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Eugène-Emmanuel Viollet-le-Duc, Edgar Quinet

Les églises de Paris


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066331917

Table des matières

NOTRE-DAME

LA SAINTE-CHAPELLE

SAINT-EUSTACHE

SAINT-ÉTIENNE-DU-MONT

SAINT-SULPICE

VAL-DE-GRACE

SAINT-ROCH

SAINT-GERMAIN-DES-PRÉS

SAINT-GERMAIN-L’AUXERROIS

SAINT-SEVERIN

SAINTE-GENEVIÈVE

LA MADELEINE

NOTRE-DAME-DE-LORETTE

SAINT-VINCENT-DE-PAUL

SAINTE-CLOTILDE

ÉGLISE DE SAINT-DENIS

LE PANTHÉON

Il a été tiré de cet ouvrage50exemplaires sur papier

de Hollande, tous numérotés.


LES
ÉGLISES DE PARIS

Table des matières

NOTRE-DAME

Table des matières


’ÉGLISE cathédrale de Paris est comme les héros, elle a deux histoires, l’une légendaire, l’autre réelle, et comme toujours aussi, la légende est au-dessous de la réalité. Si l’on s’en rapportait aux auteurs les plus anciens qui ont écrit sur Notre-Dame de Paris, le monument que nous voyons aurait été commencé, tout au moins, du temps de Charlemagne, et n’aurait été achevé que sous Philippe le Bel. Il n’aurait pas fallu moins de six siècles environ pour accumuler ces stratifications de pierres. De s’enquérir comment un plan, dressé sous Hercandus, quarante-deuxième évêque de Paris, aurait pu être suivi à travers les siècles et dans un pays aussi prompt aux changements que le nôtre, on ne s’en souciait guère. Cependant, le R.P. Du Breul, qui écrivait en1612, ne laisse pas que d’élever un doute à l’endroit de cette prodigieuse lenteur, et incline à penser que l’évêque Maurice de Sully «l’a possible recommencé du tout». Et, en effet, sur la tombe du digne prélat, placée jadis au milieu du chœur de l’église des religieux de Saint-Victor, on lisait: «Hic jacet R.P. Mauricius, episcopus Parisiensis, qui primus magnam basilicam Sanctæ Mariæ Virginis incohavit. Obiit anno D. 1196, 3idus septembris». Il n’y avait donc point à s’y tromper, Maurice de Sully avait bien commencé ou recommencé, si l’on veut, la cathédrale de Paris. La légende dit encore que l’église est fondée sur pilotis. Corrozet, du Breul, et tant d’autres qui ont copié sans scrupule ces deux auteurs, ont répété cette fable. J’ai même, dans ma jeunesse, entendu un bonhomme prétendre qu’un vieillard, de lui connu, s’était promené en bateau, disait-il, entre les pilotis de la cathédrale. Le fait est que les fouilles n’ont montré nulle part l’apparence d’un pilotage, mais bien de belles et hautes assises de pierres, parfaitement taillées, posées sur le sable de la Seine. La légende veut aussi que les vingt-huit statues colossales qui garnissent la galerie inférieure du portail occidental représentent les rois de France jusqu’à Philippe Auguste, tandis que ces statues sont celles de rois de Juda, considérés comme les ancêtres de la Vierge, l’église cathédrale étant placée sous le vocable de la mère du Sauveur. Mais la légende dit encore bien d’autres choses.

Avant Maurice de Sully, deux églises couvraient à peu près l’espace occupé par la cathédrale actuelle, l’une sous le vocable de saint Étienne, qui était la plus ancienne, l’autre dédiée à la Vierge Marie. L’archidiacre Étienne de Garlande, qui mourut en1142, fit faire des réparations importantes à l’église Sainte-Marie. De ces travaux, il nous reste les beaux bas-reliefs du tympan de la porte Sainte-Anne et quelques voussures, replacés au commencement du XIIIe siècle, lorsqu’on éleva la façade que nous voyons. C’était une habitude assez ordinaire, lorsqu’on reconstruisit à cette époque les grandes cathédrales, de conserver des parties ou des fragments des monuments antérieurs. Le même fait se présente à Chartres, à Bourges, à Rouen.

Si l’on tient compte des difficultés que présentait au XIIe siècle l’érection d’un vaste édifice dans la Cité, alors populeuse, encombrée de palais, d’églises et de maisons, à cette époque où l’on ne possédait que peu de moyens de transport, où les engins faisaient défaut, on peut s’émerveiller de l’activité des constructeurs de Notre-Dame. Commencée en1163, en1182le maître-autel était consacré; en1196, Maurice de Sully, en mourant, laissait5,000livres pour couvrir en plomb la toiture de la partie orientale. Alors le chœur était achevé jusqu’au transsept, la nef était fondée. Continués sous l’épiscopat d’Eudes de Sully et sous celui de Pierre de Nemours, les travaux, à la mort de Philippe Auguste, en1223, étaient presque achevés, l’église était entièrement voûtée et la partie supérieure du portail seule restait à terminer. L’œuvre, interrompue pendant quelques années, reprise en1230, fut complétée vers1235, sauf les flèches en pierre, qui devaient couronner les deux tours et dont les amorces restent en attente depuis cette époque. Mais le colosse, achevé, subit bientôt des modifications notables. Il faut savoir qu’à la fin du XIIe siècle et au commencement du XIIIe, les cathédrales que l’on reconstruisit dans les provinces du nord de la France, avec une prodigieuse ardeur, n’étaient pas seulement des édifices religieux. Les ordres monastiques bénédictins, sapés par saint Bernard, penchaient vers leur déclin. Les communes déjà riches secouaient le joug féodal et s’insurgeaient. Les évêques, dont le pouvoir diocésain, si puissant sous les Mérovingiens et les premiers Carlovingiens, avait été singulière ment amoindri par les établissements monastiques de Cluny, cherchaient à ressaisir ce pouvoir dans toute son étendue; ils comprirent bientôt l’avantage qu’ils pouvaient tirer des tentatives d’affranchissement des communes, et offrirent à celles-ci d’élever dans les villes épiscopales un monument, qui fût à la fois civil et religieux, refuge de la cité, dans lequel pourraient se rassembler les citoyens, sous la protection épiscopale, fût-ce même pour discuter les affaires de la commune. S’appuyant sur un raisonnement médiocre, mais qui eut un plein succès, l’épiscopat prétendait «que l’Église, en vertu du pouvoir que Dieu lui a donné, devait prendre connaissance de tout ce qui est péché, afin de savoir s’il convient de remettre ou de retenir, de lier ou de délier. Dès lors, comme tout procès résulte d’un crime, d’un délit ou d’une fraude, le clergé soutenait avoir le droit de juger toutes les causes, affaires réelles, personnelles ou mixtes, causes féodales ou criminelles». Le peuple ne voyait pas d’un mauvais œil ces empiétements sur le pouvoir féodal laïque ; il trouvait dans les cours ecclésiastiques une manière de procéder moins barbare que celle dont on faisait usage dans les justices seigneuriales. Le combat n’y avait jamais été admis; l’appel y était reçu; on y suivait le droit canonique, qui se rapproche, à beaucoup d’égards, du droit romain; en un mot, toutes les garanties légales que refusaient les tribunaux des seigneurs, on était certain de les obtenir dans ces cours ecclésiastiques. C’est alors que, soutenus par le pouvoir monarchique déjà puissant et qui ne voyait pas sans une secrète satisfaction l’abaissement de la puissance indépendante des ordres religieux et les empiétements sur la juridiction féodale, forts des sympathies des riches populations urbaines, qui se précipitaient vers toutes les issues ouvertes sur les voies de l’affranchissement, les évêques songèrent à doter leurs villes épiscopales d’un monument fait sur un nouveau programme. Ils trouvèrent rapidement des sommes considérables, et jetant bas les vieilles cathédrales, ils commencèrent ces monuments immenses, destinés à réunir autour de la cathedra, de la chaire épiscopale, les populations désireuses de trouver un centre pour leurs assemblées. Cela se passait à la fin du règne de Louis le Jeune et sous Philippe Auguste. C’est, en effet, sous le règne, de ces princes que nous voyons commencer et élever rapidement les grandes cathédrales de Soissons, de Paris, de Laon, de Chartres, de Reims, d’Amiens, de Rouen, de Senlis, de Meaux, de Bourges. Ce n’est plus dans les couvents que les évêques vont demander des architectes; ils les prennent dans la population laïque. L’élan fut prodigieux. L’argent abondait, et ces grandes églises s’élevaient comme par enchantement. Mais l’alliance du haut clergé avec la monarchie, l’influence qu’il prenait dans les cités épiscopales ne tarda pas à inquiéter les barons. Saint Louis reconnut bientôt que, pour échapper aux dangers que les prétentions de la féodalité laïque faisaient courir sans cesse au pouvoir royal, le suzerain aurait affaire à d’autres maîtres et qu’il tomberait bientôt aux mains d’une oligarchie cléricale soumise à Rome. D’un autre côté, les bourgeois des villes ne trouvaient pas dans les cours épiscopales les garanties sur lesquelles ils comptaient, et les excommunications, se mêlant aux procédures, causaient des troubles notables dans les familles et les cités. En1235, la noblesse de France et le roi s’assemblèrent à Saint-Denis pour mettre des bornes à la puissance que les tribunaux ecclésiastiques s’arrogeaient. Il fut arrêté d’un commun accord: 1o que leurs vassaux ne seraient point obligés de répondre en matière civile ni aux ecclésiastiques ni à leurs vassaux, devant le tribunal ecclésiastique; 2o que si le juge ecclésiastique les excommuniait pour ce sujet, il serait obligé de lever l’excommunication par la saisie de son temporel ou de celui qui aurait poursuivi la sentence; 3o que les ecclésiastiques et leurs vassaux seraient contraints de répondre devant les laïques dans toutes les causes civiles de leurs fiefs, mais non de leurs personnes.

Au mois de novembre1246, après que les prétentions des évêques de France, soutenus par les papes, malgré les décisions du roi et des barons, eurent causé des troubles sérieux dans plusieurs villes du royaume, la noblesse rédigea un acte d’union, par lequel elle s’engageait à maintenir ses droits contre le clergé, sans se mettre en peine des excommunications. Les délégués de cette assemblée furent le duc de Bourgogne, le comte Pierre de Bretagne, le comte d’Angoulême, fils aîné du comte de la Marche, et le comte de Saint-Paul. L’acte de délégation, rédigé en latin et en français, témoignait ouvertement que le désir des barons était de réduire les ecclésiastiques à l’état de pauvreté de la primitive Église. «Il est dit en somme que ces seigneurs ligués étaient tous les grands du royaume, et on en parle comme d’une conspiration générale de la France appauvrie par la cour de Rome...» On remarque que saint Louis favorisa cette ligue et en fit sceller l’acte de son sceau. On ajoute même que, suivant l’avis de son conseil, il révoqua la permission qu’il avait donnée au pape de lever de l’argent sur les ecclésiastiques.... D’ailleurs, le roi Louis IX avait institué ses baillis royaux. Ceux-ci, présents dans les cours seigneuriales, toutes fois qu’ils le jugeaient convenable, déclaraient la cause cas royal et la portaient à la cour du roi, qui enlevait ainsi à la féodalité une de ses prérogatives souveraines. C’était une garantie pour les parties, qui trouvaient plus d’équité, plus de lumières dans le parlement du roi que dans les cours féodales. La tentative des évêques avortait; aussi toutes les grandes cathédrales qui ne furent point achevées avant1245ne purent-elles être terminées qu’à grand’peine, quand la construction n’en fut pas interrompue pour toujours.

Alors Notre-Dame de Paris était élevée, sauf les flèches en pierre des deux tours, ainsi que nous l’avons dit tout à l’heure; l’église était entièrement bâtie sur le programme mi-religieux, mi-civil des cathédrales françaises de la fin du XIIe siècle. Elle ne possédait point de chapelles. L’autel seul, au milieu du rond-point de l’abside, était entouré des stalles du chapitre, la chaire de l’évêque dans l’axe. Les collatéraux de cette abside étaient de plain-pied avec le chœur. C’était la basilique antique avec son tribunal, ses galeries latérales à rez-de-chaussée et au premier étage. Le transsept était marqué, mais ne formait point de saillies sur les bas-côtés. Des fenêtres larges, sans meneaux, percées dans les murs des bas-côtés, éclairaient la partie basse de l’église; d’autres baies plus longues, ouvertes sous les voûtes des galeries supérieures, les éclairaient ainsi que la nef centrale; et, enfin, un troisième rang d’ouvertures, également sans meneaux, faisait pénétrer le jour sous les hautes voûtes. Des roses, percées sous les combles des galeries supérieures, occupaient l’espace libre entre les arcs de ces galeries et l’appui des fenêtres supérieures. Cette disposition était simple, large, sévère. La cathédrale, ainsi faite, avait un caractère d’unité et de grandeur que les adjonctions postérieures lui ont fait perdre en partie. Dans ces basiliques, au milieu desquelles l’autel unique semblait présider, se tenaient des assemblées qui n’avaient rien de religieux. Des marchands s’établissaient intérieurement dans les collatéraux. Là, à toute heure du jour, on pouvait se réunir, s’occuper des affaires de la cité. Il faut se rappeler qu’alors tout acte, même civil, se rattachait par un certain côté aux habitudes religieuses; qu’en toute occasion il fallait avoir recours à l’intervention des clercs, et on reconnaîtra que les évêques étaient parfaitement entrés dans l’esprit de leur époque en élevant ces larges abris dont ils occupaient le centre et où il semblait qu’ils dussent être pour toujours les arbitres des intérêts de la cité.

La féodalité laïque et la royauté, réunies cette fois, mirent fin à ce rêve d’une théocratie féodale. Il fallut se résoudre à faire des cathédrales des édifices purement religieux. Les communes, désormais assurées de trouver dans la royauté un pouvoir judiciaire régulier, supérieur aux justices seigneuriales, ayant fait l’expérience des cours où l’excommunication se mêlait aux procédures, ne donnèrent plus d’argent. Cet enthousiasme, que les historiens modernes présentent trop comme exclusivement religieux, s’éteignit comme il s’était allumé, avec les causes qui l’avaient fait naître. La cathédrale de Beauvais, fondée en1225, restait inachevée; celles de Troyes, de Tours, d’Auxerre, commencées en même temps, n’étaient à peu près terminées que beaucoup plus tard. Les constructions de celle d’Amiens, commencées en1220, étaient interrompues vers1240, et ne pouvaient être poursuivies qu’à l’aide des plus grands efforts, pauvrement, en abandonnant même une partie des projets primitifs. La première pierre de la cathédrale de Reims était posée en1212; vers1250, l’œuvre n’était pas entièrement achevée et ne put l’être qu’à grand’peine; encore les flèches des deux tours de la façade occidentale ne furent-elles pas construites.

Paris, centre du pouvoir suzerain, déjà puissamment établi au milieu du XIIIe siècle, devait subir, plus qu’aucune autre ville du domaine royal, l’influence de ces mouvements dans la politique intérieure du royaume. A Beauvais, à Reims (l’histoire en fait foi), les évêques résistèrent et tentèrent de maintenir la suprématie à laquelle prétendaient les cours épiscopales; mais à Paris, rien de semblable. Il paraîtrait, au contraire, que les évêques se seraient résignés, plus facilement que partout ailleurs, à ne voir dans leur cathédrale qu’un édifice purement religieux. Vers1245, déjà les chapelles étaient pratiquées entre les contre-forts de la nef, en supprimant le mur, percé de fenêtres, qui fermait le double bas-côté. Avant cette époque, c’est-à-dire vers1240, le fenêtrage supérieur de la nef et du chœur était changé. Les anciennes fenêtres, agrandies aux dépens des roses percées au-dessus de la galerie, étaient garnies de meneaux. Par suite de cette modification dans la disposition primitive des hautes œuvres, les voûtes de la galerie jadis rampantes pour ouvrir de plus grands jours sur la nef, étaient rétablies de niveau et les anciennes fenêtres du triforium diminuées. Les corniches supérieures étaient refaites avec une forte saillie de feuillages, un chéneau et des balustrades. Un jubé était élevé devant le chœur. Les choses restèrent en cet état jusqu’en1257. Par suite de la construction des chapelles entre les contre-forts de la nef, les deux pignons du transsept, de la fin du XIIe siècle, se trouvaient en retraite de la saillie formée par ces chapelles, ce qui devait produire extérieurement et intérieurement un très mauvais effet. Ainsi que le constate l’inscription sculptée à la base du portail méridional, les pignons du transsept furent démolis et avancés d’une travée en1257. Le maître des œuvres, Jean de Chelles, construisit les deux magnifiques pignons du nord et du midi, et les premières chapelles du chœur, jusqu’à la porte Rouge inclusivement, du côté septentrional, et jusqu’à l’ancienne galerie de communication de l’évêché, du côté méridional. Au commencement du XIVe siècle, l’évêque Matiffas de Bucy fit construire les chapelles du rond-point, entre les saillies des anciens contre-forts de l’église de Maurice de Sully. Quant aux grands arcs-boutants, autrefois à deux volées, l’abaissement des voûtes du triforium en nécessita la construction en une seule volée. Ceux de la nef furent refaits d’après ce dernier tracé, vers1245, au moment où l’on construisait les premières chapelles; ceux du chœur, de1260à1300. C’est aussi à cette dernière date qu’il faut reporter la réfection des fenêtres absidales de la gale rie supérieure.

Comme nous l’avons dit, un jubé avait été élevé devant le chœur, au milieu du XIIIe siècle. La clôture du tour de ce chœur ne fut cependant commencée qu’à la fin du XIIIe siècle, par Jean Ravy, maçon de Notre-Dame, lequel y travailla pendant vingt-cinq ans. L’inscription qui donnait le nom de cet imagier ajoutait que l’œuvre avait été parfaite, en1351, par Jean le Bouteiller. De cette clôture en pierre et de ce jubé il ne reste que les deux parties au nord et au sud, derrière les stalles. Le segment, qui entourait l’abside et dont les sujets ajourés se voyaient du dedans et du dehors du sanctuaire, fut détruit en1699. Lorsque Louis XIV voulut acquitter le vœu qu’avait fait le roi Louis XIII son père, en mettant le royaume de France sous la protection de la Vierge, par lettres patentes du10février1638. Les travaux ordonnés par Louis XIV coûtèrent plus d’un million de livres; terminés une année seulement avant sa mort, ils comprenaient toute une décoration de marbres et de bronze. Le groupe du Christ descendu de la croix, les deux statues de Louis XIII et de Louis XIV, les anges en bronze, les stalles en chêne sculpté et le pavage en mosaïque existent encore. Un autel fort riche avait remplacé le charmant autel du XIIIe siècle, avec ses colonnes en bronze doré, surmontées de statues d’anges, et l’édicule sur lequel était placée la châsse de saint Marcel.

Pour exécuter les travaux ordonnés par Louis XIV, on détruisit encore de magnifiques tombes en bronze, qui se trouvaient placées dans le chœur et qui recouvraient les restes de grands personnages, entre autres d’Isabelle de Hainaut, première femme de Philippe Auguste; de Geofroy, duc de Bretagne, qui mourut en1186; d’une comtesse de Champagne, et d’un certain nombre d’évêques. Une statue en pierre, peinte et couverte d’incrustations de pâtes coloriées, dont on a retrouvé des restes, était dressée à la droite de l’autel, contre un pilier; c’était celle de Philippe Auguste. Des stalles en bois sculpté, fort riches, à dossiers recouverts de cuirs dorés, avaient été élevées, au commencement du XIVe siècle, des deux côtés du chœur. Elles furent détruites et remplacées par les chaires que l’on voit aujourd’hui, lesquelles sont d’ailleurs d’un beau travail.

La Révolution de1792fit subir à la cathédrale de Paris de nouvelles mutilations. Les statues des portails, y compris celles des vingt-huit rois de Juda, qui passaient pour représenter des rois de France, furent jetées bas. Le même sort fut réservé aux nombreuses statues qui, à l’extérieur, étaient placées dans les niches des chapelles du chœur.

En1793, par un arrêté, la Commune de Paris décida que les gothiques simulacres des rois, qui ornaient la façade de Notre-Dame, seraient renversés, ainsi que les effigies en marbre ou en bronze. Cependant, à la fin de l’an II, le citoyen Chaumette réclama en faveur des arts et de la philosophie; il affirma que l’astronome Dupuis avait établi son système planétaire en consultant les sculptures de l’une des portes de la cathédrale. Le conseil municipal décréta donc que Dupuis serait adjoint à l’administration des travaux publics, afin de conserver les monuments dignes d’être transmis à la postérité.

Il faut constater d’ailleurs que les populations des grandes villes du Nord de la France aimaient leurs cathédrales et voyaient encore en elles, suivant le programme de leur édification, le monument de la cité. Les fureurs populaires s’acharnaient à détruire les églises abbatiales, mais elles respectaient les cathédrales. La plupart de ces monuments conservaient même leur belle statuaire. Reims, Chartres, Amiens étaient heureusement préservés de toute mutilation. Sur un panneau de porte de cette dernière église, on lisait encore, il y a quelques années, cette phrase gravée avec la pointe d’un canif: «Les républiquain (sic) Lillois ont trouvé de toute indignité de laisser dans un temple de la Raison, tant de hochet (sic) du fanatisme. Signé: Dubois, 2e année républicaine.»

Les vitraux qui décoraient les fenêtres de la cathédrale de Paris avaient été enlevés par ordre du chapitre, dès1741, et remplacés par des verres blancs avec bordures fleurdelisées. Seules, les trois roses conservaient leurs verrières coloriées. Quelques travaux intérieurs furent ordonnés par Napoléon Ier avant le sacre. On éleva un maître-autel; le sanctuaire fut clos de grilles en fer avec socle en marbre. Des ambons, également en marbre, remplacèrent les débris du jubé construit par le cardinal de Noailles, à la place qu’occupait l’ancien jubé du XIIIe siècle.


CHŒUR DE NOTRE-DAME DE PARIS AU XIIIe SIÈCLE

Notre-Dame de Paris renfermait des monuments dont la destruction, fort regret table, ne peut être imputée tout entière aux dernières années du XVIIIe siècle. Parmi les monuments enlevés en1792, l’un des plus intéressants était la statue équestre de Philippe de Valois. Ce prince, après la victoire de Cassel, revenant à Paris, était entré à cheval, entouré de ses barons, dans l’église Notre-Dame, dédiant ainsi son harnois royal à la Vierge. En mémoire de ce fait, une statue équestre avait été érigée sur deux colonnes, contre le dernier pilier sud de la nef. Cette image était revêtue des armes mêmes du prince, chanfreins, hoqueton, haubert, etc. On voyait encore ce précieux monument en1792, et il n’est pas besoin de faire ressortir l’intérêt qu’il aurait pour nous aujourd’hui, puisque nous ne possédons pas un seul harnois de guerre du XIVe siècle. D’autres monuments consacraient aussi certains faits importants dont la vieille église avait été le témoin. Les drapeaux enlevés par les armées françaises étaient suspendus au niveau des galeries hautes; mais, par une attention qui fait honneur à notre pays, ces signes de victoires étaient enlevés pendant la paix.

Si les piliers de Notre-Dame de Paris avaient une voix, ils raconteraient toute notre histoire, depuis le règne de Philippe Auguste jusqu’à nos jours. De combien d’événements n’ont-ils pas été les témoins! C’est sous les voûtes de cette église que saint Dominique prêcha, après une apparition de la Vierge, dit la légende; que le comte de Toulouse, Raymond VII, vint abjurer l’hérésie, nu, en chemise auprès de l’autel. C’est là que Henri VI d’Angleterre fut couronné roi de France, en1431; qu’en1436fut chanté le Te Deum, à l’occasion de la reprise de Paris par les troupes de Charles VII.

Pendant la domination des Seize, les galeries de l’église servaient d’habitation aux troupes populaires de la Ligue, qui, à la voix des clercs, sortaient de ce casernement d’un nouveau genre pour courir sus aux Politiques et entretenir la terreur parmi les bourgeois paisibles.

Mariages, baptêmes, obsèques, serments et vœux éternels, bientôt démentis par d’autres vœux et d’autres serments; fêtes populaires, fêtes royales; chants d’allégresse et de deuil; apologies et anathèmes; oraisons funèbres pour les rois et pour les morts à l’attaque de la Bastille; culte de la déesse Raison et des théophilanthropes; réinstallation du culte, en1802; sacre de Napoléon Ier et baptême de princes au berceau, qui ne devaient point régner; la vieille église, impassible, fut un abri protecteur pour tant de misères et de splendeurs, pour les espérances et les malheurs de la population parisienne. Aussi ne faut-il pas s’étonner si le peuple de Paris a conservé pour ces pierres séculaires une vénération qui ne se démentit jamais. C’est le lien visible qui le rattache à un passé plein de grandeur, même pendant la tourmente; ce sont ses titres de noblesse. Peu d’entreprises furent plus populaires que celle de la restauration de Notre-Dame. Les travaux, commencés sous le règne du roi Louis-Philippe, en1845, à la suite d’un vote des Chambres, furent continués pendant la République, conduits avec des ressources plus étendues et achevés sous le règne de Napoléon III. Des souscriptions, recueillies avec un esprit de suite et un zèle peu communs par les archevêques de Paris, la fabrique et l’archiprêtre actuel de la cathédrale, ont permis de rendre à l’intérieur de l’église son lustre ancien. Les chapelles ont été peintes, le mobilier a été renouvelé, le trésor s’est enrichi d’objets précieux par le travail et la matière, si bien qu’après tant de mutilations et de spoliations, Notre-Dame redevient l’église métropolitaine digne d’un grand pays. Bientôt isolée au milieu de larges espaces, de jardins, de promenades, ayant sous son ombre l’Hôtel-Dieu reconstruit à neuf, l’archevêché et les services nécessaires au culte, au centre du Paris nouveau, elle montrera que ces premiers constructeurs prévoyaient les destinées futures de la grande ville, puisqu’ils avaient su lui donner cette grandeur et ce noble aspect.

La façade de Notre-Dame de Paris passa, de tous temps, pour un chef-d’œuvre. Seule, parmi nos grandes cathédrales françaises, elle présente un caractère d’unité parfaite et cette puissance que l’heureuse et savante combinaison des lignes peut donner. Là, point de confusion dans la composition des diverses parties, tout est clair pour les yeux. L’iconographie de cette grande page se lit facilement. Dans les ébrasements et voussures de la porte centrale, dite porte du Jugement, se résume l’épopée chrétienne. Sur le trumeau apparaît la statue colossale du Christ homme, enseignant; ses pieds portent sur le lion et le dragon. Les petits bas-reliefs sculptés dans le socle représentent les Arts libéraux. Des deux côtés, les douze apôtres debout sur les figures symboliques de leur martyre ou des qualités qui les distinguent; c’est ainsi que sous saint Mathieu on voit un personnage écartant ses cheveux pour mieux entendre la parole évangélique. Deux rangées de médaillons en bas-reliefs présentent, au-dessus du socle, les douze Vertus et les douze Vices qui leur sont opposés. Les Vertus portent leur blason. Les vierges sages et les vierges folles se détachent sur les deux jambages, à la droite et à la gauche du Christ. Au-dessus, dans le premier linteau, commence la scène du Juge ment dernier. Deux anges sonnent de la trompette, et les morts sortent de leurs tombeaux; rois, chevaliers, évêques, nobles dames, vilains, répondent à ce suprême appel. La seconde zone figure le pèsement des âmes; l’archange Michel tient la balance portant une âme dans l’un de ses plateaux; des démons pèsent sur l’autre. A droite de l’archange, les élus, représentés par des personnages uniformément vêtus de longues robes et coiffés de couronnes, regardent le ciel qui s’ouvre pour eux. A sa gauche, des démons entraînent aux enfers une file de damnés liés par une longue chaîne. Ceux-ci conservent les vêtements de leur état dans le monde. On voit des femmes, un évêque, un roi, un chevalier, des clercs et des laïques, pêle-mêle; la terreur et l’angoisse se peignent sur leur visage, tandis que du côté des élus l’expression des têtes est tout empreinte de sérénité et de joie.

Dans la partie supérieure du tympan, le Christ assis, les pieds reposant sur la terre, nu jusqu’à la ceinture, montre ses plaies. Deux anges debout, placés aux côtés, du Juge suprême, tiennent dans leurs mains les instruments de la passion comme pour rappeler aux réprouvés la rédemption dont ils n’ont pas su profiter. Derrière les anges sont agenouillés la Vierge et saint Jean intercédant pour les hommes. Comme encadrement de cette scène, six rangs de voussoirs forment archivolte sur le tympan et complètent la composition. Deux de ces cordons représentent des anges à mi-corps, comme une auréole autour du Christ. Le troisième contient les prophètes, le quatrième les docteurs, le cinquième les martyrs, le sixième les vierges. Au bas des voussures, à la droite du Christ, on voit un ange, des élus, Abraham; à la gauche, l’enfer.

La porte de gauche, sous la tour du nord, dite porte de la Vierge, est une composition des plus remarquables et qui peut être considérée comme le chef-d’œuvre de l’école de statuaire française au commencement du XIIIe siècle. Les bas-reliefs et statues du tympan, qui représentent les prophètes, la mort de la Vierge et son couronnement, sont traités avec une ampleur de style et une perfection d’exécution peu ordinaires. Quant à la porte de droite, dite porte Sainte-Anne, elle est en grande partie composée de fragments de l’église restaurée par Étienne de Garlande, vers1140. Son tympan, son trumeau, une partie des voussures et les statues des ébrasements appartiennent à la plus belle école de cette époque. Ces fragments ont été encastrés dans l’architecture de la façade et complétés avec adresse par l’architecte du XIIIe siècle, désireux de conserver des objets d’art qui passaient, non sans raison, pour des œuvres de valeur. Entre ces trois portes, dans de larges niches ménagées au devant des contre-forts, se dressent quatre statues colossales: saint Étienne, l’Église, la Synagogue et saint Denis. Puis au-dessus, la longue file des rois de Juda forme un magnifique cordon séparant la première ordonnance de la façade des parties supérieures. Des statues isolées couronnent la galerie des rois. Elles représentent la Vierge accompagnée de deux anges; Adam et Ève. Cet ensemble, la rose qui s’ouvre entre les tours, les baies inférieures de ces tours, resplendissaient de couleurs et de dorures dont on voit encore de nombreuses traces. En 1490, un évêque arménien nommé Martyr, étant venu en France, a laissé une relation de son voyage. Ce prélat, qui avait vu un grand nombre de monuments et qui devait être habitué aux splendeurs des églises d’Orient, est émerveillé devant la grandeur majestueuse et la richesse de cette façade de Notre-Dame, éclatante de couleur et d’or. Il faut s’arrêter un moment devant en face des vantaux des deux portes de la Vierge et de Sainte-Anne, couverts de pentures en fer forgé d’un merveilleux travail. La légende prétend que le serrurier qui s’était chargé de ferrer ces portes, désespérant de réussir dans l’ouvrage qu’il avait entrepris, s’adressa au diable, lequel consentit à faire les pentures à la condition, bien entendu, de se payer avec l’âme du forgeron. Le marché portait que les trois portes seraient ferrées. Le diable remplit exactement les conditions du marché; les deux portes latérales furent ferrées sans difficulté, mais impossible de poser les pentures sur les vantaux de la porte centrale, parce que c’est par cette porte que passe le saint Sacrement les jours de procession. Ainsi, toutes les clauses de l’engagement n’ayant pas été remplies, le serrurier garda son âme et le diable en fut pour ses deux portes, qui seules restèrent garnies de leur magnifique ferronnerie. Il faut dire que la légende ne date que du XIVe siècle, et que les pentures appartiennent à la ferronnerie du commencement du XIIIe. Nous espérons que rien ne s’opposera à ce que les pentures de la porte centrale, bientôt terminées, soient attachées aux vantaux qui les attendent depuis si longtemps.

C’est au coucher du soleil, pendant les beaux jours, qu’il faut voir le grand portail de Notre-Dame. Son front s’illumine des couleurs les plus chaudes, les verrières semblent jeter des étincelles; ces myriades de figures, ces êtres étranges qui garnissent les galeries, paraissent s’animer comme un mystérieux concert. Rien d’ailleurs, dans cet ensemble, n’est abandonné au hasard ou à la fantaisie, ainsi qu’on le répète trop souvent, ignorants que nous sommes des choses du moyen âge. Tout se tient dans ces grandes compositions; la science et l’art se prêtent un appui mutuel. L’architecte, le sculpteur, le peintre, le verrier ont travaillé, inspirés par une seule pensée; et s’ils n’ont point, le plus souvent, laissé leur nom sur ces œuvres, ils ont su, bien mieux, y graver ce caractère de grandeur et d’unité dont nous poursuivons vainement l’expression aujourd’hui, préoccupés que nous sommes de notre personnalité et d’un succès éphémère. C’est encore un jour de fête nationale qu’il faut s’acheminer vers Notre-Dame, quand les portes de la grande façade engloutissent cortèges brillants, peuple, soldats, que les cloches sonnent à toute volée, que gronde l’artillerie, et que sous ses larges nefs se répand une mer vivante. C’est alors qu’on a le sentiment de sa grandeur et qu’on ne saurait sans émotion coudoyer ces piliers, témoins impassibles de la vie d’un des peuples les plus agités de la terre.

Quand, au-dessus de cette foule, des milliers de lumières dorent l’atmosphère poudreuse, que les vitraux jettent des lueurs nacrées, que résonnent les grandes orgues, la vieille église paraît se réveiller et participer à la vie, aux sentiments du peuple qu’elle abrite. Ce n’est pas par la richesse des marbres, par l’éclat des peintures que ce grand vaisseau séduit les yeux, mais par l’harmonie parfaite de ses lignes, le juste rapport entre l’ensemble et les détails. Fait pour l’homme, le monument le protège, mais ne l’écrase pas sous sa puissante masse par le luxe des matières rares et curieuses. Grand problème d’architecture que ces maîtres du moyen âge ont su résoudre!

Autrefois, devant la façade, existait une plate-forme qu’on appelait le Parvis, au niveau du pavé de l’église. Ce parvis clos de barrières, s’élevait de deux mètres environ au-dessus des voies environnantes de la berge de la Seine. On y montait encore par treize marches, du côté de la rivière, au commencement du XVIIe siècle. Peu à peu le sol environnant s’étant élevé, le parvis ne fut plus distingué que par la clôture qui en marquait le périmètre: celle-ci disparut à son tour pendant le dernier siècle. Lorsqu’en1847on voulut abaisser le sol de la place pour dégager la façade, on trouva presque immédiatement, sous le pavé, des constructions romaines des bas temps dépendant d’un vaste édifice. Ces constructions s’étendent sous l’église et montrent leurs débris jusque vers le chevet, où furent découverts les curieux fragments de sculpture déposés au musée de Cluny.

LA SAINTE-CHAPELLE

Table des matières

La Cité renfermait autrefois un grand nombre de paroisses disparues aujourd’hui. Les habitations particulières auront même bientôt fait place à des monuments publics. Ainsi, s’accomplit, après dix-sept cents ans d’existence, la destinée réservée à toutes les grandes villes qui, de leur berceau, firent la cité sacrée, l’acropole, le forum. De ses monuments anciens, la Cité ne renferme que Notre-Dame et certaines parties du Palais, résidence des princes suzerains jusqu’au XIVe siècle, puis Parlement, aujourd’hui Palais de Justice, composé bizarre de constructions appartenant à tous les âges, depuis le XIIIe siècle jusqu’à notre époque. Cette agglomération de bâtiments est comme un résumé de notre architecture depuis saint Louis jusqu’à Napoléon III, au milieu desquels s’élève la Sainte-Chapelle.

Le saint roi ayant acquis, en1241, de Baudouin II, empereur de Constantinople, la couronne d’épines et un morceau de la vraie croix, voulut placer ces saintes reliques dans un oratoire digne de les recevoir. L’architecte, Pierre de Montereau, fut chargé de la construction. Commencée en1245, trois ans suffirent pour élever la Sainte-Chapelle, qui fut consacrée le25avril1248. Nos moyens expéditifs et nos engins modernes nous permettraient à peine d’obtenir un pareil résultat. La Sainte-Chapelle est divisée en deux étages; la chapelle basse et la chapelle haute; la première placée sous le vocable de la sainte Vierge, la seconde sous le vocable de la sainte Couronne et de la sainte Croix. Tout le bâtiment est construit en pierre de liais, dit cliquart, d’un beau grain, et présente le spécimen le plus complet et le plus pur, peut-être, de l’architecture religieuse du milieu du XIIIe siècle. Les deux étages sont voûtés en arcs d’ogives. Pour diminuer la portée des arcs de la chapelle basse et ne pas prendre trop de hauteur, ces voûtes reposent sur des colonnes isolées et forment ainsi un bas-côté étroit autour du vaisseau, éclairé par des roses-fenêtres qui remplissent tout l’espace laissé sous les formerets. Cette disposition originale donne une élégance singulière à cette œuvre qu’on eût pu prendre, sans cela, pour une crypte. Les parois de la chapelle haute, dont le pavé était de niveau avec celui des appartements royaux, ne présentent aux regards que des faisceaux de colonnettes entre lesquels brillent des verrières éclatantes de la plus harmonieuse coloration. Une riche arcature garnit le soubassement sous les appuis des fenêtres, et, derrière l’autel unique, s’élève une clôture ajourée, avec plate-forme, sur laquelle étaient placées les saintes reliques protégées par un édicule en bois. Deux retraits ménagés entre les contre-forts, à droite et à gauche, étaient destinés à recevoir les sièges du roi et de la reine; car la chapelle haute était réservée au souverain et à sa cour, tandis que la chapelle basse devait contenir les familiers. Un porche à deux étages et auquel on arrivait latéralement par les galeries du palais dessert les deux chapelles.

Les statues des douze Apôtres sont adossées aux piliers de la chapelle haute, au niveau de l’appui des fenêtres. Supportées par des culs-de-lampe et surmontées de dais, elles rompent la sécheresse des lignes verticales de ces piliers. Richement peintes, dorées et revêtues de pâtes coloriées, elles détachent, sur les mosaïques lumineuses des verrières leurs tons vigoureux d’or et d’émaux, présentant ainsi comme une zone animée au-dessus du soubassement.

Au nord de la Sainte-Chapelle s’élevait, avant l’incendie qui, en1776, détruisit une partie du Palais, un petit édifice à deux étages destiné au trésor des chartes et au service de la sacristie. C’était une gracieuse construction due également à Louis IX. Reliée à la chapelle royale par une courte galerie qui existe encore, son voisinage faisait ressortir la grandeur du vaisseau principal et composait avec celui-ci un ensemble de l’effet le plus pittoresque. Bien que le sinistre de1776n’eût pas entamé le trésor des chartes, on jugea bon alors de le démolir pour donner à la cour du Mai un aspect symétrique et pour reproduire, à gauche de cette cour, en façon de pendant, la galerie qui longe la grand’salle des Pas-Perdus. Ce culte prodigieux pour la symétrie, plus fatal à nos édifices anciens que ne l’ont été les fureurs populaires, la foudre et l’action du temps, fit cacher, derrière un lourd placage d’architecture, tout un côté de l’oratoire de saint Louis, autrefois dégagé. Du côté sud, les bâtiments de la police correctionnelle, élevés il y a une vingtaine d’années, diminuèrent la largeur de l’ancienne cour; de sorte qu’aujourd’hui, contrairement à ce qui s’est pratiqué pour tous nos monuments parisiens, la Sainte-Chapelle, engagée plus qu’elle ne le fut jamais, ne laisse voir d’aucun côté ses belles proportions d’ensemble, demeure comme ensevelie au milieu d’amas de pierre froids et tristes, et ne montre qu’à grand’peine ses œuvres hautes par-dessus des toits et de lourds tuyaux de cheminée. Le passant cherche le long de ces murs monotones l’issue qui lui permet d’arriver au pied de l’édifice de saint Louis, signalé au loin par sa flèche dorée, et ne peut deviner où cet édifice prend racine.

Le roi Louis XI fut le premier qui apporta quelques modifications au plan de Pierre de Montereau. Le soupçonneux monarque ne se souciait point d’occuper le réduit ouvert qui, dans la nef haute, recevait le prie-dieu royal de ses prédécesseurs. Il fit construire, au midi, à la gauche de l’autel, entre deux contre-forts, un petit oratoire fermé avec une sorte de meurtrière, pour avoir vue sur l’officiant. Soit que les œuvres hautes de la Sainte-Chapelle fussent dégradées par le temps, soit qu’un incendie, dont l’histoire ne fait pas mention, eût détruit ses combles, Charles VIII y fit exécuter des travaux importants de restauration. La rose fut entièrement reconstruite et garnie de nouvelles verrières; les clochetons qui terminent les deux escaliers de la façade furent refaits, ainsi que la charpente du comble et la flèche en bois recouvert de plomb.

On prétend que le roi Louis XII, étant goutteux et voulant arriver aux chambres du Palais et à la chapelle haute en litière, fit élever le joli degré à rampe droite, douce et voûtée, qui longeait le flanc sud de la chapelle royale. Sous Henri II, un jubé en marbre sépara la nef haute en deux parties.


SAINTE-CHAPELLE AU XVIIIe SIÈCLE

Le26juillet1630, un incendie causé par la négligence des plombiers, dévora la charpente du comble et de la flèche qui, en tombant effondra la voûte de l’escalier dû à Louis XII. Ce sinistre étant réparé tant bien que mal, les voûtes du degré ne furent point refaites. Des échoppes occupées par des libraires s’élevèrent entre ses piliers calcinés. C’est sur cet escalier à demi ruiné que Boileau a transporté le champ de bataille de son Lutrin.

Les choses restèrent à peu près en cet état jusqu’à la fin du siècle dernier. Une couverture en bois avait été seulement placée sur les tronçons des piles du degré de Louis XII.

Pendant la Révolution, la Sainte-Chapelle devint un club, puis un magasin à farines, puis un dépôt des archives judiciaires, usage qui lui fut conservé jusqu’en1837, époque où commencèrent les travaux de restauration. Après trente ans, ces travaux sont arrivés à leur terme, et le monument de saint Louis a repris son aspect premier. Bien entendu, les ouvrages de Charles VIII ont été conservés, et la flèche a été reconstruite suivant la forme de celle du XVe siècle, car il n’existe aucun renseignement sur le clocher primitif.

Les verrières ne composent pas seules la décoration coloriée de la Sainte-Chapelle; les piliers, l’arcature et les voûles sont couverts de peintures et de dorures qui donnent au vaisseau l’aspect d’une immense châsse. Des gaufrures et des fonds de verre, treillissés d’ornements d’or, ajoutent au précieux de cet intérieur splendide. C’est une harmonie chaude de tons transparents et sourds, de touches brillantes et de reflets d’or qui vous transportent en dehors de la réalité. La coloration des piliers et des voûtes, fondue dans l’éclat translucide des verrières, acquiert une telle légèreté, que cet ensemble paraît sortir des conditions terrestres de stabilité. L’architecte, en reportant la poussée des contre-forts tout entière à l’extérieur, en en garnissant l’intervalle de verrières puissamment coloriées, savait bien qu’il obtiendrait cet effet prodigieux, réseau de filigranes d’or sertissant des pierres précieuses. Au fond de la chapelle brille, dans l’atmosphère diaprée, le grand tabernacle d’or qui protégeait le précieux reliquaire. C’était là, sur cette plate-forme ruisselante d’émaux et de reflets métalliques que saint Louis montait, à certains jours, pour montrer la couronne d’épines aux fidèles remplissant la nef et au peuple qui se tenait dans la cour du palais. Un panneau de verre blanc avait été réservé dans la fenêtre du fond pour permettre cette exhibition, réservée au roi seul.

Des tombes de pierre gravées composent presque entièrement le pavage de la chapelle basse; elles recouvraient les cercueils des principaux dignitaires de la chapelle royale, et parmi ces tombes on distingue celle de Jacques Boileau, chanoine, frère du poëte, et qui mourut en1716.

Une fois l’an, une messe est célébrée dans la Sainte-Chapelle à l’occasion de la rentrée des cours après les vacances.

Les églises paroissiales de l’ancien Paris de Philippe Auguste et de Charles V étaient très nombreuses et petites. Dans l’enceinte de la populeuse ville l’espace était rare. Des oratoires et chapelles dépendant d’hôpitaux et de collèges permettaient encore à la foule des fidèles de se disséminer sur un grand nombre de points. Parmi ces chapelles, la plus ancienne et la plus remarquable par le style de son architecture est certainement la petite église de SAINT-JULIE-LE-PAUVRE, dépendance aujourd’hui de l’Hôtel-Dieu, sur la rive gauche. Cet édifice, dont les fondations remontent aux premiers siècles de l’ère chrétienne, puisque Grégoire de Tours le cite déjà comme une basilique, fut reconstruit plusieurs fois. L’édifice actuel remonte à la fin du XIIe siècle (1170environ), et les détails de son architecture ont une parfaite analogie avec ceux de la partie ancienne de Notre-Dame. Très simple à l’extérieur, la petite église de Saint-Julien fournit un exemple excellent de cette belle école du XIIe siècle dont l’abside de Saint-Germain-des-Prés est, à Paris, le plus ancien spécimen, et dont nous retrouvons des restes à Saint-Denis.

Il est, chez les peuples, des moments de floraison pendant lesquels la marche des événements politiques, les travaux de l’intelligence, le besoin d’expansion, le développement des arts, la puissance militaire composent un ensemble complet et harmonique. L’histoire antique et l’histoire des temps modernes présentent de ces points brillants signalés comme des fanaux à travers la pâle lueur des faits d’un ordre secondaire. On aime à fixer le plus longtemps possible ses regards sur ces époques privilégiées, et l’on se demande quelles sont les causes qui ont produit ces grandeurs soudaines: on voudrait les faire renaître. Les diverses expressions de l’art, pendant ces périodes d’expansion, prennent un caractère tranché qui permet de les reconnaître aisément à travers les siècles sans jamais vieillir; car c’est le privilège des œuvres d’art qui sont l’expression exacte d’un état de la civilisation, de conserver une jeunesse éternelle. Telle est l’architecture des Grecs pendant la brillante et trop courte phase de leur histoire; telle est celle de l’Ile-de-France pendant les XIIe et XIIIe siècles.

De tant de monuments élevés alors, il ne nous reste guère que des églises, quelques châteaux ruinés, des débris épars, monastères, hospices. Paris, centre d’activité, colosse sans cesse rebâti, ne conserve qu’un petit nombre de ces édifices dus aux écoles laïques des XIIe et XIIIe siècles. Si nous laissons de côté Notre-Dame, Saint-Julien-le-Pauvre, le chœur de Saint-Germain-des-Prés, celui de Saint-Martin-des-Champs, quelques traces conservées à Saint-Séverin, nous ne trouvons plus dans nos églises que des restes, très altérés d’ailleurs, des XIVe et XVe siècles, restes sans valeur comme art, affadis par des restaurations continuelles faites sans goût et sans intelligence. Les paroisses de Saint-Merri, de Saint-Leu, de Saint-Nicolas-des-Champs, de Saint-Laurent, de Saint-Gervais, ne présentent qu’un intérêt très secondaire à l’artiste et à l’archéologue. Gênées par l’espace, leurs plans sans développements, contournés, font penser à ces fruits qui mûrissent entre les barreaux d’un treillage. La place était trop rare pour ne point profiter de toute celle dont on pouvait disposer, et il ne s’agissait pas de chercher des combinaisons symétriques. La richesse même des paroisses du vieux Paris fut pour les églises une cause de mutilations. Depuis le XVIIe siècle, notamment, elles eurent à subir des transformations de tous genres; boiseries malséantes, placages de marbres, mobilier à la mode du jour, enlèvement de vitraux pour donner de la lumière, tableaux accrochés aux piliers, vinrent modifier ou masquer leur vieille architecture. La Révolution, en enlevant ces superfétations, les laissa nues, couvertes de plaies, dévastées; et depuis lors les réparations tentées n’ont pas toujours été heureuses. La grande pensée d’unité qui présida, dans l’origine, à la construction de ces monuments religieux, était perdue après la Renaissance; et, pour s’en convaincre, il suffit de parcourir les Guides qui, depuis le XVIIe siècle, ont parlé de ces monuments.

Ce qui occupe les auteurs, ce sont les tableaux, les objets mobiliers, les orgues, certains détails nouveaux; comme si les églises étaient des musées ou des magasins de bric-à-brac. Cependant la Renaissance sut encore élever, à Paris, de beaux monuments religieux; Saint-Eustache, Saint-Étienne-du-Mont en fournissent la preuve.

SAINT-EUSTACHE

Table des matières

Saint-Eustache n’était jusqu’au XVIe siècle qu’une chapelle dédiée à sainte Agnès, dont l’importance s’était accrue successivement par suite de l’extension du quartier qui l’entourait. Ce fut en1532que le prévôt de Paris, Jean de la Barre, posa la première pierre de l’église actuelle. L’architecte était un certain David. Les travaux, commencés par la nef, ne furent continués qu’avec lenteur; il est à croire même qu’ils restèrent en suspens lors des guerres religieuses, puisque le chœur ne fut commencé qu’en1624, en suivant scrupuleusement, d’ailleurs, les projets primitifs. La façade, dont le rez-de-chaussée fut élevé probablement par l’architecte auteur du projet, resta inachevée. Ces œuvres inférieures, qui rappelaient le style des deux portails nord et sud, furent démolies au commencement du XVIIIe siècle et remplacées par le lourd portail que nous voyons aujourd’hui, dont chacun peut constater la médiocrité, et qui est attribué à Mansard.

Le plan de Saint-Eustache est exactement celui d’une église gothique; le système de structure adopté est encore le système admis pendant le moyen âge en France: voûtes contre-boutées par des arcs-boutants, bas-côtés avec triforium au-dessus, chapelles latérales et absidales, flèche en charpente et plomb au centre du transsept, contre-forts avec pinacles pour assurer la stabilité, chénaux aux gargouilles saillantes. Cependant, si l’architecte n’a rien inventé, quant au plan et aux dispositions générales, il a prétendu innover dans les détails. Repoussant la courbe en tiers-points, vulgairement appelée ogive, il a adopté pour les fenêtres hautes la forme elliptique, ce qui n’est pas heureux. Ses contre-forts simulent des pilastres composites et, à l’intérieur, les piliers présentent la plus étrange superfétation de pilastres et de colonnes qu’il soit possible d’imaginer. L’effet d’ensemble de cet intérieur ne laisse pas cependant de produire une impression de grandeur élégante qui séduit. Ces collatéraux élevés répandent dans le vaisseau une belle lumière, heureusement répartie. Il y a bien dans tout cet intérieur une affectation théâtrale, le désir évident de surprendre, et si ce vaisseau était entièrement recouvert de peintures, si les fenêtres étaient garnies de vitraux légèrement coloriés, l’intérieur de l’église Saint-Eustache aurait toute l’apparence d’un palais de fées, sinon d’une église catholique. Cet intérieur, très grand déjà, grandirait encore par une bonne entente d’harmonie de tons. Qu’on imagine tout un système de coloration commençant, dans les parties inférieures, par des tons solides et chauds et devenant de plus en plus délicats et légers à mesure que l’on s’élèverait, avec quelques éclats d’or sur les points saillants; que l’on voile, par la pensée, les jours des fenêtres par des vitraux d’une transparence nacrée, l’effet général serait merveilleux. L’architecte de Saint-Eustache, en projetant son édifice, avait-il eu cette pensée? C’est à croire, car l’architecture intérieure ne paraît composée que pour s’aider de la peinture.

Quelques chapelles seulement furent peintes pendant le XVIIe siècle, restaurées et complétées depuis peu, mais d’après un principe étranger au style adopté dans le monument. Ces peintures, en effet, d’un aspect lourd et peu harmonieux, quel que soit d’ailleurs leur mérite, ne se rattachent point à l’architecture et ne la font point valoir.

Il faut examiner avec attention le portail nord du transsept de Saint-Eustache: c’est une des œuvres les plus remarquables du XVIe siècle. Les proportions de ce grand pignon, l’étude des détails, leurs rapports avec l’ensemble indiquent un artiste consommé dans son art. Malheureusement, ce portail s’élève au fond d’une rue étroite et blaise qui permet difficilement d’en saisir l’ensemble d’un coup d’œil.

Si, dans ces monuments religieux de l’époque de la Renaissance on ne retrouve plus cette verdeur juvénile, ce savoir du constructeur, cette variété de moyens. qui charment dans les édifices du XIIe et du XIIIe siècle et qui en font un sujet perpétuel d’études, on y reconnaît encore une fertilité d’invention, originalité native qui peut-être nous manquent aujourd’hui.

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Дата выхода на Литрес:
16 января 2025
Объем:
171 стр. 20 иллюстраций
ISBN:
4064066331917
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