trouver dans les cadres du service une place pour tous les élèves, il est d’abord établi que nul ne pourra être admis dans le personnel administratif par une autre porte que celle de l’École. Tout élève, après les deux années d’études, muni d’un diplôme, sera promu suivant son numéro de sortie, et conservera jusqu’à l’âge de trente ans le droit que son tour d’inscription lui confère. A l’âge de trente ans, son droit cesse. C’était l’ancienne réglementation. Tant qu’elle a été en vigueur, il ne s’est pas élevé une seule réclamation, et tous ceux qui ont voulu être placés, l’ont été . Le mouvement ordinaire était, et sera en moyenne, de deux ou trois vacances par an. On pourrait admettre, à chaque promotion, dix candidats; les cours dureraient deux ans, il en sortirait probablement six à sept diplômés; cela suffirait et ne pourrait pas faire craindre d’encombrement, car, il y a toujours des besoins imprévus, des cas extraordinaires; il y a aussi, pour les jeunes gens ayant fait leurs preuves de capacité, bien des chances d’être placés avantageusement dans d’autres établissements publics, dans les écoles de dressage, etc., ou d’entrer chez les particuliers, dans les exploitations agricoles, et enfin d’utiliser pour eux-mêmes dans leurs propres familles le fruit des études faites à l’École.
Ces explications ont déterminé le vote unanime de la Commission.
Un membre toutefois avait demandé si une autre combinaison ne serait pas préférable. Il est question de la reconstitution de l’Institut agronomique de Versailles, une partie de l’enseignement qui y sera donné ferait double emploi avec celui de l’École des Haras. Ne pourrait-on pas, pour réduire la dépense, envoyer les élèves de celle-ci passer deux ans à l’Institut agronomique? Ils feraient ensuite au Pin un stage spécial d’une année, apportant à leur arrivée une somme de connaissances acquises, qui leur assureraient une instruction supérieure à celle qu’ils recevraient autrement.
On a demandé encore s’il ne conviendrait pas que, pour être admis à l’École et y faire le stage d’un an, consacré au cours spécial d’hippologie et d’équitation, les élèves fussent munis de diplômes obtenus dans les écoles vétérinaires ou les écoles supérieures d’agriculture, ou tout au moins qu’ils dussent subir à leur entrée un examen qui en serait l’équivalent?
La Commission a pensé que, dans ce système, les élèves seraient peut-être plus savants, mais qu’il importait davantage qu’ils fussent de bons praticiens; que deux années d’études au moins étaient nécessaires pour des cours tels que ceux de l’équitation, des dressages de toute sorte, etc.; qu’il ne fallait pas, d’autre part, en exigeant des conditions d’admission trop sévères dans une carrière qui n’offre pas de plus sûres ni de meilleures promesses d’avenir, s’exposer à restreindre beaucoup les choix et rendre le recrutement trop difficile.
L’expérience a, d’ailleurs, été déjà faite: l’École des Haras a son passé, ses traditions, et on sait quels résultats elle a produits. Convient-il d’y ajouter des méthodes nouvelles, dont la nécessité est fort contestable, et d’introduire un changement de plus dans une administration qui en a déjà tant subis, et à laquelle chacun, tout en proposant des innovations, recommande la stabilité ?
Ce serait, par exemple, y apporter une grave perturbation, que de donner suite au projet, dont l’ancien Ministre de la guerre paraissait méditer la réalisation, d’après ses déclarations à la tribune, dans notre séance du 4 décembre dernier, et qui consisterait à remplacer l’enseignement de l’École spéciale par celui de l’École de Saumur. Ce projet n’a pas été soutenu dans la Commission. Mais on peut indiquer d’avance les graves objections qui lui seraient opposées.
L’instruction, à l’École de Saumur, doit être exclusivement dirigée vers la carrière militaire; son programme ne peut s’appliquer, même en partie, aux études particulières, très-étendues, qu’exige la carrière des Haras et qui se rattachent à l’histoire naturelle, à l’agriculture, etc...
La science de l’officier des Haras doit comprendre la connaissance du cheval propre à la guerre, les moyens de le produire et de l’élever. Mais le cheval de guerre n’est pas un résultat à part, distinct, sans relation avec les autres éléments de la production générale. Il se rattache, au contraire, par son origine, à toutes les variétés de l’espèce, à toutes les spécialités, même celles dont il semble par ses aptitudes propres s’éloigner davantage. La question des Haras va donc bien au delà du point de vue purement militaire, de quelque importance qu’il puisse être; et les études qu’elle exige doivent embrasser aussi bien les. chevaux de course et de luxe que les chevaux de trait destinés aux travaux agricoles, les races étrangères aussi bien que les races indigènes.
L’achat et l’emploi du cheval de guerre sont évidemment du ressort de l’armée; mais sa création, comme celle de tous les autres chevaux, dont elle ne peut être séparée, est du domaine de l’agriculture.
C’est avec les propriétaires, les fermiers, les éleveurs de toutes les contrées, que l’agent des Haras sera incessamment en rapport; la connaissance de leurs besoins, de leurs mœurs, de leurs usages, des lois et des règlements qui s’y rapportent, lui est indispensable, et ce n’est pas à l’École de Saumur qu’il pourra l’acquérir.
En Prusse, où tout est organisé militairement, les Haras appartiennent au département des affaires agricoles.
En Autriche, il n’y a pas, comme on l’a prétendu, de haras militaires; ils relèvent tous de l’autorité administrative.
Nous pensons qu’il doit en être de même chez nous, et qu’il convient d’assurer à un service, qui est essentiellement d’ordre civil, un recrutement et un enseignement conformes à sa nature et à son objet.
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