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Charles Comte
Histoire de la garde nationale de Paris, depuis l'époque de sa fondation jusqu'à l'ordonnance du 29 avril 1827 ; par Ch. Comte, auteur du Censeur européen. Publié le 14 juillet 1827, jour anniversaire de la prise de la Bastille

Publié par Good Press, 2021
EAN 4064066338329
Table des matières
AVERTISSEMENT.
PREMIÈRE ÉPOQUE.
DEUXIÈME ÉPOQUE.
TROISIÈME ÉPOQUE.
QUATRIÈME ÉPOQUE.
CINQUIÈME ÉPOQUE.
AVERTISSEMENT.
Table des matières
Lorsqu’un écrivain publie une histoire, et que, parmi les événements qu’il raconte, il en est plusieurs dont il n’a pas été témoin, un de ses premiers devoirs devrait être de faire connaître les sources dans lesquelles il a puisé. Mais ce devoir, dont l’exécution est facile quand on parle de temps éloignés, devient impossible à remplir quand on parle des événements contemporains, et que les hommes qui en ont connu les parties les plus secrètes désirent de ne point être connus, au moins de leur vivant. En pareil cas, l’historien est en quelque sorte obligé de répondre de la fidélité des témoins qu’il a consultés, et le succès de son ouvrage dépend en grande partie de la confiance qu’a le public dans sa propre véracité. L’auteur de cette histoire, quoiqu’il n’ait pris lui-même aucune part aux événements, s’est trouvé en relation avec des hommes qui tous y ont pris une part plus ou moins active, surtout depuis la chute du gouvernement impérial. Plusieurs ont bien voulu lui communiquer des mémoires inédits, des pièces officielles qui n’ont jamais été mises au jour, des conversations dont ils avaient été les témoins, ou dans lesquelles ils avaient eux-mêmes été interlocuteurs. La confiance qu’ils lui ont inspirée, et que le public partage avec lui, est assez forte pour qu’il ait peu à craindre les contradictions. Les lecteurs ne devront donc point être surpris de trouver dans cette ouvrage des faits qu’ils chercheraient inutilement ailleurs.
Mais il ne faut pas confondre les faits racontés dans cette histoire avec les jugements que l’auteur a portés des hommes et des événements. Ici, l’écrivain n’a consulté que lui-même, et il ose penser qu’à cet égard il sera cru sur parole, du moins par les hommes qui le connaissent. Il doit d’autant plus assumer sur lui la responsabilité de ses jugements, qu’il lui est arrivé plus d’une fois d’eu porter de sévères, et qui ne sont pas toujours d’accord avec les opinions de personnes qu’il estime. Il est loin, au reste, de prétendre n’être jamais tombé dans l’erreur; si cela lui était arrivé, il s’empresserait de le reconnaître; mais aussi toute considération qui ne serait pas tirée des intérêts de la vérité, serait incapable de rien changer à ses opinions ou de lui en faire modifier l’expression.
Paris, le 13 juillet 1827.
PREMIÈRE ÉPOQUE.
Table des matières
Ancien état de la France. — Causes de la révolution — Violences militaires. — Convocation des états- généraux. — Leur résistance. — Menaces de les dissoudre. — Appel à la farce armée. — Craintes des habitants de Paris. — Demandes de l’établissement des gardes bourgeoises. — Insurrection. — Organisation civile et militaire. — Prise de la Bastille. — Nomination populaire d’un commandant-général de la garde bourgeoise.
Les grandes révolutions qui se manifestent parmi les peuples ne sont pas les produits de quelques volontés particulières; elles sont des résultats d’une multitude de causes qui ont agi pendant des siècles. Les hommes qui apparaissent à ces époques, et qui semblent exercer une influence immense par leurs vertus ou par leurs vices, ne sont eux-mêmes que les produits des circonstances au milieu desquelles ils se sont formés. S’en prendre exclusivement à eux des événements qui arrivent, et s’irriter contre la puissance qu’ils exercent, est aussi vain que puérile. Quand une révolution est devenue inévitable, il faut l’accepter et s’y soumettre, si l’on ne veut pas être brisé par elle; les obstacles qu’on lui oppose ne servent guère qu’à en accroître la violence.
En traçant l’histoire d’une de nos plus grandes institutions, je ne veux donc ni en exposer les causes premières, ni en faire l’apologie ou la critique; je me propose simplement de faire connaître les circonstances au milieu desquelles elle est née, la manière dont elle s’est développée, les divers effets qu’elle a produits, les dégradations qu’elle a subies et les causes immédiates qui ont amené ces dégradations. On a dit du pouvoir despotique, qu’il se prend et ne se donne pas; c’est une observation qu’on peut faire sur tous les pouvoirs, même surceux qui servent de fondement à la liberté.
En 1788, il n’existait d’autorité populaire dans presqu’aucune des parties de la France. La population était divisée en plusieurs castes, qui étaient elles-mêmes subdivisées en fractions. La noblesse se divisait en nobles de cour et en nobles de province; mais les uns ni les autres n’avaient d’autre influence dans les affairés publiques, que celle qui pouvait résulter des talents personnels, et surtout de l’intrigue. S’ils avaient le monopole de la plupart des emplois publics, c’était moins par un effet de la puissance de leur caste, que par suite d’un vieil usage et des goûts du maître auquel ils étaient soumis.
Le cierge, puissant par les craintes et par les espérances qu’il faisait naître, par les richesses immenses que ces deux mobiles lui avaient acquises, par l’effet de vieilles habitudes, et par la protection qu’il recevait du pouvoir en retour de l’appui qu’il lui prêtait par ses doctrines, n’avait lui-même aucune organisation. Il était divisé en deux grandes classes: l’une, composée d’hommes appartenant à la noblesse, jouissait des premières dignités de l’Église, de la plus grande partie des richesses et des faveurs de la cour; l’autre, composée d’hommes sortis des classes moyennes, vivait dans la médiocrité et remplissait presque exclusivement les fonctions du sacerdoce. Les moeurs d’un grand nombre de membres du haut clergé, et la diffusion des écrits philosophiques, avaient beaucoup affaibli l’influence des croyances religieuses dans la partie éclairée de la population, et particulièrement dans les hautes classes de la société. Il était alors de bon ton, parmi la grande noblesse, de paraître incrédule, comme aujourd’hui de se montrer dévot.
La classe moyenne, assez éclairée pour voir les vices de l’état social qui existait, et pour sentir le besoin de quelques garanties, était disposée à recevoir les institutions qui lui seraient présentées par des amis de la liberté ; mais elle n’avait pas assez de lumières pour savoir l’organisation qui convenait le mieux à ses intérêts ou à ses besoins. En renonçant à certains dogmes théologiques, elle avait adopté quelques dogmes philosophiques ou politiques, qui n’étaient pas beaucoup plus intelligibles pour elle; elle avait surtout une admiration aveugle pour les peuples de l’ancienne Grèce et de l’ancienne Rome. Les hommes de cette classe étaient exclus de presque tous les emplois publics, et s’il arrivait à quelqu’un d’y parvenir, il était flétri du nom de parvenu ou d’officier de fortune. C’était à eux qu’étaient dévolues les professions privées que la noblesse dédaignait, et que les classes inférieures ne pouvaient que difficilement atteindre. Les individus par lesquels ces professions étaient exercées étaient divisés en corporations ou confréries, et soumis à des chefs au moyen desquels le gouvernement les dominait tous.
Les cours judiciaires, qu’on désignait sous le nom de parlements, se composaient d’hommes qui avaient acheté leurs fonctions à prix d’argent, et qui les considéraient en conséquence comme leur propriété. Cette circonstance et la transmission qui se fesait souvent de père en fils des fonctions judiciaires, donnaient aux magistrats une certaine indépendance. Ils se considéraient comme formant une noblesse particulière; l’habitude de se réunir et de délibérer en commun, jointe à l’influence que donne partout le pouvoir de disposer de la fortune et de la vie des citoyens, les rendaient quelquefois redoutables au gouvernement. Chargés de faire l’application des lois et des ordonnances, ils s’étaient attribué l’autorité de décider quels étaient les actes du gouvernement qui devaient avoir force de loi. Ils ne reconnaissaient la puissance légale aux actes émanés de l’autorité royale que lorsqu’ils les avaient enregistrés: il est vrai, que quelquefois le roi allait lui-même les faire enregistrer de force dans ce qu’on appelait un lu de justice.
Les hommes des classes inférieures de la société n’étaient guère considérés que comme des instruments de travail, dont l’emploi était de nourrir tous les autres, ou de les défendre en qualité de soldats, s’ils étaient attaqués.
Le gouvernement, c’est-à-dire la cour et les ministres, soutenus par une armée composée, en grande partie, de Suisses et d’Allemands, planaient au-dessus de toutes les autres classes: faire percevoir les impôts, se les partager et les consommer, étaient leurs principaux emplois. Les agents subalternes ne rendaient compte de l’exercice de leurs fonctions qu’aux ministres; les ministres ne rendaient compte qu’au roi ou à ses favoris, lesquels, prétendant n’avoir de compte à rendre qu’à Dieu, ne rendaient réellement compte à personne. Les hommes dès classes laborieuses, ceux qui formaient la masse de la population, travaillaient et payaient; mais, les courtisans et les ministres étaient plus habiles à consommer que le peuple à produire. Il arriva donc que le gouvernement éprouva un déficit, c’est-à-dire qu’après avoir consommé tout ce que la population avait le moyen payer, la cour éprouva le besoin de consommer davantage. La classe laborieuse étant épuisée, la cour exposa ses besoins aux notables, c’est-à dire à des princes, à dés grands seigneurs, à des dignitaires ecclésiastiques et à quelques autres personnages, plus habiles, pour la plupart, à vider le trésor qu’à le remplir; cette assemblée donna des conseils et garda ses richesses; on eut recours alors aux parlements pour leur faire enregistrer de nouveaux édits; ils refusèrent. On les exila, puis on les rappela pour les exiler et les rappeler encore. Enfin, fatigué de résistance et d’exils, le parlement de Paris se déclara incompétent; il proclama qu’aux états-généraux seuls appartenait l’autorité d’établir des impôts. Les états-généraux furent donc convoqués. Ils ne l’avaient pas été depuis 1614.
La ville de Paris n’était pas plus favorisée que les autres villes de France. Son premier magistrat était le prévôt des marchands, nommé par la cour; les échevins qui partageaient avec lui l’autorité municipale, étaient aussi nommés par la cour ou se recrutaient eux-mêmes. La police et la force armée chargées de veiller à l’ordre public recevaient leurs pouvoirs de la même source. Enfin, la population n’avait aucun moyen de se protéger ni contre des malfaiteurs en cas de trouble, ni contre le despotisme militaire en cas d’oppression. Non-seulement elle était dépouillée de toute autorité pour veiller à sa propre sûreté, mais elle était entièrement dépourvue d’armes.
La retraite d’un ministre qui avait dilapidé les finances et qui avait été comblé de faveurs en se retirant, venait de prouver l’impuissance dans laquelle se trouvaient les habitants de Paris, soit de veiller au maintien de la tranquillité publique, soit de s’opposer aux cruautés du pouvoir militaire. Des jeunes gens du barreau avaient brûlé l’effigie de ce ministre auprès de la statue de Henri IV. Le lendemain, la même cérémonie ayant été continuée, un officier à la tête de vingt cavaliers et de cinquante fantassins avait chargé le public: plusieurs personnes avaient été blessées et quelques-unes tuées. La foule, dans un mouvement d’indignation, s’était précipitée sur la troupe, l’avait mise en fuite et s’était emparée des armes de quelques corps-de-garde. Le soir, un rassemblement s’étant formé sur la place de Grève, la troupe avait tiré sur lui dans l’obscurité, et les hommes blessés mortellement avaient été jetés dans la Seine.
Ces violences avaient irrité la population plus qu’elles ne l’avaient effrayée. Des jeunes gens s’étant portés en foule dans la rue Saint-Dominique, où demeurait le ministre de Brienne, et dans la rue Meslée, où demeurait le commandant du guet, ils avaient été investis par des troupes qui arrivaient par les deux bouts des rues en même temps. Les soldats avaient chargé à coups de baïonnettes, et sans distinction, une multitude désarmée qui ne pouvait fuir, et qui, loin d’attaquer ou de se défendre, levait les, mains au ciel et demandait grâce avec des cris déchirants. La population parisienne avait été aussi impuissante pour prévenir que pour arrêter cette boucherie; et le succès de ces violences avait inspiré aux ministres et à la cour une entière sécurité. Ayant fait l’expérience que les soldats tiraient sur un peuple désarmé ou le chargeaient à la baïonnette, on ne mettait pas en doute qu’on ne fût toujours maître de lui.
Il n’existait en France aucune loi qui déterminât ni le nombre des députés dont les états généraux devaient se composer, ni les qualités requises pour être électeur, ni la manière dont on devait procéder aux élections: tout fut donc réglé par des ordonnances. On admit la division de la population en trois ordres: celui du clergé, celui de la noblesse et celui du tiers-état. On n’établit pour la noblesse qu’un seul degré d’élection; mais pour le tiers-état on en admit deux. Pour être électeur au premier degré, on n’exigea que d’être Français ou naturalisé , d’être âgé de vingt-cinq ans au moins, d’être domicilié et porté sur le rôle des impositions. Les corporations d’arts et métiers, celles d’arts libéraux, de négociants, armateurs et autres, furent autorisées à nommer un nombre d’électeurs proportionné à leur importance. Le nombre des électeurs de chaque bailliage, chargés de choisir les députés aux états généraux, devait être composé en raison de la population et des richesses. Il ne pouvait cependant excéder deux cents, sauf à Paris, où il pouvait être porté à trois cents.
La ville de Paris fut divisée en soixante arrondissements ou districts, dans chacun desquels les habitants devaient choisir leurs électeurs. Ils furent convoqués pour le 21 avril 1789, et présidés par un des officiers du corps municipal délégué à cet effet par le prévôt des marchands. Le président fut obligé de s’adjoindre quatre bourgeois notables, domiciliés depuis plusieurs années dans l’arrondissement. Les salles destinées aux élections devaient être ouvertes de sept heures du matin jusqu’à neuf: passé neuf heures nul individu ne pouvait plus être admis, et les opérations devaient commencer. Elles eurent lieu en effet au jour indiqué, et quoique la population presque tout entière y fût appelée, elles ne furent troublées par aucun désordre.
Les électeurs ayant été nommés par les assemblées que plus tard on désigna sous le nom d’assemblées primaires, ils se réunirent pour procéder à la vérification de leurs pouvoirs, et à la nomination des députés. Leur premier acte fut de nommer un président, et le lieutenant civil fut désigné par acclamation: mais aussitôt il s’éleva une question: ce fut de savoir si ce magistrat était président en vertu du choix des électeurs, ou en vertu de son titre et de la nomination qu’il tenait du roi. L’assemblée décida, à une grande majorité, qu’elle ne pouvait avoir d’autres officiers que ceux qu’elle aurait élus librement. Le lieutenant civil et d’autres officiers du Châtelet furent en conséquence invités à se retirer, et ils obéirent. Les électeurs choisirent donc leur président et leurs secrétaires, et cela fut dans la suite une cause d’attaque contre l’élection des députés. Lorsque plus tard la question fut soulevée, l’assemblée nationale jugea qu’une décision qui n’avait eu pour objet et pour résultat que d’assurer la liberté des élections, n’était pas une raison pour les annuler. Target fut d’abord nommé président et Bailly secrétaire.
Les électeurs parisiens avaient deux opérations à exécuter; ils devaient procéder à la nomination de vingt députés, et rédiger les instructions qu’ils avaient à leur remettre. Ils se divisèrent d’abord en divers comités, selon les matières dont ils prévoyaient que l’assemblée nationale aurait à s’occuper. Ils résolurent de continuer leurs réunions jusqu’à ce que cette assemblée aurait terminé ses travaux, afin d’ajouter à leurs instructions ou de les modifier selon les besoins des circonstances. Cette résolution mérite d’être observée, parce-qu’elle a eu une influence immense sur la révolution et sur l’institution des gardes nationales. Le choix des députés fut aussi éclairé que pouvaient le désirer les amis de l’ordre et de la liberté .
Les électeurs avaient procédé à la nomination de leurs députés dans une des salles de l’Archevêché ; mais ils comprirent que, pour continuer leurs réunions, ils avaient besoin d’un lieu plus convenable. Ils demandèrent donc la salle de l’Hôtel-de-Ville, et elle fut mise à leur disposition. C’est ici que nous verrons aboutir tout-à-l’heure tous les mouvements qui vont se manifester dans Paris.
Quoique les électeurs parisiens eussent mis dans la nomination de leurs députés toute la célérité possible, ils n’avaient pu nommer le vingtième que le 19 mai; cependant, les états-généraux qui se tenaient à Versailles où la Cour résidait, avaient été ouverts le 4 du même mois. Quelques personnes supposèrent que les électeurs parisiens avaient été convoqués plus tard que les autres, afin qu’ils n’eussent pas le temps de se concerter sur leurs choix; mais rien ne prouva, dans le cours des élections, que cette supposition fût fondée; elles furent faites au contraire avec une entière liberté et on n’y aperçut aucune influence étrangère.
Dès l’ouverture des états-généraux, diverses questions s’élevèrent sur les costumes affectés aux divers ordres, sur la manière dont ils communiqueraient avec le roi, sur la vérification des pouvoirs et sur la manière de délibérer. La cour ordonna que les députés du tiers-état seraient distingués des autres par l’humilité de leur costume, et ils se soumirent; mais elle voulut que le président de l’assemblée ne pût parler au roi qu’à genoux, et elle fut désobéie. Chacun des trois ordres avait nommé ses députés; aussitôt que les états-généraux eurent été ouverts, il fallut décider si l’on délibérerait par ordre, c’est-à-dire, si l’on aurait trois assemblées, ou si l’on n’en aurait qu’une seule et si l’on délibérerait par tête. Les députés du tiers-état, qui égalaient par leur nombre les députés des deux autres ordres, résolurent qu’il n’y aurait qu’une assemblée, et ils invitèrent en conséquence les autres députés de venir se joindre à eux. Cette résolution prise, ils la suivirent avec une persévérance inébranlable. La division se mit parmi les députés de la noblesse et du clergé. Les curés, qui par leur naissance et par leur fortune appartenaient aux classes moyennes, allèrent les uns après les autres se réunir aux députés du tiers-état. Les membres de la noblesse les plus distingués par leurs lumières et par leur naissance, plus jaloux de conquérir la liberté que de conserver leurs privilèges, allèrent également se réunir aux députés du tiers. Enfin, le 17 juin après avoir fait une dernière invitation aux députés du clergé et de la noblesse de se réunir à eux, les députés du tiers-état se constituèrent en assemblée nationale.
La cour, en ordonnant la convocation des états-généraux, n’avait cédé qu’à un mouvement d’humeur contre les parlements. Aussitôt qu’elle vit la fermeté avec laquelle les délégués du peuple prenaient leurs délibérations, elle forma le dessein de se débarrasser d’eux. L’assemblée nationale s’aperçut de ce projet, et à l’instant elle prit une résolution propre à la déjouer: elle légalisa la perception des impôts, quoiqu’établis sans le consentement du peuple; mais elle ajouta qu’ils cesseraient d’être perçus le jour où elle serait séparée, et mit les créanciers de l’état sous la sauvegarde de la loyauté française.
Cependant la majorité des députés, du clergé et de la noblesse, n’étaient pas encore réunis à l’assemblée nationale. La cour apprit que les membres du clergé allaient céder et se réunir à elle, et elle résolut de prévenir l’exécution de ce dessein. Le 20 juin, les députés se rendent au lieu de leurs séances; ils trouvent leur salle environnée par une force armée qui leur défend d’y pénétrer; une affiche apposée sur la porte leur apprend que le roi doit y tenir, une séance royal le 22, et que les préparatifs à faire dans l’intérieur exigent que les délibérations soient suspendues. Cette mesure jette d’abord le trouble et l’indécision parmi les députés; mais bientôt la résolution est prise de continuer leur délibération. Un membre de la députation de Paris propose de se rendre dans la salle du jeu de paume, et tous s’y rendent à l’instant. Le public envahit les galeries; on s’assemble au-devant de la maison; et là, l’assemblée met en question le parti qu’il convient de prendre. Un membre fait une proposition qui sur-le-champ est adoptée: l’assemblée arrête que tous ses membres prêteront à l’instant le serment solennel de ne jamais se séparer, et de se rassembler partout où les circonstances l’exigeront, jusqu’à ce que la constitution du royaume soit établie et affermie sur dès fondements solides; et que le serment prêté, tous les membres confirmeront par leurs signatures cette résolution inébranlable. Le président, après avoir fait le serment pour son propre compte, en prononça la formule d’une voix si ferme et si intelligible, qu’il fut entendu de tout le public qui remplissait la rue. Tous les membres,. à l’exception d’un seul, imitèrent leur président, et leur serment fut reçu par des acclamations publiques.
L’assemblée s’était ajournée au 22; pour empêcher qu’elle ne se réunît, la cour s’imagina qu’il suffisait de lui enlever la salle du jeu de paume. Un prince fit dire au maître de cette salle qu’il se proposait d’aller y jouer, et en conséquence il lui ordonna de la lui réserver. Au jour indiqué, l’assemblée se rendit d’abord dans l’église des Récollets; mais, la trouvant trop petite, elle alla se former dans celle de la paroisse de Saint-Louis. La majorité du clergé s’y rendit, et la réunion des deux ordres se trouva complète. On procéda sur-le-champ à la vérification des mandats des députés qui venaient de se réunir.
La séance royale qui, après avoir été fixée pour le 22, avait été renvoyée au 23, fut une occasion de faire éprouver aux députés du peuple de nouvelles humiliations. Quoiqu’ils fussent exposés à la pluie, on refusa de leur ouvrir la porte par la quelle ils devaient entrer, jusqu’à ce que les députés de la noblesse et ceux du clergé eussent pris les places qui leur étaient réservées. C’était un moyen de prévenir la confusion des ordres, qu’on voulait tenir séparés. Enfin on leur permit d’entrer,. sur la menace qu’ils firent de se retirer.
Le discours royal commença par des reproches. Les états-généraux étaient ouverts depuis près de deux mois, et ils n’avaient pas encore pu s’entendre sur les préliminaires de leurs opérations. Une parfaite intelligence aurait dû naître du seul amour de la patrie, et une funeste division jetait l’alarme dans les esprits. Les Français n’étaient pas changés, mais plusieurs circonstances avaient dû amener des oppositions, des débats, des prétentions exagérées. C’était dans la résolution de faire cesser ces funestes divisions que le roi avait rassemblé de nouveau les députés autour de lui; c’était comme défenseur des lois de son royaume qu’il venait, disait-il, en retracer le véritable esprit et réprimer les atteintes qui avaient pu y être portées,
Après ce discours, le roi fit lire une première déclaration par laquelle il maintenait la distinction des trois ordres; il ordonnait que les députés élus par chacun des trois formeraient trois chambres, et ce pourraient délibérer en commun que de son consentement; en conséquence, il déclarait nulles les délibérations prises le 17 juin, et celles qui auraient pu s’en suivre, comme illégales et inconstitutionnelles; il autorisait, pour cette fois seulement, les délibérations en commun sur les affaires d’une utilité générale, en exceptant toutefois celles qui regardaient les droits antiques et constitutionnels des trois ordres, la forme de constitution à donner aux prochains états-généraux, les propriétés féodales et seigneuriales, les droits utiles et les prérogatives honorifiques des deux premiers ordres, et toutes les dispositions qui pourraient intéresser la religion, la discipline ecclésiastique, le régime des ordres et corps séculiers et réguliers; enfin, il interdisait la publicité des délibérations, soit qu’elles eussent lieu en commun ou par ordres. Cette première déclaration était suivie d’une seconde dans laquelle le roi manifestait ses intentions sur plusieurs objets d’administration publique,
Après la lecture de ces deux déclarations, le roi reprit la parole. Il annonça que ces dispositions et ces vues étaient conformes au vif désir qu’il avait d’opérer le bien public. Il ajouta que si les députés l’abandonnaient dans une si belle entreprise, seul, il ferait le bien de ses peuples; seul, il se considérerait comme leur véritable représentant. Il dit que connaissant les cahiers et l’accord parfait qui existait entre le vœu le plus général de la nation et ses intentions bienfaisantes, il aurait toute la confiance que doit inspirer cette rare harmonie, et qu’il marcherait vers le but auquel il voulait atteindre avec tout le courage et la fermeté qu’il devait lui inspirer. Après avoir fait observer aux députés qu’aucun de leurs projets, aucune de leurs dispositions ne pouvait avoir force de loi sans son approbation spéciale, il termina son discours en ces termes: «Je vous ordonne, messieurs, de vous séparer tout de suite, de vous rendre demain matin, chacun dans les chambres affectées à votre ordre, pour y reprendre vos séances. J’ordonne en conséquence au grand-maître des cérémonies de faire préparer les salies.»
Après ce discours, le roi se retira et fut suivi de la totalité de la noblesse et d’une partie du clergé. Les députés des communes silencieux restèrent à leur place. — Vous avez entendu l’ordre du roi, dit à leur président le grand-maître des cérémonies. — L’assemblée s’est ajournée après la séance royale, répliqua le président, et je ne puis la séparer sans qu’elle en ait délibéré. — Est-ce là votre réponse, et puis-je la porter au roi? — Oui, monsieur. Et se tournant vers l’assemblée: Je crois que la nation assemblée n’a d’ordre à recevoir de personne. — Allez dire à ceux qui vous envoient, reprit alors Mirabeau, que nous sommes ici par la volonté du peuple, et que nous n’en sortirons que par la puissance des baïonnettes. — Le grand-maître des cérémonies apporta au roi la réponse qui lui avait été faite. Si messieurs du tiers, dit le roi, ne veulent pas quitter la salle, il n’y a qu’à les y laisser.
Quelques députés proposèrent de remettre au lendemain pour discuter les discours et les déclarations du roi; mais cet avis fut à l’instant rejeté. Un député de Paris, Camus, proposa de déclarer que l’assemblée persistait dans ses précédents arrêtés. Vous êtes aujourd’hui ce que vous étiez hier, dit Sieyes; et la proposition de Camus fut adoptée à l’unanimité. Sur la proposition de Mirabeau, une seconde résolution fut prise: l’asssemblée déclara inviolable la personne de chacun de ses députés; elle arrêta que tout particulier, toute corporation, tribunal, cour ou commission, qui oseraient, pendant ou après la présente session, poursuivre, rechercher, arrêter ou faire arrêter, détenir ou faire détenir un député pour raison d’aucunes propositions, avis, opinions ou discours par lui faits aux états-généraux, de même que toutes personnes qui prêteraient leur ministère à aucun desdits attentats, de quelque part qu’ils fussent ordonnés, seraient infâmes et traîtres envers la nation et coupables de crime capital. Elle arrêta de plus que dans les cas susdits, elle prendrait toutes les mesures nécessaires pour faire rechercher, poursuivre et punir ceux qui en seraient les auteurs, instigateurs ou exécuteurs.
Pendant que l’assemblée délibérait, des gardes du corps recevaient l’ordre de se rendre et de se former dans l’avenue devant la salle; ils commençaient à exécuter cet ordre; mais un contre-ordre arriva, et personne ne fut arrêté. Dans les séances qui suivirent, les députés du clergé et de la noblesse, qui s’étaient retirés après la séance, vinrent se joindre à l’assemblée nationale. Dès ce moment, les discussions prirent un cours plus régulier.
Les événements qui se passaient à Versailles agitaient profondément la population de Paris. Les électeurs qui, le 10 mai, avaient arrêté de se réunir régulièrement pour donner des instructions à leurs députés, ne s’étaient cependant pas réunis, tant qu’aucun événement n’avait excité leurs craintes ou réveillé leur attention. Mais aussitôt que la lutte eut été engagée entre les trois ordres, et que la cour se fut prononcée en faveur de la majorité de ceux de la noblesse et du clergé, les électeurs de Paris reprirent leurs séances. Le 25 juin, ils arrêtèrent une adresse pour donner leur adhésion invariable aux délibérations de l’assemblée nationale, et particulièrement à celle du 17 du même mois. Ils déclarèrent qu’ils en soutiendraient les principes dans tous les temps et dans toutes les circonstances, et qu’ils consacreraient à jamais dans leur souvenir les noms des députés du clergé et de la noblesse qui s’étaient réunis à l’assemblée nationale. Cette adhésion des électeurs de Paris était sans doute pour l’assemblée nationale une preuve qu’elle avait l’approbation des citoyens; mais elle ne pouvait être une garantie pour sa sûreté, puisque Paris n’avait ni armes, ni organisation .
Les hommes qui n’avaient vu dans la convocation des états-généraux qu’un moyen de sortir des embarras où les avait jetés la dilapidation des contributions publiques, s’aperçurent bientôt qu’ils avaient suscité le plus puissant des obstacles à l’exercice du pouvoir arbitraire; les résolutions de l’assemblée les convainquirent qu’il n’y avait plus que la force armée et la terreur qui pussent lever cet obstacle. Dès ce moment, des projets sinistres furent formés, et il fut résolu qu’on ferait un éclatant exemple: quelques-uns des membres les plus marquants de l’assemblée, pris particulièrement dans la minorité de la noblesse, devaient être arrêtés et exécutés publiquement comme rebelles; le nombre en était porté à douze. Mais pour exécuter un semblable dessein, il fallait déployer une force imposante, capable d’intimider tous les hommes qui auraient été disposés à secourir l’assemblée nationale. On détermina le roi, probablement en lui inspirant des craintes pour sa sûreté personnelle, à assembler autour de Versailles et de Paris une nombreuse armée composée presque tout entière de régiments étrangers. Des hommes qu’on n’avait jamais vus à Paris et qui avaient l’aspect de brigands s’y étaient introduits depuis peu de temps, et inspiraient de l’effroi aux citoyens.
Ce fut dans ces circonstances que Mirabeau proposa à l’assemblée nationale une adresse pour obtenir du roi l’éloignement des troupes. Cette proposition, faite dans la séance du 8 juillet, fut discutée et adoptée dans la séance du lendemain. Déjà, disait Mirabeau, un grand nombre de troupes nous environnait: il en est arrivé davantage; il en arrive chaque jour. Des trains d’artillerie les suivent, on intercepte tous les passages nos chemins, nos ponts, nos promenades sont changés en postes militaires; les préparatifs de la guerre frappent tous les yeux et remplissent d’indignation tous les coeurs. Ce n’est pas assez que le sanctuaire de ta liberté ait été souillé par des troupes, que l’assemblée ait été soumise à la consigne et à la force armée, il fallait déployer tout l’appareil du despotisme, et montrer à la nation assemblée plus de soldats menaçants qu’il ne serait nécesaire d’en montrer à l’ennemi.
Cette description présentée à l’assemblée nationale n’avait rien d’exagéré. On avait, en effet, appelé dans l’intérieur de Paris le régiment Royal-Dragons le régiment Royal-Allemand était campé à la Muette; Gharenton était occupé par Royal-Cravatte; Sèvres, par Reynacs, suisse; Issy par Salis Samade, suisse; Saint-Denis, par Provence et Vintimille; l’École militaire, par les hussards de Berchiny; Versailles, par, les hussards de Lauzun, et par les deux régiments de Bouillon et de Nassau; ces camps dispersés aux environs de Paris étaient soutenus par une artillerie formidable, et tous les jours des troupes plus nombreuses venaient se joindre aux troupes déjà campées.
L’adresse adoptée par l’assemblée fut présentée au roi. Il répondit que les troupes rassemblées aux environs de Paris n’étaient destinées qu’à réprimer ou à prévenir les troubles, à maintenir le bon ordre et l’exercice des lois, à assurer et à protéger même la liberté qui devrait régner dans la délibération de l’assemblée, et que ce ne pourrait être que des gens mal intentionnés qui pourraient égarer le peuple sur les vrais motifs des mesures de précaution qui avaient été prises.
«Si pourtant, ajoutait le roi, la présence nécessaire des troupes dans les environs de Paris causait encore de l’ombrage, je me porterais, sur la demande de l’assemblée, à transférer les états-généraux à Noyon ou à Soissons, et alors je me rendrais à Compiègne pour maintenir la communication qui doit avoir lieu entre l’assemblée et moi.»
Cette réponse, loin de calmer les craintes de l’assemblée et du public, ne servit qu’à multiplier les soupçons. Il paraissait évident à plusieurs députés qu’en cernant la capitale, en s’emparant des ponts et des routes, on avait voulu isoler la représentation nationale. Or, l’isolement aurait été bien plus complet si les députés étaient allés se placer à Noyon ou à Soissons; c’est alors qu’on aurait pu diriger contre eux la force armée, sans craindre de rencontrer aucun obstacle. Aussi, lorsque la réponse du roi fut portée à l’assemblée, Mirabeau fit-il observer qu’elle avait demandé la retraite des troupes, mais qu’elle n’avait pas demandé de fuir devant elles .
Les électeurs sachant qu’une multitude de malfaiteurs s’étaient introduits dans la ville et cherchaient à y exciter du trouble, et ayant appris le refus que faisait le gouvernement de faire retirer les troupes dont ils étaient environnés, mirent en délibération les moyens par lesquels ils pouvaient maintenir sans violence la sécurité publique. Dans la séance du 26 juin, M. de Bonneville leur avait fait deux propositions: il demandait d’abord qu’une adresse fût faite à l’assemblée nationale, pour la conjurer, si elle se croyait jamais obligée de changer le lieu de ses délibérations, de choisir de préférence la capitale; il demandait en second lieu que l’assemblée nationale fût conjurée de sanctionner le vœu formé par la ville de Paris d’assembler leurs districts pour y voter une somme d’argent nécessaire aux frais d’asile des représentants, et pour le rétablissement de la garde bourgeoise. Aucune de ces propositions n’avait été approuvée: mais le 10 juillet, le danger étant devenu plus pressant, plusieurs membres firent des propositions nouvelles.
Un des électeurs, M. Bancal des Issarts, demanda 1° que l’assemblée fît une adresse au roi pour le supplier d’ordonner la retraite des troupes qui environnaient Paris, sous l’offre des électeurs de demander à la ville de Paris, par l’organe des districts, son vœu pour le rétablissement de la garde bourgeoise; 2° qu’il fût voté une adresse à l’assemblée nationale, afin de lui exprimer le vœu de l’assemblée des électeurs pour le rétablissement de la commune de Paris et de la garde bourgeoise, et qu’il en fût délibéré dans les districts, lesquels seraient incessamment assemblés à cet effet; 3° que l’assemblée nommât un comité de vingt-quatre membres pour s’occuper des moyens d’assurer la tranquillité publique; 4° que la délibération de l’assemblée fût imprimée, et envoyée à toutes les municipalités du royaume, avec invitation de joindre leurs justes réclamations.
Un troisième électeur fit une proposition plus énergique; après avoir exposé les principes qui servent de base à toute association, il conclut à ce que l’assemblée fît incessamment une déclaration conçue en ces termes:
«L’assemblée des électeurs de la ville de Paris, considérant que l’établissement des communes dans cette ville, ainsi que dans toutes les villes du royaume, est le véritable et premier principe de toute association civile et politique, et que ce principe, fondé sur l’égalité des droits et des devoirs de chaque citoyen, est un lieu de paix, d’union et de force; considérant en outre que la ville de Paris, après avoir joui, sous les deux premières races, du droit de commune, n’aurait jamais dû en être privée, et que ce droit est imprescriptible par lui-même: déclare qu’elle reconnaît en elle l’assemblée réelle et active des communes de Paris, et qu’en cette qualité, elle reprend avec justice et s’attribue avec raison les droits qui y sont relatifs et inhérents, et qui comportent, 1° les usages relatifs à la propriété des communes; 2° les élections directes et immédiates des différents officiers de ces communes, ainsi que les formes de ces élections; 3° le pouvoir particulier de chacune des magistratures municipales; 4° la stipulation des franchises, droits et devoirs de la commune; 5° la garde et la défense de la cité et des droits et propriétés de la commune.»
M de Bonneville. en persistant dans la proposition qu’il avait faite le 26 juin, fit une motion nouvelle. Il proposa aux électeurs de se constituer provisoirement en commune; et de convoquer les districts pour se donner une constitution municipale. D’autres propositions analogues furent faites et développées, mais aucune ne fut mise aux voix. Le lendemain, 11 juillet, plusieurs propositions sont faites, et l’assemblée prend la résolution suivante:
«L’assemblée des électeurs de la ville de Paris, ne pouvant se dissimuler que la présence d’un grand nombre de troupes dans cette capitale et aux environs, loin de calmer les esprits et d’empêcher les émotions populaires, ne sert, au contraire, qu’à donner des alarmes plus vives aux citoyens, et à occasioner des attroupements dans tous les quartiers, demeure convaincue que le seul et vrai moyen qu’elle puisse proposer dans une pareille circonstance, pour ramener la tranquillité, serait de rétablir la garde bourgeoise; que cette garde est suffisante pour prévenir tous les dangers; qu’elle est même nécessaire; et que les habitants de cette ville ont d’autant plus de raison de désirer de se garder eux-mêmes, que tout récemment la plupart des villes du Languedoc viennent d’y être autorisées par les ordres du roi, et que les communes voisines ont de même armé leurs bourgeois pour la police des marchés.
» Par tous ces motifs, l’assemblée a arrêté de supplier, par l’entremise de ses députés, l’assemblée nationale de procurer au plus tôt à la ville de Paris l’établissement de la garde bourgeoise.»
Cette délibération ayant été prise, on propose d’ajourner l’assemblée jusqu’au surlendemain; mais un électeur demande la parole, et dit qu’il est informé que l’assemblée nationale et la ville de Paris sont menacées des plus grands malheurs; que des troupes nouvelles viennent se joindre aux troupes déjà cantonnées à Saint-Denis et aux environs de Paris; que ces apprêts de guerre doivent jeter l’alarme dans le cœur de tous les bons citoyens; que Versailles n’est pas tranquille, malgré l’assurance qu’en vient de donner un honorable membre de l’assemblée; qu’au lieu de renvoyer l’assemblée à jeudi prochain, il serait prudent de ne pas désemparer; qu’enfin, si on ne prend pas les mesures les plus promptes et les plus sages, le lundi 13 juillet de cette année, sera un des jours les plus désastreux. Sur ces observations, l’assemblée s’ajourne au surlendemain lundi.
Pendant que les électeurs de Paris délibéraient sur les moyens d’établir la sécurité publique, l’assemblée nationale délibérait, de son côté, sur les moyens de se mettre à l’abri des violences. M. de La Fayette, prévoyant qu’un coup d’État pourrait les disperser, voulut du moins montrer à la nation le but vers lequel elle devait diriger ses efforts. Il présenta un projet de déclaration des droits, et le développa avec une force et une clarté qui firent dire à M. Lalli-Tolendal: «M. de La Fayette parle de la liberté comme il l’a défendue. » La cour, de son côté, prenait ses mesures pour assurer l’exécution de ses projets: elle renvoyait M. Necker, en lui enjoignant toutefois de cacher si bien son départ que personne ne pût en être averti. Les troupes s’avançaient toujours de plus en plus, et les députés, auxquels des avis sinistres avaient été donnés, s’attendaient à des violences, sans que cela leur fit suspendre leurs délibérations.
Les craintes de la population de Paris étaient plus vives encore que celles de l’assemblée nationale; on avait vu récemment des soldats tirer sur des attroupements qui n’offraient aucun danger, et jeter les mourants dans la rivière; on avait vu une population cernée et massacrée dans deux rues, quoiqu’elle n’opposât aucune résistance et ne pût inspirer aucune crainte; à quel danger ne devait-on pas se croire exposé en voyant l’appareil formidable dont on était environné, et en songeant à la grandeur des obstacles que la cour avait à vaincre! Ces terreurs qu’avait augmentées l’apparition dans les rues d’une multitude armée de brigands qui s’étaient récemment introduits dans Paris, furent portées au comble par la nouvelle du renvoi de Necker, et par les événements qui en furent la suite.
Cette nouvelle se répandit le dimanche, 12 juillet. Aussitôt quelques individus s’emparèrent du buste de ce ministre et de celui du duc d’Orléans, qu’on disait exilé, et ils les promenèrent dans la ville couverts d’un crêpe. La troupe se mit à leur poursuite pour les disperser, et parvint à briser le buste de Necker. Quatre pièces d’artillerie étaient placées à l’entrée des Champs-Élysées, avec des canonniers prêts et portant les mèches allumées, et elles étaient soutenues par un régiment de dragons. Tout-à-coup un régiment de cavalerie, le Royal-Allemand, parut en ordre de bataille, sous les ordres du prince de Lambesc, et s’avança par la place Louis XV. Un soldat du régiment des gardes françaises, qu’on soupçonnait d’attachement à la cause populaire, est rencontré par un cavalier du Royal-Allemand, et étendu sur la place d’un coup de pistolet. Le prince de Lambesc franchit le Pont-Tournant, et s’élance à cheval dans le jardin des Tuileries, accompagné d’un détachement de cavaliers; et comme s’il voulait exercer sa troupe ou éprouver son dévouement, il tombe à coups de sabre sur une population de femmes, d’enfants et de vieillards.
A cette agression que rien n’avait provoquée, on croit voir le prélude d’un grand massacre. Les uns se portent au Palais-Royal en criant aux armes! d’autres se portent en foule à l’Hôtel-de-Ville, où les électeurs sont dans l’habitude de se réunir, et demandent à grands cris qu’on leur donne des armes et qu’on sonne le tocsin, ne voulant pas se laisser égorger sans résistance. Les électeurs, qui n’étaient d’abord qu’en petit nombre, résistent à cette demande; mais la population, que la fureur possède, ajoute bientôt la menace à la prière, et se fait délivrer les armes des gardes de la ville. L’assemblée électorale, s’étant successivement augmentée, parvient à obtenir quelques intervalles de tranquillité, et sur la demande du public, elle arrête que les soixante districts seront à l’instant assemblés, et que les électeurs se rendront dans les postes où des citoyens armés se trouvent assemblés, pour les prier, au nom de la patrie, de suspendre toute espèce d’attroupements et de voies de fait.
Quand le renvoi de Necker et de ses collègues fut connu par l’assemblée nationale, elle crut y voir l’annonce des violences qu’on lui avait présagées. Mounier dénonça publiquement le renvoi de ministres vertueux, et le choix d’hommes justement suspects. Il proposa une adresse pour demander au roi le rappel des premiers, pour lui exposer le danger des mesures violentes, et lui déclarer que l’assemblée ne consentirait jamais à une banqueroute infâme. L’appareil de la violence nous environne, dit un député de la noblesse; l’assemblée ne craint point le danger; nous ne devons craindre que d’être emportés par notre courage. Exprimons nos regrets, faisons parvenir au roi la vérité des malheurs présents, et le danger des conseillers perfides. Réunis pour la constitution, faisons la constitution; resserrons nos liens mutuels, renouvelons, confirmons, consacrons Ces glorieux arrêtés du 17 juin; unissons-nous à cette résolution célèbre du 20 du même mois. Jurons tous, oui tous, tous les ordres réunis, d’être fidèles à ces illustres arrêtés qui seuls peuvent aujourd’hui sauver le royaume. M. de Larochefoucault appuya cette motion: quant au serment, dit-il, il est inutile; la constitution sera faite ou nous ne serons plus.
Ce fut pendant cette séance qu’un député de Paris présenta la demande des électeurs de cette ville pour l’établissement des gardes bourgeoises. L’assemblée accueillit cette proposition sans discussion. Elle arrêta qu’il serait fait une députation au roi pour lui représenter tous les dangers qui menaçaient la capitale et le royaume, et la nécessité, soit de renvoyer les troupes dont la présence irritait le désespoir du peuple, soit de confier la garde de la ville à la milice bourgeoise. Elle arrêta de plus, que si elle obtenait la parole du roi pour le renvoi des troupes et l’établissement de la milice bourgeoise, elle enverrait des députés à Paris pour y porter ces nouvelles consolantes et contribuer au retour de la tranquillité.
Les hommes qui avaient eu assez d’influence pour environner de troupes Paris et la représentation nationale, en eurent assez pour faire repousser l’établissement d’une garde bourgeoise. Le roi répondit aux députés qu’il leur avait déjà fait connaître ses intentions sur les mesures que les désordres de Paris l’avaient forcé de prendre. Il dit que c’était à lui seul de juger de leur nécessité, et qu’il ne pouvait à cet égard apporter aucun changement; que quelques villes se gardaient elles-mêmes, mais que l’étendue de la capitale ne permettait pas une surveillance de ce genre. Je ne doute pas, ajouta-t-il, de la pureté des motifs qui vous portent à offrir vos services dans cette affligeante circonstance; mais votre présence à Paris ne ferait aucun bien; elle est nécessaire ici pour l’accélération de vos importants travaux, dont je ne cesse de vous recommander la suite.
Le refus de faire retirer les troupes et de confier la tranquillité publique à la garde des citoyens, surprit et affligea l’assemblée; mais loin de se laisser abattre, elle ne montra que plus d’énergie. M. de La Fayette proposa de décréter la responsabilité des ministres, et sur-le-champ sa proposition fut adoptée. L’assemblée, interprète des sentiments de la nation, déclara; à l’unanimité, que M. Necker, ainsi que les autres ministres qui venaient d’être éloignés, emportaient avec eux son estime et ses regrets; que, effrayée des suites funestes que pouvait entraîner la réponse du roi, elle ne cesserait d’insister sur l’éloignement des troupes extraordinairement assemblées près de Paris et de Versailles, et sur l’établissement des gardes bourgeoises; qu’il ne pouvait exister d’intermédiaire entre le roi et l’assemblée nationale; que les ministres et les agents civils et militaires de l’autorité étaient responsables de toute entreprise contraire aux droits de la nation et aux décrets de l’assemblée; que les ministres et les conseils de Sa Majesté , de quelque rang et état qu’ils pussent être, ou quelques fonctions qu’ils pussent avoir, étaient personnellement responsables des malheurs présents et de tous ceux qui pouvaient les suivre; que la dette publique ayant été mise sous la garde de l’honneur et de la loyauté française, et la nation ne se refusant pas d’en payer les intérêts, nul pouvoir n’avait le droit de prononcer l’infame mot de banqueroute; enfin qu’elle persistait dans ses précédents arrêtés, et notamment dans ceux du 17, du 20 et du 23 juin, et que la présente délibération serait remise au roi par le président de l’assemblée, et publiée par la voie de l’impression.
La terreur qui régnait dans Paris, le zèle avec lequel les troupes exécutaient les ordres de l’autorité contre le peuple désarmé , le renvoi des ministres populaires, et le refus du roi d’éloigner la force armée et d’autoriser la formation des gardes bourgeoises, avaient rempli les courtisans de joie; des fêtes avaient été données à des militaires, et il paraît qu’on y avait peu dissimulé les projetsqu’on avait formés. Lorsque, pour la cinquième fois, l’assemblée envoya une députation au roi, Mirabeau invita, en effet, les députés à lui faire connaître les événements qui se préparaient: «Dites-lui, s’écria-t-il, que les hordes étrangères dont nous sommes investis ont reçu hier la visite des princes et des princesses, des favoris et des favorites, et leurs caresses, et leurs exhortations, et leurs présents; dites-lui que toute la nuit ces satellites étrangers, gorgés de vin et d’or, ont prédit dans leurs chants impies l’asservissement de la France, et que leurs vœux brutaux invoquaient la destruction de l’assemblée nationale. Dites-lui que, dans son palais même, les courtisans ont mêlé leurs danses au son de cette musique barbare, et que telle fut l’avant-scène de la Saint-Barthélemi.
Nous avons vu que, dans la journée du dimanche, le public assailli à coups de sabre dans le jardin des Tuileries par le prince de Lambesc et par un détachement de cavalerie, s’était répandu dans Paris en criant aux armes; et qu’une partie s’était portée au Palais-Royal, et l’autre à l’Hôtel-de-Ville; que les électeurs avaient été obligés de délivrer aux citoyens alarmés les armes des gardes de la ville, et qu’ils avaient convoqué les soixante districts, pour qu’ils eussent à veiller à la tranquillité publique, chacun dans son ressort. Cette résolution, rendue vers les six heures du soir, fut aussitôt mise à exécution; pendant la nuit, la ville fut dans les alarmes: les barrières furent brûlées et les commis dispersés.
Le lendemain, 13 juillet, le tocsin sonnait dans toutes les paroisses. Les électeurs s’étaient assemblés à l’Hôtel-de-Ville dès six heures du matin, et ils avaient pris un arrêté en vertu duquel chacun d’eux était allé convoquer son district. Les citoyens se présentant en foule pour demander des armes, les électeurs leur annoncent qu’ils ont eux-mêmes voté la garde bourgeoise, et ils les invitent à se rendre dans leurs districts, afin de la former. Les citoyens persistent à demander des armes, et ils assurent que la ville a un arsenal caché. Les électeurs répondent que les affaires de la ville leur sont inconnues, et qu’il faut s’adresser au prévôt des marchands et aux échevins. Aussitôt on demande qu’on aille chercher le prévôt des marchands; il arrive; on l’invite à présider l’assemblée en vertu de son titre; il répond qu’il n’exercera que les fonctions qui lui seront déférées par les habitans de la capitale. A l’instant, il est confirmé dans ses fonctions par acclamations de l’assemblée; sur la proposition d’un électeur et sur les conclusions du procureur du roi, on arrête:
1° Que tous les citoyens rassemblés à l’Hôtel-de-Ville se retireront dès à présent dans leurs districts respectifs;
2° Que’ le lieutenant de police sera invité à se rendre sur-le-champ à l’Hôtel-de-Ville pour donner les détails qui lui seront demandés;
3° Qu’il sera établi dès ce moment même un comité permanent composé des personnes qui seront nommées par l’assemblée, et dont le nombre sera augmenté par les électeurs, comme ils le jugeront convenable;
4° Qu’il sera établi sur-le-champ une correspondance entre le comité permanent et les districts;
5° Qu’il sera demandé, dans le moment même, à chaque district de former un état nominatif, d’abord de deux cents citoyens ( lequel nombre sera augmenté successivement); que ces citoyens devront être connus et en état de porter les armes; qu’ils seront réunis en corps de milice parisiennes pour veiller à la sûreté publique suivant les instructions qui seront données à cet effet par le comité permanent;
6° Que les membres de ce comité permanent formeront autant de bureaux qu’il sera nécessaire à l’Hôtel-de-Ville, pour pourvoir tant à l’objet des subsistances, qu’à l’organisation et au service de la milice parisienne;
7° Qu’au moment de la publication du présent arrêté, tout particulier qui se trouvera muni de fusils, pistolets, sabres, épées ou autres armes, sera tenu de les porter sur-le-champ dans les différents districts dont il fait partie, pour les remettre aux chefs des dits districts, y être assemblés et ensuite distribués, suivant l’ordre qui sera établi, aux différents citoyens qui doivent former la milice parisienne;
8° Que, les attroupements ne pouvant servir qu’à augmenter le tumulte et la confusion et contrarier les effets des mesures nécessaires à la sûreté et à la tranquillité publique, tous les citoyens seront avertis de s’abstenir de former des attroupements, dans quelque lieu que ce puisse être;
9° Que les citoyens rassemblés dans les districts seront priés de sanctionner par leur approbation particulière ce qui vient d’être arrêté dans l’assemblée générale;
10° Enfin, que le présent arrêté sera imprimé, lu, publié et affiché avec le nom des personnes que l’assemblée aura choisies et nommées pour former le comité permanent, en attendant que l’assemblée des, électeurs ( des assemblées primaires ), convoquée pour l’après-midi de cette même journée, ait de son côté choisi et nommé les membres qu’elle doit adjoindre à ceux nommés par l’assemblée générale.
Aussitôt que cet arrêté est rendu, l’assemblée procède à la nomination des membres du comité permanent. Les premiers désignés sont le prévôt des marchands, le procureur du roi et de la ville et les quatre échevins. A peine les membres du comité permanent sont installés dans leur bureau, qu’ils entendent la cloche de la ville sonner le tocsin, et que de toutes parts on leur porte des nouvelles alarmantes. Une foule de brigands pillent et incendient la maison de Saint-Lazare. D’autres mettent le garde-meuble au pillage. Les dragons et les hussards s’avancent vers la barrière du Trône, et semblent vouloir s’en emparer. Un nombre infini de voitures chargées de toute espèce de provisions sont arrêtées aux portes de Paris, et conduites sur la place de l’Hôtel-de-Ville. Les réclamations des personnes arrêtées au moment où elles sortaient de Paris, se mêlent aux cris des députés des soixante districts qui demandent des armes et des munitions, et qui veulent marcher contre les troupes. Le prévôt des marchands, M. de Flesselles, calme un instant l’impatience publique, en promettant de distribuer tout-à-l’heure douze mille fusils qui lui ont été promis par une personne intéressée dans la manufacture de Charleville, et en faisant espérer qu’il en distribuera trente mille dans trois ou quatre jours.
Pendant qu’on attend la distribution des douze mille fusils promis par le prévôt des marchands, le comité permanent des électeurs s’occupe de l’organisation de la milice parisienne. Jusqu’à nouvel ordre, le fonds en sera de quarante-huit mille citoyens. Le premier enregistrement fait dans chacun des soixante districts sera de deux cents hommes pour le premier jour, et ainsi successivement pendant les trois jours suivants. Les soixante districts, réduits en seize quartiers, formeront seize légions qui porteront le nom de chaque quartier. Douze légions seront composées de quatre bataillons, également désignés par le nom des districts; quatre seront composées de trois bataillons seulement, aussi désignés de la même manière. Chaque bataillon sera composé de quatre compagnies, et chaque compagnie de deux cents hommes. Il y aura un état-major général pour les seize légions, et un état-major particulier pour chacune d’elles. Le premier sera composé d’un commandant-général des seize légions, d’un commandant-général en second, d’un major-général, et d’un aide-major-général. L’état-major particulier de chaque légion sera composé d’un commandant en chef, d’un commandant en second, d’un major, de quatre aide-majors et d’un adjudant. Chaque compagnie sera commandée par un capitaine en premier, par un capitaine en second, par deux lieutenants et deux sous-lieutenants. Les compagnies seront composées de huit sergents dont le premier sergent-major, trente-deux caporaux, de cent cinquante-huit factionnaires et de deux tambours.
Ayant réglé l’organisation de la milice parisienne, le comité permanent des électeurs s’occupe de la nomination des officiers. Le conmandant-général, le commandant-général en second et le major-général, seront nommés par lui-même. Il nommera également l’aide-major-général et les états-majors de chacune des seize légions; mais ce ne sera que sur les désignations et renseignements qui lui seront adressés par les chefs des districts. Quant aux officiers des bataillons qui composent les légions, ils seront nommés par chaque district, ou par des commissaires députés à cet effet dans chacun des districts et quartiers.
Les couleurs distinctives de la milice parisienne seront celles de la ville; en conséquence chacun portera la cocarde bleue et rouge, et tout homme qui sera trouvé avec cette cocarde sans avoir été enregistré dans l’un des districts sera remis à la justice du comité permanent.
Le quartier-général de la milice parisienne sera constamment à l’Hôtel-de-Ville.
Les officiers composant le grand état-major auront séance au comité permanent des électeurs,
Il y aura seize corps-de-garde principaux pour chaque légion, soixante corps-de-garde particuliers, correspondant à chaque district.
Les patrouilles seront portées partout où il sera nécessaire, et la force de leur composition sera réglée par les chefs.
Les armes, prises dans le corps-de-garde, y seront laissées par chaque membre de la milice parisienne à la fin de son service, et les officiers en seront responsables.
Chaque citoyen admis à défendre ses foyers s’astreindra, tant que les circonstances l’exigeront, à faire son service tous les quatre jours.
Cet arrêté est aussitôt publié et envoyé aux districts pour être mis à exécution. De tous côtés, les districts envoient au comité permanent leur adhésion aux mesures de sûreté qui ont été prises. Quelques-uns proposent des mesures nouvelles.
Les clercs du palais, ceux du Châtelet et les élèves en chirurgie offrent de former une garde auxiliaire, et prient le comité permanent de leur indiquer l’ordre qu’ils doivent observer.
Lés soldats des gardes-françaises, qui avaient d’abord été employées à réprimer les mouvements populaires, mais qui s’étaient ensuite tournées du côté du peuple aussitôt qu’ils avaient vu qu’il avait assez de puissance pour résister, viennent faire offre au comité permanent des électeurs de leur zèle et de leur courage. L’assemblée applaudit avec transport à leurs sentiments et décide d’envoyer sur-le-champ aux casernes pour y porter les remerciements de la ville, et prendre avec les chefs les mesures nécessaires à la réunion projetée des gardes-françaises aux milices parisiennes.
Le commandant du guet de Paris, M. de Rulhières, se présente aussi pour déclarer au nom de la troupe qu’il commande, qu’elle est disposée à tout faire sous les ordres de l’assemblée, pour la défense ce la ville et la sûreté des citoyens. Ces offres sont acceptées avec empressement.
Enfin, un individu vient annoncer que les Suisses campés au Champ-de-Mars offrent également leurs services à la ville. Cette nouvelle excite l’étonnement, et inspire des doutes. Cependant, des électeurs sont envoyés pour connaître les dispositions de ces troupes étrangères. Ils reviennent, et annoncent que la nouvelle qu’on leur a donnée n’a aucun fondement.
Le comité permanent des électeurs a organisé la milice parisienne; mais les citoyens manquent d’armes et de munitions. Au moment où on le presse de leur en donner, un soldat invalide, un garçon charpentier et un garçon perruquier viennent annoncer qu’ils ont fait une prise importante. Ils ont arrêté à l’Arsenal un bateau destiné pour Rouen, et chargé de cinq mille livres de poudre, de cinq mille livres de salpêtre et d’autres munitions. Le comité permanent ordonne aussitôt que les cinq milliers de poudre soient déposés dans une salle basse de l’Hôtel-de-Ville pour être distribués aux citoyens, suivant les besoins des différents postes à défendre. Les hommes rassemblés sur la place de l’Hôtel-de-Ville, instruits de l’existence de ces munitions, demandent sur-le-champ qu’on les leur distribue, et se disposent à enfoncer les barils, lorsqu’un coup de fusil parti par hasard les écarte, et donne ainsi le moyen de rétablir l’ordre.
L’espace de temps qu’a exigé le prévôt des marchands pour distribuer douze mille fusils aux citoyens s’écoule, et aucune arme n’est distribuée. L’inquiétude devient plus vive, et les mots de perfidie, de trahison commencent à se faire entendre. Enfin, l’on annonce que plusieurs caisses, étiquetées artillerie, sont arrivées. Le comité permanent, voulant prévenir une distribution dangéreuse des armes, fait descendre les caisses dans les caves de l’Hôtel-de-ville. Il fait appeler des gardes-françaises, pour le seconder dans la distribution. Un grand nombre d’électeurs et d’officiers se rendent dans les caves pour y assister. On ouvre les caisses, et on les trouve remplies de vieux linge et de bouts de chandelle.
Il était impossible de cacher cet événement aux députés des soixante districts qui attendaient avec impatience les armes promises. Il est à peine divulgué, qu’un cri de trahison se fait entendre contre le prévôt des marchands, et même contre le comité permanent des électeurs. Ne pouvant obtenir des fusils pour armer la population, le comité permanent ordonna aux districts de faire fabriquer des hallebardes, et tel est le zèle avec lequel on se livre à cette fabrication, que, dans moins d’un jour et demi, on en fabrique cinquante mille.
Le marquis de la Salle, lieutenant-colonel et membre du comité permanent, fait observer qu’un des inconvéniens les plus graves de la position où l’on se trouve, est le défaut d’ordre et de subordination. Il propose, en conséquence, de nommer sur-le-champ les principaux chefs de la milice. Il est bien loin, dit-il, de se croire capable et digne de la première place; mais, dans une occasion si glorieuse, tous les emplois sont sacrés, tous les postes honorables. Il offre donc à la commune ce qu’il peut offrir, sa fortune et sa vie. Le comité applaudit à son offre et adopte sa proposition. Le commandement général est déféré au duc d’Aumont, qui demande vingt-quatre heures pour réfléchir, avant que de l’accepter. Le commandement en second est déféré au marquis de la Salle, qui accepte avec reconnaissance. Sur-le-champ il entre en fonctions; il nomme des chefs, et prend des mesures propres à prévenir le désordre.
Tous les ordres sont promptement donnés. Les soldats, suivant Bailly, sortent de dessous terre, ou plutôt des asiles de tous les citoyens; les brigands sont poursuivis et désarmés; les patrouilles nouvelles font le service dans les rues illuminées; et la garde bourgeoise, déjà formée au moment de sa naissance, fait, dès cette première nuit, la sûreté de la capitale. Cette magie, ajoute Bailly, ce pouvoir de création était celui des électeurs. Leur sagesse avait déjà fait les meilleurs réglements, et Le courage des citoyens leur avait soumis des soldats .
Afin de prévenir toute surprise et toute intelligence avec les troupes campées aux environs de Paris, on arrête aux barrières toutes les personnes qui se présentent pour entrer ou sortir; et particulièrement celles qui viennent de Versailles, et qui, par leur état ou par leur naissance, sont censées avoir quelques relations avec les ministres: hommes, femmes, voitures, chevaux, lettres, malles et paquets, tout est amené ou apporté à l’Hôtel-de-Ville. Au nombre des lettres saisies on en trouve qui sont écrites par des officiers de l’armée: ils vont marcher, disent-ils, sur l’ennemi, et ils invitent leurs parents ou leurs amis à sortir de la ville.
A deux heures après minuit, plusieurs personnes se précipitent dans le bureau du comité permanent, et annoncent avec un air d’effroi que la ville est prisé ; que la rue Saint-Antoine est inondée de quinze mille soldats; qu’ils s’avancent vers la place de Grève. Les membres du comité restent à leur place, et s’aperçoivent bientôt qu’on leur a donné une fausse alarme, dans la vue peut-être de s’emparer de leur poste.
Dans le cours de la même nuit, l’abbé Lefebvre, chargé de la garde des quatre barils de poudre saisis à l’Arsenal, et de quatre-vingts autres barils saisis dans la même journée sur le port Saint-Nicolas, en distribue au public, conjointement avec deux déserteurs canonniers, jusqu’à deux heures après minuit. La foule commençant alors à se dissiper, il ferme la première porte du magasin; mais bientôt une foule nouvelle brisé la porte à coups de hache, et lui demande des munitions. Un coup de pistolet part, la balle effleure ses cheveux et va briser les carreaux de la fenêtre qui se trouve derrière lui. Il recommence sa distribution à des hommes qui ne la demandent qu’en lui présentant des sabres, des piques ou d’autres armes.
Le lendemain, 14 juillet, les rues sont inondées, presque dès la pointe du jour, d’une innombrable multitude de personnes de tout état et de tout âge, qui les parcourent en armes sans aucun ordre, et qui manifestent la plus vive agitation. Pour prévenir les dangers qui peuvent résulter d’une telle situation, le comité permanent des électeurs invite par des affiches les citoyens de tous les ordres à se rendre à l’instant chacun dans son district. Il invite en même temps les chefs des corporations de maintenir dans l’ordre tous les individus placés sous leur dépendance. Enfin, il invite ceux qui ont des armes et qui ne sont pas classés dans les districts, de les porter sur-le-champ dans les corps de la milice parisienne.
Les hommes auxquels des armes avaient été promises la veille par le prévôt des marchands, exigent qu’on leur en délivre; ils s’abandonnent à des clameurs furieuses et à d’effrayantes menaces. Pour les satisfaire, le comité permanent arrête que le procureur de la ville sera invité à se transporter sur-le-champ à l’hôtel des Invalides pour y demander les armes de toute espèce qui pourront s’y trouver, et les apporter à l’Hôtel-de-Ville.
Pendant que cet ordre est mis à exécution, une foule effrayée vient annoncer que le régiment Royal-Allemand s’est mis en ordre de bataille à la barrière du Trône. Une autre foule non moins effrayée arrive en poussant des cris, et assure que les régiments Royal-Allemand et Royal-Cravate s’avancent dans le faubourg St.-Antoine; qu’ils massacrent tout ce qu’ils rencontrent sans distinction d’âge ni de sexe; qu’ils placent des canons dans les rues; que la rue Charonne est remplie de soldats et de carnage, et que le faubourg Saint-Antoine est menacé d’une destruction totale. Une troisième foule arrive et assure que les régiments placés à Saint-Denis se sont avancés jusqu’à la Chapelle, et qu’ils vont entrer dans le faubourg.
Sur ces nouvelles, le comité permanent ordonne que, dans chaque district, on sonne le tocsin; qu’on dépave les rues; qu’on creuse des fossés; qu’on forme des barricades; qu’on oppose enfin à l’entrée des troupes tous les obstacles que le zèle et le patriotisme sont capables d’inventer et de mettre en usage. En même temps il fait assembler le plus grand nombre possible de gardes-françaises et de citoyens armés, pour combattre les troupes. Tous ces ordres sont exécutés.
Le comité permanent, avant que d’ordonner ces mesures, avait envoyé des courriers dans les faubourgs pour savoir d’une manière exacte ce qui s’y passait, Ces courriers reviennent bientôt après. Ils annoncent qu’à la vérité le régiment Royal-Allemand est monté à cheval et s’est avancé jusqu’à la barrière, mais qu’il n’a pas encore pénétré dans le faubourg, et que les régiments placés à Saint-Denis ne sont pas arrivés à la Chapelle.
Tandis que les régiments campés aux environs de Paris semblent disposés à assiéger la population, des multitudes de soldats de divers régiments désertent leurs corps avec armes et bagages. Ils se présentent aux barrières, déclarent qu’ils veulent faire cause commune avec la nation, et viennent offrir leurs services à l’Hôtel-de-Ville. Ces soldats sont répartis dans les gardes bourgeoises de manière que les citoyens n’aient rien à craindre de leurs dispositions.
Plusieurs personnes viennent annoncer que le faubourg Saint-Antoine est menacé d’un nouveau danger: déjà des hussards s’y sont présentés; et le gouverneur de la Bastille a placé ses canons de manière à foudroyer les habitants. Le comité permanent envoie sur-le-champ plusieurs officiers vers ce gouverneur pour l’engager à faire retirer ses canons, et pour lui assurer que, s’il donne sa parole de ne commettre aucune hostilité contre la ville, aucune agression ne sera dirigée ni contre lui ni contre la forteresse qu’il commande.
Plusieurs officiers supérieurs viennent offrir leurs services au comité permanent qui les accepte. Quelques personnes font des offres pécuniaires qui sont également acceptées.
Afin de ne pas être pris à l’improviste et de correspondre facilement avec les citoyens, le comité permanent ordonne que les soixante districts continueront de Rassembler en armes dans les églises où ils se sont formés; que tous les matins ils enverront d’ordonnance six hommes armés à l’Hôtel-de-Ville, et que tous les ordres seront envoyés aux districts par un de ces hommes d’ordonnance.
Le procureur de la ville s’était rendu à l’hôtel des Invalides, accompagné d’une foule immense, pour obtenir des armes. En y arrivant, il expose sa demande au gouverneur; celui-ci répond qu’instruit dès la veille de la réquisition qui devait lui être faite, il a déjà sollicité l’autorisation d’y déférer, et qu’il espère avoir une réponse dans demi-heure. La foule paraît désignée à attendre un moment; mais un individu fait observer que les dangers qui environnent la capitale ne permettent aucun retard: il faut, dit-il, que l’activité supplée au défaut de temps. A ces mots une foule d’hommes se précipitent dans les fossés, désarment les sentinelles, s’emparent des canons, et y attèlent les premiers chevaux qui se rencontrent. D’autres pénètrent dans l’intérieur, trouvent un dépôt de trente mille fusils, et ils sont livrés au pillage .
Les craintes qu’inspirait aux habitants du faubourg Saint-Antoine l’artillerie de la Bastille, avaient assemblé autour de cette forteresse une grande partie de la population armée. Les députés du comité permanent y avaient été introduits, et ils avaient obtenu du gouverneur la promesse qu’il ne tirerait pas sur le peuple, s’il n’était pas lui-même attaqué. Ces députés avaient déjà fait leur rapport, et le comité allait proclamer la promesse du gouverneur, quand tout-à-coup un coup de canon se fait entendre, A l’instant, une foule prodigieuse se précipite sur la place de l’Hôtel-de-Ville, en criant à la trahison. Un moment après on apporte un soldat des gardes-françaises expirant sur un cadre, et l’on amène, un homme blessé au bras par les coups de fusil tirés de la Bastille. On annonce en même temps que quinze ou vingt blessés ont été déposés dans une maison de la rue de la Cerisaye.
Le comité permanent s’occupe aussitôt de prévenir l’effusion du sang; il envoie une seconde députation au gouverneur pour l’inviter à ne pas tourner contre le peuple des armes qui devaient être employées à sa défense. Les députés sont chargés de lui demander s’il est disposé à recevoir dans la place les troupes de la milice parisienne qui la garderont de concert avec les troupes qui s’y trou vent, et qui seront aux ordres de la ville. Cette députation parvient à faire cesser le feu des assiégeants; et fait divers signaux pour déterminer la garnison à suspendre les hostilités. Soit qu’elle reste inaperçue ou que le gouverneur ne veuille point d’accommodement, le feu continue, et les députés voient tomber plusieurs personnes à leurs côtés. Les citoyens se montrent alors saisis d’indignation, et demandent à grands cris la destruction de cette horrible prison, et la mort du gouverneur,
Les membres du comité permanent, observant qu’ils ont envoyé une députation sans lui avoir remis aucun signe pour se faire reconnaître, se hâtent d’en envoyer une troisième, avant que la seconde soit de retour, et ils la font accompagner du drapeau de la ville et d’un tambour. Arrivés sur le lieu du combat, les parlementaires arborent leur drapeau, et bientôt après ils voient sur la plate-forme de la Bastille un pavillon blanc, et les soldats se montrent avec leurs fusils renverses. Les parlementaires invitent alors le peuple à se retirer, et la retraite commençait à s’effectuer, lorsque tout-à-coup les canonniers de la garnison pointent une pièce de canon sur le peuple, une charge de mousqueterie tue trois personnes à leurs pieds, une balle déchire l’épaulette d’un des parlementaires, et une autre perce le chapeau d’un citoyen auquel il parlait. Dès ce moment, la fureur populaire ne connaît plus de bornes. Un des parlementaires veut faire retirer la foule qui s’expose à périr inutilement: Non, non, s’écrie-t-on de toutes parts, nos cadavres serviront à combler les fossés. Cependant les soldats des gardes-françaises, avec les pièces d’artillerie enlevées aux Invalides arrivent, suivis de milices bourgeoises commandées par Hullin, et la place est emportée. Le nombre des assaillants restés sur place est de quatre-vingt-trois; quinze meurent des suites de leurs blessures; treize sont estropiés, et soixante blessés.
Les vainqueurs veulent sauver les soldats faits prisonniers; mais ils ne peuvent les soustraire tous à la vengeance de la multitude: le gouverneur est décapité , quatre officiers sont tués avant que d’être arrivés à l’Hôtel-de-Ville, un soldat invalide est blessé à mort, deux avaient été pendus pendant l’action. Cependant le plus grand nombre, parmi lesquels se trouvaient plusieurs Suisses, sont sauvés par les gardes-françaises ou par les milices bourgeoises. Un officier demande grace pour les prisonniers, et à l’instant les mots grâce! grâce! sont répétés par la multitude qui exigeait leur supplice. Ou leur fait prêter serment d’être fidèles à la nation et de défendre la liberté publique, et la réconciliation est opérée .
La prise de la Bastille fournit de nouvelles munitions. On en fait enlever les poudres et on les transporte à l’Hôtel-de-Ville, sous la garde de l’abbé Lefebvre. Toute l’argenterie enfermée dans cette forteresse est enlevée et fidèlement rapportée. Les vainqueurs veulent la faire accepter à M. Elle, qui a commandé la garde-française; ce sont, disent-ils, les plus riches dépouilles de l’ennemi vaincu. Il refuse avec fermeté : ces dépouilles ne leur appartiennent point; le patriotisme, jaloux de gloire et d’honneur, rougirait d’une récompense pécuniaire. On remarque parmi les trophées enlevés à l’ennemi le règlement de la Bastille, porté au bout d’une baïonnette. et des prisonniers d’État, dont quelques-uns ont perdu la raison au fond des cachots.
On a vu que le prévôt des marchands avait promis de livrer douze mille fusils; qu’il était arrivé à l’Hôtel-de-Ville plusieurs caisses étiquetées artillerie, et que ces caisses ne renfermaient que du vieux linge et des bouts de chandelle. Le peuple ayant persisté à demander des armes, le prévôt des marchands avait donné une autorisation écrite d’aller en prendre dans la maison des Chartreux On s’était rendu en foule dans cette maison, mais aucune arme n’y avait été trouvée. Il avait de plus donné un ordre d’aller prendre des munitions à l’Arsenal, et cet ordre n’avait rien produit. Ces faits avaient excité contre lui des accusations de trahison; le peuple s’était cependant contenu tant qu’il n’avait été l’objet d’aucune attaque de la part des troupes. Mais à l’instant où l’artillerie de la Bastille commença à jouer, la fureur populaire n’eut plus de bornes: une multitude armée se rend à l’Hôtel-de-Ville, s’empare de sa personne, et veut l’emmener au Palais-Royal pour lui faire rendre compte de sa conduite; mais tandis qu’on l’entraîne, un coup de pistolet part et lui donne la mort.
Pendant que ces événements se passaient à Paris, l’assemblée nationale insistait à Versailles sur la nécessité d’éloigner les troupes, et demandait vainement au roi la formation des gardes bourgeoises. Le bruit s’était répandu que Paris était en insurrection et que le peuple marchait sur Versailles. On disait que les troupes de Sèvres avaient ordre d’arrêter son passage, et l’on croyait entendre le canon. «Le moindre bruit, dit Bailly, était de l’artillerie. Nous portions l’oreille à terre pour entendre mieux. Les esprits étaient continuellement tendus, et les alarmes sans cesse renaissantes. On venait dire que le roi partirait dans la nuit; et en effet, on assurait qu’une voiture était attelée tous les soirs. Les gardes-du-corps, depuis quelques jours, ne quittaient pas leurs bottes. Les gardes-françaises, qui paraissaient nous être trop attachées, allaient être renvoyées dès le soir même. Il paraissait donc que le roi, en partant, nous laissait sous la garde et à la merci de plusieurs régiments suisses et allemands campés à l’Orangerie. Si ces bruits étaient fondés, ils cachaient quelque grand dessein, quelque projet désastreux; ils étaient appuyés par un fait dont nous étions sûrs.»
Tel était à Versailles l’état des esprits, lorsqu’une députation du comité permanent des électeurs de Paris, partie pendant l’attaque de la Bastille, vint exposer à l’assemblée nationale l’état dans lequel se trouvait la capitale, les malheurs ou les crimes qui déjà y étaient arrivés, et les résultats qu’on avait obtenus de la formation spontanée de la garde bourgeoise. M. de La Fayette, vice-président de l’assemblée nationale, répondit aux députés des électeurs que cette assemblée, pénétrée des malheurs publics, n’avait cessé de s’occuper, nuit et jour, des moyens de les écarter; que, dans ce moment, le président, à la tête d’une députation nombreuse, était chez le roi, et lui portait les instances les plus vives pour l’éloignement des troupes. Il invita les députés des électeurs à rester dans l’assemblée pour entendre le rapport qui allait lui être fait.
Le roi, qui ignorait encore la plupart des événements qui venaient d’avoir lieu, répondit qu’il s’était sans cesse occupé de toutes les mesures propres à rétablir la tranquillité dans Paris; qu’il avait donné ordre au prévôt des marchands et aux officiers municipaux de se rendre à Versailles pour concerter avec eux les dispositions nécessaires; qu’instruit de la formation d’une garde bourgeoise, il avait donné des ordres à des officiers généraux de se mettre à la tête de cette garde, afin de l’aider de leur expérience, et seconder le zèle des bons citoyens; enfin, qu’il avait également ordonné que les troupes campées au Champ-de-Mars s’écartassent de Paris.
On a observé, qu’on n’avait jamais eu connaissance à l’Hôtel-de-Ville de cet ordre, adressé par le roi au prévôt des marchands et aux échevins, et il n’en est fait aucune mention dans les procès-verbaux des électeurs. On avait été peu satisfait de l’ordre prétendu donné à des officiers-généraux de se mettre à la tête des gardes bourgeoises. M. de La Fayette dit à ce sujet aux députés des électeurs que, si les habitants de Paris ne voulaient se porter que là où ils seraient appelés par leurs intérêts, ils feraient bien de nommer eux-mêmes leurs officiers. Cette observation fut communiquée au comité permanent, et elle ne fut pas perdue.
Dans la même journée, l’assemblée des électeurs, présidée par M. Moreau de Saint-Méry, reçut la demande d’un passeport par un député qui voulait se rendre à son poste. Nous vous prions, lui dit le président, de rendre compte à l’assemblée nationale de ce que vous avec vu, de lui dire que nous faisons tout ce que nous pouvons pour maintenir l’ordre, et que nous comptons sur son secours et son autorité pour y parvenir d’une manière efficace. Vous voudrez bien la prier de notre part de se joindre à nous, pour supplier sa majesté de faire revivre ici son autorité, en n’employant d’autre arme que l’amour des peuples: cette arme suffit, et toutes les autres seraient inutiles.
Le lendemain de la prise de la Bastille, les électeurs forment deux comités, l’un pour les subsistances, l’autre pour la police. Dans la même journée, ils reçoivent une nombreuse députation de l’assemblée nationale. M. de La Fayette, portant la parole, félicite l’assemblée des électeurs et tous les citoyens de Paris de la liberté qu’ils ont conquise par leur courage, de la paix et du bonheur dont ils ne seront redevables qu’à la justice d’un monarque bienfaisant et détrompé.
Il dit que l’assemblée nationale reconnaît avec plaisir que la France entière doit la constitution qui va assurer sa félicité aux grands efforts que les Parisiens, viennent de faire pour la liberté publique.
Enfin, il ajoute que le roi, après avoir acquis la connaissance de tout ce qui venait de se passer dans la capitale, s’est rendu sans gardes, et accompagné seulement dé Monsieur et de M. le comte d’Artois, dans le sein de l’assemblée nationale; qu’il s’est montré plein de confiance dans la représentation nationale; qu’il leur a annoncé qu’il a donné des ordres aux troupes de s’éloigner de Paris et de Versailles, et qu’il les a autorisés et même invités à faire connaître ses dispositions à la capitale.
Un des membres de la députation annonce ensuite que le roi confirme et autorise le rétablissement de la milice bourgeoise. Mais un troisième, en parlant des gardes-françaises, ayant prononcé le mot de pardon, excite un murmure général. Un soldat prend alors la parole: il dit qu’il ne veut point de pardon; qu’il n’en a pas besoin; qu’en servant la nation, il a entendu servir le roi, et que ses intentions, aujourd’hui manifestées, prouvent assez à toute la France qu’eux seuls peut-être ont été véritablement fidèles au roi et à la patrie .
L’archevêque de Paris, membre de la députation, exhorte tous les habitants à la paix, et il propose qu’avant de se séparer l’assemblée tout entière se rende à l’église métropolitaine pour y rendre grâces à la Divinité par un Te Deum solennel.
Au moment où les députés de l’assemblée nationale se disposent à sortir, un électeur ayant proposé de nommer un commandant général de la milice parisienne, M. de La Fayette est élu par acclamations. Dans une précédente séance, au moment où l’on s’occupait de cette nomination, un électeur s’était borné à montrer du doigt le buste du général La Fayette qui avait été donné à la ville de Paris par l’État de Virginie, et cette indication avait été unanimement accueillie; mais la rapidité des événements avait empêché qu’on n’y donnât suite. M. de La Fayette, ayant accepté sa nomination avec des signes de respect et de reconnaissance, tire son épée et fait serment de sacrifier sa vie à la conservation de la liberté dont on lui confiait la défense.
Au même instant, Bailly est proclamé prévôt des marchands; mais une voix s’écria: Point de prévôt des marchands, maire de Paris. En effet il est nommé par acclamation MAIRE DE PARIS.
Il n’existe dans l’histoire aucune révolution aussi remarquable et aussi féconde en conséquences que celle dont nous venons d’être témoins. Une population de six ou sept cent mille ames, étrangère à toute habitude de la liberté et qui n’a jamais connu d’autre autorité que celle de la police, de la force armée ou des cours judiciaires, est divisée par ordonnance en soixante fractions. On lui ordonne de nommer un certain nombre de personnes qui choisiront elles-mêmes une vingtaine de députés, et leur donneront les instructions qu’elles croiront favorables aux intérêts publics. Ces ordres sont exécutés; mais l’assemblée des électeurs, sans autre dessein que de continuer ses instructions à ses députés, continue de se réunir. Dans ce moment, on annonce que la sécurité publique est menacée par quelques centaines de brigands qu’on a introduits dans Paris, et que le gouvernement veut revenir sur les mesures qu’il a prises. A l’instant, cette assemblée de bourgeois qui n’a pas eu d’autre mission que de nommer quelques députés, se trouve investie de l’autorité souveraine, sans réfléchir si elle reprend un pouvoir légitime, ou si elle commet une usurpation: toutes les anciennes autorités sont anéanties, sans qu’il leur vienne dans l’esprit de se défendre; le lieutenant de police abdique ses fonctions, les espions se cachent, l’intendant disparaît, les cours de justice sont oubliées, les ministres gardent le silence, la force armée chargée de la garde de la ville se rallie au nouveau pouvoir.
L’autorité royale, qui ne se fait plus sentir dans l’intérieur de la ville, paraît encore pleine de vie à la distance de quelques lieues; elle commande à de nombreuses armées qui sont d’autant plus redoutables, qu’elles sont pour la plupart étrangères au pays. Elle fait donc avancer ces armées, soutenues. par une artillerie formidable; et déjà elles cernent de toutes parts une multitude dépourvue d’armes et complètement étrangère aux manœuvres militaires. Aussitôt, cette assemblée de marchands, de littérateurs, d’avocats, de médecins, se transforme en une assemblée de législateurs; elle organise la force armée, avant même que d’avoir des armes; elle établit, sous le nom de comité permanent, un pouvoir exécutif; elle ordonne que tous les citoyens se rassemblent dans leurs districts; et une ville, où le pouvoir royal était naguère sans bornes, se trouve ainsi transformée en une grande république, sans que personne ait formé le dessein de porter atteinte à la royauté.
En même temps que la population s’organise comme par instinct, la présence du danger excite les citoyens à se procurer des armes et des munitions. Des hommes obscurs, de simples ouvriers, de vieux soldats qui n’aspirent à aucun grade, et pour lesquels tous les régimes devraient paraître égaux, veillent à l’intérêt public avec autant de zèle que les citoyens les plus éclairés. Ils découvrent des barils de poudre et de salpêtre, et les amènent aux hommes qui forment le nouveau gouvernement et qui paraissent ne pas douter qu’ils gouvernent. D’autres vont enlever des canons à de vieux soldats; ils découvrent un vaste magasin d’armes et se distribuent trente mille fusils, sans autre dessein que de les employer à la défense publique. D’autres encore s’occupent à faire des piques, et dans l’espace d’un jour et demi, ils en ont fabriqué cinquante mille. Quelques individus annoncent que des soldats s’avancent dans les faubourgs et qu’ils y commettent des violences: aussitôt on dépave les rues, on creuse des fossés, on établit des barricades, et pas une seule personne ne propose de se soumettre: Paris sera libre, ou il s’ensevelira sous ses ruines.
Il existe au sein de la ville une forteresse qui paraît imprenable, qui menace un des quartiers les plus populeux, et qui est occupée par une garnison qu’on suspecte. On exige qu’elle soit livrée et placée sous le pouvoir des citoyens; le gouverneur refuse, et tandis que les magistrats négocient pour l’obtenir, la foule impatiente s’y porte avec fureur, s’expose aux feux de la mousqueterie et de la mitraille, l’emporte d’assaut et s’y établit.
Au milieu de cette agitation, on passe alternativement d’un extrême à l’autre: on crie vengeance ou l’on demande grâce, on frappe son ennemi ou l’on se dévoue pour le sauver, on crie à la trahison, ou l’on se livre à une aveugle confiance; toutes les passions se déchaînent, la cupidité est la seule qui n’oserait se montrer; le pauvre qui n’a que son arme se croirait avili si l’on pouvait supposer qu’il a fait quelque chose pour de l’argent .
Les hommes qui s’imaginent qu’il n’existe dans les nations aucun principe d’action ni de vie, et qui veulent trouver les causes de tous leurs mouvements dans des rois, des princes ou des ministres, ont supposé que la population parisienne avait été soulevée par une influence qui lui était étrangère. Mais où se trouvait cette influence, et en quoi consistait-elle? Ici, nous voyons agir la population tout entière dans le même sens. Ce n’est pas l’assemblée qui excite les citoyens; elle les retient au contraire, et souvent elle s’entend accuser de trahison, parce que ses opinions sont moins prononcées et ses mesures moins rapides que ne le désirent les citoyens: c’est par eux qu’elle a été produite, et c’est à eux qu’elle obéit. On peut sans doute avec de l’or produire quelques mouvements parmi des misérables; mais ce n’est pas avec de l’or que l’on soulève une population industrieuse, riche et éclairée; ce n’est pas avec de l’or qu’on soulève depuis les artisans les plus pauvres, jusqu’aux plus riches capitalistes, depuis les hommes qui ne savent pas lire, jusque ceux qui ont consacré leur vie à la culture des sciences; ce n’est pas avec de l’or que l’on détermine une ville de près de sept cent mille ames à braver les calamités les plus effroyables pour repousser la tyrannie militaire.
Il est un phénomène qui n’est guère moins étonnant que l’insurrection des habitants de Paris: c’est l’indifférence apparente de la cour et l’inaction des troupes, pendant que la population délibère, s’organise, et prend les armes. Certes, on ne peut pas douter qu’il n’ait été dans l’intention de la cour de prévenir la révolution aussitôt qu’elle l’a vu paraître; le renvoi de M.Necker et de ses collègues, l’appel de nombreux régiments autour dé Versailles et de Paris, le refus d’autoriser les gardes bourgeoises, les lettres saisies, les révélations faites dans divers mémoires, rendent cette vérité incontestable. Cependant, à peine les troupes sont campées aux environs de Paris qu’elles semblent paralysées, et que le gouvernement paraît frappé de mort! Une multitude désarmée, se porte à l’hôtel des Invalides, pour s’emparer des canons et de trente mille fusils qui s’y prouvent, et nonseulement ces vieux soldats se laissent désarmer sans défense, mais le régiment campé au Champ-de-Mars ne vient pas les protéger. Des régiments de cavalerie sont campés devant la barrière du Trône, des coups de canon leur annoncent que la Bastille est assiégée, et ils ne viennent pas au secours des assiégés, auxquels on a donné l’ordre de résister jusqu’à la dernière extrémité. L’influence secrète qu’on suppose avoir mis les Parisiens en mouvement s’était-elle étendue sur les troupes et sur le gouvernement lui-même?
Un seul fait explique cette immobilité : l’esprit qui régnait dans la population régnait aussi dans l’esprit des soldats français. On s’en aperçut aussitôt qu’ils furent aux portes de Paris. Si on avait tenté de les faire agir, ils auraient suivi l’exemple des gardes-françaises. Le gouvernement se serait alors trouvé réduit à n’avoir pour appui que des régiments allemands et suisses, et si le combat se fût engagé, il est aisé de voir quelle en eût été l’issue .
Les hommes qui sont en possession du pouvoir ne s’aperçoivent d’une révolution que lorsque le résultat matériel en est accompli; ce n’est même qu’à compter de cette époque qu’elle date à nos yeux, parce que ce n’est qu’alors que nous en avons une preuve incontestable. Mais, avant que de se manifester par des faits extérieurs, il faut qu’elle s’opère dans les esprits; et quand elle est complète dans les idées, on peut en suspendre plus ou moins la manifestation; mais le résultat en est infaillible. Les mesures qu’on prend pour l’arrêtée ou pour la faire rétrograder, ne servent qu’à la rendre plus complète et plus irrésistible au moment où elle se déclare. Que les hommes qui sont investis aujourd’hui de l’autorité publique examinent quelle est leur marche, qu’ils la comparent à ce qui se passe dans les esprits, et qu’ils nous disent ensuite quel est l’avenir qu’ils préparent à leur pays, et au prince qui les a honorés de sa confiance. Louis XVI n’était pas un mauvais prince; les ministres de son temps valaient bien ceux du nôtre, et la population d’aujourd’hui n’est ni plus lâche ni plus ignorante que celle de la fin du dix-huitième siècle. Si elle est plus paisible, c’est qu’elle se croit moins asservie; mais on ferait un mauvais calcul si l’on s’imaginait que, pour augmenter sa docilité , il faut accroître sa servitude.
DEUXIÈME ÉPOQUE.
Table des matières
État de Paris après la prise de la Bastille. — La garde bourgeoise prend le titre de garde nationale parisienne. — Voyage du roi à Paris. — Sa réception par la population armée. — Cocarde de l’insurrection. — Meurtre de Foulon et de Berthier. — Démission du commandant général de la garde nationale. — Il reprend ses fonctions. — La cocarde tricolore remplace celle de l’insurrection. — Nouvelle organisation de la garde nationale parisienne. — Cette garde sauve la famille royale au 6 octobre. — Le commandant général de la garde nationale sollicite et obtient la publicité de la procédure et la liberté de la défense pour les accusés. — Des gardes nationaux découvrent et désarment les chevaliers du poignard. — Confédération de toutes les gardes nationales de France.
Lorsqu’une population nombreuse a été soulevée tout entière, et que le besoin de sa conservation l’a mise sous les armes, il est difficile qu’elle tombe subitement dans le calme, et que chacun des individus dont elle se compose, restant toujours maître de lui-même, conserve dans toutes les occasions l’empire de sa raison. Les hommes mêmes qui ont montré le plus de courage dans la chaleur du combat, ne voient pas sans quelque effroi, quand le péril est passé, les dangers auxquels ils se sont exposés, ou qu’ils ont fait courir à leurs amis ou à leurs familles. Ils peuvent pardonner sincèrement, pourvu qu’on ne les menace pas de nouveau; mais s’ils ont quelques raisons de croire qu’ils vont être exposés aux mêmes périls, ils sont très-disposés à se montrer terribles. Ils y sont portés et par les sentiments de vengeance qui se rallument, et par la terreur que leur inspirent les dangers qu’ils ont courus et auxquels ils ne veulent plus s’exposer. Nous ne devons donc pas être surpris si nous trouvons quelques hommes soupçonneux et prompts à frapper les individus qu’ils considèrent comme leurs ennemis, et si les chefs de la milice sont obligés de mettre un frein à des vengeances populaires .
On aurait quelque peine à s’expliquer les événements qui vont suivre la prise de la Bastille, si on ne se faisait pas des idées exactes de l’état dans lequel se trouva la population de Paris, à compter du moment où elle s’insurgea pour veiller elle-même à sa propre conservation, jusqu’au moment où elle fut organisée: qu’on se figure, dit un écrivain contemporain, la population immense de la ville et des villages environnants, dans la première chaleur qu’augmentaient les intrigues des divers partis, armée de tout ce qui s’était rencontré sous sa main, accrue de six mille soldats patriotes qui avaient quitté les drapeaux de l’armée royaliste pour se réunir aux citoyens de la capitale, de quatre à cinq cents gardes-suisses, et six bataillons de gardes-françaises, sans officiers; la ville et les alentours destitués à dessein de provisions et de moyens de s’en procurer; toute l’autorité, toutes les ressources de l’ancien gouvernement détruites; les tribunaux, les magistrats, les agents de l’ancien régime, haïs, soupçonnés et presque tous malveillants; la grande majorité des ecclésiastiques contraire à la révolution; les instruments de l’ancienne police excités et intéressés à tout confondre pour rétablir leur despotisme et leurs places; les aristocrates poussant au désordre pour se venger et pour se rendre nécessaires; les orléanistes y poussant de leur côté avec plus de fureur encore pour détruire tout ce qui s’opposait à leurs projets; tous ayant à leur disposition et remuant à leur gré plus de trente mille étrangers ou gens sans aveu qui attendaient le signal du pillage, et l’on aura une faible idée du spectacle que Paris présentait; et pour diriger tous les éléments confus et agités, pour les animer à la liberté , et en même temps les contenir dans ces bornes de l’ordre public, il n’y avait encore ni organisation civile, ni organisation militaire, ni instruction préparatoire qui pût guider ce peuple que le despotisme s’était plu à corrompre; il n’y avait ni lois nationales, ni-formes juridiques indiquées pour les procédures. Le maintien de la chose publique n’était appuyé que sur une foule armée et délibérante dans chacun des soixante districts et à l’Hôtel-de-Ville; que sur des électeurs qui, sans autre droit que le patriotisme, avaient heureusement saisi les rênes de l’administration; que sur des chefs chargés comme eux par acclamation de veiller à tout. dont la personne était aimée, respectée, quoique leur visage fût inconnu à l’immense majorité de cette multitude dont la totalité n’obéissait que par confiance .
Les milices parisiennes encore inorganisées, après s’être rendues maîtresses de la Bastille, en avaient pris possession au nom de la ville de Paris. Mais convenait-il de garder cette place qui avait si long-temps servi de prison d’État, ou fallait-il la détruire? Cette question fut agitée le 16 juillet par le comité permanent des électeurs, en présence de plusieurs députés de l’assemblée nationale et de M. de La Fayette, commandant général de la milice parisienne. Il fut résolu à l’unanimité que cette forteresse serait démolie jusque dans ses fondements. Mais au moment de la signature de l’arrêté, on se demande s’il convenait de le faire signer par M. de La Fayette. Il fut décidé que l’autorité du commandant général des milices se bornait à faire exécuter les ordres de l’autorité civile, et qu’en conséquence il ne devait que faire exécuter l’ordre de démolition. Cet ordre fut proclamé par les trompettes dans tous les carrefours de Paris, au nom du commandant général et en présence des députés de plusieurs districts.
Dans la même séance M. de La Fayette exposa qu’il était urgent d’organiser la milice parisienne et de la soumettre à un règlement stable et régulier; que cette réunion de citoyens armés, déjà célèbres par leur courage, si elle restait sans ordre et sans discipline, guidée par la seule impression du moment, serait exposée à perdre le fruit de ses efforts par la confusion de ses mouvements, et qu’elle pourrait même sans le vouloir renfermer dans son sein des semences de trouble et de division.
Il ajouta que toutes les communes de France se proposeraient probablement, à l’exemple de Paris, de confier leur défense intérieure à un corps de citoyens armés, et qu’il désirait que la ville de Paris donnât la première le titre qui convenait à ces troupes citoyennes, armées pour la défense de la constitution nationale; que le titre le plus convenable lui paraissait être GARDE NATIONALE, en y joignant le nom de chaque villa à laquelle la garde serait attachée, et par exemple pour Paris, GARDE NATIONALE DE PARIS; enfin, que l’organisation de ce corps militaire, qui serait nommé Garde nationale de Paris, ne lui semblait légale et possible que sur un plan qui serait étudié et concerté avec lui, par les députés de tous les districts, qui apporteraient et réuniraient à l’Hôtel-de-Ville le vœu sérierai de la commune.
Sur ces propositions, l’assemblée arrêta que le corps militaire auquel seraient confiées la garde et la tranquillité de la ville, serait désormais nommé GARDE NATIONALE DE PARIS, et que chaque district serait invité à députer à l’Hôtel-de-Ville une personne chargée de sa confiance, pour concourir avec M. de La Fayette à la confection d’un travail qui établirait l’organisation et le régime de ce corps militaire et citoyen.
Immédiatement après la prise de la Bastille, beaucoup de personnes avaient manifesté le désir de voir le roi à Paris, et ce voyage avait été résolu à Versailles; il fut décidé qu’il y viendrait le 17 juillet. La garde nationale commandée par M. de La Fayette n’avait encore reçu aucune organisation. Aussitôt qu’on fut instruit que le roi allait arriver, Paris se mit sous les armes pour le recevoir; environ deux cent mille hommes armés de fusils, d’épées, de sabres, de piques, de lames, de faux et d’autres armes, se forment en haie, sur quatre ou cinq rangs de file, depuis l’Hôtel de-Ville jusqu’à la barrière de la Conférence. On voyait dans cette foule des capucins et d’autres moines portant sur l’épaule l’épée ou le mousquet, des femmes et même de jeunes filles d’un rang honnête ayant également des armes. Derrière les hommes armés était une multitude de femmes, d’enfans, de vieillards; toutes les fenêtres étaient garnies; les toits même étaient couverts de spectateurs. La subordination et le bon ordre furent tels, que, suivant le procès verbal des électeurs un signe de M. de La Fayette suffisait pour exécuter sans tumulte le plus grand mouvement. La population n’avait qu’une ame, n’était mue que par une pensée.
C’est à travers cette armée qui présentait un spectacle tout à la fois bizarre et terrible, que le roi, accompagné d’une nombreuse députation de l’assemblée nationale, arriva jusqu’à l’Hôtel-de-Ville. Bailly, qui était allé à sa rencontre en qualité de maire pour lui présenter les clefs de la ville, fit un discours dont les premières phrases firent une impression profonde sur les personnes de la cour qui accompagnaient le monarque. «J’apporte à Votre Majesté, dit-il, les clefs de sa bonne ville de Paris. Ce sont les mêmes qui ont été présentées à Henri IV; il avait reconquis son peuple; ici c’est le peuple qui a reconquis son roi.» En effet, ici le peuple se montrait vainqueur, et la cour, marchant à la suite de l’artillerie qui avait battu la Bastille, s’avouait vaincue. Bailly n’avait innocemment voulu faire qu’une phrase académique; mais ses paroles pénétrèrent jusqu’au fond de l’ame des vaincus.
Dans le long trajet que le cortége eut à parcourir, quelques rares acclamations se firent entendre; mais la population né présenta partout qu’un aspect froid et sévère. Arrivé devant l’Hôtel-de-Ville, le roi reçut des mains de Bailly la cocarde de la ville, qui était devenue le signe de l’insurrection; il l’accepta, la mit sur son chapeau, et se montra ainsi à la fenêtre. Cette déférence, qui semblait une approbation de la conduite des citoyens, fut reçue par des applaudissements universels, qui ne cessèrent que quand le roi eut repassé les barrières. Dans l’Hôtel-de-Ville, des discours furent prononcés par diverses autorités: tous les orateurs firent des protestations d’amour, de dévouement, d’admiration, de reconnaissance. Mais on voit par l’exagération et l’emphase des paroles que la magie du pouvoir avait disparu: le roi n’était plus qu’un homme, plein de bonté sans doute mais semblable du reste à tous les autres, et n’ayant par lui-même aucune puissance. Ces philosophes, ces académiciens, ces administrateurs qui parlent froidement d’enthousiasme, de tendresse et de larmes, ressemblent à ces prêtres dont la ferveur et la foi sont éteintes, et qui, pour soutenir un culte qu’ils jugent nécessaire, cherchent de bonne foi à se faire illusion par l’exagération de leurs discours: on traite déjà la royauté comme la religion; on en veut une pour le peuple.
Après avoir entendu tous ces discours, le roi répondit d’une manière aussi juste que ferme: «Je suis très-satisfait; j’approuve l’établissement de la garde bourgeoise; mais la meilleure manière de me prouver votre attachement, est de rétablir la tranquillité, et de remettre entre les mains de la justice ordinaire les malfaiteurs qui seront arrêtés. M. Bailly, instruisez l’assemblée de mes intentions. Je suis bien aise que vous soyez maire, et que M. de La Fayette soit commandant général.» En arrivant à sa voiture, le roi, ayant rencontré M. de La Fayette, lui dit qu’il le cherchait pour lui dire qu’il confirmait sa nomination à la place de commandant général. Il reprit la route de Versailles et y arriva à travers la foule qui avait formé la haie des deux côtés de son passage. Les chevaux, les panneaux et jusqu’à l’impériale de sa voiture étaient couverts de cocardes de l’insurrection.
M. de La Fayette avait été nommé par acclamations de l’assemblée des électeurs, commandant-général de la garde nationale, et sa nomination avait été confirmée par le roi; mais cette nomination lui parut manquer de régularité ; il se présenta devant les électeurs pour en faire l’observation; il dit qu’il ne pourrait se considérer comme véritablement investi de l’autorité nécessaire pour exercer, avec succès et tranquillité de conscience, les fonctions dont on l’avait honoré, qu’autant que le plus grand nombre des citoyens de la capitale s’expliqueraient d’une manière favorable sur son élection; il désira en conséquence que l’assemblée prît les moyens les plus sûrs et les plus prompts pour connaître le vœu du peuple sur la nomination, et sur la composition désormais nécessaire de l’administration municipale, civile et militaire. Bailly fit une observation et une demande semblables pour ses fonctions de maire.
L’assemblée, reconnaissant la justesse des principes sur lesquels ces demandes étaient formées, arrêta que tous les districts seraient invités à délibérer en assemblée générale sur le choix fait de M. Bailly, pour la place de maire de la ville de Paris, et sur le choix fait de M. de La Fayette, pour la place de commandant-général de la garde nationale parisienne, et à faire parvenir à l’un et à l’autre le résultat de ces délibérations.
L’observation faite par M. de La Fayette relativement à sa nomination à la place de commandant général de la garde nationale parisienne, porta tout-à-côup l’attention de l’assemblée des électeurs sur l’origine de leurs fonctions, et comme s’ils étaient frappés par un trait de lumière, il s’aperçurent pour la première fois qu’ils exerçaient des pouvoirs que personne ne leur avait délégués. En conséquence, on proposa que tous les membres remissent leurs pouvoirs aux districts qui les avaient élus, et qui nommeraient des représentants de la commune, toutes choses restant provisoirement dans l’état où elles se trouvent.
Sur cette observation, l’assemblée des électeurs arrêta à l’unanimité que les soixante districts seraient convoqués et assemblés dans la forme prescrite par le réglement qui avait fixé leur première réunion, et que tous les citoyen s de la commune, y compris les ecclésiastiques et les nobles, en feraient partie; qu’ils nommeraient des députés chargés de former le corps municipal; que ces députés seraient autorisés à régler la formation de l’administration municipale, et à faire exécuter dans la ville et les faubourgs tous les réglements civils et militaires qui émaneraient de l’assemblée des représentants de la commune; enfin qu’ils manifesteraient leur vœu sur la nomination de Bailly, comme maire, et de La Fayette, comme commandant général de la garde nationale. L’assemblée ordonna en même temps que le comité permanent, ayant été formé avec une extrême précipitation, serait remplacé par un comité de soixante membres. Ce comité devait être divisé en quatre bureaux: un bureau de distribution, un bureau de police, un bureau de subsistances et un bureau militaire.
On a vu que les trente mille fusils déposés dans l’hôtel des Invalides avaient été abandonnés au pillage; il résulta de là qu’un grand nombre tombèrent dans les mains d’individus sans domicile. Des patrouilles de la garde nationale parisienne furent chargées en conséquence d’enlever les armes de tous les individus qui ne seraient pas inscrits dans leurs districts. L’exécution de ces ordres détermina plusieurs des individus contre lesquels ils étaient donnés à sortir de la ville avec leurs armes, et alors on craignit un autre danger, celui de voir des vagabonds armés se répandre dans les campagnes et y répandre le trouble et la désolation. Les électeurs arrêtèrent donc que le commandant général de la garde nationale parisienne donnerait et ferait exécuter des ordres convenables pour arrêter et désarmer aux barrières les personnes inconnues et non inscrites dans la garde nationale, qui voudraient emporter des armes hors de Paris. Cet ordre fut donné et exécuté.
Le service dans la garde nationale est un impôt que toute personne n’est pas en état de supporter; les hommes qui appartiennent à la classe ouvrière et qui, pour vivre, ont besoin de leur travail de chaque jour, peuvent difficilement se livrer à un service gratuit, surtout s’il devient fréquent. Les ouvriers qui avaient pris les armes pour la défense commune furent donc invités à les porter à leurs districts et à reprendre leurs occupations habituelles. Une indemnité leur fut assurée pour le temps qu’ils avaient consacré au service public.
Depuis le jour où les habitants de Paris se crurent menacés par la force armée jusqu’à celui où la sécurité fut établie, tous les travaux qui n’eurent pas pour objet la défense de la liberté furent suspendus. La population fut constamment assemblée dans les districts ou sur les places publiques, ou employée à faire des patrouilles. D’un autre côte, l’existence des troupes aux environs de Paris, les troubles de l’intérieur et ceux qui se manifestèrent dans les villes ou les campagnes voisines, suspendirent ou diminuèrent l’arrivage des subsistances. Une partie de la population et particulièrement la classe ouvrière éprouva un commencement de disette. Beaucoup de personnes firent des offres d’argent, et l’assemblée des électeurs ordonna des distributions publiques; mais ces moyens furent insuffisants pour calmer tous les besoins. Les souffrances arrivèrent au point que, pendant un moment, on eut lieu de craindre une insurrection du faubourg Saint-Antoine.
Ce fut dans ces circonstances que les officiers municipaux de Compiègne annoncèrent qu’ils avaient fait arrêter l’intendant de Paris, Berthier de Sauvigny, et demandèrent aux électeurs de les éclairer sur la conduite qu’ils avaient à tenir à son égard. Berthier était depuis plusieurs jours l’objet des clameurs publiques; il avait été l’intendant de l’armée campée aux environs de Paris; il était allé à Versailles le jour même de la prise de la Bastille, et ces circonstances le faisaient considérer comme un ennemi. Les habitants de Compiègne dans les mains desquels, il se trouvait, étaient eux-mêmes très-irrités contre lui, et ils demandaient qu’il fût livré à la justice, ou pour sa condamnation s’il était coupable, ou pour sa justification s’il était innocent. Les députés de Compiègne ne dissimulèrent pas qu’il n’y avait pas d’autres moyens de le sauver que de le conduire à Paris. Voulant le garantir des dangers auxquels il était exposé, les électeurs arrêtent qu’il lui serait envoyé une troupe de deux cent quarante hommes de garde nationale à cheval, et que cette troupe, sous le commandement de deux électeurs, le ramènerait à Paris.
Le lendemain, des habitants du village de Viri amenèrent à Paris Foulon, beau-père de Berthier, et le firent conduire à l’Hôtel-de-Ville; il était plus impopulaire encore que son gendre; il avait été nommé adjoint au ministère de la guerre deux jours avant la prise de la Bastille. On prétendait qu’il avait dit dans un moment de disette, que le peuple pouvait manger du foin. Enfin, il était accusé d’accaparement de grains, accusation terrible dans un moment où une population nombreuse manque de pain; il était lui-même si convaicu de la haine qu’il inspirait au peuple, qu’après la prise de la Bastille, il avait fait courir le bruit de sa mort, avait fait faire un simulacre d’enterrement, et ses domestiques avaient pris le deuil. Les habitants de Viri, auxquels il n’inspirait pas moins de haine qu’aux Parisiens, avaient répandu la nouvelle de son arrivée, immédiatement après l’avoir amené à Paris, et plusieurs personnes l’avaient déjà reconnu; des rassemblements avaient donc commencé à se former aux environs de l’Hôtel-de-Ville.
L’assemblée dés électeurs, présidée par Moreau de Saint-Méry, eut à examiner ce qu’il convenait de faire à son égard et à l’égard de toutes autres personnes qui seraient accusées par la clameur publique. Après de longs débats, elle rendit un arrêté par lequel elle ordonna que les accusés seraient conduits dans les prisons de l’Abbaye; que le commandant général de la garde nationale parisienne donnerait les ordres nécessaires pour garantir la sûreté de tous les prisonniers prévenus de crimes contre l’État, et que l’assemblée nationale serait suppliée d’établir un tribunal pour les juger. Comme des clameurs populaires s’élevaient déjà contre Foulon, les électeurs décidèrent qu’afin d’éloigner tout danger de sa personne, il serait conduit à l’Abbaye le plus secrètement possible, à l’entrée de la nuit. Les dangers que courait Foulon firent craindre pour la sûreté de son gendre Berthier, qui devait arriver dans la journée. Pour prévenir les actes de violence dont il pourrait être l’objet, les électeurs envoyèrent sur-le-champ aux gardes nationaux chargés de le conduire et de veiller à sa sûreté, l’ordre de s’arrêter au lieu même où le courrier le rencontrerait, et d’y attendre un ordre ultérieur.
Le commandant-général de la garde nationale arriva à l’Hôtel-de-Ville, au moment où ces résolutions venaient d’être prises. Les électeurs les lui communiquèrent et lui firent observer que la prudence exigeait que, pendant le jour, aucun mouvement extraordinaire autour de l’Hôtel-de-Ville n’indiquât la présence d’un prisonnier important. Ils l’invitèrent aussi à donner des ordres pour qu’à l’entrée de la nuit une escorte sûre accompagnât Foulon jusqu’à l’Abbaye. Mais avant que ces ordres pussent être exécutés, une nombreuse multitude se forma sur la place de l’Hôtel-de-Ville, et demanda à grands cris la mort de Foulon. Aussitôt, sur la décision de l’assemblée, les plus vénérables d’entre eux par leurs fonctions et par leur costume, tels que les curés et le président lui-même, se portèrent devant cette multitude, et tâchèrent de lui inspirer des sentiments de modération et de justice; et pendant un moment, le calme se rétablit en effet. Bientôt, les cris devinrent plus effrayants; les électeurs firent encore une tentative pour calmer le peuple, mais cette fois leurs efforts furent sans effet. On avait répandu le bruit que l’assemblée avait favorisé l’évasion de Foulon; on demandait à le voir, si non l’on allait mettre le feu à l’Hôtel-de-Ville.
On détermine Foulon à se montrer à la fenêtre, et à sa vue des cris d’une joie féroce se font entendre. Tout-à-coup, les gardes de l’Hôtel-de-Ville sont forcées, les barrières sont brisées, et la multitude inonde la salle, les escaliers et la cour. Des électeurs tâchent de faire comprendre que tout coupable doit être jugé avant que d’être puni: on les écoute, et après les avoir entendus on s’écrie: Oui, jugé tout de suite et pendu. Un électeur leur dit que pour juger il faut des juges, et qu’il faut attendre que l’assemblée nationale en ait institué. Non, non, jugé tout de suite et pendu. Un autre électeur observe que, si on ne veut pas des juges ordinaires, il faut en nommer d’autres; on lui répond que les électeurs peuvent les choisir eux-mêmes, rassemblée, qui ne cherchait qu’à gagner du temps pour donner au commandant-général de la garde nationale parisienne le temps d’arriver, propose à la multitude de nommer elle-même des juges. Plusieurs voix désignent sur-le-champ le curé de Saint-Étienne-du-Mont, et le curé de Saint-André-des-Arts, tous les deux membres de l’assemblée des électeurs, et cette désignation est approuvée. D’autres juges sont nécessaires, et la multitude en désigne quatre parmi les hommes les plus respectables de l’assemblée: deux échevins, un juge auditeur et un maître de pension. Il faut un procureur du roi; elle nomme un avocat que l’assemblée des électeurs a choisi pour son secrétaire.
L’avocat, nommé procureur du roi, demande alors quels sont les crimes dont on accuse le prisonnier: on répond qu’il a voulu vexer le peuple; qu’il a dit qu’il lui ferait manger de l’herbe, qu’il a voulu faire faire la banqueroute, qu’il est dans le projet; qu’il a accaparé les blés. Après avoir entendu ces accusations, les deux curés mis au rang des juges font observer que puisqu’il s’agit de crimes, ils sont obligés de s’abstenir parce que les lois de l’Église leur défendent de prononcer des condamnations à mort. Ce scrupule est approuvé par quelques-uns; mais d’autres s’en irritent, et veulent que l’accusé soit jugé sur-le-champ. Cependant la foule consent à nommer deux autres juges: elle désigne M. Bailly et M. de La Fayette. Mais Bailly n’est point présent; il faut aller le chercher. Aussitôt, on le remplace par M. Moreau de Saint-Méry, président des électeurs. M. de La Fayette et un des électeurs désigné pour juge sont aussi absents, et il faut les remplacer. Alors l’agitation et l’impatience redoublent; cependant on nomme un autre juge à la place de l’électeur. La foule demande alors à grands cris qu’on amène le prisonnier: les électeurs consentent à le faire venir; mais ils exigent d’elle qu’elle ne lui fasse éprouver aucun mauvais traitement. Tous en font à l’instant la promesse, et ceux qui sont les plus près de lui forment une chaîne pour empêcher les autres d’avancer et pour le garantir de leurs outrages.
Au moment où l’on va procéder à un simulacre de jugement, des cris redoublés annoncent l’arrivée du commandant général de la garde nationale. La foule lui ouvre un passage, et il va se placer à côté du président. A son aspect, un silence profond succède à un tumulte effrayant. Il prend la parole: il dit à ceux qui demandent la mort de Foulon qu’il est connu d’eux tous, qu’ils l’ont nommé pour leur général, et que ce choix qui l’honore lui impose le devoir de leur parler avec liberté et franchise. Vous voulez faire périr sans jugement cet homme qui est devant vous, leur dit-il; c’est une injustice qui vous déshonorerait, qui me flétrirait moi-même, qui flétrirait tous les efforts que j’ai faits en faveur de la liberté, si j’étais assez faible pour la permettre: je ne la permettrai pas cette injustice. Mais je suis bien loin de prétendre le sauver s’il est coupable; je veux seulement que l’arrêté de l’assemblée soit exécuté, et que cet homme soit conduit en prison pour être jugé par le tribunal que la nation indiquera. Je veux que la loi soit respectée, la loi sans laquelle il n’est point de liberté, la loi, sans le secours de laquelle je n’aurais point contribué à la révolution du Nouveau-Monde, et sans laquelle je ne contribuerai pas à celle qui se prépare.
Ce que je dis en faveur des formes et de la toi, ajoute M. de La Fayette, ne doit pas être interprété en faveur de M. Foulon. Je ne suis pas suspect à son égard; et peut-être même la manière dont je me suis exprimé sur son compte dans plusieurs occasions, suffirait seule pour m’interdire le droit de le juger. Mais plus il est présumé coupable, plus il est important que les formes s’observent à son égard, soit pour rendre sa punition plus éclatante, soit pour l’interroger légalement, et avoir de sa bouche la révélation de ses complices. Ainsi, je vais ordonner qu’il soit conduit à l’Abbaye.
Ce discours, dont on n’a conservé que quelques traits, produit une impression profonde sur tous ceux qui sont à portée de l’entendre. Ceux-là sont d’avis qu’il faut conduire Foulon en prison; mais ceux qui sont placés à une plus grande distance paraissent ne pas partager cette opinion. Foulon veut prendre la parole, et balbutie quelques mots sans liaison, ni suite, qui, loin de calmer l’effervescence, ne servent qu’à l’augmenter. Le commandant général de la garde nationale prend la parole trois fois consécutives, et l’on espérait qu’il allait sauver le prisonnier, lorsque des cris plus effrayants partent de la place de l’Hôtel-de-Ville. On annonce que le faubourg saint-Antoine et le Palais-Royal s’avancent pour enlever le prisonnier, et la foule se précipite avec plus de violence dans la salle. M. de La Fayette fait un dernier effort pour le sauver. Il ordonne avec fermeté qu’on le conduise en prison. Foulon est amené par des hommes du peuple qui ne lui font aucune violence; mais à peine est-il sorti de la salle, qu’il est enlevé par d’autres et pendu .
En demandant la mort de Foulon, la multitude irritée semblait si persuadée qu’elle ne demandait qu’un acte de justice, qu’elle ne lui avait donné pour, juges que des hommes d’une conduite irréprochable, et connus par leur intégrité et leur indépendance. C’était Bailly, La Fayette, Moreau de Saint-Méry, deux respectables ecclésiastiques, ou des magistrats nommés par le roi. Quand l’exécution fut terminée, les mêmes hommes qui venaient de donner un exemple de férocité donnèrent un exemple de probité non moins remarquable. Un homme apporta au comité des électeurs une tabatière en or, et un soulier avec une boucle d’argent, et il en demanda un reçu. Un autre apporta un chapeau, un mouchoir, une paire de gants, deux montres en or, une bourse renfermant douze louis, deux pièces de six sols et un médaillon, des flacons garnis en or, et quelques autres objets. Il s’en fit également délivrer un reçu, pour qu’on ne soupçonnât pas qu’il eût pu détourner quelque chose à son profit.
On a vu que les électeurs avaient envoyé à Compiègne 240 hommes de gardes nationales à cheval, pour escorter l’intendant Berthier, et qu’en apprenant le danger qu’il courait, ils avaient expédié un courrier à cette escorte pour arrêter sa marche. Sur la route, six-cents autres cavaliers s’étaient joints aux premiers, et cette troupe n’avait pas voulu s’arrêter au Bourget, où les deux électeurs qui accompagnaient Berthier avaient voulu le faire coucher. Aussitôt que l’assemblée des électeurs reçut cette nouvelle, elle expédia un second courrier pour prévenir l’arrivée du prisonnier à l’Hôtel-de-Ville, et le faire conduire immédiatement dans la prison de l’Abbaye. Mais la foule qui s’était portée au devant de cet intendant fut si immense, que le courrier ne put la traverser pour arriver jusqu’aux chefs de l’escorte. Le prisonnier arriva donc à l’Hôtel-de-Ville. Le maire et le commandant généralde la garde nationale s’y rendirent à l’instant. Ce dernier avait déjà fait mettre sous les armes une garde nombreuse. La cour et les escaliers de l’Hôtel-de-Ville étaient garnis de gardes nationales armées; cependant Berthier ne put être sauvé ; au moment où on le conduisit à l’Abbaye, il fut enlevé à ses gardes et massacré .
Le lendemain de ces horribles scènes, M. de-La Fayette écrivit au maire de Paris, qu’appelé par la confiance des citoyens au commandement militaire de la capitale, il n’avait cessé de déclarer que, dans la circonstance actuelle, il fallait que cette confiance, pour être utile, fût entière et universelle; qu’il n’avait cessé de dire au peuple qu’autant il était dévoué à ses intérêts jusqu’au dernier soupir, autant il était incapable d’acheter sa faveur par une injuste complaisance. Vous savez, ajoutait-il, que de deux hommes qui ont péri hier, l’un était placé sous une garde, l’autre avait été mené par une troupe, et tous les deux étaient destinés par le pouvoir civil à subir un procès régulier. C’était le moyen de satisfaire à la justice, de connaître les complices et de remplir les engagements solennels pris par tous les citoyens envers l’assemblée nationale et le roi. Le peuple n’a pas écouté mes avis, et le jour où il a manqué à la confiance qu’il m’avait promise, je dois, comme je l’ai dit d’avance, quitter un poste où je ne peux plus être utile.
M. de La Fayette envoya le même jour une copie de sa lettre aux soixante districts; il annonça qu’il avait pris toutes les précautions qui dépendent de lui pour veiller à la tranquillité publique, et leur demanda d’y veiller de leur côté ; enfin, il les supplia de ne point tarder à le rendre à lui-même, en s’occupant d’un nouveau choix.
Ces lettres ayant été communiquées à l’assemblée des électeurs, tous les membres se levèrent par un mouvement général, et se portèrent au bureau des subsistances, où se trouvait M. de La Fayette; ils l’environnèrent et lui assurèrent, dit le procès-verbal des électeurs, que le salut de la ville était attaché à la conservation de son général. M. de La Fayette répondit que l’utilité publique elle-même semblait exiger sa retraite; que les exécutions sanglantes et illégales de la veille, et l’impossibilité dans laquelle il s’était trouvé de les empêcher l’avaient trop convaincu qu’il n’était pas l’objet d’une confiance universelle; qu’il n’avait pas cette autorité qui seule pouvait prévenir ou réprimer les plus grands désordres; que la démarche touchante de l’assemblée des électeurs était bien faite pour suspendre sa résolution; qu’il promettait de se rendre à six heures du soir à l’assemblée, pour y concerter avec MM. les électeurs ce qui conviendrait à la situation des affaires, et à l’avantage commun, dont il ferait toujours sa première loi.
Les districts qui ne s’étaient pas encore prononcés sur la nomination de M. de Lafayette, aux fonctions de commandant général de la garde nationale, s’empressant d’imiter la conduite des électeurs, tous sans exception lui envoyèrent des députations avec des adresses pour le supplier de ne pas refuser le commandement. Toutes ces adresses, dit le procès-verbal des électeurs, exprimaient de la manière la plus énergique la consternation dans laquelle tous les citoyens avaient été plongés à la lecture de la lettre de M. de La Fayette, et à la nouvelle de sa démission proposée. Elles étaient terminées par le serment solennel d’exécuter à la rigueur tous les ordres que la prudence et le patriotisme de M. de La Fayette lui dicteraient pour le salut public, et d’employer tous les moyens possibles pour seconder ses intentions.
Ayant entendu la lecture de ces adresses, M. de La Fayette répondit que des preuves si signalées de l’estime et de l’attachement de ses concitoyens, exigeaient le sacrifice de sa vie, et qu’il la consacrait tout entière au service de la commune. A l’instant les cris de vive la nation, vive la liberté, vive La Fayette! firent retentir la salle; les électeurs le pressèrent dans leurs bras, et le prièrent de recevoir la déclaration suivante, signée par eux tous, et par les députés des districts présents.
«Nous, électeurs et députés des districts de la ville de Paris, en nous conformant au vœu et à l’acclamation unanime de tous les citoyens de cette capitale, et par une suite de notre confiance entière dans les vertus, les talents et le patriotisme de M. de La Fayette, l’avons de nouveau proclamé général de la garde nationale de Paris, et lui promettons, tant en notre nom qu’en celui de nos frères armés dans nos districts, et dans les autres corporations militaires, subordination et obéissance à tous ses ordres, pour que son zèle, secondé de tous les efforts de tous les citoyens patriotes, conduise à sa perfection le grand œuvre de la liberté publique.»
Ainsi, la nomination du commandant général de la garde nationale parisienne faite par l’assemblée des électeurs se trouva confirmée par les soixante districts.
L’exemple donné par la ville de Paris ne tarda pas à être imité par la plupart des communes de France: presque partout les municipalités s’organisèrent et les gardes nationales se formèrent spontanément. De nombreuses adresses ne tardèrent pas à féliciter les Parisiens de leur patriotisme et de leur courage.
La garde nationale était divisée par districts, et avait nommé un commandant général; mais elle n’était pas encore régulièrement organisée. Le 26 juillet, le comité provisoire, voulant régler les points les plus importants, arrêta 1° Que le service de la garde nationale parisienne serait considéré comme une obligation personnelle; 2° Que tout bourgeois domicilié à Paris, de quelque condition, qualité ou état qu’il fût, serait obligé personnellement à ce service; 3° Que, dans les districts, ceux qui étaient chargés d’indiquer et d’avertir les citoyens qui étaient en tour de faire leur service, enverraient les avertisements chez les présents comme chez les absents; 4° Que les districts étaient autorisés à faire faire le service aux frais des citoyens qui étaient absents ou qui pourraient s’absenter, sans avoir pris la précaution de se faire représenter convenablement par une personne chargée par eux de faire leur service.
Bientôt après le comité chargé de l’organisation de la garde nationale parisienne présenta un projet de réglement aux représentants de la commune, qui le renvoyèrent à la sanction des districts. A la cocarde rouge et bleue, qui était devenue celle de l’insurrection, après avoir été celle de Paris, on ajouta l’ancienne couleur blanche: dès ce moment on eut la cocarde tricolore. En présentant cette cocarde à la commune de Paris en même temps que l’organisasion de la garde nationale, M. de La Fayette prononça ces paroles: «Je vous apporte, Messieurs, une cocarde qui fera le tour du monde, et une institution tout à la fois civique et militaire qui changera le système de la tactique européenne, et réduira les gouvernements absolus à l’alternative d’être battus s’ils ne l’imitent pas, et d’être renversés s’ils osent l’imiter .» Les districts, après avoir examiné le projet de réglement qui leur était proposé, l’acceptèrent tous provisoirement. L’exécution en fut en conséquence ordonnée. Ainsi la garde nationale parisienne, qui s’était en quelque sorte formée spontanément et par la nécessité des circonstances, se donna elle-même des lois: car les citoyens qui délibéraient dans les districts comme législateurs de la commune, étaient les mêmes qui en devenaient ensuite les défenseurs sous le nom de gardes nationaux.
La garde nationale parisienne fut d’abord composée d’un état-major général et de sept divisions dont. six d’infanterie et une de cavalerie. Bientôt elle eut cent quarante pièces d’artillerie.
Chaque division fut composée de dix bataillons, d’une compagnie de grenadiers et d’une compagnie de chasseurs soldés. Chaque bataillon portait le nom d’un district ou d’une section de la ville, et il se composait de cinq compagnies de fusiliers d’environ cent hommes chacune. Une de ces compagnies était soldée et était dite compagnie du centre. Il y avait en outre une autre compagnie soldée destinée à donner main-forte à la police des halles. Chaque bataillon avait un drapeau, et chaque compagnie une flamme.
Le commandant général était élu par l’assemblée des représentants de la commune; les officiers de l’état-major général et les majors de division étaient élus par la municipalité, sur la présentation du commandant général; les chefs de division et chirurgiens-majors par les dix districts ou sections de la division réunis, chaque district ayant trois représentants; les commandants de bataillon, capitaines-aides-majors par la commune de chaque district à la pluralité des voix; les sous-officiers, les grenadiers et chasseurs volontaires par les fusiliers.
La cavalerie formait une division composée d’un état-major et de huit compagnies soldées de cent hommes chacune: chaque compagnie était composée d’un capitaine, d’un lieutenant, d’un sous-lieutenant, d’un maréchal-de-logis-porte-étendard, de quatre maréchaux-de-logis, de quatre brigadiers, de quatre sous-brigadiers, de quatre-vingt-trois maîtres et d’un trompette.
La municipalité nommait l’état-major sur la présentation du commandant général. Les remplacements des capitaines se faisaient par tour d’ancienneté, de manière que le plus ancien lieutenant était le premier à devenir capitaine, et le plus ancien sous-lieutenant le remplaçait; le remplacement des sous-lieutenants était à la nomination de la municipalité.
L’uniforme était tel à peu près qu’il existait encore à la chute du gouvernement impérial .
L’exécution de ce réglement fut ordonnée le 7 août. Le 20 l’assemblée des représentants de la commune détermina le serment des gardes nationaux. Ce serment consistait à jurer fidélité à la nation, à la loi, au roi et à la commune. Il fut prêté peu de jours après qu’il eut été ordonné. Dès ce moment, le service de la garde nationale fut régulier; mais dès ce moment aussi elle fut attaquée par les hommes qui voulaient empêcher par des troubles l’établissement de la liberté. Voici ce que Bailly écrivait le premier octobre, cinq jours avant que la garde nationale détournât du sein de Louis XVI et des membres de sa famille les poignards d’une bande de brigands.
On parle aujourd’hui d’une caricature intitulée: Le patrouillotisme chassant le patriotisme du Palais-Royal; on y voit des patrouilles dans le jardin, les soldats un bandeau sur les yeux, se promenant à tatons, la baïonnette en avant; ils ont à leur tête des espèces de monstres coiffés de mitres et chargés de cordons et de croix, un de ces chefs tient l’épée nue sur la poitrine à un bourgeois d’une figure honnête et un peu triste, qui a dans sa main un pamphlet sur lequel est écrit: constitution, liberté. On voit le but de cette caricature qui montrait la garde nationale vendue à l’aristocratie des prêtres et des nobles. On voulait l’empêcher d’agir en armant le peuple de défiance contre elle: on voulait enchaîner la force armée, au moment ou l’on allait tenter une insurrection .
Le réglement portant organisation de la garde nationale parisienne ayant été accepté par les citoyens, les représentants de la commune s’occupèrent des dépenses que cette garde occasionait au commandant général. Par un arrêté du 2 octobre, ils lui accordèrent un traitement de cent vingt mille francs; et considérant les dépenses énormes et forcées que les circonstances l’avaient mis dans la nécessité de faire, et qui étaient inséparables d’un premier établissement, ils lui offrirent, au nom de la commune, une somme de cent mille francs à titre d’indemnité. Cet arrété lui fut porté par une députation.
Le commandant général, après avoir témoigné sa reconnaissance de la députation qui lui avait été envoyée, répondit que le traitement du commandant général à cent vingt mille livres lui paraissait beaucoup trop fort, non-seulement en lui-même et dans son rapport avec les circonstances, mais aussi par l’obligation qu’il impose pour les appointements de la mairie dont la supériorité doit être marquée sans cesse par une représentation plus considérable. Il ajouta que, dans ce moment de trouble, la dépense du commandant général était difficile à régler, et que le délai qu’il sollicitait était d’accord avec sa situation personnelle; que si elle exigeait un secours pécuniaire, il le leur aurait demandé, et qu’il les suppliait de croire qu’il ne mettait pas plus d’importance à le refuser qu’à le recevoir; mais que dans un moment où tant de gens souffraient, et où tant de dépenses étaient nécessaires, il lui répugnait de les augmenter inutilement; que sa fortune suffisait à l’état qu’il tenait, et que son temps ne suffisait pas à plus de représentation. D’après ces motifs, disait-il, en terminant sa lettre, je me borne à souhaiter que les cent mille livres ajoutées pour cette année aux quarante mille écus contribuent au soulagement de ceux qui ont le plus souffert pour la patrie, et je vous conjure d’approuver la résolution où je suis de renvoyer à une autre époque ma proposition sur la solde du commandant général.
Il peut nous paraître aujourd’hui extraordinaire qu’une grande commune qui, depuis des siècles, était soumise à un régime arbitraire, se donne elle-même et sans autorisation une organisation militaire, et qu’elle reprenne les pouvoirs que la plupart des communes exercèrent au moyen âge après leur affranchissement; mais, en 1789, cela paraissait si naturel et si simple que personne n’en était surpris, et que les hommes les plus dévoués à la monarchie ne songeaient pas à le trouver mauvais; dans les écrits du temps, on ne rencontre pas une seule observation, pas une pensée qui ait pour objet de blâmer cette manière de procéder; le roi lui-même, loin d’improuver que la garde nationale s’organisât elle-même, lui fit distribuer six mille fusils dix jours après qu’elle se fut donné une organisation militaire. La liberté de la presse se trouva établie de plein droit, et chacun en usa comme il jugea convenable. Les représentants de la commune pensèrent qu’on n’avait pas plus besoin d’une autorisation pour user de la faculté d’écrire, d’imprimer et de publier ses opinions, que pour user de la faculté de penser et de parler.
Depuis le jour où elle fut organisée, jusqu’au commencement d’octobre, la garde nationale parisienne ne prit part à aucun événement remarquable; son service se borna à maintenir l’ordre public déjà menacé par des agitateurs, et à prévenir quelques mouvements populaires. Mais, dans les journées des 5 et 6 octobre, elle eut à remplir des devoirs de la plus haute importance. La part qu’elle prit aux événements d’alors a fait époque dans l’histoire. Il faut, pour bien les comprendre, rappeler les circonstances diverses qui les amenèrent.
L’assemblée nationale avait déclaré la France une monarchie héréditaire, de mâle en mâle et par ordre de primogéniture dans la famille des Bourbons. Elle avait déclaré la personne du roi inviolable. Dans la célèbre nuit du 4 août, elle avait détruit presque tous les restes du régime féodal; elle avait fait cesser les usurpations des corps, détruit les inégalités qui régnaient entre les provinces, réintégré le peuple dans l’exercice des droits dont il avait été dépouillé par les classes privilégiées, réglé le mode de réprésentation nationale, et fixé l’autorité de chacune des deux branches dont le pouvoir législatif était composé. Le gouvernement ne niait point les principes qu’avait proclamés l’assemblée, mais il en craignait les conséquences; il hésitait à les adopter, et son hésitation inspirait de la méfiance au parti populaire. Les jacobins n’existant point encore comme faction organisée, le peuple ne voyait de contraire à ses intérêts que les hommes qui vivaient des abus du pouvoir absolu, et qu’on nommait les aristocrates. Les hommes qui étaient attachés à la cause populaire observaient donc tous les mouvements de ce parti, le seul qui leur inspirât des craintes. Il existait déjà une faction qui agissait dans l’ombre, qui ne considérait la liberté que comme un objet secondaire, qui considérait la famille régnante comme un obstacle à ses desseins, et qui tenait à sa solde un certain nombre de malfaiteurs qu’on voit se mêler à tous les mouvements populaires.
Les craintes que les événements du 14 juillet avaient inspirées aux hommes qui vivaient d’abus, et que nous pouvons désigner le parti contre-révolutionnaire, s’étaient déjà dissipées. Ce parti se persuadait que, s’il n’avait pas réussi à étouffer la révolution dès son origine, sa maladresse en avait été la seule cause. Il ne se doutait pas que si on avait mieux choisi les troupes destinées à cette expédition, si on les avait laissées moins longtemps exposées aux séductions de Paris, si on les avait mises plus en contact avec la cour, elles n’eussent aveuglement exécuté tous les ordres qui leur auraient été donnés. Pour prévenir leur désertion ou leur insubordination, il aurait fallu, disaient les gens de ce parti, les placer dans une province frontière, dans des villes de guerre, dans des lieux enfin où l’exemple et la discipline militaire n’auraient pas même permis aux citoyens de concevoir l’idée de débaucher les troupes; c’est là que le roi, maître de son armée, aurait été maître de tout. Afin de réparer les fautes qu’on s’imaginait avoir commises, il ne s’agissait donc que d’entraîner Louis XVI dans une place de guerre, et de lui donner ainsi le moyen de commander aux rebelles.
Partant de ces raisonnements, d’anciens privilégiés résolurent de réunir autour du roi une force militaire capable de lui rendre les avantages qu’il avait perdus au 14 juillet; et comme l’expérience leur avait appris à ne pas se fier aveuglément à la fortune, ils se flattaient qu’en cas d’échec dans cette nouvelle entreprise, ils seraient du moins assez forts pour enlever le roi de Versailles et le conduire à l’une des places des frontières. Là ils comptaient appeler auprès de lui tout ce qu’ils pourraient rassembler de troupes de ligne et de gentilshommes disposés à soutenir leur entreprise. On va voir le moyen qu’ils prirent pour l’exécution de ce plan.
Depuis l’éloignement des troupes qu’on avait rassemblées autour de Versailles et de Paris, le roi avait conservé pour sa garde une partie des gardes-françaises. Ces soldats lui avaient été laissés sur la demande qu’il en avait faite au commandant général de la garde nationale parisienne, et ils étaient ensuite retournés à Paris également sur sa demande. En revenant dans la capitale, ces gardes-françaises furent remplacées par les gardes nationales de Versailles. Le régiment des gardes-suisses faisait son service accoutumé. Les gardes-du-corps, qui avaient d’abord mécontenté la cour en manifestant l’intention de s’adresser à l’assemblée nationale pour obtenir le redressement de quelques prétendus griefs, étaient rentrés en faveur. Les quatre compagnies servaient par guet c’est-à-dire, que, tous les trois mois, elles fournissaient chacune le quart des hommes dont elle était composée, et les quatre détachements se réunissaient à Versailles, et y faisaient le service de la cour, sous l’un des quatre capitaines. A l’arrivée du guet d’octobre, celui de juillet n’avait pas été renvoyé, de sorte qu’à cette époque la garde à cheval se trouvait double.
Il y avait à Versailles, outre ces gardes et le régiment des Suisses, un petit renfort de cavalerie dans un escadron de chasseurs nouvellement arrivé ; mais ces forces étaient insuffisantes pour former une seconde tentative. On songea donc à faire venir deux nouveaux bataillons, et ce fut au régiment de Flandre qu’on donna la préférence. Afin de colorer cette mesure, on assembla, en grand mystère, les officiers municipaux et les officiers de la garde nationale de Versailles, et on leur communiqua des lettres de Bailly et de La Fayette, desquelles il résultait qu’il régnait de la fermentation dans Paris. L’air d’appareil et le ton mystérieux de cette communication lui donnèrent une importance qu’elle ne méritait pas; car le maire et le commandant de la garde nationale de Paris ne faisaient aucun secret de leur correpondance, et tous les deux avaient soin de tenir journellement les ministres au courant de ce qui se passait à Paris. Cependant on recommanda un secret inviolable aux officiers auxquels on venait de communiquer ces lettres, de peur, disait-on, de compromettre le commandant de la garde nationale parisienne. On obtint ainsi le consentement de la municipalité de Versailles et des officiers de la garde nationale de faire venir le régiment, de Flandre; on réussit même à leur faire solliciter cette mesure. Il ne fut pas difficile alors d’obtenir le consentement de l’assemblée nationale, à qui ces arrangements importaient fort peu. Le maire et le commandant général de la garde nationale parisienne furent instruits de l’usage qu’on avait fait de leurs lettres, mais quoiqu’ils ne l’approuvassent pas, ils ne s’en plaignirent point.
Ce premier pas étant fait, il fut question d’en faire un second; il fallut mettre de l’harmonie entre ces différentes troupes qui ne se connaissaient pas, et leur donner un esprit commun, afin de les faire marcher ensemble vers le même but. On n’aimait pas la garde nationale de Versailles, et on paraissait ne pas la craindre; cependant, comme elle aurait pu être un obstacle, on pensa qu’il pouvait être utile de la gagner. Il fut résolu que les gardes-du-corps donneraient un grand repas à tous les officiers de cette garde, à ceux du régiment de Flandre et à ceux des chasseurs. La fête fut superbe; rien de ce qui pouvait exalter les têtes ne fut épargné : tous les vins y furent prodigués; la musique joua les airs de théâtre les plus propres à enflammer les esprits en faveur de la cause royale; on reproduisit enfin une fête analogue à celle que Mirabeau avait publiquement dénoncée la veille de la prise de la Bastille. Au moment où les convives étaient le plus animés, ceux qui avaient fait préparer cette fête y conduisirent le roi, la reine et leurs enfants. La bruyante joie devint alors du délire: il n’y eut plus de réserve dans les propos contre l’assemblée nationale: la cocarde tricolore que le roi avait prise et qu’il n’avait jamais quittée, fut foulée aux pieds en sa présence. Le lendemain des officiers des gardes nationales de Paris et de Versailles reçurent des propositions directes de s’associer au complot dont le dîner de la veille leur avait révélé l’existence .
Ces propositions et les scènes qui les avaient précédées furent divulguées; on en parla à la tribune et dans les journaux, et dès ce moment, il ne fut plus question que des projets qu’on attribuait à la cour. En même temps on vit paraître à Paris une multitude de gens portant des cocardes noires, et les femmes de la cour distribuèrent des cocardes blanches dans la grande galerie qui séparait l’appartement du roi de celui de la reine. Des dénonciations multipliées et secrètes avertirent la municipalité de Paris qu’on se proposait d’entraîner les gardes-françaises et une partie de la garde nationale, de mêler avec eux le plus grand nombre possible d’habitants des faubourgs, de mettre en déroute l’assemblée nationale, et si l’on n’y réussissait pas, d’inspirer des alarmes au roi et de le conduire à Metz;
Les circonstances étaient favorables pour amener la classe ouvrière à Versailles, et pour la tourner contre l’assemblée nationale. Depuis le mois de juin 1789, les habitants de Paris souffraient d’une disette de grains. L’assemblée nationale en formant un comité de subsistances, et en s’emparant ainsi d’une partie des attributions du pouvoir exécutif, avait naturellement assumé sur elle la responsabilité qu’entraîne l’exercice de cette autorité, et fourni aux ministres un prétexte pour l’accuser d’avoir mis des entraves à l’exercice de leurs fonctions. D’un autre côté , une longue soumission au pouvoir absolu ayant habitué le peuple à chercher des ressources, en cas de détresse, non en lui-même puisqu’il n’avait pas la disposition de ses moyens, mais dans le gouvernement qui disposait de tout, il était naturel que dans sa misère la population ouvrière de Paris tournât les yeux vers une assemblée qui lui semblait avoir pris la place du pouvoir royal. Il suffisait d’un mot pour, entraîner à Versailles une nombreuse population, et ce mot fut prononcé.
La faim et le bruit des complots qu’on supposait se tramer à Versailles agitaient violemment les esprits; dans la journée du 4 octobre, des rassemblements avaient commencé à se former dans l’intérieur de Paris; mais de nombreuses patrouilles de la garde nationale étaient parvenu à les dissiper. Le lendemain, le pain manquant chez les boulangers, des rassemblements plus nombreux se formèrent dès le matin; des femmes coururent à l’Hôtel-de-Ville pour se plaindre aux représentants de la commune. Ces représentants n’étaient pas encore arrivés; mais un bataillon de garde nationale était placé devant l’Hôtel-de-Ville pour en empêcher l’invasion. Le chevalier d’Hermigny, commandant de ce bataillon, ne trouva pas de meilleur moyen de prévenir toute espèce de violence, que d’engager ces femmes de se joindre à lui contre des hommes armés qui arrivaient, et de défendre elles-mêmes l’Hôtel-de-Ville, Elles acceptèrent cette mission et s’en acquittèrent avec fermeté ; plusieurs se placèrent sur le perron de l’Hôtel-de-Ville, laissèrent entrer les personnes de leur sexe, mais repoussèrent avec fermeté une multitude d’hommes armés de piques et de bâtons, qui voulaient s’y introduire.
Une porte de l’Hôtel-de-Ville, qu’on n’avait sans doute pas songé à garder, parce qu’elle était fermée, est enfoncée; dès ce moment la défense de l’autre devient inutile. Des brigands se précipitent dans l’intérieur de l’Hôtel, armés de bâtons, de piques et de torches ardentes. Les portes de la salle où les armes étaient déposées sont enfoncées et les armes pillées. La caisse qui renferme le trésor de la ville est brisée; des billets pour une somme de cent mille francs sont enlevés. Des torches enflammées sont promenées dans les salles par les brigands qui veulent incendier l’Hôtel. Un homme de la classe ouvrière s’attache à eux, leur arrache les torches et les éteint. Des femmes irritées contre l’abbé Lefebvre, qui refuse de leur livrer des armes et de la poudre, prennent une corde et le pendent. D’autres se précipitent sur elles, les repoussent, coupent la corde; l’abbé tombe, se relève et reprend ses fonctions. Pendant cet effroyable tumulte, le son lugubre du tocsin appelle la population aux armes, et porte la terreur dans les ames. Le major général, M. de Gouvion, secondé d’un administrateur et de la garde nationale, parvient cependant à arrêter le désordre et à sauver du pillage le trésor de la ville. Alors, se fait entendre le cri: à Versailles! et la multitude répète: à Versailles, à Versailles !
La tendance générale de la population était de se rendre dans cette ville; mais tout le monde ne voulait pas s’y porter par les mêmes motifs. Les femmes qui, les premières, s’étaient rendues à l’Hôtel-de-Ville, se proposaient d’aller exposer leur misère à l’assemblée nationale. La plupart des gardes nationaux voulaient être rassurés contre les complots dont on ne faisait plus un mystère; ils voulaient mettre la représentation nationale à l’abri des attentats dont ils la croyaient menacée. Quant aux brigands que nous venons de voir apparaître, on a supposé qu’ils étaient mus par un sentiment qui ne leur était point personnel. On les a considérés comme les instruments d’une faction dont la liberté était loin d’être le principal objet, et qui ne manquait jamais l’occasion d’attaquer la famille royale.
Dès que le mot à Versailles est prononcé, un homme nommé Maillard, qui s’était déjà signalé à la prise de la Bastille, se présente pour y conduire les femmes qui demandent du pain; il prend un tambour et marche à leur tête. Un grand nombre d’entre elles sont armées de bâtons, de manches à balai, de fusils ou d’autres armes. Arrivées aux Champs-Elysées, Maillard leur fait une harangue; il leur fait entendre qu’il leur convient de se présenter comme des suppliantes et non comme des furies; et elles jettent leurs armes. Tandis que ce rassemblement se porte à Versailles, d’autres plus nombreux et surtout plus redoutables se forment dans divers quartiers de Paris, sur la place de l’Hôtel-de-Ville, dans le faubourg Saint-Antoine, et dans d’autres lieux, et tous veulent aller à Versailles.
Le commandant général de la garde nationale va prendre les ordres de la commune, et ces ordres, conformes en tout point à son opinion, sont qu’il retienne la garde nationale à Paris, et qu’il remploie à arrêter le mouvement qui vient d’éclater, autant du moins qu’il en aura la puissance. Du moment que la multitude avait manifesté l’intention de se rendre à Versailles, la commune avait expédié des courriers pour en porter la nouvelle à l’assemblée nationale et à la cour. Les gardes nationaux de cette ville, les gardes-du-corps, le régiment suisse et le régiment de Flandre étaient une force plus que suffisante pour maintenir dans l’ordre une multitude de femmes qui allaient exposer leur misère, du moment surtout qu’on était prévenu de leur arrivée. Le commandant général de la garde nationale parisienne résista donc à toutes les instances qui lui furent faites, tantôt par les hommes de sa propre garde, et tantôt par la multitude insurgée. Le sentiment qui entraînait à Versailles une grande partie de la population de Paris était la crainte des attentats auxquels on supposait l’assemblée nationale exposée de la part de l’aristocratie y et la crainte de l’enlèvement du roi. Ces craintes avaient été produites par les scènes du repas des gardes-du-corps, par les distributions publiques de cocardes noires ou blanches, et surtout par les jactances de quelques insensés. Mais comme le général La Fayette ne voyait dans ces actes que la manifestation d’une dangereuse folie, il n’éprouvait pas le même genre de crainte que le public; et parce que les projets des courtisants ou de quelques gentilshommes ne lui inspiraient aucune crainte pour la représentation nationale, on supposait qu’il refusait d’y croire: le grenadier Mercier, devenu depuis colonel dans l’armée de ligne, lui criait: «Général, vous ne nous trompez pas, mais on vous trompe.»
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