Читать книгу: «Le Parc de Mansfield»

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Les Trois Cousines

e-artnow, 2019

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ISBN  978-80-273-0241-3

CHAPITRE I.

Il y a une trentaine d’années, miss Maria Ward, de la petite ville d’Huntingdon, n’ayant que sept mille livres sterling pour fortune, eut le bonheur de captiver sir Thomas Bertram, propriétaire du parc de Mansfield dans le comté de Northampton, et de se trouver par-là élevée au rang d’épouse d’un baronet, avec tous les agrémens et l’importance d’une belle maison et d’un grand revenu. Tout Huntingdon se récria sur les avantages d’un tel mariage ; l’oncle de miss Maria lui-même, qui était un homme de robe, reconnut qu’elle aurait dû posséder trois mille livres sterling de plus pour pouvoir y prétendre avec quelque raison. Elle avait deux sœurs qui, aussi jolies qu’elle, paraissaient devoir se ressentir de son élévation ; mais il n’y a pas dans le monde autant d’hommes d’une grande fortune, que de jolies femmes qui les méritent. Miss Ward, l’aînée des sœurs de miss Maria, après avoir attendu cinq ou six ans, fut obligée de s’attacher au révérend monsieur Norris, ami de son beau-frère, qui n’avait que fort peu de biens ; et miss Fanny, la plus jeune des trois sœurs, fut encore plus mal partagée. Le mariage de miss Ward ne fut pas toutefois désavantageux : sir Thomas s’étant trouvé heureusement à même de procurer à son ami le presbytère de Mansfield, et monsieur et madame Norris commencèrent leur carrière de félicité conjugale avec un revenu de près de mille livres sterling par an. Mais miss Fanny se maria tout à fait contre le gré de sa famille, en s’unissant à un lieutenant de marine, sans éducation, sans fortune, et sans aucune protection. Elle pouvait difficilement faire un plus mauvais choix. Sir Thomas avait le désir de voir toutes les personnes qui étaient liées à sa famille dans une situation respectable, et il aurait volontiers cherché à améliorer celle de la sœur de lady Bertram ; mais avant qu’il eût trouvé quelque moyen d’y réussir, une rupture absolue entre les deux sœurs avait eu lieu. Pour s’épargner des remontrances inutiles, miss Fanny, devenue madame Price, n’avait point écrit à sa famille au sujet de son mariage, qu’après l’avoir contracté. Lady Bertram, qui était d’un caractère singulièrement tranquille et indolent, se serait volontiers contentée d’abandonner sa sœur et de n’y plus penser ; mais madame Norris avait un esprit d’activité qui ne put être satisfait qu’après qu’elle eut écrit une longue lettre pleine de reproches, pour lui représenter la folie de sa conduite et la menacer de toutes les conséquences fâcheuses qui pourraient en résulter. Madame Price fut piquée et courroucée. Une réponse qui renfermait les deux sœurs dans ses plaintes amères, et qui contenait des réflexions peu respectueuses sur l’orgueil de sir Thomas, à qui madame Norris ne manqua pas de communiquer cette lettre, interrompit toute communication entre madame Price et ses sœurs pendant un espace de temps considérable.

La distance entre leurs demeures était si grande, et leur position dans le monde était si différente, que, pendant onze ans, les uns et les autres ignorèrent à peu près mutuellement leur existence. Il n’y eut que madame Norris qui, de temps en temps, annonçât avec humeur à sir Thomas, qui en était surpris, que sa sœur Fanny était encore accouchée d’un autre enfant. Au bout de onze ans cependant, madame Price ne put se résoudre à conserver plus long-temps de l’orgueil et du ressentiment, et à perdre une liaison de famille qui pouvait lui donner de l’assistance. Des enfans en grand nombre, et qui pouvaient se multiplier encore, un mari incapable de prendre un service actif, mais qui n’en était pas moins enclin aux plaisirs de la table, et un très-faible revenu pour subvenir à l’entretien de sa famille, déterminèrent madame Price à rechercher, à regagner l’affection des amis qu’elle avait si inconsidérément négligés. Elle écrivit en conséquence à lady Bertram, et peignit ses regrets et sa situation de manière à la disposer, ainsi que son époux, à une réconciliation. Elle était sur le point d’accoucher de son neuvième enfant, et après avoir rappelé cette circonstance et imploré leur protection pour l’enfant attendu, elle ne cachait point combien les huit autres pourraient avoir besoin de leur appui par la suite. Son aîné était un garçon de dix ans, plein d’ardeur et de bonne volonté, et qui désirait déjà ardemment d’avoir une carrière à suivre. Mais que pouvait-elle faire pour lui ? S’il pouvait par la suite être utile à sir Thomas dans ses possessions d’Amérique, tous les emplois lui seraient bons, ou bien il prendrait la carrière de la marine pour les Indes orientales, si cela paraissait plus convenable à sir Thomas.

Cette lettre ne fut point sans effet. Elle rétablit la concorde et l’affection entre les différens membres de la famille. Sir Thomas envoya en réponse un avis amical et des assurances de bienveillance, lady Bertram envoya de l’argent et un trousseau d’enfant, et madame Norris écrivit la lettre.

Ce furent-là les suites immédiates de la démarche de madame Price ; mais au bout d’un an, il en résulta pour elle un avantage plus important. Madame Norris faisait observer souvent à sir Thomas et à lady Bertram qu’elle ne pouvait bannir de sa pensée sa pauvre sœur et sa nombreuse famille, et elle finit par dire qu’elle serait charmée de voir que l’un de ses enfans fût élevé à Mansfield. « Que serait-ce d’avoir soin entr’eux de la fille aînée de madame Price, âgée de neuf ans, et arrivée à une époque de la vie qui demandait plus d’attention que sa pauvre mère ne pouvait lui en donner ? L’embarras et la dépense ne seraient rien, comparés à la bonté de cette action. » Lady Bertram accueillit sur le champ cette proposition. « Je crois que nous ne pouvons mieux faire, dit-elle aussitôt ; envoyons chercher l’enfant. »

Sir Thomas ne pouvait donner son consentement si subitement. Il fit des objections ; il hésita. C’était une charge sérieuse. En prenant cet enfant, il fallait lui donner une éducation convenable, autrement ce serait une cruauté que de l’ôter à sa famille. Il pensait à ses quatre propres enfans, à ses deux fils, à l’amour entre cousins, etc. Mais il n’eut pas plutôt entrepris d’établir ses objections, que madame Norris l’interrompit en répondant à toutes, qu’il les eût faites ou non.

« Mon cher sir Bertram, je vous comprends à merveille, et je rends justice à la générosité et à la délicatesse de vos réflexions, qui sont entièrement d’accord avec votre conduite : je pense comme vous, que l’on doit tout faire pour l’établissement d’un enfant que l’on a en quelque sorte adopté. Comme je n’ai point d’enfans, il n’y a qu’à ceux de mes sœurs que je puisse vouloir laisser mon bien ; et je suis sûre que M. Norris est trop juste… Mais vous savez que je n’aime pas à me vanter. Ne soyons pas effrayés par une bagatelle. Que la jeune fille reçoive une bonne éducation, et qu’elle soit introduite convenablement dans le monde, et il y a dix à parier contre un, qu’elle trouvera un bon établissement sans qu’il en coûte rien à aucun de nous. Il suffit qu’elle soit votre nièce, sir Thomas, pour qu’elle soit vue favorablement dans tout le voisinage. Je ne dis pas qu’elle deviendra aussi belle que ses cousines ; j’ose même dire qu’elle ne le deviendra pas ; mais tant de favorables circonstances la serviront dans ce pays, qu’il y a toute sorte de probabilité qu’elle formera un excellent mariage. Vous pensez à vos fils… ; mais ce que vous craignez ne peut arriver. Élevés ensemble, ils se regarderont comme frères et sœurs. Cela est moralement impossible, je ne connais aucune preuve de ce que vous redoutez. C’est même le seul moyen de prévenir une semblable liaison. Supposez qu’elle devienne une jolie personne, et que dans sept ans d’ici elle soit vue pour la première fois par Thomas ou Edmond ? j’ose dire qu’il y aurait quelque mésaventure à redouter. Mais, élevés ensemble, quand bien même elle aurait la beauté d’un ange, elle ne leur paraîtra jamais qu’une sœur. »

« Il y a beaucoup de choses vraies dans ce que vous dites, répliqua sir Thomas ; je suis loin de vouloir m’opposer, sur de frivoles prétextes, à un plan qui convient aussi bien à nos situations mutuelles. Je veux dire seulement qu’il ne faut pas l’adopter légèrement ; et que, pour rendre cette action profitable à madame Price, nous devons assurer à l’enfant, ou nous regarder comme obligés de lui assurer une pension convenable, si cet établissement que vous prévoyez si promptement n’avait pas lieu.

« Je vous entends parfaitement, s’écria Mme Norris ; vous êtes la générosité même, et nous serons toujours d’accord sur ce point. Vous savez que je suis toujours prête à faire tout ce que je puis pour le bonheur de ceux que j’aime ; et quoique je ne ressente pas pour cette petite fille la centième partie de l’attachement que j’ai pour vos enfans, je me haïrais moi-même si j’étais capable de la négliger. N’est-elle pas la fille de ma sœur ? et pourrais-je la voir manquer de quelque chose tant que j’aurais un morceau de pain à lui donner ? Mon cher sir Thomas, avec tous mes défauts, j’ai un bon cœur, et pauvre comme je suis, je me refuserais plutôt le nécessaire que de manquer de générosité. Ainsi, j’écrirai demain à ma pauvre sœur, si vous le voulez, et je lui ferai la proposition dont nous venons de parler. Aussitôt que ce sera une chose décidée, je me charge de faire venir l’enfant à Mansfield ; vous n’aurez aucun embarras à cause de cela. Vous savez que je ne regarde pas à ma peine. J’enverrai Nanny à Londres pour cet objet. Elle descendra chez son cousin le sellier, et l’enfant lui sera envoyé dans ce lieu. On peut aisément trouver à Portsmouth des personnes respectables allant à Londres par les voitures publiques, auxquelles madame Price confiera sa fille. »

Sir Thomas ne fit plus d’objections ; il blâma seulement le plan d’envoyer Nanny. Un moyen plus honorable et moins économique ayant été arrêté pour le voyage de l’enfant, la chose fut regardée comme arrangée, et l’on jouit d’avance des plaisirs d’un projet si bienveillant. Ces plaisirs, en stricte justice, n’auraient pas dû être les mêmes pour les différens intéressés dans cette affaire ; car sir Thomas était résolu d’être le protecteur réel de l’enfant, et madame Norris n’avait pas la moindre intention de faire les plus petits frais pour son entretien. Elle avait assez de bienveillance pour marcher, parler, donner des avis, et personne ne savait mieux qu’elle dicter aux autres la libéralité. Mais son amour pour l’argent était égal à sa passion pour donner des conseils, et elle s’entendait aussi bien à conserver sa bourse qu’à dépenser celle des autres. Comme elle avait fait un mariage au-dessous des prétentions qu’elle avait eues, elle avait jugé devoir adopter d’abord une conduite économe, et ce qui avait commencé par une mesure de prudence, était devenu ensuite une chose de choix.

Quand on reprit ce sujet, les vues de madame Norris se découvrirent entièrement ; et lorsque lady Bertram lui demanda tranquillement : « Ma sœur, l’enfant ira-t-il d’abord chez vous ; ou viendra-t-il chez nous ? » sir Thomas entendit avec quelque surprise madame Norris lui répondre qu’elle était dans l’impossibilité de prendre aucune part personnelle à cette charge. Il avait jugé que ce serait une addition convenable aux habitans du presbytère, et que cette jeune fille serait une compagne très-désirable pour une tante qui n’avait point d’enfants ; mais il reconnaissait qu’il s’était entièrement abusé. Madame Norris allégua le mauvais état de la santé de M. Norris, qui lui rendait le bruit insupportable, et qui nécessitait, quand il avait ses accès de goutte, qu’elle ne bougeât pas d’auprès de lui.

« Alors, il sera mieux que ma nièce vienne ici, dit lady Bertram froidement. Après une courte pause, sir Thomas ajouta avec dignité : « Oui, que notre maison soit la sienne. Nous ferons notre devoir envers elle, et elle aura du moins l’avantage d’avoir des compagnes de son âge, et une institutrice. »

« Cela est très-vrai, s’écria madame Norris, et ce sont deux considérations importantes. Ce sera la même chose pour miss Lee d’avoir trois jeunes filles à instruire au lieu de deux. Je voudrais seulement pouvoir être plus utile ; mais vous voyez que je fais ce que je puis. Je ne suis pas de ces gens qui craignent leur peine. Nanny ira chercher la petite, quoique cela me gênera un peu. J’espère que ce sera une bonne fille, et qu’elle sera sensible au bonheur d’avoir de tels amis. »

« Si ses dispositions étaient réellement mauvaises, dit sir Thomas, nous ne pourrions, à cause de nos enfans, la garder dans notre maison ; mais il n’y a aucune raison pour craindre un si grand mal. Nous devons nous attendre à ce qu’elle soit fort ignorante, à ce qu’elle ait des sentimens peu élevés et des manières communes ; mais ce ne sont pas là des défauts incurables. Si mes filles eussent été plus jeunes qu’elle, j’aurais fait une attention extrême à cette introduction auprès d’elles d’une nouvelle compagne ; mais dans l’état où sont les choses, je crois qu’il n’y a rien à craindre pour mes filles, et qu’il y a tout à espérer pour leur jeune cousine, dans cette association. »

« C’est exactement là ce que je pense, dit madame Norris, et ce que je disais ce matin à mon mari. Il suffira que l’enfant soit avec ses cousines pour recevoir de l’éducation ; si miss Lee ne lui apprenait rien, ses cousines seules leur enseigneraient à être bonne et intelligente. »

« J’espère, dit lady Bertram, qu’elle ne tracassera pas mon pauvre petit singe. Il n’y a que peu de temps que j’ai obtenu de Julie qu’elle le laissât tranquille. »

« Nous rencontrerons quelques difficultés, madame Norris, dit sir Thomas, relativement à la distinction qu’il y aura à faire entre les jeunes personnes, quand elles prendront de l’âge, et pour faire sentir à mes filles ce qu’elles sont ; sans qu’elles regardent cependant leurs cousines trop au-dessous d’elles, tout en se rappelant qu’elle n’est pas une miss Bertram. Je désire qu’elles soient unies d’amitié, sans vouloir autoriser aucun degré d’arrogance de la part de mes filles ; mais cependant elles ne peuvent pas être égales. Leur rang, leur fortune, leurs droits seront toujours différens. C’est un point fort délicat, et vous devrez nous aider dans nos efforts pour suivre exactement la meilleure ligne de conduite à suivre. »

Madame Norris fut entièrement disposée à seconder sir Thomas ; et quoiqu’elle convînt avec lui que c’était une chose très-difficile, elle lui fit espérer qu’entre eux ce serait aisément exécuté.

Le lecteur croira facilement que madame Norris n’écrivit pas en vain à sa sœur. Madame Price fut étonnée que l’on eût choisi une fille, tandis qu’elle avait tant de beaux garçons ; mais elle n’en accepta pas moins l’offre avec reconnaissance, assurant ses sœurs que sa fille avait un heureux caractère, de bonnes dispositions, et qu’elle ne mériterait jamais qu’on la renvoyât. Elle la représenta comme étant un peu délicate et faible ; mais elle espérait que le changement d’air lui ferait un bien remarquable. Pauvre femme ! elle pensait probablement que le changement d’air ne serait pas moins avantageux à plusieurs autres de ses enfans !

CHAPITRE II.

La petite fille fit son long voyage heureusement ; madame Norris alla au-devant d’elle à Northampton, pour avoir l’agrément de la présenter à son beau-frère et à sa sœur, et de la recommander à leur bonté.

Fanny Price avait, à cette époque, dix ans accomplis ; et quoiqu’au premier aspect elle n’eût rien de remarquable pour la beauté, elle n’avait rien aussi qui pût déplaire à ses parens. Elle était petite pour son âge ; elle avait peu de carnation. Sa timidité était extrême ; mais son air, quoique craintif, n’avait rien de vulgaire : sa voix était douce, et quand elle parlait, sa contenance était aimable. Sir Thomas et lady Bertram la reçurent avec beaucoup de bonté ; et le premier, voyant combien elle avait besoin d’encouragement, essaya de paraître moins grave. Lady Bertram, sans prendre tant de peines, ni dire beaucoup de paroles, se contenta de regarder sa jeune nièce avec un sourire bienveillant, et lui parut à ce moyen moins imposante que son époux.

Tous les enfans étaient au logis. Ils accueillirent la petite cousine avec affabilité et gaîté, sur-tout les fils, qui, âgés de dix-sept ans et de seize ans, et grands pour leur âge, paraissaient à Fanny être des hommes. Les deux filles, qui étaient plus jeunes, étaient plus embarrassées à cause des remarques peu judicieuses que leur père avait cru devoir leur faire sur leur conduite avec leur cousine. Mais elles avaient trop l’habitude de la société et des louanges pour éprouver rien qui ressemblât à de la timidité ; et leur confiance en elles-mêmes augmentant par le peu de hardiesse de leur cousine, elles furent bientôt en état d’examiner ses traits et son habillement avec une paisible indifférence.

Les enfans de sir Thomas étaient remarquables par les avantages qu’ils tenaient de la nature. Les garçons étaient très-bien, et les filles véritablement belles. Tous étaient précoces dans leur taille, ce qui faisait entre eux et leur cousine une différence pour leurs personnes, comme l’éducation en faisait une autre dans l’aisance de leurs manières. Il n’y avait que deux ans entre la plus jeune des filles et Fanny. Julia Bertram n’avait que douze ans, et Maria, l’aînée, n’en avait que treize. La petite Fanny cependant, était aussi malheureuse que possible. Effrayée de tout, honteuse d’elle-même, et soupirant après la maison qu’elle avait quittée, elle ne pouvait lever les yeux, proférait à peine quelques paroles et était toujours prête à pleurer. Madame Norris lui avait parlé pendant toute la route de Northampton à Mansfield, de son étonnant bonheur, de la reconnaissance extraordinaire qu’elle en devait avoir, ainsi que de la bonne conduite qu’elle devait tenir. Son chagrin s’était augmenté par l’idée de sa dépendance d’autrui. La fatigue du voyage l’accablait aussi. En vain sir Thomas lui fit-il quelques caresses ; en vain madame Norris prédit-elle qu’elle serait une bonne fille ; en vain lady Bertram lui sourit-elle et la fit-elle s’asseoir sur son sopha avec elle et son petit singe ; en vain lui présenta-t-on des gâteaux de toutes les espèces ; elle pouvait à peine manger quelques morceaux sans que ses larmes vinssent l’interrompre. Le sommeil paraissait être ce dont elle avait le plus besoin, on la mit au lit pour finir ses chagrins.

« Voilà un commencement qui ne promet pas beaucoup, dit madame Norris, lorsque Fanny eut quitté le salon. Après tout ce que je lui ai dit pendant la route, j’aurais cru qu’elle se serait mieux conduite. Je désire qu’il n’y ait pas un peu d’apathie dans son caractère. Sa pauvre mère y était très-portée. Cependant, nous devons avoir de l’indulgence pour un enfant de son âge. Le regret qu’elle a d’avoir quitté sa maison, n’est pas à son désavantage ; car c’était sa maison, malgré tout ce qui y manque : elle ne peut pas encore comprendre ce qu’elle gagne à en changer. Ainsi donc, il faut de la modération en toutes choses. »

Il fallut toutefois plus de temps que madame Norris ne l’avait cru pour réconcilier Fanny avec la nouveauté du parc de Mansfield, et l’accoutumer à son éloignement de toutes les personnes avec lesquelles elle était habituée à vivre. Sa sensibilité était très-vive, et l’on y faisait trop peu d’attention à Mansfield.

Le jour de fête accordé aux filles de lord Bertram, pour qu’elles se liassent davantage avec leur cousine, produisit entre elles peu d’intimité. Les deux sœurs prirent une idée peu favorable de Fanny, en sachant qu’elle n’avait jamais étudié la langue française ; et quand elles virent qu’elle était peu frappée du duo qu’elles eurent la complaisance de chanter pour elle, se bornant alors à lui donner quelques-uns de leurs plus anciens jouets, elles la laissèrent à elle-même et s’occupèrent de ce qui leur plaisait davantage pour le moment.

Fanny, soit qu’elle fût auprès ou loin de ses cousines ; soit qu’elle fût dans la chambre d’études, dans le salon ou dans le jardin, était également malheureuse, parce que tout lui inspirait de la crainte. Le silence de lady Bertram glaçait son cœur ; la gravité des regards de sir Thomas la rendait interdite, et les leçons de madame Norris l’effrayaient. Ses cousines la mortifiaient par leurs réflexions sur sa timidité. Miss Lee s’étonnait de son ignorance, et les femmes de chambres se moquaient de ses vêtemens. Lorsqu’à tous ces sujets de chagrin elle y ajoutait le souvenir des frères et des sœurs pour lesquels elle avait toujours été une compagne importante, son cœur éprouvait un découragement qu’elle ne pouvait surmonter.

Une semaine s’était écoulée sans que l’on eût soupçonné, d’après l’air tranquille de Fanny, qu’elle finissait toutes ses journées par des larmes, lorsqu’elle allait chercher les bienfaits du sommeil. Un matin, elle fut surprise pleurant dans sa chambre, par son cousin Edmond, le plus jeune des fils de sir Bertram.

« Ma chère petite cousine, dit-il avec toute la douceur d’un excellent naturel, qu’avez-vous ? » et s’asseyant auprès d’elle, il s’efforça d’apprendre le sujet de sa douleur. « Êtes-vous malade ? quelqu’un est-il fâché avec vous ? Julia et Maria vous ont-elle querellée ? » À toutes ces questions, il n’obtint long-temps pour réponse que non, non du tout ; non, je vous remercie. Mais il persévéra, et aussitôt qu’il eut nommé dans les sujets de chagrin de Fanny, sa séparation de la maison paternelle, il reconnut, par le redoublement de ses larmes, qu’il en avait découvert le motif : il essaya de la consoler. »

« Vous êtes fâchée d’avoir quitté votre mère, ma chère petite Fanny, dit-il, et cela prouve la bonté de votre cœur ; mais vous devez songer que vous êtes ici avec des parens et des amis qui vous aiment et qui désirent vous rendre heureuse. Allons-nous promener dans le parc, et vous me direz tout ce que vous vous rappelez de vos frères et de vos sœurs. »

Dans cette conversation, Edmond apprit que le frère que Fanny regrettait le plus était William ; il était plus âgé qu’elle d’un an. C’était son compagnon, son ami. William avait été fâché qu’elle fût partie, il lui avait dit qu’il souffrirait beaucoup de son absence. « Mais William vous écrira, j’en suis certain. » Oui, il m’a promis de le faire ; mais il m’a dit de lui écrire la première. » « Et quand lui écrirez-vous » ? Fanny baissa la tête, hésita, et répondit qu’elle ne savait pas, qu’elle n’avait point de papier.

« Si c’est là toute la difficulté, je vous donnerai tout ce qu’il vous faudra. Seriez-vous bien aise, d’écrire à William ? « Oh ! oui. »

« Eh bien, venez avec moi dans la chambre du déjeûner, nous trouverons là tout ce qu’il faudra. »

« Mais, mon cousin…, la lettre ira-t-elle à la poste ?

« Oui, je vous assure, elle ira avec les autres lettres ; et, comme votre oncle l’affranchira, elle ne coûtera rien à William. »

« Mon oncle ! » répéta Fanny avec un air effrayé.

« Oui, quand vous aurez écrit votre lettre, je la donnerai à mon père pour qu’il l’affranchisse. »

Fanny trouva que c’était une grande hardiesse ; mais elle ne fit plus d’objections. Ils allèrent ensemble dans le salon du déjeûner, où Edmond disposa le papier de Fanny avec toute la complaisance que son frère William aurait pu y mettre, et probablement avec plus d’adresse. Il resta avec elle tout le temps qu’elle mit à écrire sa lettre, l’aidant dans son orthographe, et de tous les petits soins qui pouvaient lui être utiles. Quand elle eut fini, il écrivit lui-même ses complimens d’amitié pour William, et il lui envoya une demi-guinée sous le cachet. La sensibilité de Fanny fut vivement excitée par cette bienveillance : elle se croyait incapable d’exprimer ses sentimens, mais son air et quelques mots sans art témoignaient toute sa reconnaissance, et son cousin commença à la trouver un objet intéressant : il lui parla davantage, et, d’après tout ce qu’elle dit, il fut convaincu qu’elle avait un cœur sensible et un vif désir de bien faire. Il reconnut qu’elle avait droit à ce qu’on eût des attentions pour elle, par la grande délicatesse avec laquelle elle envisageait sa situation, et par son extrême timidité ; il ne lui avait jamais fait aucune peine, mais il voyait qu’elle avait besoin d’une bonté plus positive ; et, dans cette vue, il commença d’abord par tâcher de dissiper les craintes que lui inspiraient tous les habitans de Mansfield ; il lui conseilla de jouer avec Maria et Julia, et d’être aussi gaie qu’elle le pourrait.

À partir de ce jour, Fanny se trouva plus agréablement ; elle sentait qu’elle avait un ami, et la bonté de son cousin Edmond lui donna du courage ; le lieu lui parut moins extraordinaire, les personnes lui devinrent moins formidables, et, s’il y en avait parmi elles qu’elle ne pouvait cesser de craindre, elle commença du moins à connaître leurs manières d’être, et comment il fallait agir pour s’y conformer. Son extrême timidité qui avait été gênante pour les autres, et d’un mauvais effet pour elle-même, se dissipa. Elle ne fut plus épouvantée de paraître devant son oncle, et la voix de sa tante Norris ne la fit plus tressaillir au dernier degré. Elle devint une compagne pour ses cousines, qui la trouvaient quelquefois agréable, et elles ne tardèrent pas à avouer que Fanny avait un assez bon caractère.

Edmond avait toujours la même bonté pour elle, et elle n’avait à endurer de la part de Thomas que cette sorte de gaîté qu’un jeune homme de dix-sept ans croit souvent devoir employer à l’égard d’un enfant de dix ans. Il entrait dans la vie plein d’ardeur, et avec toutes les dispositions libérales d’un fils aîné qui se sent né pour seulement dépenser et jouir. Ses égards pour sa petite cousine étaient en rapport avec sa situation ; il lui faisait de très-jolis petits présens, et riait d’elle.

Comme l’apparence et l’esprit de Fanny s’étaient améliorés, sir Thomas et madame Norris s’applaudissaient de leur plan bienveillant, et ils étaient très-disposés à penser que, quoique Fanny fût encore loin de montrer beaucoup d’intelligence, elle avait cependant d’heureuses dispositions, et paraissait ne pas devoir leur causer d’embarras.

Fanny savait seulement lire, travailler et écrire ; on ne lui avait rien appris de plus, et, comme ses cousines trouvaient qu’elle ignorait beaucoup de choses qui leur étaient familières, elles la jugèrent extrêmement stupide. Pendant deux ou trois semaines, il ne fut question dans le salon que de l’ignorance de Fanny. « Chère maman, disait Maria ou Julia, ma cousine ne peut pas rassembler la carte d’Europe ; ma cousine ne peut nommer les principales rivières de la Russie ; ma cousine n’a jamais entendu parler de l’Asie mineure. »

« Ma chère, répliquait madame Norris, cela est très-mal ; mais vous vous ne devez pas attendre que tout le monde soit aussi avancé en instruction que vous l’êtes. « Ma tante, je vous dirai une autre chose de Fanny qui montre combien elle est stupide ; elle ne paraît point envieuse d’apprendre la musique ni le dessin. »

« Certes, ma chère, cela est très-stupide en effet, et cela montre un grand manque de génie et d’émulation : cependant, tout considéré, il est peut-être bien qu’elle pense ainsi, car, quoique votre père ait la bonté de la faire élever avec vous, il n’est nullement nécessaire qu’elle soit aussi accomplie que vous l’êtes. Au contraire, il est à désirer qu’il y ait entre vous de la différence. »

Tels étaient les conseils que madame Norris donnait à ses nièces pour leur former l’esprit. Il n’était pas étonnant d’après cela qu’elles manquassent de générosité et de modestie, quoiqu’elles eussent des talens naissans et une instruction précoce. Sir Thomas, ne s’apercevait pas de ce qu’il y avait à blâmer en elles, parce que, quoiqu’il fût un père tendre, la gravité de son caractère empêchait ses filles de parler librement devant lui.

Lady Bertram ne donnait pas la plus légère attention à leur éducation ; elle n’avait aucun temps à donner à de pareils soins : elle passait ses journées sur un sopha, habillée avec élégance, occupée de quelque travail d’aiguille, pensant plus à son singe qu’à ses enfans, mais très-tendre cependant pour ceux-ci quand ils ne la gênaient pas. Sir Thomas était son guide pour tout ce qui avait de l’importance, et, dans les intérêts plus petits, c’était sa sœur qui la dirigeait.

Fanny, avec toute son ignorance et sa timidité, était fixée cependant à Mansfield, et, prenant de l’attachement pour sa nouvelle résidence, elle croissait auprès de ses cousines sans être malheureuse. Maria ni Julia n’avaient pas précisément un mauvais naturel ; et quoique Fanny fût souvent mortifiée par la manière dont elles agissaient avec elle, l’opinion qu’elle avait de ses droits était trop peu élevée pour qu’elle s’en offensât.

À l’époque ou Fanny était venue à Mansfield, lady Bertram, par indolence autant que pour le soin de sa santé, avait renoncé à aller habiter sa maison à Londres où elle se rendait ordinairement chaque printemps. Elle resta entièrement à la campagne, laissant sir Thomas assister au parlement avec le plus ou le moins d’agrément qu’il pouvait trouver à être éloigné d’elle. Les demoiselles Bertram continuèrent en conséquence à exercer leur mémoire et cultiver leur esprit à la campagne, et devinrent tout à fait grandes. Leur père les trouvait aussi bien qu’il pouvait le désirer, et il augurait qu’elles feraient de respectables alliances. Son fils aîné était étourdi et extravagant, il lui avait déjà donné du mécontentement ; mais ses autres enfans ne lui promettaient que de la satisfaction. Le caractère d’Edmond, son bon sens, sa justesse d’esprit annonçaient qu’il ferait honneur à sa famille et la rendrait heureuse ainsi que lui-même. Il était destiné à la carrière du clergé.

Sir Thomas, au milieu des soins qu’il donnait à sa famille, n’oubliait pas celle de madame Price. Il pourvoyait libéralement à l’éducation et à la carrière de ses fils à mesure qu’ils devenaient assez âgés pour prendre un état, et Fanny, quoique totalement séparée de sa famille, était charmée d’apprendre tout ce que sir Thomas faisait pour elle. Dans le cours de plusieurs années, elle n’avait goûté que rarement le plaisir d’être avec William. Elle n’avait vu aucun autre de ses parens ; mais William qui, peu de temps après le départ de Fanny de Porstmouth avait pris la carrière de la mer, avait été invité à venir passer une semaine dans le Northampton avec sa sœur. On peut s’imaginer avec quel plaisir le frère et la sœur se revirent, et avec quel chagrin ils se séparèrent. Heureusement cette visite avait eu lieu à l’époque des fêtes de Noël ; Edmond revenait du collége ces jours-là, et il parla avec tant de raison à Fanny sur ce que la profession de William exigeait et sur les avantages qui pouvaient résulter pour lui de leur séparation, qu’il la lui fit trouver moins pénible. L’affection d’Edmond ne lui manquait jamais ; quand il quitta le collége d’Eton pour aller à Oxford, il conserva les mêmes dispositions pour Fanny. Il était toujours fidèle à son amitié pour elle, essayant de faire ressortir ses bonnes qualités, lui donnant ses conseils, ses consolations, ses encouragemens.

Ses attentions pour elle étaient de la plus haute importance pour le perfectionnement de son esprit et l’augmentation de ses plaisirs. Il reconnaissait qu’elle était intelligente, qu’elle avait autant de facilité d’esprit que de bon sens, et un amour pour la lecture qui, bien dirigé, est seule une éducation. Miss Lee lui apprit la langue française et lui fit répéter chaque jour une leçon d’histoire ; mais c’était Edmond qui lui indiquait les livres qui charmaient ses heures de loisir ; il encourageait son goût, il rectifiait son jugement, il lui rendait ses lectures utiles en lui parlant de ce qu’elle avait lu, et il augmentait son goût pour l’instruction par des éloges judicieux. En retour de semblables services, elle l’aimait plus que toute autre personne au monde, à l’exception de William ; son cœur était partagé entre eux deux.

CHAPITRE III.

Le premier évènement de quelque importance qui eut lieu dans la famille, fut la mort de M. Norris, qui arriva lorsque Fanny atteignit l’âge de quinze ans. Il devait en résulter nécessairement quelques changemens : madame Norris, en quittant le presbytère, demeura quelque temps à Mansfield, et alla ensuite habiter une petite maison qui appartenait à sir Thomas dans le village. Elle se consola de la perte de son mari en réfléchissant que sa dépense serait diminuée.

Le presbytère devait appartenir par la suite à Edmond, et si M. Norris fût mort quelques années plutôt ; cette cure aurait été donnée à quelque ami qui l’aurait occupée jusqu’à ce qu’Edmond eût été en âge de recevoir les ordres ; mais l’extravagance de Thomas avait été si grande avant que cette époque fût arrivée, qu’il fallut changer ces dispositions et se contenter pour Edmond d’une autre cure moins considérable.

Sir Thomas fit à cette occasion de fortes remontrances à son fils aîné. Celui-ci les écouta avec quelque confusion et quelque regret ; mais il tâcha d’y échapper aussi promptement qu’il le pût faire, et s’en consola en pensant que ses dettes n’étaient pas de moitié aussi considérables que celles de quelques-uns de ses amis.

Après la mort de M. Norris, la cure fut dévolue à M. le docteur Grant, qui vint en conséquence résider au presbytère de Mansfield, et qui, âgé seulement de quarante-cinq ans, paraissait devoir conserver sa place long-temps.

Il avait une femme plus jeune que lui de quinze ans, mais il n’avait point d’enfans. Ils furent représentés suivant la coutume, dans le voisinage, comme des gens aimables et respectables.

L’époque était venue où sir Thomas s’attendait que sa belle sœur prendrait sa nièce avec elle. Son état de veuve et l’âge de Fanny semblaient rendre cette réunion on ne peut plus convenable. Quelques pertes récentes faites aux Indes occidentales et les dépenses folles de son fils aîné, faisaient désirer à sir Thomas de n’être plus chargé de l’entretien de Fanny. Il croyait cet arrangement tellement naturel, qu’il en parla à sa femme comme d’une chose arrêtée ; et, dès que lady Bertram se trouva avec Fanny, elle lui dit tranquillement : « Eh bien, Fanny ! vous allez nous quitter et vivre avec ma sœur. En serez-vous contente ? »

Fanny fut trop étonnée pour ne pas faire répéter les mêmes paroles à sa tante. « Moi vous quitter ! » dit-elle » « Oui, ma chère. De quoi vous étonnez-vous ? vous avez été cinq ans avec nous, et ma sœur a toujours eu l’intention de vous prendre chez elle aussitôt que M. Norris serait mort. »

Cette nouvelle fut aussi désagréable à Fanny qu’elle lui était inattendue. Elle n’avait jamais reçu de témoignages d’amitié de sa tante Norris, et elle ne pouvait l’aimer.

« Je serai très-fâchée de m’en aller, » dit Fanny d’une voix timide.

« Oui, je le crois. Cela est assez naturel ; car je pense que vous avez été aussi peu tourmentée dans cette maison, qu’aucune personne dans le monde. »

« J’espère que je ne suis pas une ingrate, ma tante, » dit Fanny modestement.

« Non, ma chère, je ne le suppose pas ; je vous ai toujours trouvée une très-bonne fille. »

« Et je ne vivrai plus ici de nouveau ? »

« Non ma chère. Mais vous n’en aurez pas moins une agréable résidence. Peu vous importe d’être dans une maison ou dans l’autre ? »

Fanny quitta l’appartement avec un cœur attristé. Aussitôt qu’elle vit Edmond, elle lui fît part de son chagrin. « Mon cousin, dit-elle, il arrive quelque chose qui me fait de la peine ; et, quoique vous m’ayez souvent dit que je devais me réconcilier avec des choses qui me déplaisaient d’abord, je crois que vous penserez comme moi cette fois-ci. Je vais vivre entièrement auprès de ma tante Norris. »

« Vraiment ! »

« Oui, ma tante Bertram vient de me l’apprendre ; c’est une chose décidée : je dois quitter le parc de Mansfield et aller à la maison de ma tante. »

« Eh bien, Fanny, si ce plan ne vous déplaisait pas, je le trouverais excellent. »

« Oh ! mon cousin ! »

« Ma tante agit comme une femme sensible, en désirant vivre avec vous. Elle choisit une amie et une compagne exactement telle qu’elle doit le faire, et je suis bien aise que son amour pour l’argent ne soit pour rien dans cette affaire ; j’imagine, Fanny, que vous n’êtes pas trop fâchée d’aller auprès d’elle ? »

« Pardonnez-moi, je ne puis trouver cela agréable : j’aime cette maison-ci, et tout ce qui s’y trouve. Je n’aimerai rien dans l’autre ; vous savez combien je suis peu dans les bonnes grâces de ma tante Norris ? »

« Elle a été de même avec nous tous ; elle n’a jamais su se rendre agréable aux enfans. Mais aujourd’hui vous êtes d’un âge à être traitée autrement. Il me semble qu’elle se conduit déjà mieux à votre égard ; et quand vous serez sa seule compagne, vous obtiendrez nécessairement de l’importance à ses yeux. »

« Je ne puis jamais avoir quelque importance pour qui que ce soit. »

« Et par quelle raison ? »

« Par une infinité de raisons : ma situation, mon ignorance, ma timidité. »

« Croyez-moi, Fanny, vous vous servez d’expressions qui ne vous conviennent point ; par-tout où vous serez connue vous exciterez de l’intérêt ; vous avez du bon sens, vous avez un aimable caractère, et je suis certain que vous avez un cœur reconnaissant qui vous portera toujours à montrer votre gratitude de la bonté que l’on vous témoignera. Je ne connais aucune meilleure qualité pour une amie et une compagne. »

« Vous avez trop d’indulgence, dit Fanny en rougissant à chaque louange qu’Edmond lui donnait. Comment puis-je vous remercier d’une opinion aussi flatteuse pour moi ? Ah ! mon cousin, si je quitte cette maison-ci, je me rappellerai votre bonté jusqu’au dernier moment de ma vie. »

« En vérité, Fanny, vous parlez comme si vous partiez pour deux cents lieues ; mais songez donc que vous serez presque aussi rapprochée de nous qu’auparavant. Nous nous réunirons tous les jours, et la seule différence qu’il y aura, sera que madame Norris, en vous ayant auprès d’elle, sera forcée de vous rendre justice. »

Fanny soupira, et dit : « Je ne puis voir comme vous ; mais je dois croire que vous pensez d’une manière plus juste que moi, et je vous suis très obligée de ce que vous cherchiez à me réconcilier avec ce que je ne puis empêcher. »

Ainsi se termina cette conversation. Fanny aurait bien pu s’épargner le chagrin que le projet dont elle venait de parler à Edmond lui avait causé, car madame Norris n’avait pas la moindre intention de la prendre avec elle. Lady Bertram s’en assura bientôt. « Je pense, ma sœur, dit-elle à madame Norris, que nous n’aurons plus besoin de miss Lee quand Fanny ira vivre avec vous ? »

« Vivre avec moi ! chère lady Bertram ! » s’écria madame Norris presque en tressaillant.

« Je pensais que c’était une chose arrangée avec sir Thomas ? »

« Jamais, jamais je n’ai dit une syllabe de cela à sir Thomas. Fanny vivre avec moi ! c’est la dernière chose au monde à laquelle je penserais. Bon Dieu ! que pourrais-je faire avec Fanny ? Moi, pauvre veuve, dont les esprits sont abattus, Je devrais prendre soin d’une jeune fille de quinze ans ! Sir Thomas est trop mon ami pour vouloir me charger d’un pareil fardeau. Je ne me refuse pas à cet embarras par un motif d’économie : mon objet, lady Bertram, est d’être utile à ceux qui viennent après moi ; c’est pour le bien de vos enfans que je conserve ce que j’ai ; je n’ai personne qui m’intéresse davantage, et je voudrais bien pouvoir leur laisser quelque chose qui fût digne d’eux. »

« Vous êtes bien bonne, mais ne vous gênez pas à cause de cela ; ils sont sûrs d’avoir de la fortune ; sir Thomas y pourvoira. »

« Tant mieux : je veux dire seulement que mon seul désir est d’être utile à votre famille. Ainsi, lorsque sir Thomas vous reparlera d’envoyer Fanny chez moi, vous pourrez lui dire que ma santé et ma situation d’esprit s’opposent entièrement à ce que cela ait lieu ; et de plus, que véritablement je n’ai pas un lit à lui donner, car je veux avoir une chambre à offrir à un ami. »

Lady Bertram, en répétant cet entretien à son mari, le convainquit qu’il s’était trompé sur les vues de sa belle-sœur. Il ne fut plus question d’envoyer Fanny chez elle ; sir Thomas réfléchissant que tout ce qu’elle possédait était réservé à sa famille, ne songea plus à la contrarier pour cet objet. Fanny apprit bientôt qu’elle avait eu tort de s’affliger pour ce projet, et la joie qu’elle ressentit de le voir détruit, consola Edmond de ce que les avantages qu’il en avait attendus pour Fanny fussent évanouis.

M. et Mme Grant, montrant des dispositions amicales et sociables, donnèrent beaucoup de satisfaction aux diverses personnes de leur voisinage. Ils avaient leurs défauts, et madame Norris sut bientôt les découvrir. Le docteur Grant aimait beaucoup la table, et madame Grant, au lieu d’user d’économie, payait un cuisinier aussi cher que celui de Mansfield. Madame Norris ne tarissait point sur les prodigalités du presbytère.

Depuis un an, ils étaient l’objet de ses remarques, quand un évènement qui survint dans la famille changea le sujet des conversations de madame Norris et de lady Bertram. Sir Thomas jugea convenable à ses intérêts d’aller lui-même à Antigoa ; et, pour mieux arranger ses affaires, il emmena son fils aîné avec lui, afin de le détacher de quelques liaisons pernicieuses. Ils quittèrent l’Angleterre, en présumant être absens pendant une année.

La nécessité de cette mesure, sous le rapport pécuniaire, et l’espérance de l’utilité quelle aurait pour son fils, consolèrent sir Thomas de ce qu’il quittait sa famille et ses filles, sur-tout au moment le plus important de leur vie : il ne pouvait pas se fier entièrement dans lady Bertram pour le remplacer ; mais, avec l’active attention de madame Norris et le jugement d’Edmond, il crut pouvoir partir sans craindre aucun mauvais résultat de son absence.

Lady Bertram ne fut nullement satisfaite du départ de son mari ; mais elle ne conçut aucune alarme sur sa santé, étant du nombre de ces personnes qui regardent les difficultés ou les dangers comme ayant de l’importance suivant le degré où leurs individus y sont exposés.

Les filles de sir Thomas étaient à plaindre dans cette occasion, non pas à cause de leur chagrin, mais plutôt parce qu’elles n’en éprouvaient point. Elles n’avaient aucune affection pour leur père ; il n’avait jamais paru l’ami de leurs plaisirs, et son absence malheureusement leur était très-agréable : elles sentaient qu’elles allaient être leurs maîtresses absolues, et que toute indulgence leur serait accordée. Fanny éprouvait à peu près les sensations de ses cousines ; mais son caractère plus tendre lui faisait se les reprocher comme une ingratitude, et elle s’affligeait de ce quelle ne pouvait s’affliger. « Sir Thomas avait tant fait pour elle et pour ses frères ! Il partait peut-être pour ne plus revenir ; comment le voir partir sans répandre une larme ? c’était une honteuse insensibilité. » Il lui avait dit de plus, dans la matinée, qu’elle pourrait voir William dans le cours de l’hiver, et il l’avait chargée de lui écrire et de l’inviter de venir à Mansfield aussitôt que l’on apprendrait que l’escadre à laquelle il appartenait serait arrivée en Angleterre. Quelle bonté ! quelle attention ! mais il avait fini son discours d’une manière qui avait été une triste mortification pour Fanny. « Si William, avait-il dit, vient à Mansfield, j’espère que vous serez à même de le convaincre que les années qui se sont écoulées depuis que vous êtes séparés, ne se sont pas passées inutilement pour votre instruction, quoique je craigne qu’il ne trouve sa sœur, à l’âge de seize ans, aussi peu avancée pour son éducation que lorsqu’elle en avait dix. » Fanny pleura amèrement, à cause de cette réflexion, lorsque son oncle fut parti ; et ses cousines, en lui voyant les yeux rouges, l’accusèrent d’être une hypocrite.

CHAPITRE IV.

Le fils aîné de sir Thomas Bertram avait passé si peu de temps avant son départ à la maison paternelle, que l’on ne pouvait s’apercevoir de son absence ; et lady Bertram fut bientôt étonnée de voir comment les choses suivaient leur cours accoutumé, malgré l’absence de son mari, et comment Edmond le remplaçait en parlant à l’intendant, en écrivant au procureur, et lui épargnant tous les embarras de l’administration de sa maison.

On reçut bientôt la nouvelle de l’heureuse arrivée des deux voyageurs à Antigoa. L’hiver vint, et se passa sans que sir Thomas annonçât son retour. Les nouvelles qu’il donnait continuaient à être très-bonnes.

Les demoiselles Bertram étaient alors pleinement établies parmi les belles du voisinage ; et comme elles joignaient à la beauté des talens brillans, des manières naturellement aisées et polies, elles faisaient l’objet de l’admiration de leur tante, madame Norris. Lady Bertram n’allait point en public avec ses filles ; elle était trop indolente pour aller jouir de leurs triomphes ; cette agréable charge était confiée à sa sœur, qui ne désirait rien tant qu’une aussi honorable représentation, et qui trouvait fort commode de jouir des plaisirs de la société sans avoir besoin de louer une voiture.

Fanny ne prenait aucune part aux fêtes de la saison ; mais elle trouvait une grande jouissance à être une compagne utile pour sa tante Bertram, quand toute la famille était dehors ; et comme miss Lee avait quitté Mansfield, elle était devenue naturellement nécessaire à lady Bertram dans les soirées où il y avait un bal ou une partie. Elle lui parlait, elle l’écoutait, elle lui faisait une lecture ; et la tranquillité de ces soirées, sa sécurité parfaite dans ce tête-à-tête, rendaient ces momens extrêmement agréables pour elle. Elle aimait à entendre ses cousines lui raconter ce qui s’était passé au bal, lui dire avec qui Edmond avait dansé. Mais elle avait une idée trop peu élevée de sa situation pour imaginer qu’elle pût jamais être admise à partager ces amusemens, et elle en écoutait le détail sans penser qu’elle y pût prendre aucun autre intérêt. L’hiver se passa agréablement pour elle. Quoique William ne fût pas venu en Angleterre, l’espoir de le revoir bientôt avait adouci le regret de la prolongation de son absence.

Le printemps et l’été se passèrent sans que sir Thomas revînt. Au mois de septembre, des circonstances défavorables étant survenues qui reculaient encore la conclusion de ses affaires, il se détermina à renvoyer son fils en Angleterre ; et à rester seul à Antigoa, pour y terminer ses opérations. Thomas arriva en bonne santé, et donna les meilleures nouvelles de celle de son père. Madame Norris tira un mauvais augure de ce que sir Thomas se fût ainsi séparé de son fils ; de tristes pressentimens l’assiégeaient, et pour y échapper, elle venait chaque jour dîner au parc de Mansfield. Mais le retour des plaisirs de l’hiver ne fut pas sans effet, et bientôt madame Norris ne fut plus occupée qu’à surveiller les destinées de sa nièce aînée. « Si le pauvre sir Thomas était condamné à ne plus revenir, se disait-elle, ce serait une consolation que de voir la chère Maria bien mariée. Elle pensait souvent à cela, sur-tout quand elle voyait dans les cercles où elle se trouvait, quelques jeunes gens d’une grande fortune, parmi lesquels elle en avait remarqué un qui venait d’hériter d’une des propriétés les plus belles et les plus considérables du pays.

M. Rushworth fut frappé de la beauté de miss Bertram dès la première fois qu’il l’aperçut ; et comme il était disposé à se marier, il crut éprouver de l’amour. C’était un jeune homme lourd, n’ayant qu’un bon sens vulgaire ; mais comme il n’y avait rien de désagréable dans sa figure, miss Bertram fut charmée de faire sa conquête. Maria Bertram ayant atteint l’âge de vingt-un ans, commençait à penser que le mariage était un devoir ; et comme en épousant M. Rushworth elle aurait la jouissance d’un revenu plus considérable que celui de son père, ainsi qu’un hôtel à Londres, ce qui était un point capital, il lui devint évident qu’elle devait épouser M. Rushworth, si cela lui était possible. Madame Norris mit beaucoup de zèle pour effectuer ce mariage ; et entr’autres moyens qu’elle employa pour y parvenir, elle chercha à faire naître une intimité avec la mère de M. Rushworth, qui vivait avec lui. Elle détermina même lady Bertram à faire dix milles d’une route assez mauvaise, pour aller lui rendre une visite du matin. Madame Rushworth annonça elle-même que son fils désirait beaucoup se marier, et déclara que de toutes les personnes qu’elle avait vues, miss Bertram lui avait paru, par ses aimables qualités, la plus susceptible de faire le bonheur de son fils. Madame Norris accepta le compliment, admira le discernement de madame Rushworth en distinguant Maria, qui, en effet, dit-elle, était sans aucun défaut, était un ange et tellement entourée d’admirateurs, qu’elle pouvait être difficile dans son choix. Mais autant que madame Norris pouvait en juger d’après une si courte connaissance, M. Rushworth paraissait être précisément le jeune homme qui pouvait la mériter et lui inspirer de l’attachement.

Après avoir dansé ensemble à un certain nombre de bals, les jeunes gens justifièrent ces opinions ; et avec la réserve convenable pour l’absence de sir Thomas, un engagement fut pris entre les deux familles, à leur satisfaction mutuelle et à celle de tout le voisinage, qui depuis plusieurs semaines avait décidé que M. Rushworth devait épouser miss Bertram.

Il fallait un délai de quelques mois avant que le consentement de sir Thomas pût être reçu ; mais comme on ne doutait point qu’il ne fût charmé de cette union, les deux familles se fréquentèrent habituellement, et la seule mesure de mystère qui fut adoptée, fut que madame Norris dirait partout que c’était une affaire dont il ne fallait pas parler pour le présent.

Edmond était le seul de la famille qui ne vît pas favorablement ce mariage. Toutes les représentations de sa tante ne pouvaient lui faire trouver dans M. Rushworth une liaison à rechercher. Il ne pouvait nier que sa sœur ne dût mieux juger que personne de son propre bonheur ; mais il aurait désiré qu’elle ne l’eût point basé sur un grand revenu ; et il disait souvent de M. Rushworth : « Si ce jeune homme n’avait pas douze mille livres sterlings de rente, ce serait un très-stupide garçon. »

Sir Thomas toutefois fut très-satisfait d’une alliance si avantageuse, et dont il n’entendait dire que des choses agréables. Il envoya son consentement aussi promptement que possible. La seule condition qu’il y mit, fut que le mariage ne serait célébré qu’à son retour en Angleterre, qui devait avoir lieu incessamment. Il écrivait en avril, et il avait l’espoir de terminer heureusement toutes ses affaires à Antigoa avant la fin de l’été.

Telle était la situation des choses à Mansfield, au mois de juillet ; et Fanny venait d’atteindre sa dix-huitième année, lorsque la société du village fut augmentée de deux personnes : le frère et la sœur de madame Grant, monsieur et miss Crawford, enfans de la mère de madame Grant par un second mariage. Ils étaient jeunes l’un et l’autre et fort riches. Le fils avait une belle propriété dans le comté de Norfolk, la fille avait vingt mille livres sterling. Madame Grant les avait aimés tendrement dans leur enfance ; mais comme peu de temps après son mariage, leur mère commune était morte, et qu’ils avaient été confiés alors à un frère de leur père, elle les avait à peine vus depuis cette époque. Ils avaient trouvé une agréable maison dans celle de leur oncle, nommé l’amiral Crawford. L’amiral aimait vivement son neveu, et sa femme avait la même amitié pour sa nièce ; mais madame Crawford étant venue à mourir, sa protégée fut obligée d’aller habiter une autre maison. L’amiral Crawford était un homme d’une conduite peu régulière, qui, au lieu de chercher à retenir sa nièce, fut bien aise qu’elle s’éloignât, pour qu’il pût loger sa maîtresse dans sa propre maison. Ce fut à cela que madame Grant dut la demande que lui fit sa sœur de venir demeurer avec elle, demande qui fut aussi bien accueillie d’un côté qu’elle était pressante de l’autre. Madame Grant n’avait point d’enfans, et éprouvait le besoin d’avoir un peu de variété dans son genre de vivre. L’arrivée d’une sœur qu’elle avait toujours aimée, lui fut donc très-agréable ; sa seule crainte était que Mansfield ne parut un peu triste à une jeune personne accoutumée aux plaisirs de Londres.

Miss Crawford partageait un peu cette appréhension, et ce n’avait été qu’après avoir essayé vainement de persuader à son frère d’habiter avec elle sa maison de campagne, qu’elle s’était résolue à venir chez sa sœur. Henri Crawford avait une aversion insurmontable pour tout domicile fixe, et toute restriction de société. Il ne pouvait satisfaire sa sœur sur un point de cette importance ; mais il l’accompagna avec la plus grande complaisance dans le comté de Northampton, et s’engagea à être à ses ordres aussitôt quelle lui écrirait qu’elle se déplairait dans cette nouvelle situation.

Le premier abord fut satisfaisant réciproquement. Miss Crawford trouva une sœur tendre, sans affectation ; un beau-frère qui avait tout l’air d’un gentleman, et une maison commode et bien tenue. Madame Grant reçut dans ceux qu’elle espérait aimer mieux que jamais, un jeune homme et une jeune personne de l’apparence la plus avantageuse. Marie Crawford était très-jolie ; Henri, sans avoir de la beauté, avait un air noble et agréable. Leurs manières étaient vives et enjouées, et madame Grant les jugea immédiatement propres à réussir par-tout. Elle était charmée de les voir l’un et l’autre ; mais Marie était sa favorite. N’ayant jamais été dans le cas de se glorifier de sa propre beauté, elle était enchantée de pouvoir tirer vanité de celle de sa sœur. Elle n’avait pas attendue qu’elle fût arrivée pour penser à lui faire former un mariage convenable, et ses vues s’étaient fixées sur Thomas Bertram. Le fils aîné d’un baronet n’était pas un parti trop avantageux pour une jeune personne ayant vingt mille livres sterling, avec toutes les grâces et l’élégance que madame Grant apercevait en elle ; et comme madame Grant s’épanchait facilement, Marie avait à peine passé trois heures auprès d’elle, qu’elle lui fit part de tous ses plans.

Miss Crawford fut charmée de trouver une famille de cette importance dans son voisinage, et ne fut nullement fâchée du projet de sa sœur et du choix qu’elle avait fait. Le mariage était son objet, pourvu qu’il fût avantageux ; et comme elle avait vu M. Bertram à Londres, elle ne trouvait pas plus d’objection à faire sur sa personne que sur le rang qu’il avait dans la société. En conséquence, tout en ayant l’air d’en plaisanter, elle y pensa sérieusement. Le plan fut bientôt répété à Henri.

« Et maintenant, ajouta madame Grant, j’ai pensé à compléter entièrement cette affaire. Je voudrais vous fixer tous les deux dans ce pays ; c’est pourquoi, Henri, il faut que vous épousiez la plus jeune des demoiselles Bertram ; une jeune fille innocente, belle, d’un aimable caractère, qui vous rendra très-heureux. »

Henri s’inclina et la remercia.

« Ma chère sœur, dit Marie, si vous pouvez persuader à Henri de se marier, il faut que vous ayiez l’adresse d’une française. Tout ce que l’habileté anglaise a pu faire y a échoué. Trois de mes intimes amies se sont consumées d’amour pour lui successivement. Toutes les peines que l’on a prises pour lui persuader de se courber sous le joug du mariage sont inconcevables ; c’est le plus inconstant papillon que l’on puisse imaginer. Si les demoiselles Bertram ne veulent pas avoir le cœur tourmenté, il faut qu’elles évitent Henri. »

« Mon frère, dit madame Grant, je ne veux pas croire cela de vous. »

« Et vous avez bien raison, répondit Crawford. Vous aurez plus d’indulgence que Marie. Je suis défiant, et ne veux pas risquer mon bonheur dans un moment de précipitation. Personne n’a une plus haute idée du mariage que moi, et je crois qu’un poëte a eu raison de le nommer le dernier don du ciel. »

« Voyez-vous comme, il sourit en parlant ainsi, dit miss Crawford. Je vous assure qu’il est détestable. Les leçons de l’amiral l’ont tout à fait perdu. »

« Je crois dit madame Grant, que lorsque les jeunes gens montrent peu d’inclination pour le mariage, c’est qu’ils n’ont pas encore rencontré l’objet qu’ils doivent aimer. »

Le docteur Grant félicita en riant miss Crawford de ses sentimens.

« Je n’en suis point honteuse, dit miss Crawford ; je voudrais que chacun se mariât quand on trouve à s’unir convenablement. Je n’aime point que l’on se marie sans y réfléchir ; mais aussitôt qu’on le peut faire avec avantage, il ne faut pas en laisser échapper l’occasion. »

CHAPITRE V.

Les jeunes gens des deux familles se plurent mutuellement. La beauté de miss Crawford ne nuisait point à celle des demoiselles Bertram ; elles étaient trop belles pour être fâchées qu’une autre femme qu’elles fût favorisée des dons de la nature. Elles furent presqu’aussi charmées que leurs frères, de la vivacité des yeux noirs de miss Crawford et de sa gentillesse générale. Si elle eût été grande, parfaitement bien faite, cela aurait pu tirer à conséquence : mais telle qu’elle était, il ne pouvait y avoir de comparaison, et les demoiselles Bertram convenaient volontiers que miss Crawford était une jolie personne, tandis qu’elles étaient les deux plus belles jeunes femmes du pays.

Son frère ne leur parut pas beau. La première fois qu’elles le virent, elles le trouvèrent brun et tout simple. Mais il y avait cependant de la distinction dans son air et de la grâce dans ses manières. À la seconde entrevue, il ne parut plus si simple ; son air avait tant de noblesse, il avait de si belles dents et il était si bien fait, que l’on ne pouvait plus le regarder comme un homme ordinaire ; et après la troisième entrevue, après que l’on eut dîné au presbytère, il fut trouvé l’homme le plus agréable que les deux sœurs eussent connu, et il leur plut également. L’engagement contracté par miss Bertram faisait que la conquête d’Henri Crawford appartenait de droit à Julia, ce que celle-ci sentait très-bien ; et avant qu’une semaine se fût écoulée, elle était toute disposée à s’éprendre d’amour pour lui.

Les idées de Maria sur ce sujet étaient plus confuses. Elle pensait qu’elle ne faisait aucun mal en trouvant M. Crawford aimable. Chacun connaissait sa situation, se disait-elle ; M. Crawford devait veiller sur lui-même ; mais M. Crawford ne croyait point être dans quelque danger. Les demoiselles Bertram étaient dignes de plaire, mais il n’avait d’autre projet en ce moment que de leur plaire un peu lui-même.

« J’aime infiniment les demoiselles Bertram, ma sœur ! dit-il en venant de les reconduire à leur voiture après le dîner du presbytère. Ce sont de très-élégantes et très-agréables personnes. »

« Elles le sont en effet, répondit madame Grant, et je suis charmée de vous entendre parler ainsi. Mais Julia est celle qui vous plaît davantage ? »

« Oh oui ! Julia est celle qui me plaît le plus. »

« Mais, parlez-vous franchement ? car miss Bertram est regardée en général comme la plus belle. »

« Je le crois aussi. Elle a tous les traits plus délicats, et je préfère son air. Mais j’aime mieux Julia. Miss Bertram est certainement la plus belle et je la trouve la plus agréable ; mais j’aimerai toujours mieux Julia, parce que vous me l’ordonnez. »

« Je sais, Henri, que vous finirez par l’aimer mieux. »

« Ne vous dis-je pas que je l’aime mieux d’abord ? »

« Et en outre miss Bertram est engagée. Souvenez-vous-en, mon cher frère : son choix est fait. »

« Oui ; et je l’aime davantage à cause de cela. Une femme engagée est toujours plus agréable qu’une autre qui ne l’est pas. Elle est contente d’elle-même ; elle n’a plus de soucis, et elle sent qu’elle peut faire usage de tous ses moyens de plaire sans soupçon. Avec une femme engagée il n’y a rien à redouter. Elle ne peut faire aucun mal. »

« M. Rushworth est un très-bon jeune homme et c’est un grand mariage pour miss Bertram. »

« Mais miss Bertram ne s’en soucie guère : voilà ce que vous pensez de votre intime amie. Je ne pense pas comme cela moi ; je suis certain que miss Bertram est très-attachée à M. Rushworth. Je l’ai lu dans ses yeux quand il a été question de lui. Je pense trop bien de miss Bertram pour croire qu’elle veuille donner sa main sans y joindre son cœur. »

« Allons ! allons, dit madame Grant, je vois que vous avez besoin que j’entreprenne votre guérison. Restez avec nous, et nous vous ferons perdre vos mauvaises idées. »

Henri Crawford et sa sœur étaient très-disposés à rester au presbytère. Marie trouvait la maison fort à son gré, et Henri n’était pas moins disposé à prolonger sa visite. Il n’avait eu l’intention que de passer quelques jours auprès de madame Grant ; mais Mansfield lui promettait des plaisirs, et il n’avait rien en ce moment qui l’appelât autre part. Madame Grant était charmée de ce qu’ils fussent avec elle, et le docteur Grant en était aussi on ne peut plus satisfait. Une jeune et jolie femme ; parlant agréablement et volontiers, était une société précieuse pour un homme d’un caractère indolent, et sortant peu de sa maison, tel que le docteur Grant.

L’admiration des demoiselles Bertram pour M. Crawford, était plus vive que celle de miss Crawford pour les habitans de Mansfield. Elle reconnaissait toutefois que les deux fils Bertram étaient de très-beaux jeunes gens, tels que l’on en rencontrait peu souvent à Londres, et que l’aîné sur-tout avait des manières très-distinguées : il avait beaucoup fréquenté Londres, et avait plus de vivacité et de galanterie qu’Edmond. Il devait en conséquence être préféré, et sa qualité d’aîné n’était pas à dédaigner. Miss Crawford avait eu, à ce qu’elle croyait, un pressentiment qu’elle aimerait mieux l’aîné.

Mais les courses de chevaux appelèrent Thomas Bertram à B*** peu de jours après le commencement de cette liaison. Il devait rester absent plusieurs semaines. Il engagea vivement miss Crawford à venir assister aux courses. On parla de former une nombreuse partie, mais cela se borna à la conversation.

Et Fanny, que devenait-elle ? Quelle opinion avait-elle des nouveaux venus ? Paisible, échappant à l’attention générale, elle payait son tribut d’admiration à la beauté de miss Crawford ; mais, comme elle continuait à trouver M. Crawford un homme très-ordinaire, en dépit de ses deux cousines, elle n’en parlait jamais.

CHAPITRE VI.

M. Bertram partit pour B***. Miss Crawford se prépara à trouver un grand vide dans la société qu’il venait de quitter ; et, dînant bientôt après à Mansfield, elle reprit sa place accoutumée au centre de la table, s’attendant bien à une grande différence dans le plaisir qu’elle trouvait auparavant avec les mêmes convives. Edmond, en comparaison de son frère, n’avait pas un mot à dire. Le premier service eut lieu sans qu’elle proférât une parole, sans qu’elle racontât quelque anecdote plaisante, sans qu’elle parlât de son amie A… de son amie B… Elle se borna à trouver quelque amusement à observer M. Rushworth qui, au bout de la table, paraissait pour la première fois à Mansfield depuis l’arrivée de Crawford : il avait été voir un de ses amis dans le voisinage, qui avait fait faire récemment des embellissemens sur ses terres par un homme de l’art. Il était revenu la tête pleine de ce sujet, et très-impatient de faire exécuter sur sa propriété des embellissemens du même genre. Il ne pouvait parler d’autre chose quoiqu’il n’y entendît rien. Ce sujet de conversation avait déjà été longuement traité dans le salon, et il fut encore repris à table. Il s’adressait évidemment à miss Bertram, dans tout ce qu’il disait, et cherchait à obtenir son approbation ; et quoique miss Bertram manifestât dans son air le sentiment qu’elle avait de sa supériorité sur l’intelligence de M. Rushworth, le nom de Sotherton, et les idées qu’elle attachait à cette superbe propriété, lui donnaient une sorte de complaisance à écouter M. Rushworth, et l’empêchaient de paraître désobligeante pour lui. Madame Norris s’empressait d’approuver tout ce que disait M. Rushworth sur les changemens qu’il voulait faire exécuter à Sotherton. Lady Bertram l’engageait à faire des plantations ; et M. Rushworth assurait qu’il ferait le plus grand cas de leurs observations. Il voulut partir de là pour faire un compliment à lady Bertram ; mais il s’embarrassa tellement dans sa soumission au goût de sa seigneurie, sa disposition à suivre les avis des dames, et l’insinuation qu’il y en avait une sur-tout à laquelle il voulait plaire, qu’Edmond fut obligé de venir à son secours en offrant du vin. Mais M. Rushworth, quoique parlant peu ordinairement, avait encore beaucoup de choses à dire sur un sujet qui lui tenait si fort à cœur. « Mon ami Smith, dit-il en reprenant la même conversation, n’a guère qu’une centaine d’acres dans son terrain, ce qui n’est pas bien considérable, et il est étonnant que l’on ait pu faire de tels embellissemens dans un si petit espace. À Sotherton, nous avons bien sept cents acres sans compter les prairies ; de sorte que, si on a pu faire tant de choses chez Smith, nous ne devons pas nous désespérer. Il a fait abattre deux ou trois grands arbres qui étaient auprès de la maison, ce qui donne une perspective étonnante, cela me fait penser qu’il faudra sans doute que nous abattions l’avenue de Sotherton, l’avenue qui conduit de la façade du midi au sommet de la montagne. » Et en disant cela, il s’adressait à miss Bertram ; mais miss Bertram crut devoir répondre : « L’avenue ! je ne me la rappelle pas. Je connais très-peu Sotherton. »

Fanny, qui était assise vis-à-vis d’Edmond en face de miss Crawford, et qui avait écouté tout ce qui s’était dit, regarda Edmond et lui dit à demi-voix :

« Jeter bas une avenue ! quel dommage ! cela ne vous fait-il pas penser à Cooper lorsqu’il dit : « Beaux arbres renversés, je pleure votre sort non mérité. »

Edmond sourit et répondit : « Je crains que l’avenue n’ait un mauvais sort, Fanny ! »

« J’aimerais bien voir Sotherton avant qu’elle fût abattue. J’aimerais à voir ce château avec son aspect d’antiquité, tel qu’il existe aujourd’hui ; mais je ne crois pas que cela puisse être. »

« Vous n’y êtes jamais allé ? Non ; vous ne le pouviez pas ; malheureusement c’est un peu trop loin pour une course à cheval. Je voudrais que nous puissions y aller. »

« Oh ! ce que je dis n’a aucune importance : si je vois ce château quelque jour, vous me direz ce qu’on y aura changé. »

« Je présume, dit miss Crawford, que Sotherton est une ancienne construction qui a quelque grandeur. Y a-t-il un style particulier d’architecture ? »

« Le château, répondit Edmond, a été bâti du temps d’Elisabeth. C’est un bâtiment vaste, régulier, construit en briques, lourd, mais d’un aspect assez imposant, et où il y a beaucoup d’appartemens assez commodes. Il est mal placé, dans une des parties les plus basses du parc, et, à cet égard, il n’est pas favorable à des embellissemens. Mais les bois sont beaux, et il y a un ruisseau dont je crois que l’on peut tirer un bon parti. M. Rushworth a raison, à ce que je pense, de vouloir donner à sa demeure un air moderne, et je ne doute point qu’il ne le fasse avec beaucoup de succès. »

Miss Crawford écouta avec soumission, et se dit à elle-même :

« C’est un homme bien né, son ton est excellent. » Edmond continua : « Je ne veux pas influencer M. Rushworth ; mais si j’avais un lieu à embellir, je ne voudrais pas en confier le soin à un homme salarié. J’aimerais mieux un degré moindre de beauté, pourvu qu’elle fût de mon propre choix. J’aimerais mieux avoir à me reprocher les fautes que j’aurais faites, que les siennes. »

« Pour moi, dit miss Crawford, je n’ai aucun goût pour ces sortes de choses ; que lorsque je les vois devant mes yeux ; et si j’avais une propriété à la campagne, j’aimerais assez trouver quelqu’un qui lui donnât des embellissemens autant qu’il le pourrait faire pour mon argent, et je ne regarderais jamais cette besogne qu’elle ne fût achevée. »

« Je serais charmée, dit Fanny, de suivre les progrès de tout cela. »

« Parce que vous avez été élevée de manière à y prendre goût, répondit miss Crawford : cela n’est entré pour rien dans mon éducation. Il y a trois ans, l’amiral, mon très-honoré oncle, acheta une maison de campagne à Twickenham, pour que nous y allassions passer l’été. Ma tante et moi nous la trouvâmes ravissante : mais attendu qu’elle était très-jolie, il fallut bientôt regarder comme nécessaire de l’embellir ; et pendant trois mois nous fûmes dans la boue et le désordre sans pouvoir trouver un sentier sablé pour nous promener, ni un banc pour nous asseoir. Henri diffère de moi : il aime ce genre d’occupation. »

Edmond fut fâché d’entendre miss Crawford, qu’il était disposé à admirer, parler si légèrement de son oncle. Cela n’était pas d’accord avec ses idées, et il garda le silence jusqu’à ce que miss Crawford eût changé de conversation.

« M. Bertram, lui dit-elle avec un aimable sourire, j’ai reçu enfin des nouvelles de ma harpe ; j’ai appris qu’elle est arrivée à Northampton en bon état. » Edmond en exprima sa satisfaction, et parla de la harpe comme de son instrument favori, en disant qu’il espérait que miss Crawford lui permettrait de l’écouter. Fanny n’avait jamais entendu de harpe : elle désirait aussi vivement goûter ce plaisir.

« Je serai très-satisfaite de jouer pour vous deux, dit miss Crawford, du moins aussi long-temps que vous pourrez aimer à m’écouter. Maintenant, M. Bertram, si vous écrivez à votre frère, je vous prie de lui dire que j’ai reçu ma harpe. Il m’a entendue tellement la regretter !… Vous pourrez ajouter que je vais préparer mes airs les plus mélancoliques pour son retour, pour être en harmonie avec ses sentimens, car je suis sûre que son cheval perdra la course. »

« Si j’écris, je dirai tout ce que vous m’ordonnerez d’écrire ; mais, pour le moment, je ne prévois aucune occasion pour le faire. »

« Quels singuliers frères êtes-vous donc ? vous ne vous écrivez que dans les nécessités les plus urgentes ; et quand vous prenez la plume pour dire que tel cheval est malade, ou que tel parent est mort, cela est toujours écrit avec le moins de mots possibles. Vous n’avez qu’un style parmi vous ; je sais cela parfaitement. Henri, qui est à tous égards un excellent frère pour moi, n’a jamais tourné la feuille d’une lettre en m’écrivant. « Chère Marie ! je viens d’arriver ; Bath paraît être rempli, et tout est comme à l’ordinaire. Votre dévoué, etc. » Voilà le véritable style d’un homme ; c’est là une lettre complète pour un frère. »

« Quand ils sont éloignés de leur famille, dit Fanny en rougissant, à cause de William, ils peuvent aussi écrire de longues lettres. »

« Miss Price a un frère en mer, dit Edmond, qui est un excellent correspondant, ce qui fait qu’elle vous trouve trop sévère à notre égard. »

« Ah, ah ! le frère de miss Price est au service du Roi ! »

Fanny aurait bien voulu qu’Edmond eût donné les renseignemens que miss Crawford demandait ; mais comme il gardait le silence, Fanny fut obligée de prendre la parole pour expliquer la situation de son frère. Sa voix était animée en parlant de sa profession et des voyages qu’il avait faits. Elle ne put mentionner le nombre des années depuis lesquelles il était éloigné d’elle, sans que des larmes ne vinssent humecter ses paupières. Miss Crawford dit avec politesse qu’elle lui désirait de l’avancement

« Savez-vous quelque chose du capitaine de mon cousin, du capitaine Marshall ? dit Edmond. Vous devez avoir beaucoup de connaissances dans la marine ? »

« Oui, parmi les amiraux, répondit miss Crawford ; mais (avec un air de grandeur) nous connaissons très-peu les rangs inférieurs. Les capitaines peuvent être de très-braves gens, mais ils ne nous appartiennent pas. Je pourrais vous parler de tous les amiraux ; vous dire leurs pavillons, leurs grades, leur solde, leurs brigues, leurs jalousies : ma demeure chez mon oncle m’a mise à même d’en connaître un grand nombre ; ils sont tous assez insignifians, je vous assure. »

Edmond devint grave de nouveau, et dit seulement : « C’est une noble profession ! »

« Oui, la profession est assez bonne sous deux conditions : si elle fait acquérir de la fortune, et s’il y a de la modération dans la dépense de cette fortune. Mais enfin cette profession ne me plaît pas ; elle ne m’a jamais présenté une forme aimable. »

Edmond revint à la harpe, et fut charmé d’avoir l’espérance d’entendre miss Crawford sur cet instrument.

Les autres convives avaient continué de s’entretenir de l’embellissement des terres, et madame Grant ne put s’empêcher de s’adresser à son frère sur ce sujet, quoique ce fût l’enlever à miss Julia. « Mon cher Henri, n’avez-vous rien à dire sur ce sujet ? Vous avez vous-même fait des embellissemens ; et d’après ce que j’ai entendu dire d’Everingham, cette terre peut être comparée avec toutes les maisons de campagne d’Angleterre. Il est vrai que les beautés naturelles en sont grandes ; il y a un si heureux mouvement de terrain, de si beaux bois ; que ne donnerais-je pas pour revoir cette maison ! »

« Rien ne me serait plus agréable que d’avoir votre opinion là-dessus, répondit Crawford ; mais vous trouveriez peu de chose qui fût digne de vos idées actuelles. L’étendue est presque nulle ; et quant aux embellissemens, j’ai eu si peu de choses à faire que je ne puis en parler. J’aurais préféré avoir plus de besogne. »

« Vous aimez cette sorte d’occupation ? » dit Julia.

« Excessivement. Je suis disposé à envier à M. Rushworth d’avoir tant de bonheur devant lui. J’ai dévoré le mien. »

« Les personnes qui voient rapidement, prennent leur résolution promptement et agissent de même, dit Julia ; mais au lieu d’envier le sort de M. Rushworth, vous pourriez l’aider de vos conseils. »

Madame Grant appuya fortement sur cette dernière idée ; et comme miss Bertram la saisit avec autant de promptitude, et y donna son approbation en disant qu’il valait beaucoup mieux consulter des amis désintéressés que de se mettre à la merci d’hommes qui faisaient leur profession de ces sortes de travaux, M. Rushworth s’empressa de prier M. Crawford de lui donner son assistance ; et M. Crawford, après avoir parlé comme il le devait faire de son peu d’habileté, mit ses services à sa disposition. M. Rushworth demanda alors à M. Crawford de lui faire l’honneur de venir à Sotherton et d’y accepter un lit. Mais madame Norris, qui semblait lire dans l’esprit de ses nièces et deviner le peu d’approbation qu’elles donnaient à un plan qui éloignait M. Crawford, se hâta de mettre un amendement à la proposition, « Il n’y a point de doute, dit-elle, de l’acceptation de M. Crawford ; mais pourquoi ne ferions-nous pas une petite partie ? Il y a ici plus d’une personne qui s’intéresse à vos embellissemens, et qui serait charmée d’entendre l’opinion de M. Crawford sur le lieu même. Pour moi, il y a long-temps que je désire faire une nouvelle visite à votre mère ; pendant que je resterais quelques heures avec elle, vous autres jeunes gens vous examineriez le terrain, et nous reviendrons dîner ici plus tard qu’à l’ordinaire ; ou bien si votre mère le voulait, nous dînerions à Sotherton et reviendrions au clair de lune. M. Crawford nous conduirait, mes nièces et moi, dans sa calèche. Edmond pourrait aller à cheval, et Fanny resterait ici avec vous, ma sœur. »

Lady Bertram ne fit aucune objection. Chacun de ceux qui étaient compris dans le voyage s’empressa de l’approuver, excepté Edmond, qui entendit tout sans rien dire.

CHAPITRE VII.

« Eh bien, Fanny, dit Edmond le jour suivant, comment trouvâtes-vous miss Crawford hier ? »

« Très-bien. J’aime à l’entendre parler ; elle m’amuse, et elle est si jolie, que j’ai beaucoup de plaisir à la regarder. »

« C’est principalement sa physionomie qui est attrayante ; mais n’y a-t-il rien eu dans sa conversation que vous ayez blâmé ? »

« Ah ! il me semble qu’elle n’aurait pas dû parler de son oncle comme elle l’a fait ; j’ai été toute étonnée. Cet oncle avec lequel elle a demeuré pendant tant d’années, et qui traite le frère de miss Crawford comme son fils, à ce qu’on dit ; je n’aurais pas cru qu’elle en eût parlé ainsi. »

« J’ai bien pensé que vous en auriez été frappée ; cela n’était point convenable. »

« Et j’y trouve même de l’ingratitude. »

« De l’ingratitude ! c’est peut-être trop dire. Il est à présumer que l’amiral n’a pas beaucoup de droits à sa reconnaissance, et que c’est à la femme de l’amiral que miss Crawford en doit plutôt qu’à lui. »

« Et peut-être comme elle a été entièrement élevée par sa tante, madame Crawford, elle n’a pas reçu d’elle des notions précises sur les égards qui étaient dus à l’amiral.

« Votre remarque est juste. Oui, nous devons croire que les légers défauts de miss Crawford doivent être attribués à la manière dont elle a été élevée. Son esprit est si vif, qu’il saisit tout ce qui lui présente une idée amusante. Je suis bien aise que vous l’ayez jugée à peu près comme moi. »

Il y avait toutefois une différence dans cette manière de juger miss Crawford entre Edmond et Fanny. Edmond était très-disposé à lui vouer une sorte d’admiration qui ne pouvait être partagée par Fanny. La harpe arriva, et ajouta encore à la beauté, aux grâces, aux charmes de miss Crawford, car elle jouait de cet instrument avec un goût particulier. Edmond était chaque jour au presbytère pour entendre son instrument favori. Chaque matinée se terminait par une invitation pour la matinée suivante ; miss Crawford n’était pas fâchée d’avoir un auditeur, et tout allait le mieux possible.

Une jeune femme jolie, aimable, vive, tenant une harpe aussi élégante qu’elle-même, placée auprès d’une fenêtre qui s’ouvrait sur un jardin, présentant un gazon entouré d’arbres et d’arbrisseaux ornés du plus beau feuillage que l’été pouvait leur donner, c’en était assez pour émouvoir le cour d’un jeune homme sensible. La saison, la scène, l’air, tout était favorable à la tendresse et au sentiment. Aussi Edmond, après avoir joui pendant une semaine des charmes d’une pareille société, était-il passablement amoureux. Et quoiqu’il ne fût ni un homme du monde, ni un fils aîné, et qu’il ignorât l’art de la flatterie et des aimables riens, il commençait à être agréable à Marie Crawford. Elle trouvait un charme dans sa sincérité, dans sa candeur, dans son intégrité. Toutefois elle ne cherchait pas à approfondir ces dispositions de bienveillance. Il lui plaisait pour le moment ; elle aimait à le voir auprès d’elle, cela lui suffisait.

Fanny ne pouvait être surprise qu’Edmond fût chaque matin au presbytère. Elle aurait été charmée d’y aller aussi pour entendre la harpe, sans être aperçue. Mais elle s’étonnait qu’Edmond fut presque toujours avec miss Crawford, sans qu’il ne remarquât plus rien de ce ton léger et inconsidéré qu’il avait d’abord blâmé en elle. La première peine réelle que miss Crawford occasionna à Fanny fut le résultat de l’inclination qu’elle témoigna pour apprendre à monter à cheval à l’exemple des jeunes personnes du parc de Mansfield. Edmond s’empressa de l’encourager dans ce désir, et lui offrit son propre cheval parfaitement dressé, et qui était celui dont Fanny se servait. Cette proposition fut faite par Edmond, sans qu’il crût qu’il en résultât la moindre peine pour Fanny. Le cheval devait seulement être mené au presbytère une demi-heure avant qu’elle fût prête à faire sa promenade accoutumée ; et Fanny fut pénétrée de reconnaissance de ce qu’Edmond lui demandât la permission de faire cet arrangement.

Miss Crawford fit son premier essai sans inconvénient pour Fanny. Edmond, qui avait présidé à tout, revint avec le cheval avant que Fanny et le vieux cocher qui l’accompagnait ordinairement quand elle faisait sa promenade sans ses cousines, fussent prêts à partir. Le second jour ne se passa pas tout à fait aussi innocemment. Miss Crawford prenait tant de plaisir à l’exercice du cheval, qu’elle ne savait comment l’interrompre. Vive, hardie, et sans être grande, d’une stature vigoureuse, elle semblait faite pour y réussir. Fanny était prête et attendait. Madame Norris commençait à la gronder de ce qu’elle ne fût pas déjà partie. Mais ni Edmond ni son cheval ne paraissaient. Pour échapper à sa tante, elle sortit à pied.

Les deux maisons, quoiqu’à peine éloignées d’un quart de lieue, n’étaient pas en vue l’une de l’autre. Mais après avoir fait une centaine de pas, Fanny pouvait se placer sur une éminence d’où on avait la vue du presbytère et de ses environs. Fanny y alla et aperçut bientôt dans la prairie du docteur Grant, Edmond et miss Crawford, tous deux à cheval, allant l’un près de l’autre, tandis que le docteur, madame Grant et M. Crawford les regardaient. Les accens de joie de miss Crawford montaient jusqu’à l’oreille de Fanny, qui s’étonnait qu’Edmond l’oubliât, et ne pouvait se défendre d’un serrement de cœur. Elle ne pouvait détourner ses yeux de la prairie et s’empêcher d’examiner tout ce qui s’y passait. D’abord miss Crawford et son compagnon firent le tour de la prairie au pas, puis ils prirent le galop, et Fanny fut surprise malgré elle de la bonne grâce de miss Crawford. Quelques minutes après ils s’arrêtèrent ; Edmond prenait la main de miss Crawford pour lui montrer à tenir les rênes. Fanny pensait que M. Crawford aurait bien pu éviter cette peine à Edmond. Un moment après, miss Crawford à cheval, accompagnée par Edmond à pied, se dirigea vers le parc, et y entrant, vint vers l’endroit où se trouvait Fanny qui, craignant de paraître trop impatiente, marcha lentement de leur côté.

« Ma chère miss Price, dit miss Crawford aussitôt qu’elle fut à portée d’être entendue, je viens vous faire mes excuses de vous avoir fait attendre. Je réclame mon pardon, car je ne dissimule point combien je suis coupable d’égoïsme. Mais il faut que vous me pardonniez, car l’égoïsme est une maladie pour laquelle il n’y a point d’espoir de guérison. »

La réponse de Fanny fut extrêmement polie ; et Edmond ajouta que miss Crawford devait être tranquille, parce que sa cousine avait encore le double du temps qu’il lui fallait pour faire sa promenade accoutumée. Fanny, après avoir reçu les adieux de miss Crawford, prit une autre route du parc, suivie du vieux cocher et sa gaîté ne revint point, lorsqu’en se détournant elle aperçut Edmond et miss Crawford qui descendaient ensemble la montagne en prenant le chemin du village.

Le soir, lorsque les deux familles se séparèrent, Edmond demanda à Fanny si elle avait l’intention de monter à cheval le jour suivant.

« Non, je ne crois pas, si vous avez besoin du cheval, » répondit Fanny.

« Je n’en ai pas besoin pour moi ; mais si vous avez l’intention de rester à la maison, je crois que miss Crawford sera bien aise d’avoir le cheval plus long-temps à sa disposition, et même pour toute une matinée. Elle a un grand désir de voir les environs de Mansfield ; mais elle serait fâchée de vous contrarier en cela. Vous montez à cheval pour votre santé, tandis que c’est un exercice qu’elle ne prend que pour son plaisir. »

« Je resterai à la maison demain, bien certainement, répondit Fanny, et vous savez que je suis assez forte maintenant pour me promener à pied, si je voulais sortir. »

Edmond parut satisfait, ce qui consola un peu Fanny. La promenade à cheval dans les environs de Mansfield fut arrêtée pour le lendemain matin. Tous les jeunes gens des deux familles en faisaient partie, à l’exception de Fanny, et ils jouissaient d’avance, dans leurs conversations, du plaisir qu’ils se promettaient. Un premier projet en amena un second, et quatre jours se passèrent en semblables promenades, pour montrer aux Crawford les plus belles vues du pays.

Edmond se repentit un peu de priver aussi long-temps Fanny de l’exercice qu’elle était accoutumée à prendre ; mais il résolut fermement que cela n’arriverait point une seconde fois, quoiqu’il ne voulût cependant pas, à cause de cela, ôter à miss Crawford un de ses plaisirs.

CHAPITRE VIII.

En effet, le lendemain qui suivit les promenades dans les environs de Mansfield, Fanny recommença ses exercices ordinaires, et Edmond se flatta que sa santé ne se ressentirait pas de leur interruption momentanée. Pendant qu’il était absent, M. Rushworth arriva : il accompagnait sa mère qui, pour montrer sa politesse, venait presser l’exécution du plan que l’on avait formé à Mansfield, de faire une visite à Sotherton. Madame Norris et ses nièces furent charmées de cette invitation. Un jour peu éloigné fut choisi, pourvu que M. Crawford n’eût point d’engagemens pris. Les demoiselles Bertram n’oublièrent point cette stipulation, et M. Rushworth, à l’aide de leurs insinuations, comprit que ce qu’il avait de plus convenable à faire, était d’aller au presbytère, pour savoir de M. Crawford si le mercredi prochain lui conviendrait.

Avant qu’il fût de retour, madame Grant et miss Crawford arrivèrent. Comme elles avaient pris une autre route, M. Rushworth ne les rencontra point. Le voyage à Sotherton continua d’être le sujet de la conversation. Madame Norris, à qui ce projet plaisait extrêmement, ne tarissait point sur les arrangemens à faire ; et madame Rushworth, femme d’une politesse pompeuse, qui ne trouvait rien de plus important que ce qui avait rapport à elle et à son fils, pressait continuellement lady Bertram d’être de la partie. Celle-ci refusait constamment, mais sa manière calme de refuser, faisait croire, à lady Rushworth qu’elle désirait venir, et ce ne fut qu’après beaucoup de paroles de la part de madame Norris, qu’elle fut assurée de la vérité.

« La fatigue serait trop grande pour ma sœur. Veuillez l’excuser, et accepter nos deux chères filles et moi-même sans ma sœur. Elle aura la compagnie de Fanny Price comme vous savez, de sorte que tout sera à merveille. Quant à Edmond, je réponds pour lui qu’il sera charmé de se joindre à nous : il pourra venir à cheval. »

Madame Rushworth exprima ses regrets de ce que lady Bertram voulût rester chez elle, ainsi que miss Price qui n’avait jamais vu Sotherton, ce qui était grand dommage.

« Vous êtes infiniment bonne, dit madame Norris ; mais, quant à Fanny, elle aura de nombreuses occasions de voir Sotherton. Pour cette fois, il n’est nullement question qu’elle soit de la partie. Lady Bertram ne peut s’en passer. »

« Oh non ; je ne puis me passer de Fanny, » dit lady Bertram.

Madame Rushworth, convaincue que tout le monde devait désirer de voir Sotherton, invita alors miss Crawford à se joindre aux demoiselles Bertram, et Marie consentit volontiers à accepter cette civilité. Madame Grant avait refusé poliment pour son propre compte, mais elle était bien aise que sa sœur profitât des occasions qui lui offraient de l’amusement.

M. Rushworth revint du presbytère après avoir réussi dans l’objet de sa visite ; et Edmond parut en même temps pour apprendre ce qui avait été arrêté pour le mercredi suivant. Madame Rushworth prit congé quelques minutes après. Edmond la conduisit à la voiture, et accompagna ensuite madame Grant et miss Crawford au bas du parc.

À son retour, il trouva madame Norris fort occupée avec ses nièces de la manière dont se ferait le voyage. Les nièces s’étaient prononcées pour la calèche de M. Crawford. Edmond parla de prendre la chaise de poste de son père. « Quoi ! dit Julia, nous entasser, toutes trois dans une chaise de poste par la chaleur actuelle, quand nous pouvons aller dans une calèche ! Non, mon cher Edmond, cela ne peut pas être. »

« En outre, dit Maria, je sais que M. Crawford compte sur nous. »

« Je présume, dit Edmond, qu’il n’y a aucune difficulté à ce qu’une dame se mette sur le siége de la calèche avec M. Crawford. »

« Non certainement, dit Maria, et je crois que ce sera la place la plus agréable. On a un aspect du pays bien plus étendu ; probablement miss Crawford voudra s’y asseoir. »

« Alors, répondit Edmond, je ne vois aucune objection à ce que Fanny aille avec vous. »

« Fanny ! répéta madame Norris, il n’est pas question qu’elle vienne : elle reste avec sa tante ; je l’ai dit à madame Rushworth ; elle n’est pas attendue. »

« Vous n’avez aucune raison, madame, dit Edmond à sa mère, pour que Fanny ne soit pas de la partie ? »

« Non certainement ; mais je ne puis me passer d’elle. »

« Vous le pourrez, si je reste avec vous comme j’en ai l’intention. »

Il y eut un cri général à cette proposition.

« Oui, continua Edmond, il n’y a aucune nécessité pour que j’aille à Sotherton. Fanny a un grand désir de voir ce château. Je sais qu’elle serait charmée d’y aller ; elle a si rarement l’occasion de prendre un pareil plaisir, que je suis sûr, madame, que vous seriez bien aise de le lui procurer. »

« Oh oui, très-volontiers ! si votre tante n’y voit aucune objection, » dit lady Bertram.

Madame Norris, qui n’avait aucune affection pour Fanny, répéta qu’elle avait assuré positivement à madame Rushworth que Fanny ne pouvait pas être du voyage. Mais Edmond répliqua qu’en conduisant madame Rushworth, il lui avait parlé de miss Price, et en avait reçu une invitation pour sa cousine directement. Madame Norris était trop contrariée de ce que le plan qu’elle croyait avoir parfaitement arrangé elle-même fût changé, pour se soumettre de bonne grâce aux raisons d’Edmond. Elle se borna à dire :

« Bien, très-bien, arrangez cela comme vous vous voudrez ; pour moi, je ne m’en occuperai plus. »

Lorsque Fanny connut ce changement, elle en éprouva plus de reconnaissance que de plaisir. Elle ressentait la bonté d’Edmond avec une sensibilité qu’il ne pouvait soupçonner, parce qu’il ne se doutait pas de son tendre attachement pour lui ; mais elle s’affligeait de ce qu’il se privât d’un plaisir à cause d’elle, et elle n’éprouvait aucune satisfaction à aller voir Sotherton sans lui.

À la réunion suivante des deux familles, le plan éprouva encore une altération, et elle fut approuvée généralement. Madame Grant s’offrit pour tenir compagnie à lady Bertram au lieu de son fils, et le docteur Grant devait venir dîner avec les deux dames. Lady Bertram fut très-contente de cet arrangement, Edmond lui-même fut fort satisfait de pouvoir aller à Sotherton ; et madame Norris, qui jugea le nouveau plan excellent, dit qu’elle avait été sur le point de le proposer quand madame Grant avait pris la parole.

Le mercredi vint. Le jour était superbe. Aussitôt après le déjeûner la calèche arriva. M. Crawford qui la conduisait, amenait ses deux sœurs. Madame Grant n’eut qu’à descendre. Les autres personnes étaient prêtes à y monter. La place enviée, la place d’honneur n’était pas occupée. Pendant que chacune des demoiselles Bertram songeait à s’en emparer, la chose fut décidée par madame Grant. Comme vous êtes cinq, dit-elle, je crois que l’une de vous devrait s’asseoir à côté d’Henri. Et vous, Julia, qui désirez tant apprendre à conduire une voiture, il faut que vous profitiez de cette occasion pour prendre une leçon. »

Heureuse Julia ! malheureuse Maria ! La première fut assise dans un moment sur le siége de la calèche, tandis que la seconde se plaça dans la calèche avec un sentiment de tristesse et de dépit. On partit immédiatement.

La route était frayée à travers un pays agréable, et Fanny, qui n’avait jamais fait de promenades étendues, fut bientôt au-delà des limites de la contrée qu’elle connaissait. Tout était nouveau pour elle, et elle jouissait d’un plaisir infini à admirer tout ce qui s’offrait à ses regards avec un aspect intéressant. On ne l’invitait pas souvent à se mêler à la conversation, et elle ne le désirait pas ; ses propres pensées et ses réflexions étaient habituellement sa meilleure compagnie. Elle goûtait, en observant l’apparence du pays, la différence du sol, l’état de la moisson, les chaumières, les troupeaux, les groupes d’enfans, un plaisir qui n’aurait pu être augmenté que par la possibilité de s’en entretenir avec Edmond. Cette dernière circonstance était son seul point de ressemblance avec miss Crawford, qui était placée auprès d’elle. Miss Crawford n’avait rien de la délicatesse de goût et d’esprit de Fanny. La nature était inanimée à ses yeux et l’intéressait peu. Toute son attention se portait sur la société et sur ses talens personnels pour tout ce qui était frivole. Quelquefois cependant, lorsque la route se courbait, ou qu’Edmond les devançait pour monter une élévation de terrain, Fanny et miss Crawford se réunissaient pour dire au même instant : « Le voilà ! »

Pendant les sept premiers milles, miss Bertram eut peu d’agrément. Elle avait toujours sous les yeux M. Crawford et sa sœur qui, assis l’un près de l’autre, s’entretenaient avec vivacité et gaîté. Quand Julia se tournait vers la calèche, c’était avec un air enchanté, et Maria trouvait dans la gaîté de sa sœur et dans les sourires que M. Crawford lui adressait, un sujet continuel d’irritation.

Mais lorsqu’on arriva dans les environs de Sotherton, miss Bertram se trouva mieux. Elle avait deux cordes à son arc ; les sentimens de Rushworth et les sentimens de Crawford. Ceux du premier étaient on ne peut mieux servis par le voisinage de Sotherton. Maria ne pouvait dire à miss Crawford, sans éprouver un tressaillement de joie, « que ces bois appartenaient à Sotherton, que des deux côtés de la route, tout le pays appartenait à M. Rushworth ; » et ce plaisir augmenta à mesure que l’on approcha du château, antique résidence de la famille, avec tous ses droits et ses privilèges.

« Nous n’avons plus de mauvais chemins, miss Crawford : M. Rushworth a fait arranger la route. Voici où commence le village : ces maisons ont besoin d’être réparées. Le clocher de l’église est d’une beauté remarquable. Voici la maison de l’intendant. Nous voici à l’entrée du parc. Nous avons encore près d’un mille à faire. Le parc est assez bien de ce côté-ci, comme vous voyez. Il y a de beaux arbres. Mais la situation du château est mauvaise. »

Miss Crawford était prompte à tout admirer. Elle devinait facilement les sentimens de miss Bertram, et elle se faisait un point d’honneur de seconder au mieux la jouissance qu’elle éprouvait. Madame Norris était dans le ravissement, et ne cessait de parler. Fanny même exprimait aussi son admiration, et était entendue avec complaisance. Lorsqu’elle aperçut le château, elle observa « que c’était un bâtiment qu’elle ne pouvait regarder sans éprouver une sorte de respect ; elle ajouta : maintenant où est l’avenue ? Nous voyons la façade de l’est : l’avenue doit être alors derrière le château. M. Rushworth disait qu’elle était devant la façade du midi.

« Oui ; elle est exactement derrière le château. Elle commence à peu de distance, et va en montant l’espace d’un demi-mille. Elle est toute en chênes. »

Miss Bertram pouvait alors parler avec une connaissance parfaite de ce qu’elle avait prétendu ignorer quand M. Rushworth lui avait demandé son opinion ; et ses esprits étaient dans la plus agréable émotion que la vanité et l’orgueil puissent causer, lorsqu’on arriva au large perron de la principale entrée.

CHAPITRE IX.

M. Rushworth était au bas du perron pour recevoir la dame de ses pensées, et toute la société fut accueillie par lui avec la politesse convenable. Dans le salon, madame Rushworth usa de la même civilité, et miss Bertram fut l’objet de toutes les distinctions qu’elle pouvait désirer.

Après les premières salutations la compagnie s’assit à une table servie avec autant d’élégance que de profusion, pour se remettre des fatigues de la route. On parla beaucoup, on fit honneur à la collation, et tout alla le mieux du monde. Il fut ensuite question de s’occuper du principal objet du voyage, et monsieur Crawford fut consulté sur la manière qu’il jugeait préférable pour examiner le terrain. M. Rushworth proposa son carricle ; mais M. Crawford témoigna le désir que l’on se servît d’une voiture où l’on pût être plus de deux personnes, « parce que ce serait se priver du coup-d’œil et du jugement des autres personnes de la société. »

Madame Rushworth proposa sa chaise de poste ; mais les jeunes gens gardèrent le silence et parurent peu disposées à regarder cette offre comme un amendement. La proposition de visiter le château fut mieux accueillie. Miss Bertram était bien aise d’en déployer toute l’opulence, et chacun désirait faire quelque chose.

Tout le monde se leva, et madame Rushworth ouvrant la marche, on parcourut une quantité considérable de chambres toutes grandes, somptueuses, meublées dans un goût qui datait d’une cinquantaine d’années : des damas, de la dorure, de l’acajou massif, toutes choses qui, dans leur genre, avaient de la noblesse. Il y avait une grande quantité de tableaux, mais la plus grande partie étaient des tableaux de famille. La situation du château mettait obstacle à toute perspective, et pendant que le reste de la société entourait madame Rushworth, Henri Crawford secouait la tête d’un air grave en regardant par les fenêtres.

« Maintenant, dit madame Rushworth, nous allons voir la chapelle. »

On y entra. L’imagination de Fanny l’avait disposée à voir toute autre chose qu’une longue chambre où l’acajou était prodigué, avec une galerie pour la famille et quelques coussins de velours cramoisi. « Je m’étais trompée, dit-elle à voix basse à Edmond ; ce n’est pas-là l’idée que je m’étais formée d’une chapelle. Il n’y a là rien d’auguste, rien de mélancolique, rien de grand. Je ne vois aucune voûte, aucune inscription, aucune de ces bannières que le vent du soir agite ; je ne vois aucun de ces signes pour indiquer qu’un monarque écossais sommeille ici dessous. »

« Vous oubliez, Fanny, que ce château n’est qu’une construction des temps modernes, et qu’il n’a été destiné qu’à des personnages peu importans. Il ne faut pas comparer ceci avec les chapelles des châteaux de prince et des monastères. »

« J’ai tort de ne pas faire cette réflexion ; mais je suis trompée dans mon attente. »

Madame Rushworth commença l’historique de la chapelle. « Autrefois, dit-elle, on y récitait les prières soir et matin, le chapelain était chargé de cet office ; mais le défunt M. Rushworth avait négligé de faire suivre cet usage. »

« Chaque génération s’améliore, dit miss Crawford en regardant Edmond avec un sourire. »

Madame Rushworth alla répéter sa relation à M. Crawford. Edmond, miss Crawford et Fanny restèrent ensemble à part.

« C’est dommage, dit Fanny, que cette coutume ait été abandonnée ; c’était un excellent usage des anciens temps. Il y a quelque chose dans une chapelle et un chapelain qui s’accorde si bien avec une grande maison, avec l’idée de ce qu’une telle maison doit être ! Il est beau de voir toute une famille se réunir régulièrement pour prier. »

« Oui, en vérité, cela est très-beau ! dit miss Crawford en riant ; cela doit faire grand bien aux chefs d’une maison que de forcer tous leurs domestiques d’abandonner leurs besognes et leurs plaisirs pour réciter les prières deux fois par jour ; tandis qu’eux-mêmes inventent des prétextes pour s’en exempter. »

« Ce n’est pas là l’idée de Fanny, dit Edmond ; si le maître et la maîtresse de la maison n’assistent pas eux-mêmes à la prière, l’usage dont nous parlons nuit plus qu’il ne sert. »

« Il vaut mieux, dans tous les cas, répondit miss Crawford, laisser la liberté aux gens sur ce sujet. Chacun aime à choisir son chemin et sa manière de dévotion. L’obligation, la formalité, la contrainte, la longueur du temps sont des choses que chacun redoute ; et si les bonnes gens qui sont venus s’agenouiller et s’ennuyer dans cette galerie, avaient prévu que le temps serait arrivé où leurs successeurs, au lieu d’avoir des maux de tête pour s’être levés de trop bonne heure, resteraient dans leur lit sans crainte d’être blâmés de manquer aux devoirs de la chapelle, ils en auraient éprouvé un sentiment d’envie. Imaginez-vous combien de fois les belles de la maison de Rushworth sont venues à contre-cœur passer leurs momens dans ce lieu-ci : la jeune Eléanor et madame Bridgets, plongées en apparence dans la piété, mais la tête occupée de toute autre chose, sur-tout si le pauvre chapelain n’était pas digne d’être regardé, car dans ces temps-là je présume que les ecclésiastiques étaient même inférieurs à ce qu’ils sont maintenant. »

Pendant quelques instans miss Crawford n’obtint aucune réponse. Fanny rougissait et regardait Edmond. Elle était trop indignée pour pouvoir parler ; et Edmond eut besoin d’un moment de réflexion avant de pouvoir répondre à miss Crawford : « La vivacité de votre esprit, lui dit-il, s’oppose à ce que vous parliez sérieusement d’objets sérieux. » Il ajouta quelques autres observations auxquelles miss Crawford répondit avec sa légèreté accoutumée.

Pendant que cela avait lieu, le reste de la société était épars dans la chapelle. Julia attira l’attention de M. Crawford sur sa sœur, en lui disant : « Regardez-donc Maria et M. Rushworth placés l’un près de l’autre, exactement comme pour la célébration de la cérémonie. »

M. Crawford sourit de sa remarque, et s’approchant de Maria, il lui dit à voix basse et de manière à n’être entendu de personne : « Je n’aime pas voir miss Maria si près de l’autel. »

Maria fit involontairement deux pas en arrière : mais se remettant aussitôt, elle affecta de rire et lui demanda, sans parler plus haut, « s’il l’y laisserait ? »

« Je crains de n’avoir point assez d’adresse, » répondit Crawford avec un regard significatif.

Julia, qui survint au même moment, continua sa plaisanterie.

« C’est véritablement dommage que la cérémonie ne puisse avoir lieu. Nous voilà tous réunis, et rien dans le monde ne serait plus agréable. » Et en disant cela, elle riait avec si peu de précaution, qu’elle attira l’attention de M. Rushworth et de sa mère sur ce qu’elle disait, exposant ainsi sa sœur aux galanteries de son amant, dites à demi-voix, tandis que madame Rushworth parla avec grâce et dignité de cet événement futur qu’elle regarderait, disait-elle, comme très-heureux.

« Ah ! si Edmond avait pris les ordres ! » s’écria Julia ; et allant vers lui comme il était avec miss Crawford et Fanny : « Mon cher Edmond, si vous aviez déjà pris les ordres ecclésiastiques, vous pourriez faire la cérémonie à l’instant. Quel dommage que vous n’ayez pas pris les ordres ! M. Rushworth et Maria sont tout prêts. »

« La physionomie de miss Crawford, pendant que Julia parlait, aurait pu amuser un observateur désintéressé. Elle paraissait presque effrayée de la nouvelle idée qu’elle recevait. Fanny en eut pitié. « Combien elle va être fâchée de ce qu’elle vient de dire ! » pensa Fanny.

« Les ordres ! dit miss Crawford ! Quoi ! devez-vous appartenir au clergé ? »

« Oui, répondit Edmond, je prendrai les ordres après le retour de mon père : probablement à Noël. »

Miss Crawford cherchant à reprendre ses esprits, dit : « Si j’avais su cela plutôt, j’aurais parlé du clergé avec plus de respect, » et changea de sujet de conversation.

On quitta la chapelle. Miss Bertram, fâchée contre sa sœur, ouvrait la marche, et toute la compagnie paraissait trouver qu’on avait resté assez long-temps dans ce lieu.

Madame Rushworth, qui ne se lassait point de montrer ses appartemens, prenait la route du grand escalier pour conduire la société dans les chambres supérieures ; mais son fils lui fit observer que si on restait trop longtemps dans la maison, on n’aurait pas le temps de voir le terrain. « Il est deux heures, dit-il, et nous devons dîner à cinq. » Madame Rushworth se soumit ; et l’on parla de nouveau d’arranger une voiture, quand les jeunes personnes de la troupe apercevant une porte ouverte qui conduisait immédiatement à un tapis de verdure entouré d’arbrisseaux, prirent en même temps cette route, ayant toutes un même désir de respirer l’air et d’agir en liberté.

« Je suppose, dit madame Rushworth poliment, en les suivant, que nous commençons par-là notre promenade. Ce sont là nos arbrisseaux les plus précieux, et nos faisans sont à côté. »

« Je crois, dit M. Crawford en regardant autour de lui, que nous trouverons quelque chose à faire ici. Je vois des murs qui, s’ils étaient abattus, produiraient un grand effet. M. Rushworth, tiendrons-nous conseil sur cet objet ? »

« James, dit madame Rushworth à son fils, je crois que le désert sera nouveau pour toute la société. Les demoiselles Bertram n’ont jamais vu le désert ? »

On ne fit aucune objection ; mais pendant quelques momens aucun plan ne parut devoir être adopté. Les arbrisseaux et les faisans occupèrent d’abord l’attention des promeneurs, et tous se dispersèrent ensuite dans une heureuse indépendance.

M. Crawford fut le premier à marcher en avant pour examiner le terrain. Il fut suivi par miss Bertram et M. Rushworth ; Edmond, miss Crawford et Fanny venaient ensuite, et la marche était fermée par madame Rushworth, madame Norris et Julia. L’heureuse étoile de celle-ci avait changé. Elle était obligée de rester auprès de madame Rushworth, de contenir son impatience, et de se conformer à la lenteur de sa marche, tandis que madame Norris était restée en conversation avec l’intendant, qui était venu visiter les faisans.

« Il fait extrêmement chaud, » dit miss Crawford qui, pour la seconde fois, parcourait avec Edmond et Fanny une terrasse garnie de palissades de fer qui dominait sur le désert ; tandis que M. Crawford, avec miss Maria et M. Rushworth, discutait sur les embellissemens à faire dans cette partie. La porte qui s’ouvrait sur le désert, laissait apercevoir de l’ombrage ; miss Crawford, suivie d’Edmond et de Fanny, se dirigea avec empressement de ce côté ; et tous trois, en se promenant sous des arbres fort beaux et fort touffus, se bornèrent pendant quelques momens à jouir de la fraîcheur qu’ils y trouvaient et à les admirer. À la fin, miss Crawford commença la conversation : « Ainsi, M. Bertram, vous devez entrer dans le clergé ? Cela m’étonne ! »

« Pourquoi cela ? Je dois prendre une profession quelconque ; et vous pourriez peut-être juger que je ne suis propre à être ni un homme de loi, ni un militaire, ni un marin. »

« Mais, pourquoi entrez-vous dans le clergé ? Les hommes aiment à se distinguer. Ils peuvent y parvenir dans beaucoup de professions. Dans le clergé, il n’y a point de distinction à obtenir. Un ecclésiastique n’est rien. »

« Ce rien a ses gradations, à ce que j’imagine. Un ecclésiastique ne peut jouir d’une grande considération parmi ce qu’on nomme les gens à la mode. Il ne peut être le chef d’un parti, ni donner le ton pour un habit nouveau ; mais je ne puis regarder comme n’étant rien, une situation qui a pour objet de veiller sur ce qu’il y a de plus important parmi les hommes pris individuellement ou collectivement, la religion et les mœurs. Cette situation mérite d’autant moins d’être dépréciée, qu’elle a une influence considérable sur les mœurs publiques, et je crois que par-tout où le clergé est, on n’est pas ce qu’il doit être ; il en est ainsi du reste de la nation. »

« Certainement, » dit Fanny avec un aimable empressement. « Ah ! dit miss Crawford, vous avez déjà convaincu miss Price. »

« Je désirerais pouvoir aussi convaincre miss Crawford. »

« Je ne crois pas que vous y réussissiez, répondit miss Crawford avec un souris malin ; je suis tout à fait surprise que vous preniez cette carrière. Vous êtes réellement propre à quelque chose de mieux. Allons, changez d’idée ! Il n’est pas trop tard ; entrez dans le barreau. »

« Entrez dans le barreau ! Vous me dites cela avec autant d’aisance que si vous me disiez : Entrez dans ce désert. »

« Vous allez dire que le barreau est le pire désert des deux ? Mais je vous ai prévenu ; rappelez-vous que je vous ai prévenu. »

« Ne vous pressez pas pour m’enlever un bon mot, car je n’ai pas la moindre prétention à l’esprit. Je suis capable de rester une demi-heure à comprendre une répartie. »

Un silence général suivit cette dernière réponse. Fanny l’interrompit la première pour se plaindre d’être fatiguée. Ils se trouvaient alors auprès d’un banc bien ombragé, situé auprès d’un ha-ha qui s’ouvrait sur le parc, et ils s’y assirent.

« Je serai bientôt reposée, dit Fanny, c’est un excellent rafraîchissement que de s’asseoir à l’ombre par un beau jour, en regardant la verdure. »

Après être restée assise pendant un moment, miss Crawford se leva : « Il faut que je prenne du mouvement, dit-elle, le repos me fatigue ; j’ai regardé si long-temps parce ha-ha, que j’en suis lassée.

Edmond se lassa pareillement, et fit quelques pas avec miss Crawford. Ils discutèrent sur l’étendue de la promenade qu’ils venaient de parcourir, et pour mieux la connaître, ils se déterminèrent à s’y promener dans un autre sens. Fanny dit qu’elle était reposée, mais Edmond la pressa si instamment de ne pas se fatiguer, qu’elle resta assise où elle était, pensant avec plaisir aux attentions de son cousin, et regrettant de n’avoir pas plus de force. Elle regarda Edmond et miss Crawford jusqu’à ce qu’ils eussent disparu au coin d’une allée, et prêta l’oreille au son de leurs voix jusqu’à ce qu’elle n’entendît plus rien.

CHAPITRE X.

Un quart d’heure se passa sans que Fanny entendit les pas d’Edmond et de miss Crawford. Elle commençait à être surprise d’être laissée seule pendant si long-temps ; elle prêtait l’oreille, désirant vivement entendre leurs voix. Le bruit des pas de quelques personnes qui venaient vers elle, retentit enfin. Mais Fanny reconnaissait que ce ne pouvait être ceux d’Edmond et de miss Crawford, lorsque miss Bertram, M. Rushworth et M. Crawford sortirent du même sentier qu’elle avait parcouru.

« Miss Price toute seule ! Ma chère Fanny, pourquoi êtes-vous seule ici ? » furent les premières salutations. Fanny raconta ce qui s’était passé. « Pauvre chère Fanny ! dit Maria, comme ils ont mal agi avec vous ! Vous auriez mieux fait de rester auprès de nous. » Ensuite s’asseyant entre les deux hommes qui l’accompagnaient, elle reprit la conversation dans laquelle elle était engagée avec eux, sur les embellissemens à faire à Sotherton. Après quelques minutes passées de cette manière, miss Bertram remarquant une porte de fer qui était auprès du ha-ha, et qui communiquait au parc, témoigna le désir d’y aller, pour qu’elle fût plus à même de saisir les plans que l’on projetait. Crawford approuva vivement cette idée. Il apercevait une élévation d’où on devait avoir une vue de toute la maison. Il fallait donc absolument se rendre à cette élévation ; mais la porte était fermée. M. Rushworth fut infiniment mortifié de n’avoir pas apporté la clef ; il promettait de ne pas l’oublier à l’avenir. Mais comme le désir de miss Bertram d’aller dans le parc ne diminuait nullement, M. Rushworth finit par se résoudre à aller chercher cette clef ; et il retourna en conséquence sur ses pas.

« C’est incontestablement ce qu’il y a de mieux à faire, puisque nous nous trouvons déjà si loin de la maison, » dit M. Crawford après qu’il fut parti.

« Oui, répondit Maria, c’est le meilleur parti à prendre. Mais, dites-moi sincèrement, ne trouvez-vous pas cette maison bien au-dessous de l’idée que vous en aviez ? »

« Non en vérité. Je la trouve au contraire plus complète dans son genre que je ne l’imaginais ; et à vous dire vrai (en parlant plus bas), je ne pense pas que je voie Sotherton de nouveau, avec autant de plaisir qu’aujourd’hui. Un autre été l’embellira difficilement pour moi. »

Maria, après un moment d’embarras, répondit : « Vous êtes trop un homme du monde, pour ne pas voir avec les yeux du monde. Si d’autres personnes jugent que Sotherton soit embelli, je ne doute point que vous ne jugiez de même aussi. »

« Je crains beaucoup de n’être point un homme du monde autant que cela me serait utile à quelques égards. Mes sentimens ne sont point assez fugitifs, ma mémoire n’est point assez infidèle pour que je me trouve ressembler à un homme du monde. »

Il y eut un court silence. Miss Bertram reprit la parole : « Vous vous êtes beaucoup amusé ce matin dans la route ? Vous et Julia, vous n’avez fait que rire pendant tout le chemin. »

« Avons-nous ri ? Oui, je crois que nous avons ri. Mais je n’ai pas le moindre souvenir de ce qui a produit notre gaîté. Je racontais, je crois, quelque vieux conte au sujet d’un domestique irlandais de mon oncle. Votre sœur aime à rire. »

« Vous pensez qu’elle est plus gaie que moi ? »

« Elle est peut-être plus facile à amuser. Je n’espérerais pas de pouvoir vous entretenir d’anecdotes irlandaises pendant une course de dix milles. »

« Je crois que naturellement je suis aussi gaie que Julia ; mais j’ai plus à songer qu’elle maintenant. »

« Vous avez à songer, sans aucun doute ; et ce sont des situations dans lesquelles de la gaîté indiquerait de l’insensibilité. La perspective que vous avez est toutefois trop belle pour vous causer de la tristesse. Vous avez devant vos yeux une scène très-riante ! »

« Parlez-vous littéralement ou figurément ? Je pense que c’est littéralement. Oui, certainement, le soleil brille, et le parc a un aspect très-riant ; mais malheureusement, cette porte de fer, ce ha-ha me donnent un sentiment de contrainte et de peine : Je ne puis sortir, comme dit l’oiseau renfermé. » Et en disant ces mots avec expression, elle marcha vers la porte. M. Crawford la suivit. « Monsieur Rushworth est si long-temps à apporter cette clef ! »

« Et pour tout au monde, vous ne passeriez pas dans le parc sans la clef et sans l’autorité et la protection de M. Rushworth ? Sans cela, je croirais que vous pourriez facilement, avec mon aide, passer le long de cette grille. Oui, rien n’est plus facile, si vous ne pensez pas que cela soit défendu. »

« Défendu ! quelle folie ! Je puis certainement sortir de cette manière, et je veux l’essayer. M. Rushworth sera ici dans un moment, et nous ne serons pas hors de vue, »

« Ou si nous l’étions, miss Price aurait la bonté de dire à M. Rushworth qu’il nous trouvera près de l’élévation, dans ce bouquet de chênes. »

Fanny sentant que c’était mal agir, s’efforça d’empêcher sa cousine de franchir la grille. « Vous vous blesserez, miss Bertram, lui dit-elle, vous vous blesserez certainement contre ces piques ; vous déchirerez votre robe, vous courrez le risque de tomber dans le fossé. Vous feriez mieux de ne pas aller dans le parc. »

Pendant qu’elle parlait ainsi, sa cousine était déjà passée de l’autre côté. « Grand merci, dit-elle en riant ; moi et ma robe nous sommes en sûreté. Adieu. »

Fanny fut laissée de nouveau à sa solitude, sans éprouver aucun sentiment agréable, car elle était fâchée de tout ce qu’elle avait vu et entendu. Miss Bertram lui causait de la surprise, et M. Crawford de l’indignation. En prenant un circuit qui ne paraissait point se diriger vers l’élévation, l’un et l’autre échappèrent bientôt aux yeux de Fanny, et quelques minutes après, elle n’entendit pas le moindre bruit. Le petit bois où elle se trouvait, semblait avoir été abandonné à elle seule. Elle était portée à croire qu’Edmond et miss Crawford l’avaient quitté ; mais elle ne pouvait penser cependant qu’Edmond l’eût entièrement oubliée.

Elle fut de nouveau tirée de sa rêverie par le bruit des pas de quelqu’un qui paraissait marcher vivement. Elle s’attendait à voir monsieur Rushworth ; mais c’était Julia qui, en nage et hors d’haleine, et avec un air vivement contrarié, lui cria en l’apercevant : « Eh bien ! où sont les autres ? Je croyais que Maria et M. Crawford étaient avec vous ? »

Fanny expliqua comment ils s’étaient éloignés.

« Voilà un joli tour, en vérité. Je ne puis les découvrir nulle part (en regardant avidement dans le parc) ; mais ils ne peuvent être loin, et je crois que je puis sans aide, passer de l’autre côté aussi bien que Maria. »

« Mais, Julia ! M. Rushworth sera ici dans un moment avec la clef. Attendez M. Rushworth ! »

« Non en vérité. J’ai assez de la famille pour cette matinée ; je ne fais que d’échapper à l’ennuyeuse mère. J’ai supporté cette pénitence tandis que vous étiez si tranquille ici et si heureuse ; il aurait été aussi bien peut-être que vous eussiez pris ma place ; mais vous cherchez toujours à échapper à ces contrariétés. »

Cette réflexion était très-injuste ; mais Fanny, qui voyait que Julia avait de l’humeur, et qui savait que son mécontentement ne durerait pas, se borna à lui demander si elle avait vu M. Rushworth.

« Oui, nous l’avons vu, il courait à toutes jambes. Il ne s’est arrêté près de nous que pour nous dire l’oubli qu’il avait fait et le lieu où vous étiez. »

« C’est bien dommage qu’il prenne tant de peine pour rien ! »

« Cela regarde Maria. Je ne suis pas obligée de me punir moi-même à cause d’elle. Je n’ai pu éviter là mère tant que ma tante est restée à parler avec l’intendant ; mais je puis du moins échapper au fils. » En disant cela, elle passa le long de la grille et s’enfonça dans le parc.

Cinq minutes après M. Rushworth parut. Fanny s’efforça de donner les meilleures couleurs possibles à ce qui venait de se passer. Mais il fut évidemment mortifié, et parut éprouver un extrême déplaisir. Il alla à la grille sans savoir que faire.

« Ma cousine Maria m’a chargée de vous dire que vous les trouveriez sur l’élévation ou dans les environs, » dit Fanny.

« Je ne crois pas que j’aille plus loin, dit M. Rushworth d’un air sombre. Je n’en aperçois aucune trace. Pendant que je me rendrais à cet endroit, ils pourraient aller ailleurs. J’ai assez couru. »

Un instant après, il dit à Fanny : « Dites-moi, je vous prie, miss Price, admirez-vous M. Crawford autant que plusieurs personnes le font ? Pour moi, je ne trouve en lui rien de remarquable. »

« Je ne le trouve pas beau du tout. »

« Beau ! personne ne peut appeler beau un homme d’une si petite taille. Je suis certain qu’il n’a pas cinq pieds de haut. Je lui trouve fort mauvaise mine. Dans mon opinion, ces Crawford ne sont pas une grande addition à notre cercle. Nous nous passions bien d’eux. »

Un léger soupir échappa à Fanny et elle ne se sentit pas la volonté de contredire M. Rushworth. Celui-ci alla de nouveau vers la grille, et Fanny l’ayant engagé à se rendre à l’élévation, il se décida à y aller. « Ce serait une folie, dit-il, d’avoir apporté la clef pour rien ; » et ouvrant la porte, il partit sans autre cérémonie.

Fanny se résolut aussi à tâcher de retrouver Edmond et miss Crawford. Elle suivit l’allée qu’ils avaient prise, et comme elle allait entrer dans une autre, elle entendit la voix et le rire de miss Crawford. Bientôt elle la rencontra avec Edmond. Ils revenaient du parc dans lequel ils étaient entrés un moment après avoir quitté Fanny, une porte qui y conduisait s’étant trouvée ouverte. Ils reprirent ensemble le chemin du château, et furent rejoints par madame Rushworth et madame Norris. Celle-ci avait visité le jardin, la laiterie, et avait eu un long entretien avec l’intendant sur tous les détails de ménage. Une heure et demie s’était écoulée dans cette agréable occupation.

Rendus au château, les promeneurs attendirent le retour de ceux qui s’étaient le plus éloignés. Les demoiselles Bertram, M. Crawford et M. Rushworth se firent attendre long-temps, et quand ils reparurent il annoncèrent qu’ils ne faisaient que de se rejoindre. M. Rushworth et Julia paraissaient peu satisfaits. M. Crawford s’efforça pendant le dîner de calmer le ressentiment des deux premiers et de ranimer la gaîté générale.

Le dîner fut bientôt suivi par le thé et par le café, et comme la longueur de la route à faire ne permettait pas de perdre de temps, la calèche parut bientôt après à la porte du château. Madame Norris, après avoir obtenu des œufs de faisans et dit beaucoup de civilités à madame Rushworth, donna le signal du départ. Dans ce moment, M. Crawford s’approchant de Julia, lui dit : « J’espère que je n’aurai pas perdu ma compagne, à moins qu’elle ne soit effrayée de l’air du soir dans un siége si peu garanti. » La demande n’avait pas été prévue, et fut reçue gracieusement, et pour Julia, la journée parut devoir finir aussi bien qu’elle avait commencé. Miss Bertram fut un peu contrariée, mais comme elle avait la conviction d’être préférée, elle se consola, et elle reçut les attentions de M. Rushworth à son départ comme elle le devait faire. Il était beaucoup plus satisfait de lui donner la main pour la faire monter dans la calèche, que s’il eût été question de la placer sur le siége auprès de M. Crawford. La soirée était belle et le retour des voyageurs fut aussi agréable qu’il pouvait l’être par le calme et la sérénité de l’air. Mais lorsque madame Norris cessait de parler de tout ce qu’elle avait vu à Sotherton, le silence régnait dans la calèche. Les différentes personnes de la société paraissaient toutes également fatiguées, et dans le doute si la journée qui venait de s’écouler leur avait occasionné du plaisir ou de la peine.

CHAPITRE XI.

Le jour passé à Sotherton avec toutes ses imperfections, n’avait cependant produit que des sensations agréables aux demoiselles Bertram, en comparaison de ce qu’elles éprouvèrent à leur retour en lisant des lettres de leur père, datées d’Antigoa, qui étaient arrivées à Mansfield. Elles aimaient beaucoup mieux penser à Henri Crawford qu’à leur père. Le mois de novembre était l’époque qu’il indiquait pour son arrivée en Angleterre. Maria était plus tourmentée par cette nouvelle que Julia ; son père, aussitôt son arrivée, devait la marier à M. Rushworth. Elle ne considérait point cet évènement avec plaisir. Elle aimait même à supposer qu’il serait différé. Trois mois devaient encore s’écouler avant le retour de sir Thomas, et dans trois mois il pouvait arriver bien des choses. C’était là son espoir.

Sir Thomas aurait été vivement blessé s’il eût soupçonné les sentimens que son retour faisait naître dans ses filles, et il aurait été aussi peu satisfait s’il eût connu ceux de miss Crawford à cet égard. Miss Crawford, qui avait lu la lettre de sir Thomas, y avait donné une plus vive attention qu’on ne le supposait.

« Combien M. Rushworth paraît satisfait ! » dit-elle dans une soirée qu’elle passait à Mansfield quelques jours après, en s’adressant à Edmond. Elle se trouvait avec lui et Fanny à une fenêtre ouverte, tandis que M. Rushworth et les demoiselles Bertram étaient au forté-piano. « Il pense au mois de novembre ! Le retour de votre père sera un évènement très-important. »

« Après une si longue absence, et tant de dangers courus, il n’y a point de doute que ce retour ne nous intéresse vivement. »

« Ce retour amènera d’autres évènemens intéressans : le mariage de votre sœur, et votre entrée dans les ordres. »

« Oui. »

« Ne vous offensez pas ! dit miss Crawford en riant ; mais cela me rappelle les sacrifices que les héros de l’antiquité faisaient pour célébrer leur retour dans leur pays après qu’ils avaient exécuté de grands exploits. »

« Il n’y a point là de sacrifices. » Et se tournant du côté de Maria qui était au forté-piano : « C’est absolument un effet de sa volonté. »

« Oh ! oui ; je plaisante. Elle a fait ce que toute autre jeune femme aurait fait en sa place, et je ne doute point qu’elle ne soit extrêmement heureuse. Mais je ne veux pas parler de ce sacrifice-là seulement. »

« Je vous assure que mon entrée dans les ordres est tout aussi volontaire que le mariage de Maria. »

« Il est heureux que votre inclination soit aussi d’accord avec les vœux de votre père. Il y a dans les environs, à ce que j’ai entendu dire, une très-bonne cure qui vous est destinée ? »

« Et que vous supposez m’avoir influencé ? »

« Mais je suis bien certaine que cela n’est pas ! » s’écria Fanny.

« Je vous remercie de votre bonne opinion Fanny ; mais je n’oserais affirmer que vous ayez raison de penser ainsi. Il est très-probable, au contraire, que j’ai été influencé par la connaissance que j’ai eue que cette cure m’était réservée. Je ne crois pas être blâmable en cela, et je ne vois pas qu’un homme doive être un plus mauvais ecclésiastique, parce qu’il aura de bonne heure une existence aisée. Je ne doute point que je n’aie été influencé ; mais je crois que je n’ai point été blâmable de l’être. »

« Cette influence, dit Fanny, ressemble à celle qui fait que le fils d’un amiral entre dans la marine, que le fils d’un général entre dans l’armée, sans que personne s’en étonne. On trouve naturel qu’ils préfèrent la carrière dans laquelle leurs amis peuvent leur être plus utiles. »

« Non, ma chère miss Price, répondit miss Crawford. La profession de la marine ou de la guerre, emporte avec soi sa propre justification. Tout est en faveur de l’une ou l’autre de ces carrières ; l’héroïsme, le danger, la réputation, la mode. Les militaires et les marins peuvent toujours figurer dans la société ; personne ne s’étonne que l’on prenne l’une ou l’autre de ces professions. Mais un homme d’église, dépourvu de toute louable ambition, du goût de la bonne compagnie, n’a rien à faire qu’à se complaire dans son indolence, à lire les journaux, à observer le temps et à quereller sa femme. »

« Il y a sans doute, répondit Edmond, des ecclésiastiques de ce caractère ; mais ils ne sont pas en assez grand nombre pour que vous ayez cette idée de leur profession. Vous avez été peu à même de fréquenter cette classe d’hommes que vous condamnez si hardiment. Vous répétez ce que vous avez entendu dire sur ce sujet à la table de votre oncle. »

« J’ai rarement formé mon opinion sur celle de mon oncle, et je ferai l’observation que je ne suis pas sans avoir les moyens de connaître ce que sont les ecclésiastiques, puisque je suis en ce moment chez le docteur Grant mon beau-frère ; et, quoique le docteur Grant soit très-bon et très-obligeant pour moi, quoique ce soit un homme instruit, respectable, qui fait souvent de très-bons sermons, je ne puis méconnaître que c’est un indolent, qui ne prendrait pas la moindre fatigue pour la convenance d’un autre individu, qui consulte son palais en toute chose, et qui a de l’humeur contre son excellente femme, si son cuisinier a manqué un ragoût. »

« Néanmoins, dit Fanny, un homme tel que le docteur Grant ne peut être dans l’habitude d’apprendre aux autres, chaque semaine, à remplir leurs devoirs dans de très-bons sermons, sans devenir meilleur lui-même. Cela doit le faire réfléchir ; et je ne doute point qu’il ne cherche plus souvent à se maîtriser lui-même, que s’il eut été autre chose qu’un homme d’église. »

« Nous n’en savons rien, répondit miss Crawford ; mais je désire pour votre honneur, miss Price, que vous ne soyez pas la femme d’un homme dont l’amabilité repose sur ses propres sermons : car, quoiqu’il puisse prêcher sur l’égalité d’humeur chaque semaine, cela ne l’empêcherait pas de quereller depuis le lundi matin jusqu’au samedi soir pour des bagatelles. »

« Je pense, dit Edmond affectueusement, que l’homme qui pourrait se quereller souvent avec Fanny, serait insensible à tout sermon quelconque. »

Fanny rougit, et miss Crawford répondit d’une manière agréable : « Je crois que miss Price a plus l’habitude de mériter des louanges que de se les entendre adresser. »

Au même moment les demoiselles Bertram l’appelèrent pour venir chanter un trio, et elle quitta Edmond, le laissant charmé de la grâce qu’elle avait mise dans ce qu’elle venait d’adresser à Fanny, et de celle qu’elle mettait dans tout ce qu’elle faisait.

« Avec quelle bonne volonté elle se rend aux désirs des autres ! dit-il. Quel dommage qu’avec tant d’heureuses qualités, elle ait été confiée à de si mauvaises mains ! »

Fanny partagea son opinion, et eut le plaisir de voir Edmond continuer à rester avec elle à la fenêtre, malgré le trio que l’on préparait. Bientôt ses regards se portèrent sur la scène du dehors, qui présentait une belle soirée, un ciel sans nuage, et le contraste de l’obscurité des bois. « Quelle harmonie ! dit Fanny ; quel repos ! Là sont des tableaux que ni la peinture ni la musique ne peuvent rendre, et que la poésie seule peut essayer de décrire. Voilà ce qui peut apaiser tout chagrin quelconque, et plonger le cœur dans le ravissement. Quand je contemple une nuit comme celle-ci, il me semble qu’il ne devrait y avoir ni méchanceté ni douleur sur la terre ; et il y en aurait certainement bien moins, si les hommes observaient davantage la beauté sublime de la nature. »

« Votre enthousiasme me plaît. Cette nuit est superbe, et on doit plaindre les personnes qui n’ont pas pour la nature la sensibilité que vous possédez. Elles perdent beaucoup. »

« C’est vous, Edmond, qui m’avez appris à sentir ainsi. »

« Et j’ai eu une excellente écolière. Arcturus a un grand éclat ce soir ! »

« Oui, ainsi que la grande ourse. Je voudrais bien voir Cassiopée ? »

« Allons sur la pelouse pour la voir. »

« Bien volontiers. Il y a long-temps que nous n’avons examiné le ciel ensemble. »

« Oui ; je ne sais comment cela s’est fait. » Le trio commença. « Fanny, nous attendrons jusqu’à ce qu’il soit fini, dit Edmond en se tournant du côté du forté-piano. » Et bientôt Fanny eut la mortification de voir Edmond s’approcher toujours plus près de l’instrument pendant l’exécution du trio ; et quand il fut fini, demander avec instance qu’on chantât une seconde fois.

Fanny soupira seule à la fenêtre, jusqu’à ce que madame Norris la grondât d’y rester trop long-temps.

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Возрастное ограничение:
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Дата выхода на Литрес:
18 марта 2025
Объем:
380 стр. 1 иллюстрация
ISBN:
9788027302413
Издатель:
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Правообладатель:
Bookwire
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