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Diverse Auteurs

Au pays des féeries

Quarante contes empruntés au domaine du merveilleux


Publié par Good Press, 2021

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066334598

Table des matières

BLANCHE-NEIGE ET ROSE-ROSE

LE ROI BARBE-DE-GRIVE

LA PRINCESSE AU POIS

LA PETITE BOSSUE

LE CŒUR DU GÉANT

L’HOMME DANS LA LUNE

OBERON OU LE COR ENCHANTÉ

JEANNOT

GRAIN-DE-SEL

LES TROIS SOUHAITS

RAIPONCE

ALADIN OU LA LAMPE MERVEILLEUSE

TYLL L’ESPIÈGLE

LES SEPT CORBEAUX

COQ ET POULES

LE CHEVAL ENCHANTÉ

LE PRINCE-GRENOUILLE

GULLIVER CHEZ LES NAINS

LE CHARMEUR DE HAMELN

SANS PEUR

LES DEUX SŒURS OU LA SIMPLICITÉ ET L’ORGUEIL

LE CYGNE BLANC

LE GÉNIE DE LA MONTAGNE

BELLE-COMME-SEPT

BLÉ EN HERBE

LA GARDEUSE D’OIES

LE PRINCE CASSE-NOISETTE ET LE ROI DES SOURIS

LE FIDÈLE ECKART

QUATUOR DE MUSICIENS

LA FLUTE ENCHANTÉE

LES SCHILDBOURGEOIS

GULLIVER CHEZ LES GÉANTS

LE LOUP ET LE TAILLEUR

LE PAYS DE COCAGNE

TOM-POUCE

LE NAIN JACOB

BOUTON-D’OR

PLUIE D’ÉTOILES

LA CHATTE BLANCHE

GENEVIÈVE DE BRABANT



BLANCHE-NEIGE ET ROSE-ROSE

Table des matières

A la lisière d’une forêt s’élevait une toute petite maisonnette avec un jardinet au-devant. Dans le jardinet fleurissaient deux rosiers charmants; l’un portait des roses blanches, l’autre en portait des rouges. La dame du logis, qui était une veuve, avait pareillement deux charmantes enfants; l’une, une petite blondinette, au teint de lait, s’appelait Blanche-Neige; l’autre, une brunette aux joues colorées, se nommait Rose-Rose.

Les deux fillettes s’aimaient de tout cœur et ne sortaient jamais l’une sans l’autre. Souvent elles allaient se promener seules dans la forêt et cueillir des fraises. Aucun animal ne leur faisait de mal; toutes les bêtes, au contraire, venaient jouer familièrement avec elles et leur manger dans la main. Si, d’aventure, elles s’attardaient dans le bois et ne pouvaient plus rentrer au logis, elles se couchaient à côté l’une de l’autre, au premier endroit venu sur la mousse, fût-ce au plus profond du fourré ou au bord d’un précipice béant, et, là, elles dormaient sans crainte jusqu’au matin. La mère ne s’inquiétait pas de leur absence; elle savait qu’elles étaient sous la protection de Dieu et des Anges. Les jours où les fillettes restaient à la maison, elles aidaient de bon cœur leur mère dans son travail, et tenaient le ménage si propre que c’était un plaisir de voir cela.

Un soir d’hiver, qu’il neigeait au dehors et que le feu flambait dans la chambre, la mère s’assit près de la cheminée, prit ses lunettes et se mit à lire dans un grand livre. Les deux fillettes, installées auprès d’elle, écoutaient de toutes leurs oreilles. Un petit agneau était couché par terre à leurs pieds; sur un perchoir, il y avait une tourterelle blanche qui tenait sa tête fourrée sous son aile.

Tout à coup on frappa à la porte. — Vite, Rose-Rose, va ôter le verrou, et regarde qui est là, dit la mère. Rose-Rose obéit. Quand la porte s’ouvrit, un ours énorme passa par l’entre-bâillement sa grosse tête noire. Rose-Rose poussa un cri et bondit en arrière. L’ours la suivit et entra dans la chambre derrière elle. Incontinent, l’agneau se mit à bêler, la tourterelle à battre des ailes, et Blanche-Neige se blottit sous le lit de sa mère. Alors l’ours se mit à parler: — N’ayez pas peur, dit-il, je ne vous ferai pas de mal. Seulement j’ai bien froid, et je désirerais me chauffer avec vous. — Pauvre ours, répondit la mère, approche-toi donc du feu; mais prends garde de te roussir le poil.

Les deux fillettes, rassurées, reprirent leurs places près de la cheminée; l’agneau et la tourterelle cessèrent également d’avoir peur. Les petites filles secouèrent la neige qui se trouvait sur la fourrure de l’ours et la lui nettoyèrent à fond avec le balai, tandis que l’animal, étalé près du feu, poussait de petits grognements de satisfaction et se prêtait aux lutineries des enfants.

L’heure de se coucher étant venue, la mère dit à l’ours: — Tu peux rester là, à l’abri du froid et du mauvais temps. — L’ours fit un signe de remerciement; puis, à l’aurore, il quitta la hutte et se mit à galoper gaillardement sous la neige. Depuis lors, il revint chaque soir à la même heure se coucher devant le feu, et il fallait voir comme il était heureux quand les fillettes lui chiffonnaient le poil, le lui roulaient en papillottes ou s’amusaient à le tapoter avec une baguette de coudrier. Il aimait surtout à se faire taquiner par Blanche-Neige, et sa joie suprême c’était qu’elle lui mît une bride comme à un cheval et qu’elle chevauchât sur sa croupe velue. Un jour qu’il galopait ainsi à hue et à dia, la fillette sur son dos, le bon animal se déchira la peau à un gros clou de la porte. Blanche-Neige remarqua que la plaie, au lieu d’être rouge, présentait au contraire un reflet d’or pur; mais elle ne s’arrêta pas autrement à ce détail.

Quand le printemps vint faire reverdir les buissons et les arbres, l’ours prit comme d’habitude un matin son bâton à la main et sortit de la cabane. Il trouva à la porte Blanche-Neige qui lui dit: — Où vas-tu si tôt, mon bon ours? — L’ours lui tendit la main en signe d’adieu et de grosses larmes tremblèrent dans ses yeux. — Ma chère enfant, répondit-il, je pars, et de longtemps, de bien longtemps, je ne reviendrai. — Tu as donc des affaires bien sérieuses! reprit Blanche-Neige toute émue. — Oui, il faut que j’aille à la forêt garder mes trésors, autrement le méchant nain me les volerait.

Blanche-Neige ne comprit pas ce qu’il voulait dire. Elle était, comme sa sœur et sa mère, tout au chagrin de voir s’éloigner un bon et fidèle ami, et à peine l’ours eut-il disparu dans le fourré, qu’elle se sentit le cœur singulièrement gros.

A quelque temps de là, les enfants retournèrent à la forêt pour cueillir des fraises. Là elles aperçurent un grand arbre qui gisait abattu sur le sol. Un petit homme au visage refrogné et flétri, avec une barbe blanche extrêmement longue, se démenait dans l’herbe près du tronc, comme un petit chien au bout d’une corde: l’extrémité de sa barbe était prise dans une fente de l’arbre, et il ne pouvait plus l’en dégager. Les fillettes s’étant approchées de lui curieusement, le nain leur cria d’une voix courroucée: — Qu’est-ce que vous avez à me dévisager comme cela, petites dindes! Vous feriez bien mieux de m’aider.

Rose-Rose se mit à rire de la colère du nabot et répondit: — Que t’est-il donc arrivé, pauvre petit bonhomme? — Ce qui m’est arrivé ? J’ai voulu fendre l’arbre, afin d’avoir un peu de bois pour ma cuisine. J’avais déjà enfoncé le coin dedans, et le bois s’entr’ouvrait, quand le coin a sauté, et la fente, en se refermant, a pris ma barbe, qui y est toujours. Impossible maintenant de m’en aller.

Les fillettes essayèrent vainement de lui venir en aide; la maudite barbe tenait bon. Rose-Rose dit alors: — Je m’en vais appeler du monde. — Qu’est-ce qui parle d’appeler du monde? s’écria le nain d’un ton irrité. Vous deux, c’est déjà trop pour moi. — Voyons, ne t’impatiente pas comme cela, reprit Rose-Rose. Cela ne convient pas à un bout d’homme tel que toi. Je m’en vais tout de suite te tirer d’embarras.

Ce disant, l’avisée fillette prit dans sa poche de petits ciseaux et coupa le bout de la barbe. Dès que le nain eut recouvré sa liberté, il saisit un sac plein d’or qui se trouvait sous le tronc, le chargea sur son dos, et partit en grommelant, sans dire merci, et sans même regarder les enfants.

Une autre fois, la mère envoya ses deux filles acheter quelque chose à la ville. Il leur fallait traverser une lande semée de gros blocs de rocher. Là, elles aperçurent un grand aigle qui tournoyait dans les airs; l’oiseau descendait de plus en plus, et finalement il se posa sur l’un des rochers. Bientôt après, les enfants entendirent un cri de détresse. Elles coururent voir ce qui se passait; c’était l’aigle qui avait saisi leur ancienne connaissance, le nain, et qui essayait de l’emporter. Les fillettes, touchées de compassion, allèrent à son secours et luttèrent contre l’aigle jusqu’à ce qu’il eût lâché sa proie. A peine le nain fut-il délivré, qu’il se mit à injurier ses libératrices: — Maladroites que vous êtes, vous m’avez tout déchiré mon habit; je ne sais pas s’il pourra se raccommoder! — Là-dessus il prit un sac plein de pierres précieuses et disparut par un trou du rocher. Les fillettes, qui savaient déjà quelle gratitude il y avait à attendre du nabot, continuèrent tranquillement leur route vers la ville.

Quelques années s’écoulèrent sans qu’elles rencontrassent de nouveau le nain. Elles étaient devenues entre temps de charmantes jeunes filles et avaient à peu près oublié leurs aventures avec le petit homme, quand un jour, en passant par la lande, elles l’aperçurent derrière un rocher, en train de contempler un tas étincelant de pierreries étendues devant lui. Les deux sœurs s’étaient arrêtées éblouies, quand le nain leva les yeux tout à coup et les découvrit. — Qu’est-ce que vous faites donc, plantées là à me regarder? — leur cria-t-il méchamment. Il allait continuer sur ce ton, quand un grognement furieux se fit entendre et un ours sortit au galop de la forêt. Le nain voulut courir bien vite à son trou. Mais l’ours lui barra le passage et le saisit. L’homoncule se mit à crier piteusement: — Cher et bon ours, épargne-moi: je te donnerai de bon cœur tous mes trésors. Si tu te sens en appétit, mange plutôt ces deux jeunes filles; elles sont grasses comme des cailles, et ce sera pour toi un vrai régal!

L’ours, sans daigner lui répondre, asséna au nabot un tel coup de patte qu’il tomba par terre inanimé. Les jeunes filles alors se sauvèrent effrayées; mais l’ours les rappela: — Blanche-Neige! Rose-Rose! n’ayez pas peur! ne reconnaissez-vous plus ma voix? Attendez, je vais aller avec vous. — Les deux sœurs reconnurent leur vieil ami à la voix et elles s’arrêtèrent aussitôt. Blanche-Neige lui tendit joyeusement la main. O surprise! L’ours dépouilla soudain sa peau velue et se transforma en un beau jeune homme, vêtu splendidement: — Ce méchant nain, dit-il aux jeunes filles stupéfaites, m’avait volé mes trésors et condamné à errer, sous la figure d’un ours, à travers les bois. Sa mort a rompu le charme qui m’emprisonnait, et puisque Blanche-Neige m’a aimé sous ma forme sauvage, je veux l’épouser et faire d’elle une princesse, car je suis fils de roi.


Les choses eurent lieu comme il l’avait dit. Au bout d’un an le fils du roi épousa Blanche-Neige; Rose-Rose épousa le prince son frère, et ils partagèrent entre eux les trésors qui se trouvaient dans la caverne du nain. La vieille mère vécut encore de longs jours, habitant tantôt avec l’une, tantôt avec l’autre de ses filles, et emportant toujours avec elle ses deux rosiers, qu’elle plaçait à sa fenêtre, et qui chaque année portaient de belles roses, les unes blanches et les autres roses.

LE ROI BARBE-DE-GRIVE

Table des matières

Il était une fois un roi qui avait une fille très belle, mais excessivement fière et hautaine. Non seulement elle repoussait tous ceux qui aspiraient à sa main, mais encore elle se moquait d’eux. Un jour, le monarque invita à une fête tous les gens de marque des alentours qui avaient envie de se marier; il espérait que dans cette foule de rois, de ducs et de princes, la farouche infante se choisirait enfin un fiancé. Mais, quand on lui fit passer en revue les prétendants, elle trouva quelque chose à reprendre en chacun d’eux. L’un était trop gros, l’autre trop maigre, un troisième trop pâle, un. quatrième trop rougeaud. Bref, tous furent l’objet de ses critiques, et celui qui était le plus beau parmi eux, elle l’affubla du sobriquet de Barbe-de-Grive, sous prétexte que son menton se recourbait en pointe comme un bec de grive. Son père conçut de tout cela une extrême colère, et il jura de donner la revêche péronnelle au premier gueux venu.

A quelques jours de là, parut sous les fenêtres de la résidence royale un musicien déguenillé et sordide, qui se mit à chanter et à jouer si bien que le prince le fit appeler devant lui, et, voyant que l’homme était un gueux accompli, lui dit sans plus de façons: — Ta musique m’a fait tant de plaisir que je te donne ma fille en mariage.

La fille eut beau se trouver mal d’épouvante, le roi envoya sur l’heure chercher le chapelain pour qu’il bénît l’union du couple; puis, la cérémonie terminée, il dit à l’épouse: — Maintenant, tu peux décamper d’ici avec ton gueux de mari, car il n’est pas séant que des mendiants habitent dans le château d’un roi.

Le musicien emmena donc sa belle moitié à travers prés et forêts, jardins et champs, villes et villages, et tout le temps elle dut aller à pied. Quand elle demandait: — A qui appartient ce beau parc? Et cette ombreuse forêt? Et cette verte prairie? Et cette jolie ville? — le gueux répondait invariablement: — Cela appartient au roi Barbe-de-Grive. Et l’infante, chaque fois, de dire en soupirant: — Hélas! malheureuse que je suis! que n’ai-je épousé le roi Barbe-de-Grive! Sur quoi le gueux ne manquait pas de répliquer: — Je trouve fort déplaisant que tu penses sans cesse à un autre homme. Ne suis-je donc pas assez bon pour toi?

Enfin, ils arrivèrent à une misérable chaumière, et, la fille du roi ayant demandé à qui elle appartenait, le musicien répondit d’un ton joyeux: — C’est ma maison, et la tienne aussi; c’est là que nous allons vivre ensemble. — La pauvre princesse eut le cœur bien gros; il n’y avait point de domestiques au logis, et elle fut obligée de tout faire elle-même. Comme elle s’y prenait constamment de travers, son mari finit par lui dire: — Me voilà bien loti avec toi! Il n’y a plus, je le vois, qu’une ressource. Nous allons faire le commerce de la poterie au marché. Tu t’installeras sur la place et tu vendras la marchandise.

On pense s’il en coûta à la fille du roi de se mettre ainsi en évidence au marché et de faire l’article aux passants; mais il lui fallut bien s’y résoudre, sous peine de mourir de faim. Comme elle était jolie, les gens lui achetaient volontiers, et beaucoup même lui donnaient plus qu’elle ne demandait, de sorte qu’elle et son mari gagnaient très convenablement leur vie.

Un jour que la jeune marchande s’était postée avec sa denrée dans un angle de la place, voilà qu’un hussard ivre débouche tout à coup au tournant, et galope au beau milieu de la poterie, qui se brise en mille pièces. La princesse court chez elle en se lamentant raconter ce malheur à son homme. — C’est bien; assez pleuré ! lui répond celui-ci d’un ton quelque peu bourru. Puisque tu es incapable de mener aucune affaire par toi-même, nous allons aller au château de ton père, voir si l’on veut t’accepter comme fille de cuisine.

La fille du roi fut en effet acceptée comme aide par le cuisinier, et la besogne la plus rebutante fut la sienne. Elle avait dans ses deux poches de côté un petit pot qui lui servait à rapporter au logis la part de restes qui lui revenait, et c’était de cela que le couple vivait.

Un jour, eut lieu la noce du fils aîné du roi. La pauvre servante monta comme les autres regarder de la porte ce qui se passait dans la salle de bal. A la vue de tant de pompe et de magnificence, elle pensa avec mélancolie à son propre sort, et maudit son humeur orgueilleuse et hautaine qui l’avait plongée dans une telle misère. Soudain le fils du roi s’approcha d’elle, habillé de velours et de soie, la prit par la main, et voulut danser avec elle. Elle s’y refusa, et quel ne fut pas son effroi, en s’apercevant que celui qu’elle avait pris pour le fils du roi n’était autre que ce même Barbe-de-Grive qu’elle avait si moqueusement éconduit jadis! Mais elle eut beau résister; celui-ci l’entraîna au milieu de la salle; là, les cordons d’attache de ses poches se rompirent, les pots qui y étaient en tombèrent, si bien que la soupe se répandit sur le parquet luisant et ciré, avec une pluie de rogatons de toute sorte. Ce fut un éclat de rire unanime dans l’assistance.

La princesse bondit vers la porte pour se sauver; mais quelqu’un la rattrapa sur l’escalier et la ramena dans la salle. Ce quelqu’un, c’était encore le roi Barbe-de-Grive, qui lui dit d’un ton plein de douceur: — Ne crains rien, moi et le musicien de la maisonnette là-bas, comme aussi le hussard qui a fracassé ta poterie, nous ne faisons qu’une seule et même personne. Tout cela n’a eu pour but que de briser ton orgueil et de te punir de tes railleries envers moi.

La princesse se mit alors à pleurer amèrement: — Oh! dit-elle, j’ai eu des torts bien graves à ton égard, et je ne suis pas digne d’être ta femme. — Mais Barbe-de-Grive lui répondit: — Console-toi, les jours de deuil sont passés; nous allons maintenant célébrer notre noce.

La noce fut célébrée, en effet, avec tout le faste imaginable, et les deux époux vécurent désormais dans une félicité sans mélange.

LA PRINCESSE AU POIS

Table des matières

Il était une fois un prince qui désirait épouser une princesse, mais une princesse pour de bon. Il fit le tour du monde pour trouver ce qu’il voulait, sans y réussir. Des princesses, il n’en manquait pas; seulement, étaient-elles véritables? Voilà ce qu’il ne put vérifier. Il y avait toujours en elles quelque chose qui clochait.

Il revint donc chez lui, et y demeura en proie au chagrin, car il eût tant voulu avoir une véritable princesse!

Un soir, éclata un orage d’une violence extrême; il éclairait, il tonnait, et la pluie tombait par torrents; c’était quelque chose d’effroyable. Tout à coup on frappa à la porte de la ville, et le vieux monarque, père du prince, alla lui-même ouvrir. C’était une princesse qui était là, à la porte, mais, grand Dieu! dans quel état, grâce à la pluie et au mauvais temps! L’eau ruisselait de ses cheveux et de ses vêtements; ses chaussures étaient inondées de la pointe au talon. Et pourtant, elle prétendait être une véritable princesse.

— Nous verrons bien cela! — pensa la vieille reine. Elle alla sans mot dire à la chambre où devait coucher l’inconnue, défit le lit, plaça tout en dessous un pois; puis, par-dessus le pois, elle mit vingt matelas, et, par-dessus les matelas, vingt édredons.

La princesse coucha toute la nuit sur le lit. Au matin, on lui demanda comment elle avait dormi.

— Oh! affreusement mal! dit-elle. Je n’ai pu fermer l’œil un instant. Dieu sait ce qu’il y avait dans le lit! C’était quelque chose de dur, de dur! J’en ai des bleus et des meurtrissures par tout le corps... Quelle horreur!

A ces mots, on reconnut qu’elle était une princesse pour de bon, puisqu’elle avait eu assez de délicatesse pour sentir un pois à travers vingt matelas et vingt édredons. Le prince la prit pour femme, sûr qu’il était de son authenticité, et, quant au pois, on le mit au musée de la ville, où l’on peut encore le voir, si personne ne l’a dérobé !

LA PETITE BOSSUE

Table des matières

Il y avait une fois une dame qui n’avait qu’une fille, mais extrêmement petite, toute pâle, et ne ressemblant pas aux autres enfants. Quand la mère en effet sortait avec elle, les gens s’arrêtaient souvent à regarder la fillette, et marmottaient quelque chose entre leurs dents.

— Pourquoi donc me regarde-t-on de cette façon singulière? demandait alors l’enfant à sa mère.

— Ma fille, répliquait invariablement celle-ci, c’est parce que tu as une robe neuve, tout à fait jolie. Et la fillette d’être bien contente. Cependant, une fois de retour au logis, la mère serrait l’enfant sur son cœur et l’embrassait mille et mille fois en disant: — Ma pauvre mignonne, ma chérie, que deviendras-tu, si je meurs. Personne ne sait quelle angélique créature tu es; personne, pas même ton père.

Au bout de quelque temps, la mère tomba subitement malade, et le neuvième jour elle mourut. Le mari, désolé, se jeta sur le lit mortuaire, en demandant à être enterré avec la défunte. Ses amis lui firent entendre raison et essayèrent de le consoler. Bref, un an après, l’homme se remaria avec une autre femme, plus belle, plus jeune et plus riche que la première, mais qui n’était pas, à beaucoup près, aussi bonne.

Depuis la mort de sa mère, la fillette avait passé toutes ses journées assise à la fenêtre, attendu qu’il ne se trouvait personne qui voulût sortir avec elle. Sa pâleur avait encore augmenté, et elle n’avait point grandi d’une ligne.

Quand sa nouvelle mère parut au logis, l’enfant se dit: — Enfin, je vais recommencer mes promenades au grand air, par les jolis chemins où il pousse tant de belles fleurs, et où l’on voit tant de gens en toilette!

La pauvrette habitait une petite rue étroite, où le soleil ne pénétrait que rarement; tout au plus, en montant sur l’appui de la croisée, apercevait-on un petit pan de ciel bleu, large comme un mouchoir.

La nouvelle mère en effet ne manqua pas de sortir journellement, dans la matinée et l’après-midi, et, chaque fois, elle revêtait une robe magnifique, bien plus belle que toutes celles qu’avait eues l’autre mère; mais jamais elle n’emmenait la fillette.

Un jour enfin cette dernière, s’armant de courage, supplia instamment sa belle-mère de l’emmener. Mais celle-ci refusa tout net en disant: — Y songes-tu? Que diraient les gens, s’ils me voyaient avec toi! Ne sais-tu pas que tu es toute contrefaite? Les enfants bossus ne se promènent pas; ils doivent rester à la maison.

La fillette ne répondit rien; mais sitôt que sa mère fut sortie, elle monta sur une chaise et se contempla au miroir. C’était bien vrai! elle était bossue, très bossue! Elle se remit alors à la fenêtre, et, tout en regardant dans la rue, elle pensait à sa bonne mère d’autrefois qui, chaque jour, lui faisait prendre l’air. Puis, revenant à sa bosse: — Que peut-il bien y avoir là-dedans? se disait-elle. Il faut pourtant qu’il y ait quelque chose dans une bosse comme celle-là !

L’été s’écoula, l’hiver vint; la jeune fille était de plus en plus pâle, et si faible, qu’elle ne pouvait plus s’asseoir à la fenêtre; elle restait presque constamment au lit. Et quand les têtes vertes des premières perce-neige sortirent de la terre, elle vit, une nuit, sa bonne mère d’autrefois venir à elle et lui raconter toutes sortes de merveilles du monde de là-haut.

Au matin, la fillette était morte.

— Ne te fais pas de chagrin, dit la nouvelle épouse à son mari; c’est ce qui pouvait arriver de plus heureux à cette enfant.

Le mari ne répondit rien, il se contenta d’incliner la tête.

Quand la petite fut enterrée, un ange, avec de grandes ailes blanches de cygne, descendit du ciel, se posa sur la tombe et y frappa, comme on frappe à une porte. Immédiatement, la petite morte sortit du sépulcre; l’ange lui dit qu’il venait la chercher pour la conduire à sa mère, dans le ciel.

Les enfants bossus vont donc aussi au ciel? — demanda timidement la fillette. Elle ne pouvait se figurer cela, d’après ce qu’on lui avait dit des magnificences et des perfections du paradis.

L’ange alors de lui répliquer: — Mais, ma mignonne, à partir de ce moment tu n’es plus bossue. — Ce disant, il lui effleura le dos de sa main blanche. La vilaine gibbosité en tomba comme une écaille creuse qui se détache, et qu’y avait-il dans la bosse? Deux superbes ailes d’ange.

La fillette les déploya, comme si elle n’eût jamais fait autre chose, et la voilà s’envolant vers le ciel bleu en compagnie du divin messager. Au plus haut du firmament, elle trouva sa bonne mère assise, lui tendant les bras. D’un dernier coup d’aile, elle fut sur son sein.

LE CŒUR DU GÉANT

Table des matières

Il y a déjà longtemps, vivait un roi qui avait sept fils. Quand ils furent devenus grands, il leur dit:

— Allez-vous-en par le monde accomplir quelques actions d’éclat, et, au retour, ramenez-moi de belles et dignes fiancées. — Seul, le plus jeune des fils dut rester jusqu’à nouvel ordre au logis.

Voilà donc les six aînés partis. Après maintes pérégrinations et maintes aventures, ils arrivèrent à la cour d’un monarque où ils se plurent tout de suite, d’autant mieux qu’il y avait là six filles d’une beauté vraiment extraordinaire. Ils les demandèrent pour femmes, et, ayant obtenu le consentement du roi, ils se mirent en devoir de retourner chez eux avec leurs fiancées.

Chemin faisant, ils longèrent un massif de roc escarpé au sommet duquel se dressait un énorme castel. C’était la demeure d’un géant qui changeait en pierre tous les gens qui passaient dans les environs. Avant que les frères eussent pu s’enfuir, ils furent, ainsi que leurs fiancées, métamorphosés en blocs de rocher.

Le vieux roi leur père, après avoir, pendant bien longtemps, attendu en vain leur retour, finit par envoyer le fils cadet à leur recherche. Le jeune homme sauta en selle allègrement, et il était déjà loin du château, quand il aperçut sur la route un corbeau qui ne pouvait plus se mouvoir, à force de faim et d’épuisement.

— Donne-moi quelque chose à manger, dit l’oiseau au prince, je t’assisterai à mon tour, quand tu seras dans le besoin.

Le prince tira un morceau de pain de sa poche et le partagea avec le corbeau, qui, une fois rassasié, prit son vol.

Quelque temps après, le voyageur atteignit une rivière sur le bord de laquelle il y avait un gros poisson qui faisait des efforts lamentables pour tâcher de sauter dans l’eau.

— Aide-moi, lui dit la bête; je t’assisterai à mon tour quand tu seras dans le besoin.

Le prince eut pitié de l’animal; il le jeta dans le fleuve, et continua son chemin.

Un peu plus loin, il rencontra un loup qui se tordait de faim par terre en hurlant.

— Donne-moi ton cheval, que je le mange! dit le loup au prince. Il y a juste mille ans que je jeûne.

— Eh bien, soit, s’il le faut, répondit le jeune homme — Et il donna son cheval au loup, qui n’en fit incontinent qu’une bouchée.

Comme, ensuite, il demeurait là fort embarrassé, à se demander comment il poursuivrait son voyage, le loup lui dit:

— Monte sur mon dos, je vais te porter où tu voudras.

Le prince passa le mors dans la bouche du loup, enfourcha la bête, et, hope! le voilà parti d’un tel train, que monts et vallées fuyaient vertigineusement à ses côtés. De sa vie il n’avait fourni une telle chevauchée.

Tout à coup le loup s’arrêta et dit à son cavalier: — Vois-tu, au pied de cet énorme château, ces douze blocs de pierre? Ce sont tes six frères et leurs fiancées. Descends, pénètre dans le château, et fais ce que te dira la princesse qui viendra au-devant de toi.

Le prince obéit, et, comme il entrait dans la cour du château, il voit venir à lui une charmante dame qui lui dit: — Au nom du ciel, comment t’es-tu introduit ici? Ta mort est certaine, si le géant t’aperçoit. — Diable! répond le fils du roi, mauvaise affaire, je le reconnais; mais pourquoi ne prendrais-je pas tout d’abord le temps de délivrer mes frères avec leurs fiancées, et même, si tu ne t’y opposes pas, celui de tuer le géant? — Oh! pour cela, impossible! répliqua la princesse. Il n’a point le cœur dans la poitrine.

Au même moment, on entendit un bruit de pas grinçants et pesants. — Vite! dit la dame. Entre ici, cache-toi sous le lit, et ne bouge pas!

Le prince fit ce qu’on lui commandait. Quand le géant fut dans la chambre et se fut assis, il se mit à flairer l’air en disant: — Tiens, ça sent ici la viande de chrétien! — Eh! c’est toi-même que tu sens, repartit la dame. Dis-moi plutôt où se trouve ton cœur. — Qu’est-ce que cela te fait? commença par s’écrier le géant.

Mais la princesse eut recours à tant de bonnes paroles, elle pria avec tant d’insistance le géant de lui dire où était son cœur, que l’autre finit par répondre: — Mon cœur, eh bien! puisque tu tiens à le savoir, il est sous le seuil de la porte.

Après avoir prononcé ces mots, il grommela encore quelque chose dans sa barbe, puis il se jeta surson lit et s’endormit.

Le fils du roi avait tout entendu. Dès que le monstre fut plongé dans le sommeil, il sortit de sa cachette, et chercha sous le seuil de la porte le cœur du géant; mais il ne trouva rien.

Le lendemain, le géant se leva de bonne heure, et se rendit à la forêt pour y chasser. Le soir, en rentrant, il s’écria de nouveau: — Tiens, ça sent par ici la viande de chrétien! — Et la dame de lui répondre comme la veille: — Eh! c’est toi-même que tu sens... Mais, laissons ces sornettes, dis-moi plutôt où se trouve ton cœur.

Le géant répondit en riant: — Il est là, dans le placard. — Après quoi, il s’étala derechef sur sa couche et se mit à ronfler.

Quand il fut endormi, le prince, qui avait tout entendu, fouilla le placard, aidé de la princesse; mais ni l’un ni l’autre ne trouvèrent rien.

Le matin suivant, le géant s’en alla encore. Le soir, en rentrant, il fit mine de flairer de nouveau la chair humaine dans la chambre. Ce que voyant, la princesse ne lui laissa pas le temps de parler; elle lui dit tout de suite: — Voilà deux fois que tu ne me dis pas la vérité. Ne recommence pas une troisième. Je t’en prie, fais-moi savoir où se trouve ton bon et excellent cœur.

En parlant ainsi, elle lui caressait les joues, si bien que le vieux monstre ébaucha une grimace de satisfaction et répondit: — Oui, tu es une brave fille. Ecoute donc ce que je vais te dire. Loin, bien loin d’ici, au milieu du Grand Océan, il y a une île solitaire; sur cette île, il y a une vieille chapelle; dans cette chapelle, il y a une fontaine très profonde; dans cette fontaine, il y a un canard sauvage; dans le corps de ce canard sauvage, il y a un œuf blanc. Eh bien, c’est dans cet œuf que se trouve mon cœur.

Ce long discours avait tellement épuisé le géant qu’il se laissa choir incontinent sur sa couche et s’endormit profondément.

Le fils du roi, qui avait tout entendu, ne s’attarda pas plus longtemps au château. Il prit immédiatement congé de la princesse, en lui promettant de revenir la voir dès qu’il aurait mis la main sur le cœur du géant.

Dehors, il trouva le loup qui l’attendait, et qui lui dit: — Monte seulement sur mon dos, je sais où tu veux aller.

Le prince enfourcha l’animal, et, hope! hope! les voilà partis par monts et par vaux jusqu’au rivage du Grand Océan. Là, le loup dit au prince: — Ne bouge pas, et ne crains rien. — Sur ce mot, il sauta dans les flots et se mit à nager avec son fardeau jusqu’à l’île en question. Ils y trouvèrent la vieille chapelle, mais elle était fermée, et la clef en était accrochée tout au haut du clocher. Le prince ne savait comment faire pour s’en emparer, lorsque tout à coup un corbeau s’approcha. C’était celui avec lequel il avait naguère partagé son pain. L’oiseau saisit la clef avec son bec, et la laissa tomber aux pieds du prince.

Celui-ci entra alors dans la chapelle. Tout y était bien comme le géant avait dit: dans la fontaine nageait un canard sauvage, qui finit par venir tellement près du bord, que le prince put le saisir. Seulement, comme il le retirait de l’eau, l’animal laissa choir l’œuf, qui s’engloutit au fond du bassin.

Comment le rattraper? Le fils du roi était bien embarrassé. Tout à coup, un énorme poisson sortit de l’onde. C’était celui que le prince avait naguère assisté. Ce poisson tenait l’œuf dans sa gueule. Le jeune homme le prit avec joie; mais il ne savait pas au juste ce qu’il en devait faire. — Serre-le fortement, dit le loup, et tu verras bien. — Le prince serra l’œuf autant qu’il put. Aussitôt une voix lamentable s’écria: — Ah! aïe! holà ! — C’était le géant qui se précipitait dans la chapelle en disant: — Grâce! Je ferai tout ce que tu voudras... Ne me broie pas le cœur.

Le prince répondit: «Eh bien, désenchante mes six frères et leurs fiancées; à cette condition, je t’épargnerai.»

Le géant souffla en l’air: «C’est fait! dit-il; à présent donne-moi l’œuf. — Attends! reprit le fils du roi. Ce disant, il pressa l’œuf de toutes ses forces; celui-ci s’écrasa, et au même moment le géant tomba mort par terre.

Le prince remonta aussitôt sur le loup et regagna le castel des rochers. Là, il trouva ses frères et les six princesses rendus à la vie. Il délivra ensuite la belle captive du géant. Elle était, elle aussi, fille de roi, et elle s’empressa d’accorder sa main au jeune homme, dès que celui-ci lui en eut fait la demande. De cette façon, les choses se trouvèrent réglées à souhait, et les sept frères n’eurent plus qu’à retourner, avec leurs compagnes, au château de leur père, où une septuple noce fut célébrée d’un même coup, avec un éclat et une pompe dont on parle encore dans le pays.

L’HOMME DANS LA LUNE

Table des matières

Un dimanche matin un homme alla à la forêt. Là, il abattit du bois, en fit un fagot, le lia et se le mit sur le dos.

Comme il regagnait son logis, il croisa un inconnu endimanché qui se rendait à l’église. Celui-ci, à la vue de l’homme au fagot, s’arrêta et lui dit: — Ne sais-tu pas que c’est aujourd’hui dimanche sur terre, jour où Notre-Seigneur se reposa après avoir créé le monde? Ne sais-tu pas que ce jour-là, tu ne dois pas travailler?

L’autre répondit brutalement: — Que ce soit dimanche sur terre ou lundi au ciel, que m’importe, et que t’importe à toi-même?

Or l’inconnu endimanché n’était autre que le bon Dieu en personne: — Eh bien, reprit-il, tu porteras ton fagot éternellement, et puisque tu te soucies si peu du dimanche sur terre, tu auras désormais un lundi éternel, et resteras dans la lune, en manière d’avertissement pour ceux qui profanent le repos du jour dominical.

C’est depuis ce temps-là que l’on aperçoit toujours dans la lune un homme portant un fagot de bois. Jusqu’à la fin des siècles, vous l’y verrez.

OBERON OU LE COR ENCHANTÉ

Table des matières

Il y avait une fois un jeune duc, appelé Huon de Bordeaux, qui était si aimable et si séduisant que personne ne pouvait le voir sans l’aimer. Seul, le chevalier Amaury, qui enviait les biens du jeune homme, lui avait voué une haine implacable.

Ayant appris que le jeune duc devait se rendre à Paris auprès de l’empereur Charles, il résolut de le guetter sur la route et de le tuer. Son bon ami Charlot, le fils même de l’Empereur, consentit à l’aider dans ce guet-apens.

Comme Huon, sans se douter de rien, chevauchait en avant de son escorte, les deux complices, déguisés, s’élancèrent d’un massif de verdure, et fondirent sur lui. Huon n’ayant que dix-sept ans, ils pensaient avoir aisément raison de lui; mais le jeune homme se défendit comme un lion, et fit même mordre la poussière à Charlot, qui resta inanimé sur la place.

Huon continua ensuite tranquillement son voyage, et, dès qu’il fut arrivé à Paris, il se rendit au palais de l’Empereur.

Il était devant le trône du monarque, en train de s’incliner en féal chevalier, quand tout à coup un bruit de trompettes retentit. C’était Amaury qui entrait dans la salle, suivi de six hommes portant une civière recouverte d’un drap noir.

Le fardeau fut déposé devant les degrés du trône, et Amaury, écartant le voile funèbre, montra à l’Empereur le visage de Chariot mort.

— Sire, dit-il, tu vois ton fils. Quant au meurtrier, ajouta-t-il d’une voix de tonnerre, en désignant Huon, le voici!

Fou de douleur et de rage, l’Empereur se précipita sur Huon, et il l’eût tué sur place, si ses conseillers ne l’en eussent empêché.

Le jeune homme, qui n’avait pas bronché, affirma sur sa parole de chevalier qu’il avait été traîtreusement attaqué et qu’il n’avait fait que défendre sa vie. Néanmoins, le courroux du monarque ne s’apaisa pas.

Enfin, sur les instances de tous ses chevaliers, qui le suppliaient de faire acte de clémence, il dit d’une voix sombre:

— Écoute, Huon, je consens à te pardonner, mais voici l’expiation que je t’impose. Tu vas partir sur-le-champ pour Babylone, et, un jour qu’il y aura fête au palais du Calife, tu pénétreras tout droit dans la salle de gala, et, d’un coup de ton glaive, tu trancheras la tête de l’émir que tu trouveras siégeant à la gauche du Calife. Après quoi, tu demanderas au Calife lui-même de te donner quatre de ses dents molaires et une touffe de sa barbe. Si tu me rapportes ces trophées, tu rentreras en possession de ton patrimoine; sinon, la mort t’attend à ton retour.

Toute l’assistance fut saisie d’épouvante; quant à Huon, ses yeux bleus demeurèrent plus limpides que jamais:

— Sire, dit-il, d’une voix claire et ferme, ce que vous commandez sera fait.

Et, après s’être incliné profondément, il sortit du palais.

Dès le lendemain, il se mit en route, accompagné d’un écuyer et de deux coursiers, pour s’embarquer au port le plus proche.

Le navire fit une heureuse et rapide traversée; mais, une fois sur le sol d’Asie, le jeune duc fut contraint de ralentir sa marche.

Ce n’est pas chose aisée que de voyager à travers ces contrées sauvages où il n’y a ni routes ni sentiers tracés. A la fin, Huon entra dans un désert où il ne trouva rien à manger, et où souvent même l’eau lui manquait pour étancher sa soif.

Ce fut pour lui une terrible étape. Son pauvre varlet se coucha par terre et mourut. Le duc resta seul avec les deux chevaux, le sien et celui de l’écuyer trépassé, qui trottait derrière lui la tête basse.

Il s’attendait à périr, lui aussi, au milieu de cette affreuse solitude, quand il aperçut inopinément un vieillard avec une longue barbe d’une blancheur de neige. Dans un élan de joie passionnée, il lui cria de loin:

— Dieu soit avec toi!

L’autre accourut et baisa les vêtements d’Huon, en disant:

— Il y a bien des années que je n’ai rencontré une créature croyant en Dieu. D’où venez-vous donc?...

Il reprit aussitôt:

— Pardonnez-moi la question; mais vous ressemblez d’une manière frappante à mon ci-devant maître, le duc Sigwin de Bordeaux.

— C’était mon père, repartit Huon.

A ce mot, le vieillard se jeta aux pieds du jeune homme, et, tout en versant des larmes de joie, il lui dit qu’il était Chérasmin, l’écuyer de Sigwin, et qu’il s’était enfui dans ce désert après avoir vu son maître tomber mort dans un combat contre les Sarrasins.

— Eh bien, viens avec moi, fit Huon transporté de plaisir, et, d’abord, indique-moi le chemin le plus court pour gagner Babylone.

— Le plus court, seigneur? répondit Chérasmin d’un air pensif; je le connais; il est trop dangereux... Il en existe un autre, beaucoup plus sûr; seulement le trajet y est d’une année.

— Il faudrait que je fusse fou, dit Huon, pour m’imposer une chevauchée de douze mois. Je prends le raccourci. De quels périls veux-tu donc parler?

— Hélas! répliqua Chérasmin, il y a à traverser une sombre forêt où règne le roi des Sylphes, Oberon, un prince aussi beau que le soleil d’été et aussi redoutable que l’ouragan du désert. S’il vous appelle et que vous ne lui répondiez pas, malheur à vous! Vous sentez aussitôt le poids de sa colère. Si vous répondez, cela ne vaut pas mieux. Vous tombez en sa puissance, et ne sortez plus jamais de la forêt!

— Si tu as peur, reste où tu es, répondit Huon. Moi, je pars.

— Oh! je vous suis partout où vous le désirerez, s’écria Chérasmin, en enfourchant la monture amaigrie de l’écuyer trépassé.

Le soleil allait se coucher, quand les deux cavaliers atteignirent la forêt enchantée, sous les frais ombrages de laquelle ils s’enfoncèrent avec délices.

Huon se disposait à mettre pied à terre pour se reposer, lorsque, tout à coup, une lueur brilla entre les [arbres, et un petit char étincelant sortit comme une flèche du fourré.

Il était traîné par deux léopards, que conduisait un petit garçon debout sur le véhicule et beau comme le soleil d’été.

Pour costume, il portait une robe vaporeuse sur laquelle flottait un petit manteau de pourpre. A sa ceinture pendait, retenu par un cordon de soie, un joli cor d’ivoire transparent, et, de la main gauche, il tenait une branche de lys d’où s’exhalaient des parfums délicieux.

— Je suis Oberon, le roi des Sylphes, cria le garçonnet d’une voix pleine d’une douceur enchanteresse. Au nom du Dieu tout-puissant, saluez-moi, vous qui traversez mon empire.

— Fuyez, si vous tenez à la vie, dit Chérasmin tout bas à son maître.

Il saisit par la bride le cheval du jeune duc, lui fit faire volte-face ainsi qu’au sien, et les deux voyageurs s’éloignèrent au galop.

Mais Oberon n’eut qu’à frapper de son doigt mignon sur le cor qu’il portait, et aussitôt le ciel s’assombrit; un orage épouvantable éclata, qui fit ruisseler à travers la forêt des torrents d’eau si furieux, que les fuyards ne pouvaient plus avancer.

Au même moment, les sons d’un cor retentissent tout près derrière eux. Les chevaux s’arrêtent, comme enracinés au sol. Chérasmin glisse prestement à bas de sa selle, et le voilà qui se met à danser, hope! hope! d’un tel cœur, que sa barbe blanche va et vient, fouettant l’air comme un balancier affolé.

En même temps, Huon entend la douce voix d’Oberon qui répète:

— Au nom du Dieu tout-puissant, saluez-moi!

Et, en regardant son charmant visage, qu’éclairent deux yeux d’enfant pleins d’azur, le jeune duc ne peut se défendre d’un mouvement de sympathie instinctive.

— Eh bien, oui, au nom de Dieu, sois le bienvenu! répond-il, dans un élan de cœur.

Oberon alors se jette à son cou, et avec l’accent le plus affectueux:

— Je t’aime, Huon, reprend-il. Je savais depuis longtemps que tu passerais par ici, et, en signe de la protection que je t’accorde, je vais te dire ce que tu souhaites le plus pour l’instant, et, qui plus est, satisfaire ton souhait.

— Et qu’est-ce donc? demanda Huon.

— Faire un bon dîner!

Oberon leva sa branche de lys, et, incontinent, une table magnifiquement servie se dressa au milieu de la futaie.

A cette vue, le duc s’aperçut qu’il mourait effectivement de faim, ce qui n’avait rien cette fois de merveilleux, car depuis trois jours il n’avait eu à se mettre sous la dent que des racines ou des œufs d’oiseau. Chérasmin, lui aussi, qui, à la suite de ses entrechats insensés, s’était laissé choir comme une souche sur la mousse, prit son honnête part du festin.

Quand Huon se releva de table pour partir, Oberon lui tendit sa propre coupe et son cor.

— Tu vois cette coupe, lui dit-il; pour tout homme au cœur pur qui la porte à ses lèvres, elle s’emplit d’un vin parfumé ; mais pour celui dont les pensées et les actions sont mauvaises, elle reste vide et brûle les lèvres. Garde-la précieusement, et, plus précieusement encore, conserve cette trompe. Tu n’as qu’à souffler dedans tout doucement, pour que ceux qui te voudront du mal se mettent immédiatement à danser jusqu’à perte d’haleine, comme Chérasmin a dansé tout à l’heure pour t’avoir méchamment parlé de moi. Mais, si quelque grave péril te menace, souffle de toutes tes forces; n’importe où je serai, je t’entendrai, et j’accourrai à ton aide... Seulement, garde-toi de m’appeler sans nécessité. — Là-dessus, Oberon disparut.

Le soir du second jour, comme les voyageurs gravissaient une colline, Chérasmin s’écria tout à coup:

— Seigneur! regardez donc!

Et Huon aperçut devant lui Babylone, la splendide cité. Le palais du Calife brillait au-dessus de tout dans la pourpre dorée du soleil couchant.

Le duc et son écuyer entrèrent dans la ville et s’en furent tout droit au palais, où, justement, le Calife donnait, ce jour-là, une grande fête aux émirs.

En examinant la somptueuse résidence, Huon vit à une fenêtre une jeune fille ravissante. Celle-ci, en apercevant le jeune homme, tendit vers lui d’un air suppliant ses deux mains enchaînées l’une à l’autre, et lui fit un signe.

Huon se promit de délivrer la belle captive, dès qu’il aurait accompli les ordres de l’Empereur Charles.

Le voilà donc descendant de cheval. Le glaive au poing, il pénètre dans le palais. Les Mores et les gardes du corps le laissent passer.

Sans regarder à droite ni à gauche, il pousse bravement à la salle du festin. Le Calife, avec ses émirs, est accroupi sur des coussins de pourpre devant la table.

Huon le reconnaît du premier coup d’œil à la queue de cheval qui surmonte fièrement son blanc turban enrichi de pierres précieuses. Sans hésiter, il s’avance, et, avisant le Sarrasin, à la physionomie féroce s’il en fut, qui siégeait à la gauche du Calife, cric, crac! il lui tranche la tête.

On devine quels cris de fureur poussa le Calife, en se voyant éclaboussé du sang de son émir favori. Tous les convives se levèrent d’un bond, et firent le geste de tirer leurs sabres. Mais Huon n’eut qu’à souffler légèrement dans son cor, et immédiatement commença, hope! hope! une sarabande jusqu’alors sans exemple au palais du Commandeur des Croyants.

Toute la société trépignait, sautait, tournoyait. Et il fallait voir se démener les amples cafetans à ramages, se trémousser les longues aigrettes des turbans, et voltiger au milieu de tout cela, comme autant de papillons couleur feu, les pierreries étincelantes des danseurs.

Huon continua de souffler, et le palais entier entra dans la danse. Cuisiniers, garçons d’écurie, jardiniers et gardes des portes, ce fut à qui se montrerait le plus ingambe, et rivaliserait de légèreté avec les émirs et le Calife lui-même.

Tout à coup le duc se souvint de la jeune captive. Il confia son cor à Chérasmin, en le chargeant d’y souffler à sa place, et se mit à explorer le palais. Il se trouva bientôt devant une porte close; c’était l’appartement de la recluse.

A peine eut-il touché cette porte avec sa main qui portait l’anneau, qu’elle s’ouvrit d’elle-même.

La jeune fille s’élança au devant de son libérateur, et lui dit, dans la langue de son pays:

— Soyez le bienvenu, mon chevalier!

— Quoi, vous parlez français! s’écria Huon tout surpris.

— Vous portez bien les armes de France sur votre bouclier, répondit l’inconnue. Je suis, sachez-le, Esclarmonde, la fille du comte de Guienne. Le duc Sigwin de Bordeaux, mort en combattant les Sarrasins, était mon oncle!

— Et mon père, à moi! s’écria Huon, au comble de la joie. Suivez-moi vite, ma chère cousine, vous me direz plus tard par quel concours d’événements je vous rencontre ici.

Huon trancha les liens de la jeune fille et se hâta de redescendre avec elle à la salle du banquet, où la danse allait toujours son train. Les vieux seuls avaient fini d’épuiser leurs forces, et, quant au Calife, il était complètement fourbu, incapable de remuer bras ni jambes.

Le duc reprit son cor des mains de Chérasmin, pour que les valses s’interrompissent un instant, et, mettant un genou en terre à la mode des chevaliers, il dit au Calife d’une voix haute et intelligible:

— Puissant seigneur, l’Empereur Charles qui règne à Paris m’envoie te demander quatre de tes molaires et une touffe des poils de ta barbe.

Il n’avait pas achevé de parler, que le Calife, à qui l’indignation rendit soudainement des forces, s’écria en râlant de rage:

— Insolent! tu vas mourir!

En levant les yeux, Huon vit étinceler une vingtaine de sabres au-dessus de sa tête. Il n’eut que le temps de souffler vigoureusement dans le cor d’Oberon.

Instantanément, les ténèbres se firent, un effroyable coup de tonnerre ébranla le palais sur sa base, et tous les Sarrasins tombèrent le front dans la poussière.

Au milieu du fracas de la tempête, Huon, Esclarmonde et Chérasmin entendirent des accords délicieux; un doux parfum de lys s’épandit par la salle, dont le plafond s’entr’ouvrit aussitôt pour livrer passage au roi des Sylphes, qui descendit, tout baigné de lumière, sur un char d’argent attelé de deux cygnes blancs.

— Tu t’es conduit en héros vaillant, dit-il au jeune duc; c’est pourquoi je t’accorde une dernière faveur. Ce char te portera avec les tiens jusqu’au bord de la mer, afin que tu puisses t’embarquer heureusement.

Sur ce mot il agita sa branche de lys; un tout petit sylphe à la mine espiègle s’approcha en voletant et tendit à son maître une cassette ornée de pierreries.

Oberon la remit à Huon en disant:

— Prends ceci, tu trouveras dans cette cassette ce que demande l’Empereur Charles. Ce lutin que voici a, sur mon ordre, arraché au Calife quatre dents molaires et une touffe des poils de sa barbe... Adieu! Sois toujours brave et honnête, si tu veux garder le cor et la coupe, gages de ma faveur.

Le duc remercia Oberon, qui disparut aussitôt. Un sylphe descendit, saisit les rênes de pourpre de l’attelage, et fit signe à Huon et aux deux autres de monter dans le char.

Les cygnes étendirent leurs ailes; le mignon cocher lui-même déplia ses ailerons; le toit d’or du palais s’entr’ouvrit de nouveau, laissant voir la voûte étoilée du ciel, et le char s’envola par les airs, loin, bien loin de Babylone, jusqu’aux rivages de la Méditerranée.

Là se trouvait un superbe vaisseau, les voiles déployées et prêt à partir. Huon et ses compagnons descendirent du char, et montèrent à bord du navire, qui cingla aussitôt, rapide comme le vent.

Le deuxième jour du voyage, Huon et sa cousine Esclarmonde étaient assis ensemble sur le pont. Le temps était magnifique. La jeune fille racontait à son sauveur comment elle était tombée au pouvoir du Calife.

— Tu n’es pas sans avoir appris, lui dit-elle, que mon père avait fait le vœu de se rendre avec moi en pèlerinage à Jérusalem. En chemin, une tempête jeta notre bâtiment à la côte. Les Sarrasins, hélas! survinrent; ils tuèrent mon père et m’emmenèrent captive à Babylone. Là, j’aurais pu mener la plus heureuse existence du monde, si j’avais voulu renoncer à ma foi chrétienne; mais, comme je m’y refusai, on m’enchaîna, et il y avait un an que je me consumais dans les fers, réduite au pain et à l’eau, quand tu m’as délivrée.

Huon narra, de son côté, à Esclarmonde tout ce qui lui était arrivé, et lui dit quelle puissance magique possédait le cor d’Oberon.

— Ah! répondit la jeune fille, que je serais heureuse de souffler dedans. Je t’en prie, mon cher cousin, laisse-le-moi toucher un instant.

Huon, sans plus penser à la recommandation d’Oberon, tendit le cor à sa cousine, qui commença d’y souffler tout doucement. Mais soudain le navire et les vagues qui le portaient se mirent à danser d’une manière furieuse; le ciel et l’onde devinrent noirs comme de l’encre, et une formidable tempête éclata.

Alors le patron du bâtiment dit à ses matelots:

— Il y a quelqu’un parmi nous qui a encouru la colère du Très-Haut. Tirons au sort à qui mourra pour apaiser le ciel.

Ainsi fut-il fait, et le sort tomba sur Huon.

Le duc, dans cette extrémité, porta la main à son cor. Hélas! il n’était plus à son cou, et la coupe magique avait aussi disparu de sa poche. C’en était fait: Oberon le punissait de sa désobéissance, et rien ne pouvait plus le sauver de la mort.

L’âme vaillante, comme toujours, il confia à Chérasmin la cassette qui contenait les dents et la barbe du Calife:

— Remets cela à l’empereur Charles, dès que tu seras de retour à Paris, et informe-le que j’ai péri en route. Cela fait, tu conduiras Esclarmonde à sa mère, la comtesse de Guienne.

Huon donna le baiser d’adieu à sa chère cousine et se mit en devoir de sauter dans les flots. Mais la jeune fille, qui se sentait aussi coupable que lui, se jeta à son cou au moment où il se penchait sur le bord, et tous deux tombèrent ensemble dans les vagues mugissantes.

A peine le couple eut-il quitté le navire, que le ciel s’éclaircit et que la mer redevint unie comme un miroir.

Huon et Esclarmonde avaient pensé mourir; il n’en fut rien. Les flots soutinrent leurs corps sans se lasser, et les portèrent jusqu’à une île déserte, où les malheureux purent aborder. Là, Oberon continuant de les abandonner, ils en furent réduits à vivre misérablement de racines. Aussi, un matin, quelle fut la joie d’Esclarmonde d’apercevoir au large un navire! Elle fit des signes, agita son voile, et le navire s’approcha du rivage. Hélas! il appartenait à un affreux pirate qui s’empressa de capturer la pauvre Esclarmonde pour s’en aller la vendre comme esclave à Tunis.

La jeune fille était déjà garrottée, quand Huon accourut à ses cris. En un clin d’œil, il eut terrassé deux des brigands; mais bientôt, accablé par le nombre, il fut pris et attaché à un arbre, pendant que l’on entraînait sa cousine au navire.

Il resta là sans défense, en proie à la faim, regardant décroître à l’horizor la voilure du pirate. Les heures succédèrent aux heures, le soir vint. Épuisé de faiblesse, un filet de sang tiède coulant de son front blessé, Huon ferma les yeux pour mourir et, une dernière fois, dans un soupir, il murmura: — Oberon!


Soudain il ressentit au visage comme la caresse d’une brise printanière. Il ouvrit les yeux, et eut le temps de reconnaître le petit lutin à la mine espiègle, qui était en train de couper ses liens.

Avant qu’il eût pu le remercier, le sylphe avait déployé ses ailes et s’en allait en volant au-dessus de la mer.

Huon, tout faible qu’il fût, se reprit néanmoins à espérer, surtout quand il aperçut au loin une barque de pêche. Malheureusement, il eut beau faire signe sur signe, on ne répondait pas.

Alors il prit un parti désespéré : il se jeta résolument à la mer pour tâcher d’atteindre le bâtiment à la nage. Il y réussit.

Les pêcheurs le recueillirent et le débarquèrent près de Tunis. Là, un portefaix eut pitié du malheureux, le soigna, le guérit, et le prit ensuite comme aide dans son pénible travail.

Un soir Huon fut chargé par lui de porter un sac plein de riz à la cuisine du sultan. Comme il traversait le palais, quelles ne furent pas sa surprise et sa joie d’apercevoir sa cousine Esclarmonde, occupée à sarcler le jardin!

Il jeta son sac, courut à elle et lui dit à voix basse: — Esclarmonde!

La jeune fille bondit de joie et se jeta à son cou.

Malheureusement, avant qu’ils eussent réussi à s’esquiver inaperçus, une main brutale empoigna Huon au collet, et celui-ci, désarmé, ne put se défendre. Les deux coupables furent garrottés et conduits devant le sultan, qui les condamna à mort, Huon pour avoir enfreint l’ordonnance qui interdit sévèrement à tout étranger l’entrée des jardins, Esclarmonde pour avoir essayé de s’enfuir.

C’était le lendemain qu’ils devaient monter sur le bûcher.

Pénétré de douleur et de repentir pour sa folle désobéissance envers Oberon, le duc, une fois seul dans sa prison, se mit à l’appeler d’un accent de désespoir:

— Oberon! Oberon! ma faute est grande; mais daigne au moins sauver Esclarmonde, qui est innocente. Je sacrifierai alors volontiers ma vie.

Soudain un souffle lui caressa la joue; c’était comme l’attouchement d’une aile de papillon, et une voix pleine de douceur lui murmura à l’oreille: Espère!

Ce n’était pas la voix d’Oberon; néanmoins le duc se sentit l’âme si reconfortée, qu’il ne fit qu’un somme jusqu’au matin.

Le soleil n’était pas encore levé qu’on vint le chercher dans sa prison pour le conduire au lieu du supplice. Là on le lia à un poteau, auquel Esclarmonde fut attachée de l’autre côté ; il leur était impossible de se voir; mais Huon dit tout bas à sa cousine: Espère!

Des Mores gigantesques entouraient le bûcher, torches allumées. Le sultan agita son mouchoir d’une des fenêtres du palais; à ce signe, les Mores abaissèrent leurs torches et mirent le feu au tas de bois enduit de poix, qui commença aussitôt de pétiller. Mais, brusquement, d’épaisses ténèbres envahirent la place; un effroyable coup de tonnerre retentit; les flammes s’éteignirent, et les condamnés sentirent se rompre les liens qui les retenaient au poteau.

Huon s’aperçut alors que le cor enchanté se retrouvait sur sa poitrine. Il le porta bien vite à ses lèvres, et, immédiatement, les Mores, les gardes, les gens du château, le sultan lui-même à sa fenêtre, bref tout ce qui avait vie dans le palais, entama, hope! hope! une ronde effrénée. En même temps un parfum de lys emplit l’air, et le char à l’attelage de cygnes, avec son même Sylphe ailé pour cocher, descendit vers Esclarmonde et Huon.

A cette vue, ceux-ci reconnurent qu’Oberon leur avait pardonné. Ils montèrent joyeusement dans le char, qui les emporta par les airs, pour les déposer ensuite doucement au milieu d’un-magnifique jardin, où s’élevait un palais féerique, bâti tout en cristal transparent, et tapissé de guirlandes de fleurs.

Là, sous un portique étincelant, ils virent le roi des sylphes Oberon et sa femme la reine Titania assis à côté l’un de l’autre sur un trône de lys et de roses. Titania était encore plus petite et plus mignonne que son époux; elle était belle comme le soleil printanier, et chaque sourire de sa bouche faisait éclore des boutons de rose. Huon et Esclarmonde s’agenouillèrent devant le trône de fleurs, et le premier dit:

— Merci, Oberon, de nous avoir pardonné !

Titania tendit sa charmante main de naine à Huon; les accords d’une suave musique résonnèrent, et le couple royal conduisit les deux jeunes gens à une table chargée de mets exquis. Le festin terminé, Oberon rendit la coupe enchantée à Huon en lui disant:

— Bois à cette coupe, et qu’Esclarmonde y boive après toi.

A peine l’eurent-ils vidée l’un et l’autre, qu’ils tombèrent dans un sommeil léthargique.

Quand ils se réveillèrent, il faisait grand jour. Tous deux étaient couchés sur la mousse au milieu d’un bosquet. Non loin de là, il y avait une hutte.

Huon se leva, et frappa à la porte de la cabane, pour demander où il se trouvait. Qui vint lui ouvrir? Chérasmin en personne.

Le vieil écuyer poussa un grand cri, en voyant son maître, qu’il croyait mort.

— Quoi! vous! vous vivant?

— Comment! toi! toi dans cette hutte? s’exclama Huon, non moins étonné ; je te croyais à la cour de l’Empereur.

— Hélas! pardonnez-moi, Monsieur le Duc, reprit le vieillard; j’ai craint que l’Empereur ne voulût pas ajouter foi à mes paroles, et ne me fît mettre à mort comme imposteur... Votre cassette est ici dans mon armoire.

— Où sommes-nous donc? demanda Huon.

— Aux portes de Paris, Monseigneur.

Dès le lendemain, le fidèle Chérasmin reçut l’ordre d’aller à Paris troquer une des pierreries de la cassette contre des vêtements et des chevaux de prix, et, le soir même, Huon, dans un équipement digne d’un chevalier, comparaissait devant le trône de l’Empereur.

— Sire, dit-il d’une voix claire, en présence de toute la cour réunie, j’ai accompli la mission dont vous m’aviez chargé. Voici les poils de la barbe et les dents du Calife. J’ai délivré, par la même occasion, cette jeune fille. C’est ma chère cousine, Esclarmonde de Guienne; je la recommande à votre gracieuse faveur.

Alors l’empereur Charles descendit de son trône, et, oubliant toute rancune, il donna l’accolade au jeune duc. De plus, pour célébrer l’heureux retour du héros, il y eut à la cour une fête magnifique dont ne cessèrent de parler, leur vie durant, tous ceux qui y avaient assisté, et où la coupe d’Huon circula à la ronde.

Le duc conduisit ensuite sa cousine à sa mère la comtesse de Guienne; après quoi il rentra dans son propre duché, et suspendit le cor d’Oberon dans une des salles du château de Bordeaux, où la vue seule du précieux talisman suffit pour rendre la santé aux malades et la joie à ceux qui avaient le cœur triste.

Quant à la belle Esclarmonde, elle devint, à peu de temps de là, l’épouse bien-aimée du chevalier son libérateur.

JEANNOT

Table des matières

Jeannot était un drôle de garçon, pas plus malin qu’il n’en avait l’air, mais toujours d’humeur joyeuse et le visage souriant, principalement quand les choses allaient à son gré. Un beau matin, il résolut de courir un peu le monde pour tâcher de faire fortune. Il prit congé de sa mère, qui lui donna sa bénédiction (c’était tout ce qu’elle pouvait lui donner), en lui recommandant de ne jamais cesser d’être probe et honnête, et le voilà quittant son village.

Après diverses pérégrinations, il rencontra enfin un particulier qui l’engagea à son service. Sept années durant Jeannot resta auprès de lui, puis, un jour, pris du mal du pays, il dit à son bourgeois: — Cher maître, seriez-vous assez bon de me payer mes gages; je retourne chez moi voir ce que devient ma bonne mère.

— Très volontiers, répondit le bourgeois. Je n’ai eu toujours qu’à me louer de toi, et j’entends te récompenser comme il faut. Tiens, prends ce lingot d’or.

Le lingot était presque aussi gros que la tête de Jeannot, laquelle avait à peu près les dimensions d’une superbe citrouille. Le garçon, qui n’avait jamais vu autant d’or d’une seule pièce, chargea joyeusement le lingot sur ses épaules, remercia son maître, et se mit en chemin à pas mesurés, dans la crainte de tomber.

On était en été, et le soleil piquait ferme. Jeannot fut bientôt tout en sueur. Comme il continuait d’aller cahin-caha, la tête raide, sans pouvoir regarder ni à droite ni à gauche, il vit venir à lui un cavalier tout flambant, qui lui cria de loin: — Holà ! mon garçon, où vas-tu comme cela? Tu ressembles à un escargot traînant sa coquille... Une coquille en or, excusez du peu!

Jeannot répondit d’un ton de mauvaise humeur:

— Vous avez belle à vous moquer de moi du haut de vos étriers... Ah! que ne puis-je trotter sur une fringante monture comme la vôtre! D’abord, je n’userais pas mes souliers, et cela vaudrait mieux que de gémir sous cette charge... Aïe! ajouta-t-il, je n’en puis plus.

— C’est donc bien lourd ce que tu portes là ? reprit le cavalier.

— Essayez un peu, repartit Jeannot.

— Essayer! Je le veux bien, mon garçon. Et, puisque mon cheval te plaît tant, faisons un échange entre nous. Donne-moi ton lingot, je te cède ma bête.

— Tope là, — fit Jeannot au comble de la joie, en tapant tout de suite dans la main de l’étranger.

Celui-ci se hâta de mettre pied à terre, de prendre le lingot d’or, et de passer la bride à Jeannot. Le garçon enfourcha l’animal, et partit de l’avant enchanté de chevaucher ainsi sur la route.

Mais sa joie fut de courte durée. Le cheval, effrayé à la vue d’une grosse pierre qui se trouvait en travers du chemin, fit brusquement un écart; Jeannot, au lieu de serrer la bride — genre d’exercice auquel d’ailleurs il s’entendait comme à jouer de la flûte, — lâcha au contraire tout ce qu’il en tenait, et, patatra! le voilà s’étalant comme un sac de noix au milieu du fossé.

Par bonheur, passait justement un jeune paysan menant une vache maigre à la laisse. En apercevant le cheval, il se hâta de le saisir par la bride et de l’attacher à un arbre; puis, après avoir aidé le malencontreux écuyer à sortir du fossé : — Allons, dit-il à Jeannot, ce n’est rien, remets-toi en selle.

— Merci bien, répliqua l’autre, j’en ai assez. De ma vie je ne veux toucher à une de ces rosses ombrageuses.

Il regarda la vache du paysan: — Ah! reprit-il, parle-moi d’un animal d’humeur douce et docile comme celui que tu tiens! Voilà ce que j’aimerais!

— Eh mais! répondit le paysan, si ma vache te plaît à ce point, ne te gêne pas. Je te la troque contre ton cheval.

— Je te prends au mot, s’écria Jeannot. Vite, faisons l’échange.

Le rusé paysan ne se le fit pas dire deux fois; il jeta la longe qu’il tenait à Jeannot, enfourcha le dada et disparut au grand trot.

Jeannot ne se sentait pas de joie, à l’idée que la vache lui appartenait. — Je ne crois pas, se disait-il, qu’il existe un être plus chançard que moi sous le soleil. Où doncavais-je l’idée de vouloir m’embarrasser d’un cheval, qui n’est bon qu’à manger du foin et à ruer? Mais, une vache, à la bonne heure! A-t-on soif? On la trait. A-t-on faim? Vite un peu de beurre sur du pain. Que peut-on désirer de plus ici-bas?

Au bout de quelque temps, Jeannot aperçut une auberge, et, comme il lui restait encore quelques sous en poche, il résolut de se reposer un instant, tout en faisant une petite collation. Le fond de son gousset y passa; après quoi il se remit en route, avec son ruminant encorné.

La chaleur était de plus en plus forte. Le pauvre bouvier suait à grosses gouttes, la langue lui collait au palais, et la vache, elle aussi, commençait à se faire tirer plus qu’il n’eût voulu. Il se sentait sur le point de défaillir, quand tout à coup il se frappa le front en s’écriant: — Mais, quel nigaud tu es, mon pauvre Jeannot! Puisque tu as soif, trais donc ta vache.

Aussitôt dit, aussitôt fait. Le garçon attacha la vache à une souche, tendit son bonnet de cuir en guise de seau, et se mit en posture. Mais, il eut beau s’y prendre de toutes les façons imaginables, pas une goutte de lait ne vint. En revanche, la vache, impatientée de son insistance, finit par lui détacher un si vigoureux coup de pied sur la nuque que le malheureux trayeur roula par terre sans connaissance.

Juste à ce moment survint un boucher menant un jeune cochon. A la vue de Jeannot, étendu sous le derrière de la vache, l’homme s’approcha, et, tirant sa gourde, il entonna une gorgée d’eau-de-vie au blessé, qui ne tarda pas à rouvrir les yeux, et se tâta l’encolure en gémissant.

— Jésus Maria! quel coup de maillet! J’ai cru que j’en avais la tête détachée du tronc!

Il narra ensuite son aventure au boucher, qui examina de plus près la vache, et dit alors à Jeannot: — Je n’ai pas peine à croire que cette bête-là ne te donnait pas de lait. C’est une toute vieille vache qui n’est plus bonne qu’à abattre.

— A abattre? répliqua Jeannot. Ma foi, je n’en voudrais même pas pour un pot-au-feu. Je n’aime pas la viande dure. Ah! si j’avais un beau cochon comme le vôtre, ce serait une tout autre affaire! Le bon lard, les fameuses saucisses, l’excellent boudin! fit-il en se passant la langue sur les lèvres.

— Eh, mon ami, repartit le boucher d’un ton de parfaite indifférence, qu’est-ce qui nous empêche de faire un troc entre nous? Je ne suis pas si regardant que cela, quand il s’agit d’être agréable à un ami. Prends mon cochon, je m’arrangerai comme je pourrai de ta vache.

— Oh! comment vous remercier? — s’écria Jeannot au comble de la joie. Il sauta bien vite sur la corde à laquelle Dom pourceau était attaché, et prit le large, en lâchant sa vache.

Quelques instants après, il croisa un villageois qui tenait sous son bras une oie blanche comme neige. — Bonjour, l’ami! fit le gars au passage, et, d’un mot à l’autre, la conversation s’engagea. Jeannot ne manqua pas de raconter à son compagnon tout ce’ qui lui était arrivé depuis le matin, et comme quoi de chacun de ses embarras il avait l’insigne chance de tirer toujours un nouvel avantage.

L’autre, qui vit tout de suite à quel paroissien naïf il avait affaire, résolut de profiter, lui aussi, de sa bêtise. — Certes, fit-il, ton cochon est ce qu’on appelle une belle bête; malheureusement.....

Sur ce mot, il regarda d’un air inquiet autour de lui.

— Qu’est-ce donc? fit Jeannot intimidé de ces façons mystérieuses.

Le villageois se rapprocha de Jeannot, et lui dit à l’oreille: — Tu ne sais pas; on a volé hier un cochon au maire du village ci-près, et je parierais que c’est celui-ci. Il lui ressemble depuis le bout du groin jusqu’à l’extrémité de la queue. Le larron, qui est un malin, n’a eu rien de plus pressé que de te le repasser. Gare à toi, si l’on t’attrape! La police, je le sais, est déjà en campagne.

— Ah! mon Dieu! s’écria Jeannot épouvanté. Faut-il avoir du guignon! Que faire? Aide-moi, je te prie, à me tirer d’affaire.

Le compère se gratta un moment l’oreille, puis il finit par dire: — Ecoute, je ne vois qu’un moyen. Prends mon oie, et donne-moi ton cochon. Comme je connais par cœur les moindres sentiers, les gendarmes ne réussiront jamais à me dépister, et toi, tu pourras continuer ton chemin la tête haute.

Jeannot lâcha vite la corde de son porc, et saisit à bras-le-corps Madame l’oie, tandis que le villageois, de son côté, s’empressait de filer avec le cochon.


— Ouf! se dit Jeannot, je l’ai échappé belle! Et me voilà, de plus, assuré d’un rôti sans pareil, sans compter la graisse à plein pot que cette bête me donnera, et aussi les belles plumes soyeuses, à s’en bourrer tout un oreiller. Comme, ma mère et moi, nous allons faire bombance!

Tout en se livrant à ces réflexions, il atteignit l’avant-dernier village de sa route. Sur la place, près de la fontaine, un remouleur avait installé son appareil ambulant, et c’était plaisir de l’entendre chanter et siffler, tout en faisant aller sa machine et en affilant ses lames d’acier sur la meule tour à tour grinçante et ronflante.

Tout à coup, à la vue de Jeannot, l’homme interrompit sa besogne. — Holà ! garçon, cria-t-il, tu es, ma foi, tout bonnement à croquer avec ce que tu tiens sous le bras!.. Mais, à propos, où as-tu donc acheté ce beau brin de volaille.

— Mon oie! fit Jeannot, je ne l’ai pas achetée; je l’ai eue en échange d’un cochon. — Et le cochon? — Je l’ai eu pour une vache. — Et la vache? — Pour un cheval. — Et le cheval? — Pour un lingot d’or. — Et le lingot d’or, mon petit renard? — C’était le prix de sept années de services.

— Ah! coquin et finaud que tu es! s’écria l’homme. Pour que ton bonheur soit complet, il ne te reste plus qu’à te faire rémouleur.

— Comment s’y prend-on? demandaJeannot déjà alléché.

— Oh! ce n’est pas difficile. Il suffit d’une pierre à aiguiser. En voici une justement dont je ne me sers plus.

Jeannot étendit la main aussitôt.

— Mais, voyez-moi donc ce petit rusé ! s’écria le gagne-petit en éclatant de rire. Il sait bien que les rémouleurs n’ont qu’à fouiller dans leur poche, pour en retirer un beau jaunet comme celui-ci, — ajouta-t-il en levant en l’air une pièce d’or toute neuve étincelante.

Jeannot était rouge de plaisir.

— Ecoute, reprit le tourne-meule, donne-moi ton oie, et la pierre est à toi.

Jeannot se dessaisit bien vite de son oie, s’empara de la pierre magique, laquelle n’était qu’un vulgaire caillou ramassé par le rémouleur sur le chemin, et s’en fut enchanté de nouveau de son aubaine.

Mais sa joie ne fut pas de longue durée. La chaleur était de plus en plus accablante; à peine s’il avait la force de se traîner; sa pierre lui paraissait presque aussi lourde que lui avait paru le lingot d’or, au début de son voyage.

— Ah! se disait-il en s’essuyant le front, que je serais donc heureux de n’avoir rien du tout à porter, et de pouvoir marcher les mains vides!

Sur l’entrefaite il arriva près d’un puits, et, désireux d’étancher sa soif, il posa son précieux fardeau sur le rebord, et se mit en devoir de tirer de l’eau. Mais, dans le mouvement qu’il fit en se penchant, il heurta la pierre qui se trouvait sur la margelle du bassin, et, ploump, elle tomba lourdement au fond du puits.

Qui fut ravi? Ce fut le sieur Jeannot. Il sauta aussitôt en l’air, en agitant triomphalement son bonnet.

— Enfin, se dit-il, me voilà les bras libres! Merci, mon Dieu, de cette dernière grâce! Décidément, tout me vient à point depuis ce matin.

Et, d’un pas accéléré, il fila jusqu’à son village, où il raconta à sa chère mère, en riant aux éclats, l’étonnante succession de coups de fortune qu’il avait eus en une seule journée. L’histoire s’en répandit bientôt dans le pays, et le garçon ne fut plus désigné désormais que par le nom de Jeannot-la-Chance.

GRAIN-DE-SEL

Table des matières

Il était une fois un roi appelé Gagne-Toujours, qui avait un page appelé Grain-de-Sel. Il l’aimait extraordinairement à cause de son esprit, de sa gentillesse et de son savoir-faire en toutes choses. La faveur dont le jeune homme était l’objet excitait fort l’envie des autres serviteurs de la cour, et tous ne cherchaient que les moyens de lui faire perdre les bonnes grâces du monarque.

L’un semait des pois sur les marches du trône, afin que Grain-de-Sel y fit un faux pas et cassât le sceptre de verre qu’il était chargé de tendre au roi. L’autre clouait des pelures de melon sous les souliers du jeune page, afin qu’il glissât et répandît sur l’habit du prince la soupe qu’il lui apportait. Un troisième fourrait des moucherons dans la perruque du roi lorsque Grain-de-Sel frisait celui-ci. Un quatrième enfin imaginait quelque autre malice; bref, c’était à qui s’efforcerait de nuire au favori. Mais ce dernier déployait tant de sagesse, de circonspection et de prévoyance, que ses ennemis en étaient pour leurs frais de méchanceté.

Le roi avait pour ennemi irréconciliable un géant appelé l’Escogriffe, qui habitait au sommet d’une montagne un superbe château entouré d’une sombre et épaisse forêt. Ce géant, en dehors de sa femme Grosse-Boule, n’avait d’autre société qu’un lion, un ours, un loup et un chien. C’étaient là ses seuls serviteurs. Il avait en outre dans son écurie un cheval qui se nommait l’Éclair.

Or il advint que le prince Gagne-Toujours, désireux d’arrondir ses domaines, demanda la main d’une belle reine qui demeurait dans les environs; mais celle-ci lui fit répondre que bien d’autres monarques étaient sur les rangs, et que, parmi tous les prétendants, elle se proposait de prendre le plus prompt: le lundi suivant donc, à neuf heures et demie, elle irait à l’église; celui d’entre eux qui la rejoindrait le premier serait son époux.

Au reçu de cette nouvelle, le roi rassembla tous ses serviteurs, afin de leur demander conseil. Ceux-ci lui dirent: — Vous avez un moyen sûr d’arriver avant tout le monde au rendez-vous, c’est de chevaucher sur l’Éclair; chargez Grain-de-Sel d’aller le prendre chez l’Escogriffe; il n’y a rien d’impossible pour lui.

Les méchants serviteurs ne parlaient ainsi que dans l’espoir de voir le jeune page périr de la main du géant. Le roi cependant commanda au garçon d’aller chercher l’Éclair.

Grain-de-Sel, sans faire ni une ni deux, prit une brouette et y mit une ruche. Il prit, deuxièmement, un sac dans lequel il fourra un coq, un lièvre et un agneau. Ce sac fut mis aussi sur la brouette. Ensuite il prit une corde et une grande boîte pleine de tabac à priser. Enfin il se munit d’un bon fouet, ajusta une paire d’éperons à ses bottes, et le voilà poussant tranquillement sa brouette vers la demeure du géant.

Lorsqu’il arriva à l’épaisse forêt qui couvrait le sommet de la montagne, il faisait déjà nuit noire; Grain-de-Sel entendit de loin le ronflement de tous les hôtes du château. Seul, le cheval l’Éclair restait éveillé et grattait du pied le sol de son écurie.

A droite et à gauche de la porte du manoir, se dressaient deux arbres. Grain-de-Sel prit sa corde, la tendit tout doucement d’un tronc à l’autre, et dans l’intervalle il posa par terre la boîte pleine de tabac à priser. Ensuite il suspendit sa ruche à un arbre du chemin; après quoi il alla à l’écurie, détacha l’Éclair, monta dessus avec le sac qui contenait le coq, le lièvre et l’agneau, et, jouant des éperons, il partit au galop. Mais la bête se mit à pousser de tels hennissements que l’Escogriffe et Grosse-Boule s’éveillèrent.

Vite ils appelèrent leurs domestiques, à savoir le lion, l’ours, le loup et le chien, et toute la meute de se précipiter hors du château aux trousses de Grain-de-Sel et de l’Éclair, qui détalaient l’un portant l’autre.

L’Escogriffe et Grosse-Boule s’élancèrent, eux aussi, au dehors; mais ils trébuchèrent dans l’obscurité sur la corde tendue devant la porte, et paf! ils tombèrent, la tête la première, dans la boîte pleine de tabac à priser: ce qui leur causa de si formidables éternuements que, bien avant qu’ils ne se fussent calmés, Grain-de-Sel était sorti de la forêt.

L’ours tenait d’abord la tête dans la poursuite; mais il n’alla pas bien loin de ce pas, car à peine eut-il aperçu la ruche appendue à l’arbre, que le miel lui fit envie et qu’incontinent il se jeta dessus. Alors, crac! les abeilles en sortirent avec des bourdonnements effroyables et elles le lardèrent si bien de leurs aiguillons qu’il se dépêcha de rentrer, à demi aveuglé, au château.

Grain-de-Sel était déjà à une bonne distance de la forêt quand il entendit le lion bondir derrière lui. Vite, il tira le coq de son sac. Le volatile alla se percher sur un arbre en poussant des cris si glapissants que le lion, effrayé, battit en retraite.

Un peu plus loin, Grain-de-Sel entendit le loup qui le poursuivait. Vite, il tira l’agneau de son sac, et le jeta à la bête qui cessa de courir pour le dévorer.

Enfin, comme il approchait de la ville, il entendit le chien aboyer sur ses talons. Vite, il lança le lièvre hors du sac, et le chien de le quitter aussitôt pour se mettre à la poursuite du lièvre, si bien que le page arriva sain et sauf avec l’Eclair au palais de son maître! Qui fut enchanté ? Ce fut le monarque. En revanche, je laisse à penser si les autres serviteurs enragèrent.

Le lundi suivant, le roi Gagne-Toujours enfourcha l’Éclair et courut rejoindre la belle reine. Le cheval dévora tellement l’espace, que son heureux cavalier avait déjà dansé plusieurs danses à sa propre noce, quand les autres prétendants arrivèrent.

Le roi étant revenu à son château avec son épouse, les méchants serviteurs lui dirent: «Votre Majesté a conquis le cheval du géant; une chose superbe, ce serait que maintenant elle s’en appropriât la riche garde-robe!» Le roi trouva l’idée excellente en effet, et Grain-de-Sel fut chargé de mener l’affaire à bien.

Cette fois, le page se contenta d’emporter quelques sacs, et commença par s’installer sur un arbre près du château de l’Escogriffe; puis, quand tout le monde fut endormi, il descendit de sa cachette. Au même moment, il entendit la reine Grosse-Boule qui disait à son mari: — L’Escogriffe, j’ai la tête un peu basse, va-t’en donc me chercher la botte de foin qui est là dehors. — Incontinent, Grain-de-Sel se fourra dans la botte de foin. L’Escogriffe l’emporta ainsi dans la chambre, plaça le tout sous l’oreiller de sa femme, et se remit au lit.

Quand le couple se fut rendormi, Grain-de-Sel passa sa main hors de la botte et tira les cheveux de l’Escogriffe, puis ceux de Grosse-Boule. Tous deux se réveillèrent; chacun crut que c’était l’autre qui lui avait tiré les cheveux, si bien qu’ils se mirent à se disputer et à se rosser mutuellement. Grain-de-Sel profita de la bagarre pour sortir du foin et se cacher derrière le lit.

Les époux s’étant remis à ronfler, il s’empare des vêtements de l’Escogriffe et de Grosse-Boule, les fourre dans son sac, et attache celui-ci à la queue du lion endormi. Le loup, l’ours et le chien dormaient aussi, étalés comme des veaux; il les lie à la couche du géant. Ensuite il ouvre la porte toute grande, et, bien doucement, il tire à lui la belle couverture du lit, s’enveloppe dedans, puis se met sur le paquet de vêtements. A ce moment, Grosse-Boule s’éveille: — L’Escogriffe! crie-t-elle, tu prends pour toi toute la couverture; tu vois bien que je grelotte! — Tu en as menti! répond l’autre, c’est toi qui prends tout pour toi! — Et les voilà qui recommencent à se chamailler et à se battre de telle sorte, que Grain-de-Sel éclate de rire, malgré lui. Les deux autres, entendant du bruit, se mettent aussitôt à crier: Au voleur! et à appeler leurs fidèles gardes-du-corps.

Ceux-ci se réveillent. Le lion s’élance le premier; mais, ayant à la queue le paquet sur lequel Grain-de-Sel est assis, il emporte le tout après lui, et Grain-de-Sel d’imiter de son mieux le cri du coq. Alors l’animal, saisi d’épouvante, court tout d’une traite jusqu’aux portes de la ville où demeurait le roi. Là, Grain-de-sel prend son couteau, et coupe brusquement la corde, si bien que le lion, emporté par son élan, va donner de la tête contre la porte et tombe mort du coup.

Quant au loup, à l’ours et au chien, qui étaient attachés à la couche du géant, ils ne purent réussir à sortir, et, à force de tirer sur le bois de lit, ils lui firent danser une telle sarabande, que l’Escogriffe et Grosse-Boule, furieux, tombèrent sur les trois bêtes et les tuèrent.

Cependant, au coup de tête donné par le lion contre la porte de la ville l’homme de garde s’était dépêché d’ouvrir, de sorte que Grain-de-Sel put immédiatement remettre à son maître la garde-robe du géant et de sa femme. Le prince faillit en suffoquer de joie. Les vêtements étaient si beaux que la famille royale ne se lassait pas de les contempler. Quant au page, on lui fit de telles caresses que ses envieux pensèrent en crever de dépit. Ceux-ci pourtant ne se tenaient pas pour battus. Ils dirent au roi Gagne-Toujours qu’il ne lui manquait plus qu’une chose: avoir le château même du géant, et le naïf monarque, qui prêtait l’oreille à toutes les sornettes, chargea Grain-de-Sel de s’en emparer.

Grain-de-Sel, sans plus hésiter, s’en alla pour la troisième fois chez l’Escogriffe. Celui-ci n’étant pas chez lui, le page se présenta à sa femme et lui dit: — Bonjour, belle et opulente dame! Vous avez l’air d’être bien occupée! — Ne m’en parlez pas, répondit Grosse-Boule, mon mari est sorti, et il faut que je fende du bois avant son retour. — Fendre du bois! ce n’est pas l’affaire d’une belle dame telle que vous, repartit Grain-de-Sel. Voyons, tenez-moi seulement cette bûche.

La géante se baissa pour tenir la bûche, et Grain-de-Sel, saisissant prestement la hache, lui trancha la tête d’un seul coup. Il creusa ensuite un trou profond devant la porte du château, y jeta Grosse-Boule et en dissimula l’ouverture avec du branchage et des feuilles. Ensuite il illumina tout le château, prit un grand chaudron de cuivre, et se mit à tambouriner dessus, tout en jouant de la trompette dans un entonnoir de métal. Puis, de temps en temps, il s’interrompait pour crier: — Hourra! Vive le roi Gagne-Toujours!

L’Escogriffe, en revenant chez lui, entendit ces clameurs de triomphe. Pris d’une furieuse colère, il courut précipitamment vers la porte; mais il tomba au passage dans le trou recouvert de branchage, et y resta pris comme dans une trappe. Grain-de-Sel n’eut plus qu’à combler la fosse avec de la terre et des cailloux; après quoi, il revint apporter à son maître les clefs du château du géant. Le roi Gagne-Toujours et sa femme se hâtèrent d’en aller prendre possession, et le page Grain-de-Sel, en récompense de ses bons services, fut nommé gouverneur du manoir conquis.

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0+
Дата выхода на Литрес:
16 января 2025
Объем:
268 стр. 15 иллюстраций
ISBN:
4064066334598
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Правообладатель:
Bookwire
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