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Claude Vignon

Le Mariage d'un sous-préfet


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066305055

Table des matières

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

XV

XVI

XVII

XVIII

XIX

XX

XXI

XXII

XXIII

XXIV

XXV

XXVI

XXVII

LA STATUE D’APOLLON

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

XV

XVI

XVII

XVIII

XIX

XX

XXI

XXII

XXIII

XXIV

XXV

XXVI

XXVII

XXVIII

XXIX

XXX

XXXI

XXXII

XXXIII

XXXIV

XXXV

XXXVI

XXXVII

XXXVIII

XXXIX

XL

XLI

XLII

XLIII

XLIV

XLV

XLVI

XLVII

XLVIII

XLIX

L

LI

LII

LIII

LIV

LV

LVI

I

Table des matières

Un salon, un bal.

–Attention! les voici; vous me direz l’effet du premier coup d’œil!

Sur quoi, le procureur de la République s’effaça, pour laisser passer devant lui le nouveau sous-préfet.

Celui-ci, un jeune homme blond, aux traits réguliers, à l’air pensif, à la fine moustache plus brune que ses cheveux, d’une tenue irréprochable et portant avec grâce une légère calvitie, pouvait avoir une trentaine d’années. Il administrait l’arrondissement depuis six mois et passait pour capable.

Le sous-préfet et le procureur de la République étaient des camarades de l’école de droit qui s’étaient retrouvés avec plaisir dans la même ville: le premier, encore garçon et encore jeune; le second, déjà veuf, et triste comme s’il avait porté dix ans de plus sur les épaules.

Et de fait sa jeunesse s’était écoulée en province et bien des épreuves avaient traversé sa vie, tandis que le sous-préfet, M. du Fresnoy, avait mené à Paris la vie brillante dans une famille peu fortunée, mais d’une situation sociale assez élevée pour avoir fait de lui, à vingt-deux ans, un auditeur au conseil d’État.

Depuis quatre ans, il était dans l’administration, et on le croyait en passe de devenir bientôt préfet. D’ailleurs, pour tout revenu, sa place. «Tu es joli garçon, tu as un bel avenir, tu te marieras bien, lui avait dit son père, et nous avons à peine de quoi doter tes sœurs».

– Attention! les voici.; vous me direz l’effet du premier coup d’œil.

Trois femmes, toutes trois belles, entrèrent en même temps. Mais il n’y avait pas à s’y tromper, toutefois: la beauté était la seconde, celle qui marchait entre une mère de quarante-cinq ans, encore splendide de lignes,-de traits et d’allure, et une sœur de vingt-six, un peu plus petite, jolie, élégante, fine, souple, mais pâle et comme accablée sous le poids lourd d’une épaisse chevelure châtain.

Le sous-préfet ne put retenir un mouvement d’admiration. Ces trois femmes venaient éclairer la salle du bal du rayonnement de leur beauté. Et la seconde, oh! la seconde!

Elle était brune, avec un teint d’une pureté exquise, les traits comme ceux d’une statue grecque, des lèvres d’un dessin parfait et d’un éclatant incarnat; de grands yeux noirs bordés de longs cils et couronnés de sourcils bien arqués. Ses cheveux simplement tordus sur la nuque. Pas un bijou; pas une fleur. Son cou, attaché comme celui de la Diane, avait ces courbes si rares qui seules donneraient à une femme ordinaire ce qu’on appelle «un port de reine». Avec cela, grande, élégante, d’une taille et d’une tournure admirables. Oui, c’était vraiment là un chef-d’œuvre humain. Nulle coquetterie, d’ailleurs, dans sa façon d’être; au contraire, un air d’indifférence, presque de lassitude. Ni hauteur, ni dédain pourtant, plutôt du désintéressement.

Ces trois femmes étaient riches, à en juger par leurs toilettes qui n’étalaient aucun luxe de mauvais goût, mais qui, pour simples qu’elles fussent, venaient assurément de Paris et avaient le style de la grande faiseuse.

Un seul homme les accompagnait: un brun de trente à trente-cinq ans, très chevelu, très barbu, très dandy, portant des boutons de diamant à sa chemise.

– Voilà, reprit le procureur, M. Regnault, à l’oreille de son ami, mademoiselle Laure Contadini, sa mère et sa sœur, madame Carvejol; et voici M. Carvejol qui accompagne ces dames.

Tout le monde s’écarta sur le passage des dames Contadini, comme on avait accoutumé de les appeler. Elles reçurent autant de saluts qu’il y avait de têtes dans la salle de bal, et, à peine assises, furent assaillies par les danseurs.

–Oui; ces trois femmes sont bien belles, dit M. du Fresnoy. La mère semble une statue antique; madame Carvejol a un charme inexprimable, et l’autre est une beauté qui ferait sensation partout. Et avec cela de la fortune, à ce qu’il me semble?

– Un million de dot, et plus tard la moitié de la fortune de sa mère.

– Elle ne doit pas manquer de prétendants.

– Eh bien! on ne lui en connaît pas de sérieux.

– Comment?

– Aussitôt son entrée dans le monde, ils se sont présentés en foule. Les beaux partis même n’ont pas manqué. Tous ont été éconduits. C’est à ne plus s’y hasarder.

–C’est que peut-être elle est très ambitieuse?

– Peut-être; ou bien que pour un motif inconnu elle ne veut pas se marier.

– Un amour?

– Oh!… non. Elle est si froide.

–Des idées d’indépendance?…

– Peuh! elle n’a point d’allures excentriques.

–Alors?…

–Mon Dieu! on ne sait rien; et quant à ce sujet les douairières l’interrogent, elle répond: «Je veux rester avec ma mère; et dès que les affaires seront liquidées entre elles et mon beau-frère, nous voyagerons.» Et, de fait, ces dames aiment beaucoup les voyages; déjà elles sont allées toutes les trois en Italie et y sont restées près d’un an. Par exemple, la maison de commerce en a souffert, car M. Carvejol, qui la dirigeait, n’a pas la tête de sa belle-mère!

– Quel homme est-ce?

– Peuh!

– Mais encore?

– Convenable à tous égards, mais insignifiant: pas bête, pas intelligent non plus. Ses ennemis disent qu’il est sournois. Moi, je n’ai qu’à m’en louer. Et je suis reçu dans la maison.

Une contredanse qui se formait sépara les causeurs. Le sous-préfet se rangea dans un angle et contempla, rêveur, Laure Contadini. Qu’elle était belle! et à quoi attribuer cet étrange détachement?

Elle dansait avec une grande élégance et regardait à peine ses danseurs. On eût dit qu’elle les prenait pour des mannequins, uniquement destinés à lui servir de contenance et de vis-à-vis; et cependant elle leur parlait avec une politesse parfaite et dans une mesure irréprochable.

Le sous-préfet aurait bien voulu être présenté, dût-il ne tirer de la présentation qu’une contredanse, et il regrettait d’avoir été séparé du procureur par le mouvement du bal; cependant, une autre occasion ne tarda pas à se produire, et il eut enfin l’insigne honneur de danser avec mademoiselle Contadini.

En la quittant, il n’avait pénétré aucun secret; et il se disait: «C’est une fille qui ne veut pas se marier ici, parce qu’elle se sent faite pour être grande dame, dans une capitale.»

Mais il était amoureux.

II

Table des matières

«Ici?» où donc sommes-nous?

Le lecteur se le demanderait. peut-être bientôt; et d’ailleurs, pour le romancier, pour le conteur, pour le simple narrateur d’une histoire vraie, la nécessité s’impose de donner un cadre à son action.

Pourtant je ne puis:–Non! je ne puis absolument désigner la ville où s’est accomplie, au milieu du monde et sans éclats extérieurs, la sombre tragédie que je vais exposer presque avec la brièveté sèche du procès-verbal.

On reconna trait peut-être les personnages, car le romancier, en relevant ses documents sur nature, ne peut, quelque soin qu’il y prenne, empêcher certains détails de transparaître à travers les voiles dont il les veut envelopper. Et pour rien au monde je ne voudrais, en quoi que ce soit, attirer l’attention sur eux.

Je ne les juge ni ne les justifie; je n’apprécie pas la valeur de leurs actes: je constate les faits et rien plus.

Ils ont d’ailleurs par d’héroïques sacrifices, de cruels dévouements, de redoutables responsabilités, dérobé à la curiosité publique les malheurs de leur vie privée. Qu’il leur reste au moins le bénéfice de tant d’efforts!

Longtemps même j’ai hésité à écrire cette histoire: on répugne à certains sujets.. Mais elle a une si étrange similitude avec quelques drames privés du seizième siècle, que j’en ai été frappé, je dirais séduit, si on pouvait l’être par un enchaînement d’attentats et de malheurs.

C’est que l’artiste voit surtout le caractère des choses et fait abstraction, souvent, de la moralité des actes. Eh bien! j’ai trouvé là-dedans le drame du temps de Borgia enchâssé dans nos mœurs modernes, sur lesquels ont passé tant et tant d’influences depuis deux siècles et je me suis dit: N’est-ce donc que le cadre social qui a changé? et, soit dit entre parenthèses, l’artiste véritable ne peint point de parti pris tels types ou tels autres. Un certain jour lui apparaît une figure du Pérugin autour de laquelle il groupe l’entourage qui, par la force des choses, se meut dans le même milieu, respire le même air ambiant; un autre jour, c’est un des rayons de la lumière du Corrège qui illumine son modêle; un autre jour encore, ce sera l’esprit du simple et pur Lesueur dont il recevra la visite, et le lendemain il demeurera fasciné sur le désordre tourmenté d’un Salvator Rosa.

Qu’on ne vienne donc point dire: «Tel écrivain qui faisait hier un roman digne d’être mis sur le guéridon de la famille et lu par les jeunes filles, nous donne aujourd’hui un drame qu’il faut enfermer: c’est un changement de manière,

une nouvelle tentative vers le succès.»

Point du tout. Le même artiste, demain, en regardant un autre horizon, y verra d’autres personnages se mouvoir dans une autre atmosphère. Il recevra une impression différente et la traduira par une œuvre d’un nouveau caractère.

Pour l’intelligence de mon récit, je suis cependant, obligé de dire que la scène se passe dans une des plus importantes sous-préfectures de France et dans un port de mer. Que l’on choisisse maintenant parmi celles qui bordent nos côtes de Dunkerque à Toulon.

III

Table des matières

M. Contadini, le père, était un riche armateur. Madame Contadini, épousée par lui pour sa beauté et par amour, n’avait apporté, en dot, aucune fortune à son mari; mais à sa beauté, elle joignait de l’intelligence et de l’énergie.

On sait qu’en province, moins qu’à Paris encore, on pardonne les mariages d’amour; aussi madame Contadini fut-elle accueillie froidement par la société de la ville. D’abord elle n’était pas du pays; ensuite on la considérait un peu comme une héroïne d’aventure qui avait enlevé de haute lutte, aux filles de la cité, leur bien légitime: c’est-à-dire un jeune homme riche qui devait choisir parmi elles.

Il n’y avait rien à dire contre elle ni contre sa famille; on cherchait en vain. Mais on incriminait, à défaut d’autre chose, le prestige de sa beauté et de son esprit. Que de ressources n’avait-elle pas dû employer pour séduire un millionnaire comme M. Contadini!

Soit qu’elle sentît ces dispositions hostiles et les voulût conjurer, soit qu’elle eût à cœur de valoir pour son mari telle ou telle épouse richement dotée, la jeune femme se mit aux affaires, étudia celles de son mari, le seconda bientôt comme un habile premier commis, devint pour lui un auxiliaire précieux; si bien que les meilleurs amis de Contadini disaient:

–Ma foi! il n’aurait pas fait une aussi bonne affaire en épousant mesdemoiselles X… ou Z…, qui lui eussent apporté cinquante mille livres de rente, mais n’étaient propres qu’à manger l’intérêt de leur dot plus ou moins sottement.

Au bout de quelques années, madame Contadini passait, dans la ville, pour une femme supérieure en même temps qu’elle restait la première par sa beauté et son élégance.

On subissait son ascendant, on ne l’attaquait plus nulle part, car tout, en elle, était inattaquable; mais on conservait contre elle je ne saurais dire quelles rancunes inavouées, inavouables: les sarcasmes de la majorité médiocre contre les personnalités d’exception; on sentait que le moindre prétexte serait bon à la foule pour jeter bas la statue de son piédestal. Madame Contadini était clairvoyante; elle comprenait la situation et se gardait à carreaux; mais elle était belle aussi, et sa beauté éveillait les convoitises des séducteurs de province. Il y eut des entreprises tentées, des paris secrètement faits au cercle.

Elle déjoua le tout, non sans peine parfois, et non sans que la malveillance y trouvât matière à discuter, juger, blâmer, et la médisance occasion de s’exercer. Au bout de quelque temps, ces ébullitions de surface qui révélaient la fermentation permanente du fond tombaient. Mais quelle vigilance perpétuelle il fallait à la belle et intelligente veuve du riche armateur!

Le malheur voulut qu’elle devînt veuve à trente-six ans, dans tout l’éclat de sa beauté. M. Contadini mourut presque subitement et lui laissa, avec deux jolies fillettes, l’une de quinze ans, l’autre de neuf, une maison en pleine prospérité, mais des intérêts engagés sur les quatre points du globe.

Elle ne liquida pas cependant, parce qu’en ce moment la liquidation n’eût pas été avantageuse pour différentes raisons; parce qu’elle voulait être plus riche encore pour doter ses filles, de telle façon que l’indépendance leur fût à jamais assurée, et pour se faire, à elle-même, un douaire suffisant. Désormais, en effet, elle voulait vivre selon ses goûts, soit à Paris, soit à la campagne, soit en Italie, mais partout ailleurs qu’à X…

Au fond, elle n’aimait ni le commerce ni les affaires; et quant à la sous-préfecture importante où s’était écoulée sa vie depuis seize ans, elle n’aspirait qu’à la quitter. La lutte lui avait été dure; elle sentait qu’elle le lui serait encore da. vantage pendant les années qui lui restaient à la soutenir.

Non seulement elle ne liquida pas, mais elle se mit courageusement à la besogne pour remplir, dans son entier, le rôle de chef de maison, si écrasant qu’il fût.

Pourtant on ne la vit point affairée dans un bureau, penchée sur de gros livres et les doigts. tachés d’encre; ni allant et venant sur des navires, évaluant des chargements, constatant des avaries, discutant avec des capitaines marins: elle resta mère de famille, femme du monde et femme élégante. L’aînée de ses filles fut pourvue d’une gouvernante respectable et de professeurs sûrs; la cadette, enfant encore, fut placée à quelque vingt lieues de là, dans un couvent dont la propre sœur de madame Contadini était supérieure.

Ses devoirs maternels ainsi réglés et répartis, elle fit appeler ses principaux employés, leur distribua les différents services, selon les aptitudes qu’elle leur connaissait, puis les intéressa, chacun pour son service, et tous aux bénéfices généraux de la maison.

Tous les matins, elle consacrait trois heures à décacheter son courrier, donner des ordres aux chefs de la correspondance et recevoir les rapports des autres agents, et, dès que sa fille aînée, Lucie, eut dix-huit ans, elle la fit assister à cette séance quotidienne où se réglaient les intérêts généraux de la maison.

IV

Table des matières

Une fille riche, jolie, et ainsi élevée par une telle mère, ne devait pas manquer d’être recherchée en mariage. Plusieurs prétendants se présentèrent en effet bientôt pour mademoiselle Lucie Contadini et, parmi eux, «le plus beau parti de la ville».

C’était un jeune homme de vingt-six ans, fils d’un négociant retiré des affaires, assez bien de sa personne, passant même pour «beau garçon», et qui n’avait pas fait de folies trop notoires, folies d’argent, au moins, car pour les autres, on ne savait rien, sinon que, comme tous les jeunes gens inoccupés de la ville, il allait beaucoup au cercle.

Sa famille, en faveur d’un mariage avec mademoiselle Contadini, et à condition que le jeune homme cesserait sa vie oisive pour s’occuper de la maison de sa belle-mère, avec le but d’en devenir plus tard le chef après avoir désintéressé madame Contadini et sa plus jeune fille, offrait cinq cent mille francs de dot.

Ce mariage, au point de vue financier, ne déplaisait pas à madame Contadini en ce qu’il assurait l’avenir de la maison et préparait la liquidation qu’elle désirait si vivement. Mais elle connaissait peu le jeune homme, bien qu’elle l’eût vu depuis son enfance: elle ne le pénétrait point. C’était un taciturne, et elle avait une inclination à la défiance envers les personnes dont l’âme ne transparaissait pas dans le regard et qui ne laissaient pas échapper, dans la vivacité de la conversation, le secret de leur tempérament, de leurs visées, de leurs passions.

M. Justin Carvejol était bien fait, mais un peu trapu; il avait beaucoup de cheveux et beaucoup de barbe; les mains petites, à la paume épaisse; le pied court, mais très cambré. Avec cela une figure régulière; les yeux, assez couverts, un peu troubles et souvent baissés.

En somme, irréprochable, mais peu sympathique. Le refuser eut été injuste; prendre la responsabilité de le donner à sa fille eut été imprudent peut-être. Madame Contadini choisit un parti moins décisif.

Elle proposa de faire du jeune homme, pendant six mois, quelque chose comme son premier commis et de donner sa réponse ensuite. De celte façon l’amour-propre de la famille Carvejol et du prétendant serait sauf; on ne parlerait à personne des projets de mariage; on dirait seulement que M. Justin Carvejol venait chez la veuve de l’armateur apprendre les affaires. Au bout de six mois, il en sortirait comme ayant fini son stage; ou bien on annoncerait qu’il épouse mademoiselle Lucie et devient l’associé de madame Contadini en attendant de devenir son successeur.

Les six mois s’écoulèrent. M. Carvejol fit sa cour et s’occupa des cargaisons, des «connaissements», des «avaries grosses», etc., avec beaucoup de bonne volonté et assez d’intelligence. Au demeurant, il trouvait mademoiselle Lucie fort jolie: la plus jolie fille de la ville, à son gré, bien élevée, charmante à tous égards, et en faisant sa cour, il s’en était épris.

Pour madame Contadini, ce serait assurément une rare belle-mère: point tracassière, aimable, et assez supérieure pour qu’on pût subir son ascendant sans rougir, tant qu’elle resterait le chef de la maison.

De son côté, Lucie fut facilement émue par la cour assidue d’un jeune hemme qu’elle voyait constamment et qui témoignait par mille soins du désir de lui plaire.

Le mariage se fit: Carvejol très amoureux, Lucie contente, madame Contadini ne sachant pas encore bien si elle y consentait de bon cœur.

Mais quoi! le mariage n’est-il pas toujours– et de quelques garanties qu’on l’entoure - un grand inconnu? et une mère marie-t-elle jamais sa fille sans appréhensions? Après tout, pouvait-on trouver de meilleure condition? Et, puisque Lucie aimait Justin Carvejol…

L’aimait-elle?… A cette pensée, madame Contadini restait en échec et s’avouait qu’au fond elle ne connaissait pas plus sa fille que son gendre. Tous deux étaient des natures fermées, ou bien des natures de surface. Elle n’avait pu, en six mois, découvrir les passions de son gendre; quan t à sa fille, ou c’était bien la nature chaste, placide et simple que la société voudrait donner à la femme si la société pouvait faire plus que de contenir les natures, ou c’était une créature encore à l’état limbique et rudimentaire. A dix-huit ans, bien des jeunes filles sont ainsi livrées au mariage, ignorées de tous comme ignorées d’elles-mêmes.

Madame Contadini s’était occupée de Lucie autant qu’elle l’avait pu; mais moins peut-être que ne l’eût fait une mère uniquement vouée aux choses de la famille; assez pour la connaître, si elle eût été vive et primesautière comme semblait devoir l’être sa cadette, par exemple; pas assez pour développer les germes qu’elle pouvait avoir, à l’état lalent, au fond du cœur.

Un an s’écoula; le jeune ménage était heureux comme les peuples qui n’ont pas d’histoire. Un bébé naquit: la mère voulut le nourrir; on lui fit un beau baptême et le père reprit ses habitudes de garçon et alla au club. Rien que d’ordinaire.

D’aill eurs, il restait prévenant pour sa femme; il embrassait le bébé quand il venait au logis, et l’on n’entendait point dire qu’il eût de maîtresse.

La nourriture finie, Carvejol resta davantage au logis, mais sans rompre toutefois avec les allures de sa liberté reprise. Le bébé, d’ailleurs, comme tous les bébés, criait quelquefois et occupait beaucoup sa mère.

Dix-huit mois après la naissance du premier enfant, seconde grossesse; puis seconde nourriture, et recommencement de la vie au dehors pour Carvejol.

Mais sa femme ne se plaignait pas et ne témoignait aucune inquiétude. Elle l’aimait et l’attendait avec une foi tranquille.

Comment cette placidité n’eût-elle pas entraîné celle de madame Contadini?

V

Table des matières

Madame Contadini était d’ailleurs très préoccupée de grandes entreprises tentées par sa maison, très impatiente de les voir réussir et de dégager sa vie et sa responsabilité. Si ses entreprises allaient à bien, elle serait en état de réaliser sa fortune et celle de sa seconde fille.

Cette dernière allait prendre ses dix-sept ans; elle était belle à ravir et s’était assimilé toutes les connaissances qu’on pouvait acquérir au couvent. Aussi, malgré les bontés de sa tante la supérieure, s’y ennuyait-elle fort et pressait-elle sa mère de la reprendre.

Madame Contadini ne demandait pas mieux; d’autant plus que, sans préférer l’une de ses filles à l’autre, elle avait, pour la seconde, un attrait particulier. Ah! celle-ci, par exemple, n’était pas difficile à connaître! Ses yeux brillants et purs étaient des miroirs où se reflétaient toutes ses pensées. Sa gaieté, sa verve, sa belle envie de vivre et d’être heureuse éclataient dans son sourire, sa pétulance, son ardeur à l’étude comme au plaisir.

Secrètement, madame ConLadini caressait la pensée de ne pas la marier à X… et de la laisser jouir longtemps de sa belle vie de jeune fille. Non vraiment, elle ne voyait pas dans tous les environs un jeune homme qui la valût et à qui volontiers elle la pût donner un jour!

Aux grandes vacances, Laure Contadini quittait le couvent pour passer deux mois avec sa mère, qui la conduisait à la mer, aux eaux ou à Paris, quand elle le pouvait, ou bien la gardait auprès d’elle à X…

Entre temps, c’est-à-dire deux ou trois fois l’an, madame Contadini allait passer quelques jours auprès de sa fille. C’était, en effet, chaque fois, un véritable voyage, car pour gagner la ville de Z., où se trouvait le couvent de Laure, il fallait faire une vingtaine de lieues en diligence, – et quelle diligence! – à moins que l’on ne commandât une chaise de poste à la plus prochaine station du chemin de fer.

Jadis, avant qu’elle ne fût mariée et qu’elle ne fût devenue nourrice, Lucie accompagnait samère; mais maintenant, enchaînée au foyer par les embarras de la maison, elle ne le pouvait plus. Une ou deux fois Carvejol l’avait remplacée, bien qu’il ne fût pas facile, à cause des affaires de la maison de commerce, à la belle-mère et au gendre, de s’absenter en même temps. Une fois même, il avait été seul à Z…, madame Contadini s’étant trouvée empêchée.

Donc la mère aspirait comme la jeune fille à la fin de la cruelle séparation imposée par les circonstances. Et de fait, pour Laure, les années d’enfance étaient finies, et la surveillance de tous les instants, jadis rendue impossible à madame Contadini par ses occupations d’affaires, n’était plus indispensable.

Madame Carvejo, d’autre part, pouvait, dans une certaine mesure, suppléer la mère; Laure était pourvue de l’instruction classique, et quant à son éducation de femme du monde, elle se ferait mieux dans la famille que partout ailleurs.

Toutefois, avant de reprendre sa plus jeune fille, madame Contadini jugeait sage de liquider sa situation avec son gendre. Elle voulait être libre et faire Laure libre aussi, avec une dot réalisée.

Le mariage de sa première fille, au fond, ne lui plaisait pas, bien que Lucie parût contente, bien que Carvejol n’eût donné aucun sujet de plainte: elle en voulait un autre pour la seconde et pensait à l’aller chercher ailleurs. Une fille d’un million de dot et de la beauté de Laure se marie bien, même à Paris.

Or madame Contadini, qui voulait garder au moins une de ses filles et ne voulait pas rester à X…, ne tenait pas à y produire Laure, dont la beauté avait déjà fait sensation pendant les dernières vacances, de peur qu’il ne surgît quelque second Carvejol pour la lui enlever. De là, nécessité de séparer les intérêts et de se décharger de sa part de responsabilité.

Mais, pour liquider, il fallait attendre la conclusion des affaires considérables entreprises par la maison. Le succès de ces affaires permettrait, en effet, la réalisation d’une assez forte, somme pouvant être distraite du roulement de fonds de la maison et servir à désintéresser, en grande partie, madame Contadini et sa plus jeune fille.

Elles demeureraient engagées, pour le reste, à titre de commanditaires, et Carvejol deviendrait chef en titre de là maison dont il prendrait seul la direction.

Carvejol jusqu’alors n’avait été que le second de sa belle-mère, et celle-ci était restée la directrice réelle de la maison, l’inspiratrice de toutes les entreprises. Elle jugeait son gendre médiocre, mais assez capable pour ne pas laisser péricliter les affaires, une fois l’organisation des services réglée.

Les entreprises réussirent: avant d’en réaliser le bénéfice cependant, il fallait un peu de temps. Pour liquider il fallait aussi faire un inventaire des transferts, etc. C’était un gros travail et la présence de Laure au milieu de tout cela n’eût été qu’un embarras. Madame Contadini lui écrivit donc de prendre patience jusqu’à Pâques. On était alors à la fin de l’année. Pour simplifier les choses et avancer son travail, elle ajouta même qu’elle se priverait d’aller à Z… pour Noël, comme elle avait accoutumé, voulant consacrer tout son temps à l’inventaire et à la liquidation.

Laure fit un peu la grimace à cette perspective de passer trois mois de plus au couvent; car on lui avait promis qu’elle en sortirait aux vacances de fin d’année; mais elle connaissait assez la vraie tendresse de sa mère pour se rendre à ses raisons. Seulement elle prit acte de la promesse; dans chacune de ses lettres, elle la lui rappelait, et en post-scriptum même ne manquait jamais d’ajouter:

«Nous sommes aujourd’hui le10ou le25décembre ou janvier18… j’ai encore tant de mois, de jours et d’heures à passer au couvent.»

Ou bien:

«Dans tant de semaines et tant de jours je t’embrasserai, ma chère maman, plus tendrement que dans le froid protocole d’une lettre.»

Donc, il n’y avait pas à s’en dédire, et pour les vacances de Pâques il fallait faire cesser l’exil de la belle Laure Contadini.

VI

Table des matières

Tous comptes faits, il fut établi que madame Contadini et sa plus jeune fille recevraient chacune un demi-million; qu’elles resteraient engagées pour autant dans la maison, et que la clientèle, les navires, etc., évalués à deux millions, iraient à M. Carvejol, à qui la signature de la maison était passée. Le million laissé par ces dames et la moitié de la dot de Lucie demeuraient, en sus du matériel, aux mains de Carvejol, comme fonds de roulement, à charge par lui de leur payer chaque année les dividendes.

C’était se mettre beaucoup aux mains de Carvejol. Mais, d’une part, il n’avait jamais donné prise aux soupçons; de l’autre, il fallait assurer à la maison une grande aisance commerciale pour la maintenir au-dessus de tous les dangers. D’ailleurs madame Contadini, en faisant valoir les divers cas qui pouvaient se présenter à propos du mariage de Laure, s’était réservé le droit de réclamer les cinq cent mille francs qui restaient à la j eune fille, en donnant à son gendre six mois de délai pour les payer.

Ainsi madame Contadini et Laure avaient, d’abord pour vivre où bon leur semblait, cinquante mille livres de rente; plus, les revenus commerciaux de leur second million. C’était une belle existence assurée, la moyenne des revenus commerciaux n’étant évaluée, bon an mal an, qu’à dix pour cent.

Quand vint Pâques, tous ces arrangements étaient pris et l’inventaire fait; mais les paiements qui devaient assurer le million liquide de Laure et de sa mère n’étaient pas versés. Madame Contadini ne s’en inquiéta point, sachant les débiteurs sûrs; elle voulait d’ailleurs opérer sans brusquerie sa séparation d’avec son gendre et son départ de X…, et d’ici deux ou trois mois il était impossible que les choses ne se terminassent pas.

«Enfin, lui écrivait Laure, ma bien-aimée maman, je n’ai plus que huit jours à porter l’affreux uniforme du couvent, à me lever à six heures pour chanter matines; à lire ou à écouter, au réfectoire, la Vie des saints! J’aime certainement beaucoup ma bonne tante, mère Sainte-Sophie; mais que veux-tu! J’aime mieux l’aimer de loin et toi de près. Ma bien-aimée maman, viens vite me chercher!»

«Vite!» Madame Contadini, en effet, fit écrire pour commander la chaise de poste et pria son gendre de l’accompagner: de grandes pluies avaient rendu les routes mauvaises, et ce voyage, entrecoupé de trajets en chemin de fer et de trajets en voiture, était difficile pour deux femmes seules et embarrassées de bagages.

Le lundi de Pâques, au matin donc, madame Contadini et M. Carvejol allaient partir, quand, au moment de monter en wagon et sur le quai même du chemin de fer, madame Contadini fit un faux pas et tomba, la jambe repliée sous elle. On accourut: un médecin qui se trouvait là déclara qu’elle n’avait rien, sauf une entorse, mais qu’elle ne pouvait partir.

– L’état de Madame, dit-il, n’a aucune gravité; mais il exige vingt et un jours de repos sur une chaise longue, avec les chevilles maintenues par des éclisses et le pied bandé.

–Il faut écrire… il faut télégraphier à Laure, pour lui expliquer ce contre-temps, dit madame Contadini.

– Pourquoi? répondit madame Carvejol qui avait accompagné à la gare sa mère et son mari. Pourquoi? Elle s’inquiétera, se désespérera: Justin ne peut-il pas aller seul? Écris un mot à ma tante, maman, tu as le temps encore, et demain soir Laure sera ici. Tu l’auras pour te soigner, au pied de ta chaise longue, pendant ces vingt et un jours!

Madame Contadini hésita:

– Madame, dépêchez-vous si vous voulez écrire, dit le chef de gare en lui présentant une plume et une feuille de papier, car le train va partir dans dix minutes.

– Tiens, maman, veux-tu que j’écrive, tu n’auras plus qu’à signer? s’écria Lucie.

Madame Contadini écrivit:

«Ma chère sœur, au moment de monter en wagon, je viens de me fouler le pied. Carvejol part seul. Remets-lui Laure à qui je ne veux pas faire de chagrin en la laissant plus longtemps au couvent, et comme je ne veux pas non plus me priver de te voir et de te remercier des soins que tu lui as donnés, nous irons ensemble passer, avec toi, les fêtes de la Pentecôte.

Ta sœur,

LOUISE CONTADINI.»

Et Carvejol partit.

Le train devait arriver vers le milieu du jour à la station d’où l’on pouvait aller en voiture à Z… La chaise de poste avait été commandée à temps pour qu’on la trouvât tout attelée à la descente du chemin de fer; en ce cas, elle arriverait vers sept heures du soir à Z… Carvejol y souperait, y coucherait et pourrait repartir le lendemain matin avec sa belle-sœur, de façon à prendre le train retournant vers X… à trois heures.

– Ils seront probablement à la maison vers dix heures du soir, avaient calculé les deux femmes; il faudra leur faire tenir un souper prêt.

VII

Table des matières

Vers dix heures donc, un souper était servi coquettement, avec de petites surprises friandes, pour la pensionnaire attendue.

Madame Contadini était étendue avec la jambe très enflée et très douloureuse, mais sans lésion toutefois. Madame Carvejol, assise auprès d’elle, tricotait une brassière et, de temps en temps, s’interrompait pour changer les compresses d’arnica de sa mère. Toutes deux parlaient de l’arrivée prochaine de Laure.

– Je ne la mènerai pas encore dans le monde cette année, disait madame Contadini; c’est trop tôt, et cela vieillit une jeune fille. Dès qu’on la voit dans un salon elle compte pour avoir dix-huit ans. Cet été, nous irons, si tu veux, ensemble aux bains de mer. Nous louerons une maison et nous nous y installerons deux mois avec les enfants.

» J’ai envie d’aller dans le Midi. On va, je ne sais pourquoi, sur les côtes de Normandie et de Bretagne où il fait un froid de loup en plein mois d’août, et où il pleut de deux jours l’un, – dans les bonnes années! Pour vous encourager, les naturels du pays vous disent que c’est tout à fait extraordinaire, mais cet extraordinaire-là se reproduit invariablement tous les ans.

» Il y a sur la Méditerranée, aux alentours de Saint-Raphaël, des plages ravissantes où les chaleurs de l’été se passent délicieusement à la brise de mer et à l’ombre des pins: à Léoube, à Cavalaire, à Saint-Tropez.–Tu ne connais pas encore ces pays-là?

» Eh bien! c’est trop beau: voilà ce qu’on en peut dire. Imagine-toi cette mer bleue, si transparente qu’on compterait les cailloux du fond;’ qu’on y voit les poissons prendre leurs ébats, mieux que dans un aquarium; une eau tiède dans laquelle tes bébés clapotteront avec de grands éclats de rire au lieu de crier comme des perdus en se débattant dans les bras du baigneur; des pins parasols élancés s’accrochant à des falaises embaumées de myrte, de romarin et de thym sauvage, et des fleurs et des roses partout. Enfin, c’est divin, et il faut que les gens soient fous, quand ils ont un peu de temps et d’argent, pour ne pas aller là au lieu d’aller partout ailleurs…

– Nous irons, maman; mais c’est loin, et Justin.

–Justin viendra nous y voir, et il lui faudra moins de temps par les voies rapides que pour aller d’ici chercher ta sœur au couvent.

La mère regarda la pendule:

– Dix heures et demie, ajouta-t-elle.

En ce moment un domestique frappa:

–Le train est arrivé, mais Monsieur et Mademoiselle n’y étaient pas, dit-il.

Madame Contadini eut un mouvement de mécompte et de contrariété: un nuage passa sur son front. Madame Carvejol le vit et dit:

– Ce n’est pas étonnant. Il leur aurait fallu une grande hâte et une grande précision de mouvements pour gagner le train de trois heures.

– Oui, répondit la mère; mais Laure était si pressée de quitter le couvent qu’elle devait se trouver prête.

– Ah! quand Justin se sera présenté, la mère supérieure était à quelque office ou à quelque affaire probablement: elle aura voulu avoir de vos nouvelles, le faire déjeuner et, la voiture partie en retard, aura manqué le train.

–C’est bien possible; mais qu’auront-ils fait alors?

– Ils auront dîné et couché à l’auberge, et prendront le train de demain matin.

–J’aime à croire, reprit madame Contadini, que ma sœur aura plutôt retenu Laure à Z…, quand elle aura vu que le temps manquait pour que la chaise de poste pût joindre le train.

– Mais alors ils n’arriveraient que demain soir!

La contrariété de madame Contadini s’accentua; mais elle reprit:

–J’espère que ma sœur aura compris que cela valait mieux encore que d’exposer Laure à passer la nuit à la belle étoile ou dans une auberge de rouliers.

–Eh bien! je ferai tenir un ambigu prêt pour deux heures, et s’ils n’arrivent pas par le train du matin, un souper prêt pour le soir, dit la placide madame Carvejol.

Et après avoir pansé sa mère, elle sonna une femme de chambre et toutes deux couchèrent madame Contadini.

Celle-ci dormit mal. Sans doute c’était la fièvre qui venait, car, en vérité, il n’y avait pas de quoi s’inquiéter; le moindre incident suffisait pour que Carvejol et Laure eussent manqué le train.

N’importe, madame Contadini se répétait, l’esprit éveillé, le corps endormi, dans un état de somnolence vague et douloureux: «S’ils ont couché à l’auberge, près de la station, ils seront ici à deux heures; si ma sœur les a retenus à Z., Laure aura couché au couvent et ils ne seront ici que ce soir…»

Les heures de la matinée furent insupportables à madame Contadini; elle attendait deux heures avec angoisse, et cependant souhaitait que les absents n’arrivassent que le soir.

A deux heures, personne.

– Ils auraient bien pu, du moins, télégraphier, dit-elle. Vraiment, Carvejol est d’une légèreté surprenante!

– C’est vrai, répondit Lucie. Mais ne t’inquiètes pas, maman; je vais télégraphier à ma tante; elle nous dira quand ils sont partis et, par là, nous saurons sûrement à quoi nous en tenir sur leur arrivée.

Madame Contadini eut un mouvement, comme pour retenir Lucie; mais elle la laissa faire. Au demeurant, pourquoi pas? C’était le plus simple.

Mais, tandis que madame Carvejol, occupée de soins divers, laissait sa mère seule, l’esprit de celle-ci travaillait et les préoccupations pénibles de la nuit recommençaient; mille fantômes hantaient son imagination.

Tout à coup elle sonna:

– Allez dire au chef de la correspondance de m’apporter, sans les ouvrir, toutes les dépêches qui arriveront pour la maison, jusqu’à nouvel ordre, dit-elle à la femme de chambre: toutes, exactement, et quelle que soit leur adresse.

Puis elle attendit.

L’enflure de sa jambe augmentait, et ce jour-là le médecin déclara qu’elle avait la fièvre.

VIII

Table des matières

Vers six heures arriva la réponse de la supérieure du couvent de Z…

«Laure partie hier matin avec beau-frère.» Madame Contadini retint un cri, crispa sa main et instinctivement cacha la dépêche dans sa poche.

Le jour baissait; Lucie s’était rapprochée de la fenêtre pour ajouter quelques points à un ouvrage d’aiguille en attendant les lampes; elle ne vit pas le mouvement de sa mère.

– Est-ce de ma tante, demanda-t-elle?

–Non, répondit madame Contadini, sans avoir eu le temps de se demander pourquoi elle mentait. Puis, craignant peut-être que sa fille ne remarquât l’altération de sa figure et ne commentât l’angoisse qu’elle ne pouvait plus réprimer, elle ajouta:

– C’est une dépêche d’affaires et même une mauvaise nouvelle.

– Quoi donc.

– La faillite probable d’un de nos correspondants.

– Ah!… grosse faillite?

– Euh!… assez grosse. Mais peut-être pourrons-nous encore sauvegarder nos intérêts.

Madame Carvejol voulait que sa mère se couchât et n’attendît pas Laure. Le médecin, en effet, avait recommandé le repos par-dessus tout.

Mais pour rien au monde madame Contadini n’aurait bougé de sa chaise longue avant l’arrivée de sa fille. Même elle se promettait de partir le lendemain matin, quel que fût son état, si par impossible Laure et Carvejol n’arrivaient point par le train de dix heures; et pour y parvenir, elle renvoya chercher son médecin en le priant d’amener avec lui le meilleur chirurgien de la ville.

–Je veux pouvoir marcher demain, leur dit-elle, bandez-moi le pied et la cheville de façon à ce que ce soit possible. Au besoin, je prendrais une béquille.

– Maman, pourquoi cela? demanda Lucie; tu vas faire quelque imprudence et tu peux rester blessée pour la vie.

– La nouvelle que j’ai reçue demande une action prompte; peut-être me faudra-t-il faire un voyage!

–Comment? Justin n’est-il pas là? et ne peut-il pas partir dès demain, si c’est nécessaire?

– Espérons qu’il sera revenu.

– Mais, sans doute: il arrivera ce soir, tout à l’heure…

Madame Contadini, frappée du calme plein de confiance de sa fille aînée, demeura un moment interdite. Craignant d’éveiller l’inquiétude qui n’était pas née, elle reprit:

– Il se peut que nous ne partions ni l’un ni l’autre; j’attends une nouvelle depêche; mais il se peut aussi que nous soyions obligés de partir tous les deux… je veux pouvoir me mettre en route si c’était nécessaire.

A dix heures et demie cependant, la voiture roula dans la cour, et presque en même temps la voix de Carvejol se fit entendre au bas de l’escalier.

–Ma fille! et ma fille? s’écria madame Contadini, qui bondit hors de sa chaise longue, malgré des douleurs terribles.

Il lui semblait que Laure aurait dû sauter la première et s’annoncer par un cri de joie.

Madame Carvejol courut au-devant de sa sœur, ettoutes deux montèrent ensemble au salon. Laure tomba dans les bras de sa mère qui la pressa sur son cœur, puis chancela, pâlit et retomba brisée sur son lit de repos où elle se mit à pleurer; l’émotion, les douleurs aiguës qu’elle s’était données dans la cheville en se levant, la terrassaient. Elle eut une crise de nerfs.

Laure et Lucie s’empressèrent autour de leur mère. Peu à peu, sous leurs soins et sous leurs baisers, elle se remit; mais au milieu de ses mouvements spasmodiques, elle agitait les mains pour chercher Laure et la palper. De temps en temps ses yeux s’ouvraient grands et fixaient Laure d’un regard interrogateur si profond qu’il faisait tressaillir la jeune fille.

Carvejol, cependant, se promenait de long en large comme un homme préoccupé qui attendait, avec une impatience contenue, de pouvoir souper et s’aller coucher.

Enfin, quand madame Contadini parut calmée, il se mit à table, et sa femme pressa Laure d’en faire autant. Mais Laure, qui était pâle, fatiguée, défaite, alla s’asseoir dans l’ombre, surun canapé, en déclarant qu’elle ne prendrait rien.

– Que vous est-il donc arrivé? demanda la mère dès qu’elle put parler.

–Il nous est arrivé, répondit Carvejol avec une certaine volubilité et comme s’il eût attendu la question, il nous est arrivé d’avoir un conducteur de chaise de poste fantaisiste, qui a prétendu nous mener prendre le chemin de fer à une autre station et qui nous a fait manquer le train. Cette malencontre a causé une foule de complications et Laure doit être brisée de fatigue, car moi je n’en puis plus. Voilà ce qui nous est arrivé.

– Quand êtes-vous partis de Z… ? demanda madame Contadini dont la main crispée froissait la dépêche de sa sœur.

– Mais is hi matin! aussitôt que Laure a été prête. Carvejol parlait seul. Madame Contadini ajouta en s’adressant à Laure:

– J’ai craint d’abord que ta tante ne fût prise par quelque office, et que tu n’aies pu être libre assez tôt pour que la chaise de poste eût le temps de rejoindre le chemin de fer.

– Mais non, maman, ma tante m’a laissé partir tout de suite, répondit la jeune fille.

Il y eut un silence: Madame Contadini venait de recevoir un soulagement par cette réponse de la jeune fille. Puis madame Carvejol intervenant:

–Et où vous a conduit cette malencontreuse chaise de poste? demanda-t-elle.

–A un abominable trou, nommé Saint… je ne sais plus quoi! s’écria Carvejol, où les trains express ne s’arrêtent pas! Impossible donc de prendre celui du matin qui nous aurait amenés à deux heures. Et quelle auberge!

» Laure ne s’est pas couchée etmoije me suisjeté tout habillé sur un lit infect! On nous a servi pour déjeuner un café au lait atroce et on a mis dans un panier un poulet dur et sec comme le diable, avec dù vin aigre et des pommes moisies; nous sommes remontés en chaise de poste etnous avons fini par rattraper en temps utile la station où nous prenons ordinairement le train.

» D’où enfin, comme tu vois, nous sommes arrivés jusqu’ici; mais fais prendre quelque chose à ta sœur: elle doit être à bout de force.

– Je n’ai besoin de rien… que de m’aller coucher, répondit Laure.

Sur les instances de Lucie elle consentit pourtant à prendre un bouillon; mais aussitôt elle se leva, et, après avoir embrassé sa mère, courut s’enfermer dans sa chambre.

IX

Table des matières

Madame Contadini resta six semaines étendue et hors d’état de quitter la chambre. Son gendre dirigeait à peu près seul les affaires. D’ailleurs les arrangements que l’on sait ayant été pris en bonne forme, il était devenu en fait le chef unique de la maison. Toutefois les rentrées qui devaient désintéresser madame Contadini ainsi que sa fille cadette n’étaient pas encore faites. De temps en temps, la belle-mère en demandait des nouvelles à son gendre, et celui-ci répondait que ces rentrées ne pouvaient manquer de s’opérer bientôt. Mais sûre elle-même de la solidité des maisons qui devaient verser les fonds, madame Contadini ne s’en préoccupait que secondairement.

Une chose la tourmentait bien davantage: c’était la mélancolie singulière de Laure, son indifférence pour toutes les choses qui jadis lui faisaient plaisir. Non, la jeune fille qu’on lui avait ramenée n’était pas la même que celle qui, peu de mois auparavant, faisait retentir la maison de ses cris joyeux, de ses envolées du haut en bas des escaliers. Une jolie toilette ne l’enthousiasmait plus; une partie de théâtre la laissait froide; et pourtant jamais auparavant elle n’avait été au théâtre. Il y eut quelques sauteries intimes dans la société de ces dames, et madame Contadini autorisa Laure à y aller avec sa sœur. Laure répondit qu’elle aimait mieux rester à la maison.

Et en même temps, la jeune fille semblait avoir secrètement horreur de la maison comme du couvent; et la seule fois que madame Contadini vit passer un éclair dans ses yeux, fut le jour où elle parla de partir pour Paris après son rétablissement. Partir! A ce mot, Laure avait laisser échapper un étrange mouvement de délivrance. Puis, peu à peu, elle était retombée dans la préoccupation sombre qui lui était devenue habituelle.

Travaillait-elle? Dans les moments où elle ne se croyait pas observée, son ouvrage lui tombait des mains et elle demeurait immobile pendant de longs intervalles, l’œil éteint ou réflexe comme si elle eût contemplé un malheur en elle-même. Lisait-elle? Les yeux suivaient les lignes de son livre, et on voyait pourtant, à leur immobilité morne, que son esprit n’en suivait pas le sens.

A voir la différence entre cette jeune fille et celle qui, quatre ou cinq mois auparavant, remplissait la maison de ses rires et de son effervescence, on eût dit que dans l’intervalle elle avait été foudroyée.

A coup sûr, quelque chose était survenu dans cette existence. Était-ce un amour? Était-ce un malheur? Au couvent elle ne pouvait avoir eu l’occasion ni de l’un ni de l’autre. Et cependant tout arrive.

Madame Contadini, durant les longues heures qu’elle passait seule avec sa seconde fille, essayait de la faire parler, de deviner au moins par des réticences, si elle ne le pouvait par des aveux, ce qui pesait d’un poids si lourd dans l’âme de Laure.

Mais rien. La jeune fille ne répondait que par des échappatoires ou par des raisons spécieuses évidemment invoquées pour masquer la vérité.

Eh quoi! cette mère intelligente et dévouée, ’ qui passait partout pour une femme supérieure, n’arriverait-elle jamais à pénétrer ses filles, à voir clair au sein de sa propre famille? Elle se souvenait de ses premiers efforts pour connaître Lucie, sa fille aînée, et de leur échec; de son impuissance à deviner la nature de son gendre. Mais Lucie pouvait être tout simplement une âme sereine et croyante, et Carvejol un homme ordinaire et médiocre.

Quant à Laure, au contraire, jusqu’à ce moment elle avait lu dans son cœur et dans son esprit comme dans un livre ouvert. Et c’est pour cela, justement, qu’au fond la mère avait une préférence pour sa seconde fille.

La seule chose que madame Contadini crut entrevoir, c’est que Laure étouffait dans l’atmosphère de la famille, et qu’elle aspirait à s’en échapper, plus encore qu’elle n’avait aspiré à sortir du couvent.

Cette circonstance ne faisait qu’augmenter l’impatience de madame Contadini, qui avait hâte, aussi, de partir avec sa fille. Mais elle n’aurait cependant pas voulu quitter la maison sans que les affaires d’intérêt fussent réglées, et chaque jour quelque circonstance nouvelle en retardait la liquidation effective.

Un jour, en causant avec Laure, elle lui parla de leur prochain voyage à Paris, et elle ajouta qu’elle n’attendait plus que la conclusion d’une affaire d’argent pour partir.

– Mais, reprit Laure, n’avais-tu pas promis à ma tante de l’aller voir avec moi pour ces fêtes de la Pentecôte?

– Si fait; mais je craignais que ce voyage ne te fût pas agréable!

–Pourquoi? J’aime beaucoup ma tante, mes compagnes, ce couvent où j’ai passé des années si douces; – que je trouvais longues alors, mais que j’apprécie aujourd’hui.

– Parce que tu les a terminées.

– Peut-être.

–Quoi qu’il en soit, si tu veux venir passer trois ou quatre jours avec ta tante, j’irai avec toi bien volontiers.

–Eh bien! allons-y, maman.

Madame Contadini fut assez surprise de cette disposition très imprévue de Laure. Cependant elle se hâta d’en profiter. Peut-être, en effet, devinerait-elle là-bas, au couvent et près de sa sœur, ce qu’elle ne pouvait deviner chez elle; et en tous cas, elle recueillerait les indices; elle saurait à quelle époque remontait le changement de caractère de Laure..

Quelquefois, à certaines heures de la puberté, des modifications singulières s’opèrent chez les jeunes filles. Cette idée conduisait madame Contadini à se demander si l’état de Laure n’avait pas quelque chose de maladif? Mais elle se souvenait en même temps des lettres pressantes écrites par a jeune fille pendant les derniers mois de son séjour au couvent. Alors certainement Laure était encore l’enfant ardente, vive et rieuse que toute la famille avait connue. La mère se perdait en conjectures.

X

Table des matières

Ces dames partirent donc un beau matin des premiers jours de juin. Laure, en apparence contente, à coup sûr délivrée de son oppression habituelle, mais, au fond, toujours en proie à cette tristesse profonde qui ne la quittait plus.

Elle lisait beaucoup, soit pour se distraire, soit pour s’isoler et pour éviter la causerie où une préoccupation. dissimulée risque tant de se trahir.

A la station, la chaise de poste attendait. Madame Contadini, qui ne quittait pas sa fille des yeux, même quand Laure ne se croyait pas observée, vit un mouvement spasmodique secouer la jeune fille au moment où elle mit le pied sur le marche-pied de la voiture. Cependant Laure y entra résolument, se blottit dans un coin, et, les dents serrées, les yeux mi-clos, attendit avec une sorte d’impatience le coup de fouet du postillon enlevant ses chevaux pour le départ.

Madame Contadini avait fait tant d’efforts vains pour tirer de Laure autre chose que des paroles indifférentes, pour en obtenir mieux que des conversations superficielles, qu’elle renonçait maintenant à poursuivre son but par ce moyen.

Chemin faisant, les deux voyageuses causèrent donc du temps qu’il faisait, des beautés du paysage, de choses étrangères à ce qui les touchait le plus.

Au couvent, tout le monde reçut Laure avec de grandes démonstrations d’amitié. Elle voulut retourner se confondre avec ses anciennes compagnes et même reprendre au dortoir son lit qui n’était pas encore occupé. Ceci encore arrangea madame Contadini qui voulait causer avec sa sœur en liberté.

Mais, chose étrange! de sa sœur non plus, la mère n’apprit rien; et nul ne fut plus étonnée que la supérieure du couvent de Z…, quand elle connut l’étrange disposition d’esprit de sa nièce et pupille. Quoi! Laure mélancolique, triste, dévorée par une douleur secrète? Mais Laure était partie du couvent comme un oiseau qui s’échappe de sa cage! Laure amoureuse! Mais de qui? Il n’entrait au couvent qu’un frotteur auvergnat et le chapelain qui avait soixante-dix-huit ans, prenait du tabac, et dont les malicieuses pensionnaires crayonnaient la charge sur tous les murs du couvent. D’ailleurs si, par impossible. Laure avait reçu du dehors quelque lettre qui l’eût touchée, si, en un mot, une partie de son cœur était attachée à Z…, comment aurait-elle eu tant de hâte d’en sortir?

Au contraire, toutes ses conversations avec ses compagnes, trois mois avant sa sortie du couvent, ne roulaient que sur les joies mondaines qu’elle se promettait; et souvent, à cet égard, sa tante avait dû la reprendre.

Que devint madame Contadini quand, après avoir passé trois jours à Z… et au moment où elle se préparait à repartir avec sa fille, Laure déclara qu’elle aimait la retraite et le couvent plus que toutes choses au monde, et qu’elle suppliait sa mère de l’y laisser!

Sa fille chérie, sa Laure aimée, religieuse! Ah! jamais!

La supérieure lui fit observer que ces vocations imprévues d’ordinaire ne duraient pas longtemps: «Celle-ci, d’ailleurs, dit-elle à sa sœur, est un indice: elle témoigne que Laure est en proie à un violent chagrin. Au reste, elle s’est jetée dans mes bras ce matin en me suppliant d’user de toute mon influence pour la garder.»

D’abord, madame Contadini résista énergiquement; puis, sur les représentations de sa sœur, elle consentit.

– Je connais ma nièce, – avait dit la bonne supérieure, – et je sais bien qu’elle n’a pas la vocation religieuse; ne crains donc pas que moi ou mes sœurs nous profitions d’un moment de désespoir enfantin pour essayer de capter son esprit et de l’engager par des vœux. Mais laisse-la chercher l’apaisement à l’abri de ce cloître. Dans quelques mois, dans quelques semaines peut-être, je te la rendrai.

Madame Contadini, cependant, pour laisser Laure, exigea qu’elle reprît sa situation de pensionnaire purement et simplement; de plus, il fut arrêté qu’aux vacances d’août elle sortirait en tous cas du couvent pour n’y plus rentrer.

Encore quitta-t-elle Z… fort préoccupée et assez mécontente de sa propre faiblesse. Certes, elle avait grande confiance en sa sœur, mais elle savait que l’intérêt de l’Église prime tout intérêt et toute affection de famille chez ceux et celles qui lui appartiennent, et elle se souvenait que Laure, intelligente et belle, apportait, de plus, un million de dot.

Et puis, si les religieux considèrent le monde comme un milieu de perdition et le cloître comme lè chemin du paradis, comment ne feraient-ils pas tous leurs efforts pour y envoyer ou y retenir leurs proches et leurs amis?

Qu’importent les périssables joies de ce monde, ses affections temporaires, ses richesses pernicieus es!. Tout t cela vaut-il qu’on le mette en balance avec les bonheurs infinis de la vie éternelle?

XI

Table des matières

Ces pensées de madame Contadini furent puissamment corroborées par les réflexions de son gendre, qui, en la voyant revenir seule et en apprenant les dispositions de Laure, montra une mauvaise humeur singulière.

– Je ne conçois pas, dit-il à sa belle-mère, comment une femme de tête comme vous a pu se laisser jouer ainsi! Vous avez cédé au caprice d’une petite fille à qui on aura monté la tête, qui s’est ennuyée ici pendant six ou sept semaines parce que vous étiez souffrante et qu’elle croyait de son devoir de ne pas quitter le chevet de votre chaise longue, ce n’était rien; et, quand vous ou moi retourneronsl a chercher, à la fin de juillet, nous trouverons une extatique, qui déclarera qu’elle a la vocation, que la grâce l’a touchée. qu’elle s’est engagée à Dieu par quelque vœu secret, etc., etc., qui sortira, enfin, de son petit bagage de pensionnaire tout l’arsenal que vous savez.

–Oh! cet arsenal ne me fait pas peur!

–Eh bien, qu’est-ce que vous y opposerez? Vous userez de votre autorité maternelle? Si elle vous obéit et vous suit pour pleurer et jeûner ici en déclarant qu’elle attend sa liberté pour retourner au cloître, aurez-vous le courage et la persistance de lutter jusqu’à sa majorité? Et si elle refuse de vous suivre, la ferez-vous enlever par le commissaire de police?

Madame Contadini trouva les hypothèses de son gendre un peu violentes et exagérées.

– Vous allez trop loin, lui dit-elle, et vous prenez feu trop vite. Aux vacances, je me charge de ramener ma fille… et sans le secours de personne.

– Les vacances sont encore loin, et on ne saurait prendre assez tôt des précautions contre certaines éventualités!

– C’est bien ce que vous auriez dû penser quand vous avez traité pour le million et demi qui nous revient avec cette maison américaine qui met, bout à bout, bien des prétextes, depuis trois mois, pour ne pas nous payer!

– J’ai fait ce que j’ai pu, et comme je l’ai pu, répondit le gendre, qui se sentit remis à sa place par madame Contadini.

» D’ailleurs les retards de nos débiteurs de New-York ne doivent pas nous inquiéter. Pour mon compte, j’ai toute confiance et vous offre, en attendant l’exécution de leurs engagements, de vous payer le revenu de votre fortune. En supposant, comme vous venez de le dire, que j’aie traité trop légèrement, par ce paiement, à dater du jour de la signature du traité, je répare mon imprudence.

Madame Contadini ne répondit pas. Peut-être avait-elle aussi agi un peu légèrement en s’en remettant à son gendre pour la formule d’un traité dont les bases, il est vrai, avaient été fixées contradictoirement avec tous les intéressés, mais auquel la rédaction pouvait donner une certaine élasticité.

Lucie, cependant, influencée par son mari sans doute, revenait à la charge auprès de sa mère à propos de la retraite de Laure. Elle redoutait aussi ce nouveau séjour au couvent.

–Mais, lui répondit ni adamel Contadini, n’avais-tu pas remarqué pendant le séjour de ta sœur l’étrange changement de son caractère, la tristesse profonde qu’elle dissimulait mal?

– Si.

– Eh bien! j’ai essayé en vain et de toutes les manières de savoir ce qui pesait ainsi sur son cœur et je n’ai pu y réussir. Toi-même n’as-tu pas tâché de deviner la cause de ce chagrin secret!

–Pardon. Je lui ai parlé cœur à cœur. Je lui ai demandé de me répondre comme à sa meilleure amie; je lui ai dit que, malgré la différence d’âge, nous devions encore avoir bien des sentiments –communs…

–Et elle t’a répondu!

– Qu’elle était triste de te voir malade, qu’elle s’était fait du monde une idée bien différente de ce qu’elle voyait; et, sur ce que je lui ai répondu qu’elle ne pouvait encore se faire une idée du monde, ne le connaissant pas, elle s’est prise à fondre en larmes en s’écriant: «J’ai cruellement appris à le connaître, et j’en ai assez.» C’est tout ce que j’ai pu tirer d’elle. Encore a-t-elle essayé de reprendre, pour ainsi dire, ce qu’elle avait laissé échapper. Puis, elle m’a beaucoup embrassé en me disant: «Oh! ma sœur! ma bonne sœur! ma pauvre sœur!»

– Pourquoi ne m’as-tu pas parlé de cette explosion, la seule que Laure ait laissée éclater?

– Mais, tu étais souffrante; j’ai craint de t’alarmer; d’ailleurs, au fond, cela ne voulait rien dire. Mais maintenant j’ai peur que Laure, si rien ne se jette à la traverse, ne se laisse entraîner vers la vie religieuse.

– As-tu remarqué, d’autre part, qu’elle fût dévote et exaltée en religion?

– Mais pas du tout; je pourrais presque dire «au contraire».

–Tout cela, conclut la mère, est bien étrange. Quand elle sera de retour, il faudra, Lucie, que tu m’aides à voir clair dans ce cœur blessé.

Les choses cependant devaient prendre une tournure plus étrange encore, car voici la lettre que madame Contadini reçut de la mère Sainte-Sophie, sa sœur, trois semaines environ après le retour de Laure au couvent:

«Ma chère sœur,

Ma jeune pupille va bien physiquement; mais peu s’en est fallu que j’eusse de mauvaises nouvelles à te donner. Elle ne se rétablit pas. Je parle ainsi parce que je la crois en proie à une sorte de maladie morale. Viens la chercher. Il vaut mieux, ce me semble, que, dans son état d’esprit, elle soit sous l’aile maternelle. Une noire mélancolie dévore cette jeune âme. Elle n’a cessé depuis son retour de tenir à ses compagnes les propos les plus singuliers; des propos tout à fait au-dessus de leur âge et du sien. Elle prêche à ses jeunes amies l’horreur du mariage; elle leur dit que, pour une femme, il n’y a que la liberté. ou le couvent, quand on n’a pas la force de braver le monde et de faire du chagrin à sa famille; que quant à elle, si elle revient au couvent, c’est comme elle irait à la tombe; mais que la mort toutefois lui semblerait préférable. Enfin, dois-je tout te dire?

Hier, elle s’est fait envoyer à l’infirmerie, sous un prétexte plus ou moins plausible, et de là, quand elle a cru qu’on ne la voyait pas, elle s’est glissée à la pharmacie. Heureusement que j’avais donné des ordres pour la plus stricte surveillance et que la sœur a pu arriver à temps pour saisir le flacon de laudanum au moment où elle allait y boire!

Mais, tu le comprends, ma chère Louise, l’état de ta fille ne me permet pas d’en assumer plus longtemps la responsabilité. Viens donc la prendre aussi tôt que possible. En attendant, je la garde à vue dans ma chambre.»

Cette lettre fut un coup terrible pour la mère. Quel était le fond de tout cela? Il fallait le savoir… absolument. Mais d’abord il fallait partir, et sur l’heure, pour aller chercher Laure.

Sans prendre le temps d’avertir son gendre– à quoi bon d’ailleurs, et pourquoi le mettre dès l’abord dans la confidence de l’état de Laure? – madame Contadini envoya une dépêche à sasœur: «J’arrive»; une autre au loueur de la chaise de poste pour trouver une voiture à la descente du chemin de fer, et donna l’ordre d’atteler, car elle avait à peine le temps de prendre le train du matin.

Cependant elle ne pouvait partir sans prévenir Lucie. Celle-ci, en voyant sa mère frémissante et hors d’elle-même, l’interrogea.

– Qu’y a-t-il? Qu’est-il arrivé à ma sœur ? Estelle malade? Morte? enlevée?

Madame Contadini eut une minute d’hésitation. Puis, songeant qu’il lui fallait bien s’ouvrir à quelqu’un; que sa fille aînée était la meilleure et la plus sûre confidente, elle lui tendit la lettre qu’elle venait de recevoir.

Madame Carvejol éclata en sanglots: «Quoi! ma sœur! une enfant!… mourir… se tuer… Oh! mais, qu’est-ce que c’est? Mère, il faut le savoir. Mère, ramène-la; nous serons deux pour l’aimer, la garder, l’épier au besoin…

– Oui, toutes deux. nous l’apaiserons; nous la soignerons, nous la sauverons… de quoi que ce soit, n’est-ce pas?

– De quoi que ce soit!

– Mais ceci entre nous, entre nous deux, entends-tu, Lucie? Un secret de jeune fille. sa mère et sa sœur, seules, doivent le connaître.

XII

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Ramenée à la maison, Laure resta muette et fermée comme auparavant. Interrogée sur sa tentative de suicide par sa mère et sa sœur avec la plus tendre sollicitude, elle ne répondit qu’en niant: jamais de la vie elle n’avait songé à boire du laudanum et la sœur infirmière devait avoir eu une lubie. Tout simplement, elle s’ennuyait à l’infirmerie et elle avait été regarder les étiquettes des bocaux dans la pharmacie, par désœuvrement.

Rien! Impossible de rien tirer de ces lèvres qui ne voulaient pas parler, de rien lire dans ces yeux qui se voilaient sous leurs longues paupières quand on les regardait, et restaient fixes et sombres quand on ne les regardait pas.

La mère et la sœur comprirent qu’il y avait au fond de ce cœur d’enfant une résolution prise, à la fois sinistre et douloureuse. Elles se promirent de veiller sur Laure, tour à tour et à toute heure. Il était impossible que, par une attention de tous les instants, on ne parvînt pas enfin à surprendre le secret de la jeune fille.

Pendant ce temps-là, Carvejol était d’une humeur massacrante. Jamais ni sa femme ni sa belle-mère ne l’avaient vu ainsi. Mais elles étaient trop préoccupées de Laure pour y faire grande attention.

Une nuit, vers une heure, et alors que tout dormait dans la maison, sauf Carvejol qui n’était pas encore revenu du cercle, Lucie se leva, et à pas de loup, sur des tapis, gagna la porte de la c hambre de sa sœur. Cette chambre avait deux portes; l’une communiquant par un couloir à l’antichambre de l’appartement, l’autre avec un cabinet de toilette qui la séparait de celle de madame Contadini.

C’est du côté de cette seconde porte qu’arriva Lucie, et si doucement que sa mère même, dont le sommeil était pourtant très léger, ne l’entendit pas.

La profondeur du silence enhardit Lucie qui tourna le bouton de la serrure; mais comme elle commençait à entr’ouvrir la porte, une autre main faisait le même mouvement. Puis elle entendit des pas étouffés dans la chambre. Elle ne pouvait rien voir, la porte dont elle tenait le bouton n’étant qu’entrebâillée et une lourde portière la recouvrant à l’intérieur. Son premier mouvement fut d’aller réveiller sa mère; mais je ne sais quoi la retint immobile et aux aguets.

La personne qui était entrée chez sa sœur, sans doute, s’approcha du lit et réveilla Laure, car celle-ci poussa un cri, vite étouffé comme si une main s’était brutalement posée sur sa bouche. Puis:

– Tais-toi donc, insensée! Tu feras quelque malheur. Voyons, Laure; voyons, ma chérie.

– Laissez-moi, ou je crie…

Madame Carvejol, pâle, les yeux démesurément ouverts, les lèvres agitées d’un mouvement convulsif comme si elles avaient essayé des paroles sans pouvoir les articuler, chancelante comme si elle venait d’être frappée d’une balle, s’accrocha des deux mains au chambranle de la porte pour ne pas tomber.

Cette voix qu’elle venait d’entendre dans. la chambre de Laure, c’était celle de son mari!

– Eh bien, poursuivit Carvejol, écoutez-moi seulement, car il faut que je vous parle. Vous vous perdrez; vous nous perdrez tous! Votre mère, votre sœur, cherchent votre secret et le découvriront si vous ne changez absolument, et tout de suite, de visage et de façons.

– Soyez tranquille; dès que je pourrai mourir sans scandale.

– Vous êtes folle encore une fois. Et pourquoi mourir! pour un moment de vertige, pour une chimère que vous vous forgez… car c’est une chimère; vous n’êtes pas enceinte, je vous en réponds; et d’ailleurs, allez sans retard à Paris avec votre mère qui vous en presse. Je trouverai moyen d’y passer vingt-quatre heures et de vous faire rencontrer, à l’insu de tous, dix minutes avec une femme… habile qui vous délivrera de… votre indisposition… et après. vous oublierez tout.… si vous voulez!

– Misérable! put enfin crier madame Carvejol qui, les bras battant l’espace et tournoyant sur elle-même, d’un mouvement poussa la porte de la chambre de sa sœur, et de l’autre, comme reculant d’horreur, vint tomber dans celle de madame Contadini, en l’appelant: «Maman!»

A ce cri poussé d’une voix en détresse, la mère bondit hors de son lit:

– Qu’y a-t-il? mon Dieu!

Elle fit flamber une allumette:

– C’est toi, Lucie?…

Et Lucie, étendue sur le tapis et râlant, désignait de la main la porte du cabinet, celle de la chambre de sa sœur, et balbutiait: «Laure… Mon mari!…»

Madame Contadini s’élança.

Au moment même où elle entrait chez Laure, celle-ci ouvrait la fenêtre pour se précipiter.

–Malheureuse!… pauvre enfant!…

La mère la saisit avec une force nerveuse irrésistible, la traîna dans sa chambre, ferma les issues, et puis:

– Maintenant, qu’y a-t-il?

Lucie se débattait à terre dans une crise nerveuse. Laure criait:

– Laissez-moi mourir! Vous voyez bien que je n’ai plus qu’à mourir!

Quant à Carvejol, au premier cri de sa femme, il avait disparu. Espérait-il ne pas avoir été reconnu? Voulait-il nier?

Cependant madame Contadini, au milieu de son désastre maternel, ne perdit pas la conscience de ses actes. Il importait d’abord, quoi qu’il pût arriver, que rien ne se sût et que les domestiques ne fussent pas mêlés à l’affaire.

– Allons, Laure, dit-elle, vois donc ta sœur, une mère de deux enfants, qui est grosse du troisième; tais-toi, et aide-moi à lui porter secours.

Lucie, en effet, était en proie à une crise épouvantable. Celte femme froide n’était qu’une femme noble, pure et confiante, et en une minute elle venait d’être précipitée du ciel dans l’enfer.

– Mais, c’est moi qui lui fais horreur, s’écriait Laure. Moi qui.

– Veux-tu donc que j’appelle ma femme de chambre et que toute la maison et toute la ville soient au fait du scandale! Ferme les portes, te dis-je, mets-lui de l’eau fraîche sur les tempes pendant que je lui ferai respirer un flacon de sels, puis nous la porterons ensemble sur son lit, et ensuite nous nous expliquerons!

Laure obéit; mais quand Lucie ouvrit les yeux ce fut pour recommencer à pousser des cris de désespoir. Puis, désignant sa sœur et parlant à sa mère:

– Elle est enceinte… de mon mari!… et le monstre lui proposait de commettre un crime!

Dès que Lucie eut repris connaissance, Laure s’éloigna pour lui épargner l’horreur de sa vue. Madame Contadini soigna seule sa fille aînée, que des spasmes soulevaient de temps en temps sur son lit et dont rien ne semblait pouvoir arrêter les sanglots.

Pourtant les forces humaines ont une limite, même pour la souffrance; et quand l’explosion de la douleur eut excédé celles de Lucie, les bonds et les cris s’espacèrent, peu à peu se confondirent en une plainte uniforme qui alla s’assourdissant; puis l’accablement amena un sommeil lourd et troublé.

Alors la mère s’éloigna doucement, rentra chez elle et vint à Laure, qui gisait inerte sur un fauteuil, la conjura de se contenir, de ne rien laisser échapper au dehors; puis la conduisit à son lit, la serra sur son cœur, la berça comme un enfant jusqu’à ce que vînt l’épuisement des forces nerveuses et l’accablement qui amène le sommeil.

– Comment cela est-il arrivé, malheureuse enfant? dit-elle.

– Oh! ma mère! ma mère!… il faut que je meure!. mais avant. Eh bien! maintenant j’ai besoin de me justifier vis-à-vis de vous. et vis-à-vis d’elle…

» Pourquoi… oh! pourquoi m’avez-vous confiée, même une heure, à ce monstre?… Je dormais dans la chaise de poste qui me ramenait du couvent… – Et même je ne comprends pas pourquoi je dormais… invinciblement – car j’étais si heureuse de revenir auprès de vous… Je dormais comme une enfant, quand tout à coup… était-ce un homme? était-ce une bête sauvage?… Je criai, je me débattis… en vain. et… toute une nuit… nuit horrible… épouvantable, je fus sa proie… Puis, en me ramenant, le lendemain, il me dit: «Pas un mot, tu tuerais ta sœur. tu mettrais ta mère au désespoir…

» Comprenez-vous maintenant pourquoi je n’ai rien dit… et pourquoi j’étais bourrelée de remords et de honte; pourquoi mon premier besoin a été de sortir de la maison… de rentrer au couvent pour fuir les obsessions de cet homme… pour disparaître de la vie en m’enfouissant dans le cloître?…

» C’est là, au couvent, que j’ai senti que mon malheur dépassait ce que j’avais compris… et que l’horrible nuit aurait une conséquence… Alors… mère… alors… oui! je suis allée chercher le flacon de laudanum; oui! j’allais le boire; mais que voulais-tu que je fisse, dis?

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Возрастное ограничение:
0+
Дата выхода на Литрес:
16 января 2025
Объем:
180 стр. 1 иллюстрация
ISBN:
4064066305055
Издатель:
Правообладатель:
Bookwire
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